LA MORT À VENISE - Lecture en ligne - Partie 2

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LA MORT À VENISE
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Comme le silence grandissait autour de lui ! On ne percevait que le bruit des rames retombant en cadence et le clapotis des vagues fendues par l’avant de la barque qui se dressait bien au-dessus du niveau, noir, raide et taillé en hallebarde à son extrême pointe – et pourtant autre chose encore se faisait entendre, une voix mystérieuse… c’était le gondolier qui murmurait, parlait tout seul entre ses dents, à mots entrecoupés, entre deux coups de rame. Aschenbach leva les yeux et il eut un léger mouvement de surprise en constatant que son gondolier ramait vers le large. Il s’agissait donc de ne pas s’oublier tout à fait et de veiller à ce que l’homme exécutât les ordres reçus.

 

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– À la station de bateaux, n’est-ce pas ? dit-il en se retournant à moitié. Mais le gondolier se contenta d’interrompre son monologue et ne répondit pas.

 

– À la station de bateaux, dis-je ! répéta Aschenbach en se retournant tout à fait, les yeux levés sur la figure du gondolier qui était installé par-derrière sur un siège haut d’où sa silhouette se découpait sur un ciel éteint. Cet homme de physionomie déplaisante, brutale, était habillé d’un marin bleu sur lequel s’enroulait une large ceinture jaune, et il portait crânement planté de travers un chapeau qui n’avait plus de forme et dont la paille s’en allait par endroits. Rien en lui, ni la coupe de son visage, ni sa moustache blonde et frisottante, ni son nez retroussé n’étaient d’un Italien. Quoique d’apparence plutôt chétive, au point de paraître peu fait pour son métier, il ramait avec énergie, se mettant tout entier à chaque coup de rame. Il arrivait que l’effort tirât en arrière ses lèvres qui en se retroussant découvraient les dents blanches. Fronçant ses sourcils roux et regardant de haut son client il répliqua d’un ton décidé et presque grossier :

 

– Vous allez au Lido ?

 

– Sans doute, reprit Aschenbach. Mais je n’ai demandé la gondole que pour San Marco. Je prendrai ensuite le vaporetto.

 

– Vous ne pouvez pas, monsieur, prendre le vaporetto.

 

– Et pourquoi ?

 

– Il ne transporte pas de bagages.

 

C’était exact. Aschenbach s’en souvint. Il se tut. Mais ces manières rudes de l’homme, sa façon de le prendre de haut avec un étranger, qui était si peu dans les mœurs du pays, lui parurent insupportables.

 

– C’est mon affaire, répliqua-t-il. Et si je veux mettre mes bagages en consigne ? Vous ferez demi-tour !

 

Le silence se fit. On n’entendait plus que le clapotis de l’eau, plus clair sous la rame, mat et sourd à la proue. Puis la voix recommença, étouffée, mystérieuse : le gondolier monologuait entre ses dents.

 

Que décider ? Seul en barque avec ce gaillard étrange, sinistre et résolu, le voyageur ne savait comment se faire obéir. D’ailleurs comme il reposerait mollement s’il y renonçait ! N’avait-il pas souhaité que la traversée durât longtemps, qu’elle n’eût pas de fin ? N’était-il pas plus raisonnable et surtout plus agréable de laisser aller les choses ? Il se sentait pris de paresse et comme attaché par une influence magnétique à son siège, à ce fauteuil bas et si doucement balancé, avec ses coussins noirs, à la cadence des rames de l’impérieux gondolier assis derrière son dos. L’idée que l’homme pouvait en vouloir à sa vie lui effleura l’esprit comme dans un rêve ; mais jamais il n’arriverait à secouer sa torpeur, à se défendre. Cela le chagrinait plus encore de penser qu’il ne s’agissait peut-être que de lui soutirer de l’argent. Quelque chose comme un sentiment du devoir, une fierté ancienne et le déclenchement dans la mémoire de l’action nécessaire en pareil cas, le firent se reprendre assez pour demander :

 

– Combien prenez-vous pour aller là-bas ?

 

Le regard tourné au loin par-dessus la tête d’Aschenbach, le batelier dit :

 

– Vous paierez.

 

Une réponse à cette parole s’imposait. Aschenbach répliqua machinalement :

 

– Pas du tout. Je ne paierai pas si vous me conduisez où je ne veux pas aller.

 

– Vous allez au Lido.

 

– Mais pas avec vous.

 

– Je conduis bien.

 

« C’est vrai », pensa Aschenbach, et il se détendit. « C’est vrai, tu conduis bien. Même si tu en veux à mon porte-monnaie, et si d’un coup de rame par-derrière tu m’envoies dans l’Hadès, j’accorderai que tu m’as bien conduit. »

 

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Mais rien de semblable ne se produisit. Bientôt même Aschenbach vit son gondolier ramer de compagnie avec des musiciens ambulants, une bohème d’hommes et de femmes qui chantaient en jouant de la mandoline et de la guitare, et tenant avec insistance leur gondole côte à côte avec celle d’Aschenbach emplissaient le silence marin des notes de leur exotisme à vendre. Aschenbach jeta de la monnaie dans le chapeau qu’ils lui tendaient. Ils cessèrent leurs chants et s’en allèrent. Alors on recommença d’entendre le grommellement du gondolier qui continuait son monologue incohérent et saccadé.

 

La gondole, bercée au remous d’un petit vapeur qui partait, vint donc atterrir au petit port. Deux sergents de ville, les mains croisées derrière le dos, le visage tourné vers la lagune, allaient de long en large. Aschenbach enjambant la gondole monta sur la passerelle, soutenu par un de ces vieux qu’à Venise l’on trouve à chaque ponton, armés d’une gaffe. Comme il n’avait pas de monnaie, il se rendit à l’hôtel d’en face pour changer et régler le batelier à sa guise. Après avoir changé, il revient ; sa malle a été déposée sur le quai dans une petite voiture, mais gondole et gondolier ont disparu. « Il s’est sauvé », dit le vieux. « Il ne faut pas se fier à cet homme-là. C’est un homme qui n’a pas son permis, monsieur. Il est le seul gondolier qui n’ait pas de permis. Les autres ont téléphoné pour le signaler. Il a vu qu’on allait le cueillir. Il s’est sauvé.

 

– Monsieur a été conduit pour rien », dit le vieux en tendant son chapeau. Aschenbach y jeta des pièces de monnaie. Il donna l’ordre de transporter ses bagages à l’hôtel des Bains et suivit la charrette le long de l’allée, la blanche allée en fleurs qui entre des tavernes, des pensions, des bazars, conduit à travers l’île jusqu’à la plage.

 

Il arriva derrière le spacieux hôtel où il pénétra par la terrasse ; traversant le hall et le vestibule, il se rendit immédiatement au bureau. Comme il s’était annoncé, on lui fit un accueil empressé et entendu. Le manager, un petit homme à moustache noire et redingote à la française, le conduisit avec une politesse discrète à l’ascenseur et lui montra sa chambre au second étage. C’était une pièce agréable, meublée en cerisier clair et remplie de fleurs au parfum capiteux. Aschenbach, dès qu’il fut seul, alla à l’une des deux grandes fenêtres qui donnaient sur la mer, et en attendant que l’on pût ranger ses bagages dans la chambre, il regarda la plage, dépeuplée à cette heure de l’après-midi, et la mer sans soleil qui montait et venait régulièrement frapper le bord de ses vagues longues et plates.

 

D’être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu’en société ; en même temps qu’elles gardent plus de flou elles frappent davantage l’esprit ; les pensées en deviennent plus graves, elles tendent à se déformer et toujours se teintent de mélancolie. Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu’il ne convient, et par le silence s’approfondit, prend de la signification, devient événement, aventure, émotion. De la solitude naît l’originalité, la beauté en ce qu’elle a d’osé et d’étrange, le poème. Et de la solitude aussi, les choses à rebours, désordonnées, absurdes, coupables. C’est ainsi que les images du voyage, l’horrible vieux beau, ses radotages, ses histoires de bonne amie, et le gondolier en maraude frustré de son argent continuaient d’occuper l’esprit du voyageur. Sans sortir du normal, sans être pour la raison un problème, sans même solliciter la réflexion, ils n’en étaient pas moins de nature étrange, semblait-il à Aschenbach, que ce disparate troublait. Entre-temps il saluait des yeux la mer et se réjouissait de sentir Venise à si proche portée. Finalement, il se détourna de la fenêtre, alla se baigner le visage, donna des ordres à la femme de chambre, et ayant préparé une installation confortable il se fit descendre au rez-de-chaussée par le garçon de l’ascenseur, un Suisse en livrée verte.

 

À la terrasse qui donne sur la mer, il prit le thé, puis descendit les marches du quai et fit une assez longue promenade dans la direction de l’hôtel Excelsior. En rentrant, il vit qu’il était temps de s’habiller pour le dîner. Ce qu’il fit, ce jour-là aussi, lentement, avec minutie, car il avait coutume de travailler pendant sa toilette. Il arriva néanmoins un peu en avance dans le hall où il trouva rassemblés la plupart des hôtes qui, ne se connaissant pas, feignaient de s’ignorer les uns les autres, alors que l’attente du repas mettait un lien entre eux. Il prit un journal sur la table, s’installa dans un fauteuil de cuir et observa la société ; elle ne ressemblait heureusement point à celle de l’hôtel qu’il venait de quitter.

 

Un horizon s’ouvrait, ample, accueillant mille choses. On entendait parler à mi-voix les principales langues de la terre. L’habit de soirée, uniforme consacré par les mœurs, adopté dans le monde entier, contenait du dehors les divergences de l’humanité, ramenait celle-ci à un type admis. On voyait des Américains aux figures sèches et allongées, des Russes entourés de leur nombreuse famille, des Anglaises, de petits Allemands avec des gouvernantes françaises. Les Slaves semblaient être en majorité. Tout près d’Aschenbach on parlait polonais.

 

Les Polonais, des jeunes gens au sortir de l’enfance, étaient assis sous la surveillance d’une gouvernante autour d’une table de rotin. Le groupe se composait de trois jeunes filles de quinze à dix-sept ans et d’un adolescent aux cheveux longs qui pouvait avoir quatorze ans. Celui-ci était d’une si parfaite beauté qu’Aschenbach en fut confondu. La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, une bouche aimable, une gravité expressive et quasi divine, tout cela faisait songer à la statuaire grecque de la grande époque, et malgré leur classicité les traits avaient un charme si personnel, si unique, qu’Aschenbach ne se souvenait d’avoir vu ni dans la nature ni dans les musées une si parfaite réussite. Autre chose encore le frappait : c’était un contraste évidemment voulu entre les principes selon lesquels on élevait, habillait, et tenait d’une part ce garçon, de l’autre ses sœurs. La toilette des filles, dont l’aînée paraissait déjà femme, était d’un prude, d’un raide allant jusqu’à la laideur. Demi-longues, couleur d’ardoise, de coupe volontairement sobre et peu seyante, égayées uniquement par un col blanc rabattu, leurs robes, qui faisaient songer à des costumes de nonnes, empêtraient le corps, lui ôtaient toute grâce. Les cheveux, tirés en arrière et collés à la tête, donnaient à leurs visages l’air vide et insignifiant des figures de religieuses. On sentait à travers tous ces détails la main de la mère, d’une éducatrice à l’esprit de laquelle il ne venait d’ailleurs point de traiter son fils avec la même sévérité que ses filles. De toute évidence on rendait à celui-ci la vie facile, on l’entourait tendrement. Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du tireur d’épine, coulaient sur le front, les oreilles et plus bas encore sur la nuque. Un costume marin, dont les manches bouffantes allaient en se rétrécissant et serraient au poignet la délicate articulation de ses mains, enfantines encore, mais fines, mettait dans la gracile silhouette, avec ses passementeries, ses rubans, ses jours, une note de luxe, de raffinement. Assis dans un fauteuil de rotin il se présentait de trois quarts, une jambe allongée, avançant sa fine chaussure vernie, un coude appuyé au bras du fauteuil, la joue posée sur sa main repliée, dans un mélange de retenue et d’abandon, sans que rien en lui rappelât l’attitude raide et quasi soumise dont ses sœurs semblaient avoir l’habitude. Était-il de santé délicate ? Son visage se détachait avec des tons d’ivoire dans l’ombre dorée que faisaient ses cheveux. Ou était-ce un enfant amoureusement choyé, le préféré que l’on gâte par caprice ? Aschenbach inclinait à le croire. Il n’est guère d’artiste qui n’éprouve naturellement une voluptueuse et perfide disposition à consacrer l’injustice qui engendre de la beauté, à s’incliner avec sympathie devant des faveurs aristocratiquement dispensées.

 

En anglais, le maître d’hôtel annonçait à la ronde que le dîner était servi. Peu à peu les groupes formés disparurent par la baie vitrée de la salle à manger. Venant du vestibule, de l’ascenseur, des retardataires passaient. À la salle à manger on avait commencé le service, mais les jeunes Polonais assis autour de la petite table du salon ne bougeaient toujours pas, et Aschenbach, bien calé dans son fauteuil et couvant du regard le bel adolescent, attendait avec eux.

 

La gouvernante, une petite personne rougeaude, corpulente et bourgeoise, donna enfin le signal de se lever. Les sourcils froncés, elle recula sa chaise pour saluer la dame qui entrait, grande, vêtue de gris clair et chargée de perles. Son attitude était toute de froideur et de réserve. Sa chevelure légèrement poudrée, la façon de sa robe décelaient le rigorisme de ces cercles mondains où la distinction ne va pas sans quelque piétisme. On eût pu la prendre pour la femme d’un haut fonctionnaire allemand. La note de luxe et de fantaisie en elle tenait uniquement à sa parure d’un prix inestimable, composée de pendants d’oreilles et d’un grand collier à trois rangs de grosses perles qui brillaient d’un éclat laiteux.

 

Les enfants s’étaient levés. Ils s’inclinèrent pour baiser la main que la mère leur tendait, tandis que son sourire distant errait sur un visage qui laissait pointer le nez et accusait malgré les soins une légère fatigue, et que, regardant au loin par-dessus la tête des enfants, elle adressait en français quelques paroles à l’institutrice. Puis elle se dirigea vers la baie vitrée. Les enfants suivirent, les filles les premières, par rang d’âge, après elles la gouvernante, et enfin le garçon. Pour un motif quelconque, celui-ci se retourna avant de franchir le seuil et, comme il ne restait plus là personne d’autre qu’Aschenbach, ses yeux qui avaient la couleur grise de l’aube rencontrèrent ceux du voyageur qui, le journal sur les genoux, perdu dans sa contemplation, suivait du regard le groupe en allé.

 

Il n’y avait certes rien de particulièrement remarquable dans le spectacle auquel il venait d’assister. On ne s’était pas mis à table avant la maman, on l’avait attendue, respectueusement saluée, et l’on avait observé en allant à la salle à manger les formes d’usage. Néanmoins tout cela s’était passé de façon si formelle, il y avait un tel accord dans ces manières, cette convention, cette tenue, qu’Aschenbach en éprouvait un saisissement étrange. Il s’attarda un moment encore, puis se rendit à son tour dans la salle à manger où il se fit indiquer sa table qui se trouvait, il le constata avec un léger mouvement de regret, très éloignée de la table des Polonais.

 

Avec un mélange de lassitude et d’excitation cérébrale, il fut occupé pendant toute la longueur du repas d’idées abstraites, métaphysiques ; sa pensée cherchait le mystérieux rapport devant relier le particulier au général pour que naisse de l’humaine beauté, puis passa aux problèmes de l’art et du style, jusqu’à ce qu’il finît par s’apercevoir que ses idées, ses trouvailles, ressemblaient à ces inspirations du rêve qui sont d’un bonheur tout apparent, et au réveil se révèlent plates et sans valeur. Au sortir de table, il resta quelque temps dans le parc, allant et venant, s’asseyant ici, là, fumant, humant les parfums du soir. Et il alla se coucher de bonne heure, puis dormit d’un sommeil ininterrompu, profond, mais peuplé de rêves et de visions.

 

Le lendemain, le temps ne s’annonçait pas meilleur. Le vent soufflait de terre. Sous un ciel blême, couvert, entre ses rives étroites et sans couleur, la mer reposait, morne, recroquevillée et retirée si avant qu’elle laissait à découvert une longue succession de bancs de sable. En ouvrant sa fenêtre Aschenbach crut respirer l’odeur fétide des lagunes.

 

Un trouble l’envahit. Dès ce moment, il pensa à partir. Une fois déjà, des années auparavant, il s’était vu affligé ici même d’un temps pareil, après de radieuses semaines printanières, et s’en était si mal trouvé qu’il avait dû quitter Venise précipitamment. Ne recommençait-il pas, comme alors, à sentir un malaise fiévreux, une pression dans les tempes, une pesanteur des paupières ? Un nouveau déplacement serait désagréable ; mais si le vent ne tournait pas, il lui serait impossible de rester ici. Pour plus de sûreté, il ne défit pas complètement ses malles. À neuf heures, il alla au salon de thé réservé pour le petit déjeuner, entre le hall et la salle à manger.

 

Dans cette pièce régnait un silence religieux qui est une des marques distinctives des grands hôtels. Les garçons faisaient leur service à pas feutrés. C’est à peine si l’on entendait le bruit d’une tasse ou d’une théière, ou un mot chuchoté. Dans un angle en diagonale de la porte et à deux tables de la sienne, Aschenbach remarqua les jeunes Polonaises avec leur gouvernante. Très droites, leur chevelure cendrée fraîchement lissée, les yeux rougis, en costumes de toile bleue empesée, avec petites manchettes et petits cols blancs rabattus, elles étaient assises et se passaient l’une à l’autre un verre de confiture. Elles avaient presque fini de déjeuner. Le garçon manquait. Leur frère demeurait absent.

 

Aschenbach sourit : « Allons, petit Phéacien, pensa-t-il. Tu sembles avoir un avantage sur tes sœurs et jouir du privilège de faire la grasse matinée. »

 

Et subitement amusé, il se récita :

 

« Parures souvent changées, bains tièdes et repos… » Il déjeuna sans hâte, reçut du portier, qui entra dans le salon, casquette galonnée à la main, son courrier qu’on avait fait suivre, et décacheta quelques lettres en fumant une cigarette. Tout cela fit qu’il assista encore à l’arrivée du retardataire attendu à l’autre table.

 

Celui-ci entra par la porte vitrée et, traversant en biais la salle silencieuse, s’approcha de la table de ses sœurs. Sa démarche, le maintien du buste, le mouvement des genoux, la manière de poser le pied chaussé de blanc, toute son allure était d’une grâce extraordinaire, très légère, à la fois délicate et fière, et plus belle encore par la timidité enfantine avec laquelle, chemin faisant, il leva et baissa deux fois les yeux pour jeter un regard dans la salle. En souriant, avec un mot dit à mi-voix dans sa langue douce et fluide, il occupa sa place, et maintenant que son profil se détachait nettement, Aschenbach, plus encore que la veille, fut frappé d’étonnement et presque épouvanté de la beauté vraiment divine de ce jeune mortel. Le garçon portait aujourd’hui une légère blouse de cotonnade rayée bleu et blanc, qu’un liséré de soie rouge sur la poitrine et autour du cou séparait d’un simple col blanc tout droit. Mais sur ce col, d’ailleurs peu élégant et n’allant guère avec l’ensemble du costume, la tête, comme une fleur épanouie, reposait avec un charme incomparable – une tête d’Éros aux reflets jaunes de marbre de Paros, les sourcils gravement dessinés, les tempes et les oreilles couvertes par la chevelure sombre et soyeuse dont les boucles s’élançaient à angle droit vers le front.

 

– Bien, bien ! approuva Aschenbach avec cette froideur de technicien que les artistes affectent parfois pour exprimer leur ravissement, leurs transports en présence d’un chef-d’œuvre. Et poursuivant sa pensée, il ajouta : « En vérité, n’étaient la mer et la grève qui m’attendent, je resterais ici, tant que tu resteras ! » Mais puisque cela ne pouvait pas être, il traversa parmi les prévenances du personnel le hall, descendit la grande terrasse et alla tout droit par la passerelle de planches à la plage réservée de l’hôtel. Il se fit ouvrir, par le vieil homme qui vaquait là-bas pieds nus, en culotte de toile, blouse de matelot et chapeau de paille, à ses fonctions de maître baigneur, la cabine qu’il avait louée, fit porter la table et un fauteuil sur les planches de la plateforme sablée, et s’installa confortablement dans la chaise longue qu’il avait tirée plus près de la mer, dans le sable blond.

 

Le spectacle de la plage, de cette jouissance insouciante et sensuelle que le civilisé trouve au bord de l’infini, l’intéressait et l’amusait autant que jamais. Déjà la mer grise et plate était animée d’enfants barbotant dans l’eau, de nageurs, de silhouettes variées qui, la tête appuyée sur les bras croisés, reposaient sur les bancs de sable. D’autres ramaient dans de petits canots plats, peints de rouge et de bleu, et chaviraient en riant. Devant la longue rangée des cabines, dont les plates-formes étaient comme autant de petites vérandas, ce n’était que mouvement, jeux, nonchalance des corps allongés, visites et causeries, élégance méticuleuse, nus hardis et profitant avec délices des privilèges de la plage. En avant, sur le sable humide et ferme, on se promenait en blancs peignoirs ou en amples blouses aux couleurs voyantes. À droite, une forteresse compliquée construite par des enfants était hérissée de petits pavillons aux couleurs de tous les pays. Des marchands de coquillages, de gâteaux et de fruits s’agenouillaient pour étaler leur marchandise. À gauche, devant une des cabines rangées perpendiculairement aux autres et à la mer, fermant ainsi la plage de côté, campait une famille russe : hommes barbus à fortes dents, femmes délicates et indolentes, une fraulein des provinces baltes, assise devant un chevalet et peignant une marine avec des exclamations de désespoir ; deux enfants d’une laideur sympathique ; une vieille servante en madras, sorte d’esclave aux allures tendrement obséquieuses. Ils vivaient là dans une parfaite béatitude, appelant inlassablement par leurs noms les enfants indociles et courant comme des fous, plaisantaient longuement, par l’entremise de quelques mots d’italien, avec le vieux pince-sans-rire qui leur vendait des sucreries, échangeaient des baisers, se complaisaient sans le moindre respect humain dans leur communion instinctive.

 

« Je resterai donc », pensa Aschenbach. Où se trouverait-il mieux ? Et les mains croisées sur ses genoux, il laissa ses yeux s’égarer dans les lointains de la mer, son regard s’échapper, se noyer, se briser dans la vapeur grise de l’immensité déserte. Son amour de la mer avait des sources profondes : le besoin de repos de l’artiste astreint à un dur labeur, qui devant l’exigence protéiforme des phénomènes a besoin de se réfugier au sein de la simplicité démesurée ; un penchant défendu, directement opposé à sa tâche, et par cela même si séduisant, pour l’inarticulé, l’incommensurable, l’éternel, le néant. Le repos dans la perfection, c’est le rêve de celui qui peine pour atteindre l’excellence ; et le néant n’est-il pas une forme de la perfection ? Or, comme il laissait ainsi sa rêverie plonger dans le vide, la ligne horizontale du bord de l’eau fut tout à coup franchie par une forme humaine, et quand il ramena son regard échappé vers l’infini, il vit le bel adolescent, qui, venant de gauche, passait dans le sable devant lui. Il était déchaussé, prêt à marcher dans l’eau, ses jambes sveltes nues jusqu’au-dessus des genoux ; il allait lentement, mais avec une démarche légère et fière, comme s’il était très accoutumé à aller et venir sans chaussures, et il se retourna vers les cabines situées en travers de la plage. Mais à peine eut-il aperçu la famille russe, qui se livrait là dans une douce quiétude à ses occupations habituelles, qu’un nuage de colère et de mépris passa sur son visage. Son front s’assombrit, une moue exaspérée contracta ses lèvres et plissa l’une de ses joues, et ses sourcils se froncèrent avec tant de violence que les yeux parurent s’enfoncer sous l’arcade et devenus sombres, méchants, lancer de leur retraite des éclairs de haine. Il baissa le regard, tourna encore une fois la tête avec une expression de menace, haussa ensuite les épaules d’un brusque mouvement de mépris et s’éloigna de l’ennemi.

 

Par une sorte de délicatesse ou de saisissement tenant du respect et de la pudeur, Aschenbach se détourna, comme s’il n’avait rien vu ; car l’homme réfléchi que le hasard rend témoin de la passion répugne à faire usage de ses observations, même dans son for intérieur. Mais joyeux et fortement ému à la fois, il était comblé de bonheur. Grâce à ce fanatisme enfantin dirigé contre la plus innocente scène, la divine insignifiance entrait en rapport avec l’humanité ; un précieux chef-d’œuvre de la nature, uniquement destiné au régal des yeux, apparaissait digne d’un intérêt plus profond, et la figure de l’éphèbe, déjà si remarquable par sa beauté, gagnait un relief qui permettait de le prendre au sérieux en dépit de sa jeunesse.