CARMILLA - Lecture en ligne - Partie 4

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CARMILLA
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Mon père prit la main du général, et la serra affectueusement. Les yeux du vieux soldat s’emplirent de larmes qu’il n’essaya pas de cacher. Après quoi, il poursuivit en ces termes :

– Nous sommes des amis de très longue date. Je savais que vous prendriez part à ma douleur. Ma nièce m’était infiniment chère, et elle me récompensait de ma tendresse en me témoignant une affection qui égayait ma demeure et emplissait ma vie de bonheur. Tout cela n’est plus. Peut-être me reste-t-il fort peu d’années à passer sur terre ; mais j’espère, s’il plaît à Dieu, rendre un signalé service à l’humanité avant de mourir en me faisant l’instrument de la vengeance céleste contre les démons qui ont assassiné ma pauvre enfant au printemps de sa beauté et de ses espérances !

– Vous venez de nous dire que vous aviez l’intention de relater les faits dans l’ordre où ils ont eu lieu. Je vous prie instamment de le faire ; et je puis vous affirmer que je ne suis pas poussé par la simple curiosité.

À cet instant, nous nous trouvions à l’endroit où la route de Drunstall, par laquelle le général était venu, s’écarte de celle que nous suivions en direction de Karnstein.

– À quelle distance des ruines sommes-nous ? demanda le vieux soldat en jetant un regard anxieux autour de lui.

– À une demi-lieue environ, répondit mon père. Racontez-nous donc l’histoire que vous avez eu l’amabilité de nous promettre.

Chapitre 11 LE RÉCIT

– J’y consens de tout mon cœur, dit le général en faisant un effort visible.

Après un court silence pendant lequel il mit ses idées en ordre, il entama l’un des plus étranges récits que j’aie jamais entendu :

– Mon enfant bien-aimée se faisait grande fête du séjour que vous aviez eu la bonté de lui ménager auprès de votre charmante fille. (Sur ces mots, il m’adressa un salut fort galant, mais empreint de mélancolie.) Or, entre-temps, mon vieil ami le comte de Carlsfield nous invita à nous rendre dans son château, situé à six lieues environ de l’autre côté de Karlstein, pour assister aux fêtes qu’il donna, vous vous en souvenez sans doute, en l’honneur de son illustre visiteur : le Grand Duc Charles.

– Je m’en souviens, en effet, dit mon père. Je crois que ces réjouissances furent splendides.

– Princières, en vérité ! Mais il faut dire aussi que le comte a toujours dispensé une hospitalité fastueuse. On pourrait croire qu’il possède la lampe d’Aladin… La nuit qui marqua le début de mon malheur fut consacrée à un magnifique bal masqué. On avait ouvert les jardins à tout le monde, et accroché dans les arbres des lampions multicolores. Il y eut un feu d’artifice tel que Paris n’en avait jamais vu de pareil. Quant à la musique (qui, vous le savez, est mon faible), elle était vraiment divine : le meilleur orchestre du monde, les meilleurs chanteurs que l’on avait pu emprunter aux plus grands opéras d’Europe. Pendant que l’on errait à travers ces jardins illuminés d’une manière féerique, à l’extrémité desquels se dressait le château dont les longues rangées de fenêtres déversaient une lumière rose, – on entendait soudain ces voix ravissantes s’élever d’un bosquet silencieux ou de l’un des bateaux qui voguaient sur le lac. J’avais l’impression de me trouver transporté en arrière, dans le monde romanesque et poétique de ma prime jeunesse.

« Dès que le bal commença, après que le feu d’artifice fut tiré, nous gagnâmes la majestueuse suite de salles réservées aux danseurs. Un bal masqué, vous le savez, offre toujours un beau spectacle : mais je n’ai jamais rien vu que l’on puisse comparer à cette merveilleuse soirée.

« Les invités appartenaient à la plus haute aristocratie. J’étais presque le seul personnage dénué de toute importance.

« Mon enfant chérie semblait particulièrement belle ce soir-là. Elle ne portait pas de masque. Son agitation et son plaisir ajoutaient un charme indicible à ses traits adorables. Je remarquai bientôt qu’une jeune fille masquée, splendidement vêtue, semblait l’observer avec un intérêt extraordinaire. Je l’avais aperçue au début de la soirée dans la grand-salle ; et un peu plus tard, elle avait marché près de nous pendant quelques minutes sur la terrasse devant le château, sans quitter ma nièce des yeux. Une dame masquée, portant un costume à la fois riche et sobre, dont l’allure majestueuse révélait une personne de haut rang, lui servait de chaperon. Si la jeune fille avait eu le visage découvert, j’aurais pu savoir de façon plus sûre si elle observait vraiment ma pauvre enfant : aujourd’hui, j’en ai la certitude absolue.

« Nous nous trouvions dans un des salons. Ma nièce, qui venait de danser, se reposait dans un fauteuil près de la porte. Quant à moi, j’étais debout tout près d’elle. Les deux femmes dont je viens de parler s’approchèrent, et la plus jeune s’assit dans un fauteuil à côté de ma pupille. Sa compagne resta debout à côté de moi et lui parla pendant quelque temps à voix basse.

« Ensuite, profitant du privilège de son masque, elle se tourna vers moi, m’appela par mon nom, puis, sur le ton d’une amie de longue date, entama une conversation qui piqua ma curiosité au plus haut point. Elle mentionna plusieurs réceptions où elle m’avait rencontré – à la Cour ou chez des personnes de qualité. Elle fit même allusion à de petits incidents auxquels j’avais cessé de penser depuis longtemps mais qui, je m’en aperçus, étaient simplement restés en suspension dans ma mémoire, car ils reprirent vie dès qu’elle les eut évoqués.

« Mon désir de savoir qui elle était devenait plus vif à mesure que le temps passait. Elle esquivait avec beaucoup d’adresse et d’amabilité toutes mes tentatives d’identification. Il me semblait presque inexplicable qu’elle connût tant d’épisodes de mon existence. Et elle paraissait prendre un plaisir bien naturel à déjouer ma curiosité, à me voir patauger d’une conjecture à une autre, dans mon avide perplexité.

« Pendant ce temps, la jeune fille (que sa mère appela une ou deux fois par le nom bizarre de Millarca en lui adressant la parole) avait lié conversation avec ma nièce en déployant autant de grâce et d’aisance que mon interlocutrice.

« Elle se présenta en disant que sa mère était une de mes vieilles connaissances. Elle lui parla de l’agréable audace que permettait le port du masque. Elle lui tint des propos aimables, admira son costume, et lui fit, en termes choisis, des compliments discrets sur sa beauté. Elle l’amusa beaucoup en se moquant des danseurs qui emplissaient la salle de bal, et rit gaiement avec elle. Elle se montra pleine d’esprit et d’animation, si bien que toutes deux ne tardèrent pas à être en très bons termes. Finalement, elle ôta son masque, découvrant ainsi un visage d’une extraordinaire beauté. Il nous était complètement inconnu, mais ses traits adorables avaient un tel pouvoir de séduction que nul ne pouvait rester indifférent à leur charme. Ma pauvre nièce y succomba sur-le-champ. Je n’ai jamais vu personne plus subjugué par quelqu’un d’autre au premier coup d’œil, si ce n’est, en vérité, l’inconnue elle-même, qui semblait éprise d’une folle passion pour ma chère enfant.

« Pendant ce temps, profitant de la licence que permet un bal masqué, j’accablais sa mère de questions.

« – Vous m’avez intrigué au plus haut point, dis-je en riant. Cela ne vous suffit-il pas ? Ne voulez-vous pas consentir à vous mettre à égalité avec moi en me faisant la faveur d’ôter votre masque ?

« – Nulle requête ne saurait être plus déraisonnable ! répondit-elle. Comment pouvez-vous demander à une femme de renoncer à un avantage ? De plus, comment savez-vous que vous me reconnaîtriez ? Les années nous changent beaucoup.

« – Ainsi que vous pouvez le voir, dis-je en m’inclinant avec un petit rire mélancolique.

« – C’est ce que les philosophes nous apprennent, poursuivit-elle. Et qui vous dit que la vue de mon visage vous serait de quelque secours ?

« – J’en accepte le risque sans la moindre appréhension. Il est inutile d’essayer de vous faire passer pour une vieille femme : votre tournure vous trahit.

« – Il n’en reste pas moins que plusieurs années ont passé depuis que je vous ai vu, ou, plutôt, depuis que vous m’avez vue (car c’est sur ce plan que je me place). Millarca que voici est ma fille. Je ne saurais donc être jeune, même aux yeux des gens auxquels le temps a appris l’indulgence ; et il pourrait fort bien me déplaire d’être comparée à l’image que vous gardez de moi. Vous n’avez pas de masque à ôter : vous ne pouvez donc rien m’offrir en échange.

« – C’est par pitié pour moi que je vous prie de l’enlever.

« – Et c’est par pitié pour moi que je vous prie de me permettre de le garder.

« – Dans ce cas, vous consentirez, je l’espère, à me dire si vous êtes française ou allemande ; car vous parlez le français et l’allemand à la perfection.

« – Ma foi, général, je garderai le silence à ce sujet : vous avez l’intention de me prendre par surprise, et vous cherchez présentement votre point d’attaque.

« – À tout le moins, vous ne songerez pas à nier que, puisque vous m’avez fait l’honneur de vous entretenir avec moi, je devrais savoir comment m’adresser à vous. Dois-je dire : Madame la Comtesse ?

« Elle se mit à rire, et je suis certain qu’elle se serait dérobée une fois de plus si elle n’en avait pas été empêchée par un incident… (Mais puis-je appeler « incident » la moindre circonstance d’une entrevue qui, je le crois maintenant, avait été préparée dans ses moindres détails ?)

« Quoi qu’il en soit, à peine avait-elle commencé à me répondre qu’elle fut interrompue par l’arrivée d’un homme vêtu de noir, particulièrement élégant et distingué, dont la seule imperfection était, à mes yeux, une pâleur vraiment cadavérique. Il ne portait pas de travesti, mais un simple habit de soirée. Sans le moindre sourire, il s’inclina très bas devant ma compagne et lui parla en ces termes :

 

 

 

« – Madame la Comtesse me permettra-t-elle de lui dire quelques mots susceptibles de l’intéresser ?

« La dame se tourna vivement vers lui, et posa un doigt sur ses lèvres pour lui enjoindre le silence. Puis, elle me dit d’un ton enjoué :

« – Soyez assez gentil pour me garder ma place, général ; je vais revenir dans quelques instants.

« Sur ces mots, elle s’en alla à l’écart avec l’homme en noir, et tous deux s’entretinrent très sérieusement pendant quelques minutes. Ensuite, ils s’éloignèrent à pas lents dans la foule, et je les perdis de vue.

« Je commençai à me torturer l’esprit pour tenter de découvrir l’identité de la dame qui se souvenait si aimablement de moi. J’envisageai même de prendre part à la conversation entre sa fille et ma nièce, pour essayer de préparer une surprise à la Comtesse en étant capable de lui dire à son retour son nom, son titre, le nom de son château et la liste de ses biens. Mais, à ce moment, elle revint en compagnie de l’homme en noir.

« Je préviendrai Madame la Comtesse quand sa voiture sera à la porte, lui dit-il.

« Puis il s’inclina devant elle et se retira.

Chapitre 12 UNE REQUÊTE

« – Ainsi, dis-je en m’inclinant très bas, nous allons perdre Madame la Comtesse ; mais j’espère que ce sera simplement pour quelques heures.

« – Peut-être pour quelques heures, peut-être pour quelques semaines. Il est bien fâcheux que cet homme soit venu me parler juste en ce moment. Savez-vous enfin qui je suis ?

« Je lui assurai que non.

« – Vous le saurez, n’en doutez point, poursuivit-elle, mais pas aujourd’hui. Nous sommes des amis plus intimes et de plus longue date que vous ne semblez le soupçonner. Je ne puis encore vous révéler mon identité. Mais, d’ici trois semaines, je passerai par votre beau château au sujet duquel je me suis renseignée auprès de diverses personnes. Je me permettrai de rester une heure ou deux, en votre compagnie, afin de renouer les liens d’une amitié à laquelle je ne puis songer sans que mille souvenirs agréables me reviennent en mémoire. Pour l’instant, une nouvelle imprévue m’a frappée comme la foudre. Je dois partir sur-le-champ et faire un voyage de cent milles environ, par une route détournée, en me hâtant le plus possible. Je suis en proie à de multiples perplexités. Seule la réserve dont j’ai fait preuve à votre égard au sujet de mon nom pourrait me dissuader de vous adresser une étrange requête. Ma pauvre enfant n’est pas en possession de toutes ses forces : son cheval s’est abattu sous elle au cours d’une partie de chasse ; elle souffre encore des suites du choc nerveux qu’elle a subi, et notre médecin a déclaré formellement qu’elle devait à tout prix éviter la moindre fatigue pendant quelque temps. En conséquence, nous sommes venues ici à loisir, par petites étapes : à peine six lieues par jour. À présent, il me faut voyager jour et nuit pour accomplir une mission d’où peut résulter la vie ou la mort, mission dont je serai à même de vous expliquer l’importance et le danger lorsque nous nous retrouverons, comme je l’espère, dans quelques semaines, car, alors, plus rien ne me contraindra à dissimuler.

« Elle poursuivit son discours en formulant sa requête sur un tel ton qu’elle semblait accorder et non point solliciter une faveur : c’est, du moins, l’impression que me donna son comportement, mais elle semblait ne pas s’en rendre compte le moins du monde Quant aux termes qu’elle employa, rien ne saurait être plus suppliant. Elle me pria tout simplement de vouloir bien me charger de sa fille durant son absence.

« Tout bien considéré, c’était là une demande très étrange, pour ne pas dire très audacieuse. Mais la comtesse me désarma en m’exposant elle-même les arguments divers qu’on pouvait avancer pour la déclarer injustifiée, et en s’en remettant entièrement à ma générosité. Au même instant, par une fatalité qui semble avoir déterminé d’avance tous les épisodes de cette aventure, ma pauvre enfant s’approcha de moi et me supplia à voix basse d’inviter Millarca à nous rendre visite. Elle venait de sonder les intentions de sa nouvelle amie qui serait ravie d’accepter si sa mère le lui permettait.

« En d’autres circonstances, je lui aurais demandé d’attendre que nous sachions au moins à qui nous avions affaire. Mais je n’eus pas le temps de réfléchir. La mère et la fille m’assaillirent à la fois, et je dois avouer que je me laissai influencer par le beau visage de Millarca, empreint de tant de séduction, ainsi que par cette élégance et ce feu qui sont l’apanage des personnes de qualité. Je finis donc par rendre les armes, et acceptai, beaucoup trop à la légère, de prendre soin de la jeune fille.

« Celle-ci écouta avec la plus grande attention les dernières recommandations de sa mère qui lui expliqua, sans fournir le moindre détail, qu’elle venait d’être mandée de façon urgente, et lui exposa les dispositions prises par elle pour la remettre entre mes mains. Elle ajouta que j’étais un de ses amis les plus anciens et les plus précieux.

« Naturellement, je prononçai les paroles qui semblaient convenir à la circonstance, et me trouvai, réflexion faite, dans une situation assez peu à mon goût.

« L’homme en noir apparut de nouveau, et, d’un air très cérémonieux, s’offrit à conduire l’inconnue hors de la pièce. Il semblait avoir adopté à dessein un comportement de nature à me convaincre que la comtesse était un personnage beaucoup plus important que son titre modeste n’aurait pu me le laisser croire.

« Avant de me quitter, elle me pria instamment de ne faire, jusqu’à son retour, aucune tentative pour apprendre autre chose que ce que j’avais déjà pu deviner à son sujet. Notre hôte, dont elle était l’invitée, connaissait ses raisons.

« – Mais, poursuivit-elle, ni moi ni ma fille ne saurions demeurer plus d’un jour dans ce château sans courir un grave danger. Il y a une heure environ, j’ai commis l’imprudence d’ôter mon masque et je me suis imaginé que vous m’aviez vue. C’est pourquoi j’ai décidé de chercher une occasion de vous parler. Eussé-je découvert que vous m’aviez bel et bien vue, je m’en serais remise à votre sens de l’honneur pour me garder le secret pendant quelques semaines. Les choses étant ce qu’elles sont, je m’estime très satisfaite ; mais si vous devinez à présent qui je suis (ou si vous deviez le deviner plus tard), je m’en remets, une fois encore, à votre sens de l’honneur pour n’en rien dire jusqu’à mon retour. Ma fille, de son côté, observera le même silence ; et je sais, fort bien que vous lui rappellerez de temps à autre la nécessité de se taire, de crainte qu’elle ne commette une indiscrétion par simple étourderie.

« Elle murmura quelques mots à l’oreille de sa fille, lui donna deux baisers rapides, s’éloigna en compagnie de l’homme vêtu de noir, et se perdit au milieu de la foule.

« – Dans la pièce voisine, dit Millarca, il y a une fenêtre qui donne sur la porte d’entrée. Je voudrais bien voir maman une dernière fois, et lui envoyer un baiser de ma main.

« Naturellement, nous accédâmes à son désir, et l’accompagnâmes jusqu’à la fenêtre. Nous vîmes alors une belle voiture à l’ancienne mode, entourée d’une troupe de courriers et de laquais. Nous vîmes aussi l’homme en noir poser sur les épaules de la comtesse un épais manteau de velours dont il rabattit le capuchon pour cacher le visage de sa maîtresse. Elle le remercia d’un signe de tête et lui effleura la main du bout des doigts. Il s’inclina très bas à plusieurs reprises pendant que la portière se refermait et que la voiture s’ébranlait.

« – Elle est partie, dit Millarca en soupirant.

« – Elle est partie, répétai-je à mon adresse en songeant à la folie de mon acte pour la première fois (car je n’en avais pas encore eu le loisir au cours des moments précipités qui avaient suivi mon consentement).

« – Elle n’a pas levé les yeux, reprit la jeune fille d’un ton plaintif.

« – Peut-être que Madame la Comtesse avait ôté son masque et se souciait de ne pas montrer son visage, lui répondis-je. De plus elle, elle ne pouvait pas savoir que vous étiez à la fenêtre.

« Elle me regarda bien en face en soupirant. Elle me parut si belle que je m’attendris. Je regrettai de m’être repenti, l’espace d’un moment, de lui avoir offert l’hospitalité, et je résolus de réparer à l’avenir la mauvaise humeur inavouée avec laquelle j’avais accepté de la recevoir sous mon toit.

« Après avoir remis son masque, la jeune fille joignit ses instances à celles de ma nièce pour me persuader de regagner les jardins où le concert devait bientôt recommencer. J’accédai à cette requête, et nous allâmes nous promener sur la terrasse devant le château. Nous fûmes vite en termes très intimes avec Millarca qui nous divertit beaucoup par ses descriptions animés des nobles personnages que nous voyions autour de nous, et par des anecdotes piquantes à leur sujet. J’éprouvais une sympathie croissante à son égard. Ses commérages dénués de toute méchanceté étaient fort distrayants pour moi qui avais perdu contact avec le grand monde depuis si longtemps. Je songeai qu’elle allait mettre beaucoup de vie dans nos soirées à la maison, souvent bien solitaires.

« Le bal ne prit fin qu’au moment où le soleil atteignait presque l’horizon. Ce fut le bon plaisir du Grand Duc de danser jusqu’à cette heure-là, de sorte que ses loyaux sujets ne purent se retirer, ou même songer à gagner leur lit.

« Nous venions de traverser un salon bondé de monde lorsque ma pupille me demanda ce qu’était devenue Millarca. J’avais cru qu’elle se trouvait à côté de ma chère enfant, et celle-ci s’était imaginée qu’elle se trouvait à côté de moi. En fait, nous l’avions perdue.

« Tous mes efforts pour la retrouver restèrent vains. Je craignis que, dans son trouble à se voir séparée de ses nouveaux amis, elle n’eût pris d’autres personnes pour nous et ne se fût égarée en essayant de les suivre dans l’immense parc.

« Alors, je me rendis pleinement compte de la folie que j’avais commise en acceptant la garde d’une jeune fille dont je ne connaissais même pas le nom ; car, enchaîné par des promesses qui m’avaient été imposées pour des motifs entièrement ignorés de moi, je ne pouvais même pas préciser l’objet de mes demandes de renseignement en disant que la disparue était la fille de la comtesse qui venait de partir quelques heures auparavant.

« Le matin se leva. Je n’abandonnai mes recherches qu’au grand jour. Et il me fallut attendre jusqu’au lendemain pour avoir des nouvelles de Millarca.

« Vers deux heures de l’après-midi, un domestique vint frapper à la porte de la chambre de ma nièce. Il apprit à celle-ci qu’une jeune fille, en proie, semblait-il, à une grande détresse, l’avait prié instamment de lui indiquer où elle pourrait trouver le général Baron Spielsdorf et sa fille, aux bons soins desquels sa mère l’avait confiée.

« Il n’était pas douteux (malgré l’inexactitude de ce titre de « baron » auquel je n’ai pas droit), que notre jeune amie avait reparu : et, en effet, c’était bien elle. Plût au Ciel que nous l’eussions perdue à jamais !

« Elle expliqua à ma nièce qu’elle n’avait pas réussi à nous rejoindre plus tôt pour la raison suivante : très tard dans la nuit, désespérant de nous retrouver, elle était entrée dans la chambre de l’intendante, et avait sombré aussitôt dans un sommeil profond qui, malgré sa longue durée, avait à peine suffi à lui rendre ses forces après les fatigues du bal.

« Ce jour-là, Millarca rentra avec nous à la maison. Tout compte fait, j’étais trop heureux d’avoir procuré à ma nièce une si charmante compagne.

Chapitre 13 LE BÛCHERON

 

 

 

« Mais je ne tardai pas à constater certaines choses fort déplaisantes. En premier lieu, Millarca, se plaignant d’une extrême langueur (résultat de sa récente maladie), ne sortait jamais de sa chambre qu’assez tard dans l’après-midi. Ensuite, nous fîmes par hasard une troublante découverte : quoiqu’elle fermât toujours sa porte à double tour de l’intérieur et ne touchât plus à la clé jusqu’au moment où elle ouvrait à la femme de chambre préposée à sa toilette, elle était souvent absente très tôt le matin, et, parfois, plus tard dans la journée, des heures où elle désirait qu’on la crût couchée dans son lit. À plusieurs reprises, on la vit depuis les fenêtres du château, dans la clarté grisâtre de l’aube, marcher parmi les arbres en direction de l’est, comme une personne en état de transe. Je crus alors qu’elle était somnambule, mais cette hypothèse ne résolvait pas le problème. Comment Millarca pouvait-elle quitter sa chambre en laissant la porte fermée à clé de l’intérieur ? Comment pouvait-elle sortir de la maison sans ouvrir ni porte ni fenêtre ?

« À ma perplexité s’ajouta bientôt une angoisse beaucoup plus vive.

« Ma pauvre enfant commença à perdre sa bonne mine et sa santé de façon si mystérieuse et si horrible que je ressentis une véritable épouvante.

« Elle fut d’abord hantée par des rêves affreux, puis par un spectre qui avait tantôt l’apparence de Millarca, tantôt celle d’une bête aux formes indistinctes rôdant autour de son lit. Puis vinrent des sensations étranges. L’une d’elles, point désagréable mais très particulière, ressemblait au flux d’un courant glacé contre sa poitrine. Par la suite, il lui sembla que deux longues aiguilles la transperçaient un peu au-dessous de la gorge, en lui causant une violente douleur. Quelques nuits plus tard, elle eut l’impression d’un étranglement progressif qui finissait par lui faire perdre conscience.

J’avais pu distinguer nettement les dernières phrases que le général venait de prononcer, car, à ce moment-là, nous roulions sur l’herbe rase qui a envahi les deux côtés de la route, aux abords du village sans toit d’où nulle fumée ne s’est élevée depuis un demi-siècle.

Vous pouvez imaginer combien je fus stupéfaite d’entendre le vieux soldat d’écrire exactement les symptômes de mon mal en relatant ceux de la pauvre fille qui, si elle avait survécu, aurait été, à ce moment même, en visite au château de mon père. Vous pouvez imaginer aussi combien je fus stupéfaite de l’entendre raconter en détail des habitudes et un comportement mystérieux qui étaient ceux-là même de notre belle invitée, Carmilla !

Une clairière s’ouvrit dans la forêt. Nous nous trouvâmes soudain au pied des pignons et des cheminées du village en ruine, que dominaient, au sommet d’une légère éminence, les tours et les créneaux du château démantelé, entouré d’un bouquet d’arbres gigantesques.

Je descendis de la voiture, plongée dans un rêve d’épouvante. Puis, sans mot dire, car chacun de nous avait ample matière à réflexion, nous gravîmes la pente et nous trouvâmes bientôt en train d’errer parmi les vastes salles, les escaliers et les sombres corridors du château.

– Voici donc l’antique résidence des Karnstein ! dit enfin le général tandis que, par une grande fenêtre, il contemplait le village et la vaste étendue de la forêt. C’est ici que cette effroyable famille a rédigé ses chroniques sanglantes. Il est vraiment pénible que ces monstres continuent, après leur mort, à tourmenter la race humaine par leurs abominables appétits. Leur chapelle se trouve là-bas.

Il montrait du doigt les murs gris d’une construction gothique bâtie à mi-pente, partiellement dissimulée dans le feuillage.

– Et j’entends la hache d’un bûcheron en train de travailler au milieu des arbres qui l’entourent, poursuivit-il. Peut-être pourra-t-il me donner le renseignement que je cherche, et m’indiquer la tombe de Mircalla, Comtesse de Karnstein. Ces paysans conservent les traditions locales des grandes familles dont les gens riches et titrés oublient l’histoire dès qu’elles sont éteintes.

– Nous avons au château, un portrait de la Comtesse Mircalla, dit mon père. Aimeriez-vous le voir ?

– J’ai tout le temps, mon cher ami, car je crois avoir vu l’original. Et mon désir d’explorer la chapelle vers laquelle nous nous dirigeons présentement a été l’un des motifs qui m’ont amené à vous rendre visite plus tôt que je n’en avais eu d’abord l’intention.

– Comment, vous dites que vous avez vu la Comtesse Mircalla ! s’exclama mon père. Mais, voyons, il y a plus d’un siècle qu’elle est morte !

– Pas si morte que vous le croyez, d’après ce que l’on m’a raconté.

– J’avoue que vous m’intriguez au plus haut point, mon cher ami !

Je vis mon père regarder une fois encore son interlocuteur avec cet air de doute que j’avais discerné dans ses yeux au début de notre voyage. Mais, si le comportement du général exprimait parfois la colère ou la haine, il ne révélait pas le moindre déséquilibre mental.

Au moment où nous franchissions la porte ogivale de l’église (car la bâtisse méritait bien ce nom par ses dimensions), le vieux soldat poursuivit en ces termes :

– Désormais, un seul but peut retenir mon intérêt pendant les quelques années qui me restent à passer en ce monde : c’est d’exercer sur cette femme la vengeance dont un bras humain est encore capable, grâce à Dieu !

– Quel genre de vengeance vous proposez-vous d’accomplir ? demanda mon père d’un ton surpris.

– Je me propose de décapiter ce monstre ! s’exclama le général.

Tandis qu’il disait ces mots, ses joues s’empourprèrent violemment. Il frappa du pied avec force, éveillant ainsi les lugubres échos de la chapelle en ruine, et leva en même temps sa main crispée qu’il agita férocement dans l’air comme si elle eût étreint une hache.

– Quoi s’écria mon père, plus stupéfait que jamais.

– Vous m’avez entendu : je veux lui couper…

– Lui couper la tête ?

– Oui, parfaitement. Avec une hache ou une bêche, ou tout autre instrument capable de trancher cette gorge scélérate !

Le général tremblait de fureur. Ayant pressé le pas de façon à nous précéder, il poursuivit :

– Je vais tout vous dire, mon ami. Cette poutre servira de siège à votre fille qui doit être lasse. Quand elle sera assise, j’achèverai mon affreuse histoire en quelques phrases.

Le bloc de bois équarri placé sur les dalles envahies par les herbes folles formait un banc sur lequel je fus très contente de m’installer. Pendant ce temps, le général héla le bûcheron qui était en train de couper les branches sur les vieux murs de la chapelle.

Quelques instants plus tard, le vigoureux vieillard se tenait devant nous, sa hache à la main.

Il ne put nous fournir aucun renseignement sur les tombes des Karnstein. Mais il nous dit qu’un vieux forestier, logé présentement dans la maison du prêtre, à deux milles de distance, serait à même de nous indiquer leur emplacement exact. Il s’offrit à aller le chercher moyennant quelque argent, et à nous le ramener en moins d’une heure si nous consentions à lui prêter un de nos chevaux.

– Y a-t-il longtemps que vous travaillez dans cette forêt ? lui demanda mon père.

– J’abats des arbres ici depuis ma plus tendre jeunesse, répondit-il dans son patois. J’ai succédé à mon père qui, lui-même, avait succédé à d’innombrables générations de bûcherons. Je pourrais vous montrer, dans ce village en ruine, la maison où tous mes ancêtres ont vécu.

– Pourquoi ce village a-t-il été abandonné ? demanda le général.

– Parce qu’il était hanté par des revenants, monsieur. Plusieurs ont été suivis jusque dans leurs tombes, reconnus coupables de vampirisme, et exterminés selon la coutume établie : c’est-à-dire qu’on les a décapités, transpercés d’un pieu, et brûlés. Mais ils avaient eu le temps de tuer un grand nombre de villageois.

« D’ailleurs, après que l’on eut pris toutes ces mesures légales, que l’on eut ouvert plusieurs tombes et privé plusieurs vampires de leur vie empruntée, le village ne fut pas délivré pour autant. Mais, un jour, un gentilhomme de Moravie, de passage à Karnstein, apprit l’état des choses, et, étant expert en la matière, comme le sont beaucoup de ses compatriotes, offrit de débarrasser les villageois de leur bourreau. Voici comment il procéda. Un soir de pleine lune, il monta, peu après le coucher du soleil, en haut du clocher de cette chapelle, d’où il pouvait observer le cimetière au-dessous de lui. Il resta à son poste de guet jusqu’au moment où il vit le vampire sortir de sa tombe, poser à terre le linceul dans lequel on l’avait enseveli, et se diriger vers le village pour en tourmenter les habitants.

« Le gentilhomme descendit alors du clocher, s’empara du suaire et regagna son observatoire. Quand le vampire revint et ne retrouva pas son linceul, il se mit à invectiver furieusement le Morave qu’il avait aperçu au faîte du clocher, et qui, en réponse, lui fit signe de venir chercher son bien. Là-dessus, le vampire, ayant accepté cette invitation, commença à grimper ; mais, dès qu’il fut arrivé aux créneaux, le gentilhomme lui fendit la tête d’un coup d’épée, puis le précipita dans le cimetière. Après quoi, ayant descendu l’escalier tournant, il alla retrouver sa victime et la décapita. Le lendemain, il remit les restes du vampire aux villageois qui enfoncèrent un pieu dans le cœur du monstre, puis brûlèrent la tête et le corps, selon les rites consacrés.

« Le gentilhomme fut autorisé par celui qui était, à cette époque, le chef de la famille Karnstein, à faire disparaître la tombe de la Comtesse Mircalla, dont on oublia très vite l’emplacement.

– Vous ne pourriez vraiment pas me montrer où elle se trouvait ? demanda vivement le général.

 

 

 

Le bûcheron sourit et fit un signe de tête négatif.

– Nul ne saurait vous le dire aujourd’hui, répondit-il. De plus, on raconte que son corps a été enlevé ; mais personne n’est sûr de cela non plus.

Sur ces mots, étant pressé par le temps, il posa sa hache et s’en alla, tandis que le général achevait son étrange récit.

Chapitre 14 LA RENCONTRE

« L’état de ma pauvre nièce empirait rapidement. Le médecin qui la soignait n’avait pu agir le moins du monde sur sa maladie (car, à cette époque, je la croyais simplement malade). Voyant mon inquiétude, il me suggéra d’appeler un de ses confrères en consultation. J’envoyai un message à un praticien de Gratz, beaucoup plus compétent que le mien. Plusieurs jours s’écoulèrent avant son arrivée. C’était non seulement un savant, mais encore un homme pieux et bon. Après avoir examiné la patiente, les deux médecins se retirèrent dans ma bibliothèque pour conférer. De la pièce voisine où j’attendais qu’il leur plût de me faire venir, j’entendis bientôt des éclats de voix que je jugeai trop violents pour une simple discussion philosophique. Je frappai à la porte et entrai. Le vieux médecin de Gratz défendait sa théorie avec vigueur ; son rival la combattait en la tournant ouvertement en ridicule, et riait sans aucune retenue. Cette hilarité déplacée et l’altercation entre les deux hommes prirent fin dès que je pénétrai dans la pièce.

« – Monsieur, me dit mon praticien habituel, mon savant confrère semble croire que vous avez besoin d’un sorcier et non d’un médecin.

« – Veuillez m’excusez, déclara l’autre d’un air mécontent, mais j’exposerai à ma façon mon interprétation personnelle de cette affaire une autre fois. Je regrette profondément, général, que ma science et mon habileté professionnelle ne puissent vous être d’aucun secours. Néanmoins, avant de partir, je vais avoir l’honneur de vous faire une suggestion.

« Il parut s’absorber quelques instants dans ses pensées, s’assit à une table, et se mit à écrire. Terriblement déçu, je me retirai après l’avoir salué. Au moment où je me retournais pour gagner la porte, mon médecin me montra du doigt son confrère, puis, haussant les épaules, se toucha le front d’un geste significatif.

« Cette consultation me laissait donc exactement au point où je me trouvais déjà. Presque fou de chagrin, j’allai me promener dans le parc, où le médecin de Gratz vint me retrouver un quart heure plus tard. Il me pria de l’excuser de m’avoir suivi, et ajouta que, en toute conscience, il ne pouvait quitter le château sans m’avoir dit quelques mots de plus. Il m’affirma qu’il était absolument sûr de son diagnostic : aucune maladie naturelle ne s’accompagnait de symptômes pareils, et la mort était proche. Il restait pourtant un ou deux jours de vie. Si l’on parvenait à empêcher immédiatement la crise fatale, ma pupille pourrait peut-être retrouver ses forces au prix des plus grands soins. Mais, à présent, on était à l’extrême limite de l’irrévocable. Une nouvelle attaque suffirait à éteindre la dernière étincelle de vitalité qui pouvait mourir d’un instant à l’autre.

« – Et de quelle nature est l’attaque dont vous parlez ? lui demandai-je d’un ton suppliant.

« – J’ai tout relaté en détail dans cette lettre. Je la remets entre vos mains à la condition expresse que vous mandiez le prêtre le plus proche, et que vous la lisiez seulement en sa présence : sans cela, vous la dédaigneriez, alors qu’il s’agit de vie ou de mort. Mais, si vous ne pouvez pas joindre un ecclésiastique quelconque, alors, lisez la lettre tout seul.

« Avant de prendre congé, il me demanda si j’aimerais voir un homme étrangement versé en une matière qui m’intéresserait sans doute à l’extrême quand j’aurais lu sa lettre, et il me pressa vivement de l’inviter à me rendre visite. Là-dessus, il se retira.

« Le prêtre n’étant pas à son domicile, je pris connaissance de la lettre sans témoin. En d’autres temps ou dans d’autres circonstances, je l’aurais peut-être trouvée grotesque. Mais à quelle charlatanerie n’aurait-on pas recours lorsque la vie d’un être aimé est en jeu, et que tous les moyens habituels ont échoué ?

« Vous allez sans doute me dire que rien ne saurait être plus absurde que la lettre du savant médecin. Elle semblait assez monstrueuse pour justifier l’internement de son auteur dans un asile d’aliéné. Il affirmait que la patiente recevait les visites d’un vampire ! Les piqûres qu’elle disait avoir ressenties à la naissance de la gorge étaient causées par les deux longues dents, minces et aiguës, qui constituent une des particularités bien connues de ces monstres. Quant à la petite meurtrissure visible au même endroit, il ne pouvait y avoir le moindre doute à son sujet : tous les experts s’accordaient pour reconnaître qu’elle était produite par les lèvres du démon. En outre, les divers symptômes décrits par la malade correspondaient exactement à ceux qui avaient été mentionnés dans des cas similaires.

« Comme je ne croyais absolument pas à l’existence des vampires, cette théorie de l’excellent médecin me parut fournir encore un exemple de savoir et d’intelligence bizarrement alliés avec une superstition ridicule. Mais, dans mon désespoir, je résolus d’agir selon les instructions de la lettre plutôt que de ne rien tenter.

« La nuit venue, je me dissimulai dans le cabinet de toilette obscur attenant à la chambre de la pauvre malade, où brûlait une bougie, et j’attendis que ma nièce fût plongée dans un profond sommeil. Conformément aux recommandations du médecin, mon épée se trouvait sur une table à portée de ma main. Debout derrière la porte dont l’entrebâillement me permettrait d’observer la chambre, je fis le guet jusqu’à une heure du matin environ. Alors, je vis une forme noire aux contours mal définis gravir le pied du lit et s’étendre rapidement jusqu’à la gorge de ma pauvre fille, où elle s’enfla rapidement en un instant pour devenir une grosse masse palpitante.

« Je restai pétrifié sur place pendant quelques secondes. Ensuite je me ruai dans la chambre, l’épée à la main. Le monstre noir se contracta soudain vers le pied du lit, puis glissa à terre ; et voilà que se dressa devant moi, à un mètre du lit, fixant sur mon visage un regard empreint de terreur et de férocité, Millarca elle-même ! En proie à des pensées incohérentes, je la frappai aussitôt de mon épée ; mais je la vis presque au même instant debout près de la porte, sans une égratignure. Horrifié, je me ruai sur elle et la frappai à nouveau : elle avait disparu, et mon arme se brisa contre le panneau de bois.

« Je ne puis vous raconter en détail la fin de cette épouvantable nuit. Le spectre Millarca avait disparu. Mais sa victime déclinait rapidement, et elle mourut avant l’aube.

Le général se tut, en proie à une agitation violente. Nous respectâmes son silence. Mon père s’éloigna à peu de distance et se mit à lire les inscriptions gravées sur les pierres tombales ; puis il franchit l’entrée d’une chapelle latérale, afin de poursuivre ses recherches. Le vieux soldat s’appuya contre le mur, s’essuya les yeux et poussa un profond soupir. J’entendis avec soulagement les voix de Carmilla et de Mme Perrodon qui s’approchaient de nous. Ensuite, elles s’éteignirent.

Au milieu de cette solitude, alors que je venais d’entendre une histoire si étrange qui avait trait aux nobles morts dont les monuments couverts de lierre tombaient en poussière autour de nous, et qui, dans ses moindres détails, présentait une affreuse ressemblance avec ma propre aventure, dans ce lieu hanté, assombri par les masses de feuillage érigeant de toutes parts leur masse touffue au-dessus des murs silencieux, – une profonde horreur s’empara de moi, et mon cœur se serra à la pensée que mes deux amies n’allaient pas entrer tout de suite dans la chapelle pour en troubler le calme lugubre et inquiétant.

Le général, les yeux fixés sur le sol, s’appuyait d’une main sur un monument brisé.

Alors, sous une voûte surmontée d’un de ces démons grotesques auxquels se plaisait tant l’effroyable imagination des sculpteurs du Moyen Âge, je vis paraître avec joie le beau visage et la gracieuse silhouette de Carmilla qui pénétra dans la nef noyée d’ombre.

Après avoir répondu par un signe de tête au sourire particulièrement séduisant qu’elle m’adressa, je m’apprêtais à me lever pour lui parler lorsque le général saisit soudain la hache du bûcheron et se précipita en avant. À sa vue, les traits de mon amie subirent une altération brutale et prirent une expression horrible, tandis qu’elle faisait un pas en arrière, dans l’attitude d’un animal apeuré. Avant que j’eusse pu pousser un cri, le vieux soldat abattit son arme de toutes ses forces ; mais elle esquiva le coup, et saisit dans sa main minuscule le poignet de son agresseur. L’espace d’un moment, il lutta pour se libérer ; mais enfin, ses doigts s’ouvrirent, la hache tomba sur le sol, et Carmilla disparut.

Le général revint à pas chancelants s’appuyer contre le mur. Ses cheveux gris se hérissaient sur sa tête ; son visage luisait de sueur comme s’il eût été à l’agonie.

Cette scène effroyable avait duré quelques secondes à peine. La seule chose dont je me souvienne ensuite est d’avoir vu devant moi Mme Perrodon en train de répéter avec impatience :

– Où est Mlle Carmilla ?

Au bout d’un certain temps, je pus enfin lui répondre, en lui montrant la porte par laquelle elle-même venait d’entrer :

– Je ne saurais vous le dire… Elle est partie par là, il y a une minute…

– Mais je suis restée dans ce passage depuis son entrée dans la chapelle, et je ne l’ai pas vue ressortir !

Elle se mit à crier : « Carmilla ! » à toutes les portes et à toutes les fenêtres, mais sans obtenir de réponse.

– Ainsi, elle se faisait appeler Carmilla ? me demanda le général, toujours en proie à une violente émotion.

– Oui, répondis-je.

– Bien sûr, reprit-il. Carmilla n’est autre que Millarca. La même qui se nommait jadis Mircalla, Comtesse de Karnstein. Quittez ce lieu maudit, ma pauvre enfant, aussi vite que vous le pourrez. Gagnez la maison du prêtre, et restez-y jusqu’à notre retour. Partez à l’instant, et puissiez-vous ne plus jamais revoir Carmilla ! En tout cas, vous ne la trouverez pas ici.

Chapitre 15 ORDALIE ET EXÉCUTION

Comme le général disait ces mots, l’homme le plus étrange que j’eusse jamais vu pénétra dans la chapelle en franchissant la porte par laquelle Carmilla était entrée et sortie. Grand, maigre, voûté, il avait un visage brun et sec, creusé de rides profondes. Il était vêtu de noir et coiffé d’un chapeau à large bord de forme bizarre. Ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules. Il portait des lunettes d’or, et avançait à pas lents, d’une démarche curieusement traînante. Il tenait son visage tantôt levé vers le ciel, tantôt baissé vers la terre. Un sourire perpétuel sur les lèvres, il balançait ses longs bras maigres et agitait d’un air absent ses mains décharnées couvertes de vieux gants noirs beaucoup trop grands pour elles.

– L’homme qu’il me fallait ! s’exclama le général, en allant au-devant de lui d’un air charmé. Mon cher baron, je suis ravi de vous voir ; en vérité, je n’espérais pas vous rencontrer si tôt.

Il fit un signe de la main à mon père qui venait de rentrer dans la chapelle, et alla à sa rencontre en compagnie de l’extraordinaire vieillard. Les présentations une fois terminées, les trois hommes entamèrent une conversation très sérieuse. Le baron tira de sa poche un rouleau de papier qu’il étala sur la pierre usée d’un tombeau. Puis, avec un porte-mine, il se mit à tracer des lignes imaginaires sur ce papier : ce devait être un plan de la chapelle, car leurs regards s’en détournaient souvent pour se poser sur certains endroits de l’édifice. De temps à autre, le baron interrompait ce que je puis appeler sa « conférence » pour lire dans un petit carnet crasseux dont les pages jaunies étaient couvertes d’une fine écriture.

Ils gagnèrent lentement le bas-côté en face du lieu où je me trouvais. Ensuite ils entreprirent de mesurer les distances en comptant leurs pas. Enfin, ils s’arrêtèrent devant un pan de mur qu’ils se mirent à examiner avec le plus grand soin, arrachant le lierre qui le recouvrait, sondant le plâtre du bout de leur canne, grattant à certains endroits, frappant à d’autres. À la longue, ils constatèrent la présence d’une large plaque de marbre où se trouvaient deux lettres gravées en relief.

Avec l’aide du bûcheron, qui n’avait pas tardé à revenir, ils mirent à jour une inscription commémorative et un écusson : ceux du tombeau, depuis longtemps perdu, de Mircalla, Comtesse de Karnstein.

 

 

 

Le général (qui, pourtant, je le crains, n’était guère enclin à prier) leva les yeux et les mains vers le ciel pendant quelques instants en une silencieuse action de grâce.

– Demain, dit-il enfin, un magistrat de la Haute Cour sera ici, et il sera procédé à une enquête, conformément à la loi.

Puis, se tournant vers l’étrange vieillard aux lunettes d’or, il ajouta :

– Mon cher baron, comment pourrai-je vous remercier ? Comment pourrons-nous tous vous remercier ? Grâce à vous, le pays va être délivré d’un fléau qui afflige ses habitants depuis plus d’un siècle. Dieu merci, l’horrible ennemi est enfin dépisté.

Mon père entraîna alors les deux hommes à l’écart. Je compris qu’il voulait les mettre hors de portée de mon ouïe pour pouvoir leur exposer mon cas ; et je les vis me regarder fréquemment tout en poursuivant leur entretien.

Au terme de ce conciliabule, mon père vint me trouver, m’embrassa à plusieurs reprises, puis me fit sortir de la chapelle en disant :

– Il est temps de regagner le château ; mais avant de reprendre le chemin du retour, il nous faut aller trouver le bon prêtre qui habite non loin d’ici, et le convaincre de se joindre à nous.

L’ecclésiastique accéda sans discussion à la requête de mon père, et nous rentrâmes tous au logis où je fus très heureuse d’arriver, car j’étais épuisée de fatigue. Mais ma satisfaction fit place au désarroi quand j’appris qu’on n’avait pas de nouvelles de Carmilla. Personne ne s’offrit à m’expliquer l’effroyable scène qui avait eu lieu dans la chapelle en ruine et dont le souvenir était rendu plus horrible par la sinistre absence de mon amie : de toute évidence, il s’agissait d’un secret que mon père ne voulait pas me révéler pour le moment.

Cette nuit-là, on prit des dispositions extraordinaires pour mon coucher. Deux servantes et Mme Perrodon s’installèrent dans ma chambre pour y veiller jusqu’au jour, tandis que le prêtre et mon père faisaient bonne garde dans le cabinet de toilette.

Au préalable, l’ecclésiastique avait accompli certains rites solennels dont je ne compris pas le sens, tout de même je ne compris pas la raison des précautions extraordinaires prises pour assurer ma sécurité pendant mon sommeil.

Il me fallut attendre quelques jours pour que tout me fût révélé.

Dans l’intervalle, mes souffrances nocturnes disparurent en même temps que Carmilla.

Vous avez sans doute entendu parler de la terrible superstition qui règne en Moravie, en Silésie, en Serbie, en Pologne et même en Styrie : à savoir, la superstition du vampire.

Si l’on accorde quelque valeur aux témoignages humains portés avec tout le soin et la solennité voulus, au milieu d’un grand appareil judiciaire, par devant d’innombrables commissions composées de plusieurs membres bien connus pour leur intégrité et leur intelligence, qui ont rédigé des procès-verbaux plus volumineux que tous ceux ayant trait à n’importe quel autre genre d’affaire, – alors il est difficile de nier, ou même de mettre en doute, l’existence du vampirisme.

Pour ma part, je ne connais aucune théorie permettant d’expliquer ce que j’ai moi-même éprouvé, à l’exception de celle qui nous est fournie par l’antique croyance du pays.

Le lendemain de ce jour mémorable, l’enquête officielle eut lieu dans la chapelle du château de Karnstein. On ouvrit le tombeau de la Comtesse Mircalla. Le général et mon père reconnurent tous deux leur belle et perfide invitée. Bien qu’il se fût écoulé cent cinquante ans depuis son inhumation, son visage avait conservé les teintes chaudes de la vie, et ses yeux étaient grands ouverts. Aucune odeur cadavérique ne s’exhalait du cercueil. Les deux médecins présents (l’un appointé par le gouvernement, l’autre par le promoteur de l’enquête), attestèrent ce fait prodigieux que l’on pouvait percevoir une faible respiration et de légers battements du cœur. Les membres étaient parfaitement flexibles, la chair avait gardé toute son élasticité. Au fond du cercueil de plomb, le corps baignait dans sept ou huit pouces de sang. Toutes les preuves du vampirisme se trouvaient donc réunies.

En conséquence, on mit le corps debout, selon la coutume antique, et l’on enfonça un pieu aigu dans le cœur du vampire qui poussa alors un cri perçant, en tous points semblable à celui d’un être vivant prêt à rendre l’âme. Puis, on trancha la tête, et un flot de sang ruissela du cou sectionné. Après quoi, on plaça le corps et la tête sur un bûcher. Les cendres furent dispersées dans l’eau de la rivière qui les emporta au loin. Et depuis lors, le pays n’a jamais plus été infesté par les visites d’un vampire.

Mon père possède une copie du procès-verbal de la Commission Impériale, sur lequel figurent les signatures de tous ceux qui assistèrent à l’enquête et à l’exécution. Ma relation de cette affreuse scène est un simple résumé de ce document officiel.

Chapitre 16 CONCLUSION