CARMILLA - Lecture en ligne - Partie 1

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Lecture en ligne "CARMILLA"

 

 

 

Joseph Sheridan Le Fanu

Carmilla

1871

 

 

 

PREFACE

PROLOGUE

Chapitre 1 FRAYEUR D’ENFANT

Chapitre 2 UNE INVITÉE

Chapitre 3 ÉCHANGE D’IMPRESSIONS

Chapitre 4 SES HABITUDES – UNE PROMENADE

Chapitre 5 UNE RESSEMBLANCE PRODIGIEUSE

Chapitre 6 UN TRÈS ÉTRANGE MAL

Chapitre 7 LE MAL S’AGGRAVE

Chapitre 8 RECHERCHES

Chapitre 9 LE MÉDECIN

Chapitre 10 UN DEUIL AFFREUX

Chapitre 11 LE RÉCIT

Chapitre 12 UNE REQUÊTE

Chapitre 13 LE BÛCHERON

Chapitre 14 LA RENCONTRE

Chapitre 15 ORDALIE ET EXÉCUTION

Chapitre 16 CONCLUSION

 

 

PREFACE

Carmilla, composée par Sheridan le Fanu (1814-1873), est l’une des premières œuvres de la littérature vampirique – après Le Vampire de Polidori et Varney d’une plume anonyme, puisqu’elle parait en 1871, c’est à dire 26 ans avant le Dracula de Bram Stoker. Tout comme ce dernier, Le Fanu est irlandais, et appartient à l’ascendancy protestante ; il ont, tous deux, fréquenté les couloirs du Trinity Collège de Dublin, ainsi que les salons mondains de la bonne société. C’est dans un de ces salons qu’un beau soir, Carmilla fut lu à Stoker, par Mrs Wilde elle même. Ce texte influencera Stoker au point que celui-ci fera apparaître sa tombe, par l’entremise du tombeau colossal d’une comtesse vampire, dans le premier chapitre de sa première version de Dracula. Son éditeur, n’appréciant guère cette référence à une œuvre aussi sulfureuse, lui fera supprimer ce passage (passage qui sera ultérieurement réutilisé dans la courte nouvelle de Stoker, L’Invité de Dracula).

Quand Le Fanu écrit Carmilla, à la fin de sa vie, il est déjà un auteur confirmé. Écrivain prolixe, propriétaire pendant de nombreuses années du prestigieux Dublin University Magazine, il s’est essayé à tout les genres : romans, articles et essais, théâtre, poésie, nouvelles. Il connu un succès certain avec Oncle Silas (1864), considéré comme un chef-d’œuvre tardif du roman gothique.

Carmilla s’inscrit dans la grande tradition du roman gothique irlandais. Il en possède la plupart des caractéristiques archétypiques : naïveté de l’héroïne, forme du journal intime, cadre médiéval sombre et mélancolique, références aux anciens romans légendaires médiévaux.

L’histoire de Carmilla semble avoir été inspirée à Le Fanu par l’ouvrage du bénédictin Dom Augustin Calmet (auteur de la fameuse Dissertation sur les Apparitions des Esprits, les Vampires, les Revenants… – 1751) qui est traduit en anglais dès 1850. Le Fanu en reprend nombre d’anecdotes (la commission officielle autrichienne, l’histoire du bûcheron, ainsi que les ouvrages traitant des vampires cités à la fin de Carmilla et qui figurent aussi dans le livre de Calmet…).

Autre caractéristique qui distingue Carmilla par son originalité : c’est un des premier ouvrages qui, dans le cadre de l’Angleterre puritaine et victorienne du XIXe, ose traiter de l’homosexualité féminine, avec la trouble relation entre Carmilla, la brune voluptueuse, et Laura, la blonde effarouchée. Une grande sensualité se dégage de ce récit où tout n’est que suggestion. L’érotisme se mêle à la monstruosité (l’édition américaine de 1975 présentait Carmilla comme un roman « pervers »).

Carmilla est aussi le premier ouvrage à fidèlement retracer la méthode traditionnelle de destruction du vampire (pieux dans le cœur, décapitation, puis incinération du corps).

Une œuvre originale et novatrice en son temps, empreinte de la sensibilité et de l’élégance, propres aux siècles passés. Une œuvre que l’on n’oublie pas.

D’après http://perso.wanadoo.fr/oscurantis/carmilla.htm

PROLOGUE

 

 

 

Sur un feuillet joint au récit que l’on va lire, le docteur Hesselius a rédigé une note assez détaillée, accompagnée d’une référence à son essai sur l’étrange sujet que le manuscrit éclaire d’une vive lumière.

Ce mystérieux sujet, il le traite, dans cet essai, avec son érudition et sa finesse coutumières, une netteté et une condensation de pensée vraiment remarquables. Ledit essai ne formera qu’un seul tome des œuvres complètes de cet homme extraordinaire.

Comme, dans le présent volume, je publie le compte rendu de l’affaire dans le seul but d’intéresser les profanes, je ne veux prévenir en rien l’intelligente femme qui la raconte. C’est pourquoi, après mûre réflexion, j’ai décidé de m’abstenir de présenter au lecteur un précis de l’argumentation du savant docteur, ou un extrait de son exposé sur un sujet dont il affirme qu’il « touche, très vraisemblablement, aux plus secrets arcanes de la dualité de notre existence et de ses intermédiaires ».

Après avoir trouvé cette note, j’éprouvai le vif désir de renouer la correspondance entamée, il y a bien des années, par le docteur Hesselius avec la personne qui lui a fourni ses renseignements, et qui semble avoir possédé une intelligence et une circonspection peu communes. Mais, à mon grand regret, je découvris qu’elle était morte entre-temps.

Selon toute probabilité, elle n’aurait pu ajouter grand-chose au récit qu’elle nous communique dans les pages suivantes, avec dans la mesure où je puis en juger, tant de consciencieuse minutie.

Chapitre 1 FRAYEUR D’ENFANT

En Styrie, bien que nous ne comptions nullement parmi les grands de ce monde, nous habitons un château ou schloss. Dans cette contrée, un revenu modeste permet de vivre largement : huit ou neuf cents livres par an font merveille. Le nôtre eût été bien maigre si nous avions dû vivre au milieu des familles riches de notre patrie (mon père est anglais, et je porte un nom anglais bien que je n’aie jamais vu l’Angleterre). Mais ici, dans ce pays solitaire et primitif, où tout est si étonnamment bon marché, je ne vois pas comment un revenu beaucoup plus important ajouterait quoi que ce soit à notre bien-être matériel, voire même à notre luxe.

Mon père, officier dans l’armée autrichienne, prit sa retraite pour vivre d’une pension d’État et de son patrimoine. Il acheta alors, pour une bouchée de pain, cette demeure féodale ainsi que le petit domaine où elle est bâtie.

Rien ne saurait être plus pittoresque et plus solitaire. Elle se trouve sur une légère éminence, au cœur d’une forêt. La route, très vieille et très étroite, passe devant son pont-levis (que j’ai toujours vu baissé) et ses douves abondamment pourvues de perches, où voguent de nombreux cygnes parmi de blanches flottilles de nénuphars.

Au-dessus de tout ceci, le schloss dresse sa façade aux multiples fenêtres, ses tours, sa chapelle gothique.

Devant l’entrée, la forêt s’ouvre pour former une clairière pittoresque, de forme irrégulière ; à droite, un pont gothique en pente raide permet à la route de franchir un cours d’eau dont les méandres s’enfoncent dans l’ombre dense des arbres.

J’ai dit que ce lieu était très solitaire. Jugez un peu combien cela est vrai. Lorsqu’on regarde depuis la porte de la grand-salle en direction de la route, la forêt s’étend sur quinze milles à droite et sur douze milles à gauche. Le plus proche village habité se trouve à environ sept milles anglais vers la gauche. Le plus proche schloss habité auquel se rattachent des souvenirs historiques est celui du général Spielsdorf, à quelque vingt milles vers la droite.

J’ai dit : « le plus proche village habité ». En effet, à moins de trois milles vers l’ouest, dans la direction du schloss du général Spieisdort, il y a un village abandonné. Sa charmante petite église, aujourd’hui à ciel ouvert, renferme dans ses bas-côtés les tombeaux croulants de l’altière famille des Karnstein, aujourd’hui éteinte, jadis propriétaire du château, désert lui aussi, qui, au cœur de l’épaisse forêt, domine les ruines silencieuses de l’agglomération.

Sur la cause de l’abandon de ce lieu impressionnant et mélancolique, une légende court que je vous narrerai une autre fois.

Pour l’instant, je dois vous dire combien les habitants de notre logis sont peu nombreux, (Je passe sous silence les domestiques et les divers employés qui occupent des chambres dans les bâtiments rattachés au château). Écoutez bien, et émerveillez-vous ! Il y a d’abord mon père, le meilleur homme du monde, mais qui commence à se faire vieux, et moi-même qui n’ai que dix-neuf ans au moment de mon histoire (huit ans se sont écoulés depuis lors). Mon père et moi formions toute la famille. Ma mère, une Styrienne, était morte au cours de ma petite enfance ; mais j’avais une gouvernante au grand cœur, dont je peux dire qu’elle se trouvait auprès de moi depuis mon tout jeune âge. Je ne saurais évoquer une période de mon existence où son large visage bienveillant ne soit pas une image familière dans ma mémoire. C’était Mme Perrodon, originaire de Berne, dont les soins attentifs et l’infinie bonté réparèrent pour moi, dans une certaine mesure, la perte de ma mère que je ne me rappelle en aucune façon, tant j’étais jeune au moment de sa mort. Cette excellente femme était la troisième personne du petit groupe réuni autour de notre table à l’heure des repas. Il y en avait encore une quatrième : Mlle De Lafontaine, qui remplissait les fonctions de préceptrice. Elle parlait le français et l’allemand ; Mme Perrodon, le français et un mauvais anglais ; mon père et moi, l’anglais que nous employons tous les jours, en partie pour nous empêcher de l’oublier, en partie pour des motifs patriotiques. Il en résultait un langage digne de la tour de Babel, dont les personnes étrangères au château avaient coutume de rire et que je ne perdrai pas mon temps à essayer de reproduire dans ce récit. Enfin, deux ou trois jeunes filles de mes amies, à peu près de mon âge, venaient faire parfois des séjours plus ou moins longs chez nous, et je leur rendais leurs visites.

Telles étaient nos ressources sociales habituelles ; mais, naturellement, il nous arrivait de recevoir la visite inopinée de quelque « voisin », résidant à cinq ou six lieues de distance seulement. Malgré tout, je puis vous l’affirmer, je menais une existence assez solitaire.

Mes deux gouvernantes avaient sur moi la seule autorité dont pouvaient user deux personnes aussi sages à l’égard d’une enfant plutôt gâtée, orpheline de sa mère, et dont le père lui laissait faire à peu près tout ce qu’elle voulait en toute chose.

Le premier incident de mon existence, qui produisit une terrible impression sur mon esprit et qui, en fait, ne s’est jamais effacé de ma mémoire, compte au nombre de mes souvenirs les plus lointains. (D’aucuns le jugeront trop insignifiant pour mériter de figurer dans ce récit ; mais vous verrez par la suite pourquoi j’en fais mention.) La chambre des enfants (comme on l’appelait, bien que j’en fusse la seule occupante) était une grande pièce au plafond de chêne en pente raide, située au dernier étage du château. Une nuit, alors que j’avais à peine six ans, je m’éveillai soudain, et, après avoir regardé autour de moi, je ne vis pas ma bonne dans la chambre. Comme ma nourrice ne s’y trouvait pas non plus, je me crus seule. Je n’eus pas peur le moins du monde, car j’étais un de ces enfants heureux que l’on s’applique à garder dans l’ignorance des histoires de fantômes, des contes de fées, et de toutes ces légendes traditionnelles qui nous font cacher notre tête sous les couvertures quand la porte craque brusquement ou quand la dernière clarté d’une chandelle expirante fait danser plus près de notre visage l’ombre d’une colonne de lit sur le mur. Contrariée et offensée de me retrouver négligée de la sorte (car tel était mon sentiment), je commençai à geindre, en attendant de me mettre à hurler de bon cœur ; mais, à ce moment précis, je fus tout étonnée de voir un très beau visage à l’expression solennelle en train de me regarder d’un côté du lit. C’était celui d’une jeune fille agenouillée, les mains sous mon couvre-pied. Je la contemplai avec un émerveillement ravi, et cessai de pleurnicher. Elle me caressa de ses mains, puis s’étendit à côté de moi et m’attira contre elle en souriant. Aussitôt, j’éprouvai un calme délicieux et je me rendormis. Je fus réveillée par la sensation de deux aiguilles qui s’enfonçaient profondément dans ma gorge, et je poussai un cri perçant. La jeune fille s’écarta d’un mouvement brusque, les yeux fixés sur moi, puis se laissa glisser sur le parquet, et, à ce qu’il me sembla, se cacha sous le lit.

Alors, ayant vraiment peur pour la première fois, je me mis à hurler de toutes mes forces. Nourrice, bonne et femme de charge entrèrent en courant. Après avoir entendu mon histoire, elle feignirent d’en faire peu de cas, tout en s’efforçant de me calmer par tous les moyens. Mais, malgré mon jeune âge, je discernai une expression d’anxiété inhabituelle sur leur visage blême, et je les vis regarder sous le lit, inspecter la chambre, jeter des coups d’œil sous les tables et ouvrir les armoires. Après quoi, la femme de charge murmura à l’oreille de la bonne : « Passez votre main dans ce creux sur le lit ; quelqu’un s’est bel et bien couché là, aussi vrai que vous avez omis de le faire : l’endroit est encore tiède. »

Je me rappelle que la bonne me cajola tendrement ; après quoi, les trois femmes examinèrent ma gorge à l’endroit où j’affirmais avoir senti les piqûres ; et elles déclarèrent qu’il n’y avait pas le moindre signe visible que pareille chose me fût arrivée.

Elles restèrent auprès de moi pendant toute la nuit ; et désormais, une servante me veilla dans la chambre jusqu’à ce que j’eusse atteint mes quatorze ans.

À la suite de cet incident, je restai pendant longtemps très nerveuse. On fit venir un médecin, qui était un homme d’âge mûr. Avec quelle netteté je me rappelle son visage long et blême, à l’air sombre, légèrement marqué par la petite vérole, et sa perruque brune ! Pendant plusieurs semaines, il vint au château un jour sur deux et me fit prendre des remèdes, ce qui, naturellement, me parut détestable.

Le matin qui suivit la nuit où je vis cette apparition, je fus en proie à une telle terreur que, bien qu’il fît grand jour, je ne pus supporter de rester seule un instant.

Je me rappelle que mon père monta dans ma chambre, se posta à mon chevet et se mit à bavarder gaiement. Il posa plusieurs questions à la nourrice dont une des réponses le fit rire de bon cœur. Enfin, il me tapota l’épaule, m’embrassa, et me dit de ne plus avoir peur : tout cela n’était qu’un rêve dont il ne pouvait résulter aucun mal pour moi.

Néanmoins, ses paroles ne m’apportèrent aucun réconfort, car je savais bien que la visite de cette femme inconnue n’était pas un rêve ; et j’avais terriblement peur.

La bonne me consola un peu en m’assurant que c’était elle qui était venue me voir et s’était couchée dans le lit à côté de moi : j’avais dû rêver à moitié, puisque je n’avais pas reconnu son visage. Mais cette déclaration, pourtant confirmée par la nourrice, ne me satisfit pas entièrement.

Je me rappelle encore, au cours de cette journée, qu’un vénérable vieillard en soutane noire entra dans ma chambre avec la bonne, la nourrice et la femme de charge. Il leur adressa quelques mots, puis me parla d’un ton bienveillant. Il avait un visage très bon, très doux, et il me dit qu’ils allaient prier tous les quatre. Ensuite, m’ayant fait joindre les mains, il me demanda de prononcer doucement, pendant leur oraison, la phrase suivante : « Seigneur, entends toutes les prières en notre faveur, pour l’amour de Jésus. » Je crois que ce sont bien les mots exacts, car je me les suis répétés souvent, et, pendant des années, ma nourrice me les a fait dire au cours de mes prières.

Je garde un souvenir très net du doux visage pensif de ce vieillard aux cheveux blancs, en soutane noire, debout dans cette chambre spacieuse, de couleur marron, garnie de meubles grossiers datant de trois siècles, dont la sombre atmosphère était à peine éclairée par la faible lumière que laissait pénétrer la fenêtre treillissée. Il se mit à genoux, les trois femmes l’imitèrent ; puis il pria tout haut, d’une voix tremblante et pleine d’ardeur, pendant fort longtemps, à ce qu’il me sembla.

J’ai oublié toute la partie de mon existence antérieure à cet événement, et la période qui le suivit immédiatement n’est pas moins obscure ; mais les scènes que je viens de décrire sont aussi nettes dans ma mémoire que les images isolées d’une fantasmagorie entourée de ténèbres.

Chapitre 2 UNE INVITÉE

Je vais maintenant vous narrer une chose si étrange qu’il vous faudra faire appel à toute votre confiance en ma véracité pour ajouter foi à mon histoire. Cependant, non seulement elle est vraie, mais encore elle relate des faits dont je fus le témoin oculaire.

Par une douce soirée d’été, mon père m’invita, comme il le faisait parfois, à me promener avec lui dans cette superbe clairière qui, je l’ai déjà dit, s’étendait devant le château.

– Le général Spielsdorf ne peut pas venir aussi tôt qu’il l’avait espéré, me déclara-t-il pendant que nous poursuivions notre marche.

Le général s’était proposé de passer quelques semaines chez nous, et nous avions attendu son arrivée pour le lendemain. Il devait emmener avec lui une jeune fille, sa pupille et nièce, Mlle Rheinfeldt. Je n’avais jamais vu cette dernière, mais j’avais souvent entendu dire qu’elle était absolument charmante, et je m’étais promis de passer en sa compagnie bien des jours heureux. Par suite, je fus beaucoup plus déçue que ne saurait l’imaginer une jeune fille résidant à la ville ou dans un lieu très animé. Cette visite et la nouvelle relation qu’elle devait me procurer avaient nourri mes rêveries pendant plusieurs semaines.

– Quand donc viendra-t-il ? demandai-je.

– Pas avant l’automne. Sûrement pas avant deux mois. Et je suis maintenant très heureux, ma chérie, que tu n’aies jamais connu Mlle Rheinfeldt.

– Pourquoi cela ? dis-je, à la fois curieuse et mortifiée.

– Parce que la pauvre enfant est morte. J’avais complètement oublié que je ne t’en avais pas informée ; mais tu n’étais pas dans la salle, ce soir, quand j’ai reçu la lettre du général.

Cette nouvelle me bouleversa. Le général Spielsdorf avait mentionné dans sa première missive, six ou sept semaines auparavant, que sa nièce n’était pas en aussi bonne santé qu’il l’eût souhaité, mais rien ne suggérait le moindre soupçon de danger.

 

 

 

– Voici la lettre du général, poursuivit mon père en me tendant un feuillet de papier. Je crains qu’il ne soit en proie à une profonde affliction. Il me semble qu’il a tracé ces lignes dans un accès de quasi-démence.

Nous nous assîmes sur un banc grossier, sous un bouquet de tilleuls magnifiques. Le soleil, dans toute sa mélancolique splendeur, déclinait à l’horizon sylvestre ; la rivière qui coule à côté de notre château et passe sous le vieux pont dont j’ai parlé sinuait entre plusieurs groupes de nobles arbres, presque à nos pieds, reflétant sur ses eaux la pourpre évanescente du ciel. La lettre du général Spielsdorf était si extraordinaire, si véhémente, et, par endroits, si pleine de contradictions, que, l’ayant lue deux fois (et la deuxième à voix haute), je fus contrainte de supposer, pour en expliquer le contenu, que le désespoir avait troublé la raison de son auteur.

En voici la teneur :

« J’ai perdu ma fille chérie, car, en vérité, je l’aimais comme ma propre fille. Pendant les derniers jours de la maladie de Bertha, j’ai été incapable de vous écrire. Jusqu’alors je n’avais pas la moindre idée qu’elle fût en danger. Je l’ai perdue ; et voilà maintenant que j’apprends tout – trop tard.

« Elle est morte dans la paix de l’innocence, dans l’éblouissant espoir d’une bienheureuse vie future. Sa mort est l’œuvre du démon qui a trahi notre folle hospitalité. Je croyais recevoir, dans ma maison, l’innocence et la gaieté en la personne d’une charmante compagne pour ma Bertha disparue. Ciel ! quel imbécile j’ai été !

« Je remercie Dieu que cette enfant soit morte sans soupçonner la cause de ses souffrances. Elle a passé sans même conjecturer la nature de son mal et la passion maudite de l’auteur de toute cette misère. Je consacrerai le reste de mes jours à retrouver puis à exterminer un monstre. On m’a dit que je pouvais espérer accomplir mon équitable et miséricordieux dessein. Pour l’instant, je n’ai qu’une très faible lueur pour me guider. Je maudis ma vaniteuse incrédulité, ma méprisable affectation de supériorité, mon aveuglement, mon obstination ; mais tout cela – trop tard. Je ne puis écrire ou parler de sang-froid à l’heure actuelle. Dès que j’aurai un peu retrouvé mes esprits, j’ai l’intention de me consacrer pendant un certain temps à une enquête qui me conduira peut-être jusqu’à Vienne. Au cours de l’automne, dans deux mois d’ici, ou même plus tôt, si Dieu me prête vie, j’irai vous voir – du moins si vous le voulez bien. À ce moment, je vous dirai tout ce que je n’ose guère coucher sur le papier aujourd’hui. Adieu.

Priez pour moi, mon cher ami. »

C’est ainsi que cette étrange missive prenait fin. Quoique je n’eusse jamais vu Bertha Rheinfeldt, mes yeux s’emplirent de larmes. J’étais tout effrayée, en même temps que profondément déçue.

Le soleil venait de se coucher ; lorsque je rendis la lettre du général à mon père, le crépuscule envahissait déjà le ciel.

La soirée était douce et claire. Nous continuâmes à flâner, en formant mainte hypothèse sur la signification possible des phrases violentes et incohérentes que je venais de lire. Nous avions presque un mille à parcourir avant d’atteindre la route qui passe devant le château : lorsque nous y arrivâmes, l’astre des nuits brillait dans tout son éclat. Au pont-levis, nous rencontrâmes Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine, qui venaient de sortir, nu-tête, pour jouir du merveilleux clair de lune.

En approchant, nous entendîmes leurs voix babillardes poursuivre un dialogue animé. Nous les rejoignîmes à l’entrée du pont-levis, puis nous nous retournâmes pour admirer avec elles l’admirable tableau offert à nos regards.

Devant nous s’étendait la clairière que nous venions de traverser. Sur notre gauche, la route étroite s’éloignait en sinuant sous des bouquets d’arbres altiers, pour se perdre enfin dans les profondeurs touffues de la forêt. (Sur la droite, je l’ai déjà dit, cette même route franchit le vieux pont gothique près duquel se dresse une tour en ruine, jadis gardienne du passage ; au-delà du pont, une éminence abrupte et boisée laisse voir dans l’ombre des rocs grisâtres tapissés de lierre.)

Au-dessus du gazon et des basses terres s’étendait mollement une mince couche de brume, légère comme une fumée, qui masquait les distances de son voile transparent ; par endroits, nous apercevions la faible lueur de la rivière au clair de lune.

Nul ne saurait imaginer scène plus douce et plus paisible. La nouvelle que je venais d’apprendre la teintait de mélancolie, mais rien ne pouvait troubler sa profonde sérénité, non plus que la splendeur enchanteresse de ce paysage estompé.

Mon père, grand amateur de pittoresque, et moi-même, contemplions en silence la perspective au-dessous de nous. Les deux excellentes gouvernantes, un peu en retrait, commentaient le spectacle et discouraient interminablement au sujet de l’astre des nuits.

Mme Perrodon, femme très opulente, d’âge mûr, à l’âme romanesque, bavardait en soupirant de façon poétique. Mlle De Lafontaine (en digne fille de son père, un Allemand réputé pour son tour d’esprit psychologique, métaphysique et tant soit peu mystique) déclarait que lorsque la lune brillait d’un éclat si intense cela dénotait (la chose était universellement admise) une activité spirituelle toute spéciale. La pleine lune à un pareil degré de clarté avait des effets multiples. Elle agissait sur les rêveurs, sur les fous, sur les nerveux ; elle avait d’extraordinaires influences physiques en rapport avec la vie. À ce propos, Mademoiselle nous raconta l’anecdote suivante. Un de ses cousins, second à bord d’un navire marchand, s’étant endormi sur le pont par une nuit semblable, couché sur le dos, le visage exposé à la clarté lunaire, avait rêvé qu’une vieille femme lui griffait la joue. À son réveil, il avait constaté que tous ses traits étaient affreusement tirés d’un côté ; et son visage n’avait, depuis lors, jamais retrouvé sa symétrie.

– La lune, cette nuit, dit-elle, est riche en influences magnétiques et odiques[1] … Et voyez donc, derrière vous, la façade du château : toutes ses fenêtres scintillent de mille feux allumés par cette splendeur argentée, comme si des mains invisibles avaient illuminé les pièces pour recevoir des hôtes surnaturels.

Il est certains états d’indolence de l’âme, où, bien que nous ne soyons pas nous-mêmes enclins à parler, la conversation des autres paraît agréable à notre oreille distraite. Ainsi, je continuais à contempler le paysage, fort contente d’entendre le babillage des deux femmes.

– Je me sens d’humeur mélancolique, ce soir, déclara mon père après un instant de silence.

Puis, citant Shakespeare (qu’il avait coutume de lire à haute voix pour nous permettre de cultiver notre anglais) il poursuivit :

– J’ignore, en vérité, pourquoi je suis si triste. Cela m’oppresse, et cela vous oppresse aussi ; Mais, Comment j’ai pu contracter ce mal…[2] J’ai oublié la suite. Mais j’ai l’impression qu’un grand malheur est suspendu sur nos têtes. Je suppose que cela est dû en partie à la lettre désespérée du pauvre général.

À ce moment, un bruit insolite de roues de voiture et de sabots de chevaux sur la route retint notre attention.

Il semblait venir de l’éminence que domine le pont, et, bientôt l’équipage apparut à cet endroit. D’abord, deux cavaliers traversèrent le pont ; puis vint une voiture attelée à quatre chevaux, suivie de deux cavaliers.

Le véhicule devait transporter un personnage de haut rang, et nous fûmes aussitôt absorbés dans la contemplation de ce spectacle inhabituel. En quelques secondes, il devint beaucoup plus fascinant, car, aussitôt que la voiture eut franchi le faîte du pont abrupt, un des chevaux de tête prit peur et communiqua sa panique aux autres ; après avoir donné quelques ruades, l’attelage tout entier se mit à galoper furieusement, fila entre les deux cavaliers en avant-garde, puis se précipita vers nous sur la route, rapide comme l’ouragan, dans un fracas de tonnerre.

L’émoi suscité par cette scène était rendu encore plus douloureux par les cris aigus d’une voix de femme à l’intérieur du véhicule.

Nous avançâmes, en proie à une curiosité horrifiée ; mon père sans mot dire, les deux gouvernantes et moi, en poussant des exclamations de terreur.

Notre attente angoissée ne dura pas longtemps. Juste avant d’arriver au pont-levis, un superbe tilleul se dresse sur un côté de la route, et sur l’autre côté s’érige une antique croix de pierre : à la vue de celle-ci, les chevaux, qui allaient maintenant à une allure effroyable, firent un tel écart que la roue de la voiture passa sur les racines en saillie de l’arbre.

Je savais ce qui allait arriver. Incapable de supporter la vue de l’inévitable accident, je me couvris les yeux de la main et détournai la tête. Au même instant, j’entendis un cri poussé par les deux gouvernantes qui s’étaient avancées un peu plus loin.

La curiosité m’ayant fait rouvrir les paupières, je contemplai une scène où régnait la plus grande confusion. Deux des chevaux gisaient sur le sol ; la voiture était renversée sur le côté, deux roues en l’air ; les hommes s’occupaient à défaire les traits du harnais ; enfin, une dame à la mine et au port majestueux venait de sortir du véhicule et se tenait sur la route, les mains jointes, portant parfois à ses yeux le mouchoir qu’elle étreignait de ses doigts. Au moment même où je regardais ce spectacle, on hissait par la portière une jeune fille qui semblait être sans vie. Mon père se trouvait déjà près de la dame, son chapeau à la main, offrant, de toute évidence, son aide et les ressources de son château. Mais elle semblait ne pas l’entendre, et n’avait d’yeux que pour la mince jeune fille que l’on étendait à présent sur le talus.

J’approchai. La jeune voyageuse était étourdie, mais sûrement pas morte. Mon père, qui se piquait de posséder quelques connaissances médicales, lui avait tâté le poignet et assurait à sa mère (car la dame venait de se déclarer telle) que son pouls, faible et irrégulier sans doute, était nettement perceptible. La dame joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un bref transport de gratitude ; mais, presque aussitôt, elle s’abandonna une fois encore au désespoir, de cette façon théâtrale qui est, je crois, naturelle à certaines gens.

Elle avait fort bonne apparence, si l’on tenait compte de son âge, et avait dû être fort belle dans sa jeunesse. Grande mais non pas maigre, vêtue de velours noir, elle avait un visage fier et majestueux, bien qu’il fût, pour l’instant, étrangement pâle et bouleversé.

– Y a-t-il sur cette terre un être humain autant que moi voué au malheur ? disait-elle au moment où je m’approchai. Me voici au milieu d’un voyage qui est pour moi une question de vie ou de mort. Perdre une heure, c’est peut-être tout perdre. Dieu sait combien de temps s’écoulera avant que ma fille ne soit en état de reprendre la route. Il faut absolument que je la quitte. Je ne peux pas, je n’ose pas m’attarder. Pouvez-vous me dire, monsieur, à quelle distance se trouve le village le plus proche ? C’est là que je dois la laisser. Et je ne verrai pas mon enfant chérie, je n’aurai même pas de ses nouvelles, jusqu’à mon retour dans trois mois d’ici.

Tirant mon père par le pan de son habit, je lui murmurai à l’oreille d’un ton fervent :

– Oh, papa, je vous en prie, demandez-lui de permettre que sa fille séjourne au château : ce serait si agréable !

– Si Madame veut bien, jusqu’à son retour, confier son enfant aux bons soins de ma fille et de sa gouvernante, Mme Perrodon, et l’autoriser à demeurer chez moi à titre d’invitée, non seulement nous en serons très honorés et très obligés, mais encore nous la traiterons avec tout le dévouement que mérite un dépôt aussi sacré.

– Je ne puis accepter cela, monsieur, répondit-elle d’un air égaré. Ce serait mettre trop cruellement à l’épreuve votre chevaleresque obligeance.

– Tout au contraire, ce serait nous témoigner une extrême bonté à un moment où nous en avons particulièrement besoin. Ma fille vient d’être déçue par un cruel malheur, et se voit frustrée d’une visite dont elle attendait depuis longtemps beaucoup de joie. Si vous nous confiez votre enfant, ce sera pour elle la meilleure des consolations. Le village le plus proche est assez loin d’ici, et vous n’y trouverez pas d’auberge où installer votre fille, ainsi que vous en avez exprimé l’intention ; d’autre part, vous ne pouvez pas la laisser poursuivre son voyage pendant longtemps sans l’exposer à être gravement malade. Si, comme vous l’avez dit, il vous est impossible d’interrompre votre voyage, il faut vous séparer d’elle ce soir même ; or, vous ne sauriez le faire nulle part ailleurs qu’ici avec de meilleures garanties de bons soins et d’affection.

La dame en noir avait tant de majestueuse distinction dans son apparence et tant de séduction dans ses manières, qu’on ne pouvait manquer de la considérer (mis à part la dignité de son équipage) comme une personne d’importance.

À présent. Sa voiture reposait sur ses quatre roues, et les chevaux, redevenus parfaitement dociles, avaient été remis dans les traits.

 

 

 

La dame jeta sur sa fille un regard qui, me sembla-t-il, n’était pas aussi affectueux qu’on aurait pu s’y attendre d’après le début de la scène. Puis, elle fit à mon père un léger signe de la main, et se retira avec lui à quelques pas de distance, hors de portée de mon oreille ; après quoi, elle se mit à lui parler d’un air grave et sévère très différent de celui qu’elle avait eu jusque-là.

Je fus stupéfaite de constater que mon père ne semblait pas s’apercevoir de ce changement. En même temps, je me sentis incroyablement curieuse de savoir ce qu’elle pouvait lui dire, presque à l’oreille, avec tant d’ardeur volubile.

Elle discourut ainsi pendant deux ou trois minutes environ. Ensuite, elle se retourna et gagna en quelques pas l’endroit où gisait sa fille, soutenue par Mme Perrodon. Elle s’agenouilla à son côté l’espace d’un instant, et lui murmura à l’oreille ce que la gouvernante prit pour une courte bénédiction. Puis, lui ayant donné un rapide baiser, elle monta dans la voiture. On referma la portière, les laquais en superbe livrée grimpèrent à l’arrière du véhicule, les piqueurs éperonnèrent leur monture, les postillons firent claquer leur fouet, les chevaux filèrent soudain à un trot furieux qui menaçait de redevenir un grand galop à brève échéance, et le véhicule s’éloigna à vive allure, suivi par les deux cavaliers qui allaient, eux aussi, à fond de train.

Chapitre 3 ÉCHANGE D’IMPRESSIONS

Nous suivîmes le cortège du regard jusqu’à ce qu’il eût rapidement disparu dans le bois enlinceulé de brume. Bientôt, le bruit des sabots et des roues s’éteignit dans la nuit silencieuse.

Il ne restait plus rien pour nous assurer que cette aventure n’avait pas été une simple illusion de quelques instants ; rien, sauf la jeune fille qui ouvrit les yeux à ce moment précis. Je ne pouvais pas voir son visage, car il n’était pas tourné vers moi ; mais elle leva la tête et regarda tout autour d’elle, puis demanda d’une voix douce et plaintive :

– Où est maman ?

L’excellente Mme Perrodon lui répondit d’un ton plein de tendresse, et ajouta quelques assurances réconfortantes. Ensuite, j’entendis l’inconnue poursuivre en ces termes :

– Où suis-je ? Quel est ce lieu ?… Je ne vois pas la voiture… Et Matska, où est-elle donc ?

Mme Perrodon répondit à toutes ces questions dans la mesure où elle pouvait les comprendre. Peu à peu, la jeune fille se rappela les circonstances de l’accident et fut heureuse de savoir que personne n’avait été blessé. Puis, en apprenant que sa mère l’avait laissée là pour trois mois, jusqu’à son retour, elle se mit à pleurer.

Je m’apprêtais à ajouter mes consolations à celles de la gouvernante, quand Mlle De Lafontaine posa sa main sur mon bras en me disant :

– Ne vous approchez pas ; pour l’instant, elle ne peut parler qu’à une seule personne à la fois : la moindre surexcitation pourrait l’accabler.

« Dès qu’elle sera bien installée dans son lit, pensai-je, je monterai dans sa chambre et je la verrai. »

Cependant, mon père avait envoyé un domestique à cheval chercher le médecin qui habitait à deux lieues de distance, pendant qu’on préparait une chambre pour recevoir la jeune inconnue.

Celle-ci se leva enfin, et, s’appuyant sur le bras de Mme Perrodon, avança lentement sur le pont-levis avant de franchir la porte du château.

Les domestiques l’attendaient dans le vestibule, et elle fut conduite aussitôt dans sa chambre.

La pièce qui nous sert de salon est très longue. Elle est percée, au-dessus des douves et du pont-levis, de quatre fenêtres qui donnent sur le paysage sylvestre que je viens de décrire.

Elle renferme de vieux meubles en chêne sculpté, et les fauteuils sont garnis de coussins en velours rouge d’Utrecht. Des tapisseries couvrent les murs tout entourés de grandes moulures d’or : les personnages, grandeur nature, portent de curieux costumes d’autrefois ; les sujets représentés sont la chasse à courre, la chasse au faucon et diverses réjouissances. La pièce n’est pas imposante au point de ne pas être extrêmement confortable. C’est là que nous prenions le thé, car mon père, en raison de ses tendances patriotiques, insistait pour que ce breuvage national apparût régulièrement sur la table en même temps que le café et le chocolat.

Cette nuit-là, nous nous retrouvâmes dans ce salon, en train de parler, à la lueur des bougies, de l’aventure de la soirée.

Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine étaient avec nous. Une fois étendue dans son lit, la jeune voyageuse avait aussitôt sombré dans un profond sommeil, et les deux gouvernantes l’avaient laissée aux soins d’une domestique.

– Comment trouvez-vous notre invitée, demandai-je dès que Mme Perrodon entra. Parlez-moi d’elle, je vous prie.

– En vérité, elle me plaît énormément. C’est, je crois, la plus jolie créature que j’aie jamais vue. Elle a à peu près votre âge, et me paraît très douce et très aimable.

– Elle est d’une merveilleuse beauté, ajouta Mlle De Lafontaine qui venait de jeter un coup d’œil dans la chambre de l’inconnue.

– Et elle a une voix particulièrement mélodieuse, s’exclama Mme Perrodon.

– Avez-vous remarqué dans la voiture, après qu’elle eut été redressée, la présence d’une femme qui n’a pas mis pied à terre mais s’est contentée de regarder par la fenêtre ? demanda Mlle De Lafontaine.

Non, nous n’avions rien remarqué de pareil.

Là-dessus, ma préceptrice nous décrivit une hideuse négresse, coiffée d’un turban de couleur, qui n’avait pas cessé de contempler la scène en adressant aux deux voyageurs des signes de tête et des grimaces moqueuses, roulant les grosses prunelles blanches des ses yeux étincelants, et serrant les dents comme sous l’empire d’une furieuse colère.

– Avez-vous observé, d’autre part, la mine patibulaire des domestiques ? demanda Mme Perrodon.

– Oui répondit mon père, qui venait d’entrer. Jamais je n’ai vu de gaillards à l’air sinistre, à l’expression plus sournoise. J’espère qu’ils ne vont pas dévaliser cette pauvre femme en pleine forêt. Mais je dois ajouter que ces coquins sont très adroits : ils ont tout remis en place en quelques instants.

– Peut-être sont-ils fatigués par un trop long trajet, fit observer Mme Perrodon. Non seulement ils avaient un air peu rassurant, mais encore leur visage m’a semblé étrangement maigre, sombre et revêche. J’avoue que je pèche par excès de curiosité, mais j’espère que notre jeune invitée nous racontera tout demain, si elle a suffisamment repris ses forces.

– Je crois qu’elle n’en fera rien, déclara mon père en souriant d’un air mystérieux et en hochant légèrement la tête, comme s’il en savait davantage qu’il ne se souciait de nous en révéler.

Ceci me rendit d’autant plus curieuse d’apprendre ce qui s’était passé entre lui et la dame vêtue de velours noir, au cours du bref mais sérieux entretien qui avait précédé immédiatement le départ de la voiture.

Dès que nous fûmes seuls, je le suppliai de tout me raconter et il ne se fit pas longtemps prier :

– Je n’ai vraiment aucun motif de garder le silence à ce sujet. Cette dame a manifesté une certaine répugnance à nous importuner en nous confiant sa fille, personne très nerveuse et de santé délicate ; elle a aussi déclaré (sans que je lui aie posé la moindre question à ce propos) que notre jeune invitée n’était sujette à aucun accès, aucune crise, aucune hallucination, et que, en fait, elle jouissait de toute sa raison.

– Je trouve fort étrange qu’elle ait dit tout cela ! C’était absolument inutile.

– Quoi qu’il en soit, elle l’a bel et bien dit, répliqua mon père en riant ; et, puisque tu veux savoir tout ce qui s’est passé (bien peu de chose en vérité), moi, je te le répète… Ensuite, elle a ajouté : « Je fais un voyage d’une importance vitale » (elle a souligné le mot) « qui doit être rapide et secret. Je reviendrai chercher ma fille dans trois mois. Pendant ce temps, elle ne révélera à personne qui nous sommes, d’où nous venons, et où nous allons. » C’est là tout ce qu’elle m’a confié. Elle parlait un français très pur. Après avoir prononcé le mot « secret », elle a marqué une pause de quelques secondes, le visage sévère, les yeux fixés sur les miens. J’imagine qu’elle attache une grande importance à cela. Tu as vu avec quelle hâte elle est repartie. J’espère que je n’ai pas fait une sottise en me chargeant de prendre soin de cette jeune personne.

Pour ma part, j’étais ravie. Brûlant de la voir et de lui parler, j’attendais avec impatience le moment où le médecin me le permettrait. Vous qui habitez la ville, vous ne pouvez concevoir l’extraordinaire événement que constitue la venue d’une nouvelle amie dans une solitude semblable à celle où nous vivions.

Le médecin arriva vers une heure du matin ; mais il m’eût été tout aussi impossible d’aller me coucher et de dormir que de rattraper à pied la voiture dans laquelle avait disparu la princesse en velours noir.

Lorsque le praticien descendit au salon, il nous donna d’excellentes nouvelles de sa malade. Elle était maintenant assise dans son lit, son pouls battait régulièrement, et elle paraissait en parfaite santé. Son corps était indemne, et le léger choc nerveux qu’elle avait subi avait disparu sans laisser de suite fâcheuse. Il ne pouvait y avoir le moindre inconvénient à ce que je lui rendisse visite, si nous éprouvions, l’une et l’autre, le désir de nous voir. Dès que j’eus cette autorisation, j’envoyai une domestique demander à la jeune fille si elle voulait bien me permettre d’aller passer quelques minutes dans sa chambre.

 

 

 

La servante revint immédiatement pour m’annoncer que c’était son plus cher désir.

Soyez certains que je ne fus pas longue à profiter de cette permission.

Notre visiteuse se trouvait dans une des plus belles pièces du schloss qui était assez imposante. Pendue à la paroi en face du lit, on voyait une tapisserie de teinte sombre sur laquelle Cléopâtre portait un aspic à son sein ; et des scènes classiques d’un caractère solennel, aux couleurs un peu fanées, s’étalaient sur les trois autres murs. Mais les autres motifs décoratifs de la pièce offraient assez de sculptures dorées, assez de couleurs vives pour compenser amplement la tristesse de la vieille tapisserie.

Des bougies brûlaient au chevet du lit où la jeune fille était assise, sa mince et gracieuse silhouette enveloppée dans le doux peignoir de soie, brodé de fleurs et doublé d’un épais molleton, que sa mère lui avait jeté sur les pieds pendant qu’elle gisait sur le talus.

Qu’est-ce donc qui, au moment où j’arrivais tout près du lit et entamais mon petit discours de bienvenue, me frappa soudain de mutisme et me fit reculer de deux pas ? Je m’en vais vous le dire.

Je voyais le même visage que j’avais vu dans mon enfance, au cœur de la nuit, ce visage qui était resté gravé profondément dans ma mémoire, sur lequel j’avais médité pendant tant d’années avec une si grande horreur, alors que nul ne soupçonnait la nature de mes pensées.

Il était joli, voire beau ; et il avait la même expression de mélancolie que la première fois où il m’était apparu.

Mais il s’éclaira presque aussitôt d’un étrange sourire de connaissance figé.

Il y eut une bonne minute de silence, puis la jeune fille finit par prendre la parole (car, personnellement, j’en étais incapable).

– Voilà qui est prodigieux ! s’exclama-t-elle. Il y a douze ans, j’ai vu votre visage en rêve, et il n’a pas cessé de me hanter depuis lors.

– Prodigieux en vérité ! répétai-je, après avoir maîtrisé à grand-peine l’horreur qui m’avait empêchée de parler pendant quelques instants. Il y a douze ans, en rêve ou en réalité, je suis certaine, moi, de vous avoir vue. Je n’ai jamais pu oublier votre visage. Il est toujours resté devant mes yeux depuis lors.

Son sourire s’était fait plus doux. Ce que j’avais cru discerner d’étrange avait disparu ; les fossettes qu’il creusait sur ses joues la faisaient paraître délicieusement jolie et intelligente.

Me sentant rassurée, je repris mon compliment de bienvenue sur un mode plus hospitalier. Je lui dis que son arrivée accidentelle nous avait apporté à tous un très grand plaisir, et qu’elle m’avait donné, à moi personnellement, un véritable bonheur.

Tout en lui parlant, je lui avais pris la main. J’étais assez timide, comme tous ceux qui vivent dans la solitude, mais la situation m’avait rendue éloquente et même hardie. Elle posa sa main sur la mienne après l’avoir serrée tendrement. Puis, les yeux brillant d’un vif éclat, elle me jeta un regard rapide, sourit de nouveau et rougit.