HISTOIRE DE JULIETTE OU LES PROSPÉRITÉS DU VICE

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HISTOIRE DE JULIETTE OU LES PROSPÉRITÉS DU VICE
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HISTOIRE DE JULIETTE OU LES PROSPÉRITÉS DU VICE - SADE, MARQUIS DE


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Lecture en ligne "HISTOIRE DE JULIETTE OU LES PROSPÉRITÉS DU VICE"

Donatien Alphonse François de Sade

Histoire de Juliette,

ou

les Prospérités du vice

Première partie

Deuxième Partie

Troisième Partie

Quatrième Partie

Cinquième Partie

Première partie

Ce fut au couvent de Panthemont que Justine et moi fûmes élevées. Vous connaissez la célébrité de cette abbaye, et vous savez que c’était de son sein que sortaient depuis bien des années les femmes les plus jolies et les plus libertines de Paris. Euphrosine, cette jeune personne dont je voulus suivre les traces, qui, logée dans le voisinage de mes parents, s’était évadée de la maison paternelle pour se jeter dans le libertinage, avait été ma compagne dans ce couvent ; et comme c’est d’elle et d’une religieuse de ses amies que j’avais reçu les premiers principes de cette morale qu’on est surpris de me voir, aussi jeune, dans les récits que vient de vous faire ma sœur, je dois, ce me semble, avant tout, vous entretenir de l’une et de l’autre… vous rendre un compte exact de ces premiers instants de ma vie où, séduite, corrompue par ces deux sirènes, le germe de tous les vices naquit au fond de mon cœur.

La religieuse dont il s’agit s’appelait Mme Delbène ; elle était abbesse de la maison depuis cinq ans, et atteignait sa trentième année, lorsque je fis connaissance avec elle. Il était impossible d’être plus jolie : faite à peindre, une physionomie douce et céleste, blonde, de grands yeux bleus pleins du plus tendre intérêt, et la taille des Grâces. Victime de l’ambition, la jeune Delbène avait été mise à douze ans dans un cloître, afin de rendre plus riche un frère aîné qu’elle détestait. Enfermée dans l’âge où les passions commencent à s’exprimer, quoique Delbène n’eût encore fait aucun choix, aimant le monde et les hommes en général, ce n’avait pas été sans s’immoler elle-même, sans triompher des plus rudes combats, qu’elle s’était enfin déterminée à l’obéissance. Très avancée pour son âge, ayant lu tous les philosophes, ayant prodigieusement réfléchi, Delbène, en se condamnant à la retraite, s’était ménagé deux ou trois amies. On venait la voir, on la consolait ; et comme elle était fort riche, l’on continuait de lui fournir tous les livres et toutes les douceurs qu’elle pouvait désirer, même celles qui devaient le plus allumer une imagination… déjà fort vive, et que n’attiédissait pas la retraite.

Pour Euphrosine, elle avait quinze ans lorsque je me liai avec elle ; et elle était depuis dix-huit mois l’élève de Mme Delbène, lorsque l’une et l’autre me proposèrent d’entrer dans leur société, le jour où je venais d’entrer dans ma treizième année. Euphrosine était brune, grande pour son âge, fort mince, de très jolis yeux, beaucoup d’esprit et de vivacité, mais moins jolie, bien moins intéressante que notre supérieure.

Je n’ai pas besoin de vous dire que le penchant à la volupté est, dans les femmes recluses, l’unique mobile de leur intimité ; ce n’est pas la vertu qui les lie, c’est le foutre ; on plaît à celle qui bande pour nous, on devient l’amie de celle qui nous branle. Douée du tempérament le plus actif, dès l’âge de neuf ans j’avais accoutumé mes doigts à répondre aux désirs de ma tête, et je n’aspirais, depuis cet âge, qu’au bonheur de trouver l’occasion de m’instruire et de me plonger dans une carrière dont la nature précoce m’ouvrait déjà les portes avec autant de complaisance. Euphrosine et Delbène m’offrirent bientôt ce que je cherchais. La supérieure, qui voulait entreprendre mon éducation, m’invita un jour à déjeuner… Euphrosine s’y trouvait ; il faisait une chaleur incroyable, et cette excessive ardeur du soleil leur servit d’excuse à l’une et à l’autre sur le désordre où je les trouvai : il était tel, qu’à cela près d’une chemise de gaze, que retenait simplement un gros nœud de ruban rose, elles étaient en vérité presque nues.

— Depuis que vous êtes entrée dans cette maison, me dit Mme Delbène, en me baisant assez négligemment sur le front, j’ai toujours désiré de vous connaître intimement. Vous êtes très jolie, vous m’avez l’air d’avoir de l’esprit, et les jeunes personnes qui vous ressemblent ont des droits bien certains sur moi… Vous rougissez, petit ange, je vous le défends ; la pudeur est une chimère ; unique résultat des mœurs et de l’éducation, c’est ce qu’on appelle un mode d’habitude ; la nature ayant créé l’homme et la femme nus, il est impossible qu’elle leur ait donné en même temps de l’aversion ou de la honte pour paraître tels. Si l’homme avait toujours suivi les principes de la nature, il ne connaîtrait pas la pudeur : fatale vérité qui prouve, ma chère enfant, qu’il y a certaines vertus qui n’ont d’autre berceau que l’oubli total des lois de la nature. Quelle entorse on donnerait à la morale chrétienne, en scrutant ainsi tous les principes qui la composent ! Mais nous jaserons de tout cela. Aujourd’hui, parlons d’autre chose, et déshabillez-vous comme nous.

Puis, s’approchant de moi, les deux friponnes, en riant, m’eurent bientôt mise dans le même état qu’elles. Les baisers de Mme Delbène prirent alors un caractère tout différent…

— Qu’elle est jolie, ma Juliette ! s’écria-t-elle avec admiration ; comme sa délicieuse petite gorge commence à bondir ! Euphrosine, elle l’a plus grosse que toi… et cependant à peine treize ans.

Les doigts de notre charmante supérieure chatouillaient les fraises de mes seins, et sa langue frétillait dans ma bouche. Elle s’aperçut bientôt que ses caresses agissaient sur mes sens avec un tel empire que j’étais prête à me trouver mal.

— Oh, foutre ! dit-elle, ne se contenant plus et me surprenant par l’énergie de ses expressions. Sacredieu, quel tempérament ! Mes amies, ne nous gênons plus : au diable tout ce qui voile encore à nos yeux des attraits que la nature ne nous créa point pour être cachés !

Et jetant aussitôt loin d’elle les gazes qui l’enveloppaient, elle parut à nos regards belle comme la Vénus qui fixa l’hommage des Grecs. Il était impossible d’être mieux faite, d’avoir une peau plus blanche… plus douce… des formes plus belles et mieux prononcées. Euphrosine, qui l’imita presque tout de suite, ne m’offrit pas autant de charmes ; elle n’était pas aussi grasse que Mme Delbène ; un peu plus brune, peut-être devait-elle plaire moins généralement ; mais quels yeux ! que d’esprit ! Émue de tant d’attraits, vivement sollicitée, par les deux femmes qui les possédaient, de renoncer comme elles à tous les freins de la pudeur, vous croyez bien que je me rendis. Au sein de la plus tendre ivresse, la Delbène m’emporte sur son lit et me dévore de baisers.

— Un moment, dit-elle, tout en feu ; un instant, mes bonnes amies, mettons un peu d’ordre à nos plaisirs, on n’en jouit qu’en les fixant.

A ces mots, elle m’étend les jambes écartées, et, se couchant sur le lit à plat ventre, sa tête entre mes cuisses, elle me gamahuche pendant qu’offrant à ma compagne les plus belles fesses qu’il soit possible de voir, elle reçoit des doigts de cette jolie petite fille les mêmes services que sa langue me rend. Euphrosine, instruite de ce qui convenait à Delbène, entremêlait ses pollutions de vigoureuses claques sur le derrière, dont l’effet me parut certain sur le physique de notre aimable institutrice. Vivement électrisée par le libertinage, la putain dévorait le foutre qu’elle faisait à chaque instant jaillir de mon petit con. Quelquefois elle s’interrompait pour me regarder… pour m’observer dans le plaisir.

— Qu’elle est belle ! s’écriait la tribade… Oh ! sacredieu, qu’elle est intéressante ! Secoue-moi, Euphrosine, branle-moi, mon amour ; je veux mourir enivrée de son foutre ! Changeons, varions tout cela, s’écriait-elle le moment d’après ; chère Euphrosine, tu dois m’en vouloir ; je ne pense pas à te rendre tous les plaisirs que tu me donnes… Attendez, mes petits anges, je vais vous branler toutes les deux à la fois.

Elle nous place sur le lit, à côté l’une de l’autre ; par ses conseils nos mains se croisent, nous nous polluons réciproquement. Sa langue s’introduit d’abord dans l’intérieur du con d’Euphrosine, et de chacune de ses mains elle nous chatouille le trou du cul ; elle quitte quelquefois le con de ma compagne pour venir pomper le mien, et recevant ainsi chacune trois plaisirs à la fois, vous jugez si nous déchargions. Au bout de quelques instants la friponne nous retourne. Nous lui présentions nos fesses, elle nous branlait en dessous en nous gamahuchant l’anus. Elle louait nos culs, elle les claquait, et nous faisait mourir de plaisir. Se relevant de là comme une bacchante :

— Rendez-moi tout ce que je vous fais, disait-elle, branlez-moi toutes les deux ; je serai dans tes bras, Juliette, je baiserai ta bouche, nos langues se refouleront… se presseront… se suceront. Tu m’enfonceras ce godemiché dans la matrice, poursuit-elle en m’en donnant un ; et toi, mon Euphrosine, tu te chargeras du soin de mon cul, tu me le branleras avec ce petit étui ; infiniment plus étroit que mon con, c’est tout ce qu’il lui faut… Toi, ma poule, continua-t-elle en me baisant, tu n’abandonneras pas mon clitoris ; c’est le véritable siège du plaisir dans les femmes : frotte-le jusqu’à l’égratigner, je suis dure… je suis épuisée, il me faut des choses fortes ; je veux me distiller en foutre avec vous, je veux décharger vingt fois de suite si je le puis.

Ô Dieu ! comme nous lui rendîmes ce qu’elle nous prêtait ! il est impossible de travailler avec plus d’ardeur à donner du plaisir à une femme… impossible d’en trouver une qui le goûtât mieux. Nous nous remîmes.

— Mon ange, me dit cette charmante créature, je ne puis t’exprimer le plaisir que j’ai d’avoir fait connaissance avec toi ; tu es une fille délicieuse ; je vais t’associer à tous mes plaisirs, et tu verras qu’il est possible d’en goûter de bien vifs, quoiqu’on soit privé de la société des hommes. Demande à Euphrosine si elle est contente de moi.

— Oh, mon amour ! que mes baisers te le prouvent ! dit notre jeune amie en se précipitant sur le sein de Delbène ; c’est à toi que je dois la connaissance de mon être ; tu as formé mon esprit, tu l’as dégagé des stupides préjugés de l’enfance : c’est par toi seule que j’existe au monde ; ah ! que Juliette est heureuse, si tu daignes prendre d’elle les mêmes soins.

— Oui, répondit Mme Delbène, oui, je veux me charger de son éducation, je veux dissiper dans elle, comme je l’ai fait dans toi, ces infâmes prestiges religieux qui troublent toute la félicité de la vie, je veux la ramener aux principes de la nature, et lui faire voir que toutes les fables dont on a fasciné son esprit ne sont faites que pour le mépris. Déjeunons, mes amies, restaurons-nous ; lorsqu’on a beaucoup déchargé, il faut réparer ce qu’on a perdu.

Un repas délicieux, que nous fîmes nues, nous rendit bientôt les forces nécessaires pour recommencer. Nous nous rebranlâmes… nous nous replongeâmes toutes trois, par mille nouvelles postures, dans les derniers excès de la lubricité. Changeant à tout moment de rôle, quelquefois nous étions les épouses de celles dont nous redevenions l’instant d’après les maris, et, trompant ainsi la nature, nous la forçâmes un jour entier à couronner de ses voluptés les plus douces tous les outrages dont nous l’accablions.

Un mois se passa de la sorte, au bout duquel Euphrosine, la tête perdue de libertinage, quitta le couvent et sa famille pour se jeter dans tous les désordres du putanisme et de la crapule. Elle revint nous voir, elle nous fit le tableau de sa situation, et trop corrompues nous-mêmes pour trouver du mal au parti qu’elle prenait, nous nous gardâmes bien de la plaindre ou de la détourner.

— Elle a bien fait, me disait Mme Delbène ; j’ai voulu cent fois me jeter dans la même carrière, et je l’eusse fait infailliblement, si le goût des hommes l’eût emporté chez moi sur l’extrême amour que j’ai pour les femmes ; mais, ma chère Juliette, le ciel, en me destinant à une clôture éternelle, m’a créée assez heureuse pour ne désirer que très médiocrement toute autre sorte de plaisirs que ceux que me permet cette retraite ; celui que les femmes se procurent entre elles est si délicieux, que je n’aspire à presque rien au-delà. Je comprends pourtant qu’on aime les hommes ; j’entends à merveille qu’on fasse tout pour s’en procurer ; je conçois tout sur l’article du libertinage… Qui sait même si je n’ai pas été beaucoup au-dessus de ce que peut saisir l’imagination ?

Les premiers principes de ma philosophie, Juliette, continua Mme Delbène, qui s’attachait plus particulièrement à moi depuis la perte d’Euphrosine, sont de braver l’opinion publique ; tu n’imagines pas à quel point, ma chère, je me moque de tout ce qu’on peut dire de moi. Et que peut faire au bonheur, je t’en prie, cette opinion de l’imbécile vulgaire ? Elle ne nous affecte qu’en raison de notre sensibilité ; mais si, à force de sagesse et de réflexion, nous sommes parvenues à émousser cette sensibilité au point de ne plus sentir ses effets, même dans les choses qui nous touchent le plus, il deviendra parfaitement impossible que l’opinion bonne ou mauvaise des autres puisse rien faire à notre félicité. Ce n’est qu’en nous seules que doit consister cette félicité ; elle ne dépend que de notre conscience, et peut-être encore un peu plus de nos opinions, sur lesquelles seules doivent être étayées les plus sûres inspirations de la conscience. Car la conscience, poursuivait cette femme remplie d’esprit, n’est pas une chose uniforme ; elle est presque toujours le résultat des mœurs et de l’influence des climats, puisqu’il est de fait que les Chinois, par exemple, ne répugnent nullement à des actions qui nous feraient frémir en France. Si donc cet organe flexible peut se prêter à des extrêmes, seulement en raison du degré de latitude, il est donc de la vraie sagesse d’adopter un milieu raisonnable entre des extravagances et des chimères, et de se faire des opinions compatibles à la fois aux penchants qu’on a reçus de la nature et aux lois du gouvernement qu’on habite ; et ces opinions doivent créer notre conscience. Voilà pourquoi l’on ne saurait travailler trop jeune à adopter la philosophie qu’on veut suivre, puisqu’elle seule forme notre conscience, et que c’est à notre conscience de régler toutes les actions de notre vie.

— Quoi ! dis-je à Mme Delbène, vous avez porté cette indifférence au point de vous moquer de votre réputation ?

— Absolument, ma chère ; j’avoue même que je jouis intérieurement beaucoup plus de la conviction où je suis que cette réputation est mauvaise, que je n’aurais de plaisir à la savoir bonne. Ô Juliette ! retiens bien ceci : la réputation est un bien de nulle valeur, il ne nous dédommage jamais des sacrifices que nous lui faisons. Celle qui est jalouse de sa gloire éprouve autant de tourments que celle qui la néglige : l’une craint toujours que ce bien précieux ne lui échappe, l’autre frémit de son insouciance. S’il est donc autant d’épines dans la carrière de la vertu que dans celle du vice, d’où vient se tourmenter autant sur le choix, et d’où vient ne pas s’en rapporter pleinement à la nature sur celui qu’elle nous suggère ?

— Mais en adoptant ces maximes, objectai-je à Mme Delbène, j’aurais peur de briser trop de freins.

— En vérité, ma chère, me répondit-elle, j’aimerais autant que tu me disses que tu craindrais d’avoir trop de plaisirs ! Et quels sont-ils donc, ces freins ? Osons les envisager de sang-froid… Des conventions humaines presque toujours promulguées sans la sanction des membres de la société, détestées par notre cœur… contradictoires au bon sens : conventions absurdes, qui n’ont de réalité qu’aux yeux des sots qui veulent bien s’y soumettre, et qui ne sont que des objets de mépris aux yeux de la sagesse et de la raison… Nous jaserons sur tout cela. Je te l’ai dit, ma chère : je t’entreprends ; ta candeur et ta naïveté me prouvent que tu as grand besoin d’un guide dans la carrière épineuse de la vie, et c’est moi qui t’en servirai.

Rien n’était effectivement plus délabré que la réputation de Mme Delbène. Une religieuse à laquelle j’étais particulièrement recommandée, fâchée de mes liaisons avec l’abbesse, m’avertit que c’était une femme perdue ; elle avait gangrené presque toutes les pensionnaires du couvent, et plus de quinze ou seize avaient déjà, par ses conseils, pris le même parti qu’Euphrosine. C’était, m’assurait-on, une femme sans foi, ni loi, ni religion, affichant impudemment ses principes, et contre laquelle on aurait déjà vigoureusement sévi, sans son crédit et sa naissance. Je me moquais de ces exhortations ; un seul baiser de la Delbène, un seul de ses conseils, avaient plus d’empire sur moi que toutes les armes qu’on pouvait employer pour m’en séparer. Eût-elle dû m’entraîner dans le précipice, il me semblait que j’eusse mieux aimé me perdre avec elle que de m’illustrer avec une autre. Ô mes amis ! il est une sorte de perversité délicieuse à nourrir ; entraînés vers elle par la nature… si la froide raison nous en éloigne un moment, la main des voluptés nous y replace, et nous ne pouvons plus nous en écarter.

Mais notre aimable supérieure ne tarda pas à me faire voir que je ne la fixais pas toute seule, et je m’aperçus bientôt que d’autres partageaient des plaisirs où le libertinage avait plus de part que la délicatesse.

— Viens demain goûter avec moi, me dit-elle un jour ; Élisabeth, Flavie, Mme de Volmar et Sainte-Elme seront de la partie, nous serons six en tout ; je veux que nous fassions des choses inconcevables.

— Comment ! dis-je, tu t’amuses donc avec toutes ces femmes ?

— Assurément. Eh quoi ! tu t’imagines que je m’en tiens là ? Il y a trente religieuses dans cette maison : vingt-deux m’ont passé par les mains ; il y a dix-huit novices : une seule m’est encore inconnue ; vous êtes soixante pensionnaires : trois seulement m’ont résisté ; à mesure qu’il en paraît une nouvelle, il faut que je l’aie, je ne lui donne pas plus de huit jours de réflexion. Ô Juliette, Juliette ! mon libertinage est une épidémie, il faut qu’il corrompe tout ce qui m’entoure ! Il est très heureux pour la société que je m’en tienne à cette douce façon de faire le mal ; avec mes penchants et mes principes, j’en adopterais peut-être une qui serait bien plus fatale aux hommes.

— Eh ! que ferais-tu, ma bonne ?

— Que sais-je ? Ignores-tu que les effets d’une imagination aussi dépravée que la mienne sont comme les flots impétueux d’un fleuve qui déborde ? La nature veut qu’il fasse du dégât, et il en fait, n’importe comment.

— Ne mettrais-tu pas, dis-je à mon interlocutrice, sur le compte de la nature ce qui ne doit être que sur celui de la dépravation ?

— Écoute-moi, mon ange, me dit la supérieure, il n’est pas tard, nos amies ne doivent se rendre ici que sur les six heures ; je veux répondre avant qu’elles n’arrivent à tes frivoles objections.

Nous nous assîmes.

— Comme nous ne connaissons les inspirations de la nature, me dit Mme Delbène, que par ce sens que nous appelons conscience, c’est en analysant ce qu’est la conscience que nous pourrons approfondir avec sagesse ce que sont les mouvements de la nature, qui fatiguent, tourmentent ou font jouir cette conscience.

On appelle conscience, ma chère Juliette, cette espèce de voix intérieure qui s’élève en nous à l’infraction d’une chose défendue, de quelque nature qu’elle puisse être : définition bien simple, et qui fait voir du premier coup d’œil que cette conscience n’est l’ouvrage que du préjugé reçu par l’éducation, tellement que tout ce qu’on interdit à l’enfant lui cause des remords dès qu’il l’enfreint, et qu’il conserve ses remords jusqu’à ce que le préjugé vaincu lui ait démontré qu’il n’y avait aucun mal réel dans la chose défendue.

Ainsi la conscience est purement et simplement l’ouvrage ou des préjugés qu’on nous inspire, ou des principes que nous nous formons. Cela est si vrai, qu’il est très possible de se former avec des principes nerveux une conscience qui nous tracassera, qui nous affligera, toutes les fois que nous n’aurons pas rempli, dans toute leur étendue, les projets d’amusements, même vicieux… même criminels, que nous nous étions promis d’exécuter pour notre satisfaction. De là naît cette autre sorte de conscience qui, dans un homme au-dessus de tous les préjugés, s’élève contre lui, quand, par des démarches fausses, il a pris, pour arriver au bonheur, une route contraire à celle qui devait naturellement l’y conduire. Ainsi, d’après les principes que nous nous sommes faits, nous pouvons donc également nous repentir ou d’avoir fait trop de mal, ou de n’en avoir pas fait assez. Mais prenons le mot dans l’acception la plus simple et la plus commune : alors le remords, c’est-à-dire l’organe de cette voix intérieure que nous venons d’appeler conscience, est une faiblesse parfaitement inutile, et dont nous devons étouffer l’empire avec toute la vigueur dont nous sommes capables ; car le remords, encore une fois, n’est que l’ouvrage du préjugé produit par la crainte de ce qui peut nous arriver après avoir fait une chose défendue, de quelque nature qu’elle puisse être, sans examiner si elle est mal ou bien. Ôtez le châtiment, changez l’opinion, anéantissez la loi, déclimatisez le sujet, le crime restera toujours, et l’individu n’aura pourtant plus de remords. Le remords n’est donc plus qu’une réminiscence fâcheuse, résultative des lois et des coutumes adoptées, mais nullement dépendante de l’espèce du délit. Eh ! si cela n’était pas ainsi, parviendrait-on à l’étouffer ? Et n’est-il pas pourtant bien certain qu’on y réussit, même dans les choses de la plus grande conséquence, en raison des progrès de son esprit et de la manière dont on travaille à l’extinction de ses préjugés ; en sorte qu’à mesure que ces préjugés s’effacent par l’âge, ou que l’habitude des actions qui nous effrayaient parvient à endurcir la conscience, le remords, qui n’était que l’effet de la faiblesse de cette conscience, s’anéantit bientôt tout à fait, et qu’on arrive ainsi, tant qu’on veut, aux excès les plus effrayants ? Mais, m’objectera-t-on peut-être, l’espèce de délit doit donner plus ou moins de violence au remords. Sans doute, parce que le préjugé d’un grand crime est plus fort que celui d’un petit… la punition de la loi plus sévère ; mais sachez détruire également tous les préjugés, sachez mettre tous les crimes au même rang, et, vous convainquant bientôt de leur égalité, vous saurez modeler sur eux le remords, et, comme vous aurez appris à braver le remords du plus faible, vous apprendrez bientôt à vaincre le repentir du plus fort et à les commettre tous avec un égal sang-froid… Ce qui fait, ma chère Juliette, que l’on éprouve du remords après une mauvaise action, c’est que l’on est persuadé du système de la liberté, et l’on se dit : Que je suis malheureux de n’avoir pas agi différemment ! Mais si l’on voulait bien se persuader que ce système de la liberté est une chimère, et que nous sommes poussés à tout ce que nous faisons par une force plus puissante que nous, si l’on voulait être convaincu que tout est utile dans le monde, et que le crime dont on se repent est devenu aussi nécessaire à la nature que la guerre, la peste ou la famine dont elle désole périodiquement les empires, infiniment plus tranquilles sur toutes les actions de notre vie, nous ne concevrions même pas le remords ; et ma chère Juliette ne me dirait pas que j’ai tort de mettre sur le compte de la nature ce qui ne doit être que sur celui de ma dépravation.

Tous les effets moraux, poursuivit Mme Delbène, tiennent à des causes physiques auxquelles ils sont irrésistiblement enchaînés. C’est le son qui résulte du choc de la baguette sur la peau du tambour : point de cause physique, c’est-à-dire point de choc, et, nécessairement, point d’effet moral, c’est-à-dire point de son. De certaines dispositions de nos organes, le fluide nerval plus ou moins irrité par la nature des atomes que nous respirons… par l’espèce ou la quantité de particules nitreuses contenues dans les aliments que nous prenons, par le cours des humeurs, et par mille autres causes externes, déterminent un homme au crime ou à la vertu, et, souvent dans le même jour, à l’un et à l’autre : voilà le choc de la baguette, le résultat du vice ou de la vertu ; cent louis volés dans la poche de mon voisin, ou donnés de la mienne à un malheureux, voilà l’effet du choc, ou le son. Sommes-nous maîtres de ces seconds effets, quand les premières causes les nécessitent ? Le tambour peut-il être frappé sans qu’il en résulte un son ? Et pouvons-nous nous opposer à ce choc, quand il est lui-même le résultat de choses si étrangères à nous, et si dépendantes de notre organisation ? Il y a donc de la folie, de l’extravagance, et à ne pas faire tout ce que bon nous semble, et à nous repentir de ce que nous avons fait. Le remords n’est donc, d’après cela, qu’une faiblesse pusillanime que nous devons vaincre, autant que cela peut dépendre de nous, par la réflexion, le raisonnement et l’habitude. Quel changement, d’ailleurs, le remords peut-il apporter à ce que l’on a fait ? Il n’en peut diminuer le mal, puisqu’il ne vient jamais qu’après l’action commise ; il empêche bien rarement de la commettre encore, et n’est donc, par conséquent, bon à rien. Après que le mal est commis, il arrive nécessairement deux choses : ou il est puni, ou il ne l’est pas. Dans cette seconde hypothèse, le remords serait assurément d’une bêtise affreuse : car à quoi servirait-il de se repentir d’une action, de quelque nature qu’elle pût être, qui nous aurait apporté une satisfaction très complète et qui n’aurait eu aucune suite fâcheuse ? Se repentir, dans un tel cas, du mal que cette action aurait pu faire au prochain, serait l’aimer mieux que soi, et il est parfaitement ridicule de se faire un chagrin de la peine des autres, quand cette peine nous a fait plaisir, quand elle nous a servis, chatouillés, délectés, en quelque sens que ce puisse être. Conséquemment, dans ce cas-ci, le remords ne saurait avoir lieu. Si l’action est découverte, et qu’elle soit punie, alors, si l’on veut bien s’examiner, on reconnaîtra que ce n’est pas du mal arrivé au prochain par notre action que l’on se repent, mais de la maladresse que l’on a eue en le commettant, de manière à ce qu’elle ait pu être découverte ; et alors il faut se livrer sans doute aux réflexions produites par le regret de cette maladresse… seulement pour en recueillir plus de prudence, si la punition vous laisse vivre ; mais ces réflexions ne sont pas des remords, car le remords réel est la douleur produite par celle qu’on a occasionnée aux autres, et les réflexions dont nous parlons ne sont que les effets de la douleur produite par le mal que l’on s’est fait à soi-même : ce qui fait voir l’extrême différence qui existe entre l’un et l’autre de ces sentiments, et, en même temps, l’utilité de l’un et le ridicule de l’autre.

Quand nous nous sommes livrés à une mauvaise action, de quelque atrocité qu’elle puisse être, que la satisfaction qu’elle nous a donnée, ou le profit que nous en avons recueilli, nous console amplement du mal qui en a rejailli sur notre prochain ! Avant que de commettre cette action, nous avons bien prévu le mal qu’en ressentiraient les autres ; cette pensée ne nous a pourtant point arrêtés : au contraire, le plus souvent elle nous a fait plaisir. Lui permettre plus de force après l’action commise, ou une manière différente de nous agiter, est la plus grande sottise que l’on puisse faire. Si cette action influe sur le malheur de notre vie, parce qu’elle a été découverte, appliquons tout notre esprit à démêler, à combiner les causes qui ont pu la faire découvrir ; et sans nous repentir d’une chose qu’il n’a pas été en nous de pouvoir arranger autrement, mettons tout en œuvre pour ne pas manquer de prudence à l’avenir, tirons du malheur qui a pu nous arriver de cette faute l’expérience nécessaire à améliorer nos moyens, et nous assurer dorénavant l’impunité, au moyen de l’épaisseur des voiles que nous jetterons sur l’involontaire dérèglement de notre conduite. Mais, par de vains et inutiles remords, n’entreprenons point d’extirper les principes, car cette mauvaise conduite, cette dépravation, ces égarements vicieux, criminels ou atroces, nous ont plu, nous ont délectés, et nous ne devons pas nous priver d’une chose agréable. Ce serait ici la folie d’un homme qui, parce qu’un grand dîner lui aurait fait mal, voudrait à l’avenir se priver à jamais de ce repas.

La véritable sagesse, ma chère Juliette, ne consiste pas à réprimer ses vices, parce que les vices constituant presque l’unique bonheur de notre vie, ce serait devenir soi-même son bourreau que de les vouloir réprimer ; mais elle consiste à s’y livrer avec un tel mystère, avec des précautions si étendues, qu’on ne puisse jamais être surpris. Qu’on ne craigne point par là d’en diminuer les délices : le mystère ajoute au plaisir. Une telle conduite, d’ailleurs, assure l’impunité, et l’impunité n’est-elle pas le plus délicieux aliment des débauches ?

Après t’avoir appris à régler le remords né de la douleur d’avoir fait le mal trop à découvert, il est essentiel, ma chère amie, que je t’indique à présent la manière d’éteindre totalement en soi cette voix confuse qui, dans le calme des passions, vient encore quelquefois réclamer contre les égarements où elles nous ont portés ; or, cette manière est aussi sûre que douce, puisqu’elle ne consiste qu’à renouveler si souvent ce qui nous a donné des remords, que l’habitude, ou de commettre cette action, ou de la combiner, énerve entièrement toute possibilité d’en pouvoir former des regrets. Cette habitude, en anéantissant le préjugé, en contraignant notre âme à se mouvoir souvent de la manière et dans la situation qui primitivement la gênaient, finit par lui rendre le nouvel état adopté facile, et même délicieux. L’orgueil vient à l’appui ; non seulement on a fait une chose que personne n’oserait faire, mais on s’y est même si bien accoutumé, qu’on ne peut plus exister sans cette chose : voilà d’abord une jouissance. L’action commise en produit une autre ; et qui doute que cette multiplication de plaisirs n’accoutume bien promptement une âme à se plier à la manière d’être qu’elle doit acquérir, quelque pénible qu’ait pu lui sembler, en commençant, la situation forcée où cette action la contraignait ?

N’éprouvons-nous pas ce que je te dis dans tous les prétendus crimes où la volupté préside ? Pourquoi ne se repent-on jamais d’un crime de libertinage ? Parce que le libertinage devient très promptement une habitude. Il en pourrait être de même de tous les autres égarements ; tous peuvent, comme la lubricité, se changer aisément en coutume, et tous peuvent, comme la luxure, exciter dans le fluide nerval un chatouillement qui, ressemblant beaucoup à cette passion, peut devenir aussi délicieux qu’elle, et par conséquent, comme elle, se métamorphoser en besoin.

Ô Juliette, si tu veux, comme moi, vivre heureuse dans le crime… et j’en commets beaucoup, ma chère… si tu veux, dis-je, y trouver le même bonheur que moi, tâche de t’en faire, avec le temps, une si douce habitude, qu’il te devienne comme impossible de pouvoir exister sans le commettre ; et que toutes les convenances humaines te paraissent si ridicules, que ton âme flexible, et malgré cela nerveuse, se trouve imperceptiblement accoutumée à se faire des vices de toutes les vertus humaines et des vertus de tous les crimes : alors un nouvel univers semblera se créer à tes regards ; un feu dévorant et délicieux se glissera dans tes nerfs, il embrasera ce fluide électrique dans lequel réside le principe de la vie. Assez heureuse pour vivre dans un monde dont ma triste destinée m’exile, chaque jour tu formeras de nouveaux projets, et chaque jour leur exécution te comblera d’une volupté sensuelle qui ne sera connue que de toi. Tous les êtres qui t’entoureront te paraîtront autant de victimes dévouées par le sort à la perversité de ton cœur ; plus de liens, plus de chaînes, tout disparaîtra promptement sous le flambeau de tes désirs, aucune voix ne s’élèvera plus dans ton âme pour énerver l’organe de leur impétuosité, nuls préjugés ne militeront plus en leur faveur, tout sera dissipé par la sagesse, et tu arriveras insensiblement aux derniers excès de la perversité par un chemin couvert de fleurs. C’est alors que tu reconnaîtras la faiblesse de ce qu’on t’offrait autrefois comme des inspirations de la nature ; quand tu auras badiné quelques années avec ce que les sots appellent ses lois, quand, pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu à les pulvériser toutes, tu verras la mutine, ravie d’avoir été violée, s’assouplissant sous tes désirs nerveux, venir d’elle-même s’offrir à tes fers… te présenter les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave au lieu d’être ta souveraine, elle enseignera finement à ton cœur la façon de l’outrager encore mieux, comme si elle se plaisait dans l’avilissement, et comme si ce n’était réellement qu’en t’indiquant de l’insulter à l’excès qu’elle eût l’art de te mieux réduire à ses lois. Ne résiste jamais, quand tu en seras là ; insatiable dans ses vues sur toi, dès que tu auras trouvé le moyen de la saisir, elle te conduira pas à pas d’écart en écart ; le dernier commis ne sera jamais qu’un acheminement à celui par lequel elle se prépare à se soumettre à toi de nouveau ; telle que la prostituée de Sybaris, qui se livre sous toutes les formes et prend toutes les figures pour exciter les désirs du voluptueux qui la paye, elle t’apprendra de même cent façons de la vaincre, et tout cela pour t’enchaîner plus sûrement à son tour. Mais une seule résistance, je te le répète, une seule te ferait perdre tout le fruit des dernières chutes ; tu ne connaîtras rien si tu n’as pas tout connu ; et si tu es assez timide pour t’arrêter avec elle, elle t’échappera pour jamais. Prends garde surtout à la religion, rien ne te détournera du bon chemin comme ses inspirations dangereuses : semblable à l’hydre dont les têtes renaissent à mesure qu’on les coupe, elle te fatiguera sans cesse, si tu n’as le plus grand soin d’en anéantir perpétuellement les principes. Je crains que les idées bizarres de ce Dieu fantastique dont on empoisonna ton enfance ne reviennent troubler ton imagination au milieu de ses plus divins écarts : ô Juliette, oublie-la, méprise-la, l’idée de ce Dieu vain et ridicule ; son existence est une ombre que dissipe à l’instant le plus faible effort de l’esprit, et tu ne seras jamais tranquille tant que cette odieuse chimère n’aura pas perdu sur ton âme toutes les facultés que lui donna l’erreur. Nourris-toi sans cesse des grands principes de Spinoza, de Vanini, de l’auteur du Système de la Nature, nous les étudierons, nous les analyserons ensemble ; je t’ai promis de profondes discussions sur ce sujet, je te tiendrai parole : nous nous remplirons toutes deux de l’esprit de ces sages principes. S’il te survient encore des doutes, tu me les communiqueras, je te tranquilliserai : aussi ferme que moi, tu m’imiteras bientôt, et, comme moi, tu ne prononceras plus le nom de cet infâme Dieu que pour le blasphémer et le haïr. L’idée d’une telle chimère est, je l’avoue, le seul tort que je ne puisse pardonner à l’homme ; je l’excuse dans tous ses écarts, je le plains de toutes ses faiblesses, mais je ne puis lui passer l’érection d’un tel monstre, je ne lui pardonne pas de s’être forgé lui-même les fers religieux qui l’ont accablé si violemment, et d’être venu présenter lui-même le cou sous le joug honteux qu’avait préparé sa bêtise. Je ne finirais pas, Juliette, s’il fallait me livrer à toute l’horreur que m’inspire l’exécrable système de l’existence d’un Dieu : mon sang bouillonne à son nom seul ; il me semble voir autour de moi, quand je l’entends prononcer, les ombres palpitantes de tous les malheureux que cette abominable opinion a détruits sur la surface du globe ; elles m’invoquent, elles me conjurent d’employer tout ce que j’ai pu recevoir de forces ou de talent, pour extirper de l’âme de mes semblables l’idée du dégoûtant fantôme qui les fit périr sur la terre.

Ici, Mme Delbène me demanda où j’en étais sur ces choses-là.

— Je n’ai point encore fait ma première communion, lui dis-je.

— Ah ! tant mieux, me répondit-elle en m’embrassant ; va, mon ange, je t’éviterai cette idolâtrie ; à l’égard de la confession, réponds, lorsqu’on t’en parlera, que tu n’es pas préparée. La mère des novices est mon amie, elle dépend de moi, je te recommanderai à elle, et tu n’en seras point tracassée. Quant à la messe, malgré nous il faut y paraître ; mais, tiens, vois-tu cette jolie petite collection de livres ? me dit-elle en me montrant une trentaine de volumes reliée en maroquin rouge ; je te prêterai ces ouvrages, et leur lecture, pendant l’abominable sacrifice, te consolera de l’obligation d’en être témoin.

— Ô mon amie ! dis-je à Mme Delbène, que d’obligations je t’aurai ! Mon cœur et mon esprit avaient devancé tes conseils… non sur la morale, tu viens de me dire des choses trop fortes et trop neuves pour qu’elles se fussent déjà présentées à moi ; mais je ne t’avais pas attendue pour détester, comme toi, la religion, et ce n’était qu’avec le plus extrême dégoût que j’en remplissais les affreux devoirs. Que de plaisirs tu me fais en me promettant d’étendre mes lumières ! Hélas ! n’ayant rien entendu dire sur ces objets superstitieux, tous les frais de ma petite impiété ne sont encore dus qu’à la nature.

— Ah ! suis ses inspirations, mon ange… voilà celles qui ne te tromperont jamais.

— Sais-tu, poursuivis-je, que tout ce que tu viens de m’apprendre est bien fort, et qu’il est rare d’être instruite à ce point à ton âge. Me permets-tu de le dire, ma bonne, il est difficile que la conscience soit au degré où tu peins la tienne, sans quelques actions très extraordinaires ; et comment, pardonne à ma question, comment, dans ton intérieur, as-tu eu l’occasion des délits capables dé t’endurcir à ce point ?

— Un jour tu sauras tout cela, me répondit la supérieure en se levant.

— Et pourquoi ces retards ?… crains-tu ?

— Oui, de te faire horreur.

— Jamais, jamais !

Et la compagnie qui se fit entendre empêcha Delbène de m’éclaircir sur ce que je brûlais de savoir.

— Chut, chut ! me dit-elle, pensons au plaisir maintenant… Baise-moi, Juliette ; je te promets ma confiance un jour.

Mais nos amies paraissent ; il faut que je vous les peigne.

Mme de Volmar venait de prendre le voile, il y avait environ six mois. A peine âgée de vingt ans, grande, mince, élancée, fort blanche, les cheveux châtains, et le plus beau corps possible, Volmar, douée de tant de charmes, était avec raison une des élèves les plus riches de Mme Delbène, et, après elle, la plus libertine de toutes les femmes qui allaient assister à nos orgies.

Sainte-Elme était une novice de dix-sept ans, d’une figure charmante, très animée, de beaux yeux, une gorge moulée, et l’ensemble excessivement voluptueux. Élisabeth et Flavie étaient deux pensionnaires, dont la première avait à peine treize ans, la seconde seize. La figure d’Élisabeth était fine, des traits fort délicats, des formes agréables et déjà prononcées. Pour Flavie, c’était bien la plus céleste figure qu’il fût possible de voir au monde : on n’avait point un plus joli rire, de plus belles dents, de plus beaux cheveux ; on ne possédait point une plus belle taille, une peau plus douce et plus fraîche. Ah ! mes amis, si j’avais la déesse des fleurs à peindre, je ne choisirais jamais d’autre modèle.

Les premiers compliments ne furent pas longs ; toutes, sachant bien la cause de leur réunion, ne tardèrent pas à en venir au fait ; mais leurs propos, je l’avoue, m’étonnèrent. On ne saisit pas, au milieu même d’un bordel, tous ceux du libertinage, avec l’aisance et la facilité de ces jeunes personnes ; et rien n’était plaisant comme le contraste de leur modestie, de leur retenue dans le monde, et de leur énergique indécence dans ces assemblées luxurieuses.

— Delbène, dit Mme de Volmar en entrant, je te défie de me faire décharger aujourd’hui ; je suis épuisée, ma chère ; j’ai passé la nuit avec Fontenille… J’adore cette petite friponne ; de ma vie je ne fus mieux branlée… je n’ai jamais versé tant de foutre, avec tant d’abondance… avec tant de délices ! Oh, ma bonne, nous avons fait des choses !

— Incroyables, n’est-ce pas ? dit Delbène. Eh bien, je veux que nous en fassions ce soir de mille fois plus extraordinaires.

— Oh, foutre ! dépêchons-nous donc, dit Sainte-Elme ; je bande, moi : je ne suis pas comme Volmar, j’ai couché seule.

Et se troussant :

— Tiens, vois mon con… vois comme il a besoin de secours !

— Un moment, dit la supérieure ; ceci est une cérémonie de réception. J’admets Juliette dans notre société : il faut qu’elle remplisse les formalités d’usage.

— Qui ? Juliette ? dit étourdiment Flavie qui ne m’avait point encore aperçue ; ah ! je connais à peine cette jolie fille… Tu te branles donc, mon cœur ? continua-t-elle en venant me baiser sur la bouche… Tu es donc libertine… tu es donc tribade comme nous ?

Et la friponne, sans plus de préliminaires, me prit le con et la gorge à la fois.

— Laisse-la donc, dit Volmar, qui, me troussant par derrière, examinait mes fesses ; laisse-la donc, il faut qu’elle soit reçue avant que nous ne nous en servions.

— Tiens, Delbène, dit Élisabeth, regarde donc Volmar qui baise le cul de Juliette : elle la prend pour un petit garçon ; la garce veut l’enculer !

(Et remarquez que c’était la plus jeune qui parlait ainsi.)

— Ne sais-tu pas, dit Sainte-Elme, que Volmar est un homme ? Elle a un clitoris de trois pouces, et, destinée à outrager la nature, quel que soit le sexe qu’elle adopte, il faut que la putain soit tout à tour tribade ou bougre ; elle n’y connaît pas de milieu.

Puis, s’approchant elle-même et m’examinant de tous côtés, attendu que Flavie montrait mon devant et Volmar mon derrière :

— Il est certain, poursuivit-elle, que la petite coquine est bien faite, et je jure qu’avant la fin du jour je saurai le goût de son foutre.

— Un moment donc, un moment, mesdemoiselles ! dit Delbène en cherchant à rétablir l’ordre.

— Eh, sacredieu ! presse-toi, dit Sainte-Elme, je bande ! Qu’attends-tu donc pour commencer ? Faut-il que nous fassions nos prières avant que de nous branler le con ? A bas les robes, mes amies !…

Et, dans l’instant, vous eussiez vu six jeunes filles, plus belles que le jour, s’admirer… se caresser nues, et former entre elles les groupes les plus agréables et les plus variés.

— Oh ! pour à présent, reprit Delbène avec autorité, vous ne pouvez me refuser un peu d’ordre :… Écoutez-moi : Juliette va s’étendre sur ce lit, et vous irez, chacune à votre tour, goûter le plaisir qui vous conviendra le mieux avec elle ; moi, bien en face de l’opération, je vous prendrai toutes à mesure que vous la quitterez, et les luxures commencées avec Juliette s’achèveront sur moi ; mais je ne me presserai point, mon foutre n’éjaculera que quand je vous aurai toutes les cinq sur le corps.

L’extrême vénération que l’on avait pour les ordres de la supérieure fit mettre à leur exécution la ponctualité la plus entière. Toutes ces créatures étant fort libertines, peut-être ne serez-vous pas fâchés d’entendre ce que chacune exigea de moi.

Comme elles arrivaient par rang d’âge, Élisabeth passa la première. La jolie friponne m’examina partout, et, après m’avoir couverte de baisers, elle s’entrelaça dans mes cuisses, se frotta sur moi, et nous nous pâmâmes toutes deux. Flavie vint après ; elle y mit plus de recherches. Après mille délicieux préliminaires, nous nous couchâmes en sens inverse l’une et l’autre, et, de nos langues frétillantes, nous fîmes jaillir des torrents de foutre. Sainte-Elme approche, elle s’étend sur le lit, me fait asseoir sur son visage, et, pendant que son nez branle le trou de mon cul, sa langue s’enfonce dans mon con. Courbée sur elle par mon attitude, je puis la gamahucher de même : je le fais ; mes doigts chatouillent son cul, et cinq éjaculations de suite me prouvent que le besoin qu’elle annonçait n’était pas illusoire. Je le lui rendis complètement ; jamais encore je n’avais été plus voluptueusement sucée. Volmar ne veut que mes fesses, elle les dévore de baisers, et, préparant la voie étroite avec sa langue de rose, la libertine se colle sur moi, m’enfonce son clitoris dans le cul, se secoue longtemps, retourne ma tête, baise ardemment ma bouche, suce ma langue et me branle en m’enculant. La gueuse ne s’en tient pas là : m’armant d’un godemiché qu’elle-même fixe le long de mes reins, elle se présente à mes coups, et, les dirigeant au derrière, la coquine est sodomisée ; je la branlais, elle pensa mourir de plaisir.

Après cette dernière incursion, je fus prendre le poste qui m’attendait sur le corps de la Delbène. Voici comment la putain disposa le groupe :

Élisabeth, sur le dos, était établie au bord du lit. Delbène, étendue dans ses bras, s’en faisait branler le clitoris. Flavie, à genoux, les jambes sous le lit, la tête à la hauteur du con de la supérieure, la gamahuchait et lui pressait les cuisses. Au-dessus d’Élisabeth, Sainte-Elme, le cul sur le visage de cette dernière, présentait en plein son con aux baisers de Delbène, que Volmar enculait de son clitoris brûlant. On m’attendait pour compléter le groupe. Mise un peu courbée auprès de Sainte-Elme, j’offrais à lécher à l’envers ce que celle-ci faisait gamahucher par-devant. Delbène passait avec inconstance et rapidité du con de Sainte-Elme au trou de mon cul, léchait, pompait ardemment l’un et l’autre, et, se remuant avec l’agilité la plus incroyable sous les doigts d’Élisabeth, sous la langue de Flavie et sous le clitoris de Volmar, la tribade n’était pas une minute sans répandre des torrents de foutre.

— Oh ! sacredieu ! dit Delbène en se retirant de là rouge comme une bacchante, double Dieu ! comme j’ai déchargé ! N’importe, suivons nos opérations ; que chacune de vous maintenant se place sur le lit ; Juliette exigera d’elle tour à tour ce qui lui conviendra, vous serez contraintes à vous y prêter ; mais comme elle est encore bien neuve, je la conseillerai ; le groupe se formera sur elle ensuite, comme il vient de se former sur moi, et nous ferons éjaculer son foutre jusqu’à ce qu’elle demande grâce.

Élisabeth est la première offerte à mon libertinage.

— Place-la, me dit Delbène qui me conseillait, de manière à ce que tu puisses baiser sa jolie petite bouche pendant qu’elle te branlera ; et, pour que tu sois chatouillée de partout, je vais, pendant toute la séance, me charger du trou de ton cul.

Flavie remplace Élisabeth.

— Je te recommande les jolis tétons de cette petite fille, me dit l’abbesse ; suce-les-lui, pendant qu’elle te chatouille… A cause des goûts de Volmar, il faut que tu lui enfonces ta langue dans le cul, pendant que, courbée sur toi, la friponne te gamahuchera… Pour Sainte-Elme, poursuivit la supérieure, sais-tu ce que j’en ferais ? Je m’arrangerais de manière à pouvoir lui sucer à la fois le cul et le con, pendant qu’elle te le rendrait… Et quant à moi, commande, ma mie, je suis à tes ordres.

Échauffée de ce que j’avais vu faire à Volmar :

— Je veux t’enculer, dis-je, avec ce godemiché.

— Fais, ma bonne, fais, me répond humblement Delbène en se présentant à mes coups, voilà mon cul, je te le livre.

— Eh bien ! dis-je en sodomisant mon institutrice, puisque le groupe doit s’arranger sur moi, qu’il commence tout de suite. Chère Volmar, continuai-je, que ton clitoris rende à mon cul ce que je fais à celui de Delbène ; tu ne saurais à quel point mon tempérament s’irrite de cette manière de jouir. De chacune de mes mains, je voudrais branler Élisabeth et Sainte-Elme, pendant que je sucerais le con de Flavie.

Les ordres de la supérieure étant de m’épuiser, je n’eus la peine de rien dire : les situations varièrent sept fois, et sept fois mon foutre coula dans leurs bras.

Les plaisirs de la table succédèrent à ceux de l’amour une superbe collation nous attendait. Différentes sortes de vins ou de liqueurs ayant vivement échauffé nos têtes, on se remit au libertinage ; trois groupes se dessinèrent. Sainte-Elme, Delbène et Volmar, comme les plus âgées, se choisirent chacune une branleuse ; par hasard ou par prédilection, Delbène ne me manqua pas ; Élisabeth était devenue le choix de Sainte-Elme, et Flavie celui de Volmar. Les groupes étaient arrangés de manière à ce que chacun jouissait de la vue des plaisirs de l’autre. On n’a pas l’idée de ce que nous fîmes. Oh ! comme Sainte-Elme était délicieuse ! Ardemment passionnées l’une pour l’autre, nous nous branlâmes toutes deux jusqu’à l’extinction : il ne fut rien que nous n’imaginâmes, rien que nous ne fîmes. Enfin, tout se remêla, et les deux dernières heures de cette voluptueuse débauche furent si lascives, que dans aucun bordel peut-être il ne se commit tant de luxures.

Une chose m’avait paru singulière : c’était l’extrême ménagement qu’on avait pour le pucelage des pensionnaires. On n’observait pas sans doute les mêmes lois vis-à-vis de celles dont les vœux étaient prononcés ; mais on respectait à un point que je ne pouvais comprendre celles qui se destinaient au monde.

— Leur honneur y tient, me dit Delbène, que j’interrogeai sur cette réserve ; nous voulons bien nous amuser de ces jeunes filles, mais pourquoi les perdre ? pourquoi leur faire détester les moments qu’elles ont passés auprès de nous ? Non, nous avons cette vertu, et quelque corrompues que tu nous supposes, nous ne compromettons jamais nos amies.

Ces procédés me parurent superbes ; mais créée par la nature pour l’emporter de scélératesse, un jour, sur tout ce qui devait m’entourer, le désir de flétrir une de mes compagnes m’échauffa dès ce moment la tête pour le moins autant que celui d’être flétrie moi-même.

Delbène s’aperçut bientôt que je lui préférais Sainte-Elme. J’adorais effectivement cette charmante fille ; il m’était impossible de la quitter ; mais comme elle était infiniment moins spirituelle que la supérieure, un penchant naturel me ramenait invinciblement vers celle-ci.

— Avec la passion dont je te vois dévorée pour dépuceler une fille, ou pour l’être, me dit un jour cette charmante femme, je ne doute pas que Sainte-Elme, ou ne t’ait accordé ces plaisirs, ou ne te les promette bientôt. Il n’y a sûrement point de risque avec elle, puisqu’elle est destinée à passer comme moi ses jours dans le cloître ; mais, Juliette, si elle t’en faisait autant, tu ne trouverais jamais à te marier, et que de malheurs pourraient devenir les suites de cette faute ! Cependant, écoute-moi, mon ange, tu sais que je t’adore, fais-moi le sacrifice de Sainte-Elme, et je te satisfais à l’instant sur tous les plaisirs que tu souhaites. Tu choisiras dans le couvent celle dont tu voudras cueillir les prémices, et ce sera moi qui flétrirai les tiens… Les déchirements : les blessures… tranquillise-toi, j’arrangerai tout. Mais ceci sont de grands mystères ; pour y être initiée, il faut ta parole sacrée que, dès ce moment-ci, tu ne parleras plus à Sainte-Elme : autrement je ne mets point de bornes à ma vengeance.

Aimant trop cette charmante fille pour la compromettre, brûlant d’ailleurs de goûter les plaisirs qu’on me faisait espérer si je renonçais à elle, je promis tout.

— Eh bien ! me dit Delbène au bout d’un mois d’épreuve, ton choix est-il fait ? Qui veux-tu dépuceler ?

Et ici, mes amis, vous ne devineriez de la vie sur quel objet mon imagination libertine s’arrêtait avec complaisance ! Sur cette fille que voilà sous vos yeux… sur ma sœur. Mais Mme Delbène la connaissait trop bien pour ne pas me détourner de ce projet.

— Eh bien ! dis-je donne-moi Laurette.

Son enfance (à peine avait-elle dix ans), sa jolie petite mine éveillée, l’éclat de sa naissance, tout m’irritait… tout m’enflammait pour elle ; et la supérieure y voyant d’autant moins d’obstacles que cette jeune orpheline n’avait pour protecteur au couvent qu’un vieil oncle demeurant à cent lieues de Paris, m’assura que je pourrais regarder comme déjà sacrifiée la victime qu’immolaient d’avance mes perfides désirs.

Le jour était pris, lorsque Delbène m’ayant fait venir la veille pour passer la nuit dans ses bras, remit la conversation sur les matières religieuses.

— Je crains, me dit-elle, que tu n’ailles trop vite, mon enfant ; ton cœur, trompé par ton esprit, n’est pas encore au point où je le voudrais. Ces infamies superstitieuses te gênent toujours, je le parierais. Écoute, Juliette, prête-moi toute ton attention, et tâche qu’à l’avenir ton libertinage, étayé sur d’excellents principes, puisse avec effronterie, comme chez moi, se porter à tous les excès sans remords.

Le premier dogme qui s’offre à moi, lorsqu’on me parle de religion, est celui de l’existence de Dieu : comme il est la base de tout l’édifice, c’est par son examen que je dois raisonnablement commencer.

Ô Juliette ! n’en doutons pas, ce n’est qu’aux bornes de notre esprit qu’est due la chimère d’un Dieu ; ne sachant à qui attribuer ce que nous voyons, dans l’extrême impossibilité d’expliquer les inintelligibles mystères de la nature, nous avons gratuitement placé au-dessus d’elle un être revêtu du pouvoir de produire tous les effets dont les causes nous étaient inconnues.

Cet abominable fantôme ne fut pas plus tôt envisagé comme l’auteur de la nature, qu’il fallut bien le voir également comme celui du bien et du mal. L’habitude de regarder ces opinions comme vraies, et la commodité que l’on y trouvait pour satisfaire à la fois la paresse et la curiosité, firent promptement donner à cette fable le même degré de croyance qu’à une démonstration géométrique ; et la persuasion devint si vive, l’habitude si forte, qu’on eut besoin de toute sa raison pour se préserver de l’erreur. De l’extravagance qui admet un Dieu à celle qui le fait adorer, il ne devait y avoir qu’un pas : rien de plus simple que d’implorer ce que l’on craignait ; rien que de très naturel au procédé qui fait fumer l’encens sur les autels de l’individu magique que l’on fait à la fois le moteur et le dispensateur de tout. On le croyait méchant, parce que de très méchants effets résultaient de la nécessité des lois de la nature ; pour l’apaiser, il fallait des victimes : de là les jeûnes, les macérations, les pénitences, et toutes les autres imbécillités, fruits résultatifs de la crainte des uns et de la fourberie des autres ; ou, si tu l’aimes mieux, effets constants de la faiblesse des hommes, puisqu’il est certain que partout où il y en aura, se trouveront aussi des dieux enfantés par la terreur de ces hommes, et des hommages rendus à ces dieux, résultats nécessaires de l’extravagance qui les érige. Ne doutons pas, ma chère amie, que cette opinion de l’existence et du pouvoir d’un Dieu dispensateur des biens et des maux ne soit la base de toutes les religions de la terre. Mais laquelle préférer de toutes ces traditions ? Toutes allèguent des révélations faites en leur faveur, toutes citent des livres, ouvrages de leurs dieux, et toutes veulent exclusivement l’emporter l’une sur l’autre. Pour m’éclairer dans ce choix difficile, je n’ai que ma raison pour guide, et dès qu’à son flambeau j’examine toutes ces prétentions, toutes ces fables, je ne vois plus qu’un tas d’extravagances et de platitudes qui m’impatientent et me révoltent.

Après avoir rapidement parcouru les absurdes idées de tous les peuples sur cette importante matière, je m’arrête enfin à ce qu’en pensent les juifs et les chrétiens. Les premiers me parlent d’un Dieu, mais ils ne m’en expliquent rien, ils ne m’en donnent aucune idée, et je ne vois sur la nature du Dieu de ce peuple que des allégories puériles, indignes de la majesté de l’être dans lequel on veut que j’admette le créateur de l’univers ; ce n’est qu’avec des contradictions révoltantes que le législateur de cette nation me parle de son Dieu, et les traits sous lesquels il me le peint sont bien plus propres à me le faire détester que servir. Voyant que c’est ce Dieu même qui parle dans les livres qu’on me cite pour me l’expliquer, je me demande comment il est possible qu’un Dieu ait pu donner de sa personne des notions si propres à le faire mépriser des hommes. Cette réflexion me détermine à étudier ces livres avec plus de soin : que deviens-je, lorsque je ne puis m’empêcher de voir, en les examinant, que non seulement ils ne peuvent être dictés par l’esprit d’un Dieu, mais qu’ils sont même écrits très longtemps après l’existence de celui qui ose affirmer les avoir transmis d’après Dieu même ! Eh ! voilà donc comme on me trompe ! m’écriai-je au bout de mes recherches ; ces livres saints qu’on veut me donner comme l’ouvrage d’un Dieu ne sont plus que celui de quelques charlatans imbéciles, et je n’y vois, au lieu de traces divines, que le résultat de la bêtise et de la fourberie. Et, en effet, quelle plus lourde ineptie que celle d’offrir partout, dans ces livres, un peuple favori du souverain qu’il vient de se forger, annonçant à toutes les nations que ce n’est qu’à lui que Dieu parla ; que ce ne fut qu’à son sort qu’il put s’intéresser ; que ce n’est que pour lui qu’il dérange le cours des astres, qu’il sépare les mers, qu’il épaissit la rosée : comme s’il n’eût pas été bien plus facile à ce Dieu de pénétrer dans les cœurs, d’éclairer les esprits, que de déranger le cours de la nature, et comme si cette prédilection en faveur d’un petit peuple obscur, abject, ignoré, pouvait convenir à la majesté suprême de l’être auquel vous voulez que j’accorde la faculté d’avoir créé l’univers ? Mais quelle que soit l’envie que j’aurais d’acquiescer à ce que ces livres absurdes m’apprennent, je demande si le silence universel de tous les historiens des nations voisines sur les faits extraordinaires qui y sont consignés, ne devrait pas suffire à me faire révoquer en doute les merveilles qu’ils m’annoncent. Que dois-je penser, je vous prie, lorsque c’est dans le sein du peuple même qui m’entretient si fastueusement de son Dieu que je trouve le plus d’incrédules ? Quoi ! ce Dieu comble son peuple de faveurs et de miracles, et ce peuple chéri ne croit pas à son Dieu ? Quoi ! ce Dieu tonne sur le haut d’une montagne avec l’appareil le plus imposant, il dicte sur cette montagne des lois sublimes au législateur de ce peuple, qui, dans la plaine, doute de lui, et des idoles s’élèvent dans cette plaine pour narguer le Dieu législateur tonnant sur la montagne ? Il meurt enfin, cet homme singulier qui vient d’offrir aux Juifs un Dieu si magnifique, il expire ; un miracle accompagne sa mort : tant de motifs vont pénétrer sans doute de la majesté de ce Dieu le peuple témoin de sa grandeur que ne doivent point admettre les descendants de ceux qui ont tout vu. Mais, plus incrédules que leurs pères, l’idolâtrie culbute en peu d’années les autels chancelants du Dieu de Moïse, et les malheureux Juifs opprimés ne se souviennent de la chimère de leurs ancêtres que quand ils recouvrent leur liberté. De nouveaux chefs leur en parlent alors : malheureusement les promesses qu’ils leur font ne s’accordent pas avec les événements. Les Juifs, selon ces nouveaux chefs, devraient être heureux tant qu’ils seraient fidèles au Dieu de Moïse : jamais ils ne le respectèrent davantage, et jamais le malheur ne les opprima plus durement. Exposés à la colère des successeurs d’Alexandre, ils n’échappent aux fers de ceux-ci que pour retomber sous ceux des Romains, qui, las enfin de leur perpétuelle révolte, culbutent leur temple et les dispersent. Et voilà donc comment leur Dieu les sert ! voilà comme ce Dieu, qui les aime, qui ne trouble qu’en leur faveur l’ordre sacré de la nature, voilà comme il les traite, voilà comme il leur tient ce qu’il leur a promis !

Ce ne sera donc plus chez les Juifs que je chercherai le Dieu puissant de l’univers ; ne rencontrant chez cette misérable nation qu’un fantôme dégoûtant, né de l’imagination exaltée de quelques ambitieux, j’abhorrerai le Dieu méprisable offert par la scélératesse, et je jetterai les yeux sur les chrétiens.

Que de nouvelles absurdités se présentent ici ! Ce ne sont plus les livres d’un fou sur une montagne qui doivent me servir de règles : le Dieu dont il s’agit maintenant s’annonce par un ambassadeur bien plus noble, et le bâtard de Marie est bien autrement respectable que le fils délaissé de Jochabed ! Examinons donc ce polisson : que fait-il, qu’imagine-t-il pour me prouver son Dieu ? quelles sont ses lettres de créance ? Des gambades, des soupers de putains, des guérisons de charlatans, des calembours et des escroqueries. Il est le fils du Dieu qu’il m’annonce, ce malotru qui ne sait pas même m’en parler et qui, dès ce jour, n’écrivit une ligne ; il est Dieu lui-même, je dois le croire dès qu’il l’a dit. Le coquin est pendu, qu’importe ? sa secte l’abandonne, tout cela est égal : c’est là, c’est là seul qu’est le Dieu de l’univers. Il n’a pu prendre racine que dans le sein d’une Juive, il n’a pu naître que dans une étable ; c’est par l’abjection, la pauvreté, l’imposture, qu’il doit me convaincre : si je n’y crois point, tant pis pour moi, d’éternels supplices m’attendent ! Vous voyez bien que tout cela peint un Dieu, et qu’il n’est pas un seul trait dans le tableau qui n’élève l’âme et ne la persuade ! Ô comble de contradiction ! c’est sur l’ancienne loi que la nouvelle loi s’étaye, et la nouvelle, cependant, anéantit l’ancienne. Quelle sera donc la base de cette nouvelle ? Christ est donc à présent le législateur qu’il faut croire ? Lui seul va m’expliquer le Dieu qui me l’envoie ; mais si Moïse avait intérêt à me prêcher un Dieu dans lequel il prenait sa puissance, quel plus grand intérêt n’a pas le Nazaréen à me parler de Dieu dont il dit qu’il descend ! Certes, le législateur moderne en savait bien plus que l’ancien ; il suffisait au premier de causer familièrement avec son maître : le second est du même sang. Moïse, content de s’étayer des miracles de la nature, persuade à son peuple que la foudre ne s’allume que pour lui ; Jésus, bien plus adroit, fait le miracle lui-même ; et si tous deux méritent à jamais le mépris de leurs contemporains, il faut convenir au moins que le nouveau sut, avec plus de friponnerie, prétendre à l’estime des hommes ; et la postérité qui les juge en assignant à l’un une loge aux petites-maisons, ne pourra cependant s’empêcher de donner à l’autre une des premières places au gibet.

Tu vois, Juliette, dans quel cercle vicieux tombent les hommes, dès que leur tête s’égare sur ces inepties… La religion prouve le prophète, et le prophète, la religion.

Ce Dieu ne s’étant point encore montré, ni dans la secte juive, ni dans la secte bien autrement méprisable des chrétiens, je le cherche de nouveau, j’appelle la raison à mon secours, et je l’analyse elle-même, pour qu’elle me trompe moins. Qu’est-ce que la raison ? C’est cette faculté qui m’est donnée par la nature de me déterminer pour tel objet et de fuir tel autre, en proportion de la dose de plaisir ou de peine reçue de ces objets : calcul absolument soumis à mes sens, puisque c’est d’eux seuls que je reçois les impressions comparatives qui constituent ou les douleurs que je veux fuir, ou le plaisir que je dois chercher. La raison n’est donc autre chose, ainsi que le dit Fréret, que la balance avec laquelle nous pesons les objets, et par laquelle, remettant sous le poids ceux qui sont éloignés de nous, nous connaissons ce que nous devons penser, par le rapport qu’ils ont entre eux, en telle sorte que ce soit toujours l’apparence du plus grand plaisir qui l’emporte. Cette raison, enfin, tu le vois, dans nous comme dans les animaux qui en sont eux-mêmes remplis, n’est que le résultat du mécanisme le plus grossier et le plus matériel. Mais comme nous n’avons point d’autre flambeau, ce n’est donc qu’au sien seul qu’il faut soumettre la foi impérieusement exigée par des fourbes pour des objets ou sans réalité, ou si prodigieusement vils par eux-mêmes, qu’ils ne sont faits que pour nos mépris. Or, le premier effet de cette raison est, tu le sens, Juliette, d’assigner une différence essentielle entre l’objet qui apparaît et l’objet qui est aperçu. Les perceptions représentatives d’un objet sont encore de différente espèce. Si elles nous montrent les objets comme absents et comme ayant été autrefois présents à notre esprit, c’est ce que nous appelons alors mémoire, souvenir. Si elles nous offrent les objets sans nous avertir de leur absence, c’est alors ce qu’on nomme imagination, et cette imagination est la vraie cause de toutes nos erreurs. Or, la source la plus abondante de ces erreurs vient de ce que nous supposons une existence propre aux objets de ces perceptions intérieures, et qu’ils existent séparément de nous, de même que nous les concevons séparément. Je donnerai donc, pour me faire entendre de toi, je donnerai, dis-je, à cette idée séparée, à cette idée née de l’objet qui apparaît, le nom d’idée objective, pour la différencier de celle qui est apparue, et que je nommerai réelle. Il est très important de ne pas confondre ces deux genres d’existence ; on n’imagine pas dans quel gouffre d’erreurs on tombe, faute de caractériser ces distinctions. Le point divisé à l’infini, si nécessaire en géométrie, est dans la classe des existences objectives ; et les corps, les solides, dans celle des existences réelles. Quelque abstrait que ceci te paraisse, ma chère, il faut pourtant me suivre, si tu veux arriver avec moi au but où je veux te conduire par mes raisonnements.

Observons d’abord ici, avant que d’aller plus loin, que rien n’est plus commun ni plus ordinaire que de se tromper lourdement entre l’existence réelle des corps qui sont hors de nous et l’existence objective des perceptions qui sont dans notre esprit. Nos perceptions elles-mêmes sont distinguées de nous, et entre elles, autant qu’elles aperçoivent les objets présents, et leurs rapports, et les rapports de ces rapports. Ce sont des pensées, en tant qu’elles nous rapportent les images des choses absentes ; ce sont des idées, en tant qu’elles nous rapportent les images des objets qui sont en nous. Cependant toutes ces choses ne sont que des modalités, ou manières d’exister de notre être, qui ne sont pas plus distinguées entre elles ni de nous-mêmes que l’étendue, la solidité, la figure, la couleur, le mouvement d’un corps, le sont de ce corps. On a ensuite forcément imaginé des termes qui convinssent généralement à toutes les idées particulières qui étaient semblables ; on a nommé cause tout être qui produit quelque changement dans un autre être distingué de lui, et effet, tout changement produit dans un être par une cause quelconque. Comme ces termes excitent en nous au moins une image confuse d’être, d’action, de réaction, de changement, l’habitude de s’en servir a fait croire que l’on en avait une perception nette et distincte, et l’on en est venu enfin à imaginer qu’il pouvait exister une cause qui ne fût pas un être ou un corps, une cause qui fût réellement distincte de tout corps, et qui, sans mouvement et sans action, pût produire tous les effets imaginables. On n’a pas voulu faire réflexion que tous les êtres, agissant et réagissant sans cesse les uns sur les autres, produisent et souffrent en même temps des changements ; la progression intime des êtres qui ont été successivement cause et effet a bientôt fatigué l’esprit de ceux qui veulent absolument trouver la cause dans tous les effets : sentant leur imagination épuisée par cette longue suite d’idées, il leur a paru plus court de remonter tout d’un coup à une première cause, qu’ils ont imaginée comme la cause universelle, à l’égard de laquelle les causes particulières sont des effets, et qui n’est, elle, l’effet d’aucune cause.

Voilà le Dieu des hommes, Juliette ; voilà la sotte chimère de leur débile imagination. Tu vois par quel enchaînement de sophismes ils sont venus à bout de la créer ; et, d’après la définition particulière que je t’ai donnée, tu vois que ce fantôme, n’ayant qu’une existence objective, ne saurait être hors de l’esprit de ceux qui le considèrent, et n’est par conséquent qu’un pur effet de l’embrasement de leur cerveau. Voilà pourtant le Dieu des mortels, voilà l’être abominable qu’ils ont inventé, et dans les temples duquel ils ont fait couler tant de sang !

Si je me suis étendue, poursuivit Mme Delbène, sur les différences essentielles entre les existences réelles et les existences objectives, c’est, tu le vois, ma chère, parce qu’il était urgent que je te démontrasse les variétés qui se trouvent dans les opinions pratiques et spéculatives des hommes, et que je te fisse voir qu’ils donnent une existence réelle à beaucoup de choses qui n’ont qu’une existence spéculative : or, c’est au produit de cette existence spéculative que les hommes ont donné le nom de Dieu. S’il ne résultait de tout cela que de faux raisonnements, l’inconvénient serait médiocre ; mais malheureusement on va plus loin : l’imagination s’enflamme, l’habitude se forme, et l’on s’accoutume à considérer comme quelque chose de réel ce qui n’est l’ouvrage que de notre faiblesse. On ne s’est pas plus tôt persuadé que la volonté de cet être chimérique est cause de tout ce qui nous arrive, que l’on emploie tous les moyens de lui être agréable, toutes les façons de l’implorer.

Que de plus mûres réflexions nous éclairent, et, ne nous déterminant sur l’adoption d’un Dieu que d’après ce qui vient d’être dit, persuadons-nous que toute l’idée de Dieu ne pouvant se présenter à nous que d’une manière objective, il ne peut résulter d’elle que des illusions et des fantômes.

Quelques sophismes qu’allèguent les partisans absurdes de la divinité chimérique des hommes, ils ne vous disent autre chose, sinon qu’il n’y a point d’effet sans cause ; mais ils ne vous démontrent pas qu’il faille en revenir à une première cause éternelle, cause universelle de toutes les causes particulières, et qui soit elle-même créatrice, et indépendante de toute autre cause. Je conviens que nous ne comprenons pas la liaison, la suite et la progression de toutes les causes ; mais l’ignorance d’un fait n’est jamais un motif suffisant pour en croire ou déterminer un autre. Ceux qui veulent nous persuader l’existence de leur abominable Dieu osent effrontément nous dire que, parce que nous ne pouvons assigner la véritable cause des effets, il faut que nous admettions nécessairement la cause universelle. Peut-on faire un raisonnement plus imbécile ? Comme s’il ne valait pas mieux convenir de son ignorance que d’admettre une absurdité ; ou comme si l’admission de cette absurdité devenait une preuve de son existence. L’aveu de notre faiblesse n’a nul inconvénient, sans doute ; l’adoption du fantôme est remplie d’écueils contre lesquels nous ne ferons que nous heurter si nous sommes sages, mais où nous nous briserons si nos têtes s’exaltent : et les chimères échauffent toujours.

Accordons, si l’on veut, un instant, à nos antagonistes l’existence du vampire qui fait leur félicité[1]. Je leur demande, dans cette hypothèse, si la loi, la règle, la volonté par laquelle Dieu conduit les êtres, est de même nature que notre volonté et que notre force, si Dieu, dans les mêmes circonstances, peut vouloir et ne pas vouloir, si la même chose peut lui plaire et lui déplaire, s’il ne change pas de sentiment, si la loi par laquelle il se conduit est immuable. Si c’est elle qui le conduit, il ne fait que l’exécuter : de ce moment, il n’a aucune puissance. Cette loi nécessaire, qu’est-elle alors elle-même ? est-elle distincte de lui ou inhérente à lui ? Si, au contraire, cet être peut changer de sentiment et de volonté, je demande pourquoi il en change. Assurément, il lui faut un motif, et un bien plus raisonnable que ceux qui nous déterminent, car Dieu doit l’emporter sur nous en sagesse, comme il nous surpasse en prudence ; or, ce motif peut-il s’imaginer sans altérer la perfection de l’être qui y cède ? Je vais plus loin : si Dieu sait d’avance qu’il changera de volonté, pourquoi, dès qu’il peut tout, n’a-t-il pas arrangé les circonstances de manière à ce que cette mutation toujours fatigante, et prouvant toujours de la faiblesse, ne lui devînt nullement nécessaire ? et s’il l’ignore, qu’est-ce qu’un Dieu qui ne prévoit pas ce qu’il doit faire ? S’il le prévoit, et qu’il ne puisse se tromper, comme il faut le croire pour avoir de lui une idée convenable, il est donc arrêté, indépendamment de sa volonté, qu’il agira de telle ou telle façon : or, qu’est-elle, cette loi que sa volonté suit ? où est-elle ! d’où tire-t-elle sa force !

Si votre Dieu n’est pas libre, s’il est déterminé à agir en conséquence des lois qui le maîtrisent, alors c’est une force semblable au destin, à la fortune, que des vœux ne toucheront point, que des prières ne fléchiront point, que des offrandes n’apaiseront pas davantage, et qu’il vaut mieux mépriser éternellement qu’implorer avec aussi peu de succès.

Mais si, plus dangereux, plus méchant et plus féroce encore, votre exécrable Dieu a caché aux hommes ce qui devenait nécessaire à leur bonheur, son projet n’était donc pas de les rendre heureux ; il ne les aime donc pas, il n’est donc alors ni juste ni bienfaisant. Il me semble qu’un Dieu ne doit rien vouloir que de possible, et il ne l’est pas que l’homme observe des lois qui le tyrannisent ou qui lui sont inconnues.

Ce vilain Dieu fait encore plus : il hait l’homme pour avoir ignoré ce qu’on ne lui a point appris ; il le punit pour avoir transgressé une loi inconnue, pour avoir suivi des penchants qu’il ne tient que de lui seul. Ô Juliette ! s’écria mon institutrice, puis-je concevoir cet infernal et détestable Dieu autrement que comme un tyran, un barbare, un monstre, auquel je dois toute la haine, tous les courroux, tout le mépris que mes facultés physiques et morales peuvent exhaler à la fois !

Ainsi, vînt-on même à bout de me démontrer… de me prouver l’existence de Dieu ; dût-on réussir à me convaincre qu’il a dicté des lois, qu’il a choisi des hommes pour les attester aux mortels ; me fît-on voir que le plus harmonieux accord règne dans toutes les relations qui viennent de lui : rien ne pourrait me prouver que je lui plais en suivant ses lois, car, s’il n’est pas bon, il peut me tromper, et ma raison, qui ne vient que de lui, ne me rassurera pas, puisqu’il peut alors ne me l’avoir donnée que pour mieux me précipiter dans l’erreur.

Poursuivons. Je vous demande maintenant, ô déistes, comment ce Dieu, que je veux bien admettre un moment, se conduira vis-à-vis de ceux qui n’ont aucune connaissance de ses lois. Si Dieu punit l’ignorance invincible de ceux auxquels ses lois n’ont pu être annoncées, il est injuste ; s’il ne peut les en instruire, il est impuissant.

Il est certain que la révélation des lois de l’Éternel doit porter des caractères qui prouvent le Dieu dont elles émanent or, de toutes les révélations qui nous sont parvenues, je demande laquelle porte ce caractère aussi évident qu’indispensable. C’est donc par la religion même que se détruit le Dieu qu’annonce la religion : or, que deviendra cette religion, quand le Dieu qu’elle établit n’aura plus d’existence que dans la tête des sots !

Que les connaissances humaines soient réelles ou fausses, peu importe au bonheur de la vie : il n’en est pas de même en matière de religion. Lorsque les hommes ont une fois réalisé les objets imaginaires qu’elle présente, ils se passionnent pour ces objets ; ils se persuadent que ces fantômes qui voltigent dans leur esprit existent réellement, et, de ce moment, rien ne peut plus les retenir. Chaque jour, nouveaux sujets de trembler : tels sont les uniques effets produits en nous par l’idée dangereuse d’un Dieu. C’est cette idée seule qui cause les maux les plus cuisants de la vie de l’homme ; c’est elle qui le contraint à la privation des plus doux plaisirs de la vie, dans la frayeur de déplaire à ce fruit dégoûtant de son imagination en délire. Il faut donc, mon aimable amie, se délivrer le plus tôt possible des terreurs que cette chimère inspire ; et pour cela, sans doute, il ne faut que porter la faux sur l’idole, il ne faut que la pulvériser d’un bras ferme.

L’idée que les prêtres veulent nous donner de la divinité n’est autre chose que celle d’une cause universelle, et de laquelle toutes les autres sont des effets. Les imbéciles, auxquels ces imposteurs se sont adressés, ont cru qu’une telle cause existait… pouvait exister séparément des effets particuliers qu’elle produit, comme si les modalités d’un corps pouvaient être séparées de ce corps, comme si la blancheur étant une des qualités de la neige, il était possible de séparer d’elle cette qualité. Les modifications quittent-elles les corps qu’elles modifient ! Eh bien ! votre Dieu n’est qu’une modification de la matière perpétuellement en action par son essence : cette action que vous croyez pouvoir en séparer, cette énergie de la matière, voilà votre Dieu. Examinez maintenant, sots adorateurs d’un tel être, de quel hommage il peut être digne !

Ceux qui ne font produire à la première cause que le mouvement local des corps, et qui donnent à nos esprits la force de se déterminer, bornent étrangement cette cause et lui ôtent son universalité, pour la réduire à ce qu’il y a de plus bas dans la nature, c’est-à-dire à l’emploi de remuer la matière. Mais comme tout est lié dans la nature, que les sentiments spirituels produisent des mouvements dans les corps vivants, que les mouvements des corps excitent des sentiments dans les âmes, on ne peut avoir recours à cette supposition pour établir ou pour défendre le culte religieux. Nous ne voulons qu’en conséquence de la perception des objets qui se présentent à nous ; les perceptions ne nous viennent qu’à l’occasion du mouvement excité dans nos organes : donc la cause du mouvement est celle de notre volonté. Si cette cause ignore l’effet que produira le mouvement en nous, quelle idée indigne d’un Dieu ! S’il le sait, il en est complice, et il y consent ; si, le sachant, il n’y consent pas, il est donc forcé de faire ce qu’il ne veut pas ; il y a donc quelque chose de plus puissant que lui : donc il est contraint de suivre des lois. Comme nos volontés sont toujours suivies de quelques mouvements, Dieu est par conséquent obligé de concourir avec notre volonté : il est donc dans le bras du parricide, dans le flambeau de l’incendiaire, dans le con de la prostituée. Dieu n’y consent-il pas, le voilà moins fort que nous, le voilà contraint à nous obéir. Donc, quelque chose que l’on dise, il faut avouer qu’il n’y a point de cause universelle ; ou si vous voulez absolument qu’il y en ait une, il faut que nous convenions qu’elle consent à tout ce qui nous arrive et ne veut jamais autre chose ; il faut que vous avouiez encore qu’elle ne peut aimer ni haïr aucun des êtres particuliers qui émanent d’elle, parce que tous lui obéissent également, et que, d’après cela, les mots de peines, de récompenses, de lois, de défenses, d’ordre, de désordre, ne sont que des mots allégoriques, tirés de ce qui se passe parmi les hommes.

Si l’on n’est pas obligé de regarder Dieu comme un être essentiellement bon, comme un être qui aime les hommes, on peut croire qu’il a voulu les tromper. Ainsi, quand même tous les prodiges sur lesquels se fondent ceux qui prétendent connaître les lois qu’il a révélées à quelques hommes seraient véritables, comme tout nous confirme que c’est un être injuste, inhumain, nous n’avons pas d’assurance qu’il n’ait pas fait ces prodiges exprès pour nous tromper, et rien ne nous autorise à croire que l’observation la plus stricte de ses lois puisse jamais me rendre son ami. S’il ne punit pas ceux qui ont observé ces lois, leur observance devient inutile ; et comme cette observance est pénible, votre Dieu, en la promulguant, s’est à la fois rendu coupable d’inutilité et de méchanceté : je vous demande dès lors si c’est là un être digne de nos hommages. Ces lois, d’ailleurs, n’ont rien de respectable : elles sont absurdes, contraires à la raison, elles répugnent au moral, affligent le physique ; ceux qui les annoncent les violent à tout moment ; et s’il est quelques individus dans le monde qui s’avisent d’y ajouter foi, scrutons avec soin leur esprit : nous les reconnaîtrons bientôt pour des imbéciles. Veux-je approfondir les preuves de ce fatras de mystères et de lois dictées par ce Dieu ridicule, je ne les trouve appuyées que sur des traditions confuses, incertaines, et toujours victorieusement combattues par les adversaires.

Disons-le avec vérité : de toutes les religions établies parmi les hommes, il n’en est aucune qui puisse légitimement l’emporter sur l’autre ; pas une qui ne soit remplie de fables, de mensonges, de perversités, et qui n’offre à la fois les dangers les plus imminents, à côté des contradictions les plus palpables. Des fous veulent-ils établir leurs rêveries, ils appellent les miracles à leur secours : d’où il résulte que, toujours dans le même cercle, à présent c’est le miracle qui prouve la religion, tandis que tout à l’heure la religion prouvait le miracle. Encore s’il n’en était qu’une qui pût s’étayer de prodiges : mais toutes en citent, toutes en offrent.

Et le beau cygne de Léda

Vaut bien le pigeon de Marie.

Si, néanmoins, tous ces miracles étaient vrais, il résulterait nécessairement que Dieu aurait permis qu’il en fût fait pour les fausses religions comme pour les bonnes, et que, d’après cela, l’erreur ne le toucherait guère plus que la vérité. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que chaque secte est également persuadée de la réalité de ses prodiges. Si tous sont faux, on doit en conclure que des nations entières ont pu croire des prodiges supposés : donc sur le chapitre des prodiges, la persuasion vive d’une nation entière n’en prouve pas la vérité. Mais il n’y a aucun de ces faits dont on puisse autrement prouver la vérité que par la persuasion de ceux qui les croient maintenant : donc il n’y en a aucun dont la vérité soit suffisamment établie ; et comme ces prodiges sont les seuls moyens par lesquels on puisse nous obliger à croire une religion, nous devons conclure qu’il n’en est aucun de prouvé, et les regarder comme l’ouvrage du fanatisme, de la fourberie, de l’imposture et de l’orgueil.

— Mais, interrompis-je ici, s’il n’y a ni Dieu, ni religion, qui gouverne donc l’univers ?

— Ma chère amie, reprit Mme Delbène, l’univers est mû par sa propre force, et les lois éternelles de la nature, inhérentes à elle-même, suffisent, sans une cause première, à produire tout ce que nous voyons ; le mouvement perpétuel de la matière explique tout : quel besoin de supposer un moteur à ce qui est toujours en mouvement ? L’univers est un assemblage d’êtres différents qui agissent et réagissent mutuellement et successivement les uns sur les autres ; je n’y découvre aucune borne, je n’y aperçois seulement qu’un passage continuel d’un état à un autre, par rapport aux êtres particuliers qui prennent successivement plusieurs formes nouvelles, mais je ne crois point une cause universelle, distinguée de lui, qui lui donne l’existence et qui produise les modifications des êtres particuliers qui le composent : j’avoue même que j’y vois absolument tout le contraire, et que je crois l’avoir démontré. Ne nous inquiétons donc nullement de mettre quelque chose à la place des chimères, et n’admettons jamais comme cause de ce que nous ne comprenons pas quelque chose que nous comprenons encore moins.

Après t’avoir démontré l’extravagance du système déifique, poursuivit cette charmante femme, je n’aurai pas grand-peine, sans doute, à détruire en toi les préjugés inculqués dès l’enfance sur le principe de notre vie. Est-il rien de plus extraordinaire en effet que la supériorité que les hommes s’arrogent sur les autres animaux ? Dès qu’on leur demande ce qui fonde cette supériorité : Notre âme, répondent-ils imbécilement. Les prie-t-on d’expliquer ce qu’ils entendent par ce mot : âme ? Oh ! pour lors, vous les voyez balbutier, se contredire : C’est une substance inconnue, disent-ils ; c’est une force secrète distinguée de leur corps ; c’est un esprit dont ils n’ont nulle idée. Demandez-leur comment cet esprit, qu’ils supposent, comme leur Dieu, totalement privé d’étendue, a pu se combiner avec leur corps étendu et matériel, ils vous diront qu’ils n’en savent rien, que c’est un mystère, que cette combinaison est l’effet de la toute-puissance de Dieu. Voilà les idées nettes que l’imbécillité se forme de sa substance cachée, ou plutôt imaginaire, dont elle a fait le mobile de toutes ses actions.

A cela je ne réponds qu’une chose : si l’âme est une substance essentiellement différente du corps et qui ne peut avoir aucune relation avec lui, leur union est une chose impossible ; d’ailleurs cette âme, étant d’une essence différente du corps, devrait nécessairement agir d’une façon différente de lui ; cependant nous voyons que les mouvements éprouvés par les corps se font sentir à cette âme prétendue, et que ces deux substances, diverses par leur essence, agissent toujours de concert. Vous nous direz encore que cette harmonie est un mystère, et moi je vous répondrai que je ne vois pas mon âme, que je ne connais et ne sens que mon corps, que c’est le corps qui sent, qui pense, qui juge, qui souffre, qui jouit, et que toutes ses facultés sont des résultats nécessaires de son mécanisme et de son organisation.

Quoique les hommes soient dans l’impossibilité de se faire la moindre idée de leur âme, quoique tout leur prouve qu’ils ne sentent, ne pensent, n’acquièrent des idées, ne jouissent et ne souffrent que par le moyen des sens ou des organes matériels du corps, ils se persuadent pourtant que cette âme inconnue est exempte de mort. Mais, en supposant même l’existence de cette âme, dites-moi, je vous prie, si l’on peut s’empêcher de reconnaître qu’elle dépend totalement du corps, et qu’elle subit conjointement avec lui toutes les vicissitudes qu’il éprouve lui-même. Et cependant on porte l’absurdité jusqu’à croire qu’elle n’a, par sa nature, rien d’analogue à lui ; on veut qu’elle puisse agir et sentir sans le secours de ce corps ; en un mot, on prétend que, privée de ce corps et dégagée des sens, cette âme sublime pourra vivre pour souffrir, éprouver le bien-être ou sentir des tourments rigoureux. C’est sur un pareil tas d’absurdités conjecturales que l’on bâtit l’opinion merveilleuse de l’immortalité de l’âme.

Si je demande quels motifs on a de supposer l’âme immortelle, on me répond aussitôt : C’est que l’homme, par sa nature, désire d’être immortel. Mais, répliquerai-je, votre désir devient-il une preuve de son accomplissement ? Par quelle étrange logique ose-t-on décider qu’une chose ne peut manquer d’arriver, seulement parce qu’on la souhaite ? Les impies, continue-t-on, privés des espérances flatteuses d’une autre vie, désirent d’être anéantis. Eh bien ! ne sont-ils pas autant autorisés à conclure, d’après ce désir, qu’ils seront anéantis, que vous vous prétendez autorisés à conclure, vous, que vous existerez simplement parce que vous le désirez ?

Ô Juliette, poursuivait cette femme philosophe avec toute l’énergie de la persuasion, ô ma chère amie, n’en doute pas, nous mourons tout entiers, et le corps humain, après que la Parque a coupé le fil, n’est plus qu’une masse incapable de produire les mouvements dont l’assemblage constituait la vie. On n’y voit plus alors ni circulation, ni respiration, ni digestion, ni parole, ni pensée. On prétend que, pour lors, l’âme s’est séparée du corps ; mais dire que cette âme, qu’on ne connaît point, est le principe de la vie, c’est ne rien dire, sinon qu’une force inconnue est le principe caché de mouvements imperceptibles. Rien de plus naturel et de plus simple que de croire que l’homme mort n’est plus ; rien de plus extravagant que de croire que l’homme mort est encore en vie.

Nous rions de la simplicité de quelques peuples dont l’usage est d’enterrer des provisions avec les morts : est-il donc plus absurde de croire que les hommes mangeront après la mort, que de s’imaginer qu’ils penseront, qu’ils auront des idées agréables ou fâcheuses, qu’ils jouiront, qu’ils souffriront, qu’ils éprouveront du repentir ou de la joie, lorsque les organes, propres à leur porter des sensations ou des idées, seront une fois dissous et réduits en poussière ? Dire que les âmes humaines seront heureuses ou malheureuses après la mort, c’est prétendre que les hommes pourront voir sans yeux, entendre sans oreilles, goûter sans palais, flairer sans nez, toucher sans mains, etc. Des nations qui se croient très raisonnables adoptent pourtant de pareilles idées.

Le dogme de l’immortalité de l’âme suppose que l’âme est une substance simple, en un mot, un esprit : mais je demanderai toujours ce que c’est qu’un esprit.

— On m’a appris, répondis-je à Mme Delbène, qu’un esprit était une substance privée d’étendue, incorruptible, et qui n’a rien de commun avec la matière.

— Mais si cela est, reprit avec vivacité mon institutrice, comment ton âme naît-elle, s’accroît-elle, se fortifie-t-elle, se dérange-t-elle, vieillit-elle, dans les mêmes proportions que ton corps ?

A l’exemple de tous les sots qui ont eu les mêmes principes, tu me répondras que tout cela sont des mystères. Mais, imbéciles que vous êtes, si ce sont des mystères, vous n’y comprenez donc rien, et si vous n’y comprenez rien, comment pouvez-vous décider affirmativement une chose dont vous êtes incapables de vous former aucune idée ? Pour croire ou pour affirmer quelque chose, il faut au moins savoir en quoi consiste ce que l’on croit et ce que l’on affirme. Croire à l’immortalité de l’âme, c’est dire que l’on est persuadé de l’existence d’une chose dont il est impossible de se former aucune notion véritable, c’est croire à des mots sans y pouvoir attacher aucun sens ; affirmer qu’une chose est telle qu’on la dit, c’est le comble de la folie et de la vanité.

Que de théologiens sont d’étranges raisonneurs ! Dès qu’ils ne peuvent deviner les causes naturelles des choses, ils inventent des causes surnaturelles, ils imaginent des esprits, des dieux, des causes occultes, des agents inexplicables, ou plutôt des mots bien plus obscurs que les choses qu’ils s’efforcent d’expliquer. Demeurons dans la nature quand nous voudrons nous rendre compte des effets de la nature ; ne nous écartons jamais d’elle quand nous voudrons expliquer ses phénomènes ; ignorons les causes trop déliées pour être saisies par nos organes, et soyons persuadés qu’en sortant de la nature nous ne trouverons jamais la solution des problèmes que la nature nous présente.

Dans l’hypothèse même de la théologie, c’est-à-dire en supposant un moteur tout-puissant à la matière, de quel droit les théologiens refuseraient-ils à leur Dieu de donner à cette matière la faculté de penser ! Lui serait-il plus difficile de créer ces combinaisons de matière dont résultât la pensée, que des esprits qui pensent ? Au moins, en supposant une matière qui pensât, nous aurions quelques notions du sujet de la pensée ou de ce qui pense en nous ; tandis qu’en attribuant la pensée à un être immatériel, il nous est impossible de nous en faire la moindre idée.

On nous objecte que le matérialisme fait de l’homme une pure machine, ce que l’on juge très déshonorant pour l’espèce humaine ; mais cette espèce humaine sera-t-elle bien plus honorée, quand on dira que l’homme agit par les impulsions secrètes d’un esprit ou d’un certain je ne sais quoi qui sert à l’animer sans qu’on sache comment ?

Il est aisé de s’apercevoir que la supériorité que l’on donne à l’esprit sur la matière, ou à l’âme sur le corps, n’est fondée que sur l’ignorance où l’on est de la nature de cette âme, tandis que l’on est plus familiarisé avec la matière ou le corps, que l’on s’imagine connaître et dont on croit démêler les ressorts ; mais les mouvements les plus simples de nos corps sont, pour tout homme qui les médite, des énigmes aussi difficiles à deviner que la pensée.

L’estime que tant de gens ont pour la substance spirituelle ne paraît avoir pour motif que l’impossibilité où ils se trouvent de la définir d’une manière intelligible ; le peu de cas que nos théologiens font de la matière ne vient que de ce que la familiarité engendre le mépris. Lorsqu’ils nous disent que l’âme est plus excellente que le corps, ils ne nous disent rien, sinon que ce qu’ils ne connaissent aucunement doit être bien plus beau que ce dont ils ont quelques faibles idées.

On nous vante sans cesse l’utilité du dogme de l’autre vie ; on prétend que, quand même ce serait une fiction, elle serait avantageuse, parce qu’elle en imposerait aux hommes et les conduirait à la vertu. A cela je demande s’il est bien vrai que ce dogme rende les hommes plus sages et plus vertueux. J’ose affirmer, au contraire, qu’il ne sert qu’à les rendre fous, hypocrites, méchants, atrabilaires, et qu’on trouvera toujours plus de vertus, plus de mœurs chez les peuples qui n’ont aucune de ces idées, que chez ceux où elles font la base des religions. Si ceux qui sont chargés d’instruire et de gouverner les hommes avaient eux-mêmes des lumières et des vertus, ils les gouverneraient bien mieux par des réalités que par des chimères ; mais fourbes, ambitieux, corrompus, les législateurs ont partout trouvé plus court d’endormir les nations par des fables que de leur enseigner des vérités… que de développer leur raison, que de les exciter à la vertu par des motifs sensibles et réels… que de les gouverner enfin d’une façon raisonnable.

Ne doutons pas que les prêtres aient eu leurs motifs, pour imaginer la fable ridicule de l’immortalité de l’âme : eussent-ils, sans ces systèmes, mis les mourants à contribution ? Ah ! si ces dogmes épouvantables d’un Dieu… d’une âme qui nous survit, ne sont d’aucune utilité pour le genre humain, convenons qu’ils sont au moins de la plus grande nécessité pour ceux qui se sont chargés d’en infecter l’opinion publique[2].

— Mais objectai-je à Mme Delbène, le dogme de l’immortalité de l’âme n’est-il pas consolant pour les malheureux ? quand ce serait une illusion, n’est-elle pas douce, n’est-elle pas agréable ? n’est-ce pas un bien pour l’homme que de croire qu’il pourra se survivre à lui-même, et jouir quelque jour au ciel d’un bonheur qui lui est refusé sur la terre ?

— En vérité, me répondit mon amie, je ne vois pas que le désir de tranquilliser quelques malheureux imbéciles vaille la peine d’empoisonner des millions d’honnêtes gens. Est-il raisonnable d’ailleurs de faire de ses souhaits la mesure de la vérité ? Ayez un peu plus de courage, consentez à la loi générale, résignez-vous à l’ordre du destin dont les décrets sont qu’ainsi que tous les êtres, vous retombiez dans le creuset de la nature pour en sortir sous d’autres formes. Car, dans le fait, rien ne périt dans le sein de cette mère du genre humain ; les éléments qui nous composent se réuniront bientôt sous d’autres combinaisons ; un laurier perpétuel croit sur le tombeau de Virgile. Cette transmigration glorieuse n’est-elle pas, sots déistes, aussi douce que votre alternative de l’enfer ou du paradis ? Car si ce dernier est consolant, on m’avouera que l’autre est affreux. Ne dites-vous pas, imbéciles chrétiens, qu’il faut, pour se sauver, des grâces que votre Dieu n’accorde qu’à très peu de gens ? Certes, voilà des idées fort consolantes ; et ne vaut-il pas mieux cent fois être anéanti que de brûler éternellement ? Qui osera donc soutenir, d’après cela, que l’opinion qui débarrasse de ces craintes ne soit mille fois plus agréable que l’incertitude où nous laisse l’admission d’un Dieu qui, maître de ses grâces, ne les donne qu’à ses favoris, et qui permet que tous les autres se rendent dignes des supplices éternels ? Il n’y a que l’enthousiasme ou la folie qui puisse faire préférer un système évident qui tranquillise à des conjectures improbables qui désespèrent.

— Mais que deviendrai-je ? dis-je encore à Mme Delbène ; cette obscurité m’effraye, cet éternel anéantissement m’effarouche.

— Et qu’étais-tu, je te prie, avant que de naître ? me répondit cette femme pleine de génie. Quelques portions pleines de matière non organisée, n’ayant encore reçu aucune forme, ou en ayant reçu dont tu ne peux te souvenir. Eh bien ! tu redeviendras les mêmes portions de matière, prêtes à organiser de nouveaux êtres, dès que les lois de la nature le trouveront convenable. Jouissais-tu ? Non. Souffrais-tu ? Non. Est-ce donc là un état si pénible, et quel est l’être qui ne consentirait pas à sacrifier toutes ses jouissances à la certitude de n’avoir jamais de peines ? Que serait-il alors, s’il pouvait conclure ce marché ? Un être inerte, sans mouvement. Que sera-t-il après la mort ? Positivement la même chose. A quoi sert-il donc de s’affliger, puisque la loi de la nature vous condamne positivement à l’état que vous accepteriez de bon cœur si vous en étiez le maître ? Eh ! Juliette, la certitude de n’être pas toujours est-elle plus désespérante que celle de n’avoir pas toujours été ? Va, va, tranquillise-toi, mon ange ; la frayeur de cesser d’être n’est un mal réel que pour l’imagination créatrice du dogme absurde d’une autre vie.

L’âme, ou, si l’on veut, ce principe actif… vivifiant, qui nous anime, qui nous meut, qui nous détermine, n’est autre chose que de la matière subtilisée à un certain point, moyen par lequel elle a acquis les facultés qui nous étonnent. Toutes les portions de matière, sans doute, ne seraient pas capables des mêmes effets ; mais combinées avec celles qui composent nos corps, elles en deviennent susceptibles, ainsi que le feu peut devenir flamme quand il est combiné avec des corps gras ou inflammables. L’âme, en un mot, ne peut être considérée que sous deux sens, comme principe actif et comme principe pensant ; or, sous l’un et sous l’autre rapport, nous allons la démontrer matière par deux syllogismes sans réplique. 1° Comme principe actif, elle se divise ; car le cœur conserve encore son mouvement longtemps après sa séparation d’avec le corps. Or, tout ce qui se divise est matière ; l’âme, comme principe actif, se divise : donc elle est matière. 2° Tout ce qui périclite est matière ; ce qui serait essentiellement esprit ne saurait péricliter. Or, l’âme suit les impressions du corps : elle est faible dans l’âge tendre, affaissée dans l’âge décrépit ; elle éprouve donc les influences du corps ; cependant, tout ce qui périclite est matière : l’âme périclite, donc elle est matière.

Osons le dire et le redire sans cesse : rien d’étonnant dans le phénomène de la pensée, ou du moins rien qui prouve que cette pensée soit distincte de la matière, rien qui fasse voir que la matière, subtilisée ou modifiée de telle ou telle façon, ne puisse produire la pensée ; cela est infiniment moins difficile à comprendre que l’existence d’un Dieu. Si cette âme sublime était effectivement l’ouvrage de Dieu, pourquoi subirait-elle tous les différente changements ou accidents du corps ? Il me semble que, comme l’ouvrage de Dieu, cette âme devrait être parfaite, et c’est ne l’être pas que de se modifier à l’égal d’une matière aussi remplie de défauts. Si cette âme était l’ouvrage d’un Dieu, elle n’aurait pas besoin de sentir ni d’éprouver ses gradations ; elle ne le pourrait, ni ne le devrait ; elle se joindrait à l’embryon toute formée, et dès le berceau, Cicéron aurait pu composer ses Tusculanes, Voltaire son Alzire, etc. Si cela n’est pas ni ne peut être, l’âme observe donc les mêmes gradations que le corps. Elle a donc des parties, puisqu’elle croît, baisse, augmente ou diminue ; or, tout ce qui a des parties est matière : donc l’âme est matière, puisqu’elle est composée de parties. Convenons qu’il est absolument impossible que l’âme puisse exister sans le corps, et celui-ci sans l’autre.

Rien de merveilleux, au reste, dans l’empire absolu de l’âme sur le corps ; ce n’est qu’un même tout, composé de parties égales, j’en conviens, mais dans lequel néanmoins les parties grossières doivent être soumises aux parties subtiles, par la même raison de l’empire qu’a la flamme, qui est matière, sur la cire qu’elle consume, qui est également matière ; et voilà, comme dans nos corps, l’exemple de deux matières aux prises, dont la plus subtile domine la plus grossière.

En voilà plus qu’il ne t’en faut, Juliette, pour te convaincre, à ce que j’imagine, du néant de l’existence de Dieu et de celui du dogme de l’immortalité de l’âme. Quelle adresse dans ceux qui inventèrent ces deux monstrueux dogmes ! Et que n’entreprenait-on pas sur un peuple, en se disant les ministres d’un Dieu dont la haine ou l’amour était d’un si grand intérêt pour la vie future ! Quel crédit n’avait-on pas sur l’esprit de gens qui, redoutant des peines ou des récompenses futures, étaient obligés de recourir à ces fourbes, comme aux médiateurs d’un Dieu, seuls capables d’éviter les unes et de valoir les autres ! Toutes ces fables ne sont donc que le fruit de l’ambition, de l’orgueil et de la démence de quelques individus, nourries par l’absurdité de quelques autres, mais qui ne sont faites que pour nos mépris… que pour être éteintes… absorbées dans nous, au point de ne jamais reparaître. Oh ! combien je t’exhorte, ma chère Juliette, à les détester comme moi ! Ces systèmes, dit-on, mènent à la dégradation des mœurs. Eh ! mais les mœurs sont-elles donc plus importantes que les religions ? Absolument soumises au degré de latitude d’un pays, elles n’ont et ne peuvent avoir rien que d’arbitraire. Rien ne nous est défendu par la nature : les lois seules se sont crues autorisées d’imposer de certaines bornes au peuple, relatives à la température de l’air, à la richesse ou à la pauvreté du climat, à l’espèce d’hommes qu’elles maîtrisent. Mais ces freins, purement populaires, n’ont rien de sacré, rien de légitime aux yeux de la philosophie, dont le flambeau dissipe toutes les erreurs, ne laisse exister dans l’homme sage que les seules inspirations de la nature. Or, rien n’est plus immoral que la nature : jamais elle ne nous imposa de freins ; elle ne nous dicta jamais de lois. Ô Juliette ! tu vas me trouver bien tranchante, bien ennemie de toutes les chaînes ; mais je vais jusqu’à repousser sévèrement cette obligation aussi enfantine qu’absurde, qui nous enjoint de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait. C’est précisément tout le contraire que la nature nous conseille, puisque son seul précepte est de nous délecter, n’importe aux dépens de qui. Sans doute, il peut arriver, d’après ces maximes, que nos plaisirs troubleront la félicité des autres : en seront-ils moins vifs pour cela ? Cette prétendue loi de la nature, à laquelle les sots veulent nous astreindre, est donc aussi chimérique que celles des hommes, et nous savons, en foulant aux pieds les unes et les autres, nous persuader intimement qu’il n’est de mal à rien. Mais nous reviendrons sur tous ces objets, et je me flatte de te convaincre en morale comme je crois t’avoir persuadée en religion. Mettons maintenant nos principes en pratique, et après t’avoir démontré que tu peux tout faire sans crime, commettons tant soit peu de crimes, pour nous convaincre que l’on peut faire tout.

Électrisée par ces discours, je me jette dans les bras de mon amie ; je lui rends mille et mille grâces des soins qu’elle veut bien prendre de mon éducation.

— Je te devrai bien plus que la vie, ma chère Delbène ! m’écriai-je ; qu’est-ce que l’existence sans la philosophie ? Est-ce la peine de vivre quand on languit sous le joug du mensonge et de la stupidité ? Va, poursuivis-je avec chaleur, je me sens digne de toi maintenant, et c’est sur ton sein que je fais le serment sacré de ne jamais revenir aux chimères que ta tendre amitié vient de détruire en moi ! Continue de m’instruire, de diriger mes pas vers le bonheur ; je me livre à tes conseils ; tu ferais de moi ce que tu voudras, bien sûre que tu n’auras jamais eu d’écolière ni plus ardente, ni plus soumise que Juliette.

La Delbène était dans l’ivresse : il n’est point, pour un esprit libertin, de plaisir plus vif que celui de faire des prosélytes. On jouit des principes qu’on inculque ; mille sentiments divers sont flattés, en voyant les autres se gangrener à la corruption qui nous mine. Ah ! comme on chérit cette influence obtenue sur leur âme, unique ouvrage de nos conseils et de nos séductions ! Delbène me rendit tous les baisers dont je l’accablais ; elle me dit que j’allais devenir une fille perdue, comme elle, une fille sans mœurs, une athée, et qu’unique cause de mon désordre, elle aurait à répondre devant Dieu de l’âme qu’elle lui enlevait. Et ses caresses devenant plus ardentes, nous allumâmes bientôt le feu des passions au flambeau de la philosophie.

— Tiens, me dit Delbène, puisque tu veux être dépucelée, je vais te satisfaire à l’instant.

Ivre de luxure, la friponne s’arme aussitôt d’un godemiché ; elle me branle pour endormir en moi la douleur qu’elle va, dit-elle, me causer, et me porte ensuite des coups si terribles, que mon pucelage disparut au second bond. On ne se peint point ce que je souffris ; mais, aux douleurs cuisantes de cette terrible opération, succédèrent bientôt les plus doux plaisirs. Delbène, que rien n’épuisait, était loin de se fatiguer ; me limant à tour de reins, sa langue enfoncée dans ma bouche, et de ses mains chatouillant mon derrière, il y avait une heure que je déchargeais dans ses bras, lorsqu’à la fin je lui demandai grâce.

— Rends-moi tout ce que je viens de te faire, me dit-elle aussitôt… Je suis dévorée de luxure, je n’ai pas joui, moi, pendant que je te foutais ; je veux décharger à mon tour.

De maîtresse chérie je devins bientôt l’amant le plus passionné : j’enconne Delbène, je la lime. Dieu ! quel égarement ! Nulle femme n’était aussi aimable, aucune n’était emportée comme elle dans le plaisir ; dix fois de suite la friponne se pâma dans mes bras, je crus qu’elle se distillerait en foutre.

— Ô ma bonne, lui dis-je, n’est-il pas vrai que plus l’on a d’esprit et mieux l’on goûte les douceurs de la volupté ?

— Assurément, me répondit Delbène, et la raison de cela

est bien simple : la volupté n’admet aucune chaîne, eue ne jouit jamais mieux que quand elle les rompt toutes ; or, plus un être a d’esprit, plus il brise de freins : donc l’homme d’esprit sera toujours plus propre qu’un autre aux plaisirs du libertinage.

— Je crois que l’extrême finesse des organes y contribue beaucoup aussi, répondis-je.

— Cela n’est pas douteux, dit Mme Delbène : plus la glace est polie, mieux elle reçoit, et mieux elle réfléchit les objets qui lui sont présentés.

Enfin, épuisées toutes deux, je rappelai à mon institutrice la promesse qu’elle m’avait faite de dépuceler Laurette.

— Je ne l’ai point oubliée, me répondit Mme Delbène, c’est pour cette nuit. Dès que l’on sera remonté dans les dortoirs, tu t’échapperas, Volmar et Flavie en feront autant. Ne t’inquiète pas du reste ; te voilà maintenant initiée dans nos mystères : sois ferme, sois courageuse, Juliette, et je te ferai voir d’étonnantes choses.

Je quittai mon amie pour reparaître dans la maison ; mais jugez quelle fut ma surprise lorsque j’entendis raconter qu’une pensionnaire venait de se sauver du couvent ; je demande aussitôt son nom : c’est Laurette.

— Laurette ! m’écriai-je ; puis à part : Ô Dieu ! elle sur qui je comptais ; elle qui m’avait si bien échauffé la tête !… Perfides désirs, vous aurai-je donc conçus vainement ?

Je demande des détails, personne ne peut m’en donner ; je vole chez Delbène pour l’instruire, sa porte est fermée, il m’est impossible de la joindre avant l’heure qu’elle m’a indiquée. Qu’elle me parut longue, cette heure ! Elle sonne enfin ; Volmar et Flavie m’avaient devancée ; elles étaient déjà chez Delbène[3].

— Eh bien, dis-je à la supérieure, comment me tiendras-tu la parole que tu m’as donnée ? Laurette n’est plus ici : par qui la remplacer maintenant ?

Et puis avec un peu d’aigreur :

— Ah ! je vois bien que je ne jouirai jamais du plaisir que vous m’avez promis.

— Juliette, me dit Mme Delbène d’un air très sérieux, la première des lois de l’amitié est la confiance : si tu veux être des nôtres, ma chère, il faut et plus de retenue et moins de soupçons. Est-il vraisemblable que je t’eusse promis un plaisir que je ne saurais te faire goûter ? et ne devais-tu pas me supposer assez d’adresse… me croire assez de crédit dans cette maison, pour que, les moyens de ces voluptés ne dépendant que de moi, tu ne dusses jamais craindre de n’en pas jouir ? Suis-nous, tout est calme. Ne t’avais-je pas dit que je te ferais voir des choses singulières ?

Delbène allume une petite lanterne ; elle marche devant nous ; Volmar, Flavie et moi la suivions. Arrivées dans l’église, quel est mon étonnement de voir la supérieure ouvrir un tombeau et pénétrer dans l’asile des morts ! Mes compagnes, au fait, la suivent en silence ; je témoigne un peu de frayeur, Volmar me rassure ; Delbène rabaisse la pierre. Nous voilà dans les souterrains destinés à servir de sépulture à toutes les femmes qui mouraient dans le couvent. Nous avançons, une nouvelle pierre se lève, et quinze à seize marches à descendre nous font parvenir dans une espèce de salle basse très artistement décorée, et qui prenait de l’air par des ventouses correspondant au milieu des jardins. Ô mes amis ! je vous laisse à penser qui je trouvai là… Laurette, parée comme les vierges qu’on immolait jadis au temple de Bacchus… l’abbé Ducroz, grand vicaire de l’archevêque de Paris, homme de trente ans, d’une très jolie figure, spécialement chargé de la police de Panthemont, et le père Télème, récollet, beau brun de trente-six ans, confesseur des novices et des pensionnaires.

— Elle a peur, dit Delbène en s’avançant vers ces deux hommes et me présentant à eux ; apprends, jeune innocente, continua-t-elle en me baisant, que nous ne nous réunissons ici que pour foutre… que pour nous livrer à des horreurs… à des atrocités. Si nous nous engloutissons au fond de la région des morts, c’est pour être le plus loin possible des vivants. Quand on est aussi libertins, aussi dépravés, aussi scélérats, on voudrait être dans les entrailles de la terre, afin de mieux fuir les hommes et leurs absurdes lois.

Quelque avancée que je fusse dans la carrière de la lubricité, j’avoue que ce début m’interdit.

— Ô ciel ! dis-je tout émue, qu’allons-nous donc faire dans ces souterrains ?

— Des crimes, me dit Mme Delbène ; nous allons nous en souiller à tes yeux, nous allons t’apprendre à nous imiter… Redouterais-tu quelques faiblesses ?… Aurais-je eu tort de répondre de toi ?

— Ne le crains point, répondis-je avec vivacité, je fais serment entre tes mains de ne m’effrayer de quoi que ce puisse être.

Aussitôt, Delbène ordonne à Volmar de me déshabiller.

— Elle a le plus joli cul du monde, dit le grand vicaire dès qu’il m’eut vue toute nue.

Et des baisers… des attouchements couvrirent aussitôt mes fesses ; puis, passant une de ma mains sur ma motte, l’homme de Dieu tâchait que son membre pût frotter assez hermétiquement mon derrière pour en être lubriquement chatouillé : bientôt il y pénètre presque sans peine, et dans le même instant Télème enfile mon con. Tous deux déchargent, et j’avoue que je les suivis de près.

— Juliette, me dit la supérieure, nous venons de vous procurer les deux plus grands plaisirs dont une femme puisse jouir : il faut que vous nous disiez franchement duquel des deux vous avez été le mieux délectée.

— En vérité, madame, répondis-je, l’un et l’autre m’ont donné tant de plaisir, qu’il me serait impossible de prononcer. J’éprouve encore, par réminiscence, des sensations en même temps si confuses et si voluptueuses, que je leur assignerais bien difficilement leur véritable place.

— Il faut la faire recommencer, dit Télème ; l’abbé et moi nous varierons nos attaques, nous prierons la belle Juliette d’interroger ses sensations, et de nous en rendre un compte plus exact.

— Eh bien ! volontiers, répondis-je ; je crois comme vous que ce n’est qu’en recommençant qu’il me sera possible de décider.

— Elle est charmante, dit la supérieure ; il y a bien là de quoi nous faire la plus jolie petite putain que nous ayons formée depuis longtemps. Mais il faut arranger tout ceci non seulement pour que Juliette décharge délicieusement, mais pour qu’il rejaillisse quelque chose sur nous des plaisirs qu’elle va goûter.

En conséquence de ces libertins projets, voici comment le tableau se dessina :

Télème, qui venait de foutre mon con, s’arrangea dans mon cul ; il l’avait un peu plus gros que son confrère, mais, toute novice que j’étais, la nature sans doute m’avait si bien créée pour ces plaisirs, que je ne souffris point de la différence. J’étais couchée à plat ventre sur la supérieure, de manière à ce que mon clitoris posât sur sa bouche, et la friponne, mollement étendue sur des carreaux, le suçait en écartant les cuisses. Entre ses jambes, Laurette, courbée, lui rendait ce qu’elle me faisait, et le plaisir que la coquine recevait, elle le faisait voluptueusement refluer sur Volmar et Flavie, qu’elle masturbait de droite et de gauche. Ducroz derrière Laurette, se branlait légèrement sur ses fesses, mais sans y pénétrer : l’honneur de l’un et l’autre pucelage de cette petite fille ne regardait absolument que moi.

Toutes les scènes de fouterie commencent par un moment de calme : il semble que l’on veuille savourer la volupté tout entière et qu’on craigne de la laisser échapper en parlant. Il m’était recommandé de jouir avec attention, afin de comparer ; j’étais dans une extase silencieuse ; et, je l’avoue, les plaisirs incroyables que je recevais des secousses vives et réitérées du vit de Télème dans le trou de mon cul, les angoisses lubriques où me plongeaient les frétillements de la langue de l’abbesse sur mon clitoris, les scènes luxurieuses dont j’étais entourée, la réunion enfin de tant d’épisodes lascifs, tenaient mes sens dans un délire où j’aurais voulu vivre éternellement.

Télème essaya de parler le premier, mais ses bégaiements, ses soupirs entrecoupés, exprimaient bien moins ses idées que son désordre. Tout ce que nous pûmes comprendre, c’est qu’il jurait beaucoup, et que l’extrême chaleur, le resserrement de mon anus, lui faisaient goûter de bien grands plaisirs.

— Je suis prêt à décharger dans le plus divin des derrières ! s’écria-t-il enfin ; je ne sais si Juliette sera plus délectée de recevoir mon foutre dans son cul qu’elle ne l’a été de le sentir éjaculer dans son con ; mais pour moi, je jure que j’ai mille fois plus de plaisir à la sodomiser que je n’en ressentis au fond de son vagin.

— C’est histoire de goût, dit Ducroz, qui se branlait fortement sur le cul de Laurette en baisant Flavie.

— C’est philosophie, c’est raison, dit Volmar nerveusement branlée par Delbène et langotant Ducroz ; quoique femme, je pense de même, et je proteste bien que, si j’étais homme, je ne foutrais jamais qu’en cul.

Et la voluptueuse créature décharge en prononçant ces paroles impures. Télème la suit de près ; il devient furieux ; retournant ma tête vers lui, il enfonce d’un pied sa langue dans ma bouche ; Delbène me suce si voluptueusement pendant ce temps-là, que je m’abandonne. Je veux crier de plaisir, la langue chatouilleuse de Télème repousse mes paroles, le libertin avale mes soupirs ; j’inonde les lèvres et le gosier de ma suceuse qui, elle-même, lance des torrents dans la bouche de Laurette ; Flavie se joint bientôt à nous, et la charmante libertine perd son foutre en jurant comme un charretier.

— Passons à autre chose, dit Delbène en se relevant. Ducroz, enconnez Juliette ; elle se couchera dans vos bras ; Volmar, également à plat ventre, lui gamahuchera le cul ; je me coulerai sous Volmar pour lui sucer le clitoris ; pendant que Télème m’enconnera, Flavie donnera la diligence à Télème, qui chatouillera le con de Laurette, et cela tout en me foutant.

De nouvelles libations à Cypris terminèrent cette seconde épreuve et l’on m’interrogea.

— Ô mon amie, dis-je à Delbène qui me questionnait, j’avoue, puisqu’il faut que je réponde avec vérité, que le membre qui s’est introduit dans mon derrière m’a causé des sensations infiniment plus vives et plus délicates que celui qui a parcouru mon devant. Je suis jeune, innocente, timide, peu faite aux plaisirs dont je viens d’être comblée ; il serait possible que je me trompasse sur l’espèce et la nature de ces plaisirs en eux-mêmes, mais vous me demandez ce que j’ai senti, je le dis.

— Viens me baiser, mon ange, me dit Mme Delbène, tu es une fille digne de nous. Eh ! sans doute, poursuivit-elle avec enthousiasme, sans doute, il n’est aucun plaisir qui puisse se comparer à celui du cul : malheur aux filles assez simples, assez imbéciles pour n’oser pas ces lubriques écarts ; elles ne seront jamais dignes de sacrifier à Vénus, et jamais la déesse de Paphos ne les comblera de ses faveurs[4] !

— Ah ! qu’on m’encule, s’écrie la putain, en s’agenouillant sur un canapé. Volmar, Flavie, Juliette, armez-vous de godemichés ; vous, Ducroz et Télème, bandez ferme, et que vos vits mutins entrelacent les membres postiches de ces coquines ; voilà mon cul : foutez-le tous ! Laurette sera devant moi pendant ce temps-là, et je lui ferai tout ce qui me passera par la tête.

Les ordres de la supérieure s’exécutent. A la manière dont la libertine reçoit ces attaques, il est facile de voir à quel point elle y est habituée ; à mesure qu’un des acteurs la travaille, un autre, se courbant sous elle, lui chatouille le clitoris ou l’intérieur de la motte. C’est de la réunion de ces deux actes que la volupté s’améliore ; elle n’est vraiment entière qu’autant qu’une douce masturbation du devant vient prêter, aux intromissions du cul, le sel piquant qui peut résulter de cette jouissance. A force d’irritation, Delbène devint furieuse ; les passions parlaient impétueusement dans cette femme ardente, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que c’était bien plutôt à ses fureurs qu’à ses caresses que servait la petite Laurette ; elle la mordait, elle la pinçait, elle l’égratignait.

— Sacredieu ! s’écria-t-elle à la fin, sodomisée par Télème, chatouillée par Volmar, oh ! foutre, je décharge ! vous m’avez fait mourir de volupté ! Asseyons-nous, et dissertons. Ce n’est pas tout que d’éprouver des sensations, il faut encore les analyser. Il est quelquefois aussi doux d’en savoir parler que d’en jouir, et quand on ne peut plus celui-ci, il est divin de se jeter sur l’autre. Faisons cercle. Juliette, calme-toi, je lis déjà ton inquiétude dans tes regarde ; as-tu donc peur que nous te manquions de parole ? Voilà ta victime, continua-t-elle en me montrant Laurette ; tu l’enconneras, tu l’enculeras, cela est sûr : les promesses des libertins sont solides comme leurs dérèglements. Télème, et vous, Ducroz, soyez près de moi ; je veux manier vos vits en parlant, je veux les faire rebander, je veux que l’énergie qu’ils retrouveront sous mes doigts se communique à mes discours, et vous verrez mon éloquence s’accroître, non comme celle de Cicéron, en raison des mouvements du peuple entourant la tribune aux harangues, mais comme celle de Sapho, en proportion du foutre qu’elle obtenait de Damophile.

J’avoue, nous dit Delbène dès qu’elle se fut mise en état de discourir, qu’il n’est rien au monde qui m’étonne comme l’éducation morale que l’on donne aux jeunes filles : il semble que l’on ne s’attache, dans les principes qu’on leur inculque, qu’à contrarier dans elles tous les mouvements de la nature. Je voudrais bien que quelqu’un me répondît à quoi sert une femme sage dans le monde, et s’il existe quelque chose de plus inutile que ces pratiques de vertu dont on ne cesse d’étourdir notre sexe : nous existons dans deux situations où ces pratiques nous sont recommandées, et c’est dans l’une et l’autre époque de notre vie où je vais entreprendre de prouver leur inutilité.

Jusqu’à ce qu’une fille se marie, à quoi sert-il, je le demande, qu’elle conserve sa virginité ? Et comment peut-on porter l’extravagance au point de croire qu’une créature féminine devrait valoir mieux, pour avoir une partie de son corps un peu plus ou un peu moins ouverte ? Pour quel but la nature a-t-elle créé tous les humains ? N’est-ce pas pour se donner mutuellement tous les secours, et par conséquent tous les plaisirs qui dépendent d’eux ? Or, s’il est vrai qu’un homme doive attendre de très grands plaisirs d’une jeune fille, ne contrariez-vous pas les lois de la nature, en composant à cette pauvre fille une vertu féroce qui lui défend de se prêter aux désirs impétueux de cet homme ? Pouvez-vous vous permettre une telle barbarie sans la justifier par quelque chose ? Or, que m’alléguez-vous pour me convaincre que cette jeune fille fait bien de garder sa virginité ? Votre religion, vos mœurs, vos usages ? Et qu’y a-t-il, je vous prie, de plus méprisable que tout cela ? Je ne parle pas de la religion, je vous connais assez tous pour être bien persuadée du peu de cas que vous en faites. Mais les mœurs, qu’est-ce que les mœurs, j’ose vous le demander ? On appelle ainsi, ce me semble, le genre de conduite des individus d’une nation, entre eux et avec les autres. Or, les mœurs, vous en conviendrez, doivent être basées sur le bonheur individuel ; si elles n’assurent pas ce bonheur, elles sont ridicules ; si elles y nuisent, elles sont atroces, et une nation sage doit travailler sur-le-champ à la prompte réforme de ces mœurs, dès qu’elles ne servent plus au bonheur général. Or, je demande qu’on me prouve qu’il y a quelque chose dans nos mœurs françaises qui, relativement au plaisir de la chair, puisse coopérer au bonheur de la nation : en vertu de quoi contraignez-vous cette jeune fille à conserver son pucelage, malgré la nature qui lui dit de le perdre, et malgré sa santé que sa sagesse dérange ! Me répondrez-vous que c’est pour qu’elle arrive pure dans les bras de son époux : mais cette prétendue nécessité est-elle autre chose que l’histoire des préjugés ? Quoi ! pour faire jouir un homme du frivole plaisir de moissonner des prémices, il faut que cette malheureuse se sacrifie dix ans ; il faut qu’elle fasse de la peine à cinq cents individus, pour en délecter tristement un seul ? Existe-t-il quelque chose de plus barbare et de plus mal combiné que cela ? Où, je vous prie, l’intérêt général est-il plus cruellement immolé que dans des lois aussi absurdes ! Vivent à jamais les nations qui, loin de ces puérilités, n’estiment au contraire les jeunes personnes de notre sexe qu’en raison de leurs désordres ! Dans cette seule multiplicité réside la véritable vertu d’une fille : plus elle se livre, plus elle est aimable ; plus elle fout, plus elle fait d’heureux, et plus elle est utile au bonheur de ses concitoyens. Qu’ils renoncent donc, ces maris barbares, au vain plaisir de cueillir une rose, droit despotique qu’ils ne s’arrogent qu’aux dépens du bonheur des autres hommes ; qu’ils cessent de mésestimer une fille qui, ne les connaissant pas, n’a pu les attendre pour leur faire présent de ce qu’elle a de plus précieux, et qui certainement ne l’a pas dû si elle a consulté la nature ! Examinerons-nous la nécessité de la vertu des êtres de notre sexe sous le second rapport, je veux dire quand nous sommes mariées ? Ceci nous ramène à l’adultère, et c’est ce prétendu délit que je veux traiter à fond.

Nos mœurs, nos religions, nos lois, toutes ces viles considérations locales ne méritent aucun égard dans cet examen : l’objet n’est pas de savoir si l’adultère est un crime aux yeux du Lapon qui le permet, ou du Français qui le défend, mais si l’humanité et la nature sont offensées de cette action. Pour pouvoir admettre une hypothèse semblable, il faudrait méconnaître l’étendue des désirs physiques dont cette mère commune des hommes a doué les deux sexes. Sans doute, si un homme suffisait aux désirs d’une seule femme, ou qu’une seule femme pût contenter les ardeurs d’un seul homme, dans cette hypothèse alors, tout ce qui violerait la loi outragerait aussi la nature. Mais si l’inconstance et l’insatiabilité de ces désirs sont telles, que la pluralité des hommes soit aussi nécessaire à la femme que celle des femmes le devient aux hommes, vous m’avouerez que, dans ce cas, toute loi qui s’oppose à leurs désirs devient tyrannique et s’éloigne visiblement de la nature. Cette fausse vertu qu’on nomme chasteté, étant certainement le plus ridicule de tous les préjugés, en ce que cette manière d’être ne coopère en rien au bonheur des autres et nuit infiniment à la prospérité générale, puisque les privations qu’impose cette vertu sont nécessairement très cruelles, cette fausse vertu, dis-je, étant l’idole qu’on encense, dans la crainte qu’on a de l’adultère, doit d’abord être mise, par tout être sensé, au rang des freins les plus odieux dont il a plu à l’homme de grever les inspirations de la nature. Osons arracher le voile ; le besoin de foutre n’est pas d’une moins haute importance que celui de boire et de manger, et l’on doit se permettre l’usage de l’un et de l’autre avec aussi peu de contrainte. L’origine de la pudeur ne fut, soyons-en bien sûrs, qu’un raffinement luxurieux : on était bien aise de désirer plus longtemps pour s’exciter davantage, et des sots prirent ensuite pour une vertu ce qui n’était qu’une recherche du libertinage[5]. Il est aussi ridicule de dire que la chasteté est une vertu, qu’il le serait de prétendre que c’en est une de se priver de nourriture. Qu’on le remarque bien : c’est presque toujours la sotte importance que nous mettons à certaine chose qui finit par l’ériger en vertu ou en vice ; renonçons à nos imbéciles préjugés sur cela ; qu’il soit aussi simple de dire à une fille, à un garçon, ou à une femme, qu’on a envie de s’en amuser, qu’il l’est, dans une maison étrangère, de demander les moyens d’apaiser sa faim ou sa soif, et vous verrez que le préjugé tombera, que la chasteté cessera d’être une vertu, et l’adultère un crime. Eh ! quel mal fais-je, je vous prie, quelle offense commets-je, en disant à une belle créature, quand je la rencontre : Prêtez-moi la partie de votre corps qui peut me satisfaire un instant, et jouissez, si cela vous plaît, de celle du mien qui peut vous être agréable ?

En quoi cette créature quelconque est-elle lésée de ma proposition ? En quoi le sera-t-elle en acceptant la mienne ? Si je n’ai rien de ce qu’il lui faut pour lui plaire, que l’intérêt tienne lieu du plaisir, et qu’alors, pour un dédommagement convenu, elle m’accorde sur-le-champ la jouissance de son corps, et qu’il me soit permis d’employer la force et tous les mauvais traitements qu’elle entraîne, si, en la satisfaisant comme je peux, ou de ma bourse, ou de mon corps, elle ose ne pas me donner à l’instant ce que je suis en droit d’exiger. Elle seule offense la nature, en refusant ce qui peut obliger son prochain : je ne l’outrage point, moi, en proposant d’acheter d’elle ce qui m’en convient, et de payer ce qu’elle me cède au prix qu’elle peut désirer. Eh ! non, non ! encore une fois, la chasteté n’est point une vertu ; elle n’est qu’une mode de convention, dont la première origine ne fut qu’un raffinement du libertinage ; elle n’est nullement dans la nature, et une fille, une femme, ou un garçon, qui accorderait ses faveurs au premier venu, qui se prostituerait effrontément en tous sens, en tous lieux, à toute heure, ne commettrait qu’une chose contraire, j’en conviens, aux usages du pays qu’habiterait peut-être cet individu ; mais il n’offenserait en quoi que ce puisse être, ni son prochain, qu’il servirait bien plutôt que de l’outrager, ni la nature, aux desseins de laquelle il n’a fait que complaire en se livrant aux derniers excès du libertinage. La continence, soyez-en bien certains, n’est que la vertu des sots et des enthousiastes ; elle a beaucoup de dangers, aucuns bons effets ; elle est aussi pernicieuse aux hommes qu’aux femmes ; elle est nuisible à la santé, en ce qu’elle laisse corrompre dans les reins une semence destinée à être lancée au-dehors, comme toutes les autres sécrétions. La corruption la plus affreuse des mœurs, en un mot, a infiniment moins d’inconvénients, et les peuples les plus célèbres de la terre, ainsi que les hommes qui l’illustrèrent le plus, furent incontestablement les plus débauchés. La communauté des femmes est le premier vœu de la nature, elle est générale dans le monde, les animaux nous en donnent l’exemple ; il est absolument contraire aux inspirations de cette agente universelle d’unir un homme avec une femme, comme en Europe, et une femme avec plusieurs hommes, comme dans certaine pays de l’Afrique, ou un homme avec plusieurs femmes comme en Asie et dans la Turquie d’Europe ; toutes ces institutions sont révoltantes, elles gênent les désirs, elles contraignent les humeurs, elles enchaînent les volontés, et, de toutes ces infâmes coutumes, il ne peut résulter que des malheurs. Ô vous, qui vous mêlez de gouverner les hommes, gardez-vous de lier aucune créature ! Laissez-la faire ses arrangements toute seule, laissez-la se chercher elle-même ce qui lui convient, et vous vous apercevrez bientôt que tout n’en ira que mieux.

Quelle nécessité y a-t-il donc, diront tous les hommes raisonnables, que le besoin de perdre un peu de semence me lie à une créature que je n’aimerai jamais ? De quelle utilité peut-il être que ce même besoin enchaîne à moi cent infortunées que je ne connais seulement pas ! Pourquoi faut-il que ce même besoin, avec quelque différence pour la femme, l’assujettisse à une contrainte et à un esclavage perpétuels ? Eh quoi ! cette malheureuse fille brûle de tempérament ; le besoin de se rassasier la consume, et vous allez, pour la satisfaire, lier son sort à celui d’un homme… peut-être fort loin du goût de ces plaisirs, et qui, ou ne la verra pas quatre fois dans sa vie, ou ne se servira d’elle que pour la soumettre à des plaisirs dont le partage deviendra impossible à cette jeune personne ? Quelle injustice de part et d’autre ! et comme elle est évitée en abrogeant vos ridicules mariages, en laissant les deux sexes libres de se chercher et de se trouver réciproquement ce qu’il leur faut ! Quel bien établissent les mariages dans la société ? Bien loin de resserrer les nœuds, ils les brisent. Lequel, selon vous, paraît le plus uni, ou d’une seule et même famille, comme le serait alors chaque gouvernement de la terre, ou de cinq ou six millions de petites, dont les intérêts, toujours personnels, divisent nécessairement l’intérêt général et le combattent perpétuellement ? Quelle différence d’union… de tendresse entre tous les hommes, si tous également, frères, pères, mères, époux, en cherchant à se combattre ou à se nuire, nuisaient ou combattaient alors ce qu’ils auraient de plus cher ! Mais cette universalité, direz-vous, affaiblirait les liens ; il n’y en aurait plus, à force d’en avoir. Eh ! qu’importe ? il vaut bien mieux qu’il n’y en ait d’aucune espèce, que d’en avoir dont le but ne peut être que de troubler ou que de nuire. Jetons un coup d’œil sur l’histoire. Que seraient devenus les ligues, les différente partis qui ont déchiré la France, parce que chacun suivait sa famille et s’unissait à elle pour combattre ; que tout cela, dis-je, serait-il devenu, s’il n’y eût eu qu’une seule famille en France ? Cette famille se serait-elle divisée par troupes pour se combattre réciproquement, pour adopter, les unes le parti d’un tyran, les autres le parti contraire ? Plus d’Orléanais contre les Bourguignons, plus de Guises contre les Bourbons, plus de toutes ces horreurs qui ont déchiré la France, et dont l’unique objet était l’orgueil et l’ambition des familles. Ces passions s’anéantissent avec l’égalité que je propose ; elles s’oublient avec la destruction de ces liens ridicules appelés mariages. Plus qu’une vue, plus qu’un projet, plus qu’un désir dans l’État : vivre heureux ensemble, et défendre ensemble la patrie. Il est impossible que la machine subsiste longtemps avec les usages adoptée jusqu’à ce jour. Les richesses et le crédit s’étayant, se cherchant sans cesse, il y aura nécessairement avant un siècle une portion de l’État si puissante et si riche qu’elle culbutera l’autre, et voilà encore la patrie désolée[6].

Que l’on y réfléchisse bien, on verra que tous les troubles n’ont jamais eu d’autres causes. Une puissance sourdement accrue a toujours fini par essayer de culbuter l’autre, et elle y a réussi. Que d’obstacles levés, que d’inconvénients prévenus, en abolissant les mariages : plus de chaînes abhorrées, plus de repentirs amers, plus aucun des crimes, fruits de ces abus monstrueux, puisque c’est la loi seule qui fait le crime, et que le crime tombe dès que la loi n’existe plus. Aucune cabale dans l’État, plus d’inégalité choquante de fortune. Mais les enfants… la population ?… C’est cela que nous allons traiter.

Nous commencerons par établir un fait auquel nous croyons difficile de répondre : c’est que, pendant l’acte de la jouissance, assurément l’on s’occupe fort peu de la créature qui peut en résulter ; celui qui serait assez bête pour y penser aurait assurément la moitié moins de plaisir que celui qui ne s’en occupe pas. C’est un ridicule outré, sans doute, ou de ne voir une femme que dans cette idée, ou que de concevoir même cette idée en la voyant. C’est à tort que l’on suppose que la propagation est une des lois de la nature : notre seul orgueil nous a fait imaginer cette sottise. La nature permet la propagation, mais il faut bien se garder de prendre sa tolérance pour un ordre. Elle n’a pas le plus petit besoin de la propagation ; et la destruction totale de la race, qui deviendrait le plus grand malheur du refus de la propagation, l’affligerait si peu qu’elle n’en interromprait pas plus son cours que si l’espèce entière des lapins ou des lièvres venait à manquer sur notre globe. Ainsi, nous ne la servons pas plus en propageant, que nous ne l’offensons en ne propageant pas. Soyons bien persuadés que cette intéressante propagation, que notre orgueil érige sottement en vertu, devient, relativement aux lois de la nature, la chose la plus inutile et qui doit le moins nous inquiéter. Deux êtres de sexe différent, que l’instinct du plaisir rapproche, doivent donc s’attacher à goûter le plaisir unanimement dans toute l’étendue qu’il peut avoir, et y mettre, tant pour son augmentation que pour son amélioration, toutes les recherches qui peuvent dépendre d’eux, puis se moquer absolument des suites, et parce que ces suites ne sont nullement nécessaires, et parce que la nature s’en embarrasse on ne saurait moins[7].

A l’égard du père, il devient totalement dégagé du soin de cette progéniture, si elle a lieu. Et comment pourrait-il s’en inquiéter, avec la communauté que je suppose ? Un peu de semence jetée par lui dans une matrice commune, où ce qui peut germer germe, ne peut lui devenir une obligation de prendre soin de l’embryon germé, et ne peut pas plus lui imposer de devoirs envers cet embryon qu’envers celui de l’insecte que ses excréments déposés au pied d’un arbre auraient fait éclore quelques jours après : c’est, dans l’un et dans l’autre cas, de la matière dont le besoin oblige de se débarrasser, et qui devient ce qu’elle peut. La femme seule, dans le cas supposé, devient maîtresse de l’embryon ; comme unique propriétaire de ce fruit plaisamment précieux, elle en peut donc entièrement disposer à son gré, le détruire au fond de son sein, s’il la gêne, ou après qu’il est né, si l’espèce ne lui convient pas, et dans tous les cas l’infanticide ne peut jamais lui être défendu. C’est un bien entièrement à elle, que personne ne réclame, qui n’appartient à personne, dont la nature n’a aucun besoin, et que, par conséquent, elle peut ou nourrir ou étouffer si elle veut. Eh ! ne craignons pas de manquer d’hommes ; il y aura plus qu’on ne voudra de femmes envieuses d’élever le fruit qu’elles portent ; et vous aurez toujours plus de bras qu’il ne vous en faudra pour vous défendre et pour cultiver vos terres. Formez, pour lors, des écoles publiques, où les enfants soient élevés dès qu’ils n’ont plus besoin du sein de leur mère ; que, déposés là comme enfants de l’État, ils oublient même jusqu’au nom de cette mère, et que, s’unissant ensuite vulgivaguement à leur tour, ils fassent comme leurs parents.

Voyez, d’après ces principes, ce qu’est maintenant l’adultère, et s’il est possible ou vrai qu’une femme puisse faire mal en se livrant à qui bon lui semble. Voyez si tout ne subsisterait pas également, même avec l’entière destruction de nos lois. Mais, d’ailleurs, sont-elles générales, ces lois ? Tous les peuples ont-ils le même respect pour ces liens absurdes ? Faisons un examen rapide de ceux qui les ont méprisés.

En Laponie, en Tartarie, en Amérique, c’est un honneur que de prostituer sa femme à un étranger.

Les Illyriens ont des assemblées particulières de débauches, où ils contraignent leurs femmes à se livrer au premier venu, devant eux.

L’adultère était publiquement autorisé chez les Grecs. Les Romains se prêtaient mutuellement leurs femmes. Caton prêta la sienne à Hortensius, qui désirait une femme féconde.

Cook découvrit une société à Otaïti où toutes les femmes se livrent indifféremment à tous les hommes de l’assemblée. Mais si l’une d’elles devient enceinte, l’enfant est étouffé au moment de sa naissance : tant il est vrai qu’il existe des peuples assez sages pour sacrifier à leurs plaisirs les lois futiles de la population ! Cette même société, à quelques différences près, existe à Constantinople[8].

Les nègres de la côte de Poivre et de Riogabar prostituent leurs femmes à leurs propres enfants.

Chez les anciens Bretons, huit ou dix maris se rassemblaient et mettaient leurs femmes en commun. Les intérêts, les partis différents s’opposent chez nous à ces trafics délicieux. Quand serons-nous donc assez philosophes pour les établir ?

Singha, reine d’Angola, avait fait une loi qui établissait la vulgivaguibilité des femmes. Cette même loi leur enjoignait de se garantir de grossesse, sous peine d’être pilées dans un mortier : loi sévère, mais utile, et qui doit toujours suivre la défense des liens et la communauté, afin de mettre des bornes à une population dont la trop grande abondance pourrait devenir dangereuse.

Mais on peut tarir cette population par des moyens plus doux : ce serait en accordant des honneurs et des récompenses au saphotisme, à la sodomie, à l’infanticide, comme Sparte en décernait au vol. Ainsi la balance s’égaliserait sans avoir besoin, comme à Angola ou à Formose, d’écraser le fruit des femmes dans leur propre sein.

En France, par exemple, où la population est beaucoup trop nombreuse, en établissant la communauté dont je parle, il faudrait fixer le nombre des enfants, faire impitoyablement noyer tout le reste, et, comme je viens de le dire, vénérer les amours illégitimes entre sexes égaux. Le gouvernement, maître alors et de ces enfants et de leur nombre, compterait nécessairement autant de défenseurs qu’il en aurait élevé, et l’État n’aurait point, par grandes villes, trente mille malheureux à soulager dans les temps de disette. C’est pousser trop loin le respect pour un peu de matière fécondée, que d’imaginer qu’on ne puisse pas, quand il en est besoin, la détruire avant terme ou même beaucoup après.

Il y a, en Chine, une société pareille à celles d’Otaïti et de Constantinople. On les appelle les maris commodes. Ils n’épousent de filles qu’à la condition qu’elles se prostitueront à d’autres : leur maison est l’asile de toutes les luxures. Ils noient les enfants qui naissent de ce commerce.

Il existe des femmes au Japon qui, quoique mariées, se tiennent, avec l’agrément de leurs époux, aux environs des temples et des grands chemins, le sein découvert, comme les courtisanes d’Italie, et sont toujours prêtes à favoriser les désirs du premier venu.

On voit une pagode à Cambaye, lieu de pèlerinage où toutes les femmes se rendent avec la plus grande dévotion ; là, elles se prostituent publiquement, sans que leurs maris y trouvent à redire. Celles qui ont amassé une certaine fortune à ce métier achètent, avec cet argent, de jeunes esclaves qu’elles dressent au même usage et qu’elles mènent ensuite à la pagode pour se prostituer à leur exemple[9].

Un mari, au Pégu, méprise souverainement les premières faveurs de sa femme ; il les fait prendre par un ami, souvent même par l’étranger qu’il considère. Mais il n’en ferait pas de même pour les prémices d’un jeune garçon : cette jouissance est, pour les habitants de ces pays, la plus délicieuse de toutes.

Les Indiennes du Darien se prostituent au premier venu. Si elles sont mariées, l’époux se charge de l’enfant ; si elles sont filles, ce serait un déshonneur d’être grosses, et elles se font alors avorter, ou prennent, dans leur jouissance, des précautions qui les délivrent de cette inquiétude.

Les prêtres de Cumane ravissent la fleur des jeunes mariées : l’époux n’en voudrait pas sans cette cérémonie préalable. Ce précieux bijou n’est donc qu’un préjugé national, ainsi que tant d’autres choses sur lesquelles nous ne voulons jamais ouvrir les yeux.

Combien de temps la féodalité usa-t-elle de ce droit dans plusieurs provinces de l’Europe, et particulièrement en Écosse ? Ce sont donc des préjugés que la pudeur… que la vertu… que l’adultère.

Il s’en faut bien que tous les peuples aient également estimé les prémices. Plus une fille, dans l’Amérique septentrionale, avait eu d’aventures galantes, plus elle trouvait d’époux qui la recherchaient. On n’en voulait point si elle était vierge : c’était une preuve de son peu de mérite.

Aux îles Baléares, le mari est le dernier qui jouisse de sa femme : tous les parents, tous les amis le précèdent dans cette cérémonie ; il passerait pour un homme fort malhonnête, s’il s’opposait à cette prérogative. Cette même coutume s’observait en Islande, et chez les Nazaméens, peuple de l’Égypte : après le festin, l’épouse nue allait se prostituer à tous les convives et recevait un présent de chacun.

Chez les Massagètes, toutes les femmes étaient en commun : lorsqu’un homme en rencontrait une qui lui plaisait, il la faisait monter sur son chariot, sans qu’elle pût s’en défendre ; il suspendait ses armes au timon, et cela suffisait pour empêcher les autres d’approcher.

Ce ne fut point en faisant des lois de mariage, mais en établissant, au contraire, la parfaite communauté des femmes, que les peuples du Nord furent assez puissants pour culbuter trois ou quatre fois l’Europe et l’inonder de leurs émigrations.

Le mariage est donc nuisible à la population, et l’univers rempli de peuples qui l’ont méprisé. Il est donc contraire au bonheur des individus, aux yeux de la nature, et généralement à toutes les institutions qui peuvent assurer la félicité de l’homme sur la terre. Or, si c’est l’adultère qui le pulvérise, l’adultère qui détruit ses lois, l’adultère qui rentre si énergiquement dans celles de la nature, l’adultère pourrait donc bien, au lieu d’être un crime, facilement passer pour une vertu.

Ô tendres créatures, ouvrages divins, créées pour les plaisirs de l’homme ! cessez de croire que vous ne soyez faites que pour la jouissance d’un seul ; foulez aux pieds, sans nulle frayeur, ces liens absurdes qui, vous enchaînant dans les bras d’un époux, nuisent au bonheur que vous attendez de l’amant qui vous est cher ! Songez que ce n’est qu’en lui résistant que vous outragez la nature : en vous formant le plus sensible, le plus ardent des sexes, elle gravait dans vos cœurs le désir de vous livrer à toutes vos passions. Vous indiquait-elle de vous captiver à un seul homme, en vous donnant la force d’en lasser quatre ou cinq de suite ? Méprisez les vaines lois qui vous tyrannisent ; elles ne sont l’ouvrage que de vos ennemis, sitôt que ce n’est pas vous qui les avez faites : dès qu’il est sûr que vous vous seriez bien gardées de les approuver, de quel droit prétendrait-on vous y astreindre ? Songez qu’il n’est qu’un âge pour plaire, et que vous verserez dans votre vieillesse des larmes bien cruelles, si vous l’avez passé sans jouir : et quel fruit recueillerez-vous de cette sagesse, quand la perte de vos charmes ne vous laissera plus prétendre à nuls droits ? L’estime de votre époux, quelle faible consolation ! quels dédommagements pour de tels sacrifices ! Qui, d’ailleurs, vous répond de son équité ? qui vous dit que votre constance lui soit aussi précieuse que vous l’imaginez ? Vous voilà donc réduites à votre propre orgueil. Ah ! femmes aimables, la plus mince des jouissances que donne un amant vaut mieux que celles de soi-même : ce sont de pures chimères que toutes ces jouissances isolées, personne n’y croit, personne ne s’en doute, personne ne vous en sait gré, et, toujours destinées à être victimes, vous mourrez celles du préjugé, au heu de l’avoir été de l’amour. Servez-le, jeunes beautés, servez-le donc sans crainte, ce Dieu charmant qui vous créa pour lui ; c’est au pied de ses autels, c’est dans les bras de ses sectateurs que vous trouverez la récompense des petits chagrins que vous fait éprouver une première démarche. Songez qu’il n’y a que celle-là qui coûte ; elle n’est pas plus tôt faite que vos yeux se dessillent : ce n’est plus la pudeur qui colore de roses vos joues fraîches et blanches, c’est le dépit d’avoir pu respecter une minute le frein méprisable dont l’atrocité des parents ou la jalousie des époux osa vous fier un seul jour.

Dans l’état cruel où les choses sont, et c’est ce qui doit faire la seconde partie de mon discours, dans cet état de gêne affreux, dis-je, il ne reste plus qu’à donner aux femmes quelques conseils sur la manière de se conduire, et qu’à examiner si réellement il résulte un inconvénient de ce fruit étranger que se trouve contraint d’adopter le mari.

Voyons d’abord si ce n’est pas une vaine chimère pour un mari que de placer son honneur et sa tranquillité dans la conduite d’une femme.

L’honneur ! et comment un autre être que nous peut-il donc disposer de notre honneur ? Ne serait-ce pas ici un moyen adroit que les hommes auraient employé pour obtenir davantage de leurs femmes, pour les enchaîner plus fortement à eux ? Eh quoi ! il sera permis à cet homme injuste de se livrer lui-même à toutes les débauches qui lui plairont, sans entamer cet honneur frivole ; et cette femme qu’il néglige, cette femme vive et ardente dont il ne contente pas le quart des désirs, le déshonore en ayant recours à un autre ? Mais ceci est positivement le même genre de folie que celui de ce peuple où le mari se met au lit quand la femme accouche. Persuadons-nous donc que notre honneur est à nous, qu’il ne peut jamais dépendre de personne, et qu’il y a de l’extravagance à imaginer que jamais les fautes des autres puissent y donner la moindre atteinte.

Si donc il devient absurde d’imaginer qu’il puisse résulter, pour un homme, du déshonneur de la conduite de sa femme, quel autre chagrin pouvez-vous prouver qu’il puisse en revenir ? De deux choses l’une : ou cet homme aime sa femme, ou il ne l’aime point ; dans la première hypothèse, dès qu’elle lui manque, c’est qu’elle ne l’aime plus ; or, dites-moi si la plus haute de toutes les extravagances n’est pas d’aimer quelqu’un qui ne vous aime plus ? L’homme dont il s’agit doit donc, dès ce moment, cesser d’être attaché à son épouse, et, dans cette supposition, l’inconstance doit être parfaitement permise à cette épouse. Si c’est le second cas, et que, n’aimant plus sa femme, l’homme ait donné lieu à cette inconstance, de quoi peut-il se plaindre ? Il a ce qu’il mérite, ce qui devait nécessairement lui arriver en se comportant comme il le fait. Il commettrait donc la plus grande injustice en s’en plaignant, ou le trouvant mauvais : n’a-t-il pas dix mille objets de dédommagement autour de lui ? Eh ! qu’il laisse s’amuser en paix cette femme, assez malheureuse déjà d’être obligée de se contraindre, pendant que lui n’a besoin d’aucun voile, et qu’aucune opinion ne le condamne. Qu’il la laisse goûter tranquillement des plaisirs qu’il ne peut plus lui procurer, et sa complaisance peut encore lui faire une amie d’une femme… outragée par des procédés contraires. La reconnaissance, alors, fera ce que le cœur n’avait pu opérer, la confiance naîtra d’elle-même, et tous deux, parvenus au déclin de l’âge, se dédommageront ensemble dans le sein de l’amitié de ce que leur aura refusé l’amour.

Époux injustes, cessez donc de tourmenter vos femmes, si elles vous sont infidèles. Ah ! si vous voulez bien vous examiner, vous vous trouverez toujours le premier tort, et ce qui persuadera le publie que ce tort est véritablement toujours de votre côté, c’est que tous les préjugés sont contre l’inconduite des femmes ; c’est qu’elles ont, pour être libertines, une infinité de liens à franchir, et qu’il n’est pas naturel qu’un sexe doux et timide en vienne là sans d’excellentes raisons. Mon hypothèse est-elle fausse ? L’épouse seule est-elle coupable ? Eh ! qu’importe au mari ? Qu’il serait dupe de mettre là sa tranquillité ! Éprouve-t-il, des sottises de sa femme, quelques peines physiques ? Hélas ! non ; elles sont toutes imaginaires ; il ne se fâche que d’une chose qui l’honorerait à cinq ou six cents lieues de Paris. Qu’il foule aux pieds le préjugé ! Pense-t-on aux torts de l’hymen au sein des plaisirs de la luxure ? Voilà les plus sensuels de tous, qu’il s’y livre, et toutes les fautes de sa femme seront bientôt oubliées.

C’est donc ce fruit… ce fruit qu’il n’a point semé, et qu’il lui faut pourtant recueillir, voilà donc ce qui fait sa désolation ? Quelle enfance ! Deux choses se présentent ici : ou vous vivez avec votre femme, quoique infidèle, de manière à vous donner des héritiers, ou vous n’y vivez pas ; ou vous y vivez comme certains époux libertins, de manière à être sûr que le fruit n’est pas de vous. N’ayez point de frayeur dans ce dernier cas-ci : votre femme est assez fine pour ne pas vous donner d’enfants ; laissez-la faire, vous n’en aurez pas ; une telle gaucherie ne sera jamais hasardée par une femme assez adroite pour conduire une intrigue. Dans l’autre cas, dès que vous travaillez comme votre rival à la multiplication de l’espèce, qui peut vous assurer que le fruit ne vous appartient pas ? Il y a autant à parier pour que contre, et c’est une extravagance à vous de ne pas adopter le parti rassurant. Ou cessez entièrement de voir votre femme, sitôt que vous lui soupçonnez une intrigue, ce qui est la plus sûre et la meilleure façon de la jouer ; ou, si vous continuez à cultiver le même jardin que son amant, n’accusez pas celui-ci, plutôt que vous, d’avoir semé le fruit qui germe. Voilà donc les deux objections répondues : ou vous n’aurez sûrement point d’enfants ; ou, si vous en avez, il y a autant à parier qu’ils vous appartiennent qu’à votre rival ; il y a même, en faveur de cette dernière opinion, une probabilité de plus : c’est l’envie que votre femme doit avoir de couvrir son intrigue par une grossesse, ce qui, soyez-en bien sûr, lui fera faire tout au monde pour y parvenir avec vous, parce qu’il est constant qu’elle ne sera jamais plus tranquille que quand elle vous aura vu mettre le baume sur le mal, et qu’elle retirera de ce procédé la certitude de pouvoir désormais tout hasarder avec son amant. Votre inquiétude sur cela est donc une folie : l’enfant est à vous, soyez-en certain ; votre femme a le plus grand intérêt à ce qu’il vous appartienne, vous y avez d’ailleurs travaillé. Eh bien ! de ces deux raisons réunies, arrive à vous la certitude de ce que vous désirez savoir : l’enfant est à vous, cela est clair, et il y est par le même calcul qui doit faire parvenir au but celui de deux coureurs payé pour y arriver le premier, lorsque son camarade ne gagne rien à la même course. Mais supposons un instant qu’il ne soit pas de vous : que vous importe dans le fait ? Vous voulez un héritier, le voilà : c’est l’éducation qui donne le sentiment filial, ce n’est pas la nature. Croyez que cet enfant, désabusé par rien d’être votre fils, accoutumé à vous voir, à vous nommer, à vous chérir comme son père, vous révérera, vous aimera tout autant, et peut-être plus, que si vous aviez coopéré à son existence. Il n’y aura donc plus en vous que l’imagination de malade : or, rien ne se guérit facilement comme ces maux. Donnez à cette imagination une secousse plus vive, agitez-la par quelque chose qui ait plus d’empire, plus d’activité sur elle, vous l’assouplirez bientôt à ce que vous voudrez, et sa maladie se guérira. Dans tous les cas, ma philosophie vous offre un moyen. Rien n’est à nous autant que nos enfants ; on vous donne celui-là, il vous appartient encore mieux ; il n’y a rien de si bien à nous que ce qu’on nous donne. Usez de vos droits, et souvenez-vous qu’un peu de matière organisée, soit qu’elle nous appartienne ou qu’elle soit la propriété des autres, est bien peu chère à la nature, qui nous donna dans tous les temps le pouvoir de la désorganiser à notre gré.

A vous maintenant, épouses charmantes, à vous la leçon, mes amies. J’ai tranquillisé l’esprit de vos maris, je leur ai appris à ne se fâcher de rien avec vous ; je vais à présent vous instruire dans l’art de les tromper adroitement. Mais je veux vous faire frémir avant : je veux exposer à vos yeux le tableau sinistre de toutes les peines imposées à l’adultère, autant pour vous faire voir qu’il faut que le prétendu délit donne de grands plaisirs, puisque tous les peuples le traitèrent avec tant de rigueur, que pour que vous ayez à rendre grâce au sort du bonheur que vous avez d’être nées sous un gouvernement doux, qui, s’en rapportant de votre conduite à vous-mêmes, ne vous impose d’autres peines, si cette conduite n’est pas bonne, que la honte frivole de vous déshonorer les premières… Charme de plus, convenez-en, pour la plus grande partie d’entre vous.

Une loi de l’empereur Constance condamnait l’adultère à la même peine que le parricide, c’est-à-dire à être brûlée vive, ou cousue dans un sac et jetée dans la mer : il ne laissait pas même à ces malheureuses la ressource de l’appel, quand elles étaient convaincues.

Un gouverneur de province avait exilé une femme coupable d’adultère ; l’empereur Majorien, trouvant la punition trop légère, chassa cette femme de l’Italie et donna la permission de la tuer à tous ceux qui la rencontreraient.

Les anciens Danois punissaient l’adultère de mort, tandis que l’homicide ne payait qu’une simple amende : ils le croyaient donc un bien plus grand crime.

Les Mogols fendent une femme adultère en deux avec leur sabre.

Dans le royaume de Tonkin, elle est écrasée par un éléphant.

A Siam, c’est plus doux : on la livre à l’éléphant même ; il en jouit dans une machine préparée exprès et dans laquelle il croit voir la représentation de sa femelle. La lubricité pourrait bien avoir inventé ce supplice-là.

Les anciens Bretons, en cas pareils, et peut-être dans les mêmes vues, la faisaient expirer sous les verges.

Au royaume de Louango, en Afrique, elle est précipitée avec son amant du haut d’une montagne escarpée.

Dans les Gaules, on les étouffait dans la boue et on les couvrait de claies.

A Juida, le mari lui-même condamnait sa femme ; il la faisait exécuter sur-le-champ, devant lui, s’il la trouvait coupable : ce qui devenait extrêmement commode pour les maris las de leurs femmes.

Dans d’autres pays, il reçoit des lois le pouvoir de l’exécuter de sa propre main, s’il la trouve en faute. Cette coutume était principalement celle des Goths[10].

Les Miamis coupaient le nez à la femme adultère ; les Abyssins la chassaient de leurs maisons, couverte de guenilles.

Les sauvages du Canada lui cernaient la tête en rond, et lui enlevaient une bande de peau.

Dans le Bas-Empire, la femme adultère était prostituée aux passants.

A Diarbeck, la criminelle était exécutée par sa famille assemblée, et tous ceux qui entraient devaient lui donner un coup de poignard.

Dans quelques provinces de Grèce où ce crime n’était pas autorisé comme à Sparte, tout le monde pouvait impunément tuer une femme adultère.

Les Gaux-Tolliams, peuples d’Amérique, amenaient l’adultère au pied du cacique, et là, elle était coupée en pièces, et mangée par les témoins.

Les Hottentots, qui permettent le parricide, le matricide et l’infanticide, punissent l’adultère de mort ; l’enfant lui-même devient, sur un tel fait, le délateur de sa mère[11].

Ô femmes voluptueuses et libertines ! si ces exemples ne servent, ainsi que je l’imagine, qu’à vous enflammer davantage, parce que l’espoir que le crime est sûr est toujours un plaisir de plus pour des têtes organisées comme les vôtres, écoutez mes leçons, et profitez-en ; je vais dévoiler à vos yeux lascifs toute la théorie de l’adultère.

Ne cajolez jamais tant votre mari que quand vous avez envie de le tromper.

S’il est libertin, servez ses désirs, soumettez-vous à ses caprices, flattez toutes ses fantaisies, offrez-lui, même, des objets de luxures. Ayez, d’après ses fantaisies, ou de jolies filles, ou de jolis garçons près de vous, fournissez-les-lui. Enchaîné par la reconnaissance, il n’osera jamais vous faire de reproches : que vous objecterait-il, d’ailleurs, que vous ne puissiez à l’instant rétorquer contre lui ?

Vous avez besoin d’une confidente ; vous risquez de vous perdre, en agissant seule : prenez avec vous une femme sûre, et ne négligez rien pour la lier à vos intérêts et au service de vos passions ; payez-la bien surtout.

Faites-vous satisfaire plutôt par des gens à gages que par un amant ; les premiers vous serviront bien, et secrètement ; les autres tireront vanité de vous et vous déshonoreront, sans vous donner du plaisir.

Un laquais, un valet de chambre, un secrétaire, tout cela ne marque pas dans le monde ; un petit-maître affiche, et vous voilà perdues, souvent pour n’avoir été que ratées.

Ne faites jamais d’enfants, rien ne donne moins de plaisir ; les grossesses usent la santé, gâtent la taille, flétrissent les appas, et c’est toujours l’incertitude de ces événements qui donne de l’humeur à un mari. Il est mille moyens de les éviter, dont le meilleur est de foutre en cul ; faites-vous branler le clitoris pendant ce temps, et cette manière de jouir vous donnera bientôt mille fois plus de plaisir que l’autre : vos fouteurs y gagneront sans doute, le mari ne s’apercevra de rien, et vous serez tous contents.

Peut-être votre époux vous proposera-t-il la sodomie de lui-même ; alors faites-vous valoir : il faut toujours avoir l’air de refuser ce qu’on désire. Si, dans la frayeur des enfants, vous êtes obligée de l’y amener vous-même, excusez-vous sur la crainte où vous êtes de mourir en accouchant ; soutenez qu’une de vos amies vous a dit que son époux s’y prenait ainsi avec elle. Une fois faite à ces plaisirs, n’employez qu’eux avec vos amants : voilà, dès lors, la moitié des soupçons dissipée, et votre tranquillité bien établie sur tout ce qui tient aux grossesses.

Faites épier les démarches de votre tyran ; il ne faut jamais avoir de surprises à craindre, quand on veut jouir avec délices.

Si jamais, pourtant, vous étiez découverte, au point de ne pouvoir plus nier votre conduite, jouez le remords, redoublez de soins et d’attentions avec votre mari- Si vous avez préalablement gagné son amitié par des complaisances et des égards, il reviendra bientôt. S’il s’obstine, plaignez-vous la première ; il n’est pas que vous ne possédiez son secret : menacez-le de le divulguer ; et c’est pour avoir toujours sur lui cet empire que je vous recommande d’étudier ses goûts et de les servir dès le commencement de votre union. Enfin, le prenant de cette manière, vous le verrez infailliblement revenir : composez alors avec lui, et passez-lui tout ce qu’il voudra, pourvu qu’il pardonne à son tour, mais n’abusez pas de cette composition ; redoublez l’épaisseur des voiles : une femme prudente doit toujours craindre d’irriter par trop son époux.

Jouissez, tant que vous ne serez pas découverte : gardez-vous bien alors de vous rien refuser.

Fréquentez peu de femmes libertines ; leur commerce ne vous procurera pas beaucoup de plaisirs, et pourrait vous donner de grandes peines ; elles affichent plus que les amants, parce qu’on sait qu’il faut toujours se cacher avec un homme et qu’on ne le croit pas nécessaire avec une femme.

Si vous vous permettez des parties carrées, que ce soit avec une amie sûre : examinez bien les chaînes qu’elle doit respecter ; ne vous hasardez pas, si vous n’avez à peu près les mêmes devoirs, parce qu’alors elle s’observera moins que vous et vous perdra par ses imprudences.

Ayez toujours quelque moyen d’être sûre de la vie des autres ; et si un homme vous trompe, ne le ménagez pas. Il n’y a aucune comparaison entre la vie de cet homme et votre tranquillité ; d’où je conclus qu’il vaut cent fois mieux s’en défaire, que de vous afficher, ni de vous compromettre : ce n’est pas que la réputation soit une chose essentielle, elle sert seulement à consolider les plaisirs. Une femme que l’on croit sage jouit toujours infiniment mieux qu’une dont l’inconduite trop connue a fait évanouir la considération.

Respectez cependant la vie de votre époux, non qu’il y ait aucun individu dans le monde dont les jours doivent l’être, sitôt que notre intérêt parle ; mais c’est que, dans ce cas, cet intérêt personnel se trouve à ce que vous ménagiez les jours de cet homme. C’est une étude longue et fatigante pour une femme, que d’apprendre à connaître son mari : faite avec le premier, qu’elle ne se donne pas une peine de plus avec le second ; peut-être même n’y gagnerait-elle pas. Ce n’est pas un amant qu’elle veut dans son époux, c’est un personnage commode, et la longue habitude, dans ce cas, est plus sûre du succès que la nouveauté.

Si la jouissance antiphysique, dont je vous ai parlé tout à l’heure, ne réussit pas à vous enflammer, foutez en con, je le veux bien ; mais videz le vase aussitôt qu’il se remplit ; ne laissez jamais arriver l’embryon à terme : c’est de la plus grande importance, si vous ne couchez pas avec votre mari, et cela l’est encore si vous y couchez, parce que de l’incertitude naissent, comme je vous l’ai dit, tous les soupçons, et de ces soupçons presque toujours et les ruptures et les éclats.

N’ayez surtout aucun respect pour cette cérémonie civile ou religieuse qui vous enchaîne à un homme ou que vous n’aimez point, ou que vous n’aimez plus, ou qui ne vous suffit pas. Une messe, une bénédiction, un contrat, toutes ces platitudes sont-elles donc assez fortes… assez sacrées, pour vous déterminer à ramper sous des fers ? Cette foi donnée, jurée et promise, n’est qu’une formalité qui donne à un homme le droit de coucher avec une femme, mais qui n’engage ni l’un ni l’autre : encore moins celle qui, des deux, a le moins de moyens de se délier. Vous qui êtes destinée à vivre dans le monde, me dit la supérieure en me fixant, méprisez, ma chère Juliette, foulez aux pieds ces absurdités, comme elles méritent de l’être ; ce sont des conventions humaines, où vous êtes forcée d’adhérer malgré vous : un charlatan masqué qui fait quelques tours de passe-passe auprès d’une table, en face d’un grand livre, et un coquin qui vous fait signer dans un autre, tout cela n’est fait ni pour contraindre, ni pour en imposer. Usez des droits que vous a donnés la nature ; elle ne vous dictera que de mépriser ces usages et de vous prostituer au gré de vos désirs. C’est votre corps qui est le temple où elle veut être adorée, et non l’autel où ce prêtre imbécile vient de brailler sa messe. Les serments qu’elle exige de vous ne sont pas ceux que vous venez de faire à ce méprisable jongleur, ou que vous avez signés dans les mains de cet homme lugubre : ceux que la nature veut sont de vous livrer aux hommes, tant que vos forces vous le permettront. Le dieu qu’elle vous offre n’est pas le morceau de pâte ronde que cet arlequin vient de faire passer dans ses entrailles, mais le plaisir, mais la volupté ; et c’est en ne servant pas exactement l’un et l’autre que vous outrageriez cette mère tendre.

Quand vous aurez le choix dans vos amours, préférez toujours des gens mariés : l’intérêt au mystère étant alors le même, vous aurez moins à craindre des indiscrétions. Mais à ceux-ci préférez encore les gens à gages : je vous l’ai dit, cela vaut infiniment mieux ; on change de cela comme de linge, et la variation… la multiplicité, sont les deux plus puissants véhicules de la luxure. Foutez avec le plus d’hommes qu’il vous sera possible : rien n’amuse, rien n’échauffe la tête comme le grand nombre ; il n’y en a pas qui ne puisse vous donner des plaisirs nouveaux, ne fût-ce que par le changement de conformation, et vous ne savez rien, si vous ne connaissez qu’un vit. Dans le fait, c’est absolument égal à votre époux : vous conviendrez qu’il n’est pas plus déshonoré au millième qu’au premier, moins même, car il semble que l’un efface l’autre. D’ailleurs le mari, s’il est raisonnable, excuse toujours beaucoup plutôt le libertinage que l’amour : l’un offense personnellement, l’autre n’est qu’un tort de votre physique. Lui peut fort bien ne pas en avoir, et voilà son amour-propre en paix. C’est donc égal vis-à-vis de lui ; quant à vos principes, ou vous n’êtes pas philosophe, ou vous devez bien sentir que, quand le premier pas est fait, on ne pèche pas plus au dix-millième qu’au premier. Reste donc le public ; or, ceci vous appartient entièrement ; tout dépend de l’art de feindre et de celui d’en imposer ; si vous possédez bien l’un et l’autre, et ce doit être votre unique étude, vous ferez du public et de votre mari absolument tout ce que vous voudrez. Ne perdez jamais de vue que ce n’est pas la faute qui perd une femme, mais l’éclat, et que dix millions de crimes ignorés sont moins dangereux que le plus léger travers qui saute aux yeux de tout le monde.

Soyez modeste dans vos habits : l’étalage affiche plutôt une femme que vingt amants ; une coiffure plus ou moins élégante, une robe plus ou moins riche, tout cela ne fait rien au bonheur ; mais de foutre souvent et beaucoup y fait étonnamment. Avec un air prude ou modeste, on ne vous soupçonnera jamais de rien : l’osât-on un instant, mille défenseurs rompraient aussitôt des lances pour vous. Le public, qui n’a pas le temps d’approfondir, ne juge jamais que sur les apparences : il n’en coûte guère pour se revêtir de celles qu’il veut. Satisfaites-le donc, afin qu’il soit à vous dans le besoin.

Quand vous aurez de grands enfants, écartez-les de vous : on ne les a que trop souvent vus les délateurs de leur mère. Dussent-ils vous tenter, résistez au désir : la disproportion d’âge établirait un dégoût dont vous seriez victime. Cet inceste-là n’a pas grand sel, et il peut nuire à des voluptés bien plus grandes. Il y a moins de risques à vous branler avec votre fille, si elle vous plaît ; faites-lui partager vos débauches, afin qu’elle ne les éclaire pas.

Il est, je crois, maintenant nécessaire d’ajouter une conclusion à tous ces conseils : c’est que la sagesse des femmes est une perte, un fléau pour la société, et qu’il devrait y avoir des punitions dirigées contre les créatures absurdes qui, par quelque motif que ce puisse être, croient, en conservant leur ridicule virginité, et s’illustrer dans ce monde-ci, et se préparer des couronnes dans l’autre.

Jeunes et délicieux objets de notre sexe, poursuivit Delbène avec chaleur, c’est à vous que je me suis adressée jusqu’à présent, c’est à vous que je dis encore : Foulez aux pieds cette vertu sauvage, de laquelle des sots osent vous composer un mérite ; renoncez à l’usage barbare de vous immoler aux autels de cette ridicule vertu dont les jouissances fantastiques ne vous dédommageront jamais de tous les sacrifices que vous lui feriez. Et de quel droit les hommes exigent-ils de vous tant de retenue, quand ils en ont si peu de leur côté ? Ne voyez-vous pas bien que ce sont eux qui ont fait les lois, et que leur orgueil ou leur intempérance présidaient à la rédaction ?

Ô mes compagnes, foutez, vous êtes nées pour foutre ! C’est pour être foutues que vous a créées la nature. Laissez crier les sots, les bégueules et les hypocrites ; ils ont leurs raisons pour vous blâmer de cette délicieuse intempérance qui fait le charme de vos jours. Ne pouvant plus rien obtenir de vous, jaloux de tout ce que vous pouvez donner aux autres, ils ne vous blâment que parce qu’ils n’attendent plus rien, et qu’ils sont hors d’état de vous rien demander ; mais consultez les enfants de l’amour et du plaisir, interrogez la société tout entière : tout se réunira pour vous conseiller de foutre, parce que foutre est l’intention de la nature, et que l’abstinence en est le crime. Que le nom de putain ne vous effraye pas : bien dupe est celle qui s’en effarouche. Une putain est une créature aimable, jeune, voluptueuse, qui, sacrifiant sa réputation au bonheur des autres, rien que par cela seul mérite des éloges. La putain est l’enfant chérie de la nature, la fille sage en est l’exécration ; la putain mérite des autels, et la vestale des bûchers. Et quel plus sensible outrage une fille peut-elle faire à la nature, que de garder en pure perte, et malgré tout ce qui peut en résulter de dangereux pour elle, une virginité chimérique dont toute la valeur ne consiste que dans le préjugé le plus absurde et le plus imbécile ? Foutez, mes amies, je vous le répète, narguez effrontément les conseils de ceux qui veulent vous captiver sous les fers despotiques d’une vertu qui n’est bonne à rien ! Abjurez à jamais toute pudeur et toute retenue ; pressez-vous de foutre : il n’est qu’un âge pour décharger, profitez-en. Si vous laissez flétrir les roses, vous vous préparerez des regrets bien amers, et quand, peut-être encore avec le désir de les effeuiller, vous ne trouverez plus d’amants qui en veuillent, vous ne vous consolerez pas alors d’avoir perdu les instants de les présenter à l’amour. Mais, vous dit-on, une telle fille se rend infâme, et le poids de cette infamie est insupportable… Quelle objection ! Osons le dire, c’est le préjugé seul qui fait l’infamie : que d’actions passent pour telles, et qui n’ont cependant que le préjugé pour base de cette opinion sur leur compte ! Les vices du vol, de la sodomie, de la poltronnerie, par exemple, ne sont-ils pas notés d’infamie ? Et vous m’avouerez cependant qu’au microscope de la nature, ils n’ont rien que de légitime, ce qui est contradictoire à l’idée d’infamie ; car il est impossible qu’une chose conseillée par la nature puisse n’être pas légitime, et il est absurde de dire qu’une chose légitime puisse être infâme. Or, sans approfondir ces vices dans ce moment-ci, n’est-il pas certain qu’il est inspiré à tous les hommes de devenir riches ? Si cela est, le moyen qui y conduit devient donc aussi naturel que légitime. N’est-il pas, de même, donné à tous les hommes de rechercher dans leurs plaisirs la plus grande dose de volupté possible ? Or, si la sodomie y conduit infailliblement, la sodomie n’est plus une infamie. Chacun enfin n’éprouve-t-il pas le désir de se conserver ? La poltronnerie en est un des plus sûrs moyens : la poltronnerie n’est donc pas infâme ; et quels que puissent être nos ridicules préjugés sur l’un et sur l’autre de ces objets, il est clair que jamais aucun de ces trois vices ne saurait être regardé comme infâme, puisque tous trois sont dans la nature. Il en est de même du libertinage des individus de notre sexe. Puisque rien ne sert autant la nature, il est impossible qu’il puisse être infâme. Mais supposons un instant la réalité de cette infamie : en quoi pourrait-elle arrêter une femme d’esprit ? Que lui importe qu’on la regarde comme infâme ? Si, dans le fait, elle ne l’est pas aux yeux de la raison, et s’il est impossible que l’infamie puisse exister dans le cas où elle se trouve, elle rira de l’injustice et de la folie de ses semblables, n’en cédera pas moins aux impulsions de la nature, et toujours avec bien plus de tranquillité qu’une autre ; car tout arrête, tout fait trembler celle qui craint de perdre sa réputation : au lieu que celle qui l’a perdue, n’ayant plus rien à risquer et se livrant à tout sans appréhension, doit être nécessairement plus heureuse.

Allons plus loin. La chose à laquelle cette femme se livre, l’habitude où son penchant l’entraîne fût-elle vraiment infâme, eu égard aux lois et aux principes du gouvernement sous lequel elle vit, si cette chose, telle qu’elle puisse être, tient tellement à sa félicité qu’elle ne puisse l’abandonner sans devenir malheureuse, ne serait-elle pas une folle d’y renoncer, quelle que soit l’infamie dont elle se couvre en s’y livrant ? Car le poids de cette imaginaire infamie ne la gênera, ne l’affectera jamais autant que le sacrifice de son habitude ; cette première souffrance ne sera qu’intellectuelle, capable d’affecter seulement certains esprits, et ce dont elle se prive est un plaisir à la portée de tout le monde. Ainsi, entre deux maux indispensables comme il faut nécessairement prendre le moindre, la femme dont nous parlons doit incontestablement braver l’infamie et continuer de vivre comme elle faisait en la risquant ; car elle ne perdra que fort peu de chose en encourant cette infamie, et beaucoup en renonçant à ce qui doit la lui mériter. Il faut donc qu’elle s’y apprivoise, il faut qu’elle la brave, il faut qu’elle se mette au-dessus de ce fardeau imaginaire, qu’elle s’accoutume dès l’enfance à ne plus rougir de rien, à fouler aux pieds la pudeur et la honte, qui ne feraient que nuire à ses plaisirs sans rien ajouter à son bonheur.

Une fois là, elle éprouvera une chose singulière et pourtant très vraie : c’est que les pointes de cette infamie qu’elle redoutait se métamorphoseront en voluptés, et qu’alors, bien loin d’en éviter les blessures, elle enfoncera d’elle-même les dards, elle doublera la recherche des choses qui pourront les mieux introduire, et poussera bientôt l’égarement de l’esprit sur ce point jusqu’à désirer de mettre sa turpitude à découvert. Observez-la, cette délicieuse coquine : elle voudrait se libertiner aux yeux du monde entier ; la honte ne lui fait plus rien, elle la brave, elle ne se plaint plus que du peu de témoins de ses erreurs. Et ce qu’il y a de singulier, ce n’est que de cette époque qu’elle connaît vraiment le plaisir, enveloppé jusque-là pour elle dans le nuage de ses préjugés ; elle ne se trouve transportée dans le dernier degré de l’ivresse que depuis qu’elle a détruit radicalement tous les obstacles que ces aiguillons éprouvaient à venir chatouiller son cœur. Mais, vous dit-on quelquefois, il y a des choses horribles, des choses qui choquent toutes les lumières du bon sens, toutes les lois apparentes de la nature, de la conscience et de l’honnêteté, des choses qui paraissent faites, non seulement pour inspirer généralement de l’horreur, mais pour ne pouvoir même jamais procurer de plaisir… Oui, aux yeux des sots ; mais il est de certains esprits qui, ayant débarrassé ces mêmes choses de ce qu’elles ont d’horrible en apparence, et les en ayant dégagées en foulant aux pieds le préjugé qui les avilit et les condamne, ne voient plus dans ces choses que de très grandes voluptés, et des délices d’autant plus piquantes que ces procédés s’écartent le plus des usages reçus, qu’ils outragent le plus grièvement les mœurs, et qu’ils deviennent le plus sévèrement défendus. Essayez de guérir une telle femme, je vous en défie ; les secousses qu’elle a éprouvées, en montant son âme à ce ton, deviennent si voluptueuses et si vives, qu’elle n’entrevoit plus rien de préférable à la route divine qu’elle a prise. Plus la chose est épouvantable alors, plus elle lui plaît, et vous ne l’entendrez jamais se plaindre que de manquer des moyens de braver cette infamie qu’elle chérit et dont le poids augmente ses plaisirs. Voilà qui vous explique pourquoi les scélérats recherchent toujours les excès, et pourquoi nul plaisir n’est piquant pour eux s’il n’est assaisonné du crime : ils en ont écarté tout ce qu’il y a de répugnant aux yeux du vulgaire, il ne reste plus pour eux que les attraits. L’habitude de tout franchir leur fait incessamment trouver tout simple ce qui d’abord leur avait paru révoltant ! et, d’écart en écart, ils parviennent aux monstruosités à l’exécution desquelles ils se trouvent encore en arrière, parce qu’il faudrait des crimes réels pour leur donner une véritable jouissance, et qu’il n’existe malheureusement de crime à rien. Ainsi, toujours au-dessous de leurs désirs, ce ne sont plus eux qui manquent aux horreurs, ce sont les horreurs qui leur manquent. Gardez-vous de croire, mes amies, que la délicatesse de notre sexe nous mette à couvert de ces écarts : plus sensibles que les hommes, nous ne nous plongeons que plus vite dans tous leurs travers. On n’imagine pas alors les excès où nous nous portons ; on n’a pas d’idée de ce que l’on fait, quand la nature n’a plus de frein, la religion plus de voix, et les lois plus d’empire.

On déclame contre les passions, sans songer que c’est à leur flambeau que la philosophie allume le sien, que c’est à l’homme passionné que l’on doit le renversement total de toutes les imbécillités religieuses qui, si longtemps, empestèrent le monde. Le seul flambeau des passions consuma cette odieuse chimère de la Divinité, au nom de laquelle on s’égorgeait depuis tant de siècles ; lui seul osa l’anéantir et consumer ses indignes autels. Ah ! les passions n’eussent-elles rendu à l’homme que ce service, n’en serait-ce point assez pour faire oublier leurs écarts ? Ô mes chères filles, sachez donc braver l’infamie et, pour apprendre à la mépriser comme elle doit l’être, familiarisez-vous avec tout ce qui la mérite, multipliez vos petites erreurs : ce sont elles qui, peu à peu, vous accoutumeront à tout braver… qui étoufferont dans vous le germe des remords ! Adoptez pour base de votre conduite et pour règle de vos mœurs ce qui vous paraîtra de plus analogue à vos goûts, sans vous inquiéter si cela s’accorde ou non à nos coutumes, parce qu’il serait injuste que vous vous punissiez, par la privation de cette chose, de n’être pas nées dans le pays où elle se permet. N’écoutez que ce qui vous flatte ou vous délecte le plus : c’est cela seul qui vous convient le mieux. Que les mots de vice et de vertu soient nuls à vos regards ; ces mots n’ont aucune signification réelle, ils sont arbitraires et ne donnent que des idées purement locales. Encore une fois, croyez que l’infamie se change bientôt en volupté. Je me souviens d’avoir lu quelque part, dans Tacite, je pense, que l’infamie était le dernier des plaisirs pour ceux qui se sont blasés sur tous les autres par l’excès qu’ils en ont fait, plaisir bien dangereux, sans doute, puisqu’il faut trouver une jouissance, et une jouissance bien vive, à cette espèce d’abandon de soi-même, à cette sorte de dégradation de sentiments d’où naissent à la fois tous les vices… qu’elle flétrit l’âme, et ne lui permet plus d’autre amorce que celle de la plus entière corruption, et cela, sans laisser le moindre jour au remords, absolument éteint dans un être qui n’estime plus que ce qui en donne, qui ne se plaît qu’à les faire revivre pour avoir le plaisir de les vaincre, et qui parvient ainsi, par degrés, aux excès les plus monstrueux, avec d’autant plus de facilité que les freins qu’elle lui fait rompre, ou les vertus qu’elle lui fait mépriser, deviennent comme autant d’épisodes voluptueux, souvent plus piquants encore pour sa perfide imagination que l’écart même qu’il avait conçu. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est qu’il se croit heureux alors, et qu’il l’est. Si, réversiblement, l’individu vertueux l’est aussi, le bonheur n’est donc plus une situation que chacun puisse saisir en se conduisant bien : il ne dépend donc uniquement que de notre organisation, et peut donc se rencontrer également dans le triomphe de la vertu et dans l’abîme du vice… Mais que dis-je ? dans le triomphe de la vertu… Ah ! ses chatouillements alors seraient-ils aussi piquants ? Quelle est l’âme froide qui pourrait s’en contenter ? Non, mes amies, non, jamais la vertu ne sera faite pour le bonheur. Il ment, celui qui se flatte de l’avoir trouvé dans elle, il veut nous faire prendre pour le bonheur les illusions de notre orgueil. Pour moi, je vous le déclare, je la foule aux pieds de toute mon âme, je la méprise autant que j’avais la faiblesse de la chérir autrefois, et je voudrais joindre aux délices de l’outrager sans cesse la volupté suprême de l’arracher de tous les cœurs. Que de fois, dans mes illusions, ma maudite tête s’échauffe au point de vouloir être couverte de cette infamie que je viens de peindre ! Oui, je voudrais être déclarée infâme ; je voudrais qu’il fût décidé, affiché que je suis une putain ; je voudrais rompre ces indignes vœux qui m’empêchent de me prostituer publiquement, de m’avilir comme la dernière des femmes ! J’en suis, je l’avoue, à désirer le sort de ces divines créatures qui satisfont, au coin des rues, les sales lubricités du premier passant ; elles croupissent dans l’avilissement et l’ordure ; le déshonneur est leur lot, elles ne sentent plus rien… Quel bonheur ! et pourquoi ne travaillerions-nous pas à nous rendre toutes ainsi ? L’être le plus heureux de la terre n’est-il pas celui dans lequel les passions ont endurci le cœur… l’ont amené au point de n’être plus sensible qu’au plaisir ? Et quel besoin a-t-il d’être ouvert à d’autre sensation qu’à celle-là ? Eh ! mes amies, en fussions-nous à ce dernier degré de turpitude, nous ne nous paraîtrions pas encore viles, et nous aimerions mieux diviniser nos erreurs que de nous mésestimer nous-mêmes ! Voilà comment la nature sait nous ménager à tous du bonheur.

Mais, foutre, ils bandent ! poursuivit chaleureusement Delbène, ils sont en l’air, ces vits que je palpe en discourant ; les voilà durs comme de l’airain, et mon cul les désire. Tenez, mes amis, foutez-le, ce derrière insatiable ; faites couler au fond de ce cul libertin de nouveaux jets de sperme qui rafraîchissent, s’il est possible, la brûlante ardeur qui le dévore. Viens, Juliette, je veux te sucer ton con pendant qu’on m’enculera ; Volmar, accroupie sur ton nez, te présentera tous ses charmes ; tu les lécheras, tu les dévoreras, pendant que ta main droite branlera Flavie et que ta gauche claquera les fesses de Laurette.

Cette nouvelle scène est encore exécutée. Les deux amants de la Delbène la sodomisent tour à tour. Inondée du foutre de Volmar, le mien coule très abondamment dans la bouche de la supérieure, et l’on procède enfin à la défloration de Laurette.

Destinée à jouer le rôle de grand prêtre, on me revêt d’un membre postiche. Par les ordres barbares de l’abbesse, c’est le plus gros que l’on préfère ; et tel est l’arrangement de cette séance à la fois lubrique et cruelle :

Laurette est liée sur un tabouret, en telle sorte que son croupion, soulevé par un coussin fort dur, repose seul sur ce petit siège ; ses jambes, très écartées, sont contenues de même à des anneaux, par terre, et ses bras, pendants de l’autre côté, le sont également. En cette attitude, la victime présente dans la plus belle position l’étroite et délicate partie de son corps où doit pénétrer le glaive. Assis en avant d’elle, Télème doit soutenir sa jolie tête… exhorter à la patience ; et cette idée de la mettre entre les mains du confesseur, à peu près comme si elle eût été au supplice, amuse infiniment la cruelle Delbène, dont je m’aperçois que les passions sont aussi féroces que mes goûts me paraissent libertins. Pendant que je dépucellerai le con de cette Agnès, Ducroz doit m’enculer. L’autel qui se trouve là, et qui, par sa position, couronne celui où la jeune personne doit être immolée, va servir de sofa à notre voluptueuse abbesse. C’est là qu’entre Volmar et Flavie, la coquine va se délecter libidineusement, et de l’idée du crime qu’elle fait commettre, et du spectacle délicieux de sa consommation.

Avant que de m’enculer, Ducroz facilite l’introduction que je dois faire ; il humecte les bords du vagin de Laurette et mon godemiché d’une essence onctueuse qui le fait pénétrer presque tout de suite. Cependant le déchirement est affreux : Laurette n’a pas encore dix ans, et mon membre postiche a huit pouces de tour sur douze de long. Les encouragements qu’on me donne, l’irritation dans laquelle je suis, l’extrême désir que j’ai de consommer cet acte libertin : tout me fait mettre à l’opération la même activité, la même chaleur qu’eût employées l’amant le plus vigoureux. La machine pénètre, mais les flots de sang qui jaillissent du déchirement de l’hymen, les cris terribles de la victime, tout nous annonce que l’ouvrage entrepris ne s’est pas fait sans péril ; et la pauvre petite, en effet, vient d’être assez cruellement blessée pour donner de l’inquiétude même sur ses jours. Ducroz, qui s’en aperçoit, l’apprend par un signe à l’abbesse, qui, voluptueusement branlée par ses tribades, ordonne d’aller en avant.

— La garce est à nous, s’écrie-t-elle, ne l’épargnons pas ; je n’ai de comptes à en rendre à qui que ce soit !

Vous imaginez facilement à quel point ces propos m’enhardirent. Bien sûre du malheur qu’avait occasionné ma maladresse, je n’en redoublai que plus nerveusement mes secousses : tout entre, Laurette s’évanouit, Ducroz m’encule, et Télème, enchanté, se branle sur le joli visage de la moribonde, dont il comprime rudement la tête dans ses jambes…

— Il faudrait des secours, madame, dit-il à Delbène, tout en se secouant…

— C’est du foutre qu’il faut, répond l’abbesse, oui, du foutre ! Voilà les seuls secours que je veuille donner à cette garce.

Cependant je continue de limer, électrisée par le vit de Ducroz, tellement enfoncé dans le trou de mon cul, qu’il n’en reste pas deux lignes au-dehors ; je ne ménage pas plus ma victime que je ne suis ménagée moi-même. L’extase nous saisit presque tous à la fois : les trois tribades placées sur l’autel déchargent comme gueuses, pendant que les parois du godemiché, que j’enfonce dans Laurette évanouie, se mouillent de mon foutre, que Ducroz m’en remplit l’anus, et que Télème mêle le sien aux pleurs de la victime, en lui déchargeant sur le visage.

Notre épuisement, la nécessité de rappeler Laurette à la vie, si nous voulons en tirer d’autres plaisirs, tout nous oblige à lui donner quelques soins. On la détache ; Laurette environnée, nasardée, tripotée, souffletée, redonne bientôt signe de vie.

— Qu’as-tu ? lui demande cruellement Delbène ; es-tu donc si faible qu’une aussi légère attaque t’envoie déjà aux portes de l’enfer ?

— Hélas, madame, je n’en puis plus, dit cette pauvre petite malheureuse dont le sang continue de couler en abondance ; on m’a fait une douleur bien sensible, j’en mourrai.

— Bon ! dit froidement la supérieure, de plus jeunes que toi ont soutenu ces attaques sans risque ; poursuivons.

Et sans prendre d’autres soins que ceux d’étancher le sang, la victime est rattachée sur le ventre, comme elle vient de l’être sur le dos ; et le trou de son cul bien à ma portée, la Delbène remise sur l’autel avec ses deux tribades, je m’apprête à remonter à l’assaut par une autre brèche.

Rien n’était luxurieux comme la manière dont la supérieure se faisait branler par Volmar et Flavie. Cette dernière, étendue sur Mme Delbène, lui faisait sucer son con en lui branlant le clitoris, et, lui chatouillant les tétons, Volmar, un peu au-dessous, instrumentait d’une main notre lubrique abbesse en lui enfonçant trois doigts dans le cul, de manière que la tribade n’avait pas une seule partie de son corps qui ne fût soumise au plaisir. Les yeux, pendant ce temps, fixés sur mon opération, la putain m’encourageait à la terminer : je me présente ; c’est Télème qui, cette fois, doit m’enculer pendant que je sodomiserai Laurette ; et Ducroz, placé près de moi, doit préparer l’introduction en me branlant le clitoris. Les difficultés sont insurmontables ; mon instrument, déjà trois ou quatre fois repoussé, ou s’est dérangé, ou s’est malgré moi reniché dans le con, ce qui ne s’est pas fait sans occasionner de nouvelles douleurs à la malheureuse victime de notre libertinage. Delbène, impatientée de ces délais, charge Ducroz de préparer les voies en enculant lui-même la petite fille, et, comme vous l’imaginez aisément, cette commission ne lui déplaît pas. Moins effrayant que la poutre dont je suis affublée, n’ayant pas à craindre les vacillations qui me dérangent, le libertin, en un instant, est au fond du cul de la pucelle ; il en refoule l’étron virginal, il est prêt à l’arroser de foutre, lorsque l’exigeante abbesse lui ordonne de se retirer et de me céder la place.

— Sacredieu ! dit l’abbé en sortant son vit écumant de luxure et tout couvert des marques de sa victoire, ah ! double foutu Dieu ! j’obéis, mais je me vengerai sur le cul de Juliette.

— Non, dit Delbène, qui, malgré les plaisirs dont elle s’enivre, ne s’occupe pas moins des nôtres, non, le cul de ma Juliette appartient à Télème, c’est à lui d’en jouir cette fois-ci, et je ne souffrirai pas qu’il perde ses droits. Mais, scélérat, puisque tu bandes si fort, encule Volmar ; vois son fessier superbe offert à tes désirs ; encule-la, te dis-je, elle m’en branlera mieux.

— Oui, foutredieu ! oui, dit Volmar, voilà mon cul ; qu’il l’enfile, le bougre : jamais je n’eus tant de besoin d’être sodomisée.

Tout s’arrange ; et la brèche préparée chez Laurette laissant mon instrument pénétrer sans trop de difficultés, la pauvre petite en une minute le sent au fond de son rectum. C’est alors que ses cris redoublent ; elle en pousse d’affreux ; mais Télème, bien enclavé dans mon cul, et Delbène, qui nage dans le foutre, m’encouragent l’un et l’autre avec tant d’énergie, que Laurette éprouve bientôt par-derrière ce que je lui ai fait sentir par-devant : le sang coule, et la pauvre enfant s’évanouit pour la seconde fois. C’est ici où je m’aperçois bien du caractère féroce de Delbène.

— Continue, continue ! s’écrie-t-elle en me voyant prête à sortir ; ne la lâche pas que nous n’ayons déchargé.

— Mais elle se meurt, réponds-je.

— Bon, bon, ce sont des simagrées ! Et que m’importe, d’ailleurs, l’existence de cette putain ? Elle n’est ici que pour nos plaisirs, et, foutre, elle y servira !

Enhardie par cette mégère, et ne me sentant déjà pas trop portée moi-même à des sentiments pusillanimes de commisération dont la nature ne m’a point abondamment pourvue, je poursuis, et ne prends pour signal de ma retraite que les témoignages certains du délire général que j’entends bientôt retentir de toutes parts à mes oreilles ; j’en étais à ma troisième émission quand j’abandonnai le poste.

— Voyons tout ceci, dit l’abbesse en se rapprochant, est-elle morte ?

— Elle n’est pas plus mal qu’aux premières attaques, dit Ducroz, et si l’on veut, en l’enconnant, je vais bientôt la rappeler à la vie.

— Il faut la mettre entre nous deux, dit Télème ; pendant que j’enculerai, Delbène me branlera le cul, et je gamahucherai celui de Volmar ; Juliette socratisera de même Ducroz, qui langotera le con de Flavie.

Le projet est mis en action, et les mouvements rapides de nos deux fouteurs, leur fougueuse luxure, ne tardent pas à rendre une seconde fois cette pauvre Laurette à la lumière.

— Ma chère bonne, dis-je alors à l’abbesse en m’approchant d’elle, comment vas-tu raccommoder tout le dommage qui vient d’être fait ?

— Celui que tu as éprouvé le sera bientôt, mon ange, répondit Delbène : demain je te frotterai d’une pommade qui remettra tellement les choses en leur entier, qu’on ne pourra pas même se douter des amants qu’elles auront reçus. Pour Laurette, oublies-tu donc qu’on la croit échappée du couvent ?… Elle est à nous, Juliette, elle ne reparaîtra de ses jours.

— Et qu’en ferez-vous ? dis-je tout étonnée.

— La victime de nos luxures. Ah ! Juliette, que tu es novice encore ! tu ne sais donc pas qu’il n’y a de bon que les jouissances criminelles, et que plus on les environne d’horreurs, plus on leur prête de charmes !

— En vérité, ma chère, je ne vous entends pas.

— Patience, ce sera bientôt par des faits que je me ferai comprendre. Soupons.

On passe dans un petit caveau, voisin de celui dans lequel venaient de se célébrer nos orgies. Là se trouvent préparés avec profusion les mets les plus exquis, les vins les plus délicieux. Nous nous mettons à table. Laurette nous servait. Je m’aperçus bientôt, au ton que la société prenait avec elle, aux brusqueries qu’elle éprouvait, que la pauvre petite malheureuse n’était déjà plus regardée que comme une victime. Plus les têtes s’échauffaient, plus elle était maltraitée : elle ne rendait pas un service qu’elle ne reçût une claque, un pinçon, un soufflet, et la plus légère inattention se trouvait souvent bien plus sévèrement punie. Je passerai sous silence, mes amis, et les actions et les propos de ces luxurieuses bacchanales. Qu’il vous suffise de savoir qu’elles égalèrent en horreurs, en exécrations, tout ce que j’ai vu, depuis, de plus libertin dans le monde.

Il faisait très chaud, nous étions nues ; les hommes dans le même désordre, et mêlés parmi nous, se livraient sans aucune gêne à tout ce que le délire pouvait leur inspirer de plus sale et de plus crapuleux. Télème et Ducroz, se disputant mon cul, semblaient vouloir se battre, pour en obtenir la jouissance, et, courbée sous tous deux, j’attendais humblement l’issue de ce combat, quand Volmar déjà grise, et plus belle que Vénus même dans cet état d’ivresse, s’empare des deux vits et veut les branler dans une jatte de punch qu’elle vient de préparer, afin, dit-elle, d’avaler le foutre.

— Je n’y consens, dit l’abbesse à peu près aussi étourdie des fumées de Bacchus que tout ce qui l’environne, je n’y consens qu’aux conditions que Juliette y mêlera son urine…

Je pisse ; les putains boivent, les hommes les imitent, et, le délire étant à son comble, l’extravagante abbesse, qui ne sait plus qu’inventer pour réveiller en elle des désirs épuisés par le libertinage, annonce qu’elle veut passer dans le caveau où reposent les cendres des femmes de cette maison, qu’elle veut choisir là le cercueil de l’une de celles qu’immola dernièrement sa lubrique rage, et se faire foutre cinq ou six coups sur le cadavre de sa victime. L’idée paraît plaisante ; on remonte, les bougies se placent sur les cercueils voisins entourant celui de la jeune novice qu’avait depuis trois mois empoisonnée l’abbesse, après l’avoir idolâtrée. L’infernale créature s’étend sur ce cercueil, et, présentant son con aux deux ecclésiastiques, elle les défie tour à tour, Ducroz l’enfile le premier. Nous étions spectatrices, et notre unique emploi, pendant cette scène lugubre, était de la baiser, de lui branler le clitoris et de nous prêter à ses attouchements. Delbène, dans le délire, se repaissait d’horreurs, lorsqu’un sifflement affreux se fait entendre, toutes les lumières s’éteignent à la fois.

— Ô ciel ! qu’est, ceci ? s’écrie l’intrépide abbesse, la seule de nous qui conserve son courage au milieu du bouleversement dans lequel nous sommes. Juliette !… Volmar !… Flavie !…

Mais tout est sourd, tout est interdit, personne ne répond ; et sans les détails que je reçus de notre supérieure le lendemain, évanouie moi-même, j’ignorerais peut-être encore l’origine de tout ce fracas. Un chat-huant, caché dans ce caveau, en était la seule cause : effrayé des lumières auxquelles ses yeux n’étaient pas accoutumés, il avait pris son vol, et l’air, agité de ses ailes, avaient éteint ce qui l’affectait. Quand je repris l’usage de mes sens, je me retrouvai dans mon lit, et Delbène, qui vint m’y voir dès qu’elle sut que j’étais mieux, m’apprit qu’après avoir rassuré les deux hommes presque aussi effrayés que nous, c’était avec leur aide qu’elle nous avait fait porter dans nos chambres et que tout s’était éclairci.

— Je ne crois point aux événements surnaturels, me dit Delbène ; il n’y a jamais de cause sans effet, et le premier soin, quand un effet me surprend, est de remonter sur-le-champ à la cause. J’ai promptement trouvé celle de notre aventure d’hier, et, les lumières rallumées, les hommes et moi nous avons promptement mis ordre à tout.

— Et Laurette, madame ?

— Elle est dans le caveau, ma bonne, nous l’y avons laissée.

— Quoi ! vous l’auriez… ?

— Pas encore, ce sera le sujet de notre prochaine assemblée ; elle y passait hier sans la catastrophe.

— En vérité, Delbène, vous êtes d’une débauche… d’une cruauté.

— Non, rien de tout cela : j’ai des passions fort vives, je n’écoute qu’elles et comme je suis persuadée que ce sont les plus fidèles organes de la nature, je me rends à ce qu’elles m’inspirent, sans frayeur comme sans remords. Te voilà mieux, Juliette, lève-toi, viens dîner dans mon appartement ; nous jaserons.

— Assieds-toi, mon enfant, me dit-elle, dès que nous fûmes hors de table. Je vois que tu es surprise de me voir aussi calme dans le crime : je veux que les réflexions que j’ai à te communiquer sur cet objet te rendent bientôt aussi apathique que moi. Hier, je le vis, tu te surprenais de ma tranquillité au milieu des horreurs que nous commettions, et tu m’accusais de manquer de pitié pour cette pauvre Laurette, sacrifiée à nos débauches.

Ô Juliette, sois-en bien certaine, tout est arrangé par la nature pour être dans l’état où nous le voyons. A-t-elle donné la même force, les mêmes beautés, les mêmes grâces, à tous les êtres qui sortent de ses mains ? Non, sans doute. Puisqu’elle veut des nuances dans les constitutions, elle en exige donc dans les sorts et dans les fortunes. Les malheureux que le hasard nous offre, ou que font nos passions, sont dans les plans de la nature comme les astres dont elle nous éclaire, et l’on fait un mal aussi sûr en troublant cette sage économie, qu’on en pourrait faire à troubler le cours du soleil, si ce crime était en notre puissance…

— Mais, interrompis-je ici, si tu étais malheureuse, Delbène, ne serais-tu pas bien aise qu’on te soulageât !…

— Je saurais souffrir sans me plaindre, me répondit cette stoïque créature, et je n’implorerais les secours de personne. Suis-je à l’abri des maux de la nature, et si je n’ai pas la misère à craindre, n’ai-je pas la fièvre, la peste, la guerre, la famine, les secousses d’une révolution imprévue, et tous les autres fléaux de l’humanité ? Qu’ils viennent et je les recevrai courageusement. Crois, Juliette… oui, persuade-toi bien que lorsque je consens à laisser souffrir les autres sans les soulager, c’est que j’ai appris à souffrir moi-même sans l’être. Abandonnons-nous à la nature ; ce ne sont pas des secours mutuels que son organe nous indique : il ne fait retentir dans nous que le seul besoin d’acquérir pour nous seules toute la force nécessaire à endurer les maux qu’elle nous réserve, et la commisération, loin d’y préparer notre âme, l’énerve, l’amollit et lui ôte le courage qu’elle ne peut plus retrouver ensuite, quand elle en a besoin pour ses propres douleurs. Qui sait s’endurcir aux maux d’autrui devient bientôt impassible aux siens propres, et il est bien plus nécessaire de savoir souffrir soi-même avec courage, que de s’accoutumer à pleurer sur les autres. Ô Juliette, moins on est sensible, moins on s’affecte, et plus on approche de la véritable indépendance. Nous ne sommes jamais victimes que de deux choses, ou des malheurs d’autrui, ou des nôtres : commençons par nous endurcir aux premiers, les seconds ne nous toucheront plus, et rien, de ce moment, n’aura le droit de troubler notre tranquillité.

— Mais, dis-je, il résultera nécessairement des crimes de cette apathie.

— Qu’importe ? ce n’est ni au crime, ni à la vertu spécialement, qu’il faut s’attacher, c’est à ce qui rend heureux ; et si je voyais qu’il n’y eût de possibilité pour moi d’être heureuse que dans l’excès des crimes les plus atroces, je les commettrais tous à l’instant, sans frémir, certaine, ainsi que je te l’ai déjà dit, que la première loi que m’indique la nature est de me délecter, n’importe aux dépens de qui. Si elle a donné à mes organes une constitution telle, que ce ne soit qu’au malheur de mon prochain que ma volupté puisse éclore, c’est que, pour parvenir à ses vues de destruction… vues tout aussi nécessaires que les autres, elle a cru urgent de former un être comme moi qui la servît dans ses projets.

— Voilà des systèmes qui peuvent aller bien loin.

— Eh ! qu’importe ! répondit Delbène ; je te défie de me montrer un terme où ils puissent devenir dangereux ; on s’est réjoui, c’est tout ce qu’il faut.

— Le peut-on aux dépens des autres ?

— La chose du monde qui m’occupe le moins, c’est le sort des autres ; je n’ai pas la plus petite foi à ce lien de fraternité dont les sots me parlent sans cesse, et c’est pour l’avoir bien analysé que je le réfute.

— Ô ciel ! douteriez-vous de cette première loi de la nature ?

— Écoute-moi, Juliette… Il est inouï le besoin que tu as d’être formée…

Nous en étions là de notre conversation, lorsqu’un laquais, arrivant de la part de ma mère, vint apprendre à Mme l’abbesse les affreux malheurs de notre maison et la maladie dangereuse de mon père ; on demandait ma sœur et moi, il fallait partir sur-le-champ…

— Ô ciel ! dit Mme Delbène, j’ai oublié de raccommoder ton pucelage ! Attends, mon ange, attends, prends ce pot, c’est un extrait de myrtes dont tu te frotteras matin et soir, seulement pendant neuf jours : tu peux être sûre que le dixième tu te retrouveras aussi vierge que s’il ne te fût jamais rien arrivé.

Puis, envoyant chercher ma sœur, elle nous remit, l’une et l’autre, à la personne qui venait nous prendre, en nous recommandant de revenir le plus tôt que nous pourrions. Nous l’embrassâmes et nous partîmes.

Mon père mourut. Vous savez quels désastres suivirent cette mort : celle de ma mère qui eut lieu au bout d’un mois, et l’abandon dans lequel nous nous trouvâmes. Justine, qui ne connaissait pas mes liaisons secrètes avec l’abbesse ignora la visite que je fus lui faire quelques jours après notre ruine ; et comme les sentiments que je lui découvris alors achèvent de dévoiler le caractère de cette femme originale, il est bon, mes amis, que je vous en parle. Le premier trait de dureté de la Delbène envers moi fut de me refuser la porte de l’intérieur et de ne consentir à me parler qu’un instant à la grille.

Lorsque, surprise du froid qu’elle me témoignait, je voulus faire valoir nos liaisons :

— Mon enfant, me dit-elle, toutes ces misères-là doivent s’oublier dès qu’on ne vit plus ensemble, et, pour moi, je vous assure que je ne me rappelle pas la moindre circonstance des faits dont vous me parlez. Quant à l’indigence qui vous menace, rappelez-vous le sort d’Euphrosine ; elle se jeta sans besoin dans la carrière du libertinage : imitez-la par nécessité. C’est l’unique parti qui vous reste, le seul que je vous conseille ; mais quand vous l’aurez pris, ne me voyez plus : peut-être cet état ne vous réussirait point, vous auriez besoin d’argent, de crédit, et je ne pourrais vous offrir ni l’un ni l’autre.

A ces mots, la Delbène lève le siège et me laisse dans un étonnement… qui, sans doute, eût été moins vif avec un peu plus de philosophie ; mes réflexions furent cruelles… Je partis sur-le-champ avec la ferme résolution de suivre les conseils de cette méchante créature, tout dangereux qu’ils fussent. Je me ressouvenais heureusement du nom et de l’adresse de la femme dont Euphrosine nous avait parlé, dans un temps, hélas ! où j’étais loin de prévoir le besoin de cette cruelle ressource : j’y volai. La Duvergier me reçut à merveille. L’excellence du remède de la Delbène, en abusant ses yeux connaisseurs, la mit à même d’en tromper bien d’autres. Ce fut deux ou trois jours avant que d’entrer dans cette maison que je me séparai de ma sœur, pour suivre une carrière bien différente de la sienne.

Mon existence, après les malheurs qui m’étaient arrivés, dépendant uniquement de ma nouvelle hôtesse, je me résignai à tout ce qu’elle me recommanda. Mais à peine fus-je seule, que je me mis néanmoins à réfléchir de nouveau sur l’abandon et sur l’ingratitude de Mme Delbène. Hélas ! me disais-je, pourquoi mon malheur la refroidit-il ? Juliette pauvre ou Juliette riche formait-elle deux créatures différentes ? Quel est donc ce caprice bizarre qui fait aimer l’opulence et fuir la misère ? Ah ! je ne concevais pas encore que l’infortune dût être à charge à la richesse, j’ignorais combien elle la craint… à quel point elle la fuit, et que de la frayeur qu’elle a de la soulager résulte l’antipathie qu’elle a pour elle. Mais, poursuivais-je dans mes réflexions, comment cette femme libertine… criminelle même, ne redoute-t-elle pas l’indiscrétion de ceux qu’elle traite avec tant de hauteur ? Autre enfantillage de ma part ; je ne connaissais pas l’insolence et l’effronterie du vice étayé par la richesse et par le crédit. Mme Delbène était supérieure d’une des plus célèbres abbayes de Paris, elle jouissait de soixante mille livres de rente, elle tenait à toute la cour, à toute la ville : à quel point devait-elle mépriser une pauvre fille comme moi qui, jeune, orpheline et sans un sou de bien, ne pouvait opposer à ses injustices que des réclamations qui se fussent bientôt anéanties, ou des plaintes qui, traitées sur-le-champ de calomnies, eussent peut-être valu à celle qui eût eu l’effronterie de les entreprendre, l’éternelle perte de sa liberté !

Étonnamment corrompue déjà, cet exemple frappant d’une injustice dont j’avais pourtant à souffrir me plut au lieu de me corriger. Eh bien ! me dis-je, je n’ai qu’à tâcher d’être riche à mon tour, je deviendrai bientôt aussi impudente que cette femme, je jouirai des mêmes droits et des mêmes plaisirs. Gardons-nous d’être vertueuse, puisque le vice triomphe sans cesse ; redoutons la misère, puisqu’elle est toujours méprisée… Mais, n’ayant rien, comment éviterais-je l’infortune ? Par des actions criminelles, sans doute. Qu’importe ? les conseils de Mme Delbène ont déjà gangrené mon cœur et mon esprit : je ne crois de mal à rien, je suis convaincue que le crime sert aussi bien les intentions de la nature que la sagesse et que la vertu. Élançons-nous dans ce monde pervers, où ceux qui trompent le plus sont ceux qui réussissent le mieux ; qu’aucun obstacle ne nous borne, il n’y a de malheureux que celui qui reste en chemin. Puisque la société n’est composée que de dupes et que de fripons, jouons décidément le dernier : il est bien plus flatteur pour l’amour-propre de tromper que d’être trompée soi-même.

Rassurée par ces réflexions, qui vous paraîtront prématurées peut-être à quinze ans, mais qui devenaient pourtant toutes simples d’après l’éducation que j’avais reçue, j’attendis avec résignation les événements que la providence m’offrirait, bien décidée à profiter de tous ceux qui se présenteraient pour améliorer ma fortune, à tel prix que ce pût être.

J’avais sans doute un rude apprentissage à faire ; ces malheureux débuts devaient achever de corrompre mes mœurs, et, pour ne pas alarmer les vôtres, peut-être ferais-je bien, mes amis, de vous soustraire des détails qui vont dévoiler à vos yeux des écarts plus étonnants que ceux où vous vous livrez journellement…

— J’ai peine à le croire, madame, dit le marquis en interrompant Juliette, et après ce que vous savez de nous, il est même singulier qu’une telle crainte puisse un instant vous alarmer.

— C’est qu’il s’agit ici de la corruption des deux sexes, dit Mme de Lorsange ; car la Duvergier fournissait également des sujets aux fantaisies de l’un et de l’autre.

— Vos tableaux, ainsi mélangés, n’en seront que plus agréables, dit le chevalier ; nous savons à peu près tous les écarts dont le nôtre est capable ; il sera délicieux pour nous d’apprendre de vous-même tous ceux où peut se porter le vôtre.

— Soit, dit Mme de Lorsange. J’aurai soin cependant de ne tracer que les débauches les plus singulières, et, pour éviter la monotonie, je passerai sous silence celles qui me paraîtront trop simples…

— A merveille, dit le marquis, en faisant voir à la société un engin déjà tout gonflé de luxure ; mais songez-vous à l’effet que ces récits peuvent produire en nous ! Voyez l’état où me met leur simple promesse…

— Eh bien, mon ami, dit cette femme charmante, ne suis-je pas tout entière à vous ? Je jouirai doublement de mon ouvrage, et comme l’amour-propre est toujours pour beaucoup chez les femmes, vous me permettrez d’imaginer que, dans l’embrasement que j’aurai produit, si quelque chose est pour mes tableaux, bien plus encore sera pour ma personne.

— Il faut que je vous en convainque tout de suite, dit le marquis très ému, en entraînant Juliette dans un arrière-cabinet, où tous deux restèrent assez de temps pour se livrer aux plus doux plaisirs de la luxure.

— Pour moi, dit le chevalier, que cet arrangement laissait tête à tête avec Justine, j’avoue que je ne bande point encore assez pour avoir besoin de perdre du foutre. N’importe, approchez mon enfant, mettez-vous à genoux et sucez-moi ; mais avancez, je vous prie, les choses, de manière à ce que je voie infiniment plus de cul que de con. Bien, bien, dit-il en voyant Justine, accoutumée à toutes ces turpitudes, saisir, on ne saurait mieux, quoique à regret, l’esprit de celle-ci… Oui, c’est cela.

Et le chevalier, singulièrement bien sucé, allait peut-être s’abandonner mollement aux douces et moelleuses sensations d’une décharge ainsi provoquée, lorsque le marquis, rentrant avec Juliette, engagea celle-ci à poursuivre le fil de ses aventures, et son ami à remettre à un autre instant, s’il le pouvait, le dénouement où il semblait toucher.

Tout étant ainsi convenu, Mme de Lorsange reprit en ces termes :

— Mme Duvergier n’avait que six femmes chez elle, mais plus de trois cents étaient à ses ordres ; deux grands laquais de cinq pieds huit pouces, membrés comme Hercule, et deux jockeys de quatorze ou quinze ans, d’une céleste figure, se fournissaient de même aux libertins qui voulaient mêler l’un à l’autre, ou qui préféraient l’antiphysique à la jouissance des femmes ; et dans le cas où ce léger détachement masculin n’eût pas suffi, Duvergier pouvait y suppléer par plus de quatre-vingts sujets du dehors, tous prêts à se porter où leur service était nécessaire.

La maison de Mme Duvergier était délicieuse. Située entre cour et jardin, et ayant deux issues opposées, les rendez-vous s’y donnaient avec un mystère qu’on n’eût pas obtenu de toute autre position ; ses meubles étaient magnifiques, ses boudoirs aussi voluptueux que décorés ; son cuisinier fort bon, ses vins délicieux et ses filles charmantes. Tant d’agréments devaient s’acheter fort cher. Rien en effet ne l’était autant que les parties de ce local divin, où les plus simples tête-à-tête ne se payaient pas moins de dix louis. Sans mœurs comme sans religion, parfaitement soutenue à la police, fournissant les plus grands seigneurs, Mme Duvergier, à l’abri de tout, entreprenait des choses que n’eussent jamais imitées ses compagnes, et qui faisaient à la fois frémir la nature et l’humanité.

Pendant six semaines, cette adroite coquine vendit mon pucelage à plus de cinquante personnes, et, chaque soir, se servant d’une pommade à peu près semblable à celle de Mme Delbène, elle raccommodait avec soin ce que déchirait impitoyablement le matin l’intempérance de ceux auxquels son avarice me livrait. Comme tous ces dévirgineurs s’y prirent assez lourdement, je vous ferai grâce des détails, et ne m’arrêterai qu’au duc de Stem, dont la manie fut plus singulière.

Le plus simple costume flattant le mieux la lubricité de ce libertin, ce fut en petite poissarde que je me présentai chez lui. Après avoir traversé un grand nombre d’appartements somptueux, je parvins au fond d’un cabinet de glaces, où m’attendait le duc avec son valet de chambre, grand jeune homme de dix-huit ans, fait à peindre, et de la plus intéressante figure. Bien pénétrée de l’esprit de mon rôle, je ne restai courte sur aucune des questions de ce paillard. Assis sur le canapé de son boudoir et branlant le vit de son valet de chambre, pendant que j’étais debout en face de lui :

— Est-il vrai, me demanda-t-il, que vous soyez dans la plus extrême misère, et que la démarche que vous faites n’ait pour objet que de pourvoir aux premiers besoins de la vie ?

— Cette vérité est si grande, monsieur, qu’il y a trois jours que ma mère et moi mourons de faim.

— Ah ! bon, répondit le duc en prenant une des mains de son homme pour se faire branler par lui ; cette circonstance était nécessaire ; je suis fort aise que votre état soit tel que je le désirais. Et c’est votre mère qui vous vend ?

— Hélas ! oui.

— Avez-vous des sœurs ?

— Une, monsieur.

— Et pourquoi ne me l’a-t-on pas envoyée ?

— Elle n’est plus à la maison, la misère l’a fait fuir ; nous ignorons ce qu’elle est devenue.

— Ah ! foutre, je veux qu’on me trouve cela ! quel âge ?

— Treize ans.

— Il est affreux que, connaissant mes goûts, on imagine de me soustraire cette créature !

— Mais on ne sait pas où elle est, monsieur.

— Il fallait la chercher… Ah ! je la trouverai… je la trouverai. Allons, Lubin, qu’on déshabille pour vérifier !

Et pendant que l’ordre s’exécute, le duc, continuant l’ouvrage de son Ganymède, se met à secouer avec complaisance un engin noir et mou qui ne s’apercevait qu’à peine. Dès que je suis nue, Lubin m’examine avec la plus grande attention et proteste à son maître que tout est dans le meilleur ordre.

— Faites-moi voir cela par-derrière, dit le duc.

Et Lubin, me courbant sur le canapé, entr’ouvrit mes cuisses, et convainquit son maître, non pas de l’inexécution d’aucun assaut, mais que les brèches, occasionnées par eux, avaient été assez bien refermées pour qu’il fût impossible de s’en apercevoir.

— Et là, dit Stern en écartant mes fesses et touchant d’un doigt le trou de mon cul…

— Non, non, sûrement, répondit Lubin.

— C’est bon, dit le paillard en me prenant dans ses bras et m’asseyant sur une de ses cuisses ; mais tu vois, mon enfant, que je suis hors d’état de faire la besogne moi-même… Touche ce vit ; tu sens comme il est mou : possédasses-tu les grâces de Vénus, tu ne le ferais pas durcir. Considère ce hochet redoutable, poursuivit-il en me faisant empoigner le vit superbe de son valet de chambre : avoue que ce beau membre te dépucellera beaucoup mieux que le mien. Place-toi donc, je te servirai de maquereau. Ne pouvant faire le mal, j’aime à le faire faire : cette idée me console…

— Oh, monsieur ! répondis-je, effrayée de la grosseur du vit qui m’était présenté, ce monstre va me déchirer, je n’en pourrai soutenir les assauts !….

Et comme j’essayais de m’esquiver :

— Allons, allons, point de cérémonie ! je n’aime que la docilité dans les filles ; celles qui en manquent avec moi sont sûres de ne pas me plaire longtemps… Approchez… Je voudrais qu’avant tout vous baisassiez le cul de mon Lubin.

Et me le présentant :

— Voyez comme il est beau…

J’obéis.

— Autant sur le vit, dit le duc.

J’obéis encore.

— Placez-vous, maintenant…

Il me tient ; son valet se présente, et met à l’opération tant d’adresse et tant de vigueur, que son engin monstrueux touche en trois tours de reins le fond de ma matrice. Je pousse un cri terrible ; le duc, qui me captive et qui branle le trou de mon cul pendant ce temps-là, recueille avec soin dans sa bouche et mes soupirs et mes larmes. Le nerveux Lubin, maître de moi, n’a plus besoin du secours de son maître qui, s’établissant aussitôt près du postérieur de mon amant, l’encule pendant qu’il me dépucelle. Je m’aperçois bientôt, au redoublement des secousses du valet, de celles qu’il reçoit de son patron ; mais, seule pour supporter le poids de ces deux attaques, j’allais succomber sous leur violence, quand la décharge de Lubin me tira d’affaire.

— Ah ! sacredieu, dit le duc qui n’avait pas fini, tu te presses trop aujourd’hui, Lubin ; faut-il donc qu’un foutu con te fasse toujours faire des folies ?

Et cet événement ayant dérangé les attaques du duc, il nous fit voir un petit vit mutin qui, furieux d’être déplacé, semblait n’attendre qu’un autel pour consommer le sacrifice.

— Venez ici, petite fille, me dit le duc en déposant son outil dans mes mains, et vous Lubin, couchez-vous à plat ventre sur ce lit ; conduisez vous-même, petite pécore, cet engin furieux au trou qui vient de le rejeter, puis, vous campant derrière moi pendant que j’agirai, vous favoriserez mes projets en m’enfonçant deux ou trois doigts dans le cul.

Tout répond aux désirs du paillard : l’opération s’achève, et le capricieux libertin paye trente louis des prémices dont il ne s’est seulement pas douté.

De retour à la maison, Fatime, celle de mes compagnes que j’aimais le mieux, âgée de seize ans et belle comme le jour, se divertit beaucoup de l’aventure. Elle y avait passé, mais, plus heureuse que moi, elle avait, disait-elle, volé une bourse de cinquante louis sur la cheminée du duc, pour se dédommager de tout ce qu’elle en avait souffert.

— Comment ! dis-je, tu te permets de pareilles choses ?

— Le plus souvent que je le puis, ma chère, me répondit ma compagne, et sans aucun scrupule, en honneur. C’est pour nous qu’est fait l’argent de ces coquins-là, et nous serions bien dupes de ne pas nous en emparer quand nous le pouvons. Serais-tu donc encore assez dans les ténèbres de l’ignorance pour soupçonner le moindre mal au vol !

— Assurément, j’y en crois beaucoup.

— Eh bien, mon ange, me répondit Fatime, je veux te faire revenir de cet absurde préjugé. Je dîne demain à la campagne chez mon amant ; j’obtiendrai de Mme Duvergier la permission de te mettre de la partie : tu entendras Dorval raisonner sur cette matière.

— Ô scélérate, répondis-je, tu achèveras de me corrompre : je ne me sens déjà que trop de dispositions à toutes ces horreurs. J’accepte, va, tu n’auras pas grand-peine à faire une excellente écolière de moi… Mais la Duvergier permettra-t-elle ?…

— Ne t’inquiète de rien, dit Fatime, je me charge de tout.

Le lendemain de bonne heure, un fiacre nous conduisit à la Villette. Nous entrons dans une maison reculée, mais d’assez bonne apparence ; un valet nous reçoit, et, nous ayant introduites dans un appartement fort bien meublé, il se retire et va renvoyer notre voiture. Ce fut alors que Fatime s’ouvrit à moi.

— Sais-tu chez qui tu es ? me dit-elle en souriant.

— Non, en vérité, répondis-je.

— Chez un homme fort extraordinaire, reprit ma compagne. Je te trompais en le faisant passer pour mon amant : c’est un homme chez lequel j’ai souvent fait des parties à l’insu de Mme Duvergier ; ce que je gagne alors n’appartient qu’à moi seule ; mais l’opération n’est pas sans danger…

— Explique-toi, repris-je vivement, tu excites ma curiosité…

— Tu es ici, me dit Fatime, chez un des plus célèbres voleurs de Paris ; le vol dont le coquin tire sa subsistance compose aussi ses plus doux plaisirs. Il t’expliquera ses principes, il te mettra à même de les pratiquer. Nul avec nous jusqu’après son expédition, ce ne sera qu’au feu qu’embrasera dans lui cette action, selon toi, criminelle, qu’il allumera le flambeau de ses lubricités ; et comme il veut que l’image de sa passion favorite se retrouve au moins dans tout ce qui l’accompagne, ce ne sera qu’en volant qu’il cueillera nos faveurs, et ces faveurs il nous les escroquera ; nous aurons l’air de n’en rien retirer, quoique j’en sois payée d’avance. En voilà la preuve, Juliette : ces dix louis t’appartiennent, j’en ai autant.

— Et la Duvergier ?

— N’en sait rien, je te l’ai dit ; j’escroque notre chère maman : t’en repens-tu ?

— Non, en vérité, répondis-je ; au moins ici tout ce que nous gagnons est à nous ; il n’est plus question de ce maudit partage qui me désespère. Mais achève au moins de m’instruire : qui, et comment allons-nous voler ?

— Êcoute-moi, me dit ma compagne. Cet homme-ci, par la multitude d’espions qu’il a dans Paris, est chaque jour au fait de tous les étrangers, de tous les nigauds qui y débarquent ; il fait connaissance avec eux, il les accueille, il leur donne à dîner avec des femmes de notre espèce qui les volent pendant l’acte de la jouissance ; on lui rend tout, et, de quelque nature que soit le vol, les femmes en ont toujours un quart, indépendamment de leur paiement particulier.

— Mais, dis-je, un tel métier ne fera-t-il pas bientôt arrêter ce coquin ?

— De longtemps, sois-en sûre : ses précautions sont trop bien prises pour cela.

— Et sa maison ?

— Il en a trente. Nous voilà maintenant dans celle-ci ; de six mois il n’y reviendra. Remplis ton rôle avec intelligence. Deux ou trois étrangers vont se trouver à dîner : dès après le repas, nous amuserons ces messieurs dans des cabinets différents ; vole le tien avec adresse, je te promets de ne pas manquer le mien. Dorval, caché, nous examinera. L’opération faite, au moyen d’un breuvage les dupes s’endormiront ; nous passerons la soirée avec le maître du lieu, qui s’en retournera quelques heures après nous pour aller ailleurs, et avec d’autres femmes, exercer les mêmes infamies ; et nos imbéciles, demain réveillés, ne trouvant plus personne au logis, seront trop heureux de pouvoir s’évader la vie sauve.

— Mais puisque nous sommes payées d’avance, répondis-je à ma compagne, quel besoin avons-nous de nous prêter aux goûts de ce fripon ?

— Ce serait un mauvais calcul, nous ne le reverrions plus ; et, en le servant bien, il peut nous faire faire par an douze ou quinze parties semblables ; ne perdrions-nous pas d’ailleurs, avec ta manière de penser, absolument tout ce qui nous reviendra du vol ?

— Ah, bon ! car, sans la première partie de ta réponse, je t’aurais encore objecté, peut-être, qu’il me paraissait inutile de lui rendre un compte aussi exact de ce que nous volerons chez lui.

— J’aime ta réflexion tout en la désapprouvant, me dit Fatime ; elle me prouve en toi des dispositions qui me feront espérer que tu te tireras bien de l’aventure.

A peine avions-nous fini que Dorval entra. C’était un homme de quarante ans, d’une fort belle figure, et qui me parut plein d’esprit et d’amabilité ; il était doué surtout de ce don de séduire, si nécessaire au métier qu’il faisait.

— Fatime, dit-il à ma compagne, je suppose que cette jeune et jolie personne est au fait ; il ne me reste donc plus qu’à vous prévenir que nous avons pour convives deux vieux Allemands, à Paris depuis un mois, et qui brûlent du désir de connaître quelques jolies filles. L’un d’eux a pour vingt mille écus de diamants sur lui : Fatime, je te le recommande. L’autre, qui désire acheter une maison dans ce village, et à qui j’ai persuadé que je lui en trouverais une à très bon marché s’il apportait de quoi la payer comptant, aura sûrement plus de quarante mille francs dans sa poche, soit en or, soit en lettres à vue : Juliette, ce sera votre lot ; acquittez-vous bien de la mission et je vous ferai souvent faire de semblables parties.

— Eh quoi ! dis-je, monsieur, de telles horreurs peuvent exciter vos sens ?

— Charmante fille, me répondit Dorval, vous ignorez, je le crois, l’histoire du choc des impressions criminelles sur la masse des nerfs. Vous avez besoin d’être instruite de ces phénomènes de la lubricité : nous y viendrons ; passons dans cette salle en attendant ; nos Germains vont paraître ; souvenez-vous de mettre tout votre art à les séduire… à les enchaîner : c’est de là seul que j’attends tout.

Nous entrâmes. Scheffner, celui des deux Allemands qui devait me revenir, était un bon baron de quarante-cinq ans, bien laid, bien bourgeonné, et bête, à ce qu’il me parut, comme l’Allemagne en masse, si l’on en excepte Gessner. Conrad était le nom de la poule que devait plumer mon amie ; il nous parut en effet couvert de diamants ; son esprit, sa figure et son âge le rendaient fort semblable à son compagnon, et sa lourdeur, tout aussi complète, assurait, des succès à Fatime pour le moins aussi faciles que les miens.

La conversation, d’abord générale, se particularisa fort vite. Fatime, aussi adroite que jolie, eut bientôt fait tourner la tête du pauvre Conrad ; et mon air d’innocence et de timidité m’enchaîna promptement Scheffner. On dîna. Dorval eut soin de faire distiller dans les verres de nos convives les boissons les plus délicieuses, et le dessert fut à peine servi que tous deux témoignèrent le plus extrême désir de nous entretenir en secret.

Dorval, qui voulait examiner chacune de ces opérations en particulier, sous le prétexte qu’il n’avait qu’un boudoir où l’on pût sacrifier à Vénus, calma, du mieux qu’il put, les désirs de Conrad, et me fit passer avec Scheffner. Le bon Allemand, tout enthousiasmé, ne pouvait se rassasier de caresses. Il faisait chaud, je l’invitai à se mettre nu, j’en fis de même pour l’enflammer avec plus d’énergie, et, plaçant ses habits sous ma main droite, pendant que l’honnête baron m’enfilait, pendant que, pour le mieux duper, je serrais amoureusement sa tête sur mon sein, bien plus occupée de mon opération que de ses plaisirs, je fouillai lestement dans toutes ses poches. Une bourse très mince renfermait tout son numéraire ; je me doutai que le trésor était au portefeuille, et, le saisissant adroitement dans la poche droite de son habit, je le cachai fort vite sous le matelas du canapé qui nous servait d’autel.

Le coup fait, n’ayant plus besoin de rien ménager avec un animal lourd et puant qui me faisait horreur, je sonne ; une femme paraît, aide au baron allemand à se rajuster, lui présente un verre de liqueur dosé comme il faut, et le conduit dans une chambre où il s’endort d’un si profond sommeil, qu’il ronflait encore plus de huit heures après.

A peine est-il disparu que Dorval entre.

— Vous êtes délicieuse, mon ange ! s’écrie-t-il en m’embrassant, je n’ai rien perdu de votre manœuvre ; voyez, poursuivit-il en me montrant un vit plus dur qu’une barre de fer, voyez l’état où votre procédé m’a mis.

Et se précipitant avec moi sur le canapé, je vis que la manie de ce libertin était de dérober avec sa bouche le foutre qui venait de m’être lancé dans le con. Il le pompa avec tant d’art, frétilla si délicieusement avec sa langue sur tous les bords, et jusqu’au fond de ma matrice, que je l’inondai moi-même… mille fois plutôt peut-être en raison de la singulière action où je venais de me livrer, en raison du personnage qui venait de me la faire commettre, qu’à cause du plaisir que je recevais de lui ; car, à quelque point qu’elles affectassent mon physique, mon moral, je ne puis le cacher, était encore bien plus ému de l’horreur gratuite que les séductions de Fatime et de Dorval me faisaient aussi délicieusement entreprendre.

Dorval ne déchargea point. Je lui remis et la bourse et le portefeuille ; il prit l’un et l’autre, sans aucun examen, et je cédai la place à Fatime. Dorval m’emmena, et pendant qu’il examinait par un trou la manière dont ma camarade s’y prenait pour en venir au même but, le libertin se fit branler ; il me le rendait ; de temps en temps, sa langue s’enfonçait au fond de mon gosier, il paraissait dans une extase réelle. Sublimes effets de la réunion du crime et de la luxure, combien vous prêtez d’énergie au délire des passions ! La façon leste dont Fatime opère détermine enfin l’éjaculation de Dorval ; se serrant alors contre moi, il m’enconne jusqu’à la matrice, et m’inonde des preuves non équivoques de l’extase qu’il vient de goûter.

Dorval, vigoureux, retourne à ma compagne. Comme il m’avait laissée au trou, rien ne m’échappe : il se courbe de même entre les cuisse de Fatime, et va pomper de la même manière le foutre perdu par Conrad ; il s’empare du vol et, les deux bons Germains dans leur lit, nous passons dans un cabinet délicieux où Dorval, après avoir déchargé une seconde fois dans le con de Fatime en me gamahuchant, nous expose de la manière suivante l’apologie de ses goûts singuliers.

— Une seule distinction, mes amies, différencie les hommes dans l’enfance des sociétés : c’est la force. La nature leur a donné à tous un sol à habiter, et c’est de cette force, qu’elle leur a inégalement départie, que va dépendre le partage qu’ils en feront. Mais ce partage sera-t-il égal, pourra-t-il l’être, dès que la force seule va le diriger ? Voilà donc déjà un vol établi ; car l’inégalité de ce partage suppose nécessairement une lésion du fort sur le faible, et cette lésion, c’est-à-dire le vol, la voilà donc décidée, autorisée par la nature, puisqu’elle donne à l’homme ce qui doit nécessairement l’y conduire. D’une autre part, le faible se venge, il met l’adresse en usage pour rentrer dans des possessions que lui ravit la force, et voilà l’escroquerie, sœur du vol, également fille de la nature. Si le vol avait offensé la nature elle aurait formé des hommes égaux de force et de caractère ; l’égalité de partages, née de l’égalité de forces, fruit de sa main, évitait alors toute envie de s’enrichir aux dépens des autres : de ce moment le vol devenait impossible. Mais quand l’homme reçoit des mains de cette nature qui le crée une conformation qui nécessite, et l’inégalité des partages, et le vol, effet certain de cette inégalité, comment pouvoir s’aveugler au point de croire que le vol puisse l’offenser ! Elle nous prouve si bien que le vol est sa loi la plus chère, qu’elle en compose l’instinct des animaux. Ce n’est que par des vols perpétuels qu’ils parviennent à se conserver, que par des usurpations sans nombre qu’ils soutiennent leur vie. Et comment l’homme qui n’est lui-même qu’un animal, a-t-il pu croire que ce que la nature imprégnait au fond du cœur des animaux pût chez lui devenir un crime ?

Lorsque les lois se promulguèrent, lorsque le faible consentit à la perte d’une portion de sa liberté pour conserver l’autre, le maintien de ses possessions fut incontestablement la première chose dont il désira la paisible jouissance, et le premier objet des freins qu’il demanda. Le plus fort consentit à des lois auxquelles il était sûr de se soustraire : elles se firent. On promulgua que tout homme posséderait son héritage en paix, et que celui qui le troublerait dans la possession de cet héritage éprouverait une punition. Mais là il n’y avait rien à la nature, rien qu’elle dictât, rien qu’elle inspirât ; tout était l’ouvrage des hommes, divisés pour lors en deux classes : la première, qui cédait le quart pour obtenir la jouissance tranquille du reste ; la seconde, qui, profitant de ce quart, et voyant bien qu’elle aurait les trois autres portions quand elle voudrait, consentait à empêcher, non que sa classe dépouillât le faible, mais que les faibles ne se dépouillassent point entre eux, pour qu’elle pût seule les dépouiller plus à l’aise. Ainsi le vol, seule institution de la nature, ne fut point banni de dessus la terre, mais il exista sous d’autres formes : on vola juridiquement. Les magistrats volèrent en se faisant payer pour une justice qu’ils devaient rendre gratuitement. Le prêtre vola en se fanant payer pour servir de médiateur entre l’homme et son Dieu. Le marchand vola en accaparant, en faisant payer sa denrée un tiers de plus que la valeur intrinsèque qu’elle avait réellement. Les souverains volèrent en imposant sur leurs sujets des droits arbitraires de taxes, de tailles, etc. Toutes ces voleries furent permises, toutes furent autorisées sous le précieux nom de droits, et l’on n’imagina plus de sévir que contre les plus naturelles, c’est-à-dire contre le procédé tout simple d’un homme qui, manquant d’argent, en demandait, le pistolet à la main, à ceux qu’il soupçonnait plus riches que lui, et cela sans songer que les premiers voleurs, auxquels on ne disait mot, devenaient l’unique cause des crimes du second… la seule qui le contraignît à rentrer, à main armée, dans des propriétés que ce premier usurpateur lui ravissait si cruellement. Car, si toutes ces voleries ne furent que des usurpations qui nécessitaient l’indigence des êtres subalternes, les seconds vols de ces êtres inférieurs, rendus nécessaires par ceux des autres, n’étaient plus des crimes : ils étaient des effets secondaires nécessités par des causes majeures ; et, dès que vous autorisiez cette cause majeure, il vous devenait légalement impossible d’en punir les effets ; vous ne le pouviez plus sans injustice. Si vous poussez un valet sur un vase précieux, et que de sa chute il brise ce vase, vous n’êtes plus en droit de le punir de sa maladresse : vous ne devez vous en prendre qu’à la cause qui vous a contraint de le pousser. Lorsque ce malheureux cultivateur, réduit à l’aumône par l’immensité des taxes que vous lui imposez[12], abandonne sa charrue, s’arme, et va vous attendre sur le grand chemin, si vous punissez cet homme, certes, vous commettez une grande infamie ; car ce n’est pas lui qui a manqué, il est le valet poussé sur le vase : ne le poussez pas, il ne brisera rien ; et si vous le poussez, ne vous étonnez pas qu’il brise. Ainsi ce malheureux, en allant vous voler, ne commet donc point un crime : il tâche à rentrer dans des biens que vous lui avez précédemment usurpés, vous ou les vôtres ; il ne fait rien que de naturel ; il cherche à rétablir l’équilibre qui, en morale comme en physique, est la première des lois de la nature ; il ne fait rien que de juste. Mais ce n’est point là ce que je voulais démontrer ; il ne faut point de preuves, il n’est pas besoin d’arguments pour prouver que le faible ne fait que ce qu’il doit en cherchant à rentrer dans des possessions envahies : ce dont je veux vous convaincre, c’est que le fort ne commet lui-même ni crime, ni injustice, en tâchant de dépouiller le faible, parce que c’est ici le cas où je me trouve ; c’est l’acte que je me permets tous les jours. Or, cette démonstration n’est pas difficile, et l’action du vol, dans ce cas, est assurément bien mieux dans la nature que sous l’autre rapport ; car ce ne sont pas les représailles du faible sur le fort qui véritablement sont dans la nature ; elles y sont au moral, mais non pas au physique, puisque, pour employer ces représailles, il faut qu’il use de forces qu’il n’a point reçues, il faut qu’il adopte un caractère qui ne lui est point donné, qu’il contraigne en quelque sorte la nature. Mais ce qui, vraiment, est dans les lois de cette mère sage, c’est la lésion du fort sur le faible puisque, pour arriver à ce procédé, il ne fait qu’user des dons qu’il a reçus. Il ne revêt point, comme le faible, un caractère différent du sien : il ne met en action que les seuls effets de celui qu’il a reçus de la nature. Tout ce qui résulte de là est donc naturel : son oppression, ses violences, ses cruautés, ses tyrannies, ses injustices, tous ces jets divers du caractère imprimé dans lui par la main de la puissance qui l’a mis au monde, sont donc tout simples, sont donc purs comme la main qui les grava ; et lorsqu’il use de tous ses droits pour opprimer le faible, pour le dépouiller, il ne fait donc que la chose du monde la plus naturelle. Si notre mère commune eût voulu cette égalité que le faible s’efforce d’établir, si elle eût vraiment désiré que les propriétés fussent équitablement partagées, pourquoi aurait-elle créé deux classes, une de forts, l’autre de faibles ? N’a-t-elle donc pas suffisamment prouvé, par cette différence, que son intention était qu’elle eût lieu dans les biens comme dans les facultés corporelles ? Ne prouve-t-elle pas que son dessein est que tout soit d’un côté et rien de l’autre, et cela précisément pour arriver à cet équilibre, unique base de toutes ses lois ? Car, pour que l’équilibre soit dans la nature, il ne faut pas que ce soient les hommes qui l’établissent ; le leur dérange celui de la nature : ce qui nous paraît le contrarier à nos yeux est justement ce qui l’établit aux siens, et cela par la raison que, de ce défaut d’équilibre, selon nous, résultent les crimes par lesquels l’ordre s’établit chez elle. Les forts s’emparent de tout : voilà le défaut d’équilibre, eu égard à l’homme. Les faibles se défendent et pillent le fort : voilà des crimes qui établissent l’équilibre nécessaire à la nature. N’ayons donc jamais de scrupules de ce que nous pourrons dérober au faible, car ce n’est pas nous qui faisons le crime, c’est la défense ou la vengeance du faible qui le caractérise : en volant le pauvre, en dépouillant l’orphelin, en usurpant l’héritage de la veuve, l’homme ne fait qu’user des droits qu’il a reçus de la nature. Le crime consisterait à n’en pas profiter : l’indigent, qu’elle offre à nos coups, est la proie qu’elle livre au vautour. Si le fort a l’air de troubler l’ordre en volant celui qui est au-dessous de lui, le faible le rétablit en volant ses supérieurs, et tous les deux servent la nature.

En remontant à l’origine du droit de propriété, on arrive nécessairement à l’usurpation. Cependant le vol n’est puni que parce qu’il attaque le droit de propriété ; mais ce droit n’est lui-même originairement qu’un vol : donc la loi punit le vol de ce qu’il attaque le vol, le faible de ce qu’il cherche à rentrer dans ses droits, et le fort de ce qu’il veut ou établir ou augmenter les siens, en profitant de ce qu’il a reçu de la nature. Peut-il exister au monde une plus affreuse inconséquence ? Tant qu’il n’y aura aucune propriété légitimement établie (et il ne saurait y en avoir aucune), il sera très difficile de prouver que le vol soit un crime, car ce que le vol dérange d’un côté, il le rétablit de l’autre, et la nature ne s’intéressant pas plus au premier de ces côtés qu’au second, il est parfaitement impossible qu’on puisse constater l’offense à ses lois, en favorisant l’un de ces côtés plus que l’autre.

Le faible a donc raison quand, cherchant à rentrer dans ses possessions usurpées, il attaque à dessein le fort et l’oblige à restitution ; le seul tort qu’il puisse avoir, c’est de sortir du caractère de faiblesse que lui imprima la nature : elle le créa pour être esclave et pauvre, il ne veut pas s’y soumettre, voilà son tort ; et le fort, avec ce tort-là de moins, puisqu’il conserve son caractère et n’agit que d’après lui, a donc également raison quand il cherche à dépouiller le faible et à jouir à ses dépens. Que l’un et l’autre maintenant descendent un moment dans leurs cœurs : le faible, en se décidant à attaquer le fort, quels que puissent être ses droits, éprouvera un petit combat ; et cette résistance à se satisfaire vient de ce qu’il veut outrepasser les lois de la nature en se revêtant d’un caractère qui n’est pas le sien ; le fort, au contraire, en dépouillant le faible, c’est-à-dire en jouissant de tous les droits qu’il a reçus de la nature, en leur donnant toute l’extension possible, jouit en raison du plus ou moins de cette extension. Plus la lésion qu’il fait au faible est atroce, plus il est voluptueusement ébranlé ; l’injustice le délecte, il jouit des larmes que son oppression arrache à l’infortuné ; plus il l’accable, plus il l’opprime, et plus il est heureux, parce qu’il fait alors un plus grand usage des dons qu’il a reçus de la nature, que l’usage de ces dons devient un besoin et, par conséquent, de la volupté. D’ailleurs, cette jouissance nécessaire, qui naît de la comparaison que l’homme heureux fait du malheureux à lui, cette jouissance vraiment délicieuse ne s’établit jamais mieux aux regards de l’homme fortuné que quand le malheur qu’il produit est complet. Plus il écrase ce malheureux, plus il rehausse le prix de la comparaison, et plus, par conséquent, il alimente sa volupté. Il a donc deux plaisirs bien réels dans ces concussions sur le faible : et l’augmentation qu’il fait de ses fonds physiques, et la jouissance morale des comparaisons, qu’il rend d’autant plus voluptueuses que ses lésions affaiblissent l’infortune. Qu’il pille donc, qu’il brûle, qu’il ravage, qu’il ne laisse plus à ce malheureux que le souffle qui doit prolonger une vie dont l’existence est nécessaire à l’oppresseur pour établir ses lois de comparaison : tout ce qu’il fera sera dans la nature, tout ce qu’il inventera ne sera que l’usage des forces actives qu’il en a reçues, et plus il exercera ses forces, plus il constatera son plaisir, mieux il usera de ses facultés, et mieux, par conséquent, il aura servi la nature.

Permettez, chères filles, poursuivit Dorval, que j’appuie mes raisonnements de quelques exemples ; vous avez reçu l’une et l’autre une sorte d’éducation qui ne vous les rendra pas étrangers.

Le vol est tellement autorisé en Abyssinie, que le chef des voleurs achète sa charge et le droit d’en jouir tranquillement.

Cette même action est recommandable chez les Koriaques ; on ne s’honore chez eux que par elle.

Chez les Tohoukichi, une fille ne peut se marier sans avoir fait ses preuves en ce métier.

Chez les Mingreliens, le vol est une marque d’adresse et de courage ; on se vante publiquement de ses belles actions dans ce genre.

Nos voyageurs modernes le trouvèrent en vigueur dans l’île d’Otaïti.

C’est un métier honorable en Sicile que celui de brigand.

La France n’était qu’un vaste repaire de voleurs sous le régime féodal : il n’y a que la forme de changée, les effets sont les mêmes. Ce ne sont plus les grands vassaux qui volent, ce sont eux que l’on pille ; et la noblesse, en perdant ses droits, est devenue l’esclave des rois qui la subjuguaient[13].

Le célèbre voleur sir Edwin Cameron résista longtemps à Cromwell.

L’illustre Mac Gregor fit une science du vol ; il envoyait ses sujets sur les terres voisines, il extorquait la rente due par les fermiers et leur donnait quittance au nom des propriétaires.

Il n’y a, soyez-en certaines, aucune sorte de façon de s’approprier le bien d’autrui qui ne soit légitime. La ruse, l’adresse ou la force, ne sont que des moyens sages d’arriver à un but permis ; l’objet du faible est d’égaliser la fortune ; celui du fort est d’obtenir et de dépouiller, n’importe comment, n’importe aux dépens de qui. Quand les lois de la nature exigent un bouleversement, prennent-elles garde à ce qu’elles enveloppent ? Toutes les actions de l’homme imitent les lois de la nature, parce que toutes les actions humaines ne sont que les résultats des lois de la nature, ce qui doit bien rassurer l’homme et l’engager à ne frémir d’aucune… à se livrer pacifiquement à toutes, de quelque genre et de quelque espèce qu’elles puissent être. Rien ne se fait sans nécessité, tout est nécessaire dans le monde ; or, la nécessité excuse tout ; et dès qu’une action est démontrée nécessaire, de ce moment elle ne peut plus être regardée comme infâme.

Un fils du célèbre Cameron, dont je viens de vous parler, perfectionna le système du vol : le chef donnait ses ordres, on lui obéissait aveuglément, et tous les vols étaient déposés dans des magasins généraux, pour être ensuite partagés avec la plus extrême justice.

Les grands exploits de vols passaient autrefois pour de l’héroïsme ; ils obtenaient des marques honorables.

Deux fameux voleurs prirent le Prétendant sous leur protection ; ils allaient voler pour l’entretenir.

Quand un Illinois fait un vol, il l’acquitte en donnant au juge la moitié de la somme dérobée, et l’on n’imagine jamais de le punir différemment.

Il y a des pays où l’on punit le vol par la loi du talion, on dépouille le voleur, et on le laisse aller. Quelque douce que paraisse cette loi dans ce cas-ci, comme il en est d’autres où ses effets sont atroces, je veux vous en faire voir l’iniquité. Cette petite démonstration ne sera point hors d’œuvre : une seule réflexion bien simple va vous faire voir l’injustice du talion. Nous reprendrons ensuite notre dissertation.

Pierre, je suppose, insulte et maltraite Paul ; en raison de cela, on rend, par la loi du talion, à Pierre tout ce qu’il a fait à Paul. C’est une injustice criante ; car lorsque Pierre a fait à Paul l’injure dont il est question, il avait des motifs qui, suivant toutes les lois de l’équité naturelle, diminuent en quelque façon l’atrocité de son crime ; mais lorsque vous le punissez du même genre de traitement qu’il a fait éprouver à Paul, vous n’avez pas la même raison que lui, et cependant vous le traitez aussi mal. Ainsi, voilà une grande différence entre lui et vous : lui, a fait une atrocité fondée sur des motifs ; et vous, vous commettez la même atrocité sans motif. Ce seul exposé suffit à vous faire voir toute l’injustice d’une loi que les sots trouvent si belle. Poursuivons[14].

Il fut un temps où les seigneurs allemands comptaient, parmi leurs droite, celui de voler sur les grands chemins. Ce droit remonte aux premières institutions des sociétés, où l’homme libre ou vagabond se nourrissait, comme les oiseaux, de tout ce qu’il pouvait dérober ; il était alors l’élève de la nature, il est aujourd’hui l’esclave des préjugés absurdes, des lois atroces et des religions imbéciles. Tous les biens, dit le faible, furent également répartis sur la surface de la terre. Soit : mais la nature, en créant des forts et des faibles, indiqua suffisamment qu’elle ne destinait ses biens qu’au plus fort, et que l’autre n’en pourrait jouir qu’en s’assujettissant au despotisme et au caprice du plus puissant. Elle inspire à celui-ci de voler le faible pour s’enrichir ; et au faible, de voler le fort, pour égaliser ; et cela, de la même manière qu’elle conseille à l’oiseau de voler la semence du laboureur ; au loup, de dévorer l’agneau ; à l’araignée, de tendre ses fileta. Tout est vol, tout est concussion dans la nature ; le désir de s’emparer du bien d’autrui est la première… la plus légitime passion que nous ayons reçue d’elle. Ce sont les premières lois que sa main grave en nous, c’est le premier penchant de tous les êtres et, sans doute, le plus agréable.

Le vol était en honneur à Lacédémone. Lycurgue en avait fait une loi ; il rendait, disait ce grand homme, les Spartiates souples, adroits, courageux et agiles. Il est encore en honneur aux Philippines.

Les Germains le regardaient comme un exercice qui convenait à la jeunesse ; il y avait des fêtes où les Romains le permettaient ; les Égyptiens le faisaient entrer dans l’éducation ; les Américains y sont tous adonnés ; en Afrique, il est général ; au-delà des Alpes, à peine est-il puni.

Néron sortait de son palais toutes les nuits pour voler ; on vendait le lendemain, sur les places publiques, et à son profit, les effets qu’il avait dérobés la veille.

Le président Rieux, fils de Samuel Bernard et père de Boulainvilliers, volait par inclination et dans les mêmes vues que nous ; il attaquait les passants sur le Pont-Neuf et les volait le pistolet à la main. Envieux d’une montre qu’il vit à un ami de son père, il fut l’attendre un soir, au moment où cet ami venait de souper chez Samuel ; il le vole ; l’ami revient chez le père, se plaint, nomme le coupable ; Samuel assure que cela est impossible, il jure que son fils est couché ; on vérifie : Rieux n’est point chez lui. Il rentre peu après ; on l’attendait, on le convainc, il est accablé de reproches, il avoue tous ses autres vols, promet de se corriger, et l’exécute : Rieux devient, depuis, un fort grand magistrat[15].

Rien de plus simple à concevoir que le vol comme débauche : il occasionne un choc nécessaire sur le genre nerveux et, de là, naît l’inflammation qui détermine à la lubricité. Tous ceux qui, comme moi et sans aucun besoin, ont volé par libertinage, connaissent ce plaisir secret ; on peut l’éprouver de même en friponnant au jeu. Le comte de *** y éprouvait une irritation décidée : je l’ai vu dans l’obligation d’escroquer cent louis à un jeune homme, au piquet, parce qu’il avait envie de le foutre et qu’il ne pouvait obtenir d’érection qu’en volant. La partie s’engage, le comte vole, il bande, il encule le jeune homme, mais il se garde bien de rendre l’argent.

Argafond vole, dans les mêmes principes, indifféremment tout ce qu’il trouve sous sa main. Il avait établi une maison de débauche où il faisait effrontément dépouiller, à son profit, tous ceux que pouvaient attirer dans son sérail les charmantes créatures dont il l’avait rempli.

Qui volait plus que nos financiers ! En voulez-vous un exemple pris dans le dernier siècle ?

La France contient neuf cents millions d’espèces ; sur la fin du règne de Louis XIV, le peuple payait sept cent cinquante millions d’impôts par an, et il n’en entrait que deux cent cinquante millions dans les coffres du roi : voilà donc cinq cents millions de volés ! Croyez-vous que la conscience de ces grands voleurs-là fût très alarmée de ce vol ?

— Eh bien ! répondis-je à Dorval, je me pénètre de tous vos modèles, je goûte tous vos raisonnements, mais j’avoue que je ne comprends cependant point qu’un homme riche comme vous, par exemple, puisse trouver du plaisir au vol.

— Parce que le choc voluptueux de cette lésion sur la masse des nerfs, d’où je vous ai prouvé que l’érection se déterminait, me répondit Dorval, n’en est pas moins la même sur moi, quoique je sois riche ; parce que, riche ou non, je n’en suis pas moins construit comme les autres hommes. D’ailleurs, je n’ai, selon moi, que le nécessaire, et ce n’est pas le nécessaire qui rend riche, c’est le superflu ; on n’est riche, on n’est heureux que de ce superflu ; et mes vols me le donnent. Ce n’est point par la satisfaction des besoins de première nécessité que nous sommes heureux, c’est par le pouvoir de contenter toutes nos fantaisies ; celui qui n’a que ce qu’il faut à ses besoins ne peut se dire heureux, il est pauvre.

La nuit approchait ; Dorval avait encore besoin de nous ; il avait de nouveaux détails lubriques à nous faire subir, qui demandaient du repos, du silence et de la tranquillité.

— Qu’on emballe ces deux Allemands dans une voiture, dit-il à un de ses gens, accoutumé à le servir en pareille circonstance ; ils ne se réveilleront pas, j’en suis sûr ; qu’on les dépose nus dans quelque rue détournée, et qu’on les laisse là : ils deviendront ce qu’il plaira à Dieu.

— Oh ! monsieur, dis-je, quelle cruauté !

— Et qu’importe ? ils m’ont satisfait, c’est tout ce que j’attendais d’eux ; je n’en ai plus besoin, qu’ils deviennent tout ce qu’ils pourront ; il y a une Providence pour tout cela : si la nature a besoin d’eux, elle les conservera ; si elle n’en a que faire, ils périront.

— Mais c’est vous qui les exposez.

— Je remplis la première partie des vues de la nature, sa main puissante accomplira le reste ; qu’ils partent, ils sont bien heureux que je ne fasse pas pis ; je le devrais peut-être.

L’ordre fut ponctuellement exécuté ; les deux Allemands ne se réveillèrent pas plus que s’ils eussent été morts, et, pour ne plus revenir sur leur compte, nous apprîmes qu’ils avaient été déposés dans une rue borgne, près du boulevard neuf, et conduits le lendemain chez un commissaire de police, des mains duquel ils sortirent aussitôt qu’on vit qu’il leur devenait impossible de jeter aucune lumière sur la bizarrerie de leurs aventures.

Dès qu’ils furent partis, Dorval nous remit exactement le quart qui nous revenait des prises que nous avions faites sur ces deux individus, et sortit. Nous restâmes seules un instant, pendant lequel Fatime me prévint qu’il y avait encore une terrible scène de luxure à éprouver, qu’elle ne savait pas positivement en quoi elle consistait, mais qu’elle était bien sûre, au moins, qu’il ne nous arriverait rien de malheureux… Elle avait à peine fini qu’une vieille femme parut et nous ordonna brusquement de la suivre ; nous obéîmes ; après quelques détours dans les corridors les plus élevés de la maison, elle nous jeta dans une chambre obscure où il nous fut impossible de rien apercevoir jusqu’à l’arrivée de Dorval.

Il parut presque sur-le-champ, suivi de deux grands coquins à moustaches dont le seul aspect me faisait frémir ; les bougies qu’ils portaient nous montrèrent tout de suite la singularité des meubles de la chambre où nous étions enfermées : au fond de cette pièce se voyait un échafaud, sur lequel était deux potences et tous les apprêts nécessaires à l’exécution du supplice de la corde.

— Vous allez, mesdemoiselles, nous dit brusquement Dorval, recevoir ici la punition de vos crimes.

Et, se plaçant dans un grand fauteuil, il ordonne à ses deux acolytes de nous déshabiller depuis les pieds jusqu’à la tête, sans nous laisser même ni bas, ni souliers, ni coiffes. On apporte tous ces vêtements à ses pieds, il les fouille, il en dérobe tout l’argent qu’il y trouve ; puis, ayant fait un paquet du total, il le jette par une fenêtre.

— Ces coquines, dit-il d’un ton flegmatique, n’ont plus besoin de ces hardes. Une bière sera bientôt le seul habit qu’il leur faudra, et j’en ai deux toutes prêtes.

Un des agents de Dorval les tire effectivement de dessous l’échafaud, et nous les fait voir.

— Quoique vous soyez bien et dûment atteintes et convaincues toutes deux, dit Dorval, d’avoir ce matin, chez moi, méchamment, dépouillé deux honnêtes gens de leurs bijoux et de leur or, je ne vous en somme pas moins de me déclarer la vérité : êtes-vous coupables ou non de cette atrocité ?

— Nous en sommes coupables, monsieur, répondit Fatime ; car, pour moi, véritablement émue, je commençais à perdre la tête.

— Puisque vous avouez votre crime, reprit Dorval, toute formalité devient inutile ; cependant il m’en faut l’aveu tout entier. N’est-il pas vrai, Juliette, poursuivit le traître, en me contraignant, par ce moyen, à répondre, n’est-il pas vrai que vous les avez fait mourir en les jetant inhumainement la nuit dans le milieu de la rue ?

— Monsieur, c’est vous…

Puis, me reprenant :

— Oui, monsieur, c’est nous qui sommes aussi coupables de ce crime.

— Allons ! dit brusquement Dorval, il ne me reste plus qu’à prononcer ; écoutez toutes deux votre arrêt à genoux.

Nous nous y mîmes ; ce fut alors que je m’aperçus de l’effet que cette scène d’horreur produisait sur ce libertin. Obligé de donner l’essor à un membre qu’il ne pouvait plus contenir dans sa culotte, il nous fit naître, en le laissant s’élancer dans l’air, l’idée de ces jeunes arbustes dégagés du lien qui courbe un instant leur cime, sur le sol.

— Allons, putains ! dit-il en se branlant, vous allez être pendues… vous allez être étranglées ! Rose Fatime et Claudine Juliette sont condamnées à la mort, pour avoir vilainement… odieusement volé et dépouillé, puis exposé à mourir dans le milieu de la rue, deux particuliers dans la maison de M. Dorval : la justice ordonne en conséquence que l’arrêt soit exécuté sur-le-champ.

Nous nous relevâmes, et, sur le signe d’un de ses alguazils, nous l’approchâmes chacune à notre tour. Il était en feu ; nous prîmes son vit ; il jura et nous menaça ; ses mains s’égarèrent indifféremment sur toutes les parties de notre corps et il entremêlait ses menaces de persiflage.

— Qu’il est cruel à moi, disait-il, de livrer d’aussi belles chairs à la pourriture ! Mais il n’y a plus de grâce à espérer, l’arrêt est prononcé, il faut le subir ; ces cons affreux deviendront la proie des vers… Oh ! double Dieu, que de plaisirs !

Et, sur un geste, les deux sbires qu’il avait à ses ordres s’emparèrent aussitôt de Fatime, pendant que je continuais de le branler. En une minute, les deux scélérats l’accrochent ; mais tout était disposé de façon que la victime, retombant aussitôt sur un matelas par terre, ne restait pas pendue l’intervalle d’une seconde. On vint me prendre ; je frémissais, la peur empêche de voir : je n’avais aperçu du supplice de Fatime que ce qui devait m’effrayer ; le reste m’était échappé, et ce ne fut qu’après ma propre expérience que je reconnus le peu de risques que l’on courait à subir cette singulière fantaisie. Je me rejetai donc, tout effrayée, dans les bras de Dorval quand on vint me saisir : cette résistance l’enflamma ; il me mordit au flanc d’une telle force, que ses dents y restèrent plus de deux mois empreintes. Cependant on m’entraîne, et me voilà bientôt dans la même situation que Fatime. Dorval s’approche. Dès que je suis à terre :

— Oh ! sacré nom d’un Dieu ! s’écrie-t-il, est-ce que les garces ne sont pas mortes ?

— Pardonnez-moi, monsieur, répond un de ses gens, c’est fait, elles ne respirent plus.

Telle est l’époque du dénouement de la ténébreuse passion de Dorval ; il s’élance sur Fatime, qui se garde bien de remuer, l’enconne d’un vit furieux, et, après quelques bonds, il retombe sur moi, qu’il trouve dans la même immobilité ; il engloutit, en jurant, son membre au fond de mon vagin, et y décharge avec des symptômes de plaisir qui tiennent plus de la fureur que de la volupté.

Soit honte, soit dégoût, nous ne revîmes plus Dorval. Quant aux valets, ils avaient disparu aussitôt que leur maître s’était élancé sur l’échafaud pour nous soumettre à sa frénésie. La même vieille qui nous avait introduites revint nous dégager ; elle nous soigna, mais nous annonça, qu’il ne nous serait absolument rien rendu de tout ce qui nous avait été pris.

— C’est toutes nues, continua la vieille, que je vais vous ramener chez Mme Duvergier ; vous lui ferez vos plaintes, elle y pourvoira : partons, il est tard, il faut que j’arrive avant le jour.

Piquée du procédé, je demande à parler à Dorval : on me le refuse, quoiqu’il fût bien certain que le drôle nous examinait par un trou. Il fallut donc s’évader au plus vite ; une voiture nous attend, nous y montons et, dans moins de cinq quarts d’heure, nous voilà nues chez notre matrone.

Mme Duvergier n’était pas levée. Nous nous retirâmes dans nos chambres, où nous trouvâmes chacune dix louis et un déshabillé complet, très au-dessus de la valeur de ceux que nous avions perdus.

— Ne parlons de rien, me dit Fatime ; nous voilà contentes, il est inutile que la Duvergier soit instruite. Je te l’ai dit, Juliette, tout cela s’est fait à son insu, et dès que nous n’avons rien à partager avec elle, il n’est pas nécessaire de lui parler de ce qui s’est fait. Ma bonne, continua Fatime, tu viens d’éprouver un très petit mal et de recevoir une très grande leçon : que l’une te console de l’autre. Avec ce que tu viens d’apprendre chez Dorval, tu es en fonds maintenant pour que toutes les parties que tu feras te rapportent, par ton adresse, le triple et le quadruple de ce qu’elles vaudraient à une autre.

— En vérité, dis-je à ma compagne, je ne sais si j’oserai lorsque personne ne me soutiendra.

— Tu serais bien dupe de ne pas le faire, répondit Fatime ; que la morale et les conseils de Dorval ne te sortent jamais de l’esprit ; l’égalité, ma chère, voilà ma seule loi ; et partout où la fortune ne l’établit pas, c’est à notre adresse à y suppléer.

— Juliette, me dit Mme Duvergier trois ou quatre jours après cette aventure, voilà vos déflorations naturelles à peu près faites : il faut maintenant, ma fille, que vous me rapportiez deux ou trois fois plus par-derrière que vous m’avez rapporté par-devant. J’espère que vous ne serez pas scrupuleuse sur cet article, et qu’à l’exemple de quelques petites imbéciles que j’ai eues chez moi, vous ne direz pas que le crime que vous supposez à cette manière de vous prêter aux hommes vous empêche de me satisfaire. Apprenez, mon enfant, que c’est la même chose : une femme est femme partout ; elle ne fait pas plus de mal à prêter son cul que son con, sa bouche que sa main, ses cuisses que ses aisselles ; tout cela est indifférent, mon ange ; l’essentiel est de gagner de l’or, n’importe comment. De quelle extravagance sont atteints ceux qui osent dire que la sodomie est un crime qui nuit à la population ! Ce fait est absolument faux : il y aura toujours assez d’hommes sur la terre, quels que puissent être les progrès de la sodomie. Mais à supposer une minute que la population s’en ressentît, ne serait-ce pas à la nature qu’il faudrait s’en prendre, puisque c’est d’elle seule que les hommes enclins à cette passion ont reçu non seulement le goût et le penchant qui les y entraînent, mais même le défaut d’organisation ou de constitution qui les rend inhabiles aux plaisirs ordinaires de notre sexe ! N’est-ce pas elle encore qui nous met hors d’état de pouvoir procurer de vrais plaisirs aux hommes, quand nous avons longtemps satisfait à cette prétendue loi de population ! Or, si sa main met à la fois, d’un côté, dans l’homme l’impossibilité de goûter des plaisirs légitimes, et que, de l’autre, elle constitue la femme d’une façon absolument opposée à celle qui serait nécessaire pour les goûter, il est bien clair, ce me semble, que les ridicules outrages que les sots prétendent qu’on lui fait en cherchant des plaisirs ailleurs qu’avec les femmes, ou avec elles en sens contraire, ne sont plus que des inspirations de cette même nature, bien aise d’accorder un peu de dédommagement aux peines imposées par ses premières lois, ou contrainte peut-être elle-même à mettre un frein à une population dont la trop grande abondance ne pourrait que lui nuire. Et cette seconde idée nous est encore mieux indiquée dans le terme qu’elle a prescrit aux femmes pour engendrer. Pourquoi des freins, si cette population perpétuelle était si nécessaire qu’on le pense ? et si elle a posé ses bornes dans ce sens-là, pourquoi n’en aurait-elle pas placé dans l’autre, en inspirant à l’homme ou des passions différentes ou des dégoûts certains, qui, le devoir rempli, l’obligent à se débarrasser ailleurs d’un germe dont la nature n’a plus que faire ? Eh ! sans autant de raisonnements, contentons-nous d’en appeler à la sensation même, et soyons bien certaines que là où elle est la plus sensuelle, c’est là même où la nature veut être servie. Or, sois bien assurée, Juliette (et à qui disait-elle cela !) sois bien certaine, ma fille, qu’il y a infiniment plus de plaisir à se livrer de cette manière que de l’autre ; les femmes voluptueuses qui en ont goûté ne peuvent plus prendre la voie ordinaire : toutes te le diront comme moi. Essaye donc, mon enfant, pour les intérêts de ta bourse et pour ceux de la volupté ; car tu dois être bien sûre que les hommes payent cette fantaisie bien autrement que les jouissances communes et, si j’ai trente mille livres de rente aujourd’hui, je puis bien dire que j’en ai gagné les trois quarts à livrer des culs. Les cons ne valent plus rien, ma fille, on en est las, personne n’en veut, et je renoncerais tout à l’heure au métier, si je ne trouvais plus de femmes disposées à cette essentielle complaisance.

Demain matin, mon cœur, poursuivit l’insigne maquerelle, je livre ton pucelage masculin au vieil archevêque de Lyon, qui me les paye cinquante louis. Garde-toi d’opposer aucune résistance aux désirs énervés de ce bon prélat : ils s’évanouiraient bientôt si tu t’avisais de les combattre. Ce sera bien plus à ta soumission qu’à tes charmes que tu devras les preuves de sa virilité, et si le vieux despote ne trouve pas un esclave en toi, tu n’auras dans lui qu’un automate.

Parfaitement instruite du rôle que je dois remplir, j’arrive le lendemain, sur les neuf heures du matin, à l’abbaye de Saint-Victor, où logeait le prélat lors de ses voyages à Paris ; le saint homme m’attendait au lit.

— Madame Lacroix, dit-il à une femme fort belle, d’environ trente ans, et qui me parut n’être là que pour servir de tiers dans les scènes lubriques du prélat, approchez-moi cette petite fille, que je la voie… Pas mal, en vérité : et quel âge avez-vous, mon petit ange ?

— Quinze ans et demi, monseigneur.

— Allons, madame Lacroix, déshabillez et ne négligez surtout aucune des précautions que vous savez.

Je ne fus pas plus tôt nue qu’il me fut facile de deviner quel était le but de ces précautions. Le dévot sectateur de Sodome, dans la terrible appréhension où il était que les attraits antérieurs d’une femme ne troublassent son illusion, exigeait qu’on voilât ces attraits avec une telle sévérité qu’il lui devînt même impossible de les soupçonner. Effectivement, Mme Lacroix les empaqueta si bien, qu’on n’en apercevait pas la plus légère trace. Ce devoir rempli, la complaisante créature me rapproche du lit de monseigneur.

— Le cul, madame, dit-il à la Lacroix, le cul, et pas autre chose que le cul, je vous en conjure… prenez-y bien garde. Avez-vous eu soin ?…

— Oui, oui, monseigneur, et Votre Éminence voit bien qu’en ne lui exposant que la partie qu’il désire, j’offre à son libertin hommage le plus joli cul vierge qu’il soit possible d’embrasser.

— Mais oui, effectivement, dit Monseigneur, il est assez bien tourné ; voyons, que je le caresse.

Et contenue par son amie dans l’élévation où il faut que je sois pour que le cher évêque puisse amplement baiser mes fesses, il les manie et les dévore partout pendant plus d’un quart d’heure. La caresse favorite des gens de ce goût, je veux dire l’introduction de la langue au plus profond de l’anus, comme vous le croyez bien, n’est pas oubliée, et l’éloignement le plus marqué pour le voisin est caractéristique, au point que le con s’étant entr’ouvert, il me rejeta avec un air de dédain et de dégoût si prodigieux, que je me fusse enfuie à vingt lieues si j’eusse été ma maîtresse. Pendant ce premier examen, la Lacroix s’était déshabillée. Dès qu’elle est nue, Monseigneur se lève.

— Mon enfant, me dit-il en me posant sur le lit dans l’attitude nécessaire à ses plaisirs, on vous a bien recommandé, j’espère, d’être docile et complaisante.

— J’ose vous assurer, monseigneur, répondis-je avec innocence, qu’on n’aura rien à me reprocher sur cela.

— Ah ! bon, bon ! c’est que le moindre refus me déplairait infiniment ; et, à la peine extrême que l’on a de me mettre en train, vous jugez où j’en serais si, par quelque défaut de soumission, on venait à déranger l’ouvrage. Allons, madame Lacroix, humectez la route et tâchez d’y conduire mon vit avec une telle adresse, qu’une fois dedans, rien ne l’en puisse sortir que la défaillance où le réduira bientôt ma décharge.

Rien ne fut négligé par l’aimable tiers. Monseigneur n’était pas trop fourni ; une parfaite résignation de ma part, jointe à tous les soins pris pour faire réussir l’entreprise, la fit promptement arriver à bien.

— M’y voilà, dit le saint pasteur ; il y a, ma foi, longtemps que je n’ai foutu plus à l’étroit : oh ! pour celle-ci, je la garantis vierge, j’en jurerai quand on voudra… Allons, placez-vous, Lacroix, placez-vous, car je sens que mon sperme éjaculera bientôt dans ce beau cul.

A ce signal, Mme Lacroix sonne ; une seconde femme, que je n’eus pas trop le temps d’examiner, arrive ; le bras nu, armée d’une forte poignée de verges, elle se met à travailler d’importance le cul pontifical, pendant que la Lacroix, s’élançant sur mes reins, vient offrir son postérieur aux lubriques baisers du sodomite qui, promptement vaincu par ce concours d’actions libidineuses, répand à foison, dans mon anus, un baume dont il ne doit l’éjaculation qu’aux vigoureux coups de verges dont on lui déchire le derrière.

Tout est dit : monseigneur, énervé, se recouche ; on lui prépare son chocolat ; et la gouvernante, rhabillée, me remet bientôt entre les mains de la fouetteuse, qui, m’ayant donné deux louis pour moi, indépendamment des cinquante que je rapportais, m’embarque dans un fiacre, auquel elle donne l’ordre de me ramener chez la Duvergier.

Le lendemain, on me fit voir à la maison un homme d’environ cinquante ans, d’une physionomie sombre et pâle qui ne m’annonçait rien de bon.

— Prends garde de rien refuser à celui-ci, me dit la Duvergier en m’introduisant dans l’appartement où on l’avait reçu ; c’est une de mes meilleures pratiques, et le tort que tu me ferais en le rebutant serait irréparable.

Après quelques préliminaires, toujours dirigés par les goûts de prédilection de ce sectateur de Sodome, il me renverse à plat ventre sur le lit et se prépare à m’enculer. Déjà ses mains écartent mes deux fesses, déjà le bougre s’extasie devant le trou mignon, lorsque, surprise de l’extrême soin qu’il met à se cacher, et comme saisie par une espèce de pressentiment, je me retourne avec vivacité… Qu’aperçois-je, grand Dieu !… Un engin absolument couvert de pustules… de verrues… de chancres, etc…, symptômes abominables, et malheureusement trop réels, de la maladie vénérienne dont est rongé ce vilain homme.

— Oh ! monsieur ! m’écriai-je, êtes-vous fou de vouloir jouir d’une femme dans l’état où vous êtes ? Voulez-vous donc me perdre pour la vie !

— Comment ! dit le paillard en essayant de me prendre de force ; mais mon arrangement est fait en conséquence ; ta maîtresse sait bien mon état ; payerais-je les femmes aussi cher, si ce n’était pour le plaisir de leur communiquer mon venin ! C’est là mon unique passion, la seule cause qui fait que je ne me fais point guérir.

— Oh ! monsieur ! c’est une infamie dont on s’est bien gardé de me faire part.

Et volant appeler madame, vous jugez de la vivacité des reproches que je lui adressai. Je vis, aux signes qu’elle faisait à cet homme, le désir qu’elle avait que je ne susse rien ; mais il n’était plus temps.

— Vous ne raccommoderez point tout cela, madame, dis-je très en colère ; je suis au fait de tout ; il est affreux à vous d’avoir voulu me sacrifier. N’importe, je ne vous compromettrai point ; pressez-vous seulement de me remplacer, et trouvez bon que je me retire.

La maquerelle n’osa s’y opposer ; mais l’homme qui me dévorait déjà ne pouvait se résoudre au troc : le vilain avait juré ma perte ; et ce ne fut qu’avec peine qu’il se décidait à en empoisonner une autre. Tout s’arrangea cependant : une autre fille parut ; je sortis. C’était une petite novice de treize ans que ce libertin trouva propre à le dédommager. On lui banda les yeux ; elle ne se douta de rien, et, huit jours après, il fallut l’envoyer à l’hôpital, où ce scélérat s’en fut la voir souffrir. Telle était toute sa jouissance : il n’en connaissait pas, me dit la Duvergier, de plus délicieuse au monde.

Quinze ou seize autres du même goût, mais sains et bien portants, me passèrent sur le corps en un mois, avec plus ou moins d’épisodes singuliers, lorsque je fus envoyée chez un homme dont les détails dans l’acte de la sodomie sont assez bizarres pour devoir vous être racontés. Quel intérêt n’y prendrez-vous pas, d’ailleurs, quand vous saurez que cet homme est Noirceuil, qui vient de nous quitter pendant le peu de jours que doit durer la narration que j’ai à vous faire d’aventures trop connues de lui pour qu’il ait besoin de les entendre encore.

Par un excès de débauche inconcevable, et bien digne de l’homme charmant dont j’ai à vous entretenir, Noirceuil voulait que sa femme fût le témoin de son libertinage, qu’elle le servît, et s’y prêtât ensuite à son tour. Remarquez bien ici qu’on me croyait toujours pucelle, et que ce n’était qu’à des filles vierges, au moins dans cette partie de leurs corps, que Noirceuil voulait avoir affaire.

Mme de Noirceuil était une très jolie femme de vingt ans au plus. Livrée très jeune à son époux, âgé déjà d’environ quarante ans et d’un libertinage effréné, je vous laisse à penser tout ce que cette intéressante créature avait souffert depuis qu’elle était l’esclave de ce roué. Tous deux étaient dans le boudoir où l’on me reçut. A peine fus-je entrée que l’on sonna, et deux garçons de dix-sept à dix-huit ans parurent aussitôt presque nus.

— On prétend, mon cœur, que vous avez le plus beau cul du monde, me dit Noirceuil, dès que sa société fut réunie. Madame, continua-t-il, en s’adressant à son épouse, faites-moi voir cela, je vous conjure.

— En vérité, monsieur, répondit cette pauvre petite femme toute honteuse, vous exigez des choses…

— Bien simples, madame ; et depuis le temps que vous les faites, vous devriez y être accoutumée : je donne à vos devoirs envers moi la plus noble extension, et je suis bien surpris que vous ne vous soyez pas encore fait une raison sur cela.

— Oh ! je ne me la ferai jamais !

— Ma foi, tant pis pour vous ; quand une chose est d’obligation, il vaut cent fois mieux s’y prêter de bonne grâce, que de s’en composer chaque jour un supplice. Allons, madame, déshabillez donc cette petite !

Rougissant pour cette pauvre dame, j’allais, en ôtant moi-même mes vêtements, lui épargner la peine qu’on voulait lui donner, lorsque Noirceuil, m’en empêchant, brusqua tellement son épouse, qu’elle n’eut plus d’autre parti que l’obéissance. Pendant ces préliminaires, Noirceuil, se faisant baiser par ses gitons, les excitait tous deux de chacune de ses mains ; l’un lui branlait le trou du cul, l’autre le vit. Dès que je fus nue, Mme de Noirceuil, par les ordres de son mari, lui présenta mes fesses à baiser, ce que le coquin fit avec les plus lubriques détails ; et par une suite de ses ordres, les deux gitons sont bientôt mis dans le même état que moi… toujours par les mains de la docile épouse, qui, ayant fini toutes ces toilettes, travaille enfin à se mettre aussi nue que nous. Noirceuil, également déshabillé, se trouve donc, par ce moyen, au milieu de deux jolies femmes et de deux beaux garçons. Indifférent d’abord à tous les sexes, l’autel qu’il chérit reçoit, également chez tous, les premiers hommages de sa luxure ; et je crois que jamais derrières ne furent aussi lubriquement baisés. Le coquin nous entremêlait et mettait quelquefois un garçon au-dessus d’une femme, pour mieux établir ses comparaisons. Suffisamment excité enfin, il ordonne à son épouse de m’étendre à plat ventre sur le canapé du boudoir et de diriger elle-même son vit dans mon derrière, après avoir pris la précaution de le sucer pour faciliter l’introduction. Noirceuil a, comme vous le savez, un engin de sept pouces de tour sur onze de long ; et ce ne fut point, par conséquent, sans des douleurs inouïes que je parvins à le recevoir : il s’y enfonça cependant jusqu’aux couilles et toujours par les soins de sa triste victime. Un des vits de nos acolytes disparaissait alternativement dans son cul. Le libertin, plaçant alors sa femme près de moi, et dans la même attitude où j’étais, exigea qu’elle fût soumise aux mêmes lubricités qu’il se permettait sur mon corps. Il restait un vit de vacant : Noirceuil s’en saisit et, tout en m’enculant, il l’introduit dans l’anus délicat de s’a tendre moitié. Un moment elle veut résister, mais son cruel époux, la courbant d’un bras ferme, sait bientôt la contraindre à ce qu’il en attend.

— Me voilà satisfait, dit-il, dès que tout est en train ; je suis foutu, j’encule une pucelle, je fais sodomiser ma femme : il ne manque plus rien à mes fougueux plaisirs.

— Oh ! monsieur ! dit en gémissant l’honnête épouse de ce libertin, vous en prenez donc à me désespérer ?

— Beaucoup, madame, infiniment, en vérité ; et je vous avoue, avec la franchise que vous me connaissez, que je jouirais bien moins si vous vous prêtiez un peu mieux.

— Homme sans mœurs !

— Oh ! sans foi, sans Dieu, sans principes, sans religion, homme effroyable, enfin ! Continuez, continuez, madame, continuez de m’invectiver : vous n’imaginez pas comme les injures féminines ont l’art de précipiter ma décharge. Ah ! Juliette, tenez-vous bien, elle coule !

Et le coquin, foutant, foutu, regardant foutre, me lance, au fond des entrailles, un clystère dont j’étais loin de deviner l’emploi. Comme tous avaient déchargé, les attitudes se rompirent ; mais Noirceuil, toujours tyran de son épouse, Noirceuil qui, pour s’exciter à de nouveaux plaisirs, éprouve déjà le besoin d’une vexation, dit à sa femme de se préparer à ce qu’elle sait bien…

— Eh quoi ! monsieur, répond cette infortunée, il est dit que vous renouvellerez sans cesse cette exécrable cochonnerie ?

— Sans cesse, madame ; elle est essentielle à ma luxure.

Et l’infâme, ayant couché son épouse tout du long sur le canapé, la contraint à recevoir dans sa bouche le foutre qu’il a déposé dans mon cul. Obligée d’obéir, je lâche toute la bordée, non sans un petit plaisir méchant de voir le vice humilier aussi cruellement la vertu ; la malheureuse avale : son mari l’eût, je crois, étranglée sans cela.

Ce fut au sein de cet outrage que le cruel époux retrouva les forces nécessaires à en commettre de nouveaux. Mme de Noirceuil replacée, reçut tour à tour dans son derrière le vit de son mari et ceux des deux gitons. On n’imagine pas la rapidité avec laquelle ces trois libertins se succédaient dans le beau cul qui leur était offert, pendant qu’il maniait ou baisait le mien. Noirceuil foutit enfin ses gitons, ayant pour perspective les fesses de sa femme. Pendant qu’il enculait le premier, il nous obligea, celui qui restait et moi, à nous emparer chacun d’une des fesses de sa femme et à ne pas ménager les globes charnus qu’il mettait en nos mains, et chaque fois qu’au milieu de ses épisodes il déchargeait dans l’anus de l’un ou de l’autre, la pauvre créature était obligée de recevoir dans sa bouche le foutre qu’il avait laissé.

Enfin, les ignominies redoublèrent ; Noirceuil promit deux louis à celui des trois qui vexerait le mieux sa malheureuse femme : coups de poing, coups de pied, soufflets, chiquenaudes, il nous fut permis de tout employer ; et le scélérat, en nous excitant, se branlait en face de l’opération. On n’imagine pas ce que ces jeunes gens et moi inventâmes pour tourmenter cette malheureuse ; nous ne la quittâmes pas qu’elle ne fût évanouie. Nous rapprochant alors de Noirceuil en feu, nous l’environnâmes de nos culs, et le branlâmes sur le corps tout meurtri de l’infortunée victime de sa passion. Ensuite Noirceuil me livra aux deux jeunes gens : tantôt l’un me foutait en cul, pendant que l’autre me faisait sucer son vit ; quelquefois, entre l’un et l’autre, ou j’avais leurs deux outils dans mon con, ou j’en possédais un par-devant, l’autre par-derrière.

Nous en étions là, je m’en souviens, lorsque Noirceuil, ne voulant pas qu’il y eût une seule partie de mon corps vacante, vint m’enfoncer son vit dans ma bouche pour y faire couler sa dernière décharge, pendant que mon vagin et mon anus recevaient celle des deux gitons ; nous partîmes tous à la fois : je n’avais jamais eu tant de plaisir.

Noirceuil, à qui ma figure et mes petites méchancetés avaient plu, me retint à souper avec ses deux jeunes gens. Nous mangeâmes dans un cabinet charmant, uniquement servis par Mme de Noirceuil, toute nue, à qui son époux promit une scène plus terrible que celle qu’elle venait d’éprouver, si elle ne s’acquittait pas bien de la besogne.

Noirceuil a de l’esprit, vous le savez ; personne ne raisonne ses égarements comme lui : je voulus hasarder quelques reproches sur sa conduite envers sa femme.

— Rien n’est injuste, lui dis-je, comme ce que vous faites éprouver à cette pauvre créature…

— Oui, cela est fort injuste, reprit Noirceuil, mais uniquement par rapport à ma femme : je vous réponds que, relativement à moi, rien n’est équitable comme ce que je fais avec elle, et la preuve en est qu’il n’est rien au monde qui me délecte autant. Toutes les passions ont deux sens, Juliette : l’un très injuste, relativement à la victime ; l’autre singulièrement juste, par rapport à celui qui l’exerce. Cet organe des passions, tout injuste qu’il est, eu égard aux victimes de ces passions, n’est pourtant que la voix de la nature ; c’est sa main seule qui nous donne ces passions ; c’est sa seule énergie qui nous les inspire ; cependant elles nous font commettre des injustices. Il y a donc des injustices nécessaires dans la nature ; et ses lois, dont les motifs seuls nous sont inconnus, exigent donc une somme de vices au moins égale à celle de ses vertus. Celui qui n’a point de penchant pour la vertu doit donc se courber aveuglément sous la main qui le tyrannise, bien certain que cette main est celle de la nature, et qu’il est l’être choisi par elle pour le maintien de l’équilibre.

— Mais, dis-je à cet insigne libertin, quand le délire est dissipé, n’éprouvez-vous donc pas quelques secrets mouvements de vertu… qui, si vous les suiviez, vous ramèneraient infailliblement au bien ?

— Oui, me répondit Noirceuil, j’éprouve quelquefois ces secrets mouvements, ils naissent quelquefois dans le calme des passions ; et voici, je crois, comment ils peuvent s’expliquer.

Est-ce véritablement la vertu qui vient combattre le vice dans moi ? et à supposer que ce soit elle, dois-je me livrer à ses inspirations ? Pour résoudre cette question, et la résoudre sans partialité, je mets mon esprit dans un état de calme assez parfait pour ne pouvoir accuser aucun des deux partis de l’avoir fait pencher plus que l’autre, et je me demande ensuite ce que c’est que la vertu. Si je trouve que son existence ait quelque réalité, j’analyserai cette existence ; et si elle me paraît préférable à celle du vice, je l’adopterai sans doute. Je vois donc, en réfléchissant, qu’on honore du nom de vertu toutes les différentes manières d’être d’une créature par lesquelles cette créature, abstractivement de ses plaisirs et de ses intérêts, se porte au bonheur de la société : d’où il résulte que, pour être vertueux, je dois oublier tout ce qui m’appartient, pour ne plus m’occuper que de ce qui intéresse les autres ; et cela avec des êtres qui certainement n’en feraient pas autant pour moi : mais le fissent-ils même, serait-ce une raison pour que je dusse agir comme eux, si toutes les dispositions de mon être s’opposent en moi à cette manière d’exister ? D’ailleurs, si l’on appelle vertu ce qui est utile à la société, en isolant la définition on donnera le même nom à ce qui sera utile à ses propres intérêts, d’où il résultera que la vertu du particulier sera souvent tout le contraire de la vertu de société ; car les intérêts du particulier sont presque toujours opposés à ceux de la société ; ainsi, il n’y aura donc rien de positif, et la vertu, purement arbitraire, n’offrira plus rien de solide. Si je reviens à la cause du combat que j’éprouve lorsque je penche vers le vice, bien persuadé que la vertu n’a nulle existence réelle, je découvrirai facilement que ce n’est point elle qui combat en moi, mais que cette faible voix qui se fait entendre un instant n’est que celle de l’éducation et du préjugé. Cela fait, je compare les jouissances, je fais procéder celle de la vertu, et la savoure dans toute son étendue. Quel défaut de mouvement ! quelle glace ! rien ne m’émeut là, rien ne m’agite ; et, en analysant avec justesse, je reconnais que la jouissance est tout entière pour celui que j’ai servi, et que je ne retire en retour, de lui, qu’une froide reconnaissance. Je le demande : est-ce là jouir ? Quelle différence dans le parti contraire ! Comme mes sens sont chatouillés, comme mes organes sont émus ! Rien qu’en caressant l’idée de l’égarement que je projette, un jus divin circule dans mes veines, une espèce de fièvre me saisit ; le délire où cette idée me plonge répand une illusion délicieuse sur toutes les faces de mon projet ; je le complote, il me délecte ; j’en examine toutes les branches, je suis enivré ; ce n’est plus la même vie, ce n’est plus la même âme qui me meut : mon esprit est fondu dans le plaisir, je ne respire plus que pour la volupté.

— Monsieur, dis-je à ce libertin, dont j’avoue que les discours m’enflammaient extraordinairement, et que je ne réfutais que pour qu’il s’ouvrît davantage, ah ! monsieur, refuser une existence à la vertu est, ce me semble, vouloir atteindre le but avec trop de rapidité, et s’exposer peut-être à le manquer, en glissant trop sur les principes qui doivent nous amener aux conséquences.

— Eh bien ! reprit Noirceuil, je le veux : raisonnons avec plus de méthode. Tes réflexions me prouvent que tu es en état de m’entendre ; j’aime à parler à ceux qui te ressemblent.

Dans tous les événements de la vie, reprit Noirceuil[16], dans tous ceux, au moins, qui nous laissent la liberté du choix, nous éprouvons deux impressions, ou si on l’aime mieux, deux inspirations : l’une nous porte à faire ce que les hommes appellent la vertu, et l’autre à préférer ce qu’ils appellent le vice. C’est l’histoire de ce choc qu’il faut examiner. Ce flux n’existerait pas sans nos passions, dit l’honnête homme ; ce sont elles qui balancent les mouvements de la vertu, toujours imprimés dans nos âmes par la main même de la nature : maîtrisez vos passions, vous ne balancerez plus. Mais qui a convaincu cet homme, qui me parle ainsi, que les passions ne sont que les effets des seconds mouvements, et que les vertus sont les effets des premiers ? quelles preuves certaines pourra-t-il me donner de son hypothèse ? Pour découvrir cette vérité, et pour m’assurer auquel des deux sentiments appartient, en effet, la priorité qui doit me décider (car il est sûr que celle des deux voix qui parle la première est celle à laquelle je dois me rendre, comme inspiration certaine de la nature, dont l’autre n’est que la corruption), pour, dis-je, reconnaître cette priorité, j’examine, non pas les nations individuellement, parce que leurs mœurs ont pu dénaturer leurs vertus, mais j’observe la masse entière de l’humanité ; j’étudie le cœur des hommes, d’abord sauvages, ensuite civilisés : voilà le livre qui, bien certainement, va m’apprendre si c’est au vice, ou bien à la vertu, que je dois la préférence, et quelle est, de ces deux inspirations, celle à qui appartient la priorité. Or, dans cet examen, je découvre d’abord la constante opposition de l’intérêt particulier à l’intérêt général : je vois que si l’homme préfère l’intérêt général, et que, par conséquent, il soit vertueux, il sera très infortuné toute sa vie, et que si, au contraire, son intérêt particulier l’emporte chez lui sur l’intérêt général, il deviendra parfaitement heureux, si les lois le laissent en paix. Mais les lois ne sont pas dans la nature : ainsi elles ne doivent être d’aucune considération dans notre examen, lequel examen doit donc, abstraction faite des lois, nous démontrer infailliblement l’homme plus heureux dans le vice que dans la vertu, d’où je conclurai que la priorité appartenant au mouvement le plus fort, c’est-à-dire à celui où est le bonheur, il deviendra incontestable que ce mouvement sera celui de la nature, et que l’autre n’en sera que la corruption ; il deviendra démontré que la vertu n’est point le sentiment habituel de l’homme, qu’elle n’est simplement que le sacrifice forcé, que l’obligation de vivre en société le contraint de faire à des considérations dont l’observance pourra faire refluer sur lui une dose de bonheur qui contrebalancera les privations. Ainsi, c’est à lui de choisir : ou de l’inspiration vicieuse qui, bien certainement, est celle de la nature, mais qui, à cause des lois, pourra peut-être ne pas lui procurer un bonheur complet… pourra peut-être troubler celui qu’il en attend ; ou du monde factice de la vertu, qui n’est nullement naturel, mais qui, le contraignant à quelque sacrifice, lui rapportera peut-être un dédommagement pour l’extinction cruelle qu’il est obligé de faire, dans son cœur, de la première inspiration. Et ce qui achèvera plus encore de détériorer à mes yeux le sentiment de la vertu, c’est que non seulement il n’est pas un premier mouvement, naturel, mais il n’est même, par sa définition, qu’un mouvement vil et intéressé, qui semble dire : Je te donne pour que tu me rendes. D’où vous voyez que le vice est tellement inhérent en nous, et qu’il est si constamment la première loi de la nature, que la plus belle de toutes les vertus, analysée, ne se trouvant plus qu’égoïste, devient elle-même un vice. Tout est donc vice dans l’homme ; le vice seul est donc l’essence de sa nature et de son organisation. Il est vicieux, quand il préfère son intérêt à celui des autres ; il est encore vicieux dans le sein même de la vertu, puisque cette vertu, ce sacrifice à ses passions, n’est en lui ou qu’un mouvement de l’orgueil, ou que le désir de faire refluer sur lui une dose de bonheur plus tranquille que celle que lui offre la route du crime. Mais c’est toujours son bonheur qu’il cherche, jamais il n’est occupé que de cela ; il est absurde de dire qu’il y ait une vertu désintéressée, dont l’objet soit de faire le bien sans motif ; cette vertu est une chimère. Soyez assurée que l’homme ne pratique la vertu que pour le bien qu’il compte en retirer, ou la reconnaissance qu’il en attend. Que l’on ne m’objecte pas les vertus du tempérament : celles-là sont égoïstes comme les autres, puisque celui qui les pratique n’a d’autre mérite que de livrer son cœur au sentiment qui lui plaît le plus. Analysez telle belle action qu’il vous plaira, et vous verrez si vous n’y reconnaîtrez pas toujours quelque motif d’intérêt. Le vicieux travaille dans les mêmes vues, mais avec plus de franchise, et n’en est, par là, que plus estimable ; il y réussirait autrement bien mieux que son adversaire, sans les lois ; mais ces lois sont odieuses, puisqu’en prenant sur la somme du bonheur particulier pour conserver le bonheur général, elles enlèvent infiniment plus qu’elles ne donnent. De cette définition vous pouvez donc induire maintenant, pour conséquence, que puisque la vertu n’est dans l’homme que le second mouvement ; que puisqu’il est incontestable que le premier qui existe en lui, abstractivement de tout autre, est l’envie de faire son bonheur, n’importe aux dépens de qui ; que puisque le mouvement qui combat ou contrarie les passions n’est qu’un sentiment pusillanime d’acheter à meilleur prix le même bonheur, c’est-à-dire par un peu de sacrifice et par crainte de l’échafaud ; que puisque la vertu n’est, à le bien prendre, qu’un asservissement à des lois qui, variant de climat en climat, ne laissent plus à cette vertu aucune existence déterminée, on ne peut plus avoir pour cette vertu que la haine et le mépris le plus complet ; et ce qu’on peut faire de mieux est de se déterminer à adopter, de nos jours, une manière d’être qui n’est que le résultat des lois, des préjugés ou des tempéraments, qui n’a rien que de vil et d’intéressé, et dont l’admission doit nous rendre d’autant plus malheureux qu’il est impossible que, par ce trafic bas et honteux, l’homme puisse retirer sa mise : c’est donc alors le calcul d’un fou, et il y a de la faiblesse à s’y rendre.

Je sais qu’on dit quelquefois en faveur de la vertu : Elle est si belle que le méchant même est contraint à la respecter. Mais, Juliette, ne soyez pas la dupe de ce sophisme. Si le méchant respecte la vertu, c’est qu’elle lui sert, c’est qu’elle lui est utile ; elle n’est en contradiction avec lui que par l’autorité des lois, jamais par ses procédés physiques. Ce n’est jamais l’homme vertueux qui nuit aux passions de l’homme criminel : c’est l’homme vicieux, parce qu’ayant tous deux les mêmes intérêts, tous deux nécessairement doivent se nuire et se croiser dans leurs opérations, tandis que le criminel avec l’homme vertueux n’a jamais de discussions semblables. Ils peuvent bien ne pas s’accorder en principes ; mais ils ne se heurtent pas, ils ne se nuisent pas dans leurs actions ; les passions du méchant, au contraire, voulant dominer impérieusement, rencontrent à tout instant celles de son semblable, et leurs discussions doivent être perpétuelles. Cet hommage que le scélérat rend à la vertu n’est donc encore qu’égoïste : ce n’est pas l’idole qu’il encense, c’est le repos dont elle le laisse jouir. Mais, vous dit-on quelquefois, le sectateur de la vertu y trouve une jouissance : d’accord ; il n’y a sorte de folie qui ne puisse en donner ; la jouissance n’est pas ce que je nie, je soutiens seulement que, tant que la vertu est jouissance, non seulement elle est vicieuse, je l’ai démontré, mais qu’elle est faible, et qu’entre deux jouissances vicieuses je dois me déterminer pour la plus vive.

Le degré de violence dont on est ému caractérise seul l’essence du plaisir. Celui qui n’est que médiocrement agité par une passion ne peut jamais être aussi heureux que celui qu’une passion forte remue vivement : or, quelle différence d’émotion entre les plaisirs que donne la vertu et ceux procurés par le vice ! Celui qui prétend avoir éprouvé quelque bonheur à remettre aux mains d’un héritier le fidéicommis d’un million dont il était secrètement chargé, je le suppose, pourra-t-il soutenir que cette portion de bonheur a été aussi forte que celle ressentie par celui qui aura mangé le million, après s’être sourdement défait de l’héritier ? A tel point que le bonheur soit dans notre façon de penser, ce n’est pourtant que par des réalités qu’il enflamme notre imagination, et, telle flattée que puisse être celle de notre honnête homme, assurément il n’aura pas fait éprouver, par son bonheur idéal, à son individu, autant de sensations piquantes qu’auront pu le faire toutes les jouissances réitérées que se sera très physiquement procurées l’autre avec son million. Mais le vol… mais le meurtre de l’héritier, auront, direz-vous, contrebalancé son bonheur. Nullement ; si ses principes sont faits, toutes ces choses-là ne peuvent nuire au bonheur qu’autant qu’elles donnent des remords ; mais l’homme affermi dans sa façon de penser, celui qui sera parvenu à vaincre entièrement en lui ces réminiscences fâcheuses du passé, goûtera le bonheur sans mélange, et la différence qu’il y aura de l’un à l’autre consistera en ce que le premier ne pourra s’empêcher de dire, dans certaines occasions de sa vie : Ah ! si j’avais pris ce million, j’en jouirais ! au lieu que l’autre ne dira jamais : Pourquoi l’ai-je pris ? Ainsi, l’action vertueuse aura pu donner naissance aux remords, et la mauvaise les éteint nécessairement par sa constitution. En un mot, la vertu ne peut jamais procurer qu’un bonheur fantastique : il n’y a de véritable félicité que dans les sens, et la vertu n’en flatte aucun. Est-ce d’ailleurs à la vertu que l’on attache les places, les honneurs, les richesses ? ne voyons-nous pas tous les jours le méchant comblé de prospérité, et l’homme de bien languir dans les fers ? S’attendre à voir la vertu récompensée dans l’autre monde est une chimère qui n’est plus admissible. De quoi sert donc le culte d’une divinité fausse… tyrannique… égoïste, presque toujours vicieuse elle-même (je l’ai prouvé), qui n’accorde aucun bien à ceux qui la servent actuellement, et qui n’en promet dans l’avenir que d’impossibles ou de trompeurs ? Il y a du danger, d’ailleurs, à vouloir être vertueux dans un siècle corrompu ; cette singularité seule nuit au bonheur qu’on pourrait attendre de la vertu, et il vaut absolument mieux être vicieux avec tout le monde que d’être honnête homme tout seul. « Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse, dit Machiavel, ce qui se fait pour ce qui devrait se faire, cherche à se perdre plutôt qu’à se conserver, et, par conséquent, il faut qu’un homme qui fait profession d’être tout à fait bon, parmi tant d’autres qui ne le sont pas, périsse tôt ou tard. » Si les malheureux ont de la vertu, ne soyons pas encore la dupe de ce sentiment dans eux : c’est qu’ils ne peuvent plus placer leur orgueil que dans cette frêle jouissance ; elle les console des pertes qu’ils font, voilà leur secret.

Pendant cette savante dissertation, Mme de Noirceuil et les gitons s’étaient endormis.

— Ce sont des imbéciles que ces êtres-là, dit Noirceuil ; ce sont les machines de nos voluptés, cela est trop bête pour rien sentir. Ton esprit plus subtil me conçoit, m’entend, me devine ; je le vois, Juliette, tu aimes le mal.

— Beaucoup, monsieur, il me tourne la tête !

— Tu iras loin, mon enfant… Je t’aime, je veux te revoir.

— Je suis flattée de vos sentiments, monsieur ; j’ose presque dire que je les mérite, par la conformité des miens aux vôtres… J’ai eu quelque éducation, une amie a formé mon esprit au couvent. Hélas ! monsieur, ma naissance aurait dû me préserver de l’humiliation dans laquelle je suis.

Et, à ce sujet, je racontai mon histoire à Noirceuil.

— Je suis désespéré de tout ce que vous me dites, Juliette, me répondit Noirceuil après m’avoir écoutée avec la plus grande attention.

— Et pourquoi donc ?

— Le voici : j’ai beaucoup connu votre père, je suis cause de sa banqueroute, c’est moi qui l’ai ruiné. Maître un instant de toute sa fortune, je pouvais la doubler ou la faire passer dans mes mains ; par une juste conséquence de mes principes, je me suis préféré à lui ; il est mort ruiné, et j’ai trois cent mille livres de rentes. Après votre aveu, je devrais nécessairement réparer envers vous l’adversité où mes crimes vous ont plongée, mais cette action serait une vertu ; je ne m’y livrerai point, j’ai la vertu trop en horreur : ceci met d’éternelles barrières entre nous, il ne m’est plus possible de vous revoir.

— Homme exécrable, m’écriai-je, à quelque degré que je sois victime de tes vices, je les aime… Oui, j’adore tes principes…

— Ô Juliette, si vous saviez tout !

— Ne me laissez rien ignorer.

— Votre père… votre mère.

— Eh bien ?

— Leur existence pouvait me trahir… Il fallait que je les sacrifiasse : ils ne sont morts, à peu de distance l’un de l’autre, que d’un breuvage que je leur fis prendre dans un souper chez moi…

Un frémissement subit s’empare ici de toute mon existence ; mais fixant aussitôt Noirceuil avec ce flegme apathique de la scélératesse qu’imprimait malgré moi la nature au fond de mon cœur :

— Monstre, je te le répète, m’écriai-je, tu me fais horreur, et je t’aime !

— Le bourreau de ta famille ?

— Eh ! que m’importe ? Je juge tout par les sensations ; ceux dont tes crimes me séparent ne m’en faisaient naître aucune, et l’aveu que tu me fais de ce délit m’embrase, me jette dans un délire dont il m’est impossible de rendre compte.

— Charmante créature, me répondit Noirceuil, ta naïveté, la franchise de l’âme que tu me développes, tout me détermine à transgresser mes principes : je te garde, Juliette, je te garde, tu ne retourneras point chez la Duvergier.

— Mais, monsieur… votre femme !

— Elle te sera soumise ; tu règneras dans la maison ; tout ce qui l’occupe sera sous tes ordres ; on n’obéira qu’à toi seule. Voilà l’empire du crime sur mon âme : tout ce qui en porte l’empreinte me devient cher. La nature m’a fait pour l’aimer ; il faut qu’en abhorrant la vertu je tombe malgré moi sans cesse aux pieds du crime et de l’infamie. Viens, Juliette, je bande, présente-moi ton beau cul que je le foute ; je vais mourir de plaisir en imaginant que je rends victime de ma lubricité le rejeton de celles de mon avarice.

— Oui, fous-moi, Noirceuil ! j’aime l’idée de devenir la putain du bourreau de tous mes parents ; fais couler mon foutre au lieu de mes pleurs : tel est le seul hommage que je veuille offrir aux cendres abhorrées de ma famille.

Nous réveillâmes les acolytes ; Noirceuil se fit enculer en me sodomisant, et, ayant établi les fesses de sa femme au-dessus de mes reins, il les lui mordit, les lui pinça, les lui claqua, et tout cela d’une telle force, que la pauvre créature avait le cul tout meurtri quand Noirceuil avait perdu son foutre.

Dès l’instant, je fus établie dans la maison. Noirceuil ne voulut pas même me laisser retourner chez la Duvergier pour y prendre mes hardes. Il me présenta le lendemain à ses domestiques, à ses connaissances, comme une cousine, et je devins chargée, de ce moment, de faire les honneurs de chez lui.

Il me fut cependant impossible de ne pas saisir un moment pour aller revoir mon ancienne matrone. J’étais bien éloignée de l’envie de l’abandonner tout à fait ; mais, pour mieux en tirer parti, je ne voulais pas avoir l’air de me jeter à sa tête.

— Viens, viens, ma chère Juliette, me dit la Duvergier aussitôt qu’elle me vit, je t’attendais avec impatience, j’ai mille et mille choses à te dire.

Nous nous enfermons dans son cabinet, et là, après m’avoir embrassée bien chaudement, félicitée du bonheur que je venais d’avoir de plaire à un homme aussi riche que Noirceuil :

— Juliette, me dit-elle, écoute-moi :

Je ne sais quelle idée tu te fais de ta nouvelle position ; mais si tu allais malheureusement t’imaginer que ta qualité de fille entretenue t’engageât à une fidélité à toute épreuve, et cela avec un homme qui voit sept ou huit cents filles par an, certes, mon ange, tu serais dans une grande erreur. Quelque riche que soit un homme, et quelque bien qu’il nous fasse, nous ne lui devons jamais aucune reconnaissance ; car il travaille pour lui seul en nous comblant de biens. L’or dont il nous couvre n’est l’effet, ou que de l’orgueil qu’il met à nous avoir à lui seul, ou que de la jalousie qui lui fait prodiguer ses trésors pour que personne ne partage l’objet de son amour. Mais je te demande, Juliette, si les extravagances d’un homme doivent jamais être pour nous des motifs suffisants à servir sa folie ? De ce qu’un homme doit être blessé de nous voir dans les bras d’un autre, s’ensuit-il que nous devions nous gêner pour ne pas y être ? Je vais plus loin : aimât-on à la fureur l’homme avec lequel on vit, fût-on sa femme, sa maîtresse la plus chère, il y aurait toujours l’absurdité la plus complète à s’imposer des fers. On peut foutre de toutes les façons possibles sans rien enlever aux sentiments du cœur. On aime tous les jours un homme à l’excès, et l’on n’en fout pas moins avec un autre : ce n’est pas le cœur qu’on donne à celui-ci, c’est le corps. Les écarts les plus effrénés, les plus multipliés du libertinage, n’enlèvent rien à la délicatesse de l’amour. D’ailleurs, en quoi consiste le mal qu’on fait à l’homme qu’on outrage, en se prostituant à un autre ? Tu m’avoueras que ce n’est, tout au plus, qu’une lésion morale ; il n’y a qu’à prendre les plus grandes précautions pour qu’il ne puisse jamais savoir l’infidélité qu’on lui fait : de ce moment, il ne peut en être blessé. Je dis plus : une femme très sage qui, néanmoins, donnerait prise à quelques soupçons sur elle, soit que ces soupçons naquissent de l’imprudence, soit qu’ils fussent les fruits du mensonge, serait, toute vertueuse que vous voudrez la supposer, infiniment plus coupable pourtant, vis-à-vis de l’homme qui l’aime, que celle qui, quoiqu’elle se livrât du matin au soir, aurait pourtant l’art de le cacher à tous les yeux. Je vais plus loin encore, je dis qu’une femme, quelques raisons qu’elle ait de ménager un homme, de l’aimer même, peut donner à un autre et son cœur et son corps ; elle peut même, en aimant beaucoup un homme, aimer cependant beaucoup aussi l’être avec lequel elle couche accidentellement ; alors c’est une inconstance, et rien, selon moi, ne s’arrange aussi bien avec les grandes passions comme l’inconstance. Il y a deux façons d’aimer un homme : l’amour moral et l’amour physique. Une femme peut idolâtrer moralement son amant ou son époux, et aimer physiquement et momentanément le jeune homme qui lui fait la cour ; elle peut se livrer à lui sans offenser, en quoi que ce puisse être, les sentiments moraux dus au premier : tout individu de notre sexe qui pense différemment est une folle, qui ne travaille qu’à son infortune. Une femme à tempérament, d’ailleurs, peut-elle s’en tenir aux caresses d’un seul homme ? Si cela est, voilà donc la nature en perpétuelle opposition avec vos prétendus préceptes de constance et de fidélité. Or, dis-moi, je te prie, de quel poids doit être aux yeux d’un homme sensé un sentiment toujours en contradiction avec la nature ? Un homme assez ridicule pour exiger d’une femme de ne se livrer jamais à d’autres qu’à lui commettrait une bizarrerie aussi grande que celui qui voudrait que son épouse ou sa maîtresse ne dînât jamais avec d’autres ; il exercerait de plus une horrible tyrannie : car, de quel droit, n’étant pas en état de satisfaire à lui seul une femme, exige-t-il que cette femme souffre, et ne puisse se contenter avec un autre ? Il y a à cela un égoïsme, une dureté incroyables, et sitôt qu’une femme reconnaît de tels sentiments dans celui qui prétend l’aimer, cela doit suffire pour la déterminer à se dédommager sur-le-champ de la gêne cruelle où son tyran veut la réduire. Mais si, au contraire, une femme n’est liée à un homme que par intérêt, quel plus puissant motif n’aura-t-elle pas, de ne contraindre en quoi que ce puisse être et ses penchants et ses désirs ? elle n’est plus, de ce moment, obligée de se prêter que quand on la paie ; elle ne doit son corps qu’à l’instant du payement ; toutes les autres heures sont à elles, et c’est alors que les inclinations du cœur lui deviennent bien plus permises : pourquoi se gênerait-elle, puisqu’elle n’est plus engagée que physiquement ? L’amant payeur, ou l’époux, doivent être trop judicieux alors pour exiger de l’objet de leur tendresse un cœur qu’ils doivent bien savoir impayable ; ils ont trop de raison pour ne pas sentir qu’on n’achète point les sentiments de l’âme. De ce moment, pourvu que la femme, que l’un ou l’autre paye, se prête à ce qu’ils désirent, ils n’ont plus de reproches à lui faire, et ils passeraient pour des fous s’ils en exigeaient davantage. Ce n’est pas, en un mot, la vertu d’une femme qu’un amant ou qu’un mari veut, c’est l’apparence. Qu’elle ne foute point, et qu’elle en ait l’air, elle est perdue ; qu’elle foute, au contraire, avec le monde entier, et qu’elle se cache, la voilà une femme à réputation[17]. Des exemples vont appuyer mes assertions, Juliette : l’instant où tu viens me voir est propre à te convaincre. J’ai là-dedans quinze femmes, au moins, qui viennent se prostituer chez moi, ou que je vais envoyer se faire foutre à la campagne ; jette un coup d’œil sur elles : je te raconterai leur histoire en te les désignant ; mais songe que ce n’est qu’en ta faveur que je me permets une telle imprudence ; je ne l’oserais pas avec d’autres.

La Duvergier ouvrit, à ces mots, une petite croisée secrète, qui, sans être vues, nous permit d’observer tout ce qui était dans le salon.

— Tiens, me dit-elle, vois ce cercle ; en te disant qu’il y en avait quinze, t’ai-je trompée ? Compte-les.

Quinze femmes charmantes, mais toutes différemment costumées, attendaient effectivement, en silence, les instructions qu’on allait leur donner.

— Commençons, me dit la Duvergier, par cette belle blonde que tu vois la première, au coin de la cheminée ; nous suivrons le cercle, en partant de là : c’est la duchesse de Saint-Fal, dont la conduite ne peut être blâmée, sans doute ; car, toute jolie qu’elle est, son mari ne saurait la souffrir. Quoique tu la voies ici, elle n’en prétend pas moins à la plus haute vertu ; elle a une famille qui l’observe et qui la ferait enfermer, si sa conduite était connue.

— Mais, dis-je à la Duvergier, toutes ces femmes ne risquent-elles rien à se trouver ainsi réunies ? Elles peuvent se revoir ailleurs, et se perdre.

— Premièrement, me répondit la matrone, elles ne se connaissent pas ; mais si, par la suite, elles venaient à se connaître, que l’une dirait-elle à l’autre que celle-ci ne pût aussitôt rétorquer contre son accusatrice ? Liées toutes par le même intérêt, il n’est donc nullement à craindre qu’elles se trahissent, et depuis vingt-cinq ans que je sers elles ou leurs pareilles, je n’ai jamais ouï parler d’indiscrétions semblables ; elles ne les redoutent même pas. Poursuivons.

Cette grande femme d’environ vingt ans, que tu vois près de la duchesse, et dont la figure céleste ressemble à celle d’une belle vierge, est folle de son mari ; mais un tempérament fougueux la domine ; elle me paye pour lui faire voir des jeunes gens. Crois-tu qu’elle est déjà libertine au point que, quelque argent que j’y mette, il m’est impossible de lui trouver des vits assez gros pour la satisfaire ?

Regarde un ange non loin de là : c’est la fille d’un conseiller au parlement ; la ruse seule me la donne ; sa gouvernante me la conduit ; à peine a-t-elle quatorze ans. Je ne la livre qu’à des passions où la fouterie n’entre pour rien ; on m’offre cinq cents louis de son pucelage ; je n’ose la donner. Elle attend un homme qui décharge, rien qu’en lui baisant le derrière ; il veut me donner mille louis de son cul : comme il y a moins de danger, je vais arranger cela tout à l’heure.

Cette autre fille de treize ans, que tu vois ensuite, est une petite bourgeoise que j’ai subornée ; elle va épouser un homme qu’elle aime à la folie ; mais elle s’est rendue aux mêmes leçons que je viens de te faire. Je vendis hier son pucelage antiphysique à Noirceuil, il en jouira demain ; un jeune évêque me la débourre aujourd’hui, dans le même sens ; comme il l’a bien plus petit que ton amant, celui-ci ne s’en doutera pas.

Observe avec attention cette jolie femme de vingt-six ans. Elle vit avec un homme qui l’adore… qui la couvre de biens ; tous deux ont fait des choses incroyables l’un pour l’autre : la petite coquine n’en fout pas moins ; elle aime les hommes à la fureur ; son amant lui-même le lui a permis autrefois, et c’est à lui seul qu’il doit s’en prendre des désordres dans lesquels elle se plonge ; elle profite des exemples qu’il lui a donnés, et elle fout tous les jours ici, sans que le cher homme le sache.

Cette jolie brune que tu vois près d’elle est la femme d’un vieillard qui l’a épousée par amour ; elle pousse les attentions qu’elle a pour lui au point de s’en faire une étonnante réputation de vertu : tu vois comme elle s’en dédommage ; elle attend ici deux jeunes gens ; et, cet après-midi, elle reviendra pour celui qu’elle aime ; ceux de ce matin sont pour la débauche : le cœur seul sera satisfait ce soir.

A côté d’elle est une dévote. Regarde son costume ; cette coquine-là passe sa vie au sermon, à la messe et au bordel ; elle a un mari qui l’adore, mais qui ne peut la corriger ; aigre, impérieuse dans son ménage, elle croit que ces mômeries doivent lui faire pardonner tout. Quoique son pauvre époux ait fait sa fortune, elle ne le rend pas moins le plus malheureux des hommes. Elle me donne, à moi, une peine horrible pour la contenter, parce qu’elle ne veut foutre qu’avec des prêtres. Il est vrai que l’âge et la tournure lui sont de la plus grande indifférence : pourvu que ce soit un croque-Dieu, la putain est contente.

Au-dessous d’elle est une femme entretenue à deux cents louis par mois : on lui donnerait le double qu’on ne l’empêcherait pas de faire des parties ; c’est une de mes élèves. Son vieil archevêque parierait ses bénéfices qu’elle est plus chaste que la Vierge, aux dépens de qui le drôle la nourrit. Si tu voyais comme elle le trompe ! Voilà l’art des femmes, Juliette ; il faut l’employer dans notre état, ou se résoudre à y mourir de faim.

Vient ensuite une petite bourgeoise de dix-neuf ans, jolie, comme tu vois, au-delà de tout ce qu’il est possible de dire. Il n’y a rien que son amant n’ait fait pour elle : il l’a retirée de la misère, il a payé ses dettes, il la tient maintenant sur le meilleur pied ; elle désirerait des astres qu’il essayerait, je crois, de les déplacer pour les lui offrir ; et la petite putain n’a pas un moment à elle qui ne soit employé à foutre. Ce n’est pas le libertinage qui guide celle-ci, c’est l’avarice ; elle fait tout ce qu’on veut, elle passe avec qui bon me semble, pourvu qu’on la paye très cher : a-t-elle tort ? Le brutal à qui je vais la livrer la mettra pour six semaines au lit ; mais elle aura dix mille francs ; elle s’en moque.

— Et l’amant ?

— Bon ! une chute… un accident… Avec l’art qu’elle a, elle en imposerait à Dieu même.

— Cette petite fille, continua la Duvergier en me montrant une enfant de douze ans jolie comme l’amour, est dans un cas plus singulier : c’est sa mère même qui la vend par besoin. Toutes deux pourraient s’occuper, on leur offre même du travail : elles n’en veulent pas ; le libertinage seul leur convient. C’est encore à Noirceuil qu’est destiné le cul de cet enfant.

Voici le triomphe de l’amour conjugal ! Il n’est point de femme qui chérisse son mari comme celle-ci, continua la Duvergier en me faisant voir une créature de vingt-huit ans, belle comme Vénus ; elle l’adore, elle en est jalouse, mais le tempérament l’emporte ; elle se déguise, on la prend pour une vestale, et il n’y a pas de semaine où elle ne voie quinze ou vingt hommes chez moi.

En voici une pour le moins aussi jolie, poursuivit mon institutrice, et dans une position vraiment extraordinaire ; c’est son mari même qui la prostitue. Quoiqu’il en soit fou, il se mettra en tiers dans la partie, et servira lui-même de maquereau à sa femme ; mais il enculera le fouteur.

Le père de cette jeune personne, si belle et si gentille, livre de même ici cette charmante enfant ; mais il ne veut pas qu’on la foute ; tout le reste est indifférent, pourvu qu’on respecte les deux pucelages ; il sera, de même, en tiers. Je l’attends, car l’homme à qui je vais livrer sa fille est déjà là ; il y aura du plaisant dans la scène. Je suis fâchée que tu sois pressée, au point de ne pouvoir y jouer un rôle. Je sais qu’on t’y admettrait volontiers.

— Et que s’y passera-t-il, enfin ?

— Le père voudra fouetter l’homme auquel il va livrer sa fille ; celui-ci ne le voudra pas ; mille bassesses de la part de l’un, mille refus opiniâtres de la part de l’autre, qui, s’armant d’un bâton, finira par rosser le père, en déchargeant sur le cul de la fille. Et le papa ? Il dévorera le foutre perdu, en répandant le sien, et mordant de rage le cul de celui dont il viendra d’être si bien roué.

— Quelle passion ! Et que ferais-je là ?

— Le père s’en prendrait à toi des coups qu’on lui donnerait. Tu serais peut-être un peu marquée ; mais cent louis de gratification.

— Poursuivez, madame, poursuivez ; vous savez que je ne peux pas aujourd’hui.

— Voici pour l’avant-dernière : une très jolie personne, jouissant de plus de cinquante mille livres de rente, et d’une excellente réputation ; elle aime les femmes, vois comme elle les lorgne ; elle aime aussi les enculeurs, tout cela sans cesser d’adorer son époux. Mais elle sait bien que ce qui tient au physique est absolument indépendant du moral. Elle fout avec son mari d’un côté, elle vient s’en faire donner ici de l’autre ; tout cela s’arrange.

Cette dernière enfin est une célibataire à grandes prétentions, une des plus célèbres prudes de Paris ; elle battrait, je crois, dans le monde, un homme qui lui parlerait d’amour ; et je suis payée très chèrement par elle pour la faire foutre une cinquantaine de fois par mois, à ma petite-maison.

Eh bien, Juliette ! balanceras-tu après tous ces exemples ?

— Non, sans doute, madame, répondis-je ; je foutrai chez vous par intérêt et par libertinage ; je me livrerai à toutes les parties libidineuses qu’il vous plaira de m’envoyer ; mais lorsque mes prostitutions seront pour votre compte, je vous préviens que ce ne sera jamais à moins de cinquante louis.

— Tu les auras, tu les auras, me répondit la Duvergier au comble de la joie. Je ne voulais que ton acquiescement ; l’argent ne m’inquiète point ; sois douce, obéissante, ne refuse jamais rien ; je te trouverai des monts d’or.

Et comme il était tard et que je craignais que Noirceuil ne fût inquiet de la longueur de cette première sortie, je retournai bientôt dîner à la maison, vraiment désespérée de n’avoir pas vu quelques-unes de ces femmes à l’ouvrage, ou de le partager avec elles.

Mme de Noirceuil ne voyait pas de sang-froid sa rivale établie chez elle ; la manière impérieuse et dure dont son mari lui avait enjoint de m’obéir ne contribuait pas peu à l’aigreur qu’elle témoignait à tout instant. Il n’y avait pas un seul jour où elle n’en pleurât de dépit : infiniment mieux logée qu’elle, mieux servie, plus magnifiquement habillée, ayant une voiture à moi seule, pendant qu’elle jouissait à peine de celle de son mari, on doit facilement juger à quel point cette femme devait me haïr. Mais mon ascendant sur l’esprit de monsieur était trop bien établi pour que j’eusse rien à redouter des boutades de madame.

Vous imaginez pourtant bien que ce n’était point par amour que Noirceuil agissait ainsi. Il voyait dans ma société des moyens de crimes : en fallait-il davantage pour sa perfide imagination ? Rien n’était réglé comme les désordres de ce scélérat. Tous les jours, sans que jamais rien pût interrompre un pareil arrangement, la Duvergier lui fournissait une pucelle qui ne pouvait pas avoir plus de quinze ans et jamais moins de dix : il donnait cent écus pour chacune de ces filles, et la Duvergier vingt-cinq louis de dommages et intérêts, si Noirceuil pouvait prouver que la fille ne fût pas exactement vierge. Malgré toutes ces précautions, mon exemple vous prouve à quel point il était trompé chaque jour.

Cette séance de libertinage avait ordinairement lieu tous les soirs : les deux gitons, Mme de Noirceuil et moi ne manquions jamais de nous y trouver, et chaque jour la tendre et malheureuse épouse devenait la victime de ces piquantes et singulières luxures. Les petites filles se retiraient, et je soupais en tête à tête avec Noirceuil, qui se grisait assez communément et finissait par s’endormir dans mes bras.

Depuis longtemps, il faut enfin que j’en convienne avec vous, mes amis, je brûlais de mettre en action les principes de Dorval ; il semblait que les doigts me démangeassent ; je voulais voler, à quelque prix que ce pût être. Mon épreuve n’était pas encore faite ; je ne doutais pas de mon adresse : je n’étais embarrassée que du sujet avec lequel je devais l’employer. J’avais le plus beau jeu du monde chez Noirceuil : sa confiance était aussi entière que ses richesses étaient immenses, ses désordres extrêmes : il n’y avait pas de jour où je ne pusse, si je le voulais, lui dérober dix à douze louis, sans qu’il s’en doutât. Par un singulier calcul de mon imagination… par un sentiment dont j’aurais peut-être bien de la peine à me rendre compte, je ne voulus jamais me permettre de faire tort à un être aussi corrompu que moi. C’est sans doute ici ce qu’on appelle la bonne foi des Bohèmes : mais je l’eus. Un autre motif entra pour beaucoup aussi dans ce projet de réserve : je voulais faire mal, en volant ; cette idée embrasait étonnamment ma tête. Or, quel crime commettais-je en dépouillant Noirceuil ? Regardant ses propriétés comme les miennes, je ne faisais que rentrer dans mes droits ; donc, pas la plus légère apparence de délit dans ce procédé. En un mot, si Noirceuil eût été un honnête homme, je ne lui aurais pas fait la moindre grâce ; c’était un scélérat, je le respectais. En me voyant tout à l’heure lui faire des infidélités, vous me demanderez peut-être pourquoi cette vénération ne me suivait point partout : oh ! ceci était différent ; il était dans mes principes de ne soupçonner aucun mal à l’infidélité. J’aimais dans Noirceuil le libertinage, la singularité d’esprit ; mais ne raffolant point de sa personne, je ne me croyais pas liée avec lui au point de ne pas lui manquer quand bon me semblerait. Je visais au grand ; en voyant beaucoup d’hommes, je pouvais trouver mieux que Noirceuil. Ce bonheur même ne fût-il pas arrivé, les parties de la Duvergier devaient me valoir beaucoup ; et je ne pouvais donc pas y sacrifier un sentiment chevaleresque pour Noirceuil, dans lequel aucune sorte de délicatesse ne pouvait foncièrement exister. D’après ce plan de conduite, j’acceptai, comme vous croyez bien, une partie que la Duvergier me fit proposer, quelques jours après l’entrevue, dont je viens de vous parler, avec elle.

Cette partie devait avoir lieu chez un millionnaire qui, n’épargnant rien pour ses plaisirs, payait au poids de l’or toutes les créatures assez complaisantes pour satisfaire à ses honteuses luxures. On n’imagine pas le degré d’extension que peut avoir le libertinage ; on ne se fait pas d’idée du point où il dégrade l’homme qui n’écoute plus que les chatouilleuses passions inspirées par ce délicieux vice.

Six filles charmantes de chez la Duvergier devaient m’accompagner chez ce Crésus ; mais, plus distinguée que les autres, à moi seule s’adressait le véritable culte dont mes compagnes n’étaient que les prêtresses.

On nous fit entrer, dès en arrivant, dans un cabinet tendu de satin brun, couleur adoptée, sans doute, pour relever l’éclat de la peau des sultanes qui y étaient reçues, et là, l’introductrice nous prévint de nous déshabiller. Dès que je le fus, elle me ceignit d’une gaze noire et argent qui me distinguait de mes compagnes : cette parure, le canapé sur lequel on me plaça pendant que les autres, debout, attendaient en silence les ordres qui devaient leur être donnés, l’air d’attention que l’on eut pour moi, tout me convainquit bientôt des préférences qui m’étaient destinées.

Mondor entre. C’était un homme de soixante-dix ans, petit, trapu, mais l’œil libertin et vif. Il examine mes compagnes, et, les ayant louées l’une après l’autre, il m’aborde en m’adressant quelques-unes de ces grosses gentillesses qu’on ne trouve que dans le dictionnaire des traitants.

— Allons, dit-il à sa gouvernante, si ces demoiselles sont prêtes, nous allons nous mettre à l’ouvrage !

Trois scènes composaient l’ensemble de cet acte libidineux : il fallait premièrement, pendant que j’allais avec ma bouche réveiller l’activité très endormie de Mondor, il fallait, dis-je, que mes six compagnes, réunies en trois groupes, exécutassent, sous ses regards, les plus voluptueuses attitudes de Sapho ; aucunes de leurs postures ne devaient être les mêmes, chaque instant devait les voir renouveler. Insensiblement les groupes se mêlèrent, et nos six tribades, exercées depuis plusieurs jours, formèrent enfin le tableau le plus neuf et le plus libertin qu’il fût possible d’imaginer. Il y avait une demi-heure qu’il était en action, quand je commençai seulement à m’apercevoir d’un peu de progrès dans l’état de notre sexagénaire.

— Bel ange, me dit-il, ces putains me font, je crois, bander ; faites-moi voir vos fesses, car, s’il arrivait que je fusse en état de perforer le beau cul que vous allez docilement offrir à mes baisers, en vérité, nous irions tout de suite au fait, sans avoir besoin d’autre chose.

Mais Mondor, en augurant aussi bien de ses forces, n’avait pas consulté la nature.

— Allons, me dit-il au bout d’une couple d’épreuves suffisant à me faire voir quel allait être le genre de ses attaques, allons, je vois bien qu’il faut encore quelques véhicules.

Et, le groupe rompu, nous l’entourâmes toutes les sept. Alors, la duègne, nous ayant armées chacune d’une bonne poignée de verges, nous tombâmes tour à tour sur le vieux cul ridé du pauvre Mondor qui, pendant que l’une fouettait, maniait les appas des six autres. Nous l’étrillâmes jusqu’au sang, et rien n’avança la besogne.

— Ô ciel ! nous dit le pauvre homme, me voilà réduit aux dernières extrémités.

Et tout suant, tout haletant, le vilain nous considérait pour nous demander des secours.

— Mesdemoiselles, nous dit en ce moment la compatissante duègne, en rafraîchissant par des lotions d’eau de Cologne les fesses déchirées de son maître, je ne vois plus qu’un seul moyen pour rappeler monsieur à la vie.

— Et quel est ce moyen, madame ? répondis-je ; il n’en est point que nous n’adoptions pour le tirer de cette langueur.

— Eh bien, répondit la duègne, je vais l’étendre sur ce canapé. Vous, aimable Juliette, agenouillée devant lui, vous continuerez à réchauffer, dans votre bouche de rose, l’outil glacé de mon pauvre maître. Je sais qu’aucune autre que vous ne réussirait à le rendre à la vie. Pour vous, mesdemoiselles, il faut que vous veniez, l’une après l’autre, exécuter trois choses assez singulières sur son individu : le souffleter d’abord d’importance, lui cracher au visage et lui péter au nez : à peine y aurez-vous toutes passé que vous verrez des effets bien surprenants de ce remède.

La vieille dit, tout s’exécute, et j’avoue que je reste confondue de la supériorité du procédé : le ballon se gonfle dans ma bouche au point que je puis à peine le contenir. Il est vrai qu’on ne saurait se faire une idée de la rapidité avec laquelle tous les épisodes ordonnés s’exécutaient avec ce pauvre paillard ; et rien n’était plaisant comme les différents bruits qu’occasionnaient à la fois, dans l’air, la multiplicité de ces pets, de ces soufflets et de ces expectorations. Enfin le paresseux instrument se dérouille, au point que je crois qu’il va crever sur mes lèvres, lorsque, se relevant avec vitesse, Mondor fait signe à sa gouvernante de tout préparer pour le dénouement : à mon cul seul en est réservé l’honneur. La vieille me place dans l’attitude exigée pour la sodomie ; Mondor, aidé, conduit par sa gouvernante, se plonge à l’instant au temple des plus doux plaisirs de cette passion. Mais tout n’était pas dit : j’étais ratée, sans l’épisode crapuleux dont Mondor couronnait son extase. Il fallait, pendant que le paillard m’enculait :

1° que sa gouvernante, armée d’un immense godemiché, lui rendît le même service ;

2° qu’une des filles, agenouillée sous moi, excitât beaucoup de bruit dans mon con en le branlant avec sa langue ;

3° qu’un beau cul s’offrît à chacune de mes mains ;

4° enfin, que les deux filles qui restaient élevées à califourchon, la première sur mes reins, la seconde sur les reins de celle-ci, en chiant toutes deux à la fois, inondassent de merde, l’une la bouche du paillard, l’autre son front.

Mais chacune, tour à tour, remplit ces deux derniers rôles : toutes chièrent, même la vieille ; toutes me branlèrent ; toutes enculèrent Mondor, qui, cédant aux titillations de plaisir dont nous l’enivrons, darde enfin au fond de mon anus les déplorables jets de sa défaillante luxure.

— Quoi, madame ! dit le chevalier en interrompant ici Juliette, quoi ! la vieille chia aussi ?

— Assurément, reprit notre historienne ; je ne conçois pas qu’avec votre tête, chevalier, vous puissiez être étonné de cela ; plus une femme est ridée, et plus elle convient à cette opération ; les sels sont plus âcres, les odeurs plus fortes… En général, on se trompe sur les exhalaisons émanées du caput mortuum de nos digestions ; elles n’ont rien de malsain, rien que de très agréable… c’est le même esprit recteur que celui des simples. Il n’est rien à quoi l’on s’accoutume aussi facilement qu’à respirer un étron ; en mange-t-on, c’est délicieux, c’est absolument la saveur piquante de l’olive. Il faut, j’en conviens, monter un peu son imagination ; mais quand elle l’est bien, je vous assure que cet épisode compose un acte de libertinage très sensuel…

— Et dont j’essayerai avant qu’il soit longtemps, je vous le jure, madame, dit le chevalier, en maniant complaisamment un vit que l’idée dont il venait d’être question faisait horriblement bander.

— Quand vous voudrez, dit Juliette ; je m’offre à vous satisfaire… Tenez, à l’instant, si vous le désirez ; vous avez l’envie, moi j’ai le besoin.

Et le chevalier, prenant Juliette au mot, tous deux passèrent dans un cabinet voisin, dont ils ne sortirent qu’au bout d’une grosse demi-heure, employée sans doute par le chevalier aux plus voluptueuses épreuves de cette passion, et par le marquis, à quelques vexations sur les fesses flétries de la malheureuse Justine.

— En vérité, c’est délicieux ! dit le chevalier en revenant.

— As-tu mangé ? dit le marquis.

— Absolument tout…

— Je suis étonné que tu ne connaisses pas cela : il n’est pas aujourd’hui d’enfant de dix-huit à vingt ans qui ne l’ait fait faire à des filles. Allons, poursuivez, Juliette ! il est très joli d’allumer nos passions, comme vous le faites, par vos intéressants récits, et de les apaiser ensuite par vos délicieuses complaisances.

— Bel ange, me dit Mondor en m’entraînant avec lui dans son arrière-cabinet, après avoir congédié les autres femmes, il vous reste un dernier service à me rendre, et c’est de celui-là que j’attends, mes plus divins plaisirs. Il faut imiter vos compagnes, il faut chier comme elles, et rendre à la fois dans ma bouche, et l’étron divin de votre cul, et le foutre dont je viens de l’arroser.

— Assurément, monsieur, je suis prête à vous obéir, répondis-je avec humilité.

— Quoi ! d’honneur, tu le peux ?… Fille adorable, ce service est en ta puissance !… Ah ! je n’aurai jamais si bien déchargé.

Dès en entrant dans ce cabinet, j’avais remarqué sur le bureau un paquet assez volumineux contenant, à ce que j’imaginais, des choses qui pouvaient devenir très utiles à l’amélioration de ma fortune. M’en emparer avec adresse était devenu le premier vœu de mon cœur, aussitôt que je l’avais aperçu. Mais comment faire ? j’étais nue ; où fourrer ce paquet, presque aussi gros que mes deux bras, quoique assez court à la vérité.

— Monsieur, dis-je à Mondor, est-ce que vous n’appelez personne pour nous aider ?

— Non, dit le financier, je goûte seul cette dernière jouissance ; j’y mets des épisodes si lubriques, des détails si voluptueux…

— Oh ! n’importe, n’importe, il nous faut quelqu’un.

— Tu crois, mon ange ?

— Assurément monsieur.

— Eh bien, va voir si toutes ces femmes sont parties ; si elles ne le sont pas, fais venir la plus jeune : son cul m’a fait assez bien bander, et c’est de toutes, celle que je désire le plus.

— Mais, monsieur, je ne connais pas votre maison ; l’état d’ailleurs dans lequel je suis…

— Je vais sonner.

— Gardez-vous-en, monsieur, je ne veux point paraître ainsi aux yeux de vos valets.

— Mais c’est la vieille qui viendra.

— Point du tout, elle raccompagne les filles.

— Oh ! que de mystère, que de temps de perdu !

Et s’élançant aussitôt dans les appartements que nous quittons, l’imbécile, sans s’en apercevoir, me laisse au milieu de ses trésors. Plus de retenue ici, plus aucun motif qui, comme chez Noirceuil, m’empêchât de me livrer à l’excessif penchant que j’éprouvais à m’emparer du bien d’autrui. Je ne perds donc pas une minute : dès que mon homme a le dos tourné je saute sur le paquet et, l’entortillant dans l’épais chignon qui couvrait ma tête, je le dérobe, par cette ruse, absolument à tous les yeux. A peine avais-je fini que Mondor m’appela. Les filles n’étaient point encore parties ; ne se souciant point de les faire passer dans son cabinet, il préférait que la scène eût lieu dans le même endroit qui avait été témoin des premières. Nous y repassâmes ; la plus jeune fille suça le vit du patient ; il lui remplit la bouche de sperme, pendant que je déposais dans la sienne le mets qui lui plaisait tant. Rien ne s’aperçut ; je me rajustai ; deux voitures nous attendaient, et nous nous séparâmes du pèlerin, après en avoir été largement payées.

— Ô Dieu ! me dis-je en entrant chez Noirceuil, et considérant à mon aise le rouleau que j’avais dérobé, est-il possible que le ciel favorise ainsi mon premier vol !

Le paquet contenait pour soixante mille francs de billets payables au porteur et sans qu’aucune nouvelle signature devint nécessaire.

De retour chez moi, je vis que, par une incroyable fatalité, pendant que je volais, on me volait moi-même : on avait forcé mon secrétaire, et cinq ou six louis que l’on y avait trouvés étaient devenus la proie du ravisseur. Noirceuil, consulté sur ce fait, m’assura qu’il ne pouvait avoir été commis que par une nommée Gode, fort jolie fille de vingt ans que Noirceuil avait attachée à mon service depuis que j’étais dans sa maison, qu’il mettait même très souvent en tiers dans nos plaisirs, et à laquelle, par un caprice digne du libertinage de son esprit, il s’était amusé de faire faire un enfant par un de ses gitons : elle était grosse de six mois.

— Quoi ! monsieur, dis-je, vous croyez que c’est Gode !

— J’en suis certain, Juliette, regarde son air confus, embarrassé.

N’écoutant plus alors que mon perfide égoïsme, et nullement les résolutions que j’avais prises de ne jamais vexer ni tourmenter ceux qui me paraîtraient aussi scélérats que moi, je me jette aux pieds de Noirceuil pour le supplier de faire arrêter la coupable.

— Je le veux bien, me dit Noirceuil avec un flegme qui eût dû m’éclairer, si mon esprit eût été plus présent ; mais tu ne jouiras pas de son supplice : grosse, elle obtiendra des délais, et, pendant ce terme, jeune et jolie, la coquine pourra fort bien se tirer d’affaire.

— Ô Dieu, j’en serais désolée !

— Je le sens bien, c’est au gibet que tu voudrais la voir ; mais cela ne se pourra pas de trois mois au moins. Écoute, Juliette, à supposer même que tu puisses jouir de ce plaisir, ce qui, je le sens, en serait un très vif pour la tête que je te connais, cette volupté, dans le fond, ne serait que l’histoire d’un quart d’heure. Prolongeons les tourments de cette malheureuse ; faisons-la souffrir toute sa vie. Rien n’est plus aisé : je vais la faire jeter dans un cachot de Bicêtre, où elle pourrira cinquante ans peut-être.

— Oh ! mon ami, le délicieux projet !

— Je ne te demande que la fin du jour pour l’exécuter, pour avoir le temps d’agir, et pour revêtir cet heureux plan de tous les épisodes qui peuvent lui prêter des charmes.

J’embrasse Noirceuil ; il fait mettre ses chevaux, et revient deux heures après, muni de l’ordre nécessaire à l’exécution de notre dessein.

— Amusons-nous maintenant, me dit le traître ; mettons bien de la fourberie à tout cela. Gode, ma chère Gode, dit-il à cette pauvre fille en la faisant venir dans son cabinet avec moi, aussitôt que nous eûmes dîné, tu connais mes sentiments, le temps approche où je veux t’en donner des preuves ; je vais unir ton sort à celui qui a laissé dans ton sein des preuves de son amour pour toi, et je vous fais deux mille écus de rente.

— Oh ! monsieur, que de grâces !

— Non, point du tout, ma fille, ne me remercie point ; je te jure que tu ne me dois aucune reconnaissance : je ne flatte absolument dans tout ceci que mes goûts. Te voilà sûre au moins à présent, par les précautions que je viens de prendre, d’avoir du pain pour le reste de tes jours.

Et Gode, bien loin de saisir le double sens des perfides paroles de Noirceuil, arrosait des larmes de sa joie les mains de son prétendu bienfaiteur.

— Allons, Gode, poursuivit mon amant, un peu de complaisance pour la dernière fois ; quoique je n’aime guère les femmes grosses, laisse-moi t’enculer en baisant les fesses de Juliette.

Tout s’arrange ; je n’avais jamais vu Noirceuil si passionné.

— Comme l’idée d’un crime ajoute à la volupté ! lui dis-je tout bas.

— Étonnamment, me répondit Noirceuil ; mais le crime, où serait-il, si elle t’avait réellement volée ?

— Tu as raison, mon ami.

— Eh bien ! console-toi, Juliette, console-toi, le crime est donc dans toute son étendue ! car je suis le seul coupable en cette aventure : cette malheureuse est aussi innocente que toi.

Et il l’enculait pendant ce temps-là, en baisant ma bouche et claquant mon derrière. Je l’avoue, ce comble de scélératesse me fit aussitôt décharger ; et saisissant la main de mon amant, et la portant à mon clitoris, je le priai de juger, par le foutre dont il retira ses doigts tout couverts, du puissant effet de son infamie sur mon cœur. Il me suit de près, deux ou trois coups de reins furieux, accompagnés d’horribles blasphèmes, m’annoncent son délire… Mais son vit est à peine hors du cul, qu’un valet de chambre, frappant doucement à la porte, le prévient que le commissaire, qu’il a fait avertir, fait demander la permission d’exécuter l’ordre dont il est porteur.

— Ah ! bon, bon, qu’il attende là, dit Noirceuil, je vais lui livrer sa victime… Allons, Gode, rajustez-vous, voilà votre mari qui vient vous chercher pour vous conduire lui-même à la maison de campagne dont je vous donne l’habitation pour votre vie.

Gode se presse ; Noirceuil la pousse dehors. Dieux ! quelle est sa frayeur en voyant l’homme noir et sa suite, en se sentant lier comme une criminelle, en entendant surtout (il parait que c’est ce qui la frappa davantage) tous les domestiques de la maison, prévenus, s’écrier :

— Ne la manquez pas, M. le commissaire ! c’est elle qui bien sûrement a forcé le bureau de mademoiselle et qui, par cette conduite épouvantable, a laissé planer le soupçon sur nos têtes…

— Moi, forcer le bureau de mademoiselle ! s’écria Gode en s’évanouissant ; ô Dieu, j’en suis incapable !

Le commissaire voulut suspendre, mais Noirceuil, ordonnant qu’on poursuivît l’opération sans aucun égard, la malheureuse fut enlevée et jetée dans les cachots les plus malsains de Bicêtre, où elle fit, en arrivant, une fausse couche qui pensa lui coûter la vie. Elle respire encore : il y a, comme vous voyez, bien des années qu’elle pleure le tort qu’elle a eu d’avoir irrité les désirs de Noirceuil, qui n’est jamais six mois sans aller jouir de ses larmes, et resserrer, autant qu’il le peut, ses fers par de nouvelles recommandations.

— Eh bien, me dit Noirceuil, dès que Gode fut enlevée, en me rendant le double de l’argent pris chez moi, cela ne vaut-il pas cent fois mieux, de cette manière, que si elle eût été livrée au cours d’une justice incertaine et compatissante ? Nous n’eussions pas été les maîtres de son sort : nous le sommes à jamais, maintenant.

— Ô Noirceuil ! que tu es fourbe, et quelle jouissance tu viens de te donner !

— Oui, me répondit mon amant, je savais que le commissaire était à la porte ; je déchargeais délicieusement dans le cul de la proie que j’allais lui livrer.

— Ô mon ami, vous êtes bien scélérat ! mais pourquoi faut-il que j’aie aussi goûté le plus grand plaisir à l’infamie que vous avez commise ?

— Précisément parce que c’en est une, me répondit Noirceuil, et qu’il n’en est point qui ne donne du plaisir. Le crime est l’âme de la lubricité ; il n’en est point de réelle sans lui : il y a donc des passions qui étouffent l’humanité.

— Si cela est, elle n’est donc plus l’organe de la nature, cette fastidieuse humanité dont les moralistes nous entretiennent sans cesse ? ou il existe des moments pendant lesquels cette nature inconséquente éteint d’une voix ce qu’elle conseille de l’autre ?

— Eh ! Juliette, connais-la mieux, cette nature complaisante et douce ; elle ne nous conseille jamais de soulager les autres que par intérêt ou par crainte : par crainte, parce que nous redoutons pour nous les maux que notre faiblesse soulage ; par intérêt, dans l’espoir du profit ou de la jouissance qu’en attend notre orgueil.

Mais dès qu’une passion plus impérieuse se fait entendre, tout le reste se tait : l’égoïsme reprend ses droits sacrés ; nous nous moquons du tourment des autres. Et qu’aurait-il donc de commun avec nous, ce tourment ? Nous ne le ressentons jamais que par la frayeur d’un sort égal ; or, si la pitié naît de la frayeur, elle est donc une faiblesse dont nous devons nous garantir, nous purger le plus tôt qu’il est possible.

— Ceci, dis-je à Noirceuil, demande des développements. Vous m’avez démontré le néant de la vertu : je vous prie de m’expliquer ce que c’est que le crime ; car si, d’un côté, vous anéantissez ce qu’il faut que je respecte, et que, de l’autre, vous amoindrissez ce que je dois craindre, vous aurez certainement mis mon âme dans l’état où je la désire pour oser tout dorénavant sans peur.

— Assieds-toi, Juliette, me dit Noirceuil, ceci exige une dissertation sérieuse, et, pour que tu puisses me comprendre, j’ai besoin de toute ton attention.

On appelle crime toute contravention formelle, soit fortuite, soit préméditée, à ce que les hommes appellent les lois ; d’où tu vois que voilà encore un mot arbitraire et insignifiant ; car les lois sont relatives aux mœurs, aux climats ; elles varient de deux cents lieues en deux cents lieues, de manière qu’avec un vaisseau, ou des chevaux de poste, je peux me trouver, pour la même action, coupable de mort le dimanche matin à Paris, et digne de louanges, le samedi de la même semaine, sur les frontières d’Asie ou sur les côtes d’Afrique. Cette complète absurdité a ramené le philosophe aux principes suivants :

1° Que toutes nos actions sont indifférentes en elles-mêmes ; qu’elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, et que si l’homme les qualifie quelquefois ainsi, c’est uniquement en raison des lois qu’il adopte, ou du gouvernement sous lequel il vit, mais qu’à ne considérer que la nature, toutes nos actions sont parfaitement égales entre elles.

2° Que si nous ressentons, au-dedans de nous-mêmes, un murmure involontaire qui lutte contre les mauvaises actions projetées par nous, cette voix n’est absolument l’effet que de nos préjugés ou de notre éducation, et qu’elle se trouverait bien différente si nous étions nés dans un autre climat.

3° Que si, en changeant de pays, nous ne parvenions pas à perdre cette inspiration, cela ne prouverait rien pour sa bonté, mais seulement que les premières impressions reçues ne s’effacent que difficilement.

4° Enfin, que le remords est la même chose, c’est-à-dire le pur et simple effet des premières impressions reçues, que l’habitude seule peut détruire et qu’il faut travailler fortement à vaincre.

Et en effet, pour juger si une chose est véritablement criminelle ou non, il faut examiner de quel dommage elle peut être à la nature ; car on ne peut raisonnablement qualifier de crime que ce qui vraiment outragerait ses lois. Il faut donc que ce crime se trouve uniforme, que ce soit une action quelconque, tellement en horreur à tous les peuples de la terre, que l’exécration qu’elle inspire se trouve aussi généralement empreinte en eux que le désir de satisfaire à leurs besoins ; or il n’en existe pas une seule de cette espèce : celle qui nous paraît la plus atroce et la plus exécrable a trouvé des autels ailleurs.

Le crime n’a donc rien de réel ; il n’y a donc véritablement aucun crime, aucune manière d’outrager une nature toujours agissante… toujours trop au-dessus de nous pour nous redouter en quoi que ce puisse être. Il n’est aucune action, telle épouvantable, telle atroce, telle infâme que vous puissiez la supposer, que nous ne puissions commettre indifféremment, toutes les fois que nous nous y sentons portés ; que dis-je ? que nous n’ayons tort de ne pas commettre, puisque c’est la nature qui nous l’inspire ; car nos usages, nos religions, nos coutumes, peuvent facilement, et doivent même nécessairement nous tromper, et la voix de la nature ne nous trompera certainement jamais. C’est par un mélange absolument égal de ce que nous appelons crime et vertu que ses lois se soutiennent ; c’est par des destructions qu’elle renaît ; c’est par des crimes qu’elle subsiste ; c’est, en un mot, par la mort qu’elle vit. Un univers totalement vertueux ne saurait subsister une minute ; la main savante de la nature fait naître l’ordre du désordre, et, sans désordre, elle ne parviendrait à rien : tel est l’équilibre profond qui maintient le cours des astres, qui les suspend dans les plaines immenses de l’espace, qui les fait périodiquement mouvoir. Ce n’est qu’à force de mal qu’elle réussit à faire le bien ; ce n’est qu’à force de crimes qu’elle existe, et tout serait détruit, si la vertu seule habitait sur la terre. Or, je vous le demande, Juliette, dès que le mal est utile aux grands desseins de la nature, dès qu’elle ne peut parvenir à rien sans lui, comment l’individu qui fait le mal pourrait-il ne pas être utile à la nature ? Et qui peut douter que le scélérat ne soit un être qu’elle ait formé tel pour accomplir ses vues ? Pourquoi ne voulons-nous pas qu’elle ait fait parmi les hommes ce que nous voyons qu’elle a fait parmi les animaux ? Toutes les classes ne se dévorent-elles pas mutuellement, et ne s’affaiblissent-elles pas sur la terre, en raison de l’état où il est nécessaire que les lois de la nature se maintiennent ? Qui doute que l’action de Néron, empoisonnant Agrippine, ne soit un des effets de ces mêmes lois, aussi constant que celui du loup qui dévore l’agneau ? qui doute que les proscriptions de Marius et de Sylla ne soient autre chose que la peste et la famine qu’elle envoie quelquefois sur terre ? Je sais bien qu’elle n’assigne pas aux hommes tel ou tel crime de préférence, mais elle les crée tous, avec une certaine propension à tel genre de crimes ; et, de la réunion de tous ces forfaits, de la masse de toutes ces destructions légales ou illégales, elle en recueille le désordre et l’affaiblissement dont elle a besoin pour retrouver l’ordre et l’accroissement. Pourquoi nous eût-elle donné les poisons, si elle n’eût pas voulu que l’homme s’en servît ? Pourquoi eût-elle fait naître Tibère, Héliogabale, Andronie, Hérode, Venceslas, et tous les autres scélérats ou héros (ce qui est synonyme) qui ravagent la terre, si les destructions de ces hommes de sang ne remplissaient pas ses vues ? Pourquoi enverrait-elle, près de ces coquins-là, des pestes, des guerres, des famines, s’il n’était pas essentiel qu’elle détruisît, et si le crime et la destruction ne tenaient pas essentiellement à ses lois ? Si donc il est essentiel qu’elle détruise, pourquoi celui qui se sent né pour détruire résisterait-il à ses penchants ? Ne pourrait-on pas dire que, s’il faut qu’il y ait un mal sur la terre, ce doit être visiblement celui qu’on fait en résistant aux vues de la nature sur nous ? Pour que le crime, qui n’offense et qui ne peut offenser que notre semblable, pût irriter la nature, il faudrait supposer qu’elle prend plus d’intérêt à certains êtres qu’à d’autres, et que, quoique nous soyons tous également formés de ses mains, nous ne sommes pourtant pas tous également ses enfants. Mais si nous nous ressemblons tous, à la force près, si elle n’a pas pris plus de peine à former un empereur qu’un savetier, toutes ces différentes actions ne sont plus que des accidents nécessaires de la première impulsion, et qui doivent nécessairement s’accomplir, étant formés de la manière dont il lui a plu de nous construire. Quand nous voyons, ensuite, qu’elle a mis des différences physiques dans nos individus, qu’elle a créé les uns faibles, les autres forts, n’est-il pas clair qu’elle a achevé de nous indiquer, par ces procédés, que c’était par la main du plus fort que devaient s’accomplir les crimes dont elle avait besoin, comme il devait être de l’essence du loup de manger l’agneau, et de celle de la souris d’être dévorée par le chat ?

C’était donc avec grande raison que les Celtes, nos premiers aïeux, prétendaient que le meilleur et le plus saint des droits était celui du plus fort… que c’était celui de la nature, et que, quand elle avait voulu nous assigner cette portion de force supérieure à celle de nos semblables, elle ne l’avait fait que pour mieux apprendre le droit qu’elle nous donnait sur eux… Ce n’était donc point à tort que ces mêmes peuples, dont nous descendons, prétendaient que non seulement ce droit était sacré, mais que l’intention même de la nature, en nous le donnant, était que nous en profitassions ; qu’il fallait, pour remplir ses vues, que le plus fort dépouillât le plus faible, et que celui-ci abandonnât de bonne grâce ce qu’il n’était pas en état de défendre. Si les choses ont changé physiquement, elles sont toujours moralement les mêmes. L’homme opulent représente le plus fort dans la société ; il en a acheté tous les droits ; il doit donc en jouir, et assouplir pour cela, tant qu’il le peut, à ses caprices l’autre classe d’hommes qui lui est inférieure, sans offenser en rien la nature, puisqu’il ne fait qu’user du droit qu’il en a reçu, soit matériellement, soit conventionnellement. Eh ! si la nature avait voulu nous empêcher de faire des crimes, s’il était vrai que les crimes l’irritassent, elle aurait bien su nous enlever les moyens de les commettre. Quand elle les laisse à notre disposition, c’est qu’ils ne l’outragent point, c’est qu’ils lui sont indifférents ou nécessaires : indifférents, s’ils sont légers ; toujours utiles, s’ils sont capitaux ; car il est parfaitement égal que je dérobe la fortune de mon voisin, que je viole son fils, sa femme ou sa sœur : tout cela sont des délits d’une trop mince importance pour qu’ils puissent lui devenir d’une utilité bien majeure ; mais il lui est très nécessaire que je tue ce fils, cette femme ou cette sœur, quand elle me l’indique. Et voilà pourquoi les penchants… les désirs que nous éprouvons pour les grands crimes sont toujours plus violents que ceux que nous remontons pour les petits, et que les plaisirs qu’ils nous donnent ont un sel mille fois plus piquant. Aurait-elle ainsi, par gradation, placé du plaisir à tous les crimes, si le crime ne lui était pas nécessaire ? Ne nous indique-t-elle pas, au moyen de ce charme mis avec coquetterie par sa main, que son intention est que nous suivions la pente où elle nous entraîne ? Ces chatouillements indicibles que nous éprouvons au complot d’un crime ; cette ivresse où nous sommes en nous y livrant ; cette joie secrète qui vient nous délecter encore quand il est fini : tout cela ne nous prouve-t-il pas que, puisqu’elle a si bien placé l’attrait auprès du délit, c’est qu’elle veut que nous le commettions ; et que, puisqu’elle a doublé cet attrait en raison de l’énormité, c’est que le forfait de la destruction, regardé conventionnellement comme le plus atroce, est pourtant celui qui lui plaît le mieux[18] ? Car, soit que le crime vienne de la vengeance, soit qu’il vienne de l’ambition ou de la lubricité, examinons-nous bien, nous verrons que cet attrait dont je parle accompagne toujours le forfait en raison de sa violence ou de sa noirceur ; et, quand la destruction de nos semblables devient l’effet de la cause, l’attrait alors n’a plus de bornes, parce que c’est à cette destruction nécessaire que ses lois gagnent le plus.

— Ô Noirceuil ; ! interrompis-je dans un état de délire inexprimable, il est certain que j’ai eu le plus grand plaisir à l’action que nous venons de faire, mais j’en aurais eu dix fois davantage à la voir pendre…

— Dis donc, scélérate, à la pendre de ta main…

— Oh ! oui, oui, Noirceuil ! je l’avoue : je décharge rien qu’en y pensant.

— Et tous ces plaisirs-là doublaient, parce qu’elle était innocente, conviens-en, Juliette ; sans cela, l’action que nous avions commise devenait utile aux lois : tout le délicieux de l’attrait du mal en disparaissait. Ah ! poursuivit Noirceuil, la nature nous aurait-elle donné nos passions, si elle n’avait pas su que le résultat de ces passions accomplirait ses lois ? L’homme l’a si bien senti, qu’il en a voulu faire aussi de son côté pour réprimer cette force invincible qui, le portant au crime, ne le laisserait pas subsister un moment ; mais il a fait une chose injuste, car les lois lui prennent infiniment plus qu’elles ne lui donnent ; et pour un peu qu’elles lui assurent, elles lui enlèvent étonnamment. Mais ces lois, qui ne sont que l’ouvrage des hommes, ne doivent obtenir aucune considération du philosophe ; elles ne doivent jamais arrêter les mouvements où le porte la nature ; elles ne sont faites que pour l’engager au mystère : laissons-les nous servir d’abri, jamais de frein.

— Mais, mon ami, dis-je à Noirceuil, si les autres en disent autant, il n’y aura plus d’abri.

— Soit, répondit mon amant, nous reviendrons, en ce cas, dans l’état d’incivilisation où nous a créés la nature, qui certainement n’est pas très malheureux. Ce sera alors au plus faible à se garantir d’une force et d’une guerre ouvertes ; il verra tout ce qu’il aura à craindre, au moins, et n’en sera que plus heureux, puisqu’à présent il a, de même, cette guerre à soutenir, et qu’il lui est impossible de faire valoir, pour se défendre, le peu qu’il a reçu de la nature. Tous les États gagneraient à ce changement, cela est bien prouvé, et les lois ne seraient plus nécessaires. Mais revenons[19].

Un de nos plus grands préjugés, sur les matières dont il s’agit, naît de l’espèce de lien que nous supposons gratuitement entre un autre homme et nous, lien chimérique… absurde, dont nous avons formé cette espèce de fraternité sanctifiée par la religion. C’est sur cet objet principal que je dois jeter quelques lumières, parce que j’ai toujours vu que l’idée de ce lien fantastique gênait et captivait les passions infiniment plus qu’on ne pense ; et c’est en raison du poids qu’il a sur la raison humaine, que je veux le briser à tes yeux.

Toutes les créatures naissent isolées et sans aucun besoin les unes des autres : laissez les hommes dans l’état naturel, ne les civilisez point, et chacun trouvera sa nourriture, sa subsistance, sans avoir besoin de son semblable. Les forts pourvoiront à leur vie sans nécessité d’assistance ; les faibles seuls en auront peut-être besoin ; mais ces faibles nous sont asservis par la main de la nature ; elle nous les donne, elle nous les sacrifie : leur état nous le prouve ; donc le plus fort pourra, tant qu’il voudra, se servir du faible. Mais il est faux qu’il y ait aucun cas où ils doivent l’aider, car, s’il l’aide, il fait une chose contraire à la nature ; s’il jouit de ce faible, s’il l’assouplit à ses caprices, s’il le tyrannise, le vexe, s’il s’en divertit, s’en amuse ou le détruit, il sert la nature ; mais, je le répète, s’il l’aide, au contraire, s’il l’égalise à lui en lui prêtant une partie de ses forces ou l’étayant d’une portion de son autorité, il détruit nécessairement alors l’ordre de la nature, il pervertit la loi générale : d’où il résulte que la pitié, bien loin d’être une vertu, devient un vice réel, dès qu’elle nous entraîne à troubler une inégalité exigée par les lois de la nature ; et que les philosophes anciens, qui la regardaient comme une faiblesse de l’âme, comme une de ces maladies dont il fallait promptement se guérir, n’avaient pas tort, puisqu’en voilà les effets diamétralement opposés aux lois de la nature, dont les différences et les inégalités sont les premières bases[20]. Le prétendu fil de fraternité ne peut donc avoir été imaginé que par le faible ; car il n’est pas naturel que le plus fort, qui n’avait besoin de rien, ait pu lui donner l’existence : pour assouplir le plus faible, sa force seule lui devenait nécessaire, mais nullement ce fil, qui, dès lors, n’est que l’ouvrage du faible, et n’est plus fondé que sur un raisonnement aussi futile que le serait celui de l’agneau au loup : Vous ne devez pas me manger, car j’ai quatre pieds comme vous.

Le faible, en établissant l’existence du fil de fraternité, avait des raisons d’égoïsme trop reconnues pour que le pacte établi par ce lien pût avoir rien de respectable. D’ailleurs, un pacte quelconque n’acquiert de force qu’autant qu’il a la sanction des deux partis ; or, celui-ci put être proposé par le faible, mais il est bien certain que le fort ne dut jamais y consentir : à quoi lui eût-il servi ? Quand on donne, c’est pour recevoir ; telle est la loi de la nature : or, en donnant de l’assistance au faible, en se dépouillant d’une portion de sa force pour l’en revêtir, qu’y gagnait le fort ! Et comment supposer comme réelle, entre les deux hommes, l’existence d’un pacte que l’un des deux partis avait essentiellement le plus grand intérêt à ne pas consentir ? Car enfin le fort, en l’acceptant, se privait et ne gagnait rien ; il ne l’a donc point sanctionné, ce pacte : de ce moment, il est donc idéal, et ne mérite de nous aucun respect. Nous pouvons rejeter sans crainte un arrangement proposé par nos inférieurs, dans lequel il n’y aurait pour nous que de la perte.

Que la religion de ce polisson de Jésus, faible, languissante, persécutée, singulièrement intéressée à maîtriser les tyrans et à les ramener à des principes de fraternité qui lui assuraient du repos, ait sanctionné ces liens ridicules, rien de plus simple : elle joue ici le rôle du faible ; elle le représente, elle doit parler comme lui ; rien, là, ne doit nous surprendre. Mais que celui qui n’est ni faible ni chrétien s’assujettisse à des chaînes pareilles, à des nœuds qui lui ôtent et ne lui donnent rien : voilà qui est impensable ; et nous devons conclure de ces raisonnements que le fil de fraternité, non seulement n’a jamais eu ni pu avoir d’existence parmi les hommes, mais qu’il est même contre la nature, dont les intentions ne purent jamais être que l’homme égalisât ce qu’elle différenciait avec autant d’énergie. Nous devons être persuadés que ce lien put être, à la vérité, proposé par le faible, put être sanctionné par lui quand l’autorité sacerdotale s’est trouvée par hasard en ses mains, mais que son existence est frivole, et que nous ne devons nullement nous y assujettir.

— Il est donc faux que les hommes soient frères ? interrompis-je avec vivacité. Il n’y a donc aucune espèce de lien réel entre un autre être et moi, et la seule manière dont je doive agir avec cet individu est donc de retirer de lui tout ce que je pourrai, en lui donnant le moins possible ?

— Assurément, me répondit Noirceuil ; car on perd de lui ce qu’on lui donne, et l’on gagne à ce qu’on lui prend. La première loi, d’ailleurs, que je trouve écrite au fond de mon âme, n’est pas d’aimer, encore moins de soulager ces prétendus frères, mais de les faire servir à mes passions. D’après cela, si l’argent, si la jouissance, si la vie de ces prétendus frères est utile à mon bien-être ou à mon existence, je m’emparerai de tout cela à main armée, si je suis le plus fort, par ruse si je suis le plus faible. Si je suis obligé d’acheter une partie de ces choses, je tâcherai de les avoir en donnant de moi le moins possible ; je les arracherai, si je puis, sans rien rendre ; car, encore une fois, ce prochain ne m’est rien, il n’y a pas le plus petit rapport entre lui et moi, et si j’en établis, c’est dans la vue d’avoir de lui, par adresse, ce que je ne puis avoir par la force ; mais si je puis réunir par la violence, je n’userai d’aucun autre artifice, parce que les rapports sont nuls, et que, ne devant plus m’en rien revenir, je n’ai plus besoin de les employer.

Ô Juliette ! sache donc fermer ton cœur aux accents fallacieux de l’infortune. Si le pain que ce malheureux mange est arrosé de ses larmes, si le travail pénible d’une journée suffit à peine pour lui donner le moyen de rapporter le soir à sa triste famille le faible soutien de ses jours, si les droits qu’il est obligé de payer viennent absorber encore la meilleure partie de ses frêles épargnes, si ses enfants, nus et sans éducation, vont disputer au fond des forêts le plus vil aliment à la bête sauvage, si le sein même de sa compagne, desséché par le besoin, ne peut fournir à son nourrisson cette première partie de subsistance capable de lui donner la force d’aller, pour se procurer l’autre, partager celle des loups, si, accablé sous le poids des années, des maux et des chagrins, il voit toujours, courbé par la main du malheur, arriver à pas lents la fin de sa carrière, sans que l’astre des cieux se soit un seul instant levé pur et serein sur sa tête affaissée, il n’y a rien là que de très simple, rien que de très naturel, il n’y a rien qui ne remplisse l’ordre et la loi de cette mère commune qui nous gouverne tous, et tu n’as trouvé cet homme malheureux que par la comparaison que tu en as faite avec toi ; mais foncièrement il ne l’est pas. S’il t’a dit qu’il se croyait tel, c’était, de même, à cause de la comparaison qu’il établissait à l’instant de lui à toi : qu’il se retrouve avec ses égaux, tu ne l’entendras plus se plaindre. Sous le régime féodal, traité comme la bête féroce, assoupli et battu comme elle, vendu comme le sol qu’il foulait aux pieds, n’était-il pas bien autrement à plaindre ! Loin de prendre pitié de ses maux, loin d’adoucir ses malheurs et de t’en composer ridiculement une peine, ne vois dans lui qu’un être que la nature t’offre pour en jouir à ton gré, et, bien loin de sécher ses larmes, redoubles-en la source, si cela t’amuse. Voilà les êtres que la main de la nature offre à la faux de tes passions : moissonne-les donc sans aucune crainte ; imite l’araignée, tends tes filets, et dévore impitoyablement tout ce qu’y jette la main savante de la nature.

— Mon ami, m’écriai-je en pressant Noirceuil dans mes bras, que ne vous dois-je point, pour dissiper ainsi dans moi les affreuses ténèbres de l’enfance et du préjugé ! Vos sublimes leçons deviennent pour mon cœur ce qu’est la rosée bienfaisante aux plantes desséchées par le soleil. Ô lumière de ma vie, je ne vois plus, je n’entends plus que par vous seul. Mais en annulant à mes yeux le danger du crime, vous me donnez l’ardent désir de m’y précipiter : me guiderez-vous dans cette route délicieuse ? tiendrez-vous devant moi le flambeau de la philosophie ? Vous m’abandonnerez, peut-être, après m’avoir égarée, et mettant avec moi-même en action des principes aussi durs que ceux que vous me faites chérir, livrée à tout le péril de ces maximes, je n’aurai plus, au milieu des ronces dont elles sont semées, ni votre crédit pour m’y soutenir, ni vos conseils pour me diriger.

— Juliette, me répondit Noirceuil, ce que tu dis prouve de la faiblesse… exige de la sensibilité, et il faut être forte et dure quand on se décide à être méchante. Tu ne seras jamais la proie de mes passions ; mais je ne te servirai jamais non plus ni d’état, ni de protecteur : il faut apprendre à marcher et à se soutenir isolément dans le chemin que tu choisis ; il faut savoir se garantir seul des écueils dont il est rempli, se familiariser à leur vue, et même à la destruction du navire, s’il vient à se briser contre eux. Le pis aller de tout cela Juliette, c’est l’échafaud et, en vérité, c’est bien peu de chose : dès qu’il est décidé que nous devons mourir un jour, n’est-il donc pas égal que ce soit là, ou dans notre lit ! Faut-il l’avouer, Juliette ! Assurément, le premier, qui n’est l’affaire que d’une minute, m’effraye infiniment moins que l’autre, dont les accessoires peuvent être horribles ; quant à la honte, elle est, en vérité, si nulle à mes regards, que je la mets pour rien dans la balance. Tranquillise-toi donc, ma fille, et vole de tes propres ailes : tu courras toujours moins de dangers.

— Ah ! Noirceuil, vous ne voulez pas quitter vos principes, même pour moi !

— Il n’est aucun être dans la nature en faveur de qui je puisse y renoncer. Poursuivons ; je dois appuyer ma dissertation du néant des crimes par quelques exemples, c’est la meilleure façon de convaincre. Jetons un coup d’œil rapide sur l’univers, et voyons combien tout ce que nous appelons crime s’érige en vertu d’un bout de l’univers à l’autre…

Nous n’osons épouser les deux sœurs : les sauvages de la baie d’Hudson ne connaissent point d’autres liens. Jacob épousa Rachel et Léa.

Nous n’osons foutre nos propres enfants, bien que ce soit la plus délicieuse des jouissances : point d’autres intrigues en Perse et dans les trois quarts de l’Asie. Loth coucha avec ses filles et les engrossa toutes deux.

Nous regardons comme un très grand mal la prostitution de nos propres épouses : en Tartarie, en Laponie, en Amérique c’est une politesse, c’est un honneur que de prostituer sa femme à un étranger ; les Illyriens les mènent dans des assemblées de débauche et les contraignent à se livrer au premier venu devant eux.

Nous croyons outrager la pudeur en nous offrant tout nus aux regards des uns et des autres : presque tous les peuples du Midi vont ainsi, sans y entendre la moindre finesse ; les anciennes fêtes de Priape et de Bacchus se célébraient de cette manière ; Lycurgue obligea, par une loi, les jeunes filles à se présenter nues sur des théâtres publics ; les Toscans, les Romains se faisaient servir à table par des femmes nues. Il est une contrée dans l’Inde où les honnêtes femmes vont de même ; il n’y a que les courtisanes de vêtues, pour mieux exciter la concupiscence : ne voilà-t-il pas absolument le contraire de nos idées sur la pudeur ?

Nos généraux défendent le viol après l’assaut d’une forteresse : les Grecs le donnaient pour récompense. Après la prise de Carbines, les Tarentins rassemblèrent les garçons, les vierges et les jeunes femmes qu’ils trouvèrent dans la ville ; on les exposa nus sur la place publique, et chacun choisit ce qui lui convenait, et pour le foutre et pour le tuer.

Les Indiens du mont Caucase vivent comme des brutes, ils se mêlent indistinctement. Les femmes de l’île de Hornes se prostituent publiquement aux hommes, jusqu’au pied du temple de leur dieu.

Les Scythes et les Tartares révéraient les hommes que la débauche rendait impuissants à la fleur de l’âge.

Horace nous représente les Bretons, aujourd’hui les Anglais, comme très libertins avec les étrangers. Ces peuples, assure-t-il, n’avaient aucune pudeur naturelle ; ils vivaient pêle-mêle et en commun : frères, pères, mères, enfants, satisfaisaient également aux besoins de la nature, et ce qui en résultait appartenait à celui qui avait couché avec la mère, quand elle était encore vierge. Ces peuples se nourrissaient de chair humaine[21].

Les Otaïtiens satisfont publiquement leurs désirs : ils rougiraient de se cacher pour cela. Les Européens leur firent voir leurs cérémonies religieuses consistant dans la célébration de cette ridicule jonglerie qu’ils nomment messe. A leur tour ils demandèrent la permission de faire voir les leurs : c’était le viol d’une petite fille de dix ans par un grand garçon de vingt-cinq. Quelle différence !

La débauche elle-même est encensée : on élève des temples à Priape ; Vénus est adorée d’abord comme la déesse de la propagation, ensuite comme celle des luxures les plus dépravées, son cul seul reçoit de l’encens, et celle qui ne devait être que l’idole de la progéniture devient bientôt la déesse des plus grands outrages que puisse faire l’homme à la génération. Il s’éclairait : il fallait bien qu’il devînt vicieux. Ce culte, oublié avec le paganisme, se revivifie dans les Indes, et le lingam, espèce de membre viril que les filles de l’Asie portent à leur col, n’est autre chose qu’un meuble à l’usage des temples de Priape.

Un étranger qui arrive au Pégu loue une fille pour le temps qu’il doit passer dans le pays ; il en fait tout ce qu’il veut ; elle retourne ensuite dans sa famille, et n’en trouve pas moins à se marier.

L’indécence même devient une mode : on a porté longtemps, en France, les parties naturelles de l’homme relevées en bosse sur la veste ou sur la culotte.

A l’égard de la prostitution de ses sœurs ou de ses filles, en usage chez presque tous les peuples du Nord, elle ne m’étonne pas : celui qui se conduit ainsi espère, ou des faveurs de celui auquel il prostitue, ou au moins de le voir agir, et cette lubricité est assez délicieuse pour être singulièrement recherchée. Il est un autre sentiment fort délicat dans ces sortes de prostitutions et qui engage plusieurs hommes à livrer leurs femmes comme je le fais : ce mouvement consiste à s’embraser de l’infamie dont on se couvre soi-même, et il est excessivement chatouilleux ; plus l’on multiplie en ce cas les effets de sa honte, mieux l’on jouit. On voudrait traîner dans la boue l’objet qu’on s’amuse à livrer ; on voudrait le vautrer dans la crapule, faire, en un mot, ce que j’ai fait : mener sa femme et sa fille au bordel, les faire raccrocher au coin des rues, et les tenir soi-même pendant l’acte de la prostitution.

— Quoi, monsieur, interrompis-je, vous avez une fille ?

— J’en avais une, répondit Noirceuil.

— De l’épouse que je vous connais ?

— Non, de ma première ; celle-ci est ma huitième, Juliette.

— Et comment, avec les goûts que je vous connais, pûtes-vous jamais faire un enfant !

— J’en eus plusieurs, ma chère. Ne t’étonne pas de ce procédé : on surmonte quelquefois des répugnances, lorsqu’il doit en résulter des plaisirs.

— Ah ! monsieur, je crois vous entendre.

— Je t’expliquerai tout cela, mon ange, mais il faudra que tu sois bien estimable à mes yeux, pour que je te prouve combien je le suis peu moi-même.

— Homme charmant ! m’écriai-je, vous ne me serez jamais plus cher que quand vous m’aurez convaincue du point auquel vous méprisez les préjugés vulgaires ; et plus de crimes vous dévoilerez à mes yeux, plus d’encens vous obtiendrez de mon cœur. L’irrégularité de votre tête fait tourner la mienne ; je n’aspire qu’à vous imiter.

— Ah, sacredieu ! s’écria Noirceuil en m’enfonçant sa langue dans la bouche, je ne vis jamais une créature plus analogue à moi : je l’adorerais, je crois, si je pouvais aimer une femme… Tu veux m’imiter, Juliette, je t’en défie ; si l’intérieur de mon âme pouvait s’entr’ouvrir, j’effrayerais tellement les hommes, qu’il n’en serait peut-être pas un seul qui osât m’approcher sur la terre. J’ai porté l’impudence et le crime, le libertinage et l’infamie au dernier période ; et, si j’éprouve quelque remords, je proteste bien sincèrement qu’il n’est dû qu’au désespoir de n’en pas avoir assez fait.

La prodigieuse agitation dans laquelle se trouvait Noirceuil me convainquait que l’aveu de ses erreurs l’échauffait presque autant que leur action même. J’écartai la robe flottante qui l’enveloppait, et, saisissant son membre, plus dur qu’une barre de fer, je le pelotai légèrement dans mes mains : il distillait le foutre en détail.

— Que de crimes me coûte ce vit ! s’écria Noirceuil ; que d’exécrations je me suis permises pour lui faire perdre son sperme avec un peu plus de chaleur ! Il n’est aucun objet sur la terre que je ne sois prêt à lui sacrifier : c’est un dieu pour moi, qu’il soit le tien, Juliette : adore-le, ce vit despote, encense-le, ce dieu superbe. Je voudrais l’exposer aux hommages du monde entier ; je voudrais qu’il y eût un homme, là, qui fit mourir, dans d’affreux supplices, tous ceux qui ne voudraient pas se courber devant lui… Si j’étais souverain, Juliette, je n’aurais pas de plus grand plaisir que celui de me faire suivre par des bourreaux, qui massacreraient, dans l’instant, tout ce qui choquerait mes regards… Je marcherais sur des cadavres, et je serais heureux ; je déchargerais dans le sang dont les flots couleraient à mes pieds.

Ivre moi-même, je me précipite aux genoux de cet étonnant libertin ; j’adore avec enthousiasme le mobile de tant d’actions, dont les simples aveux irritent tellement celui qui les a commises ; je le prends dans ma bouche, je l’y suce pendant un quart d’heure avec délices…

— Nous ne sommes pas assez, dit Noirceuil, qui goûtait peu de plaisirs solitaires. Non, laisse-moi ; il t’en cuirait, peut-être, si tu prétendais à l’honneur de me faire décharger toute seule ; mes passions concentrées sur un point unique ressemblent aux rayons de l’astre réunis par le verre ardent : elles brûlent aussitôt l’objet qui se trouve sous le foyer.

Et Noirceuil, écumant, comprimait fortement mes fesses.

Tel fut l’instant où l’un des conducteurs de Gode vint donner des nouvelles de son entrée à Bicêtre, et de l’enfant mort qu’elle avait pondu dès en y arrivant.

— Voilà qui est bon, dit Noirceuil, en congédiant l’homme avec deux louis pour boire. On ne saurait trop, ce me semble, m’ajouta-t-il tout bas, payer l’annonce d’un tel événement ; voilà du moins l’image d’un petit délit à la plaisanterie que nous nous sommes permise… Tu vois, Juliette !… tu vois comme mon vit en devient plus impérieux !

Et faisant aussitôt venir dans son cabinet sa femme et ce giton, père de l’enfant qu’il venait de détruire, il encule ce dernier en lui apprenant cette nouvelle et en contraignant Mme de Noirceuil de sucer, à genoux, le vit du Ganymède, pendant qu’il livre mon cul aux baisers de ce jeune homme, et que, saisissant en dessous les mamelles de sa femme, il les lui tiraille au point de lui faire pousser des cris, dont l’effet est si puissant sur ses organes, qu’il en perd son foutre à l’instant.

— Tiens, Juliette, poursuivit-il, en ordonnant à ce jeune homme de rendre dans la main le foutre dont il vient de l’arroser, et en barbouillant rudement le visage de sa femme, vois comme il est pur et beau, mon sperme ! Avais-je tort de te faire adorer le dieu dont la substance est aussi belle ! Jamais celui que les sots prêtent pour moteur à l’univers n’en servit d’aussi bouillonnant… d’aussi pur… Poursuivons, Juliette, dit-il en congédiant son monde, je suis fâché d’avoir été contraint de m’interrompre.

Nous punissons le libertinage, reprit mon instituteur : Plutarque nous apprend que les Samniens se rendaient journellement, et sous la surveillance des lois, dans un lieu nommé les Jardins, et qu’ils se livraient là, pêle-mêle, à des voluptés si lascives qu’il était presque impossible de les imaginer ! En cet heureux endroit, continue l’historien, les distinctions du sexe et les liens du sang disparaissaient sous l’attrait du plaisir : l’ami devenait la femme de son ami ; la fille, la tribade de sa mère, et, plus souvent encore, le fils, la catin de son père, à côté du frère enculant sa sœur.

Nous estimons beaucoup les prémices d’une fille. Les habitants des Philippines n’en font aucun cas : il y a, dans ces îles, des officiers publics que l’on paye fort cher pour se charger du soin de dévirginer les filles, la veille de leur mariage.

L’adultère était publiquement autorisé à Sparte.

Nous méprisons les filles qui se sont prostituées : les Lydiennes, au contraire, n’étaient estimées qu’en raison de la multiplicité de leurs amants ; le fruit de leur prostitution était leur unique dot.

Les Chypriennes, pour s’enrichir, allaient se vendre publiquement à tous les étrangers débarqués dans leur île.

La dépravation des mœurs est nécessaire dans un État ; les Romains le sentirent en établissant, dans toute l’étendue de la république, des bordels de filles et de garçons, et des théâtres où les filles dansaient toutes nues.

Les Babyloniennes se prostituaient une fois l’an, au temple de Vénus ; les Arméniennes étaient obligées de consacrer leur virginité aux prêtres du Tanaïs, qui les enculaient primitivement, et ne leur accordaient la faveur de la défloraison qu’autant qu’elles avaient courageusement soutenu les premières attaques : une défense, une larme, un mouvement, un cri venait-il à leur échapper, elles étaient privées de l’honneur des secondes, et ne trouvaient plus à se marier.

Les Canariens de Goa font souffrir à leurs filles un bien autre supplice : ils les prostituent à une idole fournie d’un membre de fer dont la grosseur est démesurée ; ils les plongent de force sur ce terrible godemiché que l’on a soin de chauffer prodigieusement ; tel est l’état d’élargissure où la pauvre enfant va chercher un mari, qui ne la prendrait pas sans cette cérémonie.

Les Caïmites, hérétiques du deuxième siècle, prétendaient que l’on n’arrivait au ciel que par l’incontinence ; ils soutenaient que chaque action infâme avait un ange tutélaire, et ils adoraient cet ange en se livrant à d’incroyables débauches.

Ewen, ancien roi d’Angleterre, avait établi par loi dans ses États qu’aucune fille ne pouvait se marier sans qu’il ne l’eût dévirginée. Dans toute l’Écosse et dans quelques parties de la France, les grands vassaux jouissaient de ce droit.

Les femmes, ainsi que les hommes, arrivent à la cruauté par le libertinage : trois cents femmes de l’Inca Atabaliba, au Pérou, se prostituèrent sur-le-champ, d’elles-mêmes, aux Espagnols, et les aidèrent à massacrer leurs propres époux.

La sodomie est générale par toute la terre ; il n’est pas un seul peuple qui ne s’y livre ; pas un grand homme qui n’y soit adonné. Le saphotisme y règne également ; cette passion est dans la nature comme l’autre ; elle se forme, au cœur de la jeune fille, dans l’âge le plus tendre, dans celui de la candeur et de l’innocence, lorsqu’elle n’a encore reçu aucune impression étrangère : elle est donc l’organe de la nature, elle est donc imprimée par sa main.

La bestialité fut universelle. Xénophon nous apprend que, pendant la retraite des Dix Mille, les Grecs ne se servaient que de chèvres. Cette habitude est encore très répandue dans toute l’Italie : le bouc est meilleur que sa femelle ; son anus, plus étroit, est plus chaud ; et cet animal, naturellement lubrique, s’agite de lui-même, dès qu’il s’aperçoit qu’on décharge : sois bien persuadée, Juliette, que je n’en parle que par expérience.

Le dindon est délicieux, mais il faut lui couper le cou à l’instant de la crise ; le resserrement de son boyau vous comble alors de volupté[22].

Les Sybarites enculaient les chiens ; les Égyptiennes se prostituaient à des crocodiles, les Américaines à des ériges. On en vint enfin aux statues : tout le monde sait qu’un page de Louis XV fut trouvé déchargeant sur le derrière de la Vénus aux belles fesses. Un Grec, arrivant à Delphes pour y consulter l’oracle, trouva dans le temple deux génies de marbre, et rendit, pendant la nuit, son libidineux hommage à celui des deux qu’il avait trouvé le plus beau. Son opération faite, il le couronna de laurier, pour récompense des plaisirs qu’il en avait reçus.

Les Siamois croient non seulement le suicide permis, mais ils pensent même que se tuer soi-même est un sacrifice utile à l’âme, et que ce sacrifice lui vaut son bonheur dans l’autre monde.

Au Pégu, on tourne et retourne cinq jours de suite, sur des charbons ardents, la femme qui vient d’accoucher : c’est ainsi qu’on la purifie.

Les Caraïbes achètent les enfants dans le sein même de la mère ; ils marquent au ventre, avec du rocou, ces enfants, dès qu’ils ont vu le jour, les dépucèlent à sept ou huit ans, et les tuent communément après s’en être servis.

Dans l’île de Nicaragua, il est permis à un père de vendre ses enfants pour être immolés. Quand ces peuples consacrent leur maïs, ils l’arrosent de foutre, et dansent autour de cette double production de la nature.

On donne une femme, au Brésil, à chaque prisonnier qui va être immolé ; il en jouit ; et la femme, souvent grosse de lui, aide à le déchiqueter et participe au repas que l’on fait de sa chair.

Avant que d’être gouvernés par les Incas, les anciens habitants du Pérou, c’est-à-dire les premiers colons venus de la Scythie, qui, les premiers, peuplèrent l’Amérique, avaient l’usage de sacrifier leurs enfants à leurs dieux.

Les peuples des environs de Rio-Real substituent à la circoncision des filles, cérémonie en usage chez plusieurs nations, une coutume assez bizarre : dès qu’elles sont nubiles, ils leur enfoncent dans la matrice des bâtons garnis de grosses fourmis qui les piquent horriblement ; ils changent avec soin ces bâtons pour prolonger le supplice, qui ne dure jamais moins de trois mois et quelquefois bien davantage.

Saint Jérôme rapporte que, dans un voyage qu’il fit chez les Gaulois, il vit les Écossais manger avec délices les fesses des jeunes bergers et les tétons des jeunes filles. J’aurais plus confiance au premier de ces mets qu’au second, et je crois, avec tous les peuples anthropophages, que la chair des femmes, comme celle de toutes les femelles d’animaux, doit être fort inférieure à celle du mâle.

Les Mingréliens et les Géorgiens sont les peuples de la terre les plus beaux, et en même temps les plus adonnés à toutes sortes de luxures et de crimes, comme si la nature eût voulu nous faire connaître par là que ces écarts l’offensent si peu, qu’elle veut décorer de tous ses dons ceux qui y sont le plus adonnés. Chez eux, l’inceste, le viol, l’infanticide, la prostitution, l’adultère, le meurtre, le vol, la sodomie, le saphotisme, la bestialité, l’incendie, l’empoisonnement, le rapt, le parricide, sont des actions vertueuses et dont on se fait gloire. Se rassemblent-ils, ce n’est que pour causer entre eux de l’immensité ou de l’énormité de leurs forfaits : des souvenirs et des projets de semblables actions deviennent la matière de leurs plus délicieuses conversations, et c’est ainsi qu’ils s’excitent à en commettre de nouvelles.

Il y a un peuple, au nord de la Tartarie, qui se fait un nouveau dieu tous les jours : ce dieu doit être le premier objet que l’on rencontre en s’éveillant le matin. Si par hasard c’est un étron, l’étron devient l’idole du jour ; et, dans l’hypothèse, celui-là ne vaut-il donc pas autant que le ridicule Dieu de farine adoré par les catholiques ? L’un est déjà matière excrémentielle, l’autre le devient bientôt : en vérité, la différence est bien légère.

Dans la province de Matomba, on enferme dans une maison très obscure les enfants des deux sexes, lorsqu’ils ont atteint l’âge de douze ans ; et là, ils souffrent, en manière d’initiation, tous les mauvais traitements qu’il plaît aux prêtres de leur imposer, sans que ces enfants puissent, au sortir de ces maisons, ni rien révéler, ni se plaindre.

Quand une fille se marie à Ceylan, ce sont ses frères qui la dépucellent : jamais son mari n’en a le droit.

Nous regardons la pitié comme un sentiment fait pour nous porter à de bonnes œuvres. Elle est, avec bien plus de raison, considérée comme un tort au Kamtchatka : ce serait, chez ces peuples, un vice capital que de retirer quelqu’un du danger où le sort l’a précipité. Ces peuples voient-ils un homme se noyer, ils passent sans s’arrêter ; ils se garderaient bien de lui donner quelque secours.

Pardonner à ses ennemis est une vertu chez les imbéciles chrétiens : c’est une action superbe, au Brésil, que de les tuer et de les manger.

Dans la Guyane, on expose une jeune fille nue à la piqûre des mouches, la première fois qu’elle a ses règles : souvent elle meurt dans l’opération. Le spectateur, enchanté, passe alors toute la journée dans la joie.

La veille des noces d’une jeune femme, au Brésil, on lui fait un grand nombre de blessures aux fesses, pour que son mari, déjà trop porté, par le sang et par le climat, à d’antiphysiques attaques, soit au moins repoussé par les flétrissures qu’on lui oppose[23].

Le peu d’exemples que j’ai rapportés suffit à te faire voir, Juliette, ce que sont les vertus dont nos lois et nos religions européennes paraissent faire tant de cas, ce qu’est cet odieux fil de fraternité si préconisé par l’infâme christianisme. Tu vois s’il est ou non dans le cœur de l’homme : tant d’exécrations seraient-elles générales, si l’existence de la vertu qu’elles contrarient avait quelque chose de réel ?

Je ne cesserai de te le dire : le sentiment de l’humanité est chimérique ; il ne peut jamais tenir aux passions, ni même aux besoins, puisque l’on voit dans les sièges les hommes se dévorer mutuellement. Ce n’est donc plus qu’un sentiment de faiblesse, absolument étranger à la nature, fils de la crainte et du préjugé. Peut-on se dissimuler que ce ne soit pas la nature qui nous donne et nos besoins et nos passions ? Cependant les passions et les besoins méconnaissent la vertu de l’humanité ; donc cette vertu n’est pas dans la nature ; elle n’est plus, dès lors, qu’un pur effet de l’égoïsme, qui nous a portés à désirer la paix avec nos semblables, afin d’en jouir nous-mêmes. Mais celui qui ne craint pas les représailles ne s’enchaîne qu’avec bien de la peine à un devoir uniquement respectable pour ceux qui les redoutent. Eh ! non, non, Juliette, il n’y a point de pitié franche, point de pitié qui ne se rapporte à nous. Examinons-nous bien au moment où nous nous surprenons en commisération, nous verrons qu’une voix secrète crie au fond de nos cœurs : Tu pleures sur ce malheureux, parce que tu es malheureux toi-même, et que tu crains de le devenir davantage. Or, quelle est cette voix, si ce n’est celle de la crainte ? et d’où naît la crainte, si ce n’est de l’égoïsme ?

Détruisons donc radicalement en nous ce sentiment pusillanime : il ne peut être que douloureux, puisqu’on ne peut le concevoir que par une comparaison qui nous ramène au malheur.

Dès que ton esprit, chère fille, aura parfaitement conçu la nullité, je dis plus, l’espèce de crime qu’il y aurait à admettre l’existence de ce prétendu fil de fraternité, écrie-toi avec le philosophe : « Eh ! pourquoi balancerais-je à me satisfaire, lorsque l’action que je conçois, quelque tort qu’elle fasse à mon semblable, peut me procurer à moi le plus sensible plaisir ? Car, enfin, supposons un moment qu’en faisant cette action quelconque, je commette une injustice envers ce prochain : il arrive qu’en ne la faisant pas, j’en commets une envers moi-même. En dépouillant mon voisin de sa femme, de son héritage, de sa fille, je peux, comme je viens de le dire, commettre une injustice envers lui ; mais, en me privant de ces choses qui me font le plus grand plaisir, j’en commets une envers moi : or, entre ces deux injustices nécessaires, serai-je assez ennemi de moi-même pour ne pas donner la préférence à celle dont je peux retirer quelques chatouillements agréables ? Si je n’agis pas ainsi, ce sera par commisération. Mais si l’admission d’un tel sentiment est capable de me faire renoncer à des jouissances qui me flatteraient autant, je dois donc tout mettre en usage pour me guérir de ce sentiment pénible, tout faire pour l’empêcher d’avoir à l’avenir aucune espèce d’accès sur mon âme. Une fois que j’aurai réussi (et cela se peut en s’accoutumant par degrés au spectacle des maux d’autrui), je ne me rendrai plus qu’au charme de me satisfaire ; il ne sera plus balancé par rien, je ne craindrai plus le remords, parce qu’il ne pourrait plus être la suite que de la commisération, et elle est éteinte. Je me livrerai donc à mes penchants, sans frayeur ; je préférerai mon intérêt ou mon plaisir à des maux qui ne me touchent plus, et je sentirai que perdre un bien réel, parce qu’il en coûterait une situation malheureuse à un individu (situation dont le choc ne peut plus arriver jusqu’à moi) serait une véritable ineptie, puisque ce serait aimer cet étranger plus que moi, ce qui heurterait toutes les lois de la nature et tous les principes du bon sens. »

Que les liens de famille ne te paraissent pas plus sacrés, Juliette : ils sont tout aussi chimériques que les autres. Il est faux que tu doives quelque chose à l’être dont tu es sorti ; encore plus faux que tu doives un sentiment quelconque à celui qui est sorti de toi ; absurde d’imaginer que l’on doive à ses frères, à ses sœurs, à ses neveux et à ses nièces. Et par quelle raison le sang peut-il établir des devoirs ? Pourquoi travaillons-nous dans l’acte de la génération ? N’est-ce pas pour nous ? Que pouvons-nous devoir à notre père, pour s’être diverti à nous créer ? que pouvons-nous devoir à notre fils, parce qu’il nous a plu de perdre un peu de foutre au fond d’une matrice ; à notre frère ou à notre sœur, parce qu’ils sont sortis du même sang ? Anéantissons tous ces liens comme les autres, ils sont également méprisables.

— Ô Noirceuil ! m’écriai-je, combien de fois vous l’avez prouvé !… et vous ne voulez pas me le dire ?

— Juliette, me répondit cet aimable ami, de tels aveux ne peuvent être la récompense que de votre conduite ; je vous ouvrirai mon cœur, quand je vous croirai vraiment digne de moi : vous avez quelques épreuves à subir avant.

Et le valet de chambre étant venu l’avertir que le ministre dont il était l’ami intime, l’attendait au salon, nous nous séparâmes.

Je ne tardai pas à placer le plus avantageusement possible les soixante mille francs dérobés chez Mondor. Quelque sûre que je dusse être de l’approbation de Noirceuil, comme le vol ne pouvait se raconter sans l’épisode de l’infidélité, et que d’ailleurs mon amant pourrait craindre de moi les mêmes lésions sur ses propriétés, je jugeai plus prudent de ne rien dire, et ne m’occupai que de nouveaux moyens d’augmenter, par les mêmes voies, la masse de mes revenus. Une autre partie chez la Duvergier m’en fournit bientôt l’occasion.

Il s’agissait d’aller, moi quatrième, chez un homme dont la manie, aussi cruelle que voluptueuse, consistait à fouetter des filles. Trois créatures charmantes s’étaient réunies à moi, au café de la porte Saint-Antoine, pour aller ensemble, dans une voiture que nous devions trouver là, chez le duc Dennemar, à sa délicieuse maison de Saint-Maur. Rien n’était frais, rien n’était joli comme les filles qui me joignirent au rendez-vous : la plus âgée n’avait pas dix-huit ans, on la nommait Minette ; elle me plaisait au point que je ne pus tenir à l’accabler des plus voluptueuses caresses ; il y en avait une de seize, l’autre de quatorze. Très difficile dans le choix de ses victimes, j’appris, de la femme qui nous conduisait, que j’étais la seule courtisane des quatre ; ma jeunesse, ma beauté, avaient engagé le duc à franchir les règles qu’il s’était imposées de ne jamais voir de femmes du monde. Mes compagnes étaient de jeunes ouvrières en mode, entièrement étrangères à ces parties ; filles honnêtes, bien élevées, et seulement séduites par les grosses sommes que donnait le duc et par l’assurance que, se bornant à la fustigation, il n’attenterait pas à leur virginité : nous avions cinquante louis chacune, vous allez voir si nous les gagnâmes.

Introduites toutes quatre dans un appartement magnifique, notre conductrice nous dit d’attendre, tout en nous déshabillant, les ordres qu’il plairait à monseigneur de nous signifier.

Ce fut alors que je pus examiner à loisir les grâces naïves, les charmes délicats et doux de mes trois jeunes camarades. Rien n’était aussi svelte que leur taille, rien de frais comme leur gorge, rien d’appétissant comme leurs cuisses, rien de potelé, rien de mignon comme leurs trois charmants derrières. Je dévorai ces filles des plus tendres baisers, et surtout Minette ; elles me les rendirent avec une naïveté qui me fit décharger dans leurs bras. Il y avait près de trois quarts d’heure qu’en attendant l’époque des désirs de monseigneur le duc, nous nous livrions en folâtrant à toute l’impétuosité des nôtres, lorsqu’un beau et grand laquais, presque nu, vint nous prévenir que nous allions paraître, mais qu’il fallait que la plus âgée commençât. Cet ordre me plaçant au troisième rang, je pénétrai, quand ce fut mon tour, au sanctuaire des plaisirs de ce nouveau Sardanapale ; et ce que je vais vous raconter est absolument semblable à ce qu’avaient éprouvé mes compagnes.

Le cabinet où le duc nous reçut était rond, absolument environné de glaces ; au milieu, était un tronçon de colonne de porphyre d’environ dix pouces de hauteur. On me fit monter sur un piédestal ; le valet de chambre, qui nous avertissait et qui servait les plaisirs de son maître, lia mes deux pieds à des anneaux de bronze, à dessein placés sur ce bloc ; il éleva ensuite mes bras, les attacha à un cordon qui les contint le plus élevés possible. Seulement alors, le duc m’approcha ; il avait été jusqu’à ce moment couché sur un canapé, où il se branlait légèrement le vit. Totalement nu de la ceinture en bas, un simple gilet de satin brun lui couvrait le buste ; ses bras étaient à découvert ; sous le gauche était une poignée de verges, minces et flexibles, renouées d’un ruban noir. Le duc, âgé de quarante ans, avait une physionomie très dure, et il me parut que son moral n’était guère plus tendre que son physique.

— Lubin, dit-il à son valet, celle-ci me paraît mieux que les autres, son cul plus rond, sa peau plus fine, sa figure plus intéressante ; je la plains, elle n’en souffrira que davantage.

Et, en disant cela, le vilain, s’approchant son museau de mon derrière, baisa d’abord et mordit ensuite. Je jette un cri.

— Ah ! ah ! vous êtes sensible, à ce qu’il me paraît ! Tant pis, car vous n’êtes pas au bout.

Et je sentis alors ses ongles crochus s’imprimer vivement dans mes fesses et m’arracher la peau en deux ou trois endroits. De nouveaux cris que je poussai ne firent qu’animer ce scélérat qui, portant alors deux de ses doigts dans l’intérieur du vagin, ne les retire qu’avec la peau qu’il déchire dans ce lieu sensible.

— Lubin, disait-il alors, en montrant ses doigts pleins de sang au valet, cher Lubin, je triomphe ! j’ai de la peau du con.

Et il la mit sur la tête du vit de Lubin, qui bandait assez bien alors. Ce fut en cet instant qu’il ouvrit une petite armoire déguisée par des glaces ; il en sortit une longue guirlande de feuilles vertes ; j’ignorais et l’usage qu’il allait en faire, et de quelle plante elle était formée. Hélas ! à peine l’eut-il approchée de moi, que je ne tardai pas à m’apercevoir qu’elle était d’épines. Aidé du cruel agent de ses plaisirs, il me la passe et repasse trois ou quatre fois autour du corps, et finit par l’y fixer d’une manière très pittoresque, mais en même temps fort douloureuse, puisqu’elle déchirait absolument tout mon corps et principalement mon sein, sur lequel il la pressait avec la plus féroce affectation. Mais mes fesses, destinées à une autre fête, ne participaient nullement à cette maudite parure ; bien dégagées de partout, elles offraient sans obstacle à ce libertin toutes les chairs que devaient parcourir ses verges.

— Nous allons commencer, me dit Dennemar, dès qu’il me vit en l’état qu’il désirait ; je vous exhorte à un peu de patience, car ceci pourra bien être long.

Dix coups de verges assez légers deviennent les avant-coureurs du terrible orage qui va molester mon cul.

— Allons, sacredieu ! plus de ménagements ! s’écria-t-il alors. Et d’un bras vigoureux flagellant mes deux fesses, il m’en applique plus de deux cents coups de suite, et sans arrêter. Pendant l’opération, son valet, à genoux devant lui, tâchait, en le suçant, d’exprimer le venin qui rendait cette bête aussi méchante ; et, tout en flagellant, le duc criait de toutes ses forces :

— Ah ! la bougresse… la garce !… Oh ! combien je déteste les femmes ! que ne puis-je les exterminer toutes à coups de verges ?… Elle saigne… elle saigne enfin… Ah, foutre ! elle saigne… Suce, Lubin, suce ! je suis heureux, je vois le sang.

Et approchant sa bouche de mon derrière, il recueillit précieusement ce qu’il voyait couler avec tant de délices ; puis, continuant :

— Mais tu le vois, Lubin, je ne bande pas, et il faut que je fouette jusqu’à ce que je bande, et, depuis que je bande, jusqu’à ce que je décharge… Allons, allons ! la putain est jeune, elle l’endurera !

La sanglante cérémonie recommence ; mais ici les épisodes changent : Lubin ne suce plus son maître ; armé d’un nerf de bœuf, il lui rend au centuple les coups nerveux que j’en reçois. Je suis en sang, il ruisselle sur mes cuisses, je le vois rougir le piédestal ; pressée par les épines, déchirée par les verges, il me devient impossible de pouvoir dire en quelle partie de mon corps les douleurs se font éprouver avec le plus d’empire, lorsque le bourreau, las de supplices et se rejetant sur le canapé tout en écumant de luxure, ordonne enfin qu’on me détache. J’arrive à lui, chancelante.

— Branlez-moi, me dit-il, en baisant les vestiges de sa cruauté… ou plutôt, non… branlez Lubin ; j’aime mieux le voir décharger que de décharger moi-même, et, d’ailleurs, quelque jolie que vous soyez, je doute que vous en veniez à bout.

Lubin s’empare aussitôt de moi ; j’avais encore la funeste guirlande ; le barbare, à dessein, la presse sur ma peau, pendant que je le pollue ; sa position était telle, que, s’il cédait aux molles agitations de mon poignet, le foutre s’élançerait sur le visage de son maître, qui, tout en continuant de me presser, de me pincer le derrière, se branlait légèrement tout seul : l’effet a lieu, le valet décharge, toute la figure du maître est couverte de sperme. Le sien seul refuse de s’y joindre ; il le réserve pour une scène plus lubrique : vous en allez entendre les détails.

— Sortez, me dit-il dès que Lubin eut fait, il faut que je fasse passer votre quatrième compagne avant que je ne vous rappelle.

On ouvre, et je vois celles qui m’avaient précédée dans une pièce voisine… Mais, juste ciel, dans quel état !… Il était pis que le mien : leurs corps si jolis, si blancs, si délicieux, faisaient maintenant horreur à regarder ; les malheureuses pleuraient, se repentaient d’avoir accepté une telle partie ; et moi, plus fière, plus ferme et plus vindicative, je ne pensais qu’au dédommagement. Une porte entrebâillée me laisse voir la chambre à coucher du duc : j’y pénètre hardiment. Trois objets se présentent aussitôt à ma vue : une très grosse bourse d’or, un superbe diamant et une fort belle montre. J’ouvre précipitamment la fenêtre, je m’aperçois qu’elle donne au-dessus d’un petit cabinet d’aisances formant un angle avec la muraille, et que le tout est situé près de la porte par laquelle nous sommes entrées. J’enlève lestement un de mes bas de dessous, j’entortille ces trois objets dedans, et je laisse tomber le tout sur un arbuste placé dans l’angle dont je viens de parler ; les feuilles cachent le dépôt, et je reviens à mes compagnes. A peine les avais-je rejointes, que Lubin venait nous chercher : c’était avec les quatre victimes réunies que le grand prêtre allait consommer le sacrifice. La plus jeune était déjà fustigée, et il nous sembla que son cul n’avait pas été plus ménagé que les nôtres ; elle était en sang. Le piédestal n’y était plus ; Lubin nous couche à plat ventre, toutes les quatre, au milieu du cabinet ; il nous entrelace avec tant d’art, qu’on ne voyait que nos huit fesses… je vous laisse à penser dans quel état. Le duc s’approche de ce groupe, son valet le branle d’une main, pendant qu’il distille, de l’autre, de l’huile bouillante sur nos culs ; heureusement, la crise n’est pas longue.

— Brûlez donc, brûlez donc ! s’écriait le duc, en mêlant son foutre à la liqueur enflammée qui nous calcinait, brûlez donc ces putains-là… je décharge.

Et nous nous relevâmes dans un état que vous peindrait mieux le chirurgien, qui fut dix jours à faire disparaître les marques de cette abominable scène, et qui y réussit d’autant plus facilement avec moi que, par un hasard très heureux, il ne m’était tombé sur le derrière que deux ou trois gouttes de cette huile brûlante, dont la plus jeune de mes compagnes, par méchanceté sans doute, se trouvait entièrement couverte.

Quelle que fût ma situation, je ne perdis pas la tête en descendant, et, volant au coin où j’avais laissé tomber mon trésor, je m’emparai promptement de ce qui devait me dédommager des maux qu’on m’avait fait souffrir.

Descendue chez la Duvergier, je la grondai vivement de m’avoir exposée à une telle avanie : le devait-elle, sachant que j’étais richement entretenue ? Et lui ayant enfin déclaré qu’il ne me plaisait plus de m’immoler à sa rapacité, je me retirai chez moi, en faisant dire à Noirceuil que j’étais malade et que je le priais de me laisser tranquillement garder ma chambre pendant quelques jours. Noirceuil, nullement amoureux, encore moins sensible, et fort peu inquiet, ne parut point ; sa femme, plus douce et plus politique, vint me voir deux fois, mais sans s’attendrir sur mon compte. Le dixième jour, tout avait si bien disparu, que j’étais plus fraîche qu’avant. Je jetai alors les yeux sur ma prise : il y avait trois cents louis dans la bourse, le diamant valait cinquante mille francs, la montre mille écus. Je plaçai cette nouvelle somme comme l’autre, et me trouvant, par la réunion des deux, près de douze mille livres de rente, je crus qu’il était temps de travailler un peu pour moi-même et que le rôle de jouet de l’avarice des autres ne convenait plus à ma petite fortune.

Un an se passa de la sorte, pendant lequel je fis quelques parties pour mon compte, mais dans lesquelles le hasard n’offrit plus à mon adresse les mêmes moyens de se signaler ; d’ailleurs, toujours écolière de Noirceuil, toujours plastron de ses débauches, toujours détestée de sa femme.

Quoique nous vécussions dans l’indifférence, Noirceuil qui, sans m’aimer, faisait le plus grand cas de ma tête, continuait de me payer fort cher ; j’étais entretenue de tout, et vingt-quatre mille francs par an pour mes plaisirs ; joignez à cela la rente de douze mille que je m’étais faite, et vous jugerez de mon aisance. Me souciant assez peu d’hommes, c’était avec deux femmes charmantes que je satisfaisais mes désirs ; deux de leurs compagnes se mêlaient quelquefois à nous : il n’y avait sortes d’extravagances que nous n’exécutions alors.

Un jour, une des amies de celle de mes femmes que j’aimais le mieux me supplia de m’intéresser pour un de ses parents auquel il était arrivé une aventure assez désagréable. Il ne s’agissait, disait-elle, que de dire un mot à mon amant dont le crédit près du ministre arrangerait tout aussitôt ; le jeune homme, si je le voulais, viendrait lui-même me conter son histoire. Entraînée, ici, comme malgré moi, par le désir de faire un heureux, fatal désir dont la main de la nature, qui ne m’avait pas créée pour la vertu, eut bientôt soin de me punir, j’accepte ; le jeune homme paraît : Dieu ! quelle est ma surprise en reconnaissant Lubin. Je fais ce que je puis pour déguiser mon trouble. Lubin m’assure qu’il n’est plus chez le duc ; il me bâtit un roman qui n’a ni queue ni tête ; je lui promets de le servir ; le traître sort content, dit-il, de m’avoir retrouvée, depuis un an qu’il ne cessait de me chercher. Quelques jours s’écoulèrent sans que j’entendisse parler de rien ; je m’étourdissais sur la malheureuse suite que pouvait avoir cette rencontre, je marquais même mon ressentiment contre l’amie de ma femme de chambre qui m’avait engagée dans ce piège, quoique je ne me doutasse pas si c’était, ou non, par méchanceté, lorsque, sortant un soir de la Comédie-Italienne, six hommes arrêtent ma voiture, contiennent mes gens, me font descendre avec ignominie, et me précipitent dans un fiacre, en criant au cocher : A l’hôpital !

Ô ciel ! me dis-je, je suis perdue ! Mais me remettant aussitôt :

— Messieurs, m’écriai-je, ne vous trompez-vous point ?

— Je vous demande pardon, mademoiselle, nous nous trompons, me répondit un de ces scélérats que je reconnus bientôt pour Lubin lui-même, nous nous trompons, sans doute, car c’est à la potence que nous devrions vous mener ; mais si, jusqu’à de plus amples informations, la police en ne vous envoyant qu’à l’hôpital veut bien, par égard pour M. de Noirceuil, ne pas vous donner tout de suite ce qui vous est dû, nous espérons que ce ne sera qu’un léger retard.

— Eh bien, dis-je avec effronterie, nous le verrons ! Prenez garde, surtout, que je ne fasse bientôt repentir ceux qui, se supposant un instant les plus forts, osent m’attaquer avec tant d’audace.

On me jette dans un cachot obscur, où, pendant trente-six heures, je ne vis absolument que des geôliers.

Peut-être serez-vous bien aises, mes amis, de savoir quel était ici l’état de mon intérieur ; je vais vous l’ouvrir avec franchise. Calme comme dans la fortune, désespérée de me voir dupe pour avoir un instant écouté la vertu, résolue… profondément déterminée à ne plus lui laisser nul accès dans mon cœur ; quelque chagrin, peut-être, de voir en un instant échouer ma fortune ; mais pas un remords… pas une seule résolution d’être plus sage, si j’étais rendue à la société ; pas le plus petit projet de me rapprocher de la religion, si je devais mourir. Voilà mon âme toute nue. Je ressentais pourtant quelques petites inquiétudes… N’en avais-je donc point, quand j’étais sage ! Ah ! que m’importe ? J’aime mieux ne pas être pure et sentir ces légères atteintes ; j’aime mieux m’être livrée au vice, que de me trouver stupidement tranquille au sein d’une innocence que je déteste… Ô crime ! oui, tes serpents mêmes sont des jouissances : c’est par leurs aiguillons qu’ils préparent l’embrasement divin dont tu consumes tes sectateurs ; tous ces tressaillements sont des plaisirs ; il faut que des âmes comme les nôtres soient agitées ; il leur est impossible de l’être par la vertu, elles l’ont trop en horreur : que ce soit donc par tes délicieux égarements… Ô divins écarts de la vie ! Oui, oui, que l’on m’y rende ; que de nouveaux délits s’offrent à moi, et l’on verra comment j’y volerai ! Telles étaient mes réflexions ; vous voulez les savoir, je vous les trace : en quels seins seraient-elles mieux confiées que dans ceux de mes meilleurs amis ?

J’étais au milieu du second jour de cette terrible détention, lorsque j’entendis ouvrir ma porte avec grand tapage.

— Ô Noirceuil ! m’écriai-je en reconnaissant mon amant, quel dieu vous amène à moi ! Et comment, après tous mes torts, pourrais-je encore vous intéresser ?

— Juliette, me dit Noirceuil dès qu’on nous eut laissés tête à tête, la manière dont nous vivons ensemble ne me met nullement dans le cas d’avoir aucun reproche à vous faire ; vous étiez libre : l’amour n’entrait pour rien dans nos arrangements ; il n’était question que de confiance. Quelque analogie qu’il y eût entre ma façon de penser et la vôtre, vous avez cru devoir me refuser cette confiance, rien n’est encore plus simple ; mais, ce qui ne l’est point, c’est que vous soyez punie pour une bagatelle comme celle qui vous a fait arrêter. Mon enfant, j’aime votre tête, vous le savez, il y a longtemps que je vous l’ai dit, et je servirai toujours ses écarts, tant qu’ils seront analogues aux miens. Ne croyez pas que ce soit ni par sentiment, ni par commisération que je vienne briser vos fers ; vous me connaissez assez pour être bien persuadée que je ne puis être mû ni par l’une, ni par l’autre de ces deux faiblesses. Je n’ai agi ici que par égoïsme, et je vous jure que si je bandais mieux à vous voir pendre qu’à vous retirer, je ne balancerais pas une minute. Mais votre société me plaît, j’en serais privé si vous étiez pendue ; d’ailleurs, vous aviez mérité de l’être, vous alliez l’être, et voilà des droits bien puissants sur mon âme ; je vous aimerais mieux, si vous eussiez mérité la roue… Suivez-moi, vous êtes libre… Point de reconnaissance surtout, je l’abhorre.

Et voyant que j’allais m’y livrer malgré moi :

— Puisqu’il en est ainsi, Juliette, reprit vivement Noirceuil, vous ne sortirez pas d’ici que je ne vous aie prouvé l’absurdité du sentiment auquel la faiblesse de votre cœur paraît vous emporter en dépit de vous.

Puis, me forçant à m’asseoir et se plaçant près de moi :

— Chère fille, me dit-il, tu sais que je ne veux perdre aucune occasion de former ton cœur et d’éclairer ton esprit ; laisse-moi donc t’apprendre ce que c’est que la reconnaissance.

On appelle reconnaissance, Juliette, le sentiment du retour accordé à un bienfait. Or, je demande quel est le motif de celui qui accorde un bienfait ? Agit-il pour lui, ou pour nous ? S’il agit pour lui, tu m’avoueras que nous ne lui devons rien, et si c’est pour nous, l’empire qu’il prend dès lors, loin d’exciter en nous de la reconnaissance, ne pourra plus y faire naître que de la jalousie : il a blessé notre orgueil. Mais quel est son but en nous obligeant ? Comment ne le pas voir tout de suite ? celui qui oblige, celui qui sort de sa poche cent louis pour les donner à un homme qui souffre, n’a nullement agi pour le bonheur de cet infortuné. Qu’il descende au fond de son cœur : il verra qu’il n’a fait que flatter son orgueil, qu’il n’a travaillé que pour lui, soit en trouvant un plaisir intellectuel plus flatteur à donner ces cent louis à un pauvre qu’à les garder lui-même, soit en imaginant que la publicité de cet acte lui établirait une réputation : mais dans tous les cas, je ne vois que de l’égoïsme. Dites-moi donc maintenant ce que je dois à un homme qui n’a travaillé que pour lui. Parvinssiez-vous à me prouver qu’il n’a eu en vue que l’homme qu’il oblige, en agissant comme il l’a fait, que son action est secrète, qu’elle n’éclatera jamais, qu’il ne peut avoir eu aucun plaisir à donner ces cent louis, puisqu’il est, au contraire, dérangé par ce don, et qu’en un mot, son action est tellement désintéressée qu’on n’y peut démêler l’égoïsme : à cela je vous répondrai d’abord que c’est impossible, et qu’en analysant bien l’action de ce bienfaiteur, nous y démêlerons toujours, pour son compte, quelque jouissance secrète qui en diminuera le prix ; mais qu’à supposer même que le désintéressement que vous admettez soit complet, vous ne seriez jamais dans le cas de la reconnaissance, puisque cet homme, par son action, en s’élevant au-dessus de vous, afflige votre orgueil et fait, par ce procédé, ressentir des mortifications à un sentiment dont les offenses ne se pardonnent jamais. De ce moment, cet homme, quelque chose qu’il ait faite pour vous, n’acquiert de droit, si vous êtes juste, qu’à votre perpétuelle antipathie ; vous profiterez de son service, mais vous détesterez celui qui vous le rend ; son existence vous pèsera, vous ne le verrez jamais sans rougir. Si on vous apprend sa mort, vous vous en réjouirez intérieurement, il vous semblera être dégagé d’un poids… d’une servitude ; et l’assurance d’être délivré d’un être aux yeux duquel vous ne pouviez plus paraître sans une espèce de honte deviendra nécessairement une jouissance : que dis-je ? si votre âme est vraiment indépendante et fière, peut-être irez-vous bien plus loin, peut-être le devrez-vous, même… Oui, vous irez jusqu’à détruire cette existence qui vous gêne ; vous vous débarrasserez de la vie de cet homme comme d’un fardeau qui vous fatigue ; et loin que le service rendu ait fait naître dans vous de l’amitié, pour ce bienfaiteur, il n’aura, comme on voit, produit que la haine la plus implacable. Oh ! combien cette réflexion doit prouver, Juliette, le ridicule et le danger de rendre des services aux hommes ! Après ma manière d’analyser la reconnaissance, vois, ma chère, si je veux de la tienne, et si je ne dois pas me garder, au contraire, de me mettre, vis-à-vis de toi, dans le cas du service rendu. Je te répète donc qu’en brisant tes liens, je ne fais rien pour toi : c’est pour moi seul que j’agis, absolument. Partons.

Dès que nous fûmes au greffe, Noirceuil prit la parole.

— Monsieur, dit-il à l’un des juges, cette demoiselle, en recouvrant sa liberté, n’a pas dessein de vous dissimuler le nom de celle qui a commis le vol dont on accusait injustement mon amie : c’est, vient-elle de m’assurer, une des trois filles qui l’avaient accompagnée chez M. Dennemar. Parlez, Juliette, vous souvient-il du nom de cette fille !

— Oui, vraiment, monsieur, répondis-je en saisissant au mieux le perfide Noirceuil, c’était la plus jolie des trois, elle a dix-huit à dix-neuf ans, on la nomme Minette.

— C’est tout ce que nous demandions, mademoiselle, dit l’homme de loi ; revêtirez-vous votre déposition des formes du serment ?

— Sans doute, monsieur, répondis-je.

Et levant la main vers le crucifix :

— Je jure et proteste, dis-je à haute et intelligible voix, et fais devant Dieu le serment sacré que la nommée Minette est seule coupable du vol fait chez M. Dennemar.

Nous sortîmes et montâmes promptement en voiture.

— Eh bien, Juliette, me dit mon amant, sans moi tu ne commettais pas cette petite méchanceté ! Je te connaissais assez pour être bien sûr qu’il était inutile de te mettre dans la confidence, et que tu m’entendrais au premier mot. Baise-moi, mon ange… J’aime à sucer cette bouche faussaire. Ah ! tu t’es conduite comme un dieu. Minette sera pendue, et il est délicieux, quand on est coupable, non seulement de se tirer d’affaire, mais de faire même périr l’innocent à sa place.

— Ô Noirceuil, m’écriais-je, que je t’aime ! Tu étais le seul être qui me convînt au monde ; tu vas me donner des regrets de t’avoir manqué.

— Va, Juliette, tranquillise-toi, me répondit Noirceuil ; je te fais grâce des remords du crime : je n’exige de toi que ceux de la vertu. Il ne fallait rien me cacher, poursuivit mon amant pendant qu’on nous ramenait à l’hôtel ; je ne t’empêche point de faire des parties, si l’avarice ou le libertinage t’y porte : tout ce qui prend sa source dans de tels vices est étonnamment respectable pour moi ; mais tu devrais prendre garde aux connaissances de la Duvergier : elle ne voit, elle ne fournit que des libertins dont les passions cruelles pouvaient t’entraîner à ta perte. Si tu m’avais confié tes goûte, je t’aurais fait faire moi-même des parties très chères où les dangers eussent été minces et où tu aurais pu voler tout à ton aise ! Car il n’y a rien de si simple que de voler, c’est une des fantaisies les plus naturelles à l’homme ; moi qui te parle, je l’ai eue très longtemps ; je ne m’en suis corrigé qu’en faisant pis. Rien ne guérit des petits vices comme les grands crimes ; plus on ballotte la vertu, plus on s’accoutume à l’outrager ; et ce n’est plus alors qu’aux plus grandes offenses que la volupté nous chatouille. Vois combien tu as perdu, Juliette : ignorant tes caprices, je t’ai refusée à cinq ou six de mes amis qui brûlaient de t’avoir et chez lesquels tu en aurais été quitte en présentant le cul. Au reste, poursuivit Noirceuil, rien de tout cela ne se serait su sans ce maudit Lubin qui, soupçonné par son maître, avait juré de faire sur ce vol les plus exactes perquisitions. Mais tu es vengée, mon ange, nous l’avons fait mettre hier à Bicêtre pour le reste de ses jours. Il est essentiel que tu saches que c’est au ministre Saint-Fond, mon ami, que tu dois ta délivrance et l’anéantissement de cette affaire. Tout était dit : demain l’on t’accrochait. Vingt-deux témoins déposaient : y en eût-il eu cinq cents, notre crédit ne les eût pas craints ; ce crédit est immense, Juliette, et nous sommes sûrs, Saint-Fond et moi, ou d’arracher à l’instant de l’échafaud le plus grand scélérat de la terre, ou d’y faire monter le plus vertueux des hommes. Voilà ce qu’on gagne sous le règne des princes imbéciles. Tout ce qui les entoure les mène, et les plats automates, en croyant gouverner par eux-mêmes, ne régissent que par nos passions. Nous pouvions nous venger de Dennemar, je suis muni de tout ce qu’il faut pour cela ; mais il est aussi libertin que nous, ses caprices te l’ont prouvé ; n’attaquons jamais ceux qui nous ressemblent. Le duc sait qu’il a eu tort de se conduire comme il l’a fait ; il en est tout honteux aujourd’hui, il t’abandonne le vol, et te reverra même avec plaisir ; il a demandé seulement qu’on en pendît une : le voilà content, et nous aussi. Je ne te conseille pas de revoir ce vieil avare ; nous savons qu’il ne te désire que pour obtenir de toi la grâce de Lubin ; mais ne te mêle pas de cela. J’ai eu ce Lubin à mon service, il me foutait très mal, me coûtait fort cher ; je m’en dégoûtai au point que j’ai déjà voulu le faire enfermer plusieurs fois ; nous le tenons, qu’il y reste. Quant au ministre, il veut te voir ; je te donne ce soir à souper avec lui ; c’est un homme excessivement libertin… Des goûts, des fantaisies… des passions, infiniment de vices. Je n’ai pas besoin de te recommander la plus extrême soumission : c’est la seule manière de lui prouver cette reconnaissance dont tu voulais à tort répandre les effets sur moi…

— Mon âme se moule sur la tienne, Noirceuil, dis-je avec sang-froid ; je ne te remercie point, dès que tu me prouves que tu n’as agi que pour toi, et il me semble que je t’aimerai beaucoup plus, n’étant obligée de te rien devoir. Quant à la soumission que tu me demandes, elle sera entière, dispose de moi, je t’appartiens ; comme femme je me mets à ma place, je sais que la dépendance est mon lot.

— Non, pas absolument, me dit Noirceuil ; l’aisance dont tu jouis, ton esprit et ton caractère te sortent absolument de cet esclavage. Je n’y soumets que les femmes-épouses ou les putains, et, en cela, je suis les lois de la nature, qui, comme tu le vois, ne permet à ces êtres-là que de ramper. L’esprit, les talents, la richesse et le crédit sortent de la classe des faibles ceux que la nature y fit naître ; et du moment qu’ils entrent dans celle des forts, tous les droits de ceux-ci, la tyrannie, l’oppression, l’impunité, et l’entier exercice de tous les crimes, leur deviennent entièrement permis. Je veux que tu sois femme et esclave avec mes amis et moi, despote avec tous les autres… et de ce moment-ci, je te jure de t’en fournir les moyens. Juliette, il faut un petit dédommagement à tes trente-six heures de prison… Friponne, je te connais déjà douze mille livres de rente, tu m’avais caché tout cela : n’importe, je l’ai su ; je t’en fais dix demain, et le ministre m’a chargé de te remettre ce brevet-ci : c’est une pension de mille écus sur les hôpitaux ; les malades auront quelques bouillons de moins, et toi quelques pompons de plus, tout cela revient au même. Te voilà donc à la tête de vingt-cinq mille livres de rente, sans compter tes appointements qui te seront toujours exactement payés. Eh bien ! mon cœur, tu vois que les suites du crime ne sont pas toujours malheureuses, le projet d’une vertu, celui d’obliger Lubin, t’a plongée dans le fond des cachots ; le vol de chez Dennemar décide et motive ta fortune : ose balancer maintenant ! Ah ! commets des crimes tant que tu voudras ! nous connaissons à présent ta tête, nous nous amuserons de ses écarts, et nous t’en promettons l’impunité.

— Oh ! Noirceuil, quelle injustice dans les lois humaines ! Gode innocente gémit dans un cachot ; Juliette coupable en sort, couverte des dons de la fortune.

— Tout cela est dans l’ordre, ma fille, me répondit Noirceuil ; l’infortune est le jouet de la prospérité ; elle lui est asservie par les lois de la nature ; il faut que le faible soit la pâture du fort. Jette les yeux sur l’univers ; dans toutes les lois qui le régissent, tu trouveras de pareils exemples : la tyrannie et l’injustice, comme seuls principes de tous les désordres, doivent être les premières lois d’une cause qui n’agit que par des désordres.

— Oh ! mon ami, dis-je dans l’enthousiasme, en légitimant à mes yeux tous ces crimes, en me donnant, comme tu le fais, les moyens de m’y plonger, tu places mon âme dans un état de délices, dans un trouble, dans un délire qu’aucune expression ne rendrait. Et tu ne veux pas que je te remercie ?

— Tu ne me dois rien, encore une fois ; j’aime le mal, je lui soudoie des agents : tu vois bien que je ne suis qu’égoïste ici, comme dans toutes les autres occasions de ma vie.

— Mais il faudra que je reconnaisse tout ce que tu fais pour moi.

— En commettant beaucoup de forfaits, et en ne m’en cachant aucun.

— T’en cacher, jamais ! ma confiance sera toute entière ; tu seras maître de mes pensées comme de ma vie ; il ne naîtra dans mon cœur aucun désir qui ne te soit communiqué, aucune jouissance que tu ne partages… Mais, Noirceuil, j’ai encore une grâce à te demander : l’amie de celle de mes femmes qui m’a trahie en me présentant ce Lubin excite puissamment ma vengeance ; je veux qu’en arrivant tu la fasses punir.

— Donne-moi son nom et son adresse, dit Noirceuil, je te la garantis demain à l’hôpital pour le reste de ses jours.

Nous descendîmes à l’hôtel.

— Voilà Juliette, dit Noirceuil en me présentant à sa femme, dont l’air fut froid et composé. Cette charmante créature, poursuivit mon amant, avait été victime de la calomnie ; c’est la plus honnête fille du monde, et je vous prie, madame, de lui continuer les égards que vous lui devez à plus d’un titre.

Ô ciel ! me dis-je, dès que, rétablie dans mon voluptueux appartement, je jetai les yeux sur l’heureuse situation dont j’allais jouir… sur l’immense revenu dont je devenais maîtresse, ô ciel ! quelle vie je vais mener ! Fortune, sort, Dieu, agent universel, qui que tu sois enfin, si c’est ainsi que tu traites ceux qui se livrent aux délits, comment ne suivrait-on pas cette carrière ? Ah ! c’en est fait, je n’en parcourrai jamais d’autres. Égarements divins qu’on ose appeler crimes, vous serez désormais mes seuls dieux, mes uniques principes et mes lois ; je ne chérirai plus que vous dans le monde !

Mes femmes m’attendaient pour me mettre au bain. J’y passai deux heures, autant à ma toilette, et fraîche comme la rose, je parus au souper du ministre, plus belle, à ce qu’on m’assura, que l’astre même dont d’infâmes coquins m’avaient privée deux jours.

1.      Le vampire suçait le sang des cadavres, Dieu fait couler celui des hommes, tous deux à l’examen se trouvent chimériques : est-ce se tromper que de prêter à l’un le nom de l’autre ?

2.    Vivraient-ils sans ces grands moyens ? Deux seules classes d’individus doivent adopter les systèmes religieux : d’abord celle qu’engraissent ces absurdités, et celle des imbéciles qui croient éternellement tout ce qu’on leur dit sans jamais rien approfondir. Mais je défie qu’aucun être raisonnable et spirituel puisse affirmer qu’il croit de bonne foi aux atrocités religieuses.

3.     On n’a point oublié que Volmar est une charmante religieuse de vingt et un ans ; on se ressouvient de même que Flavie est une pensionnaire de seize ans, de la plus délicieuse figure.

4.    Douces et voluptueuses créatures que le libertinage, la paresse ou l’adversité réduit à la lucrative et délicieuse position de putains, pénétrez-vous de ces conseils ; vous voyez bien qu’ils ne sont ici les fruits que de la sagesse et de l’expérience ; foutez en cul, mes amies, c’est le seul moyen de vous enrichir et de vous amuser ; souvenez-vous que celles qui vous en empêchent ne le font jamais que par une imbécile pruderie, ou par la plus méchante jalousie. Épouses délicates et sensibles, recevez le même conseil ; devenez des Protées avec vos maris, si vous voulez parvenir à les fixer ; convainquez-vous bien que, de toutes les ressources que la coquetterie vous offre, celle-là devient à la fois la plus sûre et la plus sensuelle. Et vous, jeunes filles séduites au soin de l’innocence, retenez bien qu’en n’offrant que le cul, vous courez infiniment moins de risques, et pour votre bonheur et pour votre santé : point d’enfants, presque jamais de maladies, et des plaisirs mille fois plus doux.

5.     L’homme ne rougit de rien quand il est seul ; la pudeur ne commence en lui que quand on le surprend, ce qui prouve que la pudeur est un préjugé ridicule, absolument démenti par la nature. L’homme est né impudique, l’impudicité tient à la nature ; la civilisation put changer ces lois, mais elle ne les étouffa jamais dans l’âme du philosophe. Hominem planto, disait Diogène en foutant au coin d’une borne, et pourquoi donc se cacher davantage en plantant un homme, qu’un chou ?

6.    Il faut observer que les mémoires de Justine et ceux de sa sœur étaient écrits avant la Révolution.

7.     Ô homme ! tu crois faire un crime contre la nature quand tu t’opposes à la propagation ou quand tu la détruis, et tu ne songes pas que la destruction de mille fois, de dix millions de fois autant d’hommes qu’il y en a sur la surface de la terre, ne coûterait pas une larme à cette nature, et n’apporterait pas la plus petite altération à la régularité de sa marche. Ce n’est donc pas pour nous que tout a été fait, puisque, n’existassions-nous même pas, tout existerait également. Que sommes-nous donc aux yeux de la nature ? et comment pouvons-nous nous estimer autant ?

8.    Elle a lieu en Perse. Les Brahmes se réunissent également entre eux, et se livrent réciproquement leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs.

9.    Voyez le sixième volume des Cérémonies religieuses, page 300.

10.                       Telle est la meilleure et la plus sage de toutes les lois, sans doute ; un délit sourd doit être puni sourdement, et la vengeance n’en doit jamais appartenir qu’à celui qu’il outrage.

11.  Toutes ces lois ne sont le fruit que de l’orgueil et de la luxure.

12. Il est évident que Juliette ne fait parler ici son orateur que des paysans de l’ancien régime : la misère pressait quelquefois ceux-là, mais ceux d’aujourd’hui, gonflée de luxe et d’insolence, ne peuvent plus servir pour l’exemple. (Note de l’éditeur.) [En réalité, note de l’auteur.]

13. L’égalité prescrite par la Révolution n’est que la vengeance du faible sur le fort : c’est ce qui se faisait autrefois en sens inverse ; mais cette réaction est juste, il faut que chacun ait son tour. Tout variera encore, parce que rien n’est stable dans la nature, et que les gouvernements dirigée par des hommes doivent être mobiles comme eux. (Note ajoutée.)

14. La paresse et l’imbécillité des législateurs leur firent imaginer la loi du talion. Il était bien plus simple de dire : Faisons-lui ce qu’il a fait, que de proportionner spirituellement et équitablement la peine à l’offense. Il faut infiniment d’esprit pour ce dernier procédé, et au-delà du nombre de trois ou quatre, qu’on me cite en France, depuis dix-huit cents ans, un seul faiseur de lois qui seulement ait eu le sens commun.

15. Le père d’Henri IV avait le même goût.

16. Sic

17. Femmes prudes, dévotes ou timides, profitez journellement et sans crainte de ces conseils : c’est à vous que l’auteur les adresse.

18. Aimable La Mettrie, profond Helvétius, sage et savant Montesquieu, pourquoi donc, si pénétrés de cette vérité, n’avez-vous fait que l’indiquer dans vos livres divins ? Ô siècle de l’ignorance et de la tyrannie, quel tort vous avez fait aux connaissances humaines, et dans quel esclavage vous reteniez les plus grands génies de l’univers ! Osons donc parler aujourd’hui, puisque nous le pouvons ; et, puisque nous devons la vérité aux hommes, osons la leur dévoiler tout entière.

19. Il n’y a rien de plaisant comme la multiplicité des lois que l’homme fait tous les jours pour se rendre heureux, tandis qu’il n’est pas une de ces lois qui ne lui enlève, au contraire, une partie de son bonheur. Et pourquoi toutes ces lois ? Eh ! vraiment, il faut bien que des fripons s’engraissent, et que des sots soient subjugués ! Voilà, d’un mot, tout le secret de la civilisation des hommes.

20.                     Aristote, dans son Art poétique, veut que le but et le travail du poète soient de nous guérir de la crainte et de la pitié, qu’il regarde comme la source de tous les maux de l’homme ; on pourrait même ajouter de tous ses vices.

21. La meilleure de toutes les nourritures, sans doute, pour obtenir de l’abondance et de l’épaisseur dans la matière séminale. Rien n’est absurde comme notre répugnance sur cet article ; un peu d’expérience l’aurait bientôt vaincue - une fois qu’on a tâté de cette chair, il devient impossible d’on aimer d’autres. (Voyez Paw sur cette matière, Recherches sur les Indiens, Égyptiens, Américains, etc., etc.).

22.                      On en trouve dans plusieurs bordels de Paris ; la fille, alors, lui passe la tête entre les cuisses, vous avez son cul pour perspective, et elle coupe le cou de l’animal au moment de votre décharge : nous verrons peut-être bientôt cette fantaisie en action.

23.                      Il y a tout plein de gens mal organisés que ce spectacle ferait encore mieux bander, et qui n’auraient, en le voyant, d’autres regrets que de n’y avoir point participé eux-mêmes.

Deuxième Partie

M. de Saint-Fond était un homme d’environ cinquante ans : de l’esprit, un caractère bien faux, bien traître, bien libertin, bien féroce, infiniment d’orgueil, possédant l’art de voler la France au suprême degré, et celui de distribuer des lettres de cachet au seul désir de ses plus légères passions. Plus de vingt mille individus de tout sexe et de tout âge gémissaient, par ses ordres, dans les différentes forteresses royales dont la France est hérissée ; et parmi ces vingt mille êtres, me disait-il un jour plaisamment, je te jure qu’il n’en est pas un seul de coupable. D’Albert, premier président du parlement de Paris, était également du souper ; ce ne fut qu’en entrant que Noirceuil m’en prévint.

— Tu dois, me dit-il, les mêmes égards à ce personnage-ci qu’à l’autre ; il n’y a pas douze heures qu’il était maître de ta vie, tu sers de dédommagement aux égards qu’il a eus pour toi ; pouvais-je le mieux acquitter ?

Quatre filles charmantes composaient, avec Mme de Noirceuil et moi, le sérail offert à ces messieurs. Ces créatures, pucelles encore, étaient du choix de la Duvergier. On nommait Églée la plus jeune, blonde, âgée de treize ans et d’une figure enchanteresse. Lolotte suivait, c’était la physionomie de Flore même ; on ne vit jamais tant de fraîcheur ; à peine avait-elle quinze ans. Henriette en avait seize, et réunissait à elle seule plus d’attraits que les poètes n’en prêtèrent jamais aux trois Grâces. Lindane avait dix-sept ans ; elle était faite à peindre, des yeux d’une singulière expression, et le plus beau corps qu’il fût possible de voir.

Six jeunes garçons, de quinze ans, nous servaient nus et coiffés en femmes : chacun des libertins qui composaient le souper avait, ainsi que vous le voyez par cet arrangement, quatre objets de luxure à ses ordres : deux femmes et deux garçons. Comme aucun de ces individus n’était encore dans le salon lorsque j’y parus, d’Albert et Saint-Fond, après m’avoir embrassée, cajolée, louée pendant un quart d’heure, me plaisantèrent sur mon aventure.

— C’est une charmante petite scélérate, dit Noirceuil, et qui, par la soumission la plus aveugle aux passions de ses juges, vient les remercier de la vie qu’elle leur doit.

— J’aurais été bien fâché de la lui ôter, dit d’Albert : ce n’est pas pour rien que Thémis porte un bandeau ; et vous m’avouerez que, quand il s’agit de juger de jolis petits êtres comme ceux-là, nous devons toujours l’avoir sur les yeux.

— Je lui promets pour sa vie l’impunité la plus entière, dit Saint-Fond ; elle peut faire absolument tout ce qu’elle voudra, je lui proteste de la protéger dans tous ses écarts et de la venger, comme elle l’exigera, de tous ceux qui voudraient troubler ses plaisirs, quelque criminels qu’ils puissent être.

— Je lui en jure autant, dit d’Albert ; je lui promets, de plus, de lui faire avoir demain une lettre du chancelier qui la mettra à l’abri de toutes les poursuites qui, par tel tribunal que ce soit, pourraient être intentées contre elle dans toute l’étendue de la France. Mais, Saint-Fond, j’exige quelque chose de plus ; tout ce que nous faisons ici n’est qu’absoudre le crime, il faut l’encourager : je te demande donc des brevets de pensions pour elle, depuis deux mille francs jusqu’à vingt-cinq, en raison du crime qu’elle commettra.

— Juliette, dit Noirceuil, voilà je crois de puissants motifs, et pour donner à tes passions toute l’extension qu’elles peuvent avoir, et pour ne nous cacher aucun de tes écarts. Mais il en faut convenir, messieurs, poursuivit aussitôt mon amant sans me donner le temps de répondre, vous faites là un merveilleux usage de l’autorité qui vous est confiée par les lois et par le monarque.

— Le meilleur possible, répondit Saint-Fond ; on n’agit jamais mieux que lorsqu’on travaille pour soi ; cette autorité nous est confiée pour faire le bonheur des hommes : n’y travaillons-nous pas en faisant le nôtre et celui de cette aimable enfant ?

— En nous revêtant de cette autorité, dit d’Albert, on ne nous a pas dit : vous ferez le bonheur de tel ou tel individu, abstractivement de tel ou tel autre ; on nous a simplement dit : les pouvoirs que nous vous transmettons sont pour faire la félicité des hommes ; or, il est impossible de rendre tout le monde également heureux ; donc, dès qu’il en est parmi nous quelques-uns de contents, notre but est rempli.

— Mais, dit Noirceuil, qui ne controversait que pour mieux faire briller ses amis, vous travaillez pourtant au malheur général en sauvant la coupable et perdant l’innocent.

— Voilà ce que je nie, dit Saint-Fond ; le vice fait beaucoup plus d’heureux que la vertu : je sers donc bien mieux le bonheur général en protégeant le vice qu’en récompensant la vertu.

— Voilà des systèmes bien dignes de coquins comme vous ! dit Noirceuil.

— Mon ami, dit d’Albert, puisqu’ils font aussi votre joie, ne vous en plaignez point.

— Vous avez raison, dit Noirceuil ; il me semble, au surplus, que nous devrions un peu plus agir que jaser. Voulez-vous Juliette seule un moment, avant que l’on n’arrive ?

— Non, pas moi, dit d’Albert, je ne suis nullement curieux des tête-à-tête, j’y suis d’un gauche… L’extrême besoin que j’ai d’être toujours aidé dans ces choses-là fait que j’aime autant patienter jusqu’à ce que tout le monde y soit.

— Je ne pense pas tout à fait ainsi, dit Saint-Fond, et je vais entretenir un instant Juliette au fond de ce boudoir.

A peine y fûmes-nous, que Saint-Fond m’engagea à me mettre nue. Pendant que j’obéissais :

— On m’a assuré, me dit-il, que vous seriez d’une complaisance aveugle à mes fantaisies ; elles répugnent un peu, je le sais, mais je compte sur votre reconnaissance. Vous savez ce que j’ai fait pour vous, je ferai plus encore : vous êtes méchante, vindicative ; eh bien, poursuivit-il en me remettant six lettres de cachet en blanc qu’il ne s’agissait plus que de remplir pour faire perdre la liberté à qui bon me semblerait, voilà pour vous amuser ; prenez, de plus, ce diamant de mille louis, pour payer le plaisir que j’ai de faire connaissance avec vous ce soir… Prenez, prenez, tout cela ne me coûte rien : c’est l’argent de l’État.

— En vérité, monseigneur, je suis confuse de vos bontés.

— Oh ! je n’en resterai pas là ; je veux que vous veniez me voir chez moi ; j’ai besoin d’une femme qui, comme vous, soit capable de tout ; je veux vous charger de la partie des poisons.

— Quoi, monseigneur, vous vous servez de pareilles choses ?

— Il le faut bien, il y a tant de gens dont nous sommes obligés de nous défaire… Point de scrupule, je me flatte ?

— Ah ! pas le moindre, monseigneur ! je vous jure qu’il n’est aucun crime dans le monde capable de m’effrayer, et qu’il n’en est pas un seul que je ne commette avec délices.

— Ah ! baisez-moi, vous êtes charmante ! dit Saint-Fond ; eh bien ! au moyen de ce que vous me promettez là, je vous renouvelle le serment que je vous ai fait de vous procurer l’impunité la plus entière. Faites, pour votre compte, tout ce que bon vous semblera : je vous proteste de vous retirer de toutes les mauvaises aventures qui pourraient en survenir. Mais il faut me prouver tout de suite que vous êtes capable d’exercer l’emploi que je vous destine. Tenez, me dit-il en me remettant une petite boîte, je placerai ce soir près de vous, au souper, celle des filles sur laquelle il m’aura plu de faire tomber l’épreuve ; caressez-la bien : la feinte est le manteau du crime ; trompez-la le plus adroitement que vous pourrez et jetez cette poudre, au dessert, dans un des verres de vin qui lui seront servis : l’effet ne sera pas long ; je reconnaîtrai là si vous êtes digne de moi ; et, dans ce cas, votre place vous attend.

— Oh ! monseigneur, répondis-je avec chaleur, je suis à vos ordres ; donnez, donnez, vous allez voir comme je vais me conduire.

— Charmante !… charmante !… Amusons-nous maintenant, mademoiselle, votre libertinage me fait bander… Permettez cependant que je vous mette au fait, avant tout, d’une formule dont il est essentiel que vous ne vous éloigniez point : je vous préviens qu’il ne faut jamais vous écarter du profond respect que j’exige et qui m’est dû à bien plus d’un titre ; je porte sur cela l’orgueil au dernier point. Vous ne m’entendrez jamais vous tutoyer ; imitez-moi, ne m’appelez, surtout, jamais autrement que monseigneur ; parlez à la troisième personne tant que vous pourrez, et soyez toujours devant moi dans l’attitude du respect. Indépendamment de la place éminente que j’occupe, ma naissance est des plus illustres, ma fortune énorme, et mon crédit supérieur à celui du roi même. Il est impossible de n’avoir pas beaucoup de vanité quand on en est là : l’homme puissant qui, par une fausse popularité, consent à se laisser approcher de trop près, s’humilie et se ravale bientôt. La nature a placé les grands sur la terre comme les astres au firmament ; ils doivent éclairer le monde et n’y jamais descendre. Ma fierté est telle que je voudrais n’être servi qu’à genoux, ne jamais parler que par interprète à toute cette vile canaille que l’on appelle le peuple ; et je déteste tout ce qui n’est pas à ma hauteur.

— En ce cas, dis-je, monseigneur doit haïr bien du monde, car il est bien peu d’êtres ici-bas qui puissent l’égaler.

— Très peu, vous avez raison, mademoiselle ; aussi j’abhorre l’univers entier, excepté les deux amis que vous me voyez là, et quelques autres : je hais souverainement tout le reste.

— Mais, monseigneur, pris-je la liberté de dire à ce despote, les caprices de libertinage où vous vous livrez ne vous sortent-ils pas un peu de cette hauteur dans laquelle il me semble que vous devriez toujours désirer d’être ?

— Non, dit Saint-Fond, tout cela s’allie, et, pour des têtes organisées comme les nôtres, l’humiliation de certains actes de libertinage sert d’aliment à l’orgueil1.

Et comme j’étais nue :

— Ah ! le beau cul, Juliette ! me dit le paillard en se l’exposant ; on m’avait bien dit qu’il était superbe, mais il surpasse sa réputation ; penchez-vous, que j’y darde ma langue… Ah, Dieu ! voilà une propreté qui me désespère : Noirceuil ne vous a donc pas dit en quel état je voulais trouver votre cul ?

— Non, monseigneur.

— Je le voulais merdeux… Je le voulais sale… il est d’une fraîcheur qui me désespère. Allons, réparons cela par autre chose. Tenez, Juliette, voilà le mien… il est dans l’état où je voulais le vôtre : vous y trouverez de la merde… Mettez-vous à genoux devant lui, adorez-le, félicitez-vous de l’honneur que je vous accorde en vous permettant d’offrir à mon cul l’hommage que voudrait lui rendre toute la terre… Que d’êtres seraient heureux à votre place ! Si les dieux descendaient vers nous, eux-mêmes voudraient jouir de cette faveur. Sucez, sucez, enfoncez votre langue ; point de répugnance, mon enfant.

Et quelles que fussent celles que j’éprouvais, je les vainquis ; mon intérêt m’en faisait une loi. Je fis tout ce que désirait ce libertin : je lui suçai les couilles, je me laissai souffleter, péter dans la bouche, chier sur la gorge, cracher et pisser sur le visage, tirailler le bout des tétons, donner des coups de pied au cul, des croquignoles, et, définitivement, foutre en cul, où il ne fit que de s’exciter, pour me décharger après dans la bouche, avec l’ordre positif d’avaler son sperme.

Je fis tout ; la plus aveugle docilité couronna toutes ses fantaisies. Divins effets de la richesse et du crédit, toutes les vertus, toutes les volontés, toutes les répugnances vont se briser devant vos désirs, et l’espoir d’être accueillis par vous assouplit à vos pieds tous les êtres et toutes les facultés de ces êtres ! La décharge de Saint-Fond était brillante, hardie, emportée ; c’est à très haute voix qu’il prononçait alors les blasphèmes les plus énergiques et les plus impétueux ; sa perte était considérable, son sperme brûlant, épais et savoureux, son extase énergique, ses convulsions violentes et son délire bien prononcé. Son corps était beau, fort blanc, le plus beau cul du monde, ses couilles très grosses, et son vit musculeux pouvait avoir sept pouces de long, sur six de tour ; il était surmonté d’une tête de deux pouces au moins, beaucoup plus grosse que le milieu du membre, et presque toujours décalottée. Il était grand, fort bien fait, le nez aquilin, de gros sourcils, de beaux yeux noirs, de très belles dents et l’haleine très pure. Il me demanda, quand il eut fini, s’il n’était pas vrai que son foutre fût excellent…

— De la crème, monseigneur, de la crème ! répondis-je, il est impossible d’en avaler de meilleur.

— Je vous accorderai quelquefois l’honneur d’en manger, me dit-il, et vous avalerez aussi ma merde, quand je serai bien content de vous. Allons, mettez-vous à genoux, baisez mes pieds, et remerciez-moi de toutes les faveurs que j’ai bien voulu vous laisser cueillir aujourd’hui.

J’obéis, et Saint-Fond m’embrassa en jurant qu’il était enchanté de moi. Un bidet et quelques parfums firent disparaître toutes les taches dont j’étais souillée. Nous sortîmes ; en traversant les appartements qui nous séparaient du salon d’assemblée, Saint-Fond me recommanda la boîte.

— Eh quoi ! dis-je, l’illusion dissipée, le crime vous occupe encore ?

— Comment ! me dit cet affreux homme, as-tu donc pris ma proposition pour une effervescence de tête ?

— Je l’avais cru.

— Tu te trompais ; ce sont de ces choses nécessaires dont le projet émeut nos passions, mais qui, quoique conçues dans le moment de leur délire, n’en doivent pas moins être exécutées dans le calme.

— Mais vos amis le savent-ils ?

— En doutes-tu ?

— Cela fera scène.

— Pas du tout, nous sommes accoutumés à cela. Ah ! si tous les rosiers du jardin de Noirceuil disaient à quelles substances ils doivent leur beauté…. Juliette…. Juliette, il n’y aurait pas assez de bourreaux pour nous !

— Soyez donc tranquille, monseigneur, je vous ai fait le serment de l’obéissance, je le tiendrai.

Nous rentrâmes. On nous attendait ; les femmes étaient arrivées. Dès que nous parûmes, d’Albert témoigna le désir de passer au boudoir avec Mme de Noirceuil, Henriette, Lindane et deux gitons, et ce ne fut que ce que je vis exécuter à d’Albert après, qui me fit douter de ses goûts. Restée seule avec Lolotte, Églée, quatre gitons, le ministre et Noirceuil, on se livra à quelques scènes luxurieuses ; les deux petites filles, par des moyens à peu près semblables à ceux que j’avais employés, essayèrent de faire rebander Saint-Fond ; elles y réussirent ; Noirceuil, spectateur, se faisait foutre en me baisant les fesses. Saint-Fond caressa beaucoup les jeunes gens et eut quelques minutes d’entretien secret avec Noirceuil ; tous deux reparurent très échauffés, et, le reste de la compagnie s’étant réuni à nous, on se mit à table.

Jugez, mes amis, quelle fut ma surprise, lorsqu’en me rappelant l’ordre secret qui m’était donné, je vis qu’avec la plus extrême affectation c’était Mme de Noirceuil qu’on plaçait près de moi.

— Monseigneur, dis-je bas à Saint-Fond, qui s’y mettait également de l’autre côté… oh ! monseigneur, est-ce donc là la victime choisie ?

— Assurément, me dit le ministre, revenez de ce trouble ; il vous fait tort dans mon esprit ; encore une pareille pusillanimité et vous perdez à jamais mon estime.

Je m’assis ; le souper fut aussi délicieux que libertin ; les femmes, à peine rhabillées, exposaient aux attouchements de ces paillards tout ce que la main des Grâces leur avait distribué de charmes. L’un touchait une gorge à peine éclose, l’autre maniait un cul plus blanc que l’albâtre ; nos cons seuls étaient peu fêtés : ce n’est pas avec de tels gens que de pareils appas font fortune ; persuadés que pour ressaisir la nature, il faut souvent lui faire outrage, ce n’est qu’à ceux dont le culte est, dit-on, défendu par elle que les fripons offrent de l’encens. Les vins les plus exquis, les mets les plus succulents ayant échauffé les têtes, Saint-Fond saisit Mme de Noirceuil ; le scélérat bandait du crime atroce que sa perfide imagination machinait contre cette infortunée ; il l’emporte sur un canapé, au bout du salon, et l’encule en m’ordonnant de venir lui chier dans la bouche ; quatre jeunes garçons se placent de manière qu’il en branle un de chaque main, qu’un troisième enconne Mme de Noirceuil, et que le quatrième, élevé au-dessus de moi, me fait sucer son vit ; un cinquième encule Saint-Fond.

— Ah ! sacredieu, s’écrie Noirceuil, ce groupe est enchanteur ! Je ne connais rien de si joli que de voir ainsi foutre sa femme ; ne la ménagez pas, Saint-Fond, je vous en conjure.

Et plaçant les fesses d’Églée à hauteur de sa bouche, il y fait chier cette petite fille, pendant qu’il sodomise Lindane et que le sixième garçon l’encule. D’Albert, se joignant au tableau, vient en remplir la partie gauche ; il sodomise Henriette, en baisant le cul du garçon qui fout le ministre, et manie, de droite et de gauche, tout ce que ses mains peuvent atteindre.

Ah ! qu’un graveur eût été nécessaire ici pour transmettre à la postérité ce voluptueux et divin tableau ! Mais la luxure, couronnant trop vite nos acteurs, n’eût peut-être pas donné à l’artiste le temps de les saisir. Il n’est pas aisé à l’art, qui n’a point de mouvement, de réaliser une action dont le mouvement fait toute l’âme ; et voilà ce qui fait à la fois de la gravure l’art le plus difficile et le plus ingrat.

On se remet à table.

— J’ai demain, dit le ministre, une lettre de cachet à expédier pour un homme coupable d’un égarement assez singulier. C’est un libertin qui, comme vous, Noirceuil, a la manie de faire foutre sa femme par un étranger ; cette épouse, qui vous paraîtra sans doute fort extraordinaire, a eu la bêtise de se plaindre d’une fantaisie qui ferait le bonheur de beaucoup d’autres. Les familles s’en sont mêlées, et, définitivement, on veut que je fasse enfermer le mari.

— Cette punition est beaucoup trop dure, dit Noirceuil.

— Et moi je la trouve trop douce, dit d’Albert ; il y a tout plein de pays où l’on ferait périr un homme comme cela.

— Oh ! voilà comme vous êtes, messieurs les robins ! dit Noirceuil : heureux quand le sang coule. Les échafauds de Thémis sont des boudoirs pour vous ; vous bandez en prononçant un arrêt de mort, et déchargez souvent en le faisant exécuter.

— Oui, cela m’est arrivé quelquefois, dit d’Albert ; mais quel inconvénient y a-t-il à se faire des plaisirs de ses devoirs ?

— Aucun, sans doute, dit Saint-Fond ; mais, pour en revenir à l’histoire de notre homme, vous conviendrez qu’il y a des femmes bien ridicules dans le monde.

— C’est qu’il y en a tout plein, dit Noirceuil, qui croient avoir rempli leurs devoirs envers leurs maris, quand elles ont respecté leur honneur, et qui leur font acheter cette très médiocre vertu par de l’aigreur et de la dévotion, et surtout par des refus constants de tout ce qui s’écarte des plaisirs permis. Sans cesse à cheval sur leur vertu, des putains de cette espèce s’imaginent qu’on ne saurait trop les respecter, et que, d’après cela, le bégueulisme le plus outré peut leur être permis sans reproche. Qui n’aimerait pas mieux une femme aussi garce que vous voudrez la supposer, mais déguisant ses vices par une complaisance sans bornes, par une soumission entière à toutes les fantaisies de son mari ? Eh ! foutez, mesdames, foutez tant qu’il vous plaira ! C’est pour nous la chose du monde la plus indifférente ; mais prévenez nos désirs, satisfaites-les tous sans aucun scrupule ; métamorphosez-vous pour nous plaire, jouez à la fois tous les sexes, redevenez enfants même, afin de donner à vos époux l’extrême plaisir de vous fouetter, et soyez sûres qu’avec de tels égards, ils fermeront les yeux sur tout le reste. Voilà les seuls procédés qui puissent tempérer, selon moi, l’horreur du lien conjugal, le plus affreux, le plus détestable de tous ceux par lesquels les hommes ont eu la folie de se captiver.

— Ah ! Noirceuil, vous n’êtes pas galant ! dit Saint-Fond en pressant un peu fortement les tétons de la femme de son ami ; oubliez-vous donc que votre épouse est là ?

— Pas pour longtemps, j’espère, répondit méchamment Noirceuil.

— Comment donc ? dit d’Albert en jetant sur la pauvre femme un regard aussi faux que sournois.

— Nous allons nous séparer.

— Quelle cruauté ! dit Saint-Fond qu’enflammaient extraordinairement toutes ces méchancetés, et qui, branlant un giton de sa main droite, continuait de pressurer avec la gauche les jolis tétons de Mme de Noirceuil… Quoi ! vous allez rompre vos nœuds… des liens si doux ?

— Mais n’y a-t-il pas assez longtemps qu’ils durent ?

— Eh bien, dit Saint-Fond, toujours branlant, toujours vexant, si tu quittes ta femme, je la prends ; moi, j’ai toujours aimé dans elle cet air de douceur et d’humanité… Baisez-moi, friponne !

Et comme elle était en larmes, en raison des maux que, depuis un quart d’heure, lui faisait éprouver Saint-Fond, ce sont ses pleurs que le libertin dévore et que sa langue essuie ; puis poursuivant :

— En vérité, Noirceuil, se séparer d’une femme aussi belle (et il la mordait), aussi sensible (et il la pinçait)… je vous le dis, mon ami, c’est un meurtre.

— Un meurtre ? dit d’Albert… oui, effectivement, je crois que c’est par un meurtre que Noirceuil va briser ses liens.

— Oh ! quelle horreur ! dit Saint-Fond qui, ayant fait lever la malheureuse épouse, commençait à lui molester cruellement le derrière en lui faisant empoigner son vit ; tenez, je vois, mes amis, qu’il faut que je l’encule encore une fois pour lui faire oublier son chagrin.

— Oui, dit d’Albert en venant la saisir par-devant, et moi je vais l’enconner pendant ce temps-là. Mettons-la vite entre nous deux ; j’aime étonnamment cette manière de foutre son prochain.

— Et que ferai-je donc, moi ! dit Noirceuil.

— Vous tiendrez la chandelle et vous comploterez, dit le ministre.

— Je veux mieux employer mon temps, dit le barbare époux ; n’occupez point la tête de ma douce compagne ; je veux jouir de sa figure en larmes, la nasarder de temps en temps, pendant que j’enculerai la petite Églée, que deux bardaches se relayeront dans mon cul, que j’épilerai les cons d’Henriette et de Lolotte, et que Lindane et Juliette foutront sous nos yeux, l’une en cul, l’autre en con, avec les jeunes gens qui restent.

La séance fut aussi longue que les tableaux en étaient recherchés ; les trois libertins déchargèrent et la pauvre Noirceuil ne se tira de leurs mains que meurtrie de coups. D’Albert, en perdant son foutre, lui avait tellement mordu un téton qu’elle était couverte de sang. Imitatrice de mes maîtres et parfaitement foutue par deux des gitons, j’avoue que j’avais de même étonnamment déchargé ; rouge, échevelée comme une bacchante, je leur parus délicieuse au sortir de là ; Saint-Fond surtout ne cessait de m’accabler de caresses.

— Comme elle est bien, ainsi ! disait-il, comme le crime l’embellit.

Et il me suçait indistinctement sur toutes les parties du corps.

On continua de boire, mais sans se remettre à table ; cette manière est infiniment agréable, et l’on se grise beaucoup plus tôt en l’employant. Les têtes s’embrasèrent donc de manière à faire frémir les femmes. Je vis bien qu’on ne jetait sur elles que des yeux foudroyants et qu’on ne leur adressait plus que des paroles pleines de menaces et d’invectives. Deux choses cependant s’apercevaient avec facilité : on voyait que je n’étais nullement comprise dans la conjuration et qu’elle se dirigeait presque entièrement sur Mme de Noirceuil ; ce que je savais, d’ailleurs, ne contribuait pas peu à me rassurer.

Passant tour à tour des mains de Saint-Fond dans celles de son mari et, de celles-ci, dans celles de d’Albert, l’infortunée Noirceuil était déjà fort malmenée : ses tétons, ses bras, ses cuisses, ses fesses, et généralement toutes les parties charnues de son corps, commençaient à porter des marques sensibles de la férocité de ces scélérats, lorsque Saint-Fond, qui bandait beaucoup, la saisit, et, lui ayant au préalable appliqué douze claques à tour de bras sur le derrière et six soufflets d’égale force, il la fixa droite au milieu de la salle à manger, dans un très grand écartement, les pieds attachés à terre et les mains arrêtées au plafond. On lui mit, dès qu’elle fut dans cette attitude, douze bougies allumées entre les cuisses, en telle sorte que les flammes, pénétrant d’une part dans l’intérieur du vagin ou sur les parois de l’anus, et calcinant de l’autre la motte et les fesses, contournassent par leur vive impression les muscles du joli visage de cette femme et les déterminassent aux voluptueuses angoisses de la douleur. Saint-Fond, armé d’une autre bougie, la considérait attentivement pendant cette crise, en se faisant sucer le vit par Lindane et le trou du cul par Lolotte ; près de là, Noirceuil, se faisant foutre en mordant les fesses d’Henriette, annonçait à sa femme qu’il allait la laisser mourir ainsi, pendant que d’Albert, enculant un giton et maniant le cul d’Églée, encourageait Noirceuil à traiter encore bien plus mal cette malheureuse compagne de son sort. Chargée de servir et soigner le total, je m’aperçus que les bouts de bougies étaient trop courts pour faire éprouver à la victime le degré de douleur que l’on lui souhaitait ; je levai les flambeaux sur un tabouret ; les cris de la Noirceuil, qui devinrent insupportables, me valurent, de la part de ses bourreaux, les plus grands applaudissements. Ce fut alors que Saint-Fond, qui perdait la tête, se permit une atrocité ; le scélérat, portant une bougie qu’il tenait sous le nez de la patiente, lui brûla les paupières et presque un œil entier ; d’Albert, s’emparant de même d’une bougie, lui en calcina le bout d’un téton et son mari lui brûla les cheveux.

Singulièrement échauffée de ce spectacle, j’encourageais les acteurs et les déterminais à changer de supplice. Par mon conseil, on la frotte d’esprit-de-vin, on y met le feu ; elle a l’air un instant de ne former qu’une flamme, et, quand la matière s’éteint, son épiderme entièrement brûlé la rend horrible à regarder. On n’imagine pas les louanges que cette cruelle idée me valut. Saint-Fond, qu’échauffe étonnamment cette scélératesse, quitte la bouche de Lindane pour venir m’enculer, toujours suivi par Lolotte qui, par son ordre, ne cesse de lui gamahucher le cul.

— Que lui ferons-nous à présent ? me dit Saint-Fond, en dévorant ma bouche de baisers et me dardant son vit jusqu’aux entrailles ; invente, Juliette, invente donc quelque chose ; ta tête est délicieuse, tout ce que tu proposes est divin.

— Il y a mille tourments à lui faire encore éprouver, répondis-je, et tous plus piquants les uns que les autres.

Et j’allais en proposer quelques-uns, lorsque Noirceuil, s’approchant de nous, dit à Saint-Fond qu’il fallait lui faire avaler tout de suite la dose dont j’étais munie, avant de lui ôter les forces nécessaires à nous donner les moyens de juger et de jouir des effets de ce poison. D’Albert, consulté, est pleinement de cet avis ; on détache la dame et on me la remet.

— Aimable infortunée, lui dis-je après avoir mêlé la poudre dans un verre de vin d’Alicante, avalez ceci pour vous restaurer, et vous allez voir l’état de réconfortation où ce breuvage va mettre vos esprits.

Notre imbécile avale avec docilité, et sitôt qu’elle a fait, Noirceuil, qui n’avait pas cessé de me tenir enculée pendant que j’opérais, jaloux de ne perdre aucune des contorsions de cette agonie, me quitte pour venir considérer de plus près la victime.

— Vous allez mourir, lui dit-il ; y êtes-vous bien déterminée ?

— Madame est trop raisonnable, poursuit d’Albert, pour ne pas sentir que quand une femme a perdu l’estime et la tendresse de son époux, qu’il est dégoûté d’elle et qu’il en est las, le plus simple est de disparaître.

— Oh, oui ! la mort… la mort ! s’écria cette infortunée ; c’est la dernière grâce que je demande !… Au nom du ciel, ne me la faites point attendre !

— La mort que tu désires, infâme bougresse, est dans tes entrailles, lui dit Noirceuil, en se faisant branler le vit sous les yeux de sa triste épouse par l’un de ses gitons ; tu l’as reçue des mains de Juliette ; son attachement était tel pour toi, qu’elle nous a disputé le bonheur de t’empoisonner.

Et Saint-Fond, ivre de lubricité, ne sachant plus ce qu’il faisait, enculait d’Albert, qui, se prêtant avec complaisance aux sodomites attaques de son ami, rendait à un beau giton tout ce qu’il recevait du ministre, dont je gamahuchais l’anus.

— Un peu d’ordre à tout ceci, dit Noirceuil, qui commençait à s’apercevoir, aux contorsions de sa femme, qu’il était bon de ne la plus perdre de vue.

Il fait mettre un tapis, au milieu de la chambre, sur lequel on étend la victime, et nous formons un cercle autour d’elle. Saint-Fond m’encule en branlant un garçon de chaque main. D’Albert est sucé par Henriette, il suce un vit en branlant de la main droite et, de la gauche, il moleste le cul de Lindane ; Noirceuil encule Églée, on le fout, il suce un vit, et fait foutre Lolotte sur ses cuisses par le sixième giton. Les crises commencent ; elles sont horribles, on n’a pas d’idée des effets de ce poison ; la pauvre femme se tournait quelquefois, au point de ne plus former qu’une boule ; rien n’égalait ses crispations, ses hurlements alors devenaient épouvantables ; mais nos précautions étaient prises de manière qu’il était impossible de rien entendre.

— Oh, comme c’est délicieux ! disait Saint-Fond tout en labourant mon cul ; je ne sais ce que je donnerais pour la sodomiser en cet état.

— Rien n’est plus aisé, dit Noirceuil, essaye-le, nous te la tiendrons.

La patiente, vigoureusement saisie par les jeunes gens, présente, malgré ses efforts, le cul désiré par Saint-Fond ; le scélérat s’y introduit.

— Oh, foutre ! s’écrie-t-il, je n’y puis tenir.

D’Albert le remplace, Noirceuil ensuite ; mais dès que sa malheureuse épouse le sent, ses efforts deviennent si terribles, qu’elle échappe à ceux qui la tiennent et se jette en fureur sur son bourreau ; Noirceuil effrayé se sauve, le cercle se reforme.

— Laissons-la, laissons-la, dit Saint-Fond qui venait de rentrer dans mon cul ; il ne faut pas approcher une bête venimeuse quand elle éprouve les crises de la mort.

Cependant Noirceuil, piqué, veut tirer vengeance de l’insulte ; il machine de nouveaux supplices, lorsque Saint-Fond s’y oppose en assurant son ami que tout ce que l’on pourrait faire maintenant à la victime ne servirait qu’à troubler l’examen que l’on se proposait des effets du venin.

— Eh ! messieurs, m’écriai-je, ce n’est pas tout cela qu’il faut à madame : elle n’a dans ce moment-ci besoin que d’un confesseur.

— Qu’elle aille au diable, la putain, dit Noirceuil que Lolotte suçait en ce moment ; oui, oui, qu’elle aille à tous les diables !… Si j’ai jamais désiré un enfer, c’est dans l’espérance d’y savoir son âme, et de porter jusqu’à mon dernier soupir l’idée délicieuse que les plus vives douleurs ne sauraient avoir de fin pour elle.

Cette imprécation parut décider la dernière crise ; Mme de Noirceuil rendit l’âme, et nos trois coquins déchargèrent en blasphémant comme des scélérats.

— Voilà une des meilleures actions que nous ayons faites de notre vie, dit Saint-Fond en pressant son vit pour en exprimer jusqu’à la dernière goutte de foutre ; il y avait longtemps que je désirais la fin de cette ennuyeuse bégueule ; j’en étais encore plus las que son mari.

— Ma foi, dit d’Albert, vous l’aviez pour le moins autant foutue que lui.

— Oh ! beaucoup plus, dit mon amant.

— Quoi qu’il en soit, dit Saint-Fond à Noirceuil, ma fille est maintenant à vous : vous savez que je vous l’ai promise pour récompense de cette épreuve. Je suis enchanté de ce poison, il est bien malheureux que nous ne puissions pas jouir ainsi du spectacle de la mort de tous ceux que nous faisons périr de cette manière… Allons, mon ami, je vous le répète, ma fille est à vous ; que le ciel bénisse une aventure où je gagne un gendre très aimable et la certitude de n’avoir point été trompé par la femme qui me fournit ces venins !

Ici Noirceuil eut l’air de faire une question bas à Saint-Fond, qui lui répondit affirmativement.

Et le ministre, m’adressant ensuite la parole :

— Juliette, me dit-il, vous viendrez me voir demain, je vous expliquerai ce que je n’ai fait qu’effleurer aujourd’hui. Noirceuil, en se remariant, ne peut plus vous avoir chez lui ; mais les effets de mon crédit, les grâces que je vais répandre sur vous, l’argent dont je vais vous couvrir, vous dédommageront bien amplement du sort que vous faisait mon ami. Je suis très content de vous ; votre imagination est brillante, votre flegme entier dans le crime, votre cul superbe, je vous crois féroce et libertine : voilà les vertus qu’il me faut.

— Monseigneur, répondis-je, j’accepte avec reconnaissance tout ce qu’il vous plaît de m’offrir, mais je ne puis vous dissimuler que j’aime Noirceuil ; je ne m’en séparerais qu’avec peine.

— Nous ne cesserons point de nous voir, mon enfant, me répondit l’ami de Saint-Fond : gendre du ministre et son ami intime, nous passerons notre vie ensemble.

— Soit, répondis-je, à ces conditions j’accepte tout.

Les garçons et les filles, à qui l’on fit entrevoir une mort sûre dans le cas de la moindre indiscrétion, jurèrent un silence éternel ; Mme de Noirceuil fut enterrée dans le jardin, et l’on se sépara.

Une circonstance imprévue retarda le mariage de Noirceuil, ainsi que les projets du ministre. Il ne me fut pas possible non plus de le voir le lendemain : le roi, singulièrement content de Saint-Fond, venait de lui donner une marque sûre de confiance en le chargeant d’un voyage secret pour lequel il fut obligé de partir sur-le-champ, et au retour duquel il eut le cordon bleu avec cent mille écus de pension.

— Oh ! me dis-je en apprenant ces faveurs, comme il est vrai que le sort récompense le crime, et qu’il serait imbécile, celui qui, éclairé par de tels exemples, ne parcourrait pas ardemment toute l’étendue de cette carrière !

Cependant, d’après les lettres que Noirceuil reçut du ministre, j’eus l’ordre de me monter une maison splendide. Ayant reçu l’argent nécessaire à l’exécution de ce projet, je louai tout de suite un magnifique hôtel, rue du Faubourg-St-Honoré ; j’achetai quatre chevaux, deux voitures charmantes ; je pris trois laquais d’une taille haute, majestueuse, et d’une figure enchanteresse, un cuisinier, deux aides, une femme de charge, une lectrice, trois femmes de chambre, un coiffeur, deux filles en sous-ordre et deux cochers ; des meubles délicieux ornèrent ma maison ; et le ministre étant de retour, je fus me présenter aussitôt chez lui. Je venais d’atteindre ma dix-septième année, et je puis dire qu’il était à Paris bien peu de femmes plus jolies que moi ; j’étais mise comme la déesse même des amours ; il était impossible de réunir plus d’art à plus de luxe ; cent mille francs n’eussent pas payé les parures dont j’avais orné mes attraits, et je portais cent mille écus de bijoux ou de diamants. Toutes les portes s’ouvrirent à mon aspect ; le ministre m’attendait seul. Je débutai par les félicitations les plus sincères des grâces qu’il venait d’obtenir, et lui demandai la permission de baiser les marques de sa nouvelle dignité ; il y consentit, pourvu que je ne remplisse ce soin qu’à genoux : pénétrée de sa morgue et loin de la heurter, je fis ce qu’il désirait. C’est par des bassesses que le courtisan achète le droit d’être insolent avec les autres.

— Vous me voyez, me dit-il, madame, au milieu de ma gloire ; le roi m’a comblé, et j’ose dire que j’ai mérité ses dons ; jamais mon crédit ne fut plus assuré, jamais ma fortune plus considérable. Si je fais refluer sur vous une partie de ces grâces, il est inutile de vous dire à quelles conditions. Après ce que nous avons fait ensemble, je crois pouvoir être sûr de vous ; ma plus entière confiance vous est acquise ; mais, avant que je n’entre dans aucun détail, jetez les yeux, madame, sur ces deux clefs : celle-ci est celle des trésors qui vont vous couvrir, si je suis bien servi par vous ; celle-là est celle de la Bastille : une éternelle prison vous y est préparée, si vous manquez d’obéissance ou de discrétion.

— Entre de telles menaces et un pareil espoir, vous n’imaginez pas, sans doute, que je balance, dis-je à Saint-Fond ; confiez-vous donc à votre plus soumise esclave, et soyez parfaitement sûr d’elle.

— Deux soins bien importants vont être remis dans vos mains, madame ; asseyez-vous et écoutez-moi.

Et comme j’allais prendre un fauteuil par inadvertance, Saint-Fond me fit signe de ne me placer que sur une chaise. Je me confondis en excuses, et voici comment il me parla :

— Le poste que j’occupe, et dans lequel je veux me soutenir longtemps, m’oblige à sacrifier un nombre infini de victimes. Voici une cassette composée de différente poisons ; vous les emploierez d’après les ordres que vous recevrez de moi ; à ceux qui me desservent seront réservés les plus cruels ; les prompts, pour ceux dont l’existence me nuit au point que je n’aie pas un moment à perdre pour les enlever de ce monde ; ces derniers, que vous voyez sous l’étiquette de poisons lents, seront pour ceux dont, par de puissantes raisons de politique, je dois prolonger l’existence afin d’éloigner de moi les soupçons. Toutes ces expéditions, suivant l’existence des cas, se feront tantôt chez vous, tantôt chez moi, quelquefois en province ou dans les pays étrangers.

Passons maintenant à la seconde partie de vos soins celle-là, sans doute, deviendra la plus pénible pour vous, mais en même temps la plus lucrative. Doué d’une imagination très ardente, blasé depuis longtemps sur les plaisirs ordinaires, ayant reçu de la nature un tempérament de feu, des goûts très cruels, et, de la fortune, tout ce qu’il faut pour satisfaire à ces furieuses passions, je ferai chez vous, soit avec Noirceuil, soit avec quelques autres amis, deux soupers libertins par semaine, dans lesquels il faut nécessairement qu’il s’immole au moins trois victimes. En retranchant de l’année le temps des voyages où vous me suivrez seulement sans qu’il soit question de ces orgies, vous voyez que cela fait environ deux cents filles, dont la recherche ne regarde que vous ; mais il y a des clauses difficiles au choix de ces victimes. Il faut d’abord, Juliette, que la plus laide soit au moins belle comme vous ; il ne faut jamais qu’elles soient au-dessous de neuf ans, ni au-dessus de seize ; il faut qu’elles soient vierges et de la meilleure naissance, toutes titrées ou, au moins, d’une grande richesse…

— Oh ! monseigneur ! et vous immolerez tout cela ?

— Assurément, madame, le meurtre est la plus douce de mes voluptés ; j’aime le sang avec fureur, c’est ma plus chère passion ; et il est dans mes principes qu’il faut les satisfaire toutes, à quelque prix que ce puisse être.

— Monseigneur, dis-je, en voyant que Saint-Fond attendait ma réponse, ce que je vous ai fait voir de mon caractère vous prouve, je crois, suffisamment qu’il est impossible que je vous trahisse ; mon intérêt et mes goûts vous en répondent… Oui, monseigneur, j’ai reçu de la nature les mêmes passions que vous… les mêmes fantaisies, et celui qui se prête à tout cela par amour pour la chose même, sert assurément beaucoup mieux que celui qui n’obéirait que par complaisance : le lien de l’amitié, la ressemblance des goûts, voici, soyez-en bien sûr, les nœuds qui captivent le plus sûrement une femme telle que moi.

— Oh ! pour celui de l’amitié, ne m’en parlez pas ! Juliette, reprit vivement le ministre ; je n’ai pas plus de foi à ce sentiment-là qu’à celui de l’amour. Tout ce qui vient du cœur est faux ; je ne crois qu’aux sens, moi, je ne crois qu’aux habitudes charnelles… qu’à l’égoïsme, qu’à l’intérêt… oui, l’intérêt sera toujours, de tous les liens, celui auquel je croirai le plus. Je veux donc que le vôtre se trouve infiniment flatté, prodigieusement caressé dans les arrangements que je vais prendre avec vous. Que le goût vienne ensuite cimenter l’intérêt, à la bonne heure ; mais, les goûts changeant avec l’âge, il peut venir un temps où l’on ne soit même plus mené par eux, et on ne cesse jamais de l’être par l’intérêt. Calculons donc votre petite fortune, madame : Noirceuil vous fait dix mille livres de rente, je vous en ai donné trois, vous en aviez douze : voilà vingt-cinq ; et vingt-cinq, dont voici le contrat, font cinquante ; parlons maintenant du casuel.

J’allai me jeter aux pieds du ministre pour lui rendre grâce de cette nouvelle faveur ; il ne s’y opposa point, et, m’ayant fait signe de me rasseoir :

— Vous imaginez bien, Juliette, continua-t-il, que ce n’est pas avec un aussi mince revenu que vous pouvez me donner à souper deux fois la semaine, ni tenir la maison que je vous ai commandé de prendre : je vous donne donc un million par an pour ces soupers ; mais souvenez-vous qu’ils doivent être d’une magnificence incroyable ; j’y veux toujours les mets les plus exquis, les vins les plus rares, les gibiers et les fruits les plus extraordinaires ; il faut que l’immensité accompagne la délicatesse, et, fussions-nous même tête à tête, cinquante plats ne seraient pas suffisants. Les victimes vous seront payées vingt mille francs pièce, ce qui n’est pas trop, à cause des qualités que je leur désire. Vous aurez de plus trente mille francs de gratification par chaque victime ministérielle immolée par vos mains ; il y en a bien cinquante par an : cet article s’élève donc à quinze cent mine francs, auxquels je joins vingt mille francs par mois pour vos appointements. Autant que je puis voir, madame, ceci vous met à la tête de six millions sept cent quatre-vingt-dix mille francs ; nous ajouterons deux cent dix mille livres pour vos menus plaisirs, afin de vous composer une somme ronde de sept millions par an, dont cinquante mille francs passés par acte et qui ne peuvent vous fuir. Êtes-vous contente, Juliette ?

M’efforçant ici de cacher ma joie, afin de servir encore mieux l’avarice dont j’étais dévorée, je représentai au ministre que les devoirs qu’il m’imposait étaient, pour le moins, aussi onéreux qu’étaient considérables les sommes dont il m’accordait la disposition ; qu’avec l’envie de le bien servir, je ne ménagerais rien, et que je voyais qu’il serait fort possible que les dépenses énormes que j’allais être obligée de faire excédassent de beaucoup les recettes ; qu’au surplus…

— Non ; voilà comme je veux qu’on me parle, me dit le ministre ; vous m’avez montré de l’intérêt, Juliette, c’est ce que je veux, je suis sûr d’être bien servi, maintenant ; n’épargnez rien, madame. et vous recevrez dix millions par an : aucun de ces suppléments ne m’effraye ; je sais où les prendre tous, sans toucher à mes revenus. Il serait bien fou, l’homme d’État qui ne ferait pas payer ses plaisirs à l’État ; et que nous importe la misère des peuples, pourvu que nos passions soient satisfaites ? Si je croyais que l’or pût couler de leurs veines, je les ferais saigner tous les uns après les autres, pour me gorger de leur substance2.

— Homme adorable, m’écriai-je, vos principes me tournent la tête ; je vous ai laissé voir de l’intérêt, croyez donc au goût, maintenant, et persuadez-vous, je vous en conjure, que ce sera plutôt mille fois par idolâtrie pour vos plaisirs, que par tout autre motif, que je les servirai avec tant de zèle.

— Je le crois, dit Saint-Fond, je vous ai vue à l’épreuve. Eh ! comment n’aimeriez-vous pas mes passions ? Ce sont les plus délicieuses qui puissent naître au cœur de l’homme. Et celui qui peut dire : Aucun préjugé ne m’arrête, je les ai tous vaincus ; et voici, d’un côté, le crédit qui légitime toutes mes actions et, de l’autre, les richesses nécessaires à les assaisonner de tous les crimes ; celui-là, dis-je, n’en doutez pas, Juliette, est le plus heureux de tous les êtres… Ah ! ceci me fait souvenir, madame, du brevet d’impunité que vous promit d’Albert, la dernière fois que nous soupâmes ensemble : le voilà, mais c’est à moi que le chancelier vient de l’accorder ce matin, et non point à d’Albert, qui, selon son usage, vous avait totalement oubliée.

La manière dont toutes mes passions se trouvaient flattées, dans cette multitude d’événements heureux, me tenait dans une espèce d’ivresse… d’enchantement, d’où résultait une sorte de stupidité qui m’ôtait jusqu’à l’usage de la parole. Saint-Fond me sortit de cet engourdissement en m’attirant à lui…

— Dans combien de temps commencerons-nous, Juliette ? me dit-il en baisant ma bouche et passant une main sur mon derrière, dans lequel il enfonça sur-le-champ un doigt.

— Monseigneur, lui dis-je, il me faut bien au moins trois semaines pour préparer tous les différents services que Votre Grandeur exige de moi.

— Je vous les accorde, Juliette ; c’est aujourd’hui le premier du mois : je soupe chez vous le vingt-deux.

— Monseigneur, poursuivis-je, en m’avouant vos goûts, vous m’avez donné quelques droits à vous confier les miens. Vous m’avez reconnu ceux du crime, j’ai ceux du vol et de la vengeance ; je satisferai les premiers avec vous : le brevet que vous venez de me donner m’assurant l’impunité du vol, fournissez-moi les moyens de la vengeance.

— Suivez-moi, répondit Saint-Fond.

Nous passâmes chez un commis.

— Monsieur, lui dit le ministre, examinez bien cette jeune femme ; je vous ordonne de lui signer et délivrer toutes les lettres de cachet qu’elle vous demandera, n’importe pour quelle maison.

Et repassant dans un cabinet où nous étions

— Voilà, poursuivit le ministre, un point accordé ; la lettre que je vous ai donnée remplit l’autre. Tranchez, coupez, déchirez, je vous livre la France entière ; et quel que soit le crime que vous commettiez, son étendue, sa gravité, je vous réponds qu’il ne vous en arrivera jamais rien. Je vais plus loin, et vous accorde, ainsi que je l’ai dit, trente mille francs de gratification par chacun des crimes que vous commettrez pour votre compte.

Je renonce à vous dire, mes amis, ce que toutes ces promesses, toutes ces conventions me firent éprouver. Oh, ciel ! me dis-je, avec le dérèglement d’imagination que j’ai reçu de la nature, me voilà donc, d’un côté, assez riche pour satisfaire à toutes mes fantaisies, de l’autre, assez de fortune pour être certaine de l’impunité de toutes. Non, il n’est point de jouissances intérieures pareilles à celles-là ; aucune lubricité ne fait éprouver à l’âme un chatouillement plus excessif.

— Il faut sceller le marché, madame, me dit alors le ministre. Voici d’abord le pot-de-vin, continua-t-il, en me faisant présent d’une cassette où il y avait cinq mille louis en or, et pour le double de pierreries ou de magnifiques bijoux ; n’oubliez pas de faire emporter cela avec la boîte des poisons.

M’attirant alors dans un cabinet secret, où le faste le plus opulent se joignait au goût le plus recherché :

— Ici, me dit Saint-Fond, vous ne serez plus qu’une putain ; hors de là, l’une des plus grandes dames de France.

— Partout, partout votre esclave, monseigneur ; partout votre admiratrice et l’âme de vos plus délicats plaisirs.

Je me déshabillai. Saint-Fond, ivre de plaisir d’avoir enfin une excellente complice, fit des horreurs. Je vous ai dit ses goûts, il les raffina tous : s’il m’élevait en sortant de chez lui, il me rabaissait cruellement dans son intérieur ; c’était bien, en volupté, l’homme le plus sale… le plus despote… le plus cruel. Il me fit adorer son vit, son cul ; il chia, je dus faire un dieu de son étron même ; mais, par manie bien extraordinaire, il me fit souiller ce dont il tirait ses plus puissants motifs d’orgueil : il exigea que je chiasse sur son Saint-Esprit et me torcha le cul avec son cordon bleu.

A la surprise que je lui témoignai de cette action :

— Juliette, me répondit-il, je veux te montrer par là que tous ces chiffons, qui sont faits pour éblouir les sots, n’en imposent point au philosophe.

— Et vous venez de me les faire baiser ?

— Cela est vrai ; mais de même que ces joujoux motivent mon orgueil, de même j’en mets étonnamment à les profaner : voilà de ces bizarreries de tête qui ne sont connues que de libertins comme moi.

Saint-Fond bandait extraordinairement ; je déchargeai dans ses bras : avec une imagination comme la mienne, il ne s’agit pas de ce qui répugne, il n’est question que de ce qui est irrégulier, et tout est bon quand il est excessif. Je devinai le désir extrême qu’il avait de me faire manger sa merde : je le prévins ; je lui demandai la permission de le faire, il était aux nues ; il dévora la mienne, en y joignant l’épisode de me gamahucher le cul à chaque bouchée. Il me montra le portrait de sa fille : à peine avait-elle quatorze ans, et ressemblait à l’Amour même. Je le priai de la réunir à nous.

— Elle n’est pas ici, me dit-il ; je ne vous aurais pas laissée former ce désir, si elle y eût été.

— Vous en avez donc joui, lui dis-je, avant que de la donner à Noirceuil ?

— Assurément, me répondit-il ; j’en serais bien fâché d’avoir laissé prendre à d’autres d’aussi délicieuses prémices.

— Et vous ne l’aimez donc plus ?

— Je n’aime rien, moi, Juliette : nous n’aimons rien, nous autres libertins. Cette enfant m’a fait beaucoup bander ; elle ne m’excite plus à présent, parce que j’en ai trop fait avec elle ; je la donne à Noirceuil, qu’elle échauffe beaucoup ; tout cela est affaire de convenance.

— Mais quand Noirceuil en sera las ?

— Eh bien ! tu connais le sort des femmes ; je lui aiderai, vraisemblablement ; tout cela est bon, tout cela est bien fort ; c’est ce que j’aime…

Et il bandait extraordinairement.

— Monseigneur, lui dis-je, il me semble que si j’étais en place, il y aurait de certains moments où j’aimerais beaucoup à abuser de mon autorité.

— En bandant, n’est-ce pas

— Oui.

— Je le pense.

— Oh ! monseigneur, sacrifions quelques innocents, cette idée me tourne la tête.

Je le branlais, l’un de mes doigts chatouillait le trou de son cul.

— Tenez, me dit-il en sortant un papier de son portefeuille, je n’ai qu’à signer cela, et je fais mourir demain une très jolie personne que sa famille vient de faire enfermer par mon organe, uniquement parce qu’elle aime les femmes. Je l’ai vue, elle est charmante ; je m’en suis amusé l’autre jour : depuis ce moment-là j’ai si peur qu’elle ne parle, que je n’ai pas existé un instant sans le désir de m’en débarrasser.

— Elle jasera, monseigneur, elle jasera, soyez-en bien sûr ; votre sûreté dépend de la mort de cette fille… Signez au plus tôt, je vous en conjure.

Et prenant le papier, je l’appuyai sur mes fesses, en le suppliant de le signer là. Il le fit.

— Je veux porter l’ordre moi-même, lui dis-je.

— J’y consens, me répondit Saint-Fond… Allons, Juliette, il faut que je décharge : ne vous alarmez pas du personnage qui devient nécessaire au dénoûment de cette crise.

Et comme il sonna, un jeune homme assez joli parut dans l’instant.

— Mettez-vous à genoux, Juliette ; il faut que cet homme vous donne trois coups de canne sur les épaules, dont la marque reste quelques jours ; qu’ensuite il vous tienne pendant que je vous enculerai.

Et le jeune homme, se déculottant lui-même, fit aussitôt baiser son derrière au ministre, qui le lécha complaisamment. J’obéissais pendant ce temps-là, et j’étais à genoux ; le jeune homme se sert de sa canne et m’applique trois coups si serrés sur les épaules que j’en fus marquée quinze jours. Saint-Fond, bien en face de moi, m’observait, pendant cette crise, avec une curiosité lubrique ; il vint examiner les meurtrissures ; il se plaignit de leur faiblesse, et ordonna au jeune homme de me tenir ; il m’encule tout en baisant les fesses de celui qui facilitait son opération.

— Ah ! foutre ! s’écria-t-il en déchargeant, ah ! sacredieu, la putain est marquée !

L’homme se retira. Ce ne fut que longtemps après qu’un événement, dont nous parlerons, jeta quelque jour sur celui-ci. Le ministre me raccompagna, et, reprenant avec moi, dès que nous fûmes bon de ce cabinet, l’air de considération qu’il avait eu avant que d’y entrer :

— Faites emporter ces cassettes, madame, me dit-il, et souvenez-vous que notre arrangement commence dans trois semaines. Allons, Juliette, libertinage, crime, discrétion, et vous serez heureuse. Adieu.

Mon premier soin fut d’examiner l’ordre dont j’étais porteuse. Dieu ! quel fut mon étonnement quand je vis qu’on enjoignait à la supérieure du couvent de force dont il s’agissait, d’empoisonner secrètement, qui ?… Saint-Elme, cette charmante novice de Panthemont que j’avais adorée pendant mon séjour dans ce couvent. Une autre que moi eût déchiré ce monument de scélératesse ; mais j’avais fait trop de chemin dans la carrière du crime pour reculer : rien ne m’arrête, je n’ai pas même le mérite de balancer. Je remets l’ordre à la supérieure de Sainte-Pélagie, où Saint-Elme gémissait depuis trois mois ; je demande à voir la coupable, je la questionne, elle m’avoue que le ministre a mis sa liberté au prix de sa complaisance, et qu’elle a fait avec lui tout ce que l’on peut faire. Aucune des saletés où se livrait ce monstre de luxure n’avait été épargnée : bouche, cul… con, l’infâme avait tout souillé, et ce qui la consolait de ces sacrifices était l’espoir de sa liberté.

— Je l’apporte, dis-je à Saint-Elme en l’embrassant.

Elle me remercie, me rend mes baisers au double… Mon con se mouille en la trahissant… Le lendemain elle était morte.

Allons, me dis-je, dès que je sus l’effet de ma scélératesse, je suis faite pour aller au grand, je le vois ; et travaillant avec promptitude aux préparatifs des projets de Saint-Fond, en trois semaines, ainsi que j’en avais pris l’engagement, je fus en état de lui donner son premier souper.

Six excellentes appareilleuses, que j’avais à mes gages, m’avaient procuré, pour mon début, trois jeunes sœurs, enlevées dans un couvent de Meaux, de douze, treize et quatorze ans, et de la plus céleste figure qu’il fût possible de voir.

Le ministre vint le premier jour avec un homme de soixante ans. En arrivant, il s’enferma quelques minutes avec moi, visita mes épaules, et parut mécontent de n’y plus trouver les marques qu’il m’y avait fait imprimer la dernière fois que nous nous étions vus. A peine me toucha-t-il ; mais il me recommanda le plus grand respect et la plus profonde soumission pour l’homme qu’il amenait, lequel était un des plus grands princes de la cour ; cet homme le remplaça aussitôt dans le cabinet où m’avait fait passer Saint-Fond. Prévenue par mon amant, je lui fis voir mes fesses dès qu’il entra. Il s’approcha, une lunette à la main.

— Si vous ne pétez pas, me dit-il, vous êtes mordue.

Et comme je ne le satisfis pas aussi tôt qu’il le désirait, ses dents s’imprégnèrent dans ma fesse gauche et y laissèrent des traces profondes. Il se montre à moi par-devant, et m’offrant un visage sévère et disgracieux :

— Mettez votre langue dans ma bouche, me dit-il ; et dès qu’elle y fut : Si vous ne rotez pas, poursuivit-il, vous êtes mordue.

Mais, voyant que je ne pouvais obéir, je me retirai assez vite pour éviter le piège. Le vieux coquin entre en fureur, il saisit une poignée de verges et m’étrille pendant un quart d’heure. Il s’arrête et se remontrant à moi :

— Vous voyez, me dit-il, le peu d’effet que les choses même que j’aime le mieux produisent maintenant sur mes sens ; regardez ce vit mollasse, rien ne le fait guinder : il faudrait pour cela que je vous fisse beaucoup de mal.

— Et cela est inutile, mon prince, lui dis-je, puisque vous allez trouver tout à l’heure trois objets délicieux que vous pourrez tourmenter à votre guise.

— Oui… mais vous êtes belle… votre cul (il le maniait toujours) me plaît infiniment ; je voudrais bander pour lui.

Il se débarrasse, en disant cela, de ses habits, et pose sur la cheminée une montre à répétition enrichie de diamants, un étui, une tabatière d’or, sa bourse garnie de deux cents louis et deux bagues superbes.

— Essayons, dit-il, à présent ; tenez, voilà mon cul, il faut le pincer et le mordre excessivement fort, en me branlant de toute l’élasticité de votre poignet. Bon, dit-il, dès qu’il s’aperçut d’un peu de changement dans son état ; couchez-vous maintenant à plat ventre sur ce canapé et laissez-moi vous piquer les fesses avec cette aiguille d’or.

Je me prête ; mais poussant un cri furieux, et ayant l’air de m’évanouir à la seconde blessure, le malheureux tout étourdi, et craignant de déplaire au ministre en molestant un peu trop sa maîtresse, sort à l’instant pour me calmer. Je jette ses habits dans une autre pièce, saute sur les effets précieux, les mets dans ma poche et me hâte de rejoindre Saint-Fond, qui me demande la cause d’un retour si leste.

— Ce n’est rien, lui dis-je ; mais ma promptitude à rapporter les habits de monsieur est cause que mon boudoir s’est fermé, la clef en dedans : ce sont des serrures anglaises que personne ne peut ouvrir ; monsieur ayant tout ce qu’il lui faut, nous pouvons remettre à un autre temps l’entrevue qu’il désire.

Et j’entraîne mes deux convives au jardin, où tout était préparé pour les recevoir ; le prince oublie ses effets, revêt l’habit que je lui présente et ne pense plus qu’à de nouveaux plaisirs.

Il faisait une soirée délicieuse ; nous étions sous un bosquet de lilas et de roses, magiquement éclairé, assis tous trois dans des trônes soutenus par des nuages, desquels s’exhalaient les parfums les plus délicieux ; le centre était occupé par une montagne des fleurs les plus rares, parmi lesquelles étaient les jattes du Japon et les couverts d’or qui devaient nous servir. A peine fûmes-nous placés que le haut du bosquet s’ouvrit, et nous vîmes aussitôt paraître, sur un nuage de feu, les Furies, tenant enchaînées avec leurs serpents les trois victimes qui devaient s’immoler à ce repas. Elles descendirent du nuage, attachèrent chacune celle qui lui était confiée à des arbustes près de nous, et se préparèrent à nous être utiles. Ce repas sans ordre ne devait être servi qu’à la volonté des convives ; on demandait ce qui passait par la tête, les Furies le servaient sur-le-champ. Plus de quatre-vingts plats de différentes espèces sont demandés sans qu’il en soit refusé un seul ; dix espèces de vins sont servies, tout coule, tout se fournit avec profusion.

— Voilà un repas délicieux, dit mon amant. J’espère, mon prince, que vous êtes satisfait du début de ma directrice.

— Enchanté, dit le sexagénaire, dont l’abondance des mets et des liqueurs spiritueuses avait tellement troublé la tête, qu’il ne pouvait presque plus parler. En vérité, Saint-Fond, votre Juliette est divine… mais c’est qu’elle a le plus beau cul !

— Oublions-le un moment, dit Saint-Fond, pour nous occuper de ceux de ces Furies ; savez-vous que je les crois superbes ?

Et, sur le simple aperçu d’un désir, ces trois déesses, représentées par trois des plus belles filles qu’avaient pu me trouver dans Paris les appareilleuses que j’avais employées, exposent à l’instant leurs fesses aux deux libertins, qui les baisent, les lèchent, les mordent à plaisir.

— Oh ! Saint-Fond, dit le prince, faisons-nous fouetter par ces Furies.

— Avec des branches de rose, dit Saint-Fond.

Et voilà les culs de nos paillards à l’air, cruellement fouettée, et par des faisceaux de fleurs, et par les serpenta de ces harpies.

— Que ces écarts sont lubriques ! dit Saint-Fond en se rasseyant et montrant son vit tout en l’air ; bandez-vous, mon prince !

— Non, répond le malheureux perclus, rien de tout cela n’est assez fort pour moi : du moment que je suis en débauche, je voudrais que les atrocités m’environnassent sans cesse ; je voudrais que tout ce qui est sacré chez les hommes fût à l’instant troublé par moi… que leurs liens les plus sévères fussent brisés par mes mains perfides.

— Vous n’aimez pas les hommes, n’est-ce pas, mon prince ?

— Je les abhorre.

— Il n’est pas d’instant dans la journée, reprit Saint-Fond, où je n’aie de leur nuire le dessein le plus véhément : il n’est pas en effet une race plus épouvantable. Est-il puissant, cet homme dangereux ? le tigre des forêts ne l’égale pas en méchanceté. Est-il malheureux ? que de bassesses, comme il est vil alors, comme il est dégoûtant ! Oh ! qu’il m’arrive souvent de rougir d’être né parmi de tels êtres ! Ce qui me plaît, c’est que la nature les abhorre tout autant que moi, car elle les détruit journellement ; je voudrais avoir autant de moyens qu’elle de les anéantir sur la terre.

— Mais vous, vous, respectables êtres, interrompis-je ici, croyez-vous réellement que vous soyez des hommes ? Eh ! non, non ! quand on leur ressemble aussi peu, quand on les domine avec autant d’empire, il est impossible d’être de leur race.

— Elle a raison, dit Saint-Fond ; oui, nous sommes des dieux : ne nous suffit-il pas comme eux de former des désirs pour qu’ils soient aussitôt satisfaits ? Ah ! qui doute que, parmi les hommes, il n’y ait une classe assez supérieure à la plus faible espèce, pour être ce que les poètes nommaient autrefois des divinités !

— Pour moi, je ne suis pas Hercule, je le sens, dit le prince, mais je voudrais être Pluton ; je voudrais être chargé du soin de déchirer les mortels aux enfers.

— Et moi, dit Saint-Fond, je voudrais être la boîte de Pandore, afin que tous les maux sortis de mon sein les détruisissent tous individuellement.

Ici, quelques gémissements se firent entendre ; ils émanaient des trois victimes enchaînées.

— Qu’on les délie, dit Saint-Fond, et qu’elles se fassent voir à nous.

Les Furies les détachent et les présentent aux deux convives ; et comme il était impossible de réunir plus de grâces et plus de beautés, je vous laisse à penser comme elles furent bientôt couvertes de luxure.

— Juliette, me dit le ministre transporté, vous êtes une charmante créature ; on peut dire avec raison que vos essais sont des coups de maître ; allons nous perdre sous ces bosquets, allons nous livrer, dans l’ombre et le silence, à tout ce que l’égarement de nos têtes pourra nous dicter… As-tu fait creuser quelques fosses ?

— Presque au pied de tous les endroits qui peuvent offrir des sièges à vos impuretés.

— Bon ; et point de lumières dans les allées ?

— Aucune ; l’obscurité convient au crime et vous en jouirez dans toute son horreur ; allons, prince, égarons-nous dans ces labyrinthes, et que là rien n’arrête l’impétuosité de nos emportements.

Nous partîmes d’abord tous ensemble, les deux libertins, les trois victimes et moi. A l’entrée d’une route de charmille, Saint-Fond dit qu’il ne pouvait aller plus loin sans foutre ; et saisissant la plus jeune des filles, en moins de dix minutes le vilain fit sauter les deux pucelages ; j’excitais, pendant ce temps-là, le vieux prince que rien ne pouvait faire bander.

— Vous ne foutrez donc pas ? lui dit Saint-Fond en s’emparant de la seconde fille.

— Non, non, dépucelez, dit le vieux paillard, je me contenterai de vexations ; donnez-les moi à mesure qu’elles sortent de vos mains.

Et dès qu’il tient la plus jeune de ces petites filles, il la tourmente de la plus cruelle manière, pendant que je le suce de toutes mes forces. Cependant Saint-Fond déflorait toujours, et, ayant mis la seconde dans le même état que la première, en la rendant au prince, il saisit celle de quatorze ans.

— Que j’aime à foutre ainsi dans l’obscurité ! disait-il, les voiles de la nuit sont les aiguillons du crime, on ne les commet jamais aussi bien que dans l’ombre !

Saint-Fond, qui n’avait point encore déchargé, le fit dans le cul de l’aînée de ces filles, et demandant aussitôt au prince laquelle il voulait immoler, sur la cession que celui-ci fit de celle qui venait de faire décharger Saint-Fond, le vieux paillard, muni de tous les instruments nécessaires aux supplices qu’il méditait, s’égara, tenant ses deux victimes, et je suivis mon amant avec celle qui devait recevoir la mort de ses mains. Dès que nous fûmes à peu près seuls, je lui déclarai le vol que j’avais fait ; il en rit beaucoup avec moi et m’assura que, comme pour se mettre en train, le prince, suivant son usage, avait été au bordel avant de venir au souper, il n’y avait rien de plus aisé que de lui faire croire qu’il avait tout perdu dans ce lieu.

— Êtes-vous donc des amis de cet homme ? dis-je à Saint-Fond.

— Je ne suis l’ami de personne, me répondit le ministre ; je ménage cet original par politique : il ne laisse pas que de contribuer à ma fortune, il est fort bien avec le roi ; mais qu’il soit disgracié demain, je deviendrai le plus ardent de ceux qui l’écraseront. Il a deviné mes goûts, je ne sais comment ; il a voulu les partager, j’y ai consenti, voilà tous nos liens. Est-ce que vous ne l’aimez pas, Juliette ?

— Je ne puis le souffrir.

— Ma foi, sans les raisons de politique dont je viens de vous faire part, je vous le livrerais ; mais je le perdrai si vous voulez : vous me plaisez au point, madame, qu’il n’est rien que je ne fasse pour vous.

— Ne dites-vous pas que vous lui avez des obligations ?

— Quelques-unes.

— Eh bien, comment, d’après vos principes, pouvez-vous l’envisager un instant ?

— Laissez-moi faire, Juliette, j’arrangerai tout cela.

Et, en même temps, Saint-Fond me renouvela tous ses éloges sur la manière dont j’avais conduit cette fête.

— Tu es, me dit-il, remplie de goût et d’esprit, et plus je te connais, plus je sens la nécessité de t’attacher à moi.

C’était la première fois qu’il me tutoyait ; il me fit sentir cette faveur en m’accordant en même temps celle d’en user de même avec lui.

— Je te servirai toute ma vie, si tu le veux, Saint-Fond, répondis-je ; je connais tes goûts, je les satisferai, et, si tu désires m’attacher encore davantage, tu contenteras de même les miens.

— Baise-moi, ange céleste ! cent mille écus te seront comptés demain matin : tu vois si je te devine !

Nous en étions là, lorsqu’une vieille pauvresse nous aborde pour nous demander l’aumône.

— Comment se fait-il, dit Saint-Fond surpris, qu’on ait laissé entrer cette femme ?

Et le ministre, me voyant sourire, entendit aussitôt la plaisanterie…

— Ah ! friponne, me dit-il, c’est délicieux ! Eh bien, que voulez-vous ? continua-t-il en approchant cette vieille.

— Hélas ! quelques charités, monseigneur, répondit l’infortunée. Venez, venez voir ma misère.

Et prenant la main du ministre, elle le conduisit dans une mauvaise petite baraque, éclairée d’une lampe qui pendait au plafond, et dans laquelle deux enfants, l’un mâle, l’autre femelle, et de huit à dix ans au plus, reposaient nus sur un peu de paille.

— Vous voyez cette triste famille, nous dit la pauvresse ; il y a trois jours que je n’ai un morceau de pain à leur donner ; daignez, vous que l’on dit si riche, me mettre à même de soutenir leur triste vie. Oh ! monseigneur, qui que vous soyez, connaissez-vous M. de Saint-Fond ?

— Oui, répondit le ministre.

— Eh bien ! vous voyez son ouvrage : il a fait enfermer mon mari ; il nous a pris le peu de bien dont nous jouissions ; tel est l’état cruel où il nous a réduite depuis plus d’un an…

Et voilà, mes amis, le grand mérite que j’avais à cette scène ; c’est que tout en était exactement vrai : j’avais découvert ces tristes victimes de l’injustice et de la rapacité de Saint-Fond, et je les lui offrais réellement, pour réveiller sa méchanceté.

— Ah, gueuse ! s’écria le ministre en fixant cette femme, oui, oui, je le connais, et tu dois bien me connaître aussi… Oh ! Juliette, vous tenez, par cette adroite scène, mon âme dans un état !… Eh bien, qu’avez-vous à me reprocher ? J’ai fait enfermer votre époux innocent, cela est vrai ; j’ai mieux fait encore, car il n’existe plus… Vous m’avez échappé, je voulais vous traiter de même.

— Quel mal avons-nous commis ?

— Celui d’avoir un bien, à ma porte, que vous ne vouliez pas me vendre ; en vous accablant, je l’ai eu… Vous mourez de faim, que cela me fait-il ?

— Et ces malheureux enfants ?

— Il y en a dix millions de trop en France : c’est rendre service à la société que d’élaguer tout cela ; et les retournant avec son pied : La belle graine à recueillir !

Le scélérat, alors, que tout cela faisait extraordinairement bander, saisit le petit garçon et l’encule ; puis, s’emparant de la petite fille, il la traite de la même manière.

— Vieille garce ! dit-il alors, montre-moi tes fesses ridées, j’ai besoin de les voir pour déterminer une décharge.

La vieille pleure et résiste ; j’aide les projets de Saint-Fond. Après avoir accablé d’outrages ce malheureux cul, le libertin l’enfile, ayant sous ses pieds les deux enfants, qu’il écrase en déchargeant dans le cul de leur mère, dont il brûle la cervelle au moment de sa crise. Et nous quittons cet infortuné réduit, toujours avec la petite victime de quatorze ans, dont il avait baisé les fesses pendant l’opération.

— Eh bien ! monseigneur, lui dis-je en sortant de là, vous allez à présent jouir du bien de cette famille en toute sûreté, et vous ne le pouviez point. Ces gens-là avaient trouvé des appuis, ils allaient faire du tapage ; je sais bien que vous vous en seriez moqué, mais cela eût toujours été désagréable ; je les ai découverte, je les ai trompés : vous en voilà défait.

Et, ici, Saint-Fond, en me baisant, était dans une ivresse inconcevable.

— Ah ! comme le crime est doux et comme ses suites sont voluptueuses !… Juliette, tu ne saurais croire en quel état tient tous mes sens la divine action que tu viens de me faire commettre… Mon ange, mon unique dieu, dis-moi donc ce que tu veux que je fasse pour toi.

— Je sais qu’on vous plaît en laissant parler le désir d’avoir de l’argent : vous augmenterez de quelque chose la somme promise.

— N’était-elle pas de cent mille écus ?

— Oui.

— Ô Juliette, je t’en promets le double ! Mais qu’est ceci ?… dit le ministre effrayé de deux hommes qui s’avançaient à nous le pistolet à la main ; je frémis ; personne n’est plus poltron que moi… Messieurs, que voulez-vous ?

— Tu vas le voir, répond un de ces hommes en saisissant Saint-Fond et l’attachant au pied d’un arbre, ses culottes rabaissées sur ses talons.

— Mais que prétendez-vous ?

— T’apprendre, dit l’autre homme armé d’une poignée de verges dont il caresse déjà le fessier ministériel, oui, scélérat, t’apprendre à traiter, comme tu viens de le faire, les pauvres habitants de la masure que tu quittes.

Et quand celui-ci a donné trois ou quatre cents coups, qui n’ont servi qu’à reguinder la machine énervée de Saint-Fond, l’autre approche et perfectionne son extase en l’enculant d’un vit énorme. Dès qu’il a foutu, il fouette ; et dès qu’il a fouetté, le premier flagellateur encule. Saint-Fond, pendant ce temps-là, manie les fesses de la jeune fille à droite et les miennes à gauche ; on le détache, les hommes disparaissent et nous errons de nouveau dans les ténèbres.

— Ô Juliette, je ne cesserai de te le dire, tu es divine !… Mais sais-tu que j’ai eu bien peur ? Il est délicieux de donner à ses nerfs cette première commotion avant que de leur imprimer celle de la volupté : voilà de ces gradations que les sots ignorent et qui ne devraient être connues que de gens tels que nous.

— La peur agit donc fortement sur toi ? dis-je à Saint-Fond.

— Oh, prodigieusement, ma chère ! Je suis le plus jean-foutre de tous les êtres, et je l’avoue sans la plus petite honte. La peur n’est que l’art de se conserver, et cette science est la plus nécessaire à l’homme : il est absurde d’attacher de l’honneur à ne pas craindre les dangers ; je place le mien à les redouter tous.

— Ah, Saint-Fond ! si la peur fait un tel effet sur tes sens, juge de l’état où tu mets les malheureuses victimes de tes passions !

— Eh ! c’est ce qui m’en plaît, dit le ministre ; j’aime à leur faire éprouver l’espèce de chose qui trouble et bouleverse le plus cruellement mon existence… Mais où sommes-nous ici ?… Ton jardin est d’une grandeur énorme.

— Nous voilà, dis-je, au bord d’une de ces fosses préparées pour les victimes…

— Ah ! ah ! dit Saint-Fond en tâtant avec la main ; il faut que le prince ait immolé une des siennes ici : je sens un cadavre.

— Retirons-le, dis-je, voyons qui c’est… Elle n’est pas morte ; c’est la plus jeune des trois sœurs : elle ne paraît être qu’étouffée, et le scélérat l’enterrait toute vive ; il faut la rappeler à la vie, tu auras le plaisir d’en tuer deux.

Effectivement, après quelques secours, cette malheureuse revint à elle, mais il lui fut impossible de nous dire ce que le prince lui faisait quand elle avait perdu connaissance. Les deux sœurs s’embrassent en pleurant, et le barbare Saint-Fond leur déclare qu’il va les tuer toutes deux. Il y procède en effet ; mais ayant beaucoup d’autres aventures semblables à vous raconter, j’aime mieux jeter un voile sur celle-ci que de risquer la monotonie. Le monstre avait déchargé dans le cul de la plus jeune de ces malheureuses, en procédant à son dernier supplice ; nous jetâmes un peu de terre sur le trou, et nous poursuivîmes.

— Oh ! quelle action voluptueuse que celle de la destruction ! me dit cet insigne libertin ; je n’en connais pas qui chatouille plus délicieusement ; il n’est pas d’extase semblable à celle que l’on goûte en se livrant à cette divine infamie : si tous les hommes connaissaient ce plaisir, la terre se dépeuplerait en dix ans. Chère Juliette, j’ai bien reconnu, dans ce que nous venons de faire, que tu aimes le crime autant que moi !

Et je convainquis Saint-Fond qu’il m’irritait peut-être encore plus que lui. En disant ces mots, nous aperçûmes dans le bois, au clair de la lune qui se levait, une espèce de petit couvent.

— Qu’est-ce encore que ceci ? dit Saint-Fond, prétends-tu donc me noyer de voluptés ?

— En vérité, dis-je, j’ignore où nous sommes ; frappons.

Une vieille religieuse se présente.

— Ma très chère mère, lui dis-je, pouvez-vous donner l’hospitalité à deux voyageurs qui s’égarent ?

— Entrez, dit la bonne dame ; quoique ceci soit un couvent de religieuses, la vertu que vous implorez n’est point étrangère à nos cœurs, et nous la pratiquons aussi volontiers avec vous que nous venons de le faire envers un vieux seigneur de la cour qui nous a demandé la même chose ; il est avec nos dames, qui viennent de se lever pour matines.

Nous comprîmes, à ces mots, que le prince était là : nous le joignons. Une autre religieuse et six pensionnaires de douze à seize ans l’entouraient. Le vieux coquin, tout couvert du sang de sa dernière victime, commençait déjà à perdre le respect.

— Monsieur, dit à Saint-Fond celle des religieuses que nous trouvâmes en haut, opposez-vous aux tentatives de cet ingrat. Ce n’est que par des insultes qu’il prétend reconnaître l’hospitalité que nous lui accordons.

— Madame, dit le ministre, mon ami, qui n’est guère plus moral que moi, en détestant la vertu comme je le fais, n’aime à lui accorder aucune récompense ; vos pensionnaires me paraissent extrêmement jolies, et, ou nous mettrons le feu à votre couvent, ou, sacredieu ! nous les violerons toutes six.

Et Saint-Fond, saisissant aussitôt la plus petite, en accablant de coups de poing les deux religieuses qui veulent la défendre, la viole à nos yeux, par-devant. Que vous dirais-je, mes amis ? les cinq autres eurent bientôt le même sort, à la différence que Saint-Fond, craignant de voir faiblir son outil, laissa les cons pour ne perforer que les culs. A mesure qu’elles sortaient de ses mains, le prince s’en emparait et les fustigeait jusqu’au sang, entremêlant toujours cette opération de baisers sur mes fesses, qu’il adorait, disait-il, par-dessus tout. Saint-Fond, maître de lui, n’avait pas déchargé ; il s’empare des deux religieuses, dont l’une avait plus de soixante ans, s’enferme avec elles dans une cellule voisine, et rentre seul au bout d’une demi-heure.

— Qu’as-tu donc fait de ces duègnes, mon ami ? dis-je au ministre, en le voyant revenir très ému.

— Pour rester les maîtres de la maison, nous dit-il, il fallait bien se débarrasser de ces gardiennes ; j’ai commencé par m’en amuser dans cette cellule : j’aime infiniment les vieux culs ; puis, ayant découvert un escalier qui conduisait auprès d’un puits, je les y ai jetées pour s’y rafraîchir.

— Et ces poulettes, qu’en allons-nous faire ? J’espère que nous ne les laisserons pas en vie, dit le prince…

De nouvelles horreurs se commirent, que je laisse encore sous le voile ; mais le couvent fut dévasté.

Les deux libertins, ayant complètement déchargé dans cette scène et voyant le jour près de paraître, désirèrent enfin se retirer. Un déjeuner somptueux, servi par trois femmes nues, nous attendait dans mes cabinets secrets ; le besoin que nous en avions nous y fit faire le plus grand honneur. Le prince voulut, avec la permission de mon amant, passer quelques heures au lit avec moi ; et Saint-Fond, au milieu de deux de mes laquais, se fit foutre le reste de la nuit.

Les tentatives du vieux seigneur ne firent pas courir de grands risques à ma pudeur ; après des peines infinies, il parvint à s’introduire un moment au trou de mon cul ; mais la nature trompant son espoir, l’outil plia ; le vilain, qui n’eut même pas la force de décharger, parce qu’il avait, disait-il, deux fois perdu du foutre dans toute la partie, s’endormit le nez dans mon derrière.

Dès que nous fûmes levés, Saint-Fond, toujours plus enchanté de moi que jamais, me donna un bon de huit cent mille francs, à prendre sur-le-champ au trésor royal, et il emmena son ami.

L’histoire de cette première partie fut à peu près celle de toutes les autres, aux épisodes près, que ma fertile imagination avait soin de varier sans cesse. Noirceuil se trouvait presque à toutes, mais je n’y avais point encore vu d’étrangers que le prince.

Il y avait trois mois que je conduisais cette barque immense avec tout le succès possible, lorsque Saint-Fond m’annonça que j’avais, pour le lendemain, un crime ministériel à commettre. Cruels effets de la plus barbare politique ! Ô mes amis, devineriez-vous quelle était cette victime ? le père même de Saint-Fond, vieillard de soixante-six ans, respectable sous tous les rapports : il le barrait dans ses travers, craignant qu’ils ne le perdissent ; il le desservait même à la cour, afin de le contraindre à laisser là le ministère, croyant, avec bien de la raison, qu’il serait plus avantageux pour ce fils scélérat de quitter lui-même, que d’être renvoyé. Cette conduite déplut à Saint-Fond, qui, d’ailleurs, gagnait trois cent mille livres de rente à cette mort, et l’arrêt parricide fut bientôt prononcé. Noirceuil vint m’expliquer ce dont il s’agissait, et, comme il remarqua que ce grand crime m’effarouchait un peu, voici par quel discours il tâcha d’en faire disparaître l’atrocité qu’y supposait imbécilement ma faiblesse.

— Le mal que vous croyez faire en tuant un homme, et celui dont vous croyez l’aggraver, lorsqu’il s’agit d’un parricide, voilà, il me semble, ma chère, ce que je dois combattre à vos yeux. Je n’examinerai point la question sous le premier rapport : vous êtes au-dessus des préjugés qui supposent du crime à la destruction de son semblable3. Cet homicide est simple pour vous, puisqu’il n’existe aucun lien entre votre existence et celle de la victime : il n’est compliqué que pour mon ami ; vous redoutez le parricide dont il veut se souiller : ce n’est donc que sous ce point de vue que je vais envisager l’action proposée.

Le parricide est-il un crime ou non ?

Assurément, s’il est au monde une action que je crois légitime, c’est celle-là ; et quel rapport, je vous prie, peut-il exister entre celui qui m’a mis au monde et moi ? Comment voulez-vous que je me croie lié par quelque sorte de reconnaissance envers un homme parce qu’il lui a pris fantaisie de décharger dans le con de ma mère ? Rien n’est risible comme cet imbécile préjugé. Mais si je ne le connaissais pas, ce père, s’il m’avait mis au monde sans que je m’en doutasse, la voix de la nature me l’indiquerait-elle ? ne serais-je pas aussi froid avec lui qu’avec les autres hommes ? Si ce fait est sûr, et je crois que l’on n’en peut douter, le parricide n’ajoute rien au mal supposé à l’homicide. Si je tuais l’homme qui m’aurait donné le jour, sans le connaître, je n’aurais sûrement aucun remords de l’avoir tué comme père : ce n’est donc que parce qu’on me dit qu’il m’appartient que je m’arrête ou que je me repens ; or, je vous prie de me dire de quel poids l’opinion peut être pour aggraver un crime, et s’il est possible qu’elle en change la nature. Quoi ! je puis tuer sans remords mon père si je ne le connais pas, et je ne puis si je le connais ? de manière qu’on n’a qu’à me persuader qu’un individu que je viendrais de tuer est mon père, quoiqu’il ne le soit pas : voilà des remords appliqués à une fausse notion. Or, s’ils existent, quoique la chose ne soit pas, ils ne sauraient légitimement exister quand elle est. Si vous pouvez me tromper sur cela, mon crime est une chimère ; si la nature ne m’indique pas, d’elle-même, l’auteur de mes jours, c’est qu’elle ne veut pas que j’éprouve d’autre tendresse pour lui que celle que m’inspire un être indifférent. Si le remords peut être appliqué d’après votre opinion, et que votre opinion puisse me tromper, le remords est nul ; je suis un fou de le concevoir. Les animaux connaissent-ils leur père, le soupçonnent-ils seulement ? Motivez-vous ma reconnaissance filiale sur les soins que ce père a pris de mon enfance ? Autre erreur. Il a cédé, en les prenant, aux usages de son pays, à son orgueil, à un sentiment que lui, comme père, peut avoir eu pour son ouvrage, mais que je n’ai nul besoin, moi, de concevoir pour l’ouvrier ; car cet ouvrier, uniquement occupé de son plaisir, n’a nullement pensé à moi lorsqu’il lui a plu de procéder, avec ma mère, à l’acte de la progéniture : il ne s’occupait que de lui, et je ne vois pas là de quoi former des sentiments bien ardents de reconnaissance. Ah ! cessons de nous faire plus longtemps illusion sur ce ridicule préjugé : nous ne devons pas plus à celui qui nous a donné la vie qu’à l’être le plus froid et le plus éloigné de nous. La nature ne nous indique absolument rien pour lui ; je dis plus : elle ne saurait rien nous indiquer, l’amitié ne remonte point d’ailleurs ; il est faux qu’on aime son père, il est faux qu’on puisse même l’aimer ; on le craint, mais on ne l’aime pas ; son existence ennuie, mais elle ne plaît point ; l’intérêt personnel, la plus sainte des lois de la nature, nous engage invinciblement à désirer la mort d’un homme dont nous attendons notre fortune ; et sous ce rapport, sans doute, non seulement il serait tout simple de le haïr, mais beaucoup plus naturel encore d’attenter à sa vie, par la grande raison qu’il faut que chacun ait son tour, et que si mon père a joui pendant quarante ans de la fortune du sien, et que je me vois vieillir, moi, sans jouir de la sienne, je dois assurément, et sans aucun remords, aider à la nature qui l’oublie dans ce monde, et hâter, par toutes sortes de moyens, la jouissance des droits qu’elle me donne et qu’elle ne tarde que par un caprice que je dois corriger en elle. Si l’intérêt est la mesure générale de toutes les actions de l’homme, il y a donc infiniment moins de mal à tuer son père qu’un autre individu ; car les raisons personnelles que nous avons pour nous défaire de celui qui nous a donné le jour doivent toujours être plus puissantes que celles que nous avons de nous défaire d’un autre personnage. Il existe ici une autre considération métaphysique que nous ne devons pas perdre de vue : la vieillesse est la route de la mort ; la nature, en vieillissant un homme, l’approche de son tombeau ; celui qui tue un vieillard ne fait donc qu’accomplir ses intentions : voilà ce qui fit, chez beaucoup de peuples, une vertu du meurtre des vieillards. Inutiles à la terre qu’ils chargent de leur poids, consumant une nourriture qui manque au plus jeune, ou que celui-ci est obligé de payer plus cher à cause du trop grand nombre des consommateurs, il est démontré que leur existence est inutile, qu’elle est dangereuse, et que ce qu’on peut faire de mieux est de la supprimer. Non seulement ce n’est donc point un crime de tuer son père, mais c’est une excellente action ; c’est une action méritoire envers soi-même qu’elle sert, méritoire envers la nature qu’elle décharge d’un poids onéreux, et digne d’éloge, puisqu’elle suppose un homme assez énergique, assez philosophe pour s’être préféré, lui qui peut être utile aux hommes, à ce vieillard, qui n’en était plus qu’oublié. Vous allez donc faire une excellente action, Juliette, en détruisant l’ennemi de votre amant qui, sans doute, sert l’État aussi bien qu’il puisse le faire ; car s’il se permet quelques petites prévarications, Saint-Fond n’en est pas moins un fort grand ministre : il aime le sang, son joug est dur, il croit le meurtre utile au maintien de tout gouvernement. A-t-il tort ? Sylla, Marius, Richelieu, Mazarin, tous les grands hommes ont-ils pensé différemment ? Machiavel donna-t-il d’autres principes ? N’en doutons pas ; il faut du sang, surtout au soutien des gouvernements monarchiques ; le trône des tyrans doit en être cimenté, et Saint-Fond est loin de faire répandre tout celui qui devrait couler !… Enfin, Juliette, vous vous conservez ici un homme qui, je le pense, vous fait jouir d’un état assez florissant ; vous augmentez la fortune de celui qui fait la vôtre : je demande si vous devez balancer ?

— Noirceuil, dis-je effrontément, qui vous a dit que je balançais ? Un mouvement involontaire a pu m’échapper ; je suis jeune, je débute dans la carrière où vous m’entraînez : quelques faibles retours doivent-ils donc étonner mes maîtres ? Mais ils verront bientôt si je suis digne d’eux. Que Saint-Fond se hâte de m’envoyer son père : il est mort deux heures après son entrée chez moi. Mais, mon cher, il est trois classes de poisons dans la cassette que m’a confiée votre ami : quel est celui dont je dois me servir ?

— Le plus cruel de tous, celui qui fait souffrir davantage, dit Noirceuil ; c’est encore une recommandation que je suis chargé de te faire. Saint-Fond veut qu’en mourant son père soit puni des affreuses intrigues qu’il a employées pour le desservir, il veut que ses douleurs soient épouvantables.

— Je le conçois, répondis-je ; dites-lui qu’il sera satisfait. Et comment la chose se passera-t-elle ?

— Le voici, dit Noirceuil :

En ta qualité d’amie du ministre, tu inviteras ce vieillard à venir dîner chez toi ; ton billet lui fera comprendre que c’est à dessein de tout concilier, et qu’approuvant toi-même les raisons qu’il donne pour la retraite de son fils, tu veux en causer avec lui. Le vieux Saint-Fond viendra, on l’emportera malade de chez toi, son fils se charge du reste. Voici la somme convenue pour l’exécution du crime qu’il attend : un bon de cent mille écus sur le trésor ; es-tu contente, Juliette ?

— Saint-Fond m’en donne autant pour une fête, dis-je en rendant le papier, dites-lui que je le servirai pour rien.

— En voilà un second de même somme, dit Noirceuil : j’étais chargé de répondre à l’objection, elle ne déplaît point à ton amant. Je veux qu’elle soit payée, et payée comme elle le désire, me dit-il tous les jours ; tant qu’elle me montrera de l’intérêt et que je satisferai cet intérêt, je serai sûr de la conserver.

— Saint-Fond doit me connaître, répondis-je ; j’aime l’argent, je ne m’en cache point, mais je ne lui demanderai jamais plus qu’il ne sera nécessaire. Ces six cent mille francs sont pour l’exécution du projet ; j’en demande autant le jour qu’expirera son père.

— Tu les auras, Juliette, sois tranquille, c’est moi qui t’en réponds. Ô Juliette, que ta position est heureuse ! Ménage-la, jouis, et tu vas, si tu sais te conduire, devenir, avant qu’il soit peu, la femme la plus riche de l’Europe : quel ami je t’ai donné là !

— Déjà dans tes principes, je ne t’en remercie pas, Noirceuil ; cette liaison t’a fait plaisir, tu y gagnes toi-même, il devient flatteur pour toi d’être l’ami d’une femme dont le luxe et le crédit effacent déjà celui des princesses de la cour… Je rougirais d’aller à l’Opéra comme y parut hier la princesse de Nemours : aussi n’eut-elle pas un regard, pendant que tous les yeux étaient sur moi.

— Et jouis-tu de tout cela, Juliette ?

— Infiniment, mon cher ; d’abord, je roule sur l’or, ce qui est pour moi la première des jouissances.

— Mais fous-tu ?

— Beaucoup ; il est bien peu de nuits où ce que Paris a de mieux dans les deux sexes ne vienne m’offrir son hommage.

— Et tes crimes favoris ?

— Ils vont leur train, je vole tout ce que je peux… jusqu’à un écu, comme si je mourais de faim.

— Et la vengeance ?

— J’y donne le plus grand essor ; la juste punition du prince de *, qui fait la nouvelle du jour, est mon unique ouvrage ; cinq ou six femmes sont depuis deux mois à la Bastille, pour avoir voulu être mieux mises que moi.

Nous entrâmes ensuite dans quelques détails sur les fêtes que je donnais au ministre.

— Je ne te cacherai pas, me dit Noirceuil, que tu as l’air de te relâcher depuis quelque temps ; Saint-Fond s’en est aperçu ; il n’y avait pas cinquante plats au dernier souper. Ce n’est qu’en mangeant beaucoup qu’on décharge bien, poursuivit Noirceuil, et, nous autres libertins, nous tenons fort à la qualité et à la quantité du sperme. La gourmandise flatte infiniment tous les goûts qu’il a plu à la nature de nous donner, et il semble qu’on n’a jamais le vit si roide et le cœur si dur, que quand on vient de faire un repas somptueux. Je te recommande encore le choix des filles : Saint-Fond, quoique ce que tu nous donnes soit très joli, n’y trouve pas encore assez de recherches. Tu ne saurais croire à quel point il faut les porter : nous voulons que le gibier fourni soit non seulement d’une excellente race, mais qu’il possède encore toutes les qualités morales et physiques qui peuvent rendre sa défaite intéressante.

Sur cela, je fis part à Noirceuil des excellents moyens que je prenais ; au lieu de six, vingt-quatre femmes travaillaient maintenant sans relâche, et elles avaient sous elles un pareil nombre de femmes correspondantes qui parcouraient les provinces ; j’étais la cheville ouvrière de tout cela, et bien certainement j’y donnais tous mes soins.

— Avant que de te décider pour un sujet, me répondit Noirceuil, fût-il à trente lieues, fais-les pour le voir, et n’accepte jamais que ce qui te paraîtra délicieux.

— Ce que vous me recommandez est fort difficile, répondis-je, car le sujet est souvent enlevé avant qu’on ne m’en parle.

— Eh bien, dit Noirceuil, il faut en enlever vingt, pour en avoir dix.

— Et que ferais-je des réformés ?

— Tu t’en amuses, tu les vends à tes amis… à des maquerelles ; c’est ce que dans ta place on appelle le tour du bâton : il y a cent mille francs à gagner là par an.

— Oui, si Saint-Fond me payait tous les sujets, mais il n’en paye que trois par souper.

— Je l’engagerai à les payer tous.

— Il sera beaucoup mieux servi. Maintenant, Noirceuil, poursuivis-je, entrez avec moi dans quelques détails qui me sont absolument personnels. Vous connaissez ma tête : avec tant de moyens de faire le mal, vous croyez bien que je m’y livre avec outrance ; ce que je conçois, ce que j’imagine déjà, ne s’exprime point ; mais, mon ami, vos conseils me sont nécessaires. Saint-Fond ne sera-t-il pas jaloux de tous les écarts où je me livre ?

— Jamais, me dit Noirceuil, Saint-Fond est trop raisonnable pour ne pas sentir que tu dois donner dans beaucoup de travers ; cette seule idée l’amuse et il me disait encore hier : Je crains qu’elle ne soit pas assez gueuse.

— Oh ! dans ce cas, qu’il se tranquillise, mon ami ! assurez-le qu’il est difficile de porter plus loin le goût de tous les vices.

— J’ai quelquefois entendu demander, dit Noirceuil, si la jalousie était une manie flatteuse ou défavorable pour une femme, et j’avoue que je n’ai jamais douté que ce mouvement, n’étant que personnel, assurément les femmes n’avaient rien à gagner à l’action qu’il produit dans l’âme de leurs amants. Ce n’est point parce qu’on aime beaucoup une femme qu’on en est jaloux, c’est parce qu’on craint l’humiliation qui naîtrait de son changement ; et la preuve qu’il n’y a rien que de purement égoïste dans cette passion, c’est qu’il n’y a pas un amant de bonne foi qui ne convienne aimer mieux voir sa maîtresse morte, qu’infidèle. C’est donc bien plutôt son inconstance que sa perte qui nous afflige, et c’est donc nous seuls que nous considérons dans cet événement. D’où je conclus qu’après l’impardonnable extravagance d’être amoureux d’une femme, la plus grande sans doute qu’on puisse faire est d’en être jaloux. Ce sentiment est malhonnête pour elle, puisqu’il lui prouve qu’on ne l’estime pas ; il est affligeant pour soi et toujours inutile, puisque c’est un moyen sûr de donner à une femme l’envie de nous manquer que de lui laisser apercevoir la crainte que nous avons que cela ne lui arrive. La jalousie et la frayeur du cocuage sont deux choses qui tiennent absolument à nos préjugés sur la jouissance des femmes ; sans cette maudite coutume de vouloir imbécilement, sur cet objet, lier sans cesse le moral au physique, nous nous débarrasserions aisément de ces préjugés. Eh quoi ! il n’est pas possible de coucher avec une femme sans l’aimer, et il n’est pas possible de l’aimer sans coucher avec elle ? Mais quelle nécessité y a-t-il donc que le cœur soit de la partie où le corps seul agit ? Ce sont deux désirs, ce sont deux besoins très différente, ce me semble. Araminthe a le plus beau corps du monde, sa figure est voluptueuse, ses grands yeux noirs et pleins de feu me promettent une ample éjaculation de son sperme, lorsque les parois de son vagin ou de son anus seront vivement électrisées du frottement de ma verge ; j’en jouis, elle tient parole. Quelle nécessité y a-t-il, je vous prie, que les sentiments de mon cœur accompagnent l’acte qui me soumet le corps de cette créature ! Il me paraît, encore une fois, que c’est une chose très différente que d’aimer et que de jouir, et que non seulement il n’est pas nécessaire d’aimer pour jouir, mais qu’il suffit même de jouir pour ne pas aimer. Car les sentiments de tendresse s’accordent aux rapports d’humeur et de convenances, mais ils ne sont nullement dus à la beauté d’une gorge ou à la jolie tournure d’un cul ; et ces objets-ci qui, selon nos goûts, peuvent vivement exciter les affections physiques, n’ont pourtant pas, ce me semble, le même droit aux affections morales. Pour achever ma comparaison, Bélise est laide, elle a quarante ans, pas une grâce dans toute sa personne, pas un trait régulier, pas un seul agrément ; mais Bélise a de l’esprit, un caractère délicieux, un million de choses qui s’enchaînent avec mes sentiments et mes goûts : je n’aurai aucun désir de coucher avec Bélise, mais je ne l’en aimerai pas moins à la folie ; je désirerai fortement avoir Araminthe, mais je la détesterai cordialement dès que la fièvre du désir sera passée, parce que je n’ai trouvé qu’un corps en elle, et nulle des qualités morales qui pouvaient lui mériter les affections de mon cœur. Il n’est d’ailleurs nullement question de tout cela ici, et dans les infidélités que Saint-Fond te laisse faire, il entre un sentiment de libertinage tout différent de l’explication qui vient de t’être donnée. Saint-Fond jouit de l’idée de te savoir dans les bras d’un autre, il t’y place lui-même, il bande en t’y voyant ; tu multiplieras ses jouissances par l’extension que tu donneras aux tiennes, et tu ne seras jamais plus aimée de Saint-Fond que quand tu auras le plus fait ce qui te vaudrait la haine d’un autre. Voilà de ces écarts de tête qui ne sont connus que de nous, mais qui n’en sont pas moins délicieux pour cela.

— Vous me rassurez, dis-je à Noirceuil. Saint-Fond aimera mes goûts, mon esprit, mon caractère, et ne sera point jaloux de ma personne ? Oh ! comme cette idée me console ; car je vous l’avoue, mon ami, la continence me serait impossible, mon tempérament veut être satisfait, à quelque prix que ce puisse être. Avec ce sang impétueux, avec cette imagination que vous me connaissez, avec la fortune immense dont je jouis, comment résisterais-je à des passions que tout irrite et que tout enflamme !

— Eh ! livre-toi, Juliette, livre-toi, c’est tout ce que tu peux faire de mieux ; mais, pour le reste des hommes, un peu d’hypocrisie, je t’y exhorte. Souviens-toi que l’hypocrisie est un vice essentiel, dans le monde, à celui qui a le bonheur de posséder tous les autres ; avec de l’art et de la fausseté, on réussit à tout ce qu’on veut, car ce n’est point de votre vertu dont le monde a besoin, c’est seulement de pouvoir vous en supposer. Pour une couple d’occasions où cette vertu vous sera nécessaire, il y en aura trente où vous n’aurez besoin que de son masque : sachez donc le prendre, femmes débauchées, mais seulement jusqu’à l’indifférence du crime, jamais jusqu’à l’enthousiasme de la vertu, parce que le premier état laisse en paix l’amour-propre des autres et que le second l’irrite. D’ailleurs, c’est bien assez de cacher ce qu’on aime, sans être obligé de feindre ce qu’on déteste ; si tous les hommes étaient vicieux de meilleure foi, l’hypocrisie ne serait pas nécessaire ; mais, faussement persuadés que la vertu a des avantages, ils veulent absolument y tenir par quelque côté. Il faut faire comme eux, et, pour se les gagner, cacher tout ce qu’on peut de ses travers sous le manteau de cette vieille et ridicule idole, quitte à se venger de l’hommage forcé qu’on lui rend par des sacrifices de plus au rival. L’hypocrisie, d’ailleurs, en apprenant à tromper, facilite une infinité de crimes ; on se livre à vous parce que votre air désintéressé en impose, et vous enfoncez le poignard avec d’autant moins de peine qu’on ne vous suppose pas même de le porter. Cette manière sourde et mystérieuse de satisfaire ainsi ses passions rend leur jouissance infiniment plus vive. Le cynisme a du piquant, je le sais, mais il ne vous amène pas, il ne vous assure pas les victimes comme l’hypocrisie ; et puis l’effronterie, les crapuleux écarts du crime ne sont réellement bons que dans les débauches. Qui empêche l’hypocrite de s’y livrer au fond de sa maison, quand il satisfait son libertinage ? Mais on avouera que, loin de là, le cynisme devient déplacé, il est du plus mauvais ton, et, en vous écartant de la société, il vous met hors d’état de jouir d’elle. Les crimes de débauche ne sont pas les seuls qui présentent des délices : il en est tout plein d’autres très intéressants, très lucratifs, que l’hypocrisie nous assure, et dont nous éloignerait le cynisme. Y avait-il au monde une créature plus fausse, plus adroite, plus scélérate que la Brinvilliers ? C’était dans les hôpitaux qu’elle allait faire des épreuves de ses poisons, c’était sous le voile de la piété et de la bienfaisance qu’elle essayait avec impunité les délicieux moyens de ses crimes. Son père lui disait au lit de la mort où elle venait de le réduire par un breuvage empoisonné : « Ô ma chère fille, je ne regrette la vie que par l’impossibilité où je suis de te faire le bien que je voudrais ! » Et la réponse de la fille fut une dose de plus dans le verre de tisane qu’elle administrait au bonhomme4. Il n’y avait pas au monde une créature plus fine, plus adroite ; elle jouait la dévotion, elle allait à la moue, elle faisait des aumônes sans nombre, et tout cela pour assurer ses crimes ; aussi en fit-elle longtemps sans être découverte, et peut-être ne l’eût-elle jamais été, sans son imprudence et le malheur de son amant5. Que cette femme te serve d’exemple, ma chère, je ne saurais t’en offrir de meilleur.

— Je connais toute l’histoire de cette créature célèbre, répondis-je et je désire sans doute en être digne. Mais, mon ami, je voudrais pour modèle une femme plus rapprochée de moi ; je désirerais qu’elle fût plus âgée, qu’elle m’aimât, qu’elle eût mes goûts, mes passions, et que, quoique nous nous branlassions ensemble, elle me permît tous mes autres écarts sans la moindre jalousie : je voudrais néanmoins qu’elle eût une sorte d’empire, sans pourtant chercher à me dominer ; que ses conseils fussent bons, qu’elle eût infiniment de condescendance pour mes caprices et d’expérience du libertinage : sans religion comme sans principes, sans mœurs comme sans vertu, infiniment de chaleur dans l’esprit, et le cœur à la glace.

— J’ai ton affaire, me répondit Noirceuil ; c’est une veuve âgée de trente ans, d’une beauté rare, scélérate au dernier degré, possédant toutes les qualités que tu exiges, et qui te sera d’un grand concours dans la carrière où tu viens d’entrer. Elle me remplacera pour ton éducation ; car tu vois que, séparés comme nous le sommes, je ne pourrai plus te suivre avec la même chaleur : Mme de Clairwil, en un mot, riche à millions, connaît tout ce qu’on peut connaître, sait tout ce qu’on peut savoir, et je te réponds que c’est ce qu’il te faut.

— Ah ! Noirceuil, vous êtes charmant ! Mais, mon ami, ce n’est pas encore tout : je voudrais rendre les conseils que je vais recevoir ; j’éprouve aussi vivement le besoin d’être instruite que celui de faire une éducation, et je désire une élève avec autant d’ardeur qu’une institutrice.

— Eh ! mais… ma femme, dit Noirceuil.

— Quoi ! répondis-je avec enthousiasme, vous me confieriez l’éducation d’Alexandrine ?

— Pourrait-elle être en meilleures mains ? Assurément je te la confierai : Saint-Fond désire qu’elle fasse de toi sa plus intime société.

— Et pourquoi ce mariage se retarde-t-il ?

— Mon deuil encore trop récent, une basse soumission à d’indignes préjugés, que j’adopte à cause de l’usage et que je méprise au fond de mon cœur.

— Encore un mot, mon ami : n’ai-je rien à craindre, auprès du ministre, de la rivalité de la femme dont vous m’offrez la société ?

— Pas la moindre chose. Saint-Fond la connaît avant toi, il s’en amuse ; mais Mme de Clairwil ne remplirait point tes fonctions, et il ne trouverait pas, je le sais, le même plaisir à les lui faire exécuter.

— Ah ! m’écriai-je, vous êtes tous les deux divins, et vos bontés pour moi seront bien chaudement acquittées par mes soins à servir vos passions. Ordonnez-moi, je me trouverai toujours trop heureuse d’être l’instrument de vos débauches et le premier moyen de vos crimes !

Je ne revis plus mon amant jusqu’à l’exécution du forfait que je devais commettre pour lui ; la fermeté me fut de nouveau recommandée, la veille, et le bon vieillard parut. J’employai tout l’art possible, avant que de nous mettre à table, pour le raccommoder avec son fils, et je fus très étonnée de voir que la chose ne serait peut-être pas très difficile. Tout à coup, je changeai de batteries. Ce n’est pas le raccommodement qui est maintenant nécessaire, pensai-je aussitôt ; s’il a lieu, je perds et l’occasion d’un crime qui me chatouille beaucoup et douze cent mille francs promis pour son exécution : cessons de négocier, agissons. J’administre la drogue avec la plus grande facilité ; le vieillard s’évanouit, on l’emporte, et j’apprends avec grand plaisir, le surlendemain, qu’il est mort dans d’horribles douleurs.

Il venait d’expirer, lorsque son fils arriva pour un des soupers qu’il faisait chez moi deux fois par semaine. Le mauvais temps nous contraignit à rester dans l’intérieur, et Noirceuil était le seul convive qu’eût admis ce jour-là Saint-Fond. Je leur avais préparé trois petites filles de quatorze à quinze ans, plus belles que tout ce qu’il est possible de voir au monde ; un couvent de la capitale me les avait fournies, et elles me coûtaient cent mille francs chacune : je ne balançais plus sur les prix depuis que Saint-Fond payait beaucoup mieux.

— Voilà, dis-je en les présentant au ministre, de quoi vous consoler de la perte que vous venez de faire.

— Elle m’est peu sensible, Juliette, dit Saint-Fond en baisant ma bouche, je ferais volontiers mourir quinze scélérats comme celui-là par jour, sans en avoir le plus petit remords. Je n’ai d’autre regret que de ne l’avoir pas vu souffrir davantage ; c’était un drôle bien méprisable.

— Mais savez-vous, dis-je, qu’il n’était pas loin du raccommodement ?

— Tu as bien fait de ne pas adopter ses vues. Que l’existence de ce coquin me pèserait, si j’étais obligé d’en soutenir encore le poids ! Je lui reproche jusqu’à la sépulture que d’affreux préjugés m’ont contraint à lui accorder ; j’eusse voulu voir son corps dévoré par les couleuvres dont il empoisonna mes jours.

Et, comme pour s’étourdir, le libertin se mit tout de suite à l’ouvrage ; mes trois pucelles furent inventoriées. La critique la plus amère ne pouvait mordre sur celles-là : taille, naissance, prémices, enfance, tout s’y trouvait ; mais je m’aperçus que les deux amis ne bandaient pas plus l’un que l’autre, et rien ne plaît à la satiété ; je vis bien qu’ils n’étaient pas contents, et que néanmoins, ils n’osaient se plaindre.

— Indiquez-moi donc ce qu’il vous faut, si ces objets ne vous satisfont pas, leur dis-je ; car vous avouerez qu’il m’est impossible de deviner ce qui peut valoir mieux que cela.

— Rien de plus vrai, répondit Saint-Fond, qui se faisait inutilement manier par deux de ces petites filles ; mais Noirceuil et moi sommes épuisés, nous venons de faire des horreurs, et je ne sais ce qu’il faudrait pour nous réveiller maintenant.

— Ah ! si vous me racontiez vos prouesses, peut-être retrouveriez-vous dans le détail de ces infamies les forces nécessaires à en commettre de nouvelles.

— Je le crois, dit Noirceuil.

— Eh bien, faites déshabiller, dit Saint-Fond ; que Juliette soit nue de même et écoutez-nous.

Deux des jeunes filles entourèrent Noirceuil : l’une le suçait, il langotait l’autre, et maniait les deux culs ; je suis chargée du soin de branler l’orateur, pendant qu’il claque les fesses de la troisième des pucelles ; et telles sont les atrocités que nous révéla Saint-Fond :

— J’ai mené, nous dit-il, ma fille chez mon père expirant. Noirceuil était avec moi ; nous nous sommes enfermés, les portes bien défendues ; là (et le vit du paillard dressait à cet aveu), dis-je, j’ai eu la voluptueuse barbarie d’annoncer à mon père que ses douleurs étaient mon ouvrage ; je lui ai dit que, par mes ordres, ta main l’avait empoisonné, et qu’il eût promptement à songer à la mort. Puis, troussant ma fille devant lui, je la lui ai sodomisée sous les yeux. Noirceuil, qui m’adore quand je fais des infamies, me foutait pendant ce temps-là ; mais le coquin, me voyant déculer Alexandrine, me remplaça bientôt dans le poste… et moi, me rapprochant du bonhomme, je l’obligeai à me faire décharger tout en l’étranglant. Noirceuil se pâmait, pendant ce temps, au fond des entrailles de ma fille. Quelle jouissance pour moi ! J’étais couvert de malédictions, d’imprécations, je parricidais, j’incestais, j’assassinais, je prostituais, je sodomisais ! Ô Juliette, Juliette, je n’ai jamais été si heureux de ma vie ! Tu vois où me met le seul récit de ces voluptés, me voilà bandant comme ce matin.

Le paillard saisit alors une des petites filles, et, pendant qu’il va la flétrir de toute part, il veut que Noirceuil et moi nous en martyrisions chacun une à ses yeux. Ce que nous inventons est horrible ; la nature outragée dans ces jeunes filles opère grandement chez Saint-Fond, et le coquin est prêt à perdre son foutre, lorsque, pour ménager ses forces, il se retire prudemment du cul de la novice, afin de perforer les deux autres. Assez heureux pour se contenir toujours, il se rendit maître, ce jour-là, des six pucelages, ne laissant à Noirceuil que des roses épanouies. N’importe, le paillard profite du peu qu’on lui donne, et mon derrière, ainsi que celui de Saint-Fond, lui servent de perspective tout le temps qu’il lui reste à foutre ; il les baise, il les gamahuche tous deux, et reçoit dans sa bouche les pets que nous nous divertissons à lui faire.

On soupa, je fus seule admise aux honneurs du festin, mais nue ; les petites filles, établies sur la table à plat ventre, nous éclairaient au moyen des bougies que nous leur avions fourrées dans le cul ; et comme ces bougies se trouvaient fort courtes et le souper fort long, la peau de leurs cuisses fut entièrement grésillée : en les liant sur la table, on leur avait enlevé le moyen de se déranger, et, en remplissant leur bouche de coton, nous leur ôtions celui de nous étourdir de leurs clameurs. Cet épisode divertit infiniment nos paillards, et, les palpant souvent de l’une et l’autre de mes mains, je les trouvai, pendant tout le souper, dans le meilleur état du monde.

— Noirceuil, dit Saint-Fond pendant que nos petites novices se rôtissaient, explique-nous, je t’en conjure, avec ta métaphysique ordinaire, comment il est possible d’arriver au plaisir, soit en voyant souffrir les autres, soit en souffrant soi-même.

— Écoutez-moi donc, dit Noirceuil, je vais vous démontrer cela.

« La douleur, en définition de logique, n’est autre chose qu’un sentiment d’aversion que l’âme conçoit, de quelques mouvements contraires à la constitution du corps qu’elle anime. » Voilà ce que nous dit Nicole, qui distinguait dans l’homme une substance aérienne qu’il nommait âme et qu’il différenciait de la substance matérielle que nous nommons corps. Pour moi, qui n’admets point cette édification frivole et qui ne vois dans l’homme qu’une espèce de plante absolument matérielle, je dirai seulement que la douleur est une suite du peu de rapport des objets étrangers avec les molécules organiques qui nous composent ; en sorte qu’au lieu que les atomes émanés de ces objets étrangers s’accrochent avec ceux de notre fluide nerveux, comme ils le font dans la commotion du plaisir, ils leur présentent ici des angles, les piquent, les repoussent et ne s’enchaînent jamais. Cependant, quoique les effets soient repoussants, ce sont toujours des effets, et que ce soit le plaisir ou la douleur qui s’offre à nous, voilà toujours une commotion certaine sur le fluide nerveux. Or, qui empêche que cette commotion de la douleur, infiniment plus vive et plus active que l’autre, ne parvienne à exciter dans ce fluide le même embrasement qui s’y propage par l’accrochement des atomes émanés des objets du plaisir ? et, remué pour être remué, qui empêche qu’avec de l’habitude je ne m’accoutume à me trouver aussi bien de l’être par les atomes qui repoussent que par ceux qui accrochent ? Blasé sur les effets de ceux qui ne produisent qu’une sensation simple, pourquoi ne m’accoutumerais-je pas à recevoir de même le plaisir par ceux dont la sensation est poignante ? L’un et l’autre coup se reçoivent au même endroit ; la seule différence qu’il y ait, c’est que l’un est violent, l’autre doux ; mais, sur les gens blasés, le premier ne vaut-il pas infiniment mieux que l’autre ? Ne voit-on pas tous les jours des gens qui ont accoutumé leur palais à une irritation qui leur plaît, à côté d’autres gens qui ne pourraient soutenir un instant cette irritation ? N’est-il pas vrai maintenant (une fois mon hypothèse admise) que l’usage de l’homme, dans ses plaisirs, est de chercher à émouvoir les objets qui servent à sa jouissance, de la même manière dont lui-même est ému, et que ces procédés sont ce qu’on appelle, dans la métaphysique de la jouissance, des effets de sa délicatesse ? Que peut-il donc y avoir de singulier à ce qu’un homme doué d’organes tels que nous venons de les peindre, par les mêmes procédée de son adversaire et par les mêmes principes de délicatesse, imagine d’émouvoir l’objet qui sert à sa jouissance par les moyens dont il est lui-même affecté ? Il n’a pas plus de tort que l’autre, il n’a fait que ce que l’autre a fait. Les suites sont différentes, je vous l’accorde, mais les premiers motifs sont les mêmes ; le premier n’a pas été plus cruel que le second, et aucun des deux n’a de torts : tous deux ont employé sur l’objet de leur jouissance les mêmes moyens dont ils se servent pour se procurer du plaisir.

Mais, répond à cela l’être mû par une volupté brutale, cela ne me plaît pas. Soit, reste à savoir maintenant si je peux vous y contraindre ou non. Si je ne le peux, retirez-vous et laissez-moi ; si, au contraire, mon argent, mon crédit ou ma place, me donnent ou quelque autorité sur vous ou quelque certitude de pouvoir anéantir vos plaintes, subissez sans dire un mot tout ce qu’il me plaît de vous imposer, parce qu’il faut que je jouisse, et que je ne puis jouir qu’en vous tourmentant et qu’en voyant couler vos larmes. Mais, dans aucun cas, ne vous étonnez point, ne me blâmez point, parce que je suis le mouvement que la nature a mis en moi, la direction qu’elle m’a fait prendre, et qu’en un mot, en vous contraignant à mes voluptés dures et brutales, les seules qui parviennent à me faire arriver au comble du plaisir, j’agis par les mêmes principes de délicatesse que l’amant efféminé qui ne connaît que les roses d’un sentiment dont je n’admets que les épines ; car je vous fais, en vous tourmentant, en vous déchirant, ce qui seul m’émeut, comme lui fait, en enconnant tristement sa maîtresse, ce qui seul le remue agréablement ; mais cette délicatesse efféminée, je la lui laisse, parce qu’il est impossible qu’elle puisse émouvoir des organes construits aussi fortement que les miens. Oui, mes amis, poursuivit Noirceuil, soyez sûrs qu’il est impossible que l’être véritablement passionné pour les voluptés de la luxure puisse vraiment y mêler la délicatesse, qui n’est que le poison de ces plaisirs et qui suppose un partage impossible à qui veut bien jouir : toute puissance partagée s’affaiblit ; c’est une vérité reconnue. Essayez de faire jouir l’objet qui sert à vos plaisirs : vous ne tarderez pas à vous apercevoir que c’est à vos dépens ; il n’y a point de passion plus égoïste que celle de la luxure ; il n’en est point qui veuille être servie plus sévèrement ; il ne faut absolument s’occuper que de soi quand on bande et ne jamais considérer l’objet qui nous sert que comme une espèce de victime destinée à la fureur de cette passion. Toutes n’exigent-elles pas des victimes ? Eh bien ! l’objet passif, dans l’acte de la luxure, est celle de notre passion lubrique ; moins il est ménagé, mieux le but est rempli ; plus les douleurs de cet objet sont vives, plus son humiliation, sa dégradation est complète, et plus notre jouissance est entière. Ce ne sont pas des plaisirs qu’il faut faire goûter à cet objet, ce sont des impressions qu’il faut produire en lui ; et celle de la douleur étant beaucoup plus vive que celle du plaisir, il est incontestable qu’il vaut mieux que la commotion produite sur nos nerfs par ce spectacle étranger y parvienne par la douleur, plutôt que par le plaisir. Voilà ce qui explique la manie de cette foule de libertins qui, comme nous, ne parviennent à l’érection et à l’émission de la semence qu’en commettant les actes de la cruauté la plus atroce, qu’en se gorgeant du sang des victimes. Il en est qui n’éprouveraient pas même l’érection la plus légère, s’ils ne considéraient, dans les angoisses de la douleur la plus violente, le triste objet vendu à leur lubrique fureur, s’ils n’étaient pas eux-mêmes les premières causes de ces angoisses. On veut faire éprouver à ses nerfs une commotion violente ; on sent bien que celle de la douleur sera plus forte que celle du plaisir ; on l’emploie, et l’on s’en trouve bien. Mais la beauté, m’objecte un imbécile, attendrit, intéresse ; elle invite à la douceur, au pardon : comment résister aux larmes d’une jolie fille qui, les mains jointes, implore son bourreau ? Eh ! vraiment, c’est ce qu’on demande, c’est de cet état même que le libertin dont il est question tire sa plus délicieuse jouissance : il serait bien à plaindre, s’il agissait sur un être inerte qui ne sentît rien ; et cette objection est aussi ridicule que le serait celle d’un homme qui m’assurerait qu’on ne doit jamais manger de mouton, parce que le mouton est un animal doux. La passion de la luxure veut être servie, elle exige, elle tyrannise ; elle doit donc être satisfaite, abstraction totale de toute considération quelconque. La beauté, la vertu, l’innocence, la candeur, l’infortune, rien de tout cela ne doit donc servir d’abri à l’objet que nous convoitons. Au contraire, la beauté nous excite mieux ; l’innocence, la vertu et la candeur embellissent l’objet ; l’infortune nous le donne, nous l’assouplit : toutes ces qualités ne doivent donc servir qu’à nous enflammer mieux, et toutes ne doivent être regardées par nous que comme des véhicules à nos passions. Il y a d’ailleurs ici un frein de plus à rompre : il y a l’espèce de plaisir que donne le sacrilège ou la profanation des objets offerts à notre culte. Cette belle fille est un objet d’hommage pour les sots ; en la rendant celui de mes plus vives et de mes plus dures passions, j’éprouve la double jouissance de sacrifier à cette passion, et un bel objet, et un objet digne du culte public. Faut-il s’arrêter plus longtemps à cette pensée, pour en éprouver le délire ? Mais on n’a pas perpétuellement sous la main de tels objets ; cependant, on s’est accoutumé à jouir par la tyrannie, et l’on voudrait jouir tous les jours. Eh bien ! il faut savoir se dédommager par d’autres petite plaisirs : la dureté d’âme envers les malheureux, le refus de les soulager, l’action de les plonger soi-même dans l’infortune, si on le peut, remplacent, en quelque façon, cette sublime jouissance de faire souffrir un objet de débauche. La misère de ces infortunés est un spectacle qui prépare déjà la commotion que nous sommes accoutumés à recevoir par l’impression de la douleur ; ils nous implorent, nous ne les soulageons pas : voilà presque l’ébranlement donné ; un pas de plus, le feu s’allume, il naît de tout cela des crimes, et rien ne détermine plus sûrement au plaisir, comme le sel que le crime entraîne. Mais j’ai rempli ma tâche : comment, m’avez-vous demandé, peut-on arriver au plaisir, soit en souffrant, soit en faisant souffrir ? Je l’ai démontré théoriquement. Convainquons-nous maintenant par la pratique, et que les supplices de ces demoiselles soient, en conséquence de la démonstration, aussi nerveux, je vous prie, qu’il nous sera possible de les inventer.

On sortit de table, et les victimes, par unique raffinement, furent un instant soignées et rafraîchies. Je ne sais pourquoi Noirceuil paraissait ce soir-là plus que jamais amoureux de mon cul ; il ne pouvait se rassasier de le baiser, de le louer, de le gamahucher, de le foutre ; à tout moment il m’enculait, puis il retirait brusquement son vit pour le faire sucer aux petites filles ; il revenait ensuite, et me donnait sur les fesses et sur les reins des claques extraordinairement fortes ; il s’oublia même au point de me branler le clitoris. Tout cela m’échauffait prodigieusement, et je due paraître à mes amis d’un incroyable putanisme. Mais comment se satisfaire avec des filles excédées ou deux libertins épuisés qui bandaient à peine ? Je leur propose de me faire foutre devant eux par mes laquais ; mais Saint-Fond, très échauffé de vin et de férocité, s’y opposa en disant qu’il ne se sentait plus d’autre besoin que celui des tigres, et que, puisqu’il y avait là de la chair fraîche, il fallait se hâter de la dévorer. Il s’escrimait en conséquence d’une force terrible sur les trois petits culs de ces charmantes pucelles : il les pinçait, il les mordait, il les égratignait, il les déchirait ; le sang ruisselait déjà de tous côtés, lorsque, se relevant comme un furieux, son vit collé contre le ventre, il se plaignait amèrement à nous de l’impossibilité où il se croyait ce jour-là de ne pouvoir rien trouver qui pût faire souffrir les victimes au gré de ses caprices.

— Tout ce que j’invente aujourd’hui, nous dit-il, est au-dessous de mes désirs : imaginons donc quelque chose qui tienne ces putains trois jours dans les angoisses les plus effrayantes de la mort.

— Ah ! dis-je, tu déchargerais pendant cet intervalle, et, l’illusion détruite, tu les soulagerais bientôt.

— Je ne pardonne pas à Juliette, dit Saint-Fond, de me connaître aussi mal que cela. Dans quelle erreur tu es, mon ange, si tu crois que ma cruauté ne s’allume qu’au feu de mes passions. Ah ! je voudrais, ainsi qu’Hérode, prolonger mes férocités au delà même du tombeau ; je suis barbare jusqu’à la frénésie quand je bande, et cruel de sang-froid quand le foutre a coulé. Il y a mieux, Juliette, poursuivit cet insigne scélérat ; tiens, si tu veux, je vais décharger : nous ne commencerons le supplice de ces garces que quand je n’aurai plus de foutre dans les couilles, et tu verras si je mollirai.

— Saint-Fond, vous bandez beaucoup, dit Noirceuil, c’est tout ce que je vois de plus clair dans ce que vous dites ; il s’agit de lancer son sperme et, si vous voulez suivre mes conseils, nous y procéderons fort vite. Je serais d’avis que nous embrochassions tout simplement ces demoiselles, et, pendant qu’elles rôtiraient toutes vives à nos yeux, Juliette nous branlerait le vit et nous ferait arroser de foutre ces trois superbes aloyaux.

— Oh, sacredieu ! dit Saint-Fond en frottant son vit sur le sang des fesses de la plus jeune et de la plus jolie des trois, je vous jure que celle que je tiens ici souffrira plus que vous ne dites.

— Eh ! que diable lui feras-tu ! dit Noirceuil qui venait de se renfoncer dans mon cul.

— Tu vas le voir, dit ce scélérat.

Et de ses mains, ressemblant à des étaux, il lui casse les doigts, lui disloque tous les membres, et la larde de plus de mille coups avec la pointe d’un stylet.

— Eh bien ! dit Noirceuil, toujours m’enculant, elle aurait tout autant souffert embrochée.

— Aussi le sera-t-elle, dit Saint-Fond ; mais le feu calcinant ses blessures, elle souffrira beaucoup plus que si vous l’eussiez embrochée toute fraîche.

— Allons, dit Noirceuil, j’y consens, travaillons ces bougresses-là dans le même genre.

J’en saisis une, il prend l’autre, et, toujours dans mon cul, le coquin la met dans le même état que celle qu’avait martyrisée Saint-Fond. Je l’imite, et les voilà bientôt, toutes trois, rôtissant devant un feu d’enfer, pendant que Noirceuil, en blasphémant tous les dieux du paradis, décharge dans mon derrière, et que je fais éjaculer, à coup de poignet, le foutre de Saint-Fond sur les corps calcinés de ces trois malheureuses victimes de la plus effrayante luxure. Toutes trois furent jetées dans un trou. On se remit à boire. Brûlés de nouveaux désirs, les libertins voulurent des hommes ; mes laquais parurent et s’épuisèrent toute la nuit dans leurs insatiables culs, sans venir à bout de les faire bander ; leurs propos, cependant, furent affreux ; et ce fut dans cette séance que je reconnus mieux que jamais combien il était certain que ces monstres étaient aussi cruels de sang-froid qu’au plus grand feu de leurs passions.

Un mois après cette dernière aventure, Noirceuil me présenta la femme qu’il désirait me donner pour amie. Comme son mariage avec Alexandrine fut encore retardé à cause du deuil de Saint-Fond, et que je ne veux vous peindre cette charmante fille du ministre que lorsque je la posséderai pleinement, nous allons nous occuper de Mme de Clairwil et des arrangements que je pris avec cette femme délicieuse pour cimenter notre liaison.

C’était avec raison que Noirceuil m’avait fait les plus grands éloges de Mme de Clairwil. Elle était grande, faite à poindre ; le feu de ses regards était tel qu’il devenait impossible de la fixer ; mais ses yeux, grands et très noirs, en imposaient plus qu’ils ne plaisaient, et, en général, l’ensemble de cette femme était plus majestueux qu’agréable. Sa bouche, un peu ronde, était fraîche et voluptueuse ; ses cheveux, noirs comme du jais, descendaient au bas de ses cuisses ; son nez singulièrement bien coupé, son front noble et majestueux, sa gorge moulée, la plus belle peau, quoique brune, les chairs fermes, potelées, les formez les mieux arrondies : c’était, en un mot, la taille de Minerve sous les agréments de Vénus. Cependant, soit que je fusse plus jeune, soit que ma physionomie eût en grâce ce que celle-ci avait en noblesse, je plaisais davantage à tous les hommes. Mme de Clairwil surprenait, je me contentais d’enchaîner ; elle contraignait l’hommage des hommes, et moi je le dérobais.

A ces grâces impérieuses, Mme de Clairwil joignait un esprit très élevé ; elle était fort instruite, singulièrement ennemie des préjugés… déracinés par elle dès l’enfance ; il était difficile à une femme de porter la philosophie plus loin. D’ailleurs, beaucoup de talents, sachant parfaitement l’anglais et l’italien, jouant la comédie comme un ange, dansant comme Terpsichore, chimiste, physicienne, faisant de jolis vers, possédant bien l’histoire, le dessin, la musique, la géographie, écrivant comme Mme de Sévigné, mais poussant peut-être un peu trop loin toutes les extravagances du bel esprit, dont les suites étaient communément un orgueil insupportable avec ceux qu’elle n’élevait pas à sa hauteur, comme moi… la seule créature, disait-elle, en qui elle eût véritablement reconnu de l’esprit.

Il y avait cinq ans que cette belle femme était veuve. Jamais elle n’avait eu d’enfants ; elle les détestait, sorte de petite dureté qui, dans une femme, prouve toujours l’insensibilité : aussi pouvait-on assurer que celle de Mme de Clairwil était à son comble. Elle se flattait de n’avoir jamais versé une larme, de ne s’être jamais attendrie sur le sort des malheureux. Mon âme est impassible, disait-elle ; je défie aucun sentiment de l’atteindre, excepté celui du plaisir. Je suis maîtresse des affections de cette âme, de ses désirs, de ses mouvements ; chez moi tout est aux ordres de ma tête ; et c’est ce qu’il y a de pis, continuait-elle, car cette tête est bien détestable. Mais je ne m’en plains pas : j’aime mes vices, j’abhorre la vertu ; je suis l’ennemie jurée de toutes les religions, de tous les dieux ; je ne crains ni les maux de la vie, ni les suites de la mort ; et quand on me ressemble, on est heureux.

Douée d’un tel caractère, il était facile de voir que Mme de Clairwil n’avait que des adulateurs et fort peu d’amis ; elle ne croyait pas plus à l’amitié qu’à la bienfaisance, et pas plus aux vertus qu’aux dieux. Joignez à tout cela des richesses énormes, une très bonne maison à Paris, une délicieuse campagne, tous les moyens du luxe, le plus bel âge, une santé de fer. Ou il n’y a point de bonheur en ce monde, ou l’individu qui réunit tous ces agréments peut se flatter de le posséder.

Mme de Clairwil s’ouvrit à moi, dès le premier abord, avec une franchise qui m’étonne, dans une femme qui, comme je viens de vous le dire, avait si bien l’orgueil de sa supériorité ; mais je dois lui rendre la justice d’avouer qu’elle n’en eut jamais avec moi.

— Noirceuil vous a bien peinte, me dit-elle ; je vois que nous avons la même âme, le même esprit, les mêmes goûts ; nous sommes faites pour vivre ensemble : unissons-nous, nous irons fort loin ; mais surtout bannissons tous freins, ils ne sont faits que pour les sots. Des caractères élevés, des âmes fières, des esprits nerveux comme les nôtres, brisent en se jouant toutes ces digues populaires ; ils savent que le bonheur est au delà, ils l’atteignent avec courage, en foulant aux pieds les petites lois, les froides vertus et les imbéciles religions de ces hommes de boue qui ne semblent avoir reçu l’existence que pour déshonorer la nature.

Quelques jours après, Clairwil, dont je commençais à raffoler, vint souper tête à tête avec moi. Ce fut dans cette seconde aventure où nous épanchâmes nos cœurs, où nous nous confiâmes nos goûts, nos sentiments. Oh ! quelle âme que celle de Clairwil ! je crois que si le vice même eût habité la terre, ce n’eût jamais été qu’au fond de cette âme perverse qu’il eût établi son empire.

Dans un moment de confiance mutuelle, avant que de nous mettre à table, Clairwil se pencha sur moi ; nous étions l’une et l’autre dans une niche de glace, mollement étendues sur des carreaux dont le duvet moelleux soutenait nos reins vacillants ; un jour très doux semblait appeler l’amour et favoriser ses plaisirs.

— N’est-il pas vrai, mon ange, dit Clairwil en me baisant la gorge, que c’est en se branlant que deux femmes comme nous doivent faire connaissance ?

Et la tribade, me troussant en me disant cela, dardait déjà sa langue enflammée au plus profond de ma bouche… Les doigts libertins atteignent leur but.

— Il est là, me dit-elle, le plaisir, il sommeille sur un lit de roses ; mon tendre amour veut-il que je l’éveille ! Ô Juliette, me permets-tu de m’embraser au feu des transports que je vais allumer dans toi ?

— Friponne, ta bouche m’en répond, ta langue appelle la mienne, elle l’invite à la volupté.

— Ah ! rends-moi ce que je t’ai fait, et mourons de plaisir.

— Déshabillons-nous, dis-je à mon amie, les débauches de la volupté ne sont bonnes que quand on est nu ; je ne démêle rien dans toi, et je veux tout y voir ; débarrassons-nous de ces voiles importuns ; n’est-ce pas déjà trop de ceux de la nature ? Ah ! quand j’excite en toi des transports, je voudrais voir palpiter ton cœur.

— Quelle idée ! me dit Clairwil, elle me peint ton caractère ; Juliette, je t’adore ; faisons tout ce que tu voudras.

Et mon amie fut aussi nue que moi ; dans l’instant, nous nous examinâmes d’abord plusieurs minutes en silence. Clairwil s’enflammait à la vue des beautés que m’avait prodiguées la nature. Je ne me rassasiais pas d’admirer les siennes. Jamais on ne vit une plus belle taille, jamais une gorge mieux soutenue… Ces fesses ! ah Dieu ! c’était le cul de la Vénus adorée des Grecs : je n’en vis jamais de coupées plus délicieusement. Je ne me lassais point de baiser tant de charmes, et mon amie, se prêtant d’abord avec complaisance, me rendait ensuite au centuple toutes les caresses dont je l’accablais.

— Laisse-moi faire, me dit-elle enfin, après m’avoir couchée sur l’ottomane, les cuisses très ouvertes, laisse-moi te prouver, ma chère bonne, que je sais donner du plaisir à une femme.

Deux de ses doigts alors travaillèrent mon clitoris et le trou de mon cul, pendant que sa langue, enfoncée très avant dans mon con, pompait avidement le foutre qu’excitaient ses titillations. Je n’avais jamais, de ma vie, été branlée de cette manière ; je déchargeai trois fois de suite dans sa bouche avec de tels transports, que je pensai m’en évanouir. Clairwil, avide de mon foutre, changea, pour la quatrième course, toutes ses manœuvres avec autant de légèreté que d’adresse. Ce fut un de ses doigts qu’elle enfonça cette fois-ci dans mon con, pendant qu’avec un autre elle frétillait sur mon clitoris, et que sa langue douce et voluptueuse pénétrait au trou de mon cul…

— Que d’art… que de complaisance ! m’écriai-je… Ah ! Clairwil, tu me fais mourir !

Et de nouveaux jets de foutre furent le fruit des procédés divins de cette voluptueuse créature.

— Eh bien ! me dit-elle dès que je fus remise, crois-tu que je sache branler une femme ! Je les adore : comment ne connaîtrais-je pas l’art de leur donner du plaisir ? Que veux-tu, ma chère, je suis dépravée ! Est-ce ma faute si la nature m’a donné des goûts contraires à ceux de tout le monde ? Je ne connais rien d’injuste comme la loi de mélanger les sexes pour se procurer une volupté pure ; et quel sexe sait mieux que le nôtre l’art d’aiguillonner les plaisirs en nous rendant ce qu’il se fait, pour se délecter lui-même en nous faisant ce qu’il lui est propre ? Ne doit-il pas mieux réussir que cet être différent de nous, qui ne peut nous offrir que des voluptés très éloignées de celles que notre sorte d’existence exige ?

— Quoi ! Clairwil, tu n’aimes pas les hommes ?

— Je m’en sers parce que mon tempérament le veut, mais je les méprise et je les déteste ; je voudrais pouvoir immoler tous ceux aux regards desquels j’ai pu m’avilir.

— Quelle fierté !

— C’est mon caractère, Juliette ; à cette fierté je joins la franchise, c’est le moyen d’être connue de toi de suite.

— Ce que tu dis suppose de la cruauté ; si tu désires ce que tu viens d’exprimer, tu le ferais si tu le pouvais.

— Qui te dit que je ne l’aie pas fait ? Mon âme est dure, et je suis loin de croire la sensibilité préférable à l’heureuse apathie dont je jouis. Ô Juliette, poursuivit-elle en nous remettant, tu te trompes peut-être sur cette sensibilité dangereuse dont tant d’imbéciles s’honorent.

La sensibilité, ma chère, est le foyer de tous les vices, comme elle est celui de toutes les vertus. C’est elle qui conduisit Cartouche à l’échafaud, comme elle inscrivit en lettres d’or le nom de Titus dans les annales de la bienfaisance. C’est pour être trop sensibles que nous nous livrons aux vertus : c’est pour l’être trop que nous chérissons les forfaits. L’individu privé de sensibilité est une masse brute, également incapable du bien comme du mal, et qui n’a de l’homme que la figure. Cette sensibilité, purement physique, dépend de la conformité de nos organes, de la délicatesse de nos sens, et, plus que tout, de la nature du fluide nerveux, dans lequel je place généralement toutes les affections de l’homme. L’éducation et, après elle, l’habitude, exercent en tel ou tel sens cette portion de sensibilité reçue des mains de la nature ; et l’égoïsme… le soin de notre vie, vient ensuite aider à l’éducation et à l’habitude à se déterminer pour tel ou tel choix. Mais comme l’éducation nous trompe presque toujours, dès qu’elle est finie, l’inflammation causée sur le fluide électrique par le rapport des objets extérieurs, opération dont nous nommons l’effet les passions, vient décider l’habitude au bien ou au mal. Si cette inflammation est médiocre, en raison de l’épaisseur des organes qui s’oppose à une action pressée de l’objet extérieur sur le fluide nerveux, ou du peu de vitesse avec laquelle le cerveau lui rapporte l’effet de cette pression, ou encore du peu de disposition de ce fluide à être mis en mouvement, alors les effets de cette sensibilité nous déterminent à la vertu. Si, au contraire, les objets extérieurs agissent sur nos organes d’une manière forte, s’ils les pénètrent avec violence, s’ils donnent une action rapide aux particules du fluide nerveux qui circulent dans la concavité de nos nerfs, les effets de notre sensibilité, dans ce cas, nous déterminent au vice. Si l’action est encore plus forte, elle nous entraîne au crime, et définitivement aux atrocités, si la violence de l’effet est à son dernier degré d’énergie. Mais l’on voit, sous tous les rapports, que la sensibilité n’est que mécanique, que c’est d’elle que tout naît, et que c’est elle qui nous conduit à tout. Si nous reconnaissons, dans une jeune personne, l’excès de cette sensibilité, tirons hardiment son horoscope, et convainquons-nous bien que cette sensibilité finira par la porter, un jour au crime ; car ce n’est pas, comme on pourrait le croire, le genre de sensibilité qui conduit au crime ou à la vertu : c’est son dernier degré ; et l’individu dans lequel son action est lente sera disposé au bien, comme il est certain que celui dans lequel cette action fait des ravages se portera nécessairement au mal, le mal étant plus piquant, plus attrayant que le bien. C’est donc vers lui que doivent se diriger les effets violents, par le grand principe qui rapproche et qui réunit toujours au moral comme au physique tous les effets égaux.

Il est donc certain que le procédé nécessaire en pareil cas, près d’une jeune personne qu’on formerait, serait d’émousser cette sensibilité, car les directions sont presque impossibles. Vous perdrez peut-être quelques faibles vertus en émoussant, mais vous épargnerez bien des vices, et, dans un gouvernement qui punit sévèrement tous les vices, et qui ne récompense jamais les vertus, il vaut infiniment mieux apprendre à ne pas faire le mal, que de s’attacher à faire le bien. Il n’y a absolument aucun danger à ne point faire le bien, et il en existe à faire le mal, avant l’âge de pouvoir sentir la nécessité qu’il y a de cacher celui auquel la nature nous entraîne invinciblement. Je dis plus : c’est que la chose du monde la plus inutile est de faire le bien, et la chose du monde la plus essentielle est de ne pas faire le mal, non pas relativement à soi, car la plus grande de toutes les voluptés ne naît bien souvent que de l’excès du mal, non pas relativement à la religion, parce que rien n’est absurde comme ce qui tient à l’idée d’un Dieu, mais uniquement par rapport aux lois, dont l’infraction découverte, quelque délicieuse qu’elle puisse être, nous entraîne toujours dans l’infortune quand on manque d’expérience.

Il n’y aurait donc aucune espèce de danger à mettre le jeune individu dont nous supposons ici l’éducation dans une telle situation d’âme, qu’à la vérité il ne fît jamais une bonne action, mais qu’en récompense il n’en imaginât jamais une mauvaise… au moins avant l’âge où son expérience lui ferait une nécessité de l’hypocrisie. Or, le procédé à mettre en œuvre en pareil cas serait d’émousser radicalement sa sensibilité, sitôt que vous vous apercevrez que sa trop grande activité pourrait l’entraîner au vice. Car je suppose même que de l’apathie où vous réduiriez son âme il puisse naître quelques dangers ; ces dangers seront bien moindres que ceux qui naîtraient de sa trop grande sensibilité. Les crimes commis, dans le cas de l’endurcissement de la partie sensitive, le seront toujours de sang-froid, et par conséquent l’élève que nous supposons aura le temps d’en cacher et d’en combiner les suites, au lieu que ceux commis dans l’effervescence l’entraîneront, sans qu’il ait le temps d’y parer, dans les derniers excès de l’infortune. Les premiers seront peut-être plus sombres, mais ils seront aussi plus secrets, parce que le flegme avec lequel ils seront commis donnera le loisir de les arranger sans devoir en craindre les suites ; les autres, au contraire, commis à visage découvert et sans réflexion, mèneront leur auteur à l’échafaud. Et ce n’est pas à ce que votre élève, devenu adulte, commette ou ne commette pas de crimes que vous devez vous attacher, parce que, dans le fait, le crime est un accident de la nature dont l’homme est l’instrument involontaire, dont il faut qu’il soit le jouet en dépit de lui-même, quand ses organes le contraignent : mais vous devez vous attacher à ce que cet élève commette le délit le moins dangereux, eu égard aux lois du pays qu’il habite, en telle sorte que si le plus faible est puni et que le plus affreux ne le soit pas, c’est pourtant le plus affreux qu’il faut lui laisser faire. Car, encore une fois, ce n’est pas du crime dont il faut le garantir, c’est du glaive qui frappe l’auteur du crime : le crime n’a pas le moindre inconvénient, et la punition en a beaucoup. Il est parfaitement égal au bonheur d’un homme qu’il commette ou ne commette point de crimes ; mais il est très essentiel à ce même bonheur qu’il ne puisse être puni de ceux qu’il aura faits, de quelque genre ou de quelque atrocité que soient ces crimes. Le premier devoir d’un instituteur serait donc de donner, à l’élève dont il est chargé, les dispositions nécessaires à ce qu’il puisse se livrer à celui des deux maux qui est le moins dangereux, puisqu’il est malheureusement trop vrai qu’il faut qu’il incline vers l’un ou vers l’autre ; et l’expérience vous démontrera facilement que les vices qui pourront naître de l’endurcissement de l’âme seront beaucoup moins dangereux que ceux produits par l’excès de la sensibilité, et cela par la grande raison que le sang-froid que l’on met aux uns donne les moyens de se garantir de la punition, tandis qu’il est démontré impossible qu’elle puisse échapper à celui qui, n’ayant le temps de rien arranger, de rien prévenir, se livre aveuglément à l’effervescence de ses sens. Ainsi, dans le premier cas, je veux dire en laissant à une jeune personne toute sa sensibilité, elle fera quelques bonnes actions dont l’usage est prouvé inutile ; dans le second, elle n’en fera aucune bonne, ce qui n’a pas le plus petit inconvénient ; et la tournure que vous lui avez donnée ne lui fera commettre que l’espèce d’infraction qui peut être commise sans danger. Mais votre élève deviendra cruel… Et quels seront les effets de cette cruauté ? Avec un peu de vigueur, ils consisteront à se refuser constamment à tous les effets d’une pitié que le tour que vous aurez donné à son âme n’admettra plus. Il y a bien peu de danger à cela : ce sont quelques vertus de moins, et c’est la chose du monde la plus inutile que la vertu, puisqu’elle est pénible à celui qui l’exerce et qu’elle n’obtient dans nos climats aucune récompense. Avec une âme forte et rigoureuse, cette cruauté mise en action consistera en quelques crimes sourds, dont les rapporta aigus enflammeront par leur frottement les particules électriques du fluide nerveux de ses nerfs, et qui coûteront peut-être la vie à quelques êtres obscurs. Qu’importe ? l’effervescence de sa passion n’ayant point altéré les facultés de son jugement, il aura procédé à tout avec un tel mystère… avec un tel art, que le flambeau de Thémis n’en pourra jamais pénétrer les détours ; il aura donc été heureux sans rien risquer : n’est-ce pas là tout ce qu’il faut ? Ce n’est pas le mal qui est dangereux, c’est l’éclat ; et le plus odieux de tous les crimes, bien caché, a infiniment moins d’inconvénients que la plus légère faiblesse dévoilée. Jetez les yeux maintenant sur l’autre cas. Doué de l’exercice entier de ses facultés sensitives, l’élève que nous supposons voit un objet qui lui convient ; les parents le lui refusent : accoutumé à donner à sa sensibilité toute l’extension possible, il tuera, il empoisonnera tout ce qui, entourant cet objet, pourra gêner ses vues, et il sera roué. Ce sont, comme on voit dans les deux cas, toujours les choses au pis que je suppose : je n’offre qu’un exemple de dangers de l’une et l’autre situation, et laisse à l’esprit la combinaison des autres données. Si, lorsque vos calculs seront faits, vous approuvez, comme je ne puis m’empêcher de le croire, l’extinction de toute sensibilité dans un élève, la première branche de l’arbre à élaguer alors est nécessairement la pitié. Et qu’est-ce, en effet, que la pitié ? Un sentiment purement égoïste qui nous porte à plaindre dans les autres le mal que nous craignons pour nous. Donnez-moi un être dans le monde qui, par sa nature, puisse être exempt de tous les maux de l’humanité, non seulement cet être n’aura aucune espèce de pitié, mais il ne la concevra même pas. Une preuve plus grande encore que la pitié n’est qu’une commotion purement passive, imprimée sur le genre nerveux, en raison ou en proportion du malheur arrivé à notre semblable, c’est que nous serons toujours plus sensibles à ce malheur s’il est arrivé sous nos yeux, n’intéressât-il qu’un inconnu, que celui qui pourrait avoir éprouvé à cent lieues de nous le meilleur de nos amis. Et pourquoi cette différence, s’il n’était prouvé que ce sentiment n’est que le résultat physique de la commotion de l’accident sur nos nerfs ? Or, je demande si un tel sentiment peut avoir par lui-même quelque chose de respectable et s’il peut être vu autrement que comme faiblesse. C’est, de plus, un sentiment fort douloureux, puisqu’il n’arrive à nous que par une comparaison qui nous ramène au malheur. Son extinction produit au contraire une jouissance, puisqu’elle laisse apercevoir, de sang-froid, un état dont nous sommes exempts et qu’elle nous permet alors une comparaison avantageuse… aussitôt détruite, dès que nous nous amollissons au point de plaindre l’infortune, ce que nous ne faisons que par la cruelle pensée que, peut-être demain, il peut nous en arriver autant. Bravons cette crainte fâcheuse, sachons affronter sans peur ce danger pour nous-mêmes, et nous ne le plaindrons plus dans les autres.

Une autre preuve que ce sentiment n’est que faiblesse et pusillanimité, c’est son attenance plus particulière avec les femmes et les enfants, et l’éloignement dans lequel il est chez ceux dont les organes ont acquis toute la force et toute la vigueur convenables. Par la même raison, le pauvre, plus rapproché de l’infortune que le riche, a naturellement l’âme plus ouverte aux maux que la main du sort offre à ses regards ; comme ces maux sont plus rapprochés de lui, il y compatit davantage. Tout cela prouve donc que la pitié, loin d’être une vertu, n’est qu’une faiblesse née de la crainte et du malheur, faiblesse que l’on doit absorber avant tout, lorsque l’on travaille à émousser la trop grande sensibilité de ses nerfs, entièrement incompatible aux maximes de la philosophie.

Voilà, Juliette, voilà les principes qui m’ont amenée à cette tranquillité, à ce repos des passions, à ce stoïcisme qui me permet maintenant de tout faire et de tout soutenir sans émotion. Presse-toi donc de t’initier à ces mystères, poursuivit cette femme charmante qui ne savait pas encore où j’en étais sur ce point. Presse-toi d’anéantir cette stupide commisération qui te troublerait au moindre spectacle malheureux qui s’offrirait à toi. Arrivée là, mon ange, par des épreuves continuelles qui te convaincront bientôt de l’extrême différence qui existe entre toi et cet objet, sur le triste sort duquel tu te lamentes, convaincs-toi que les pleurs que tu répandrais sur cet individu ne le soulageraient pas et t’affligeraient ; que les secours que tu lui administrerais ne pourraient réellement ajouter qu’un plaisir fade à tes sens, et qu’il en peut naître un très vif du refus. Persuade-toi que c’est troubler l’ordre de la nature que de tirer de la classe de l’indigence ceux qu’elle a voulu y placer ; qu’entièrement sage et conséquente dans toutes ses opérations, elle a des desseins sur les hommes qu’il ne nous appartient ni de connaître, ni de contrarier ; que ses desseins sur nous se prouvent par l’inégalité des forces, nécessairement suivie de celle des fortunes et des conditions. Autorise-toi des exemples anciens, Juliette ; ton esprit est orné : rappelle-toi tes lectures. Souviens-toi de l’empereur Licinius qui, sous les peines les plus rigoureuses, défendait toute compassion envers les pauvres et toute espèce de soulagement à l’indigence. Rappelle-toi cette secte de philosophes grecs qui soutenait qu’il y avait du crime à vouloir déranger les nuances établies par la nature dans les différentes classes d’hommes ; et, quand tu en seras au même point que moi, cesse de déplorer alors la perte des vertus produites par la pitié ; car ces vertus n’ayant que l’égoïsme pour base, ne sauraient avoir rien de respectable. Puisqu’il n’est nullement sûr qu’il y ait du bien à tirer de l’infortune le malheureux que la nature y place, il est bien plus simple d’étouffer le sentiment qui nous rend sensibles à ses malheurs que de le laisser germer, dans l’appréhension peut-être d’outrager la nature en dérangeant ses vues si nous y compatissons : le mieux, alors, est de nous mettre en un tel état, que nous ne voyions plus ces maux qu’avec indifférence. Ah ! chère amie, si, comme moi, tu avais la force de faire un pas de plus, si tu avais le courage de trouver du plaisir à la contemplation des maux d’autrui, rien que par cette idée satisfaisante de ne les éprouver soi-même, idée qui nécessairement produit une volupté sûre, si tu pouvais aller jusque là, tu aurais beaucoup gagné pour ton bonheur, sans doute, puisque tu serais parvenue à changer en roses une partie des épines de la vie. Ne doute pas un instant, ma bonne, que les Denis, les Néron, les Louis XI, les Tibère, les Venceslas, les Hérode, les Andronic, les Héliogabale, les Retz, etc…6, n’aient été heureux par ces principes, et que s’ils ont pu faire tout ce qu’ils ont fait d’atroce sans en frémir, ce n’était bien sûrement que parce qu’ils étaient parvenus à allumer la volupté au flambeau de leurs crimes. C’étaient des monstres, m’objectent les sots. Oui, selon nos mœurs et notre façon de penser ; mais relativement aux grandes vues de la nature sur nous, ils n’étaient que les instruments de ses desseins ; c’était pour accomplir ses lois qu’elle les avait doués de ces caractères féroces et sanguinaires. Ainsi, quoiqu’ils parussent faire beaucoup de mal suivant les lois humaines, dont le but est de conserver l’homme, ils n’en faisaient pourtant aucun selon celles de la nature, dont le but est de détruire pour le moins autant qu’elle crée. Au contraire, ils faisaient un bien réel, puisqu’ils remplissaient ses vues ; d’où il résulte que l’individu qui aurait un caractère semblable à celui de ces prétendus tyrans, ou celui qui parviendrait à y montrer le sien, non seulement s’éviterait de grands maux, mais pourrait même trouver, dans l’accomplissement de ces systèmes, la source d’une volupté très forte à laquelle il pourrait se livrer avec d’autant moins de crainte qu’il serait bien certain de se rendre aussi utile à la nature, ou par ses cruautés, ou par ses désordres, que le plus honnête des hommes par ses qualités bienfaisantes et par ses vertus. Nourris tout cela par des actions et par des exemples ; vois souvent des infortunés ; accoutume-toi à leur refuser des secours, afin que ton âme s’habitue au spectacle de la douleur abandonnée à elle-même ; ose te rendre coupable, pour ton propre compte, de quelques cruautés plus atroces, et tu verras bientôt qu’entre les maux produits qui ne te touchent point et la commotion de ces maux qui a fait éprouver une vibration voluptueuse à tes nerfs, ne fût-ce que par la comparaison du bien au mal que tu en as retirée et qui s’est trouvée toute à ton avantage, que ne fût-ce, dis-je, qu’à cause de cela, tu ne saurais balancer un instant. Insensiblement alors ta sensibilité s’émoussera ; tu n’auras pas prévenu de grands crimes, puisque au contraire tu en auras fait commettre, et que tu en auras commis toi-même mais, au moins, ce sera avec flegme, avec cette apathie qui permet aux passions de se voiler, et qui, te mettant en état de combiner leurs suites, te préservent de tous les dangers.

— Ô Clairwil, il me paraît qu’avec cette manière de penser, tu ne t’es pas ruinée en bonnes œuvres.

— Je suis riche, me répondit cette femme extraordinaire, au point même de ne pas trop savoir ce que j’ai. Eh bien ! Juliette, je te le jure, j’aimerais mieux jeter mon argent dans la rivière que de l’employer à ce que les sots appellent aumônes, prières ou charités : je crois tout cela très nuisible à l’humanité, fatal aux pauvres, dont de telles mœurs absorbent l’énergie, et plus dangereux encore au riche, qui croit avoir acquis toutes les vertus quand il a donné quelques écus à des prêtres ou à des fainéants, moyen certain de couvrir tous ses vices en encourageant ceux des autres.

— Femme adorable, dis-je à mon amie, si tu connais mon poste auprès du ministre, tu dois imaginer que ma morale, sur tous les objets dont tu viens de me parler, n’est pas beaucoup plus pure que la tienne.

— Assurément, me dit-elle, je sais tous les services que tu rends à Saint-Fond. Son amie depuis longtemps, ainsi que de Noirceuil, comment ne connaîtrais-je pas toutes les débauches où ces deux scélérats se plongent ? Tu les sers, je t’en loue ; je les servirais moi-même au besoin ; il me suffit que ces écarts soient criminels pour que je les adore. Mais je sais aussi, Juliette, qu’en travaillant beaucoup pour les autres, tu n’as fait que très peu pour toi-même, et deux ou trois vols ne sont pas des faits assez énergiques pour que tu n’aies pas encore besoin d’exemples et de leçons : laisse-moi donc t’encourager et t’exercer à de plus grandes actions, si tu veux réellement être digne de nous.

— Ah ! dis-je, que je te dois d’estime et d’amitié pour de tels soins ! Continue-les-moi, et sois sûre que tu ne trouveras nulle part une plus soumise écolière. Il n’est rien que je n’entreprenne avec toi, rien que je n’imagine, guidée par tes conseils ; et je vais placer toutes mes prétentions, à l’avenir, dans la ferme ambition de surpasser ma maîtresse un jour. Mais, ma très chère bonne, nous oublions nos plaisirs ; j’en ai reçu de divins de toi que tu ne m’as pas encore permis de te rendre : je brûle de faire passer dans ton âme une portion de cette flamme divine dont tu viens de m’embraser.

— Juliette, tu es délicieuse, mais je suis trop vieille pour toi : songes-tu que j’ai trente ans ? Blasée sur les choses ordinaires, j’ai besoin de raffinements si grossiers, d’épisodes si forts… Tant de préliminaires me sont utiles pour que je bande, tant d’idées monstrueuses, tant d’actions obscènes, pour que je décharge… Mes habitudes t’effrayeront ; mon délire te scandalisera ; mes besoins te fatigueront… Puis, ses beaux yeux se remplissant de flammes, et ses lèvres se couvrant de l’écume de la lubricité :

— As-tu des femmes ici ? me dit-elle. Sont-elles lascives ?… Jolies, cela m’est égal ; je ne m’échaufferai que pour toi : mais je veux au moins que ces créatures soient bien coquines, bien impudiques, patientes, vigoureuses, qu’elles jurent étonnamment, et qu’elles n’arrivent à moi que toutes nues. Combien peux-tu me faire voir de semblables femmes ?

— Je n’en ai que quatre ici, répondis-je, pour mes besoins les plus pressants.

— C’est bien peu : riche comme tu es, vingt femmes au moins devraient être à tes ordres chaque jour, et toutes les semaines il faudrait renouveler cela. Ah ! comme tu as besoin que je t’apprenne à dépenser l’argent dont on te couvre ! Est-ce que tu es avare ? Il n’y aurait pas grand mal. J’idolâtre l’or au point de m’être souvent branlée devant l’immensité de louis que j’amasse, et cela dans l’idée que je peux tout faire avec les richesses qui sont sous mes yeux. Je trouve donc tout simple qu’on ait le même goût, mais je ne veux pourtant pas qu’on se refuse rien ; il n’y a que les sots qui ne comprennent pas qu’on puisse être à la fois avare et prodigue, qu’on puisse aimer à tout jeter par la fenêtre pour ses plaisirs et à refuser tout pour des bonnes œuvres… Allons, fais-moi venir tes quatre femmes, et surtout des verges, si tu veux me voir décharger.

— Des verges ! est-ce que tu fouettes, ma chère ?

— Ah ! jusqu’au sang, ma bonne… Et je le reçois de même. Il n’est point de passion plus délicieuse pour moi ; il n’en est point qui enflamme plus certainement tout mon être. Personne ne doute aujourd’hui que la flagellation passive ne soit du plus grand effet pour rendre la vigueur, éteinte par les excès de la volupté. On ne doit donc pas être étonné que tous les gens épuisés de luxure cherchent avidement dans l’opération douloureuse de la flagellation le souverain remède à l’épuisement, à la faiblesse de leurs reins, et à la perte totale de leurs forces, ou à un physique froid, vicieux et mal organisé. Cette opération donne nécessairement aux parties relâchées une commotion violente, une irritation voluptueuse qui les embrase et fait élancer la semence avec infiniment plus de vigueur : le sentiment aigu de la douleur des parties frappées subtilise et précipite le sang avec plus d’abondance, attire les esprits en fournissant aux parties de la génération une chaleur excessive, procure enfin à l’être libidineux qui cherche le plaisir le moyen de consommer l’acte de libertinage malgré la nature même et de multiplier ses jouissances impudiques au-delà des bornes de cette nature marâtre. A l’égard de la flagellation active, peut-il être au monde une volupté plus grande pour des êtres endurcis comme nous ? En est-il qui porte mieux l’image de la férocité, qui satisfasse davantage, en un mot, ce penchant à la cruauté que nous avons reçu de la nature ?… Ô Juliette ! assouplir à cette dégradation un jeune objet intéressant et doux, et qui, le plus qu’il est possible, ait quelques affinités avec nous, lui faire durement éprouver cette manière de supplice, dont toutes les attenances ont si bien la volupté pour emblème, s’amuser de ses pleurs, bander à ses chagrins, s’irriter de ses bonds, s’enflammer à ses haut-le-corps, à ces tordions7 voluptueux qu’arrache la douleur à la victime molestée, faire couler son sang et ses larmes, s’en repaître, jouir sur son joli visage des contorsions de la douleur et des jeux musculaires imprimés par le désespoir, recueillir de sa langue ces flots pourprés contrastant aussi bien avec la teinte des lys d’une peau douce et blanche, avoir l’air de se calmer un instant pour effrayer ensuite par de nouvelles menaces, et n’exécuter les menaces qu’avec d’autres recherches plus outrageantes et plus atroces encore, ne rien épargner dans sa colère, et parcourir avec la même rage les parties les plus délicates, celles même que la nature semble n’avoir créées que pour l’hommage des sots, telles que la gorge ou l’intérieur du vagin, telles que le visage même, ô Juliette, quelles délices ! N’est-ce donc point en quelque sorte envahir les droits du bourreau ? n’est-ce pas en jouer le rôle, et cette seule idée ne suffit-elle pas à déterminer invinciblement l’éjaculation du sperme dans des êtres qui, blasés comme nous sur toutes les choses ordinaires et simples, ont besoin de ces savantes recherches pour retrouver ce que les excès leur ont fait perdre ? Que ce goût ne te surprenne pas dans une femme. Ce même Brantôme, dont nous venons d’emprunter tout à l’heure une expression, nous parle avec candeur et naïveté de différents exemples appuyant ces maximes8. Il y avait, dit-il, une dame du grand monde, aussi belle que riche, et veuve depuis plusieurs années, dont rien n’égalait la corruption des mœurs. Entourée de jeunes filles de compagnie toujours extrêmement belles, elle se plaisait à les faire mettre nues et à les battre de sa main, sur les fesses, le plus fort qu’il lui était possible. Elle leur controuvait des torts afin d’avoir le droit de les punir : alors elle les fouettait avec des verges et faisait consister toute sa volupté à les voir frétiller sous ses coups ; plus elles remuaient, plus elles se plaignaient, plus elles saignaient, plus elles pleuraient, plus la putain était heureuse. Elle se contentait quelquefois de les trousser, au lieu de les faire mettre nues, trouvant à l’action de relever et de contenir leurs jupes, plus de plaisir encore que la trop grande facilité offerte par leur complète nudité.

Un grand seigneur, dit-il un peu plus loin, goûte aussi le même plaisir à fustiger étrangement sa femme, ou nue, ou retroussée.

Une mère, ajoute le même, fouettait régulièrement sa fille deux fois le jour, non pour aucune faute qu’elle eût commise, mais pour l’unique plaisir de la contempler dans cette douleur. Quand la jeune personne eut atteint l’âge de quatorze ans, elle enflamma tellement la concupiscence de sa mère, qu’elle n’était pas quatre heures du jour sans la fustiger cruellement.

Mais, poursuivit Clairwil, si nous nous contentons de nos annales, que de modèles plus intéressants nous y trouverions sur cette matière ! et ton ami Saint-Fond, qui n’est pas un seul jour sans fouetter sa fille, ne pourrait-il pas couronner nos modernes recherches ?

— J’ai été la victime de ce goût, répondis-je, et, malgré cela, je le conçois au point de l’adopter peut-être un jour, à ton exemple. Oh oui ! Clairwil, j’aurai tous tes goûts, je veux m’identifier dans toi, si je puis : il ne peut plus être au monde de bonheur pour Juliette que quand elle aura pris tous tes vices !

Les quatre femmes entrèrent : elles étaient nues, comme l’avait désiré mon amie, et lui offraient assurément un des plus beaux ensembles de lubricité qu’il fût possible de voir. L’aînée n’avait pas encore dix-huit ans, la plus jeune quinze : il était difficile de voir de plus beaux corps et de plus agréables figures.

— Elles sont bien, dit Clairwil, en les examinant légèrement.

Et comme elles apportaient chacune une poignée, Clairwil prit les verges et les remit toutes quatre auprès d’elle.

— Approchez-vous, dit-elle ensuite à la plus jeune (ce fut par ordre d’âge qu’elle les visita l’une après l’autre), oui, approchez-vous, et, vous prosternant à mes pieds, demandez humblement pardon des sottises que vous avez faites hier.

— Eh ! madame, je n’en ai point fait.

Un vigoureux soufflet est la réponse de Clairwil.

— Je vous dis que vous avez fait des sottises, et je vous ordonne de m’en demander pardon à genoux.

— Eh bien, madame, dit la petite fille en obéissant, je vous le demande de tout mon cœur.

— Je ne vous accorderai ce pardon que quand vous serez punie ; levez-vous et venez m’offrir humblement vos fesses.

Alors Clairwil, ayant légèrement frotté le joli cul du creux de sa main, y applique une claque si vigoureuse, que ses cinq doigts y restèrent empreints. Des larmes commencèrent à couler sur les belles joues de cette pauvre petite fille qui, n’ayant point été prévenue et n’ayant encore rien éprouvé de semblable, se trouvait douloureusement affectée de cette réception. Clairwil l’examine et lui suce les yeux dès qu’elle les lui voit en larmes ; les siens lançaient des flammes, sa respiration devenait pressée, sa belle gorge semblait, en bondissant, suivre les palpitations de son cœur. Elle enfonça sa langue dans la bouche de cette jeune fille, la suça longtemps, puis, revenant encore plus animée de cette caresse, elle lui appliqua une seconde claque sur le cul, plus forte que la première.

— Vous êtes une petite putain, lui dit-elle, je vous ai surprise hier branlant des vits, et je ne souffrirai pas que vous outragiez les bonnes mœurs à ce point… J’aime les mœurs, moi, je veux de la pudeur dans une jeune fille !

— Je vous réponds, madame…

— Allons, point d’excuse, coquine, interrompit Clairwil en appliquant un vigoureux coup de poing dans les flancs de la jeune fille ; coupable ou non, il faut que je vous vexe et que je m’amuse. De petits êtres aussi méprisables que vous ne sont bons que pour les plaisirs d’une femme comme moi.

Disant cela, Clairwil pince sa victime sur les parties les plus charnues de son joli petit corps, au point de la faire crier ; et, dès que la malheureuse poussait un cri, notre libertine l’étouffait au passage en le recueillant dans sa bouche. Sa colère augmenta, les mots les plus sales et les plus crapuleux, les jurements les plus infâmes, s’exhalèrent alors de ses lèvres impures ; ils étaient entrecoupés comme ses soupirs ; elle pencha la victime sur le canapé, examina lubriquement son derrière, l’entr’ouvrit, y darda sa langue, puis, revenant aux fesses, elle les mordit en quatre différents endroits, ce que la jeune fille n’endura pas sans des bonds et des haut-le-corps qui divertissaient fort mon amie et qui excitaient en elle de ces rires méchants, tenant bien plus à la férocité qu’à la joie.

— Allons, foutue bougresse, tu vas être fouettée ! lui dit-elle ; oui, sacré bougre de Dieu, je vais t’étriller, en désirant que chacun des coups que tu recevras de ma main laisse, sur ton vilain cul, d’ineffaçables traces.

Saisissant alors une poignée, elle fait relever la jeune fille, lui enlace le corps de son bras gauche, et lui poussant un genou dans le ventre, elle lui fait offrir le cul dans la plus belle position ; elle l’examine un moment dans cet état, puis, commençant à étriller de sa main droite, sans préparation, sans ménagement, elle applique d’abord vingt-cinq coups qui meurtrirent si bien ce cul frais et couleur de rose, qu’on n’apercevait plus une seule partie qui ne fût couverte de cinglons. Elle appelle alors les trois autres femmes l’une après l’autre, se fait mettre la langue dans la bouche par chacune d’elle, en leur ordonnant, à mesure qu’elle s’en faisait baiser, de lui manier fortement les fesses, de lui branler le trou du cul et de combler d’éloges l’opération qu’elle faisait, en lui dénonçant surtout quelques nouveaux torts de la délinquante. Je passai après les trois filles et la baisai de même, en la socratisant, en approuvant le supplice qu’elle imposait à la victime, et nourrissant sa rage lubrique d’une foule de calomnies sur cette infortunée. Lorsque je la baisai, elle voulut que je lui remplisse la bouche de salive, elle l’avala ; se remettant ensuite à l’ouvrage, elle appliqua, à cette seconde reprise, le double des coups qu’elle avait distribués à l’autre ; puis tout de suite une troisième reprise, qui porta à cent cinquante le nombre de coups reçus. Le cul de la petite fille était couvert de sang ; elle ordonne aux trois autres femmes de lécher ce sang et de le lui rapporter dans la bouche ; et moi, elle me baisa, en rendant tout le sang qu’elle avait reçu.

— Juliette, me dit-elle, la fièvre du délire s’empare de mes sens ; je te préviens que tes trois autres garces vont être plus vigoureusement fouettées.

Elle lâche la petite fille, et se fait légèrement passer par elle la langue dans le con et dans le cul.

— Allons, dit-elle à la seconde en désignant celle qu’amenait le tour de l’âge, allons, avance, putain !

Celle-ci, effrayée de ce qu’on venait de faire à sa camarade, se recule au lieu d’obéir. Mais Clairwil, qui n’était pas d’humeur à lui faire grâce, l’attire fortement vers elle par un bras et la soufflette d’importance. La jeune fille se met à pleurer.

— Bon ! dit Clairwil, voilà ce que j’aime.

Et comme cette charmante créature, âgée de seize ans, avait déjà la gorge assez joliment formée, elle la lui pressa au point de la faire crier ; puis, la baisant tout de suite après, elle la lui mordit au point d’y laisser des marques.

— Allons, lui dit-elle en jurant, voyons votre cul.

Et comme il lui parut délicieux, elle ne put s’empêcher de dire, avant que de les frapper :

— Ah ! les belles fesses !

La supériorité même dont elle les trouva la contraignît à de nouveaux hommages : elle se courbe, baise le sublime derrière et gamahuche le trou, la retourne, en fait autant au clitoris et revient promptement au cul. Mais ce ne sont point des claques qu’elle applique cette fois-ci, ce sont de vigoureux coups de poing qu’elle distribue et qu’elle étend depuis les cuisses jusqu’aux épaules, en telle sorte qu’elle rend à l’instant toutes noires les parties si blanches de ce beau corps.

— Bougre de Dieu ! s’écrie-t-elle, je bande ! cette petite garce a l’un des plus beaux culs que j’aie vus de ma vie.

Elle prend les verges et se met à fustiger d’importance ; mais, au bout de quelques coups, elle emploie avec celle-ci un épisode dont elle n’avait point fait usage avec l’autre : de la main gauche, dont elle lui enlace le corps, elle écarte les fesses de la patiente, afin que les coups qu’elle lui allonge de la main droite portent sur les parties les plus sensibles du trou du cul et des chairs délicates qui l’environnent ; aussi tout ce local est-il bientôt ensanglanté. Elle voulut ici que les baisers qu’on lui faisait sur la bouche, et les attouchements de son derrière, eussent lieu pendant presque toute l’opération. Les trois autres filles et moi remplîmes cet objet ; avec moi seule, pourtant, elle observa la circonstance d’avaler et de me faire avaler sa salive. La troisième fille fut traitée comme la première, et la quatrième comme la seconde ; toutes furent impitoyablement déchirées, toutes furent mises en sang. Sortant de là comme une bacchante, et plus belle que Vénus, Clairwil fit ranger les quatre filles près l’une de l’autre, afin de comparer l’ensemble de leurs culs et de vérifier si toutes étaient également lacérées. En trouvant une plus ménagée, elle reprit les verges et lui appliqua cinquante nouveaux coups qui lui rendirent bientôt le cul dans un état aussi déplorable que l’étaient ceux de ses compagnes.

— Juliette, me dit-elle, veux-tu que je t’étrille aussi ?

— Assurément, répondis-je ; comment peux-tu me soupçonner de ne pas désirer avec autant d’ardeur que toi ce qui paraît augmenter la somme de tes voluptés ? Fouette, voilà mon cul, voilà mon corps, voilà toute ma personne à tes ordres.

— Eh bien, me dit-elle, grimpe sur les épaules de la plus jeune de ces filles, et, pendant que je te fouetterai, que les trois autres observent ce que je vais prescrire. Emparez-vous des verges, que la moins forte commence, ensuite les deux autres ; vous, de qui je vais recevoir les premiers cinglons, écoutez bien ce qu’il faut faire : vous vous agenouillerez devant mon cul, vous en ferez l’éloge, vous le baiserez, vous écarterez mes fesses, vous glisserez votre langue fort avant dans le trou, en passant en dessous un de vos doigts sur le clitoris ; vous vous relèverez, et, en m’accablant d’invectives et de menaces, vous m’appliquerez de suite, et sans arrêter, deux cents coups sur le derrière, toujours en doublant de force ; vous, qui devez suivre, vous m’avez entendue, vous imiterez votre compagne ; commençons.

Clairwil tourmentait, par des pinçons et des égratignures, le cul de la petite fille sur les épaules de laquelle j’étais, et m’étrillait en même temps de la plus vigoureuse manière. D’une autre part, on exécutait à merveille ce qu’elle avait recommandé ; et la putain, qui voulait faire usage de tout, baisait alternativement les bouches de celles qui ne la fouettaient pas. A mesure que mon cul recevait les impressions de ses verges, la féroce créature en baisait et léchait les marques avec avidité : dès qu’elle eut reçu le nombre de coups qu’elle-même s’était fixé, elle varia l’attitude.

La fille de dix-huit ans se mit à genoux devant elle ; Clairwil lui appuya le con sur le visage, en frottant de toutes ses forces les lèvres de son vagin et son clitoris sur le nez, la bouche et les yeux de cette fille à qui elle recommanda de la lécher. Une fille postée à droite, l’autre à gauche, étrillaient vigoureusement mon amie qui, tenant une poignée de verges de chaque main, se vengeait sur les deux culs des coups qu’elle recevait ; à cheval sur le crâne de celle qui léchait le con, je lui présentais le mien à sucer ; ici la putain déchargea, mais avec des cris, des convulsions et des blasphèmes qui caractérisaient l’un des délires les plus lubriques et les plus luxurieux que j’eusse encore observés de mes jours ; la jolie figure contre laquelle s’était escrimée la tribade était inondée de foutre.

— Allons, sacredieu ! faisons autre chose, s’écria-t-elle, sans se donner le temps de respirer, jamais je ne me repose quand mon sperme est en train de couler ; travaillez-moi, putains ! secouez-moi, fouettez-moi, branlez-moi de la plus forte manière !

La fille de dix-huit ans se couche sur l’ottomane, je m’assieds sur son visage, Clairwil se campe sur le mien, j’étais sucée, je le rendais ; élevée au-dessus de moi, la plus jeune des filles faisait baiser ses fesses à Clairwil, qu’une autre fille enculait avec un godemiché ; la plus mince des quatre filles, inclinée, branlait, avec ses doigts, le clitoris de Clairwil, presque établi sur ma bouche, et présentait, pendant ce temps-là, son con aux mêmes pollutions exercées par la main de mon amie. De cette manière, notre libertine branlait un cul avec sa langue, était gamahuchée, on l’enculait, et on lui branlait le clitoris.

— Juliette, me dit-elle au bout de quelques minutes, je t’ai dit que je ne bandais que d’imagination ; une des choses qui échauffe le plus la mienne cet d’entendre beaucoup jurer autour de moi : tes putains ne disent mot.

Ceci devenait embarrassant ; ces filles, prises dans la classe de la meilleure bourgeoisie, et n’ayant jamais été libertines qu’avec moi, connaissaient mal le langage qui pouvait convenir à Clairwil. Elles firent ce qu’elles purent ; mais je fus obligée d’y suppléer, et de soutenir, presque à moi toute seule, les caustiques injures qu’elle se plaisait d’entendre adresser à l’Être suprême, à l’existence duquel la coquine ne croyait pas plus que moi. En conséquence, celle qui lui branlait le clitoris m’avait remplacée dans l’emploi de la gamahucher ; et moi, je la chatouillais, en blasphémant les trois méprisables dieux du christianisme comme ils ne l’avaient été de leur vie. La tribade s’agitait beaucoup, mais il ne venait rien, il fallut changer encore une fois et d’attitudes et d’épisodes. Je n’ai jamais rien vu de si beau, de si animé que cette superbe femme, quand elle sortit de cette scène : si l’on eût voulu peindre la déesse même de la lubricité, il eût été impossible de chercher d’autre modèle. Elle me saute au col, me langote près d’un quart d’heure, me fait voir son cul : il ressemblait à de l’écarlate et contrastait de la manière la plus agréable avec l’éclatante blancheur de sa peau.

— Ah ! sacré bougre de Dieu dont je me fous, me dit-elle embrasée, comme je bande ! Juliette ! et que j’entreprendrais de choses en l’état où je suis ! Il n’y aurait aucune espèce de crime, de quelque nature, de quelque violence que tu voulusses le supposer, que je n’exécutasse à l’instant même. Oh ! mon amour… oh ! ma putain… oh ! ma chère tribade… oh ! toi que j’aime infiniment, et dans les bras de qui je veux perdre du foutre, conviens qu’il n’est rien qui porte aux horreurs comme le calme, l’impunité, les richesses et la santé dont nous jouissons : donne-moi donc l’idée de quelque crime… que je l’exécute sous tes yeux ; faisons quelque chose d’infâme, je t’en supplie…

Et comme je m’aperçus que la plus jeune des filles l’excitait, et qu’elle lui suçait excessivement tour à tour la bouche, le cul et le con, je lui demandai tout bas si elle voulait la molester.

— Non, me dit-elle, cela ne me satisferait pas ; je fouette, je tracasse volontiers un moment les femmes, mais pour la dissolution totale de la matière, tu m’entends… ce serait un homme qu’il me faudrait, ce sont eux seuls qui m’excitent à la cruauté ; j’aime à venger mon sexe des horreurs qu’ils lui font éprouver, quand les scélérats se trouvent les plus forts. Tu ne saurais croire avec quelles délices j’assassinerais un homme à présent. Ô Dieu ! que de tourments je lui ferais endurer ; par quelles routes obscures et ténébreuses je le conduirais à la mort !… Allons, je vois bien que ton imagination n’ayant point encore été jusque là, tu ne peux rien m’offrir dans ce genre ; terminons, en ce cas, la scène, par quelques saletés libidineuses, puisque nous ne le pouvons par des crimes.

Les saletés, exécutées avec toute la précision et tous les épisodes désirés, l’épuisent enfin ; elle se précipite dans un bain d’eau de rose ; on l’essuie, on la parfume, on la pare du négligé le plus immodeste, et nous soupons.

Clairwil, aussi capricieuse dans les débauches de table que dans celles du lit, aussi intempérante, aussi bizarre dans les unes que dans les autres, ne se nourrissait que de volaille et de gibier toujours désossés, et toujours apprêtés sous les formes les plus variées et les mieux déguisées. Elle ne faisait nul usage de nourritures populaires : il fallait que tout ce qu’on lui servait fût recherché ; sa boisson ordinaire était de l’eau sucrée et à la glace dans toutes les saisons, dans laquelle il entrait, par pinte, vingt gouttes d’essence de citron et deux cuillerées d’eau de fleur d’oranger ; elle ne buvait jamais de vin, mais beaucoup de liqueur et de café ; d’ailleurs, elle mangeait excessivement, il n’y eut pas un seul plat qu’elle n’attaquât, sur plus de cinquante qui lui furent servis. Prévenue d’avance de ses goûts, tout était accommodé d’après ses désirs, et il est incroyable ce qu’elle engloutit. Cette femme charmante, dont l’usage était de faire adopter ses goûts autant qu’elle le pouvait, les préconisa tellement, qu’elle me fit suivre son régime, mais non pas son abstinence de vin ; j’en fais toujours un très grand usage, et je l’aimerai vraisemblablement toute ma vie.

J’avouai, en soupant, à Clairwil que j’étais confondue de son libertinage.

— Tu ne vois rien, me dit-elle, je ne t’ai donné qu’une très légère esquisse de mes débauches luxurieuses : je veux que nous fassions ensemble des choses plus extraordinaires ; je te ferai recevoir dans une société dont je suis membre, et où s’exécutent des obscénités d’une bien autre force ; là, chaque époux doit amener sa femme, chaque frère sa sœur, chaque père sa fille, chaque célibataire une amie, chaque amant sa maîtresse ; et réunis dans un grand salon, chacun jouit de tout ce qui lui plaît davantage, n’ayant d’autres règles que ses désirs, d’autre frein que son imagination ; plus les écarts se multiplient, plus nous sommes dignes d’éloges, et des prix fondés se distribuent à ceux qui se sont distingués par le plus d’infamies, ou qui ont inventé de nouvelles manières de goûter le plaisir.

— Oh ! ma chère amie, m’écriai-je en me jetant dans les bras de Clairwil, à quel point ces détails échauffent ma tête, et combien je brûle d’être des vôtres !

— Oui, mais seras-tu digne d’être admise ? Les épreuves exigées pour ceux que l’on reçoit sont terribles.

— Peux-tu donc douter de moi ? et, de quelque nature que soient ces initiations, pourra-t-on craindre de me voir balancer, après tout ce que j’ai fait dans les sociétés de Noirceuil et de Saint-Fond ?

— Eh bien ! tu seras reçue, je te le promets.

Puis reprenant avec enthousiasme :

— Ô Juliette ! comme ce n’est jamais qu’au dégoût, à l’impatience, au désespoir de n’avoir trouvé ni rapports, ni convenances avec l’objet auquel l’usage nous lie, que sont dus tous les malheurs de l’hymen, il faudrait, pour y remédier, pour parer à l’affreuse contrainte qui lie éternellement deux objets qui ne se conviennent pas, il faudrait, dis-je, que tous les hommes formassent entre eux de pareils clubs. Là, cent maris, cent pères, en société avec leurs femmes ou leurs filles, se procurent tout ce qui leur manque. Je cède, en donnant mon époux à Climène, tous les attraits qui manquent au sien, et je retrouve dans celui qu’elle m’abandonne, tous les charmes que ne pouvait me procurer le mien. Les échanges se multiplient, et dans une seule soirée, comme tu vois, une femme jouit de cent hommes, un homme de cent femmes ; là, les caractères se développent, on s’est étudié, on se connaît ; la plus entière liberté des goûts s’y professe ; l’homme qui méprise les femmes ne jouit que de ses semblables ; la femme qui n’aime que son sexe se livre également à ses fantaisies ; nulle contrainte, aucune pudeur… Le seul désir d’étendre ses jouissances fait mettre en commun toutes ses richesses. De ce moment, l’intérêt général soutient le pacte, et l’intérêt particulier se trouve lié à l’intérêt général, ce qui rend indissolubles les nœuds de la société : depuis quinze ans que la nôtre dure, je n’y ai pas vu une seule tracasserie, pas un seul mouvement d’humeur. De tels arrangements détruisent la jalousie, absorbent à jamais la crainte du cocuage, deux poisons cruels de la vie, et doivent, par cela seul, mériter la préférence sur ces sociétés monotones où deux époux languissant toute leur vie en face l’un de l’autre, sont voués ou à l’ennui perpétuel de se déplaire, ou au désespoir de ne réussir à dissoudre leurs liens qu’en se déshonorant tous deux. Puissent nos exemples persuader à tous les hommes de nous imiter ! Ce sont, j’en conviens, quelques préjugés à combattre ; mais quand ces sociétés seraient, comme les nôtres, étayées par la philosophie, le préjugé disparaîtrait bientôt. J’y fus admise la première année de mon mariage ; j’avais à peine seize ans. Eh bien ! en débutant, je rougissais, je te l’avoue, de l’obligation de me prêter nue aux fantaisies de tous ces hommes, aux caprices de toutes ces femmes, dont tu crois bien que mon âge et ma figure me firent aussitôt entourer… mais ce fut l’affaire de trois jours. L’exemple me séduisit, et je n’eus pas plus tôt vu mes compagnes lascives se disputer l’honneur du choix et l’invention des lubricités, je ne les eus pas plus tôt vues se vautrer cyniquement dans l’ordure et dans l’infamie, que je les surpassai bientôt toutes en théorie comme en pratique.

La peinture de cette délicieuse association me fit tant d’effet, que je ne voulus pas quitter Clairwil sans qu’elle m’eût juré de me faire admettre dans son club. Le serment fut scellé du foutre que nous répandîmes encore ensemble, en nous faisant éclairer par trois grands laquais, aux yeux desquels Clairwil prétendit qu’il fallait que nous nous branlassions sans leur permettre seulement un désir.

— Voilà, dit-elle, comme on s’accoutume au cynisme, et voilà où il faut que tu sois pour être digne de notre société.

Nous nous séparâmes enchantées l’une et l’autre, et nous promettant bien de nous voir le plus tôt qu’il serait possible.

Noirceuil n’eut rien de plus pressé que de me demander des nouvelles de ma liaison avec Mme de Clairwil ; mes éloges lui prouvèrent ma reconnaissance. Il voulut des détails ; je lui en donnai ; et, comme Clairwil, il me blâma de n’avoir pas chez moi un beaucoup plus grand nombre de femmes. Dès le lendemain, j’augmentai ce nombre de huit, ce qui me composa un sérail des douze plus belles créatures de Paris ; on me les changeait tous les mois.

Je demandai à Noirceuil s’il allait dans la société de mon amie.

— Tant que les hommes, me répondit-il, y avaient la prépondérance, j’y étais d’une scrupuleuse exactitude ; j’y ai renoncé depuis que tout y est entre les mains d’un sexe dont je n’aime pas l’autorité. Saint-Fond a suivi mon exemple. N’importe, ajouta Noirceuil, si ces orgies t’amusent, tu peux les suivre avec Clairwil : il faut essayer de tout ce qui est vice ; je ne connais d’ennuyeux que la vertu. Tu seras là parfaitement branlée, délicieusement foutue ; on ne te nourrira que d’excellents principes ; je te conseille donc de t’y faire admettre au plus tôt.

Il me demanda ensuite si ma nouvelle amie était entrée dans quelques détails sur ses aventures.

— Non, dis-je.

— A quelque point que tu sois philosophe, reprit Noirceuil, elle t’aurait assurément scandalisée. C’est un vrai modèle de luxure, de cruauté, de débauche et d’athéisme ; il n’est aucune horreur, aucune exécration dont elle ne soit souillée ; son crédit et ses grandes richesses l’ont toujours sauvée de l’échafaud, mais elle l’a mérité vingt fois ; c’est, en un mot, par ses actions journalières qu’on pourrait supputer ses crimes, et le nombre des supplices qu’elle a mérités s’évaluerait par celui des jours de son existence. Saint-Fond l’aime beaucoup ; cependant, je sais qu’il te préfère à plus d’un titre : continue donc, Juliette, de mériter la confiance d’un homme qui a dans ses mains le bonheur et le malheur de ta vie.

Je convainquis Noirceuil des efforts que je ferais toujours pour cela. Il venait me prendre pour aller souper à sa petite maison, où nous passâmes la nuit avec deux autres jolies personnes ; nous y exécutâmes toutes les extravagances qui vinrent dans la tête de ce profès en lubricité.

Ce fut à quelque temps de là, qu’échauffée par tout ce que je voyais, par tout ce que j’entendais, il me devint impossible de tenir à l’extrême besoin que j’avais de commettre un crime pour mon propre compte ; j’étais bien aise, d’ailleurs, de voir si je pouvais réellement faire quelque fond sur l’impunité qui m’était promise. Je me décidai donc à des horreurs dignes des leçons que je recevais chaque jour. Voulant éprouver à la fois mon courage et ma férocité, je m’habille en homme, et je vais seule, deux pistolets dans mes poches, attendre, dans une rue détournée, le premier passant qui tombera sous ma main, dans la seule vue de le voler et de le tuer pour mon plaisir. Appuyée contre le mur, j’étais dans cette espèce de trouble causé par les grandes passions, et dont le choc sur nos esprits animaux est nécessairement le principe de la première volupté du crime. J’écoutais… Chaque bruit nourrissait mon espoir. J’imaginais, au plus petit mouvement, apercevoir enfin ma victime, lorsque des lamentations se font entendre… Je vole au bruit ; je distingue des plaintes ; j’approche : une pauvre femme, couchée en travers d’une porte, poussait les gémissements qui venaient de frapper mon oreille.

— Qui êtes-vous ? dis-je, en m’approchant tout à fait de cette créature.

— La plus infortunée des femmes, me répond en pleurant cette malheureuse, qui ne me parut pas avoir plus de trente ans ; et si vous m’apportez la mort, vous me rendrez un bien grand service.

— Mais de quel genre sont vos revers ?

— Affreux, sans doute, répondit cette femme, en se relevant assez pour me laisser apercevoir, à la faible lueur des réverbères, des traits très doux et intéressants, oui… oui, ils sont affreux, mes revers. Il y a huit jours que nous manquons d’ouvrage ; nous n’avons pu payer le faible prix de la chambre que nous occupions dans cette maison, ni le mois de nourrice de notre enfant… On a conduit cette misérable créature à l’hôpital, et on a mis mon époux en prison ; la fuite seule m’a préservée de la rage des monstres qui nous traitaient avec tant de rigueur ; vous me voyez étendue sur le seuil de la porte d’une maison qui m’appartint autrefois : je n’ai pas toujours été malheureuse. Plus à mon aise, hélas ! je soulageais les pauvres : me rendrez-vous ce que j’ai fait pour eux ?

Un feu subtil se glisse à ces mots dans mes veines… Oh ! sacredieu, me dis-je, quelle occasion d’un crime détestable, et comme il irrite mes sens !

— Lève-toi, dis-je à cette femme, tu vois bien que je suis un homme, je veux m’amuser de ton corps.

— Oh ! monsieur, suis-je en état d’exciter des désirs au sein des larmes et de l’infortune ?

— C’est ce qui enflamme les miens ; presse-toi donc de m’obéir.

Et, la saisissant par un bras, je la contrains à se prêter aux recherches que je veux en faire. On ne se doute point de ce que je trouvai sous ces jupons-là : des chairs très fermes, très blanches et très rebondies…

— Branle-moi, lui dis-je, en lui portant la main sur mon con, je suis une femme, mais une femme qui bande pour son sexe et qui veut se branler avec toi.

— Ô ciel ! laissez-moi… laissez-moi. Toutes vos horreurs me font frémir : je suis sage, quoique dans l’infortune, ne m’humiliez pas à ce point.

Elle veut échapper, je la saisis par les cheveux, et, lui appliquant le bout de mon pistolet sur la tempe :

— Va, bougresse, lui dis-je… va dire aux enfers que voilà le coup d’essai de Juliette.

Elle tombe noyée dans son sang… et, je l’avoue, mes amis, oui, je dois vous rendre compte des effets que j’éprouvai : l’embrasement du fluide nerveux fut tel à cette action, que je me sentis inondée de foutre en la commettant. Et voilà donc les résultats du crime ! me dis-je. Que l’on a eu raison de me le peindre délicieux ! Dieu ! quel est son empire sur une tête comme la mienne, et combien il sert au plaisir !

Quelques fenêtres qui s’ouvrent au bruit de mon arme me font penser à ma sûreté ; j’entends de toutes parts crier : À la garde !… A peine était-il minuit ; je suis arrêtée, on trouve mes pistolets, plus de doute, on me demande qui je suis.

— Je vous l’apprendrai chez le ministre, réponds-je effrontément ; que l’on me conduise à l’hôtel de Saint-Fond.

Le sergent, étonné de mon air, n’ose s’opposer à cette demande ; on me lie… on me garrotte… et je jouis encore : ils sont délicieux les fers du crime que l’on aime, on bande en les portant. Saint-Fond n’était point couché ; on l’informe je suis introduite ; Saint-Fond me reconnaît.

— Cela suffit, dit-il au sergent, vous étiez pendu si vous n’aviez pas amené cette dame dans ma maison ; retournez à vos fonctions, monsieur, vous avez fait votre devoir. Ce qui vient de se passer est un mystère dans lequel vous ne devez point entrer.

Tête à tête avec mon amant, je l’instruisis de tout ; je le fis bander ; il me demanda si j’avais pu juger des contorsions de cette femme à terre.

— Je n’en ai pas eu le temps, répondis-je.

— Ah ! voilà ce que ces actions-là ont de désagréable : c’est qu’on ne jouit pas de la victime.

— Oui, monseigneur, mais un crime de rue…

— Oui, je le sens, l’esclandre… la rue… le grand chemin… les lois punissent tout cela plus sévèrement ; et cela dédommage… et puis l’état de cette femme, sa misère… Il fallait l’amener chez toi, nous nous serions amusés de cela… Quel nom ce sergent a-t-il donc dit qu’on avait trouvé sur le cadavre ?

— Simon, monseigneur, je m’en souviens.

— Simon !… Il y a quatre ou cinq jours que cette affaire-là m’a passé par les mains… Je me le rappelle, c’est moi qui ai fait enfermer ce Simon et fait mettre l’enfant à l’hôpital… Comment ! mais c’est que cette femme est très sage et très jolie. Je réservais cela à tes appareilleuses : l’infortunée ne t’a point trompée, ces gens-là se sont vus fort à l’aise, une banqueroute les a ruinés. Ah ! Juliette, tu n’as fait qu’achever mon crime, et l’aventure est délicieuse.

Je vous l’ai dit, Saint-Fond bandait ; mon travestissement masculin perfectionnait son délire. Il me mena dans le boudoir où il m’avait vue la première fois que je m’étais présentée chez lui. Un valet de chambre parut, et Saint-Fond, déboutonnant mes culottes avec une sorte de jouissance, fit d’abord manier mes fesses à son valet ; il lui branla le vit près du trou, puis, s’introduisant bientôt lui-même à ce trou dont il avait l’air de vouloir faire les honneurs, le paillard m’encula, en m’obligeant à sucer le vit de son homme, jusqu’à ce qu’il fût assez raide pour qu’il l’introduisît dans son cul. L’opération finie, Saint-Fond me dit qu’il avait bien mieux déchargé, depuis qu’il savait que le cul qu’il venait de foutre avait mérité l’échafaud.

— Celui qui me foutait et que je t’ai fait sucer est au même point, me dit le ministre, c’est un scélérat décidé : voilà six fois que je le sauve de la roue. As-tu vu comme il m’a foutu, et le beau vit dont il est muni ? Tiens, Juliette, voilà la somme que je t’ai promise pour les crimes commis pour toi seule. Une voiture t’attend, retourne chez toi. Demain, tu partiras pour cette terre au delà de Sceaux que je t’achetai le mois passé ; mène peu de monde à cette campagne, quatre de tes femmes ordinaires… les plus jolies… ta cuisine… ton office et les trois pucelles du prochain souper. Tu attendras constamment mes ordres, c’est tout ce que je peux t’expliquer aujourd’hui.

Je sortis, très contente du succès de mon crime… très chatouillée du plaisir de l’avoir commis ; et ayant tout préparé dès le lendemain, je fus coucher où m’avait ordonné le ministre.

A peine fus-je établie à cette campagne, isolée de toutes parts et solitaire comme la Thébaïde, qu’un de mes gens vint m’avertir de l’arrivée d’un étranger bien mis, qui demandait à me parler, s’annonçant de la part du ministre. Je me gardai bien de ne pas l’introduire à l’instant ; je décachette ses dépêches :

« Que vos domestiques s’emparent aussitôt de l’homme qui vous remettra ceci, me disait la lettre ; qu’il soit enfermé dans les cachots que j’ai fait construire dans votre maison ; vous me répondez de ce personnage sur votre vie ; sa femme et sa fille vont suivre. Vous les traiterez de même. Souvenez-vous d’exécuter mes ordres avec la ponctualité la plus scrupuleuse ; mettez-y surtout toute la fausseté, toute la cruauté dont je sais que vous êtes capable. Adieu. »

— Monsieur, dis-je aussitôt au porteur de la lettre, sans laisser lire sur mon visage la plus légère altération, vous êtes sans doute des amis de monseigneur ?

— Il y a longtemps, madame, qu’il comble de ses bontés ma famille et moi.

— Je le vois à sa lettre, monsieur… Permettez que j’aille donner à mes gens les ordres nécessaires à vous recevoir comme il paraît le désirer.

Et je sortis après l’avoir invité à se reposer.

Les gens qui me servaient, bien plutôt des esclaves que des domestiques, se munissent aussitôt de cordes et rentrent avec moi dans l’appartement.

— Menez monsieur, leur dis-je, dans la chambre que monseigneur lui destine.

Et les gaillards, se jetant aussitôt sur cet infortuné, l’entraînent à mes yeux dans le plus abominable cachot.

— Oh ! madame, quelle trahison ! quelle horreur ! s’écrie cette malheureuse dupe de la fausseté de Saint-Fond et de la mienne.

Mais ferme, mais impassible à ses gémissements, je porte l’aveugle obéissance aux ordres du ministre au point de l’enfermer moi-même, sans vouloir répondre un seul mot à toutes les questions dont il m’accable.

A peine étais-je de retour dans mon salon, qu’une voiture entra dans la cour. C’étaient la femme et la fille de ce malheureux, m’apportant de bonne foi, comme lui, des lettres qui contenaient absolument les mêmes ordres. Saint-Fond, me dis-je, en voyant ces deux femmes, en admirant la beauté de la mère à peine âgée de trente-six ans, les grâces et la gentillesse de la fille atteignant au plus sa seizième année, ah ! Saint-Fond, ta maudite et scélérate lubricité n’entrerait-elle pas pour beaucoup dans cette exécution ministérielle ? et n’aurais-tu pas ici, comme dans toutes les actions de ta vie, bien plutôt les vices pour guide que les intérêts de ta patrie ?

Je vous rendrais difficilement les cris et les pleurs de ces deux malheureuses, quand elles se virent traînées avec ignominie dans les cachots qui leur étaient également destinés ; mais aussi insensible aux larmes de la femme et de la fille que je l’avais été à celles du père, les précautions les plus sévères n’en furent pas moins prises avec elles, et je ne fus parfaitement tranquille que quand j’eus dans mes poches toutes les clefs de ces importants prisonniers.

Je réfléchissais sur le sort de ces individus, n’imaginant pas qu’il pût s’agir d’autre chose que d’une détention, puisque les exécutions à mort me regardaient et que je n’étais avertie de rien, lorsqu’on m’annonce un quatrième personnage. Dieu ! quelle est ma surprise en reconnaissant ici le même homme par lequel vous vous souvenez que Saint-Fond m’avait fait appliquer trois coups de canne sur les épaules, la première fois que je m’étais présentée chez lui ; comme il était chargé d’une lettre, je la lis aussitôt.

« Recevez à merveille cette homme-ci, me disait Saint-Fond ; vous devez vous souvenir de lui, vous avez porté ses marques quelque temps, et ce furent ses mains qui vous captivèrent à mes feux la première fois que je m’amusai de vous chez moi. Il va devenir le principal acteur de la scène sanglante qui doit se jouer demain. C’est, en un mot, le bourreau de Nantes, venu par mes ordres, pour l’exécution des trois personnes qui sont maintenant sous vos clefs. Obligé de porter après-demain ces trois têtes à la reine, sous peine de perdre ma place, vous comprenez que je me serais bien chargé tout seul de l’exécution, si Sa Majesté n’eût témoigné le plus ardent désir de les recevoir de la main même d’un bourreau. C’est à cause de cela qu’on n’a pas voulu de celui de Paris ; celui-ci ignore le motif qui l’amène dans votre maison. Vous pouvez maintenant l’instruire, mais ne lui faites point voir les victimes : cette clause est essentielle. J’arriverai demain matin sans faute. Traitez vos prisonniers, et les femmes surtout, avec la plus extrême rigueur ; qu’ils n’aient que du pain… de l’eau, et point de jour. »

— Monsieur, dis-je à ce personnage, le ministre a raison de dire dans sa lettre que nous nous connaissons… Vous m’avez un jour traitée d’une manière…

— Oh ! madame, excusez les ordres…

— Je ne vous en veux point, interrompis-je, en lui tendant une main qu’il baise avec ardeur… Mais il est temps de dîner ; allons nous mettre à table, nous raisonnerons après.

Delcour était un homme de vingt-huit ans, d’une très jolie figure, et dont l’air et le métier m’échauffèrent aussitôt la tête. Les prévenances que je lui fis étaient l’ouvrage de mon cœur ; après le dîner, je lui fis le plus beau jeu du monde. Delcour me convainquit bientôt du succès de mes avances. Son étroite culotte bombait étonnamment, je n’y pus tenir…

— Sacredieu ! lui dis-je, mon amour, voyons donc ce que tu possèdes là. Ce vit superbe échauffe ma tête, ta profession achève de l’enflammer ; je veux absolument que tu me foutes.

Puis ayant aussitôt mis à l’air ce superbe instrument, le premier usage que j’en fais, selon ma coutume avec tous les hommes, est de le sucer jusqu’aux couilles ; mais à peine celui-là peut-il tenir dans ma bouche. Dès qu’il y est, Delcour s’empare de mon con, le gamahuche, et, en deux secondes, nous partons tous les deux. Ce beau jeune homme, me voyant avaler son foutre, se jette ardemment sur moi.

— Ah, sacredieu ! dit-il, trop de promptitude m’a perdu ; mais je vais réparer ma faute.

Le fripon n’avait pas débandé ; il me renverse sur une large bergère, imprime ses lèvres sur les miennes, encore toutes mouillées de son sperme, et m’enconne avec une raideur bien rare quand la perle est encore au bout : de mes jours, je n’avais été si bien foutue. Delcour me lima trois quarts d’heure ; il se retira, par prudence, quand il se sentit près de décharger ; et moi, faisant couler une seconde fois dans ma bouche un foutre épais qui n’était dû qu’à mon con, j’avalai bientôt cette seconde dose avec les même délices que la première.

— Delcour, dis-je, dès qu’un peu revenue à moi je pus raisonner mon extravagance, vous êtes sans doute surpris de la manière leste avec laquelle je vous ai reçu. Une conduite si légère, des avances si promptes, vont me faire prendre par vous pour une grande putain ; à quelque point pourtant que je méprise ce que les sots appellent réputation, je ne veux pas vous laisser ignorer que c’est bien moins à ma coquetterie, bien moins à mon physique que vous devez cette bonne fortune, qu’à ma tête : j’ai le malheur d’en avoir une fort singulière. Vous êtes un meurtrier… un bourreau… fort joli d’ailleurs, bandant à merveille… Eh bien ! je vous le dis… oui, votre profession, voilà ce qui m’a jetée dans vos bras ; méprisez-moi, détestez-moi, je m’en moque : vous m’avez foutue, c’est tout ce que je voulais.

— Ange céleste, me répondit Delcour, non, je ne vous mépriserai pas ; je vous haïrai encore moins ; vous n’êtes faite ni pour l’un, ni pour l’autre de ces sentiments. Je vous adorerai, parce que vous méritez de l’être, et me plaindrai seulement de n’avoir dû votre délire qu’à ce qui me vaut l’avilissement des autres…

— Qu’importe, dis-je, tout cela tient à l’opinion : vous voyez comme elle varie, puisque je vous préfère précisément à cause de ce qui vous écarte du reste des hommes. Ne prenez cependant ceci que pour une affaire de débauche : l’attachement que j’ai pour le ministre, la manière dont je vis avec lui, ne me permettent aucune intrigue, et je n’en contracterai certainement jamais. Nous tirerons de la soirée et de la nuit tout le parti possible, et nous en resterons là.

— Ah ! madame, me dit alors ce jeune homme avec le plus grand respect, je ne vous demande que votre protection et vos bontés.

— Vous aurez toujours l’une et l’autre ; mais il faut que vous vous prêtiez jusqu’au bout à tout le désordre de mon imagination, et je vous préviens qu’avec vous, uniquement à cause du préjugé vaincu, elle ira peut-être un peu loin.

Et comme Delcour, depuis un instant, s’était mis à manier ma gorge d’une main, en me branlant le clitoris de l’autre, et dardant de temps en temps sa langue dans ma bouche, je l’exhortai à être sage et à répondre avec vérité aux questions que j’allais lui faire.

— Dites-moi d’abord à quel propos il prit à Saint-Fond lorsque je vous vis pour la première fois, la bizarre fantaisie de me faire frapper par vous sur les épaules.

— Affaire de libertinage, madame, irritation de tête, vous connaissez le ministre.

— Il vous emploie donc dans ses scènes de luxure ?

— Toutes les fois que je suis à Paris.

— Il vous a foutu ?

— Oui, madame.

— Et vous le lui avez rendu ?

— Assurément.

— Vous l’avez battu, fouetté ?

— Souvent.

— Ah, foutre ! comme cela m’excite !… Branlez… branlez… Et vous a-t-il fait battre ou fouetter d’autres femmes ?

— Plusieurs fois.

— Avez-vous poussé les choses plus loin ?

— Permettez-moi, madame, de respecter les secrets du ministre ; en le connaissant aussi bien que vous, il est facile de tout deviner.

— Lui avez-vous quelquefois vu des projets contre moi ?

— Oh ! jamais, madame ! je n’ai reconnu pour vous, dans lui, que de la confiance et de la tendresse ; je vous réponds qu’il vous aime beaucoup.

— Je le lui rends bien… je l’adore, j’espère qu’il en est convaincu. Parlons d’autres choses, puisque vous voulez que je respecte vos secrets. Dites-moi, je vous prie, comment il vous est possible d’attenter à la vie d’un individu qui ne vous a jamais rien fait ? Comment la pitié ne réclame-t-elle pas au fond de votre âme, en faveur du malheureux que la loi vous charge d’assassiner de sang-froid !

— Soyez bien certaine, madame, me répondit Delcour, qu’aucun de nous ne parvient à ce degré de férocité réfléchie, sans des principes inconnus peut-être aux autres hommes.

— Des principes ? eh bien, voilà ce que je veux savoir : quels sont-ils ?

— Ils prennent leur source dans la plus complète inhumanité ; on nous accoutume dès l’enfance à compter la vie des hommes pour rien et la loi pour tout ; il résulte de là que nous égorgeons nos semblables avec la même facilité qu’un boucher tue un veau, et sans y faire plus de réflexions.

— Mais ce que vous vous permettez pour l’exécution de la loi, vous vous le permettriez donc également pour la satisfaction de vos penchants !

— Certainement, madame, dès que le préjugé n’existe plus dans nous et que nous ne croyons aucun mal au meurtre.

— Comment peut-on n’en pas supposer à la destruction de ses semblables ?

— Je vous demanderai à mon tour, madame, comment il est possible d’en soupçonner à cette action. Si l’une des premières lois de la nature n’était pas la destruction de tous les êtres, assurément je pourrais croire qu’on outrage cette nature inintelligible, en procédant à cette destruction ; mais dès qu’il n’existe pas un seul procédé de la nature qui ne nous prouve que la destruction lui est nécessaire et qu’elle ne parvient à créer qu’à force de détruire, assurément tout être qui se livrera à la destruction n’aura fait qu’imiter la nature. Je dis plus : celui qui s’y refuserait, l’offenserait grièvement ; et si, comme on n’en peut douter, nous ne lui fournissons des moyens de créer qu’en détruisant, assurément plus nous détruirons et mieux nous servirons ses vues. Si le meurtre est la base des lois régénératrices de la nature, bien certainement l’homme qui servira le mieux la nature sera le meurtrier, et, de ce moment, plus il multipliera ses meurtres, et mieux il accomplira les lois d’une nature dont les seuls besoins sont des meurtres9.

— Voilà des systèmes bien dangereux.

— Ils sont vrais, madame… Si jamais on vous les étend plus que moi, vous verrez qu’on partira toujours des mêmes bases.

— Mon ami, dis-je à Delcour, vous m’en avez dit assez pour me faire beaucoup réfléchir ; une seule idée lancée dans une tête comme la mienne y produit l’effet de l’étincelle sur le salpêtre ; j’ai de grandes dispositions à penser comme vous. Nous avons ici trois victimes ; vous n’êtes dans ce château que pour les sacrifier : je vous réponds que j’aurai grand plaisir à vous voir opérer sur elles. Mais achevez, je vous prie, mon cher, de jeter sur tout ceci la masse de lumière qu’il vous est possible d’y répandre. N’est-il pas vrai que ce n’est qu’avec le secours du libertinage que vous parvenez à vaincre la nature ou plutôt le préjugé ? car vous venez de me prouver clairement que la nature était bien plutôt servie qu’outragée par le meurtre.

— Que voulez-vous dire, madame ?

— Je vous demande s’il n’est pas très certain, ainsi que je l’ai ouï dire, que ce n’est qu’en vous montant la tête au libertinage que vous parvenez à vous étourdir sur les meurtres que votre métier vous oblige à faire : en un mot, s’il n’est pas vrai que vous bandez toujours en exécutant ?

— Il est certain, madame, que le libertinage porte au meurtre ; il est constant qu’un individu blasé doit retrouver ses forces dans cette manière de commettre ce que les sots appellent un crime : et cela, parce qu’en doublant sur nos nerfs la somme des commotions produites dans un individu quelconque, au même sens qui nous agite le plus fortement, nous devons nécessairement retrouver les forces que nous ont fait perdre les excès. Le meurtre est donc bien réellement un des plus délicieux véhicules du libertinage ; mais il n’est pas vrai qu’il faille toujours avoir la tête montée au libertinage pour commettre le meurtre. La preuve en est fournie par l’extrême sang-froid avec lequel tous nos confrères y procèdent… par l’espèce de passion très différente de celle du libertinage qui agite ceux qui se livrent à cette même action, soit par ambition, soit par vengeance ou par avarice, ceux mêmes qui s’y livrent par le simple mouvement de la cruauté, sans qu’aucune autre passion les y contraigne, ce qui doit nécessairement établir, comme vous voyez, plusieurs classes de meurtres, parmi lesquels le libertinage a la sienne, sans que cela nous empêche de conclure qu’aucune de ces sortes de meurtres n’outrage la nature, et que de quelque espèce qu’ils soient, ils rentrent bien plutôt dans ses lois, qu’ils ne les violent.

— Tout ce que vous dites est juste, Delcour, mais je n’en soutiens pas moins qu’il serait à désirer que, pour l’intérêt même de ces meurtres, celui qui les commet n’allumât sa fureur qu’au flambeau de la lubricité, car cette passion ne laisse jamais de remords, ses souvenirs sont des jouissances ; au lieu que, l’énergie des autres une fois éteinte, on est souvent dévoré de regrets, lorsque les principes surtout ne sont pas établis ; et il serait bien facile de ne se jamais porter à cette action sans y être excité par le libertinage. Il me semble qu’on pourrait tuer dans quelque vue que ce puisse être, mais toujours en bandant, et cela pour mieux consolider l’action, pour s’empêcher d’être molesté par le grand remords qui n’atteint jamais le libertinage… et qui jamais n’est vengé par lui.

— En ce cas, dit Delcour, vous croyez donc que toutes les passions peuvent s’accroître ou s’alimenter par celle de la luxure ?

— Elle est aux passions ce que le fluide nerveux est à la vie : elle les soutient toutes, elle leur prête de la force à toutes, la preuve en est qu’un homme sans couilles n’aurait jamais de passions.

— Ainsi, vous imaginez qu’on peut être ambitieux, cruel, avare, vindicatif, dans les mêmes motifs que ceux de la luxure.

— Oui, je suis persuadée que toutes ces passions font bander, et qu’une tête vive et bien organisée peut s’échauffer de toutes, comme elle le ferait de la luxure. Je ne vous dis rien ici que je n’aie éprouvé ; je me suis branlée, et j’ai complètement déchargé sur des idées d’ambition, de cruauté, d’avarice et de vengeance. Il n’est pas un seul projet de crime, quelle que fût la passion qui l’inspirât, qui n’ait fait circuler dans mes veines le feu subtil de la lubricité : le mensonge, l’impiété, la calomnie, la friponnerie, la dureté d’âme, la gourmandise même, ont produit dans moi ces effets ; et il n’est, en un mot, aucune manière d’être vicieuse qui n’ait allumé ma luxure ; ou son flambeau, si vous l’aimez mieux, ayant produit dans moi l’incendie de tous les vices, en jetant sur tous ce feu divin qui n’appartient qu’à elle, leur a communiqué à tous cette sensation voluptueuse que les gens mal organisés semblent n’attendre que de sa main. Assurément, voilà mon opinion.

— Et c’est aussi la mienne, madame, répondit Delcour, je ne saurais vous le dissimuler plus longtemps.

— Que je vous sais gré d’être franc avec moi ; allez, mon cher, je crois vous connaître assez maintenant pour être certaine que vous avez besoin de vous monter la tête au libertinage, quand vous commettez les meurtres qui vous sont ordonnés, ce qui vous les fait exécuter avec bien plus de volupté qu’à vos confrères qui n’y procèdent que machinalement.

— Eh bien ! madame, vous m’avez deviné.

— Scélérat, dis-je en souriant et reprenant le vit de ce charmant jeune homme que je branlai pour lui donner un peu d’énergie… Ô libertin insigne ! c’est-à-dire qu’aujourd’hui tu bandes pour jouir de mon existence, et que demain tu déchargerais en me l’ôtant…

Et voyant l’embarras du jeune homme :

— Va, mon ami, lui dis-je, absolument dans tes principes je dois te pardonner tout ce qui en résulte : amusons-nous des conséquences et ne disputons point sur elles.

Et, ma tête incroyablement embrasée :

— Allons, dis-je, il faut que vous me fassiez ici des choses fort extraordinaires.

— Quoi donc ?

— Il faut que vous me battiez, que vous m’outragiez, que vous me fouettiez : ne faites-vous pas ces choses-là tous les jours avec des filles ? ne sont-ce pas même les voluptés, dont vous vous souillez avec elles, qui vous électrisent au point de vous rendre capable du reste ?

— Souvent.

— Eh bien, vous aurez de l’ouvrage demain ; disposez-vous y donc aujourd’hui : voilà mon corps, je vous le livre.

Et Delcour, par mes ordres, m’ayant préalablement appliqué une douzaine de soufflets, et autant de coups de pied au cul, s’empara d’une poignée de verges dont il m’étrilla les fesses un quart d’heure, pendant qu’une de mes femmes me gamahuchait.

— Delcour, dis-je, ô divin destructeur de l’espèce humaine ! toi que j’adore et dont je vais jouir, étrille donc ta catin plus fort, imprime-lui les marques de ta main, tu vois qu’elle brûle de les porter. Je décharge à l’idée de verser mon sang sous tes doigts, ne l’épargne pas mon amour !…

Il coula… Ô mes amis ! comme j’étais transportée ! Aucune expression ne rendrait l’égarement produit en moi par cette action : il faut ma tête pour le concevoir, il faut les vôtres pour le comprendre. On n’imagine pas ce que je perdis de foutre dans la bouche de ma branleuse. J’étais dans un désordre… dans un trouble… dans une agitation, où je ne m’étais vue de la vie…

— Ô Delcour ! poursuivis-je, il te reste un dernier hommage à me rendre, ménage tes forces pour y procéder. Ce cul, que tu viens de déchirer, t’appelle ; il t’invite à le consoler. Vénus a, tu le sais, plus d’un temple à Cythère : viens entr’ouvrir le plus secret, viens m’enculer, Delcour, viens… qu’il n’y ait pas une seule jouissance que nous n’ayons goûtée… pas une horreur que nous n’ayons commise.

— Ah ! sacredieu, dit Delcour transporté… je n’osais vous le proposer, madame ; mais voyez comme vos désirs enflamment les miens.

Et, en effet, mon fouteur me fait voir un vit plus ferme et plus allongé que je ne l’avais encore aperçu…

— Aimable libertin, lui dis-je, tu aimes donc le cul ?

— Ah ! madame, est-il au monde de plus délicieuse jouissance ?

— Je le vois bien, mon cher, répondis-je, quand on s’accoutume à braver sur un point les lois de la nature, on ne jouit plus véritablement qu’en les transgressant toutes, les unes après les autres…

Et Delcour, en possession de l’autel que je lui abandonnais en entier, le couvrit, quoique tout sanglant, des plus délicieuses caresses. Le frétillement de sa langue au trou m’enflamma. La coquine à laquelle je m’étais livrée m’en faisait autant au clitoris. Je n’y tins plus : j’étais épuisée, mais nullement tranquille et ne me souciant plus de Delcour : autant je l’avais désiré, autant il me faisait horreur. Voilà l’effet des désirs irréguliers : plus ils ont exalté nos têtes, plus ils les laissent dans le vide. Les sots tirent de là des preuves de l’existence de Dieu ; je n’y trouve, moi, que les preuves les plus certaines du matérialisme : plus vous rabaissez notre existence, et moins je la croirai l’ouvrage d’un Dieu.

Delcour remis dans son appartement, je gardai ma tribade à coucher. Saint-Fond arriva le lendemain vers midi ; il renvoya ses gens et sa voiture, et vint aussitôt m’embrasser dans le salon ; un peu inquiète de la façon dont il prendrait la petite incartade que je m’étais permise avec Delcour, je lui avouai tout.

— Juliette, me dit-il, je vous gronderais si je ne vous avais pas prévenue que je serais de la plus grande indulgence sur tous les égarements de votre tête. Ce que vous vous êtes permis est très simple ; vous n’avez eu d’autre tort que de vous confier à Delcour, qui pourrait commettre une indiscrétion. Delcour, qu’il est bon que vous connaissiez, m’a servi deux ans de bardache, quand il avait quatorze et quinze ans ; il était fils du bourreau de Nantes ; cette idée m’échauffa ; j’eus son pucelage, et quand j’en fus las, je le mis dans les mains du bourreau de Paris, dont il a été garçon jusqu’à la mort de son père ; il en exerce aujourd’hui la place ; c’est un garçon qui ne manque pas d’esprit, mais il est excessivement libertin ; et, comme je viens de vous le dire, il n’était pas de tournure à inspirer une grande confiance. Il faut maintenant que je vous instruise de l’existence des prisonniers auxquels nous allons donner la mort.

M. de Cloris est un des hommes de France qui a le plus contribué à mon avancement. L’année que je fus élevé au ministère, quoique fort jeune encore, il couchait avec la duchesse de G***, dont le pouvoir était immense à la cour, et ce fut réellement par les cabales et les intrigues de tous deux que le roi me donna la place que j’occupe. De ce moment, Cloris devint pour moi un objet d’horreur ; je craignais de le rencontrer, je le détestais ; tant que sa protectrice vécut, je le ménageai ; elle vient de mourir… par mes soins peut-être ; de ce moment Cloris fut à la tête de ma liste de proscription ; il avait épousé ma cousine germaine.

— Oh ! monseigneur, quoi ! cette femme est votre cousine ?

— Assurément, Juliette, et ce véhicule de plus n’a pas peu contribué à sa perte. J’ai désiré cette femme ; elle m’a toujours résisté ; peu à peu, mes désirs sont descendus sur sa fille ; et la résistance devenant plus forte ici, ma rage et mon extrême envie de perdre toute la famille n’en sont devenues que plus violentes. Il n’y a sorte de ruses et de noirceurs, de mensonges et de calomnies que je n’aie mis en usage pour les perdre ; j’ai fini par rendre le père et la fille si suspects à la reine, en lui persuadant que Cloris avait vendu sa fille au roi, que je suis parvenu à me faire vivement solliciter pour les perdre tous. La reine veut absolument leurs têtes demain ; trois millions pour chacune de ces têtes deviennent ma récompense : juge avec quelle joie je vais obéir, et de quels épisodes délicieux je vais entourer ma vengeance.

— Oh, monseigneur ! cette complication de crimes est affreuse, et je ne puis vous dire à quel point elle irrite ma tête.

— La mienne l’est également, mon ange, et j’arrive aujourd’hui avec d’exécrables intentions. Il y a huit jours que je n’ai déchargé ; personne ne possède comme moi l’art d’aiguiser ses passions par une abstinence industrieuse ; je n’en jouis pas moins : j’ai peut-être été foutu deux cents coups, et vu cent ou cent cinquante individus de tout sexe pendant ce régime, mais sans perdre une goutte de foutre. Il résulte de cette petite fraude à la nature que je suis dans un état de désir bien funeste pour les êtres sur qui doit tomber l’orage, et c’est ici que je veux qu’il éclate… Avez-vous donné des ordres pour que nous soyons seuls et que qui que ce soit, excepté ceux qui sont nécessaires à la scène, ne soit introduit dans cette maison ?

— Oui, monseigneur.

— C’est que je ferais pendre à l’instant celui qui chercherait à y pénétrer malgré moi : un détachement des gardes est à Sceaux, pour me prêter main-forte en cas de besoin, et jamais le crime n’aura si bien été soutenu. Goûtez-le comme moi, le plaisir de le commettre, environné d’aussi délicieuses circonstances et d’une sécurité si profonde.

— Ah ! vous le voyez, à l’état où tout ce que vous me dites me met.

— En vérité, je crois que tu décharges.

Et le paillard, pour se convaincre d’une crise que je n’éprouvais que trop réellement, me trousse d’une main jusqu’au nombril, introduisant de l’autre un de ses doigts dans mon con, qu’il retire inondé des preuves bien certaines de l’agitation luxurieuse dans laquelle je suis.

— Que j’aime à voir en toi de pareils effets, me dit le ministre, et combien ils me prouvent à quel point tu partages ma façon de penser ! Attends, il faut que je pompe le foutre que je fais couler.

Et sa bouche se collant sur mon con, le vilain le suce un quart d’heure ; il me retourne :

— Ah ! dit-il, voilà celui que j’aime à baiser de préférence… Le beau trou !… friponne, je vois bien qu’on t’a sodomisée. Il ne cessait de baiser mon cul pendant tout ce temps ; il se déculotte, il m’expose le sien… je le gamahuche.

— Ah ! coquine, quel plaisir tu me fais ! me dit-il, en vérité, je crois que tu aimes mon cul… Tiens, vois mon vit, il commence à bander, suce-le ; conseille-moi donc quelques extravagances, je veux en mêler dans ce que nous ferons : c’est aux grelots de la Folie à sonner les heures de Vénus.

— Il fait chaud, lui dis-je, je voudrais que tu t’habillasses en sauvage, que les bras, les cuisses, les fesses et le vit fussent à découvert ; tu te mettrais sur la tête une coiffure de serpents, ton visage serait barbouillé de rouge, nous t’adapterions des moustaches, un large baudrier soutiendrait toutes les armes nécessaires aux supplices que tu veux faire éprouver à tes victimes ; ce costume effrayerait tout le monde, et c’est la terreur que l’on doit inspirer quand on veut se vautrer dans le crime.

— Tu as raison, Juliette, oui, tu as raison, tu m’arrangeras de cette manière.

— Sois sûr que cet appareil en impose : vois ces baladins de juges, s’ils ne ressemblent pas à des héros de comédie ou à des charlatans, lorsqu’ils sont dans leurs tribunaux.

— Je les voudrais plus effrayants et plus sanguinaires mille fois : assure-toi bien, Juliette, que ce n’est qu’en répandant le sang des hommes qu’on parvient à les dominer.

Le dîner se servit, nous nous mîmes à table, tête à tête, et la conversation continua sur le même ton.

— Oui, certes, reprit le ministre, il faudrait que les lois fussent plus sévères ; il n’y a d’heureusement gouvernés que les pays où règne l’Inquisition. Voilà les seuls qui soient réellement soumis à leurs souverains ; c’est aux chaînes sacerdotales à resserrer celles de la politique : la force du sceptre dépend de celle de l’encensoir ; chacune de ces autorités a le plus grand intérêt à se prêter mutuellement des forces, et ce ne sera jamais qu’en les divisant que les peuples secoueront le joug. Rien n’assouplit le peuple comme les craintes religieuses ; il est bon qu’elles lui fassent redouter d’éternels supplices s’il se révolte contre son roi ; et voilà d’où vient que les puissances d’Europe vivent toujours en bonne intelligence avec Rome. Nous autres, grands de la terre, méprisons et bravons ces foudres fabuleuses du méprisable Vatican, mais faisons-les craindre à nos esclaves ; c’est, encore une fois, l’unique moyen de les maintenir sous le joug. Nourris des principes de Machiavel, je voudrais que la distance des rois aux peuples fût comme celle de l’astre des cieux à la fourmi ; qu’il ne fallût qu’un geste à un souverain pour faire ruisseler le sang autour de son trône, et que, vu comme un Dieu sur la terre, ce ne fût jamais qu’à genoux que ses peuples osassent l’approcher. Quel est donc l’être assez imbécile pour comparer le physique… oui, le physique seul d’un monarque à celui d’un homme du peuple ? Je veux croire que la nature leur a donné les mêmes besoins, et le lion aussi a les mêmes besoins que le vermisseau : se ressemblent-ils pour cela ? Ô Juliette ! souviens-toi que si les rois commencent à perdre leur crédit en Europe, c’est que leur humanité les a perdus : s’ils fussent restés sous le voile, comme les souverains d’Asie, leur nom seul ferait encore trembler la terre. On se familiarise avec ce que l’on voit tous les jours, et Tibère à Caprée dut bien plus effrayer les Romains, que Titus au milieu de Rome, allant consoler les pauvres.

— Mais ce despotisme qui vous plaît tant, dis-je à Saint-Fond, parce que vous êtes puissant, croyez-vous donc qu’il plaise au plus faible !

— Il plaît à tout le monde, Juliette, me répondit Saint-Fond ; tous les hommes tendent au despotisme ; c’est le premier désir que nous inspire la nature, bien éloignée de cette loi ridicule qu’on lui prête, dont l’esprit est de ne point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait… de peur de représailles, aurait-on dû ajouter, car il est bien certain que c’est la seule crainte du retour qui a pu faire prêter à la nature un langage aussi éloigné de ses lois. J’affirme donc que le premier et le plus vif penchant de l’homme est incontestablement d’enchaîner ses semblables et de les tyranniser de tout son pouvoir. L’enfant qui mord le téton de sa nourrice… qui brise à tout instant son hochet, nous fait voir que la destruction, le mal et l’oppression sont les premiers penchants que la nature a gravés dans nos cœurs, et auxquels nous nous livrons avec plus ou moins de violence, en raison du degré de sensibilité dont nous sommes doués. Il est donc bien certain que tous les plaisirs qui peuvent flatter l’homme, toutes les délices qu’il peut goûter, tout ce qui délecte le plus souverainement ses passions, se trouvent essentiellement dans le despotisme dont il peut grever les autres. La voluptueuse Asie, en enfermant avec soin les objets de ses jouissances, ne nous démontre-t-elle pas que la luxure gagne à l’oppression et à la tyrannie, et que les passions s’enflamment bien plus fortement de tout ce qui s’obtient par la contrainte que de ce qui s’accorde de plein gré ? Dès qu’il est démontré que c’est en raison de la violence de l’action commise que doit se mesurer la somme du bonheur de celui qui agit, et cela parce que plus cette dose est forte et plus elle ébranle le système nerveux, dès que, dis-je, cela est démontré, la plus grande dose de bonheur possible consistera donc dans le plus grand effet du despotisme et de la tyrannie : d’où il résultera que l’homme le plus dur, le plus féroce, le plus traître et le plus méchant, sera nécessairement le plus heureux ; car ce n’est, ainsi que te l’a souvent dit Noirceuil, ni dans le vice, ni dans la vertu qu’est le bonheur : c’est dans la manière dont nous sommes disposés pour sentir l’un ou l’autre, et dans le choix que nous faisons d’après cette organisation. Ce n’est pas dans le repas offert qu’est mon appétit, ce besoin n’est qu’en moi, et ce repas affecte très indifféremment deux personnes : il excite de la volupté dans celui qui a faim… de la répugnance dans celui qui vient de se rassasier. Cependant, comme il est certain qu’il doit y avoir de la différence dans les vibrations reçues, et que le vice doit en causer de beaucoup plus vives à l’individu disposé pour lui, que n’en peut donner la vertu à l’être dont les organes sont construits de manière à la recevoir ; que, quoique l’âme de Vespasien fût bonne et celle de Néron méchante, et néanmoins toutes deux sensibles, il y avait pourtant une bien grande différence dans la trempe de ces âmes, relativement au germe de sensibilité qui les constituait (car celle de Néron était incontestablement douée d’une faculté sensitive bien supérieure à celle de Vespasien), il est certain, dis-je, d’après cela, que Néron a dû être incontestablement plus heureux que Vespasien ; et cela par la raison certaine que ce qui affecte le plus vivement sera toujours ce qui rendra l’homme plus content ; et qu’un être vigoureux, construit par cela seul à recevoir mieux des impressions de vice que des impressions de vertu, trouvera plutôt le bonheur qu’un individu doux et tranquille, dont la faible complexion ne lui rendra possible que la stupide et monotone pratique des bonnes mœurs. Et quel mérite y aurait-il donc dans la vertu, si le vice ne lui était pas préférable ! Ainsi, Vespasien et Néron ont donc été aussi heureux qu’ils pouvaient l’être, mais Néron a dû l’être beaucoup plus, parce que ses jouissances ont été bien plus vives, et Vespasien, en venant d’accorder une grâce à un homme indigent par la seule raison, disait-il, qu’il fallait bien que les pauvres vécussent, était remué d’une façon infiniment moins vive que Néron en voyant brûler Rome, une lyre à la main, sur le haut de la tour Antonia. Mais, dira-t-on, l’un méritait des autels et l’autre des bûchers. Soit, si vous le voulez ; ce n’est pas de l’effet de leur âme sur les autres que je juge, c’est des sensations intérieures que l’un et l’autre ont dû recevoir, en raison des différents penchants dont l’un et l’autre étaient doués, des différentes vibrations dont ils étaient mûs ; et, dans ce sens, l’homme de la terre le plus heureux, incontestablement, sera celui qui, n’importe par quelle action, aura fait passer à son âme les secousses les plus violentes qu’elle puisse recevoir ; et comme les secousses du vice sont plus fortes, plus énergiques que celles de la vertu, inévitablement l’homme le plus heureux de la terre sera celui qui sera le plus adonné aux plus infâmes, aux plus crapuleuses débauches, aux plus criminelles habitudes, et qui les renouvellera le plus souvent… qui, chaque jour, les doublera, les triplera de force.

— Le plus grand service qu’on peut rendre à une jeune personne, répondis-je à ce discours, serait donc d’éteindre en elle toutes les semences de vertu que la nature ou l’éducation y aurait fortement fait naître !

— Assurément, me répondit Saint-Fond, car à supposer même que l’individu dans lequel vous étoufferiez ces semences de vertu vous assurât qu’il y trouve le bonheur, parfaitement certain de lui en faire trouver un beaucoup plus grand dans le vice, vous ne devriez jamais balancer à étouffer l’un pour éveiller l’autre : c’est un service réel dont il vous remerciera tôt ou tard : et voilà pourquoi, bien différent de mon prédécesseur, j’autorise tous les ouvrages libertins ou immoraux… je les crois très essentiels au bonheur de l’homme, utiles aux progrès de la philosophie, indispensables à l’extinction des préjugés, et faits, sous tous les rapports, pour augmenter la somme des connaissances humaines. J’étayerai les auteurs assez courageux pour ne pas craindre de dire la vérité ; je payerai, je couronnerai toujours leurs idées ; ce sont des hommes rares, essentiels à l’État, et dont on ne saurait trop encourager les travaux.

— Mais, dis-je, comment cela s’arrange-t-il avec la sévérité dont vous voudriez que fût le gouvernement ? avec cette inquisition que vous établiriez ?

— Le mieux du monde, répondit Saint-Fond : c’est pour contenir le peuple que je veux cette sévérité ; ce n’est que pour lui seul que mon imagination désire si souvent à Paris les autodafés de Lisbonne ; la classe riche, noble ou spirituelle, ne sera jamais atteinte par mes poignards.

— Mais ces écrits, lus de tous, deviendront funestes à ceux que vous paraissez vouloir épargner ?

— Jamais, dit Saint-Fond. Si le faible y trouve le désir de briser ses chaînes (désir dont j’ai besoin pour les river), le fort y rencontre des leçons bien plus énergiques pour faire peser sur le peuple ces mêmes chaînes. L’esclave, en un mot sera des années à comprendre ce que le chef ne mettra qu’une minute à exécuter.

— On vous accuse, objectai-je encore, d’une égale condescendance pour la dépravation des mœurs : elles ne furent, dit-on, jamais plus corrompues que depuis que vous êtes dans le ministère.

— Il s’en faut de beaucoup, me répondit Saint-Fond, qu’elles soient au point où je voudrais les voir, et je travaille à un règlement de police qui, j’espère, les mettra au degré de dépravation où je les désire. Apprends, Juliette, qu’il est de la politique de tous ceux qui mènent un gouvernement d’entretenir dans les citoyens le plus extrême degré de corruption ; tant que le sujet se gangrène et s’affaiblit dans les délices de la débauche, il ne sent pas le poids de ses fers, on peut l’en accabler sans qu’il s’en doute. La véritable politique d’un État est donc de centupler tous les moyens possibles de la corruption du sujet. Beaucoup de spectacles, un grand luxe, une immensité de cabarets, des bordels, une amnistie générale pour tous les crimes de débauche : les voilà les moyens qui vous assoupliront les hommes. Ô vous qui voulez régner sur eux ! redoutez la vertu de vos empires, vos peuples s’éclaireront quand elle y règnera, et vos trônes, qui ne sont étayés que sur le vice, seront bientôt renversés : le réveil de l’homme libre sera cruel pour les despotes, et, quand les vices n’amuseront plus son loisir, il voudra dominer comme vous.

— Et quels sont, dis-je, les règlements que vous vous proposez ?

— C’est par les modes que je veux d’abord travailler l’opinion publique : tu connais l’influence qu’elles ont sur les Français.

1° J’établis des costumes d’homme et de femme qui laissent presque totalement à découvert toutes les parties de la lubricité, et les fesses surtout.

2° Il y aura des spectacles à l’instar des jeux de Flore à Rome, où les jeunes garçons et les jeunes filles danseront nus.

3° Les principes de la simple nature remplaceront ceux de la morale et de la religion dans les écoles publiques. Tout enfant de quinze ans, de l’un ou l’autre sexe, qui ne pourra trouver un amant, sera flétri, déshonoré dans l’opinion publique, et déclaré incapable, si c’est une fille, d’être jamais mariée, si c’est un garçon d’occuper aucune place ; à défaut d’un amant la jeune personne de l’un ou l’autre sexe sera du moins obligée de fournir un certificat qui prouve qu’elle s’est prostituée et qu’elle ne possède plus ses prémices.

4° La religion chrétienne sera sévèrement bannie du gouvernement ; il n’y sera jamais célébré d’autre fête que celle du libertinage. Et les chaînes religieuses subsisteront malgré cela : j’en ai besoin pour contenir le peuple, je viens de te le prouver. Qu’importe l’objet des cultes, pourvu qu’il y ait des prêtres ? Je placerai aussi bien le poignard de la superstition dans les mains de ceux de Vénus que dans celles des adorateurs de Marie.

5° Le peuple sera tenu dans un esclavage, dans un asservissement qui le mette hors d’état d’attenter jamais à la domination, ni à l’envahissement ou à la dégradation des propriétés du riche. Lié à la glèbe comme autrefois, il fera partie de cette propriété du riche, et éprouvera, comme elle, toutes les différentes mutations. Les peines ne porteront que sur lui seul et s’imposeront pour les plus légères fautes. Son propriétaire aura, sur lui et sa famille, le droit de vie et de mort, et jamais ses plaintes ou ses récriminations ne seront écoutées. Il n’y aura jamais d’écoles gratuites pour lui : on n’a pas besoin de science pour labourer la terre ; le bandeau de l’ignorance est fait pour les yeux du cultivateur ; on ne l’en arrachera jamais sans danger. Le premier individu, de telle classe qu’il puisse être, qui chercherait à exalter le peuple ou à lui conseiller de briser ses fers, sera jeté à des tigres pour être dévoré tout vivant.

6° Il sera ouvert dans toutes les villes du gouvernement un nombre de maisons publiques des deux sexes proportionné à la population de cette ville, dans la gradation d’une de ces maisons de l’un et de l’autre sexe par mille habitants ; chacune de ces maisons contiendra trois cents sujets, qui y entreront à douze ans pour n’en sortir qu’à vingt-cinq. Ces établissements seront soudoyés par le gouvernement ; les seuls individus de classe libre auront le droit d’y entrer et d’y faire absolument tout ce que bon leur semblera.

7° Tout ce qui s’appelle crime de libertinage, tels que le meurtre de débauche, l’inceste, le viol, la sodomie, l’adultère, se seront jamais punis que dans les castes esclaves.

8° Il sera accordé des prix aux plus célèbres courtisanes des maisons de débauche, de même qu’aux jeunes garçons de ces mêmes établissements qui se seront fait une réputation dans l’art de donner des plaisirs. On accordera, de même, des récompenses à tout inventeur de lubricités nouvelles, à tout auteur de livres cyniques, à tout libertin reconnu pour être profès dans cet ordre.

9° La classe des hommes dans l’esclavage existera comme autrefois celle des Ilotes de Lacédémone. N’y ayant aucune espèce de différence entre l’homme esclave et la bête, pourquoi punirait-on plutôt le meurtrier de l’un que celui de l’autre ?

— Monseigneur, dis-je, ceci mérite, je crois, quelque légère explication. Je voudrais que vous me prouvassiez qu’il n’existe réellement aucune différence entre l’homme esclave et la bête.

— Jette les yeux sur les ouvrages de la nature, me répondit ce philosophe, et considère toi-même l’extrême différence que sa main a mise à la formation des hommes nés dans la première classe, ou nés dans la seconde ; sois impartiale et décide… Ont-ils la même voix, la même peau, les mêmes membres, la même marche, les mêmes goûts, j’ose dire les mêmes besoins ? Inutilement me dira-t-on que le luxe ou l’éducation ont établi ces différences, et que l’un et l’autre de ces individus, pris dans l’état de nature, se ressemblent absolument dès l’enfance. Je nie le fait, et c’est pour l’avoir remarqué moi-même, pour l’avoir fait observer par d’habiles anatomistes, que j’affirme qu’il n’est aucune similitude dans les différentes conformations de l’un et de l’autre de ces enfante. Abandonnez-les tous deux, et vous verrez que celui de la première caste manifestera des goûts et des intentions bien autres que tout ce que vous démontrera l’enfant de la seconde : vous reconnaîtrez des sentiments, des dispositions bien différents dans l’un et dans l’autre.

Que l’on fasse la même étude, maintenant, sur l’animal qui ressemble le plus à l’homme, tel que le singe des bois, que je compare, dis-je, cet animal à l’individu pris dans la caste esclave : que de rapprochements n’y trouverai-je pas ! L’homme du peuple n’est que l’espèce qui forme le premier échelon après le singe des bois ; et la distance de ce singe à lui est absolument comme celle de lui à l’individu de la première caste. Et pourquoi donc la nature, qui observe toutes les gradations avec tant de rigueur dans tous ses ouvrages, les aurait-elle négligées dans celui-ci ? Toutes les plantes se ressemblent-elles ? Tous les animaux sont-ils de même figure et de même force ? Oserez-vous comparer l’arbuste au majestueux peuplier, le chien roquet au fier danois, le petit cheval des montagnes de Corse au fougueux étalon d’Andalousie ? Voilà donc dans les mêmes classes des différences essentielles : et pourquoi donc ne voudriez-vous pas qu’elles existassent de même dans celles des hommes ? Oserez-vous rapprocher Voltaire de Fréron, et le mâle grenadier prussien du débile Hottentot ? Ne doutez donc plus, Juliette, de ces inégalités ; et dès qu’elles existent, ne balançons pas à en profiter, et à nous convaincre que, si la nature a bien voulu nous faire naître dans la première de ces classes d’hommes, c’est pour jouir à notre gré du plaisir d’enchaîner l’autre, et de la faire despotiquement servir à toutes nos passions et à tous nos besoins.

— Embrasse-moi, mon cher ami, dis-je en me jetant dans les bras d’un homme dont les principes me tournaient la tête : tu es un dieu pour moi, et c’est à tes pieds que je veux passer ma vie.

— A propos, me dit Saint-Fond en sortant de table, et nous jetant tous deux sur un canapé du salon, j’oubliais de te dire que le roi m’aime plus que jamais ; je viens d’en recevoir de nouvelles preuves. Il s’est mis dans la tête que je devais beaucoup, et vient en conséquence de me donner deux millions pour arranger mes affaires. Il est juste que tu participes à cette faveur, Juliette : je t’accorde la moitié du don. Continue d’aimer mes mystères et de me bien servir : je t’élèverai si haut que tu n’auras plus de peine à te persuader de ta supériorité sur les autres êtres ; tu ne saurais croire les délices que j’éprouve à te mettre au pinacle, sous la seule clause d’une profonde humiliation, d’une obéissance sans bornes envers moi. Je veux que tu sois à la fois mon esclave et l’idole des autres ; rien ne me fait bander comme cette idée… Juliette, eh bien ! nous ferons des horreurs aujourd’hui… n’est-ce pas, mon ange ?… des atrocités ?…

Et il me baisait sur la bouche, en me branlant pendant ce temps-là…

— Ô mon amour, comme les crimes sont délicieux lorsque l’impunité les voile, que le délit les étaye, et que le devoir même les prescrit ! Comme il est divin de nager dans l’or et de pouvoir dire, en comptant ses richesses : Voilà les moyens de tous les forfaits, de tous les plaisirs ; avec cela, toutes mes illusions peuvent se réaliser, toutes mes fantaisies se satisfaire, aucune femme ne me résistera, aucun désir ne demeurera sans effet, les lois mêmes se modifieront par mon or, et je serai despote à mon aise.

Je baisai mille et mille fois Saint-Fond, et, profitant de l’enthousiasme, de l’ivresse dans lesquels il était, et surtout de ses bonnes dispositions pour moi, je lui fis signer une lettre de cachet pour le père d’Elvire, qui voulait me l’enlever, deux ou trois autres grâces qui devaient me valoir cinq ou six cent mille francs chacune. Et les fumées de l’excellent dîner que je venais de lui faire s’étant portées vers le cerveau, l’engourdirent et lui procurèrent un sommeil profond dont je profitai légèrement pour tout disposer.

Saint-Fond s’éveilla sur les cinq heures. Tout, par mes soins, se trouvait prêt dans le salon, et voici l’ordre dans lequel les personnages étaient disposés : nues et simplement parées de guirlandes de roses, s’apercevaient, dans la partie droite du tableau, les trois pucelles destinées aux orgies ; je les avais groupées comme les Grâces ; toutes trois étaient filles de condition, enlevées dans un couvent de Melun, et d’une surprenante beauté.

La première s’appelait Louise ; elle avait seize ans, blonde, l’une des figures les plus intéressantes qu’il fût possible de voir.

Hélène était le nom de la seconde ; quinze ans, une taille souple et légère, grande pour son âge, les cheveux châtains, les yeux et la bouche de l’Amour même ; elle eût passé pour la plus jolie des trois, certainement, si Fulvie, absolument du même âge, mais beaucoup plus belle, n’eût paru devoir l’emporter.

J’avais placé, pour contraster avec ce groupe, celui de la famille malheureuse, également nu et drapé d’un crêpe noir ; le père et la mère se tenaient dans les bras l’un de l’autre ; à leurs pieds était la charmante Julie ; des chaînes pesaient sur leurs chairs découvertes et les froissaient ; la fraise du téton gauche de Julie passait à travers un chaînon et se trouvait déchirée par lui ; un autre morceau de ces douloureux fers se voyait entre les cuisses de Mme de Cloris et molestait les lèvres du vagin. Delcour, auquel j’avais fait prendre le costume effrayant d’un démon armé du glaive dont il devait frapper les victimes, tenait le bout de cette chaîne, et déchirait, en la tirant à lui de temps en temps, toutes les parties sur lesquelles on la voyait appuyer.

Mes quatre femmes, dans l’attitude de la Vénus aux belles fesses, le derrière tourné vers Saint-Fond, drapées d’une simple gaze brune et blanche qui laissait leurs culs très à découvert, offraient à mon amant :

La première, une femme de vingt-deux ans, belle comme Minerve, et dont toutes les formes étaient admirables ; on la nommait Délie ;

Montalme était le nom de la seconde ; vingt ans, la fraîcheur de Flore et les plus belles chairs qu’il fût possible de voir ;

Palmire avait dix-neuf ans ; blonde, une figure romantique, de ces femmes qu’on voudrait toujours faire pleurer ;

Blaisine avait dix-sept ans, l’air mutin, les dents superbes, les yeux les plus fripons qu’eût jamais embrasés l’amour.

Au coin gauche de ce demi-cercle, se trouvaient placés deux grands gaillards de cinq pieds dix pouces, munis de membres énormes, debout dans les bras l’un de l’autre, tous deux se branlaient en se baisant voluptueusement sur la bouche ; ils étaient nus.

— Voilà qui est divin ! dit Saint-Fond en se réveillant, je reconnais bien à tout ceci l’esprit et l’imagination de Juliette. Qu’on m’amène les coupables, poursuivit-il, en voulant m’avoir près de lui pendant que Montalme viendra sucer son engin et qu’il maniera le beau cul de Palmire.

Le groupe s’avance, conduit par Delcour.

— Vous êtes accusés tous trois de crimes énormes, dit le ministre, et j’ai des ordres secrets de la reine pour vous faire à l’instant périr.

— Ces ordres sont injustes, répondit Cloris, ma famille et moi nous sommes innocents… Et tu le sais bien, scélérat !… (Ici Saint-Fond ressentit une si vive émotion de plaisir, que je crus qu’il allait décharger.) Oui, tu le sais bien, mais si nous sommes coupables, qu’on nous juge sans nous exposer, comme on le fait ici, à la cruelle luxure d’un tigre qui ne nous sacrifie que pour attiser ses indignes passions.

— Delcour, dit Saint-Fond, faites sentir la chaîne.

Et de la violente secousse que le bourreau donna, le con de Mme de Cloris, le sein de sa fille et l’une des cuisses du mari, furent tellement écorchés que le sang jaillit sur le fer.

— Vous avez, dit ensuite Saint-Fond, trop grièvement transgressé les lois que vous implorez aujourd’hui pour qu’elles vous protègent ; leur seule rigueur vous est maintenant réservée : il faut vous préparer à la mort.

— Tu es, dit fièrement Cloris, le ministre d’un tyran et d’une putain ! La postérité me jugera.

Ici, Saint-Fond se lève en fureur ; il bandait ; il ne se fait suivre que de moi. S’approchant de cet insolent bien contenu par ses chaînes, il lui donne plusieurs soufflets à tour de bras, l’insulte, lui crache au visage, et, se branlant le vit sur les tétons de Julie toujours à ses pieds.

— Venge-toi, si tu peux, lui dit Cloris, venge-toi ! Ô lâche ! tu fuirais si j’étais libre.

— Cela est vrai ; mais je te tiens, je te défie de te venger, et je t’insulte avec plaisir.

— Tu me dois tout.

— Je n’aime pas le poids de la reconnaissance.

Il lui prit le vit, le secoua ; il m’ordonna de le branler. Mais voyant que rien n’avançait :

— Séparez cet homme de sa famille, dit-il à Delcour, qu’on l’attache à ce poteau. La reine m’ayant laissé le maître des supplices par lesquels vous méritez d’être punies, et qui doivent précéder votre mort, continue Saint-Fond en s’adressant aux femmes, vous allez l’une et l’autre souffrir, sous les yeux de Cloris, tous les genres de prostitution et de luxure qu’il me plaira de vous imposer.

Et comme il vit que Delcour n’attachait pas assez ferme, à son gré, l’époux au poteau préparé, il fut aider à le garrotter lui-même, et renouvela ses soufflets, accompagnés de fortes claques sur les fesses.

— Je le tuerai de ma main, dit-il à Delcour… Oui, je veux avoir moi-même le plaisir de répandre son sang, de m’en rassasier.

Mêlant toujours l’horreur à la luxure, il se courba, suça le vit énorme de cet homme, et lui baisa les fesses. Comme Delcour était tout près, il lui prit, de même, le vit dans la bouche, et gamahucha le trou de son cul ; il se redressa, et baisa plusieurs minutes de suite le bourreau sur la bouche, en me disant à l’oreille :

— Il n’y a que cela qui me fasse bander…

L’infâme Vénus et sa cour étaient là ; il quittait tout pour la crapule et pour l’atrocité. Il revint aux objets de mon sexe…

— Ah ! monseigneur, lui dirent ces pauvres créatures en le voyant approcher, par où donc avons-nous pu mériter un traitement aussi barbare !

— Sois courageuse, ma femme, cria l’époux infortuné, la mort va bientôt laver nos outrages, nous ne ressentirons plus rien, et le remords déchirera l’âme de ce tigre.

— Le remords, dit Saint-Fond en ricanant, n’approchera jamais de mon cœur ; je n’en aurais qu’à t’épargner.

Mme de Cloris, détachée la première, fut amenée vers lui.

— Ah ! putain ! lui dit-il, te souviens-tu de toutes les rigueurs que tu m’as opposées jadis ? Chère et tendre cousine, je vais t’obtenir pour rien aujourd’hui.

Il bandait extraordinairement ; il manie brutalement les attraits de cette femme ; et, la saisissant à bras-le-corps, il l’enconne aux yeux de son mari, dont, par l’attitude qu’il a prise, il peut sucer le vit pendant ce temps. Dès que je vois, par cette action, son cul bien à ma portée, je le fais foutre ; tout ce qui reste d’hommes et de femmes l’environne, excepté Julie et Cloris, toujours contenus par Delcour. Je place indistinctement sous ses mains et sous ses yeux, des cons, des culs, des vits et des tétons. Le démon de la cruauté l’excitant, ses mains crochues ne s’appesantissent nulle part, qu’elles n’y laissent des traces ; mais c’est par préférence qu’avec délices, il les promène sur les tétons de la malheureuse femme dont jouit sa rage ; il les égratigne et les met en sang.

— Éloigne tout cela, Juliette, me dit-il en déconnant la mère pour s’emparer de la fille, je ne veux pas encore décharger.

— Petite putain, dit-il à cette innocente créature, ton père et ta mère savent aussi tout ce que j’ai fait pour te posséder : il faut que je les punisse aujourd’hui des oppositions qu’il y ont mises.

Il fit alors placer le père de façon à ce qu’en foutant la fille, il eût en perspective le beau fessier de ce cher papa, que Delcour devait étriller d’une main, pendant qu’il molesterait, de l’autre, les fesses de la maman, disposées à la même hauteur. C’est moi qui l’aide à dépuceler Julie ; il presse, il pousse, il enconne ; huit culs sont autour de lui. On le sodomise ; et le vilain, ne trouvant pas assez violents les supplices que Delcour impose par son ordre, s’arme d’un stylet, et pique à la fois les tétons de la mère, les épaules de la fille et les fesses du père. Le sang coule.

— Ce n’est point encore ici où je déchargerai, dit le vilain faune en déconnant ; voilà, dit-il en maniant le cul du père, voilà l’autel où je vais sacrifier.

Par ses ordres, le malheureux Cloris est étendu sur le funeste sopha, les mains toujours liées.

— Delcour, dit-il au bourreau, passez-lui une corde au col, que vous serrerez, s’il résiste, au point de lui donner la mort.

Toujours directrice de l’opération, je conduis avec art le fougueux coursier au bord de la route qu’il doit parcourir : le malheureux ne disait mot.

Bien en face de lui, sont postés, à droite le sein de la mère, à gauche le joli petit cul de la fille. Il n’est pas plus tôt dans le derrière qu’il convoite, que ses mains, armées du fatal stylet, commencent à se promener sur les traits offerts à ses regards, et tellement placés, qu’à mesure qu’il les pique, c’est sur la tête du père que coule le sang de l’épouse et de la fille. Je lui branlais le cul pendant ce temps-là, et deux de mes femmes lui piquaient les fesses.

— Eh bien, dit-il, je me suis encore trompé : j’avais cru répandre mon sperme, mais je veux, avant, tâter tous les culs de cette famille vraiment intéressante. Renchaîne ce vieux bardache, Delcour, il n’a servi qu’à couvrir mon vit de merde. Grande fille, dit-il à Montalme, venez sucer cela.

Et comme il s’aperçoit d’un peu de répugnance, il ordonne à Delcour d’appuyer aussitôt cents coups de fouet sur les belles fesses de cette charmante fille pour lui apprendre à obéir.

— Ah ! ah ! putain, disait-il pendant qu’on l’étrillait, tu ne veux pas sucer mon vit, parce qu’il y a de la merde ; que deviendras-tu donc tout à l’heure quand je t’en ferai manger ?

Montalme, bien fouettée, revient décidée à tout ; elle suce le paillard, lui lèche le cul ; et reprenant tranquillement son ouvrage, le voilà sodomisant la mère, en molestant d’un côté le cul du père, de l’autre le con de la fille. Au bout d’une course peu longue, il reprend cette fille.

— Oh ! pour le coup, dit-il, j’espère que c’est ici que va s’opérer le sacrifice.

Toujours servi par moi, Julie est enculée ; il n’y a rien qu’on ne lui fasse pendant ce temps-là pour déterminer sa décharge, mais, soit méchanceté, soit impuissance, il quitte encore ce cul, en assurant que ce ne sera qu’en flagellant toute la famille, qu’il retrouvera ses forces épuisées. Le père, déjà replacé au poteau, est fouetté le premier. Dès qu’il est en sang, on lui attache sa femme sur le dos ; et quand, par plus de mille coups de fouet, il a entr’ouvert les fesses de celle-ci, la petite fille, placée sur les épaules de la mère, est aussitôt traitée de même.

— Défaisons tout cela, dit le centaure, je n’ai pas encore été satisfait de cette jouissance ; je veux refouetter cette petite fille, mais tenue par son père et sa mère ; Juliette et toi, Delcour, tenez-leur à chacun le bout d’un pistolet sur la tempe, et faites-leur voler le crâne s’ils bronchent en tenant leur enfant.

Chargée de la mère, je brûlais de lui voir faire quelque résistance ; mais me consolant ensuite par la certitude qu’elle terminerait ses jours dans quelque supplice plus violent que celui-là, je cessai de me plaindre en moi-même de la soumission qui m’avait alarmée d’abord. La pauvre Julie, traitée avec une fureur qui n’a pas d’exemple, fouettée premièrement avec des verges, le fut ensuite avec des martinets, dont chaque cinglon faisait jaillir le sang dans la chambre ; cela fait, il tombe sur le père, et, ne le frappant qu’avec ce même martinet à pointes de fer, en trois minutes il le couvre de sang. La mère est aussitôt saisie ; on la place sur le bord du canapé, les cuisses dans le plus grand écartement possible, et il la cingle de son martinet, en dirigeant les coups dans l’intérieur du vagin. Je le suivais partout, tantôt le branlant, tantôt le flagellant, tantôt suçant sa bouche ou son vit. Un mouvement de rage le rapproche de la jeune fille ; il lui applique deux soufflets d’une si terrible force, qu’elle en tombe les quatre fers en l’air ; la mère veut la secourir, il la reçoit d’un coup de pied dans le ventre qui la renverse de l’autre côté, à plus de quinze pieds de sa fille. Cloris écumait sans oser dire un mot ; toujours lié, quelle défense aurait-il pu faire ? On relève la petite fille ; Saint-Fond ordonne au bourreau de la foutre en con, et lui… sodomise le bourreau, pendant qu’à force de séductions, et ayant rendu la liberté au père, je lui promets la vie et celle de sa famille, s’il vient à bout d’enculer SaintFond… Ce que c’est que l’espoir dans l’âme d’un malheureux ! Soigneusement branlé par mes mains, il réussit. Saint-Fond, aux nues de se sentir un aussi beau vit dans le cul, frétille comme le poisson qu’on rend à l’eau après l’en avoir retiré quelque temps.

— Il est divin, et sa grâce est sûre, dit Saint-Fond, si, profitant avec vitesse de l’état où le voilà dans mon cul, il consent à sodomiser sa fille.

— Monsieur, dis-je à cet homme, y a-t-il à balancer, et ne vaut-il pas cent fois mieux que vous foutiez votre fille que de l’assassiner ?

— L’assassiner !

— Oui, monsieur ; votre refus la met au tombeau ; elle est morte si vous persistez.

Et, pendant qu’une de mes femmes tient les fesses de la petite bien écartées et qu’elle humecte le trou, je retire promptement l’engin du cul de Saint-Fond et le braque à l’entrée de celui de la petite : mais Cloris révolté ne poussait pas.

— Allons, allons, tuons-la ! dit Saint-Fond puisqu’il ne veut pas la foutre.

Ce cruel arrêt détermine tout ; d’un côté je rapproche du membre les reins de la jeune fille, j’enfonce de l’autre le terrible engin dans l’anus ; comme tout est bien préparé, le succès couronne mes efforts, et Cloris est incestueux pour ne pas devenir parricide. Délie fustigeait Saint-Fond ; pendant ce temps-là, il vexait le cul de la mère et baisait les fesses de l’un des laquais ; mais ce laquais le foutit bientôt, et ce furent les fesses de Délie qui furent mises en perspective. L’inconstant Saint-Fond rompit encore ce groupe ; s’obstinant à résister toujours aux élans de son foute, il se montre à nous plus furieux qu’une bête féroce ; il criait, il écumait, il jurait : aussitôt que Delcour eut déchargé dans le con de Julie, il lui fit enculer la mère. Tout enfin se dérange : Saint-Fond se rassoit, et m’ordonne de lui faire examiner les attraits des trois petites filles qui ne se sont encore présentées qu’en gros à ses yeux ; il touche et caresse leurs culs un quart d’heure ; il les sépare, il les rassemble, il les compare ; je le branlais pendant ce temps-là ; il convient, en un mot, que jamais mon choix ne fut plus heureux. Fulvie surtout lui paraît adorable.

— Je l’enculerais, dit le paillard, si je ne craignais pas de décharger.

Après cette revue, il désire faire celle des quatre femmes ; Palmire l’enchante : il n’a, dit-il, jamais rien vu de si beau, et les superbes fesses de cette belle fille font ses délices pendant plusieurs minutes.

— Ordonne, me dit-il, à toutes ces putains de se mettre à genoux en demi-cercle autour de moi, de venir ensuite, dans la même posture, adorer mon vit, et de le sucer l’une après l’autre.

L’arrêt s’exécute, et chacune reçoit deux soufflets en tétant son engin.

— Allons, dit-il dès que c’est fait, il faut que mon derrière ait son tour, que toutes dans le même ordre viennent le lécher et l’adorer.

Il suce des vits pendant ce temps-là, sans en excepter, comme vous l’imaginez bien, ceux de Cloris et de Delcour.

— Il est temps, dit-il, Juliette de terminer cette première scène.

Le scélérat encule Julie ; les valets contiennent le père et la mère pendant qu’il lime le cul de cette enfant. Delcour, armé de son rasoir, va lentement détacher la tête.

— Sois long, sois très long, Delcour, s’écrie-t-il, je veux que ma très chère nièce se sente mourir, je veux qu’elle souffre aussi longtemps que je foutrai.

A peine Delcour a-t-il fait sentir le taillant du rasoir, que les cris de cette malheureuse retentissent de toutes parts.

— Allez, allez, dit Saint-Fond bien introduit dans le cul, mais allez doucement ; vous ne concevez pas le plaisir qui me transporte ; penche-toi, Delcour, que je puisse te branler le vit pendant que tu travailles ; Juliette, adorez les fesses de Delcour : il est un Dieu maintenant à mes regards. Qu’on approche le cul de la mère, je veux le baiser pendant que je fais assassiner sa fille.

Mais quels baisers, grand Dieu ! Ce sont des morsures si cruelles, que le sang jaillit à chacune de celles qu’il fait. Un valet l’encule ; l’infâme est dans une extase indicible.

— Comme je savoure le crime, s’écrie-t-il en jurant, comme il est enchanteur pour moi ! Delcour, fais durer le plaisir…

Le malheureux père, abattu, est prêt à perdre connaissance, ses yeux se détournent avec horreur. La belle tête de Julie tombe enfin comme celle d’une jolie rose aux efforts redoublés de l’aquilon.

— Rien n’est voluptueux comme ce que je viens de faire, dit Saint-Fond déculant le cadavre : on n’imagine pas le resserrement qui résulte, dans l’anus, de la lente incision opérée sur les vertèbres du col ; c’est délicieux ! Allons, madame, dit-il à la mère, préparez-vous à me donner le même plaisir.

La même scène recommence. Saint-Fond, qui trouve que l’on va trop vite, suspend l’opération.

— Vous ne savez pas, dit-il, combien il est divin de couper ainsi en détail le col d’une femme qu’on eut la faiblesse d’aimer autrefois : oh ! comme je me venge bien des rigueurs de la chère cousine !

Il continue de branler lui-même le vit du bourreau, mais il veut baiser mes fesses pendant l’opération ; les deux valets enculent Delcour et lui ; le père est attaché de manière à ce que, armée d’une poignée de verges, je puisse lui fouetter le vit pendant ce temps là. Mon féroce amant est dans l’ivresse, il se délecte aux douleurs retardées de sa triste parente, dont la tête tombe enfin au bout d’un quart d’heure. C’est le tour de Cloris. Ce n’est qu’en l’attachant qu’on parvient à le placer dans l’attitude essentielle à l’opération. Saint-Fond sodomise, le bourreau travaille, les valets continuent d’enculer l’ordonnateur et l’exécuteur. Ce sont les superbes fesses de Montalme que Saint-Fond veut baiser cette fois. Les autres femmes l’entourent en lui montrant des culs ; la bombe éclate à la fin. Oh, ciel ! si Lucifer se mêlait de décharger, il ferait, je crois, moins de bruit, il écumerait moins, il adresserait aux dieux des blasphèmes et des imprécations moins épouvantables. Saint-Fond se repose un instant, et l’on passe dans une autre salle où j’ai fait réunir les sept femmes et les deux valets. Le ministre nous y rejoint promptement, mais, semblable à Venceslas, son bourreau ne le quitte point ; quelques voluptés plus douces vont pourtant précéder les orgies cannibales de ce nouveau Néron, et le foutre va, s’il est possible, couler du moins avant le sang.

Comme il était néanmoins nécessaire de conserver avec un tel homme ce qui portait le caractère de ses plaisirs de choix, ce fut dans des niches ornées de tous les attributs de la Parque funèbre que je lui présentai des groupes voluptueux. La salle entière était tendue de noir ; des ossements, des têtes de cadavres, des larmes d’argent, des faisceaux de verges, des poignards et des martinets ornaient cette lugubre tapisserie ; dans chaque niche était une des vierges branlée par une tribade, toutes deux nues, appuyées sur des coussins noirs, ayant les attributs de la mort perpendiculaires à leur front. Dans le fond de chaque niche, se voyait l’une des têtes qui venaient d’être coupées, et près des niches, à droite, était un cercueil ouvert, à gauche une petite table ronde sur laquelle reposaient un pistolet, une coupe de poison et un poignard. Par un raffinement d’incroyable barbarie (fait, j’en étais bien sûre, pour plaire à mon amant), j’avais fait scier les trois troncs des victimes qui venaient d’être sacrifiées ; on n’en avait conservé que la partie des fesses prise depuis la chute des reins jusqu’au bas des cuisses, et des morceaux de chair étaient suspendus par des rubans noirs à hauteur de la bouche, dans chaque entrecolonnement des niches : ce furent les premiers objets qui frappèrent Saint-Fond.

— Ah, ah, dit-il en venant les baiser, je suis fort aise de retrouver des culs qui viennent de me donner tant de plaisir.

Une lampe lugubre pendait au milieu de la salle, dont les voûtes étaient également revêtues d’attributs funèbres ; différents instruments de supplice étaient distribués çà et là ; on y voyait, entre autres, une roue fort extraordinaire. La victime, liée circulairement sur cette roue enfermée dans une autre garnie de pointes d’acier, devait, en tournant contre ces pointes fixes, s’écorcher en détail et dans tous les sens ; un ressort rapprochait la roue fixe de l’individu lié sur la tournante, afin qu’à mesure que les pointes diminuaient la masse de chair, elles pussent trouver toujours à mordre en se resserrant. Ce supplice était d’autant plus horrible qu’il était fort long, et qu’une victime pouvait y vivre dix heures dans les lentes et rigoureuses angoisses de ce tourment ; il ne s’agissait, pour presser ou ralentir le supplice, que de rapprocher plus ou moins la tournante. Cette machine, de l’invention de Delcour, n’avait point encore été essayée par Saint-Fond ; il s’enthousiasma en la voyant, et donna sur-le-champ cinquante mille francs de gratification à l’auteur. De ce moment, les yeux perfides de ce monstre ne s’attachèrent plus qu’au choix de celle des trois victimes qui serait immolée de cette manière. Dieux, la malheureuse Fulvie, comme la plus belle, fut tacitement condamnée au fond du cœur de ce tyran. Un baiser, qu’il appliqua au trou du cul de cette belle fille, en venant considérer la terrible machine, m’en convainquit bientôt. Mais voyons ce qui précéda.

Entre Delcour et moi, Saint-Fond s’établit d’abord un moment sur le fauteuil qui se trouvait en face de chaque niche. Palmire, celle de mes femmes qui n’était pas employée dans ces niches, debout, derrière le fauteuil, le polluait, en baisant sa bouche ; il branlait Delcour et maniait mes fesses ; il examine : les tribades ont soin de lui offrir le corps de l’enfant, qu’elles branlent dans toutes les attitudes possibles ; souvent même, elles l’approchent de lui, pour lui en faire baiser les différentes parties. Il se lève, il parcourt les niches ; Delcour le fouette pendant ce temps-là ; quelquefois il se fait foutre, et je le suce ; je m’aperçois que son engin commence à reprendre quelque énergie ; il m’encule à la dernière station (elle se faisait devant la niche où Blaisine branlait Fulvie), et ce fut là où il me dit à l’oreille, en baisant le cul de cette charmante fille :

— C’est elle qui va nous étrenner la roue ; comme ces jolies petites fesses seront délicieusement chatouillées, là.

Ce premier examen fait, il va se coucher sur une espèce de banc étroit et rembourré ; là, les hommes et les femmes viennent tour à tour se placer à califourchon sur son visage, et lui chier dans la bouche ; Palmire passe la première, et vient ensuite le sucer pendant toute l’opération. Montalme et moi, nous avions passé ensuite, afin qu’il pût, d’après son désir, nous manier de même les fesses tout le temps qu’il serait là. Des saletés, le libertin passe promptement aux horreurs : Delcour, par ses ordres, fouette les sept femmes devant lui, et je le branle sur les têtes qu’il m’a fait détacher dans cette intention.

Trois tableaux s’arrangent ensuite sous ses yeux. Mes deux fouteurs enculent deux de mes tribades ; au milieu, Delcour fouette la troisième ; au pied de chaque groupe est une jeune fille que Saint-Fond s’apprête à dépuceler ; Palmire et moi le disposons, l’une en le socratisant, l’autre en lui branlant le vit ; le libertin, bien préparé, fait sauter les trois pucelages, retourne, encule, et décharge en sodomisant Fulvie. Je le suce pour lui rendre ses forces ; il veut que le bourreau lui tienne toutes les femmes, sans m’excepter ; il nous applique, à chacune, deux cents coups de verges ; il tient ensuite les femmes et contraint Delcour à les enculer toutes. Il les baisait sur. la bouche pendant cette scène, où je parus comme les autres.

Alors Saint-Fond prend chaque pucelle l’une après l’autre, et passe en tête à tête avec elles dans un cabinet reculé. Nous ignorâmes ce qu’il leur dit ou ce qu’il leur fit ; à leur retour, nous n’osâmes même pas les interroger. Ce fut vraisemblablement dans cette entrevue qu’il leur annonça leur mort, car toutes rentrèrent en larmes. Delcour me dit, pendant qu’il procédait à cette opération, qu’une lubricité secrète suivait ordinairement cette annonce ; que, depuis qu’il connaissait Saint-Fond, il lui avait toujours vu mêler cet épisode aux sentences que dictait sa férocité. Nécessairement, cela l’excitait beaucoup, car il sortait de là bandant toujours à outrance10.

— Allons, dit-il, en écumant de luxure, voyons maintenant par quels supplices nous les ferons périr : je veux qu’ils soient effroyables. Il faut, Delcour, que ton imagination se surpasse ici ; il faut que ces malheureuses souffrent tout ce que les tourments de l’enfer pourraient leur rapporter de douleur en détail.

Et il baisait Fulvie en disant cela ; il était facile de voir que c’était elle qui l’échauffait le plus.

— Delcour, dit-il, je te la recommande, cette jolie créature ; comme elle sera belle sur ta roue, comme ses fesses blanches et potelées se déchireront voluptueusement.

Et, en disant ces mots, il la mordit jusqu’au sang, en cinq ou six endroits de son corps ; une de ces morsures lui emporta la fraise du téton gauche, le coquin l’avala ; il lui met un instant le vit dans le cul ; s’emparant ensuite de l’engin de Delcour, il l’introduit lui-même dans le trou qu’il quitte.

— Il faut, dit-il, que le bourreau foute sa victime, cela est indispensable.

Pendant ce temps, avec ses ongles, il égratignait les fesses, les reins, les cuisses, les tétons de cette enfant, et suçait le sang à mesure qu’il sortait. Il fit approcher Palmire, qui paraissait l’échauffer aussi prodigieusement, et il lui dit :

— Voilà comme je traite les filles qui me font bander.

A peine eut-il prononcé ces mots, qu’il lui introduisit le vit dans le cul : après quelques allées et venues, il la fit monter sur une chaise, afin d’avoir toujours ses fesses en perspective, et, parallèlement à elle, il fit mettre Délie dans la même attitude ; les trois petites filles, ensuite, se rangèrent en demi-cercle autour de lui ; elles se mirent à genoux, et il leur molesta la gorge pendant que Blaisine lui branlait le vit. Il piqua les seins à peine épanouis de ces trois infortunées, les coupa d’un canif, puis cautérisa sur-le-champ la plaie avec la pointe d’un fer chaud. Je l’excitais pendant ce temps-là, ayant, par ses ordres, le vit de Delcour dans le cul et branlant un valet de chaque main : ainsi à genoux, il lui fit lier toutes trois dos à dos, et les fouetta sur les mamelles avec un martinet à pointes d’acier tranchantes ; le cul de Palmire le suivait dans toutes ces scènes ; il se rejetait toujours dessus, et le gamahuchait dans les intervalles.

— Allons ! dit-il, encore un peu de fouet.

Les sept femmes (je fus exceptée) furent liées à des colonnes placées exprès dans cette salle ; de leurs mains élevées en l’air, elles tenaient un crucifix ; les pieds des quatre tribades portaient également sur des crucifix, qu’elles avaient l’air de fouler aux pieds ; ceux des trois victimes s’appuyaient sur des boules garnies de pointes de toutes parts, de manière que le propre poids de leur corps les contraignît à être lacérées ; les tétons de celles-ci furent fortement liée avec un cordon de boyau qui leur entrait dans les chairs ; une pointe d’acier très aiguë pendait sur leur tête et y pénétrait à la volonté de Saint-Fond qui, par le moyen d’un ressort dont il était maître, pouvait faire entrer cette pointe dans le crâne de la fille aussi avant qu’il le voulait ; d’autres pointes, dirigées de même par Saint-Fond, se trouvaient en face de leurs yeux ; une autre pointe leur menaçait le nombril, si, pressées par les coupe de fouet, elles se rejetaient, par hasard, en avant ; chacune des victimes arrangée de cette manière entrelaçait les tribades, heureusement dégagées de tous ces poignants attirails.

Saint-Fond emploie d’abord des verges que Delcour et moi lui fournissons ; il donne cent coups aux victimes et cinquante aux tribades ; la seconde reprise se donne avec des martinets à pointes d’acier, deux cents coups aux victimes, dix aux tribades. Alors Saint-Fond fait jouer les pointes : les malheureuses, piquées de toutes parts, poussent des cris qui eussent attendri tout autre que des scélérats tels que nous. Saint-Fond, se sentant pressé par le foutre dont son vit écume déjà, se fait amener Louise, celle des filles âgée de seize ans qu’il veut exécuter la première. Il la baise beaucoup, lèche et manie son cul tout sanglant, s’en fait sucer le vit et le trou du cul, puis la livre à Delcour, qui, après lui avoir passé son vit dans les deux trous, l’applique à ce supplice chinois qui consiste à être hachée toute vive en vingt-quatre mille morceaux sur une longue table. Saint-Fond, élevé dans une estrade, assis sur les genoux d’un laquais qui le fout, examine le spectacle en tenant dans ses jambes Hélène qui doit suivre, dont il moleste le cul, pendant que je le branle et qu’il baise Palmire sur la bouche. Le supplice de cette seconde consiste à avoir les yeux crevés, étendue sur une croix de Saint-André, pour y être rompue vive. Saint-Fond opère lui-même pendant que je le fouette. La victime ainsi disloquée lui est réofferte ; il l’encule, et, pendant qu’il instrumente l’anus, Delcour achève la victime par un coup de massue sur la tête, qui fait voler la cervelle au nez de Saint-Fond ; il en a le visage couvert.

La charmante Fulvie reste seule, entourée des restes sanglants de ses deux compagnes : pourrait-elle douter de son sort ? Saint-Fond lui montre la roue.

— Voilà ce qui t’attend, lui dit-il, je t’ai réservé le meilleur. Et le traître ne manque pas de la bien caresser, de la bien baiser sur la bouche ; il l’encule encore une fois avant de la livrer au bourreau. Delcour la saisit enfin ; elle pousse des cris affreux ; il la place ; la roue commence à tourner. Saint-Fond, foutu par les deux valets tour à tour, enculait Delcour en baisant alternativement les fesses de Palmire et les miennes, et maniant indistinctement les trois culs qui restaient vacants. Bientôt, le redoublement des cris de la victime nous fait juger de ses douleurs. Je vous laisse penser de quelle violence elles devaient être : le sang, élancé de partout, jaillissait comme ces pluies fines, éparpillées par les grands vents. Saint-Fond, qui veut faire durer le supplice, varie ses tableaux ainsi que ses jouissances. Il encule mes quatre tribades, pendant qu’avec Delcour nous lui composons des groupes. La roue, se resserrant toujours, commence à piquer jusqu’aux nerfs, et la victime, évanouie par l’excès des douleurs, n’a plus la force de se faire entendre, quand Saint-Fond, épuisé d’horreur et de cruautés, perd à la fin son foutre dans le superbe cul de Palmire, en gamahuchant celui de Delcour, maniant le mien d’un côté, celui de Montalme de l’autre, et considérant, sous la fatale roue, un des valets enculant Blaisine, et fustigé par Délie, qui lui suce la bouche pour hâter sa décharge.

Les cris, le désordre, les blasphèmes de Saint-Fond, tout fut affreux ; nous le portâmes, presque sans connaissance, au lit où il voulut encore que je passasse la nuit à ses côtés.

Cet insigne libertin, aussi calme que s’il fût venu de faire l’action la plus méritoire, dormit dix heures sans s’éveiller et sans la plus légère marque d’agitation. Ce fut alors que je me convainquis bien qu’il est facile de se créer une conscience analogue à ses opinions, et qu’après ce premier effort, il est permis d’arriver à tout. Ô mes amis ! n’en doutons pas, celui qui a su éteindre dans son cœur toute idée de Dieu et de religion, que son or ou son crédit mettent au-dessus du lois, qui a su racornir sa conscience, la plier à ses opinions, en bannir à jamais le remords, celui-là, dis-je, soyez-en bien sûrs, fera toujours tout ce qu’il voudra sans rien craindre.

Le ministre, en s’éveillant, me demanda s’il n’était pas vrai qu’il fût le plus grand scélérat de la terre. Connaissant le plaisir que je lui ferais en répondant un oui que je ne pensais que trop, je me gardai bien de le contredire.

— Que veux-tu mon ange, me dit-il, est-ce ma faute si je suis ainsi, et si la nature m’a donné pour le vice le goût le plus irrésistible, et pas un seul penchant pour la vertu ? N’est-il donc pas certain que je la sers aussi bien ainsi, que celui auquel sa main imprimera l’amour des bonnes actions ? Ce serait la plus grande de toutes les extravagances que de résister aux intentions de la nature sur nous : je suis la plante vénéneuse qu’elle a fait naître au pied du baume ; je ne suis pas plus fâché de mon existence, que je ne serais flatté de celle de l’homme vertueux : et dès qu’il faut que tout soit mélangé sur la terre, ne devient-il pas égal d’être dans une classe ou dans l’autre ? Imite-moi, Juliette11, tes penchants t’y portent ; qu’aucune action criminelle ne t’effarouche ; la plus atroce est celle qui plaît le mieux à la nature : le seul coupable est celui qui résiste ; ne le sois pas de cette manière. Laisse, ma fille, laisse dire aux gens froids qu’il faut que l’honnêteté et la pudeur accompagnent les plaisirs de la jouissance ; malheur à qui voudra les goûter de cette manière : il ne les connaîtra jamais. Ces espèces de plaisirs ne peuvent être délicieux qu’autant qu’on franchit tout quand on les goûte ; la preuve en est qu’ils ne commencent à devenir tels que par la rupture d’un certain frein ; qu’on en brise un de plus, l’irritation deviendra plus violente, et nécessairement ainsi, de gradation en gradation, on ne parviendra réellement au véritable but de ces espèces de plaisirs, qu’en portant l’égarement des sens jusqu’aux dernières bornes des facultés de notre être, en telle sorte que l’irritation de nos nerfs éprouve un degré de violence si prodigieux qu’ils en soient comme renversés, comme crispés dans toute leur étendue. Celui qui veut connaître toute la force, toute la magie des plaisirs de la lubricité, doit se bien convaincre que ce n’est qu’en recevant ou produisant sur le système nerveux le plus grand ébranlement possible, qu’il réussira à se procurer une ivresse telle qu’il la lui faut pour bien jouir ; car le plaisir n’est que le choc des atomes voluptueux, ou émanés d’objets voluptueux, embrasant les particules électriques qui circulent dans la concavité de nos nerfs. Il faut donc, pour que le plaisir soit complet, que le choc soit le plus violent possible : mais la nature de cette sensation est si délicate, qu’un rien la dérange ou la détruit ; il faut donc que l’esprit soit préparé, qu’il soit tranquille, que, par nos systèmes ou notre position, il se trouve dans une assiette calme et heureuse, que ce soit alors au feu de l’imagination que s’allume le foyer des sens. De ce moment, donnez pleine carrière à cette imagination, ne lui refusez aucun écart, et travaillez, non seulement à lui tout accorder, mais à la mettre en état, par votre philosophie et surtout par l’endurcissement de votre cœur et de votre conscience, de pouvoir se forger, se créer de nouvelles chimères qui, nourrissant les atomes voluptueux, les fassent heurter avec plus de force sur les molécules qu’ils doivent ébranler, et préparent ainsi à vos sens un genre de volupté pour chacun d’eux. Tu vois par là, Juliette, combien d’obstacles apporterait à ton délire un esprit contenu dans les bornes de l’honnêteté ou de la vertu : ce serait comme autant de glaçons jetés dans l’embrasement, comme autant de chaînes, autant d’entraves dont on accablerait un jeune coursier qui ne demande qu’à s’élancer dans la carrière.

La religion est sans doute le premier de tous les freins à rompre dans un pareil cas, comme étant pour celui qui l’adopte une source perpétuelle de remords. Mais il n’y a que la moitié de la besogne de faite, tant qu’on n’a culbuté que les autels d’un Dieu fantastique ; cette opération est la plus facile, il ne faut ni beaucoup d’esprit, ni beaucoup de force pour anéantir les dégoûtantes chimères de la religion, puisqu’il n’en est aucune qui puisse tenir à l’examen. Mais encore une fois Juliette, ce n’est pas tout ; il est une infinité d’autres devoirs, d’autres conventions sociales, d’autres barrières, qui te gêneront bientôt autant que l’avait fait la religion, si ton esprit, aussi fougueux qu’indépendant, ne se fait pas une loi de tout enfreindre : également retenue par ces méprisables digues, tu éprouverais bientôt une contrainte dans tes plaisirs égale à celle que ressent le dévot. Si, au contraire, tu as tout foulé aux pieds pour l’atteindre, et que ta conscience, bien en repos sur tous les pointe, ne vienne plus te présenter les tristes aiguillons du remords, sans doute, en ce cas, ta jouissance sera des plus vives et des plus complètes que puisse accorder la nature, et ton égarement sera tel, qu’à peine tes facultés physiques auront assez de vigueur pour en soutenir l’excès. Ne t’attends pas, néanmoins, à être aussi heureuse en commençant que tu peux le devenir un jour : des préjugés, quoique tu puisses faire, viendront te troubler encore, en raison de l’épaisseur des freins que tu auras rompus : fatale effets de l’éducation, auxquels une profonde réflexion, une persévérance soutenue, et surtout des habitudes enracinées, peuvent seules remédier. Mais peu à peu ton esprit se fortifiera ; l’habitude, cette seconde nature qui devient souvent plus puissante que la première, qui parvient à anéantir ceux mêmes des principes naturels qui paraissent les plus sacrés, cette habitude essentielle au vice, que je ne cesse de recommander, et de laquelle tout dépend pour ton bonheur dans la carrière que tu adoptes, cette habitude, dis-je, émoussera le remords, fera taire la conscience, se jouera de la voix du cœur, et tu verras alors comme tous les objets te paraîtront différents ! Surprise toi-même de la fragilité des liens qui t’avaient contenue, tu regretteras les jours où, sottement enchaînée par ces nœuds, tu as pu résister aux plaisirs ; et quelques vains obstacles dussent-ils troubler ta félicité, le charme de l’avoir connue, et les divins souvenirs qu’elle te donnera changeront à jamais en fleurs les épines dont on aurait voulu les semer. Or, dans la position où je te place, avec la sécurité que je te donne, quelles épines pourrais-tu redouter ? Réfléchis un instant à ta délicieuse situation ; et si l’incertitude de l’impunité prête au crime ses plus divins attraits, qui, plus que toi dans le monde, pourra jouir avec délices ! Jette les yeux sur tee autres jouissances : dix-huit ans, la meilleure santé, la plus jolie figure, la taille la plus noble, de l’esprit comme un ange, un tempérament de Messaline, nageant dans l’or et dans l’opulence, un crédit sûr, nuls freins, nulles chaînes, aucuns parents, des amis qui t’adorent… et tu pourrais redouter les lois !… Ah ! cesse de craindre que leur glaive ose jamais t’atteindre ; s’il s’élevait un jour sur ta tête, oppose-lui tes charmes, Juliette ; remplace cette langueur qui te captive au sein des voluptés, par ces toilettes pleines d’art qui, fixant auprès de toi les grâces, enchaînent à tes pieds tous les cœurs ; développe-toi, et l’univers à genoux détournerait à l’instant tout ce qui pourrait déplacer ou flétrir sa plus chère idole ; l’Amour lui-même, alors, te servirait d’égide, il enflammerait tous les cœurs, et tu ne trouverais que des amants où d’autres auraient à redouter des juges. C’est à l’être isolé… sans fortune… sans soutien… sans considération, à frémir sous ces freins populaires : ils ne sont faits que pour lui seul. Mais toi, Juliette, ah ! bouleverse la nature entière… trouble, détruis, arrache ! Le monde adorera sa divinité dans toi, quand tu laisseras découler sur lui quelques bienfaits, il te craindra si tu l’écrases mais tu seras toujours son Dieu.

Livre-toi, Juliette, livre-toi sans crainte à l’impétuosité de tes goûts, à la savante irrégularité de tes caprices, à la fougue ardente de tes désirs ; échauffe-moi de leurs écarts, enivre-moi de tes plaisirs ; n’aie jamais qu’eux seuls pour guides et pour lois ; que ta voluptueuse imagination varie nos désordres ; ce n’est qu’en les multipliant que nous atteindrons le bonheur ; naturellement inconstant et léger, il ne comble jamais de ses dons que celui qui sait l’enchaîner : ne perds jamais de vue que tout celui de l’homme est dans son imagination, et qu’il ne peut prétendre à la félicité qu’en en servant tous les caprices. Le plus fortuné des êtres est celui qui a le plus de moyens de satisfaire tous les égarements qu’elle inspire : aie des filles, des hommes, des enfants ; fais refluer sur tout ce qui t’environne la molle lascivité de ton âme de feu ; tout ce qui délecte est bon, tout ce qui échauffe est dans la nature. Ne vois-tu pas l’astre qui nous éclaire, dessécher et vivifier tour à tour ? Imite-le dans tes écarte, comme tu le peins dans tes beaux yeux. Modèle-toi sur Messaline et sur Théodora ; aie, comme ces célèbres putains de l’antiquité, des sérails de tous sexes où tu puisses aller te plonger à l’aise dans un océan d’impuretés. Vautre-toi dans l’ordure et dans l’infamie : que tout ce qu’il y a de plus sale et de plus exécrable, de plus honteux et de plus criminel, de plus cynique et de plus révoltant, de plus contre la nature, contre les lois et contre la religion, devienne par cela seul ce qui te plaise le mieux. Souille à loisir toutes les parties de ton beau corps ; souviens-toi qu’il n’en est pas une seule où la lubricité ne puisse avoir un temple, et dont les plus divins seront toujours ceux que tu croiras que la nature s’irrite. Quand les odieux excès de la débauche, quand les turpitudes les plus dépravées, quand les actes les plus dégoûtants commenceront à glisser sur tes nerfs, ranime-toi par des cruautés : que les forfaits les plus effrayants, que les atrocités les plus révoltantes, que les crimes les moins supposables, que les horreurs les plus gratuites, que les écarts les plus monstrueux sortent ton âme de la léthargie où t’aura laissée le libertinage. Souviens-toi que toute la nature t’appartient, que tout ce qu’elle nous laisse faire est permis, et qu’elle a été assez adroite, en nous créent, pour nous ôter les moyens de la troubler. Tu sentiras alors que l’Amour change quelquefois ses flèches en poignards, et que les invectives du malheureux que nous tourmentons valent souvent mieux, pour faire bander, que tous les propos galants de Cythère.

Singulièrement flattée de ces discours, j’osai faire entendre à Saint-Fond que tout ce que je craignais était de perdre ses bontés.

— Juliette, me dit-il, cela ne serait pas long si je n’étais que ton amant, parce que les faveurs d’une femme, si belle qu’elle puisse être, ne sauraient m’attacher longtemps. Celui qui a pour principe que l’instant où l’on vient de foutre une femme est celui où il est le plus essentiel de s’en séparer, doit certes, s’il n’est qu’amant, faire envisager ce que tu crains ; mais, Juliette, tu le sais, je suis loin de ce plat personnage : tous deux liés par des ressemblances de goût, d’esprit et d’intérêt, je ne vois nos chaînes que comme celles de l’égoïsme, et celles-là captivent toujours. Te conseillerais-je de foutre, si j’étais ton amant ? Non, non, Juliette, je ne le suis pas, je ne le serai jamais. Ne redoute donc rien de mon inconstance ; si je viens jamais à t’abandonner, toi seule en seras devenue la cause ; continue de te bien conduire, sers toujours mes plaisirs avec activité ; que chaque instant me développe en toi de nouveaux vices ; porte avec moi, dans l’intérieur, la soumission jusqu’à la bassesse ; plus tu ramperas à mes pieds, plus par l’orgueil je te ferai régner sur les autres ; qu’aucune faiblesse surtout, qu’aucun remords, quelle que soit la chose que j’exige de toi, ne se montre jamais à mes yeux, et je te rendrai la plus heureuse des femmes, comme tu m’auras rendu le plus fortuné des hommes.

— Ô mon maître ! lui dis-je, souvenez-vous que je ne veux régner sur l’univers que pour en apporter l’hommage à vos genoux.

Nous entrâmes ensuite dans quelques détails. Il était désolé de n’avoir pas fait subir à sa nièce le supplice de la roue ; sans la nécessité d’emporter la tête, il l’eût fait infailliblement. Ceci l’amena à vanter extrêmement Delcour.

— Il est plein d’imagination, me dit-il, jeune et vigoureux d’ailleurs, et je te sais le meilleur gré d’avoir désiré son vit. Pour moi, continua Saint-Fond, je le fous toujours avec délices. J’ai déjà remarqué que quand on avait foutu un homme très jeune, on le foutrait encore à quarante ans avec plaisir. Tu vois comme nous nous ressemblons, Juliette : le métier qu’il fait sut irriter ta tête comme la mienne, et, sans sa profession, nous n’y aurions jamais pensé ni l’un ni l’autre.

— Avez-vous eu beaucoup de ces gens-là ? demandai-je à Saint-Fond.

— J’eus cinq à six ans cette manie, me répondit-il ; j’ai couru les provinces pour en avoir ; leurs valets surtout m’échauffaient infiniment l’imagination : on ne se figure pas ce que c’est que d’avoir le vit d’un valet de bourreau dans le cul. Je les remplaçai par des garçons bouchers, et j’aimais, lorsque pleins de sang, ils venaient m’enculer deux heures.

— Je conçois tous ces goûts, dis-je à Saint-Fond.

— Ah ! sois-en sûre, ma chère, il faut de l’infamie et de la dépravation dans tout cela ; et la luxure n’est rien, si la crapule n’en fait l’âme. Mais à propos, continua le ministre, il y a une de ces tribades qui m’agace étonnamment les nerfs… cette jolie blonde, celle qui, je crois, obtint mon dernier foutre.

— Palmire ?

— Oui, c’est ainsi que je te l’entendis nommer. Elle a le plus beau cul, le plus étroit, le plus chaud… Comment t’es-tu procuré cette fille !

— Elle travaillait chez une marchande de modes ; à peine avait-elle dix-huit ans quand je l’ai prise… et neuve comme l’enfant qui sort du sein de sa mère ; elle est orpheline, sa naissance est bonne, elle ne dépend que d’une vieille tante qui me l’a fort recommandée.

— L’aimez-vous, Juliette ?

— Je n’aime rien, Saint-Fond, je n’ai que des caprices.

— Il me semble que cette jolie créature aurait absolument tout ce qu’il faut pour faire une délicieuse victime : fort belle, intéressante dans les pleurs, un joli son de voix, les plus beaux cheveux du monde, un cul sublime et d’une étonnante fraîcheur… Tiens, Juliette, vois comme je bande à l’idée de la martyriser.

Et je n’avais effectivement jamais vu son vit si fort en colère ; je m’en emparai, je le branlai très légèrement.

— Mais si je la prends, continua-t-il, je te la payerai mieux qu’une autre, puisque je la désire.

— Ce seul mot n’est-il pas un ordre pour moi ? Voulez-vous qu’elle entre sur-le-champ !

— Oui, car c’est uniquement pour elle que je bande.

Au moment que Palmire parut, Saint-Fond, sautant à bas du lit, s’entortille dans une robe de chambre et, saisissant brusquement cette fille, il passe avec elle dans un cabinet séparé. La séance fut longue ; j’entendis les cris de Palmire. Au bout d’une heure, tous deux rentrèrent. Comme il lui avait fait quitter ses habits avant de la mener dans ce lieu secret, il me fut facile en la voyant rentrer nue, de reconnaître à quel point elle avait été maltraitée ; n’eussé-je même pas vu le reste, ses larmes qui coulaient encore me l’auraient prouvé. Mais sa gorge et ses fesses portaient des emblèmes si récents des vexations que venait de lui faire éprouver Saint-Fond, qu’il était impossible de douter.

— Juliette, me dit-il, en paraissant fort échauffé de ce qu’il venait de faire, il est très malheureux pour moi d’être si pressé que je le suis ; il faut que ces têtes soient dans le cabinet de la reine à cinq heures, et je ne peux pas me livrer aujourd’hui au désir que j’aurais de m’amuser de cette fille. Écoutez bien ce que je vais vous dire : vous me la présenterez après-demain au souper des trois pucelles ; qu’elle soit jusqu’à cette époque enfermée dans le plus sombre et le plus sûr de vos cachots ; je vous défends de lui rien porter pour se nourrir, et vous ordonne de la faire enchaîner si fortement au mur, qu’elle ne puisse ni se remuer, ni s’asseoir. Ne lui faites aucune question sur ce qui vient de se passer ; j’ai des raisons, sans doute, pour que vous l’ignoriez, dès que je vous le cache. Je vous la paierai le double de ce que je vous donne pour les autres. Adieu.

Il s’élança à ces mots dans sa voiture avec Delcour et la boîte aux trois têtes, me laissant dans une agitation que je vous rendrais difficilement.

J’aimais Palmire. La livrer à cet anthropophage me coûtait beaucoup : mais comment désobéir ? Sans oser même lui dire un seul mot, je la fais plonger où Saint-Fond veut qu’elle soit ; et à peine y fut-elle, que deux sentiments vinrent me combattre. Le premier fut l’envie de sauver cette fille, dont il s’en fallait bien que je fasse encore rassasiée ; le second avait pour principe la curiosité la plus extrême de savoir quelle était cette fantaisie singulière à laquelle se livrait Saint-Fond avec les femmes auxquelles il prononçait le dernier arrêt. Cédant à ce second désir, j’allais, pour la questionner, descendre à la porte de sa prison, lorsqu’on m’annonça Mme de Clairwil. Instruite par le ministre qu’il ne serait plus à la campagne à l’heure du dîner, elle venait m’en demander, et me prendre pour retourner ensemble voir un ballet charmant à l’Opéra. J’embrassai vivement mon amie ; je lui racontai tout ce que nous venions de faire ; je ne lui déguisai point les folies où je m’étais livrée avant l’arrivée du ministre, ni toutes celles qui les avaient suivies. L’aimable créature trouva tout délicieux, et me félicita des progrès que je commençais à faire dans le crime. Quand j’en fus à l’aventure de Palmire :

— Juliette, me dit-elle, garde-toi de la soustraire au ministre, et plus encore d’approfondir sa mystérieuse passion. Songe que ton sort dépend de cet homme, et que le plaisir que tu aurais, soit à découvrir son secret, soit à conserver les jours de la tribade, ne te consolerait jamais des chagrins qui en résulteraient infailliblement. Tu trouveras deux cents filles qui vaudront mieux que celle-là ; et quant au secret de Saint-Fond, une infamie de plus ou de moins dans ta tête ne te rendra pas plus heureuse. Dînons, mon cœur, et sauvons-nous bien vite, cela te distraira.

Nous étions en voiture à six heures, Clairwil, Elvire, Montalme et moi ; six chevaux anglais fendaient l’air, et nous fussions certainement arrivées avant l’ouverture du ballet, lorsque à la hauteur du village d’Arcueil nous sommes arrêtées par quatre hommes à cheval, le pistolet à la main. Il faisait nuit. Nos laquais, efféminés, mous et poltrons, s’enfuirent tant qu’ils eurent de force, et nous restâmes seules avec les deux conducteurs de nos chevaux, en proie aux quatre hommes masqués qui nous arrêtaient.

Clairwil, que rien au monde n’effrayait, demanda impérieusement à celui de ces hommes qui paraissait avoir le plus de prépondérance, en vertu de quoi il agissait ainsi : pour toute réponse, nos inconnus, détournant la voiture, obligent nos gens à descendre du côté d’Arcueil, et à remonter ensuite sur les hauteurs de Cachan, où ils enfilèrent une route étroite qui nous mena dans un château fort solitaire. La voiture entre ; les portes se ferment ; nous entendons même qu’on les barricade en dedans ; un de nos conducteurs ouvre alors la portière, et, sans dire un seul mot, il nous offre la main pour descendre.

Singulièrement effrayée de cette mystérieuse aventure, j’avoue que mes genoux fléchirent en descendant de carrosse : peu s’en fallut que je ne m’évanouisse ; mes femmes n’étaient guère plus rassurées que moi ; la seule Clairwil, toujours effrontée, marchait à notre tête et nous encourageait. Trois de nos ravisseurs disparurent un moment ; le chef seul nous introduisit dans un salon assez bien éclairé. Le premier objet qui frappa nos yeux fut un vieillard en pleurs, entouré de deux jeunes personnes très jolies qui cherchaient à le consoler.

— Vous voyez devant vous, mesdames, nous dit notre conducteur, les restes malheureux de la famille de Cloris. Ce vieillard est le père du mari, ces deux jeunes personnes sont les sœurs de l’épouse, et nous sommes les frères de l’époux. Le chef de cette maison, sa femme et sa fille, ayant injustement encouru la disgrâce de la reine, et plus malheureusement encore celle d’un ministre qui, cependant, leur doit tout, ces trois respectables personnes, dis-je, ayant disparu avant-hier, la célérité de nos perquisitions nous a convaincus que ces victimes sont détenues ou mortes dans la maison de campagne de laquelle vous venez de sortir. Vous appartenez au ministre ; l’une de vous est sa maîtresse, nous le savons : il faut, ou nous faire rendre les objets que nous réclamons, ou nous convaincre de leur mort. Jusqu’à ces éclaircissements, vous resterez en otages ici. Si vous nous faites rendre nos parents, vous serez libres ; s’ils sont sacrifiés, vos mânes apaiseront les leurs, et vous les suivrez de près au tombeau. C’est tout ce que nous avons à vous dire ; instruisez-nous et agissez.

— Messieurs, dit la courageuse Clairwil, il me semble que votre procédé est profondément illégal sous tous les rapports. Est-il vraisemblable, premièrement, que deux femmes, madame et moi (celles-ci nous servent), que deux femmes, dis-je, soient assez initiées aux secrets du ministre, pour être instruites d’un événement semblable à celui dont vous nous parlez ? Croyez-vous que si les personnes que vous réclamez avaient encouru les disgrâces de la cour, et que la justice ou le ministère eussent été contraints de sévir, croyez-vous, de bonne foi, que l’on nous eût rendues les témoins d’une semblable exécution ? et le temps qu’il y a que nous sommes à la maison du ministre ne vous prouve-t-il pas qu’assurément ce ne peut être pendant ces jours-ci que s’est passé là l’événement dont vous parlez ? Au surplus, messieurs, nous n’avons que nos paroles d’honneur à vous donner, mais nous vous les offrons pour gages de la profonde ignorance où nous sommes du sort de ceux dont il s’agit. Non, messieurs, nous vous le protestons, nous n’avons jamais rien ouï dire d’eux, et si vous êtes justes et que vous n’ayez pas autre chose à nous dire, vous nous rendrez à l’instant une liberté que vous n’avez pas le droit de nous ravir.

— Nous ne nous amuserons pas à vous réfuter, madame, répondit notre conducteur. Il y a quatre jours que l’une de vous est à cette campagne, l’autre y est arrivée pour dîner aujourd’hui. Il y a également quatre jours que la famille Cloris est dans la même maison : l’une de vous deux est donc bien en état de répondre aux questions qui vous sont faites, et vous ne sortirez pas que nous ne soyons parfaitement éclairés.

Alors les trois autres cavaliers reparurent et dirent que, puisque nous ne voulions pas parler de bonne grâce, il y avait des moyens de nous faire expliquer de force.

— Je m’y oppose, mes enfants, dit le vieillard, il ne sera fait ici nulle violence ; détestons les moyens que nos ennemis ont pour faire le mal, et ne les imitons jamais. Nous prierons seulement ces dames de vouloir bien écrire au ministre de se rendre dans cette maison ; et leur billet sera seulement construit de manière à lui laisser croire qu’il n’y a qu’elles qui l’en sollicitent pour des affaires de la plus grande importance. Il viendra ; nous l’interrogerons ; il faudra bien qu’il dise où est mon fils, où est ma fille : cette main, sans cela, toute tremblante qu’elle est, saura trouver l’énergie nécessaire à lui plonger un poignard dans le cœur… Abus perfides de la tyrannie !… Funestes dangers du despotisme ! Ô peuple français, quand seras-tu révolté de ces horreurs ? quand, las de l’esclavage et pénétré de ta propre force, lèveras-tu la tête au-dessus des chaînes dont les scélérats couronnés t’environnent, et sauras-tu te rendre à la liberté que t’a destinée la nature ?… Qu’on donne du papier à ces dames et qu’elles écrivent.

— Amuse-les, dis-je bas à Clairwil, et laisse-moi rédiger ce billet.

« Une affaire de la plus extrême importance vous appelle ici (mandai-je au ministre) ; suivez le guide que nous vous envoyons, et ne perdez pas une minute. »

Je montre la lettre, on la trouve bien. Alors, avec un crayon caché dans ma main, j’ai le temps, en faisant l’enveloppe, d’insérer promptement les mots suivants :

« Nous sommes perdues si vous n’accourez pas en force ; et c’est par force que nous écrivons ce qui précède. »

Le paquet se ferme, un de nos conducteurs part, et l’on nous fait passer dans une chambre haute, où l’on nous enferme avec soin, ayant toujours un garde à notre porte.

A peine fus-je seule avec Clairwil, que je lui fis part de ce que j’avais ajouté au billet.

— Cela ne suffit pas à me tranquilliser, me dit-elle : s’il arrive en force ici, nous sommes égorgées au moment où ces gens-ci verront arriver cette force ; j’aimerais mieux travailler à séduire notre garde.

— Cela est impossible, répondis-je, ce ne sont point ici des coquins soudoyés : tous liés par le sentiment de l’honneur, attendu qu’ils le sont par le sang, tu comprends bien que rien au monde ne les fera renoncer au fatal projet de vengeance. Ah ! Clairwil, il faut que je ne sois pas encore assez ferme dans nos principes, car je crains bien qu’une fatalité quelconque, à laquelle tu donneras le nom que tu voudras, ne fasse à la fin triompher la vertu.

— Jamais ! jamais ! le triomphe appartient toujours à la force, et rien n’en possède autant que le crime ; je ne te pardonne pas cette faiblesse.

— C’est que voilà le premier revers que j’éprouve.

— C’est le second, Juliette : rappelle-toi mieux les circonstances de ta vie, et souviens-toi que la fortune ne te couvrit de ses faveurs, qu’au sortir d’une prison qui devait te conduire à la potence.

— Cela est vrai ; cette anecdote oubliée me rend mon courage ; patientons.

Rien au monde ne pouvait éteindre dans cette femme singulière les feux du libertinage dont elle était dévorée. Le croiriez-vous ? il n’y avait qu’un lit dans la chambre où l’on nous avait reléguées : elle me proposa de nous y jeter toutes quatre, et de nous branler jusqu’à l’arrivée de Saint-Fond. Mais ne trouvant ni dans mes femmes, ni dans moi, des dispositions assez tranquilles pour accepter ses extravagances, nous attendîmes, en causant, le résultat de cette funeste aventure.

M. de Saint-Fond sentit, comme Clairwil, l’inconvénient de faire attaquer le château de force pendant que nous y étions : la ruse lui parut préférable ; et voici ce qu’il employa avant que d’en venir à des moyens violents.

L’exprès que nous avions envoyé revint avec deux jeunes gens inconnus de nous. Et tel était le contenu du billet qu’ils apportaient au vieillard :

« Un galant homme ne doit pas retenir des femmes pour une affaire qui ne regarde que des hommes : délivrez celles que vous détenez injustement. Je vous envoie mon cousin germain et mon neveu pour otages ; croyez que j’ai plus d’intérêt à les sortir de vos mains que les femmes qui sont en dépôt chez vous. Soyez d’ailleurs parfaitement tranquille sur le sort des personnes qui nous intéressent ; elles sont, à la vérité, détenues, mais chez moi ; et c’est moi qui vous en réponds : elles seront dans vos bras sous trois jours. Encore une fois gardez mes parents, et renvoyez les femmes ; je serai moi-même chez vous dans quatre heures. »

La plus grande présence d’esprit nous servit ici. Le billet n’avait point été lu devant nous, et nous devinâmes.

— Connaissez-vous ces messieurs, nous demande le vieillard ?

— Assurément, répondis-je, ce sont les parents du ministre ; s’ils s’offrent à rester pour nous, ces otages, ce me semble, doivent vous suffire.

On délibérait sur notre liberté, lorsqu’un de nos ravisseurs prenant la parole :

— Ceci peut être un piège, s’écria-t-il, je m’oppose au départ des femmes : gardons-les tous, ce sont deux otages de plus.

On revint à cet avis, et les imbéciles (car il est dit qu’il faut que la vertu fasse toujours des sottises), les stupides animaux nous mirent tous dans la même chambre.

— Rassurez-vous, mesdames, nous dit aussitôt un des prétendus parents du ministre, vous voyez quel a été l’esprit de la ruse de M. de Saint-Fond. Il s’est bien douté qu’elle ne réussirait peut-être pas : n’importe, a-t-il dit, ce sont toujours des défenseurs que je leur envoie et qui leur diront, ainsi que nous pouvons vous l’affirmer, mesdames, que toute la police de Paris, dont nous sommes membres, assiège le château dans deux heures. Soyez tranquilles, nous sommes bien armés, et si ces bonnes gens veulent, se voyant trompés, entreprendre quelque chose sur vous, soyez assurées que nous vous défendrons.

— Toute ma crainte, dit Clairwil, c’est que ces animaux, sentant la bêtise qu’ils ont faite de nous réunir, ne viennent, en nous séparant, nous enlever toutes nos ressources.

— Il n’y a, dis-je, infiniment plus tranquille, qu’à s’unir de manière que nous soyons inséparables.

— Comment, dit Clairwil, toi qui frémissais tout à l’heure d’une distraction à peu près pareille, tu oses maintenant en ouvrir l’idée ?

— C’est que je suis calme, répliquai-je, et qu’en vérité ces deux jeunes gens sont bien jolis l’un et l’autre.

L’un d’eux, nommé Pauli, n’avait effectivement que vingt-trois ans et la figure la plus douce, la plus délicate qu’il fût possible de voir ; l’autre avait deux ans de plus, l’air moins efféminé, mais fait à peindre, et le plus beau vit possible.

— Allons, dit Clairwil, ces messieurs permettront que nous disposions d’eux. Avant de savoir ce qu’ils pensent, voici, ce me semble, comment il faut que tout ceci s’arrange.

A ces mots, nous baisons simultanément nos gardiens avec tant d’ardeur que la réponse qu’ils avaient à nous faire fut bientôt peinte dans leurs yeux.

— Oui, reprit Clairwil, puisque leur consentement est aussi formel, voici comment il faut que tout ceci se passe. Pauli va te foutre, Juliette ; je vais, moi, m’en faire donner par Laroche ; dès que nous serons toutes deux enconnées, Elvire me branlera le clitoris d’une main, le trou du cul de l’autre ; Montalme t’en fera autant. Toutes deux à portée d’être maniées par nos fouteurs, elles leur présenteront tout ce qu’elles portent ; tu verras que, limées plus roide, nous gagnerons à cette infidélité : toutes les femmes voluptueuses devraient s’en permettre de semblables, elles s’apercevraient bientôt du profit qu’elles y feraient. Cependant, toujours attentives l’une et l’autre aux sensations éprouvées par nos jeunes fouteurs, dès qu’elles les verront près de décharger, elles saisiront leurs vits et nous les enfonceront aussitôt dans le cul, afin que le foutre ne se perde que là ; dès que tous deux auront déchargé, nous changerons et d’homme et de femme. Mais, toutes deux placées l’une auprès de l’autre, ce ne sera que de nous seules dont nous nous occuperons ; nous nous baiserons, nous nous langoterons, mon amour, et regarderons, m’ajouta-t-elle tout bas, ces êtres vils qui travailleront à nous donner du plaisir comme des esclaves payés pour nos passions et que nous assouplit la nature.

— C’est cela, dis-je, je n’entends pas qu’on bande avec une autre idée.

Et dans l’instant nous voilà toutes deux sur le lit, les jupes retroussées jusqu’au-dessus du ventre. Nos tribades d’abord s’emparent des engins, nous les préparent, nous les montrent, et les engloutissent bientôt dans nos cons haletants. Si Clairwil était nerveusement foutue par Laroche, certes, je n’avais pas à me plaindre de Pauli ; son membre n’était pas tout à fait aussi gros que celui de son camarade, mais il était fort long, et je le ressentais au fond de ma matrice ; divinement branlée, d’ailleurs, par Montalme, voluptueusement baisée par mon amie, nous avions déjà l’une et l’autre déchargé deux fois, lorsque le changement de main exécuté par Montalme avec toute la légèreté possible, m’avertit de la crise de mon jeune amant dont des ruisseaux de foutre m’inondent le cul de la plus délicieuse manière. L’adroite Montalme, pendant ce temps, remplaçait par trois doigts réunis ce que mon con venait de perdre, et continuait de me chatouiller le clitoris. Un foutredieu, bien appuyé par mon amie, me prévint qu’elle éprouvait la même chose ; et ce ne fut pas sans une troisième éjaculation que des jets de sperme aussi abondants nous inondèrent les entrailles.

— Changeons, dit Clairwil, essaye de Laroche, je vais prendre Pauli.

Jeunes et vigoureux tous deux, nos athlètes ne nous demandent même pas de respirer, et me voilà foutue par l’un des plus beaux vits possibles.

Ce fut pendant cette seconde course que Clairwil, toujours penchée sur moi, toujours me langotant, et ne s’occupant que de moi, convint que son abominable tête lui conseillait une infamie.

— Oh, foutre ! lui dis-je, pressons-nous de l’exécuter, car j’aime infiniment les horreurs.

— Non, je veux te surprendre, dit Clairwil… Contente-toi de savoir seulement que cette idée bizarre est la seule cause du foutre que je perds dans tes bras.

Et la coquine partit avec des convulsions et des haut-le-corps dont assurément son fouteur ne se serait échauffé comme il le fit, s’il en avait démêlé la cause. Revenue à elle et toujours foutue par Pauli :

— Écoute, me dit-elle tout bas, je vois qu’il est pourtant nécessaire que je t’instruise, tu ne pourrais sans cela partager mes projets. Il va y avoir un combat ; on nous attaquera ; nous nous défendrons. Demandons des armes à ces jeunes gens, et pour les remercier de tous les services qu’ils nous rendent, brûlons-leur la cervelle pendant la bataille. Ce meurtre passera sur le compte de nos ennemis, et Saint-Fond, mieux pénétré des dangers que tu auras courus, t’accordera sans doute une bien plus grande récompense.

— Oh ! foutue garce ! dis-je à Clairwil en déchargeant moi-même comme une putain à cette idée, oh ! sacredieu ! combien ton projet m’enflamme !

Et j’inondais pendant ce temps-là le vit de Laroche, qui, se voyant près de m’imiter, fit son changement de main au même instant de ma décharge, ce qui me plongea dans un délire qu’il me serait impossible de vous poindre, rien, je l’affirme, n’étant aussi délicieux pour une femme, comme de sentir un vit pénétrer dans son cul au même instant où elle décharge. Le bruit que nous entendîmes au même instant nous fit aussitôt sauter à bas du lit.

— Les voilà, dit Clairwil ; donnez-nous des pistolets, mes enfants, afin que nous puissions nous défendre.

— En voilà, dit Laroche ; il y a trois balles dans chacun.

— Bon, dit Clairwil, soyez sûrs qu’elles seront bientôt dans le cœur de quelqu’un.

Le bruit augmente et se fait à la fois entendre dans toutes les parties du château : « Aux armes ! » s’écrie-t-on.

— Allons, dit Laroche, amorçons de frais ; que ces dames se placent en groupe derrière nous, nous leur servirons de rempart.

Il était temps ; nos ravisseurs, déjà forcés dans le bas du château par le détachement envoyé de Paris, se jetaient où nous étions, à dessein de nous égorger avant de se rendre ; mais malheureusement suivis de trop près, ils ne purent entrer que pêle-mêle avec nos libérateurs. Il se fit un feu terrible en forçant notre chambre. Placées derrière ceux qui nous défendent, tel est l’instant que nous choisissons pour nous délivrer du poids de la reconnaissance. Ils tombent en sang à nos pieds, et nos cons étaient encore tout barbouillés du foutre de ceux à qui notre inique méchanceté arrachait si cruellement la vie. Vous imaginez facilement que cette action fut bientôt mise sur le compte de nos ennemis, que les officiers du détachement poignardèrent aussitôt pour venger leurs camarades. Le vieillard et les jeunes femmes, restés seuls, furent emballés dans un fiacre, et sous bonne garde conduits à la Bastille ; le reste du détachement, ayant fait atteler notre voiture, nous escorta jusque chez moi, où j’exigeai de Clairwil de vouloir bien ne me quitter qu’après souper.

A peine étions-nous arrivées, qu’on annonça Saint-Fond.

— Lui avouerons-nous notre petite horreur, dis-je promptement à mon amie ?

— Non, me répondit-elle ; il faut tout faire et ne jamais tout dire.

Le ministre entra, nous le remerciâmes infiniment des soins qu’il avait pris. Il nous fit à son tour des excuses, de ce qu’une affaire personnelle à lui nous avait compromises à ce point.

— Il y a huit ou dix hommes de tués, nous dit-il, entre autres les deux jeunes gens que je vous avais envoyés, les seuls que je regrette.

— Ah ! ah ! dit Clairwil, il y a sans doute quelque raison pour cela.

— Oui, je les foutais tous deux depuis assez longtemps.

— Et c’est Saint-Fond, dit Clairwil, qui regrette un objet foutu ?

— Non : ils étaient lestes, ils me servaient à merveille dans toutes mes opérations mystérieuses.

— Oh ! vous les remplacerez, dis-je à Saint-Fond en le faisant mettre à table ; laissons les maux et ne parlons que de vos succès.

Pendant le repas, la conversation roula, comme à l’ordinaire, sur des matières de philosophie, et comme le ministre avait affaire, que d’ailleurs nous étions extrêmement fatiguées, l’on se sépara. Au souper du lendemain, ma malheureuse Palmire, que l’on envoya chercher quelques heures avant dans son cachot, fut impitoyablement sacrifiée après mille supplices plus barbares et plus variés les uns que les autres. Saint-Fond me contraignit à l’étrangler pendant qu’il la foutait en cul. Il me la paya vingt-cinq mille francs ; et sur les représentations que je lui fis de tous les dangers que j’avais courus la veille, il me compléta le double.

Deux mois se passèrent sans aucun événement qui puisse ajouter quelque intérêt à mes écrits. Et je venais d’atteindre ma dix-huitième année, lorsque Saint-Fond, arrivant un matin chez moi, me dit qu’il avait été voir les deux sœurs de Mme de Cloris à la Bastille, qu’il les avait trouvées toutes deux beaucoup plus jolies que celle que nous avions sacrifiée, mais que la cadette surtout, qui était de mon âge, était une des plus belles filles qu’il fût possible de voir.

— Eh bien ! dis-je, c’est une partie de campagne ?

— Assurément, me répondit-il.

— Et le vieillard ?

— Un bouillon…

— Oui, mais voilà tout d’un coup trois prisonniers de moins : et le gouverneur, qui ne vit que de cela ?

— Oh ! les remplacements sont faciles. Je vous demande d’abord la première place pour une parente de Clairwil qui veut jouer la prude avec elle et ne la point voir, à cause du libertinage de cette chère amie. A l’égard des deux autres, je les retiens, et vous promets de vous les faire signer sous huit jours. Allons, dit le ministre en prenant une note sur ses tablettes, le déjeuner de l’homme et la sortie des femmes… Pars demain, Juliette, emmène avec toi Clairwil, elle est charmante, pleine d’imagination : nous ferons une scène délicieuse.

— Vous faudra-t-il des hommes et des tribades ?

— Non, les scènes particulières valent quelquefois mieux que les orgies : plus recueillis, on fait plus d’horreurs, et comme on est là bien ensemble, on se livre infiniment davantage.

— Il faut au moins deux femmes pour aider ?

— Oui, deux vieilles ; tu me les chercheras de soixante ans au moins, c’est un caprice il y a longtemps que l’on m’assure que rien ne fait bander comme la décrépitude de la nature ; je veux en essayer.

— Il manque quelque chose à tout cela, dit Clairwil, à qui je fus faire part sur-le-champ des intentions du ministre. Ces jeunes filles doivent avoir des amants : il faut les découvrir, les faire enlever, et les immoler avec elles : il y a un million de détails très voluptueux à tirer de ces situations.

Je vole chez le ministre ; je lui rends compte des idées de Clairwil ; il les approuve ; la partie est remise à huitaine et les amants se cherchent.

Les horreurs nécessaires pour découvrir ces nouveaux sujets devinrent des voluptés pour Saint-Fond. Il se rend à la Bastille, fait mettre au cachot chacune de ces filles, va lui-même les interroger ; et ce n’est qu’en mêlant adroitement l’espoir et la crainte, en les employant tour à tour, qu’il parvient à découvrir que Mlle Faustine, la cadette des sœurs de Mme de Cloris, avait pour amant un jeune homme nommé Dormon, absolument du même âge qu’elle ; et que sa sœur, Mlle Félicité, âgée de vingt-huit ans, avait également donné son cœur au jeune Delnos, l’un des plus beaux garçons de Paris, et qui pouvait avoir deux ans de plus qu’elle. Quatre jours suffirent pour controuver des torts à ces jeunes gens ; on n’y regardait pas de si près, dans un siècle où l’abus du crédit était tel, que les valets des gens en place faisaient eux-mêmes enfermer qui bon leur semblait. Ces nouvelles victimes ne couchèrent qu’une nuit à la Bastille ; elles furent transférées, celle d’après, à ma campagne, où les demoiselles étaient arrivées la veille. Clairwil et moi, nous avions tout reçu, tout enfermé, mais séparément ; et nul de ces prisonniers, quoique assez près l’un de l’autre, ne soupçonnait à quel point son voisin devait l’intéresser.

Après un énorme dîner, on passa dans un salon où tout était prêt pour les exécrations projetées. Les deux vieilles, mises en matrones romaines, attendaient, en faisant des verges, les ordres qui leur seraient donnés. Avant de rien entreprendre, attiré par la supériorité du cul de Clairwil, Saint-Fond voulut lui rendre hommage. Courbée sur un sopha, la coquine le lui présente en femme de l’art ; et, pendant que je lui suce le clitoris, Saint-Fond lui darde au moins six pouces de langue dans le cul.

Saint-Fond bandait ; il encule Clairwil, en baisant mon cul ; il me sodomise un instant après, en caressant le voluptueux cul de Clairwil.

— Allons ! à l’ouvrage, dit Saint-Fond, je déchargerais si nous tardions ; vous avez l’une et l’autre des culs auxquels je ne tiens pas.

— Saint-Fond, dit Clairwil, j’ai deux grâces à te demander : la première, c’est de te montrer bien cruel, tu ne t’imagines pas, mon cher, à quel point je suis en train de l’être ; la seconde, c’est de m’abandonner le meurtre des deux jeunes gens. Supplicier des hommes est, tu le sais, ma passion favorite ; autant tu te plais à tourmenter mon sexe, autant j’aime à vexer le tien, et je vais jouir à martyriser ces deux jolis garçons, bien plus, peut-être, que tu ne te délecteras à massacrer leurs deux maîtresses.

— Clairwil, vous êtes un monstre.

— Je le sais, mon cher, et ce qui m’humilie est d’être chaque jour surpassée par toi.

Saint-Fond ayant désiré voir d’abord seul chacun de ces quatre amants, une des vieilles amena Dormon, dont Faustine, la cadette des sœurs de Mme de Cloris, était la maîtresse.

— Jeune homme, lui dit Clairwil, vous paraissez ici devant votre maître ; songez que la soumission la plus entière et la vérité la plus scrupuleuse doivent diriger votre conduite et vos réponses : c’est dans ses mains qu’est votre vie.

— Hélas ! répondit humblement ce malheureux, je n’ai rien à dire, madame ; j’ignore absolument la cause de ma détention, et ne puis comprendre par quelle fatalité je me trouve aujourd’hui la victime du sort.

— N’étiez-vous pas destiné, lui demanda Clairwil qui le dévorait des yeux, à épouser Faustine ?

— Cette union devait faire mon bonheur.

— Ignoriez-vous la cruelle affaire dans laquelle tous ses parents étaient impliqués ?

— Hélas ! madame, je ne leur connaissais que des vertus : le vice pouvait-il exister où Faustine avait pris le jour ?

— Ah ! dis-je, c’est un héros de roman !

— Je serai toujours l’ami de la vertu.

— L’enthousiasme que l’on conçoit pour elle à votre âge, dit Clairwil, a souvent perdu bien des hommes. Au reste, ce n’est pas de tout cela dont il s’agit ici : nous vous avons fait venir pour vous apprendre que votre Faustine est dans ces lieux, et que si vous voulez en abandonner la jouissance au ministre, et sa grâce et la vôtre récompenseront ce sacrifice.

— Je n’ai point mérité de grâce, puisque je n’ai point commis de crimes, répondit fièrement ce jeune homme. Mais y eût-il là mille morts, je vous déclare que je n’achèterai jamais la vie au prix de l’atrocité que vous avez osé me faire entrevoir.

— Allons ! madame, du cul ! du cul !… s’écria Saint-Fond qui bandait, vous voyez bien que ce petit polisson est un entêté dont nous n’aurons raison que par la violence.

Et, à ces mots, Clairwil et les deux vieilles s’étant élancées sur le jeune homme, il fut nu et garrotté en un clin d’œil.

On le conduisit à Saint-Fond, qui détaille quelques minutes le plus joli cul d’homme qu’il soit possible de voir : et vous savez, messieurs les connaisseurs, que, relativement à cette partie, vous l’emportez bien souvent sur nous.

— Ah ! dit le malheureux Dormon, dès qu’il voit les infamies auxquelles on le destine, on m’a trompé, je suis chez des monstres !

— Monsieur, lui dit Clairwil, nous allons bientôt vous le prouver.

Et après quelques horreurs préliminaires, on me chargea d’introduire Faustine. Il était difficile d’être plus belle, mieux faite, plus intéressante et plus douce ; que de nouveaux attraits lui prêta la pudeur, quand elle eut pu voir l’état dans lequel on la recevait ! Elle pensa s’évanouir en apercevant son amant, objet des caresses de Clairwil et de Saint-Fond.

— Rassurez-vous, bel ange, lui dis-je aussitôt : nous foutons, mon cœur, nous nous plongeons dans l’impudicité ; vous allez montrer votre beau cul comme nous offrons le nôtre, et vous ne vous en trouverez pas mal.

— Mais que tout ceci veut-il dire !… de grâce, où suis-je ?… expliquez-moi…

— Vous êtes chez le ministre, votre oncle, votre ami ; c’est dans ses mains qu’est votre affaire, et vous savez à quel point est grave celle qui vous compromet. Soyez soumise et complaisante, monseigneur peut tout arranger.

— Et Dormon a pu se soumettre… ?

— Ah ! répondit le malheureux jeune homme, je suis, comme toi, victime de la force. Mais si le jour du déshonneur luit aujourd’hui pour nous, celui de la vengeance nous consolera peut-être bientôt.

— Laissons-là l’héroïsme, jeune homme, dit Saint-Fond, en appuyant une vigoureuse claque sur les fesses découvertes de ce beau parleur, et que cette éloquence incendiaire s’emploie plutôt à déterminer votre maîtresse à tous mes caprices… et ils seront violents vis-à-vis d’elle… je la mènerai mal.

Ici, deux ruisseaux de larmes jaillissent des superbes yeux de Faustine, de profonds gémissements se font entendre ; le cruel Saint-Fond, son vit à la main, vient la regarder sous le nez.

— Oh ! foutre ! s’écria-t-il, voilà comme j’aime les femmes… Que ne puis-je, d’un mot, les réduire toutes en cet état ! Pleurez, mignonne, pleurez… tenez, pleurez sur mon vit ; mais ne perdez pourtant pas toutes vos larmes : vous en aurez bientôt besoin pour des choses qui seront d’une plus haute importance.

En vérité, je n’ose dire à quel point il porta l’outrage ; il semblait que son plus grand plaisir fût d’insulter l’innocence et d’injurier la beauté malheureuse. Les faibles lueurs de plaisir que nous parvînmes à faire éprouver à cette enfant se changèrent bientôt en chagrin ; ce fut avec son vit que Saint-Fond essuya ces nouvelles larmes.

La passion principale de Clairwil n’était pas, comme je vous l’ai dit, de tracasser les femmes : c’était sur les hommes qu’elle aimait à donner à la nature l’essor de ses penchants à la cruauté ; mais quoiqu’elle n’exerçât pas, elle voyait avec plaisir ! et près de Dormon, qu’elle branlait elle-même, elle observait avec une curiosité méchante tous les outrages exercés sur Faustine ; elle en conseillait même.

— Allons ! dit Saint-Fond, il faut réunir ce que devait bientôt resserrer l’hymen ; je ne suis pas assez cruel, ajouta-t-il ironiquement, pour ne pas céder à monsieur un des deux pucelages de sa jolie maîtresse ; Clairwil, dispose le mâle : je vais, moi, préparer la femelle.

Je n’aurais jamais cru, je l’avoue, que cette entreprise fût possible. La terreur, le chagrin, l’inquiétude, les larmes, l’état affreux enfin de ces deux amants pouvait-il leur permettre l’amour ? Ici s’opéra, sans doute, un des plus grands miracles de la nature, et son énergie triompha de tous les maux de son imagination : Dormon, emporté, foutit sa maîtresse. Il n’y eut qu’elle que nous eûmes besoin de contenir ; dans elle seule, la douleur, supérieure à tout, ne laissa plus d’accès au plaisir ; nous eûmes beau faire, beau l’exciter, la gronder ou la caresser, son âme ne sortit plus de l’horrible situation où cette scène affreuse la plongeait ; et nous n’obtînmes d’elle que du désespoir et des larmes…

— Je l’aime autant comme cela, dit Saint-Fond : je ne me soucie pas trop de voir les impressions du plaisir sur le visage d’une femme, elles sont si douteuses ; je préfère celles de la douleur, on s’y trompe moins.

Cependant, le sang coule déjà, les prémices sont cueillies. Par l’attitude qu’avait arrangée Clairwil, Dormon tenait Faustine dans ses bras, absolument penchée sur lui, de manière qu’au moyen de cette posture, la jolie petite fille exposait les plus belles fesses qu’il fût possible de voir.

— Contenez-la dans cette posture, dit Saint-Fond à l’une des vieilles, je vais la sodomiser pendant qu’on l’enconne : il faut qu’elle perde ses deux pucelages à la fois.

L’opération réussit au mieux, non pas cependant sans faire jeter les hauts cris à la jeune fille, qu’un tel dard n’avait jamais perforée. Hélas ! c’était pour elle le funeste jour des douleurs. En foutant, le paillard maniait les vieilles, pendant que je gamahuchais Clairwil ; le prudent Saint-Fond, avare de son foutre, en retient les écluses, et l’on passe à d’autres luxures.

— Jeune homme, dit Saint-Fond, je vais exiger de vous quelque chose de fort extraordinaire, et que vous allez sans doute trouver bien barbare, mais, quoi qu’il en puisse être, soyez certain que c’est l’unique façon de sauver votre maîtresse. Je vais la faire lier à cette colonne, vous vous armerez de cette poignée de verges, et vous lui déchirerez les fesses.

— Monstre ! peux-tu me proposer…

— Vaut-il mieux pour vous qu’on la tue ? Elle est morte, si vous n’obéissez.

— Eh ! d’où vient donc ? Faut-il qu’il n’y ait point de milieu pour moi, entre cette infamie et la douleur de perdre ce que j’aime !

— Parce que tu es ici le plus faible, dis-je, et que tu dois par conséquent tout céder : exécute donc ce qu’on te propose, ou ta maîtresse est poignardée sous tes yeux.

Le grand art de Saint-Fond était de placer toujours les victimes dans une telle situation, qu’elles n’eussent jamais d’autre parti à prendre que de choisir celui des deux malheurs qui convenait le mieux à son perfide libertinage. Dormon tremblant n’accepte ni ne refuse ; son silence parle. Faustine est attachée par moi ; je prends le plus extrême plaisir à meurtrir les parties délicates de ce beau corps par lu liens dont je la garrotte ; j’aime à présenter ainsi l’innocence à toutes les tentatives du crime ; la méchante Clairwil lui suçait la bouche pendant ce temps-là. Quels attraits à martyriser !… Oh ! quand le ciel ne s’arme point pour défendre ceux-là, c’est qu’il veut convaincre les hommes du mépris qu’il fait de la vertu.

— Ce sera de cette manière qu’il faudra vous y prendre, dit Saint-Fond en appliquant dix coups à tour de bras sur les fesses blanches et dodues qui lui sont offertes. Oui, de cette manière, continua-t-il, en en cinglant dix autres, dont les meurtrissures violettes contrastent déjà merveilleusement avec la blancheur de cette peau fine et délicate.

— Oh ! monsieur, je ne pourrai jamais…

Et cependant, comme les menaces redoublent, que Clairwil en fureur s’écrie qu’il n’y a qu’à l’écorcher lui-même s’il résiste, et qu’il faut ici, ou se résoudre à ce léger outrage, ou consentir à perdre ce qu’on aime, Dormon entreprend : mais quelle faiblesse ! Il faut que Saint-Fond soutienne son bras, il faut qu’il le dirige. Mon amant s’impatiente, un poignard s’élève sur le sein palpitant de Faustine ; Dormon redouble… il s’évanouit…

— Ah ! foutre, dit Saint-Fond qui bande comme un carme, je vois bien qu’il faut que la scélératesse s’en mêle ; l’amour ne vaut rien dans tout cela.

Et se déchaînant sur les belles fesses qui lui sont offertes, en moins d’un demi-quart d’heure il inonde de sang le cul de la victime. Une autre horreur se faisait près de là : Clairwil, loin de secourir Dormon, exécute sur lui tout ce que sa férocité lui suggère.

— Je venge mon sexe, s’écrie-t-elle, et ses mains barbares rendaient à Dormon, attaché par les vieilles, tout ce que Saint-Fond appliquait à Faustine. Les deux malheureux amants furent bientôt dans le plus effroyable état. Point encore à même de juger Clairwil, j’avoue que sa cruauté me surprit ; mais quand je la vis s’emporter à des exécrations d’un bien autre genre, quand je la vis se barbouiller les joues du sang de sa victime, le sucer, l’avaler, arracher avec ses dents des morceaux de chair, s’en repaître avec lubricité ; quand je la vis frotter son clitoris sur les blessures sanglantes qu’elle faisait à ce malheureux, quand je l’entendis me crier : Imite-moi donc, Juliette !… entraînée par l’affreux exemple de cette sauvage, et plus encore peut-être par ma maudite imagination, faut-il vous l’avouer, mes amis, je fis comme elle… Que dis-je ? je la surpassai peut-être, peut-être allumai-je son imagination par des forfaits auxquels elle ne pensait pas ; mais tout m’échauffait également : aucune restriction dans mon âme perverse, et la commotion reçue dans moi, aux douleurs que j’opérais, y parvenait aussi bien en cannibalisant un homme qu’en martyrisant une femme.

Saint-Fond ne voulut pas procéder aux grandes expéditions avant que l’autre couple n’eût paru. On attacha celui-ci ; l’autre vint. Delnos et Félicité éprouvèrent les mêmes traitements, à l’exception que les choses furent prises en sens inverse, et qu’au lieu de persuader à l’amant de quitter sa maîtresse sous les plus terribles menaces, ce fut à la maîtresse (mais avec aussi peu de fruit) que l’on persuada de quitter l’amant. Félicité était une fort jolie fille de vingt ans, un peu moins blanche que sa sœur, mais des formes aussi agréables et les yeux les plus expressifs ; elle montra plus d’énergie que sa sœur, et Delnos beaucoup moins que Dormon. Cependant notre anthropophage, venant d’enculer cette seconde fille, perdit son foutre malgré lui dans le beau cul de Delnos, pendant qu’il martyrisait les charmants tétons de Félicité. Tranquillement assis, maintenant, entre Clairwil qui le socratisait et moi qui le branlait, en face des deux couples attachés sous ses yeux, il nous consultait sur le sort des victimes.

— Je suis le bourreau de toute cette famille, nous disait-il en se branlant : trois ont perdu la tête ici, j’en ai fait tuer deux dans leur campagne, j’en ai fait empoisonner un à la Bastille, et j’espère ne pas manquer ces quatre-ci. Je ne connais rien de délicieux comme ce calcul : Tibère, dit-on, s’y livrait tous les soirs ; le crime ne serait rien sans ses doux souvenirs. Ô Clairwil ! où nous entraînent les passions ! Dis, mon ange, aurais-tu la tête assez calme… aurais-tu, par hasard, assez déchargé, pour me faire sur cela quelques beaux discours ?

— Non, foutre ! non, non, sacredieu ! répondit Clairwil ! rouge comme une bacchante, j’ai plus envie d’agir que de parler ; un feu dévorant coule dans mes veines, il me faut des horreurs, je suis hors de moi…

— Commettre infiniment d’atrocités est assurément mon avis, dit Saint-Fond ; ces deux couples m’excitent ; il est inouï les tourments que je leur souhaite et que je voudrais leur voir endurer.

Et les malheureux entendaient tout ce que nous disions ; ils nous voyaient comploter contre eux… et ils ne mouraient pas !

La fatale roue, inventée par Delcour, était sous nos regards. Saint-Fond la considérait méchamment, et l’idée d’y placer quelque victime élança bientôt son vit vers le ciel. Alors le scélérat, après avoir expliqué bien haut les propriétés de cette infernale machine, dit qu’il fallait que les deux femmes tirassent au sort pour savoir qui d’entre elles y serait attachée. Clairwil combattit ce projet, en assurant que, puisque Saint-Fond y avait déjà vu une fille, il fallait qu’il se procurât le plaisir d’y voir un garçon ; elle demanda la préférence pour Dormon, qui lui échauffait prodigieusement la tête. Mais Saint-Fond dit qu’il ne voulait aucune préférence ; que l’honneur de périr le premier, et par un tel supplice, en était une assez grande, et qu’il n’en fallait point d’autres. Des billets s’écrivent ; les jeunes gens tirent ; Dormon a le billet noir.

— Il y a longtemps que le ciel accomplit tous mes vœux, dit Clairwil ; je n’ai jamais conçu de crime, que cette exécrable chimère, que vous nommez l’Être suprême, ne l’ait favorisé sur l’heure !

— Embrassez votre prétendue, dit mon amant, en détachant Dormon, auquel on laisse pourtant des liens aux jambes et aux bras ; baisez-la, mon enfant, elle ne vous perdra point de vue pendant votre exécution. Je vous jure que je vais l’enculer sous vos yeux.

Entraînant alors, suivant son usage, le jeune homme bien sûrement lié, il s’enferme pendant une heure avec lui ; il semblait qu’en ce moment le libertin confiât à la victime un secret impénétrable, et qu’elle était comme chargée de porter en l’autre monde.

— Que fait-il donc là ? dit Clairwil, ennuyée d’attendre et s’approchant de la porte du cabinet.

— Je n’en sais rien, répondis-je, mais je désire le savoir avec tant d’ardeur que j’ai presque envie de lui dire de me sacrifier pour l’apprendre.

Dormon sort ; ses chairs portaient des traces de plusieurs vexations cruelles ; ses fesses et ses cuisses, surtout, étaient violemment meurtries : la honte, la rage, la crainte et la douleur se combattaient sur son front altéré ; du sang coulait de son vit et de ses couilles, et ses joues, vivement colorées, portaient l’empreinte de plusieurs soufflets. Pour Saint-Fond, il bandait considérablement ; la barbarie la plus atroce se peignait sur chacun de ses traits ; il avait encore une main sur le cul de la victime lorsque tous deux rentrèrent.

— Allons, foutu gueux ! lui dit Clairwil, en se réjouissant de le voir reparaître ainsi, allons, allons ! il faut y passer… Saint-Fond, poursuivit cette mégère, il n’y a pas assez d’hommes ici : je voudrais être prodigieusement foutue en voyant expirer ce gredin.

— Sa maîtresse te branlera dit Saint-Fond, et je l’enculerai pendant ce temps-là.

— Et le sang coulera-t-il sur nous ?

— Sans doute…

— Allons, dit Clairwil, baise-moi, jean-foutre, avant que d’aller au supplice.

Et comme il faisait quelque résistance, la garce lui frotta le nez de soir cul ; ensuite, on lui permit d’aller embrasser sa maîtresse qui fondait en larmes. Clairwil le branlait, et Saint-Fond chatouillait le clitoris de la jeune fille ; les vieilles le saisissent à la fin et le fixent dans la fatale roue. Faustine, étendue sur Clairwil, est obligée de la branler ; mon amie me baise, me chatouille pendant ce temps-là. Saint-Fond encule Faustine, et bientôt le sang nous couvre tous les quatre. La jeune fille ne soutient pas cet affreux spectacle jusqu’au bout : suffoquée par la douleur, elle expire.

— Un moment, un moment ! s’écria Saint-Fond, je crois que la garce veut mourir sans que j’en sois cause.

Et le vilain décharge, en disant cela, dans une masse qui n’existait déjà plus. Clairwil, dont les mains scélérates pétrissent les couilles de Delnos, pendant que je piquais à grands coups d’aiguille les fesses de ce jeune homme, ne tient pas au spectacle de Dormon dans la roue, et la putain décharge trois fois, en jetant des hurlements semblables à ceux d’une bête féroce.

Il ne restait plus que Félicité et son jeune amant.

— Ah ! foutre, dit Saint-Fond, il faut que le supplice de cette garce-là me dédommage de l’autre ; et puisque c’est la maîtresse qui vient de voir mourir l’amant, je veux ici que ce soit l’amant qui voie expirer la maîtresse.

Il la conduit au cabinet secret, et, après une bonne demi-heure de tête-à-tête, il la ramène dans un état affreux. Elle est condamnée à être empalée vive : Saint-Fond lui-même lui enfonce dans le cul un pieu qui lui ressort par la bouche, et ce pieu redressé reste avec la victime, en parade, au salon tout le jour.

— Mon ami, dit Clairwil, je te demande avec instance de me laisser le choix du supplice de cette dernière victime ; je trouve que ce bougre-là ressemble à Jésus-Christ, et je veux le traiter de même.

L’idée fait beaucoup rire ; tout se dispose pendant le tête-à-tête ; rien n’est oublié. L’histoire de la passion du bâtard de Marie se place sur les reins découverts d’une des vieilles ; je suis chargée de lire et de diriger. Le jeune homme rentre déjà fort maltraité ; Clairwil, Saint-Fond et l’autre vieille l’exécutent ; on l’attache à la croix, et il souffre exactement tout ce que les sages Romains firent endurer au plat coquin de Galilée : on lui perce le flanc ; on le couronne d’épines, on lui donne à boire avec une éponge. Voyant enfin qu’il ne meurt pas, on veut enchérir sur le supplice de l’imbécile bateleur de Judée : on retourne le patient, et il n’est sorte d’horreurs que nous n’exécutons sur ses fesses ; nous les piquons, nous les brûlons, nous les déchirons ; Delnos expire enfin, enragé. Clairwil et Saint-Fond, que je branlais chacun d’une main, déchargent amplement ; et comme tout ceci nous avait menés plus de douze heures, les plaisirs désirés de la table succédèrent à ces infamies.

Clairwil, qui voulait savoir le secret de Saint-Fond, l’étourdit à force de vin, de caresses et de louanges ; et quand elle crut l’avoir amené au point où elle le désirait :

— Que fais-tu donc, lui dit-elle, avec tes victimes, un moment avant de les livrer au supplice

— Je leur annonce la mort.

— Il y a autre chose, nous en sommes certaines.

— Non.

— Nous le savons.

— C’est une faiblesse, pourquoi me contraindre à la révéler ?

— Dois-tu donc avoir des secrets pour nous, dis-je à mon amant ?

— En vérité, ce n’en est pas un.

— Cependant, tu nous le caches, et nous te conjurons de nous le dire.

— A quoi cela vous servira-t-il ?

— A nous satisfaire, à contenter les deux meilleures amies que tu aies au monde.

— Vous êtes de cruelles femmes ! Mais songez-vous donc que je ne puis vous faire cet aveu sans convenir d’une petitesse affreuse de ma part ?

— C’est précisément ce que nous voulons apprendre.

Alors, redoublant toutes deux de sollicitations, de louanges, de caresses et de séductions, notre homme vaincu nous parle de la manière suivante :

— A quelque point que j’aie secoué le joug honteux de la religion, mes amies, il ne m’a jamais été possible de me défendre de l’espoir d’une autre vie. S’il est vrai, me dis-je, qu’il y ait des peines et des récompenses dans un autre monde, les victimes de ma scélératesse triompheront, elles seront heureuses. Cette idée me désespère ; mon extrême barbarie m’en fait un tourment : quand j’immole un objet, soit à mon ambition, soit à ma lubricité, je voudrais prolonger ses maux au-delà de l’immensité des siècles. J’ai consulté sur cela un célèbre libertin, avec lequel j’étais fort lié jadis, et qui avait les mêmes goûts que moi. Cet homme rempli de connaissances, grand alchimiste, très versé dans l’astrologie, m’a toujours assuré que rien n’était plus vrai que ces peines et ces récompenses à venir, et que, pour empêcher la victime de participer aux joies célestes, il fallait, avec du sang tiré près du cœur, lui faire signer qu’elle donnait son âme au diable, lui enfoncer ensuite ce billet dans le trou du cul avec le vit, et lui imposer pendant ce temps la plus forte douleur qu’il soit en notre pouvoir de lui faire endurer. Jamais, avec ce moyen, m’assura mon ami, l’individu que vous détruisez n’entrera dans le ciel. Ses souffrances, de la même nature que celle que vous lui aurez fait endurer en lui enfonçant le billet, seront éternelles ; et l’on jouira du plaisir délicieux de les avoir prolongées au-delà même des bornes de l’éternité, si l’éternité pouvait en avoir.

— Et voilà donc ce que tu fais avec tes victimes ? dit Clairwil.

— Vous avez voulu que je vous l’avouasse… c’est une faiblesse.

— C’est une sottise, qui prouve que tu es loin de la philosophie que je te supposais : peut-on, avec de l’esprit, adopter un moment le dogme absurde de l’immortalité de l’âme ? Car, sans l’adoption de cette chimère religieuse et dégoûtante, tu m’avoueras qu’il serait impossible de croire aux peines et aux récompenses d’une autre vie. J’aime ton principe, il est délicieux, poursuivit Clairwil, il est bien dans ma manière de penser : vouloir prolonger à l’infini les supplices de l’être qu’on dévoue à la mort, est digne de ta tête ; mais appuyer cela sur des extravagances, voilà ce qui n’est nullement pardonnable.

— Eh ! dit Saint-Fond, mon divin espoir s’évanouit, si je ne l’étaye sur cette opinion.

— Il vaut mieux savoir y renoncer, dit Clairwil, que de le baser sur des fables, parce que l’adoption de la fable te ferait un jour plus de tort qu’elle ne t’aurait fait de plaisir. Va, contente-toi des maux que tu peux imposer en ce monde, et renonce au vain projet de les perpétuer.

— Il n’y a point d’autre vie, Saint-Fond, dis-je alors, me ressouvenant des principes de philosophie que j’avais reçus dans mon enfance ; cette chimère n’a pour garant que l’imagination des hommes, qui, en la supposant, n’ont fait que réaliser le désir qu’ils ont de se survivre à eux-mêmes, afin de jouir par la suite d’un bonheur plus durable et plus pur que celui qu’ils goûtent à présent. Quelle pitoyable absurdité, d’abord, de croire en un Dieu, d’imaginer ensuite que ce Dieu réserve des tourments infinis au plus grand nombre des hommes ! Ainsi, après avoir rendu les mortels très malheureux en ce monde, la religion leur fait entrevoir que ce Dieu bizarre, fruit de leur crédulité ou de leur fourberie, pourra bien encore les rendre très à plaindre dans une autre vie ! Je sais bien qu’on s’en tire en disant que, pour lors, la bonté de ce Dieu fera place à sa justice ; mais une bonté qui fait place à la cruauté la plus terrible n’est pas une bonté infinie. D’ailleurs, un Dieu qui, après avoir été infiniment bon, devient infiniment méchant, peut-il être regardé comme un être immuable ? Un Dieu rempli de fureur est-il un être dans lequel on puisse retrouver l’ombre de la clémence ou de la bonté ? D’après les notions de la théologie, il parait évident que Dieu n’a créé le plus grand nombre des hommes que dans la vue de les mettre à portée d’encourir des supplices éternels. N’eût-il donc pas été plus conforme à la bonté, à la raison, à l’équité, de ne créer que des pierres et des plantes, que de former des hommes dont la conduite pourrait attirer sur eux des châtiments sans fin ? Un Dieu assez perfide, assez méchant pour créer un seul homme, et pour le laisser exposé ensuite au péril de se damner, ne peut être regardé comme un être parfait ; il ne doit l’être que comme un monstre de déraison, d’injustice, de malice et d’atrocité. Bien loin de composer un Dieu parfait, les théologiens n’ont donc formé que la plus dégoûtante chimère ; et ils ont achevé de dégrader leur ouvrage en prêtant à cet abominable Dieu l’invention de l’éternité des peines. La cruauté, qui fait nos plaisirs, a des motifs au moins ; ces motifs s’expliquent, et nous les connaissons ; mais Dieu n’en avait aucun en tourmentant les victimes de sa colère, car il ne saurait punir des êtres qui n’ont pu réellement, ni mettre en danger son pouvoir, ni troubler sa félicité. D’un autre côté, les supplices de l’autre vie seraient inutiles aux vivants qui n’en peuvent être les témoins ; ils seraient inutiles aux damnés, puisqu’en enfer on ne se convertit pas, et que le temps de la prétendue miséricorde de ce Dieu n’existe plus : d’où il suit que Dieu, dans l’exercice de sa vengeance éternelle, n’aurait d’autre but que de s’amuser et que d’insulter à la faiblesse de ses créatures ; et votre infâme Dieu, agissant plus cruellement qu’aucun homme, et sans aucun motif comme les hommes, devient donc, par cela seul, infiniment plus traître, plus fourbe et plus scélérat qu’eux.

— Allons plus loin, dit Clairwil, je vais analyser, si l’on veut, avec plus de détail, ce dogme effroyable de l’enfer ; je suis en état de le combattre assez victorieusement pour qu’il ne reste plus la moindre trace de son adoption dans l’esprit crédule de notre ami. Voulez-vous m’entendre ?

— Assurément, répondîmes-nous.

Et voici comme cette femme, pleine d’esprit et d’érudition, s’expliqua sur cette importante matière :

— Il est des dogmes qu’on est quelquefois obligé, non d’admettre, mais de supposer, afin d’être en état d’en combattre d’autres. Pour anéantir à vos yeux le dogme imbécile de l’enfer, il faut que vous me permettiez de rétablir un instant ici la chimère déiste. Obligée de m’en servir comme de point d’appui dans cette importante dissertation, il faut que je lui rende absolument une existence momentanée : vous me le pardonnerez, j’espère, d’autant plus, qu’assurément vous ne me soupçonnez pas de croire à cet abominable fantôme.

Le dogme de l’enfer est par lui-même, je l’avoue, si destitué de vraisemblance, tous les arguments que l’on prétend établir pour l’étayer sont si faibles, ils contredisent si manifestement la raison, qu’on rougit presque de l’obligation de les combattre. N’importe, arrachons impitoyablement aux chrétiens jusqu’à l’espoir de nous renchaîner de nouveau aux pieds de leur religion atroce, et faisons-leur voir que le dogme sur lequel ils se fondent le plus impérieusement pour nous effrayer, se dissipe, comme toutes leurs autres chimères, à la plus faible étincelle du flambeau de la philosophie.

Les premiers arguments dont on se sert pour établir cette pernicieuse fable sont :

1° Que le péché étant infini, eu égard à l’Être qu’on offense, mérite par conséquent des châtiments infinis ; que Dieu ayant dicté des lois, il est de sa grandeur de punir ceux qui les transgressent.

2° L’universalité de cette doctrine et la manière dont elle est annoncée dans l’Écriture.

3° La nécessité de ce dogme pour contenir les pécheurs et les incrédules.

Voilà les bases qu’il faut anéantir.

Vous conviendrez, je me flatte, que la première se détruit naturellement par l’inégalité des délits. Selon cette doctrine, la plus légère faute se trouverait donc punie comme la plus grave : or, je vous demande si, dans l’admission d’un Dieu juste, il devient possible de supposer une iniquité de cette espèce ? Qui d’ailleurs a créé l’homme ? Qui lui a donné les passions que doivent punir en lui les tourments de l’enfer ? N’est-ce pas votre Dieu ? Ainsi donc, imbéciles de chrétiens, vous admettez que d’une part ce Dieu ridicule prête à l’homme des penchants qu’il se trouve obligé de punir d’un autre côté ? Mais il ignorait donc que ces penchants devaient l’outrager ? S’il le savait, d’où vient qu’il les lui donne de ce genre ? et s’il ne le savait pas, pourquoi le punit-il d’un tort qu’il a tout seul ?

D’après les conditions que l’on prétend nécessaires au salut, il paraît évident que nous serons bien plus certainement damnés que sauvés. Or, je demande encore s’il est de la justice si vantée de votre Dieu, d’avoir placé son malheureux et chétif ouvrage dans une aussi cruelle position, et, d’après ce système, comment vos docteurs osent-ils dire que le bonheur et le malheur éternels sont également présentés à l’homme et dépendent uniquement de son choix ? Si la plus grande portion du genre humain est destinée à être éternellement malheureuse, un Dieu qui sait tout a dû le savoir : pourquoi donc, d’après cela, le monstre nous a-t-il créés ? Y était-il forcé ? il n’est donc plus libre. L’a-t-il fait sciemment ? c’est donc un barbare. Non, Dieu n’était point forcé de créer l’homme, et s’il l’a fait uniquement pour le soumettre à un tel destin, la propagation de notre espèce devient dès lors le plus grand des crimes, et rien ne serait plus désirable que l’extinction totale du genre humain.

Si, cependant, ce dogme vous paraît un instant nécessaire à la grandeur de Dieu, je vous demande pourquoi ce Dieu si grand et si bon n’a pas donné à l’homme la force nécessaire à se garantir du supplice ? N’est-il pas cruel à Dieu de laisser à l’homme la faculté de se perdre éternellement, et trouverez-vous jamais un moyen de laver votre Dieu du reproche fondé d’ignorance ou de méchanceté ?

Si tous les hommes sont des ouvrages égaux de la divinité, pourquoi tous ne s’accordent-ils pas sur le genre de crimes qui doit valoir à l’homme cette éternité de supplices ? Pourquoi le Hottentot damne-t-il pour ce qui mérite le paradis au Chinois, et d’où vient que celui-ci assure le ciel à ce qui mérite l’enfer au chrétien ? On ne finirait pas, si l’on voulait rapporter les opinions variées des païens, des juifs, des mahométans, des chrétiens, au sujet des moyens que l’on doit employer pour échapper aux supplices éternels, et pour obtenir la félicité, si l’on voulait décrire les inventions puériles et ridicules que l’on a imaginées pour y parvenir.

La seconde des bases de cette ridicule doctrine est la manière dont elle est annoncée dans les Écritures, et l’universalité dont elle est.

Gardons-nous bien de croire que l’universalité d’une doctrine puisse jamais devenir un titre en sa faveur. Il n’y à point de folie, point d’extravagance qui n’ait été généralement adoptée dans le monde ; il n’en est point qui n’ait eu ses admirateurs et ses croyants ; tant qu’il y aura des hommes, il y aura des fous, et tant qu’il y aura des fous, il y aura des dieux, des cultes, un paradis, un enfer, etc. Mais les Écritures l’annoncent ! Admettons, pour un moment, que les livres ainsi nommés aient quelque authenticité, et que vraiment il leur soit dû quelque respect. Je l’ai dit, il est des chimères qu’il faut quelquefois réédifier, pour être à même d’en combattre d’autres. Eh bien ! je répondrai d’abord à cela, qu’il est très douteux que les Écritures en parlent. A supposer pourtant que cela soit, ce qu’elles en disent ne peut s’adresser qu’à ceux qui ont connaissance de ces Écritures et qui les admettent comme infaillibles : ceux qui ne les connaissent pas, ou qui refusent de les croire, ne peuvent être convaincus par leur autorité. Cependant, ne dit-on pas que ceux qui n’ont aucune connaissance de ces Écritures, ou ceux qui ne les croient pas, sont exposés aux châtiments éternels, comme ceux qui les connaissent ou qui y croient ? Or, je vous demande s’il est au monde une plus grande injustice que celle-là ?

Vous me direz, peut-être, que des peuples auxquels vos absurdes Écritures étaient totalement inconnues, n’ont pas laissé de croire des châtiments éternels dans une vie future : cela peut être vrai de quelques peuples, tandis que beaucoup d’autres n’ont eu aucune connaissance de ces dogmes ; mais comment un peuple à qui la Bible était inconnue a-t-il pu parvenir à prendre cette opinion ? On ne dira pas, j’espère, que ce soit une idée innée ; si cela était, elle serait commune à tous les hommes. On ne soutiendra point, je le pense, qu’elle est l’ouvrage de la raison ; car, certes, la raison n’apprendrait pas à l’homme que, pour des fautes finies, il souffrira des peines infinies ; ce n’est point la révélation, puisque le peuple que nous supposons ne la connaît pas. Ce dogme, on en conviendra, n’est donc arrivé au peuple que nous venons d’admettre, que par l’instigation de ses prêtres, ou par son imagination. Je vous demande, d’après cela, ce qu’il peut avoir de solide !

Si quelqu’un imaginait que la croyance des châtiments éternels ait été transmise par tradition, à des peuples qui ne la tenaient point de l’Écriture, on pourra demander d’où ceux qui, dans l’origine, ont répandu cette opinion, la tenaient eux-mêmes ; et si l’on ne peut prouver qu’ils l’aient reçue par une révélation divine, on sera obligé de convenir que cette opinion gigantesque n’a que le dérèglement de l’imagination ou la fourberie pour base.

En supposant que l’Écriture, prétendue sainte, annonce aux hommes des châtiments dans une vie future, et en admettant ce fait comme une vérité incontestable, ne pourrait-on pas demander comment les auteurs de l’Écriture ont pu savoir qu’il existait de tels châtiments ? On ne manquera pas de répondre que c’est par inspiration ; voilà qui va à merveille, mais ceux qui n’ont point été favorisés de cette illumination particulière ont donc été contraints de s’en rapporter à d’autres ; or, je vous prie de me dire quelle confiance on doit avoir à des gens qui vous disent sur un fait de telle importance : Je le crois parce qu’un tel m’a dit qu’il l’avait rêvé. Et voilà donc ce qui absorbe, ce qui rend farouche et timide la moitié des hommes ; voilà donc ce qui les empêche de se livrer aux plus douces inspirations de la nature ! Peut-on porter plus loin l’égarement et l’absurdité ? Mais vos inspirés n’ont pas parlé à tout le monde ; la plus grande partie du genre humain ignore leurs rêves. Cependant tous les hommes ne sont-ils pas aussi intéressés à s’assurer de la réalité de ce dogme, que peuvent l’être les écrivains de la Bible ou leurs adhérents ? Comment se fait-il donc que tous ne puissent en avoir la même certitude ? Ils étaient tous intéressés à savoir à quoi s’en tenir sur les châtiments éternels : pourquoi donc Dieu n’a-t-il pas donné cette sublime connaissance à tous, directement et immédiatement, sans le secours et la participation de gens que l’on peut soupçonner de fraude ou d’erreur ? Avoir positivement fait tout le contraire caractérise-t-il, je vous le demande, la conduite d’un être que vous me peignez comme infiniment bon et sage ? Cette conduite, bien loin de là, ne porte-t-elle pas tous les attributs de la bêtise et de la méchanceté ? Dans tous les gouvernements, lorsque l’on fait des lois qui décernent des peines contre les infracteurs, ne prend-on pas tous les moyens possibles pour faire connaître et ces lois et ces châtiments ? Peut-on raisonnablement châtier un homme de l’infraction faite à une loi qui lui est inconnue ? Que devons-nous conclure de cette série de vérités ? C’est que jamais le système de l’enfer ne fut autre chose que le résultat de la méchanceté de quelques hommes et de l’extravagance de beaucoup d’autres12.

La troisième base de ce dogme épouvantable est sa nécessité pour contenir les pécheurs et les incrédules.

Si la justice et la gloire de Dieu exigeaient qu’il punît les pécheurs et les incrédules par des tourments éternels, il n’est pas douteux que la justice et la raison exigeraient aussi qu’il fût au pouvoir des uns de ne point pécher, et au pouvoir des autres de n’être point incrédules : or, quel est l’être assez absurde pour supposer que l’homme soit libre ; quel est celui qui s’aveugle au point de ne pas voir qu’entraînés dans toutes nos actions, nous ne sommes les maîtres d’aucune, et que le Dieu dont nous tenons ces chaînes serait (à supposer son existence, ce que je ne fais, comme vous le voyez, qu’avec dégoût), serait, dis-je, le plus injuste et le plus barbare des êtres, s’il nous punissait de devenir, malgré nous, victimes des travers dans lesquels sa main inconséquente nous plonge avec plaisir.

N’est-il donc pas clair que c’est le tempérament que la nature donne aux hommes, que ce sont les différentes circonstances de sa vie, son éducation, ses sociétés, qui déterminent ses actions et sa direction vers le bien ou le mal ? Mais si cela est, nous objectera-t-on peut-être, les punitions que l’on leur inflige en ce monde, en raison de leur mauvaise conduite, sont donc également injustes ? Assurément elles le sont. Mais ici l’intérêt général l’emporte sur l’intérêt particulier ; il est du devoir des sociétés de retrancher de leur sein les méchants capables de leur nuire ; et voilà qui justifie des lois qui, seulement vues d’après l’intérêt particulier, seraient monstrueusement injustes. Mais votre Dieu a-t-il les mêmes raisons pour punir le méchant ? Non, sans doute ; il n’a rien à souffrir de ses méchancetés, et s’il est ainsi, c’est qu’il a plu à ce Dieu de le créer de cette manière. Il serait donc atroce de lui infliger des tourments, pour être devenu sur la terre ce que cet exécrable Dieu savait bien qu’il deviendrait, et ce qu’il lui est fort égal qu’il devienne.

Prouvons maintenant que les circonstances qui déterminent la croyance religieuse des hommes ne sont nullement de leur pouvoir.

Je demande d’abord si nous sommes les maîtres de recevoir le jour sous tel ou tel climat ; et si, une fois nés dans un culte quelconque, il dépend de nous d’y asservir notre foi. Est-il une seule religion qui tienne un flambeau des passions ! et les passions qui nous viennent de Dieu ne sont-elles pas préférables aux religions qui nous viennent des hommes ? Quel serait donc ce Dieu barbare qui nous punirait éternellement d’avoir douté de la vérité d’un culte dont il anéantit l’admission dans nous par le moyen des passions qui le détruisent à tout moment. Quelle extravagance ! quelle absurdité ! Et comment ne pas regretter le temps qu’on perd à dissiper de telles ténèbres !

Mais allons plus loin, et ne laissons, s’il est possible, aucun retranchement aux imbéciles partisans du plus ridicule des dogmes.

S’il dépendait de tous les hommes d’être vertueux et de croire tous les articles de leur religion, il faudrait encore examiner s’il serait équitable que des hommes fussent éternellement punis, soit à cause de leur faiblesse, soit à cause de leur incrédulité, quand il demeurera constant qu’il ne peut résulter aucun bien de ces supplices gratuits.

Écartons le préjugé pour décider cette question, et réfléchissons surtout à l’équité que nous admettons dans Dieu. N’est-ce pas déraisonner que de dire que la justice de ce Dieu demande l’éternelle punition des pécheurs et des incrédules ? L’action de punir avec une sévérité disproportionnée à la faute, ne tient-elle donc pas bien plutôt de la vengeance et de la cruauté que de la justice ? Ainsi, prétendre que Dieu punit de cette manière, c’est évidemment le blasphémer. Comment ce Dieu, que vous peignez si bon, pourra-t-il placer sa gloire à punir ainsi les faibles ouvrages de ses mains ? Assurément, ceux qui prétendent que la gloire de Dieu l’exige, ne sentent pas toute l’énormité de cette doctrine. Ils parlent de la gloire de Dieu, et ne sauraient s’en faire une idée. S’ils étaient capables de juger de la nature de cette gloire, s’ils pouvaient s’en former des notions raisonnables, ils sentiraient que si cet être existe, il ne pourrait établir sa gloire que dans sa bonté, sa sagesse et le pouvoir illimité de communiquer le bonheur aux hommes.

On ajoute, en second lieu, pour confirmer la doctrine odieuse de l’éternité des peines, qu’elle a été adoptée par un grand nombre d’hommes profonds et de savants théologiens. Premièrement, je nie le fait : la plus grande partie d’entre eux a douté de ce dogme. Et si l’autre a paru y ajouter foi, il est aisé de voir dans quel motif : le dogme de l’enfer était un joug, un lien de plus dont les prêtres voulaient surcharger les hommes ; on connaît l’empire de la terreur sur les âmes, et l’on sait que la politique a toujours besoin de la terreur, dès qu’il s’agit de subjuguer.

Mais ces livres prétendus saints, que vous me citez, nous viennent d’une source assez pure pour ne pouvoir rejeter ce qu’ils nous offrent ? Le plus simple examen suffit à nous convaincre que, bien loin d’être, comme on ose nous le dire, l’ouvrage d’un Dieu chimérique qui n’a jamais écrit ni parlé, ils ne sont, au contraire, que celui d’hommes faibles et ignorants, et que, sous ce rapport, nous ne leur devons que de la méfiance et du mépris. Mais, à supposer que ces écrivains eussent quelque bon sens, quel serait, je vous prie, l’homme assez niais pour se passionner en faveur de telle ou telle opinion, seulement parce qu’il l’aurait trouvée dans un livre ? Sans doute, il peut l’adopter, mais y sacrifier le bonheur et la tranquillité de sa vie, je le répète, il n’y a qu’un fou capable de ce procédé13. D’ailleurs, si vous m’objectez le contenu de vos prétendus livres saints en faveur de cette opinion, ce sera dans ces mêmes livres que je prouverai l’opinion contraire.

J’ouvre l’Ecclésiaste, et j’y vois :

« L’état de l’homme est le même que celui des bêtes. Ce qui arrive aux hommes et ce qui arrive aux bêtes est la même chose. Telle est la mort des uns, telle est la mort des autres ; ils ont tous un même souffle, et l’homme n’a point d’avantage sur la bête ; ou tout est vanité, tout va dans le même lieu, tout a été fait de poussière, et tout retourne dans la poussière. (Ecclésiaste, chap. III, v. 18, 19 et 20.) »

Est-il rien de plus décisif, contre l’existence d’une autre vie, que ce passage ? Est-il rien de plus propre à soutenir l’opinion contraire à celle de l’immortalité de l’âme et du dogme ridicule de l’enfer ?

Quelles réflexions viennent donc à l’homme sensé, en examinant cette fable absurde de l’éternelle condamnation de l’homme dans le paradis terrestre, pour avoir mangé d’un fruit défendu ? Quelque minutieuse que soit cette fable, quelque dégoûtante que l’on la trouve, qu’on me permette de m’arrêter un moment sur elle, puisque c’est d’elle que l’on part pour l’admission des peines éternelles de l’enfer. Faut-il autre chose que l’examen impartial de cette absurdité, pour en reconnaître le néant ? Ô mes amis ! je vous le demande, un homme rempli de bonté planterait-il dans son jardin un arbre qui produirait des fruits délicieux, mais empoisonnés, et se contenterait-il de défendre à ses enfants d’en manger, en leur disant qu’ils mourront s’ils osent y toucher ? S’il savait qu’il y eût un tel arbre dans son jardin, cet homme prudent et sage n’aurait-il pas bien plutôt l’attention de le faire abattre, surtout sachant très bien que, sans cette précaution, ses enfants ne manqueraient pas de se faire périr en mangeant de son fruit, et d’entraîner leur postérité dans la misère ? Cependant, Dieu sait que l’homme sera perdu, lui et sa race, s’il mange de ce fruit, et non seulement il place en lui le pouvoir de céder, mais il porte la méchanceté au point de le faire séduire. Il succombe, et il est perdu ; il fait ce que Dieu permet qu’il fasse, ce que Dieu l’engage à faire, et le voilà éternellement malheureux. Peut-on rien au monde de plus absurde et de plus cruel ! Sans doute, et je le répète, je ne prendrais pas la peine de combattre une telle absurdité, si le dogme de l’enfer, dont je veux anéantir à vos yeux jusqu’à la plus légère trace, n’en était une suite affreuse.

Ne voyons dans tout cela que des allégories dont il est possible de s’amuser un instant, mais qu’il serait odieux de croire, et dont il ne devrait même être permis de parler que comme on le fait des fables d’Ésope et des chimères de Milton, à la différence que celles-ci sont de peu d’importance, au lieu que celles-là, en cherchant à captiver notre foi, à troubler nos plaisirs, deviennent du danger le plus évident, et qu’il faudrait tâcher de les anéantir au point qu’on ne dût s’en occuper jamais.

Convainquons-nous donc bien que tant ces faits, que ceux qui sont consignés dans le plat roman connu sous le nom d’Écriture sainte, ne sont que des mensonges abominables, dignes du plus profond mépris, et desquels nous ne devons tirer aucune conséquence pour le bonheur ou le malheur de notre vie. Persuadons-nous que le dogme de l’immortalité de l’âme, qu’il a fallu admettre avant de destiner cette âme à des peines ou à des récompenses éternelles, est le plus plat, le plus grossier et le plus indigne des mensonges qu’il soit possible de faire ; que tout périt en nous comme dans les animaux, et que, d’après cela, telle conduite que nous ayons pu garder en ce monde, nous n’en serons ni plus heureux, ni plus malheureux, après y avoir séjourné le temps qu’il plaît à la nature de nous y laisser.

On a dit que la croyance aux châtiments éternels était absolument nécessaire pour contenir les hommes, et qu’il faut, d’après cela, se bien garder de la détruire. Mais s’il est évident qu’elle soit fausse, cette doctrine, s’il est impossible qu’elle tienne à l’examen, ne sera-t-il pas infiniment plus dangereux qu’utile d’étayer la morale sur elle ? et n’y a-t-il pas à parier qu’elle nuira plus qu’elle ne fera de bien, dès que l’homme, après l’avoir appréciée, se livrera au mal, parce qu’il l’aura reconnue fausse ? Ne vaudrait-il pas cent fois mieux qu’il n’eût pas du tout de freins, que d’en avoir un qu’il rompt avec tant de facilité ? Dans le premier eu, l’idée du mal ne lui serait peut-être pas venue ; elle lui viendra dans celui du brisement de frein, parce qu’il existe alors un plaisir de plus, et que la perversité de l’homme est telle, qu’il ne chérit le mal et ne s’y livre jamais plus volontiers que quand il croit trouver un obstacle à s’y abandonner.

Ceux qui ont attentivement réfléchi sur la nature de l’homme seront forcés de convenir que tous les dangers, tous les maux, quelque grands qu’ils puissent être, perdent beaucoup de leur pouvoir, lorsqu’ils sont éloignés, et paraissent moins à craindre que les petits, lorsque ceux-ci sont sous nos yeux. Il est évident que les châtiments prochains sont bien plus efficaces et bien plus propres à détourner du crime que les châtiments à venir. A l’égard des fautes sur lesquelles les lois n’ont point de prise, les hommes n’en sont-ils pas bien plus efficacement détournés par les motifs de santé, de décence, de réputation, et par d’autres considérations temporelles et présentes qu’ils ont sous les yeux, que par la crainte des malheurs futurs et sans fin qui, rarement, se présentent à leur esprit, ou qui n’y viennent jamais que comme vagues, incertains et faciles à éviter ?

Pour juger si la crainte des châtiments éternels et rigoureux de l’autre monde est plus propre à détourner les hommes du mal, que celle des châtiments temporels et présents du monde actuel, admettons, pour un moment, que la première de ces craintes subsistant universellement, la dernière fût entièrement écartée : dans cette hypothèse, l’univers ne serait-il pas aussitôt inondé de crimes ? Admettons le contraire, supposons que la crainte des châtiments éternels fût anéantie, tandis que celle des châtiments visibles demeurerait dans toute sa rigueur ; et tandis que l’on verrait ces châtiments s’exécuter immanquablement et universellement, ne reconnaîtrait-on pas, pour lors, que ces derniers agiraient avec bien plus de force sur l’esprit des hommes, et influeraient bien davantage sur leur conduite, que les châtiments éloignés de l’avenir, que l’on perd de vue dès que les passions parlent ?

L’expérience journalière ne nous fournit-elle pas des preuves convaincantes du peu d’effet que la crainte des châtiments de l’autre vie produit sur beaucoup de ceux qui en sont les plus persuadés ? Il n’est point de peuples plus convaincus du dogme de l’éternité des peines que les Espagnols, les Portugais et les Italiens : en est-il de plus dissolus ? Se commet-il enfin plus de crimes secrets que parmi les prêtres et parmi les moines, c’est-à-dire parmi ceux qui paraissent les plus convaincus des vérités religieuses ? et cela ne prouve-t-il pas évidemment que les bons effets produits par le dogme des châtiments éternels sont très rares et très incertains ? Nous allons voir que ces mauvais effets sont innombrables et sûrs. En effet, une pareille doctrine, en remplissant l’âme d’amertume, y jette de la Divinité les notions les plus révoltantes : elle endurcit le cœur, et le plonge dans un désespoir désavantageux à cette Divinité dont vous prétendez par ce dogme étayer le système. Ce dogme affreux porte, au contraire, à l’athéisme, à l’impiété : tous les gens raisonnables trouvant bien plus simple de ne point croire en Dieu, que d’en admettre un, assez cruel, assez inconséquent, assez barbare pour n’avoir créé les hommes qu’à dessein de les plonger éternellement dans le malheur.

Si vous voulez qu’un Dieu soit la base de votre religion, tâchez au moins que ce Dieu soit sans défaut ; s’il en est rempli, comme est le vôtre, on détestera bientôt la religion qu’il étaie, et, par votre mauvaise combinaison, vous aurez nécessairement nui à tous les deux.

Est-il possible qu’une religion puisse être longtemps crue, longtemps respectée, quand elle est fondée sur la croyance d’un Dieu qui doit punir éternellement un nombre infini de ses créatures, pour des penchants inspirés par lui-même ? Tout homme persuadé de ces affreux principes doit vivre dans la crainte continuelle d’un être qui peut le rendre éternellement misérable : cela posé, comment pourra-t-il jamais aimer ou respecter cet être ? Si un fils s’imaginait que son père fût capable de le condamner à des tourments cruels, ou ne voulût pas l’exempter de les souffrir s’il en était le maître, aurait-il pour lui du respect ou de l’amour ? Les créatures formées par Dieu ne sont-elles pas en droit d’attendre bien plus de sa bonté, que des enfants, de celle d’un père, même le plus indulgent ? n’est-ce pas la croyance où sont les hommes, que c’est de la bonté de leur Dieu qu’ils reçoivent tous les biens dont ils jouissent, que ce Dieu les conserve et les protège, que c’est lui qui leur procurera par la suite le bien-être qu’ils attendent, ne sont-ce pas, dis-je, toutes ces idées qui servent de fondement à la religion ? Si vous les abhorrez, il n’existe plus de religion : d’où vous voyez que votre dogme imbécile de l’enfer détruit, au lieu de consolider, qu’il ébranle les bases du culte, au lieu de les affermir, et qu’il n’y eut, par conséquent, que des sots qui purent le croire, et des fripons qui purent l’inventer.

N’en doutons pas, cet être, dont on ose nous parler sans cesse, est vraiment flétri, déshonoré par les couleurs ridicules dont les hommes se servent pour nous le peindre. S’ils ne se formaient pas des idées absurdes et déraisonnables de la Divinité, ils ne la supposeraient pas cruelle et s’ils ne la croyaient pas cruelle, ils n’imagineraient pas qu’elle fût capable de les punir par des tourmenta infinis, ou même qu’elle pût consentir que les ouvrages de ses mains fussent éternellement privée du bonheur.

Pour éluder la force de cet argument, les partisans du dogme de la damnation éternelle disent que le malheur des réprouvés n’est point un châtiment arbitraire de la part de Dieu, mais une conséquence du péché et de l’ordre immuable des choses. Et d’où le savez-vous, leur demanderai-je à cela ? Si vous prétendez que l’Écriture vous en instruit, vous vous trouverez bien embarrassés quand il s’agira de le prouver ; et si vous parveniez à y rencontrer un seul passage qui en parle, que de choses ne vous demanderais-je pas, à mon tour, pour me convaincre de l’authenticité, de la sainteté, de la véracité du prétendu passage que vous aurez trouvé en votre faveur. Est-ce la raison qui vous a suggéré ce dogme atroce ? Dites-moi, dans ce cas, comment vous réussissez à l’allier avec l’injustice d’un Dieu qui forme une créature, quoique bien certain que les décrets immuables des choses doivent éternellement l’envelopper dans un océan de malheurs. S’il est vrai que l’univers soit créé et gouverné par un être infiniment puissant, infiniment sage, il faut absolument que tout concoure à ses vues, et tourne au plus grand bien. Or, quel bien peut-il résulter, pour le plus grand avantage de l’univers, qu’une créature faible et malheureuse soit éternellement tourmentée pour des fautes qui n’ont jamais dépendu d’elle !

Si la multitude des pécheurs, des infidèles, des incrédules était réellement destinée à souffrir des tourments cruels et sans fin, quelle horrible scène de misère pour la race humaine ! Des milliards d’hommes seraient donc impitoyablement sacrifiés à des supplices infinis : ce serait, en effet, pour lors que le sort d’un être sensible et raisonnable tel que l’homme serait vraiment horrible. Quoi ! ce n’est point assez de ces chagrins auxquels il est condamné dans cette vie, il lui faudrait redouter encore des peines et des tourmente affreux, quand il aurait fini sa carrière ? Quelle horreur ! quelle exécration ! Comment de telles idées peuvent-elles entrer dans l’esprit humain, et comment ne pas se convaincre qu’elles n’y sont le fruit que de l’imposture, du mensonge et de la plus barbare politique ? Ah ! ne cessons de nous convaincre que cette doctrine, ni utile, ni nécessaire, ni efficace à détourner les hommes du mal, ne peut absolument servir de base qu’à une religion dont l’unique but serait d’assouplir des esclaves ; pénétrons-nous bien de l’idée que ce dogme exécrable a les conséquences les plus fâcheuses, vu qu’il n’est propre qu’à remplir la vie d’amertume, de terreurs et d’alarmes… à faire concevoir des idées telles, de la Divinité, qu’il n’est plus possible de n’en pas renverser le culte, après avoir eu le malheur d’adopter ce qui le dégrade si formellement14.

Certes, si nous croyons que l’univers ait été créé et soit gouverné par un être dont la puissance, la sagesse et la bonté sont infinies, nous devons en conclure que tout mal absolu doit être nécessairement exclu de cet univers : or, il n’est pas douteux que le malheur éternel de la plus grande partie des individus de l’espèce humaine serait un mal absolu. Quel rôle infâme vous faites jouer à cet abominable Dieu, en le supposant coupable d’une telle barbarie ! En un mot, des supplices éternels répugnent à la bonté infinie du Dieu que vous supposez : ou cessez donc de m’y faire croire, ou supprimez votre dogme sauvage des peines éternelles, si vous voulez que je puisse adopter un instant votre Dieu.

N’ajoutons pas plus de foi au dogme du paradis qu’à celui de l’enfer : l’un et l’autre sont les atroces inventions des tyrans religieux qui prétendaient enchaîner l’opinion des hommes et la tenir courbée sous le joug despotique des souverains. Persuadons-nous que nous ne sommes que matière, qu’il n’existe absolument rien hors de nous ; que tout ce que nous attribuons à l’âme n’est qu’un effet tout simple de la matière ; et cela, en dépit de l’orgueil des hommes, qui nous distingue de la bête, tandis que, comme elle, rendant à la matière les éléments qui nous animent, nous ne serons ni plus punis des mauvaises actions où nous auront entraînés les différents genres d’organisation que nous avons reçus de la nature, ni plus récompensés des bonnes, dont nous n’aurons dû l’exercice qu’à un genre d’organisation contraire. Il est donc égal de se bien ou de se mal conduire, eu égard au sort qui nous attend après cette vie ; et si nous sommes parvenus à en passer tous les instants au centre des plaisirs, bien que cette manière d’exister ait pu troubler tous les hommes, toutes les conventions sociales, assurément, si nous nous sommes mis à l’abri des lois, ce qui est la seule chose essentielle, alors, très certainement, nous serons infiniment plus heureux que l’imbécile qui, dans la crainte des châtiments d’une autre vie, se serait interdit rigoureusement dans celle-ci tout ce qui pouvait lui plaire et le délecter ; car il est infiniment plus essentiel d’être heureux dans cette vie, dont nous sommes sûrs, que de renoncer au bonheur certain qui s’offre à nous, dans l’espoir d’en obtenir un, imaginaire, dont nous n’avons et ne pouvons avoir la plus légère idée. Eh ! quel a pu être l’individu assez extravagant, pour essayer de persuader aux hommes qu’ils peuvent devenir plus malheureux après cette vie, qu’ils l’étaient avant de l’avoir reçue ? Sont-ce donc eux qui ont demandé à y venir ? Sont-ce eux qui se sont donné les passions qui, selon votre affreux système, les précipitent dans des tourments éternels ? Eh ! non, non ! ils n’étaient les maîtres de rien, et il est impossible qu’ils puissent jamais être punis de ce qui ne dépendait pas d’eux.

Mais ne suffit-il pas de jeter un coup d’œil sur notre misérable espèce humaine, pour se bien convaincre qu’il n’est rien dans elle qui annonce l’immortalité ? Quoi ! cette qualité divine, disons mieux, cette qualité impossible à la matière, pourrait appartenir à cet animal que l’on appelle un homme ? Celui qui boit, mange, se perpétue comme les bêtes, qui n’a, pour tout bienfait, qu’un instinct un peu plus raffiné, pourrait prétendre à un sort si différent, que celui de ces mêmes bêtes : cela peut-il s’admettre une minute ? Mais l’homme, dit-on, est arrivé à la sublime connaissance de son Dieu : par cela seul, il annonce être digne de l’immortalité qu’il se suppose. Et qu’a-t-elle donc de sublime, cette connaissance d’une chimère, si ce n’est que vous vouliez prétendre que, parce que l’homme est venu à bout de déraisonner sur un objet, il faut absolument qu’il déraisonne sur tous ? Ah ! si le malheureux a quelque avantage sur les animaux, combien ceux-ci n’en ont-ils pas à leur tour sur lui ! A quel plus grand nombre d’infirmités et de maladies n’est-il pas sujet ? De quelle plus grande quantité de passions n’est-il pas victime ? Tout combiné, a-t-il donc bien réellement quelque avantage de plus ? Et ce peu d’avantage peut-il lui donner assez d’orgueil, pour croire qu’il doive éternellement survivre à ses frères ? Ô malheureuse humanité ! à quel degré d’extravagance ton amour-propre t’a-t-il fait parvenir ! Et quand, dégagée de toutes ces chimères, ne verras-tu dans toi-même qu’une bête, dans ton Dieu que le nec plus ultra de l’extravagance humaine, et dans le cours de cette vie, qu’un passage qu’il t’est permis de parcourir au sein du vice comme dans celui de la vertu ?

Mais permettez-moi d’entrer dans une discussion plus profonde et plus épineuse.

Quelques docteurs de l’Église ont prétendu que Jésus descendit aux enfers. Combien de réfutations n’a pas souffert ce passage ! Nous n’entrerons pas dans les différentes dissertations qui ont eu lieu à ce sujet : elles seraient insoutenables, sans doute, à la philosophie, et c’est à elle seule que nous parlons. Il est de fait que ni l’Écriture, ni aucun de ses commentateurs, ne décide positivement, ni sur la place de l’enfer, ni sur les tourments qu’on y éprouve. Cela posé, la parole de Dieu ne nous éclaircit rien, vu que ce que l’Écriture nous apprend doit être positif et distinctement énoncé, surtout quand il s’agit d’un objet de la plus grande importance. Or, il est bien certain qu’il n’y a pas, ni dans le texte hébreu, ni dans les versions grecque et latine, un seul mot qui désigne l’enfer, dans le sens que nous y attachons, c’est-à-dire un lieu de tourments destiné aux pécheurs. Ce témoignage n’est-il pas bien fort, contre l’opinion de ceux qui soutiennent la réalité de ces tourments ? S’il n’est point question de l’enfer dans l’Écriture, de quel droit, je vous prie, prétend-on admettre une pareille notion ? Sommes-nous forcés, en religion, d’admettre autre chose que ce qui est écrit ? Or, si cette opinion ne l’est pas, si elle ne se trouve nulle part, en vertu de quoi l’adopterions-nous ? Nous ne devons point nous occuper l’esprit de ce qui n’a point été révélé ; et tout ce qui n’est pas dans ce cas ne peut légitimement être regardé par nous que comme des fables, des suppositions vagues, des traditions humaines, des inventions de l’imposture. A force de rechercher, on trouve néanmoins qu’il y avait un lieu, près de Jérusalem, nommé la vallée de la Géhenne, dans laquelle on exécutait les criminels, et dans laquelle aussi se jetaient les cadavres des animaux. C’est de ce lieu dont veut parler Jésus dans ses allégories, lorsqu’il dit : Illic erit fletus et stridor dentium. Cette vallée était un lieu de gêne, un lieu de supplice ; et c’est incontestablement d’elle dont il parle dans ses paraboles, dans ses inintelligibles discours. Cette idée est d’autant plus vraisemblable, que le supplice du feu s’employait dans cette vallée. On y brûlait les coupables tout vifs ; d’autres fois on les enfonçait jusqu’aux genoux dans le fumier ; on leur mettait autour du cou une pièce d’étoffe que deux hommes tiraient chacun de leur côté, afin de les étrangler, et de leur faire ouvrir la bouche, dans laquelle on leur versait du plomb fondu qui leur brûlait les entrailles : et voilà le feu, voilà le supplice dont parlait le Galiléen. Ce péché (dit-il souvent) mérite d’être puni par la gêne du feu, c’est-à-dire : l’infracteur doit être brûlé dans la vallée de la Géhenne, ou être jeté à la voirie, et brûlé avec les cadavres des animaux que l’on déposait en ce lieu. Mais le mot éternel, dont Jésus se sert souvent en parlant de ce feu, ne ramène-t-il pas à l’opinion de ceux qui croient que les flammes de l’enfer n’auront point de fin ? Non, sans doute. Ce mot éternel, souvent employé dans l’Écriture, ne nous a néanmoins jamais donné l’idée que des choses finies. Dieu avait fait avec son peuple une alliance éternelle ; et cependant cette alliance a cessé. Les villes de Sodome et de Gomorrhe devaient brûler éternellement ; et cependant il y a bien longtemps que cet incendie a cessé15. D’ailleurs, il est de notoriété publique que le feu qui existait dans la vallée de la Géhenne, près de Jérusalem, brûlait nuit et jour. Nous savons aussi que l’Écriture se sert souvent d’hyperboles, et qu’on ne doit jamais prendre ce qu’elle dit à la lettre. Faut-il, d’après ces exagérations, corrompre, comme on le fait, le véritable sens des choses ? et ne sont-ce pas véritablement de tels amplificateurs qui doivent être regardés comme les plus certains ennemis du bon sens et de la raison ?

Mais de quelle nature est-il donc, ce feu dont on nous menace ? 1° Il ne peut être corporel, puisqu’on nous dit que notre feu n’en est qu’une faible image. 2° Un feu corporel éclaire le lieu où il se trouve, et l’on nous assure que l’enfer est un lieu de ténèbres. 3° Le feu corporel consume promptement toutes les matières combustibles, et finit par se consumer lui-même, au lieu que le feu de l’enfer doit durer toujours et consumer éternellement. 4° Le feu de l’enfer est invisible : il n’est donc point corporel, puisqu’il est invisible. 5° Le feu corporel s’éteint faute d’aliments, et le feu de l’enfer, selon notre absurde religion, ne s’éteindra jamais. 6° Le feu de l’enfer est éternel, et le feu corporel n’est que momentané. 7° On dit que la privation de Dieu sera le plus grand des supplices pour les damnés : cependant, nous éprouvons dans cette vie que le feu corporel est pour nous un beaucoup plus grand supplice que l’absence de Dieu. 8° Enfin un feu corporel ne saurait agir sur les esprits ! Or, les démons sont des esprits : donc le feu de l’enfer ne saurait agir sur eux. Dire que Dieu peut faire en sorte qu’un feu matériel agisse sur des esprits, qu’il fera vivre et subsister ces esprits sans aliments, et qu’il fera durer le feu sans matières combustibles, c’est recourir à des suppositions merveilleuses, qui n’ont pour garant que les sottes rêveries des théologiens, et qui, par conséquent, ne prouvent que leur bêtise ou leur méchanceté.

Conclure de ce que tout est possible à Dieu, que Dieu fera tout ce qui est possible, est sans doute une étrange façon de raisonner. Les hommes devraient bien se garder de fonder leurs rêveries sur la toute-puissance de Dieu, quand ils ne savent pas même ce que c’est que Dieu. Pour éluder ces difficultés, d’autres théologiens nous assurent que le feu de l’enfer n’est pas corporel, mais spirituel. Qu’est-ce, je vous prie, qu’un feu qui n’est point matière ? quelles idées peuvent s’en former ceux qui nous en parlent ? dans quel endroit Dieu leur a-t-il déclaré quelle était la nature de ce feu ? Cependant quelques docteurs, pour concilier les choses, ont dit qu’il était en partie spirituel et en partie matériel. Ainsi, voilà deux feux de différente espèce en enfer : quelle absurdité ! Où la superstition n’est-elle pas obligée d’avoir recours, quand elle veut établir ses mensonges !

Il est inouï le fatras d’opinions ridicules qu’il a fallu de même inventer, quand on a voulu statuer quelque chose de vraisemblable sur un local de ce fabuleux enfer. Le sentiment le plus général avait été qu’il se trouvait dans les régions les plus basses de la terre : mais, où sont, je vous prie, ces régions, dans un globe qui tourne sur lui-même ? D’autres ont dit qu’il était au centre de la terre, c’est-à-dire, à quinze cent lieues de nous. Mais, si l’Ecriture a raison, la terre sera détruite : et si elle l’est, où se trouvera l’enfer ? Alors vous voyez dans quel déraisonnement l’on est entraîné, lorsqu’on s’en rapporte aux écarts de l’esprit des autres. Des raisonneurs moins extravagants prétendent, comme je viens de vous le dire, que l’enfer consistait dans la privation de la vue de Dieu ; en ce cas l’enfer commence déjà dans ce monde, car nous n’y voyons point ce Dieu dont il s’agit : nous n’en sommes pourtant pas très affligés, et si vraiment ce Dieu bizarre existait, comme on nous le dépeint, ne doutons pas que ce ne fût à le voir que l’enfer consisterait alors pour les hommes !

Toutes ces incertitudes et le peu d’accord qui subsiste entre les théologiens, vous font voir qu’ils errent dans les ténèbres, et que, comme les gens ivres, ils ne peuvent trouver de point d’appui ; et n’est-il pas néanmoins bien surprenant qu’ils ne puissent s’accorder sur un dogme aussi essentiel, et qu’ils trouvent, disent-ils, si clairement expliqué dans la parole de Dieu ?

Convenez donc, canaille tonsurée, que ce dogme si redoutable est destitué de fondement, qu’il est le produit de votre avarice, de votre ambition, et l’enfant des égarements de votre esprit ; qu’il n’a pour point d’appui que les craintes du vulgaire imbécile à qui vous enseignez à recevoir, sans examen, tout ce qu’il vous plaît de lui dire. Reconnaissez donc enfin que cet enfer n’existe que dans votre cerveau, et que les tourments que l’on y endure sont les inquiétudes dont vous vous plaisez à accabler les mortels qui se laissent guider par vous. Pénétrés de ces principes, renonçons donc pour jamais à une doctrine effrayante pour les hommes, injurieuse pour la Divinité, et que rien, en un mot, ne peut raisonnablement prouver à l’esprit.

Différents arguments s’offrent encore ; je me crois obligée de les combattre.

1° La crainte, dit-on, que tout homme éprouve, au-dedans de lui-même, de quelque châtiment à venir, est une preuve indubitable de la réalité de ce châtiment. Mais cette crainte n’est point innée, elle ne vient que de l’éducation ; elle n’est pas la même dans tous les pays, ni chez tous les hommes ; elle n’existe pas chez ceux dans qui les passions anéantissent tous les préjugés ; la conscience, en un mot, n’est jamais modifiée que par l’habitude.

2° Les païens ont admis le dogme de l’enfer… Non comme nous certainement ; et à supposer qu’ils l’aient admis, puisque nous rejetons leur religion, ne devons-nous pas rejeter de même leurs dogmes ? Mais certes, jamais les païens n’ont cru à l’éternité des peines de l’autre vie ; ils n’ont jamais admis la fable pitoyable de la résurrection des corps, et voilà pourquoi ils les brûlaient, et conservaient leurs cendres dans les urnes. Ils croyaient à la métempsycose, à la transmigration des corps, opinion très vraisemblable, et dans laquelle nous confirment toutes les études de la nature ; mais jamais les païens ne crurent à la résurrection : cette idée absurde appartient tout entière au christianisme, et certes, elle était bien digne de lui. Il paraît constant que c’est dans Platon et dans Virgile que nos docteurs ont puisé les notions des enfers, du paradis et du purgatoire, qu’ils ont ensuite arrangées à leur manière : avec le temps, les rêveries informes de l’imagination des poètes se sont changées en articles de foi.

3° La saine raison prouve le dogme de l’enfer et de l’éternité des peines : Dieu est juste, il doit donc punir les crimes des hommes… Eh ! non, non, jamais la saine raison ne put admettre un dogme qui l’outrage aussi sensiblement.

4° Mais la justice de Dieu y est compromise… Autre atrocité, : le mal est nécessaire sur la terre ; il est donc de la justice de votre Dieu, s’il existe, de ne pas punir ce que lui-même a prescrit. S’il est tout-puissant, votre Dieu, avait-il besoin de punir le mal pour l’empêcher ? ne pouvait-il pas l’extirper totalement de chez les hommes ? S’il ne l’a pas fait, c’est qu’il l’a cru essentiel au maintien de l’équilibre ; et, d’après cela, comment, vils blasphémateurs ! pouvez-vous dire que Dieu puisse punir un mode essentiel aux lois de l’univers ?

5° Tous les théologiens s’accordent à croire et à prêcher les peines de l’enfer… Cela prouve-t-il autre chose, sinon que les prêtres, si désunis entre eux, s’entendent cependant, toutes les fois qu’il s’agit de tromper les hommes. Et d’ailleurs, les rêveries ambitieuses et intéressées des prêtres romains doivent-elles fixer les opinions des autres sectes ? Est-il raisonnable d’exiger que tous les hommes croient à ce qu’il a plu aux plus méprisables et au plus petit nombre d’entre eux d’inventer ? faut-il donc plutôt s’en rapporter à ces fourbes qu’à la raison, au bon sens et à la vérité ? C’est la vérité qu’il faut suivre, et non la multitude : il faudrait bien plutôt s’en rapporter à un seul homme qui dit vrai, qu’aux hommes de tous les âges qui débitent des mensonges.

Les autres argumenta qui se présentent portent tous un tel caractère de faiblesse, que c’est perdre du temps qu’essayer de les réfuter. Tous ces arguments n’étant appuyés ni sur l’Écriture, ni sur la tradition, doivent nécessairement tomber d’eux-mêmes. On nous allègue le consentement unanime : le peut-on, quand il ne se trouve pas deux hommes qui raisonnent de la même manière sur l’une des choses qui paraît pourtant la plus importante de la vie ?

A défaut de bonnes raisons, tous ces croque-Dieu vous menacent ; mais il y a longtemps que l’on sait que la menace est l’arme du faible et de la simplicité. Ce sont des raisons qu’il nous faut, imbéciles enfants de Jésus, oui, ce sont des raisons, et non pas des menaces. Nous ne voulons pas que vous nous disiez : Vous sentirez ces tourments, puisque vous ne voulez pas les croire ; nous voulons, et c’est ce dont vous ne pouvez venir à bout, que vous nous démontriez en vertu de quoi vous prétendez nous les faire croire.

La crainte de l’enfer, en un mot, n’est point un préservatif contre le péché… Elle n’est véritablement indiquée nulle part… elle n’est visiblement que le fruit de l’imagination déréglée des prêtres, c’est-à-dire des individus qui forment la classe la plus vile et la plus méchante de la société… A quoi sert-elle donc ? Je défie qu’on puisse me le dire. On nous assure que le péché est une offense infinie, et doit être, par conséquent, infiniment puni : cependant Dieu lui-même n’y a voulu attacher qu’un châtiment fini, et ce châtiment est la mort.

Concluons, d’après tout cela, que le dogme puéril de l’enfer est une invention des prêtres, une supposition cruelle, hasardée par des coquins à rabats, qui ont commencé par ériger un Dieu aussi plat, aussi méprisable qu’eux, pour avoir le droit de faire dire à cette dégoûtante idole tout ce qui pouvait le mieux flatter leurs passions, et leur procurer surtout des filles et de l’argent, seuls objets de l’ambition d’un tas de fainéants, vil rebut de la société, et dont ce qu’elle devrait faire de plus sage serait de se purger radicalement16.

Bannissez donc à jamais de vos cœurs une doctrine qui contredit également et votre Dieu et votre raison. Tel est incontestablement le dogme qui a produit le plus d’athées sur la terre, n’y ayant pas un seul homme qui n’aime mieux ne rien croire que d’adopter un fatras de mensonges aussi dangereux ; voilà pourquoi tant d’âmes honnêtes et sensibles se croient forcées de chercher dans l’irréligion absolue des consolations et des ressources contre les terreurs dont l’infâme doctrine chrétienne s’efforce de les accabler. Dégageons-nous donc de ces vaines frayeurs ; foulons à jamais aux pieds les dogmes, les cérémonies, les mystères de cette abominable religion. L’athéisme le plus enraciné vaut mieux qu’un culte dont on vient de voir les dangers. Je ne sais quel inconvénient il peut y avoir à ne rien croire du tout ; mais, certes, je sens bien tous ceux qui peuvent naître de l’adoption de ces dangereux systèmes.

Voilà, mon cher Saint-Fond, ce que j’avais à te dire sur ce dogme infâme de l’enfer. Qu’il cesse de t’effrayer et de glacer tes plaisirs ! Il n’y a d’autre enfer pour l’homme que la sottise et la méchanceté de ses semblables ; mais dès qu’il a fini de vivre, tout est dit : son anéantissement est éternel, et rien ne lui survit. Qu’il serait dupe, d’après cela, de refuser quelque chose à ses passions ! Qu’il songe qu’il n’est créé que pour elles et pour les satisfaire, à quelque excès qu’elles puissent l’entraîner, et que tous les effets de ces passions, de quelque genre qu’on les ait reçues, sont des moyens par lesquels on sert la nature, dont nous sommes perpétuellement les agents sans nous en douter et sans que nous puissions nous en défendre.

Je vous rends maintenant l’idée d’un Dieu dont je ne me suis un moment servie que pour combattre le système du peines éternelles ; mais il n’est pas plus de Dieu que de Diable, pas plus de paradis que d’enfer ; et les seuls devoirs que nous ayons à remplir dans le monde sont ceux de nos plaisirs, abstraction faite de tous intérêts sociaux, parce qu’il n’en est aucun que nous ne devions immoler à l’instant aux plus légers de nos désirs.

En voilà, j’espère, suffisamment pour te prouver l’absurdité du principe sur lequel tu fondes ton inutile cruauté. Examinerai-je ses moyens ? Non, en honneur, ils n’en valent pas la peine : comment as-tu pu croire qu’une signature avec du sang eût d’abord plus d’effet qu’une autre ; qu’ensuite ce papier, fourré dans le cul, c’est-à-dire un peu de matière sur de la matière, pût devenir un passeport auprès de Dieu du Diable, c’est-à-dire auprès d’un être qui n’existe pas. C’est un enchaînement de préjugés si singuliers, que cela ne mérite pas, en vérité, l’honneur d’une réfutation. Remplace l’idée voluptueuse qui t’étouffe la tête, cette idée d’une prolongation de supplice sur le même objet, remplace-la par une plus grande abondance de meurtres : ne tue pas plus longtemps un même individu, ce qui cet impossible, mais assassines-en beaucoup d’autres, ce qui est très faisable. Est-il rien de si mesquin que de te borner à six victimes par semaine ? Rapporte-t’en aux soins et à l’intelligence de Juliette pour doubler et tripler ce nombre ; donne-lui l’argent nécessaire : rien ne te manquera, et tes passions seront satisfaites.

— A merveille ! répondit Saint-Fond, cette dernière conclusion, je l’adopte, et de ce moment-ci, Juliette, je vous préviens qu’au lieu de trois victimes par souper, j’en veux six, et qu’au lieu de deux soupers dans le même intervalle, j’en ferai quatre, ce qui portera le nombre des victimes à vingt-quatre par semaine, dont un tiers d’hommes et les deux tiers de femmes : vous serez payée en conséquence. Mais je ne me rends pas, mesdames, aussi facilement à votre profonde dissertation sur la nullité des peines de l’enfer ; je rends justice à l’érudition que l’on y voit régner… à son but… à quelques-unes de ses conséquences : l’admettre, c’est ce que je ne puis, et voici ce que je lui oppose.

Il paraît d’abord que, d’un bout à l’autre de votre raisonnement, vous ne cherchez qu’à disculper Dieu de la barbarie du dogme de l’enfer. Si Dieu existe, dites-vous presque à chaque phrase, les qualités dont il doit être doué sont toutes incompatibles avec cet exécrable dogme. Mais voilà précisément où vous tombez, selon moi, dans la plus lourde erreur, et cela, faute d’une philosophie assez profonde, assez lumineuse pour vous faire voir juste sur cette matière. Le dogme de l’enfer gêne vos plaisirs, et vous partez de là pour soutenir qu’il n’y a point d’enfer : quelle foi voulez-vous qu’on ait dans une opinion si pleine d’égoïsme ? Afin de combattre le dogme certain des peines éternelles, vous commencez gratuitement par détruire tout ce qui l’étaie : il n’y a point de Dieu, nous n’avons point d’âme, donc il ne peut y avoir de supplices à craindre dans une autre vie. Il me semble que vous commencez ici par la plus grande faute que l’on puisse commettre en logique, qui est de supposer ce qui est en question. Bien éloigné de penser comme vous, j’admets un Être suprême, et bien plus constamment encore l’immortalité de nos âmes. Mais que vos dévots, enchantés de ce début, n’aillent point partir de là pour s’imaginer avoir fait un prosélyte de moi : je doute que mes systèmes leur plaisent, et de quelque extravagance que vous puissiez les taxer, je vais néanmoins vous les offrir.

Je lève les yeux sur l’univers, je vois le mal, le désordre et le crime y régner partout en despotes. Je rabaisse mes regards sur l’être le plus intéressant de cet univers, je le vois également pétri de vices, de contradictions, d’infamies : quelles idées résultent de cet examen ? Que ce que nous appelons improprement le mal, ne l’est réellement point, et que ce mode est d’une telle nécessité aux vues de l’être qui nous a créée, qu’il cesserait d’être le maître de son propre ouvrage si le mal n’existait pas universellement sur la terre. Bien convaincu de ce système, je me dis : il existe un Dieu ; une main quelconque a nécessairement créé tout ce que je vois, mais elle ne l’a créé que pour le mal, elle ne se plaît que dans le mal, le mal est son essence, et tout celui qu’elle nous fait commettre est indispensable à ses plans : que lui importe que je souffre de ce mal, pourvu qu’il lui soit nécessaire ? Ne semble-t-il pas que je sois son enfant chéri ! Si les malheurs dont je suis accablé depuis le jour de ma naissance jusqu’à celui de ma mort prouvent son insouciance envers moi, je puis très bien me tromper sur ce que j’appelle mal. Ce que je caractérise ainsi, relativement à moi, est vraisemblablement un très grand bien relativement à l’être qui m’a mis au monde ; et si je reçois du mal des autres, je jouis du droit de le leur rendre, de la facilité même de leur en faire le premier : voilà dès lors le mal un bien pour moi, comme il l’est pour l’auteur de mes jours relativement à mon existence ; je suis heureux du mal que je fais aux autres, comme Dieu est heureux de celui qu’il me fait ; il n’y a plus erreur que dans l’idée attribuée au mot, mais, dans le fait, voilà et le mal nécessaire, et le mal un plaisir : pourquoi dès lors ne l’appellerais-je pas un bien !

N’en doutons pas, le mal, ou du moins ce que nous nommons ainsi, est absolument utile à l’organisation vicieuse de ce triste univers. Le Dieu qui l’a formé est un être vindicatif, très barbare, très méchant, très injuste, très cruel, et cela, parce que la vengeance, la barbarie, la méchanceté, l’iniquité, la scélératesse, sont des modes nécessaires aux ressorts de ce vaste ouvrage, et dont nous ne nous plaignons que quand ils nous nuisent : patients, le crime a tort ; agents, il a raison. Or, si le mal, ou du moins ce que nous nommons tel, est l’essence, et de Dieu qui a tout créé, et des individus formés à son image, comment ne pas être certain que les suites du mal doivent être éternelles ? C’est dans le mal qu’il a créé le monde ; c’est par le mal qu’il le soutient ; c’est par le mal qu’il le perpétue ; c’est imprégnée de mal que la créature doit exister ; c’est dans le sein du mal qu’elle retourne après son existence. L’âme de l’homme n’est que l’action du mal sur une matière déliée, et qui n’est susceptible d’être organisée que par lui : or, ce mode étant l’âme du Créateur comme il est celle de la créature, ainsi qu’il existait avant cette créature qui en est pétrie, il existera de même après elle. Tout doit être méchant, barbare, inhumain comme votre Dieu : voilà les vices que doit adopter celui qui veut lui plaire, sans néanmoins aucun espoir d’y réussir, car le mal qui nuit toujours, le mal qui est l’essence de Dieu, ne saurait être susceptible d’amour ni de reconnaissance. Si ce Dieu, centre du mal et de la férocité, tourmente et fait tourmenter l’homme par la nature et par d’autres hommes pendant tout le temps de son existence, comment douter qu’il n’agisse de même, et peut-être involontairement, sur ce souffle qui lui survit, et qui, comme je viens de vous le dire, n’est autre chose que le mal lui-même ? Mais comment, allez-vous m’objecter, le mal peut-il être tourmenté par le mal ? Parce qu’il s’augmente en retombant sur lui-même, et que la partie admise doit nécessairement être écrasée par la partie qui admet : cela par la raison qui soumet toujours la faiblesse à la force. Ce qui survit de l’être naturellement mauvais, et ce qui doit lui survivre, puisque c’est l’essence de sa constitution existante avant lui, et qui existera nécessairement après, en retombant dans le sein du mal, et n’ayant plus la force de se défendre, parce qu’il deviendra le plus faible, sera donc éternellement tourmenté par l’essence entière du mal, à laquelle il sera réuni ; et ce sont ces molécules malfaisantes qui, dans l’opération d’englober celles que ce que nous appelons la mort réunit à elle, composent ce que les poètes et les imaginations ardentes ont nommé démons. Aucun homme, comme vous le voyez, quelle que soit sa conduite en ce monde, ne peut échapper à ce sort affreux, parce qu’il faut que tout ce qui est émané du sein de la nature, c’est-à-dire du mal, y entre : telle est la loi de l’univers. Ainsi, les détestables éléments de l’homme mauvais s’absorbent dans le centre de la méchanceté, qui est Dieu, pour retourner animer encore d’autres êtres, qui naîtront d’autant plus corrompus, qu’ils seront le fruit de la corruption.

Que deviendra, me direz-vous, l’être bon ? Mais il n’existe point d’être bon ; celui que vous nommez vertueux n’est point bon, ou s’il l’est vis-à-vis de vous, il ne l’est sûrement pas vis-à-vis de Dieu, qui n’est que le mal, qui ne veut que le mal, et qui n’exige que le mal. L’homme dont vous parlez n’est que faible, et la faiblesse est un mal. Cet homme, comme plus faible que l’être absolument et entièrement vicieux, et par conséquent comme plus tôt englobé par les molécules malfaisantes auxquelles sa dissolution élémentaire le réunira, souffrira beaucoup plus : et voilà ce qui doit engager tous les hommes à se rendre en ce monde le plus vicieux, le plus méchant possible, afin que plus semblables aux molécules où ils doivent se rejoindre un jour, ils aient, dans cet acte de réunion, infiniment moins à souffrir de leur poids sur eux. La fourmi, tombant dans un tourbillon d’animaux, qui de son énergie écraserait tout ce qui se joindrait à lui, aurait, par le peu de défense qu’elle opposerait, infiniment plus à souffrir de cette réunion que ne le ferait un gros animal qui, pouvant opposer plus de prise, ne serait entraîné qu’avec plus de mollesse. Plus l’homme aura manifesté de vices et de forfaits en ce monde, plus il se sera rapproché de son invariable fin, qui est la méchanceté ; moins il aura, par conséquent, à souffrir en s’unissant au foyer de la méchanceté, que je regarde comme la matière première de la composition du monde. Que l’homme se garde donc bien de la vertu, s’il ne veut pas être exposé à des maux affreux ; car la vertu étant le mode opposé au système du monde, tous ceux qui l’auront admise sont sûre d’endurer, après cette vie, d’incroyables supplices, par la peine qu’ils auront à rentrer dans le sein du mal… auteur et régénérateur de tout ce que nous voyons.

Quand vous avez vu que tout était vicieux et criminel sur la terre, leur dira l’Être suprême en méchanceté, pourquoi vous êtes-vous égarés dans les sentiers de la vertu ? Vous annonçai-je par quelque chose que ce monde fût fait pour m’être agréable ? Et les malheurs perpétuels dont je couvrais l’univers ne devaient-ils pas vous convaincre que je n’aimais que le désordre, et qu’il fallait m’imiter pour me plaire ? Ne vous donnai-je pas chaque jour l’exemple de la destruction ? Pourquoi ne détruisiez-vous pas ? Les fléaux dont j’écrasais le monde, en vous prouvant que le mal était toute ma joie, ne devaient-ils pas vous engager à servir mes plans par le mal ? On vous disait que l’humanité devait me satisfaire : et quel est donc l’acte de ma conduite où vous m’ayez vu bienfaisant ? Est-ce en vous envoyant des pestes, des guerres civiles, des maladies, des tremblements de terre, des orages ? Est-ce en secouant perpétuellement sur vos têtes tous les serpents de la discorde, que je vous persuadai que le bien était mon essence ? Imbécile ! que ne m’imitais-tu ? Pourquoi résistais-tu à ces passions que je n’avais placées dans toi que pour te prouver combien le mal m’était nécessaire ? Il fallait suivre leur organe, dépouiller comme moi sans pitié la veuve et l’orphelin, envahir l’héritage du pauvre, faire, en un mot, servir l’homme à tous tes besoins, à tous tes caprices, comme je le fais. Que te revient-il d’avoir pris, comme un sot, une route contraire, et comment les éléments moelleux, émanés de ta dissolution, vont-ils, sans se briser, sans t’occasionner les plus vives douleurs, rentrer maintenant dans le sein de la malfaisance et du crime ?

Plus philosophe que vous, Clairwil, vous le voyez, je n’ai pas recours comme vous, ni à ce polisson de Jésus, ni à ce plat roman de l’Écriture sainte, pour vous démontrer mon système : c’est dans la seule étude de l’univers que je cherche des armes pour vous combattre, et c’est par la seule manière dont il est gouverné, que je vois comme indispensable la nécessité du mal éternel et universel dans le monde. L’auteur de l’univers est le plus méchant, le plus féroce, le plus épouvantable de tous les êtres. Ses œuvres ne peuvent être autre chose, ou que le résultat, ou que le mouvement de la scélératesse. Sans le plus extrême période de la méchanceté, rien ne se soutiendrait dans l’univers ; le mal est cependant un être moral, et non pas un être créé, un être éternel et non périssable : il existait avant le monde ; il constituait l’être monstrueux, exécrable qui put créer un monde aussi bizarre. Il existera donc après les créatures qui peuplent ce monde ; et c’est dans lui qu’elles rentreront toutes, pour recréer d’autres êtres plus méchants encore ; et voilà pourquoi l’on dit que tout se dégrade, que tout se corrompt en vieillissant : cela ne vient que de la rentrée et de la sortie perpétuelle des éléments méchants dans le sein des molécules malfaisantes.

Vous allez me demander peut-être, maintenant, comment même dans cette hypothèse, j’arrange la possibilité de faire souffrir un être plus longtemps au moyen d’un billet introduit dans l’anus ? C’est la chose du monde la plus simple, et j’ose même dire la plus sûre et la moins réfutable : si j’ai bien voulu la nommer faiblesse, c’est que je ne croyais pas que vous me missiez au point de vous dévoiler mes systèmes. Je défends ma méthode maintenant, et j’en prouve la bonté.

Mes victimes arrivées au sein du mal, avec les preuves qu’elles ont souffert dans mes mains tout ce qu’il était possible d’endurer, rentrent alors dans la classe des êtres vertueux ; je les bonifie par mon opération ; elle rend leur adjonction aux molécules malfaisantes d’une difficulté assez grande, pour que les douleurs soient énormes ; et, par des lois d’attraction essentielles à la nature, elles doivent être de la même espèce que celles que je leur aurai fait souffrir en ce monde. Ainsi que l’aimant attire le fer, ainsi que la beauté aiguise les appétits charnels, de même les douleurs A, les douleurs C, les douleurs B, s’appellent, s’enchaînent. L’être exterminé de ma main par la douleur B, je suppose, ne rentrera au sein des molécules malfaisantes que par la douleur B ; et si cette douleur B est la plus affreuse possible, je suis sûr que ma victime en endurera de semblables, en se réunissant au sein du mal qui attend nécessairement tous les hommes, et qui, par les lois d’attraction dont je viens de vous parler, ne les adopte que dans le même sens où elles sont sorties de l’univers ; — mais le billet - n’est qu’une formalité, j’y consens… inutile peut-être, mais qui satisfait mon esprit et qui ne peut avoir rien de contraire au véritable sens, au succès assuré de mon opération.

— Voilà, reprit Clairwil, le plus étonnant, le plus singulier, j’oserai dire le plus bizarre de tous les systèmes qui se soit encore présenté, sans doute, à l’esprit de l’homme !

— Il est moins extravagant que celui que vous venez de mettre au jour, dit Saint-Fond : vous êtes obligée, pour soutenir le vôtre, ou de laver Dieu de ses torts, ou de le nier ; moi, je l’admets avec tous ses vices, et, certes, aux yeux de ceux qui connaîtront bien tous les crimes, toutes les horreurs de cet être bizarre, que les hommes ne prient et n’appellent bon que par crainte, aux yeux de Ces gens-là, dis-je, mes idées paraîtront moins irrégulières que celles que vous avez exposées.

— Ton système, dit Clairwil, ne prend sa source que dans la profonde horreur que tu as pour Dieu.

— Cela est vrai, je l’abhorre ; mais la haine que j’ai pour lui n’a point enfanté mon système : il n’est que le fruit de ma sagesse et de mes réflexions.

— J’aime mieux, dit Clairwil, ne pas croire en Dieu, que de m’en forger un pour le haïr. Qu’en pense Juliette ?

— Profondément athée, répondis-je, ennemie capitale du dogme de l’immortalité de l’âme, je préférerai toujours ton système à celui de Saint-Fond ; j’aime mieux la certitude du néant que la crainte d’une éternité de douleurs.

— Et voilà, dit Saint-Fond, toujours ce perfide égoïsme, qui devient la cause de toutes les erreurs des hommes. On arrange ses plans d’après ses goûte, ses caprices, et toujours en s’éloignant de la vérité. Il faut laisser là les passions, quand on examine un système de philosophie.

— Ah ! Saint-Fond, dit Clairwil, comme il serait aisé de faire voir que le tien n’est que le fruit de ces passions auxquelles tu veux que l’on renonce, en étudiant. Avec moins de cruauté dans le cœur, tes dogmes seraient moins sanguinaires ; et tu aimes mieux encourir toi-même l’éternelle damnation dont tu parles, que de renoncer à la délicieuse jouissance d’en essayer les autres.

— Va, Clairwil, interrompis-je, tel est son seul but en développant ce système : ce n’est qu’une méchanceté de sa part, mais il n’y croit pas.

— Vous vous trompez, j’y crois ; et vous voyez bien que mes actions sont en tout point conformes à ma manière de penser : persuadé que le supplice de la réunion aux molécules malfaisantes sera très médiocre pour l’être aussi malfaisant qu’elles, je me couvre de crimes en ce monde pour avoir moins à souffrir dans l’autre.

— Quant à moi, dit Clairwil, je m’en souille parce qu’ils me plaisent, parce que je les crois une des manières de servir la nature, et que rien ne survivant de moi, il importe bien peu comment je me serai conduite dans ce monde.

Nous en étions là, lorsque nous entendîmes une voiture entrer dans la cour ; on annonça Noirceuil ; il parut, conduisant un jeune homme de seize ans, plus beau que l’Amour même.

— Qu’est-ce ceci ? dit le ministre en venant d’analyser l’enfer, veux-tu me donner l’occasion de le mériter un peu ?

— Il ne tiendra qu’à toi, dit Noirceuil, et tu peux te damner à merveille avec ce bel enfant : je ne l’amène ici que pour cela. Il est le fils de la marquise de Rose, que tu fis mettre, il y a huit jours, à la Bastille, sous un vain prétexte de conspiration qui n’avait, à ce que j’imagine, pour but que de te procurer de l’argent et la jouissance de ce bel enfant. La marquise, sachant nos liaisons, m’a fait implorer : je me suis fait donner un ordre par tes premiers commis pour la voir, et nous avons jasé ce matin. Voici le résultat de ma négociation, dit Noirceuil en poussant le jeune Rose dans les bras du ministre : fous et signe ; j’ai de plus cent mille écus à te remettre.

— Il est joli, dit Saint-Fond, en baisant le jeune homme… extrêmement joli ; mais il arrive dans un bien mauvais moment… nous avons fait des horreurs ; je suis excédé.

— Je suis tranquille sur cela, dit Noirceuil, et tu trouveras dans les charmes de cet enfant tout ce qu’il faudra pour te rendre à la vie.

Rose et Noirceuil, qui n’avaient point soupé, se mirent à table ; dès qu’ils eurent fini, Saint-Fond dit qu’il voulait que je fusse en tiers dans les plaisirs qu’il se promettait avec ce jeune homme, et que Noirceuil coucherait avec Clairwil. Cet arrangement parut plaire à tous deux, et l’on se retira.

— Il me faudra beaucoup de choses, dit Saint-Fond, dès que nous fûmes tous trois seuls, et quelque joli que soit ce bel enfant, je sens que j’aurai beaucoup de peine à bander : déculotte-le moi, Juliette, relève sa chemise sur ses reins, en laissant agréablement tomber sa culotte au bas des cuisses ; j’aime à la folie cette manière d’offrir un cul.

Et comme celui que je présentais était vraiment délicieux, Saint-Fond, pollué par moi, le baise fort longtemps en branlant le vit du jeune homme que nous vîmes bientôt dans le plus brillant état.

— Suce-le, me dit mon amant ; moi je vais le gamahucher ; pendant ce temps-là il faut le faire décharger entre nous deux.

Ensuite Saint-Fond, jaloux du foutre que j’allais pomper, voulut changer de place avec moi, ce qui s’exécuta si bien, qu’à peine eut-il le vit du jeune homme dans la bouche, qu’il se la sentit remplir de la plus abondante éjaculation ; il l’avala.

— Oh ! Juliette, me dit-il, que j’aime à me sustenter de cette agréable nourriture !… c’est de la crème.

Puis, ayant dit à l’enfant de se mettre au lit, et de ne pas s’endormir, surtout, que nous ne l’eussions rejoint, il me fit passer dans son boudoir.

— Juliette, me dit-il, il faut que je t’instruise des particularités d’une affaire dont Noirceuil lui-même n’est pas très au fait. La marquise de Rose, l’une des plus belles femmes de la cour, fut autrefois ma maîtresse, et l’enfant que tu vois ici m’appartient. Il y a deux ans que je suis amoureux de ce jeune homme, sans que jamais la comtesse ait voulu consentir à me le livrer. Mon crédit n’étant pas encore bien assis, je ne voulus rien risquer ; mais voyant dernièrement ma faveur s’élever sur les débris de la sienne, je n’ai plus balancé à la rendre suspecte pour me venger, et d’avoir joui d’elle, et de s’être opposée à ce que je jouisse de son fils. Tu vois qu’elle a peur maintenant, elle me l’envoie, en vérité, dans un moment où, après avoir beaucoup déchargé pour lui depuis dix-huit mois, je ne m’en soucie plus que très médiocrement ; cependant, comme il y a d’assez jolies branches de crimes dans toute cette aventure, je vais les cueillir et m’amuser. Premièrement, je veux bien prendre les cent mille écus de la comtesse, je veux bien foutre son fils : mais pour sa sortie de la Bastille, elle ne se fera jamais que dans un coffre.

— Que veux-tu dire par cette expression

— Elle est claire ; la comtesse ignore que si elle perdait son fils, quoique son parent de fort loin, je serais pourtant son seul héritier : dans un mois, la putain n’existera plus ; et quand j’aurai bien foutu monsieur son cher fils cette nuit, nous lui ferons prendre une tasse de chocolat demain matin qui détournera bientôt en ma faveur l’héritage qu’il aurait pu faire.

— Quelle complication de crimes !

— Tu vois qu’il y a de quoi me faire rentrer là bien mollement dans le sein des molécules malfaisantes !


— Oh ! vous êtes un homme étonnant ! Et la chose en vaut-elle au moins la peine ?

— Cinq cent mille livres de rente, Juliette, et je les gagne avec vingt sous d’arsenic ! Allons, foutre ! tu vois, poursuivit-il en me mettant à la main son vit très dur et très ferme, tu vois l’empire d’une idée criminelle sur mes sens, je n’aurais jamais raté de femme si j’avais été bien sûr de la tuer après.

Le jeune Rose nous attendait ; nous nous couchâmes près de lui. Saint-Fond le couvrit des caresses les plus luxurieuses ; nous le branlâmes, nous le suçâmes, nous le gamahuchâmes, et comme l’imagination agissait fortement, Saint-Fond eut bientôt foutu le bardache. Je lui branlais le trou du cul avec la langue, et, tout énervé qu’il était, sa décharge fut pourtant des plus longues et des plus copieuses. Il exigea de moi de me la faire rendre dans la bouche : ce libertinage me plaisait excessivement, je souscrivis à tout. Il fallut ensuite que le jeune Rose m’enculât pendant qu’il le foutait une seconde fois, et puis Saint-Fond me traita de même, en gamahuchant le cul du jeune homme, que nous finîmes par épuiser à force de le faire décharger ou dans nos bouches ou dans nos culs. Vers la pointe du jour, Saint-Fond, dégoûté sans être satisfait, m’ordonna de lui tenir l’enfant, et il lui déchira les fesses à coups de martinet ; ensuite, il le battit et le molesta cruellement. Sur les onze heures, le chocolat se servit ; j’eus soin, par les ordres du ministre, de jeter ce qui devait assurer l’héritage à mon amant ; et lui, par un insigne raffinement de cruauté, voulut, pendant que je préparais le poison du fils, donner l’ordre au commandant de la Bastille d’administrer celui de la mère.

— Allons, me dit Saint-Fond dès qu’au moyen de nos fourberies la mort se fut introduite dans les veines de ce malheureux enfant, allons, voilà ce que j’appelle une bonne matinée : que l’Être suprême des malfaisances daigne m’en envoyer seulement quatre comme celle-là par semaine, et je le remercierai de tout mon cœur.

Noirceuil déjeunait toujours avec Clairwil en nous attendant ; aucun de nos secrets ne fut révélé, et le ministre repartit pour Paris avec l’enfant et son ami ; Clairwil me ramena seule.

Pour ne plus revenir sur cette aventure, vous saurez, mes amis, que ce crime, comme tous ceux de Saint-Fond, fut couronné du plus grand succès ; peu de temps après, il fut en possession d’un héritage, du revenu duquel il voulut bien me compter deux années d’avance pour avoir partagé son crime.

Chemin faisant, Clairwil me fit quelques questions, que j’eus l’art d’éluder, sans la satisfaire ; déguiser les actes luxurieux fût devenu inutile : elle ne m’aurait pas crue ; mais je dissimulai le reste, et Saint-Fond m’en sut gré. Je profitai de cette route pour rappeler à mon amie la promesse qu’elle m’avait faite de m’admettre dans son club libertin ; elle me promit que cette réception aurait lieu à la première assemblée, et nous nous quittâmes.

1 Cela est aisé à comprendre : on fait ce que personne ne fait ; on est donc unique dans son genre. Voilà la pâture de l’orgueil.

2 Les voilà, les voilà, ces monstres de l’ancien régime ! Nous ne les avons pas promis beaux, mais vrais : nous tenons parole.

3 Ce système, d’ailleurs, se trouve amplement développé plus loin.

4 Voyez les Mémoires de la marquise de Frène, le Dictionnaire des Hommes illustres, etc.

5 On sait que Sainte-Croix, amant de la Brinvilliers, mourut en composant un poison violent dont la recette se trouvera plus loin. Il avait mis un masque de verre pour éviter de respirer les exhalaisons : la violence du venin brisa le masque, et le chimiste expira. L’imprudente Brinvilliers réclama sur-le-champ la cassette où son amant renfermait ses autres poisons : voilà ce qui la trahit. Cette cassette fut ensuite portée à la Bastille, et ce qu’elle renfermait a servi à tous les membres de la famille de Louis XV. Cette femme célèbre fut convaincue d’avoir également empoisonné ses deux frères et sa sœur et eut, en conséquence, la tête tranchée en 1676.

6 C’est du maréchal, dont on parle ici.

7 Expression de Brantôme, au même article que l’on va citer de lui tout à l’heure.

8 Tome I des Vies des Dames galantes de son temps, édition de Londres, 1666, in-12. Peut-être aurions-nous dû copier littéralement l’auteur cité ; deux raisons nous en ont empêché : la première est que ces citations forment toujours des bigarrures désagréables ; la seconde, que Brantôme n’a fait qu’esquisser ce que nous avons voulu peindre avec plus d’énergie, sans toutefois nous écarter de la vérité.

9 Tout ceci n’est qu’un faible aperçu de ce que le lecteur trouvera sur cette importante matière dans les volumes suivants.

10 On saura bientôt ce que c’était.

11 Femmes lubriques et emportées, lisez avec attention ces conseils : ils s’adressent à vous comme à Juliette, et vous devrez, si vous avez de l’esprit, en tirer comme elle le plus grand parti. Le plus ardent désir de votre bonheur nous les suggère ; vous n’atteindrez jamais à ce bonheur, pour lequel nous travaillons en vous adressant ceci, non, jamais vous ne l’atteindrez, si ces sages avis ne deviennent pas la seule base de votre conduite.

12 « L’enfer, dit un homme d’esprit, est le foyer de la cuisine qui fait bouillir en ce monde la marmite sacerdotale ; elle fut fondée en faveur des prêtres ; c’est pour qu’ils fassent bonne chère que le Père éternel, qui est leur premier cuisinier, met en broche ceux de ses enfants qui n’auront point eu pour leurs leçons la déférence qui leur est due ; aux festins de l’agneau, les élus mangeront des incrédules grillés, des riches en fricassées, des financiers à la sauce Robert », etc., etc. Voyez la Théologie portative, page 106.

13 Eusèbe, dans son Histoire, lib. III, chap. 25, dit que l’épître de Jacques, celle de Juda, la deuxième de saint Pierre, la deuxième et la troisième de saint Jean, les actes de saint Paul, la révélation de saint Pierre, l’épître de Barnabé, les institutions apostoliques et les livres de l’Apocalypse n’étaient nullement reconnus de son temps.

14 Ô toi qui, dit-on, as créé tout ce qui existe dans le monde ; toi, dont je n’ai pas la moindre idée ; toi que je ne connais que sur parole et sur ce que des hommes, qui se trompent tous les jours, peuvent m’avoir dit ; être bizarre et fantastique que l’on appelle Dieu, je déclare formellement, authentiquement, publiquement, que je n’ai pas dans toi la plus légère croyance, et cela par l’excellente raison que je ne trouve rien qui puisse me persuader d’une existence absurde dont rien au monde n’atteste la solidité. Si je me trompe, et que lorsque je n’existerai plus, tu viennes à me prouver mon erreur, et qu’alors (ce qui est contre toutes les lois de la vraisemblance et de la raison), tu viennes à me convaincre de cette existence si fortement niée par moi maintenant, qu’arrivera-t-il ? Tu me rendras heureux ou malheureux. Dans le premier cas, je t’admettrai, je te chérirai ; dans le second, je t’abhorrerai : or, s’il est clair qu’aucun homme raisonnable ne puisse faire un calcul que celui-là, comment avec la puissance qui doit composer le premier de tes attributs, si tu existes, comment, dis-je, laisses-tu l’homme dans une alternative aussi injurieuse à ta gloire !

15 Le lac Asphaltite existe actuellement sur l’emplacement de Sodome et de Gomorrhe, dont l’incendie n’existe plus ; les flammes qui s’aperçoivent quelquefois en ce lieu proviennent des volcans dont il est environné : c’est ainsi que l’Etna et le Vésuve brûlent toujours ; jamais les villes dont il s’agit ne brûlèrent d’une autre façon.

16 Quels sont les seuls et les vrais perturbateurs de la société ? — Les prêtres. — Qui sont ceux qui débauchent journellement nos femmes et nos enfants ? — Les prêtres. Quels sont les plus dangereux ennemis d’un gouvernement quelconque ? — Les prêtres. — Quels sont les fauteurs et instigateurs des guerres civiles ? — Les prêtres. — Qui nous empoisonne perpétuellement de mensonges et d’impostures ? — Les prêtres. — Qui nous vole jusqu’à notre dernier soupir ? — Les prêtres. — Qui abuse de notre bonne foi et de notre crédulité dans le monde ? — Les prêtres. — Qui travaille le plus constamment à l’extinction totale du genre humain ? — Les prêtres. — Qui se souille le plus de crimes et d’infamies ? — Les prêtres. Quels sont les hommes de la terre les plus dangereux, les plus vindicatifs et les plus cruels ? — Les prêtres. — Et nous balançons à extirper totalement cette vermine pestilentielle de dessus la surface du globe !… - Nous méritons donc tous nos maux.

Troisième Partie

Il est temps, mes amis, de vous parler un peu de moi, surtout de vous peindre mon luxe, fruit des plus terribles débauches, afin que vous puissiez le comparer à l’état d’infortune où se trouvait ma sœur, pour s’être avisée d’être sage. Vous tirerez de ces rapprochements les conséquences que votre philosophie vous suggérera.

Le train de ma maison était énorme. Vous devez vous en douter, en voyant toutes les dépenses que j’étais obligée de faire pour mon amant. Mais, en laissant à part la multitude des choses exigées pour ses plaisirs, il me restait à moi un hôtel superbe à Paris, une terre délicieuse au-dessus de Sceaux, une petite maison des plus voluptueuses à la Barrière-Blanche, douze tribades, quatre femmes de chambre, une lectrice, deux veilleuses, trois équipages, dix chevaux, quatre valets choisis à la supériorité du membre, tout le reste des attributs d’une très grande maison, et, pour moi seule, plus de deux millions à manger par an, ma maison payée

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Voulez-vous ma vie maintenant 

?

Je me levais tous les jours à dix heures. Jusqu’à onze, je ne voyais que mes amis intimes ; depuis lors, jusqu’à une heure, grande toilette, à laquelle assistaient tous mes courtisans ; à une heure précise, je recevais des audiences particulières pour les grâces que l’on avait à me demander, ou le ministre, quand il était à Paris. A deux heures, je volais à ma petite-maison, où d’excellentes entremetteuses me faisaient trouver régulièrement tous les jours quatre hommes et quatre femmes, avec qui je donnais la plus ample carrière à mes caprices. Pour que vous ayez une idée des objets que j’y recevais, qu’il vous suffise de savoir qu’il n’y entrait aucun individu qui ne me coûtât vingt-cinq louis au moins, et souvent le double. Aussi n’imagine-t-on pas ce que j’avais de délicieux et de rare dans l’un et l’autre sexe : j’y ai vu plus d’une fois des femmes et des filles de la première naissance, et je puis dire avoir goûté dans cette maison des voluptés bien douces et des plaisirs bien recherchés. Je rentrais à quatre heures, et dînais toujours avec quelques amis. Je ne vous parle point de ma table : aucune maison de Paris n’était servie avec autant de splendeur, de délicatesse et de profusion ; il n’était jamais rien d’assez beau ni d’assez rare. L’extrême intempérance que vous me voyez doit, je crois, vous faire bien juger de cet objet. Je place l’une de mes plus grandes voluptés dans ce léger vice, et j’imagine que sans les excès de celui-là, on ne jouit jamais bien des autres. J’allais ensuite au spectacle, ou je recevais le ministre, si c’était ses jours

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A l’égard de ma garde-robe, de mes bijoux, de mes économies, de mon mobilier, quoiqu’il y eût à peine deux ans que je fusse avec M. de Saint-Fond, je ne vous dirai point trop, en évaluant ces objets à plus de quatre millions, dont deux en or dans ma cassette, devant lesquels j’allais quelquefois, à l’instar de Clairwil, me branler le con en déchargeant sur cette idée singulière : J’aime le crime, et voilà tous les moyens du crime à ma disposition. Oh ! mes amis, qu’elle est douce, cette idée, et que de foutre elle m’a fait perdre ! Désirais-je un nouveau bijou, une nouvelle robe ? Mon amant, qui ne voulait pas me voir trois fois de suite les mêmes choses, me satisfaisait à l’instant, et tout cela sans exiger autre chose de moi que du désordre, de l’égarement, du libertinage, et les soins les plus excessifs aux arrangements de ses débauches journalières. C’était donc en flattant mes goûts que tous mes goûts se trouvaient servis, c’était en me livrant à toute l’irrégularité de mes sens que mes sens se trouvaient enivrés

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Mais dans quelle situation morale tant d’aisance m’avait-elle placée ? Voilà ce que je n’ose dire, mes amis, et ce dont il faut pourtant que je convienne avec vous. L’extrême libertinage dans lequel je me plongeais tous les jours avait tellement engourdi les ressorts de mon âme, qu’aidée des pernicieux conseils dont j’était abreuvée de toutes parts, je n’aurais pas, je crois, détourné un sol de mes trésors pour rendre la vie à un malheureux. A peu près vers ce temps, une disette affreuse se fit sentir dans les environs de ma terre ; tous les habitants furent à la plus grande détresse : il y eut des scènes affreuses, des filles entraînées dans le libertinage, des enfants abandonnés et plusieurs suicides. On vint implorer ma bienfaisance : je tins ferme, et colorai très impertinemment mes refus, des dépenses énormes auxquelles m’avaient entraînée mes jardins. Peut-on donner l’aumône, disais-je insolemment, quand on fait faire des boudoirs de glaces au fond de ses bosquets, et qu’on garnit ses allées de Vénus, d’Amours et de Saphos ? En vain offrait-on à mes regards tranquilles tout ce qu’on imaginait de plus propre à toucher ma sensibilité : des mères éplorées, des enfants nus, des spectres dévorée par la faim ; rien ne m’ébranlait, rien ne sortait mon âme de son assiette ordinaire, et l’on n’obtenait jamais de moi que des refus. Ce fut alors qu’en me rendant compte de mes sensations, j’éprouvai, ainsi que me l’avaient annoncé mes instituteurs, au lieu du sentiment pénible de la pitié, une certaine commotion produite par le mal que je croyais faire en rejetant ces malheureux, et qui fit circuler dans mes nerfs une flamme à peu près semblable à celle qui nous brûle, chaque fois que nous brisons un frein ou que nous subjuguons un préjugé. Je conçus dès lors combien il pouvait devenir voluptueux de mettre ces principes en action ; et ce fut de ce moment, que je sentis bien qu’aussitôt que le spectacle de l’infortune causée par le sort pouvait être d’une sensualité si parfaite sur des âmes disposées ou préparées par des principes comme ceux que l’on m’inculquait, le spectacle de l’infortune causée par soi-même devait améliorer cette jouissance ; et comme vous savez que ma tête va toujours bien loin, vous n’imaginez pas ce que je conçus de possible et de délicieux sur cela. Le raisonnement était simple : je sentais du plaisir au seul refus de mettre l’infortune dans une situation heureuse ; que n’éprouverais-je donc pas si j’étais moi-même la cause première de cette infortune ? S’il est doux de s’opposer au bien, me disais-je, il doit être délicieux de faire le mal. Je rappelai, je flattai cette idée dans ces moments dangereux où le physique s’embrase aux voluptés de l’esprit, instants où l’on se refuse d’autant moins qu’alors rien ne s’oppose à l’irrégularité des vœux ou à l’impétuosité des désirs, et que la sensation reçue n’est vive qu’en raison de la multitude des freins que l’on brise, et de leur sainteté. Le songe évanoui, si l’on redevenait sage, l’inconvénient serait médiocre : c’est l’histoire des torts de l’esprit, on sait bien qu’ils n’offensent personne ; mais on va plus loin, malheureusement. Que sera-ce, ose-t-on se dire, que la réalisation de cette idée, puisque son seul frottement sur mes nerfs vient de les émouvoir si vivement ? On vivifie la maudite chimère, et son existence est un crime

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Il y avait, à un quart de lieue de mon château, une malheureuse chaumière appartenant à un paysan fort pauvre qui se nommait Martin Des Granges, père de huit enfants, et possédant une femme que l’on pouvait appeler un trésor par sa sagesse et son économie. Croiriez-vous que cet asile du malheur et de la vertu excita ma rage et ma scélératesse ! Il est donc vrai que c’est une chose délicieuse que le crime ; il est donc certain que c’est au feu dont il nous embrase que s’allume le flambeau de la lubricité… qu’il suffit seul à l’éveiller en nous, et que pour donner à cette délicieuse passion tout le degré d’activité possible sur nos nerfs, il n’est besoin que du crime seul

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Elvire et moi, nous avions apporté du phosphore de Boulogne, et j’avais chargé cette fille leste et spirituelle d’amuser toute la famille, pendant que je fus le placer adroitement dans la paille d’un grenier qui se trouvait au-dessus de la chambre de ces malheureux. Je reviens, les enfants me caressent, la mère me raconte avec bonhomie tous les petits détails de sa maison, le père veut que je me rafraîchisse, il s’empresse à me recevoir de son mieux… Rien de tout cela ne me désarme, je ne suis attendrie par rien ; je m’interroge, et loin de cette fastidieuse émotion de la pitié, je n’éprouve qu’un chatouillement délicieux dans toute mon organisation : le plus chétif attouchement m’aurait fait décharger dix fois. Je redouble mes caresses à toute cette intéressante famille, dans le sein de laquelle je viens apporter le meurtre ; ma fausseté est au comble, plus je trahis, et mieux je bande. Je donne des rubans à la mère, des bonbons aux enfants. Nous revenons, mais mon délire est tel que je ne puis rentrer chez moi sans prier Elvire de soulager l’état terrible dans lequel je suis. Nous nous enfonçons dans un taillis, je me trousse, j’écarte les cuisses… elle me branle… A peine m’a-t-elle touchée que je décharge ; jamais encore je ne m’étais trouvée dans un égarement si terrible ; Elvire, qui ne se doutait de rien, ne savait comment interpréter l’état où elle me voyait

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— Branle… branle… lui dis-je en suçant sa bouche, je suis dans une prodigieuse agitation ce matin ; donne-moi ton con, que je le chatouille aussi, et noyons-nous dans des flots de foutre

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— Et qu’est-ce donc que madame vient de faire 

?

— Des horreurs… des atrocités, et le sperme coule bien délicieusement lorsque ses flots s’élancent au sein de l’abomination. Branle-moi donc, Elvire. il faut que je décharge

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Elle se glisse entre mes jambes, elle me suce

— Oh, foutre ! lui criai-je, que tu as raison : tu vois que j’ai besoin des grands moyens, tu les emploies

Et j’inonde ses lèvres

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Nous rentrâmes ; j’étais dans un état qui ne peut se peindre, il me semblait que tous les désordres, tous les vices s’armaient à la fois pour venir débaucher mon cœur, je me sentais dans une espèce d’ivresse, dans une sorte de rage : il n’était rien que je n’eusse fait, aucune luxure dont je ne me fusse souillée. J’étais désolée de n’avoir atteint qu’une si petite portion de l’humanité ; j’aurais voulu que la nature entière eût pu se ressentir des égarements de ma tête. Je fus me jeter nue sur le sopha d’un de mes boudoirs, et j’ordonnai à Elvire de m’amener tous mes hommes, en leur recommandant de faire de moi tout ce qu’ils voudraient, pourvu qu’ils m’invectivassent et me traitassent comme une putain. Je fus maniée, pelotée, battue, souffletée ; mon con, mon cul, mon sein, ma bouche, tout servit : je désirais avoir vingt autels de plus à présenter à leur offrande. Quelques-uns amenèrent des camarades que je ne connaissais pas : je ne refusai rien, je me rendis la coquine de tous, et je perdis des torrents de foutre au milieu de toutes ces luxures. Un de ces grossiers libertins (je leur avais tout permis) s’avise de dire que ce n’était pas sur des canapés qu’il voulait me foutre, mais dans la fange… Je me laisse traîner par lui sur un tas de fumier, et me prostituant là comme une truie, je l’excite à m’humilier davantage encore. Le vilain le fait, et ne me quitte qu’après m’avoir chié sur le visage… Et j’étais heureuse ; plus je me vautrais dans l’ordure et dans l’infamie, plus ma tête s’embrasait de luxure, et plus augmentait mon délire. En moins de deux heures, je fus foutue plus de vingt coups, pendant qu’Elvire me branlait toujours… et rien… non, rien n’apaisait l’état cruel où me plongeait l’idée du crime que je venais de commettre

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Remontée dans mon boudoir, nous apercevons l’atmosphère obscurcie

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— Oh ! madame, me dit Elvire en ouvrant une fenêtre, regardez donc… le feu… le feu où nous avons été ce matin 

!

Et je tombe, presque évanouie

Restée seule avec cette belle fille, je la conjure de me branler encore

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— Sortons, lui dis-je, je crois que j’entends des cris, allons savourer ce délicieux spectacle, Elvire : il est mon ouvrage, viens t’en rassasier avec moi… Il faut que je voie tout, il faut que j’entende tout, je ne veux pas que rien m’échappe

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Nous sortons toutes deux, échevelées, froissées, enivrées, nous ressemblions à des bacchantes. A vingt pas de cette scène d’horreur, derrière un petit tertre qui nous déguisait aux regards des autres sans nous empêcher de rien voir, je retombe dans les bras d’Elvire, presque autant agitée que moi. Nous nous branlons à la lueur des flammes homicides qu’allumait ma férocité, aux cris aigus du malheur et du désespoir que faisait pousser ma luxure, et j’étais la plus heureuse des femmes

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Nous nous levons enfin pour analyser mon forfait. Je vois avec douleur que deux victimes me sont échappées ; je reconnais les autres cadavres, je les retourne avec le pied

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— Ces individus vivaient ce matin, me dis-je, j’ai tout détruit dans quelques heures… tout cela pour perdre mon foutre… Et voilà donc ce que c’est que le meurtre : un peu de matière désorganisée, quelques changements dans les combinaisons, quelques molécules rompues et replongées dans le creuset de la nature, qui les rendra dans quelques jours sous une autre forme à la terre ; et où donc est le mal à cela ? Si j’ôte la vie à l’un, je la donne à l’autre : où est donc l’offense que je lui fais 

?

Cette petite révolte de mon esprit contre mon cœur ébranla vivement les globules électriques de mes nerfs… et mon con mouille encore une fois les doigts de ma tribade. Si j’avais été toute seule, je ne sais pas, d’honneur, jusqu’où j’aurais porté les effets de mon dérèglement. Aussi cruelle que les Caraïbes, j’aurais peut-être dévoré mes victimes : Elles étaient là, jonchées… Le père et l’un de ses enfants s’étaient seuls échappés ; la mère et les sept autres étaient sous mes yeux ; et je me disais en les observant, en les touchant même : C’est moi qui viens de consommer ces meurtres, ils sont mon unique ouvrage ; et je déchargeais encore… Pour la maison, il n’en restait plus de vestiges, à peine se doutait-on de la place qu’elle avait occupée

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Eh bien ! croiriez-vous, mes amis, que lorsque je racontai cette histoire à Clairwil, elle m’assura que je n’avais fait qu’effleurer le crime, et que je m’étais conduite comme une poltronne 

?

— Il y a trois ou quatre fautes graves, me dit-elle, dans l’exécution de cette aventure. Premièrement (et je vous rends tout ceci pour que vous jugiez mieux le caractère de cette étonnante femme), premièrement, tu as manqué de conduite, et si malheureusement quelqu’un fût venu, à ton désordre, à tes mouvements, on t’aurait jugée criminelle. Prends garde à cette faute : tout ce que tu voudras d’ardeur au-dedans, mais le plus grand flegme au-dehors. Quand tu resserreras ainsi les effets lubriques, ils auront plus d’activité. Deuxièmement, ta tête n’a pas conçu la chose en grand ; car tu conviendras qu’ayant sous tes fenêtres un bourg immense de sept ou huit gros villages aux environs, il y a de la sagesse… de la pudeur, à n’aller s’égarer que sur une seule maison et dans un endroit bien isolé… de crainte que les flammes, en se propageant, n’augmentent l’étendue de ton petit forfait : on voit que tu as frémi en exécutant

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Voilà donc une jouissance manquée, car celles du crime ne veulent pas de restriction. Je les connais : si l’imagination n’a pas tout conçu, si la main n’a pas tout exécuté, il est impossible que le délire ait été complet, parce qu’il reste toujours un remords : Je pouvais faire davantage, je ne l’ai pas fait. Et les remords de la vertu sont pis que ceux du crime. Lorsqu’on est dans le train de la vertu et que l’on fait une mauvaise action, on imagine toujours que la multitude des bonnes œuvres effacera cette tache : et comme on se persuade aisément ce qu’on désire, on finit par se calmer. Mais celui qui, comme nous, s’achemine à grands pas dans la carrière du vice, ne se pardonne jamais une occasion manquée, parce que rien ne le dédommage ; la vertu ne vient pas à son secours, et la résolution qu’il forme de faire quelque chose de pis, en échauffant davantage sa tête sur le mal, ne le consolera sûrement pas de l’occasion qu’il a manquée d’en faire

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A ne considérer ton plan, d’ailleurs, que dans le rétréci, poursuivit Clairwil, il y a encore une grande faute, car j’aurais fait poursuivre Des Granges, moi. Il était dans le cas d’être brûlé comme incendiaire, et tu sens bien qu’à ta place, je ne l’aurais sûrement pas manqué. Quand le feu prend à la maison d’un homme en sous-ordre, comme celui-là dans ta terre, ne sais-tu donc pas que tu es en droit de faire vérifier par tes gens de justice si ce n’est pas lui qui est coupable. Qui t’a dit que cet homme ne voulait pas se défaire de sa femme et de ses enfants, pour aller gueuser hors du pays ? Dès qu’il tournait le dos, il fallait le faire arrêter comme fuyard et comme incendiaire, le livrer à la justice. Avec quelques louis, tu trouvais des témoins. Elvire elle-même t’en servait : elle déposait que, le matin, elle avait vu cet homme errer dans son grenier, d’un air insensé ; qu’elle l’avait interrogé, qu’il n’avait pu répondre à ses questions ; et dans huit jours on serait venu te donner le spectacle voluptueux de brûler ton homme à ta porte. Que cette leçon te serve, Juliette : ne conçois jamais le crime sans l’étendre, et quand tu es dans l’exécution, embellis encore tes idées

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Voilà, mes amis, les cruelles additions que Clairwil eût désiré me voir mettre au délit que je lui avouais, et je ne vous cache pas que, profondément frappée de ses raisons, je me promis bien de ne plus retomber dans des fautes si graves. La fuite du paysan me désolait surtout, et je ne sais ce que j’aurais donné pour le voir rôtir à ma porte ; je ne me suis jamais consolée de cette fuite

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Enfin, le jour de ma réception au club de Clairwil arriva. On appelait cette réunion : La Société des Amis du Crime. Dès le matin, mon introductrice m’apporta les statuts de l’assemblée. Je les crois assez curieux pour vous les montrer ; les voici 

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STATUTS DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DU CRIME

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La Société se sert du mot crime pour se conformer aux usages reçus, mais elle déclare qu’elle ne désigne ainsi aucune espèce d’action, de quelque sorte qu’elle puisse être

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Pleinement convaincue que les hommes ne sont pas libres, et qu’enchaînés par les lois de la nature, ils sont tous esclaves de ces lois premières, elle approuve tout, elle légitime tout, et regarde comme ses plus zélés sectateurs ceux qui, sans aucun remords, se seront livrés à un plus grand nombre de ces actions vigoureuses que les sots ont la faiblesse de nommer crimes, parce qu’elle est persuadée qu’on sert la nature en se livrant à ces actions, qu’elles sont dictées par elle, et que ce qui caractériserait vraiment un crime, serait la résistance que l’homme apporterait à se livrer à toutes les inspirations de la nature, de telle espèce qu’elles puissent être. En conséquence, la Société protège tous ses membres ; elle leur promet à tous, secours, abri, refuge, protection, crédit, contre les entreprises de la Loi ; elle prend sous sa sauvegarde tous ceux qui l’enfreignent, et se regarde comme au-dessus d’elle, parce que la Loi est l’ouvrage des hommes, et que la Société, fille de la nature, n’écoute et ne suit que la nature

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1° Il n’y aura aucune distinction parmi les individus qui composent la Société. Non qu’elle croie tous les hommes égaux aux yeux de la nature (elle est loin de ce préjugé populaire, fruit de la faiblesse et de la fausse philosophie), mais elle est persuadée que toute distinction serait gênante dans les plaisirs de la Société, et qu’elle les troublerait nécessairement tôt ou tard1

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2° L’individu qui veut être reçu dans la Société doit renoncer à toute religion, de quelque espèce qu’elle puisse être. Il doit s’attendre à des épreuves qui constateront son mépris pour ces cultes humains et leur chimérique objet. Le plus petit retour de sa part à ces bêtises lui vaudra sur-le-champ l’exclusion

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3° La Société n’admet point de Dieu ; il faut faire preuve d’athéisme pour y entrer. Le seul Dieu qu’elle connaisse est le plaisir ; elle sacrifie tout à celui-là ; elle admet toutes les voluptés imaginables, elle trouve bon tout ce qui délecte ; toutes les jouissances sont autorisées dans son sein ; il n’en est aucune qu’elle n’encense, aucune qu’elle ne conseille et ne protège

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4° La Société brise tous les nœuds du mariage et confond tous ceux du sang. On doit jouir indifféremment, dans ses foyers, de la femme de son prochain comme de la sienne, de son frère, de sa sœur, de ses enfants, de ses neveux, comme de ceux des autres. La plus légère répugnance à ces règles est un titre puissant d’exclusion

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5° Un mari est obligé de faire recevoir sa femme ; un père, son fils ou sa fille ; un frère, sa sœur ; un oncle, son neveu ou sa nièce, etc

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6° On ne reçoit personne dans la Société qui ne prouve au moins vingt-cinq mille livres de rente, attendu que les dépenses annuelles sont de dix mille francs par individu. Sur cette masse, se prennent toutes les dépenses de la maison, celles du loyer, des sérails, des voitures, des bureaux, des assemblées, des soupers, de l’illumination. Et quand le trésorier a de l’argent de reste au bout de l’année, il le partage entre les frères ; si les dépenses ont excédé la recette, on se cotise pour rembourser le trésorier, toujours cru sur sa parole

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7° Vingt artistes ou gens de lettres seront reçus au prix modique de mille livres par an. La Société, protectrice des arts, veut leur décerner cette déférence ; elle est fâchée que ses moyens ne lui permettent pas d’admettre à ce médiocre prix un beaucoup plus grand nombre d’hommes dont elle fera toujours tant d’estime

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8° Les amis de cette Société, unis comme on l’est au sein d’une famille, partagent toutes leurs peines comme tous leurs plaisirs ; ils s’aident et se secourent mutuellement dans toutes les différentes situations de la vie ; mais toutes aumônes, charités, secours donnés aux veuves, orphelins ou indigents sont absolument défendus, et dans la Société et aux personnes de la Société ; tout membre seulement soupçonné de ces prétendues bonnes œuvres sera exclu

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9° Il y aura toujours en réserve une somme de trente mille livres pour l’utilité d’un membre que la main du sort aurait plongé dans quelque mauvais cas

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10° Le président est élu au scrutin, et n’est jamais qu’un mois en exercice ; il est pris, tantôt dans un sexe, tantôt dans un autre, et préside douze assemblées (il y en a trois par semaine) ; son unique emploi est de faire respecter les lois de la Société, de maintenir la correspondance exécutée par un comité permanent dont le président est le chef. Le trésorier et les deux secrétaires de l’assemblée sont membres de ce comité, mais les secrétaires se renouvellent tous les mois, comme le président

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11° Chaque séance s’ouvre par un discours, ouvrage de l’un des membres ; l’esprit de ce discours est contraire aux mœurs et à la religion ; s’il en mérite la peine, il est imprimé sur-le-champ aux frais de la Société, et mis dans ses archives

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12° Dans les heures consacrées à la jouissance, tous les frères et toutes les sœurs seront nus ; ils se mêlent, ils jouissent indistinctement, et jamais un refus ne pourra soustraire un individu aux plaisirs d’un autre. Celui qui sera choisi doit se prêter, doit tout faire : n’a-t-il pas le même droit, l’instant d’après ? Un individu qui se refuserait aux plaisirs de ses frères, y serait contraint par la force, et chassé après

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13° Dans le sein de l’assemblée, aucune passion cruelle, excepté le fouet, donné simplement sur les fesses, ne pourra s’exercer, il est des sérails dépendant de la Société et dans lesquels les passions féroces pourront avoir le cours le plus entier ; mais au sein de ses frères, il ne faut que des voluptés crapuleuses, incestueuses, sodomites et douces

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14° La plus grande confiance est établie parmi les frères ; ils doivent entre eux s’avouer leurs goûts, leurs faiblesses, jouir de leurs confidences, et y trouver un aliment de plus à leurs plaisirs. Un être qui trahirait les secrets de la Société, ou qui reprocherait à l’un de ses frères les faiblesses ou les passions qui font le bonheur de sa jouissance, serait exclu sur-le-champ

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15° Près de la salle publique des jouissances, sont les cabinets secrets où l’on peut se retirer pour se livrer solitairement à toutes les débauches du libertinage ; on peut y passer en tel nombre que l’on veut. On y trouve tout ce qui est nécessaire, et, dans chacun, une jeune fille et un jeune garçon prêts à exécuter toutes les passions des membres de la Société, et même celles qui ne sont permises que dans l’intérieur des sérails, parce que ces enfants étant de la même espèce que ceux que l’on livre aux sérails, et en dépendant même, peuvent être traités comme eux

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16° Tous les excès de table sont autorisés ; on donnera tout secours et toute assistance à un frère ou une sœur qui s’y sera livré ; tous les moyens possibles sont fournis dans l’intérieur pour y satisfaire

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17° Aucune flétrissure juridique, aucun mépris public, aucune diffamation n’empêchera d’être reçu dans la Société. Ses principes étant basés sur le crime, comment ce qui vient du crime pourrait-il jamais entraver ! Ces individus, rejetés du monde, trouveront des consolations et des amis dans une Société qui les considérera et les admettra toujours de préférence. Plus un individu sera mésestimé dans le monde, plus il plaira à la Société ; ceux de ce genre seront élus présidents dès le même jour de leur réception, et admis dans les sérails sans noviciat

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18° Il y a une confession publique aux quatre grandes assemblées générales, lesquelles se tiennent aux époques appelées par les catholiques les quatre plus grandes fêtes de l’année. Là, chacun est obligé d’avouer, à haute et intelligible voix, généralement tout ce qu’il a fait ; si sa conduite est pure, il est blâmé ; on le comble de louanges, si elle est irrégulière ; est-elle horrible, s’est-il couvert de forfaits et d’exécrations ? il est récompensé, mais, dans ce cas, il doit produire des témoins. Les prix s’élèvent toujours à deux mille francs, toujours pris sur la masse

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19° Le local de la Société, qui ne doit être connu que de ses membres, est d’une grande beauté ; de superbes jardins l’environnent. L’hiver il y a grand feu dans les salles. L’heure de la réunion est depuis cinq heures du soir jusqu’à midi du lendemain. Vers minuit, on y sert un superbe repas, et des rafraîchissements tout le reste du temps

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20° Tous les jeux possibles sont défendus dans la Société ; occupée de délassements plus agréables à la nature, elle dédaigne tout ce qui s’écarte des divines passions du libertinage, les seules en possession d’électriser l’homme

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21° Le récipiendaire, de quelque sexe qu’il soit, est, pendant un mois, au noviciat ; il est tout ce temps aux ordres de la Société ; il en est comme le plastron, et ne peut pas entrer aux sérails, ni être admis à aucune place. Il y a peine de mort prononcée contre lui, s’il s’avisait de se refuser à telles propositions qui pourraient lui être faites

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22° Toutes les places s’élisent au scrutin secret ; les cabales sont sévèrement défendues. Ces places sont : celle de la présidence, les deux du secrétariat, celle de la censure, celles des deux directions des sérails, celle du trésorier, du maître d’hôtel, des deux médecins, des deux chirurgiens, de l’accoucheur, de la direction de la secrétairerie, dont le chef a sous lui les écrivains, les imprimeurs, le réviseur et le censeur des ouvrages, et l’inspecteur général des billets d’entrée

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23° On ne reçoit point de sujets au-delà de quarante ans pour les hommes, et de trente-cinq pour les femmes ; mais ceux qui vieillissent dans la Société peuvent y rester toute leur vie

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24° Tout membre que l’on n’aura pas vu d’un an dans la Société en sera exclu, sans que ses emplois publics ou ses charges puissent légitimer ses absences

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25° Tout ouvrage contre les mœurs ou la religion, présenté par un membre de la Société, soit qu’il l’ait composé ou non, sera sur-le-champ déposé à la bibliothèque de la maison, et l’on récompensera celui qui l’aura offert, en raison du mérite de l’ouvrage et de la part qu’il y aura prise

.

26° Les enfants faits dans la Société seront aussitôt placés dans la maison du noviciat des sérails, pour en devenir membres, dès qu’ils auront atteint l’âge de dix ans pour les garçons, de sept pour les filles. Mais une femme ou une fille qui serait sujette à faire des enfants, serait promptement exclue : la propagation n’est nullement l’esprit de la Société ; le véritable libertinage abhorre la progéniture ; la Société le réprime donc. Les femmes dénonceront les hommes assujettis à cette manie, et si l’on les reconnaît incorrigibles, ils seront également priés de se retirer bientôt

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27° Les fonctions du président sont de veiller à la police générale de l’assemblée. Il a sous lui le censeur ; tous deux doivent maintenir le calme, la tranquillité, les caprices des agents, la soumission des patients, le silence, modérer les rires, les conversations, tout ce qui n’est pas enfin dans l’esprit du libertinage, ou tout ce qui y nuit. Il a, pendant sa présidence, la grande inspection sur les sérails. Dans le cours de sa séance, il ne peut quitter le bureau sans s’y faire remplacer par son devancier

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28° Les jurements, et surtout les blasphèmes, sont autorisés ; on peut les employer à tous propos. On ne doit jamais se parler entre soi qu’en se tutoyant

.

29° Les jalousies, les querelles, les scènes ou propos d’amour, sont absolument défendus : tout cela nuit au libertinage, et l’on ne doit s’occuper là que de libertinage

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30° Tout tapageur, tout duelliste, sera exclu sans miséricorde. La poltronnerie y sera révérée comme à Rome : le poltron vit en paix avec les hommes ; il est d’ailleurs assez communément libertin, c’est le sujet qu’il faut à la Société

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31° Jamais le nombre des membres ne pourra être au-dessus de quatre cents, et l’on le maintiendra toujours le plus possible en égalité de sexe

.

32° Le vol est permis dans l’intérieur de la Société, mais le meurtre ne l’est que dans les sérails

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33° Un membre n’aura pas besoin d’apporter les meubles nécessaires au libertinage : la maison fournira ces objets avec abondance, choix et propreté

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34° Nulles infirmités dégoûtantes ne seront souffertes. Quelqu’un qui se présenterait affligé de cette manière ne serait assurément pas reçu. Et si de pareils maux survenaient à des membres déjà reçus, ils seraient priés de donner leur démission

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35° Un membre attaqué du mal vénérien sera contraint à se retirer jusqu’à son entier rétablissement, attesté par les médecins et chirurgiens de la maison

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36° Aucun étranger ne sera reçu, pas même les habitants de la province. Cet établissement n’existe absolument que pour les personnes domiciliées à Paris ou dans la banlieue

.

37° Les titres de naissance ne feront rien pour l’admission ; il ne s’agira que de prouver que l’on a le bien nécessaire et indiqué ci-dessus. Telle jolie que puisse être une femme, elle ne sera point reçue si elle ne prouve la fortune requise. Il en sera de même d’un jeune homme, quelque beau qu’il puisse être

.

38° La beauté, ni la jeunesse, n’ont aucun droit exclusif dans la Société : ces droits détruiraient bientôt l’égalité de mœurs qui doit y régner

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39° Il y a peine de mort contre tout membre qui révélerait les secrets de la Société ; il sera poursuivi partout, aux frais d’icelle

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40° L’aisance, la liberté, l’impiété, la crapule, tous les excès du libertinage, tous ceux de la débauche, de la gourmandise, de ce qu’on appelle, en un mot, la saleté de la luxure, règneront impérieusement dans cette assemblée

.

41° Il y aura toujours cent frères servants en activité, soudoyés par la maison, qui, tous jeunes et jolis, pourront être employés comme patients aux scènes libidineuses ; mais ils n’y joueront jamais d’autre rôle. La Société possède à ses ordres seize équipages, deux écuyers et cinquante valets extérieurs. Elle a une imprimerie, douze copistes et quatre lecteurs, sans comprendre ici tout ce que nécessitent les sérails

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42° Aucune arme, aucun bâton ne sera toléré dans les salles destinées aux jouissances. Tout se laisse en entrant dans une vaste antichambre, où des femmes sûres vous déshabillent et vous répondent de vos vêtements. Il y a, aux environs de la salle, plusieurs cabinets d’aisances servis par des jeunes filles et de jeunes garçons, obligés de se prêter à toutes les passions, et de la même espèce que ceux qui sont dans les sérails. Ils tiennent là : des seringues, des bidets, des lieux à l’anglaise, des linges très fins, des odeurs, et généralement tout ce qui est nécessaire, avant, après le besoin, ou pendant qu’on y procède ; leur langue, après, est à votre service

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43° Il est absolument défendu de s’immiscer dans les affaires du gouvernement. Tout discours de politique est expressément interdit. La Société respecte le gouvernement sous lequel elle vit ; et si elle se met au-dessus des lois, c’est parce qu’il est dans ses principes que l’homme n’a pas le pouvoir de faire des lois qui gênent et contrarient celles de la nature. Mais les désordres de ses membres, toujours intérieurs, ne doivent jamais scandaliser ni les gouvernés, ni les gouvernants

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44° Deux sérails sont affectés aux membres de la Société, et leurs bâtiments forment les deux ailes de la grande maison. L’un est composé de trois cents jeunes garçons, depuis sept ans jusqu’à vingt-cinq ; l’autre d’un pareil nombre de filles, de cinq ans à vingt et un. Ces sujets varient perpétuellement, et il n’y a pas de semaine où l’on ne réforme au moins trente sujets de chaque sérail, afin de procurer plus d’objets nouveaux aux membres de la Société. Près de là, est une maison où l’on élève quelques sujets destinés à des remplacements ; soixante maquerelles sont chargées de ces renouvellements ; et il y a, comme on l’a dit, un inspecteur à chaque sérail. Ces sérails sont commodes, bien distribués ; on y fait absolument tout ce que l’on veut ; les passions les plus féroces s’y exécutent ; tous les membres de la Société y sont admis sans payer. Les meurtres seuls s’y paient cent écus par sujet. Ceux des membres qui veulent souper là sont les maîtres ; les cartes pour y entrer sont distribuées par le président, qui ne peut jamais les refuser à tout membre ayant fait son mois de noviciat. La plus grande subordination des sujets règne dans les sérails ; les plaintes que l’on aurait à faire du défaut de soumission ou de complaisance seront sur-le-champ portées à l’inspecteur de ce sérail ou au président, et l’on punit aussitôt le sujet de la peine prononcée par vous, et que vous avez le droit d’infliger vous-même, si cela vous amuse. Il y a douze cabinets de supplices par sérail, où rien ne manque de ce qui peut plonger la victime dans les tourments les plus féroces et les plus monstrueux. On peut mêler les sexes et conduire à volonté des hommes chez les femmes, ou celles-ci chez les hommes. Il y a aussi douze cachots, par chaque sérail, pour ceux qui se plaisent à y laisser languir des victimes. Il est défendu de conduire, ni chez soi, ni dans les salles, aucun des sujets de ces deux sérails. On trouve également dans ces pavillons des animaux de toutes les espèces, pour ceux qui sont adonnés au goût de la bestialité : c’est une passion simple et dans la nature, il faut la respecter comme les autres

.

Trois plaintes contre un même sujet suffisent à le faire renvoyer. Trois demandes de mort suffisent à l’en faire punir sur-le-champ. Il y a, dans chaque sérail, quatre bourreaux, quatre geôliers, huit fustigateurs, quatre écorcheurs, quatre sages-femmes et quatre chirurgiens, aux ordres des membres qui, dans leurs passions, pourraient avoir besoin du ministère de pareils personnages ; bien entendu que les sages-femmes et les chirurgiens ne sont là que pour des supplices, et nullement pour des soins à rendre. Dès qu’un sujet a le plus léger symptôme de maladie, il est envoyé à l’hôpital, et ne rentre plus à la maison

.

Les deux sérails sont environnés de hauts murs. Toutes les fenêtres en sont grillées, et jamais les sujets ne sortent. Entre le bâtiment et le haut mur environnant, est un intervalle de dix pieds formant une allée plantée de cyprès, où les membres de la Société font quelquefois descendre les sujets, pour se livrer avec eux, dans cette promenade solitaire, à des plaisirs plus sombres et souvent plus affreux. Au pied de quelques-uns de ces arbres sont ménagés des trous, où la victime peut à l’instant disparaître. On soupe quelquefois sous ces arbres, quelquefois dans ces trous mêmes. Il y en a d’extrêmement profonds, où l’on ne peut descendre que par des escaliers secrets, et dans lesquels on peut se livrer à toutes les infamies possibles avec le même calme, le même silence que si l’on était dans les entrailles de la terre

.

45° Nul ne peut être reçu sans signer préalablement, et le serment qu’on lui fait prononcer, et les obligations imposées à son sexe

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L’heure arrivée, nous partîmes. J’étais parée comme la déesse du Jour. Clairwil, comme jouant le rôle de ma marraine, était mise avec une coquetterie moins jeune. Elle me prévint, en route, de l’extrême docilité que je devais apporter à tous les désirs des membres de la Société, et me dit aussi de ne point m’impatienter, si je ne pouvais, comme novice, participer d’un mois aux plaisirs du sérail

.

La maison se trouvant dans un des faubourgs les plus déserts et les moins peuplés de Paris, nous fûmes près d’une heure en chemin. Le cœur me battit, dès que je vis la voiture entrer dans une cour très sombre, absolument entourée de grands arbres, et dont les portes se refermèrent aussitôt sur nous. Un écuyer vint nous recevoir à la descente de notre voiture, et nous introduisit dans la salle. Clairwil fut obligée de se mettre nue ; je ne devais me déshabiller qu’en cérémonie. Le local me parut superbe et magnifiquement éclairé ; nous ne pûmes arriver qu’en marchant sur un grand crucifix tout parsemé d’hosties consacrées, au bout duquel était la Bible, qu’il fallait de même fouler aux pieds. Vous croyez bien qu’aucune de ces difficultés ne m’arrêta

.

Je pénétrai. C’était une fort belle femme de trente-cinq ans qui présidait ; elle était nue, magnifiquement coiffée ; ce qui l’entourait au bureau était également nu : il y avait deux hommes et une femme. Plus de trois cents personnes étaient déjà réunies et nues : on enconnait, on se branlait, on se fouettait, on se gamahuchait, on se sodomisait, on déchargeait, et tout cela dans le plus grand calme ; on n’entendait aucune autre espèce de bruit que celui nécessité par les circonstances. Quelques-uns se promenaient doubles ou seuls ; beaucoup examinaient les autres, et se branlaient lubriquement en face des tableaux. Il y avait plusieurs groupes, quelques-uns même formés de huit ou dix personnes ; beaucoup d’hommes seuls avec des hommes ; beaucoup de femmes entièrement livrées à des femmes ; plusieurs femmes entre deux hommes ; et plusieurs hommes occupant deux ou trois femmes. Des parfums extrêmement agréables brûlaient dans de grandes cassolettes et répandaient des vapeurs enivrantes qui plongeaient, malgré soi, dans une sorte de langueur voluptueuse. Je vis plusieurs personnes sortir ensemble des cabinets d’aisances. Au bout d’un instant, la présidente se leva et prévint, à voix basse, qu’on lui prêtât, quand on pourrait, un moment d’attention. Quelques minutes après, tout le monde m’entoura ; je n’avais été de ma vie tant examinée ; chacun prononçait, et j’ose dire que je ne recueillis de tout cela que des éloges ; de grands complots, de grands projets se formèrent sur moi et autour de moi, et je frémis d’avance de l’obligation où j’allais être de me prêter à tous les désirs que faisaient naître ma jeunesse et mes charmes. Enfin la présidente me fit monter sur une estrade en face d’elle ; et là, séparée par une balustrade de toute l’assemblée, elle ordonna que l’on me mît nue : deux frères servants arrivèrent, et, en moins de trois minutes, il ne me resta pas un vêtement sur le corps. J’avoue qu’un peu de honte s’empara de moi, lorsque les frères, en se retirant, m’exposèrent absolument nue aux yeux de l’assemblée, mais les nombreux applaudissements que j’entendis me rendirent bientôt toute mon impudence

.

Telles furent les questions que m’adressa la présidente ; j’y joins mes réponses 

:

— Promettez-vous de vivre éternellement dans les plus grands excès du libertinage 

?

— Je le jure

.

— Toutes les actions luxurieuses, même les plus exécrables, vous paraissent-elles simples et dans la nature 

?

— Je les vois toutes comme indifférentes à mes yeux

.

— Les commettriez-vous toutes au plus léger désir de vos passions 

?

— Oui, toutes

.

— Protestez-vous de vous conformer exactement à tout ce qui vous a été lu par votre marraine dans les statuts de notre Société ? et vous soumettez-vous aux peines portées par ces statuts, si vous devenez réfractaire 

?

— Je jure et promets tout ce qui est contenu dans cet article

.

— Êtes-vous mariée 

?

— Non

.

— Êtes-vous pucelle 

?

— Non

.

— Avez-vous été enculée 

?

— Souvent

.

— Foutue en bouche 

?

— Souvent

.

— Fouettée 

?

— Quelquefois

.

— Comment vous appelez-vous 

?

— Juliette

.

— Quel âge avez-vous 

?

— Dix-huit ans

.

— Vous êtes-vous branlée avec des femmes 

?

— Souvent

.

— Avez-vous commis des crimes 

?

— Plusieurs

.

— Avez-vous attenté à la vie de vos semblables 

?

— Oui

.

— Promettez-vous de vivre toujours dans les mêmes écarts 

?

— Je le jure

.

(Ici de nouveaux applaudissements se firent entendre.

)

— Ferez-vous recevoir à la Société tous ceux qui vous tiendront par les liens du sang 

?

— Oui

.

— Promettez-vous de ne jamais trahir les secrets de la Société 

?

— Je le jure

.

— Promettez-vous la complaisance la plus entière à tous les caprices, à toutes les lubriques fantaisies des membres de la Société 

?

— Je la promets

.

— Qu’aimez-vous le mieux, des hommes ou des femmes 

?

— J’aime beaucoup les femmes pour me branler, infiniment les hommes pour me foutre

.

(Cette naïveté fit éclater de rire tout le monde.

)

— Aimez-vous le fouet 

?

— J’aime à le donner et à le recevoir

.

— Qu’aimez-vous le mieux des deux jouissances qui peuvent être procurées à une femme : celle de la fouterie en con, ou celle de la sodomie 

?

— J’ai quelquefois raté l’homme qui m’enconnait, jamais celui qui me foutait en cul

.

(Il me parut que cette réponse faisait aussi le plus grand plaisir.

)

— Que pensez-vous des voluptés de la bouche 

?

— Je les idolâtre

.

— Aimez-vous à être gamahuchée 

?

— Infiniment

.

— Et gamahuchez-vous bien les autres 

?

— Très moelleusement

.

— Vous sucez donc aussi des vits avec plaisir 

?

— Et j’en avale le foutre

.

— Avez-vous fait des enfants 

?

— Jamais

.

— Protestez-vous de vous en abstenir 

?

— Le plus que je pourrai

.

— Vous détestez donc la progéniture 

?

— Je l’abhorre

.

— S’il vous arrivait de devenir grosse, auriez-vous le courage de vous faire avorter 

?

— Assurément

.

— Votre marraine est-elle munie de la somme que vous devez payer avant que d’être reçue 

?

— Oui

.

— Êtes-vous riche 

?

— Immensément

.

— Vous n’avez jamais fait de bonnes œuvres 

?

— Je les déteste

.

— Vous ne vous êtes livrée à aucun acte de religion depuis votre enfance 

?

— A aucun

.

Clairwil remit aussitôt entre les mains du secrétaire la somme convenue, et elle prit un papier que l’on m’ordonna de lire à haute voix. Ce papier imprimé avait pour titre : Instructions aux femmes admises à la Société des Amis du Crime

.

— Le voilà, mes amis, dit Mme de Lorsange, il est trop intéressant pour que je ne vous en fasse pas la lecture2 

:

« En quelque état ou condition que soit née celle qui va signer ceci, dès qu’elle est femme, elle est, de ce moment-là seul, créée pour les plaisirs de l’homme ; il faut donc lui prescrire une conduite qui la mette à même de rendre ces plaisirs utiles à sa bourse et à sa lubricité. C’est dans l’état de mariage que nous allons la prendre ; car celles qui, n’étant point mariées, vivent néanmoins avec un homme, soit comme maîtresses, soit comme entretenues, se trouvant avec les mêmes chaînes que celles qui existent sous les nœuds de l’hymen, trouveront, dans les conseils suivants, les mêmes avis pour se soustraire à ces chaînes ou pour se les rendre plus douces. On prévient donc que le mot homme employé dans cet écrit, voudra génériquement dire amant, époux ou entreteneur, tout individu s’arrogeant, en un mot, des droits sur une femme, dans quelque état qu’elle soit, parce que, fût-elle riche à millions, elle doit néanmoins toujours retirer de l’argent de son corps. La première loi de toutes les femmes étant de ne foutre jamais que par libertinage ou par intérêt, et comme souvent elle est obligée de payer ceux qui lui plaisent, il faut qu’elle se mette en fonds pour cela, par le moyen de ce qu’elle retire des prostitutions où elle se livre avec ceux qui ne lui plaisent pas. Bien entendu, que tout ceci n’a pour objet que sa conduite dans le monde : les statuts qu’elle vient de jurer fixent celle que l’on doit garder dans la Société

.

« 1° Pour réussir à cette apathie nécessaire à conserver, soit qu’elle foute pour de l’argent, soit qu’elle foute pour son plaisir, la première chose qu’elle observera sera de tenir toujours son cœur inaccessible à l’amour ; car si elle fout pour son plaisir, elle jouira mal, étant amoureuse ; l’occupation où elle sera de donner des plaisirs à son amant l’empêchera d’en goûter elle-même ; et si elle fout pour de l’argent, elle n’osera jamais pressurer celui qu’elle aimera : telle doit être pourtant son unique occupation avec l’homme qui la paye

.

« 2° Abstraction faite de tout sentiment métaphysique, elle donnera donc toujours la préférence à celui qui, si elle fout par plaisir, bandera le mieux, aura le plus beau vit ; et si elle fout par intérêt, à celui qui la payera le plus cher

.

« 3° Qu’elle évite toujours avec soin ce qu’on appelle des greluchons : cette engeance-là paye aussi mal qu’elle fout. Qu’elle s’en tienne aux valets, aux crocheteurs : voilà les culottes où la vigueur est reléguée !… les esprits où le secret se conserve !… On change de cela comme de chemise, et il n’y a jamais d’indiscrétion à redouter

.

« 4° Quel que soit l’homme qui l’enchaîne, qu’elle se garde bien de la fidélité. Ce sentiment puéril et romanesque n’est bon qu’à perdre une femme, à lui causer beaucoup de chagrins ; elle peut être sûre qu’il ne lui rapportera jamais aucun plaisir. Et par quelle raison serait-elle fidèle, puisqu’il est certain qu’il n’est pas un seul homme dans le monde qui le soit ? N’est-il pas ridicule que le sexe le plus fragile, le plus faible, celui que tout entraîne perpétuellement au plaisir, celui que des séductions journalières autorisent à succomber, n’est-il pas absurde que ce soit celui-là qui résiste, pendant que l’autre n’a pour faire le mal que sa seule et unique méchanceté ? Et d’ailleurs, à quoi sert la fidélité à une femme ? Si son homme l’aime véritablement, il doit être assez délicat pour tolérer toutes ses faiblesses, et pour partager même idéalement les jouissances qu’elle se procure ; s’il ne l’aime pas, quelle extravagance elle ferait de s’enchaîner à quelqu’un qui la trompe journellement ! Les infidélités de la femme sont les torts de la nature : celles de l’homme, ceux de sa fourberie et de sa méchanceté. La femme dont il s’agit ici ne se refusera donc à aucune infidélité : au contraire, elle en fera naître les occasions le plus souvent possible, et elle les multipliera journellement

.

« 5° La fausseté est un genre de caractère essentiel dans une femme. De tout temps elle fut l’arme du faible : toujours placée devant son maître, comment résisterait-elle à l’oppression, sans le mensonge et sans l’imposture ? Qu’elle use donc sans crainte de ses armes ; elles lui sont données par la nature pour la défendre contre toutes les entreprises de ses oppresseurs. Les hommes veulent être trompés, une agréable erreur est plus douce qu’une triste réalité : ne vaut-il pas mieux qu’elle déguise ses torts que de les avouer 

?

« 6° Une femme ne doit jamais avoir de caractère à elle : il faut qu’elle emprunte, avec art, celui des gens qu’elle a le plus d’intérêt à ménager, soit pour sa luxure, soit pour son avarice, sans néanmoins que cette souplesse lui ôte l’énergie essentielle à se plonger dans tous les genres de crimes qui doivent flatter ses passions ou les servir, tels que ceux de l’adultère, de l’inceste, de l’infanticide, des empoisonnements, du vol, du meurtre, et tous ceux enfin qui peuvent lui être agréables, et auxquels, sous le voile de la fausseté et de la fourberie que nous lui conseillons, elle peut se livrer sans aucune espèce de crainte ni de remords, parce qu’ils sont placés par la nature dans le cœur des femmes, et que de faux principes reçus avec l’éducation l’empêchent seuls de les caresser chaque jour comme elle le devrait

.

« 7° Que le libertinage le plus excessif, le plus renouvelé, le plus crapuleux, loin de l’effrayer, devienne la base de ses plus délicieuses occupations. Si elle veut écouter la nature, elle verra qu’elle a reçu d’elle les plus violents penchants à cette sorte de plaisir, et qu’elle doit, par conséquent, s’y livrer journellement sans crainte : plus elle fout, mieux elle sert la nature ; elle ne l’outrage que par sa continence3

.

« 8° Qu’elle ne se refuse jamais à tel acte de débauche qui lui sera proposé par son homme ; la complaisance la plus entière en ce cas-là lui deviendra toujours un des plus sûrs moyens de captiver celui qu’elle a intérêt de conserver. La jouissance d’une femme fatigue bientôt un homme : qu’arrive-t-il, si elle n’a pas l’art de le ranimer ? Il se dégoûte et l’abandonne. Mais celui qui reconnaîtra dans une femme l’étude la plus entière à deviner et savoir ses goûts, à les prévenir et à s’y enchaîner, celui-là, dis-je, trouvant la possession d’une femme toujours nouvelle, se fixera bien plus certainement : il deviendra dès lors bien plus facile à la femme de le tromper ; et telle doit toujours être la plus chère étude de l’individu du sexe dont nous traçons les devoirs

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« 9° Que cet individu charmant évite avec le plus grand soin l’air de la pruderie et de la modestie, quand elle est avec son homme : il en est très peu qui aiment cette manière d’être, et l’on risque de dégoûter fort promptement ceux qui ne l’aiment point. Qu’elle adopte ce masque pour en imposer dans le monde, si elle le croit nécessaire : tout ce qui tend à l’hypocrisie est bon, c’est un moyen de plus de tromper, et il n’en est aucun qu’elle ne doive prendre

.

« 10° On ne saurait trop lui recommander d’éviter les grossesses, soit en faisant un grand usage de toutes les manières de jouir qui détournent la semence du vase prolifique, soit en détruisant le germe, sitôt qu’elle en soupçonne l’existence. Une grossesse trahit, gâte la taille, et n’est bonne sous aucun rapport. Qu’elle se livre de préférence au plaisir antiphysique ; cette délicieuse jouissance lui assure à la fois et plus de plaisir et plus de sûreté : presque toutes les femmes qui en ont essayé s’y tiennent. L’idée, d’ailleurs, de donner ainsi bien plus de plaisir aux hommes doit être, pour leur délicatesse, un motif puissant de ne plus adopter d’autre genre

.

« 11° Que son âme, absolument cuirassée, ne laisse jamais pénétrer dans elle une sensibilité qui la perdrait. Une femme sensible doit s’attendre à tous les malheurs, car, comme elle est plus faible et plus délicate que les hommes, tout ce qui attaquera cette sensibilité la déchirera bien plus cruellement, et, dès lors, plus aucun plaisir pour elle. Sa complexion la porte à la luxure : si par cet excès de sensibilité que nous cherchons à détruire, elle va s’enchaîner à un seul homme, elle divorce, de ce moment-là, avec tous les charmes du libertinage, les seuls qui soient vraiment faits pour elle, et qui doivent la combler de volupté, d’après l’organisation qu’elle a reçue de la nature

.

« 12° Qu’elle évite soigneusement toute pratique de religion : ces infamies, qu’elle doit avoir foulées sous les pieds longtemps, ne pourraient, en timorant sa conscience, que la rappeler à un état de vertu, qu’elle ne reprendrait pas sans être obligée de renoncer à toutes ses habitudes et à tous ses plaisirs ; ces platitudes affreuses ne valent pas les sacrifices qu’elle serait obligée de leur faire, et, comme le chien de la fable, elle quitterait, en les poursuivant, la réalité pour l’apparence. Athée, cruelle, impie, libertine, sodomiste, tribade, incestueuse, vindicative, sanguinaire, hypocrite et fausse, voilà les bases du caractère d’une femme qui se destine à la Société des Amis du Crime, voilà les vices qu’elle doit adopter, si elle veut y trouver le bonheur. 

»

L’énergie avec laquelle je lus ces principes, en convainquant la société qu’ils étaient déjà tous au fond de mon cœur, me valut de nouveaux applaudissements, et je descendis dans la salle

.

Tous les couples, distraits par l’événement de ma réception, se renouèrent, et je fus bientôt attaquée ; de ce moment jusqu’à celui du souper, je ne revis plus Clairwil. Le premier qui m’aborda était un homme de cinquante ans

.

— Te voilà bien putain, pour le coup ! me dit-il en me conduisant sur un canapé, il n’y a plus à t’en dédire à présent ; te voilà garce comme une raccrocheuse ; j’ai été content de toi, tu m’as fait bander

.

Et le paillard m’enconne en me disant cela. Il lime un quart d’heure, baise beaucoup ma bouche, puis, saisi par une autre femme, il me quitte sans décharger. Une vieille de soixante ans vint à moi, et m’ayant recouchée sur le canapé que j’allais quitter, elle me branla, et se fit branler fort longtemps. Trois ou quatre hommes nous examinaient ; un d’eux encula la matrone, et la fit crier de plaisir. Un autre de ces hommes, voyant que je me pâmais sous les coups de doigts de la tribade, vint m’offrir son vit à sucer ; et comme la vieille me quitta, le coquin passa de ma bouche à mon con ; il avait le plus beau vit du monde, et foutait à merveille. Une jeune personne me l’enleva encore, il me laissa là pour la foutre à mes yeux ; ma rivale me fit un signe, je l’approchai et la putain me gamahucha ; elle eut le foutre de l’homme qu’elle m’avait enlevé, je lui donnai le mien. Deux jeunes gens nous assaillirent, et formèrent le groupe le plus agréable, en nous enconnant toutes deux ; ma compagne suivit le jeune homme avec lequel elle venait de s’amuser, et me laissa seule un instant. Un homme, que je reconnus pour un évêque avec lequel j’avais fait des parties chez la Duvergier, m’enconna de même, après s’être fait pisser sur le nez. Celui qui vint après, et que je reconnus également pour un ecclésiastique, me le mit dans la bouche, et y déchargea. Une jeune personne très jolie vint se faire branler, je la gamahuchai de tout mon cœur. Un homme d’environ quarante ans la prit, les fesses en l’air, et l’encula ; le libertin m’en fit bientôt autant ; il nous invectivait, en jouissant ainsi de nous, il nous traitait de tribades, de gamahucheuses, et lorsqu’il en enculait une, il claquait toujours les fesses de l’autre

.

— Que fais-tu de ces deux bougresses ? lui dit un jeune homme, en l’abordant et l’enculant lui-même ; tiens, bougre, voilà ce qu’il te faut, disait-il, et non pas des culs de femmes

.

Tout me quitte encore une fois, lorsqu’un vieil homme, armé d’une poignée de verges, vient m’en échauffer le derrière, et se faire un instant branler

.

— N’est-ce pas toi qu’on a reçue ce soir ? me dit-il

.

— Oui

.

— Je suis fâché de ne t’avoir pas vue, j’étais au sérail ; tu as le plus beau cul du monde… Courbe-toi, que je te sodomise

.

Et le vilain triompha, j’eus son foutre. Un très joli jeune homme parut, et me traita de même, mais je fus fouettée bien plus fort : il en vint dix de suite, parmi lesquels je reconnus, à la coiffure, six robins et quatre prêtres ; tous m’enculèrent. J’étais en feu, je m’approchai d’une garde-robe ; comme les femmes n’allaient qu’à celles qui étaient servies par des hommes, et les hommes à celles que les femmes soignaient, le jeune garçon, après m’avoir placée sur le fauteuil, me demanda si j’emploierais sa langue. Lui ayant répondu en lui exposant mon derrière, il me nettoya d’une manière si agréable que je perdis du foutre. Je m’aperçus, en rentrant, qu’il y avait des hommes qui guettaient les femmes sortant de ces garde-robes ; l’un d’eux m’aborde, et me demande le cul à baiser : je le présente, il gamahuche, et paraît très fâché de ne plus trouver de vestiges. Il me quitta sans me rien dire, pour prendre un jeune homme qui entrait dans le même lieu, et qu’il suivit. Parcourant alors un instant la salle, je puis dire que je vis là tous les tableaux que l’imagination la plus lascive pourrait à peine concevoir en vingt ans : que d’attitudes voluptueuses, que de caprices bizarres, quelle variété de goûts et de penchants ! Oh, Dieu ! me dis-je, comme la nature est belle, et combien sont délicieuses toutes les passions qu’elle nous donne ! Mais une chose fort extraordinaire, que je ne cessais de remarquer, c’est qu’excepté les mots nécessaires à l’action, les cris de plaisir et beaucoup de blasphèmes, on eût entendu le vol d’une mouche. Le plus grand ordre régnait au milieu de tout cela. S’élevait-il quelques altercations, ce qui était fort rare, d’un geste la présidente ou le censeur y ramenait l’ordre : les plus décentes actions ne se seraient point passées avec plus de calme. Et je pus facilement me convaincre, en cette circonstance, que ce que l’homme respecte le plus dans le monde, ce sont ses passions

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Beaucoup d’hommes et de femmes passaient aux sérails ; la présidente, en souriant, leur distribuait des cartes. En ce moment, plusieurs femmes m’attaquèrent ; je me branlai avec trente-deux, dont plus de la moitié avait passé quarante ans ; elles me sucèrent, me foutirent en cul et en con avec des godemichés ; une d’elles me fit pisser dans sa bouche, pendant que je la gamahuchais ; une autre me proposa de nous chier mutuellement sur les tétons, elle le fit, je ne pus le lui rendre ; un homme, en se faisant enculer, vint manger l’étron que cette femme avait fait sur mon sein, et il chia lui-même après, en déchargeant dans la bouche de celui qui venait de le foutre

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La présidente eut envie de moi. Elle se fit relever par un homme, et vint me trouver ; nous nous baisâmes, nous nous suçâmes, nous nous dévorâmes de caresses ; je n’avais jamais vu de femme, excepté Clairwil, décharger avec tant d’abondance et de lubricité ; sa passion favorite était de se faire enculer, pendant qu’appuyée sur le visage d’une femme, elle s’en faisait sucer le con, en en gamahuchant une autre ; nous exécutâmes ce tableau, et la putain reprit son fauteuil

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Les hommes revinrent. A cette seconde séance, je trouvai peu de conistes, mais infiniment de bougres, quelques masturbateurs et une douzaine de fouteurs en bouche ; un d’eux se fit sucer par un jeune homme, pendant qu’il sentait et respirait mes aisselles ; il les léchait de temps en temps, ce qui m’occasionnait un chatouillement très agréable. Je fus fouettée cinq ou six fois ; je reçus trois ou quatre lavements que ceux qui les administraient me firent rendre dans leur bouche ; on me fit péter, cracher ; un homme se fit enfoncer un millier d’épingles dans les couilles, dans les fesses, et resta ainsi toute la soirée ; un autre avait pour manie de me sucer partout : il passa pendant deux heures sa langue dans ma bouche, sur mes yeux, autour de mes oreilles, dans mes narines, entre les doigts de mes pieds, et déchargea en me l’enfonçant dans le cul. Plusieurs femmes exigèrent de moi d’être enculées avec des godemichés ; une me fit branler sur le trou de son cul le vit d’un homme qu’elle m’amena, elle voulut que j’y fisse ensuite entrer le foutre avec le bout de mon doigt ; une très jolie fille me chia sur les fesses, un vieil homme la suivit, qui l’encula en dévorant sur mon cul l’étron qu’elle venait d’y faire ; on m’assura que c’était le père et la fille. Je vis d’autres couples semblables ; je vis des frères enculant leurs sœurs ; des pères enconnant leurs filles ; des mères foutues par leurs enfants ; enfin tous les tableaux de l’inceste, de l’adultère, de la sodomie, de la prostitution, de l’impureté, de la crapule, de l’impiété, s’offrirent à moi sous mille nuances, et je crois que jamais des bacchantes ne réunirent à la fois plus d’ordures et plus d’infamie

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Lassée du rôle de victime, je voulus être agente à mon tour. J’attaquai cinq ou six jeunes gens dont les vits me parurent fort gros, et qui, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, quelquefois de tous deux ensemble, me foutirent pendant près de deux heures. Au sortir de là, un vieil abbé se fit branler sur mon clitoris par une très jolie nièce que je gamahuchais ; un assez beau jeune homme voulut baiser mes fesses pendant qu’il enculait sa mère. Deux jolies sœurs me mirent entre elles, l’une me branlait le con, pendant que l’autre me chatouillait le derrière ; je déchargeai, sans me douter que le papa les enconnait alternativement toutes deux. Un autre père me fit enculer par son fils, pendant qu’il jouissait du jeune homme de la même manière ; il me sodomisa lui-même après, et le fils lui rendit ce qu’il venait d’en recevoir. Un frère m’enconna, pendant que sa sœur l’enculait avec un bijou de religieuse… Et tous ces prétendus outrages à la nature se passaient avec un ordre, une tranquillité, bien capables de nourrir les réflexions d’un philosophe. S’il y a quelque chose de simple, en effet, dans le monde, c’est l’inceste : il est dans les principes de la nature, il est conseillé par elle ; les lois climatériques seules le poursuivirent ; mais ce qui est toléré dans les trois quarts de la terre peut-il faire un crime dans l’autre quart ? L’impossibilité de commettre ce délicieux crime me désolait ; je ne sais ce que j’aurais donné pour avoir un père ou un frère : avec quelle ardeur je me serais livrée à l’un ou l’autre… comme il eût fait de moi tout ce qu’il aurait voulu !

D’autres objets m’environnèrent bientôt

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Deux très jolies sœurs, de dix-huit à vingt ans, me menèrent dans un cabinet où elles s’enfermèrent avec moi. Là, elles me firent exécuter sur elles tout ce que la lubricité peut avoir de plus piquant et de plus fort

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— Si nous nous amusions ainsi dans le salon, me dirent-elles, nous serions entourées de ces vilains hommes qui viendraient nous inonder de leur sperme gluant ; il est bien plus joli de n’être qu’entre femmes

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Et les petites friponnes, alors, me firent l’aveu de leurs goûts. Délicates zélatrices de leur sexe, elles ne pouvaient supporter les hommes ; entraînées dans cette société par leur père, l’espoir de posséder des femmes tant qu’elles en voudraient les avait consolées de l’obligation de se prêter aux hommes

— Vous ne vous marierez donc point ? leur dis-je

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— Oh ! jamais ! nous aimerions mieux mourir que de nous enchaîner avec des hommes

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Je les tâtai sur leurs autres principes. Quoique si jeunes encore, elles étaient fermes : philosophiquement élevées par leur père, on ne trouvait plus dans ces cœurs-là ni morale, ni religion, tout était soigneusement élagué ; elles avaient tout fait, étaient prêtes à tout recommencer, et leur énergie m’étonna. De tels caractères s’arrangeaient trop parfaitement au mien pour que je n’accablasse pas ces charmantes filles de caresses ; et après avoir bien perdu du foutre ensemble, et nous être promis de nous cultiver, nous rentrâmes. Un jeune homme, qui m’avait vue sortir d’avec elles, me pria de me renfermer un instant avec lui dans le cabinet

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— Oh, ciel ! me dit-il dès que nous fûmes seuls, j’ai frémi, vous voyant avec ces créatures ; méfiez-vous d’elles, ce sont des monstres qui, malgré leur extrême jeunesse, sont capables de toutes les horreurs

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— Mais, dis-je, n’est-ce donc point ainsi qu’il faut être 

?

— Soit ; mais entre nous, il faut se respecter, se chérir ; ce n’est qu’au-dehors que doivent s’aiguiser nos armes ; et les créatures que vous venez de quitter n’ont de plaisir qu’à nuire à leurs frères. Méchantes, sournoises, traîtresses, elles ont tous les défauts qui peuvent déplaire à la Société : il suffit qu’elles viennent de s’amuser avec vous, pour tâcher de vous perdre ou de vous faire esclave, si elles peuvent en venir à bout ; sachez-moi quelque gré de vous prévenir, et donnez-moi votre cul pour récompense

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Je crus qu’il allait me foutre : point du tout. La seule passion de cet original consistait à m’épiler en dessous, en léchant le trou de mon cul. Sur ce que je lui représentai qu’il me faisait mal, il me dit que l’avis qu’il me donnait m’en épargnait de bien plus grands. Nous sortîmes enfin au bout d’un quart d’heure de ce supplice, sans que mon jeune homme éjaculât. A peine l’eus-je quitté, que j’appris que tout ce qu’il m’avait dit sur les deux sœurs n’était pas vrai, que la calomnie le faisait bander, et, par ces faux avis, il croyait payer à merveille les tourments auxquels il condamnait toutes les femmes

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Une musique mélodieuse se fit entendre : on me dit que c’était l’avertissement du souper. Je passai avec tout le monde dans la voluptueuse salle du festin. La décoration représentait une forêt coupée par une infinité de petits bosquets, sous lesquels étaient des tables de douze couverts. Des guirlandes de fleurs pendaient aux festons des arbres, et des millions de lumières, placées avec le même art que celles de l’autre selon, répandaient la clarté la plus douce. Deux frères servants, attachée à chacune de ces tables, la soignaient avec autant de propreté que de promptitude. Il n’assiste guère que deux cents personnes au souper ; tout le reste était aux sérails. Chacun choisissait sa compagnie pour se placer à ces différentes tables ; et là, splendidement et magnifiquement servis, au son d’une musique enchanteresse, on se livrait à la fois aux intempérances de Comus et à tous les désordres de Cypris

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Clairwil, revenue des sérails, s’était rapprochée de moi. Il était facile de voir, à son désordre, les excès où elle venait de se porter ; ses regards brillants, ses joues animées, ses cheveux flottants sur son sein, les mots obscènes ou féroces qu’elle prononça, tout, tout peignait encore des nuances de délire qui la rendaient mille fois plus belle ; je ne pus m’empêcher de la baiser en cet état

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— Scélérate, lui dis-je, à combien d’horreurs viens-tu de te livrer 

!

— Console-toi, me dit-elle, nous les ferons bientôt ensemble

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Les deux petites sœurs avec lesquelles je venais de me branler, deux femmes de quarante ans, deux fort jolies de vingt à vingt-cinq, et six hommes, composaient notre table

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Ce qu’il y avait de fort régulier dans l’arrangement de ces bosquets, c’est qu’il n’était pas une seule table d’où l’on ne pût voir toutes les autres ; et, par une suite du cynisme qui avait dirigé tout ceci, les lubricités du souper ne pouvaient pas plus échapper à l’œil observateur que celles du salon

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Ces dispositions me firent voir des choses bien extraordinaires : on ne se figure point l’égarement d’une tête luxurieuse en de pareils instants. Je croyais tout savoir en libertinage, et cette soirée me convainquit que je n’étais encore qu’une novice. Oh ! mes amis, que d’impuretés, que d’horreurs, que d’extravagances ! Quelques-uns sortaient de table pour passer dans des cabinets, et il était impossible de se refuser à ces désirs : ceux des membres de la Société devenaient des lois pour l’individu qui en était l’objet. Celui-ci bientôt en faisait autant : il ne se voyait là que des despotes et des esclaves, et ces derniers, consolés par l’espoir de changer à l’instant de rôle, ne balançaient jamais à se plier aux soumissions qu’ils retrouvaient bientôt à leur tour

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La Présidente, élevée dans une chaire d’où elle dominait sur tout, maintenait l’ordre au souper comme au salon, et le même calme y régnait. Le ton des conversations y était extrêmement bas ; on s’y croyait dans le temple de Vénus, dont la statue se voyait sous un bosquet de myrtes et de roses, et on s’apercevait là que ses sectateurs recueillis ne voulaient troubler leurs mystères par aucune de ces vociférations dégoûtantes qui n’appartiennent qu’au pédantisme et à l’imbécillité

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Électrisés par les vins étrangers et par la bonne chère, les orgies de l’après-souper furent encore plus luxurieuses que celles d’avant. Je vis un instant où tous les membres de la société ne formaient plus qu’un seul et unique groupe ; il n’y en avait pas un qui ne fût agent ou patient, et l’on n’entendait plus que des soupirs et des cris de décharges. J’eus encore de terribles amants à soutenir : pas un sexe qui ne me passât par les mains, pas une partie de mon corps qui ne fût souillée ; et si j’avais les fesses meurtries, j’avais la gloire d’en avoir outragé beaucoup d’autres. Enfin je sortis au jour, dans un tel état de fatigue et d’épuisement, que je fus obligée d’être trente-six heures dans mon lit

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Je ne respirai qu’après la fin de mon mois de noviciat ; il arrive enfin, ce terme si désiré : l’entrée des sérails m’est permise. Clairwil, qui voulait me faire tout connaître, m’accompagna partout

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Rien de si délicieux que ces sérails, et comme celui des garçons ressemblait à celui des filles, en vous donnant la description de l’un, vous aurez celle de l’autre

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Quatre grandes salles entourées de chambres et de cabinets formaient l’intérieur de ces ailes séparées ; ces salles servaient à ceux qui voulaient, comme à la Société, s’amuser l’un devant l’autre ; les cabinets se donnaient aux personnes qui désiraient isoler leurs plaisirs, et les chambres étaient destinées à loger les sujets. Le goût et la fraîcheur présidaient à l’ameublement ; les cabinets surtout étaient de la dernière élégance : c’étaient autant de petite temples consacrés au libertinage, où rien ne manquait de tout ce qui pouvait en échauffer le culte. Quatre duègnes présidaient à chaque salle ; elles recevaient les billets que vous apportiez, s’informaient de vos désirs, et vous satisfaisaient aussitôt. On voyait, dans le même lieu, également toujours prêts, un chirurgien, une sage-femme, deux fustigateurs, un bourreau et un geôlier ; rien d’aussi rébarbatif que la figure de ces derniers personnages

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— Ne t’imagine pas, me dit Clairwil, que ces êtres-là soient simplement pris dans la classe qui les fournit ordinairement ; ce sont des libertins comme nous, mais qui, n’ayant pas de quoi payer ce qu’il faut pour être admis, exercent ces fonctions par plaisir, et la besogne, de cette manière, est, comme tu le vois, bien mieux faite ; quelques-uns se payent, d’autres ne demandent que les droits d’un membre de la Société, on le leur accorde

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Lorsque ces êtres-là étaient en fonctions, ils étaient revêtus d’un costume effrayant ; les geôliers avaient autour d’eux des ceintures de clefs, les fustigateurs étaient entourés de verges et de martinets, et le bourreau, les bras nus, deux effrayantes moustaches sous les lèvres, avait toujours deux sabres et deux poignards à ses côtés. Celui-ci se leva dès qu’il vit entrer Clairwil et vint la baiser sur la bouche

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— M’emploies-tu aujourd’hui, bougresse ? lui dit-il

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— Tiens, répondit Clairwil, voilà une novice que je t’amène et qui, sois-en bien sûr, fera, pour le moins, de tes bras, un usage aussi grand que moi

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Et le scélérat, me baisant comme il avait fait à mon amie, m’assura qu’il était sous tous les rapports à mes ordres. Je le remerciai, lui rendis son baiser de tout mon cœur, et nous poursuivîmes notre examen

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Chacune de ces salles était destinée à un genre de passion particulière. On se livrait dans la première aux goûts simples, c’est-à-dire, à toutes les masturbations et à toutes les fouteries possibles. La seconde salle était destinée aux fustigations et autres passions irrégulières. La troisième aux goûts cruels. La quatrième au meurtre. Mais comme un sujet de l’une ou l’autre de ces salles pouvait mériter la prison, le fouet ou la mort, il se trouvait également dans toutes, des geôliers, des bourreaux, des fustigateurs. Les femmes étaient aussi bien reçues dans le sérail des garçons que dans celui des filles, et les hommes dans celui des filles que dans celui des garçons. Tous les sujets, lorsque nous entrâmes, étaient employés, ou attendaient dans leurs chambres qu’on les mît en œuvre. Clairwil ouvrit quelques cellules du sérail féminin et me fit voir des créatures vraiment célestes : elles étaient en chemises de gaze, coiffées de fleurs, et toutes celles dont nous ouvrîmes les portes nous reçurent avec l’air du plus profond respect. J’allais m’amuser d’une de seize ans qui me parut belle comme un ange, je lui maniais déjà le con et la gorge, lorsque Clairwil me gronda de l’air de délicatesse et d’honnêteté que j’employais avec cette jolie personne

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— Ce n’est point ainsi que l’on se conduit avec ces garces-là, me dit-elle ; trop heureuses du choix que tu veux bien en faire… commande, et l’on t’obéira

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Je changeai de ton aussitôt, et l’on répondit à mes ordres par la plus aveugle obéissance. Nous visitâmes d’autres chambres : partout mêmes grâces, mêmes beautés, partout même soumission

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— Il ne faut pas sortir d’ici, dis-je à Clairwil, sans quelques petites expéditions

Et comme cette idée me vint dans la cellule d’une fille de treize ans, jolie comme l’amour, par laquelle je venais de me faire lécher le cul et le con pendant plus d’un quart d’heure, je choisis sur-le-champ celle-là pour ma première victime. Nous appelâmes un fustigateur ; l’enfant fut conduite par une des vieilles dans un des cabinets de supplices, et là, liée, garrottée comme une carotte de tabac, nous fîmes mettre la donzelle en sang, pendant que nous nous branlions en face du sacrifice. Clairwil, s’apercevant que l’opérateur bandait, développa son vit, et se l’introduisit dans le con, pendant qu’à la prière de ce libertin, je lui rendais ce qu’il venait d’appliquer à ma jeune victime. Le coquin m’enfila après Clairwil, et nous nous remîmes à fustiger la petite fille, qui sortit de nos mains en un tel état, qu’il fallut l’envoyer à l’hôpital le lendemain. Nous passâmes au sérail des hommes

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— Que veux-tu faire ici ? me dit Clairwil

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— Branler beaucoup d’engins, lui dis-je ; il n’y a rien que j’aime autant que de secouer un vit ; la récolte du foutre humain est une chose délicieuse pour moi : j’aime à le moissonner, j’aime à voir jaillir le sperme, à m’en sentir arrosée

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— Eh bien, satisfais-toi ! me répondit mon amie, je ne me nourris pas de viande si creuse. Écoute, contractons ensemble un arrangement que je fais quelquefois avec une femme de mes amies. Comme je ne veux pas que les vits me déchargent dans le corps, ils me foutront, et tu les branleras : je te les enverrai tout roides, tu auras de moins la peine de les mettre en train

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— J’accepte

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On nous envoya, dans la grande salle, quinze garçons de dix-huit à vingt ans. Nous les rangeâmes en haie devant nous, et sur des canapés, en face d’eux, nous nous placions, pour les défier, dans les plus lascives postures. Le moins fourni avait un engin de sept pouces de long sur cinq de tour, et le plus gros huit sur douze ; ils arrivaient à nous en raison du feu que nous leur inspirions. Clairwil les recevait et me les renvoyait : je les faisais couler sur mon sein, sur ma motte, sur mon visage ou sur mes fesses ; au quatrième, je me sentis des démangeaisons si violentes autour de l’anus, que je mis à présenter le derrière à tous ceux qui sortaient du vagin de Clairwil ; ils se préparaient dans son con, et venaient décharger dans mon cul ; ils redoublèrent, mais sans nous rassasier. Rien n’est tel que le tempérament d’une femme quand il est excité, c’est un volcan que l’on enflamme en voulant l’apaiser. Nous redemandâmes des hommes ; on nous en envoya dix-huit de vingt à vingt-cinq ans. Ici nous avions changé de rôle : ces nouveaux vits, pour le moins aussi beaux que les précédents, s’allumaient dans mon con et s’éteignaient au cul de ma compagne ; mais nous branlions nous-mêmes ceux que nous préparions ; et il arrivait souvent que l’excès de nos désirs troublant l’ordre que nous avions établi, nous en trouvions tout d’un coup six ou sept, ou dans nous, ou autour de nous

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Nous nous relevâmes enfin, collées de foutre sur nos sophas, comme Messaline sur le banc des gardes de l’imbécile Claude, après avoir été foutues quatre-vingt-cinq coups chacune

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— Les fesses me brûlent, me dit Clairwil ; quand j’ai été prodigieusement foutue, j’éprouve un incroyable besoin d’être fouettée

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— J’ai la même envie, répondis-je

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— Il faut faire venir deux fustigateurs

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— Prenons-les tous les quatre, mon ange : il faut, ce soir, que mon cul soit mis en marmelade

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— Attends, dit Clairwil en voyant entrer un homme de sa connaissance, il faut faire de cela une petite scène

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Elle parle bas à cet homme, qui, se chargeant d’avertir les fustigateurs, eut l’air de nous condamner lui-même au supplice

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Nous fûmes saisies, on nous lia les mains, et, fustigées toutes deux devant cet homme qui se branlait en ordonnant, et en maniant le cul des flagellateurs, quand nous fûmes en sang, nous présentâmes le con à nos bourreaux, qui, munis de vits monstrueux, nous foutirent encore deux coups chacun

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— Pour moi, mes belles poulettes, me dit le maître des cérémonies, je ne vous demande, pour ma récompense, que de contenir à mes attaques le râble d’un de ces gaillards-là

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Nous le satisfaisons, il encule ; les autres le fouettent pendant qu’il sodomise, et nous suçons avec délices les vits des fustigateurs

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— Je n’en puis plus, dit Clairwil, dès que nous fûmes seules, le libertinage m’entraîne aux cruautés ; immolons une victime… As-tu remarqué ce joli garçon de dix-huit ans, qui nous baisait avec tant d’ardeur… Il est joli comme un ange, et m’échauffe horriblement la tête. Faisons-le passer dans la salle des tourments, nous l’égorgerons

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— Friponne, tu ne m’as point fait la même proposition dans le sérail des femmes 

!

— Non, j’aime mieux massacrer les hommes ; je te l’ai dit, j’aime à venger mon sexe, et s’il est vrai que celui-là ait une supériorité sur le nôtre, l’imaginaire offense à la nature n’est-elle pas plus grave en l’immolant 

?

— On te croirait désolée de ce que cette offense soit nulle

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— Tu me juges bien : je suis au désespoir de ne trouver jamais que le préjugé, au lieu du crime que je désire et que je ne rencontre nulle part. Oh ! foutre, foutre ! quand pourrai-je donc en commettre un 

!

Nous emmenons le jeune homme

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— Nous faudra-t-il un bourreau ? dis-je à mon amie

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— N’en ferons-nous pas bien nous-mêmes les fonctions 

?

— A merveille

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— Allons donc

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Nous fîmes entrer notre victime dans un cabinet attenant à cette salle, où nous trouvâmes tout ce qui était nécessaire pour le supplice que nous destinions à ce jeune homme. Il fut aussi long qu’affreux : l’infernale Clairwil but son sang et avala une de ses couilles. Moins portée à ces meurtres masculins que Clairwil, mon délire ne fut peut-être pas aussi vif que le sien : il l’eût été davantage avec une femme. Quoi qu’il en fût, je déchargeai beaucoup, et, quittant le sérail des hommes, nous repassâmes dans celui des filles

.

— Montons dans la salle où il se fait des choses extraordinaires, dis-je à Clairwil, nous ne ferons rien si tu veux, mais nous verrons faire

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Un homme de quarante ans (c’était un prêtre) tenait une petite fille de quinze ans, fort jolie, pendue par les cheveux au plafond ; il la lardait à coups d’aiguille : le sang ruisselait de toutes parts. Il encula Clairwil en mordant mon cul. Un second donnait le fouet sur la gorge et sur le visage à une très belle fille de vingt ans ; il se contenta de nous demander si nous voulions en recevoir autant. C’était par un pied que le troisième avait pendu sa victime. Rien n’était plaisant comme de voir cette créature ainsi accrochée : elle paraissait avoir dix-huit ans, un beau corps ; au moyen de cette attitude, le con se trouvant fort écarté, le vilain enfonçait dedans un godemiché à pointes de fer. Quand il nous vit, il dit à Clairwil de tenir celle des jambes de cette fille qui pendait, afin de lui entr’ouvrir davantage le vagin, et il me plaça à genoux près de lui, en m’ordonnant de lui branler le cul d’une main, le vit de l’autre ; en très peu de minutes, nous fûmes toutes deux couvertes du sang que perdait la victime. Le quatrième était un vieux robin de soixante ans ; il avait enchaîné sur un gril une très jolie petite fille de douze ans, et, par le moyen d’un vaste réchaud de braise que le vilain ôtait et remettait à volonté, il la faisait rôtir en détail : je vous laisse à penser quels cris poussait la malheureuse, quand il plaisait à cet homme cruel de lui griller les chairs. Dès qu’il nous vit, il chauffa sa créature, et me demanda le cul ; je le lui présentai ; il l’enfile en claquant celui de ma compagne ; mais malheureusement il décharge : le supplice est interrompu, et le barbare nous maudit d’être ainsi venues le troubler

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Tout cela m’avait échauffé la tête : je voulus absolument passer dans la salle des meurtres. Clairwil m’y suivit par complaisance : quoiqu’elle n’aimât pas tuer les femmes, sa férocité naturelle lui faisait indifféremment accepter tout ce qui flattait ses goûts

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Je fis mettre vingt filles en haie, sur lesquelles j’en choisis une de dix-sept ans, de la plus jolie figure qu’il fût possible de voir. Je passai avec elle dans le cabinet qui m’était destiné

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La malheureuse que j’allais sacrifier, s’imaginant trouver plus de pitié dans mon cœur que dans celui d’un homme, se jeta à mes pieds pour m’attendrir : belle comme un ange, et pleine de délicatesse, ses moyens eussent nécessairement triomphé avec une âme moins endurcie, moins corrompue que la mienne… Il n’était plus temps. Tout ce qu’elle employa pour m’adoucir ne servit qu’à m’irriter davantage… Aurais-je osé faiblir sous les yeux de Clairwil ! Après m’être fait sucer deux heures par cette belle fille, après l’avoir souffletée, battue, fustigée, après l’avoir enfin flétrie de toutes les manières, je la fis lier sur une table, et la criblai de coups de poignard, pendant que mon amie, accroupie sur moi, me chatouillait à la fois, le clitoris, l’intérieur du vagin, et le trou du cul. De mes jours je n’avais fait une aussi délicieuse décharge ; elle m’épuisa au point de m’ôter la force de reparaître au salon. J’emmenai Clairwil chez moi ; nous soupâmes et couchâmes ensemble. Ce fut là où cette charmante femme, s’imaginant m’avoir vu manquer d’énergie dans l’action que je venais de commettre, crut devoir m’adresser le conseil suivant 

:

— En vérité, Juliette, me dit-elle, ta conscience n’est pas encore où je la voudrais ; ce que j’exige est qu’elle devienne tellement tordue qu’elle ne puisse jamais se redresser ; il faudrait employer mes moyens pour en venir là ; je te les indiquerai, si tu veux, mais je crains que tu n’aies pas la force de les mettre en usage. Ces moyens, chère amie, sont de faire à l’instant, de sang-froid, la même chose qui, faite dans l’ivresse, a pu nous donner des remords. De cette manière, on heurte fortement la vertu quand elle se remontre, et cette habitude de la molester positivement, à l’instant où le calme des sens lui donne envie de reparaître est une des façons les plus sûres de l’anéantir pour jamais. Emploie ce secret, il est infaillible ; dès qu’un instant de calme laisse arriver à toi la vertu sous la forme du remords (car c’est toujours là le déguisement qu’elle prend pour nous ressaisir), dès que tu t’en aperçois, fais, sur-le-champ, la chose dont tu allais concevoir du regret : à la quatrième fois, tu n’entendras plus rien, et tu seras tranquille toute ta vie. Mais il faut beaucoup de force pour cela ; car c’est l’illusion qui soutient le crime, et il devient très difficile, pour une âme faible, de le commettre quand elle est dissipée ; le secret est pourtant certain : je dis mieux, c’est que, par vertu même, tu ne concevras plus le repentir, car tu auras pris l’habitude de faire mal dès qu’elle se montre ; et pour ne plus faire mal, tu l’empêcheras de paraître. 0 ! Juliette ! sois-en sûre, il est difficile de te donner un meilleur conseil sur cette importante matière : tu le vois, puisqu’il t’apprend à vaincre totalement la plus pénible des situations, soit que tu veuilles la combattre par le vice, soit que tu veuilles l’anéantir par la vertu

.

— Clairwil, dis-je à mon amie, ce conseil est excellent, sans doute, mais mon âme a fait un tel chemin dans la carrière du vice, que je ne crois pas avoir besoin de ton remède pour lui redonner de la vigueur : sois bien assurée que tu ne me verras jamais frémir, quelle que soit l’action qu’il me faille commettre, soit pour mes intérêts, soit pour mes plaisirs

.

— Cher ange, me dit Clairwil en me baisant, je t’exhorte à n’avoir jamais d’autres dieux

.

A quelque temps de là, Clairwil vint me proposer une assez singulière partie. Nous étions dans le Carême

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— Allons faire nos dévotions, me dit-elle

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— Es-tu folle 

?

— Non : c’est une fantaisie fort extraordinaire que j’ai conçue depuis quelque temps, et que je ne veux passer qu’avec toi. Il y a, aux Carmes, un religieux de trente-cinq ans, beau comme le jour ; je le convoite depuis six mois ; je veux absolument en être foutue, mais par un moyen bien plaisant : nous allons aller en confesse à lui ; nous échaufferons sa tête par les plus lubriques détails ; il bandera ; je suis persuadée que, de lui-même, il nous fera des propositions ; il nous indiquera la façon de le voir, nous nous y rendrons sur-le-champ, et nous l’épuiserons… Nous n’en resterons pas là ; nous irons communier, nous recueillerons les hosties dans nos mouchoirs, puis nous reviendrons déjeuner chez toi et faire des horreurs sur ce misérable symbole de l’infâme religion chrétienne

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Ici, je crus devoir faire observer à mon amie que la première partie de ses projets me paraissait avoir plus de charmes et plus de réalité que la seconde

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— Dès que nous ne croyons pas en Dieu, ma chère, lui dis-je, les profanations que tu désires ne sont plus que des enfantillages absolument inutiles

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— J’en conviens, me dit-elle, mais je les aime ; elles échauffent ma tête ; rien, selon moi, n’enlève comme cela la possibilité du retour : on ne peut plus rendre aucune existence à des objets qu’on a traités de cette manière. Te l’avouerai-je, d’ailleurs ? je ne te crois pas encore très ferme sur toutes ces choses-là

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— Ah ! Clairwil, quelle est ton erreur, répondis-je, je suis peut-être plus rassurée que toi ; mon athéisme est à son comble. N’imagine donc pas que j’aie besoin des enfantillages que tu me proposes pour m’y affermir ; je les exécuterai, puisqu’ils te plaisent, mais comme de simples amusements, et jamais comme une chose nécessaire, soit à fortifier ma façon de penser, soit à en convaincre les autres

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— Eh bien ! mon ange, me répondit Clairwil, eh bien ! soit, nous ne les ferons que comme un plaisir : bien sûre de toi maintenant, je ne les exigerai pas d’une autre manière. Mais livrons-nous à cette plaisanterie par libertinage, je t’en conjure

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— La confession où nous séduirons le carme en est un acte bien constaté et bien délicieux, répondis-je ; mais la profanation du petit morceau de pâte rond, qui forme la ridicule idole des chrétiens, ne saurait pas plus en être un, que la rupture ou la brûlure d’un chiffon de papier

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— D’accord, reprit Clairwil, mais aucune sorte d’idée n’est attachée à ce morceau de papier, et les trois quarts de l’Europe en attachent de très religieuses à cette hostie… à ce crucifix, et voilà d’où vient que j’aime à les profaner ; je fronde l’opinion publique, cela m’amuse ; je foule aux pieds les préjugés de mon enfance, je les anéantis, cela m’échauffe la tête

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— Eh bien ! partons, répondis-je, je suis à toi

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Nous montâmes en voiture ; notre toilette simple et sans art répondit parfaitement à nos projets, et le père Claude, que nous demandâmes et qui arriva bientôt au confessionnal, ne put assurément nous prendre que pour deux dévotes

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Clairwil commença ; je m’en aperçus : le pauvre carme était déjà tout en feu quand je le pris

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— Oh ! mon père, lui dis-je, accordez-moi beaucoup d’indulgence, car j’ai de grandes horreurs à vous révéler 

!

— Courage, mon enfant, Dieu est bon et miséricordieux, il nous écoute avec bonté ; de quoi est-il donc question 

?

— De fautes énormes, mon père, et qu’un affreux libertinage me fait commettre chaque jour : quoique bien jeune encore, j’ai brisé tous les freins, j’ai cessé d’implorer l’Être Suprême et il s’est séparé de moi. Oh ! quel besoin j’ai de votre intercession près de lui ! les écarts de ma luxure vous feront frémir, j’ose à peine vous les avouer

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— Êtes-vous mariée 

?

— Oui, mon père, et j’outrage chaque jour mon époux par la conduite la plus débordée

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— Un amant… une inclination 

?

— Le goût des hommes en général, celui des femmes, tous les genres possibles de débauche

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— Vous avez donc un tempérament ?

— Irrassasiable, mon père ; voilà ce qui m’entraîne dans la carrière du vice… ce qui m’y plonge avec un tel acharnement, que je crains bien de succomber sans cesse, malgré tous les secours que la religion peut m’offrir… Faut-il vous l’avouer, dans ce moment-ci même, le plaisir de vous entretenir en secret vient troubler l’action de la grâce ; je cherche Dieu dans ce saint tribunal, et je n’y vois qu’un homme charmant que je suis prête à préférer à Lui

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— Ma fille… dit le pauvre moine tout troublé, votre état me fait peine… il m’afflige… De grandes pénitences pourront seules

— Ah ! la plus cruelle pour moi sera de ne plus vous voir… Et pourquoi donc les ministres de Dieu ont-ils des charmes qui distraient du seul objet qui devrait occuper ici ? Mon père, je brûle au lieu d’être apaisée ; homme céleste, c’est à mon cœur que vont tes paroles, et non à mon esprit, et je ne rencontre que de l’irritation où je voudrais trouver du calme. Voyons-nous dans un autre lieu ; quitte cet appareil redoutable qui m’effraie, cesse un moment d’être l’homme de Dieu, pour n’être plus que l’amant de Juliette

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Claude bandait comme un homme de son ordre ; une gorge blanche et ronde que j’avais adroitement découverte devant lui, des yeux très animés, des gestes qui devaient le convaincre de l’état où j’étais, tout détermina le carme ; il était hors de lui

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— Aimable dame, me dit-il de l’air le plus ardent, votre amie, dans le même cas que vous, vient aussi de me proposer des choses… que vos yeux m’inspirent… que je brûle de faire…,vous êtes deux sirènes qui m’enivrez par vos douces paroles, et je ne suis plus en état de résister à tant de charmes : quittons l’église ; j’ai près d’ici une petite chambre… voulez-vous y venir ? je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous calmer

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Puis, quittant le confessionnal et prenant la main de Clairwil 

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— Suivez-moi, suivez-moi toutes deux, femmes séductrices, c’est l’esprit infernal qui vous envoie pour me tenter : ah ! puisqu’il fut plus puissant que Dieu même, il faut bien qu’il maîtrise un carme

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Nous sortîmes. La nuit était déjà fort sombre ; Claude nous dit de bien examiner où il entrerait, et de le suivre à vingt pas de distance. Il prit le chemin de la barrière de Vaugirard, et nous arrivâmes bientôt dans un réduit mystérieux et borgne, où le bon moine nous offrit des biscuits et des liqueurs

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— Homme charmant, lui dit ma compagne, laissons là le langage mystique ; nous te connaissons maintenant toutes les deux ; nous t’aimons : que dis-je, nous brûlons du désir d’être foutues par toi. Ris avec nous de la ruse que nous avons employée ; et satisfais-nous. Il y a pour mon compte six mois que je t’adore, et deux heures que je décharge pour ton vit. Tiens, poursuit notre libertine, en se troussant, voilà où je veux le nicher ; vois si la cage est digne de l’oiseau

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Se jetant aussitôt sur le lit, la coquine a bientôt mis le braquemart à l’air

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— Oh ! juste ciel, quel engin !… Juliette, me dit Clairwil en se pâmant d’avance, saisis cette poutre, si tes mains peuvent l’empoigner, et conduis-là ; je te rendrai bientôt le même service

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Clairwil est obéie ; l’engin disparaît bientôt dans un con qui, déjà tout humecté de foutre, bâillait depuis un quart d’heure pour le recevoir. Oh ! mes amis, qu’on a raison de citer un carme, quand on veut offrir un modèle de vit et d’érection. Le membre de Claude, semblable à celui d’un mulet, portait neuf pouces six lignes de tour sur treize pouces de long, tête franche, et cette tête redoutable, mes amis, mes deux mains l’empoignaient à peine. C’était le plus beau champignon, le plus rubicond qu’il soit possible d’imaginer. Par un miracle de la nature, uniquement accordé par elle à ses favoris, Claude était doué de trois couilles !… mais comme elles étaient pleines !… comme elles étaient gonflées ! Il y avait, de son propre aveu, plus d’un mois que le coquin n’avait perdu de semence. Quels flots il en répandit dans le con de Clairwil, sitôt qu’il en eut touché le fond ! et dans quel état cette prolifique éjaculation mit ma voluptueuse compagne ! Claude me maniait en foutant, et la manière adroite dont il chatouillait mon clitoris me fit bientôt imiter le modèle que j’avais sous les yeux. Le moine se retire ; je le patine ; Clairwil reste en attitude, la putain se chatouille en attendant qu’on la refoute. L’outil reprend sa vigueur : j’ai si bien l’art de le branler4 ! Claude, échappant bientôt de la main qui le dirige, veut s’engloutir au vagin présenté

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— Non, non, dit Clairwil en contenant l’ardeur de son amant, Juliette, fais-le moi désirer ; branle-moi le clitoris

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Et Claude ne se prête à ces préliminaires qu’en me palpant ; pendant qu’une de ses mains entr’ouvre le con de Clairwil, l’autre me masturbe. Enfin, semblable au coursier fougueux qui se dérobe au frein de son conducteur, Claude s’engloutit dans l’antre qui lui est offert… et, me renversant à côté de Clairwil, le fripon fout l’une à tour de reins, pendant qu’il branle l’autre avec toute l’adresse imaginable

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— Tu me crèves, scélérat ! dit Clairwil en jurant comme une forcenée. Ah ! sacré foutredieu ! je ne tiens pas à tes coups de reins : il n’en est pas un qui ne me coûte un torrent de foutre… Baise-moi donc, au moins, redoutable fouteur… enfonce ta langue dans ma bouche, aussi avant que ton vit l’est dans ma matrice… Ah ! foutre, je décharge… Ne m’imite pas, poursuit-elle en le jetant de côté d’un vigoureux coup de cul, réserve tes forces ! il faut que tu me limes encore

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Mais le malheureux, ne pouvant se contenir, déchargeait une seconde fois ; je le branlai en dirigeant sur le con tout bâillant de Clairwil les flots écumants qu’il lançait. C’était avec du foutre que je tâchais d’éteindre les feux qu’allumait le foutre

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— Ah ! double foutu Dieu ! dit Clairwil en se relevant, ce bougre-là m’a tuée… Juliette, tu ne le soutiendras pas

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Cependant, elle s’empare du moine, elle le secoue ; pour presser l’érection du serviteur de Dieu, la coquine essaye de le sucer, mais l’engin est trop gros pour entrer dans sa bouche ; usant d’un autre moyen, elle lui enfonce deux doigts dans le cul : avec des moines faits à s’enculer, un tel remède est toujours efficace

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Sur les libertines questions de Clairwil à ce sujet, Claude convient que, dans sa jeunesse, il servit de bardache à ses confrères

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— Eh bien ! nous te foutrons aussi, dit Clairwil en découvrant les fesses du moine, les lui baisant et gamahuchant le trou. Oui, nous te sodomiserons, poursuit-elle en lui montrant un godemiché : ta maîtresse va devenir ton amant. Fouts, mon ami, je vais t’enculer, et tu nous enculeras toutes deux après, si cela t’amuse. Tiens, vois ce derrière, dit-elle en montrant ses fesses au carme, ne valent-elles pas bien le con que tu viens de foutre ? Tout est bon pour des putains comme nous ; et lorsque nous venons pour être foutues, c’est dans toutes les parties de notre corps que nous prétendons l’être. Allons, scélérat ! tu bandes, fous cette charmante novice qui vient de se confesser à toi, enconne-là, jean-foutre ! pour sa pénitence, et fous-là surtout aussi roide que tu m’as foutue

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Elle m’amène ce monstre ; j’étais sur le lit, les cuisses écartées… l’autel s’offrait au sacrificateur

Mais quel que fût mon libertinage, à quelque point que je fusse accoutumée aux introductions des plus beaux vits de Paris, il me fut cependant impossible de soutenir celui-là sans préparation. Clairwil a pitié de moi ; elle humecte de sa bouche, et les lèvres de mon con et l’énorme tête du vit de Claude. Pressant ensuite mes fesses d’une main, pour avancer mon ventre sur le bélier, et rapprochant de l’autre ce terrible engin sur mon con, elle fit tant, qu’il pénétra de quelques lignes. Claude, encouragé par ce commencement de victoire, me saisit les reins avec force ; il sacre, il écume, il pourfend, il triomphe. Mais ses lauriers me coûtent du sang ; j’en perds autant que le jour où mon pucelage fut cueilli, et les douleurs sont les mêmes ; bientôt métamorphosées, néanmoins, dans les plus douces sensations de plaisir, je rends à mon vainqueur tous les coups de reins dont il m’accable

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— Fixe un moment ces impétueux élans, dit Clairwil à mon cavalier, je ne puis saisir ton cul dans ces voluptueuses agitations, et tu sais que je t’ai promis de le foutre

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Claude s’arrête ; deux très belles fesses s’entr’ouvrent sous les doigts libertine de Clairwil : affublée d’un godemiché, la garce encule mon fouteur. Cet épisode, si précieux pour un libertin, ne sert qu’à le rendre plus agile encore, il pousse, il presse, il décharge, et je n’ai pas le temps de le rejeter : l’aurais-je pu, grand Dieu ! et ma tête égarée me l’eût-elle permis ? Ah ! pense-t-on à des dangers quand on est ivre de plaisir 

?

— A mon tour, dit Clairwil, ne le laissons pas reposer ; tiens, bougre, voilà mes fesses, encule-moi ; tu vas me mettre en sang, je le sais, que m’importe ? Prends le godemiché, Juliette, tu le sodomiseras, tu me rendras ce que j’ai fait pour toi

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Claude, excité par mes caresses, par la perspective du bea