CARMILLA

Note des utilisateurs: / 4
MauvaisTrès bien 
Index de l'article
CARMILLA
Lecture en ligne - Partie 1
Lecture en ligne - Partie 2
Lecture en ligne - Partie 3
Lecture en ligne - Partie 4
Lecture en ligne - Partie 5
Toutes les pages

 

CARMILLA - Fanu, Joseph Sheridan Le


(Ebook en Français)

Laura, fille unique d'un gentilhomme anglais installé en Styrie, accueille sans la moindre inquiétude Carmilla, une jeune inconnue qu'un accident a jeté sur sa route. Des indices vampiriques apparaissent alors dans la campagne environnante, dans le château et sur le corps même des deux jeunes filles. L'amie mystérieuse, d'une exquise beauté, abreuve Laura de déclarations si ardentes que la jeune Anglaise est un moment persuadée que Carmilla est un jeune homme travesti.

Les efforts déployés par son père et deux solides et amicales préceptrices pour la protéger du mal restent sans effet : Laura devient apathique, paralysée par l'excès d'amour et par le pauvre monstre, mi-femme, mi-vampire qui le lui prodigue. Laura se laisse aimer par Carmilla qui la tue lentement.

 


Sélectionnez ci-dessous le format du livre que vous souhaitez télécharger :

 Télécharger Fanu, Joseph Sheridan Le - Carmilla.pdf
Nom du Fichier:Fanu, Joseph Sheridan Le - Carmilla.pdf
Format Ebook :PDF
Téléchargements :9

 Télécharger Fanu, Joseph Sheridan Le - Carmilla.html
Nom du Fichier:Fanu, Joseph Sheridan Le - Carmilla.html
Format Ebook :HTML
Téléchargements :0

 Télécharger Fanu, Joseph Sheridan Le - Carmilla.epub
Nom du Fichier:Fanu, Joseph Sheridan Le - Carmilla.epub
Format Ebook :ePUB
Téléchargements :9




Lecture en ligne "CARMILLA"

 

 

 

Joseph Sheridan Le Fanu

Carmilla

1871

 

 

 

PREFACE

PROLOGUE

Chapitre 1 FRAYEUR D’ENFANT

Chapitre 2 UNE INVITÉE

Chapitre 3 ÉCHANGE D’IMPRESSIONS

Chapitre 4 SES HABITUDES – UNE PROMENADE

Chapitre 5 UNE RESSEMBLANCE PRODIGIEUSE

Chapitre 6 UN TRÈS ÉTRANGE MAL

Chapitre 7 LE MAL S’AGGRAVE

Chapitre 8 RECHERCHES

Chapitre 9 LE MÉDECIN

Chapitre 10 UN DEUIL AFFREUX

Chapitre 11 LE RÉCIT

Chapitre 12 UNE REQUÊTE

Chapitre 13 LE BÛCHERON

Chapitre 14 LA RENCONTRE

Chapitre 15 ORDALIE ET EXÉCUTION

Chapitre 16 CONCLUSION

 

 

PREFACE

Carmilla, composée par Sheridan le Fanu (1814-1873), est l’une des premières œuvres de la littérature vampirique – après Le Vampire de Polidori et Varney d’une plume anonyme, puisqu’elle parait en 1871, c’est à dire 26 ans avant le Dracula de Bram Stoker. Tout comme ce dernier, Le Fanu est irlandais, et appartient à l’ascendancy protestante ; il ont, tous deux, fréquenté les couloirs du Trinity Collège de Dublin, ainsi que les salons mondains de la bonne société. C’est dans un de ces salons qu’un beau soir, Carmilla fut lu à Stoker, par Mrs Wilde elle même. Ce texte influencera Stoker au point que celui-ci fera apparaître sa tombe, par l’entremise du tombeau colossal d’une comtesse vampire, dans le premier chapitre de sa première version de Dracula. Son éditeur, n’appréciant guère cette référence à une œuvre aussi sulfureuse, lui fera supprimer ce passage (passage qui sera ultérieurement réutilisé dans la courte nouvelle de Stoker, L’Invité de Dracula).

Quand Le Fanu écrit Carmilla, à la fin de sa vie, il est déjà un auteur confirmé. Écrivain prolixe, propriétaire pendant de nombreuses années du prestigieux Dublin University Magazine, il s’est essayé à tout les genres : romans, articles et essais, théâtre, poésie, nouvelles. Il connu un succès certain avec Oncle Silas (1864), considéré comme un chef-d’œuvre tardif du roman gothique.

Carmilla s’inscrit dans la grande tradition du roman gothique irlandais. Il en possède la plupart des caractéristiques archétypiques : naïveté de l’héroïne, forme du journal intime, cadre médiéval sombre et mélancolique, références aux anciens romans légendaires médiévaux.

L’histoire de Carmilla semble avoir été inspirée à Le Fanu par l’ouvrage du bénédictin Dom Augustin Calmet (auteur de la fameuse Dissertation sur les Apparitions des Esprits, les Vampires, les Revenants… – 1751) qui est traduit en anglais dès 1850. Le Fanu en reprend nombre d’anecdotes (la commission officielle autrichienne, l’histoire du bûcheron, ainsi que les ouvrages traitant des vampires cités à la fin de Carmilla et qui figurent aussi dans le livre de Calmet…).

Autre caractéristique qui distingue Carmilla par son originalité : c’est un des premier ouvrages qui, dans le cadre de l’Angleterre puritaine et victorienne du XIXe, ose traiter de l’homosexualité féminine, avec la trouble relation entre Carmilla, la brune voluptueuse, et Laura, la blonde effarouchée. Une grande sensualité se dégage de ce récit où tout n’est que suggestion. L’érotisme se mêle à la monstruosité (l’édition américaine de 1975 présentait Carmilla comme un roman « pervers »).

Carmilla est aussi le premier ouvrage à fidèlement retracer la méthode traditionnelle de destruction du vampire (pieux dans le cœur, décapitation, puis incinération du corps).

Une œuvre originale et novatrice en son temps, empreinte de la sensibilité et de l’élégance, propres aux siècles passés. Une œuvre que l’on n’oublie pas.

D’après http://perso.wanadoo.fr/oscurantis/carmilla.htm

PROLOGUE

 

 

 

Sur un feuillet joint au récit que l’on va lire, le docteur Hesselius a rédigé une note assez détaillée, accompagnée d’une référence à son essai sur l’étrange sujet que le manuscrit éclaire d’une vive lumière.

Ce mystérieux sujet, il le traite, dans cet essai, avec son érudition et sa finesse coutumières, une netteté et une condensation de pensée vraiment remarquables. Ledit essai ne formera qu’un seul tome des œuvres complètes de cet homme extraordinaire.

Comme, dans le présent volume, je publie le compte rendu de l’affaire dans le seul but d’intéresser les profanes, je ne veux prévenir en rien l’intelligente femme qui la raconte. C’est pourquoi, après mûre réflexion, j’ai décidé de m’abstenir de présenter au lecteur un précis de l’argumentation du savant docteur, ou un extrait de son exposé sur un sujet dont il affirme qu’il « touche, très vraisemblablement, aux plus secrets arcanes de la dualité de notre existence et de ses intermédiaires ».

Après avoir trouvé cette note, j’éprouvai le vif désir de renouer la correspondance entamée, il y a bien des années, par le docteur Hesselius avec la personne qui lui a fourni ses renseignements, et qui semble avoir possédé une intelligence et une circonspection peu communes. Mais, à mon grand regret, je découvris qu’elle était morte entre-temps.

Selon toute probabilité, elle n’aurait pu ajouter grand-chose au récit qu’elle nous communique dans les pages suivantes, avec dans la mesure où je puis en juger, tant de consciencieuse minutie.

Chapitre 1 FRAYEUR D’ENFANT

En Styrie, bien que nous ne comptions nullement parmi les grands de ce monde, nous habitons un château ou schloss. Dans cette contrée, un revenu modeste permet de vivre largement : huit ou neuf cents livres par an font merveille. Le nôtre eût été bien maigre si nous avions dû vivre au milieu des familles riches de notre patrie (mon père est anglais, et je porte un nom anglais bien que je n’aie jamais vu l’Angleterre). Mais ici, dans ce pays solitaire et primitif, où tout est si étonnamment bon marché, je ne vois pas comment un revenu beaucoup plus important ajouterait quoi que ce soit à notre bien-être matériel, voire même à notre luxe.

Mon père, officier dans l’armée autrichienne, prit sa retraite pour vivre d’une pension d’État et de son patrimoine. Il acheta alors, pour une bouchée de pain, cette demeure féodale ainsi que le petit domaine où elle est bâtie.

Rien ne saurait être plus pittoresque et plus solitaire. Elle se trouve sur une légère éminence, au cœur d’une forêt. La route, très vieille et très étroite, passe devant son pont-levis (que j’ai toujours vu baissé) et ses douves abondamment pourvues de perches, où voguent de nombreux cygnes parmi de blanches flottilles de nénuphars.

Au-dessus de tout ceci, le schloss dresse sa façade aux multiples fenêtres, ses tours, sa chapelle gothique.

Devant l’entrée, la forêt s’ouvre pour former une clairière pittoresque, de forme irrégulière ; à droite, un pont gothique en pente raide permet à la route de franchir un cours d’eau dont les méandres s’enfoncent dans l’ombre dense des arbres.

J’ai dit que ce lieu était très solitaire. Jugez un peu combien cela est vrai. Lorsqu’on regarde depuis la porte de la grand-salle en direction de la route, la forêt s’étend sur quinze milles à droite et sur douze milles à gauche. Le plus proche village habité se trouve à environ sept milles anglais vers la gauche. Le plus proche schloss habité auquel se rattachent des souvenirs historiques est celui du général Spielsdorf, à quelque vingt milles vers la droite.

J’ai dit : « le plus proche village habité ». En effet, à moins de trois milles vers l’ouest, dans la direction du schloss du général Spieisdort, il y a un village abandonné. Sa charmante petite église, aujourd’hui à ciel ouvert, renferme dans ses bas-côtés les tombeaux croulants de l’altière famille des Karnstein, aujourd’hui éteinte, jadis propriétaire du château, désert lui aussi, qui, au cœur de l’épaisse forêt, domine les ruines silencieuses de l’agglomération.

Sur la cause de l’abandon de ce lieu impressionnant et mélancolique, une légende court que je vous narrerai une autre fois.

Pour l’instant, je dois vous dire combien les habitants de notre logis sont peu nombreux, (Je passe sous silence les domestiques et les divers employés qui occupent des chambres dans les bâtiments rattachés au château). Écoutez bien, et émerveillez-vous ! Il y a d’abord mon père, le meilleur homme du monde, mais qui commence à se faire vieux, et moi-même qui n’ai que dix-neuf ans au moment de mon histoire (huit ans se sont écoulés depuis lors). Mon père et moi formions toute la famille. Ma mère, une Styrienne, était morte au cours de ma petite enfance ; mais j’avais une gouvernante au grand cœur, dont je peux dire qu’elle se trouvait auprès de moi depuis mon tout jeune âge. Je ne saurais évoquer une période de mon existence où son large visage bienveillant ne soit pas une image familière dans ma mémoire. C’était Mme Perrodon, originaire de Berne, dont les soins attentifs et l’infinie bonté réparèrent pour moi, dans une certaine mesure, la perte de ma mère que je ne me rappelle en aucune façon, tant j’étais jeune au moment de sa mort. Cette excellente femme était la troisième personne du petit groupe réuni autour de notre table à l’heure des repas. Il y en avait encore une quatrième : Mlle De Lafontaine, qui remplissait les fonctions de préceptrice. Elle parlait le français et l’allemand ; Mme Perrodon, le français et un mauvais anglais ; mon père et moi, l’anglais que nous employons tous les jours, en partie pour nous empêcher de l’oublier, en partie pour des motifs patriotiques. Il en résultait un langage digne de la tour de Babel, dont les personnes étrangères au château avaient coutume de rire et que je ne perdrai pas mon temps à essayer de reproduire dans ce récit. Enfin, deux ou trois jeunes filles de mes amies, à peu près de mon âge, venaient faire parfois des séjours plus ou moins longs chez nous, et je leur rendais leurs visites.

Telles étaient nos ressources sociales habituelles ; mais, naturellement, il nous arrivait de recevoir la visite inopinée de quelque « voisin », résidant à cinq ou six lieues de distance seulement. Malgré tout, je puis vous l’affirmer, je menais une existence assez solitaire.

Mes deux gouvernantes avaient sur moi la seule autorité dont pouvaient user deux personnes aussi sages à l’égard d’une enfant plutôt gâtée, orpheline de sa mère, et dont le père lui laissait faire à peu près tout ce qu’elle voulait en toute chose.

Le premier incident de mon existence, qui produisit une terrible impression sur mon esprit et qui, en fait, ne s’est jamais effacé de ma mémoire, compte au nombre de mes souvenirs les plus lointains. (D’aucuns le jugeront trop insignifiant pour mériter de figurer dans ce récit ; mais vous verrez par la suite pourquoi j’en fais mention.) La chambre des enfants (comme on l’appelait, bien que j’en fusse la seule occupante) était une grande pièce au plafond de chêne en pente raide, située au dernier étage du château. Une nuit, alors que j’avais à peine six ans, je m’éveillai soudain, et, après avoir regardé autour de moi, je ne vis pas ma bonne dans la chambre. Comme ma nourrice ne s’y trouvait pas non plus, je me crus seule. Je n’eus pas peur le moins du monde, car j’étais un de ces enfants heureux que l’on s’applique à garder dans l’ignorance des histoires de fantômes, des contes de fées, et de toutes ces légendes traditionnelles qui nous font cacher notre tête sous les couvertures quand la porte craque brusquement ou quand la dernière clarté d’une chandelle expirante fait danser plus près de notre visage l’ombre d’une colonne de lit sur le mur. Contrariée et offensée de me retrouver négligée de la sorte (car tel était mon sentiment), je commençai à geindre, en attendant de me mettre à hurler de bon cœur ; mais, à ce moment précis, je fus tout étonnée de voir un très beau visage à l’expression solennelle en train de me regarder d’un côté du lit. C’était celui d’une jeune fille agenouillée, les mains sous mon couvre-pied. Je la contemplai avec un émerveillement ravi, et cessai de pleurnicher. Elle me caressa de ses mains, puis s’étendit à côté de moi et m’attira contre elle en souriant. Aussitôt, j’éprouvai un calme délicieux et je me rendormis. Je fus réveillée par la sensation de deux aiguilles qui s’enfonçaient profondément dans ma gorge, et je poussai un cri perçant. La jeune fille s’écarta d’un mouvement brusque, les yeux fixés sur moi, puis se laissa glisser sur le parquet, et, à ce qu’il me sembla, se cacha sous le lit.

Alors, ayant vraiment peur pour la première fois, je me mis à hurler de toutes mes forces. Nourrice, bonne et femme de charge entrèrent en courant. Après avoir entendu mon histoire, elle feignirent d’en faire peu de cas, tout en s’efforçant de me calmer par tous les moyens. Mais, malgré mon jeune âge, je discernai une expression d’anxiété inhabituelle sur leur visage blême, et je les vis regarder sous le lit, inspecter la chambre, jeter des coups d’œil sous les tables et ouvrir les armoires. Après quoi, la femme de charge murmura à l’oreille de la bonne : « Passez votre main dans ce creux sur le lit ; quelqu’un s’est bel et bien couché là, aussi vrai que vous avez omis de le faire : l’endroit est encore tiède. »

Je me rappelle que la bonne me cajola tendrement ; après quoi, les trois femmes examinèrent ma gorge à l’endroit où j’affirmais avoir senti les piqûres ; et elles déclarèrent qu’il n’y avait pas le moindre signe visible que pareille chose me fût arrivée.

Elles restèrent auprès de moi pendant toute la nuit ; et désormais, une servante me veilla dans la chambre jusqu’à ce que j’eusse atteint mes quatorze ans.

À la suite de cet incident, je restai pendant longtemps très nerveuse. On fit venir un médecin, qui était un homme d’âge mûr. Avec quelle netteté je me rappelle son visage long et blême, à l’air sombre, légèrement marqué par la petite vérole, et sa perruque brune ! Pendant plusieurs semaines, il vint au château un jour sur deux et me fit prendre des remèdes, ce qui, naturellement, me parut détestable.

Le matin qui suivit la nuit où je vis cette apparition, je fus en proie à une telle terreur que, bien qu’il fît grand jour, je ne pus supporter de rester seule un instant.

Je me rappelle que mon père monta dans ma chambre, se posta à mon chevet et se mit à bavarder gaiement. Il posa plusieurs questions à la nourrice dont une des réponses le fit rire de bon cœur. Enfin, il me tapota l’épaule, m’embrassa, et me dit de ne plus avoir peur : tout cela n’était qu’un rêve dont il ne pouvait résulter aucun mal pour moi.

Néanmoins, ses paroles ne m’apportèrent aucun réconfort, car je savais bien que la visite de cette femme inconnue n’était pas un rêve ; et j’avais terriblement peur.

La bonne me consola un peu en m’assurant que c’était elle qui était venue me voir et s’était couchée dans le lit à côté de moi : j’avais dû rêver à moitié, puisque je n’avais pas reconnu son visage. Mais cette déclaration, pourtant confirmée par la nourrice, ne me satisfit pas entièrement.

Je me rappelle encore, au cours de cette journée, qu’un vénérable vieillard en soutane noire entra dans ma chambre avec la bonne, la nourrice et la femme de charge. Il leur adressa quelques mots, puis me parla d’un ton bienveillant. Il avait un visage très bon, très doux, et il me dit qu’ils allaient prier tous les quatre. Ensuite, m’ayant fait joindre les mains, il me demanda de prononcer doucement, pendant leur oraison, la phrase suivante : « Seigneur, entends toutes les prières en notre faveur, pour l’amour de Jésus. » Je crois que ce sont bien les mots exacts, car je me les suis répétés souvent, et, pendant des années, ma nourrice me les a fait dire au cours de mes prières.

Je garde un souvenir très net du doux visage pensif de ce vieillard aux cheveux blancs, en soutane noire, debout dans cette chambre spacieuse, de couleur marron, garnie de meubles grossiers datant de trois siècles, dont la sombre atmosphère était à peine éclairée par la faible lumière que laissait pénétrer la fenêtre treillissée. Il se mit à genoux, les trois femmes l’imitèrent ; puis il pria tout haut, d’une voix tremblante et pleine d’ardeur, pendant fort longtemps, à ce qu’il me sembla.

J’ai oublié toute la partie de mon existence antérieure à cet événement, et la période qui le suivit immédiatement n’est pas moins obscure ; mais les scènes que je viens de décrire sont aussi nettes dans ma mémoire que les images isolées d’une fantasmagorie entourée de ténèbres.

Chapitre 2 UNE INVITÉE

Je vais maintenant vous narrer une chose si étrange qu’il vous faudra faire appel à toute votre confiance en ma véracité pour ajouter foi à mon histoire. Cependant, non seulement elle est vraie, mais encore elle relate des faits dont je fus le témoin oculaire.

Par une douce soirée d’été, mon père m’invita, comme il le faisait parfois, à me promener avec lui dans cette superbe clairière qui, je l’ai déjà dit, s’étendait devant le château.

– Le général Spielsdorf ne peut pas venir aussi tôt qu’il l’avait espéré, me déclara-t-il pendant que nous poursuivions notre marche.

Le général s’était proposé de passer quelques semaines chez nous, et nous avions attendu son arrivée pour le lendemain. Il devait emmener avec lui une jeune fille, sa pupille et nièce, Mlle Rheinfeldt. Je n’avais jamais vu cette dernière, mais j’avais souvent entendu dire qu’elle était absolument charmante, et je m’étais promis de passer en sa compagnie bien des jours heureux. Par suite, je fus beaucoup plus déçue que ne saurait l’imaginer une jeune fille résidant à la ville ou dans un lieu très animé. Cette visite et la nouvelle relation qu’elle devait me procurer avaient nourri mes rêveries pendant plusieurs semaines.

– Quand donc viendra-t-il ? demandai-je.

– Pas avant l’automne. Sûrement pas avant deux mois. Et je suis maintenant très heureux, ma chérie, que tu n’aies jamais connu Mlle Rheinfeldt.

– Pourquoi cela ? dis-je, à la fois curieuse et mortifiée.

– Parce que la pauvre enfant est morte. J’avais complètement oublié que je ne t’en avais pas informée ; mais tu n’étais pas dans la salle, ce soir, quand j’ai reçu la lettre du général.

Cette nouvelle me bouleversa. Le général Spielsdorf avait mentionné dans sa première missive, six ou sept semaines auparavant, que sa nièce n’était pas en aussi bonne santé qu’il l’eût souhaité, mais rien ne suggérait le moindre soupçon de danger.

 

 

 

– Voici la lettre du général, poursuivit mon père en me tendant un feuillet de papier. Je crains qu’il ne soit en proie à une profonde affliction. Il me semble qu’il a tracé ces lignes dans un accès de quasi-démence.

Nous nous assîmes sur un banc grossier, sous un bouquet de tilleuls magnifiques. Le soleil, dans toute sa mélancolique splendeur, déclinait à l’horizon sylvestre ; la rivière qui coule à côté de notre château et passe sous le vieux pont dont j’ai parlé sinuait entre plusieurs groupes de nobles arbres, presque à nos pieds, reflétant sur ses eaux la pourpre évanescente du ciel. La lettre du général Spielsdorf était si extraordinaire, si véhémente, et, par endroits, si pleine de contradictions, que, l’ayant lue deux fois (et la deuxième à voix haute), je fus contrainte de supposer, pour en expliquer le contenu, que le désespoir avait troublé la raison de son auteur.

En voici la teneur :

« J’ai perdu ma fille chérie, car, en vérité, je l’aimais comme ma propre fille. Pendant les derniers jours de la maladie de Bertha, j’ai été incapable de vous écrire. Jusqu’alors je n’avais pas la moindre idée qu’elle fût en danger. Je l’ai perdue ; et voilà maintenant que j’apprends tout – trop tard.

« Elle est morte dans la paix de l’innocence, dans l’éblouissant espoir d’une bienheureuse vie future. Sa mort est l’œuvre du démon qui a trahi notre folle hospitalité. Je croyais recevoir, dans ma maison, l’innocence et la gaieté en la personne d’une charmante compagne pour ma Bertha disparue. Ciel ! quel imbécile j’ai été !

« Je remercie Dieu que cette enfant soit morte sans soupçonner la cause de ses souffrances. Elle a passé sans même conjecturer la nature de son mal et la passion maudite de l’auteur de toute cette misère. Je consacrerai le reste de mes jours à retrouver puis à exterminer un monstre. On m’a dit que je pouvais espérer accomplir mon équitable et miséricordieux dessein. Pour l’instant, je n’ai qu’une très faible lueur pour me guider. Je maudis ma vaniteuse incrédulité, ma méprisable affectation de supériorité, mon aveuglement, mon obstination ; mais tout cela – trop tard. Je ne puis écrire ou parler de sang-froid à l’heure actuelle. Dès que j’aurai un peu retrouvé mes esprits, j’ai l’intention de me consacrer pendant un certain temps à une enquête qui me conduira peut-être jusqu’à Vienne. Au cours de l’automne, dans deux mois d’ici, ou même plus tôt, si Dieu me prête vie, j’irai vous voir – du moins si vous le voulez bien. À ce moment, je vous dirai tout ce que je n’ose guère coucher sur le papier aujourd’hui. Adieu.

Priez pour moi, mon cher ami. »

C’est ainsi que cette étrange missive prenait fin. Quoique je n’eusse jamais vu Bertha Rheinfeldt, mes yeux s’emplirent de larmes. J’étais tout effrayée, en même temps que profondément déçue.

Le soleil venait de se coucher ; lorsque je rendis la lettre du général à mon père, le crépuscule envahissait déjà le ciel.

La soirée était douce et claire. Nous continuâmes à flâner, en formant mainte hypothèse sur la signification possible des phrases violentes et incohérentes que je venais de lire. Nous avions presque un mille à parcourir avant d’atteindre la route qui passe devant le château : lorsque nous y arrivâmes, l’astre des nuits brillait dans tout son éclat. Au pont-levis, nous rencontrâmes Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine, qui venaient de sortir, nu-tête, pour jouir du merveilleux clair de lune.

En approchant, nous entendîmes leurs voix babillardes poursuivre un dialogue animé. Nous les rejoignîmes à l’entrée du pont-levis, puis nous nous retournâmes pour admirer avec elles l’admirable tableau offert à nos regards.

Devant nous s’étendait la clairière que nous venions de traverser. Sur notre gauche, la route étroite s’éloignait en sinuant sous des bouquets d’arbres altiers, pour se perdre enfin dans les profondeurs touffues de la forêt. (Sur la droite, je l’ai déjà dit, cette même route franchit le vieux pont gothique près duquel se dresse une tour en ruine, jadis gardienne du passage ; au-delà du pont, une éminence abrupte et boisée laisse voir dans l’ombre des rocs grisâtres tapissés de lierre.)

Au-dessus du gazon et des basses terres s’étendait mollement une mince couche de brume, légère comme une fumée, qui masquait les distances de son voile transparent ; par endroits, nous apercevions la faible lueur de la rivière au clair de lune.

Nul ne saurait imaginer scène plus douce et plus paisible. La nouvelle que je venais d’apprendre la teintait de mélancolie, mais rien ne pouvait troubler sa profonde sérénité, non plus que la splendeur enchanteresse de ce paysage estompé.

Mon père, grand amateur de pittoresque, et moi-même, contemplions en silence la perspective au-dessous de nous. Les deux excellentes gouvernantes, un peu en retrait, commentaient le spectacle et discouraient interminablement au sujet de l’astre des nuits.

Mme Perrodon, femme très opulente, d’âge mûr, à l’âme romanesque, bavardait en soupirant de façon poétique. Mlle De Lafontaine (en digne fille de son père, un Allemand réputé pour son tour d’esprit psychologique, métaphysique et tant soit peu mystique) déclarait que lorsque la lune brillait d’un éclat si intense cela dénotait (la chose était universellement admise) une activité spirituelle toute spéciale. La pleine lune à un pareil degré de clarté avait des effets multiples. Elle agissait sur les rêveurs, sur les fous, sur les nerveux ; elle avait d’extraordinaires influences physiques en rapport avec la vie. À ce propos, Mademoiselle nous raconta l’anecdote suivante. Un de ses cousins, second à bord d’un navire marchand, s’étant endormi sur le pont par une nuit semblable, couché sur le dos, le visage exposé à la clarté lunaire, avait rêvé qu’une vieille femme lui griffait la joue. À son réveil, il avait constaté que tous ses traits étaient affreusement tirés d’un côté ; et son visage n’avait, depuis lors, jamais retrouvé sa symétrie.

– La lune, cette nuit, dit-elle, est riche en influences magnétiques et odiques[1] … Et voyez donc, derrière vous, la façade du château : toutes ses fenêtres scintillent de mille feux allumés par cette splendeur argentée, comme si des mains invisibles avaient illuminé les pièces pour recevoir des hôtes surnaturels.

Il est certains états d’indolence de l’âme, où, bien que nous ne soyons pas nous-mêmes enclins à parler, la conversation des autres paraît agréable à notre oreille distraite. Ainsi, je continuais à contempler le paysage, fort contente d’entendre le babillage des deux femmes.

– Je me sens d’humeur mélancolique, ce soir, déclara mon père après un instant de silence.

Puis, citant Shakespeare (qu’il avait coutume de lire à haute voix pour nous permettre de cultiver notre anglais) il poursuivit :

– J’ignore, en vérité, pourquoi je suis si triste. Cela m’oppresse, et cela vous oppresse aussi ; Mais, Comment j’ai pu contracter ce mal…[2] J’ai oublié la suite. Mais j’ai l’impression qu’un grand malheur est suspendu sur nos têtes. Je suppose que cela est dû en partie à la lettre désespérée du pauvre général.

À ce moment, un bruit insolite de roues de voiture et de sabots de chevaux sur la route retint notre attention.

Il semblait venir de l’éminence que domine le pont, et, bientôt l’équipage apparut à cet endroit. D’abord, deux cavaliers traversèrent le pont ; puis vint une voiture attelée à quatre chevaux, suivie de deux cavaliers.

Le véhicule devait transporter un personnage de haut rang, et nous fûmes aussitôt absorbés dans la contemplation de ce spectacle inhabituel. En quelques secondes, il devint beaucoup plus fascinant, car, aussitôt que la voiture eut franchi le faîte du pont abrupt, un des chevaux de tête prit peur et communiqua sa panique aux autres ; après avoir donné quelques ruades, l’attelage tout entier se mit à galoper furieusement, fila entre les deux cavaliers en avant-garde, puis se précipita vers nous sur la route, rapide comme l’ouragan, dans un fracas de tonnerre.

L’émoi suscité par cette scène était rendu encore plus douloureux par les cris aigus d’une voix de femme à l’intérieur du véhicule.

Nous avançâmes, en proie à une curiosité horrifiée ; mon père sans mot dire, les deux gouvernantes et moi, en poussant des exclamations de terreur.

Notre attente angoissée ne dura pas longtemps. Juste avant d’arriver au pont-levis, un superbe tilleul se dresse sur un côté de la route, et sur l’autre côté s’érige une antique croix de pierre : à la vue de celle-ci, les chevaux, qui allaient maintenant à une allure effroyable, firent un tel écart que la roue de la voiture passa sur les racines en saillie de l’arbre.

Je savais ce qui allait arriver. Incapable de supporter la vue de l’inévitable accident, je me couvris les yeux de la main et détournai la tête. Au même instant, j’entendis un cri poussé par les deux gouvernantes qui s’étaient avancées un peu plus loin.

La curiosité m’ayant fait rouvrir les paupières, je contemplai une scène où régnait la plus grande confusion. Deux des chevaux gisaient sur le sol ; la voiture était renversée sur le côté, deux roues en l’air ; les hommes s’occupaient à défaire les traits du harnais ; enfin, une dame à la mine et au port majestueux venait de sortir du véhicule et se tenait sur la route, les mains jointes, portant parfois à ses yeux le mouchoir qu’elle étreignait de ses doigts. Au moment même où je regardais ce spectacle, on hissait par la portière une jeune fille qui semblait être sans vie. Mon père se trouvait déjà près de la dame, son chapeau à la main, offrant, de toute évidence, son aide et les ressources de son château. Mais elle semblait ne pas l’entendre, et n’avait d’yeux que pour la mince jeune fille que l’on étendait à présent sur le talus.

J’approchai. La jeune voyageuse était étourdie, mais sûrement pas morte. Mon père, qui se piquait de posséder quelques connaissances médicales, lui avait tâté le poignet et assurait à sa mère (car la dame venait de se déclarer telle) que son pouls, faible et irrégulier sans doute, était nettement perceptible. La dame joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un bref transport de gratitude ; mais, presque aussitôt, elle s’abandonna une fois encore au désespoir, de cette façon théâtrale qui est, je crois, naturelle à certaines gens.

Elle avait fort bonne apparence, si l’on tenait compte de son âge, et avait dû être fort belle dans sa jeunesse. Grande mais non pas maigre, vêtue de velours noir, elle avait un visage fier et majestueux, bien qu’il fût, pour l’instant, étrangement pâle et bouleversé.

– Y a-t-il sur cette terre un être humain autant que moi voué au malheur ? disait-elle au moment où je m’approchai. Me voici au milieu d’un voyage qui est pour moi une question de vie ou de mort. Perdre une heure, c’est peut-être tout perdre. Dieu sait combien de temps s’écoulera avant que ma fille ne soit en état de reprendre la route. Il faut absolument que je la quitte. Je ne peux pas, je n’ose pas m’attarder. Pouvez-vous me dire, monsieur, à quelle distance se trouve le village le plus proche ? C’est là que je dois la laisser. Et je ne verrai pas mon enfant chérie, je n’aurai même pas de ses nouvelles, jusqu’à mon retour dans trois mois d’ici.

Tirant mon père par le pan de son habit, je lui murmurai à l’oreille d’un ton fervent :

– Oh, papa, je vous en prie, demandez-lui de permettre que sa fille séjourne au château : ce serait si agréable !

– Si Madame veut bien, jusqu’à son retour, confier son enfant aux bons soins de ma fille et de sa gouvernante, Mme Perrodon, et l’autoriser à demeurer chez moi à titre d’invitée, non seulement nous en serons très honorés et très obligés, mais encore nous la traiterons avec tout le dévouement que mérite un dépôt aussi sacré.

– Je ne puis accepter cela, monsieur, répondit-elle d’un air égaré. Ce serait mettre trop cruellement à l’épreuve votre chevaleresque obligeance.

– Tout au contraire, ce serait nous témoigner une extrême bonté à un moment où nous en avons particulièrement besoin. Ma fille vient d’être déçue par un cruel malheur, et se voit frustrée d’une visite dont elle attendait depuis longtemps beaucoup de joie. Si vous nous confiez votre enfant, ce sera pour elle la meilleure des consolations. Le village le plus proche est assez loin d’ici, et vous n’y trouverez pas d’auberge où installer votre fille, ainsi que vous en avez exprimé l’intention ; d’autre part, vous ne pouvez pas la laisser poursuivre son voyage pendant longtemps sans l’exposer à être gravement malade. Si, comme vous l’avez dit, il vous est impossible d’interrompre votre voyage, il faut vous séparer d’elle ce soir même ; or, vous ne sauriez le faire nulle part ailleurs qu’ici avec de meilleures garanties de bons soins et d’affection.

La dame en noir avait tant de majestueuse distinction dans son apparence et tant de séduction dans ses manières, qu’on ne pouvait manquer de la considérer (mis à part la dignité de son équipage) comme une personne d’importance.

À présent. Sa voiture reposait sur ses quatre roues, et les chevaux, redevenus parfaitement dociles, avaient été remis dans les traits.

 

 

 

La dame jeta sur sa fille un regard qui, me sembla-t-il, n’était pas aussi affectueux qu’on aurait pu s’y attendre d’après le début de la scène. Puis, elle fit à mon père un léger signe de la main, et se retira avec lui à quelques pas de distance, hors de portée de mon oreille ; après quoi, elle se mit à lui parler d’un air grave et sévère très différent de celui qu’elle avait eu jusque-là.

Je fus stupéfaite de constater que mon père ne semblait pas s’apercevoir de ce changement. En même temps, je me sentis incroyablement curieuse de savoir ce qu’elle pouvait lui dire, presque à l’oreille, avec tant d’ardeur volubile.

Elle discourut ainsi pendant deux ou trois minutes environ. Ensuite, elle se retourna et gagna en quelques pas l’endroit où gisait sa fille, soutenue par Mme Perrodon. Elle s’agenouilla à son côté l’espace d’un instant, et lui murmura à l’oreille ce que la gouvernante prit pour une courte bénédiction. Puis, lui ayant donné un rapide baiser, elle monta dans la voiture. On referma la portière, les laquais en superbe livrée grimpèrent à l’arrière du véhicule, les piqueurs éperonnèrent leur monture, les postillons firent claquer leur fouet, les chevaux filèrent soudain à un trot furieux qui menaçait de redevenir un grand galop à brève échéance, et le véhicule s’éloigna à vive allure, suivi par les deux cavaliers qui allaient, eux aussi, à fond de train.

Chapitre 3 ÉCHANGE D’IMPRESSIONS

Nous suivîmes le cortège du regard jusqu’à ce qu’il eût rapidement disparu dans le bois enlinceulé de brume. Bientôt, le bruit des sabots et des roues s’éteignit dans la nuit silencieuse.

Il ne restait plus rien pour nous assurer que cette aventure n’avait pas été une simple illusion de quelques instants ; rien, sauf la jeune fille qui ouvrit les yeux à ce moment précis. Je ne pouvais pas voir son visage, car il n’était pas tourné vers moi ; mais elle leva la tête et regarda tout autour d’elle, puis demanda d’une voix douce et plaintive :

– Où est maman ?

L’excellente Mme Perrodon lui répondit d’un ton plein de tendresse, et ajouta quelques assurances réconfortantes. Ensuite, j’entendis l’inconnue poursuivre en ces termes :

– Où suis-je ? Quel est ce lieu ?… Je ne vois pas la voiture… Et Matska, où est-elle donc ?

Mme Perrodon répondit à toutes ces questions dans la mesure où elle pouvait les comprendre. Peu à peu, la jeune fille se rappela les circonstances de l’accident et fut heureuse de savoir que personne n’avait été blessé. Puis, en apprenant que sa mère l’avait laissée là pour trois mois, jusqu’à son retour, elle se mit à pleurer.

Je m’apprêtais à ajouter mes consolations à celles de la gouvernante, quand Mlle De Lafontaine posa sa main sur mon bras en me disant :

– Ne vous approchez pas ; pour l’instant, elle ne peut parler qu’à une seule personne à la fois : la moindre surexcitation pourrait l’accabler.

« Dès qu’elle sera bien installée dans son lit, pensai-je, je monterai dans sa chambre et je la verrai. »

Cependant, mon père avait envoyé un domestique à cheval chercher le médecin qui habitait à deux lieues de distance, pendant qu’on préparait une chambre pour recevoir la jeune inconnue.

Celle-ci se leva enfin, et, s’appuyant sur le bras de Mme Perrodon, avança lentement sur le pont-levis avant de franchir la porte du château.

Les domestiques l’attendaient dans le vestibule, et elle fut conduite aussitôt dans sa chambre.

La pièce qui nous sert de salon est très longue. Elle est percée, au-dessus des douves et du pont-levis, de quatre fenêtres qui donnent sur le paysage sylvestre que je viens de décrire.

Elle renferme de vieux meubles en chêne sculpté, et les fauteuils sont garnis de coussins en velours rouge d’Utrecht. Des tapisseries couvrent les murs tout entourés de grandes moulures d’or : les personnages, grandeur nature, portent de curieux costumes d’autrefois ; les sujets représentés sont la chasse à courre, la chasse au faucon et diverses réjouissances. La pièce n’est pas imposante au point de ne pas être extrêmement confortable. C’est là que nous prenions le thé, car mon père, en raison de ses tendances patriotiques, insistait pour que ce breuvage national apparût régulièrement sur la table en même temps que le café et le chocolat.

Cette nuit-là, nous nous retrouvâmes dans ce salon, en train de parler, à la lueur des bougies, de l’aventure de la soirée.

Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine étaient avec nous. Une fois étendue dans son lit, la jeune voyageuse avait aussitôt sombré dans un profond sommeil, et les deux gouvernantes l’avaient laissée aux soins d’une domestique.

– Comment trouvez-vous notre invitée, demandai-je dès que Mme Perrodon entra. Parlez-moi d’elle, je vous prie.

– En vérité, elle me plaît énormément. C’est, je crois, la plus jolie créature que j’aie jamais vue. Elle a à peu près votre âge, et me paraît très douce et très aimable.

– Elle est d’une merveilleuse beauté, ajouta Mlle De Lafontaine qui venait de jeter un coup d’œil dans la chambre de l’inconnue.

– Et elle a une voix particulièrement mélodieuse, s’exclama Mme Perrodon.

– Avez-vous remarqué dans la voiture, après qu’elle eut été redressée, la présence d’une femme qui n’a pas mis pied à terre mais s’est contentée de regarder par la fenêtre ? demanda Mlle De Lafontaine.

Non, nous n’avions rien remarqué de pareil.

Là-dessus, ma préceptrice nous décrivit une hideuse négresse, coiffée d’un turban de couleur, qui n’avait pas cessé de contempler la scène en adressant aux deux voyageurs des signes de tête et des grimaces moqueuses, roulant les grosses prunelles blanches des ses yeux étincelants, et serrant les dents comme sous l’empire d’une furieuse colère.

– Avez-vous observé, d’autre part, la mine patibulaire des domestiques ? demanda Mme Perrodon.

– Oui répondit mon père, qui venait d’entrer. Jamais je n’ai vu de gaillards à l’air sinistre, à l’expression plus sournoise. J’espère qu’ils ne vont pas dévaliser cette pauvre femme en pleine forêt. Mais je dois ajouter que ces coquins sont très adroits : ils ont tout remis en place en quelques instants.

– Peut-être sont-ils fatigués par un trop long trajet, fit observer Mme Perrodon. Non seulement ils avaient un air peu rassurant, mais encore leur visage m’a semblé étrangement maigre, sombre et revêche. J’avoue que je pèche par excès de curiosité, mais j’espère que notre jeune invitée nous racontera tout demain, si elle a suffisamment repris ses forces.

– Je crois qu’elle n’en fera rien, déclara mon père en souriant d’un air mystérieux et en hochant légèrement la tête, comme s’il en savait davantage qu’il ne se souciait de nous en révéler.

Ceci me rendit d’autant plus curieuse d’apprendre ce qui s’était passé entre lui et la dame vêtue de velours noir, au cours du bref mais sérieux entretien qui avait précédé immédiatement le départ de la voiture.

Dès que nous fûmes seuls, je le suppliai de tout me raconter et il ne se fit pas longtemps prier :

– Je n’ai vraiment aucun motif de garder le silence à ce sujet. Cette dame a manifesté une certaine répugnance à nous importuner en nous confiant sa fille, personne très nerveuse et de santé délicate ; elle a aussi déclaré (sans que je lui aie posé la moindre question à ce propos) que notre jeune invitée n’était sujette à aucun accès, aucune crise, aucune hallucination, et que, en fait, elle jouissait de toute sa raison.

– Je trouve fort étrange qu’elle ait dit tout cela ! C’était absolument inutile.

– Quoi qu’il en soit, elle l’a bel et bien dit, répliqua mon père en riant ; et, puisque tu veux savoir tout ce qui s’est passé (bien peu de chose en vérité), moi, je te le répète… Ensuite, elle a ajouté : « Je fais un voyage d’une importance vitale » (elle a souligné le mot) « qui doit être rapide et secret. Je reviendrai chercher ma fille dans trois mois. Pendant ce temps, elle ne révélera à personne qui nous sommes, d’où nous venons, et où nous allons. » C’est là tout ce qu’elle m’a confié. Elle parlait un français très pur. Après avoir prononcé le mot « secret », elle a marqué une pause de quelques secondes, le visage sévère, les yeux fixés sur les miens. J’imagine qu’elle attache une grande importance à cela. Tu as vu avec quelle hâte elle est repartie. J’espère que je n’ai pas fait une sottise en me chargeant de prendre soin de cette jeune personne.

Pour ma part, j’étais ravie. Brûlant de la voir et de lui parler, j’attendais avec impatience le moment où le médecin me le permettrait. Vous qui habitez la ville, vous ne pouvez concevoir l’extraordinaire événement que constitue la venue d’une nouvelle amie dans une solitude semblable à celle où nous vivions.

Le médecin arriva vers une heure du matin ; mais il m’eût été tout aussi impossible d’aller me coucher et de dormir que de rattraper à pied la voiture dans laquelle avait disparu la princesse en velours noir.

Lorsque le praticien descendit au salon, il nous donna d’excellentes nouvelles de sa malade. Elle était maintenant assise dans son lit, son pouls battait régulièrement, et elle paraissait en parfaite santé. Son corps était indemne, et le léger choc nerveux qu’elle avait subi avait disparu sans laisser de suite fâcheuse. Il ne pouvait y avoir le moindre inconvénient à ce que je lui rendisse visite, si nous éprouvions, l’une et l’autre, le désir de nous voir. Dès que j’eus cette autorisation, j’envoyai une domestique demander à la jeune fille si elle voulait bien me permettre d’aller passer quelques minutes dans sa chambre.

 

 

 

La servante revint immédiatement pour m’annoncer que c’était son plus cher désir.

Soyez certains que je ne fus pas longue à profiter de cette permission.

Notre visiteuse se trouvait dans une des plus belles pièces du schloss qui était assez imposante. Pendue à la paroi en face du lit, on voyait une tapisserie de teinte sombre sur laquelle Cléopâtre portait un aspic à son sein ; et des scènes classiques d’un caractère solennel, aux couleurs un peu fanées, s’étalaient sur les trois autres murs. Mais les autres motifs décoratifs de la pièce offraient assez de sculptures dorées, assez de couleurs vives pour compenser amplement la tristesse de la vieille tapisserie.

Des bougies brûlaient au chevet du lit où la jeune fille était assise, sa mince et gracieuse silhouette enveloppée dans le doux peignoir de soie, brodé de fleurs et doublé d’un épais molleton, que sa mère lui avait jeté sur les pieds pendant qu’elle gisait sur le talus.

Qu’est-ce donc qui, au moment où j’arrivais tout près du lit et entamais mon petit discours de bienvenue, me frappa soudain de mutisme et me fit reculer de deux pas ? Je m’en vais vous le dire.

Je voyais le même visage que j’avais vu dans mon enfance, au cœur de la nuit, ce visage qui était resté gravé profondément dans ma mémoire, sur lequel j’avais médité pendant tant d’années avec une si grande horreur, alors que nul ne soupçonnait la nature de mes pensées.

Il était joli, voire beau ; et il avait la même expression de mélancolie que la première fois où il m’était apparu.

Mais il s’éclaira presque aussitôt d’un étrange sourire de connaissance figé.

Il y eut une bonne minute de silence, puis la jeune fille finit par prendre la parole (car, personnellement, j’en étais incapable).

– Voilà qui est prodigieux ! s’exclama-t-elle. Il y a douze ans, j’ai vu votre visage en rêve, et il n’a pas cessé de me hanter depuis lors.

– Prodigieux en vérité ! répétai-je, après avoir maîtrisé à grand-peine l’horreur qui m’avait empêchée de parler pendant quelques instants. Il y a douze ans, en rêve ou en réalité, je suis certaine, moi, de vous avoir vue. Je n’ai jamais pu oublier votre visage. Il est toujours resté devant mes yeux depuis lors.

Son sourire s’était fait plus doux. Ce que j’avais cru discerner d’étrange avait disparu ; les fossettes qu’il creusait sur ses joues la faisaient paraître délicieusement jolie et intelligente.

Me sentant rassurée, je repris mon compliment de bienvenue sur un mode plus hospitalier. Je lui dis que son arrivée accidentelle nous avait apporté à tous un très grand plaisir, et qu’elle m’avait donné, à moi personnellement, un véritable bonheur.

Tout en lui parlant, je lui avais pris la main. J’étais assez timide, comme tous ceux qui vivent dans la solitude, mais la situation m’avait rendue éloquente et même hardie. Elle posa sa main sur la mienne après l’avoir serrée tendrement. Puis, les yeux brillant d’un vif éclat, elle me jeta un regard rapide, sourit de nouveau et rougit.

 

 


Elle répondit très joliment à mes paroles de bienvenue. Toujours en proie à une profonde stupeur, je m’assis à son côté. Après quoi, elle poursuivit en ces termes :

Il faut que je vous dise dans quelles circonstances vous m’êtes apparue. Il est vraiment très étrange que chacune de nous ait eu une vision si nette de l’autre, que je vous ai vue et que vous m’ayez vue telles que nous sommes à présent, alors que nous étions des enfants en ce temps-là. J’avais six ans à peine quand je m’éveillai, une nuit, d’un rêve confus et agité, pour me trouver dans une chambre très différente de la mienne, grossièrement lambrissée de bois de couleur sombre, dans laquelle étaient dispersés des armoires, des lits, des chaises et des bancs. À ce qu’il me sembla, les lits étaient tous vides et il n’y avait personne dans la pièce. Après avoir regardé autour de moi pendant un certain temps, et admiré tout particulièrement un chandelier de fer à deux branches (que je serais capable de reconnaître aujourd’hui). Je me glissai sous le lit pour gagner la fenêtre. Mais, lorsque je fus arrivée de l’autre côté du meuble, j’entendis quelqu’un pleurer. Ayant levé les yeux (j’étais encore à genoux), je vous vis telle que je vous vois à présent : une belle jeune fille aux cheveux d’or, aux grands yeux bleus, aux lèvres… vos lèvres… vous, en un mot, vous tout entière… vous qui êtes là près de moi. Attirée par votre beauté, je grimpai sur le lit et vous pris dans mes bras. Puis, autant que je souvienne, nous nous endormîmes toutes les deux. Un cri me réveilla brusquement : c’était vous qui criiez, assise sur le lit. Frappée de terreur, je me laissai glisser sur le plancher, et, à ce qu’il me sembla, je perdis connaissance l’espace d’un moment. Quand je retrouvai l’usage de mes sens, j’étais à nouveau chez moi dans ma chambre. Depuis lors, je n’ai jamais oublié votre visage. Il est impossible que je sois abusée par une simple ressemblance. Vous êtes bien la jeune fille que j’ai vue il y a douze ans.

À mon tour, je lui narrai ma vision, si bien accordée à la sienne, et elle n’essaya pas de dissimuler sa stupeur.

– Je ne sais laquelle de nous devrait inspirer la plus grande crainte à l’autre, dit-elle en souriant à nouveau. Si vous étiez moins jolie, j’aurais très peur de vous ; mais à cause de votre beauté et de notre jeune âge, j’ai seulement l’impression d’avoir fait votre connaissance il y a douze ans et d’avoir déjà droit à votre intimité. À tout le moins, il semble bien que nous ayons été destinées, depuis notre plus tendre enfance, à devenir amies. Je me demande si vous vous sentez aussi étrangement attirée vers moi que je me sens attirée vers vous. Je n’ai jamais eu d’amie : vais-je en trouver une à présent ?

Elle soupira, et ses beaux yeux noirs me lancèrent un regard passionné.

Or, à vrai dire, cette belle inconnue m’inspirait un sentiment inexplicable. J’étais effectivement, selon ses propres termes, « attirée vers elle », mais j’éprouvais aussi une certaine répulsion à son égard. Néanmoins, dans cet état d’âme ambigu, l’attirance l’emportait de beaucoup. Elle m’intéressait et me captivait car elle était très belle et possédait un charme indescriptible.

Mais, à ce moment, je m’aperçus qu’elle paraissait en proie à une grande lassitude ; en conséquence je me hâtai de lui souhaiter une bonne nuit.

– Le docteur estime, ajoutai-je, que vous devriez avoir auprès de vous quelqu’un pour vous veiller. Une de nos servantes est à votre disposition : vous verrez que c’est une personne très calme et très compétente.

– Je suis très touchée de voire bonté ; mais je ne pourrais pas dormir s’il y avait quelqu’un dans ma chambre : cela m’a toujours été impossible. Je n’aurai besoin d’aucun secours, et, de plus, je dois vous avouer une de mes faiblesses ! je suis hantée par la crainte panique des voleurs. Notre maison a été cambriolée autrefois, et deux de nos domestiques ont été tués ; depuis, je ferme toujours ma porte à clé. C’est devenu une habitude : vous paraissez si bonne que vous me pardonnerez, j’en suis certaine. Je vois qu’il y a une clé dans la serrure.

Pendant quelques instants, elle me tint serrée dans ses beaux bras en me murmurant à l’oreille :

– Bonne nuit, ma chérie ; il m’est pénible de me séparer de vous, mais je dois vous dire bonne nuit. Je vous reverrai demain, assez tard dans la matinée.

Elle se laissa retomber sur l’oreiller en soupirant, et ses beaux yeux me suivirent d’un regard tendre et mélancolique, tandis qu’elle murmurait à nouveau :

– Bonne nuit, ma douce amie.

La sympathie et l’amour naissent spontanément dans le cœur des êtres jeunes. J’étais flattée de l’affection manifeste qu’elle me témoignait, bien que je ne l’eusse encore pas méritée. J’étais ravie de la confiance qu’elle plaçait en moi de prime abord. Elle avait décidé fermement que nous serions amies intimes.

Nous nous retrouvâmes le lendemain. Je fus charmée par ma compagne, du moins à certains égards.

Le grand jour ne retirait rien à sa beauté. C’était, sans aucun doute, la plus ravissante créature que j’eusse jamais rencontrée, et le souvenir déplaisant de son visage tel que je l’avais vu dans mon rêve d’enfant ne produisait plus sur moi l’effet terrible que j’avais ressenti en le reconnaissant pour la première fois à l’improviste.

Elle m’avoua qu’elle avait subi un choc identique en me voyant, et cette même antipathie légère qui s’était mêlée à mon admiration pour elle. Nous nous mîmes à rire ensemble de notre frayeur momentanée.

Chapitre 4 SES HABITUDES – UNE PROMENADE

Je vous ai dit que j’étais charmée par ma compagne à certains égards.

Mais il y avait en elle plusieurs choses qui me plaisaient beaucoup moins.

Je commencerai par la décrire. Elle était d’une taille au-dessus de la moyenne, mince et étonnamment gracieuse. À l’exception de l’extrême langueur de ses gestes, rien dans son aspect ne révélait qu’elle fût malade. Elle avait un teint éclatant et coloré, des traits menus parfaitement modelés, de grands yeux noirs au vif éclat. Sa chevelure était magnifique. Jamais je n’ai vu des cheveux aussi épais, aussi longs que les siens, lorsqu’ils retombaient librement sur ses épaules. Je les ai bien souvent soulevés dans mes mains, et me suis émerveillée en riant de les trouver si lourds. Prodigieusement fins et soyeux, ils étaient d’un brun très sombre, très chaud, avec des reflets d’or. Quand elle était étendue sur sa chaise-longue, dans sa chambre, me parlant de sa voix douce et basse, j’aimais les dénouer et les laisser tomber de tout leur poids, pour ensuite les enrouler autour de mes doigts, les natter, les étaler, jouer avec eux. Ciel ! si j’avais su alors tout ce que je sais maintenant !

Je vous ai dit que plusieurs choses me déplaisaient en elle. Si j’avais été captivée par la confiance qu’elle m’avait témoignée la nuit de notre première rencontre, je m’aperçus par la suite qu’elle manifestait une réserve toujours en éveil pour tout ce qui concernait elle-même ou sa mère, pour son histoire, ses ancêtres, sa vie passée, ses projets d’avenir. Sans doute étais-je déraisonnable et avais-je grand tort ; sans doute aurais-je dû respecter l’injonction solennelle que la majestueuse dame en velours noir avait faite à mon père. Mais la curiosité est une passion turbulente et sans scrupules, et aucune jeune fille ne saurait endurer patiemment de se voir déjouée sur ce point par une autre. À qui donc aurait-elle porté préjudice en m’apprenant ce que je brûlais de connaître ? N’avait-elle pas confiance dans mon bon sens ou dans mon honneur ? Pourquoi ne voulait-elle pas me croire quand je lui donnais l’assurance solennelle que je ne divulguerais pas la moindre de ses paroles à âme qui vive ?

Je croyais déceler une froideur qui n’était pas de son âge dans ce refus obstiné, mélancolique et souriant, de me montrer le plus faible rayon de lumière.

Je ne puis dire que nous nous querellâmes jamais sur ce point, car elle refusait toute querelle. En vérité, je me montrais injuste et impolie en la pressant de parler, mais je ne pouvais m’en empêcher ; pourtant, j’aurais pu tout aussi bien ne pas toucher à ce sujet.

 

 

 

Ce qu’elle consentit à m’apprendre se réduisait à rien, à mon sens (tant j’étais déraisonnable dans mon estimation).

Le tout se bornait à trois révélations fort vagues :

En premier lieu, elle se nommait Carmilla.

En second lieu, elle appartenait à une très noble et très ancienne famille.

En troisième lieu, sa demeure se trouvait quelque part à l’occident.

Elle refusa de me faire connaître le nom de ses parents, leur blason, le nom de leur domaine, et même celui du pays où ils vivaient.

N’allez pas croire que je la tourmentais sans cesse de mes questions. Je guettais les moments propices, et procédais par insinuation plutôt que par demande pressante (à l’exception d’une ou deux attaques directes). Mais quelle que fût ma tactique, j’aboutissais toujours à un échec complet. Reproches et caresses ne produisaient aucun effet sur elle. Pourtant je dois ajouter qu’elle se dérobait avec tant de grâce mélancolique et suppliante, tant de déclarations passionnées de tendresse à mon égard et de foi en mon honneur, tant de promesses de tout me révéler un jour, que je n’avais pas le cœur de rester longtemps fâchée contre elle.

Elle avait coutume de me passer ses beaux bras autour du cou de m’attirer vers elle, et, posant sa joue contre la mienne, de murmurer à mon oreille :

– Ma chérie, ton petit cœur est blessé. Ne me juge pas cruelle parce que j’obéis à l’irrésistible loi qui fait ma force et ma faiblesse. Si ton cœur adorable est blessé, mon cœur farouche saigne en même temps que lui. Dans le ravissement de mon humiliation sans bornes, je vis de ta vie ardente, et tu mourras, oui, tu mourras avec délices, pour te fondre en la mienne. Je n’y puis rien : de même que je vais vers toi, de même, à ton tour, tu iras vers d’autres, et tu apprendras l’extase de cette cruauté qui est pourtant de l’amour. Donc, pour quelque temps encore, ne cherche pas à en savoir davantage sur moi et les miens, mais accorde-moi ta confiance de toute ton âme aimante.

Après avoir prononcé cette rapsodie, elle resserrait son étreinte frémissante, et ses lèvres me brûlaient doucement les joues par de tendres baisers.

Son langage et son émoi me semblaient pareillement incompréhensibles.

J’éprouvais le désir de m’arracher à ces sottes étreintes (qui, je dois l’avouer, étaient assez rares), mais toute mon énergie semblait m’abandonner. Ses paroles, murmurées à voix très basse, étaient une berceuse à mon oreille, et leur douce influence transformait ma résistance en une sorte d’extase d’où je ne parvenais à sortir que lorsque mon amie retirait ses bras.

Elle me déplaisait grandement dans ces humeurs mystérieuses. J’éprouvais une étrange exaltation, très agréable, certes, mais à laquelle se mêlait une vague sensation de crainte et de dégoût. Je ne pouvais penser clairement à Carmilla au cours de ces scènes ; néanmoins, j’avais conscience d’une tendresse qui tournait à l’adoration, en même temps que d’une certaine horreur. Je sais qu’il y a là un véritable paradoxe, mais je suis incapable d’expliquer autrement ce que je ressentais.

Tandis que j’écris ces lignes d’une main tremblante, plus de dix ans après, je garde le souvenir horrifié et confus de certains incidents, de certaines situations, au cours de l’ordalie que je subissais à mon insu ; par contre, je me rappelle avec une très grande netteté le cours principal de mon histoire. En vérité, je crois que, dans la vie de chacun de nous, les scènes pendant lesquelles nos passions ont été stimulées d’une façon particulièrement effroyable sont celles, entre toutes, qui laissent l’impression la plus vague sur notre mémoire.

Parfois, après une heure d’apathie, mon étrange et belle compagne me prenait la main et la serrait longtemps avec tendresse ; une légère rougeur aux joues, elle fixait sur mon visage un regard plein de feu languide, en respirant si vite que corsage se soulevait et retombait au rythme de son souffle tumultueux. On eût cru voir se manifester l’ardeur d’un amant. J’en étais fort gênée car cela me semblait haïssable et pourtant irrésistible. Me dévorant des yeux, elle m’attirait vers elle, et ses lèvres brûlantes couvraient mes joues de baisers tandis qu’elle murmurait d’une voix entrecoupée : « Tu es mienne, tu seras mienne, et toi et moi nous ne ferons qu’une à jamais ! » Après quoi, elle se rejetait en arrière sur sa chaise-longue, couvrait ses yeux de ses petites mains, et me laissait toute tremblante.

– Sommes-nous donc apparentées ? lui demandais-je. Que signifient tous ces transports ? Peut-être retrouves-tu en moi l’image d’un être que tu chéris ; mais tu ne dois pas te comporter de la sorte. Je déteste cela. Je ne te reconnais pas, je ne me reconnais pas moi-même, quand tu prends ce visage, quand tu prononces ces paroles.

Ma véhémence lui arrachait alors un grand soupir ; elle détournait la tête et lâchait ma main.

J’essayais vainement d’échafauder une théorie satisfaisante au sujet de ces manifestations extraordinaires. Je ne pouvais les attribuer ni à la simulation ni à la supercherie, car, à n’en pas douter, elles n’étaient que l’explosion temporaire d’une émotion instinctive réprimée. Carmilla souffrait-elle de brefs accès de démence, quoique sa mère eût affirmé le contraire ? Ou bien s’agissait-il d’un déguisement et d’une affaire de cœur ? J’avais lu des choses semblables dans des livres d’autrefois. Un jeune amant s’était-il introduit dans la maison pour essayer de me faire sa cour en vêtements de femme, avec l’aide d’une habile aventurière d’âge mûr ? Mais, si flatteuse que fût pour moi cette hypothèse, plusieurs choses m’en démontraient la vanité.

Je ne pouvais me vanter de recevoir aucune des petites attentions que la galanterie masculine se plaît à prodiguer. Ces moments de passion étaient séparés par de longs intervalles de calme, de gaieté, ou de tristesse pensive, au cours desquels j’aurais pu croire parfois ne lui être rien, si je ne l’avais pas vue suivre tous mes mouvements de ses yeux où brûlait une flamme mélancolique. En dehors de ces brèves périodes de mystérieuse exaltation, elle avait un comportement tout féminin, entièrement incompatible avec un organisme masculin en bonne santé.

Certaines de ses habitudes me paraissaient bizarres (bien qu’une dame de la ville, comme vous, puisse les trouver moins singulières qu’elles ne l’étaient pour nous autres, campagnards). Elle descendait généralement très tard, vers une heure de l’après-midi, et prenait alors une tasse de chocolat sans rien manger. Ensuite nous allions faire une promenade, un simple petit tour, mais elle semblait épuisée presque immédiatement : ou bien elle regagnait le château, ou bien elle restait assise sur un des bancs placés ça et là parmi les arbres. Son esprit ne s’accordait point à cette langueur corporelle, car sa conversation était toujours très animée et très intelligente.

Parfois elle faisait une brève allusion à sa demeure, ou encore elle mentionnait une aventure, une situation, un souvenir d’enfance, nous révélant ainsi l’existence d’un peuple dont les us et coutumes nous étaient complètement inconnus. Ces indications fortuites m’apprirent que son pays natal se trouvait beaucoup plus loin que je ne l’avais cru tout d’abord.

Un après-midi, alors que nous étions assises sous les arbres, un cortège funèbre passa devant nous. C’était celui d’une belle adolescente que j’avais vue souvent, la fille unique d’un garde forestier. Le pauvre homme marchait derrière le cercueil de son enfant bien-aimée, et semblait accablé de désespoir. Derrière lui, deux par deux, venaient des paysans qui chantaient un hymne funèbre.

Je me levai en témoignage de respect, et joignis ma voix à leur chœur mélodieux.

À ce moment, ma compagne me secoua avec une certaine rudesse. Je me retournai vers elle d’un air surpris.

– N’entends-tu pas combien ce chant est discordant ? me demanda-t-elle avec brusquerie.

– Tout au contraire, il me paraît fort harmonieux, répondis-je, contrariée par cette interruption et me sentant très mal à mon aise à l’idée que les gens du petit cortège pourraient s’apercevoir et s’irriter de ce qui se passait.

En conséquence, je me remis à chanter aussitôt, pour être à nouveau interrompue.

– Tu me perces le tympan ! s’écria Carmilla en se bouchant les oreilles de ses doigts minuscules. De plus, comment peux-tu savoir si nous avons, toi et moi, la même religion ? Vos rites me blessent, et je déteste les enterrements. Que de bruit pour si peu de chose ! Allons donc ! tu dois mourir, chacun de nous doit mourir… Et nous sommes tellement plus heureux, une fois morts ! Viens rentrons au château.

– Mon père a accompagné le prêtre au cimetière. Je croyais que tu savais qu’on devait enterrer cette pauvre fille aujourd’hui.

– Moi ? répondit-elle, tandis qu’une flamme de colère brillait dans ses beaux yeux. Je me soucie bien de vos paysans ! Je ne sais même pas qui elle est.

– C’est l’infortunée qui a cru voir un fantôme il y a quinze jours. Depuis, elle n’a pas cessé de subir une lente agonie, et elle est morte hier.

– Ne me parle pas de fantômes ; sans quoi, je ne dormirai pas cette nuit.

– J’espère que nous ne sommes pas menacés de la peste ou de quelque fièvre maligne, bien que tout ceci puisse le faire craindre. La jeune femme du porcher est morte la semaine dernière. Elle a eu l’impression d’être saisie à la gorge et presque étranglée pendant qu’elle dormait dans son lit. Papa affirme que ces horribles fantasmes accompagnent certains genres de fièvre. L’infortunée créature jouissait d’une parfaite santé la veille de cette nuit fatale. Depuis, elle n’a pas cessé de décliner, et elle est morte en moins d’une semaine.

– Eh bien, j’espère que ses funérailles à elle sont terminées, et que l’on a fini de chanter son hymne : ainsi, nos oreilles ne seront point torturées par cette musique discordante et ce jargon insupportable… Tout ceci m’a bouleversée. Assieds-toi ici, à côté de moi. Viens plus près ; prends ma main ; serre-la fort… bien fort… encore plus fort.

Après avoir fait quelques pas en direction du château, nous étions arrivées à un autre banc.

Nous nous assîmes. Son visage subit une métamorphose qui m’alarma et même me terrifia l’espace d’un instant. Il s’assombrit et prit une affreuse teinte livide. Les dents serrées, les mains crispées, elle fronçait les sourcils en regardant fixement le sol à ses pieds. Son corps était agité d’un tremblement impossible à réprimer, comme sous l’effet d’une forte fièvre. Elle semblait faire appel à toute son énergie pour réprimer une crise de nerfs contre laquelle elle luttait en retenant son souffle. Enfin elle poussa un cri étouffé de douleur et se calma peu à peu.

– Voilà, dit-elle alors. Voilà ce que c’est que d’étrangler des gens avec des hymnes ! Ne me lâche pas encore, ma chérie. Cela va passer.

En effet, peu à peu, cela passa. Après quoi, peut-être pour dissiper l’impression pénible que ce spectacle m’avait laissée, elle se mit à bavarder avec plus d’animation que de coutume. Et ainsi, nous regagnâmes le château.

C’était la première fois que je l’avais vue montrer des symptômes très nets de cette fragilité de constitution dont sa mère avait parlé. C’était également la première fois que je l’avais vue manifester une certaine mauvaise humeur.

 

 

 

Tout cela disparut comme un nuage d’été. Par la suite, je n’assistai qu’à un seul accès de colère de sa part : je vais vous dire dans quelles circonstances.

Un jour, nous regardions toutes deux par l’une des fenêtres du salon quand nous vîmes pénétrer dans la cour un vagabond que je connaissais bien, car il venait généralement au château deux fois par an.

C’était un bossu qui avait, comme presque tous ses pareils, un visage maigre aux traits anguleux. Il portait une barbe noire taillée en pointe, et un large sourire découvrait ses dents d’une éclatante blancheur. Par-dessus ses vêtements marron, noirs et rouges, se croisaient plus de courroies et de ceintures que je n’en pouvais compter, auxquelles étaient accrochés des objets hétéroclites. Sur son dos, il portait une lanterne magique, et deux boîtes dont l’une contenait une salamandre et l’autre une mandragore. Ces monstres ne manquaient jamais de faire rire mon père. Ils étaient composés de diverses parties de singes, de perroquets, d’écureuils, de poissons et de hérissons, desséchées et fort adroitement cousues ensemble de façon à produire un effet saisissant. Il avait aussi un violon, une boîte d’accessoire de prestidigitateur, deux fleurets et deux masques accrochés à sa ceinture, et plusieurs autres boîtes mystérieuses pendillant tout autour de lui. Il tenait à la main une canne noire à bout de cuivre. Un chien maigre au poil rude le suivait comme une ombre : mais, ce jour-là, il s’arrêta devant le pont-levis dans une attitude soupçonneuse, et, presque aussitôt, se mit à pousser des hurlements lugubres.

Cependant, le saltimbanque, debout au milieu de la cour, ôta son chapeau grotesque, nous fit un salut cérémonieux, puis commença à nous débiter des compliments volubiles en un français exécrable et un allemand presque aussi mauvais. Ensuite, ayant pris son violon, il se mit à racler un air plein d’entrain qu’il chanta fort gaiement d’une voix discordante, tout en exécutant une danse bouffonne ; si bien que je ne pus m’empêcher de rire aux éclats, malgré les hurlements du chien.

Enfin, il s’avança jusqu’à la fenêtre, multipliant sourires et saluts, son violon sous le bras, son chapeau à la main, puis, avec une volubilité étourdissante, sans jamais reprendre haleine, il nous débita un boniment interminable dans lequel il énuméra ses divers talents, les ressources des arts multiples qu’il mettait à notre service, les curiosités et les divertissements qu’il était à même de nous montrer, si nous lui en donnions l’ordre.

– Plairait-il à Vos Seigneuries d’acheter une amulette contre l’oupire[3] qui, si j’en crois les rumeurs, erre à travers ces bois ainsi qu’un loup ? dit-il en jetant son chapeau sur les pavés. Il tue les gens à plusieurs lieues à la ronde, mais voici un charme infaillible : il vous suffira de l’épingler à votre oreiller, et vous pourrez lui rire au nez.

Ces charmes consistaient en petits morceaux de parchemin de forme oblongue, couverts de diagrammes et de signes cabalistiques.

Carmilla en acheta un sur-le-champ ; je suivis son exemple.

Le colporteur tenait les yeux levés vers nous et nous lui adressions un sourire amusé depuis notre fenêtre (du moins, je puis en répondre en ce qui me concerne). Pendant qu’il nous dévisageait, ses yeux noirs semblèrent découvrir quelque chose qui retint sa curiosité.

En un instant, il eut déroulé une trousse de cuir pleine de bizarres petits instruments d’acier de toute sorte.

– Regardez bien ceci, madame, me dit-il en me la montrant. Entre autres choses beaucoup moins utiles, je professe l’art de la dentisterie… Peste soit du chien ! Silence, sale bête ! Il hurle si fort que Vos Seigneuries ont peine à m’entendre… Votre noble amie, à votre droite, est pourvue de dents extrêmement tranchantes : longues, fines, pointues – comme une alêne, comme une aiguille ! Ha, ha, ha ! grâce à mes yeux perçants, j’ai vu cela de façon très nette. Si la noble demoiselle en souffre (et je crois qu’elle doit en souffrir), me voici avec ma lime, mon poinçon et mes pinces. S’il plaît à Sa Seigneurie, je vais les arrondir, je vais les émousser : elle n’aura plus des dents de poisson, elle aura les dents qui conviennent à une si belle demoiselle. Hein ? La demoiselle est-elle mécontente ? Me serais-je montré trop hardi, et l’aurais-je offensée sans le vouloir ?

En vérité, la demoiselle avait l’air fort courroucé, tandis qu’elle s’écartait de la fenêtre.

– Comment ce saltimbanque a-t-il le front de nous insulter de la sorte ? Où est ton père, Laura ? Je vais exiger réparation. Mon père à moi aurait fait attacher ce misérable à la pompe ; puis il l’aurait fait fouetter et brûler jusqu’à l’os avec un fer rouge aux armes du château !

Sur ces mots, elle s’éloigna de la fenêtre pour aller s’asseoir sur un siège.

À peine avait-elle perdu de vue l’offenseur que son courroux se calma aussi promptement qu’il avait pris naissance. Peu à peu, elle retrouva son ton de voix habituel, et sembla oublier le petit bossu et ses folies.

Ce soir-là, mon père me parut fort déprimé. En rentrant au château, il nous apprit qu’il venait d’être informé d’un autre cas semblable aux deux derniers qui avaient eu récemment une issue fatale. La sœur d’un jeune paysan de son domaine, à un mille de distance, était très malade ; après avoir été « attaquée » (selon ses propres termes) comme les précédentes victimes, elle ne cessait pas de décliner lentement mais régulièrement.

– Les causes de ce mal sont parfaitement naturelles, conclut mon père. Mais ces pauvres gens se contaminent l’un l’autre par leurs superstitions : leur imagination reflète les images de terreur qui ont empoisonné l’esprit de leurs voisins.

– Ce seul fait me semble terrifiant en soi, dit Carmilla.

– Comment cela ? demanda mon père.

– Je suis horrifiée à l’idée que je pourrais imaginer des choses pareilles : j’estime que cette chimère serait aussi effroyable que la réalité.

– Nous sommes entre les mains du Seigneur. Rien n’arrive ici-bas sans sa permission, et tout finira bien pour ceux qui L’aiment. Il est notre fidèle Créateur : Il nous a faits, tous tant que nous sommes, et Il prendra soin de nous.

– Le Créateur ! disons plutôt la Nature ! s’exclama Carmilla en réponse à ces douces paroles. Oui, la maladie qui ravage ce pays est naturelle. Tout provient de la Nature, n’est-ce pas ? Tout ce qui existe dans le ciel, sur la terre et sous la terre, agit et vit selon ce qu’ordonne la Nature : telle est ma conviction.

– Le médecin a dit qu’il viendrait me voir aujourd’hui, reprit mon père après quelques instants de silence. Je veux savoir ce qu’il pense de tout cela, et le consulter sur ce que nous avons de mieux à faire.

– Les médecins ne m’ont jamais fait aucun bien, déclara Carmilla.

– Tu as donc été malade ? lui demandai-je.

– Plus que tu ne l’as jamais été.

– Il y a longtemps ?

– Oui, très longtemps. J’ai eu cette même maladie dont nous venons de parler ; mais je n’en garde aucun souvenir, en dehors de la grande faiblesse et des souffrances que j’ai subies alors. Je dois ajouter qu’elles ont été moindres que celles dont s’accompagnent beaucoup d’autres affections.

– Tu étais très jeune à cette époque ?

– Oui, mais laissons là ce sujet : tu ne voudrais pas tourmenter une amie, n’est-ce pas ?

Elle fixa sur moi un regard empreint de langueur, puis, me prenant par la taille d’un geste tendre, elle m’entraîna hors de la pièce, cependant que mon père examinait des papiers près de la fenêtre.

– Pourquoi ton papa prend-il plaisir à nous effrayer ainsi ? me demanda-t-elle en soupirant, tandis qu’un léger frisson parcourait tout son corps.

– Tu te trompes, ma chère Carmilla : rien ne saura, être plus loin de son esprit.

– As-tu peur, ma chérie ?

– J’aurai très peur si je me croyais vraiment en danger d’être attaquée comme l’ont été ces pauvres femmes.

– Tu as peur de mourir ?

– Bien sûr : tout le monde éprouve cette crainte.

– Mais mourir comme peuvent le faire deux amants, mourir ensemble afin de pouvoir vivre ensemble… Les jeunes filles sont semblables à des chenilles pendant leur existence ici-bas, pour devenir enfin des papillons quand vient l’été. Mais, dans l’intervalle il y a des larves et des chrysalides, comprends-tu, dont chacune a ses penchants, ses besoins et sa structure. C’est ce que dit M. Buffon dans son gros livre qui se trouve dans la pièce voisine.

Le médecin arriva un peu plus tard dans la journée, et il s’enferma aussitôt avec mon père pendant quelque temps. C’était un praticien habile, âgé de plus de soixante ans, dont le pâle visage rasé de près était aussi lisse qu’un potiron. Lorsque les deux hommes sortirent de la pièce où ils avaient conféré, j’entendis papa déclarer en riant :

 

 

 

– Cela m’étonne de la part d’un homme aussi sage que vous l’êtes. Que pensez-vous des hippogriffes et des dragons ?

Le médecin hocha la tête, et répondit en souriant :

– Quoi qu’il en soit, la vie et la mort sont des états bien mystérieux, et nous ne savons presque rien des ressources qu’ils recèlent.

Sur ces mots, ils s’éloignèrent, et je n’en entendis pas davantage.

J’ignorais à ce moment-là quel sujet le docteur avait entamé, mais je crois l’avoir deviné aujourd’hui.

Chapitre 5 UNE RESSEMBLANCE PRODIGIEUSE

Ce soir-là arriva de Gratz le fils de notre restaurateur de tableaux, jeune homme au teint brun, à la mine solennelle, conduisant une carriole où se trouvaient deux grandes caisses pleines de toiles. Il venait d’accomplir un voyage de dix lieues.

Chaque fois qu’un messager en provenance de notre petite capitale arrivait au château, nous nous pressions autour lui dans la grand-salle pour apprendre les dernières nouvelles. En l’occurrence, la venue de ce jeune artiste dans notre demeure isolée créa une véritable sensation. Les caisses restèrent dans la grand-salle, et les domestiques prirent soin du messager jusqu’à ce qu’il eut terminé son souper. Alors, accompagné de deux aides et muni d’un marteau, d’un ciseau à froid et d’un tournevis, il vint nous retrouver dans la grand-salle où nous nous étions réunis pour assister au déballage des caisses.

Carmilla regardait d’un air distrait tandis que les tableaux anciens restaurés (presque tous des portraits) étaient amenés à la lumière l’un après l’autre. Ma mère appartenait à une vieille famille hongroise, et c’est d’elle que nous venaient la plupart de ces toiles, prêtes maintenant à reprendre leurs places sur les murs.

Mon Père tenait en main une liste qu’il lisait à voix haute, pendant que l’artiste fouillait dans les caisses pour en retirer les numéros correspondants. J’ignore si les tableaux étaient très bons, mais ils étaient indiscutablement très vieux, et certains d’entre eux ne manquaient pas d’originalité. Pour la plupart, ils présentaient à mes yeux le grand mérite de m’être révélés pour la première fois, car, jusqu’à ce jour, la fumée et la poussière du temps en avaient presque entièrement effacé les couleurs.

– Voici une toile que je n’ai encore jamais vue, dit mon père.

Dans un des coins du haut se trouvaient un nom : « Marcia Karnstein » (autant que j’aie pu le déchiffrer) et une date : « 1698 ». Je suis curieux de voir ce qu’elle est devenue.

Je m’en souvenais fort bien. C’était un petit tableau sans cadre, presque carré, d’un pied et demi de long, tellement noirci par l’âge que je n’avais jamais pu y distinguer quoi que ce fût.

L’artiste mit le portrait en pleine lumière, avec un orgueil manifeste. Merveilleusement belle, extraordinairement vivante, cette toile était l’effigie de Carmilla !

– Ma chérie, dis-je à ma compagne, nous assistons à un véritable miracle. Te voilà en personne sur ce tableau, vivante, souriante, prête à parler. N’est-ce pas que ce portrait est magnifique, papa ? Regardez : rien n’y manque, même pas le petit grain de beauté sur sa gorge.

– La ressemblance est vraiment prodigieuse, répondit mon père en riant.

Mais il détourna les yeux aussitôt, sans avoir l’air impressionné le moins du monde (ce qui ne laissa pas de me surprendre), et se remit à parler avec le restaurateur de tableaux. Celui-ci, de nature très artiste, dissertait avec intelligence sur les différentes toiles auxquelles son talent avait rendu lumière et couleur ; pendant ce temps, mon émerveillement ne cessait de croître tandis que je contemplais le portrait.

– Papa, demandai-je, me permettez-vous de l’accrocher dans ma chambre ?

– Bien sûr, ma chérie, répondit-il en souriant. Je suis très heureux que tu le trouves tellement ressemblant. Si tu ne te trompes pas sur ce point, il doit être encore plus beau que je ne le croyais.

Ma compagne demeura indifférente à ce compliment : elle ne parut même pas l’avoir entendu. Renversée sur le dossier de son fauteuil, elle me contemplait de ses yeux aux longs cils, les lèvres entrouvertes par un sourire extasié.

– Maintenant, poursuivis-je, on peut très bien lire le nom qui figure dans le coin on dirait qu’il a été tracé en lettres d’or. Ce n’est pas Marcia, mais Mircalla, comtesse Karnstein ; il est surmonté d’une petite couronne, et, au dessous, il y a une date : A.D. 1698. Je descends des Karnstein par ma mère.

– Ah ! fit ma compagne d’un ton languissant, j’appartiens, moi aussi, à cette famille, mais par des ancêtres très lointains.

– Existe-t-il encore des Karnstein de nos jours ?

– Il n’y en a plus aucun qui porte ce nom, autant que je sache. La famille a perdu tous ses biens, me semble-t-il, au cours de certaines guerres civiles, il y a très longtemps ; mais les ruines du château se dressent encore à moins de trois milles d’ici.

– Voilà qui est fort intéressant ! s’exclama-t-elle.

Puis, ayant regardé par la porte entrouverte de la grande-salle, elle ajouta :

– Regarde le beau clair de lune ! Veux-tu que nous allions faire une petite promenade pour contempler la route et la rivière ?

– Je veux bien… Cette nuit ressemble tellement à celle de ton arrivée !

Elle sourit, poussa un soupir, et se leva. Puis, nous tenant enlacées par la taille, nous sortîmes dans la cour et gagnâmes lentement le pont-levis où le magnifique paysage apparut à nos yeux.

– Ainsi, tu songeais à la nuit de mon arrivée ici ? murmura-t-elle. Es-tu heureuse que je sois venue ?

– J’en suis ravie, ma chère Carmilla.

– Et tu as demandé la permission d’accrocher dans ta chambre le portrait qui, selon toi, me ressemble tellement, chuchota-t-elle en resserrant son étreinte autour de ma taille et en posant sa tête charmante sur mon épaule.

– Comme tu es romanesque, Carmilla ! Le jour où tu consentiras à me raconter ton histoire, ce sera un vrai roman d’un bout à l’autre.

Elle me donna un baiser sans mot dire.

– Carmilla, je suis sûre que tu as été amoureuse ; je suis sûre que tu as une affaire de cœur en ce moment même.

– Je n’ai jamais aimé, je n’aimerai jamais personne, si ce n’est toi, murmura t-elle.

Ah ! comme elle était belle sous la clarté lunaire !

Après m’avoir jeté un regard étrangement timide, elle cacha brusquement son visage contre mon cou, à la naissance de mes cheveux, en poussant de profonds soupirs semblables à des sanglots, et serra ma main de sa main tremblante. Je sentais la chaleur brillante de sa joue satinée contre la mienne.

– Ma chérie, ma chérie, murmura-t-elle, je vis en toi ; et je t’aime si fort que tu accepterais de mourir pour moi.

 

 

 

Je m’écartai d’elle d’un mouvement soudain.

Elle fixait sur moi des yeux qui n’avaient plus ni éclat ni expression ; son visage était blême et apathique.

– L’air s’est rafraîchi, ma chérie ? demanda-t-elle d’une voix ensommeillée. Je me sens presque frissonnante. Aurais-je fait un rêve ? Viens, rentrons vite.

– Tu as l’air malade, Carmilla. Ce doit être quelque faiblesse. Tu devrais prendre un peu de vin.

– Ma foi, j’y consens, mais je suis déjà beaucoup mieux, répondit-elle comme nous approchions de la porte. Dans quelques minutes, je serai tout à fait bien… Oui, donne-moi donc un peu de vin. Mais regardons encore, l’espace d’un instant : c’est peut-être la dernière fois que je vois le clair de lune en ta compagnie.

– Comment te sens-tu maintenant, ma chérie ? Est-ce que tu es vraiment mieux ?

Je commençais à craindre qu’elle n’eût été frappée par l’étrange épidémie qui avait, disait-on, envahi la contrée.

– Papa serait profondément affligé, ajoutai-je, à la seule pensée que tu pourrais être tant soit peu malade sans nous l’avoir dit aussitôt. Nous avons près d’ici un médecin très compétent, celui-là même qui est venu aujourd’hui.

– Je suis sûre que c’est un excellent praticien, et je sais jusqu’où peut aller votre bonté pour moi. Mais, vois-tu, ma chérie, je me sens de nouveau très bien. Je ne souffre jamais de rien, que d’une légère faiblesse. On prétend que je suis atteinte d’une maladie de langueur. En vérité, le moindre effort m’est pénible ; j’ai grand-peine à marcher aussi longtemps qu’un enfant de trois ans ; de temps à autre, le peu de force que je possède m’abandonne, et je deviens telle que tu m’as vue tout à l’heure. Mais, en fin de compte, je me remets très vite : en quelques instants, je retrouve mon état normal. Regarde : je suis en possession de tout mon équilibre.

Elle disait vrai. Nous bavardâmes longtemps encore, et elle se montra fort animée. Le reste de la soirée s’écoula sans qu’elle retombât dans ce que j’appelais sa folie : c’est-à-dire son air et ses propos égarés qui m’inspiraient beaucoup d’embarras et même un certain effroi.

Mais au cours de la nuit survint un incident qui orienta mes pensées dans une direction très différente, et sembla donner à Carmilla un choc suffisant pour que sa langueur naturelle fît place à un bref sursaut d’énergie.

Chapitre 6 UN TRÈS ÉTRANGE MAL

Nous passâmes au salon où nous nous assîmes à table pour prendre notre café et notre chocolat habituels. Carmilla ne voulut rien accepter, mais elle semblait être en parfaite santé. Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine vinrent se joindre à nous, et nous entamâmes une partie de cartes au cours de laquelle mon père entra pour prendre ce qu’il appelait « une bonne tasse de thé ».

La partie de cartes finie, il alla s’asseoir sur le divan à côté de Carmilla, et lui demanda, avec une certaine anxiété, si elle avait jamais eu des nouvelles de sa mère depuis le jour de son arrivée.

Ayant reçu une réponse négative, il la pria de lui indiquer, si elle le connaissait, l’endroit où il pourrait lui faire parvenir une lettre.

– Je ne saurais vous le dire, répondit-elle d’une manière ambiguë, mais je songe à vous quitter. Vous avez déjà été trop bons et trop hospitaliers pour moi. Je vous ai causé beaucoup de dérangement, et j’aimerais partir en voiture dès demain pour aller rejoindre ma mère en courant la poste. Je sais où je finirai par la retrouver, quoique je n’ose vous le révéler.

– Mais vous ne devez pas songer à faire une chose pareille ! s’écria mon père, à mon grand soulagement. Il nous est impossible de vous perdre, et je ne consentirai à vous laisser partir que sous la protection de votre mère qui a eu bonté de vouloir bien me permettre de vous garder parmi nous jusqu’à son retour. J’aurais été très heureux de savoir que vous aviez eu de ces nouvelles, car je viens d’apprendre ce soir même que les progrès du mal mystérieux qui ravage notre région deviennent de plus en plus alarmants. C’est pourquoi, ma belle invitée, ne pouvant prendre conseil de votre mère, je sens peser très lourdement sur moi le poids de ma responsabilité envers vous. Je ferai de mon mieux ; mais, ce qui est bien certain, c’est que vous ne devez pas songer à nous quitter sans que votre mère en ait formulé la demande expresse. Nous serions trop désolés de nous séparer de vous pour consentir aisément à votre départ.

– Monsieur, je vous remercie mille fois de votre hospitalité, dit-elle en souriant timidement. Tous, vous m’avez témoigné une infinie bonté. J’ai rarement été aussi heureuse, au cours de ma vie, que dans votre beau château, sous votre garde, en compagnie de votre fille que j’aime tendrement.

Ravi de ce petit discours, mon père, tout souriant, lui baisa la main avec cette galanterie surannée qui lui était propre.

Selon mon habitude, j’accompagnai Carmilla dans sa chambre où je restai assise à bavarder avec elle tandis qu’elle se préparait à se coucher.

– Crois-tu, lui demandai-je enfin, que tu m’accorderas jamais toute ta confiance ?

Elle se tourna vers moi sans mot dire et se contenta de me répondre en souriant.

– Tu ne veux pas me répondre ? poursuivis-je. Tu ne peux sans doute pas me donner une réponse satisfaisante. Je n’aurais pas dû te demander cela.

– Tu as eu parfaitement raison de me le demander, et tu peux me demander n’importe quoi d’autre. Tu ignores combien tu m’es chère ; sans quoi, tu n’imaginerais pas que je te mesure ma confiance le moins du monde. Mais je suis liée par des vœux bien plus terribles que ceux d’une nonne, et je n’ose pas encore raconter mon histoire à personne, même à toi. Pourtant le jour approche où tu sauras tout. Tu vas me juger cruelle et très égoïste, mais l’amour est toujours égoïste : d’autant plus égoïste qu’il est plus ardent. Tu ne saurais croire à quel point je suis jalouse. Tu viendras avec moi, en m’aimant jusqu’à la mort ; ou bien tu me haïras, et tu viendras avec moi quand même, en me haïssant pendant et après la mort. Dans mon apathique nature, il n’y a pas de place pour l’indifférence.

– Allons, Carmilla, dis-je vivement, voilà que tu recommences à battre la campagne !

– Non, ne crains rien. Je suis une petite folle sans cervelle, à la tête pleine de caprices et de lubies ; mais par amour pour toi, je parlerai comme un sage. Es-tu jamais allée au bal ?

– Non… Quelle bavarde tu fais !… Non, je n’y suis jamais allée. Comment est-ce ? Ce doit être charmant.

– J’ai presque oublié : cela date de plusieurs années,

– Voyons, répondis-je en riant, tu n’es pas tellement vieille ! il ne me paraît guère possible que tu aies déjà oublié ton premier bal.

 

 


– Bien sûr, je peux tout me rappeler, au prix d’un grand effort. Mais je vois les choses et les êtres comme un plongeur voit ce qui se passe au-dessus de lui : à travers un milieu dense et parcouru par de légères ondulations, encore que transparent. Cette nuit-là, il m’est arrivé une chose qui a estompé la scène du bal et en a terni les couleurs. Il s’en est fallu de peu que je fusse assassinée dans mon lit… On m’a blessée ici, conclut-elle en portant une main à sa gorge, et je n’ai jamais plus été la même depuis lors.

– As-tu été près de mourir ?

– Oui, très près… À cause d’un cruel amour, d’un bien étrange amour qui aurait voulu m’ôter la vie. L’amour exige des sacrifices, et il n’est pas de sacrifice sans effusion de sang… À présent, il nous faut dormir… Je me sens très lasse… Où trouverai-je la force de me lever et de fermer ma porte à clé ?

Sa petite tête reposait sur l’oreiller ; ses mains minuscules placées sous l’une de ses joues étaient enfouies dans son épaisse chevelure ondulée ; le regard de ses yeux étincelants suivait chacun de mes mouvements, et sur ses lèvres flottait un étrange et timide sourire que je ne parvenais pas à déchiffrer.

Après lui avoir souhaité bonne nuit, je sortis de la chambre en éprouvant une sensation de malaise.

Je m’étais souvent demandé si notre charmante invitée disait ses prières. Personnellement, je ne l’avais jamais vue à genoux. Le matin, elle descendait de sa chambre longtemps après nos oraisons familiales ; le soir, elle ne quittait pas le salon pour passer dans la grand-salle et s’associer à notre courte action de grâces.

Si elle ne m’avait pas dit par hasard, au cours d’une de nos conversations à bâtons rompus, qu’elle était baptisée, j’aurais douté qu’elle fût chrétienne. Je ne l’avais jamais entendue parler de religion. Eussé-je mieux connu le monde, cette négligence (ou cette antipathie) m’aurait causé moins d’étonnement.

Les précautions dont s’entourent les gens nerveux sont contagieuses, et les personnes impressionnables ne manquent pas de les imiter au bout d’un certain temps. À l’instar de Carmilla, j’avais pris l’habitude de fermer à clé la porte de ma chambre, car je m’étais mis en tête toutes les craintes fantasques de ma compagne au sujet de cambrioleurs nocturnes et d’assassins rôdant au cœur des ténèbres. J’avais aussi adopté sa coutume d’inspecter rapidement ma chambre pour bien s’assurer que nul voleur ou nul meurtrier ne s’y trouvait embusqué.

Ces sages mesures une fois prises, je me couchai et m’endormis aussitôt. Une bougie brûlait dans ma chambre : habitude de très vieille date, dont rien n’aurait pu m’amener à me défaire.

 

 

 

Ainsi fortifiée, je pouvais, me semblait-il, reposer en paix. Mais les rêves traversent les pierres des murs, éclairent des chambres enténébrées ou enténèbrent des chambres éclairées ; et leurs personnages, narguant tous les serruriers du monde, font leurs entrées ou leurs sorties comme il leur plaît.

Cette nuit-là, j’eus un rêve qui marqua le début d’un mal très étrange.

Je ne puis appeler cela un cauchemar, car j’avais pleinement conscience d’être endormie. Mais j’avais également conscience de me trouver dans ma chambre, couchée dans mon lit, comme je m’y trouvais en réalité. Je voyais, ou croyais voir, la pièce et ses meubles tels que je les avais vus avant de fermer les yeux, à cette exception près qu’il faisait très sombre. Dans cette obscurité j’aperçus une forme vague qui contournait le pied du lit. Tout d’abord je ne pus la distinguer nettement, mais je finis par me rendre compte que c’était un animal noir comme la suie, semblable à un chat monstrueux. Il me parut avoir quatre ou cinq pieds de long, car, lorsqu’il passa sur le devant du foyer, il en couvrit toute la longueur. Il ne cessait pas d’aller et de venir avec l’agitation sinistre et souple d’un fauve en cage. Malgré la terreur que j’éprouvais (comme vous pouvez l’imaginer), j’étais incapable de crier. L’horrible bête précipita son allure tandis que les ténèbres croissaient dans la chambre. Finalement, il fit si noir que je ne distinguai plus que les yeux de l’animal. Je le sentis bondir légèrement sur mon lit. Les deux yeux énormes vinrent tout près de mon visage, et, soudain, j’éprouvai une très vive douleur, comme si deux aiguilles, à quelques centimètres l’une de l’autre, s’enfonçaient profondément dans ma gorge. Je m’éveillai en hurlant. La chambre était éclairée par la bougie qui brûlait toute la nuit, et je vis une forme féminine, debout au pied du lit, un peu sur la droite. Elle portait une ample robe de couleur sombre, et ses cheveux dénoués recouvraient ses épaules. Un bloc de pierre n’eût pas été plus immobile. Je ne pouvais déceler le moindre mouvement de respiration. Tandis que je la regardais fixement, la silhouette me parut avoir changé de place : elle se trouvait maintenant plus près de la porte. Bientôt, elle fut tout contre ; la porte s’ouvrit, l’apparition disparut.

Enfin soulagée, je redevins capable de respirer et de bouger. D’abord, l’idée me vint que j’avais oublié de tourner la clé dans la serrure, et que Carmilla en avait profité pour me jouer un mauvais tour. Je me précipitai vers la porte et la trouvai fermée de l’intérieur, comme d’habitude. Au comble de l’horreur, je n’eus pas le courage de l’ouvrir. Je me précipitai dans mon lit, me cachai la tête sous les couvertures, et demeurai ainsi, plus morte que vive jusqu’au matin.

Chapitre 7 LE MAL S’AGGRAVE

J’essaierais vainement de vous dépeindre l’horreur que m’inspire aujourd’hui encore le souvenir de cette affreuse nuit. Ma terreur n’avait rien de commun avec l’angoisse passagère laissée par un cauchemar. Elle semblait croître avec le temps, et se communiquait à la chambre et au mobilier qui avaient servi de décor à l’apparition.

Le lendemain, il me fut impossible de rester seule, même pour un instant. J’aurais tout raconté à mon père si je n’en avais pas été empêchée par deux considérations. D’une part, je craignais qu’il ne se moquât de mon histoire (et je n’aurais pas supporté qu’elle devînt un sujet de plaisanteries) ; d’autre part, je me disais qu’il pourrait me croire victime du mal mystérieux qui ravageait notre pays. Personnellement, je n’avais pas la moindre appréhension à ce sujet, et, comme mon père n’était pas très bien depuis quelque temps, je ne voulais pas l’alarmer.

Je me sentis assez rassurée en compagnie de l’excellente Mme Perrodon et de l’espiègle Mlle De Lafontaine, mais toutes deux s’aperçurent que j’étais inquiète et abattue, et je finis par leur raconter ce qui me pesait si lourdement sur le cœur.

Mlle De Lafontaine se mit à rire, tandis que Mme Perrodon manifestait, me sembla-t-il, une certaine anxiété.

– À propos, dit Mlle De Lafontaine d’un ton moqueur, la longue avenue de tilleuls sur laquelle donne la fenêtre de la chambre de Carmilla est, paraît-il, hantée !

– Quelle sottise ! s’exclama Mme Perrodon, jugeant sans doute ce propos inopportun. Et qui donc raconte cela, ma chère amie ?

– Martin. Il prétend être sorti deux fois, alors qu’on réparait la vieille barrière de la cour avant le lever du soleil, et avoir vu chaque fois une forme féminine se déplacer le long de cette avenue.

– Cela n’a rien de surprenant, étant donné qu’il y a des vaches à traire dans les prés au bord de la rivière.

– Sans doute ; mais Martin juge bon d’avoir peur, et je n’ai jamais vu un imbécile à ce point terrifié.

– Il ne faut pas souffler mot de tout ceci à Carmilla, déclarai-je, car elle voit cette avenue d’un bout à l’autre depuis sa fenêtre, et elle est, si possible, encore plus poltronne que moi.

Ce jour-là, mon amie descendit beaucoup plus tard que de coutume.

– J’ai eu affreusement peur la nuit dernière, me dit-elle dès que nous fûmes seules ensemble ; et j’aurais vu, j’en suis certaine, une chose effroyable si je n’avais pas eu le talisman que j’ai acheté à ce pauvre petit bossu contre lequel j’ai proféré des paroles si dures. Après avoir rêvé qu’une forme noire faisait le tour de mon lit, je me suis réveillée, au comble de l’horreur, et j’ai vraiment cru distinguer, pendant quelques secondes, une silhouette sombre près de la cheminée. Alors, j’ai cherché à tâtons mon talisman sous l’oreiller, et, dès que je l’ai eu touché de mes doigts, l’apparition s’est évanouie. Mais, je te le répète, je suis sûre que si je n’avais pas eu ce charme près de moi, une effroyable créature aurait surgi et m’aurait peut-être étranglée, comme elle a étranglé ces pauvres femmes dont nous avons entendu parler.

– À présent, écoute-moi, lui dis-je.

Et je lui racontai mon aventure, dont le récit parut l’épouvanter.

– Avais-tu le talisman près de toi ? me demanda-t-elle.

– Non, je l’avais jeté dans un vase de porcelaine dans le salon. Mais je ne manquerai pas de le prendre avec moi cette nuit, puisque tu crois si fort à son pouvoir.

Après tant d’années, je ne saurais dire (ou même comprendre) comment je parvins à surmonter mon horreur au point de coucher seule dans ma chambre ce soir-là. Je me rappelle nettement que j’épinglai le talisman à mon oreiller. Je sombrai presque aussitôt dans le sommeil, et je dormis encore plus profondément que d’habitude.

La nuit suivante fut aussi tranquille : je goûtai à nouveau un repos délicieux et sans rêves. Mais, à mon réveil, j’éprouvai une sensation de lassitude et de mélancolie qui, cependant, était assez douce pour provoquer en moi une espèce de volupté.

– Je te l’avais bien dit, déclara Carmilla lorsque je lui eus décrit mon paisible sommeil. Moi-même j’ai dormi divinement la nuit dernière. J’avais épinglé le talisman à ma chemise, car, l’autre nuit, il était encore trop loin de moi. Je suis certaine que nous avons tout imaginé, à l’exception des rêves eux-mêmes. Autrefois, je croyais que les mauvais esprits engendraient les rêves, mais notre médecin m’a affirmé qu’il n’en était rien, « C’est simplement, m’a-t-il dit, une fièvre ou une maladie qui frappe à notre porte (comme cela arrive souvent) et qui, ne parvenant pas à entrer, passe son chemin en nous laissant cette inquiétude.»

– Et, selon toi, en quoi consiste ce talisman ?

– On a dû lui faire subir des fumigations, ou bien le plonger dans quelque drogue, et c’est un antidote contre la malaria.

– Dans ce cas, il n’agit que sur le corps ?

– Bien sûr, Crois-tu donc que les mauvais esprits se laissent effrayer par des bouts de rubans ou des parfums de droguiste ? Non, ces maux qui errent dans les airs commencent par attaquer les nerfs, puis gagnent le cerveau ; mais avant qu’ils puissent s’emparer de tout notre être, l’antidote les repousse. Voilà, j’en suis certaine, ce que le talisman a fait pour nous. Il n’y a là rien de magique : c’est tout simplement naturel.

Je me serais sentie plus heureuse si j’avais pu partager entièrement cette opinion de Carmilla ; à tout le moins, je m’y efforçai de mon mieux, et l’impression que j’avais ressentie à mon lever perdit un peu de sa force.

Je dormis profondément pendant plusieurs nuits consécutives : mais, chaque matin, j’éprouvais la même lassitude, et un grand poids de langueur m’accablait tout au long du jour. Je me sentais complètement transformée. En moi s’insinuait une étrange mélancolie dont je ne désirais pas voir la fin. De vagues pensées de mort firent leur apparition ; l’idée que je déclinais lentement s’empara de mon esprit, m’apportant je ne sais quelle douce joie. Si triste que fût cette idée, elle créait en moi un état d’esprit fort agréable, et mon âme s’y abandonnait sans la moindre résistance.

Je refusais d’admettre que j’étais malade ; je ne voulais rien dire à mon père, ni faire venir le médecin.

Carmilla me témoignait plus d’attachement que jamais, et ses étranges paroxysmes d’adoration languide se faisaient plus fréquents. À mesure que mes forces et mon entrain déclinaient, elle me dévorait du regard avec une ardeur croissante. Ceci ne manquait jamais de me bouleverser comme une crise fulgurante de folie passagère.

Sans m’en rendre compte, je me trouvais à un stade assez avancé de la plus bizarre maladie qui eût jamais affligé un être humain. Ses premiers symptômes avaient exercé sur moi une fascination inexplicable qui me permettrait d’accepter la débilité physique dont je souffrais à présent. Pendant quelque temps, cette fascination ne cessa pas de croître pour atteindre enfin un certain degré où elle s’accompagna d’un sentiment d’horreur qui, peu à peu, prit une force suffisante pour flétrir et dénaturer toute mon existence.

Le premier changement que je subis me parut assez agréable : et pourtant, il était bien proche du tournant où commençait la descente aux Enfers.

J’éprouvai, pendant mon sommeil, de vagues et curieuses sensations. La plus fréquente était ce frisson glacé très particulier que l’on ressent quand on nage à contre-courant dans une rivière. Il s’accompagna bientôt de rêves interminables, si confus que je ne parvenais jamais à me rappeler leur décor ni leurs personnages, ni aucune partie cohérente de leur action. Mais ils me laissaient une impression affreuse, ainsi qu’une sensation d’épuisement, comme si j’avais passé par une longue période de danger et de grande tension mentale. À mon réveil, à la suite de ces rêves, je gardais le souvenir de m’être trouvée dans un lieu plein de ténèbres, et d’avoir conversé avec des êtres invisibles ; je me rappelais tout particulièrement une voix féminine très distincte, lente, au timbre grave, qui semblait venir de fort loin et ne manquait jamais de m’inspirer une indicible terreur solennelle. Parfois, je sentais une main glisser lentement sur ma joue et sur mon cou. Parfois encore, des lèvres brûlantes couvraient mon visage de baisers qui se faisaient plus appuyés et plus amoureux à mesure qu’ils atteignaient ma gorge où se fixait leur caresse. Les battements de mon cœur s’accéléraient ; je respirais plus vite et plus profondément. Puis survenait une crise de sanglots qui me donnait une sensation d’étranglement et se transformait enfin en une convulsion effroyable au cours de laquelle je perdais l’usage de mes sens.

Cet état inexplicable dura vingt et un jours.

Pendant la dernière semaine, mes souffrances avaient altéré mon aspect physique. J’étais devenue très pâle ; j’avais les yeux dilatés et cernés ; l’extrême lassitude que je ressentais depuis si longtemps commençait à se manifester sur mon visage.

Mon père me demandait souvent si j’étais malade ; mais, avec un entêtement que j’ai du mal à comprendre aujourd’hui, je persistais à lui affirmer que je me portais à merveille.

En un sens, je disais vrai. Je n’éprouvais aucune douleur ; je ne pouvais me plaindre d’aucun trouble organique. Mon mal semblait être un effet de mon imagination ou de mes nerfs. Si terribles que fussent mes souffrances, j’observais une réserve morbide à leur sujet, et je ne m’en ouvrais à personne.

 

 

 

Je n’étais sûrement pas victime de ce terrible fléau que les paysans nomment l’oupire, car, alors que je dépérissais depuis trois semaines, leur maladie durait pas plus de trois jours : après quoi, la mort mettait fin à leur torture.

Carmilla se plaignait, elle aussi, de rêves et de sensations de fièvre, mais son état était beaucoup moins alarmant que le mien. À vrai dire, il y avait tout lieu de s’inquiéter grandement à mon sujet. Si j’eusse compris cela, j’aurais demandé à genoux aide et conseil. Malheureusement, le narcotique d’une influence cachée agissait sur moi et engourdissait tous mes sens.

Je vais à présent vous relater un rêve qui fut la cause immédiate d’une étrange découverte.

Une nuit, la voix que j’avais coutume d’entendre au cœur des ténèbres fut remplacée par une autre, mélodieuse et tendre aussi bien que terrible, qui prononçait les paroles suivantes : « Ta mère t’avertit de prendre garde à l’assassin. » Au même instant, une lumière soudaine jaillit devant mes yeux, et je vis Carmilla, debout près de mon lit, vêtue de sa chemise de nuit blanche, baignant du menton jusqu’aux pieds dans une immense tache de sang.

Je m’éveillai en hurlant, en proie à l’idée qu’on assassinait mon amie. Je me rappelle avoir sauté au bas de mon lit, puis je me revois debout dans le couloir, en train de crier au secours.

Mme Perrodon et Mlle De Lafontaine sortirent de leurs chambres en toute hâte. Comme une lampe brûlait toujours dans le couloir, elles eurent tôt fait de me rejoindre et d’apprendre la cause de ma terreur.

J’insistai pour que nous allions frapper à la porte de Carmilla. Rien ne répondit à nos coups. Nous martelâmes le battant de toutes nos forces en criant son nom, mais ce vacarme ne donna aucun résultat.

Alors nous primes peur car la porte était fermée à clé. En proie à une véritable panique, nous gagnâmes ma chambre où nous nous mîmes à sonner frénétiquement les domestiques.

Si la chambre de mon père s’était trouvée de ce côté de la maison, nous l’aurions appelé aussitôt à notre aide. Mais, malheureusement, il ne pouvait pas nous entendre, et aucune d’entre nous n’avait assez de courage pour aller le chercher si loin.

Les domestiques ne tardèrent pas à monter l’escalier en courant. Dans l’intervalle, j’avais mis mon peignoir et mes mules (mes compagnes étant déjà équipées de la même façon). Quand nous eûmes reconnu les voix de nos gens dans le couloir, nous sortîmes toutes les trois. Après que nous eûmes renouvelé en vain nos appels devant la porte de Carmilla, j’ordonnai aux hommes de forcer la serrure. Dès qu’ils m’eurent obéi, nous restâmes dans l’encadrement de la porte, tenant nos lampes à bout de bras, et nous regardâmes dans la chambre.

Nous criâmes encore une fois le nom de Carmilla sans obtenir de réponse. Puis, nous examinâmes la pièce : elle était exactement dans l’état où je l’avais laissée après avoir dit bonsoir à mon amie. Mais celle-ci avait disparu.

Chapitre 8 RECHERCHES

À la vue de cette chambre où le seul désordre visible avait été causé par notre entrée brutale, nous commençâmes à nous calmer et retrouvâmes bientôt assez d’équilibre pour renvoyer les domestiques. Melle De Lafontaine s’était mis en tête que notre vacarme devant la porte avait peut-être réveillé Carmilla qui, sous l’effet de la terreur, avait cherché refuge dans une armoire ou derrière un rideau : cachette d’où elle ne pouvait sortir, naturellement, en présence du majordome et de ses myrmidons. Après leur départ, nous reprîmes nos recherches et nos appels, mais sans aucun résultat.

Notre angoisse et notre perplexité redoublèrent. Nous examinâmes les fenêtres : elles étaient hermétiquement closes. J’implorai Carmilla, dans le cas où elle serait cachée, de cesser ce jeu cruel et de se montrer pour mettre fin à notre anxiété. Ce fut en vain. J’avais maintenant la conviction qu’elle ne pouvait se trouver ni dans la chambre ni dans le cabinet de toilette dont la porte était fermée à clé de notre côté, si bien qu’elle n’avait pu emprunter cette voie. Je ne savais plus que penser. Carmilla avait-elle découvert un de ces passages secrets qui, s’il fallait en croire notre vieil intendant, existaient bel et bien, quoique l’on eût oublié la tradition relatant leur emplacement exact ? Sans aucun doute tout finirait par s’expliquer, malgré notre incertitude présente.

Il était plus de quatre heures, et je préférai aller attendre l’aube dans la chambre de Mme Perrodon. Mais la lumière du jour n’apporta aucune solution.

De grand matin, toute la maisonnée, mon père en tête, fut en effervescence. On fouilla le château de fond en comble et on explora le parc sans trouver la moindre trace de la disparue. On se prépara enfin à draguer la rivière. Mon père était au désespoir : qu’allait-il dire à la mère de Carmilla quand elle reviendrait ? Quant à moi, j’étais éperdue de chagrin, bien que ma douleur fût d’une toute autre nature.

La matinée se passa ainsi dans l’angoisse et l’agitation. À une heure de l’après-midi, nous n’avions toujours pas de nouvelles. Je montai en courant jusqu’à la chambre de Carmilla et trouvai mon amie debout devant sa table de toilette. Frappée de stupeur, je ne parvenais pas à en croire mes yeux. Sans mot dire, elle me fit signe du doigt d’approcher. Son visage exprimait une terreur extrême.

Folle de joie, je courus vers elle, la serrai dans mes bras et lui prodiguai mes baisers. Puis j’agitai furieusement la sonnette pour faire monter quelqu’un qui pourrait aussitôt délivrer mon père de son angoisse.

– Carmilla chérie, qu’étais-tu devenue pendant tout ce temps ? m’écriai-je. Tu nous as fait mourir d’inquiétude. Où es-tu allée ? Comment as-tu fait pour entrer ?

– Il s’est passé des choses étonnantes la nuit dernière, répondit-elle.

– Pour l’amour du ciel, explique-moi tout ce que tu es capable d’expliquer.

– Il était plus de deux heures du matin lorsque je me suis endormie dans mon lit, comme d’habitude, après avoir fermé à clé mes deux portes : celle du cabinet de toilette et celle du couloir. Autant que je sache, j’ai goûté un sommeil ininterrompu et sans rêve. Or, je viens de me réveiller, étendue sur le sofa, et j’ai trouvé la porte de communication ouverte et l’autre forcée. Comment tout cela a-t-il pu se produire sans que je fusse réveillée ? Car enfin, il a dû y avoir pas mal de bruit, et j’ai le sommeil particulièrement léger. De plus, comment ai-je pu être transportée hors de mon lit tout en continuant à dormir, moi qui tressaille au moindre mouvement ?

À ce moment, Mme Perrodon, Mlle De Lafontaine, mon père et plusieurs domestiques pénétrèrent dans la pièce. Naturellement, Carmilla fut accablée de questions, de congratulations, de paroles de bienvenue. Elle ne put que raconter à nouveau la même histoire, et parut moins capable que personne de fournir une explication des événements de la nuit précédente.

Mon père se mit à arpenter la pièce d’un air pensif. Je vis mon amie lui jeter à la dérobée un regard sombre.

Au bout de quelques instants, les domestiques se retirèrent, puis Mlle De Lafontaine s’en fut chercher un flacon de sels et de valériane. Mon père se trouva seul dans la chambre, avec Carmilla, Mme Perrodon et moi. Alors, il se dirigea vers son amie, lui prit la main d’un geste plein de douceur, la conduisit jusqu’au sofa, et s’assit à côté d’elle.

– Me pardonnerez-vous, ma chère enfant, dit-il, de hasarder une hypothèse et de vous poser une question ?

– Vous en avez le droit plus que personne d’autre. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, je vous répondrai sans rien vous cacher. Mais mon histoire n’est que ténèbres et confusion. Je ne sais absolument rien. Interrogez-moi à votre guise, en tenant compte, pourtant, des restrictions que ma mère m’a imposées.

– Ne craignez rien, ma chère enfant : je n’ai pas besoin d’aborder les sujets sur lesquels vous devez observer le silence. Ce qui semble prodigieux dans les événements de la nuit dernière, c’est que vous ayez pu être transportée hors de votre lit et de votre chambre sans que cela vous éveille, alors que les fenêtres étaient hermétiquement closes, et les deux portes fermées à clé de l’intérieur. Je vais vous poser une seule question, puis je vous exposerai ma théorie sur ce mystère.

Carmilla, l’air très abattu, appuyait sa tête sur sa main ; Mme Perrodon et moi, nous écoutions en retenant notre souffle.

– Voici donc ma question : vous a-t-on jamais soupçonnée d’être somnambule ?

– Pas depuis ma plus tendre enfance.

– Mais, à cette époque, vous avez eu des accès de somnambulisme ?

– Oui, j’en suis sûre. Ma vieille nourrice me l’a souvent dit.

Mon père hocha la tête en souriant.

– En ce cas, je peux vous expliquer ce qui s’est passé. Vous vous êtes levée tout endormie et vous avez ouvert votre porte ; mais, au lieu de laisser la clé à sa place, vous l’en avez retirée Pour la tourner ensuite dans la serrure de l’extérieur. Après quoi, vous l’avez retirée à nouveau et vous l’avez emportée avec vous jusqu’à l’une des quelques vingt-cinq pièces de cette aile, ou peut-être à l’étage supérieur ou à l’étage inférieur. Il y a ici tant de chambres et de cabinets, tant de meubles massifs, et une telle accumulation de débarras, qu’il faudrait toute une semaine pour inspecter cette vieille demeure de fond en comble. Comprenez-vous, maintenant, ce que je veux dire ?

– Oui, mais pas entièrement.

– Et comment expliquez-vous, papa, qu’elle se soit retrouvée sur le sofa, dans le cabinet de toilette que nous avions examiné minutieusement ?

– Elle y est venue après votre inspection, toujours endormie, et sa présence dans cette pièce n’a étonné personne autant qu’elle-même. Je voudrais bien que tous les mystères fussent éclaircis d’une façon aussi simple et aussi normale, conclut mon père en riant. Nous pouvons nous féliciter du fait que l’explication la plus naturelle de cette aventure exclut l’emploi de soporifiques ou de fausses clés, l’intervention de cambrioleurs, d’empoisonneurs ou de sorcières ; si bien qu’aucun d’entre nous n’a lieu de se croire en danger.

Pendant qu’il prononçait ces mots, il tenait les yeux fixés sur Carmilla qui était particulièrement ravissante. Rien n’aurait pu égaler l’éclat de son teint, et sa beauté semblait rehaussée par cette gracieuse langueur qui lui appartenait en propre. Je suppose que mon père devait comparer dans son esprit la mine de ma compagne avec la mienne, car il ajouta en soupirant :

 

 

 

– Je voudrais bien que ma pauvre Laura retrouvât ses couleurs d’autrefois.

C’est ainsi que nos craintes prirent fin le mieux du monde et que Carmilla nous fut rendue.

Chapitre 9 LE MÉDECIN

Mon amie ne voulant à aucun prix que quelqu’un partageât sa chambre, mon père fit coucher une des domestiques devant sa porte, de façon qu’elle ne pût entreprendre une nouvelle escapade sans être arrêtée aussitôt.

La nuit fut très calme. Le lendemain matin, de bonne heure, le médecin, que mon père avait mandé sans m’en avertir, vint me rendre visite.

Mme Perrodon m’accompagna dans la bibliothèque où m’attendait le praticien dont j’ai déjà parlé, petit homme aux cheveux blancs, à l’air sérieux, portant lunette.

Pendant que je lui racontais mon histoire, son visage devint de plus en plus grave.

Nous étions debout, face à face, dans l’enfoncement d’une fenêtre. Quand j’eus fini de parler, il appuya ses épaules contre le mur et fixa sur moi un regard attentif, avec un profond intérêt où se mêlait une certaine horreur.

Après quelques instants de réflexion, il demanda à voir mon père.

On envoya chercher ce dernier qui, dès son arrivée, déclara en souriant :

– Je suppose, docteur, que vous allez me dire que je suis un vieil imbécile de vous avoir fait venir : je le suppose, et, de plus, je l’espère.

Mais son sourire s’évanouit lorsque le médecin, d’un air toujours aussi grave, lui fit signe d’approcher.

Les deux hommes conférèrent pendant quelque temps dans le même enfoncement où je venais de m’entretenir avec le praticien. Leur conversation semblait très sérieuse et très animée. La pièce est très grande, et Mme Perrodon et moi nous trouvions à l’autre extrémité. En conséquence, nous ne pûmes entendre le moindre mot, en dépit de notre curiosité dévorante. D’ailleurs, les, deux interlocuteurs parlaient à voix très basse, et nous ne les voyions presque pas : le médecin disparaissait complètement dans le réduit devant la fenêtre, et on n’apercevait de mon père qu’un pied, un bras et une épaule. Quant aux voix, elles devaient être étouffées par l’espèce de cabinet que formaient la fenêtre et les deux murs épais.

Enfin, le visage de mon père apparut : il était blême, pensif et, me sembla-t-il, profondément troublé.

– Laura, ma chérie, dit-il, viens donc un peu ici. Quant à vous, madame Perrodon, nous n’avons pas lieu de vous retenir plus longtemps.

J’avoue que j’éprouvai pour la première fois une légère inquiétude, car, jusqu’alors, je ne me sentais pas malade, bien que je fusse très faible : or, nous nous imaginons toujours que nous pouvons reprendre des forces quand il nous plaît.

Mon père me tendit la main à mon approche, mais il garda les yeux fixés sur le médecin.

– En vérité, c’est fort étrange, déclara-t-il, et je ne puis le comprendre. Viens, ma petite Laura ; écoute bien le docteur Spielsberg et tâche de rassembler tes souvenirs.

– Vous m’avez dit, commença le médecin, que, la nuit où vous avez fait votre premier cauchemar, vous aviez eu l’impression que deux aiguilles vous perçaient la peau du cou. Éprouvez-vous encore une sensation de douleur ?

– Non, pas la moindre.

– Pouvez-vous me montrer du doigt le point précis où vous croyez que cela s’est produit ?

– Juste au-dessous de la gorge, ici même.

Je portais une robe du matin qui cachait l’endroit que je désignais.

– Mon ami, dit le médecin à mon père, vous allez pouvoir dissiper tous vos doutes… Mon enfant, poursuivit-il à mon adresse, vous voulez bien, n’est-ce pas, que votre papa dégrafe un peu le haut de votre robe ? C’est indispensable pour déceler un des symptômes du mal dont vous souffrez.

J’y consentis aussitôt. L’endroit se trouvait à deux pouces environ au-dessous de l’encolure.

– Grand Dieu, c’est donc vrai ! s’écria mon père en devenant plus pâle.

– Vous pouvez le constater de vos propres yeux, déclara le médecin d’un ton de triomphe lugubre.

– Qu’y a-t-il donc ? demandai-je, en commençant à prendre peur.

– Rien, ma chère enfant ; rien d’autre qu’une tache bleue, à peine aussi grosse que le bout de votre petit doigt… Et maintenant, poursuivit-il en se tournant vers mon père, il nous reste à savoir ce que nous avons de mieux à faire.

– Mes jours sont-ils en danger ?

– J’espère bien que non. Je ne vois pas pourquoi vous ne guéririez pas, ni pourquoi votre état ne commencerait pas à s’améliorer dès aujourd’hui. C’est donc là le point où vous éprouvez une sensation d’étranglement ?

– Oui.

– Et ce même point est le centre du frisson que vous m’avez décrit tout à l’heure, semblable à celui que l’on ressent quand on nage à contre-courant dans une rivière très froide ?

– Cela se peut : je crois que c’est exact.

– Vous voyez ? reprit-il en se tournant vers mon père. Me permettez-vous de dire un mot à Mme Perrodon ?

– Bien sûr.

Dès que la gouvernante fut arrivée, le médecin lui parla en ces termes :

– L’état de ma jeune amie ici présente laisse beaucoup à désirer. J’espère que ce ne sera rien de très grave, mais il faudra prendre certaines mesures que je vous exposerai plus tard. En attendant, madame, veuillez avoir la bonté de ne pas quitter Mlle Laura un seul instant. C’est la seule prescription que j’aie à donner pour le présent, mais elle est formelle.

– Je sais que nous pouvons compter sur votre affectueuse obligeance, madame Perrodon, ajouta mon père. Quant à toi, ma chère Laura, je sais que tu te conformeras à la prescription de ton médecin. À ce propos, docteur, je veux vous demander votre avis au sujet d’une autre malade qui présente des symptômes assez semblables, bien que moins violents, à ceux que Laura vient de vous décrire. Il s’agit d’une jeune fille qui séjourne chez nous. Puisque vous devez repasser par ici ce soir, vous ne sauriez mieux faire que de partager notre dîner. À ce moment-là, vous pourrez l’examiner. Elle ne descend jamais avant le début de l’après-midi.

 

 

 

– Je vous remercie de votre invitation. Je serai chez vous ce soir à sept heures.

Les deux hommes répétèrent leurs instructions à Mme Perrodon et à moi-même, puis, après ces dernières recommandations, mon père raccompagna le médecin. Je les vis arpenter pendant un bon moment le terre-plein entre la route et le fossé, absorbés dans une conversation très sérieuse.

Le praticien ne revint pas. Je le vis enfourcher son cheval, prendre congé de son interlocuteur, et s’éloigner de la forêt en direction de l’est. Presque au même instant arriva le courrier de Dranfeld qui remit le sac de lettres à mon père.

Pendant ce temps, Mme Perrodon et moi nous nous perdions en hypothèses sur les étranges et graves instructions que le docteur et mon père nous avaient imposées de concert. La gouvernante (comme elle me le révéla plus tard) craignait que le praticien ne redoutât une attaque soudaine au cours de laquelle je pourrais perdre la vie ou me blesser gravement, si l’on ne me prodiguait pas des soins immédiats.

Cette interprétation ne me vint pas à l’esprit. J’imaginais seulement (et cela valait mieux pour mes nerfs) qu’on avait arrêté ces dispositions pour me donner une compagne qui m’empêcherait de prendre trop d’exercice, ou de manger des fruits verts, ou de faire une des mille sottises auxquelles les jeunes gens sont censés être enclins.

Une demi-heure plus tard, mon père entra, une feuille de papier à la main :

– Cette lettre a été retardée, me dit-il. C’est le général Spieldorf qui me l’envoie. Il aurait pu être ici hier ; peut-être arrivera-t-il aujourd’hui ou demain.

Il me remit la lettre, mais il n’avait pas cet air satisfait qu’on lui voyait quand un hôte (et surtout un hôte aussi cher à son cœur que le général) annonçait sa venue. Bien au contraire, il semblait désirer que son vieil ami se fût trouvé au fond de la Mer Rouge.

De toute évidence, il était en proie à une préoccupation qu’il ne lui plaisait pas de révéler.

Je posai ma main sur son bras, lui jetai un regard suppliant, et lui demandai d’une voix tremblante :

– Papa chéri, voudrez-vous répondre à une question de votre fille ?

– Peut-être, dit-il en me caressant les cheveux.

– Est-ce que le docteur me trouve très malade ?

– Non, ma chérie. Il pense que, si l’on prend les mesures voulues, tu seras parfaitement rétablie, ou, du moins, sur la voie d’un rétablissement complet, dans un jour ou deux, répondit-il d’un ton assez sec. J’aurais bien voulu que notre bon ami, le général, eût choisi un autre moment pour nous rendre visite… Enfin, disons que j’aurais voulu que tu fusses en parfaite santé pour le recevoir.

– Mais, voyons, papa, de quel mal le docteur me croit-il atteinte ?

– D’aucun ; ne me harcèle pas ainsi, répliqua-t-il en manifestant plus d’irritation que je ne lui en avais jamais vu montrer.

Puis, s’étant aperçu, je suppose, que j’avais l’air peiné, il ajouta après m’avoir embrassée :

– D’ici un jour ou deux, tu sauras tout : du moins, tout ce que je sais. En attendant, ne te tourmente pas à ce sujet.

Il fit demi-tour et sortit de la pièce ; mais, alors que j’étais encore sous le coup de l’étonnement causé par son étrange attitude, il rentra pour me dire qu’il se rendait à Karnstein. Il avait demandé que la voiture fût prête à midi, et Mme Perrodon et moi devions l’accompagner. Il allait voir pour affaires le prêtre qui habitait près de ce lieu pittoresque. Comme Carmilla n’avait encore jamais vu l’endroit, elle pourrait, quand elle serait descendue de sa chambre, nous rejoindre en compagnie de Melle De Lafontaine : toutes deux apporteraient ce qu’il faudrait pour nous permettre de faire un pique-nique dans les ruines du château.

En conséquence, je fus prête à midi sonnant. Peu de temps après, mon père, Mme Perrodon et moi, nous partîmes pour la promenade projetée. Après avoir franchi le pont-levis, nous tournâmes à droite et suivîmes la route en direction de l’ouest pour gagner le village abandonné et le château en ruine de Karnstein.

Aucune promenade sous bois ne saurait être plus charmante. C’est une succession de vallons et de collines en pente douce, complètement recouverts d’arbres splendides dépourvus de cette raideur que donnent les plantations artificielles et l’émondage.

Les accidents du terrain font souvent dévier la route de la ligne droite, l’obligeant à serpenter au bord de ravins escarpés, le long de murailles rocheuses, au milieu de paysages d’une variété presque inépuisable.

À l’un de ces tournants, nous rencontrâmes soudain notre vieil ami, le général Spielsdorf, qui chevauchait vers nous, accompagné d’un domestique. Ses bagages suivaient dans une carriole.

Le général mit pied à terre au moment même où nous nous arrêtions. Après l’échange de politesses habituel, il se laissa aisément convaincre d’accepter un siège libre dans notre voiture et d’envoyer au château son domestique et son cheval.

Chapitre 10 UN DEUIL AFFREUX

Nous n’avions pas vu notre ami depuis près de dix mois, mais, dans ce laps de temps, il avait beaucoup maigri. Son visage, autrefois empreint d’une cordialité paisible, exprimait maintenant la tristesse et l’angoisse. Dans ses yeux bleu sombre au regard pénétrant brillait une lueur plus dure sous ses épais sourcils gris. Ce n’était pas une de ces métamorphoses que le chagrin seul suffit d’habitude à opérer : elle paraissait due aussi à des passions plus violentes.

À peine nous étions-nous remis en route qu’il commença, avec sa brusquerie habituelle de vieux soldat, à nous parler du deuil affreux qu’il avait subi en perdant sa nièce et pupille bien-aimée. Puis, sur ton d’amertume et de fureur intenses, il se répandait en invectives contre les « artifices diaboliques » dont elle avait été victime, et, avec plus d’exaspération que de piété, il s’étonna que le Ciel pût permettre un si monstrueux assouvissement des appétits abominables de l’Enfer.

Ayant aussitôt compris qu’il s’était produit un événement tout à fait hors du commun, mon père le pria de nous relater (si cela ne devait pas lui être trop douloureux) les faits qui justifiaient, à son estime, les termes violents dont il venait de se servir.

– Je me ferais un plaisir de tout vous raconter, répondit le général, mais vous ne me croiriez pas.

– Pourquoi donc ?

– Parce que vous ne croyez à rien de ce qui est incompatible avec vos préjugés et vos illusions. Je me rappelle un temps où j’étais comme vous, mais, depuis lors, j’ai changé ma façon de voir.

– Mettez-moi à l’épreuve, mon cher ami. Je ne suis pas aussi dogmatique que vous semblez l’imaginer. De plus, je sais fort bien qu’il vous faut généralement de fortes preuves pour admettre qu’une chose est vraie ; c’est pourquoi je suis tout disposé à respecter vos conclusions.

– Vous avez raison de supposer que je ne me suis pas laissé entraîner à la légère à croire au surnaturel (car mon aventure est bel et bien surnaturelle) : seules, des preuves indiscutables m’ont contraint à ajouter foi à une chose qui allait à l’encontre de toutes mes théories. J’ai été la dupe d’un complot ourdi par des puissances d’outre-monde.

Bien qu’il eût affirmé avoir pleine confiance en la sûreté de jugement du général, mon père, en entendant ces mots, jeta à son vieil ami un coup d’œil où je crus discerner un doute sérieux sur son état mental.

Fort heureusement, son interlocuteur n’y prit pas garde. Il contemplait d’un air sombre les clairières et les échappées à travers bois qui s’offraient à nos yeux.

– Vous allez donc au vieux château de Karnstein ? reprit-il. C’est là une heureuse coïncidence, car je me proposais de vous prier de m’y conduire. J’ai un motif précis de l’explorer. Il y a bien une chapelle en ruine, n’est-ce pas, et plusieurs tombes des membres de cette famille aujourd’hui éteinte ?

– C’est exact, et l’ensemble représente un grand intérêt. J’espère que vous songez à revendiquer le titre et le domaine…

Mon père avait prononcé cette dernière phrase en guise de plaisanterie, mais le général parut avoir oublié que la plaisanterie d’un ami appelle un rire ou, à tout le moins, un sourire. Au contraire, il prit un air encore plus sombre et plus farouche, car il devait méditer sur un sujet qui suscitait sa colère et son horreur.

– Mon intention est tout autre, grommela-t-il. Je me propose d’exhumer quelques-uns de ces nobles personnages. J’espère pouvoir accomplir, avec la bénédiction du Seigneur, un pieux sacrilège qui débarrassera la terre de certains monstres et permettra aux honnêtes gens de dormir dans leur lit sans risquer d’être attaqués par des assassins. Mon cher ami, j’ai à vous raconter des choses bien étranges que j’aurais moi-même jugées absolument incroyables il y a quelques mois.

 

 

 

Mon père le regarda à nouveau ; mais, cette fois, au lieu de lire le doute dans ses yeux, j’y discernai une lueur de compréhension inquiète.

– Il y a près d’un siècle que la famille Karnstein est éteinte, dit-il. Ma chère femme en descendait par sa mère, mais le nom et le titre n’existent plus depuis longtemps. Le château est en ruine, et le village, abandonné. La dernière cheminée a cessé de fumer il y a cinquante ans au moins. À l’heure actuelle, il ne subsiste plus un seul toit.

– Tout cela confirme ce que j’ai déjà entendu dire. J’ai appris beaucoup de choses depuis notre dernière rencontre, mon cher ami ; beaucoup de choses qui vous surprendront grandement. Mais je ferais mieux de relater les faits dans l’ordre où ils ont eu lieu. Vous connaissiez ma chère pupille – celle que je peux appeler ma fille. Aucune créature ne fut jamais plus belle, et, il y a trois mois à peine, elle jouissait d’une santé florissante.

– Pauvre petite ! Je l’ai trouvée parfaitement adorable la dernière fois que je l’ai vue. La nouvelle de sa mort m’a bouleversé plus que je ne saurais vous le dire, et je sais que ce deuil vous a porté un coup terrible.

 

 


Mon père prit la main du général, et la serra affectueusement. Les yeux du vieux soldat s’emplirent de larmes qu’il n’essaya pas de cacher. Après quoi, il poursuivit en ces termes :

– Nous sommes des amis de très longue date. Je savais que vous prendriez part à ma douleur. Ma nièce m’était infiniment chère, et elle me récompensait de ma tendresse en me témoignant une affection qui égayait ma demeure et emplissait ma vie de bonheur. Tout cela n’est plus. Peut-être me reste-t-il fort peu d’années à passer sur terre ; mais j’espère, s’il plaît à Dieu, rendre un signalé service à l’humanité avant de mourir en me faisant l’instrument de la vengeance céleste contre les démons qui ont assassiné ma pauvre enfant au printemps de sa beauté et de ses espérances !

– Vous venez de nous dire que vous aviez l’intention de relater les faits dans l’ordre où ils ont eu lieu. Je vous prie instamment de le faire ; et je puis vous affirmer que je ne suis pas poussé par la simple curiosité.

À cet instant, nous nous trouvions à l’endroit où la route de Drunstall, par laquelle le général était venu, s’écarte de celle que nous suivions en direction de Karnstein.

– À quelle distance des ruines sommes-nous ? demanda le vieux soldat en jetant un regard anxieux autour de lui.

– À une demi-lieue environ, répondit mon père. Racontez-nous donc l’histoire que vous avez eu l’amabilité de nous promettre.

Chapitre 11 LE RÉCIT

– J’y consens de tout mon cœur, dit le général en faisant un effort visible.

Après un court silence pendant lequel il mit ses idées en ordre, il entama l’un des plus étranges récits que j’aie jamais entendu :

– Mon enfant bien-aimée se faisait grande fête du séjour que vous aviez eu la bonté de lui ménager auprès de votre charmante fille. (Sur ces mots, il m’adressa un salut fort galant, mais empreint de mélancolie.) Or, entre-temps, mon vieil ami le comte de Carlsfield nous invita à nous rendre dans son château, situé à six lieues environ de l’autre côté de Karlstein, pour assister aux fêtes qu’il donna, vous vous en souvenez sans doute, en l’honneur de son illustre visiteur : le Grand Duc Charles.

– Je m’en souviens, en effet, dit mon père. Je crois que ces réjouissances furent splendides.

– Princières, en vérité ! Mais il faut dire aussi que le comte a toujours dispensé une hospitalité fastueuse. On pourrait croire qu’il possède la lampe d’Aladin… La nuit qui marqua le début de mon malheur fut consacrée à un magnifique bal masqué. On avait ouvert les jardins à tout le monde, et accroché dans les arbres des lampions multicolores. Il y eut un feu d’artifice tel que Paris n’en avait jamais vu de pareil. Quant à la musique (qui, vous le savez, est mon faible), elle était vraiment divine : le meilleur orchestre du monde, les meilleurs chanteurs que l’on avait pu emprunter aux plus grands opéras d’Europe. Pendant que l’on errait à travers ces jardins illuminés d’une manière féerique, à l’extrémité desquels se dressait le château dont les longues rangées de fenêtres déversaient une lumière rose, – on entendait soudain ces voix ravissantes s’élever d’un bosquet silencieux ou de l’un des bateaux qui voguaient sur le lac. J’avais l’impression de me trouver transporté en arrière, dans le monde romanesque et poétique de ma prime jeunesse.

« Dès que le bal commença, après que le feu d’artifice fut tiré, nous gagnâmes la majestueuse suite de salles réservées aux danseurs. Un bal masqué, vous le savez, offre toujours un beau spectacle : mais je n’ai jamais rien vu que l’on puisse comparer à cette merveilleuse soirée.

« Les invités appartenaient à la plus haute aristocratie. J’étais presque le seul personnage dénué de toute importance.

« Mon enfant chérie semblait particulièrement belle ce soir-là. Elle ne portait pas de masque. Son agitation et son plaisir ajoutaient un charme indicible à ses traits adorables. Je remarquai bientôt qu’une jeune fille masquée, splendidement vêtue, semblait l’observer avec un intérêt extraordinaire. Je l’avais aperçue au début de la soirée dans la grand-salle ; et un peu plus tard, elle avait marché près de nous pendant quelques minutes sur la terrasse devant le château, sans quitter ma nièce des yeux. Une dame masquée, portant un costume à la fois riche et sobre, dont l’allure majestueuse révélait une personne de haut rang, lui servait de chaperon. Si la jeune fille avait eu le visage découvert, j’aurais pu savoir de façon plus sûre si elle observait vraiment ma pauvre enfant : aujourd’hui, j’en ai la certitude absolue.

« Nous nous trouvions dans un des salons. Ma nièce, qui venait de danser, se reposait dans un fauteuil près de la porte. Quant à moi, j’étais debout tout près d’elle. Les deux femmes dont je viens de parler s’approchèrent, et la plus jeune s’assit dans un fauteuil à côté de ma pupille. Sa compagne resta debout à côté de moi et lui parla pendant quelque temps à voix basse.

« Ensuite, profitant du privilège de son masque, elle se tourna vers moi, m’appela par mon nom, puis, sur le ton d’une amie de longue date, entama une conversation qui piqua ma curiosité au plus haut point. Elle mentionna plusieurs réceptions où elle m’avait rencontré – à la Cour ou chez des personnes de qualité. Elle fit même allusion à de petits incidents auxquels j’avais cessé de penser depuis longtemps mais qui, je m’en aperçus, étaient simplement restés en suspension dans ma mémoire, car ils reprirent vie dès qu’elle les eut évoqués.

« Mon désir de savoir qui elle était devenait plus vif à mesure que le temps passait. Elle esquivait avec beaucoup d’adresse et d’amabilité toutes mes tentatives d’identification. Il me semblait presque inexplicable qu’elle connût tant d’épisodes de mon existence. Et elle paraissait prendre un plaisir bien naturel à déjouer ma curiosité, à me voir patauger d’une conjecture à une autre, dans mon avide perplexité.

« Pendant ce temps, la jeune fille (que sa mère appela une ou deux fois par le nom bizarre de Millarca en lui adressant la parole) avait lié conversation avec ma nièce en déployant autant de grâce et d’aisance que mon interlocutrice.

« Elle se présenta en disant que sa mère était une de mes vieilles connaissances. Elle lui parla de l’agréable audace que permettait le port du masque. Elle lui tint des propos aimables, admira son costume, et lui fit, en termes choisis, des compliments discrets sur sa beauté. Elle l’amusa beaucoup en se moquant des danseurs qui emplissaient la salle de bal, et rit gaiement avec elle. Elle se montra pleine d’esprit et d’animation, si bien que toutes deux ne tardèrent pas à être en très bons termes. Finalement, elle ôta son masque, découvrant ainsi un visage d’une extraordinaire beauté. Il nous était complètement inconnu, mais ses traits adorables avaient un tel pouvoir de séduction que nul ne pouvait rester indifférent à leur charme. Ma pauvre nièce y succomba sur-le-champ. Je n’ai jamais vu personne plus subjugué par quelqu’un d’autre au premier coup d’œil, si ce n’est, en vérité, l’inconnue elle-même, qui semblait éprise d’une folle passion pour ma chère enfant.

« Pendant ce temps, profitant de la licence que permet un bal masqué, j’accablais sa mère de questions.

« – Vous m’avez intrigué au plus haut point, dis-je en riant. Cela ne vous suffit-il pas ? Ne voulez-vous pas consentir à vous mettre à égalité avec moi en me faisant la faveur d’ôter votre masque ?

« – Nulle requête ne saurait être plus déraisonnable ! répondit-elle. Comment pouvez-vous demander à une femme de renoncer à un avantage ? De plus, comment savez-vous que vous me reconnaîtriez ? Les années nous changent beaucoup.

« – Ainsi que vous pouvez le voir, dis-je en m’inclinant avec un petit rire mélancolique.

« – C’est ce que les philosophes nous apprennent, poursuivit-elle. Et qui vous dit que la vue de mon visage vous serait de quelque secours ?

« – J’en accepte le risque sans la moindre appréhension. Il est inutile d’essayer de vous faire passer pour une vieille femme : votre tournure vous trahit.

« – Il n’en reste pas moins que plusieurs années ont passé depuis que je vous ai vu, ou, plutôt, depuis que vous m’avez vue (car c’est sur ce plan que je me place). Millarca que voici est ma fille. Je ne saurais donc être jeune, même aux yeux des gens auxquels le temps a appris l’indulgence ; et il pourrait fort bien me déplaire d’être comparée à l’image que vous gardez de moi. Vous n’avez pas de masque à ôter : vous ne pouvez donc rien m’offrir en échange.

« – C’est par pitié pour moi que je vous prie de l’enlever.

« – Et c’est par pitié pour moi que je vous prie de me permettre de le garder.

« – Dans ce cas, vous consentirez, je l’espère, à me dire si vous êtes française ou allemande ; car vous parlez le français et l’allemand à la perfection.

« – Ma foi, général, je garderai le silence à ce sujet : vous avez l’intention de me prendre par surprise, et vous cherchez présentement votre point d’attaque.

« – À tout le moins, vous ne songerez pas à nier que, puisque vous m’avez fait l’honneur de vous entretenir avec moi, je devrais savoir comment m’adresser à vous. Dois-je dire : Madame la Comtesse ?

« Elle se mit à rire, et je suis certain qu’elle se serait dérobée une fois de plus si elle n’en avait pas été empêchée par un incident… (Mais puis-je appeler « incident » la moindre circonstance d’une entrevue qui, je le crois maintenant, avait été préparée dans ses moindres détails ?)

« Quoi qu’il en soit, à peine avait-elle commencé à me répondre qu’elle fut interrompue par l’arrivée d’un homme vêtu de noir, particulièrement élégant et distingué, dont la seule imperfection était, à mes yeux, une pâleur vraiment cadavérique. Il ne portait pas de travesti, mais un simple habit de soirée. Sans le moindre sourire, il s’inclina très bas devant ma compagne et lui parla en ces termes :

 

 

 

« – Madame la Comtesse me permettra-t-elle de lui dire quelques mots susceptibles de l’intéresser ?

« La dame se tourna vivement vers lui, et posa un doigt sur ses lèvres pour lui enjoindre le silence. Puis, elle me dit d’un ton enjoué :

« – Soyez assez gentil pour me garder ma place, général ; je vais revenir dans quelques instants.

« Sur ces mots, elle s’en alla à l’écart avec l’homme en noir, et tous deux s’entretinrent très sérieusement pendant quelques minutes. Ensuite, ils s’éloignèrent à pas lents dans la foule, et je les perdis de vue.

« Je commençai à me torturer l’esprit pour tenter de découvrir l’identité de la dame qui se souvenait si aimablement de moi. J’envisageai même de prendre part à la conversation entre sa fille et ma nièce, pour essayer de préparer une surprise à la Comtesse en étant capable de lui dire à son retour son nom, son titre, le nom de son château et la liste de ses biens. Mais, à ce moment, elle revint en compagnie de l’homme en noir.

« Je préviendrai Madame la Comtesse quand sa voiture sera à la porte, lui dit-il.

« Puis il s’inclina devant elle et se retira.

Chapitre 12 UNE REQUÊTE

« – Ainsi, dis-je en m’inclinant très bas, nous allons perdre Madame la Comtesse ; mais j’espère que ce sera simplement pour quelques heures.

« – Peut-être pour quelques heures, peut-être pour quelques semaines. Il est bien fâcheux que cet homme soit venu me parler juste en ce moment. Savez-vous enfin qui je suis ?

« Je lui assurai que non.

« – Vous le saurez, n’en doutez point, poursuivit-elle, mais pas aujourd’hui. Nous sommes des amis plus intimes et de plus longue date que vous ne semblez le soupçonner. Je ne puis encore vous révéler mon identité. Mais, d’ici trois semaines, je passerai par votre beau château au sujet duquel je me suis renseignée auprès de diverses personnes. Je me permettrai de rester une heure ou deux, en votre compagnie, afin de renouer les liens d’une amitié à laquelle je ne puis songer sans que mille souvenirs agréables me reviennent en mémoire. Pour l’instant, une nouvelle imprévue m’a frappée comme la foudre. Je dois partir sur-le-champ et faire un voyage de cent milles environ, par une route détournée, en me hâtant le plus possible. Je suis en proie à de multiples perplexités. Seule la réserve dont j’ai fait preuve à votre égard au sujet de mon nom pourrait me dissuader de vous adresser une étrange requête. Ma pauvre enfant n’est pas en possession de toutes ses forces : son cheval s’est abattu sous elle au cours d’une partie de chasse ; elle souffre encore des suites du choc nerveux qu’elle a subi, et notre médecin a déclaré formellement qu’elle devait à tout prix éviter la moindre fatigue pendant quelque temps. En conséquence, nous sommes venues ici à loisir, par petites étapes : à peine six lieues par jour. À présent, il me faut voyager jour et nuit pour accomplir une mission d’où peut résulter la vie ou la mort, mission dont je serai à même de vous expliquer l’importance et le danger lorsque nous nous retrouverons, comme je l’espère, dans quelques semaines, car, alors, plus rien ne me contraindra à dissimuler.

« Elle poursuivit son discours en formulant sa requête sur un tel ton qu’elle semblait accorder et non point solliciter une faveur : c’est, du moins, l’impression que me donna son comportement, mais elle semblait ne pas s’en rendre compte le moins du monde Quant aux termes qu’elle employa, rien ne saurait être plus suppliant. Elle me pria tout simplement de vouloir bien me charger de sa fille durant son absence.

« Tout bien considéré, c’était là une demande très étrange, pour ne pas dire très audacieuse. Mais la comtesse me désarma en m’exposant elle-même les arguments divers qu’on pouvait avancer pour la déclarer injustifiée, et en s’en remettant entièrement à ma générosité. Au même instant, par une fatalité qui semble avoir déterminé d’avance tous les épisodes de cette aventure, ma pauvre enfant s’approcha de moi et me supplia à voix basse d’inviter Millarca à nous rendre visite. Elle venait de sonder les intentions de sa nouvelle amie qui serait ravie d’accepter si sa mère le lui permettait.

« En d’autres circonstances, je lui aurais demandé d’attendre que nous sachions au moins à qui nous avions affaire. Mais je n’eus pas le temps de réfléchir. La mère et la fille m’assaillirent à la fois, et je dois avouer que je me laissai influencer par le beau visage de Millarca, empreint de tant de séduction, ainsi que par cette élégance et ce feu qui sont l’apanage des personnes de qualité. Je finis donc par rendre les armes, et acceptai, beaucoup trop à la légère, de prendre soin de la jeune fille.

« Celle-ci écouta avec la plus grande attention les dernières recommandations de sa mère qui lui expliqua, sans fournir le moindre détail, qu’elle venait d’être mandée de façon urgente, et lui exposa les dispositions prises par elle pour la remettre entre mes mains. Elle ajouta que j’étais un de ses amis les plus anciens et les plus précieux.

« Naturellement, je prononçai les paroles qui semblaient convenir à la circonstance, et me trouvai, réflexion faite, dans une situation assez peu à mon goût.

« L’homme en noir apparut de nouveau, et, d’un air très cérémonieux, s’offrit à conduire l’inconnue hors de la pièce. Il semblait avoir adopté à dessein un comportement de nature à me convaincre que la comtesse était un personnage beaucoup plus important que son titre modeste n’aurait pu me le laisser croire.

« Avant de me quitter, elle me pria instamment de ne faire, jusqu’à son retour, aucune tentative pour apprendre autre chose que ce que j’avais déjà pu deviner à son sujet. Notre hôte, dont elle était l’invitée, connaissait ses raisons.

« – Mais, poursuivit-elle, ni moi ni ma fille ne saurions demeurer plus d’un jour dans ce château sans courir un grave danger. Il y a une heure environ, j’ai commis l’imprudence d’ôter mon masque et je me suis imaginé que vous m’aviez vue. C’est pourquoi j’ai décidé de chercher une occasion de vous parler. Eussé-je découvert que vous m’aviez bel et bien vue, je m’en serais remise à votre sens de l’honneur pour me garder le secret pendant quelques semaines. Les choses étant ce qu’elles sont, je m’estime très satisfaite ; mais si vous devinez à présent qui je suis (ou si vous deviez le deviner plus tard), je m’en remets, une fois encore, à votre sens de l’honneur pour n’en rien dire jusqu’à mon retour. Ma fille, de son côté, observera le même silence ; et je sais, fort bien que vous lui rappellerez de temps à autre la nécessité de se taire, de crainte qu’elle ne commette une indiscrétion par simple étourderie.

« Elle murmura quelques mots à l’oreille de sa fille, lui donna deux baisers rapides, s’éloigna en compagnie de l’homme vêtu de noir, et se perdit au milieu de la foule.

« – Dans la pièce voisine, dit Millarca, il y a une fenêtre qui donne sur la porte d’entrée. Je voudrais bien voir maman une dernière fois, et lui envoyer un baiser de ma main.

« Naturellement, nous accédâmes à son désir, et l’accompagnâmes jusqu’à la fenêtre. Nous vîmes alors une belle voiture à l’ancienne mode, entourée d’une troupe de courriers et de laquais. Nous vîmes aussi l’homme en noir poser sur les épaules de la comtesse un épais manteau de velours dont il rabattit le capuchon pour cacher le visage de sa maîtresse. Elle le remercia d’un signe de tête et lui effleura la main du bout des doigts. Il s’inclina très bas à plusieurs reprises pendant que la portière se refermait et que la voiture s’ébranlait.

« – Elle est partie, dit Millarca en soupirant.

« – Elle est partie, répétai-je à mon adresse en songeant à la folie de mon acte pour la première fois (car je n’en avais pas encore eu le loisir au cours des moments précipités qui avaient suivi mon consentement).

« – Elle n’a pas levé les yeux, reprit la jeune fille d’un ton plaintif.

« – Peut-être que Madame la Comtesse avait ôté son masque et se souciait de ne pas montrer son visage, lui répondis-je. De plus elle, elle ne pouvait pas savoir que vous étiez à la fenêtre.

« Elle me regarda bien en face en soupirant. Elle me parut si belle que je m’attendris. Je regrettai de m’être repenti, l’espace d’un moment, de lui avoir offert l’hospitalité, et je résolus de réparer à l’avenir la mauvaise humeur inavouée avec laquelle j’avais accepté de la recevoir sous mon toit.

« Après avoir remis son masque, la jeune fille joignit ses instances à celles de ma nièce pour me persuader de regagner les jardins où le concert devait bientôt recommencer. J’accédai à cette requête, et nous allâmes nous promener sur la terrasse devant le château. Nous fûmes vite en termes très intimes avec Millarca qui nous divertit beaucoup par ses descriptions animés des nobles personnages que nous voyions autour de nous, et par des anecdotes piquantes à leur sujet. J’éprouvais une sympathie croissante à son égard. Ses commérages dénués de toute méchanceté étaient fort distrayants pour moi qui avais perdu contact avec le grand monde depuis si longtemps. Je songeai qu’elle allait mettre beaucoup de vie dans nos soirées à la maison, souvent bien solitaires.

« Le bal ne prit fin qu’au moment où le soleil atteignait presque l’horizon. Ce fut le bon plaisir du Grand Duc de danser jusqu’à cette heure-là, de sorte que ses loyaux sujets ne purent se retirer, ou même songer à gagner leur lit.

« Nous venions de traverser un salon bondé de monde lorsque ma pupille me demanda ce qu’était devenue Millarca. J’avais cru qu’elle se trouvait à côté de ma chère enfant, et celle-ci s’était imaginée qu’elle se trouvait à côté de moi. En fait, nous l’avions perdue.

« Tous mes efforts pour la retrouver restèrent vains. Je craignis que, dans son trouble à se voir séparée de ses nouveaux amis, elle n’eût pris d’autres personnes pour nous et ne se fût égarée en essayant de les suivre dans l’immense parc.

« Alors, je me rendis pleinement compte de la folie que j’avais commise en acceptant la garde d’une jeune fille dont je ne connaissais même pas le nom ; car, enchaîné par des promesses qui m’avaient été imposées pour des motifs entièrement ignorés de moi, je ne pouvais même pas préciser l’objet de mes demandes de renseignement en disant que la disparue était la fille de la comtesse qui venait de partir quelques heures auparavant.

« Le matin se leva. Je n’abandonnai mes recherches qu’au grand jour. Et il me fallut attendre jusqu’au lendemain pour avoir des nouvelles de Millarca.

« Vers deux heures de l’après-midi, un domestique vint frapper à la porte de la chambre de ma nièce. Il apprit à celle-ci qu’une jeune fille, en proie, semblait-il, à une grande détresse, l’avait prié instamment de lui indiquer où elle pourrait trouver le général Baron Spielsdorf et sa fille, aux bons soins desquels sa mère l’avait confiée.

« Il n’était pas douteux (malgré l’inexactitude de ce titre de « baron » auquel je n’ai pas droit), que notre jeune amie avait reparu : et, en effet, c’était bien elle. Plût au Ciel que nous l’eussions perdue à jamais !

« Elle expliqua à ma nièce qu’elle n’avait pas réussi à nous rejoindre plus tôt pour la raison suivante : très tard dans la nuit, désespérant de nous retrouver, elle était entrée dans la chambre de l’intendante, et avait sombré aussitôt dans un sommeil profond qui, malgré sa longue durée, avait à peine suffi à lui rendre ses forces après les fatigues du bal.

« Ce jour-là, Millarca rentra avec nous à la maison. Tout compte fait, j’étais trop heureux d’avoir procuré à ma nièce une si charmante compagne.

Chapitre 13 LE BÛCHERON

 

 

 

« Mais je ne tardai pas à constater certaines choses fort déplaisantes. En premier lieu, Millarca, se plaignant d’une extrême langueur (résultat de sa récente maladie), ne sortait jamais de sa chambre qu’assez tard dans l’après-midi. Ensuite, nous fîmes par hasard une troublante découverte : quoiqu’elle fermât toujours sa porte à double tour de l’intérieur et ne touchât plus à la clé jusqu’au moment où elle ouvrait à la femme de chambre préposée à sa toilette, elle était souvent absente très tôt le matin, et, parfois, plus tard dans la journée, des heures où elle désirait qu’on la crût couchée dans son lit. À plusieurs reprises, on la vit depuis les fenêtres du château, dans la clarté grisâtre de l’aube, marcher parmi les arbres en direction de l’est, comme une personne en état de transe. Je crus alors qu’elle était somnambule, mais cette hypothèse ne résolvait pas le problème. Comment Millarca pouvait-elle quitter sa chambre en laissant la porte fermée à clé de l’intérieur ? Comment pouvait-elle sortir de la maison sans ouvrir ni porte ni fenêtre ?

« À ma perplexité s’ajouta bientôt une angoisse beaucoup plus vive.

« Ma pauvre enfant commença à perdre sa bonne mine et sa santé de façon si mystérieuse et si horrible que je ressentis une véritable épouvante.

« Elle fut d’abord hantée par des rêves affreux, puis par un spectre qui avait tantôt l’apparence de Millarca, tantôt celle d’une bête aux formes indistinctes rôdant autour de son lit. Puis vinrent des sensations étranges. L’une d’elles, point désagréable mais très particulière, ressemblait au flux d’un courant glacé contre sa poitrine. Par la suite, il lui sembla que deux longues aiguilles la transperçaient un peu au-dessous de la gorge, en lui causant une violente douleur. Quelques nuits plus tard, elle eut l’impression d’un étranglement progressif qui finissait par lui faire perdre conscience.

J’avais pu distinguer nettement les dernières phrases que le général venait de prononcer, car, à ce moment-là, nous roulions sur l’herbe rase qui a envahi les deux côtés de la route, aux abords du village sans toit d’où nulle fumée ne s’est élevée depuis un demi-siècle.

Vous pouvez imaginer combien je fus stupéfaite d’entendre le vieux soldat d’écrire exactement les symptômes de mon mal en relatant ceux de la pauvre fille qui, si elle avait survécu, aurait été, à ce moment même, en visite au château de mon père. Vous pouvez imaginer aussi combien je fus stupéfaite de l’entendre raconter en détail des habitudes et un comportement mystérieux qui étaient ceux-là même de notre belle invitée, Carmilla !

Une clairière s’ouvrit dans la forêt. Nous nous trouvâmes soudain au pied des pignons et des cheminées du village en ruine, que dominaient, au sommet d’une légère éminence, les tours et les créneaux du château démantelé, entouré d’un bouquet d’arbres gigantesques.

Je descendis de la voiture, plongée dans un rêve d’épouvante. Puis, sans mot dire, car chacun de nous avait ample matière à réflexion, nous gravîmes la pente et nous trouvâmes bientôt en train d’errer parmi les vastes salles, les escaliers et les sombres corridors du château.

– Voici donc l’antique résidence des Karnstein ! dit enfin le général tandis que, par une grande fenêtre, il contemplait le village et la vaste étendue de la forêt. C’est ici que cette effroyable famille a rédigé ses chroniques sanglantes. Il est vraiment pénible que ces monstres continuent, après leur mort, à tourmenter la race humaine par leurs abominables appétits. Leur chapelle se trouve là-bas.

Il montrait du doigt les murs gris d’une construction gothique bâtie à mi-pente, partiellement dissimulée dans le feuillage.

– Et j’entends la hache d’un bûcheron en train de travailler au milieu des arbres qui l’entourent, poursuivit-il. Peut-être pourra-t-il me donner le renseignement que je cherche, et m’indiquer la tombe de Mircalla, Comtesse de Karnstein. Ces paysans conservent les traditions locales des grandes familles dont les gens riches et titrés oublient l’histoire dès qu’elles sont éteintes.

– Nous avons au château, un portrait de la Comtesse Mircalla, dit mon père. Aimeriez-vous le voir ?

– J’ai tout le temps, mon cher ami, car je crois avoir vu l’original. Et mon désir d’explorer la chapelle vers laquelle nous nous dirigeons présentement a été l’un des motifs qui m’ont amené à vous rendre visite plus tôt que je n’en avais eu d’abord l’intention.

– Comment, vous dites que vous avez vu la Comtesse Mircalla ! s’exclama mon père. Mais, voyons, il y a plus d’un siècle qu’elle est morte !

– Pas si morte que vous le croyez, d’après ce que l’on m’a raconté.

– J’avoue que vous m’intriguez au plus haut point, mon cher ami !

Je vis mon père regarder une fois encore son interlocuteur avec cet air de doute que j’avais discerné dans ses yeux au début de notre voyage. Mais, si le comportement du général exprimait parfois la colère ou la haine, il ne révélait pas le moindre déséquilibre mental.

Au moment où nous franchissions la porte ogivale de l’église (car la bâtisse méritait bien ce nom par ses dimensions), le vieux soldat poursuivit en ces termes :

– Désormais, un seul but peut retenir mon intérêt pendant les quelques années qui me restent à passer en ce monde : c’est d’exercer sur cette femme la vengeance dont un bras humain est encore capable, grâce à Dieu !

– Quel genre de vengeance vous proposez-vous d’accomplir ? demanda mon père d’un ton surpris.

– Je me propose de décapiter ce monstre ! s’exclama le général.

Tandis qu’il disait ces mots, ses joues s’empourprèrent violemment. Il frappa du pied avec force, éveillant ainsi les lugubres échos de la chapelle en ruine, et leva en même temps sa main crispée qu’il agita férocement dans l’air comme si elle eût étreint une hache.

– Quoi s’écria mon père, plus stupéfait que jamais.

– Vous m’avez entendu : je veux lui couper…

– Lui couper la tête ?

– Oui, parfaitement. Avec une hache ou une bêche, ou tout autre instrument capable de trancher cette gorge scélérate !

Le général tremblait de fureur. Ayant pressé le pas de façon à nous précéder, il poursuivit :

– Je vais tout vous dire, mon ami. Cette poutre servira de siège à votre fille qui doit être lasse. Quand elle sera assise, j’achèverai mon affreuse histoire en quelques phrases.

Le bloc de bois équarri placé sur les dalles envahies par les herbes folles formait un banc sur lequel je fus très contente de m’installer. Pendant ce temps, le général héla le bûcheron qui était en train de couper les branches sur les vieux murs de la chapelle.

Quelques instants plus tard, le vigoureux vieillard se tenait devant nous, sa hache à la main.

Il ne put nous fournir aucun renseignement sur les tombes des Karnstein. Mais il nous dit qu’un vieux forestier, logé présentement dans la maison du prêtre, à deux milles de distance, serait à même de nous indiquer leur emplacement exact. Il s’offrit à aller le chercher moyennant quelque argent, et à nous le ramener en moins d’une heure si nous consentions à lui prêter un de nos chevaux.

– Y a-t-il longtemps que vous travaillez dans cette forêt ? lui demanda mon père.

– J’abats des arbres ici depuis ma plus tendre jeunesse, répondit-il dans son patois. J’ai succédé à mon père qui, lui-même, avait succédé à d’innombrables générations de bûcherons. Je pourrais vous montrer, dans ce village en ruine, la maison où tous mes ancêtres ont vécu.

– Pourquoi ce village a-t-il été abandonné ? demanda le général.

– Parce qu’il était hanté par des revenants, monsieur. Plusieurs ont été suivis jusque dans leurs tombes, reconnus coupables de vampirisme, et exterminés selon la coutume établie : c’est-à-dire qu’on les a décapités, transpercés d’un pieu, et brûlés. Mais ils avaient eu le temps de tuer un grand nombre de villageois.

« D’ailleurs, après que l’on eut pris toutes ces mesures légales, que l’on eut ouvert plusieurs tombes et privé plusieurs vampires de leur vie empruntée, le village ne fut pas délivré pour autant. Mais, un jour, un gentilhomme de Moravie, de passage à Karnstein, apprit l’état des choses, et, étant expert en la matière, comme le sont beaucoup de ses compatriotes, offrit de débarrasser les villageois de leur bourreau. Voici comment il procéda. Un soir de pleine lune, il monta, peu après le coucher du soleil, en haut du clocher de cette chapelle, d’où il pouvait observer le cimetière au-dessous de lui. Il resta à son poste de guet jusqu’au moment où il vit le vampire sortir de sa tombe, poser à terre le linceul dans lequel on l’avait enseveli, et se diriger vers le village pour en tourmenter les habitants.

« Le gentilhomme descendit alors du clocher, s’empara du suaire et regagna son observatoire. Quand le vampire revint et ne retrouva pas son linceul, il se mit à invectiver furieusement le Morave qu’il avait aperçu au faîte du clocher, et qui, en réponse, lui fit signe de venir chercher son bien. Là-dessus, le vampire, ayant accepté cette invitation, commença à grimper ; mais, dès qu’il fut arrivé aux créneaux, le gentilhomme lui fendit la tête d’un coup d’épée, puis le précipita dans le cimetière. Après quoi, ayant descendu l’escalier tournant, il alla retrouver sa victime et la décapita. Le lendemain, il remit les restes du vampire aux villageois qui enfoncèrent un pieu dans le cœur du monstre, puis brûlèrent la tête et le corps, selon les rites consacrés.

« Le gentilhomme fut autorisé par celui qui était, à cette époque, le chef de la famille Karnstein, à faire disparaître la tombe de la Comtesse Mircalla, dont on oublia très vite l’emplacement.

– Vous ne pourriez vraiment pas me montrer où elle se trouvait ? demanda vivement le général.

 

 

 

Le bûcheron sourit et fit un signe de tête négatif.

– Nul ne saurait vous le dire aujourd’hui, répondit-il. De plus, on raconte que son corps a été enlevé ; mais personne n’est sûr de cela non plus.

Sur ces mots, étant pressé par le temps, il posa sa hache et s’en alla, tandis que le général achevait son étrange récit.

Chapitre 14 LA RENCONTRE

« L’état de ma pauvre nièce empirait rapidement. Le médecin qui la soignait n’avait pu agir le moins du monde sur sa maladie (car, à cette époque, je la croyais simplement malade). Voyant mon inquiétude, il me suggéra d’appeler un de ses confrères en consultation. J’envoyai un message à un praticien de Gratz, beaucoup plus compétent que le mien. Plusieurs jours s’écoulèrent avant son arrivée. C’était non seulement un savant, mais encore un homme pieux et bon. Après avoir examiné la patiente, les deux médecins se retirèrent dans ma bibliothèque pour conférer. De la pièce voisine où j’attendais qu’il leur plût de me faire venir, j’entendis bientôt des éclats de voix que je jugeai trop violents pour une simple discussion philosophique. Je frappai à la porte et entrai. Le vieux médecin de Gratz défendait sa théorie avec vigueur ; son rival la combattait en la tournant ouvertement en ridicule, et riait sans aucune retenue. Cette hilarité déplacée et l’altercation entre les deux hommes prirent fin dès que je pénétrai dans la pièce.

« – Monsieur, me dit mon praticien habituel, mon savant confrère semble croire que vous avez besoin d’un sorcier et non d’un médecin.

« – Veuillez m’excusez, déclara l’autre d’un air mécontent, mais j’exposerai à ma façon mon interprétation personnelle de cette affaire une autre fois. Je regrette profondément, général, que ma science et mon habileté professionnelle ne puissent vous être d’aucun secours. Néanmoins, avant de partir, je vais avoir l’honneur de vous faire une suggestion.

« Il parut s’absorber quelques instants dans ses pensées, s’assit à une table, et se mit à écrire. Terriblement déçu, je me retirai après l’avoir salué. Au moment où je me retournais pour gagner la porte, mon médecin me montra du doigt son confrère, puis, haussant les épaules, se toucha le front d’un geste significatif.

« Cette consultation me laissait donc exactement au point où je me trouvais déjà. Presque fou de chagrin, j’allai me promener dans le parc, où le médecin de Gratz vint me retrouver un quart heure plus tard. Il me pria de l’excuser de m’avoir suivi, et ajouta que, en toute conscience, il ne pouvait quitter le château sans m’avoir dit quelques mots de plus. Il m’affirma qu’il était absolument sûr de son diagnostic : aucune maladie naturelle ne s’accompagnait de symptômes pareils, et la mort était proche. Il restait pourtant un ou deux jours de vie. Si l’on parvenait à empêcher immédiatement la crise fatale, ma pupille pourrait peut-être retrouver ses forces au prix des plus grands soins. Mais, à présent, on était à l’extrême limite de l’irrévocable. Une nouvelle attaque suffirait à éteindre la dernière étincelle de vitalité qui pouvait mourir d’un instant à l’autre.

« – Et de quelle nature est l’attaque dont vous parlez ? lui demandai-je d’un ton suppliant.

« – J’ai tout relaté en détail dans cette lettre. Je la remets entre vos mains à la condition expresse que vous mandiez le prêtre le plus proche, et que vous la lisiez seulement en sa présence : sans cela, vous la dédaigneriez, alors qu’il s’agit de vie ou de mort. Mais, si vous ne pouvez pas joindre un ecclésiastique quelconque, alors, lisez la lettre tout seul.

« Avant de prendre congé, il me demanda si j’aimerais voir un homme étrangement versé en une matière qui m’intéresserait sans doute à l’extrême quand j’aurais lu sa lettre, et il me pressa vivement de l’inviter à me rendre visite. Là-dessus, il se retira.

« Le prêtre n’étant pas à son domicile, je pris connaissance de la lettre sans témoin. En d’autres temps ou dans d’autres circonstances, je l’aurais peut-être trouvée grotesque. Mais à quelle charlatanerie n’aurait-on pas recours lorsque la vie d’un être aimé est en jeu, et que tous les moyens habituels ont échoué ?

« Vous allez sans doute me dire que rien ne saurait être plus absurde que la lettre du savant médecin. Elle semblait assez monstrueuse pour justifier l’internement de son auteur dans un asile d’aliéné. Il affirmait que la patiente recevait les visites d’un vampire ! Les piqûres qu’elle disait avoir ressenties à la naissance de la gorge étaient causées par les deux longues dents, minces et aiguës, qui constituent une des particularités bien connues de ces monstres. Quant à la petite meurtrissure visible au même endroit, il ne pouvait y avoir le moindre doute à son sujet : tous les experts s’accordaient pour reconnaître qu’elle était produite par les lèvres du démon. En outre, les divers symptômes décrits par la malade correspondaient exactement à ceux qui avaient été mentionnés dans des cas similaires.

« Comme je ne croyais absolument pas à l’existence des vampires, cette théorie de l’excellent médecin me parut fournir encore un exemple de savoir et d’intelligence bizarrement alliés avec une superstition ridicule. Mais, dans mon désespoir, je résolus d’agir selon les instructions de la lettre plutôt que de ne rien tenter.

« La nuit venue, je me dissimulai dans le cabinet de toilette obscur attenant à la chambre de la pauvre malade, où brûlait une bougie, et j’attendis que ma nièce fût plongée dans un profond sommeil. Conformément aux recommandations du médecin, mon épée se trouvait sur une table à portée de ma main. Debout derrière la porte dont l’entrebâillement me permettrait d’observer la chambre, je fis le guet jusqu’à une heure du matin environ. Alors, je vis une forme noire aux contours mal définis gravir le pied du lit et s’étendre rapidement jusqu’à la gorge de ma pauvre fille, où elle s’enfla rapidement en un instant pour devenir une grosse masse palpitante.

« Je restai pétrifié sur place pendant quelques secondes. Ensuite je me ruai dans la chambre, l’épée à la main. Le monstre noir se contracta soudain vers le pied du lit, puis glissa à terre ; et voilà que se dressa devant moi, à un mètre du lit, fixant sur mon visage un regard empreint de terreur et de férocité, Millarca elle-même ! En proie à des pensées incohérentes, je la frappai aussitôt de mon épée ; mais je la vis presque au même instant debout près de la porte, sans une égratignure. Horrifié, je me ruai sur elle et la frappai à nouveau : elle avait disparu, et mon arme se brisa contre le panneau de bois.

« Je ne puis vous raconter en détail la fin de cette épouvantable nuit. Le spectre Millarca avait disparu. Mais sa victime déclinait rapidement, et elle mourut avant l’aube.

Le général se tut, en proie à une agitation violente. Nous respectâmes son silence. Mon père s’éloigna à peu de distance et se mit à lire les inscriptions gravées sur les pierres tombales ; puis il franchit l’entrée d’une chapelle latérale, afin de poursuivre ses recherches. Le vieux soldat s’appuya contre le mur, s’essuya les yeux et poussa un profond soupir. J’entendis avec soulagement les voix de Carmilla et de Mme Perrodon qui s’approchaient de nous. Ensuite, elles s’éteignirent.

Au milieu de cette solitude, alors que je venais d’entendre une histoire si étrange qui avait trait aux nobles morts dont les monuments couverts de lierre tombaient en poussière autour de nous, et qui, dans ses moindres détails, présentait une affreuse ressemblance avec ma propre aventure, dans ce lieu hanté, assombri par les masses de feuillage érigeant de toutes parts leur masse touffue au-dessus des murs silencieux, – une profonde horreur s’empara de moi, et mon cœur se serra à la pensée que mes deux amies n’allaient pas entrer tout de suite dans la chapelle pour en troubler le calme lugubre et inquiétant.

Le général, les yeux fixés sur le sol, s’appuyait d’une main sur un monument brisé.

Alors, sous une voûte surmontée d’un de ces démons grotesques auxquels se plaisait tant l’effroyable imagination des sculpteurs du Moyen Âge, je vis paraître avec joie le beau visage et la gracieuse silhouette de Carmilla qui pénétra dans la nef noyée d’ombre.

Après avoir répondu par un signe de tête au sourire particulièrement séduisant qu’elle m’adressa, je m’apprêtais à me lever pour lui parler lorsque le général saisit soudain la hache du bûcheron et se précipita en avant. À sa vue, les traits de mon amie subirent une altération brutale et prirent une expression horrible, tandis qu’elle faisait un pas en arrière, dans l’attitude d’un animal apeuré. Avant que j’eusse pu pousser un cri, le vieux soldat abattit son arme de toutes ses forces ; mais elle esquiva le coup, et saisit dans sa main minuscule le poignet de son agresseur. L’espace d’un moment, il lutta pour se libérer ; mais enfin, ses doigts s’ouvrirent, la hache tomba sur le sol, et Carmilla disparut.

Le général revint à pas chancelants s’appuyer contre le mur. Ses cheveux gris se hérissaient sur sa tête ; son visage luisait de sueur comme s’il eût été à l’agonie.

Cette scène effroyable avait duré quelques secondes à peine. La seule chose dont je me souvienne ensuite est d’avoir vu devant moi Mme Perrodon en train de répéter avec impatience :

– Où est Mlle Carmilla ?

Au bout d’un certain temps, je pus enfin lui répondre, en lui montrant la porte par laquelle elle-même venait d’entrer :

– Je ne saurais vous le dire… Elle est partie par là, il y a une minute…

– Mais je suis restée dans ce passage depuis son entrée dans la chapelle, et je ne l’ai pas vue ressortir !

Elle se mit à crier : « Carmilla ! » à toutes les portes et à toutes les fenêtres, mais sans obtenir de réponse.

– Ainsi, elle se faisait appeler Carmilla ? me demanda le général, toujours en proie à une violente émotion.

– Oui, répondis-je.

– Bien sûr, reprit-il. Carmilla n’est autre que Millarca. La même qui se nommait jadis Mircalla, Comtesse de Karnstein. Quittez ce lieu maudit, ma pauvre enfant, aussi vite que vous le pourrez. Gagnez la maison du prêtre, et restez-y jusqu’à notre retour. Partez à l’instant, et puissiez-vous ne plus jamais revoir Carmilla ! En tout cas, vous ne la trouverez pas ici.

Chapitre 15 ORDALIE ET EXÉCUTION

Comme le général disait ces mots, l’homme le plus étrange que j’eusse jamais vu pénétra dans la chapelle en franchissant la porte par laquelle Carmilla était entrée et sortie. Grand, maigre, voûté, il avait un visage brun et sec, creusé de rides profondes. Il était vêtu de noir et coiffé d’un chapeau à large bord de forme bizarre. Ses longs cheveux gris tombaient sur ses épaules. Il portait des lunettes d’or, et avançait à pas lents, d’une démarche curieusement traînante. Il tenait son visage tantôt levé vers le ciel, tantôt baissé vers la terre. Un sourire perpétuel sur les lèvres, il balançait ses longs bras maigres et agitait d’un air absent ses mains décharnées couvertes de vieux gants noirs beaucoup trop grands pour elles.

– L’homme qu’il me fallait ! s’exclama le général, en allant au-devant de lui d’un air charmé. Mon cher baron, je suis ravi de vous voir ; en vérité, je n’espérais pas vous rencontrer si tôt.

Il fit un signe de la main à mon père qui venait de rentrer dans la chapelle, et alla à sa rencontre en compagnie de l’extraordinaire vieillard. Les présentations une fois terminées, les trois hommes entamèrent une conversation très sérieuse. Le baron tira de sa poche un rouleau de papier qu’il étala sur la pierre usée d’un tombeau. Puis, avec un porte-mine, il se mit à tracer des lignes imaginaires sur ce papier : ce devait être un plan de la chapelle, car leurs regards s’en détournaient souvent pour se poser sur certains endroits de l’édifice. De temps à autre, le baron interrompait ce que je puis appeler sa « conférence » pour lire dans un petit carnet crasseux dont les pages jaunies étaient couvertes d’une fine écriture.

Ils gagnèrent lentement le bas-côté en face du lieu où je me trouvais. Ensuite ils entreprirent de mesurer les distances en comptant leurs pas. Enfin, ils s’arrêtèrent devant un pan de mur qu’ils se mirent à examiner avec le plus grand soin, arrachant le lierre qui le recouvrait, sondant le plâtre du bout de leur canne, grattant à certains endroits, frappant à d’autres. À la longue, ils constatèrent la présence d’une large plaque de marbre où se trouvaient deux lettres gravées en relief.

Avec l’aide du bûcheron, qui n’avait pas tardé à revenir, ils mirent à jour une inscription commémorative et un écusson : ceux du tombeau, depuis longtemps perdu, de Mircalla, Comtesse de Karnstein.

 

 

 

Le général (qui, pourtant, je le crains, n’était guère enclin à prier) leva les yeux et les mains vers le ciel pendant quelques instants en une silencieuse action de grâce.

– Demain, dit-il enfin, un magistrat de la Haute Cour sera ici, et il sera procédé à une enquête, conformément à la loi.

Puis, se tournant vers l’étrange vieillard aux lunettes d’or, il ajouta :

– Mon cher baron, comment pourrai-je vous remercier ? Comment pourrons-nous tous vous remercier ? Grâce à vous, le pays va être délivré d’un fléau qui afflige ses habitants depuis plus d’un siècle. Dieu merci, l’horrible ennemi est enfin dépisté.

Mon père entraîna alors les deux hommes à l’écart. Je compris qu’il voulait les mettre hors de portée de mon ouïe pour pouvoir leur exposer mon cas ; et je les vis me regarder fréquemment tout en poursuivant leur entretien.

Au terme de ce conciliabule, mon père vint me trouver, m’embrassa à plusieurs reprises, puis me fit sortir de la chapelle en disant :

– Il est temps de regagner le château ; mais avant de reprendre le chemin du retour, il nous faut aller trouver le bon prêtre qui habite non loin d’ici, et le convaincre de se joindre à nous.

L’ecclésiastique accéda sans discussion à la requête de mon père, et nous rentrâmes tous au logis où je fus très heureuse d’arriver, car j’étais épuisée de fatigue. Mais ma satisfaction fit place au désarroi quand j’appris qu’on n’avait pas de nouvelles de Carmilla. Personne ne s’offrit à m’expliquer l’effroyable scène qui avait eu lieu dans la chapelle en ruine et dont le souvenir était rendu plus horrible par la sinistre absence de mon amie : de toute évidence, il s’agissait d’un secret que mon père ne voulait pas me révéler pour le moment.

Cette nuit-là, on prit des dispositions extraordinaires pour mon coucher. Deux servantes et Mme Perrodon s’installèrent dans ma chambre pour y veiller jusqu’au jour, tandis que le prêtre et mon père faisaient bonne garde dans le cabinet de toilette.

Au préalable, l’ecclésiastique avait accompli certains rites solennels dont je ne compris pas le sens, tout de même je ne compris pas la raison des précautions extraordinaires prises pour assurer ma sécurité pendant mon sommeil.

Il me fallut attendre quelques jours pour que tout me fût révélé.

Dans l’intervalle, mes souffrances nocturnes disparurent en même temps que Carmilla.

Vous avez sans doute entendu parler de la terrible superstition qui règne en Moravie, en Silésie, en Serbie, en Pologne et même en Styrie : à savoir, la superstition du vampire.

Si l’on accorde quelque valeur aux témoignages humains portés avec tout le soin et la solennité voulus, au milieu d’un grand appareil judiciaire, par devant d’innombrables commissions composées de plusieurs membres bien connus pour leur intégrité et leur intelligence, qui ont rédigé des procès-verbaux plus volumineux que tous ceux ayant trait à n’importe quel autre genre d’affaire, – alors il est difficile de nier, ou même de mettre en doute, l’existence du vampirisme.

Pour ma part, je ne connais aucune théorie permettant d’expliquer ce que j’ai moi-même éprouvé, à l’exception de celle qui nous est fournie par l’antique croyance du pays.

Le lendemain de ce jour mémorable, l’enquête officielle eut lieu dans la chapelle du château de Karnstein. On ouvrit le tombeau de la Comtesse Mircalla. Le général et mon père reconnurent tous deux leur belle et perfide invitée. Bien qu’il se fût écoulé cent cinquante ans depuis son inhumation, son visage avait conservé les teintes chaudes de la vie, et ses yeux étaient grands ouverts. Aucune odeur cadavérique ne s’exhalait du cercueil. Les deux médecins présents (l’un appointé par le gouvernement, l’autre par le promoteur de l’enquête), attestèrent ce fait prodigieux que l’on pouvait percevoir une faible respiration et de légers battements du cœur. Les membres étaient parfaitement flexibles, la chair avait gardé toute son élasticité. Au fond du cercueil de plomb, le corps baignait dans sept ou huit pouces de sang. Toutes les preuves du vampirisme se trouvaient donc réunies.

En conséquence, on mit le corps debout, selon la coutume antique, et l’on enfonça un pieu aigu dans le cœur du vampire qui poussa alors un cri perçant, en tous points semblable à celui d’un être vivant prêt à rendre l’âme. Puis, on trancha la tête, et un flot de sang ruissela du cou sectionné. Après quoi, on plaça le corps et la tête sur un bûcher. Les cendres furent dispersées dans l’eau de la rivière qui les emporta au loin. Et depuis lors, le pays n’a jamais plus été infesté par les visites d’un vampire.

Mon père possède une copie du procès-verbal de la Commission Impériale, sur lequel figurent les signatures de tous ceux qui assistèrent à l’enquête et à l’exécution. Ma relation de cette affreuse scène est un simple résumé de ce document officiel.

Chapitre 16 CONCLUSION

 

 


Sans doute imaginez-vous que j’écris tout ceci de sang-froid. Or, il n’en est rien : je ne puis y songer sans ressentir une profonde émotion. Seul votre vif désir, maintes fois exprimé, a pu me décider à entreprendre une tâche qui a ébranlé mes nerfs pour plusieurs mois à venir et fait revivre cette indicible horreur qui, pendant plusieurs années après ma délivrance, a continué de hanter mes jours et mes nuits, et de me rendre la solitude affreusement insupportable.

Permettez-moi à présent d’ajouter quelques mots au sujet de l’étrange Baron Vordenburg, dont le curieux savoir nous permit de découvrir le tombeau de la Comtesse Millarca.

Il s’était établi à Gratz où il vivait d’un maigre revenu – tout ce qui lui restait des biens princiers que possédait jadis sa famille en Haute Styrie – et s’était consacré à de minutieuses recherches sur la tradition du vampirisme dont il existe tant de preuves étonnantes. Il avait à sa disposition tous les ouvrages, majeurs et mineurs, traitant ce sujet : Magia Posthuma, Phlegon de Mirabilibus, Augustinus de cura pro Mortuis, Philosophicae et Christianae Cogitationes de Vampiris, par Jean-Christophe Herenberg ; et mille autres parmi lesquels je me rappelle uniquement un petit nombre de ceux qu’il prêta à mon père. Il possédait un volumineux digeste de toutes les affaires judiciaires ou des vampires se trouvaient en cause, et il en avait extrait un système des principes qui semblent régir (soit de façon constante, soit de façon fortuite) la condition de ces monstres. À ce propos, je dois dire que la pâleur mortelle attribuée à ces revenants n’est qu’une fiction mélodramatique. Aussi bien dans la tombe que dans la société des êtres humains, ils offrent l’apparence de la vie et de la santé. Lorsqu’on les expose à la lumière du jour dans leur cercueil, ils présentent ces mêmes symptômes qui prouvèrent que la Comtesse de Karnstein était bel et bien un vampire.

Comment ils quittent leur tombe et y reviennent chaque jour pendant un certain nombre d’heures sans déplacer la terre ni laisser la moindre trace de désordre dans l’état de leur cercueil ou de leur suaire : c’est là un mystère que l’on a toujours tenu pour entièrement inexplicable. Le vampire entretient son existence amphibie grâce à un sommeil quotidien renouvelé dans sa tombe. Son horrible appétit de sang vivant lui fournit la vigueur qui lui est nécessaire à l’état de veille. Il est enclin à éprouver, à l’égard de certaines personnes, un attachement violent fort semblable à la passion amoureuse. Dans la poursuite de l’objet de son désir, il déploiera alors une ruse et une patience inépuisables, car il peut rencontrer cent obstacles susceptibles de l’empêcher d’arriver à ses fins. Jamais il ne renoncera à sa poursuite jusqu’à ce qu’il ait assouvi sa passion et bu jusqu’à la dernière goutte le sang de sa victime convoitée. Dans ces cas-là, il s’applique à faire durer son plaisir criminel avec tout le raffinement d’un gourmet, et il en rehaussera la force par une cour habile et progressive. Il semble alors aspirer à obtenir le consentement et à gagner la sympathie de sa proie, tandis que, d’ordinaire, il va droit au but, maîtrise sa victime par la violence, et souvent même l’étrangle et la draine de tout son sang en un seul festin.

Dans certaines circonstances, il semble que le vampire soit soumis à des conditions particulières. Ainsi. Mircalla, selon toute apparence, était contrainte à porter un nom qui devait reproduire le sien propre sous forme d’anagramme, sans y ajouter ni en retrancher une seule lettre. Mircalla devint donc Millarca puis Carmilla.

Le Baron Vordenburg séjourna au château pendant deux ou trois semaines après l’exécution de Carmilla. Mon père en profita pour lui relater l’histoire du gentilhomme morave et du vampire du cimetière de Karnstein. Après quoi, il lui demanda comment il avait découvert l’emplacement exact du tombeau si longtemps caché de la Comtesse de Karnstein. Les traits grotesques du baron se plissèrent en un sourire mystérieux tandis qu’il tenait son regard fixé sur son vieil étui à lunettes qu’il ne cessait de tripoter en souriant. Puis, il leva les yeux et répondit :

– Je possède de nombreux documents de toute sorte rédigés par cet homme remarquable. Le plus curieux est celui qui relate sa visite à Karnstein. Naturellement, la tradition déforme toujours un peu les faits. Sans doute avait-il droit au titre de gentilhomme morave, car il était de naissance noble et avait établi sa résidence en Moravie. Mais, en réalité, il avait vu le jour en Haute Styrie.

« Je me contenterai de dire à son sujet que, dans sa jeunesse, il avait passionnément aimé la belle Mircalla, Comtesse de Karnstein, dont la mort prématurée le plongea dans une affliction inconsolable.

« Je dois mentionner, avant de poursuivre, qu’il est dans la nature des vampires de croître et multiplier selon une loi sinistre dont l’existence ne fait aucun doute. Prenez un territoire parfaitement exempt de ce fléau. Comment le vampire y prend-il naissance et comment se multiplie-t-il ? Je vais vous l’apprendre. Un être plus ou moins corrompu met fin à ses jours : en certaines circonstances, ce suicidé devient un vampire. Ce spectre visite des vivants pendant leur sommeil : ils meurent à leur tour, et, presque invariablement, une fois dans la tombe, ils se métamorphosent en vampires. Tel fut le cas de la belle Comtesse Mircalla qui avait été hantée par l’un de ces démons. Mon ancêtre, Vordenburg, dont je porte encore le titre, ne tarda pas à découvrir ce fait, et, au cours des études auxquelles il se consacra par la suite, il en apprit bien davantage.

« Entre autres choses, il en vint à conclure que, tôt ou tard, sa Mircalla bien-aimée serait soupçonnée de vampirisme, et il fut horrifié à l’idée que ses restes seraient profanés par une exécution posthume. Il a laissé un curieux écrit où il prouve que le vampire, une fois expulsé de son existence amphibie, se trouve projeté dans une vie beaucoup plus affreuse. C’est pourquoi il résolut d’épargner ce destin à celle qui avait été son idole.

« À cet effet, il adopta le stratagème de ce voyage à Karnstein, où il feignit d’enlever la dépouille de Mircalla et se contenta de cacher l’emplacement de son tombeau. Sur la fin de sa vie, quand il contempla du haut de son grand âge les scènes qu’il allait laisser derrière lui, son acte lui apparut sous un jour tout différent, et il fut saisi d’horreur. Alors, il rédigea les notes et traça le plan qui m’ont guidé jusqu’à l’endroit exact où se trouvait le tombeau ; puis il fit un compte rendu écrit de sa supercherie. En admettant qu’il ait eu l’intention de faire autre chose, la mort l’en a empêché. Et c’est la main d’un de ses lointains descendants qui, trop tard pour beaucoup d’infortunés, a guidé les recherches jusqu’à la tanière du monstre.

Au cours de cette même conversation, le Baron Vordenburg nous dit encore, entre autres choses :

– Une des caractéristiques du vampire est la force extraordinaire de sa main. Les doigts frêles de Mircalla se sont refermés comme un étau sur le poignet du général quand il a levé la hache pour la frapper. Mais le pouvoir de cette main ne se borne pas à sa formidable étreinte : elle laisse dans le membre touché une paralysie qui disparaît très lentement, et même parfois persiste jusqu’à la mort.

Au printemps suivant, mon père m’emmena faire un voyage en Italie qui dura plus d’un an. La terreur engendrée par mon aventure garda pendant longtemps toute sa force dans mon esprit. Aujourd’hui encore, l’image de Carmilla me revient en mémoire sous des aspects divers et estompés. Parfois c’est la belle jeune fille enjouée et languide ; parfois le démon aux traits convulsés que je vis dans l’église en ruine. Et j’ai bien souvent tressailli, au cours d’une de mes rêveries, en croyant entendre le pas léger de Carmilla devant la porte du salon.

 

[1] Les rayons odiques sont une mystérieuse influence correspondant tantôt à l’âme du monde, tantôt à la quintessence élémentaire.

[2] Le Marchand de Venise Acte I scène I.

[3] Nom slave du vampire.