JUSTINE OU LES MALHEURS DE LA VERTU - Lecture en ligne - Partie 2

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JUSTINE OU LES MALHEURS DE LA VERTU
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La marquise de Bressac, tombée dangereusement malade le jour même de ma sortie du château, était morte le surlendemain dans des douleurs et dans des convulsions épouvantables ; les parents étaient accourus, et le neveu, qui paraissait dans la plus grande désolation, prétendait que sa tante avait été empoisonnée par une femme de chambre qui s'était évadée le même jour. On faisait des recherches, et l'intention était de faire périr cette malheureuse si on la découvrait. Au reste, le comte se trouvait, par cette succession, beaucoup plus riche qu'il ne l'avait cru ; le coffre-fort, le portefeuille, les bijoux de la marquise, tous objets dont on n'avait point de connaissance, mettaient son neveu, indépendamment des revenus, en possession de plus de six cent mille francs d'effets ou d'argent comptant. Au travers de sa douleur affectée, ce jeune homme avait, disait-on, bien de la peine à cacher sa joie, et les parents, convoqués pour l'ouverture du corps exigée par le comte, après avoir déploré le sort de la malheureuse marquise, et juré de la venger si la coupable tombait entre leurs mains, avaient laissé le jeune homme en pleine et paisible possession de sa scélératesse. M. de Bressac avait lui-même parlé à Jeannette, il lui avait fait différentes questions auxquelles la jeune fille avait répondu avec tant de franchise et de fermeté, qu'il s'était résolu à lui donner sa réponse sans la presser davantage. La voilà cette fatale lettre, dit Thérèse en la remettant à Mme de Lorsange, oui, la voilà, madame, elle est quelquefois nécessaire à mon cœur, et je la conserverai jusqu'à la mort ; lisez-la, si vous le pouvez, sans frémir.

Mme de Lorsange ayant pris le billet des mains de notre belle aventurière y lut les mots suivants :

Une scélérate capable d'avoir empoisonné ma tante est bien hardie d'oser m'écrire après cet exécrable délit ; ce qu'elle fait de mieux est de bien cacher sa retraite ; elle peut être sûre qu'on l'y troublera si on l'y découvre. Qu'ose-t-elle réclamer ? Que parle-t-elle d'argent ? Ce qu'elle a pu laisser équivaut-il aux vols qu'elle a faits, ou pendant son séjour dans la maison, ou en consommant son dernier crime ? Qu'elle évite un second envoi pareil à celui-ci, car on lui déclare qu'on ferait arrêter son commissionnaire, jusqu'à ce que le lieu qui recèle la coupable soit connu de la Justice.

– Continuez ma chère enfant, dit Mme de Lorsange en rendant le billet à Thérèse, voilà des procédés qui font horreur ; nager dans l'or, et refuser à une malheureuse qui n'a pas voulu commettre un crime ce qu'elle a légitimement gagné, est une infamie gratuite qui n'a point d'exemple.

– Hélas ! madame, continua Thérèse, en reprenant la suite de son histoire, je fus deux jours à pleurer sur cette malheureuse lettre ; je gémissais bien plus du procédé horrible qu'elle prouvait que des refus qu'elle contenait. Me voilà donc coupable ! m'écriai-je, me voilà donc une seconde fois dénoncée à la Justice pour avoir trop su respecter ses lois ! Soit, je ne m'en repens pas ; quelque chose qui puisse m'arriver, je ne connaîtrai pas du moins les remords tant que mon âme sera pure, et que je n'aurai fait d'autre mal que d'avoir trop écouté les sentiments équitables et vertueux qui ne m'abandonneront jamais.

Il m'était pourtant impossible de croire que les recherches dont le comte me parlait fussent bien réelles ; elles avaient si peu de vraisemblance, il était si dangereux pour lui de me faire paraître en Justice, que j'imaginai qu'il devait, au fond de lui-même, être beaucoup plus effrayé de me voir que je n'avais lieu de frémir de ses menaces. Ces réflexions me décidèrent à rester où j'étais, et à m'y placer même si cela était possible, jusqu'à ce que mes fonds un peu augmentés me permissent de m'éloigner ; je communiquai mon projet à Rodin, qui l'approuva, et me proposa même de rester dans sa maison ; mais avant de vous parler du parti que je pris, il est nécessaire de vous donner une idée de cet homme et de ses entours.

Rodin était un homme de quarante ans, brun, le sourcil épais, l'œil vif, l'air de la force et de la santé, mais en même temps du libertinage. Très au-dessus de son état, et possédant dix à douze mille livres de rentes, Rodin n'exerçait l'art de la chirurgie que par goût ; il avait une très jolie maison dans Saint-Marcel, qu'il n'occupait, ayant perdu sa femme depuis quelques années, qu'avec deux filles pour le servir, et la sienne. Cette jeune personne, nommée Rosalie, venait d'atteindre sa quatorzième année ; elle réunissait tous les charmes les plus capables de faire sensation : une taille de nymphe, une figure ronde, fraîche, extraordinairement animée, des traits mignons et piquants, la plus jolie bouche possible, de très grands yeux noirs, pleins d'âme et de sentiment, des cheveux châtains tombant au bas de sa ceinture, la peau d'un éclat… d'une finesse incroyables ; déjà la plus belle gorge du monde ; d'ailleurs de l'esprit, de la vivacité, et l'une des plus belles âmes qu'eût encore créées la nature. A l'égard des compagnes avec qui je devais servir dans cette maison, c'étaient deux paysannes, dont l'une était gouvernante et l'autre cuisinière. Celle qui exerçait le premier poste pouvait avoir vingt-cinq ans, l'autre en avait dix-huit ou vingt, et toutes les deux extrêmement jolies ; ce choix me fit naître quelques soupçons sur l'envie qu'avait Rodin de me garder. Qu'a-t-il besoin d'une troisième femme, me disais-je, et pourquoi les veut-il jolies ? Assurément, continuai-je, il y a quelque chose dans tout cela de peu conforme aux mœurs régulières dont je ne veux jamais m'écarter ; examinons.

En conséquence, je priai M. Rodin de me laisser prendre des forces encore une semaine chez lui, l'assurant qu'avant la fin de cette époque il aurait ma réponse sur ce qu'il voulait me proposer.

Je profitai de cet intervalle pour me lier plus étroitement avec Rosalie, déterminée à ne me fixer chez son père qu'autant qu'il n'y aurait rien dans sa maison qui pût me faire ombrage. Portant dans ce dessein mes regards sur tout, je m'aperçus dès le lendemain que cet homme avait un arrangement qui dès lors me donna de furieux soupçons sur sa conduite.

M. Rodin tenait chez lui une pension d'enfants des deux sexes ; il en avait obtenu le privilège du vivant de sa femme et l'on n'avait pas cru devoir l'en priver quand il l'avait perdue. Les élèves de M. Rodin était peu nombreux, mais choisis ; il n'avait en tout que quatorze filles et quatorze garçons. Jamais il ne les prenait au-dessous de douze ans, ils étaient toujours renvoyés à seize ; rien n'était joli comme les sujets qu'admettait Rodin. Si on lui en présentait un qui eût quelques défauts corporels, ou point de figure, il avait l'art de le rejeter pour vingt prétextes, toujours colorés de sophismes où personne ne pouvait répondre ; ainsi, ou le nombre de ses pensionnaires n'était pas complet, ou ce qu'il avait était toujours charmant ; ces enfants ne mangeaient point chez lui, mais ils y venaient deux fois par jour, de sept à onze heures le matin, de quatre à huit le soir. Si jusqu'alors je n'avais pas encore vu tout ce petit train, c'est qu'arrivée chez cet homme pendant les vacances, les écoliers n'y venaient plus ; ils y reparurent vers ma guérison.

Rodin tenait lui-même les écoles ; sa gouvernante soignait celle des filles, dans laquelle il passait aussitôt qu'il avait fini l'instruction des garçons ; il apprenait à ces jeunes élèves à écrire, l'arithmétique, un peu d'histoire, le dessin, la musique, et n'employait pour tout cela d'autres maîtres que lui.

Je témoignai d'abord mon étonnement à Rosalie de ce que son père exerçant la fonction de chirurgien, pût en même temps remplir celle de maître d'école ; je lui dis qu'il me paraissait singulier que, pouvant vivre à l'aise sans professer ni l'un ni l'autre de ces états, il se donnât la peine d'y vaquer. Rosalie, avec laquelle j'étais déjà fort bien, se mit à rire de ma réflexion ; la manière dont elle prit ce que je lui disais ne me donna que plus de curiosité, et je la suppliai de s'ouvrir entièrement à moi.

– Écoute, me dit cette charmante fille avec toute la candeur de son âge et toute la naïveté de son aimable caractère ; écoute, Thérèse, je vais tout te dire, je vois bien que tu es une honnête fille… incapable de trahir le secret que je vais te confier. Assurément, chère amie, mon père peut se passer de tout ceci, et s'il exerce l'un ou l'autre des métiers que tu lui vois faire, deux motifs que je vais te révéler en sont la cause. Il fait la chirurgie par goût, pour le seul plaisir de faire dans son art de nouvelles découvertes ; il les a tellement multipliées, il a donné sur sa partie des ouvrages si goûtés, qu'il passe généralement pour le plus habile homme qu'il y ait maintenant en France ; il a travaillé vingt ans à Paris, et c'est pour son agrément qu'il s'est retiré dans cette campagne. Le véritable chirurgien de Saint-Marcel est un nommé Rombeau, qu'il a pris sous sa protection, et qu'il associe à ses expériences. Tu veux savoir à présent, Thérèse, ce qui l'engage à tenir pension ?… le libertinage, mon enfant, le seul libertinage, passion portée à l'extrême en lui. Mon père trouve dans ses écoliers de l'un et l'autre sexe des objets que la dépendance soumet à ses penchants, et il en profite… Mais tiens… suis-moi, me dit Rosalie, c'est précisément aujourd'hui vendredi, un des trois jours de la semaine où il corrige ceux qui ont fait des fautes ; c'est dans ce genre de correction que mon père trouve ses plaisirs ; suis-moi, te dis-je, tu vas voir comme il s'y prend. On peut tout observer d'un cabinet de ma chambre, voisin de celui de ses expéditions ; rendons-nous sans bruit, et garde-toi surtout de jamais dire un mot, et de ce que je te dis, et de ce que tu vas voir.

Il était trop important pour moi de connaître les mœurs du nouveau personnage qui m'offrait un asile pour que je négligeasse rien de ce qui pouvait me les dévoiler ; je suis les pas de Rosalie, elle me place près d'une cloison assez mal jointe pour laisser, entre les planches qui la forment, plusieurs jours suffisant à distinguer tout ce qui se passe dans la chambre voisine.

A peine sommes-nous postées que Rodin entre, conduisant avec lui une jeune fille de quatorze ans, blanche et jolie comme l'Amour ; la pauvre créature tout en larmes, trop malheureusement au fait de ce qui l'attend, ne suit qu'en gémissant son dur instituteur, elle se jette à ses pieds, elle implore sa grâce, mais Rodin inflexible allume dans cette sévérité même les premières étincelles de son plaisir, elles jaillissent déjà de son cœur par ses regards farouches…

– Oh ! non, non ! s'écrie-t-il, non, non ! voilà trop de fois que cela vous arrive, Julie ; je me repends de mes bontés, elles n'ont servi qu'à vous plonger dans de nouvelles fautes, mais la gravité de celle-ci pourrait-elle même me laisser user de clémence, à supposer que je le voulusse ?… Un billet donné à un garçon en entrant en classe !

– Monsieur, je vous proteste que non !

– Oh ! je l'ai vu, je l'ai vu.

– N'en crois rien, me dit ici Rosalie, ce sont des fautes qu'il controuve pour consolider ses prétextes ; cette petite créature est un ange, c'est parce qu'elle lui résiste qu'il la traite avec dureté.

Et pendant ce temps, Rodin, très ému, saisit les mains de la jeune fille, il les attache en l'air à l'anneau d'un pilier placé au milieu de la chambre de correction. Julie n'a plus de défense… plus d'autre… que sa belle tête languissamment tournée vers son bourreau, de superbes cheveux en désordre, et des pleurs inondant le plus beau visage du monde… le plus doux… le plus intéressant. Rodin considère ce tableau, il s'en embrase ; il place un bandeau sur ces yeux qui l'implorent, Julie ne voit plus rien, Rodin, plus à l'aise, détache les voiles de la pudeur, la chemise retroussée sous le corset se relève jusqu'au milieu des reins… Que de blancheur, que de beautés ! ce sont des roses effeuillées sur des lis par la main même des Grâces. Quel est-il donc, l'être assez dur pour condamner aux tourments des appas si frais… si piquants ? Quel monstre peut chercher le plaisir au sein des larmes et de la douleur ? Rodin contemple… son œil égaré parcourt, ses mains osent profaner les fleurs que ses cruautés vont flétrir. Parfaitement en face, aucun mouvement ne peut nous échapper ; tantôt le libertin entrouvre, et tantôt il resserre ces attraits mignons qui l'enchantent ; il nous les offre sous toutes les formes, mais c'est à ceux-là seuls qu'il s'en tient. Quoique le vrai temple de l'amour soit à sa portée, Rodin, fidèle à son culte, n'y jette pas même de regards, il en craint jusqu'aux apparences ; si l'attitude les expose, il les déguise ; le plus léger écart troublerait son hommage, il ne veut pas que rien le distraie… Enfin sa fureur n'a plus de bornes, il l'exprime d'abord par des invectives, il accable de menaces et de mauvais propos cette pauvre petite malheureuse, tremblante sous les coupe dont elle se voit prête à être déchirée ; Rodin n'est plus à lui, il s'empare d'une poignée de verges prises au milieu d'une cuve, où elles acquièrent, dans le vinaigre qui les mouille, plus de verdeur et de piquant… « Allons, dit-il en se rapprochant de sa victime, préparez-vous, il faut souffrir… » Et le cruel, laissant d'un bras vigoureux tomber ces faisceaux à plomb sur toutes les parties qui lui sont offertes, en applique d'abord vingt-cinq coups qui changent bientôt en vermillon le tendre incarnat de cette peau si fraîche.

Julie jetait des cris… des cris perçants qui déchiraient mon âme… des pleurs coulent sous son bandeau, et tombent en perles sur ses belles joues ; Rodin n'en est que plus furieux… Il reporte ses mains sur les parties molestées, les touche, les comprime, semble les préparer à de nouveaux assauts ; ils suivent de près les premiers, Rodin recommence, il n'appuie pas un seul coup qui ne soit précédé d'une invective, d'une menace ou d'un reproche… le sang paraît… Rodin s'extasie ; il se délecte à contempler ces preuves parlantes de sa férocité. Il ne peut plus se contenir, l'état le plus indécent manifeste sa flamme ; il ne craint pas de mettre tout à l'air ; Julie ne peut le voir… un instant il s'offre à la brèche, il voudrait bien y monter en vainqueur, il ne l'ose ; recommençant de nouvelles tyrannies. Rodin fustige à tour de bras ; il achève d'entrouvrir à force de cinglons cet asile des grâces et de la volupté… Il ne sait plus où il en est ; son ivresse est au point de ne plus même lui laisser l'usage de sa raison : il jure, il blasphème, il tempête, rien n'est soustrait à ses barbares coups, tout ce qui paraît est traité avec la même rigueur ; mais le scélérat s'arrête néanmoins, il sent l'impossibilité de passer outre sans risquer de perdre des forces qui lui sont utiles pour de nouvelles opérations.

– Rhabillez-vous, dit-il à Julie, en la détachant et se rajustant lui-même, et si pareille chose vous arrive encore, songez que vous n'en serez pas quitte pour si peu.

Julie rentrée dans sa classe, Rodin va dans celle des garçons ; il en ramène aussitôt un jeune écolier de quinze ans, beau comme le jour ; Rodin le gronde ; plus à l'aise avec lui sans doute, il le cajole, il le baise en le sermonnant :

– Vous avez mérité d'être puni, lui dit-il, et vous allez l'être…

A ces mots, il franchit avec cet enfant toutes les bornes de la pudeur ; mais tout l'intéresse ici, rien n'est exclu, les voiles se relèvent, tout se palpe indistinctement ; Rodin menace, il caresse, il baise, il invective ; ses doigts impies cherchent à faire naître, dans ce jeune garçon, des sentiments de volupté qu'il en exige également.

– Eh bien, lui dit le satyre, en voyant ses succès, vous voilà pourtant dans l'état que je vous ai défendu… Je gage qu'avec deux mouvements de plus tout partirait sur moi…

Trop sûr des titillations qu'il produit, le libertin s'avance pour en recueillir l'hommage, et sa bouche est le temple offert à ce doux encens ; ses mains en excitent les jets, il les attire, il les dévore, lui-même est tout prêt d'éclater, mais il veut en venir au but.

– Ah ! je vais vous punir de cette sottise, dit-il en se relevant.

Il prend les deux mains du jeune homme, il les captive, s'offre en entier l'autel où veut sacrifier sa fureur. Il l'entrouvre, ses baisers le parcourent, sa langue s'y enfonce, elle s'y perd. Rodin, ivre d'amour et de férocité, mêle les expressions et les sentiments de tous deux…

– Ah ! petit fripon, s'écrie-t-il, il faut que je me venge de l'illusion que tu me fais !

Les verges se prennent ; Rodin fustige ; plus excité sans doute qu'avec la vestale, ses coups deviennent et bien plus forts, et bien plus nombreux ; l'enfant pleure, Rodin s'extasie, mais de nouveaux plaisirs l'appellent, il détache l'enfant et vole à d'autres sacrifices. Une petite fille de treize ans succède au garçon, et à celle-là un autre écolier, suivi d'une jeune fille ; Rodin en fouette neuf, cinq garçons et quatre filles ; le dernier est un jeune garçon de quatorze ans, d'une figure délicieuse : Rodin veut en jouir, l'écolier se défend ; égaré de luxure, il le fouette, et le scélérat, n'étant plus son maître, élance les jets écumeux de sa flamme sur les parties molestées de son jeune élève, il l'en mouille des reins aux talons : notre correcteur, furieux de n'avoir pas eu assez de force pour se contenir au moins jusqu'à la fin, détache l'enfant avec humeur, et le renvoie dans la classe en l'assurant qu'il n'y perdra rien. Voilà les propos que j'entendis, voilà les tableaux qui me frappèrent.

– Oh ! ciel, dis-je à Rosalie quand ces affreuses scènes furent terminées, comment peut-on se livrer à de tels excès ? Comment peut-on trouver des plaisirs dans les tourments que l'on inflige ?

– Ah ! tu ne sais pas tout, me répond Rosalie ; écoute, me dit-elle en repassant dans sa chambre avec moi, ce que tu as vu a pu te faire comprendre que lorsque mon père trouve quelques facilités dans ces jeunes élèves, il porte ses horreurs bien plus loin ; il abuse des jeunes filles de la même manière que des jeunes garçons (de cette criminelle manière, me fit entendre Rosalie, dont j'avais moi-même pensé devenir la victime avec le chef des brigands, entre les mains duquel j'étais tombée après mon évasion de la Conciergerie, et dont j'avais été souillée par le négociant de Lyon) ; par ce moyen, poursuivit cette jeune personne, les jeunes filles ne sont point déshonorées, point de grossesses à craindre, et rien ne les empêche de trouver des époux ; il n'y a pas d'années qu'il ne corrompe ainsi presque tous les garçons, et au moins la moitié des autres enfants. Sur les quatorze filles que tu as vues, huit sont déjà flétries de cette manière, et il a joui de neuf garçons ; les deux femmes qui le servent sont soumises aux mêmes horreurs… Ô Thérèse, ajouta Rosalie en se précipitant dans mes bras, ô chère fille, et moi-même aussi, et moi-même il m'a séduite dès ma tendre enfance ; à peine avais-je onze ans que j'étais déjà sa victime… que je l'étais, hélas ! sans pouvoir m'en défendre…

– Mais, mademoiselle, interrompis-je, effrayée… et la religion ? il vous restait au moins cette voie… Ne pouviez-vous pas consulter un directeur et lui tout avouer ?

– Ah ! ne sais-tu donc pas qu'à mesure qu'il nous pervertit, il étouffe dans nous toutes les semences de la religion, et qu'il nous en interdit tous les actes ?… et d'ailleurs le pouvais-je ? A peine m'a-t-il instruite. Le peu qu'il m'a dit sur ces matières n'a été que dans la crainte que mon ignorance ne trahît son impiété. Mais je n'ai jamais été à confesse, je n'ai jamais fait ma première communion ; il sait si bien ridiculiser toutes ces choses, en absorber dans nous jusqu'aux moindres idées, qu'il éloigne à jamais de leurs devoirs celles qu'il a subornées ; ou si elles sont contraintes à les remplir à cause de leur famille, c'est avec une tiédeur, une indifférence si entières, qu'il ne redoute rien de leur indiscrétion. Mais convaincs-toi, Thérèse, convaincs-toi par tes propres yeux, continue-t-elle en me poussant fort vite dans le cabinet d'où nous sortions ; viens, cette chambre où il corrige ses écoliers est la même que celle où il jouit de nous ; voici la classe finie, c'est l'heure où, échauffé des préliminaires, il va venir se dédommager de la contrainte que lui impose quelquefois sa prudence ; remets-toi où tu étais, chère fille, et tes yeux vont tout découvrir.

Quelque peu curieuse que je fusse de ces nouvelles horreurs, il valait pourtant mieux pour moi me rejeter dans ce cabinet que de me faire surprendre avec Rosalie pendant les classes ; Rodin en eût infailliblement conçu des soupçons. Je me place donc ; à peine y suis-je, que Rodin entre chez sa fille ; il la conduit dans celui dont il vient d'être question, les deux femmes du logis s'y rendent ; et là, l'impudique Rodin, n'ayant plus de mesures à garder, se livre à l'aise et sans aucun voile à toutes les irrégularités de sa débauche. Les deux paysannes, totalement nues, sont fustigées à tour de bras ; pendant qu'il agit sur une, l'autre le lui rend, et dans l'intervalle, il accable des plus sales caresses, des plus effrénées, des plus dégoûtantes, le même autel dans Rosalie, qui, élevée sur un fauteuil, le lui présente un peu penchée. Vient enfin le tour de cette malheureuse : Rodin l'attache au poteau comme ses écolières, et pendant que l'une après l'autre, et quelquefois toutes deux ensemble, ses femmes le déchirent lui-même, il fouette sa fille, il la frappe depuis le milieu des reins jusqu'au bas des cuisses, en s'extasiant de plaisir. Son agitation est extrême, il hurle, il blasphème, il flagelle ; ses verges ne s'impriment nulle part que ses lèvres ne s'y collent aussitôt. Et l'intérieur de l'autel, et la bouche de la victime… tout, excepté le devant, tout est dévoré de suçons ; bientôt, sans varier l'attitude, se contentant de se la rendre plus propice, Rodin pénètre dans l'asile étroit des plaisirs ; le même trône est, pendant ce temps, offert à ses baisers par sa gouvernante, l'autre fille le fouette autant qu'elle a de forces ; Rodin est aux nues, il pourfend, il déchire, mille baisers plus chauds les uns que les autres expriment son ardeur sur ce qu'on présente à sa lavure ; la bombe éclate, et le libertin enivré ose goûter les plus doux plaisirs au sein de l'inceste et de l'infamie.

Rodin alla se mettre à table : après de tels exploits, il avait besoin de réparer. Le soir il y avait encore et classe et correction ; je pouvais observer de nouvelles scènes si je l'eusse désiré, mais j'en avais assez pour me convaincre et pour déterminer ma réponse aux offres de ce scélérat. L'époque où je devais la rendre approchait. Deux jours après ces événements-ci, lui-même vint me la demander dans ma chambre. Il me surprit au lit. Le prétexte de voir s'il ne restait plus aucune trace de mes blessures lui donna, sans que je pusse m'y opposer, le droit de m'examiner nue, et comme il en faisait autant deux fois le jour depuis un mois, sans que je n'eusse encore aperçu dans lui rien qui pût blesser ma pudeur, je ne crus pas devoir résister. Mais Rodin avait d'autres projets, cette fois-ci : quand il en est à l'objet de son culte, il passe une de ses cuisses autour de mes reins, et l'appuie tellement, que je me trouve, pour ainsi dire, hors de défense.

– Thérèse, me dit-il alors en faisant promener ses mains de manière à ne plus me laisser aucun doute, vous voilà rétablie, ma chère, vous pouvez maintenant me témoigner la reconnaissance dont j'ai vu votre cœur rempli ; la manière est aisée, il ne me faut que ceci, continua le traître en fixant ma position de toutes les forces qu'il pouvait employer… Oui, ceci seulement, voilà ma récompense, je n'exige jamais que cela des femmes… Mais, continue-t-il, c'est que c'est un des plus beaux que j'aie vus de ma vie… Que de rondeur !… quelle élasticité !… que de finesse dans la peau !… Oh ! je veux absolument en jouir…

En disant cela, Rodin, vraisemblablement déjà prêt à l'exécution de ses projets, pour achever de les accomplir est obligé de me lâcher un moment ; je profite du jour qu'il me donne, et me dégageant de ses bras :

– Monsieur, lui dis-je, je vous prie de bien vous convaincre qu'il n'est rien dans le monde entier qui puisse m'engager aux horreurs que vous semblez vouloir. Ma reconnaissance vous est due, j'en conviens, mais je ne l'acquitterai pas au prix d'un crime. Je suis pauvre et très malheureuse, sans doute ; n'importe, voilà le peu d'argent que je possède, continué-je en lui offrant ma chétive bourse, prenez ce que vous jugerez à propos, et laissez-moi quitter cette maison, je vous prie, dès que j'en suis en état.

Rodin, confondu d'une résistance à laquelle il s'attendait peu avec une fille dénuée de ressources, et que d'après une injustice ordinaire aux hommes, il supposait malhonnête par cela seul qu'elle était dans la misère, Rodin, dis-je, me regarde avec attention :

– Thérèse, reprit-il au bout d'un instant, c'est assez mal à propos que tu fais la vestale avec moi ; j'avais, ce me semble, quelque droit à des complaisances de ta part ; n'importe, garde ton argent mais ne me quitte point. Je suis bien aise d'avoir une fille sage dans ma maison, celles qui m'entourent le sont si peu !… Puisque tu te montres si vertueuse dans ce cas-ci, tu le seras, j'espère, également dans tous. Mes intérêts s'y trouveront, ma fille t'aime, elle vient de me supplier, tout à l'heure encore, de t'engager à ne point nous quitter ; reste donc près de nous, je t'y invite.

– Monsieur, répondis-je, je n'y serais pas heureuse ; les deux femmes qui vous servent aspirent à tous les sentiments qu'il est en vous de leur accorder ; elles ne me verront pas sans jalousie, et je serai tôt ou tard contrainte à vous quitter.

– Ne l'appréhende pas, me répondit Rodin, ne crains aucun des effets de la jalousie de ces femmes ; je saurai les tenir à leur place en maintenant la tienne, et toi seule posséderas ma confiance sans qu'aucun risque en résulte pour toi. Mais pour continuer d'en être digne, il est bon que tu saches que la première qualité que j'exige de toi, Thérèse, est une discrétion à toute épreuve. Il se passe beaucoup de choses ici, beaucoup qui contrarieront tes principes de vertu ; il faut tout voir, mon enfant, tout entendre, et ne jamais rien dire… Ah ! reste avec moi, Thérèse, restes-y, mon enfant, je t'y garde avec joie ; au milieu de beaucoup de vices où m'emportent un tempérament de feu, un esprit sans frein et un cœur très gâté, j'aurai du moins la consolation d'avoir un être vertueux près de moi, et dans le sein duquel je me rejetterai comme aux pieds d'un dieu, quand je serai rassasié de mes débauches…

Ô ciel ! pensai-je en ce moment, la vertu est donc nécessaire, elle est donc indispensable à l'homme, puisque le vicieux lui-même est obligé de se rassurer par elle, et de s'en servir comme d'abri ! Me rappelant ensuite les instances que Rosalie m'avait faites pour ne la point quitter, et croyant reconnaître dans Rodin quelques bons principes, je m'engageai décidément chez lui.

– Thérèse, me dit Rodin au bout de quelques jours, c'est auprès de ma fille que je vais te mettre ; de cette manière, tu n'auras rien à démêler avec mes deux autres femmes, et je te donne trois cents livres de gages.

Une telle place était une espèce de fortune dans ma position ; enflammée du désir de ramener Rosalie au bien, et peut-être son père même, si je prenais sur lui quelque empire, je ne me repentis point de ce que je venais de faire… Rodin, m'ayant fait habiller, me conduisit dès le même instant à sa fille, en lui annonçant qu'il me donnait à elle ; Rosalie me reçut avec des transports de joie inouïs, et je fus promptement installée.

Il ne se passa pas huit jours sans que je commençasse à travailler aux conversions que je désirais, mais l'endurcissement de Rodin rompait toutes mes mesures.

– Ne crois pas, répondait-il à mes sages conseils, que l'espèce d'hommage que j'ai rendu à la vertu dans toi soit une preuve ni que j'estime la vertu, ni que j'aie envie de la préférer au vice. Ne l'imagine pas, Thérèse, tu t'abuserais ; ceux qui, partant de ce que j'ai fait envers toi, soutiendraient d'après ce procédé l'importance ou la nécessité de la vertu, tomberaient dans une grande erreur, et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma façon de penser. La masure qui me sert d'abri à la chasse quand les rayons ardents du soleil dardent à plomb sur mon individu, n'est assurément pas un monument utile, sa nécessité n'est que de circonstance ; je m'expose à une sorte de danger, je trouve quelque chose qui me garantit, je m'en sers, mais ce quelque chose en est-il moins inutile ? en peut-il être moins méprisable ? Dans une société totalement vicieuse, la vertu ne servirait à rien : les nôtres n'étant pas de ce genre, il faut absolument ou la jouer, ou s'en servir, afin d'avoir moins à redouter de ceux qui la suivent. Que personne ne l'adopte, elle deviendra inutile. Je n'ai donc pas tort quand je soutiens que sa nécessité n'est que d'opinion ou de circonstances ; la vertu n'est pas un mode d'un prix incontestable, elle n'est qu'une manière de se conduire, qui varie suivant chaque climat et qui, par conséquent, n'a rien de réel : cela seul en fait voir la futilité. Il n'y a que ce qui est constant qui soit réellement bon ; ce qui change perpétuellement ne saurait prétendre au caractère de bonté ; voilà pourquoi l'on a mis l'immutabilité au rang des perfections de l'Éternel. Mais la vertu est absolument privée de ce caractère : il n'est pas deux peuples sur la surface du globe qui soient vertueux de la même manière ; donc la vertu n'a rien de réel, rien de bon intrinsèquement, et ne mérite en rien notre culte ; il faut s'en servir comme d'étai, adopter politiquement celle du pays où l'on vit, afin que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous laissent en repos, et afin que cette vertu, respectée où vous êtes, vous garantisse, par sa prépondérance de convention, des attentats de ceux qui professent le vice. Mais, encore une fois, tout cela est de circonstances, et rien de tout cela n'assigne un mérite réel à la vertu. Il est telle vertu, d'ailleurs, impossible à de certains hommes ; or, comment me persuaderez-vous qu'une vertu qui combat ou qui contrarie les passions puisse se trouver dans la nature ? Et si elle n'y est pas, comment peut-elle être bonne ? Assurément, ce seront chez les hommes dont il s'agit les vices opposés à ces vertus qui deviendront préférables, puisque ce seront les seuls modes… les seules manières d'être qui s'arrangeront le mieux à leur physique ou à leurs organes ; il y aura donc dans cette hypothèse des vices très utiles : or, comment la vertu le sera-t-elle si vous me démontrez que ses contraires puissent l'être ? On vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et, en ce sens, elle est bonne ; car s'il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour, je ne recevrai que du bien. Ce raisonnement n'est qu'un sophisme ; pour le peu de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu'ils pratiquent la vertu, par l'obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement. Recevant moins que je ne donne, je fais donc un mauvais marché, j'éprouve beaucoup plus de mal des privations que j'endure pour être vertueux, que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l'arrangement n'étant point égal, je ne dois donc pas m'y soumettre, et sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrais de peines en me contraignant à l'être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ? Reste maintenant le tort que je peux faire aux autres étant vicieux, et le mal que je recevrai à mon tour si tout le monde me ressemble. En admettant une entière circulation de vices, je risque assurément, j'en conviens ; mais le chagrin éprouvé par ce que je risque est compensé par le plaisir de ce que je fais risquer aux autres ; voilà dès lors l'égalité rétablie, dès lors tout le monde est à peu près également heureux : ce qui n'est pas, et ne saurait être, dans une société où les uns sont bons et les autres méchants, parce qu'il résulte de ce mélange des pièges perpétuels qui n'existent point dans l'autre cas. Dans la société mélangée, tous les intérêts sont divers : voilà la source d'une infinité de malheurs ; dans l'autre association, tous les intérêts sont égaux, chaque individu qui la compose est doué des mêmes goûts, des mêmes penchants, tous marchent au même but, tous sont heureux. Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux. Non, quand on est convenu d'encenser le bien ; mais déprisez, avilissez ce que vous appelez le bien, vous ne révérez plus que ce que vous aviez la sottise d'appeler le mal ; et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non point parce qu'il sera permis (ce serait quelquefois une raison pour en diminuer l'attrait), mais c'est que les lois ne le puniront plus, et qu'elles diminuent, par la crainte qu'elles inspirent, le plaisir qu'a placé la nature au crime.

Je suppose une société où il sera convenu que l'inceste (admettons ce délit comme tout autre), que l'inceste, dis-je, soit un crime : ceux qui s'y livreront seront malheureux, parce que l'opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer leurs plaisirs ; ceux qui désireront le commettre, ce mal, et qui ne l'oseront, d'après ces freins, seront également malheureux ; ainsi la loi qui proscrira l'inceste n'aura fait que des infortunés. Que dans la société voisine, l'inceste ne soit point un crime, ceux qui ne le désireront pas ne seront point malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux. Donc la société qui aura permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette même action en crime. Il en est de même de toutes les autres actions maladroitement considérées comme criminelles : en les observant sous ce point de vue, vous faites une foule de malheureux ; en les permettant, personne ne se plaint ; car celui qui aime cette action quelconque s'y livre en paix, et celui qui ne s'en soucie pas ou reste dans une sorte d'indifférence qui n'est nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu'il a pu recevoir par une foule d'autres lésions dont il grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre. Donc tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très heureux, ou dans un état d'insouciance qui n'a rien de pénible ; par conséquent rien de bon, rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu'on appelle la vertu. Que ceux qui la suivent ne s'enorgueillissent donc pas de cette sorte d'hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre : c'est une affaire purement de circonstances, de convention ; mais dans le fait, ce culte est chimérique, et la vertu qui l'obtient un instant n'en est pas pour cela plus belle.

Telle était la logique infernale des malheureuses passions de Rodin ; mais Rosalie plus douce et bien moins corrompue, Rosalie, détestant les horreurs auxquelles elle était soumise, se livrait plus docilement à mes avis : je désirais avec ardeur lui faire remplir ses premiers devoirs de religion ; il aurait fallu pour cela mettre un prêtre dans la confidence, et Rodin n'en voulait aucun dans sa maison, il les avait en horreur comme le culte qu'ils professaient : pour rien au monde, il n'en eût souffert un près de sa fille ; conduire cette jeune personne à un directeur était également impossible : Rodin ne laissait jamais sortir Rosalie sans qu'elle fût accompagnée ; il fallut donc attendre que quelque occasion se présentât ; et pendant ces délais, j'instruisais cette jeune personne ; en lui donnant le goût des vertus, je lui inspirais celui de la religion, je lui en dévoilais les saints dogmes et les sublimes mystères, je liais tellement ces deux sentiments dans son jeune cœur que je les rendais indispensables au bonheur de sa vie.

– Ô mademoiselle, lui disais-je un jour en recueillant les larmes de sa componction, l'homme peut-il s'aveugler au point de croire qu'il ne soit pas destiné à une meilleure fin ? Ne suffit-il pas qu'il ait été doué du pouvoir et de la faculté de connaître son Dieu, pour s'assurer que cette faveur ne lui a été accordée que pour remplir les devoirs qu'elle impose ? Or, quelle peut être la base du culte dû à l'éternel, si ce n'est la vertu dont lui-même est l'exemple ? Le créateur de tant de merveilles peut-il avoir d'autres lois que le bien ? et nos cœurs peuvent-ils lui plaire si le bien n'en est l'élément ? Il me semble qu'avec les âmes sensibles, il ne faudrait employer d'autres motifs d'amour envers cet Être suprême que ceux qu'inspire la reconnaissance. N'est-ce pas une faveur que de nous avoir fait jouir des beautés de cet univers, et ne lui devons-nous pas quelque gratitude pour un tel bienfait ? Mais une raison plus forte encore établit, constate la chaîne universelle de nos devoirs ; pourquoi refuserions-nous de remplir ceux qu'exige sa loi, puisque ce sont les mêmes que ceux qui consolident notre bonheur avec les hommes ? N'est-il pas doux de sentir qu'on se rend digne de l'Être suprême rien qu'en exerçant les vertus qui doivent opérer notre contentement sur la terre, et que les moyens qui nous rendent dignes de vivre avec nos semblables sont les mêmes que ceux qui nous donnent après cette vie l'assurance de renaître auprès du trône de Dieu ? Ah ! Rosalie, comme ils s'aveuglent, ceux qui voudraient nous ravir cet espoir ! Trompés, séduits par leurs misérables passions, ils aiment mieux nier les vérités éternelles que d'abandonner ce qui peut les en rendre dignes. Ils aiment mieux dire : On nous trompe, que d'avouer qu'ils se trompent eux-mêmes ; l'idée des pertes qu'ils se préparent troublerait leurs indignes voluptés ; il leur paraît moins affreux d'anéantir l'espoir du ciel que de se priver de ce qui doit le leur acquérir ? Mais quand elles s'affaiblissent en eux, ces tyranniques passions, quand le voile est déchiré, quand rien ne balance plus dans leur cœur corrompu cette voix impérieuse du Dieu que méconnaissait leur délire, quel il doit être, ô Rosalie, ce cruel retour sur eux-mêmes ! combien le remords qui l'accompagne doit leur faire payer cher l'instant d'erreur qui les aveuglait ! Voilà l'état où il faut juger l'homme pour régler sa propre conduite : ce n'est ni dans l'ivresse, ni dans le transport d'une fièvre ardente que nous devons croire à ce qu'il dit, c'est lorsque sa raison calmée, jouissant de toute son énergie, cherche la vérité, la devine et la voit. Nous le désirons de nous-mêmes alors cet Être saint autrefois méconnu ; nous l'implorons, il nous console ; nous le prions, il nous écoute. Eh ! Pourquoi donc le nierais-je, pourquoi le méconnaîtrais-je, cet objet si nécessaire au bonheur ? Pourquoi préférerais-je de dire avec l'homme égaré : Il n'est point de Dieu, tandis que le cœur de l'homme raisonnable m'offre, à tout instant, des preuves de l'existence de cet Être divin ? Vaut-il donc mieux rêver avec les fous, que de penser juste avec les sages ? Tout découle néanmoins de ce premier principe : dès qu'il existe un Dieu, ce Dieu mérite un culte, et la première base de ce culte est incontestablement la vertu.

De ces premières vérités, je déduisais facilement les autres, et Rosalie, déiste, était bientôt chrétienne. Mais quel moyen, je le répète, de joindre un peu de pratique à la morale ? Rosalie, contrainte d'obéir à son père, ne pouvait tout au plus y montrer que du dégoût, et, avec un homme comme Rodin, cela ne pouvait-il pas devenir dangereux ? Il était intraitable ; aucun de mes systèmes ne tenait contre lui ; mais si je ne réussissais pas à le convaincre, au moins ne m'ébranlait-il pas.

Cependant, une telle école, des dangers si permanents, si réels, me firent trembler pour Rosalie, au point que je ne me crus nullement coupable en l'engageant à fuir de cette maison perverse. Il me semblait qu'il y avait un moindre mal à l'arracher du sein de son incestueux père que de l'y laisser au hasard de tous les risques qu'elle y pouvait courir. J'avais déjà touché légèrement cette matière et je n'étais peut-être pas très loin d'y réussir, quand tout à coup Rosalie disparut de la maison, sans qu'il me fût possible de savoir où elle était. Interrogeais-je les femmes de chez Rodin, ou Rodin lui-même, on m'assurait qu'elle était allée passer la belle saison chez une parente, à dix lieues de là. M'informais-je dans le voisinage, d'abord on s'étonnait d'une pareille question faite par quelqu'un du logis, puis on me répondait comme Rodin et ses domestiques : on l'avait vue, on l'avait embrassée la veille, le jour même de son départ ; et je recevais les mêmes réponses partout. Quand je demandais à Rodin pourquoi ce départ m'avait été caché, pourquoi je n'avais pas suivi ma maîtresse, il m'assurait que l'unique raison avait été de prévenir une scène douloureuse pour l'une et pour l'autre, et qu'assurément je reverrais bientôt celle que j'aimais. Il fallut se payer de ces réponses, mais s'en convaincre était plus difficile. Était-il présumable que Rosalie, Rosalie qui m'aimait tant ! eût consenti à me quitter sans me dire un mot ? Et, d'après ce que je connaissais du caractère de Rodin, n'y avait-il pas bien à appréhender pour le sort de cette malheureuse ? Je résolus donc de mettre tout en usage pour savoir ce qu'elle était devenue, et pour y parvenir tous les moyens me parurent bons.

Dès le lendemain, me trouvant seule au logis, j'en parcours soigneusement tous les coins ; je crois entendre quelques gémissements au fond d'une cave très obscure… Je m'approche, un tas de bois paraissait boucher une porte étroite et reculée ; j'avance en écartant tous les obstacles… de nouveaux sons se font entendre ; je crois en démêler l'organe… Je prête mieux l'oreille… je ne doute plus.

– Thérèse ! entends-je enfin, ô Thérèse, est-ce toi ?

– Oui, chère et tendre amie ! m'écriai-je, en reconnaissant la voix de Rosalie… oui, c'est Thérèse que le ciel envoie te secourir…

Et mes questions multipliées laissent à peine à cette intéressante fille le temps de me répondre. J'apprends enfin que quelques heures avant sa disparition, Rombeau, l'ami, le confrère de Rodin, l'avait examinée nue, et qu'elle avait reçu de son père l'ordre de se prêter, avec ce Rombeau, aux mêmes horreurs que Rodin exigeait chaque jour d'elle ; qu'elle avait résisté, mais que Rodin, furieux, l'avait saisie et présentée lui-même aux attentats débordés de son confrère ; qu'ensuite, les deux amis s'étaient fort longtemps parlé bas, la laissant toujours nue, et venant par intervalles l'examiner de nouveau, en jouir toujours de cette même manière criminelle, ou la maltraiter en cent façons différentes ; que définitivement, après quatre ou cinq heures de cette séance, Rodin lui avait dit qu'il allait l'envoyer à la campagne chez une de ses parentes ; mais qu'il fallait partir tout de suite et sans parler à Thérèse, pour des raisons qu'il lui expliquerait le lendemain lui-même dans cette campagne, où il irait aussitôt la rejoindre. Il avait fait entendre à Rosalie qu'il s'agissait d'un mariage pour elle, et que c'était en raison de cela que son ami Rombeau l'avait examinée, afin de voir si elle était en état de devenir mère. Rosalie était effectivement partie sous la conduite d'une vieille femme ; elle avait traversé le bourg, dit adieu en passant à plusieurs connaissances ; mais aussitôt que la nuit était venue, sa conductrice l'avait ramenée dans la maison de son père où elle était rentrée à minuit. Rodin, qui l'attendait, l'avait saisie, lui avait intercepté de sa main l'organe de la voix, et l'avait, sans dire un mot, plongée dans cette cave où on l'avait d'ailleurs assez bien nourrie et soignée depuis qu'elle y était.

– Je crains tout, ajouta cette pauvre fille ; la conduite de mon père envers moi depuis ce temps, ses discours, ce qui a précédé l'examen de Rombeau, tout, Thérèse, tout prouve que ces monstres vont me faire servir à quelques-unes de leurs expériences, et c'en est fait de ta pauvre Rosalie.

Après les larmes qui coulèrent abondamment de mes yeux, je demandai à cette pauvre fille si elle savait où l'on mettait la clef de cette cave : elle l'ignorait ; mais elle ne croyait pourtant point que l'on eût l'usage de l'emporter. Je la cherchai de tous côtés ; ce fut en vain ; et l'heure de reparaître arriva sans que je pusse donner à cette chère enfant d'autres secours que des consolations, quelques espérances, et des pleurs. Elle me fit jurer de revenir le lendemain ; je le lui promis, l'assurant même que si, à cette époque, je n'avais rien découvert de satisfaisant sur ce qui la regardait, je quitterais sur-le-champ la maison, je porterais mes plaintes en justice, et la soustrairais, à tel prix que ce pût être, au sort affreux qui la menaçait.

Je remonte ; Rombeau soupait ce soir-là avec Rodin. Déterminée à tout pour éclairer le sort de ma maîtresse, je me cache près de l'appartement où se trouvaient les deux amis, et leur conversation ne me convainc que trop du projet horrible qui les occupait l'un et l'autre.

– Jamais, dit Rodin, l'anatomie ne sera à son dernier degré de perfection que l'examen des vaisseaux ne soit fait sur un enfant de quatorze ou quinze ans, expiré d'une mort cruelle ; ce n'est que de cette contraction que nous pouvons obtenir une analyse complète d'une partie aussi intéressante.

– Il en est de même, reprit Rombeau, de la membrane qui assure la virginité ; il faut nécessairement une jeune fille pour cet examen. Qu'observe-t-on dans l'âge de puberté ? rien ; les menstrues déchirent l'hymen, et toutes les recherches sont inexactes ; ta fille est précisément ce qu'il nous faut ; quoiqu'elle ait quinze ans, elle n'est pas encore réglée ; la manière dont nous en avons joui ne porte aucun tort à cette membrane, et nous la traiterons tout à l'aise. Je suis ravi que tu te sois enfin déterminé.

– Assurément, je le suis, reprit Rodin ; il est odieux que de futiles considérations arrêtent ainsi le progrès des sciences ; les grands hommes se sont-ils laissé captiver par d'aussi méprisables chaînes ? Et quand Michel-Ange voulut rendre un Christ au naturel, se fit-il un cas de conscience de crucifier un jeune homme, et de le copier dans les angoisses ? Mais quand il s'agit des progrès de notre art, de quelle nécessité ne doivent pas être ces mêmes moyens ! Et combien y a-t-il un moindre mal à se les permettre ! C'est un sujet de sacrifié pour en sauver un million ; doit-on balancer à ce prix ? Le meurtre opéré par les lois est-il d'une autre espèce que celui que nous allons faire, et l'objet de ces lois, qu'on trouve si sages, n'est-il pas le sacrifice d'un pour en sauver mille ?

– C'est la seule façon de s'instruire, dit Rombeau, et dans les hôpitaux, où j'ai travaillé toute ma jeunesse, j'ai vu faire mille semblables expériences ; à cause des liens qui t'enchaînent à cette créature, je craignais, je l'avoue, que tu ne balançasses.

– Quoi ! parce qu'elle est ma fille ? Belle raison ! s'écria Rodin ; et quel rang t'imagines-tu donc que ce titre doive avoir dans mon cœur ? Je regarde un peu de semence éclose du même œil (au poids près) que celle qu'il me plaît de perdre dans mes plaisirs. Je n'ai jamais fait plus de cas de l'un que de l'autre. On est le maître de reprendre ce qu'on a donné ; jamais le droit de disposer de ses enfants ne fut contesté chez aucun peuple de la terre. Les Perses, les Mèdes, les Arméniens, les Grecs en jouissaient dans toute son étendue. Les lois de Lycurgue, le modèle des législateurs, non seulement laissaient aux pères tous droits sur leurs enfants, mais condamnaient même à la mort ceux que les parents ne voulaient pas nourrir, ou ceux qui se trouvaient mal conformés. Une grande partie des sauvages tuent leurs enfants aussitôt qu'ils naissent. Presque toutes les femmes de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique se font avorter sans encourir de blâme ; Cook retrouva cet usage dans toutes les îles de la mer du Sud. Romulus permit l'infanticide ; la loi des Douze Tables le toléra de même, et jusqu'à Constantin, les Romains exposaient ou tuaient impunément leurs enfants. Aristote conseille ce prétendu crime ; la secte des Stoïciens le regardait comme louable ; il est encore très en usage à la Chine. Chaque jour on trouve et dans les rues et sur les canaux de Pékin plus de dix mille individus immolés ou abandonnés par leurs parents, et quel que soit l'âge d'un enfant, dans ce sage empire, un père, pour s'en débarrasser, n'a besoin que de le mettre entre les mains du juge. D'après les lois des Parthes, on tuait son fils, sa fille ou son frère, même dans l'âge nubile ; César trouva cette coutume générale dans les Gaules ; plusieurs passages du Pentateuque prouvent qu'il était permis de tuer ses enfants chez le peuple de Dieu ; et Dieu lui-même, enfin, l'exigea d'Abraham. L'on crut longtemps, dit un célèbre moderne, que la prospérité des empires dépendait de l'esclavage des enfants ; cette opinion avait pour base les principes de la plus saine raison. Eh quoi ! un monarque se croira autorisé à sacrifier vingt ou trente mille de ses sujets dans un seul jour pour sa propre cause, et un père ne pourra, lorsqu'il le jugera convenable, devenir maître de la vie de ses enfants ! Quelle absurdité ! quelle inconséquence et quelle faiblesse dans ceux qui sont contenus par de telles chaînes ! L'autorité du père sur ses enfants, la seule réelle, la seule qui ait servi de base à toutes les autres, nous est dictée par la voix de la nature même, et l'étude réfléchie de ses opérations nous en offre à tout instant des exemples. Le tzar Pierre ne doutait nullement de ce droit ; il en usa, et adressa une déclaration publique à tous les ordres de son empire, par laquelle il disait que, d'après les lois divines et humaines, un père avait le droit entier et absolu de juger ses enfants à mort, sans appel et sans prendre l'avis de qui que ce fût. Il n'y a que dans notre France barbare où une fausse et ridicule pitié crut devoir enchaîner ce droit. Non, poursuivit Rodin avec chaleur, non, mon ami, je ne comprendrai jamais qu'un père qui voulut bien donner la vie ne soit pas libre de donner la mort. C'est le prix ridicule que nous attachons à cette vie qui nous fait éternellement déraisonner sur le genre d'action qui engage un homme à se délivrer de son semblable. Croyant que l'existence est le plus grand des biens, nous nous imaginons stupidement faire un crime en soustrayant ceux qui en jouissent ; mais la cessation de cette existence, ou du moins ce qui la suit, n'est pas plus un mal que la vie n'est un bien ; ou plutôt si rien ne meurt, si rien ne se détruit, ni rien ne se perd dans la nature, si toutes les parties décomposées d'un corps quelconque n'attendent que la dissolution pour reparaître aussitôt sous des formes nouvelles, quelle indifférence n'y aura-t-il pas dans l'action du meurtre, et comment osera-t-on y trouver du mal ? Ne dût-il donc s'agir ici que de ma seule fantaisie, je regarderais la chose comme toute simple : à plus forte raison quand elle devient nécessaire à un art aussi utile aux hommes… Quand elle peut fournir d'aussi grandes lumières, dès lors ce n'est plus un mal, mon ami, ce n'est plus un forfait, c'est la meilleure, la plus sage, la plus utile de toutes les actions, et ce ne serait qu'à se la refuser qu'il pourrait exister du crime.

– Ah ! dit Rombeau, plein d'enthousiasme pour d'aussi effrayantes maximes, je t'approuve, mon cher ; ta sagesse m'enchante, mais ton indifférence m'étonne, je te croyais amoureux.

– Moi ! épris d'une fille ?… Ah ! Rombeau, je me supposais mieux connu de toi ; je me sers de ces créatures-là quand je n'ai rien de mieux : l'extrême penchant que j'ai pour les plaisirs du genre dont tu me les vois goûter me rend précieux tous les temples où cette espèce d'encens peut s'offrir, et pour les multiplier, j'assimile quelquefois une jeune fille à un beau garçon ; mais pour peu qu'un de ces individus femelles ait malheureusement nourri trop longtemps mon illusion, le dégoût s'annonce avec énergie ; et je n'ai jamais connu qu'un moyen d'y satisfaire délicieusement… Tu m'entends, Rombeau ; Chilpéric, le plus voluptueux des rois de France, pensait de même. Il disait hautement qu'on pouvait à la rigueur se servir d'une femme, mais à la clause expresse de l'exterminer aussitôt qu'on en avait joui[3]. Il y a cinq ans que cette petite catin sert à mes plaisirs : il est temps qu'elle paye la cessation de mon ivresse par celle de son existence.

Le repas finissait ; aux démarches de ces deux furieux, à leurs propos, à leurs actions, à leurs préparatifs, à leur état enfin qui tenait du délire, je vis bien qu'il n'y avait pas un moment à perdre, et que l'époque de la destruction de cette malheureuse Rosalie était fixée à ce même soir. Je vole à la cave, résolue de mourir ou de la délivrer.

– Ô chère amie, lui criai-je, pas un moment à perdre… les monstres !… c'est pour ce soir… ils vont arriver…

Et en disant cela, je fais les plus violents efforts pour enfoncer la porte. Une de mes secousses fait tomber quelque chose, j'y porte la main, c'est la clef ; je la ramasse, je me hâte d'ouvrir… j'embrasse Rosalie, je la presse de fuir, je lui réponds de suivre mes pas, elle s'élance… Juste ciel ! il était encore dit que la vertu devait succomber, et que les sentiments de la plus tendre commisération allaient être durement punis… Rodin et Rombeau, éclairés par la gouvernante, paraissent tout à coup ; le premier saisit sa fille au moment où elle franchit le seuil de la porte, au-delà de laquelle elle n'avait plus que quelque pas à faire pour se trouver libre.

– Où vas-tu, malheureuse ? s'écrie Rodin en l'arrêtant, pendant que Rombeau s'empare de moi… Ah ! continue-t-il en me regardant, c'est cette coquine qui favorisait ta fuite ! Thérèse, voilà donc l'effet de vos grands principes de vertu… enlever une fille à son père !

– Assurément, répondis-je avec fermeté, et je le dois quand ce père est assez barbare pour comploter contre les jours de sa fille.

– Ah ! ah ! de l'espionnage et de la séduction, poursuivit Rodin ; tous les vices les plus dangereux dans une domestique ! montons, montons, il faut juger cette affaire-là.

Rosalie et moi, traînées par ces deux scélérats, nous regagnons les appartements ; les portes se ferment. La malheureuse fille de Rodin est attachée aux colonnes d'un lit, et toute la rage de ces furieux se tourne contre moi ; je suis accablée des plus dures invectives, et les plus effrayants arrêts se prononcent ; il ne s'agit de rien moins que de me disséquer toute vive, pour examiner les battements de mon cœur, et faire sur cette partie des observations impraticables sur un cadavre. Pendant ce temps on me déshabille, et je deviens la proie des attouchements les plus impudiques.

– Avant tout, dit Rombeau, je suis d'avis d'attaquer fortement la forteresse que tes bons procédés respectèrent… C'est qu'elle est superbe ! admire donc le velouté, la blancheur de ses deux demi-lunes qui en défendent l'entrée, jamais vierge ne fut plus fraîche.

– Vierge ! mais elle l'est presque, dit Rodin. Une seule fois, malgré elle, on l'a violée, et pas la moindre chose depuis. Cède-moi le poste un instant…

Et le cruel entremêle l'hommage de ces caresses dures et féroces qui dégradent l'idole au lieu de l'honorer. S'il y avait eu là des verges, j'étais cruellement traitée. On en parla, mais il ne s'en trouva point, on se contenta de ce que la main put faire ; on me mit en feu… plus je me défendais, mieux j'étais contenue ; quand je vis pourtant qu'on allait se décider à des choses plus sérieuses, je me précipitai aux pieds de mes bourreaux, je leur offris ma vie, et leur demandai l'honneur.

– Mais dès que tu n'es pas vierge, dit Rombeau, qu'importe ? tu ne seras coupable de rien, nous allons te violer comme tu l'as déjà été, et dès lors pas le plus petit péché sur ta conscience ; ce sera la force qui t'aura tout ravi…

Et l'infâme, en me consolant de cette cruelle manière, me plaçait déjà sur un canapé.

– Non, dit Rodin en arrêtant l'effervescence de son confrère dont j'étais toute prête à devenir victime, non, ne perdons pas nos forces avec cette créature, songe que nous ne pouvons remettre plus loin les opérations projetées sur Rosalie, et notre vigueur nous est nécessaire pour y procéder : punissons autrement cette malheureuse. – En disant cela, Rodin met un fer au feu. – Oui, continue-t-il, punissons-la mille fois davantage que si nous prenions sa vie, marquons-la, flétrissons-la : cet avilissement, joint à toutes les mauvaises affaires qu'elle a sur le corps, la fera pendre ou mourir de faim ; elle souffrira du moins jusque-là, et notre vengeance plus prolongée en deviendra plus délicieuse.

Il dit : Rombeau me saisit, et l'abominable Rodin m'applique derrière l'épaule le fer ardent dont on marque les voleurs.

– Qu'elle ose paraître à présent, la catin, continue ce monstre, qu'elle l'ose, et en montrant cette lettre ignominieuse, je légitimerai suffisamment les raisons qui me l'ont fait renvoyer avec tant de secret et de promptitude.

On me panse, on me rhabille, on me fortifie de quelques gouttes de liqueur, et profitant de l'obscurité de la nuit, les deux amis me conduisent au bord de la forêt et m'y abandonnent cruellement, après m'avoir fait entrevoir encore le danger d'une récrimination, si j'ose l'entreprendre dans l'état d'avilissement où je me trouve.

Toute autre que moi se fût peu souciée de cette menace ; dès qu'il m'était possible de prouver que le traitement que je venais de souffrir n'était l'ouvrage d'aucun tribunal, qu'avais-je à craindre ? Mais ma faiblesse, ma timidité naturelle, l'effroi de mes malheurs de Paris et de ceux du château de Bressac, tout m'étourdit, tout m'effraya ; je ne pensai qu'à fuir ; bien plus affectée de la douleur d'abandonner une innocente victime aux mains de ces deux scélérats prêts à l'immoler sans doute, que touchée de mes propres maux. Plus irritée, plus affligée que physiquement maltraitée, je me mis en marche dès le même instant ; mais ne m'orientant point, ne demandant rien, je ne fis que tourner autour de Paris, et le quatrième jour de mon voyage, je ne me trouvai qu'à Lieursaint. Sachant que cette route pouvait me conduire vers les provinces méridionales, je résolus alors de la suivre, et de gagner ainsi, comme je le pourrais, ces pays éloignés, m'imaginant que la paix et le repos si cruellement refusés pour moi dans ma patrie m'attendaient peut-être au bout de la France. Fatale erreur ! que de chagrins il me restait à éprouver encore !

Quelles qu'eussent été mes peines jusques alors, au moins mon innocence me restait. Uniquement victime des attentats de quelques monstres, à peu de chose près néanmoins je pouvais me croire encore dans la classe des filles honnêtes. Au fait, je n'avais été vraiment souillée que par un viol fait depuis cinq ans, dont les traces étaient refermées… un viol consommé dans un instant où mes sens engourdis ne m'avaient pas même laissé la faculté de le sentir. Qu'avais-je d'ailleurs à me reprocher ? Rien, oh ! rien sans doute, et mon cœur était pur ; j'en étais trop glorieuse, ma présomption devait être punie, et les outrages qui m'attendaient allaient devenir tels, qu'il ne me serait bientôt plus possible, quelque peu que j'y participasse, de former au fond de mon cœur les mêmes sujets de consolation.

J'avais toute ma fortune sur moi cette fois-ci : c'est-à-dire environ cent écus, somme résultative de ce que j'avais sauvé de chez Bressac et de ce que j'avais gagné chez Rodin. Dans l'excès de mon malheur, je me trouvais encore heureuse de ce qu'on ne m'avait point enlevé ces secours ; je me flattais qu'avec la frugalité, la tempérance, l'économie auxquelles j'étais accoutumée, cet argent me suffirait au moins jusqu'à ce que je fusse en situation de pouvoir trouver quelque place. L'exécration qu'on venait de me faire ne paraissait point, j'imaginais pouvoir la déguiser toujours et cette flétrissure ne m'empêcherait pas de gagner ma vie. J'avais vingt-deux ans, une bonne santé, une figure dont, pour mon malheur, on ne faisait que trop d'éloges ; quelques vertus qui, quoiqu'elles m'eussent toujours nui, me consolaient pourtant, comme je viens de vous le dire, et me faisaient espérer qu'enfin le ciel leur accorderait sinon des récompenses, au moins quelque cessation aux maux qu'elles m'avaient attirés. Pleine d'espoir et de courage, je poursuivis ma route jusqu'à Sens, où je me reposai quelques jours. Une semaine me remit entièrement ; peut-être eussé-je trouvé quelque place dans cette ville, mais pénétrée de la nécessité de m'éloigner, je me remis en marche avec le dessein de chercher fortune en Dauphiné ; j'avais beaucoup entendu parler de ce pays, je m'y figurais trouver le bonheur. Nous allons voir comme j'y réussis.

Dans aucune circonstance de ma vie, les sentiments de religion ne m'avaient abandonnée. Méprisant les vains sophismes des esprits forts, les croyant tous émanés du libertinage bien plus que d'une ferme persuasion, je leur opposais ma conscience et mon cœur, et trouvais au moyen de l'un et de l'autre tout ce qu'il fallait pour y répondre. Souvent forcée par mes malheurs de négliger mes devoirs de piété, je réparais ces torts aussitôt que j'en trouvais l'occasion.

Je venais de partir d'Auxerre le 7 d'août, je n'en oublierai jamais l'époque ; j'avais fait environ deux lieues, et la chaleur commençant à m'incommoder, je montai sur une petite éminence couverte d'un bouquet de bois, peu éloignée de la route, avec le dessein de m'y rafraîchir et d'y sommeiller une couple d'heures, à moins de frais que dans une auberge, et plus en sûreté que sur le grand chemin ; je m'établis au pied d'un chêne, et après un déjeuner frugal, je me livre aux douceurs du sommeil. J'en avais joui longtemps avec tranquillité, lorsque mes yeux se rouvrant je me plais à contempler le paysage qui se présente à moi dans le lointain. Du milieu d'une forêt, qui s'étendait à droite, je crus voir à près de trois ou quatre lieues de moi un petit clocher s'élever modestement dans l'air… Aimable solitude, me dis-je, que ton séjour me fait envie ! tu dois être l'asile de quelques douces et vertueuses recluses qui ne s'occupent que de Dieu… que de leurs devoirs ; ou de quelques saints ermites uniquement consacrés à la religion… Éloignées de cette société pernicieuse où le crime veillant sans cesse autour de l'innocence la dégrade et l'anéantit… ah ! toutes les vertus doivent habiter là, j'en suis sûre, et quand les crimes de l'homme les exilent de dessus la terre, c'est là, c'est dans cette retraite solitaire qu'elles vont s'ensevelir au sein des êtres fortunés qui les chérissent et les cultivent chaque jour.

J'étais anéantie dans ces pensées, lorsqu'une fille de mon âge, gardant des moutons sur ce plateau, s'offrit tout à coup à ma vue ; je l'interroge sur cette habitation, elle me dit que ce que je vois est un couvent de Bénédictins, occupé par quatre solitaires dont rien n'égale la religion, la continence et la sobriété. « On y va, me dit cette jeune fille, une fois par an en pèlerinage près d'une Vierge miraculeuse, dont les gens pieux obtiennent tout ce qu'ils veulent. » Singulièrement émue du désir d'aller aussitôt implorer quelques secours aux pieds de cette sainte Mère de Dieu, je demande à cette fille si elle veut y venir prier avec moi ; elle me répond que cela est impossible, que sa mère l'attend ; mais que la route est aisée. Elle me l'indique, elle m'assure que le supérieur de cette maison, le plus respectable et le plus saint des hommes, me recevra parfaitement bien, et m'offrira tous les secours qui pourront m'être nécessaires.

– On le nomme dom Sévérino, continua cette fille ; il est Italien, proche parent du Pape qui le comble de bienfaits ; il est doux, honnête, serviable, âgé de cinquante-cinq ans, dont il a passé plus des deux tiers en France… Vous en serez contente, mademoiselle, continua la bergère ; allez vous édifier dans cette sainte solitude, et vous n'en reviendrez que meilleure.

Ce récit enflammant encore davantage mon zèle, il me devint impossible de résister au désir violent que j'éprouvais d'aller visiter cette sainte église et d'y réparer par quelques actes pieux les négligences dont j'étais coupable. Quelque besoin que j'aie moi-même de charités, je donne un écu à cette fille, et me voilà dans la route de Sainte-Marie-des-Bois : tel était le nom du couvent vers lequel je dirigeai mes pas.

Dès que je fus descendue dans la plaine, je n'aperçus plus le clocher ; je n'avais pour me guider que la forêt, et je commençai dès lors à croire que l'éloignement dont j'avais oublié de m'informer était bien autre que l'estimation que j'en avais faite ; mais rien ne me décourage, j'arrive au bord de la forêt, et voyant qu'il me reste encore assez de jour, je me détermine à m'y enfoncer, m'imaginant toujours pouvoir arriver au couvent avant la nuit. Cependant nulle trace humaine ne se présente à mes yeux… Pas une maison, et pour tout chemin un sentier peu battu que je suivais à tout hasard. J'avais au moins déjà fait cinq lieues et je ne voyais encore rien s'offrir, lorsque l'astre ayant absolument cessé d'éclairer l'univers, il me sembla ouïr le son d'une cloche… J'écoute, je marche vers le bruit, je me hâte ; le sentier s'élargit un peu, j'aperçois enfin quelques haies, et bientôt après le couvent. Rien de plus agreste que cette solitude, aucune habitation ne l'avoisinait, la plus prochaine était à six lieues, et des bois immenses entouraient la maison de toutes parts ; elle était située dans un fond, il m'avait fallu beaucoup descendre pour y arriver, et telle était la raison qui m'avait fait perdre le clocher de vue, dès que je m'étais trouvée dans la plaine. La cabane d'un jardinier touchait aux murs du couvent ; c'était là que l'on s'adressait avant que d'entrer. Je demande à cette espèce de portier s'il est permis de parler au supérieur ; il s'informe de ce que je lui veux ; je fais entendre qu'un devoir de religion m'attire dans cette pieuse retraite, et que je serais bien consolée de toutes les peines que j'ai prises pour y parvenir si je pouvais me jeter un instant aux pieds de la miraculeuse Vierge et des saints ecclésiastiques dans la maison desquels cette divine image se conserve. Le jardinier sonne, et pénètre au couvent ; mais comme il est tard et que les Pères soupaient, il est quelque temps à revenir. Il reparaît enfin avec un des religieux :

– Mademoiselle, me dit-il, voilà dom Clément, l'économe de la maison ; il vient voir si ce que vous désirez vaut la peine d'interrompre le supérieur.

Clément, dont le nom peignait on ne saurait moins la figure, était un homme de quarante-huit ans, d'une grosseur énorme, d'une taille gigantesque, le regard sombre et farouche, ne s'exprimant qu'avec des mots durs et lancés par un organe rauque, une vraie figure de satyre, l'extérieur d'un tyran ; il me fit trembler… Alors, sans qu'il me fût possible de m'en défendre, le souvenir de mes anciens malheurs vint s'offrir en traits de sang à ma mémoire troublée…

– Que voulez-vous ? me dit ce moine, avec l'air le plus rébarbatif, est-ce là l'heure de venir dans une église ?… Vous avez bien l'air d'une aventurière.

– Saint homme, dis-je en me prosternant, j'ai cru qu'il était toujours temps de se présenter à la maison de Dieu ; j'accours de bien loin pour m'y rendre, pleine de ferveur et de dévotion, je demande à me confesser s'il est possible, et quand l'intérieur de ma conscience vous sera connu, vous verrez si je suis digne ou non de me prosterner aux pieds de la sainte Image.

– Mais ce n'est pas l'heure de se confesser, dit le moine en se radoucissant ; où passerez-vous la nuit ? Nous n'avons point d'hospice… il valait mieux venir le matin.

A cela je lui dis les raisons qui m'en avaient empêchée, et, sans me répondre, Clément alla en rendre compte au supérieur. Quelques minutes après, on ouvre l'église ; dom Sévérino s'avance lui-même à moi, vers la cabane du jardinier, et m'invite à entrer avec lui dans le temple.

Dom Sévérino, duquel il est bon de vous donner une idée sur-le-champ, était un homme de cinquante-cinq ans, ainsi qu'on me l'avait dit, mais d'une belle physionomie, l'air frais encore, taillé en homme vigoureux, membru comme Hercule, et tout cela sans dureté ; une sorte d'élégance et de moelleux régnait dans son ensemble, et faisait voir qu'il avait dû posséder, dans sa jeunesse, tous les attraits qui forment un bel homme. Il avait les plus beaux yeux du monde, de la noblesse dans les traits, et le ton le plus honnête, le plus gracieux, le plus poli. Une sorte d'accent agréable dont pas un de ses mots n'était corrompu faisait pourtant reconnaître sa patrie, et, je l'avoue, toutes les grâces extérieures de ce religieux me remirent un peu de l'effroi que m'avait causé l'autre.

– Ma chère fille, me dit-il gracieusement, quoique l'heure soit indue, et que nous ne soyons pas dans l'usage de recevoir si tard, j'entendrai cependant votre confession, et nous aviserons après aux moyens de vous faire décemment passer la nuit, jusqu'au moment où vous pourrez demain saluer la sainte Image qui vous attire ici.

Nous entrons dans l'église ; les portes se ferment ; on allume une lampe près du confessionnal. Sévérino me dit de me placer ; il s'assied et m'engage à me confier à lui en toute assurance.

Parfaitement rassurée avec un homme qui me paraissait aussi doux, après m'être humiliée, je ne lui déguise rien. Je lui avoue toutes mes fautes ; je lui fais part de tous mes malheurs ; je lui dévoile jusqu'à la marque honteuse dont m'a flétrie le barbare Rodin. Sévérino écoute tout avec la plus grande attention, il me fait même répéter quelques détails avec l'air de la pitié et de l'intérêt ; mais quelques mouvements, quelques paroles le trahirent pourtant : hélas ! ce ne fut qu'après que j'y réfléchis mieux ; quand je fus plus calme sur cet événement, il me fut impossible de ne pas me souvenir que le moine s'était plusieurs fois permis sur lui-même plusieurs gestes qui prouvaient que la passion entrait pour beaucoup dans les demandes qu'il me faisait, et que ces demandes non seulement s'arrêtaient avec complaisance sur les détails obscènes, mais s'appesantissaient même avec affectation sur les cinq points suivants :

1° S'il était bien vrai que je fusse orpheline et née à Paris. 2° S'il était sûr que je n'eusse plus ni parents, ni amis, ni protection, ni personne enfin à qui je pusse écrire. 3° Si je n'avais confié qu'à la bergère qui m'avait parlé du couvent le dessein que j'avais d'y venir, et si je ne lui avais point donné de rendez-vous au retour. 4° S'il était certain que je n'eusse vu personne depuis mon viol, et si j'étais bien sûre que l'homme qui avait abusé de moi l'eût fait également du côté que la nature condamne, comme de celui qu'elle permet. 5° Si je croyais n'avoir point été suivie, et que personne ne m'eût vue entrer dans le couvent.

Après avoir satisfait à ces questions, de l'air le plus modeste, le plus sincère et le plus naïf :

– Eh bien ! me dit le moine en se levant, et me prenant par la main, venez, mon enfant, je vous procurerai la douce satisfaction de communier demain aux pieds de l'Image que vous venez visiter : commençons par pourvoir à vos premiers besoins. Et il me conduit vers le fond de l'église…

– Eh quoi ! lui dis-je alors avec une sorte d'inquiétude dont je ne me sentais pas maîtresse… eh quoi ! mon père, dans l'intérieur ?

– Et où donc, charmante pèlerine ? me répondit le moine, en m'introduisant dans la sacristie… Quoi ! vous craignez de passer la nuit avec quatre saints ermites !… Oh ! vous verrez que nous trouverons les moyens de vous dissiper, cher ange ; et si nous ne vous procurons pas de bien grands plaisirs, au moins servirez-vous les nôtres dans leur plus extrême étendue.

Ces paroles me font tressaillir ; une sueur froide s'empare de moi, je chancelle ; il faisait nuit, nulle lumière ne guidait nos pas, mon imagination effrayée me fait voir le spectre de la mort balançant sa faux sur ma tête ; mes genoux fléchissent… Ici le langage du moine change tout à coup, il me soutient, en m'invectivant :

– Catin, me dit-il, il faut marcher ; n'essaye ici ni plainte, ni résistance, tout serait inutile.

Ces cruels mots me rendent mes forces, je sens que je suis perdue si je faiblis ; je me relève…

– Ô ciel ! dis-je à ce traître, faudra-t-il donc que je sois encore la victime de mes bons sentiments, et que le désir de m'approcher de ce que la religion a de plus respectable aille être encore puni comme un crime !…

Nous continuons de marcher, et nous nous engageons dans des détours obscurs dont rien ne peut me faire connaître ni le local, ni les issues. Je précédais dom Sévérino ; sa respiration était pressée, il prononçait des mots sans suite ; on l'eût cru dans l'ivresse ; de temps en temps, il m'arrêtait du bras gauche enlacé autour de mon corps, tandis que sa main droite, se glissant sous mes jupes par-derrière, parcourait avec impudence cette partie malhonnête qui, nous assimilant aux hommes, fait l'unique objet des hommages de ceux qui préfèrent ce sexe en leurs honteux plaisirs. Plusieurs fois même la bouche de ce libertin ose parcourir ces lieux, en leur plus secret réduit ; ensuite nous recommencions à marcher. Un escalier se présente ; au bout de trente ou quarante marches, une porte s'ouvre, des reflets de lumière viennent frapper mes yeux, nous entrons dans une salle charmante et magnifiquement éclairée ; là je vois trois moines et quatre filles autour d'une table servie par quatre autres femmes toutes nues : ce spectacle me fait frémir ; Sévérino me pousse, et me voilà dans la salle avec lui.

– Messieurs, dit-il en entrant, permettez que je vous présente un véritable phénomène : voici une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque des filles de mauvaise vie, et dans la conscience toute la candeur, toute la naïveté d'une vierge… Une seule attaque de viol, mes amis, et cela depuis six ans ; c'est donc presque une vestale… en vérité, je vous la donne pour telle… d'ailleurs le plus beau… Oh ! Clément, comme tu vas t'égayer sur ces belles masses !… quelle élasticité, mon ami ! quelle carnation !

– Ah ! s… ! dit Clément, à moitié ivre, en se levant et s'avançant vers moi ; la rencontre est plaisante, et je veux vérifier les faits.

Je vous laisserai le moins longtemps possible en suspens sur ma situation, madame, dit Thérèse, mais la nécessité où je suis de peindre les nouvelles gens avec lesquelles je me trouve m'oblige de couper un instant le fil du récit. Vous connaissez dom Sévérino, vous soupçonnez ses goûts ; hélas ! sa dépravation en ce genre était telle qu'il n'avait jamais goûté d'autres plaisirs ; et quelle inconséquence pourtant dans les opérations de la nature, puisque avec la bizarre fantaisie de ne choisir que des sentiers, ce monstre était pourvu de facultés tellement gigantesques, que les routes mêmes les plus battues lui eussent encore paru trop étroites !

Pour Clément, son esquisse est déjà faite. Joignez, à l'extérieur que j'ai peint, de la férocité ; de la taquinerie, la fourberie la plus dangereuse, de l'intempérance en tous points, l'esprit satirique et mordant, le cœur corrompu, les goûts cruels de Rodin avec ses écoliers, nul sentiment, nulle délicatesse, point de religion, un tempérament si usé qu'il était depuis cinq ans hors d'état de se procurer d'autres jouissances que celles dont la barbarie lui donnait le goût, et vous aurez de ce vilain homme la plus complète image.

Antonin, le troisième acteur de ces détestables orgies, était âgé de quarante ans ; petit, mince, très vigoureux, aussi redoutablement organisé que Sévérino et presque aussi méchant que Clément ; enthousiaste des plaisirs de ce confrère, mais s'y livrant au moins dans une intention moins féroce ; car si Clément, usant de cette bizarre manie, n'avait pour but que de vexer, que de tyranniser une femme, sans en pouvoir autrement jouir, Antonin, s'en servant avec délice dans toute la pureté de la nature, ne mettait le flagellant épisode en usage que pour donner à celle qu'il honorait de ses faveurs plus de flamme et plus d'énergie. L'un, en un mot, était brutal par goût, et l'autre par raffinement.

Jérôme, le plus vieux de ces quatre solitaires, en était aussi le plus débauché ; tous les goûts, toutes les passions, toutes les irrégularités les plus monstrueuses, se trouvaient réunis dans l'âme de ce moine ; il joignait aux caprices des autres celui d'aimer à recevoir sur lui ce que ses confrères distribuaient aux filles, et, s'il donnait (ce qui lui arrivait fréquemment), c'était toujours aux conditions d'être traité de même à son tour ; tous les temples de Vénus lui étaient d'ailleurs égaux, mais ses forces commençant à faiblir, il préférait néanmoins, depuis quelques années, celui qui, n'exigeant rien de l'agent, laissait à l'autre le soin d'éveiller les sensations et de produire l'extase. La bouche était son temple favori, et pendant qu'il se livrait à ces plaisirs de choix, il occupait une seconde femme à l'échauffer par le secours des verges. Le caractère de cet homme était d'ailleurs tout aussi sournois, tout aussi méchant que celui des autres, et sous quelque figure que le vice pût se montrer, il était sûr de trouver aussitôt des sectateurs et des temples dans cette infernale maison. Vous le comprendrez plus facilement, madame, en vous expliquant comme elle était formée. Des fonds prodigieux étaient faits pour ménager à l'ordre cette retraite obscène existant depuis plus de cent ans, et toujours remplie par les quatre religieux les plus riches, les plus avancés dans l'ordre, de la meilleure naissance, et d'un libertinage assez important pour exiger d'être ensevelis dans ce repaire obscur, dont le secret ne sortait plus, ainsi que vous le verrez par la suite des explications qui me restent à faire. Revenons aux portraits.

Les huit filles qui se trouvaient pour lors au souper étaient si distantes par l'âge qu'il me serait impossible de vous les esquisser en masse ; je suis nécessairement contrainte à quelques détails. Cette singularité m'étonna. Commençons par la plus jeune, je peindrai dans cet ordre.

A peine cette plus jeune des filles avait-elle dix ans : un minois chiffonné, de jolis traits, l'air humiliée de son sort, chagrine et tremblante.

La seconde avait quinze ans : même embarras dans la contenance, l'air de la pudeur avilie, mais une figure enchanteresse, beaucoup d'intérêt dans l'ensemble.

La troisième avait vingt ans : faite à peindre, blonde, les plus beaux cheveux, des traits fins, réguliers et doux ; paraissant plus apprivoisée.

La quatrième avait trente ans : c'était une des plus belles femmes qu'il fût possible de voir ; de la candeur, de l'honnêteté, de la décence dans le maintien, et toutes les vertus d'une âme douce.

La cinquième était une fille de trente-six ans, enceinte de trois mois ; brune, fort vive, de beaux yeux, mais ayant, à ce qu'il me sembla, perdu tout remords, toute décence, toute retenue.

La sixième était du même âge : grosse comme une tour, grande à proportion, de beaux traits, un vrai colosse dont les formes étaient dégradées par l'embonpoint ; elle était nue quand je la vis, et je distinguai facilement qu'il n'y avait pas une partie de son gros corps qui ne portât l'empreinte de la brutalité des scélérats dont sa mauvaise étoile lui faisait servir les plaisirs.

La septième et la huitième étaient deux très belles femmes d'environ quarante ans.

Poursuivons maintenant l'histoire de mon arrivée dans ce lieu impur.

Je vous l'ai dit, à peine fus-je entrée que chacun s'avança vers moi ; Clément fut le plus hardi, sa bouche infecte fut bientôt collée sur la mienne ; je me détourne avec horreur, mais on me fait entendre que toutes ces résistances ne sont que des simagrées qui deviennent inutiles, et que ce qui me reste de mieux à faire est d'imiter mes compagnes.

– Vous imaginez aisément, me dit dom Sévérino, qu'il ne servirait à rien d'essayer des résistances dans la retraite inabordable où vous voilà. Vous avez, dites-vous, éprouvé bien des malheurs ; le plus grand de tous pour une fille vertueuse, manquait pourtant encore à la liste de vos infortunes. N'était-il pas temps que cette fière vertu fît naufrage, et peut-on être encore presque vierge à vingt-deux ans ? Vous voyez des compagnes qui, comme vous, en entrant, ont voulu résister et qui, comme vous allez prudemment faire, ont fini par se soumettre, quand elles ont vu que leur défense ne pouvait les conduire qu'à de mauvais traitements. Car il est bon de vous le déclarer, Thérèse, continua le supérieur, en me montrant des disciplines, des verges, des férules, des gaules, des cordes et mille autres sortes d'instruments de supplice… Oui, il est bon que vous le sachiez : voilà ce dont nous nous servons avec les filles rebelles ; voyez si vous avez envie d'en être convaincue. Au reste, que réclameriez-vous ici ? L'équité ? nous ne la connaissons pas ; l'humanité ? notre seul plaisir est d'en violer les lois ; la religion ? elle est nulle pour nous, notre mépris pour elle s'accroît en raison de ce que nous la connaissons davantage ; des parents… des amis… des juges ? Il n'y a rien de tout cela dans ces lieux, chère fille ; vous n'y trouverez que de l'égoïsme, de la cruauté, de la débauche, et l'impiété la mieux soutenue. La soumission la plus entière est donc votre seul lot ; jetez vos regards sur l'asile impénétrable où vous êtes ; jamais aucun mortel ne parut dans ces lieux ; le couvent serait pris, fouillé, brûlé, que cette retraite ne s'en découvrirait pas davantage : c'est un pavillon isolé, enterré, que six murs d'une incroyable épaisseur environnent de toutes parts, et vous y êtes, ma fille, au milieu de quatre libertins, qui n'ont sûrement pas envie de vous épargner et que vos instances, vos larmes, vos propos, vos génuflexions ou vos cris n'enflammeront que davantage. A qui donc aurez-vous recours ? Sera-ce à ce Dieu que vous veniez implorer avec tant de zèle, et qui, pour vous récompenser de cette ferveur, ne vous précipite qu'un peu plus sûrement dans le piège ? à ce Dieu chimérique que nous outrageons nous-mêmes ici chaque jour en insultant à ses vaines lois ?… Vous le concevez donc, Thérèse, il n'est aucun pouvoir, de quelque nature que vous puissiez le supposer, qui puisse parvenir à vous arracher de nos mains, et il n'y a ni dans la classe des choses possibles, ni dans celle des miracles, aucune sorte de moyen qui puisse réussir à vous faire conserver plus longtemps cette vertu dont vous êtes si fière ; qui puisse enfin vous empêcher de devenir dans tous les sens, et de toutes les manières, la proie des excès libidineux auxquels nous allons nous abandonner tous les quatre avec vous… Déshabille-toi donc, catin, offre ton corps à nos luxures, qu'il en soit souillé dans l'instant, ou les traitements les plus cruels vont te prouver les risques qu'une misérable comme toi court à nous désobéir.

Ce discours… cet ordre terrible ne me laissait plus de ressources, je le sentais ; mais n'eussé-je pas été coupable de ne pas employer celle que m'indiquait mon cœur, et que me laissait encore ma situation ? Je me jette donc aux pieds de dom Sévérino, j'emploie toute l'éloquence d'une âme au désespoir, pour le supplier de ne pas abuser de mon état ; les pleurs les plus amers viennent inonder ses genoux, et tout ce que j'imagine de plus fort, tout ce que je crois de plus pathétique, j'ose l'essayer avec cet homme… A quoi tout cela servait-il, grand Dieu ! devais-je ignorer que les larmes ont un attrait de plus aux yeux du libertin ? devais-je douter que tout ce que j'entreprenais pour fléchir ces barbares ne devait réussir qu'à les enflammer ?…

– Prenez cette g…, dit Sévérino en fureur, saisissez-la, Clément, qu'elle soit nue dans une minute, et qu'elle apprenne que ce n'est pas chez des gens comme nous que la compassion étouffe la nature.

Clément écumait ; mes résistances l'avaient animé ; il me saisit d'un bras sec et nerveux ; entremêlant ses propos et ses actions de blasphèmes effroyables, en une minute il fait sauter mes vêtements.

– Voilà une belle créature, dit le supérieur en promenant ses doigts sur mes reins ; que Dieu m'écrase si j'en vis jamais une mieux faite ! Amis, poursuit ce moine, mettons de l'ordre à nos procédés ; vous connaissez nos formules de réception, qu'elle les subisse toutes, sans en excepter une seule ; que pendant ce temps les huit autres femmes se tiennent autour de nous, pour prévenir les besoins, ou pour les exciter.

Aussitôt un cercle se forme, on me place au milieu, et là, pendant plus de deux heures, je suis examinée, considérée, touchée par ces quatre moines, éprouvant tour à tour de chacun ou des éloges, ou des critiques.

Vous me permettrez, madame, dit notre belle prisonnière en rougissant, de vous déguiser une partie des détails obscènes de cette odieuse cérémonie ; que votre imagination se représente tout ce que la débauche peut en tel cas dicter à des scélérats ; qu'elle les voie successivement passer de mes compagnes à moi, comparer, rapprocher, confronter, discourir, et elle n'aura vraisemblablement encore qu'une faible idée de ce qui s'exécuta, dans ces premières orgies, bien légères sans doute, en comparaison de toutes les horreurs que j'allais bientôt éprouver.

– Allons, dit Sévérino dont les désirs prodigieusement exaltés ne peuvent plus se contenir, et qui dans cet affreux état donne l'idée d'un tigre prêt à dévorer sa victime, que chacun de nous lui fasse éprouver sa jouissance favorite.

Et l'infâme, me plaçant sur un canapé dans l'attitude propice à ses exécrables projets, me faisant tenir par deux de ses moines, essaie de se satisfaire avec moi de cette façon criminelle et perverse qui ne nous fait ressembler au sexe que nous ne possédons pas, qu'en dégradant celui que nous avons. Mais, ou cet impudique est trop fortement proportionné, ou la nature se révolte en moi au seul soupçon de ces plaisirs : il ne peut vaincre les obstacles ; à peine se présente-t-il, qu'il est aussitôt repoussé… Il écarte, il presse, il déchire, tous ses efforts sont superflus ; la fureur de ce monstre se porte sur l'autel où ne peuvent atteindre ses vœux ; il le frappe, il le pince, il le mord ; de nouvelles épreuves naissent du sein de ces brutalités ; les chairs ramollies se prêtent, le sentier s'entrouvre, le bélier pénètre ; je pousse des cris épouvantables ; bientôt la masse entière est engloutie, et la couleuvre, lançant aussitôt un venin qui lui ravit ses forces, cède enfin, en pleurant de rage, aux mouvements que je fais pour m'en dégager. Je n'avais de ma vie tant souffert.

Clément s'avance ; il est armé de verges ; ses perfides desseins éclatent dans ses yeux :

– C'est moi, dit-il à Sévérino, c'est moi qui vais vous venger, mon père ; c'est moi qui vais corriger cette pécore de ses résistances à vos plaisirs.

Il n'a pas besoin que personne me tienne ; un de ses bras m'enlace et me comprime sur un de ses genoux qui, repoussant mon ventre, lui expose plus à découvert ce qui va servir ses caprices. D'abord il essaie ses coups, il semble qu'il n'ait dessein que de préluder ; bientôt, enflammé de luxure, le cruel frappe autant qu'il a de forces : rien n'est exempt de sa férocité ; depuis le milieu des reins jusqu'aux gras des jambes, tout est parcouru par ce traître ; osant mêler l'amour à ces moments cruels, sa bouche se colle sur la mienne et veut respirer les soupirs que les douleurs m'arrachent… Mes larmes coulent, il les dévore, tour à tour il baise, menace, mais il continue de frapper ; pendant qu'il opère, une des femmes l'excite ; à genoux devant lui, de chacune de ses mains elle y travaille diversement ; mieux elle y réussit, plus les coups qui m'atteignent ont de violence ; je suis prête à être déchirée que rien n'annonce encore la fin de mes maux : on a beau s'épuiser de toutes parts, il est nul ; cette fin que j'attends ne sera l'ouvrage que de son délire ; une nouvelle cruauté le décide : ma gorge est à la merci de ce brutal, elle l'irrite, il y porte les dents, l'anthropophage la mord : cet excès détermine la crise, l'encens s'échappe. Des cris affreux, d'effroyables blasphèmes en ont caractérisé les élans, et le moine énervé m'abandonne à Jérôme.

– Je ne serai pas pour votre vertu plus dangereux que Clément, me dit ce libertin en caressant l'autel ensanglanté où vient de sacrifier ce moine, mais je veux baiser ces sillons ; je suis si digne de les entrouvrir aussi, que je leur dois un peu d'honneur ; je veux bien plus, continua ce vieux satyre en introduisant un de ses doigts où Sévérino s'est placé, je veux que la poule ponde, et je veux dévorer son œuf… existe-t-il ?… Oui, parbleu !… Oh ! mon enfant, qu'il est douillet !…

Sa bouche remplace les doigts… On me dit ce qu'il faut faire, j'exécute avec dégoût. Dans la situation où je suis, hélas ! m'est-il permis de refuser ! l'indigne est content… il avale, puis, me faisant mettre à genoux devant lui, il se colle à moi dans cette posture ; son ignominieuse passion s'assouvit dans un lieu qui m'interdit toute plainte. Pendant qu'il agit ainsi, la grosse femme le fouette, une autre, placée à hauteur de sa bouche, y remplit le même devoir auquel je viens d'être soumise.

– Ce n'est pas assez, dit l'infâme, il faut que dans chacune de mes mains… On ne saurait trop multiplier ces choses-là…

Les deux plus jolies filles s'approchent ; elles obéissent voilà les excès où la satiété a conduit Jérôme. Quoi qu'il en soit, à force d'impuretés il est heureux, et ma bouche, au bout d'une demi-heure, reçoit enfin, avec une répugnance qu'il vous est facile de deviner, le dégoûtant hommage de ce vilain homme.

Antonin paraît.

– Voyons donc, dit-il, cette vertu si pure ; endommagée par un seul assaut, à peine y doit-il paraître.

Ses armes sont braquées, il se servirait volontiers des épisodes de Clément. Je vous l'ai dit, la fustigation active lui plaît bien autant qu'à ce moine, mais comme il est pressé, l'état où son confrère m'a mise lui devient suffisant ; il examine cet état, il en jouit, et me laissant dans la posture si favorite d'eux tous, il pelote un instant sur les deux demi-lunes qui défendent l'entrée ; il ébranle en fureur les portiques du temple, il est bientôt au sanctuaire, l'assaut, quoique aussi violent que celui de Sévérino, fait dans un sentier moins étroit, n'est pourtant pas si rude à soutenir ; le vigoureux athlète saisit mes deux hanches, et suppléant aux mouvements que je ne puis faire, il me secoue sur lui avec vivacité ; on dirait, aux efforts redoublés de cet Hercule, que non content d'être maître de la place, il veut la réduire en poudre. D'aussi terribles attaques, aussi nouvelles pour moi, me font succomber ; mais, sans inquiétude pour mes peines, le cruel vainqueur ne songe qu'à doubler ses plaisirs ; tout l'environne, tout l'excite, tout concourt à ses voluptés ; en face de lui, exhaussée sur mes reins, la fille de quinze ans, les jambes ouvertes, offre à sa bouche l'autel sur lequel il sacrifie chez moi ; il y pompe à loisir ce suc précieux de la nature dont l'émission est à peine accordée par elle à ce jeune enfant ; une des vieilles, à genoux devant les reins de mon vainqueur, les agite, et de sa langue impure animant ses désirs, elle en détermine l'extase, pendant que pour s'enflammer encore mieux, le débauché excite une femme de chacune de ses mains ; il n'est pas un de ses sens qui ne soit chatouillé, pas un qui ne concoure à la perfection de son délire ; il y touche, mais ma constante horreur pour toutes ces infamies m'empêche de le partager… Il y arrive seul, ses élans, ses cris, tout l'annonce, et je suis inondée, malgré moi, des preuves d'une flamme que je n'allume qu'en sixième ; je retombe enfin sur le trône où je viens d'être immolée, n'éprouvant plus mon existence que par ma douleur et mes larmes… mon désespoir et mes remords.

Cependant dom Sévérino ordonne aux femmes de me faire manger, mais bien éloignée de me prêter à ces attentions, un accès de chagrin furieux vient assaillir mon âme. Moi qui mettais toute ma gloire, toute ma félicité dans ma vertu, moi qui me consolais de tous les maux de la fortune, pourvu que je fusse toujours sage, je ne puis tenir à l'horrible idée de me voir aussi cruellement flétrie par ceux de qui je devais attendre le plus de secours et de consolation : mes larmes coulent en abondance, mes cris font retentir la voûte ; je me roule à terre, je meurtris mon sein, je m'arrache les cheveux, j'invoque mes bourreaux, et les supplie de me donner la mort… Le croirez-vous, madame, ce spectacle affreux les irrite encore plus.

– Ah ! dit Sévérino, je ne jouis jamais d'une plus belle scène : voyez, mes amis, l'état où elle me met ; il est inouï ce qu'obtiennent de moi les douleurs féminines.

– Reprenons-la, dit Clément, et pour lui apprendre à hurler de la sorte, que la coquine dans ce second assaut soit traitée plus cruellement.

A peine ce projet est-il conçu qu'il s'exécute ; Sévérino s'avance, mais quoi qu'il en eût dit, ses désirs ayant besoin d'un degré d'irritation de plus, ce n'est qu'après avoir mis en usage les cruels moyens de Clément qu'il réussit à trouver les forces nécessaires à l'accomplissement de son nouveau crime. Quel excès de férocité, grand Dieu ! Se pouvait-il que ces monstres la portassent au point de choisir l'instant d'une crise de douleur morale de la violence de celle que j'éprouvais, pour m'en faire subir une physique aussi barbare !

– Il serait injuste que je n'employasse pas, au principal, avec cette novice, ce qui nous sert si bien comme épisode, dit Clément en commençant d'agir, et je vous réponds que je ne la traiterai pas mieux que vous.

– Un instant, dit Antonin au supérieur qu'il voyait prêt à me ressaisir ; pendant que votre zèle va s'exhaler dans les parties postérieures de cette belle fille, je peux, ce me semble, encenser le dieu contraire ; nous la mettrons entre nous deux.

La posture s'arrange tellement, que je puis encore offrir ma bouche à Jérôme ; on l'exige ; Clément se place dans mes mains ; je suis contrainte à l'exciter ; toutes les prêtresses entourent ce groupe affreux ; chacune prête aux acteurs ce qu'elle sait devoir l'exciter davantage ; cependant, je supporte tout ; le poids entier est sur moi seule ; Sévérino donne le signal, les trois autres le suivent de près, et me voilà, pour la seconde fois, indignement souillée des preuves de la dégoûtante luxure de ces indignes coquins.

– En voilà suffisamment pour un premier jour, dit le supérieur ; il faut maintenant lui faire voir que ses compagnes ne sont pas mieux traitées qu'elle.

On me place dans un fauteuil élevé, et là, je suis contrainte à considérer les nouvelles horreurs qui vont terminer les orgies.

Les moines sont en haie ; toutes les sœurs défilent devant eux, et reçoivent le fouet de chacun ; elles sont ensuite obligées d'exciter leurs bourreaux avec la bouche pendant que ceux-ci les tourmentent et les invectivent.

La plus jeune, celle de dix ans, se place sur le canapé, et chaque religieux vient lui faire subir un supplice de son choix ; près d'elle est la fille de quinze, dont celui qui vient de faire endurer la punition doit jouir aussitôt à sa guise ; c'est le plastron : la plus vieille doit suivre le moine qui agit, afin de le servir, ou dans cette opération, ou dans l'acte qui doit terminer. Sévérino n'emploie que sa main pour molester celle qui s'offre à lui, et vole s'engloutir au sanctuaire qui le délecte et que lui présente celle qu'on a placée près de là ; armée d'une poignée d'orties, la vieille lui rend ce qu'il vient de faire ; c'est du sein de ces douloureuses titillations que naît l'ivresse de ce libertin… Consultez-le, s'avouera-t-il cruel ? Il n'a rien fait qu'il n'endure lui-même.

Clément pince légèrement les chairs de la petite fille : la jouissance offerte à côté lui devient interdite, mais on le traite comme il a traité, et il laisse aux pieds de l'idole l'encens qu'il n'a plus la force de lancer jusqu'au sanctuaire.

Antonin s'amuse à pétrir fortement les parties charnues du corps de sa victime ; embrasé des bonds qu'elle fait, il se précipite dans la partie offerte à ses plaisirs de choix. Il est, à son tour, pétri, battu, et son ivresse est le fruit des tourments.

Le vieux Jérôme ne se sert que de ses dents, mais chaque morsure laisse une trace dont le sang jaillit aussitôt ; après une douzaine, le plastron lui présente la bouche ; il y apaise sa fureur, pendant qu'il est mordu lui-même aussi fortement qu'il l'a fait.

Les moines boivent et reprennent des forces.

La femme de trente-six ans, grosse de trois mois, ainsi que je vous l'ai dit, est huchée par eux sur un piédestal de huit pieds de haut ; ne pouvant y poser qu'une jambe, elle est obligée d'avoir l'autre en l'air ; autour d'elle sont des matelas garnis de ronces, de houx, d'épines, à trois pieds d'épaisseur ; une gaule flexible lui est donnée pour la soutenir : il est aisé de voir, d'un côté l'intérêt qu'elle a de ne point choir, de l'autre l'impossibilité de garder l'équilibre ; c'est cette alternative qui divertit les moines. Rangés tous les quatre autour d'elle, ils ont chacun une ou deux femmes qui les excitent diversement pendant ce spectacle ; toute grosse qu'elle est, la malheureuse reste en attitude près d'un quart d'heure ; les forces lui manquent enfin, elle tombe sur les épines, et nos scélérats, enivrés de luxure, vont offrir pour la dernière fois sur son corps l'abominable hommage de leur férocité… On se retire.

Le supérieur me mit entre les mains de celle de ces filles, âgée de trente ans, dont je vous ai parlé ; on la nommait Omphale ; elle fut chargée de m'instruire, de m'installer dans mon nouveau domicile ; mais je ne vis ni n'entendis rien ce premier soir ; anéantie, désespérée, je ne pensais qu'à prendre un peu de repos ; j'aperçus dans la chambre où l'on me plaçait de nouvelles femmes qui n'étaient point au souper ; je remis au jour d'ensuite l'examen de tous ces nouveaux objets, et ne m'occupai qu'à chercher un peu de repos. Omphale me laissa tranquille ; elle alla se mettre au lit, de son côté ; à peine suis-je dans le mien, que toute l'horreur de mon sort se présente encore plus vivement à moi : je ne pouvais revenir, ni des exécrations que j'avais souffertes, ni de celles dont on m'avait rendue témoin. Hélas ! si quelquefois mon imagination s'était égarée sur ces plaisirs, je les croyais chastes comme le Dieu qui les inspirait, données par la nature pour servir de consolation aux humains, je les supposais nés de l'amour et de la délicatesse. J'étais bien loin de croire que l'homme, à l'exemple des bêtes féroces, ne pût jouir qu'en faisant frémir sa compagne… Puis revenant sur la fatalité de mon sort… « Ô juste ciel ! me disais-je, il est donc bien certain maintenant qu'aucun acte de vertu n'émanera de mon cœur sans qu'il ne soit aussitôt suivi d'une peine ! Et quel mal faisais-je, grand Dieu ! en désirant de venir accomplir dans ce couvent quelques devoirs de religion ? Offensé-je le ciel en voulant le prier ? Incompréhensibles décrets de la providence, daignez donc, continuai-je, vous ouvrir à mes yeux, si vous ne voulez pas que je me révolte contre vous ! » Des larmes amères suivirent ces réflexions, et j'en étais encore inondée, quand le jour parut ; Omphale alors s'approcha de mon lit.

– Chère compagne, me dit-elle, je viens t'exhorter à prendre du courage ; j'ai pleuré comme toi dans les premiers jours, et maintenant l'habitude est prise ; tu t'y accoutumeras comme j'ai fait ; les commencements sont terribles ; ce n'est pas seulement la nécessité d'assouvir les passions de ces débauchés qui fait le supplice de notre vie, c'est la perte de notre liberté, c'est la manière cruelle dont on nous conduit dans cette affreuse maison.

Les malheureux se consolent en en voyant d'autres auprès d'eux. Quelque cuisantes que fussent mes douleurs, je les apaisai un instant, pour prier ma compagne de me mettre au fait des maux auxquels je devais m'attendre.

– Un moment, me dit mon institutrice, lève-toi, parcourons d'abord notre retraite, observe les nouvelles compagnes ; nous discourrons ensuite.

En souscrivant aux conseils d'Omphale, je vis que j'étais dans une fort grande chambre où se trouvaient huit petits lits d'indienne assez propres ; près de chaque lit était un cabinet ; mais toutes les fenêtres qui éclairaient ou ces cabinets ou la chambre étaient élevées à cinq pieds de terre et garnies de barreaux en dedans et en dehors. Dans la principale chambre était, au milieu, une grande table fixée en terre, pour manger ou pour travailler ; trois autres portes revêtues de fer closaient cette chambre ; point de serrures de notre côté : d'énormes verrous de l'autre.

– Voilà donc notre prison ? dis-je à Omphale.

– Hélas ! oui, ma chère, me répondit-elle ; telle est notre unique habitation ; les huit autres filles ont près d'ici une semblable chambre, et nous ne nous communiquons jamais que quand il plaît aux moines de nous réunir.

J'entrai dans le cabinet qui m'était destiné ; il avait environ huit pieds carrés ; le jour y venait, comme dans l'autre pièce, par une fenêtre très haute et toute garnie de fer. Les seuls meubles étaient un bidet, une toilette et une chaise percée. Je revins ; mes compagnes, empressées de me voir, m'entourèrent ; elles étaient sept : je faisait la huitième. Omphale, demeurant dans l'autre chambre, n'était dans celle-ci que pour m'instruire ; elle y resterait si je le voulais, et l'une de celles que je voyais la remplacerait dans sa chambre ; j'exigeai cet arrangement, il eut lieu. Mais avant d'en venir au récit d'Omphale, il me paraît essentiel de vous peindre les sept nouvelles compagnes que me donnait le sort ; j'y procéderai par ordre d'âge, comme je l'ai fait pour les autres.

La plus jeune avait douze ans, une physionomie très vive et très spirituelle, les plus beaux cheveux et la plus jolie bouche.

La seconde avait seize ans ; c'était une des plus belles blondes qu'il fût possible de voir, des traits vraiment délicieux, et toutes les grâces, toute la gentillesse de son âge, mêlées à une sorte d'intérêt, fruit de sa tristesse, qui la rendait mille fois plus belle encore.

La troisième avait vingt-trois ans ; très jolie, mais trop d'effronterie, trop d'impudence dégradait, selon moi, dans elle, les charmes dont l'avait douée la nature.

La quatrième avait vingt-six ans ; elle était faite comme Vénus ; des formes cependant un peu trop prononcées ; une blancheur éblouissante ; la physionomie douce, ouverte et riante, de beaux yeux, la bouche un peu grande, mais admirablement meublée, et de superbes cheveux blonds.

La cinquième avait trente-deux ans ; elle était grosse de quatre mois, une figure ovale, un peu triste, de grands yeux remplis d'intérêt, très pâle, une santé délicate, une voix tendre, et peu de fraîcheur ; naturellement libertine : elle s'épuisait, me dit-on, elle-même.

La sixième avait trente-trois ans ; une femme grande, bien découplée, le plus beau visage du monde, de belles chairs.

La septième avait trente-huit ans ; un vrai modèle de taille et de beauté ; c'était la doyenne de ma chambre ; Omphale me prévint de sa méchanceté, et principalement du goût qu'elle avait pour les femmes.

– Lui céder est la vraie façon de lui plaire, me dit ma compagne ; lui résister est assembler sur sa tête tous les maux qui peuvent nous affliger dans cette maison. Tu y réfléchiras.

Omphale demanda à Ursule (c'était le nom de la doyenne) la permission de m'instruire ; Ursule y consentit sous condition que j'irais la baiser. Je m'approchai d'elle : sa langue impure voulut se réunir à la mienne, pendant que ses doigts travaillaient à déterminer des sensations qu'elle était bien loin d'obtenir. Il fallut pourtant malgré moi me prêter à tout, et quand elle crut avoir triomphé, elle me renvoya dans mon cabinet, où Omphale me parla de la manière suivante.

– Toutes les femmes que tu as vues hier, ma chère Thérèse, et celles que tu viens de voir, se divisent en quatre classes de quatre filles chacune. La première est appelée la classe de l'enfance : elle contient les filles depuis l'âge le plus tendre jusqu'à celui de seize ans ; un habillement blanc les distingue.

La seconde classe, dont la couleur est le vert, s'appelle la classe de la jeunesse ; elle contient les filles de seize jusqu'à vingt ans.

La troisième classe est celle de l'âge raisonnable ; elle est vêtue de bleu ; on y est depuis vingt-un jusqu'à trente ; c'est celle où nous sommes l'une et l'autre.

La quatrième classe, vêtue de mordoré, est destinée pour l'âge mûr ; elle est composée de tout ce qui passe trente ans.

Ou ces filles se mêlent indifféremment aux soupers des Révérends Pères, ou elles y paraissent par classe : tout dépend du caprice des moines ; mais hors des soupers, elles sont mêlées dans les deux chambres, comme tu peux en juger par celles qui habitent la nôtre.

L'instruction que j'ai à te donner, me dit Omphale, doit se renfermer sous quatre articles principaux : nous traiterons dans le premier de ce qui concerne la maison ; dans le second, nous placerons ce qui regarde la tenue des filles, leur punition, leur nourriture, etc., etc., etc. ; le troisième article t'instruira de l'arrangement des plaisirs de ces moines, de la manière dont les filles y servent ; le quatrième te développera l'histoire des réformes et des changements.

Je ne te peindrai point, Thérèse, les abords de cette affreuse maison, tu les connais aussi bien que moi ; je ne te parlerai que de l'intérieur ; on me l'a fait voir afin que je puisse en donner l'image aux nouvelles venues, de l'éducation desquelles on me charge, et leur ôter par ce tableau toute envie de s'évader. Hier, Sévérino t'en expliqua une partie, il ne te trompa point, ma chère. L'église et le pavillon qui y tient forment ce qu'on appelle proprement le couvent ; mais tu ignores comment est situé le corps de logis que nous habitons, comment on y parvient ; le voici. Au fond de la sacristie, derrière l'autel, est une porte masquée dans la boiserie qu'un ressort ouvre ; cette porte est l'entrée d'un boyau, aussi obscur que long, des sinuosités duquel ta frayeur en entrant t'empêcha, sans doute, de t'apercevoir ; d'abord ce boyau descend, parce qu'il faut qu'il passe sous un fossé de trente pieds de profondeur, ensuite il remonte après la largeur de ce fossé, et ne règne plus qu'à six pieds sous le sol ; c'est ainsi qu'il arrive aux souterrains de notre pavillon, éloigné de l'autre d'environ un quart de lieue. Six enceintes épaisses s'opposent à ce qu'il soit possible d'apercevoir ce logement-ci, fût-on même monté sur le clocher de l'église ; la raison de cela est simple : le pavillon est très bas, il n'a pas vingt-cinq pieds, et les enceintes composées, les unes de murailles, les autres de haies vives très serrées les unes sur les autres, en ont chacune plus de cinquante de haut : de quelque part qu'on observe cette partie, elle ne peut donc être prise que pour un taillis de la forêt, mais jamais pour une habitation ; c'est donc, ainsi que je viens de le dire, par une trappe donnant dans les souterrains que se trouve la sortie du corridor obscur dont je t'ai donné l'idée, et duquel il est impossible que tu te souviennes d'après l'état où tu devais être en le traversant. Ce pavillon-ci, ma chère, n'a en tout que des souterrains, un plain-pied, un entresol et un premier étage ; le dessus est une voûte très épaisse, garnie d'une cuvette de plomb pleine de terre, dans laquelle sont plantés des arbustes toujours verts qui, se mariant avec les haies qui nous environnent, donnent au total un air de massif encore plus réel. Les souterrains forment une grande salle au milieu et huit cabinets autour, dont deux servent de cachots aux filles qui ont mérité cette punition, et les six autres de caves ; au-dessus, se trouvent la salle des soupers, les cuisines, les offices, et deux cabinets où les moines passent quand ils veulent isoler leurs plaisirs et les goûter avec nous, hors des yeux de leurs confrères. Les entresols composent huit chambres, dont quatre ont un cabinet ; ce sont les cellules où les moines couchent, et nous introduisent, quand leur lubricité nous destine à partager leurs lits ; les quatre autres chambres sont celles des frères servants, dont l'un est notre geôlier, le second le valet des moines, le troisième le chirurgien, ayant dans sa cellule tout ce qu'il faut pour des besoins pressants, et le quatrième le cuisinier ; ces quatre frères sont sourds et muets ; difficilement on attendrait donc d'eux, comme tu vois, quelques consolations ou quelques secours ; ils ne s'arrêtent jamais d'ailleurs avec nous, et il nous est très défendu de leur parler. Le dessus de ces entresols forme les deux sérails ; ils se ressemblent parfaitement l'un et l'autre ; c'est, comme tu vois, une grande chambre où tiennent huit cabinets. Ainsi, tu conçois, chère fille, qu'à supposer que l'on rompît les barreaux de nos croisées, et que l'on descendît par la fenêtre, on serait encore loin de pouvoir s'évader, puisqu'il resterait à franchir cinq haies vives, une forte muraille et un large fossé : ces obstacles fussent-ils même vaincus, où retomberait-on, d'ailleurs ? Dans la cour du couvent qui, soigneusement fermée elle-même, n'offrirait pas encore dès le premier moment une sortie bien sûre. Un moyen d'évasion, moins périlleux peut-être, serait, je l'avoue, de trouver dans nos souterrains la bouche du boyau qui y rend ; mais comment parvenir dans ces souterrains, perpétuellement enfermées comme nous le sommes ? Y fût-on même, cette ouverture ne se trouverait pas encore, elle rend dans un coin perdu, ignoré de nous et barricadé lui-même de grilles dont eux seuls ont la clef. Cependant, tous ces inconvénients se trouvassent-ils vaincus, fût-on dans le boyau, la route n'en serait pas encore plus sûre pour nous ; elle est garnie de pièges qu'eux seuls connaissent, et où se prendraient inévitablement les personnes qui voudraient la parcourir sans eux. Il faut donc renoncer à l'évasion, elle est impossible, Thérèse ; crois que si elle était praticable, il y a longtemps que j'aurais fui ce détestable séjour, mais cela ne se peut. Ceux qui y sont n'en sortent jamais qu'à la mort ; et de là naît cette impudence, cette cruauté, cette tyrannie dont ces scélérats usent avec nous ; rien ne les embrase, rien ne leur monte l'imagination comme l'impunité que leur promet cette inabordable retraite ; certains de n'avoir jamais pour témoins de leurs excès que les victimes mêmes qui les assouvissent, bien sûrs que jamais leurs écarts ne seront révélés, ils les portent aux plus odieuses extrémités ; délivrés du frein des lois, ayant brisé ceux de la religion, méconnaissant ceux des remords, il n'est aucune atrocité qu'ils ne se permettent, et dans cette apathie criminelle, leurs abominables passions se trouvent d'autant plus voluptueusement chatouillées que rien, disent-ils, ne les enflamme comme la solitude et le silence, comme la faiblesse d'une part et l'impunité de l'autre. Les moines couchent régulièrement toutes les nuits dans ce pavillon, ils s'y rendent à cinq heures du soir, et retournent au couvent le lendemain matin sur les neuf heures, excepté un qui, tour à tour, passe ici la journée : on l'appelle le régent de garde. Nous verrons bientôt son emploi. Pour les quatre frères, ils ne bougent jamais ; nous avons dans chaque chambre une sonnette qui communique dans la cellule du geôlier ; la doyenne seule a le droit de la sonner, mais lorsqu'elle le fait en raison de ses besoins, ou des nôtres, on accourt à l'instant. Les pères apportent en revenant, chaque jour, eux-mêmes les provisions nécessaires, et les remettent au cuisinier qui les emploie d'après leurs ordres ; il y a une fontaine dans les souterrains, et des vins de toute espèce et en abondance dans les caves.

Passons au second article, ce qui tient à la tenue des filles, à leur nourriture, à leur punition, etc.

Notre nombre est toujours égal ; les arrangements sont pris de manière que nous soyons toujours seize : huit dans chaque chambre ; et, comme tu vois, toujours dans l'uniforme de nos classes ; la journée ne se passera pas sans qu'on te donne les habits de celle où tu entres ; nous sommes tous les jours en déshabillé de la couleur qui nous appartient ; le soir, en lévite de cette même couleur, coiffées du mieux que nous pouvons ; la doyenne de la chambre a sur nous tout pouvoir, lui désobéir est un crime ; elle est chargée du soin de nous inspecter avant que nous ne nous rendions aux orgies, et si les choses ne sont pas dans l'état désiré, elle est punie ainsi que nous. Les fautes que nous pouvons commettre sont de plusieurs sortes. Chacune a sa punition particulière dont le tarif est affiché dans les deux chambres ; le régent de jour, celui qui vient, comme je te l'expliquerai tout à l'heure, nous signifier les ordres, nommer les filles du souper, visiter nos habitations, et recevoir les plaintes de la doyenne, ce moine, dis-je, est celui qui distribue le soir la punition que chacune a méritée. Voici l'état de ces punitions à côté des crimes qui nous les calent.

Ne pas être levée le matin à l'heure prescrite : trente coups de fouet (car c'est presque toujours par ce supplice que nous sommes punies ; il était assez simple qu'un épisode des plaisirs de ces libertins devînt leur correction de choix) ; présenter ou par malentendu, ou par quelque cause que ce puisse être, une partie du corps, dans l'acte des plaisirs, au lieu de celle qui est désirée : cinquante coups ; être mal vêtue, ou mal coiffée : vingt coups ; n'avoir pas averti lorsqu'on a ses règles : soixante coups ; le jour où le chirurgien a constaté votre grossesse : cent coups ; négligence, impossibilité, ou refus dans les propositions luxurieuses : deux cents coups. Et combien de fois leur infernale méchanceté nous prend-elle en défaut sur cela, sans que nous ayons le plus léger tort ! Combien de fois l'un d'eux demande-t-il subitement ce qu'il sait bien que l'on vient d'accorder à l'autre, et ce qui ne peut se refaire tout de suite ! Il n'en faut pas moins subir la correction ; jamais nos remontrances, jamais nos plaintes ne sont écoutées ; il faut obéir ou être corrigées. Défauts de conduite dans la chambre ou désobéissance à la doyenne : soixante coups ; l'apparence des pleurs, du chagrin, des remords, l'air même du plus petit retour à la religion : deux cents coups. Si un moine vous choisit pour goûter avec vous la dernière crise du plaisir et qu'il n'y puisse parvenir, soit qu'il y ait de sa faute, ce qui est très commun, soit qu'il y ait de la vôtre : sur-le-champ, trois cents coups. Le plus petit air de répugnance aux propositions des moines, de quelque nature que puissent être ces propositions : deux cents coups ; une entreprise d'évasion, une révolte : neuf jours de cachot, toute nue, et trois cents coups de fouet chaque jour ; cabales, mauvais conseils, mauvais propos entre soi, dès que cela est découvert : trois cents coups ; projets de suicide, refus de se nourrir comme il convient : deux cents coups ; manquer de respect aux moines : cent quatre-vingts coups. Voilà nos seul délits, nous pouvons d'ailleurs faire tout, ce qui nous plaît, coucher ensemble, nous quereller, nous battre, nous porter aux derniers excès de l'ivrognerie et de la gourmandise, jurer, blasphémer : tout cela est égal, on ne nous dit mot pour ces fautes-là ; nous ne sommes tancées que pour celles que je viens de te dire, mais les doyennes peuvent nous épargner beaucoup de ces désagréments, si elles le veulent. Malheureusement, cette protection ne s'achète que par des complaisances souvent plus fâcheuses que les peines garanties par elles ; elles sont du même goût dans l'une et l'autre salle, et ce n'est qu'en leur accordant des faveurs qu'on parvient à les enchaîner. Si on les refuse, elles multiplient sans raison la somme de vos torts, et les moines qu'on sert, en en doublant l'état, bien loin de les gronder de leur injustice, les y encouragent sans cesse ; elles sont elles-mêmes soumises à toutes ces règles, et de plus très sévèrement punies, si on les soupçonne indulgentes. Ce n'est pas que ces libertins aient besoin de tout cela pour sévir contre nous, mais ils sont bien aises d'avoir des prétextes ; cet air de nature prête des charmes à leur volupté, elle s'en accroît. Nous avons chacune une petite provision de linge en entrant ici ; on nous donne tout par demi-douzaine, et l'on renouvelle chaque année, mais il faut rendre ce que nous apportons ; il ne nous est pas permis d'en garder la moindre chose ; les plaintes des quatre frères dont je t'ai parlé sont écoutées comme celles de la doyenne ; nous sommes punies sur leur simple délation ; mais ils ne nous demandent rien au moins, et il n'y a pas tant à craindre qu'avec les doyennes, très exigeantes et très dangereuses quand le caprice ou la vengeance dirige leurs procédés. Notre nourriture est fort bonne et toujours en très grande abondance ; s'ils ne recueillaient de là des branches de volupté, peut-être cet article n'irait-il pas aussi bien, mais comme leurs sales débauches y gagnent, ils ne négligent rien pour nous gorger de nourriture : ceux qui aiment à nous fouetter, nous ont plus dodues, plus grasses, et ceux qui, comme te disait Jérôme hier, aiment à voir pondre la poule, sont sûrs, au moyen d'une abondante nourriture, d'une plus grande quantité d'œufs. En conséquence, nous sommes servies quatre fois le jour ; on nous donne à déjeuner, entre neuf et dix heures, toujours une volaille au riz, des fruits crus ou des compotes, du thé, du café, ou du chocolat ; à une heure on sert le dîner ; chaque table de huit est servie de même : un très bon potage, quatre entrées, un plat de rôti et quatre entremets ; du dessert en toute saison. A cinq heures et demie, on sert le goûter : des pâtisseries ou des fruits ; le souper est excellent sans doute, si c'est celui des moines ; si nous n'y assistons pas, comme nous ne sommes alors que quatre par chambre, on nous sert à la fois trois plats de rôti et quatre entremets ; nous avons chacune par jour une bouteille de vin blanc, une de rouge, et une demi-bouteille de liqueur ; celles qui ne boivent pas autant sont libres de donner aux autres ; il y en a parmi nous de très gourmandes qui boivent étonnamment, qui s'enivrent, et tout cela sans qu'elles en soient réprimandées ; il en est également à qui ces quatre repas ne suffisent pas encore ; elles n'ont qu'à sonner, on leur apporte aussitôt ce qu'elles demandent.

Les doyennes obligent à manger aux repas, et si l'on persistait à ne le vouloir point faire, par quelque motif que ce pût être, à la troisième fois, on serait sévèrement punie. Le souper des moines est composé de trois plats de rôti, de six entrées relevées par une pièce froide et huit entremets, du fruit, trois sortes de vin, du café et des liqueurs. Quelquefois, nous sommes à table toutes les huit avec eux ; quelquefois ils obligent quatre de nous à les servir, et elles soupent après ; il arrive aussi de temps en temps qu'ils ne prennent que quatre filles à souper ; communément alors, ce sont des classes entières ; quand nous y sommes huit, il y en a toujours deux de chaque classe. Il est inutile de te dire que jamais personne au monde ne nous visite ; aucun étranger, sous quelque prétexte que ce puisse être, n'est introduit dans ce pavillon. Si nous tombons malades, le seul frère chirurgien nous soigne, et si nous mourons, c'est sans aucun secours religieux ; on nous jette dans un des intervalles formés par les haies, et tout est dit ; mais par une insigne cruauté, si la maladie devient trop grave, ou qu'on en craigne la contagion, on n'attend pas que nous soyons mortes pour nous enterrer ; on nous enlève et nous place où je t'ai dit, encore toute vivante ; depuis dix-huit ans que je suis ici, j'ai vu plus de dix exemples de cette insigne férocité ; ils disent à cela qu'il vaut mieux en perdre une que d'en risquer seize ; que c'est d'ailleurs une perte si légère qu'une fille, si aisément réparée, qu'on y doit avoir peu de regrets.

Passons à l'arrangement des plaisirs des moines et à tout ce qui tient à cette partie.

Nous nous levons ici à neuf heures précises du matin, en toute saison ; nous nous couchons plus ou moins tard, en raison du souper des moines. Aussitôt que nous sommes levées, le régent de jour vient faire sa visite, il s'assoit dans un grand fauteuil, et là, chacune de nous est obligée d'aller se placer devant lui les jupes relevées du côté qu'il aime ; il touche, il baise, il examine, et quand toutes ont rempli ce devoir, il nomme celles qui doivent être du souper ; il leur prescrit l'état dans lequel il faut qu'elles soient, il prend les plaintes des mains de la doyenne, et les punitions s'imposent. Rarement ils sortent sans une scène de luxure à laquelle nous sommes communément employées toutes les huit. La doyenne dirige ces actes libidineux, et la plus entière soumission de notre part y règne. Avant le déjeuner, il arrive souvent qu'un des Révérends Pères fait demander dans son lit une de nous ; le frère geôlier apporte une carte où est le nom de celle que l'on veut ; le régent du jour l'occupât-il alors, il n'a pas même le droit de la retenir, elle passe, et revient quand on la renvoie. Cette première cérémonie finie, nous déjeunons ; de ce moment jusqu'au soir, nous n'avons plus rien à faire ; mais à sept heures en été, à six en hiver, on vient chercher celles qui ont été nommées ; le frère geôlier les conduit lui-même, et, après le souper, celles qui ne sont pas retenues pour la nuit reviennent au sérail. Souvent aucune ne reste, ce sont de nouvelles que l'on envoie prendre pour la nuit ; et on les prévient également, plusieurs heures à l'avance, du costume où il faut qu'elles se rendent ; quelquefois il n'y a que la fille de garde qui couche.

– La fille de garde, interrompis-je, quel est donc ce nouvel emploi ?

– Le voici, me répondit mon historienne. Tous les premiers des mois, chaque moine adopte une fille qui doit pendant cet intervalle lui tenir lieu et de servante et de plastron à ses indignes désirs ; les doyennes seules sont exceptées, en raison du devoir de leur chambre. Ils ne peuvent ni les changer dans le cours du mois, ni leur faire faire deux mois de suite ; rien n'est cruel, rien n'est dur comme les corvées de ce service, et je ne sais comment tu t'y feras. Aussitôt que cinq heures du soir sonnent, la fille de garde descend près du moine qu'elle sert, et elle ne le quitte plus jusqu'au lendemain, à l'heure où il repasse au couvent. Elle le reprend dès qu'il revient ; ce peu d'heures s'emploie par elle à manger et à se reposer, car il faut qu'elle veille pendant les nuits qu'elle passe auprès de son maître ; je te le répète, cette malheureuse est là pour servir de plastron à tous les caprices qui peuvent passer par la tête de ce libertin : soufflets, fustigations, mauvais propos, jouissances, il faut qu'elle endure tout ; elle doit être debout toute la nuit dans la chambre de son patron et toujours prête à s'offrir aux passions qui peuvent agiter ce tyran ; mais la plus cruelle, la plus ignominieuse de ces servitudes, est la terrible obligation où elle est de présenter sa bouche ou sa gorge à l'un ou l'autre besoin de ce monstre ; il ne se sert jamais d'aucun autre vase : il faut qu'elle reçoive tout, et la plus légère répugnance est aussitôt punie des tourments les plus barbares. Dans toutes les scènes de luxure, ce sont ces filles qui aident aux plaisirs, qui les soignent, et qui approprient tout ce qui a pu être souillé : un moine l'est-il en venant de jouir d'une femme ? c'est à la bouche de la suivante à réparer ce désordre ; veut-il être excité ? c'est le soin de cette malheureuse ; elle l'accompagne en tout lieu, l'habille, le déshabille, le sert, en un mot, dans tous les instants, a toujours tort, et est toujours battue ; aux soupers, sa place est, ou derrière la chaise de son maître, ou, comme un chien, à ses pieds, sous la table, ou à genoux, entre ses cuisses, l'excitant de sa bouche ; quelquefois elle lui sert de siège ou de flambeau ; d'autres fois elles seront toutes quatre autour de la table, dans les attitudes les plus luxurieuses, mais en même temps les plus gênantes. Si elles perdent l'équilibre, elles risquent ou de tomber sur des épines qui sont placées près de là, ou de se casser un membre, ou même de se tuer, ce qui n'est pas sans exemple ; et pendant ce temps les scélérats se réjouissent, font débauche, s'enivrent à loisir de mets, de vins, de luxure et de cruauté.

– Ô ciel ! dis-je à ma compagne en frémissant d'horreur, peut-on se porter à de tels excès ! Quel enfer !

– Écoute, Thérèse, écoute, mon enfant, tu es loin de savoir encore tout, dit Omphale. L'état de grossesse, révéré dans le monde, est une certitude de réprobation parmi ces infâmes, il ne dispense ni des punitions, ni des gardes ; il est au contraire un véhicule aux peines, aux humiliations, aux chagrins. Combien de fois est-ce à force de coups qu'ils font avorter celles dont ils se décident à ne pas recueillir le fruit ! et s'ils le recueillent, c'est pour en jouir : ce que je te dis ici doit te suffire pour t'engager à te préserver de cet état le plus longtemps possible.

– Mais le peut-on ?

– Sans doute, il est de certaines éponges… Mais si Antonin s'en aperçoit, on n'échappe point à son courroux ; le plus sûr, est d'étouffer l'impression de la nature en démontant l'imagination, et avec de pareils scélérats, cela n'est pas difficile.

Au reste, poursuivit mon institutrice, il y a ici des attenances et des parentés dont tu ne te doutes pas, et qu'il est bon de t'expliquer, mais ceci rentrant dans le quatrième article, c'est-à-dire dans celui de nos recrues, de nos réformes et de nos changements, je vais l'entamer pour y renfermer ce petit détail.

Tu n'ignores pas, Thérèse, que les quatre moines qui composent ce couvent sont à la tête de l'ordre, sont tous quatre de familles distinguées, et tous quatre fort riches par eux-mêmes. Indépendamment des fonds considérables faits par l'ordre des Bénédictins pour l'entretien de cette voluptueuse retraite, où tous ont espoir de passer tour à tour, ceux qui y sont ajoutent encore à ces fonds une partie considérable de leurs biens ; ces deux objets réunis montent à plus de cent mille écus par an, qui ne servent qu'aux recrues ou aux dépenses de la maison ; ils ont douze femmes sûres et de confiance, uniquement chargées du soin de leur amener un sujet chaque mois, entre l'âge de douze ans et celui de trente, ni au-dessous, ni au-dessus. Le sujet doit être exempt de tout défaut et doué du plus de qualités possible, mais principalement d'une naissance distinguée. Les enlèvements, bien payés, et toujours faits très loin d'ici, n'entraînent aucun inconvénient ; je n'en ai jamais vu résulter de plaintes. Leurs extrêmes soins les mettent à couvert de tout ; ils ne tiennent pas absolument aux prémices ; une fille déjà séduite, ou une femme mariée, leur plaît également ; mais il faut que le rapt ait lieu, il faut qu'il soit constaté ; cette circonstance les irrite ; ils veulent être certains que leurs crimes coûtent des pleurs ; ils renverraient une fille qui se rendrait à eux volontairement ; si tu ne t'étais prodigieusement défendue, s'ils n'eussent pas reconnu un fond réel de vertu dans toi, et par conséquent la certitude d'un crime, ils ne t'eussent pas gardée vingt-quatre heures. Tout ce qui est ici, Thérèse, est donc de la meilleure naissance ; telle que tu me vois, chère amie, je suis la fille unique du comte de ***, enlevée à Paris à l'âge de douze ans, et destinée à avoir cent mille écus de dot un jour ; je fus ravie dans les bras de ma gouvernante qui me ramenait seule dans une voiture, d'une campagne de mon père à l'abbaye de Panthemont où j'étais élevée ; ma gouvernante disparut ; elle était vraisemblablement gagnée ; je fus amenée ici en poste. Toutes les autres sont dans le même cas. La fille de vingt ans appartient à l'une des familles les plus distinguées du Poitou. Celle de seize est fille du baron de ***, l'un des plus grands seigneurs de Lorraine ; des comtes, des ducs et des marquis sont les pères de celle de vingt-trois, de celle de douze, de celle de trente-deux ; pas une enfin qui ne puisse réclamer les plus beaux titres, et pas une qui ne soit traitée avec la dernière ignominie. Mais ces malhonnêtes gens ne se sont pas contentés de ces horreurs ; ils ont voulu déshonorer le sein même de leur propre famille. La jeune personne de vingt-six, l'une de nos plus belles sans doute, est la fille de Clément, celle de trente-six est la nièce de Jérôme.

Dès qu'une nouvelle fille est arrivée dans ce cloaque impur, dès qu'elle y est à jamais soustraite à l'univers, on en réforme aussitôt une, et voilà, chère fille, voilà le complément de nos douleurs ; le plus cruel de nos maux est d'ignorer ce qui nous arrive, dans ces terribles et inquiétantes réformes. Il est absolument impossible de dire ce qu'on devient en quittant ces lieux. Nous avons autant de preuves que notre solitude nous permet d'en acquérir, que les filles réformées par les moines ne reparaissent jamais ; eux-mêmes nous en préviennent, ils ne nous cachent pas que cette retraite est notre tombeau ; mais nous assassinent-ils ? Juste ciel ! le meurtre, le plus exécrable des crimes, serait-il donc pour eux, comme pour ce célèbre maréchal de Retz[4], une sorte de jouissance dont la cruauté, exaltant leur perfide imagination, pût plonger leurs sens dans une ivresse plus vive ? Accoutumés à ne jouir que par la douleur, à ne se délecter que par des tourments et par des supplices, serait-il possible qu'ils s'égarassent au point de croire qu'en redoublant, qu'en améliorant la première cause du délire, on dût inévitablement le rendre plus parfait, et qu'alors, sans principes, comme sans foi, sans mœurs, comme sans vertus, les coquins, abusant des malheurs où leurs premiers forfaits nous plongèrent, se satisfissent par des seconds qui nous arrachassent la vie ? Je ne sais… Si on les interroge sur cela, ils balbutient, tantôt répondent négativement, et tantôt à l'affirmative ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'aucune de celles qui sont sorties, quelques promesses qu'elles nous aient faites de porter des plaintes contre ces gens-ci et de travailler à notre élargissement, aucune, dis-je, ne nous a jamais tenu parole… Encore une fois, apaisent-ils nos plaintes, ou nous mettent-ils hors d'état d'en faire ? Lorsque nous demandons à celles qui arrivent des nouvelles de celles qui nous ont quittées, elles n'en savent jamais. Que deviennent donc ces malheureuses ? Voilà ce qui nous tourmente, Thérèse, voilà la fatale incertitude qui fait le malheur de nos jours. Il y a dix-huit ans que je suis dans cette maison, voilà plus de deux cents filles que j'en vois sortir… Où sont-elles ? Pourquoi toutes ayant juré de nous servir, aucune n'a-t-elle tenu parole ?

Rien au surplus ne légitime notre retraite ; l'âge, le changement des traits, rien n'y fait ; le caprice est leur seule règle. Ils réformeront aujourd'hui celle qu'ils ont le plus caressée hier ; et ils garderont dix ans celles dont ils sont le plus rassasiés ; telle est l'histoire de la doyenne de cette salle ; il y a douze ans qu'elle est dans la maison, on l'y fête encore, et j'ai vu, pour la conserver, réformer des enfants de quinze ans dont la beauté eût rendu les Grâces jalouses. Celle qui partit, il y a huit jours, n'avait pas seize ans : belle comme Vénus même, il n'y avait qu'un an qu'ils en jouissaient, mais elle devint grosse, et je te l'ai dit, Thérèse, c'est un grand tort dans cette maison. Le mois passé, ils en réformèrent une de dix-sept ans. Il y a un an, une de vingt, grosse de huit mois ; et dernièrement une à l'instant où elle sentait les premières douleurs de l'enfantement. Ne t'imagine pas que la conduite y fasse quelque chose : j'en ai vu qui volaient au-devant de leurs désirs, et qui partaient au bout de six mois ; d'autres, maussades et fantasques, qu'ils gardaient un grand nombre d'années. Il est donc inutile de prescrire à nos arrivantes un genre quelconque de conduite ; la fantaisie de ces monstres brise tous les freins et devient l'unique loi de leurs actions.

Lorsque l'on doit être réformée, on en est prévenue le matin, jamais plus tôt, le régent de jour paraît à neuf heures comme à l'ordinaire, et il dit, je le suppose : « Omphale, le couvent vous réforme, je viendrai vous prendre ce soir. » Puis il continue sa besogne. Mais à l'examen vous ne vous offrez plus à lui, ensuite il sort ; la réformée embrasse ses compagnes, elle leur promet mille et mille fois de les servir, de porter des plaintes, d'ébruiter ce qui se passe ; l'heure sonne, le moine paraît, la fille part, et l'on n'entend plus parler d'elle. Cependant le souper a lieu comme à l'ordinaire, les seules remarques que nous ayons faites ces jours-là, c'est que les moines arrivent rarement aux derniers épisodes du plaisir, on dirait qu'ils se ménagent, cependant ils boivent beaucoup plus, quelquefois même jusqu'à l'ivresse ; ils nous renvoient de bien meilleure heure, il ne reste aucune femme à coucher, et les filles de garde se retirent au sérail.

– Bon, bon, dis-je à ma compagne, si personne ne vous a servies, c'est que vous n'avez eu affaire qu'à des créatures faibles, intimidées, ou à des enfants qui n'ont rien osé pour vous. Je ne crains point qu'on nous tue, au moins je ne le crois pas ; il est impossible que des êtres raisonnables puissent porter le crime à ce point… Je sais bien que… Après ce que j'ai vu, peut-être ne devrais-je pas justifier les hommes comme je le fais, mais il est impossible, ma chère, qu'ils puissent exécuter des horreurs dont l'idée même n'est pas concevable. Oh ! chère compagne, poursuivis-je avec chaleur, veux-tu la faire avec moi, cette promesse à laquelle je jure de ne pas manquer ? Le veux-tu ?

– Oui.

– Eh bien ! je te jure sur tout ce que j'ai de plus sacré, sur le Dieu qui m'anime et que j'adore uniquement, je te proteste ou de mourir à la peine, ou de détruire ces infamies ; m'en promets-tu autant ?

– En doutes-tu ? me répondit Omphale, mais sois certaine de l'inutilité de ces promesses ; de plus irritées que toi, de plus fermes, de mieux étayées, de parfaites amies, en un mot, qui auraient donné leur sang pour nous, ont manqué aux mêmes serments ; permets donc, chère Thérèse, permets à ma cruelle expérience de regarder les nôtres comme vains, et de n'y pas compter davantage.

– Et les moines, dis-je à ma compagne, varient-ils aussi, en vient-il souvent de nouveaux ?

– Non, me répondit-elle, il y a dix ans qu'Antonin est ici ; dix-huit que Clément y demeure ; Jérôme y est depuis trente ans, et Sévérino depuis vingt-cinq. Ce supérieur, né en Italie, est proche parent du pape, avec lequel il est fort bien, ce n'est que depuis lui que les prétendus miracles de la Vierge assurent la réputation du couvent et empêchent les médisants d'observer de trop près ce qui se passe ici ; mais la maison était montée comme tu la vois, quand il y arriva ; il y a plus de cent ans qu'elle subsiste sur le même pied et que tous les supérieurs qui y sont venus y ont conservé un ordre si avantageux pour leurs plaisirs. Sévérino, l'homme le plus libertin de son siècle, ne s'y est fait placer que pour mener une vie analogue à ses goûts. Son intention est de maintenir les privilèges secrets de cette abbaye aussi longtemps qu'il le pourra. Nous sommes du diocèse d'Auxerre, mais que l'évêque soit instruit ou non, jamais nous ne le voyons paraître, jamais il ne met les pieds au couvent. En général, il vient très peu de monde ici, excepté vers le temps de la fête, qui est celle de la Notre-Dame d'août ; il ne paraît pas, à ce que nous disent les moines, dix personnes par an dans cette maison ; cependant il est vraisemblable que, lorsque quelques étrangers s'y présentent, le supérieur a soin de les bien recevoir ; il en impose par des apparences de religion et d'austérité, on s'en retourne content, on fait l'éloge du monastère, et l'impunité de ces scélérats s'établit ainsi sur la bonne foi du peuple et sur la crédulité des dévots.

Omphale finissait à peine son instruction, que neuf heures sonnèrent ; la doyenne nous appela bien vite, le régent de jour parut en effet. C'était Antonin, nous nous rangeâmes en haie suivant l'usage. Il jeta un léger coup d'œil sur l'ensemble, nous compta, puis s'assit ; alors nous allâmes l'une après l'autre relever nos jupes devant lui, d'un côté jusqu'au-dessus du nombril, de l'autre jusqu'au milieu des reins. Antonin reçut cet hommage avec l'indifférence de la satiété, il ne s'en émut pas ; puis, en me regardant, il me demanda comment je me trouvais de l'aventure ! Ne me voyant répondre que par des larmes :

– Elle s'y fera, dit-il en riant il n'y a pas maison en France où l'on forme mieux les filles que dans celle-ci.

Il prit la liste des coupables des mains de la doyenne, puis s'adressant encore à moi, il me fit frémir ; chaque geste, chaque mouvement qui paraissait devoir me soumettre à ces libertins, était pour moi comme l'arrêt de la mort. Antonin m'ordonne de m'asseoir sur le bord d'un lit, et dans cette attitude, il dit à la doyenne de venir découvrir ma gorge et relever mes jupes jusqu'au bas de mon sein ; lui-même place mes jambes dans le plus grand écartement possible, il s'assoit en face de cette perspective, une de mes compagnes vient se poser sur moi dans la même attitude, en sorte que c'est l'autel de la génération qui s'offre à Antonin au lieu de mon visage, et que s'il jouit, il aura ces attraits à hauteur de sa bouche. Une troisième fille, à genoux devant lui, vient l'exciter de la main, et une quatrième, entièrement nue, lui montre avec les doigts sur mon corps, où il doit frapper. Insensiblement cette fille-ci m'excite moi-même, et ce qu'elle me fait, Antonin, de chacune de ses mains, le fait également à droite et à gauche à deux autres filles. On n'imagine pas les mauvais propos, les discours obscènes par lesquels ce débauché s'excite ; il est enfin dans l'état qu'il désire, on le conduit à moi. Mais tout le suit, tout cherche à l'enflammer pendant qu'il va jouir, découvrant bien à nu toutes ses parties postérieures. Omphale, qui s'en empare, n'omet rien pour les irriter : frottements, baisers, pollutions, elle emploie tout ; Antonio en feu se précipite sur moi…

– Je veux qu'elle soit grosse de cette fois-ci, dit-il en fureur.

Ces égarements déterminent le physique. Antonin, dont l'usage était de faire des cris terribles dans ce dernier instant de son ivresse, en pousse d'épouvantables ; tout l'entoure, tout le sert, tout travaille à doubler son extase, et le libertin y arrive au milieu des épisodes les plus bizarres de la luxure et de la dépravation.

Ces sortes de groupes s'exécutaient souvent ; il était de règle que quand un moine jouissait de telle façon que ce pût être, toutes les filles l'entourassent alors, afin d'embraser ses sens de toutes parts, et que la volupté pût, s'il est permis de s'exprimer ainsi, pénétrer plus sûrement en lui par chacun de ses pores.

Antonin sortit, on apporta le déjeuner ; mes compagnes me forcèrent à manger, je le fis pour leur plaire. A peine avions-nous fini que le supérieur entra : nous voyant encore à table, il nous dispensa des cérémonies qui devaient être pour lui les mêmes que celles que nous venions d'exécuter pour Antonin.

– Il faut bien penser à la vêtir, dit-il en me regardant.

En même temps, il ouvre une armoire et jette sur mon lit plusieurs vêtements de la couleur annexée à ma classe et quelques paquets de linges.

– Essayez tout cela, me dit-il, et rendez-moi ce qui vous appartient.

J'exécute, mais, me doutant du fait, j'avais prudemment ôté mon argent pendant la nuit et l'avais caché dans mes cheveux. A chaque vêtement que j'enlève, les yeux ardents de Sévérino se portent sur l'attrait découvert, ses mains s'y promènent aussitôt. Enfin, à moitié nue, le moine me saisit, il me met dans l'attitude utile à ses plaisirs, c'est-à-dire dans la position absolument contraire à celle ou vient de me mettre Antonin ; je veux lui demander grâce, mais voyant déjà la fureur dans ses yeux, je crois que le plus sûr est l'obéissance ; je me place, on l'environne, il ne voit plus autour de lui que cet autel obscène qui le délecte ; ses mains le pressent, sa bouche s'y colle, ses regards le dévorent… il est au comble du plaisir.

Si vous le trouvez bon, madame, dit la belle Thérèse, je vais me borner à vous expliquer ici l'histoire abrégée du premier mois que je passai dans ce couvent, c'est-à-dire les principales anecdotes de cet intervalle ; le reste serait une répétition ; la monotonie de ce séjour en jetterait sur mes récits, et je dois, immédiatement après, passer, ce me semble, à l'événement qui me sortit enfin de ce cloaque impur.

Je n'étais pas du souper ce premier jour, on m'avait simplement nommée pour aller passer la nuit avec dom Clément ; je me rendis, suivant l'usage, dans sa cellule quelques instants avant qu'il n'y dût rentrer, le frère geôlier m'y conduisit et m'y enferma.

Il arrive, aussi échauffé de vin que de luxure, suivi de la fille de vingt-six ans qui se trouvait pour lors de garde auprès de lui ; instruite de ce que j'avais à faire, je me mets à genoux dès que je l'entends. Il vient à moi, me considère dans cette humiliation, puis m'ordonne de me relever et de le baiser sur la bouche ; il savoure ce baiser plusieurs minutes et lui donne toute l'expression…, toute l'étendue qu'il est possible d'y concevoir. Pendant ce temps, Armande (c'était le nom de celle qui le servait) me déshabillait en détail ; quand la partie des reins, en bas, par laquelle elle avait commencé, est à découvert, elle se presse de me retourner et d'exposer à son oncle le côté chéri de ses goûts. Clément l'examine, il le touche, puis, s'asseyant dans un fauteuil, il m'ordonne de venir le lui faire baiser ; Armande est à ses genoux, elle l'excite avec sa bouche, Clément place la sienne au sanctuaire du temple que je lui offre, et sa langue s'égare dans le sentier qu'on trouve au centre ; ses mains pressaient les mêmes autels chez Armande, mais comme les vêtements que cette fille avait encore l'embarrassaient, il lui ordonne de les quitter, ce qui fut bientôt fait, et cette docile créature vint reprendre près de son oncle une attitude par laquelle, ne l'excitant plus qu'avec la main, elle se trouvait plus à la portée de celle de Clément. Le moine impur, toujours occupé de même avec moi, m'ordonne alors de donner dans sa bouche le cours le plus libre aux vents dont pouvaient être affectées mes entrailles ; cette fantaisie me parut révoltante, mais j'étais encore loin de connaître toutes les irrégularités de la débauche : j'obéis et me ressens bientôt de l'effet de cette intempérance. Le moine, mieux excité, devient plus ardent, il mord subitement en six endroits les globes de chair que je lui présente ; je fais un cri et saute en avant, il se lève, s'avance à moi, la colère dans les yeux, et me demande si je sais ce que j'ai risqué en le dérangeant : je lui fais mille excuses, il me saisit par mon corset encore sur ma poitrine, et l'arrache ainsi que ma chemise en moins de temps que je n'en mets à vous le dire… Il empoigne ma gorge avec férocité, et l'invective en la comprimant ; Armande le déshabille, et nous voilà tous les trois nus. Un instant, Armande l'occupe ; il lui applique de sa main des claques furieuses ; il la baise à la bouche, il lui mordille la langue et les lèvres, elle crie ; quelquefois la douleur arrache des yeux de cette fille des larmes involontaires ; il la fait monter sur une chaise et exige d'elle ce même épisode qu'il a désiré avec moi. Armande y satisfait, je l'excite d'une main ; pendant cette luxure, je le fouette légèrement de l'autre, il mord également Armande, mais elle se contient et n'ose bouger. Les dents de ce monstre se sont pourtant imprimées dans les chairs de cette belle fille. On les y voit en plusieurs endroits ; se retournant ensuite brusquement :

– Thérèse, me dit-il, vous allez cruellement souffrir (il n'avait pas besoin de le dire, ses yeux ne l'annonçaient que trop) ; vous serez fustigée partout, me dit-il, je n'excepte rien.

Et en disant cela, il avait repris ma gorge qu'il maniait avec brutalité ; il en froissait les extrémités du bout de ses doigts et m'occasionnait des douleurs très vives ; je n'osais rien dire de peur de l'irriter encore plus, mais la sueur couvrait mon front, et mes yeux malgré moi se remplissaient de pleurs. Il me retourne, me fait agenouiller sur le bord d'une chaise, dont mes mains doivent tenir le dossier, sans se déranger une minute, sous les peines les plus graves ; me voyant enfin là, bien à sa portée, il ordonne à Armande de lui apporter des verges, elle lui en présente une poignée mince et longue ; Clément les saisit, et me recommandant de ne pas bouger, il débute par une vingtaine de coups sur mes épaules et sur le haut de mes reins ; il me quitte un instant, revient prendre Armande et la place à six pieds de moi, également à genoux, sur le bord d'une chaise. Il nous déclare qu'il va nous fouetter toutes deux ensemble, et que la première des deux qui lâchera la chaise, poussera un cri, ou versera une larme sera sur-le-champ soumise par lui à tel supplice que bon lui semblera. Il donne à Armande le même nombre de coups qu'il vient de m'appliquer, et positivement sur les mêmes endroits ; il me reprend, il baise tout ce qu'il vient de molester, et levant ses verges :

– Tiens-toi bien, coquine, me dit-il, tu vas être traitée comme la dernière des misérables.

Je reçois à ces mots cinquante coups, mais qui ne prennent que depuis le milieu des épaules jusqu'à la chute des reins exclusivement. Il vole à ma camarade et la traite de même ; nous ne prononcions pas une parole ; on n'entendait que quelques gémissements sourds et contenus, et nous avions assez de force pour retenir nos larmes. A quelque point que fussent enflammées les passions du moine, on n'en apercevait pourtant aucun signe encore ; par intervalles, il s'excitait fortement sans que rien se levât. En se rapprochant de moi, il considère quelques minutes ces deux globes de chair encore intacte et qui allaient à leur tour endurer le supplice ; il les manie, il ne peut s'empêcher de les entrouvrir, de les chatouiller, de les baiser mille fois encore.

– Allons, dit-il, du courage…

Une grêle de coups tombe à l'instant sur ces masses et les meurtrit jusqu'aux cuisses. Extrêmement animé des bonds, des haut-le-corps, des grincements, des contorsions que la douleur m'arrache, les examinant, les saisissant avec délices, il vient en exprimer, sur ma bouche qu'il baisa avec ardeur, les sensations dont il est agité…

– Cette fille me plaît, s'écrie-t-il, je n'en ai jamais fustigée qui m'ait autant donné de plaisir !

Et il retourne à sa nièce, qu'il traite avec la même barbarie. Il restait la partie inférieure, depuis le haut des cuisses jusqu'aux mollets, et sur l'une et l'autre il frappe avec la même ardeur.

– Allons ! dit-il encore, en me retournant, changeons de main et visitons ceci.

Il me donne une vingtaine de coups, depuis le milieu du ventre jusqu'au bas des cuisses, puis, me les faisant écarter, il frappa rudement dans l'intérieur de l'antre que je lui ouvrais par mon attitude.

– Voilà, dit-il, l'oiseau que je veux plumer.

Quelques cinglons ayant, par les précautions qu'il prenait, pénétré fort avant, je ne pus retenir mes cris.

– Ah ! ah ! dit le scélérat, j'ai trouvé l'endroit sensible ; bientôt, bientôt, nous le visiterons un peu mieux.

Cependant sa nièce est mise dans la même posture et traitée de la même manière ; il l'atteint également sur les endroits les plus délicats du corps d'une femme ; mais soit habitude, soit courage, soit la crainte d'encourir de plus rudes traitements, elle a la force de se contenir, et l'on n'aperçoit d'elle que des frémissements et quelques contorsions involontaires. Il y avait pourtant un peu de changement dans l'état physique de ce libertin, et quoique les choses eussent encore bien peu de consistance, à force de secousses elles en annonçaient incessamment.

– Mettez-vous à genoux, me dit le moine, je vais vous fouetter sur la gorge.

– Sur la gorge, mon père !

– Oui, sur ces deux masses lubriques qui ne m'excitèrent jamais que pour cet usage.

Et il les serrait, il les comprimait violemment en disant cela.

– Oh ! mon père ! cette partie est si délicate, vous me ferez mourir.

– Que m'importe, pourvu que je me satisfasse ?

Et il m'applique cinq ou six coups qu'heureusement je pare de mes mains. Voyant cela, il les lie derrière mon dos ; je n'ai plus que les mouvements de ma physionomie et mes larmes pour implorer ma grâce, car il m'avait durement ordonné de me taire. Je tâche donc de l'attendrir… mais en vain. Il appuie fortement une douzaine de coups sur mes deux seins que rien ne garantit plus ; d'affreux cinglons s'impriment aussitôt en traits de sang ; la douleur m'arrachait des larmes qui retombaient sur les vestiges de la rage de ce monstre, et les rendaient, disait-il, mille fois plus intéressants encore… Il les baisait, il les dévorait, et revenait de temps en temps à ma bouche, à mes yeux inondés de pleurs, qu'il suçait de même avec lubricité.

Armande se place, ses mains se lient, elle offre un sein d'albâtre et de la plus belle rondeur ; Clément fait semblant de le baiser, mais c'est pour le mordre… Il frappe enfin, et ces belles chairs si blanches, si potelées, ne présentent bientôt plus aux yeux de leur bourreau que des meurtrissures et des traces de sang.

– Un instant, dit le moine avec fureur, je veux fustiger à la fois le plus beau des derrières et le plus doux des seins.

Il me laisse à genoux, et plaçant Armande sur moi, il lui fait écarter les jambes, en telle sorte que ma bouche se trouve à hauteur de son bas-ventre, et ma gorge entre ses cuisses, au bas de son derrière. Par ce moyen, le moine a ce qu'il veut à sa portée, il a sous le même point de vue les fesses d'Armande et mes tétons ; il frappe l'un et l'autre avec acharnement, mais ma compagne, pour m'épargner des coups qui deviennent bien plus dangereux pour moi que pour elle, a la complaisance de se baisser et de me garantir ainsi, en recevant elle-même des cinglons qui m'eussent inévitablement blessée. Clément s'aperçoit de la ruse, il dérange l'attitude.

– Elle n'y gagnera rien, dit-il en colère, et si je veux bien épargner cette partie-là aujourd'hui, ce ne sera que pour en molester une autre pour le moins aussi délicate.

En me relevant, je vis alors que tant d'infamies n'étaient pas faites en vain : le débauché se trouvait dans le plus brillant état ; il n'en est que plus furieux ; il change d'arme, il ouvre une armoire où se trouvent plusieurs martinets, il en sort un à pointes de fer, qui me fait frémir.

– Tiens, Thérèse, me dit-il en me le montrant, vois comme il est délicieux de fouetter avec cela… Tu le sentiras… tu le sentiras, friponne, mais pour l'instant je veux bien n'employer que celui-ci…

Il était de cordelettes nouées à douze branches ; au bas de chaque, était un nœud plus fort que les autres et de la grosseur d'un noyau de prune.

– Allons, la cavalcade !… la cavalcade ! dit-il à sa nièce.

Celle-ci, qui savait de quoi il était question, se met tout de suite à quatre pattes, les reins élevés le plus possible, en me disant de l'imiter ; je le fais. Clément se met à cheval sur mes reins, sa tête du côté de ma croupe ; Armande, la sienne présentée, se trouve en face de lui : le scélérat, nous voyant alors toutes les deux bien à sa portée, nous lance des coups furieux sur les charmes que nous lui offrons ; mais comme, par cette posture, nous ouvrons dans le plus grand écart possible cette délicate partie qui distingue notre sexe de celui des hommes, le barbare y dirige ses coups, les branches longues et flexibles du fouet dont il se sert, pénétrant dans l'intérieur avec bien plus de facilité que les brins de verges, y laissent des traces profondes de sa rage ; tantôt il frappe sur l'une, tantôt ses coups se lancent sur l'autre : aussi bon cavalier que fustigateur intrépide, il change plusieurs fois de monture ; nous sommes excédées, et les titillations de la douleur sont d'une telle violence qu'il n'est presque plus possible de les supporter.

– Levez-vous ! nous dit-il alors en reprenant des verges, oui, levez-vous et craignez-moi.

Ses yeux étincellent, il écume. Également menacées sur tout le corps, nous l'évitons…, nous courons comme des égarées dans toutes les parties de la chambre, il nous suit, frappant indifféremment et sur l'une et sur l'autre ; le scélérat nous met en sang ; il nous rencogne à la fin toutes deux dans la ruelle du lit. Les coups redoublent : la malheureuse Armande en reçoit un sur le sein qui la fait chanceler ; cette dernière horreur détermine l'extase, et pendant que mon dos en reçoit les effets cruels, mes reins s'inondent des preuves d'un délire dont les résultats sont si dangereux.

– Couchons-nous, me dit enfin Clément ; en voilà peut-être trop pour toi, Thérèse, et certainement pas assez pour moi ; on ne se lasse point de cette manie, quoiqu'elle ne soit qu'une très imparfaite image de ce qu'on voudrait réellement faire. Ah ! chère fille, tu ne sais pas jusqu'où nous entraîne cette dépravation, l'ivresse où elle nous jette, la commotion violente qui résulte, dans le fluide électrique, de l'irritation produite par la douleur sur l'objet qui sert nos passions ; comme on est chatouillé de ses maux ! Le désir de les accroître…, voilà l'écueil de cette fantaisie, je le sais, mais cet écueil est-il à craindre pour qui se moque de tout ?

Quoique l'esprit de Clément fût encore dans l'enthousiasme, voyant néanmoins ses sens plus calmes, j'osai, répondant à ce qu'il venait de dire, lui reprocher la dépravation de ses goûts ; et la manière dont ce libertin les justifia mérite, ce me semble, de trouver place dans les aveux que vous exigez de moi.

– La chose du monde la plus ridicule sans doute, ma chère Thérèse, me dit Clément, est de vouloir disputer sur les goûts de l'homme, les contrarier, les blâmer ou les punir, s'ils ne sont pas conformes soit aux lois du pays qu'on habite, soit aux conventions sociales. Eh quoi ! les hommes ne comprendront jamais qu'il n'est aucune sorte de goûts, quelque bizarres, quelque criminels même qu'on puisse les supposer, qui ne dépende de la sorte d'organisation que nous avons reçue de la nature ! Cela posé, je le demande, de quel droit un homme osera-t-il exiger d'un autre ou de réformer ses goûts, ou de les modeler sur l'ordre social ? De quel droit même les lois, qui ne sont faites que pour le bonheur de l'homme, oseront-elles sévir contre celui qui ne peut se corriger, ou qui n'y parviendrait qu'aux dépens de ce bonheur que doivent lui conserver les lois ? Mais désirât-on même de changer de goûts, le peut-on ? Est-il en nous de nous refaire ? Pouvons-nous devenir autres que nous sommes ? L'exigeriez-vous d'un homme contrefait, et cette inconformité de nos goûts est-elle autre chose au moral que ne l'est au physique l'imperfection de l'homme contrefait ?

Entrons dans quelques détails, j'y consens ; l'esprit que je te reconnais, Thérèse, te met à portée de les entendre. Deux irrégularités, je le vois, t'ont déjà frappée parmi nous : tu t'étonnes de la sensation piquante éprouvée par quelques-uns de nos confrères pour des choses vulgairement reconnues pour fétides ou impures, et tu te surprends de même que nos facultés voluptueuses puissent être ébranlées par des actions qui, selon toi, ne portent que l'emblème de la férocité. Analysons l'un et l'autre de ces goûts, et tâchons, s'il se peut, de te convaincre qu'il n'est rien au monde de plus simple que les plaisirs qui en résultent.

Il est, prétends-tu, singulier que des choses sales et crapuleuses puissent produire dans nos sens l'irritation essentielle au complément de leur délire ; mais avant que de s'étonner de cela, il faudrait sentir, chère Thérèse, que les objets n'ont de prix à nos yeux que celui qu'y met notre imagination ; il est donc très possible, d'après cette vérité constante, que non seulement les choses les plus bizarres, mais même les plus viles et les plus affreuses, puissent nous affecter très sensiblement. L'imagination de l'homme est une faculté de son esprit où vont, par l'organe des sens, se peindre, se modifier les objets, et se former ensuite ses pensées, en raison du premier aperçu de ces objets. Mais cette imagination, résultative elle-même de l'espèce d'organisation dont est doué l'homme, n'adopte les objets reçus que de telle ou telle manière, et ne crée ensuite les pensées que d'après les effets produits par le choc des objets aperçus : qu'une comparaison facilite à tes yeux ce que j'expose. N'as-tu pas vu, Thérèse, des miroirs de formes différentes ? Quelques-uns qui diminuent les objets, d'autres qui les grossissent ; ceux-ci qui les rendent affreux, ceux-là qui leur prêtent des charmes ? T'imagines-tu maintenant que si chacune de ces glaces unissait la faculté créatrice à la faculté objective, elle ne donnerait pas, du même homme qui se serait regardé dans elle, un portrait tout à fait différent ? et ce portrait ne serait-il pas en raison de la manière dont elle aurait perçu l'objet ? Si aux deux facultés que nous venons de prêter à cette glace, elle joignait maintenant celle de la sensibilité, n'aurait-elle pas pour cet homme, vu par elle de telle ou telle manière, l'espèce de sentiment qu'il lui serait possible de concevoir pour la sorte d'être qu'elle aurait aperçu ? La glace qui l'aurait vu beau, l'aimerait ; celle qui l'aurait vu affreux, le haïrait ; et ce serait pourtant toujours le même individu.

Telle est l'imagination de l'homme, Thérèse ; le même objet s'y représente sous autant de formes qu'elle a de différents modes, et d'après l'effet reçu de cette imagination par l'objet, quel qu'il soit, elle se détermine à l'aimer ou à le haïr. Si le choc de l'objet aperçu la frappe d'une manière agréable, elle l'aime, elle le préfère, bien que cet objet n'ait en lui aucun agrément réel ; et si cet objet, quoique d'un prix certain aux yeux d'un autre, n'a frappé l'imagination dont il s'agit que d'une manière désagréable, elle s'en éloignera, parce qu'aucun de nos sentiments ne se forme, ne se réalise qu'en raison du produit des différents objets sur l'imagination. Rien d'étonnant, d'après cela, que ce qui plaît vivement aux uns puisse déplaire aux autres, et, réversiblement, que la chose la plus extraordinaire trouve pourtant des sectateurs… L'homme contrefait trouve aussi des miroirs qui le rendent beau.

Or, si nous avouons que la jouissance des sens soit toujours dépendante de l'imagination, toujours réglée par l'imagination, il ne faudra plus s'étonner des variations nombreuses que l'imagination suggérera dans ces jouissances, de la multitude infinie de goûts et de passions différentes qu'enfanteront les différents écarts de cette imagination. Ces goûts, quoique luxurieux, ne devront pas frapper davantage que ceux d'un genre simple ; il n'y a aucune raison pour trouver une fantaisie de table moins extraordinaire qu'une fantaisie de lit ; et dans l'un ou l'autre genre, il n'est pas plus étonnant d'idolâtrer une chose que le commun des hommes trouve détestable, qu'il ne l'est d'en aimer une généralement reconnue pour bonne. L'unanimité prouve de la conformité dans les organes, mais rien en faveur de la chose aimée. Les trois quarts de l'univers peuvent trouver délicieuse l'odeur d'une rose, sans que cela puisse servir de preuve, ni pour condamner le quart qui pourrait la trouver mauvaise, ni pour démontrer que cette odeur soit véritablement agréable.

Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûts choquent tous les préjugés admis, non seulement il ne faut point s'étonner d'eux, non seulement il ne faut ni les sermonner, ni les punir ; mais il faut les servir, les contenter, anéantir tous les freins qui les gênent, et leur donner, si vous voulez être juste, tous les moyens de se satisfaire sans risque ; parce qu'il n'a pas plus dépendu d'eux d'avoir ce goût bizarre, qu'il n'a dépendu de vous d'être spirituel ou bête, d'être bien fait ou d'être bossu. C'est dans le sein de la mère que se fabriquent les organes qui doivent nous rendre susceptibles de telle ou telle fantaisie ; les premiers objets présentés, les premiers discours entendus achèvent de déterminer le ressort ; les goûts se forment, et rien au monde ne peut plus les détruire. L'éducation a beau faire, elle ne change plus rien, et celui qui doit être un scélérat le devient tout aussi sûrement, quelque bonne que soit l'éducation qui lui a été donnée, que vole sûrement à la vertu celui dont les organes se trouvent disposés au bien, quoique l'instituteur l'ait manqué. Tous deux ont agi d'après leur organisation, d'après les impressions qu'ils avaient reçues de la nature, et l'un n'est pas plus digne de punition que l'autre ne l'est de récompense.

Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que tant qu'il n'est question que de choses futiles, nous ne nous étonnons pas de la différence des goûts ; mais sitôt qu'il s'agit de la luxure, voilà tout en rumeur ; les femmes toujours surveillantes à leurs droits, les femmes que leur faiblesse et leur peu de valeur engagent à ne rien perdre, frémissent à chaque instant qu'on ne leur enlève quelque chose, et si malheureusement on met en usage dans la jouissance des procédés qui choquent leur culte, voilà des crimes dignes de l'échafaud. Et cependant quelle injustice ! Le plaisir des sens doit-il donc rendre un homme meilleur que les autres plaisirs de la vie ? Le temple de la génération, en un mot, doit-il mieux fixer nos penchants, plus sûrement éveiller nos désirs, que la partie du corps ou la plus contraire, ou la plus éloignée de lui, que l'émanation de ce corps ou la plus fétide, ou la plus dégoûtante ? Il ne doit pas, ce me semble, paraître plus étonnant de voir un homme porter la singularité dans les plaisirs du libertinage, qu'il ne doit l'être de la lui voir employer dans les autres fonctions de la vie ! Encore une fois, dans l'un et l'autre cas, sa singularité est le résultat de ses organes : est-ce sa faute si ce qui vous affecte est nul pour lui, ou s'il n'est ému que de ce qui vous répugne ? Quel est l'homme qui ne réformerait pas à l'instant ses goûts, ses affections, ses penchants sur le plan général, et qui n'aimerait pas mieux être comme tout le monde, que de se singulariser, s'il en était le maître ? Il y a l'intolérance la plus stupide et la plus barbare à vouloir sévir contre un tel homme ; il n'est pas plus coupable envers la société, quels que soient ses égarements, que ne l'est, comme je viens de le dire, celui qui serait venu au monde borgne ou boiteux. Et il est aussi injuste de punir ou de se moquer de celui-ci qu'il le serait d'affliger l'autre ou de le persifler. L'homme doué de goûts singuliers est un malade ; c'est, si vous le voulez, une femme à vapeurs hystériques. Nous est-il jamais venu dans l'idée de punir ou de contrarier l'un ou l'autre ? Soyons également justes pour l'homme dont les caprices nous surprennent ; parfaitement semblable au malade ou à la vaporeuse, il est comme eux à plaindre et non pas à blâmer. Telle est au moral l'excuse des gens dont il s'agit ; on la trouverait au physique avec la même facilité sans doute, et quand l'anatomie sera perfectionnée, on démontrera facilement, par elle, le rapport de l'organisation de l'homme aux goûts qui l'auront affecté. Pédants, bourreaux, guichetiers, législateurs, racaille tonsurée, que ferez-vous quand nous en serons là ? Que deviendront vos lois, votre morale, votre religion, vos potences, votre paradis, vos dieux, votre enfer, quand il sera démontré que tel ou tel cours de liqueurs, telle sorte de fibres, tel degré d'âcreté dans le sang ou dans les esprits animaux suffisent à faire d'un homme l'objet de vos peines ou de vos récompenses ? Poursuivons : les goûts cruels t'étonnent ?

Quel est l'objet de l'homme qui jouit ? N'est-il pas de donner à ses sens toute l'irritation dont ils sont susceptibles, afin d'arriver mieux et plus chaudement, au moyen de cela, à la dernière crise… crise précieuse qui caractérise la jouissance de bonne ou mauvaise, en raison du plus ou du moins d'activité dont s'est trouvée cette crise ? Or, n'est-ce pas un sophisme insoutenable que d'oser dire qu'il est nécessaire pour l'améliorer qu'elle soit partagée de la femme ? N'est-il donc pas visible que la femme ne peut rien partager avec nous sans nous prendre, et que tout ce qu'elle dérobe doit nécessairement être à nos dépens ? Et de quelle nécessité est-il donc, je le demande, qu'une femme jouisse quand nous jouissons ? Y a-t-il dans ce procédé un autre sentiment que l'orgueil qui puisse être flatté ? et ne retrouvez-vous pas d'une manière bien plus piquante la sensation de ce sentiment orgueilleux, en contraignant au contraire avec dureté cette femme à cesser de jouir, afin de vous faire jouir seul, afin que rien ne l'empêche de s'occuper de votre jouissance ? La tyrannie ne flatte-t-elle pas l'orgueil d'une manière bien plus vive que la bienfaisance ? Celui qui impose, en un mot, n'est-il pas le maître bien plus sûrement que celui qui partage ? Mais comment put-il venir dans la tête d'un homme raisonnable que la délicatesse eût quelque prix en jouissance ? Il est absurde de vouloir soutenir qu'elle y soit nécessaire ; elle n'ajoute jamais rien au plaisir des sens : je dis plus, elle y nuit ; c'est une chose très différente que d'aimer ou que de jouir ; la preuve en est qu'on aime tous les jours sans jouir, et qu'on jouit encore plus souvent sans aimer. Tout ce qu'on mêle de délicatesse dans les voluptés dont il s'agit ne peut être donné à la jouissance de la femme qu'aux dépens de celle de l'homme, et tant que celui-ci s'occupe de faire jouir, assurément il ne jouit pas, ou sa jouissance n'est plus qu'intellectuelle, c'est-à-dire chimérique et bien inférieure à celle des sens. Non, Thérèse, non, je ne cesserai de le répéter, il est parfaitement inutile qu'une jouissance soit partagée pour être vive ; et pour rendre cette sorte de plaisir aussi piquant qu'il est susceptible de l'être, il est au contraire très essentiel que l'homme ne jouisse qu'aux dépens de la femme, qu'il prenne d'elle (quelque sensation qu'elle en éprouve) tout ce qui peut donner de l'accroissement à la volupté dont il veut jouir, sans le plus léger égard aux effets qui peuvent en résulter pour la femme, car ces égards le troubleront : ou il voudra que la femme partage, alors il ne jouit plus, ou il craindra qu'elle ne souffre, et le voilà dérangé. Si l'égoïsme est la première loi de la nature, c'est bien sûrement plus qu'ailleurs dans les plaisirs de la lubricité que cette céleste mère désire qu'il soit notre seul mobile. C'est un très petit malheur que, pour l'accroissement de la volupté de l'homme, il lui faille ou négliger ou troubler celle de la femme ; car si ce trouble lui fait gagner quelque chose, ce que perd l'objet qui le sert ne le touche en rien ; il doit lui être indifférent que cet objet soit heureux ou malheureux, pourvu que lui soit délecté ; il n'y a véritablement aucune sorte de rapports entre cet objet et lui. Il serait donc fou de s'occuper des sensations de cet objet aux dépens des siennes ; absolument imbécile si, pour modifier ces sensations étrangères, il renonce à l'amélioration des siennes. Cela posé, si l'individu dont il est question est malheureusement organisé de manière à n'être ému qu'en produisant, dans l'objet qui lui sert, de douloureuses sensations, vous avouerez qu'il doit s'y livrer sans remords, puisqu'il est là pour jouir, abstraction faite de tout ce qui peut en résulter pour cet objet… Nous y reviendrons : continuons de marcher par ordre.

Les jouissances isolées ont donc des charmes, elles peuvent donc en avoir plus que toutes autres ; eh ! s'il n'en était pas ainsi, comment jouiraient tant de vieillards, tant de gens ou contrefaits ou pleins de défauts ? Ils sont bien sûrs qu'on ne les aime pas ; bien certains qu'il est impossible qu'on partage ce qu'ils éprouvent : en ont-ils moins de volupté ? Désirent-ils seulement l'illusion ? Entièrement égoïstes dans leurs plaisirs, vous ne les voyez occupés que d'en prendre, tout sacrifier pour en recevoir, et ne soupçonner jamais, dans l'objet qui leur sert, d'autres propriétés que des propriétés passives. Il n'est donc nullement nécessaire de donner des plaisirs pour en recevoir ; la situation heureuse ou malheureuse de la victime de notre débauche est donc absolument égale à la satisfaction de nos sens ; il n'est nullement question de l'état où peut être son cœur et son esprit ; cet objet peut indifféremment se plaire ou souffrir à ce que vous lui faites, vous aimer ou vous détester : toutes ces considérations sont nulles dès qu'il ne s'agit que des sens. Les femmes, j'en conviens, peuvent établir des maximes contraires ; mais les femmes, qui ne sont que les machines de la volupté, qui ne doivent en être que les plastrons, sont récusables toutes les fois qu'il faut établir un système réel sur cette sorte de plaisir. Y a-t-il un seul homme raisonnable qui soit envieux de faire partager sa jouissance à des filles de joie ? Et n'y a-t-il pas des millions d'hommes qui prennent pourtant de grands plaisirs avec ces créatures ? Ce sont donc autant d'individus persuadés de ce que j'établis, qui le mettent en pratique, sans s'en douter, et qui blâment ridiculement ceux qui légitiment leurs actions par de bons principes, et cela, parce que l'univers est plein de statues organisées qui vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se rendre compte de rien.

Les plaisirs isolés, démontrés aussi délicieux que les autres, et beaucoup plus assurément, il devient donc tout simple, alors, que cette jouissance, prise indépendamment de l'objet qui nous sert, soit non seulement très éloignée de ce qui peut lui plaire, mais même se trouve contraire à ses plaisirs : je vais plus loin, elle peut devenir une douleur imposée, une vexation, un supplice, sans qu'il y ait rien d'extraordinaire, sans qu'il en résulte autre chose qu'un accroissement de plaisir bien plus sûr pour le despote qui tourmente ou qui vexe. Essayons de le démontrer.

L'émotion de la volupté n'est autre sur notre âme qu'une espèce de vibration produite, au moyen des secousses que l'imagination enflammée par le souvenir d'un objet lubrique fait éprouver à nos sens, ou au moyen de la présence de cet objet, ou mieux encore par l'irritation que ressent cet objet dans le genre qui nous émeut le plus fortement. Ainsi notre volupté, ce chatouillement inexprimable qui nous égare, qui nous transporte au plus haut point de bonheur où puisse arriver l'homme, ne s'allumera jamais que par deux causes : ou qu'en apercevant réellement ou fictivement dans l'objet qui nous sert l'espèce de beauté qui nous flatte le plus, ou qu'en voyant éprouver à cet objet la plus forte sensation possible. Or, il n'est aucune sorte de sensation qui soit plus vive que celle de la douleur ; ses impressions sont sûres, elles ne trompent point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées par les femmes et presque jamais ressenties par elles ; que d'amour-propre d'ailleurs, que de jeunesse, de force, de santé ne faut-il pas pour être sûr de produire dans une femme cette douteuse et peu satisfaisante impression du plaisir ! Celle de la douleur, au contraire, n'exige pas la moindre chose : plus un homme a de défauts, plus il est vieux, moins il est aimable, mieux il réussira. A l'égard du but, il sera bien plus sûrement atteint, puisque nous établissons qu'on ne le touche, je veux dire qu'on n'irrite jamais mieux ses sens, que lorsqu'on a produit dans l'objet qui nous sert la plus grande impression possible, n'importe par quelle voie. Celui qui fera donc naître dans une femme l'impression la plus tumultueuse, celui qui bouleversera le mieux toute l'organisation de cette femme, aura décidément réussi à se procurer la plus grande dose de volupté possible, parce que le choc résultatif des impressions des autres sur nous, devant être en raison de l'impression produite, sera nécessairement plus actif, si cette impression des autres a été pénible, que si elle n'a été que douce ou moelleuse ; et d'après cela, le voluptueux égoïste qui est persuadé que ses plaisirs ne seront vifs qu'autant qu'ils seront entiers, imposera donc, quand il en sera le maître, la plus forte dose possible de douleur à l'objet qui lui sert, bien certain que ce qu'il retirera de volupté ne sera qu'en raison de la plus vive impression qu'il aura produite.

– Ces systèmes sont épouvantables, mon père, dis-je à Clément, ils conduisent à des goûts cruels, à des goûts horribles.

– Et qu'importe ? répondit le barbare ; encore une fois, sommes-nous les maîtres de nos goûts ? Ne devons-nous pas céder à l'empire de ceux que nous avons reçus de la nature, comme la tête orgueilleuse du chêne plie sous l'orage qui le ballotte ? Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne nous les inspirerait pas ; il est impossible que nous puissions recevoir d'elle un sentiment fait pour l'outrager, et, dans cette extrême certitude, nous pouvons nous livrer à nos passions, de quelque genre, de quelque violence qu'elles puissent être, bien certains que tous les inconvénients qu'entraîne leur choc ne sont que des desseins de la nature dont nous sommes les organes involontaires. Et que nous font les suites de ces passions ? Lorsque l'on veut se délecter par une action quelconque, il ne s'agit nullement des suites.

– Je ne vous parle pas des suites, interrompis-je brusquement, il est question de la chose même ; assurément si vous êtes le plus fort, et que par d'atroces principes de cruauté vous n'aimiez à jouir que par la douleur, dans la vue d'augmenter vos sensations, vous arriverez insensiblement à les produire sur l'objet qui vous sert, au degré de violence capable de lui ravir le jour.

– Soit ; c'est-à-dire que par des goûts donnés par la nature, j'aurai servi les desseins de la nature qui, n'opérant ses créations que par des destructions, ne m'inspire jamais l'idée de celle-ci que quand elle a besoin des autres ; c'est-à-dire que d'une portion de matière oblongue j'en aurai formé trois ou quatre mille rondes ou carrées. Oh ! Thérèse, sont-ce là des crimes ? Peut-on nommer ainsi ce qui sert la nature ? L'homme a-t-il le pouvoir de commettre des crimes ? Et lorsque, préférant son bonheur à celui des autres, il renverse ou détruit tout ce qu'il trouve dans son passage, a-t-il fait autre chose que servir la nature dont les premières et les plus sûres inspirations lui dictent de se rendre heureux, n'importe aux dépens de qui ? Le système de l'amour du prochain est une chimère que nous devons au christianisme et non pas à la nature ; le sectateur du Nazaréen, tourmenté, malheureux et par conséquent dans l'état de faiblesse qui devait faire crier à la tolérance, à l'humanité, dut nécessairement établir ce rapport fabuleux d'un être à un autre ; il préservait sa vie en le faisant réussir. Mais le philosophe n'admet pas ces rapports gigantesques ; ne voyant, ne considérant que lui seul dans l'univers, c'est à lui seul qu'il rapporte tout. S'il ménage ou caresse un instant les autres, ce n'est jamais que relativement au profit qu'il croit en tirer. N'a-t-il plus besoin d'eux, prédomine-t-il par sa force ? il abjure alors à jamais tous ces beaux systèmes d'humanité et de bienfaisance auxquels il ne se soumettait que par politique ; il ne craint plus de rendre tout à lui, d'y ramener tout ce qui l'entoure, et quelque chose que puisse coûter ses jouissances aux autres, il les assouvit sans examen comme sans remords.

– Mais l'homme dont vous parlez est un monstre !

– L'homme dont je parle est celui de la nature.

– C'est une bête féroce !

– Eh bien, le tigre, le léopard dont cet homme est, si tu veux, l'image, n'est-il pas comme lui créé par la nature et créé pour remplir les intentions de la nature ? Le loup qui dévore l'agneau accomplit les vues de cette mère commune, comme le malfaiteur qui détruit l'objet de sa vengeance ou de sa lubricité.

– Oh ! vous aurez beau dire, mon père, je n'admettrai jamais cette lubricité destructive.

– Parce que tu crains d'en devenir l'objet : voilà l'égoïsme ; changeons de rôle et tu la concevras ; interroge l'agneau, il n'entendra pas non plus que le loup puisse le dévorer ; demande au loup à quoi sert l'agneau : « A me nourrir », répondra-t-il. Des loups qui mangent des agneaux, des agneaux dévorés par les loups, le fort qui sacrifie le faible, le faible la victime du fort, voilà la nature, voilà ses vues, voilà ses plans ; une action et une réaction perpétuelles, une foule de vices et de vertus, un parfait équilibre, en un mot, résultant de l'égalité du bien et du mal sur la terre ; équilibre essentiel au maintien des astres, à la végétation, et sans lequel tout serait à l'instant détruit. Ô Thérèse, elle serait bien étonnée, cette nature, si elle pouvait un instant raisonner avec nous, et que nous lui disions que ces crimes qui la servent, que ces forfaits qu'elle exige et qu'elle nous inspire, sont punis par des lois qu'on nous assure être l'image des siennes. Imbécile, nous répondrait-elle, dors, bois, mange et commets sans peur de tels crimes quand bon te semblera : toutes ces prétendues infamies me plaisent, et je les veux, puisque je te les inspire. Il t'appartient bien de régler ce qui m'irrite, ou ce qui me délecte ! Apprends que tu n'as rien dans toi qui ne m'appartienne, rien que je n'y aie placé par des raisons qu'il ne te convient pas de connaître ; que la plus abominable de tes actions n'est, comme la plus vertueuse d'un autre, qu'une des manières de me servir. Ne te contiens donc point, nargue tes lois, tes conventions sociales et tes dieux ; n'écoute que moi seule, et crois que s'il existe un crime à mes regards, c'est l'opposition que tu mettrais à ce que je t'inspire par ta résistance ou par tes sophismes.

– Oh ! juste ciel, m'écriai-je, vous me faites frémir. S'il n'y avait pas des crimes contre la nature, d'où nous viendrait donc cette répugnance invincible que nous éprouvons pour de certains délits ?

– Cette répugnance n'est pas dictée par la nature, répondit vivement ce scélérat ; elle n'a sa source que dans le défaut d'habitude ; n'en est-il pas de même pour de certains mets ? Quoique excellents, n'y répugnons-nous pas seulement par défaut d'habitude ? oserait-on dire d'après cela que ces mets ne sont pas bons ? Tâchons de nous vaincre, et nous conviendrons bientôt de leur saveur ; nous répugnons aux médicaments, quoiqu'ils nous soient pourtant salutaires ; accoutumons-nous de même au mal, nous n'y trouverons bientôt plus que des charmes ; cette répugnance momentanée est bien plutôt une adresse, une coquetterie de la nature, qu'un avertissement que la chose l'outrage : elle nous prépare ainsi les plaisirs du triomphe ; elle en augmente ceux de l'action même : il y a mieux, Thérèse, il y a mieux ; c'est que, plus l'action nous semble épouvantable, plus elle contrarie nos usages et nos mœurs, plus elle brise de freins, plus elle choque toutes nos conventions sociales, plus elle blesse ce que nous croyons être les lois de la nature, et plus, au contraire, elle est utile à cette même nature. Ce n'est jamais que par les crimes qu'elle rentre dans les droits que la vertu lui ravit sans cesse. Si le crime est léger, en différant moins de la vertu, il établira plus lentement l'équilibre indispensable à la nature ; mais plus il est capital, plus il égalise les poids, plus il balance l'empire de la vertu, qui détruirait tout sans cela. Qu'il cesse donc de s'effrayer, celui qui médite un forfait, ou celui qui vient de le commettre : plus son crime aura d'étendue, mieux il aura servi la nature.

Ces épouvantables systèmes ramenèrent bientôt mes idées aux sentiments d'Omphale sur la manière dont nous sortirions de cette affreuse maison. Ce fut donc dès lors que j'adoptai les projets que vous me verrez exécuter dans la suite. Néanmoins, pour achever de m'éclaircir, je ne pus m'empêcher de faire encore quelques questions au Père Clément.

– Au moins, lui dis-je, vous ne gardez pas éternellement les malheureuses victimes de vos passions, vous les renvoyez sans doute quand vous en êtes las ?

– Assurément, Thérèse, me répondit le moine, tu n'es entrée dans cette maison que pour en sortir, quand nous serons convenus tous les quatre de t'accorder ta retraite. Tu l'auras très certainement.

– Mais ne craignez-vous pas, continuai-je, que des filles plus jeunes et moins discrètes n'aillent quelquefois révéler ce qui s'est fait chez vous ?

– C'est impossible.

– Impossible ?

– Absolument.