JUSTINE OU LES MALHEURS DE LA VERTU - Lecture en ligne - Partie 1

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Lecture en ligne "JUSTINE OU LES MALHEURS DE LA VERTU"

Donatien Alphonse François

Marquis de Sade

JUSTINE

OU

LES MALHEURS DE LA VERTU

-1791

PREMIÈRE PARTIE

SECONDE PARTIE

PREMIÈRE PARTIE

Le chef-d'œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la Providence se sert pour parvenir aux fins qu'elle se propose sur l'homme, et de tracer, d'après cela, quelques plans de conduite qui pussent faire connaître à ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu'il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette fatalité à laquelle on donne vingt noms différents, sans être encore parvenu ni à la connaître, ni à la définir.

Si, plein de respect pour nos conventions sociales, et ne s'écartant jamais des digues qu'elles nous imposent, il arrive, malgré cela, que nous n'ayons rencontré que des ronces, quand les méchants ne cueillaient que des roses, des gens privés d'un fond de vertus assez constaté pour se mettre au-dessus de ces remarques ne calculeront-ils pas alors qu'il vaut mieux s'abandonner au torrent que d'y résister ? Ne diront-ils pas que la vertu, quelque belle qu'elle soit, devient pourtant le plus mauvais parti qu'on puisse prendre, quand elle se trouve trop faible pour lutter contre le vice, et que dans un siècle entièrement corrompu, le plus sûr est de faire comme les autres ? Un peu plus instruits, si l'on veut, et abusant des lumières qu'ils ont acquises, ne diront-ils pas avec l'ange Jesrad, de Zadig, qu'il n'y a aucun mal dont il ne naisse un bien, et qu'ils peuvent, d'après cela, se livrer au mal, puisqu'il n'est dans le fait qu'une des façons de produire le bien ? N'ajouteront-ils pas qu'il est indifférent au plan général, que tel ou tel soit bon ou méchant de préférence ; que si le malheur persécute la vertu et que la prospérité accompagne le crime, les choses étant égales aux vues de la nature, il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les méchants qui prospèrent, que parmi les vertueux qui échouent ? Il est donc important de prévenir ces sophismes dangereux d'une fausse philosophie ; essentiel de faire voir que les exemples de vertu malheureuse, présentés à une âme corrompue, dans laquelle il reste pourtant quelques bons principes, peuvent ramener cette âme au bien tout aussi sûrement que si on lui eût montré dans cette route de la vertu les palmes les plus brillantes et les plus flatteuses récompenses. Il est cruel sans doute d'avoir à peindre une foule de malheurs accablant la femme douce et sensible qui respecte le mieux la vertu, et d'une autre part l'affluence des prospérités sur ceux qui écrasent ou mortifient cette même femme. Mais s'il naît cependant un bien du tableau de ces fatalités, aura-t-on des remords de les avoir offertes ? Pourra-t-on être fâché d'avoir établi un fait, d'où il résultera pour le sage qui lit avec fruit la leçon si utile de la soumission aux ordres de la providence, et l'avertissement fatal que c'est souvent pour nous ramener à nos devoirs que le ciel frappe à côté de nous l'être qui nous paraît le mieux avoir rempli les siens ?

Tels sont les sentiments qui vont diriger nos travaux, et c'est en considération de ces motifs que nous demandons au lecteur de l'indulgence pour les systèmes erronés qui sont placés dans la bouche de plusieurs de nos personnages, et pour les situations quelquefois un peu fortes, que, par amour pour la vérité, nous avons dû mettre sous ses yeux.

Mme la comtesse de Lorsange était une de ces prêtresses de Vénus dont la fortune est l'ouvrage d'une jolie figure et de beaucoup d'inconduite, et dont les titres, quelque pompeux qu'ils soient, ne se trouvent que dans les archives de Cythère, forgés par l'impertinence qui les prend, et soutenus par la sotte crédulité qui les donne : brune, une belle taille, des yeux d'une singulière expression ; cette incrédulité de mode, qui, prêtant un sel de plus aux passions, fait rechercher avec plus de soin les femmes en qui on la soupçonne ; un peu méchante, aucun principe, ne croyant de mal à rien, et cependant pas assez de dépravation dans le cœur pour en avoir éteint la sensibilité ; orgueilleuse, libertine : telle était Mme de Lorsange.

Cette femme avait reçu néanmoins la meilleure éducation : fille d'un très gros banquier de Paris, elle avait été élevée avec une sœur nommée Justine, plus jeune qu'elle de trois ans, dans une des plus célèbres abbayes de cette capitale, où jusqu'à l'âge de douze et de quinze ans, aucun conseil, aucun maître, aucun livre, aucun talent n'avaient été refusés ni à l'une ni à l'autre de ces deux sœurs.

A cette époque fatale pour la vertu de deux jeunes filles, tout leur manqua dans un seul jour : une banqueroute affreuse précipita leur père dans une situation si cruelle, qu'il en périt de chagrin. Sa femme le suivit un mois après au tombeau. Deux parents froids et éloignés délibérèrent sur ce qu'ils feraient des jeunes orphelines ; leur part d'une succession absorbée par les créances se montait à cent écus pour chacune. Personne ne se souciant de s'en charger, on leur ouvrit la porte du couvent, on leur remit leur dot, les laissant libres de devenir ce qu'elles voudraient.

Mme de Lorsange, qui se nommait pour lors Juliette, et dont le caractère et l'esprit étaient, à fort peu de chose près, aussi formés qu'à trente ans, âge qu'elle atteignait lors de l'histoire que nous allons raconter, ne parut sensible qu'au plaisir d'être libre, sans réfléchir un instant aux cruels revers qui brisaient ses chaînes. Pour Justine, âgée, comme nous l'avons dit, de douze ans, elle était d'un caractère sombre et mélancolique, qui lui fit bien mieux sentir toute l'horreur de sa situation. Douée d'une tendresse, d'une sensibilité surprenante, au lieu de l'art et de la finesse de sa sœur, elle n'avait qu'une ingénuité, une candeur qui devaient la faire tomber dans bien des pièges. Cette jeune fille, à tant de qualités, joignait une physionomie douce, absolument différente de celle dont la nature avait embelli Juliette ; autant on voyait d'artifice, de manège, de coquetterie dans les traits de l'une, autant on admirait de pudeur, de décence et de timidité dans l'autre ; un air de vierge, de grands yeux bleus, pleins d'âme et d'intérêt, une peau éblouissante, une taille souple et flexible, un organe touchant, des dents d'ivoire et les plus beaux cheveux blonds, voilà l'esquisse de cette cadette charmante, dont les grâces naïves et les traits délicats sont au-dessus de nos pinceaux.

On leur donna vingt-quatre heures à l'une et à l'autre pour quitter le couvent, leur laissant le soin de se pourvoir, avec leurs cent écus, où bon leur semblerait. Juliette, enchantée d'être sa maîtresse, voulut un moment essuyer les pleurs de Justine, puis voyant qu'elle n'y réussirait pas, elle se mit à la gronder au lieu de la consoler ; elle lui reprocha sa sensibilité ; elle lui dit, avec une philosophie très au-dessus de son âge, qu'il ne fallait s'affliger dans ce monde-ci que de ce qui nous affectait personnellement ; qu'il était possible de trouver en soi-même des sensations physiques d'une assez piquante volupté pour éteindre toutes les affections morales dont le choc pourrait être douloureux ; que ce procédé devenait d'autant plus essentiel à mettre en usage que la véritable sagesse consistait infiniment plus à doubler la somme de ses plaisirs qu'à multiplier celle de ses peines ; qu'il n'y avait rien, en un mot, qu'on ne dût faire pour émousser dans soi cette perfide sensibilité, dont il n'y avait que les autres qui profitassent, tandis qu'elle ne nous apportait que des chagrins. Mais on endurcit difficilement un bon cœur, il résiste aux raisonnements d'une mauvaise tête, et ses jouissances le consolent des faux brillants du bel esprit.

Juliette, employant d'autres ressources, dit alors à sa sœur qu'avec l'âge et la figure qu'elles avaient l'une et l'autre, il était impossible qu'elles mourussent de faim. Elle lui cita la fille d'une de leurs voisines, qui, s'étant échappée de la maison paternelle, était aujourd'hui richement entretenue et bien plus heureuse, sans doute, que si elle fût restée dans le sein de sa famille ; qu'il fallait bien se garder de croire que ce fût le mariage qui rendît une jeune fille heureuse ; que captive sous les lois de l'hymen, elle avait, avec beaucoup d'humeur à souffrir, une très légère dose de plaisirs à attendre ; au lieu que, livrées au libertinage, elles pourraient toujours se garantir de l'humeur des amants, ou s'en consoler par leur nombre.

Justine eut horreur de ces discours ; elle dit qu'elle préférait la mort à l'ignominie, et quelques nouvelles instances que lui fît sa sœur, elle refusa constamment de loger avec elle dès qu'elle la vit déterminée à une conduite qui la faisait frémir.

Les deux jeunes filles se séparèrent donc, sans aucune promesse de se revoir, dès que leurs intentions se trouvaient si différentes. Juliette qui allait, prétendait-elle, devenir une grande dame, consentirait-elle à recevoir une petite fille dont les inclinations vertueuses mais basses seraient capables de la déshonorer ? Et de son côté, Justine voudrait-elle risquer ses mœurs dans la société d'une créature perverse qui allait devenir victime de la crapule et de la débauche publique ? Toutes deux se firent donc un éternel adieu, et toutes deux quittèrent le couvent dès le lendemain.

Justine, caressée lors de son enfance par la couturière de sa mère, croit que cette femme sera sensible à son malheur ; elle va la trouver, elle lui fait part de ses infortunes, elle lui demande de l'ouvrage… à peine la reconnaît-on ; elle est renvoyée durement.

– Oh, ciel ! dit cette pauvre créature, faut-il que les premiers pas que je fais dans le monde soient déjà marqués par des chagrins ! Cette femme m'aimait autrefois, pourquoi me rejette-t-on aujourd'hui ? Hélas ! c'est que je suis orpheline et pauvre ; c'est que je n'ai plus de ressources dans le monde, et que l'on n'estime les gens qu'en raison des secours et des agréments que l'on s'imagine en recevoir.

Justine, en larmes, va trouver son curé ; elle lui peint son état avec l'énergique candeur de son âge… Elle était en petit fourreau blanc ; ses beaux cheveux négligemment repliés sous un grand bonnet ; sa gorge à peine indiquée, cachée sous deux ou trois aunes de gaze ; sa jolie mine un peu pâle à cause des chagrins qui la dévoraient ; quelques larmes roulaient dans ses yeux et leur prêtaient encore plus d'expression.

– Vous me voyez, monsieur, dit-elle au saint ecclésiastique…, oui, vous me voyez dans une position bien affligeante pour une jeune fille ; j'ai perdu mon père et ma mère… Le ciel me les enlève à l'âge où j'avais le plus besoin de leur secours… Ils sont morts ruinés, monsieur ; nous n'avons plus rien… Voilà tout ce qu'ils m'ont laissé, continua-t-elle, en montrant ses douze louis… et pas un coin pour reposer ma pauvre tête… Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas, monsieur ! Vous êtes le ministre de la religion, et la religion fut toujours la vertu de mon cœur ; au nom de ce Dieu que j'adore et dont vous êtes l'organe, dites-moi, comme un second père, ce qu'il faut que je fasse… ce qu'il faut que je devienne ?

Le charitable prêtre répondit en lorgnant Justine que la paroisse était bien chargée ; qu'il était difficile qu'elle pût embrasser de nouvelles aumônes, mais que si Justine voulait le servir, que si elle voulait faire le gros ouvrage, il y aurait toujours dans sa cuisine un morceau de pain pour elle. Et, comme en disant cela, l'interprète des dieux lui avait passé la main sous le menton, en lui donnant un baiser beaucoup trop mondain pour un homme d'Église, Justine, qui ne l'avait que trop compris, le repoussa en lui disant :

– Monsieur, je ne vous demande ni l'aumône ni une place de servante ; il y a trop peu de temps que je quitte un état au-dessus de celui qui peut faire désirer ces deux grâces pour être réduite à les implorer ; je sollicite les conseils dont ma jeunesse et mes malheurs ont besoin, et vous voulez me les faire acheter un peu trop cher.

Le pasteur, honteux d'être dévoilé, chassa promptement cette petite créature, et la malheureuse Justine, deux fois repoussée dès le premier jour qu'elle est condamnée à l'isolisme, entre dans une maison où elle voit un écriteau, loue un petit cabinet garni au cinquième, le paye d'avance, et s'y livre à des larmes d'autant plus amères qu'elle est sensible et que sa petite fierté vient d'être cruellement compromise.

Nous permettra-t-on de l'abandonner quelque temps ici, pour retourner à Juliette, et pour dire comment, du simple état d'où nous la voyons sortir, et sans plus avoir de ressources que sa sœur, elle devint pourtant, en quinze ans, femme titrée, possédant trente mille livres de rente, de très beaux bijoux, deux ou trois maisons tant à la ville qu'à la campagne, et, pour l'instant, le cœur, la fortune et la confiance de M. de Corville, conseiller d'État, homme dans le plus grand crédit et à la veille d'entrer dans le ministère ? La carrière fut épineuse, on n'en doute assurément pas : c'est par l'apprentissage le plus honteux et le plus dur que ces demoiselles-là font leur chemin ; et telle est dans le lit d'un prince aujourd'hui, qui porte peut-être encore sur elle les marques humiliantes de la brutalité des libertins entre les mains desquels sa jeunesse et son inexpérience la jetèrent.

En sortant du couvent, Juliette alla trouver une femme qu'elle avait entendu nommer à cette jeune amie de son voisinage ; pervertie comme elle avait envie de l'être et pervertie par cette femme, elle l'aborde avec son petit paquet sous le bras, une lévite bleue bien en désordre, des cheveux traînants, la plus jolie figure du monde, s'il est vrai qu'à de certains yeux l'indécence puisse avoir des charmes ; elle conte son histoire à cette femme, et la supplie de la protéger nomme elle a fait de son ancienne amie.

– Quel âge avez-vous ? lui demande la Duvergier.

– Quinze ans dans quelques jours, madame, répondit Juliette.

– Et jamais nul mortel…, continua la matrone.

– Oh ! non, madame, je vous le jure, répliqua Juliette.

– Mais c'est que quelquefois dans ces couvents, dit la vieille… un confesseur, une religieuse, une camarade… Il me faut des preuves sûres.

– Il ne tient qu'à vous de vous les procurer, madame, répondit Juliette en rougissant.

Et la duègne s'étant affublée d'une paire de lunettes, et ayant avec scrupule visité les choses de toutes parts :

– Allons, dit-elle à la jeune fille, vous n'avez qu'à rester ici, beaucoup d'égards pour mes conseils, un grand fonds de complaisance et de soumission pour mes pratiques, de la propreté, de l'économie, de la candeur vis-à-vis de moi, de la politique envers vos compagnes, et de la fourberie avec les hommes, avant dix ans je vous mettrai en état de vous retirer dans un troisième, avec une commode, un trumeau, une servante ; et l'art que vous aurez acquis chez moi vous donnera, de quoi vous procurer le reste.

Ces recommandations faites, la Duvergier s'empare du petit paquet de Juliette ; elle lui demande si elle n'a point d'argent, et celle-ci lui ayant trop franchement avoué qu'elle avait cent écus, la chère maman les confisque en assurant sa nouvelle pensionnaire qu'elle placera ce petit fonds à la loterie pour elle, mais qu'il ne faut pas qu'une jeune fille ait d'argent :

– C'est, lui dit-elle, un moyen de faire le mal, et dans un siècle aussi corrompu, une fille sage et bien née doit éviter avec soin tout ce qui peut l'entraîner dans quelque piège. C'est pour votre bien que je vous parle, ma petite, ajouta la duègne, et vous devez me savoir gré de ce que je fais.

Ce sermon fini, la nouvelle venue est présentée à ses compagnes ; on lui indique sa chambre dans la maison, et dès le lendemain ses prémices sont en vente.

En quatre mois, la marchandise est successivement vendue à près de cent personnes ; les uns se contentent de la rose, d'autres plus délicats ou plus dépravés (car la question n'est pas résolue) veulent épanouir le bouton qui fleurit à côté. Chaque fois, la Duvergier rétrécit, rajuste, et pendant quatre mois ce sont toujours des prémices que la friponne offre au public. Au bout de cet épineux noviciat, Juliette obtient enfin des patentes de sœur converse ; de ce moment, elle est réellement reconnue fille de la maison ; dès lors elle en partage les peines et les profits. Autre apprentissage : si dans la première école, à quelques écarts près, Juliette a servi la nature, elle en oublie les lois dans la seconde ; elle y corrompt entièrement ses mœurs ; le triomphe qu'elle voit obtenir au vice dégrade totalement son âme ; elle sent que, née pour le crime, au moins doit-elle aller au grand et renoncer à languir dans un état subalterne, qui, en lui faisant faire les mêmes fautes, en l'avilissant également, ne lui rapporte pas, à beaucoup près, le même profit. Elle plaît à un vieux seigneur fort débauché, qui ne la fait venir d'abord que pour l'affaire du moment ; elle a l'art de s'en faire magnifiquement entretenir ; elle paraît enfin aux spectacles, aux promenades, à côté des cordons bleus de l'ordre de Cythère ; on la regarde, on la cite, on l'envie, et la fine créature sait si bien s'y prendre, qu'en moins de quatre ans elle ruine six hommes, dont le plus pauvre avait cent mille écus de rente. Il n'en fallait pas davantage pour faire sa réputation ; l'aveuglement des gens du monde est tel, que plus une de ces créatures a prouvé sa malhonnêteté, plus on est envieux d'être sur sa liste ; il semble que le degré de son avilissement et de sa corruption devienne la mesure des sentiments que l'on ose afficher pour elle.

Juliette venait d'atteindre sa vingtième année, lorsqu'un certain comte de Lorsange, gentilhomme angevin, âgé d'environ quarante ans, devint tellement épris d'elle, qu'il résolut de lui donner son nom : il lui reconnut douze mille livres de rente, lui assura le reste de sa fortune s'il venait à mourir avant elle ; lui donna une maison, des gens, une livrée, et une sorte de considération dans le monde, qui parvint en deux ou trois ans à faire oublier ses débuts.

Ce fut ici que la malheureuse Juliette, oubliant tous les sentiments de sa naissance et de sa bonne éducation, pervertie par de mauvais conseils et des livres dangereux, pressée de jouir seule, d'avoir un nom et point de chaînes, osa se livrer à la coupable idée d'abréger les jours de son mari. Ce projet odieux, conçu, elle le caressa ; elle le consolida malheureusement dans ces moments dangereux où le physique s'embrase aux erreurs du moral ; instants où l'on se refuse d'autant moins qu'alors rien ne s'oppose à l'irrégularité des vœux ou à l'impétuosité des désirs, et que la volupté reçue n'est vive qu'en raison de la multitude des freins qu'on brise, ou de leur sainteté. Le songe évanoui, si l'on redevenait sage, l'inconvénient serait médiocre, c'est l'histoire des torts de l'esprit ; on sait bien qu'ils n'offensent personne, mais on va plus loin, malheureusement. Que sera-ce, ose-t-on se dire, que la réalisation de cette idée, puisque son seul aspect vient d'exalter, vient d'émouvoir si vivement ? On vivifie la maudite chimère, et son existence est un crime.

Mme de Lorsange exécuta, heureusement pour elle, avec tant de secret, qu'elle se mit à l'abri de toute poursuite, et qu'elle ensevelit avec son époux les traces du forfait épouvantable qui le précipitait au tombeau.

Redevenue libre et comtesse, Mme de Lorsange reprit ses anciennes habitudes ; mais se croyant quelque chose dans le monde, elle mit à sa conduite un peu moins d'indécente. Ce n'était plus une fille entretenue, c'était une riche veuve qui donnait de jolis soupers, chez laquelle la cour et la ville étaient trop heureuses d'être admises ; femme décente en un mot et qui néanmoins couchait pour deux cents louis, et se donnait pour cinq cents par mois.

Jusqu'à vingt-six ans, Mme de Lorsange fit encore de brillantes conquêtes ; elle ruina trois ambassadeurs étrangers, quatre fermiers généraux, deux évêques, un cardinal et trois chevaliers des Ordres du roi ; mais comme il est rare de s'arrêter après un premier délit, surtout quand il a tourné heureusement, la malheureuse Juliette se noircit de deux nouveaux crimes semblables au premier ; l'un pour voler un de ses amants qui lui avait confié une somme considérable, ignorée de la famille de cet homme, et que Mme de Lorsange put mettre à l'abri par cette affreuse action ; l'autre pour avoir plus tôt un legs de cent mille francs qu'un de ses adorateurs lui faisait au nom d'un tiers, chargé de rendre la somme après décès. A ces horreurs, Mme de Lorsange joignait trois ou quatre infanticides. La crainte de gâter sa jolie taille, le désir de cacher une double intrigue, tout lui fit prendre la résolution d'étouffer dans son sein la preuve de ses débauches ; et ces forfaits ignorés comme les autres n'empêchèrent pas cette femme adroite et ambitieuse de trouver journellement de nouvelles dupes.

Il est donc vrai que la prospérité peut accompagner la plus mauvaise conduite, et qu'au milieu même du désordre et de la corruption, tout ce que les hommes appellent le bonheur peut se répandre sur la vie ; mais que cette cruelle et fatale vérité n'alarme pas ; que l'exemple du malheur poursuivant partout la vertu, et que nous allons bientôt offrir, ne tourmente pas davantage les honnêtes gens. Cette félicité du crime est trompeuse, elle n'est qu'apparente ; indépendamment de la punition bien certainement réservée par la providence à ceux qu'ont séduits ses succès, ne nourrissent-ils pas au fond de leur âme un ver qui, les rongeant sans cesse, les empêche d'être réjouis de ces fausses lueurs, et ne laisse en leur âme, au lieu de délices, que le souvenir déchirant des crimes qui les ont conduits où ils sont ? A l'égard de l'infortuné que le sort persécute, il a son cœur pour consolation, et les jouissances intérieures que lui procurent ses vertus le dédommagent bientôt de l'injustice des hommes.

Tel était donc l'état des affaires de Mme de Lorsange, lorsque M. de Corville, âgé de cinquante ans, jouissant du crédit et de la considération que nous avons peints plus haut, résolut de se sacrifier entièrement pour cette femme et de la fixer à jamais à lui. Soit attention, soit procédés, soit politique de la part de Mme de Lorsange, il y était parvenu, et il y avait quatre ans qu'il vivait avec elle, absolument comme avec une épouse légitime, lorsque l'acquisition d'une très belle terre auprès de Montargis les obligea l'un et l'autre d'aller passer quelque temps dans cette province.

Un soir, où la beauté du temps leur avait fait prolonger leur promenade, de la terre qu'ils habitaient jusqu'à Montargis, trop fatigués l'un et l'autre pour entreprendre de retourner comme ils étaient venus, ils s'arrêtèrent à l'auberge où descend le carrosse de Lyon, à dessein d'envoyer de là un homme à cheval leur chercher une voiture. Ils se reposaient dans une salle basse et fraîche de cette maison, donnant sur la cour, lorsque le coche dont nous venons de parler entra dans cette hôtellerie.

C'est un amusement assez naturel que de regarder une descente de coche ; on peut parier pour le genre des personnages qui s'y trouvent, et si l'on a nommé une catin, un officier, quelques abbés et un moine, on est presque toujours sûr de gagner. Mme de Lorsange se lève, M. de Corville la suit, et tous deux s'amusent à voir entrer dans l'auberge la société cahotante. Il paraissait qu'il n'y avait plus personne dans la voiture, lorsqu'un cavalier de maréchaussée, descendant du panier, reçut dans ses bras d'un de ses camarades également placé dans le même lieu, une fille de vingt-six à vingt-sept ans, vêtue d'un mauvais petit caraco d'indienne et enveloppée jusqu'aux sourcils d'un grand mantelet de taffetas noir. Elle était liée comme une criminelle, et d'une telle faiblesse, qu'elle serait assurément tombée si ses gardes ne l'eussent soutenue. A un cri de surprise et d'horreur qui échappe à Mme de Lorsange, la jeune fille se retourne, et laisse voir avec la plus belle taille du monde, la figure la plus noble, la plus agréable, la plus intéressante, tous les appas enfin les plus en droit de plaire, rendus mille fois plus piquants encore par cette tendre et touchante affliction que l'innocence ajoute aux traits de la beauté.

M. de Corville et sa maîtresse ne peuvent s'empêcher de s'intéresser pour cette misérable fille. Ils s'approchent, ils demandent à l'un des gardes ce qu'a fait cette infortunée.

– On l'accuse de trois crimes, répond le cavalier, il s'agit de meurtre, de vol et d'incendie ; mais je vous avoue que mon camarade et moi n'avons jamais conduit de criminel avec autant de répugnance ; c'est la créature la plus douce, et qui paraît la plus honnête.

– Ah, ah ! dit M. de Corville, ne pourrait-il pas y avoir là quelques-unes de ces bévues ordinaires aux tribunaux subalternes ?… Et où s'est commis le délit ?

– Dans une auberge à quelques lieues de Lyon ; c'est Lyon qui l'a jugée ; elle va, suivant l'usage, à Paris pour la confirmation de sa sentence, et reviendra pour être exécutée à Lyon.

Mme de Lorsange, qui s'était approchée, qui entendait ce récit, témoigna bas à M. de Corville l'envie qu'elle aurait d'apprendre de la bouche de cette fille même l'histoire de ses malheurs, et M. de Corville, qui formait aussi le même désir, en fit part aux deux gardes en se nommant à eux.

Ceux-ci ne crurent pas devoir s'y opposer. On décida qu'il fallait passer la nuit à Montargis ; on demanda un appartement commode ; M. de Corville répondit de la prisonnière, on la délia ; et quand on lui eut fait prendre un peu de nourriture, Mme de Lorsange, qui ne pouvait s'empêcher de prendre à elle le plus vif intérêt, et qui sans doute se disait à elle-même : « Cette créature, peut-être innocente, est pourtant traitée comme une criminelle, tandis que tout prospère autour de moi… de moi qui me suis souillée de crimes et d'horreurs », Mme de Lorsange, dis-je, dès qu'elle vit cette pauvre fille un peu rafraîchie, un peu consolée par les caresses que l'on s'empressait de lui faire, l'engagea de dire par quel événement, avec une physionomie si douce, elle se trouvait dans une aussi funeste circonstance.

– Vous raconter l'histoire de ma vie, madame, dit la belle infortunée, en s'adressant à la comtesse, c'est vous offrir l'exemple le plus frappant des malheurs de l'innocence, c'est accuser la main du ciel, c'est se plaindre des volontés de l'Être suprême, c'est une espèce de révolte contre ses intentions sacrées… je ne l'ose pas…

Des pleurs coulèrent alors avec abondance des yeux de cette intéressante fille, et après leur avoir donné cours un instant, elle commença son récit dans ces termes :

– Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance, madame ; sans être illustre, elle est honnête, et je n'étais pas destinée à l'humiliation ou vous me voyez réduite. Je perdis fort jeune mes parents ; je crus avec le peu de secours qu'ils m'avaient laissé pouvoir attendre une place convenable, et refusant toutes celles qui ne l'étaient pas, je mangeai, sans m'en apercevoir, à Paris où je suis née, le peu que je possédais ; plus je devenais pauvre, plus j'étais méprisée ; plus j'avais besoin d'appui, moins j'espérais d'en obtenir ; mais de toutes les duretés que j'éprouvai dans les commencements de ma malheureuse situation, de tous les propos horribles qui me furent tenu, je ne vous citerai que ce qui m'arriva chez M. Dubourg, un des plus riches traitants de la capitale. La femme chez qui je logeais m'avait adressée à lui, comme à quelqu'un dont le crédit et les richesses pouvaient le plus sûrement adoucir la rigueur de mon sort. Après avoir attendu très longtemps dans l'antichambre de cet homme, on m'introduisit ; M. Dubourg, âgé de quarante-huit ans, venait de sortir de son lit, entortillé d'une robe de chambre flottante qui cachait à peine son désordre ; on s'apprêtait à le coiffer ; il fit retirer et me demanda ce que je voulais.

– Hélas ! monsieur, lui répondis-je toute confuse, je suis une pauvre orpheline qui n'ai pas encore quatorze ans et qui connais déjà toutes les nuances de l'infortune ; j'implore votre commisération, ayez pitié de moi, je vous conjure.

Et alors je lui détaillai tous mes maux, la difficulté de rencontrer une place, peut-être même un peu la peine que j'éprouvais à en prendre une, n'étant pas née pour cet état ; le malheur que j'avais eu, pendant tout cela, de manger le peu que j'avais…, le défaut d'ouvrage, l'espoir où j'étais, qu'il me faciliterait les moyens de vivre ; tout ce que dicte enfin l'éloquence du malheur, toujours rapide dans une âme sensible, toujours à charge à l'opulence… Après m'avoir écoutée avec beaucoup de distractions, M. Dubourg me demanda si j'avais toujours été sage.

– Je ne serais ni aussi pauvre ni aussi embarrassée, monsieur, répondis-je, si j'avais voulu cesser de l'être.

– Mais, me dit à cela M. Dubourg, à quel titre prétendez-vous que les gens riches vous soulagent, si vous ne les servez en rien ?

– Et de quel service prétendez-vous parler, monsieur ? répondis-je ; je ne demande pas mieux que de rendre ceux que la décence et mon âge me permettront de remplir.

– Les services d'une enfant comme vous sont peu utiles dans une maison, me répondit Dubourg ; vous n'êtes ni d'âge ni de tournure à vous placer comme vous le demandez. Vous ferez mieux de vous occuper de plaire aux hommes, et de travailler à trouver quelqu'un qui consente à prendre soin de vous ; cette vertu dont vous faites un si grand étalage ne sert à rien dans le monde ; vous aurez beau fléchir aux pieds de ses autels, son vain encens ne vous nourrira point. La chose qui flatte le moins les hommes, celle dont ils font le moins de cas, celle qu'ils méprisent le plus souverainement, c'est la sagesse de votre sexe ; on n'estime ici-bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; et de quel profit peut nous être la vertu des femmes ? Ce sont leurs désordres qui nous servent et qui nous amusent ; mais leur chasteté nous intéresse on ne saurait moins. Quand des gens de notre sorte donnent, en un mot, ce n'est jamais que pour recevoir ; or, comment une petite fille comme vous peut-elle reconnaître ce qu'on fait pour elle, si ce n'est par l'abandon de tout ce qu'on exige de son corps ?

– Oh ! monsieur, répondis-je le cœur gros de soupirs, il n'y a donc plus ni honnêteté ni bienfaisance chez les hommes ?

– Fort peu, répliqua Dubourg ; on en parle tant, comment voulez-vous qu'il y en ait ? On est revenu de cette manie d'obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de la charité n'étaient que les jouissances de l'orgueil, et comme rien n'est aussitôt dissipé, on a voulu des sensations plus réelles ; on a vu qu'avec un enfant comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux retirer pour fruit de ses avances tous les plaisirs que peut offrir la luxure, que ceux très froids et très futiles de la soulager gratuitement ; la réputation d'un homme libéral, aumônier, généreux, ne vaut pas même, à l'instant où il en jouit le mieux, le plus léger plaisir des sens.

– Oh ! monsieur, avec de pareils principes, il faut donc que l'infortuné périsse !

– Qu'importe ; il y a plus de sujets qu'il n'en faut en France ; pourvu que la machine ait toujours la même élasticité, que fait à l'État le plus ou le moins d'individus qui la pressent ?

– Mais croyez-vous que des enfants respectent leurs pères, quand ils en sont ainsi maltraités ?

– Que fait à un père l'amour d'enfants qui le gênent ?

– Il vaudrait donc mieux qu'on nous eût étouffés dès le berceau !

– Assurément, c'est l'usage dans beaucoup de pays, c'était la coutume des Grecs ; c'est celle des Chinois : là les enfants malheureux s'exposent ou se mettent à mort. A quoi bon laisser vivre des créatures qui ne pouvant plus compter sur les secours de leurs parents ou parce qu'ils en sont privés ou parce qu'ils n'en sont pas reconnus, ne servent plus dès lors qu'à surcharger l'État d'une denrée dont il a déjà trop ? Les bâtards, les orphelins, les enfants mal conformés devraient être condamnés à mort dès leur naissance ; les premiers et les seconds, parce que n'ayant plus personne qui veuille ou qui puisse prendre soin d'eux, ils souillent la société d'une lie qui ne peut que lui devenir funeste un jour, et les autres parce qu'ils ne peuvent lui être d'aucune utilité ; l'une et l'autre de ces classes sont à la société comme ces excroissances de chair qui, se nourrissant du suc des membres sains, les dégradent et les affaiblissent, ou, si vous l'aimez mieux, comme ces végétaux parasites qui, se liant aux bonnes plantes, les détériorent et les rongent en s'adaptant leur semence nourricière. Abus criants que ces aumônes destinées à nourrir une telle écume, que ces maisons richement dotées qu'on a l'extravagance de leur bâtir, comme si l'espèce des hommes était tellement rare, tellement précieuse qu'il fallût en conserver jusqu'à la plus vile portion ! Mais laissons une politique où tu ne dois rien comprendre, mon enfant ; pourquoi se plaindre de son sort, quand il ne tient qu'à soi d'y remédier ?

– A quel prix, juste ciel !

– A celui d'une chimère, d'une chose qui n'a de valeur que celle que ton orgueil y met. Au reste, continue ce barbare en se levant et ouvrant la porte, voilà tout ce que je puis pour vous ; consentez-y, ou délivrez-moi de votre présence ; je n'aime pas les mendiants…

Mes larmes coulèrent, il me fut impossible de les retenir ; le croirez-vous, madame, elles irritèrent cet homme au lieu de l'attendrir. Il referme la porte et me saisissant par le collet de ma robe, il me dit avec brutalité qu'il va me faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder de bon gré. En cet instant cruel, mon malheur me prête du courage ; je me débarrasse de ses mains, et m'élançant vers la porte :

– Homme odieux, lui dis-je en m'échappant, puisse le ciel, aussi grièvement offensé par toi, te punir un jour, comme tu le mérites, de ton exécrable endurcissement ! Tu n'es digne ni de ces richesses dont tu fais un aussi vil usage, ni de l'air même que tu respires dans un monde souillé par tes barbaries.

Je me pressai de raconter à mon hôtesse la réception de la personne chez laquelle elle m'avait envoyée ; mais quelle fut ma surprise de voir cette misérable m'accabler de reproches au lieu de partager ma douleur.

– Chétive créature, me dit-elle en colère, t'imagines-tu que les hommes sont assez dupes pour faire l'aumône à de petites filles comme toi, sans exiger l'intérêt de leur argent ? M. Dubourg est trop bon d'avoir agi comme il l'a fait ; à sa place je ne t'aurais pas laissée sortir de chez moi sans m'avoir contenté. Mais puisque tu ne veux pas profiter des secours que je t'offre, arrange-toi comme il te plaira ; tu me dois, demain, de l'argent, ou la prison.

– Madame, ayez pitié…

– Oui, oui, pitié… on meurt de faim avec la pitié !

– Mais comment voulez-vous que je fasse ?

– Il faut retourner chez Dubourg ; il faut le satisfaire, il faut me rapporter de l'argent ; je le verrai, je le préviendrai ; je raccommoderai, si je puis, vos sottises ; je lui ferai vos excuses, mais songez à vous mieux comporter.

Honteuse, au désespoir, ne sachant quel parti prendre, me voyant durement repoussée de tout le monde, presque sans ressource, je dis à Mme Desroches (c'était le nom de mon hôtesse) que j'étais décidée à tout pour la satisfaire. Elle alla chez le financier, et me dit au retour qu'elle l'avait trouvé très irrité ; que ce n'était pas sans peine qu'elle était parvenue à le fléchir en ma faveur ; qu'à force de supplications elle avait pourtant réussi à lui persuader de me revoir le lendemain matin ; mais que j'eusse à prendre garde à ma conduite, parce que, si je m'avisais de lui désobéir encore, lui-même se chargeait du soin de me faire enfermer pour la vie.

J'arrive tout émue. Dubourg était seul, dans un état plus indécent encore que la veille. La brutalité, le libertinage, tous les caractères de la débauche éclataient dans ses regards sournois.

– Remerciez la Desroches, me dit-il durement, de ce que je veux bien en sa faveur vous rendre un instant mes bontés ; vous devez sentir combien vous en êtes indigne après votre conduite d'hier. Déshabillez-vous, et si vous opposez encore la plus légère résistance à mes désirs, deux hommes vous attendent dans mon antichambre pour vous conduire en un lieu dont vous ne sortirez de vos jours.

– Ô monsieur, dis-je en pleurs et me précipitant aux genoux de cet homme barbare, laissez-vous fléchir, je vous en conjure ; soyez assez généreux pour me secourir sans exiger de moi ce qui me coûte assez pour vous offrir plutôt ma vie que de m'y soumettre… Oui, j'aime mieux mourir mille fois que d'enfreindre les principes que j'ai reçus dans mon enfance… Monsieur, monsieur, ne me contraignez pas, je vous supplie ; pouvez-vous concevoir le bonheur au sein des dégoûts et des larmes ? Osez-vous soupçonner le plaisir où vous ne verrez que des répugnances ? Vous n'aurez pas plus tôt consommé votre crime que le spectacle de mon désespoir vous accablera de remords…

Mais les infamies où se livrait Dubourg m'empêchèrent de poursuivre ; aurais-je pu me croire capable d'attendrir un homme qui trouvait déjà dans ma propre douleur un véhicule de plus à ses horribles passions ? Le croirez-vous, madame, s'enflammant aux accents aigus de mes plaintes, les savourant avec inhumanité, l'indigne se disposait lui-même à ses criminelles tentatives ! Il se lève, et se montrant à la fin à moi dans un état où la raison triomphe rarement, et où la résistance de l'objet qui la fait perdre n'est qu'un aliment de plus au délire, il me saisit avec brutalité, enlève impétueusement les voiles qui dérobent encore ce dont il brûle de jouir ; tour à tour, il m'injurie… il me flatte… il me maltraite et me caresse… Oh ! quel tableau, grand Dieu ! quel mélange inouï de dureté…, de luxure ! Il semblait que l'Être suprême voulût, dans cette première circonstance de ma vie, imprimer à jamais en moi toute l'horreur que je devais avoir pour un genre de crime d'où devait naître l'affluence des maux dont j'étais menacée ! Mais fallait-il m'en plaindre alors ? Non, sans doute ; à ses excès je dus mon salut ; moins de débauche, et j'étais une fille flétrie ; les feux de Dubourg s'éteignirent dans l'effervescence de ses entreprises, le ciel me vengea des offenses où le monstre allait se livrer, et la perte de ses forces, avant le sacrifice, me préserva d'en être la victime.

Dubourg n'en devint que plus insolent ; il m'accusa des torts de sa faiblesse…, voulut les réparer par de nouveaux outrages et des invectives encore plus mortifiantes ; il n'y eut rien qu'il ne me dît, rien qu'il ne tentât, rien que la perfide imagination, la dureté de son caractère et la dépravation de ses mœurs ne lui fit entreprendre. Ma maladresse l'impatienta ; j'étais loin de vouloir agir, c'était beaucoup que de me prêter : mes remords n'en sont pas éteints… Cependant rien ne réussit, ma soumission cessa de l'enflammer ; il eut beau passer successivement de la tendresse à la rigueur… de l'esclavage à la tyrannie… de l'air de la décence aux excès de la crapule, nous nous trouvâmes excédés l'un et l'autre, sans qu'il pût heureusement recouvrer ce qu'il fallait pour me porter de plus dangereuses attaques. Il y renonça, me fit promettre de venir le trouver le lendemain, et pour m'y déterminer plus sûrement, il ne voulut absolument me donner que la somme que je devais à la Desroches. Je revins donc chez cette femme, bien humiliée d'une pareille aventure et bien résolue, quelque chose qui pût m'arriver, de ne pas m'y exposer une troisième fois. Je l'en prévins en la payant, et en accablant de malédictions le scélérat capable d'abuser aussi cruellement de ma misère. Mais mes imprécations, loin d'attirer sur lui la colère de Dieu, ne firent que lui porter bonheur ; huit jours après, j'appris que cet insigne libertin venait d'obtenir du gouvernement une régie générale qui augmentait ses revenus de plus de quatre cent mille livres de rentes ; j'étais absorbée dans les réflexions que font naître inévitablement de semblables inconséquences du sort, quand un rayon d'espoir sembla luire un instant à mes yeux.

La Desroches vint me dire un jour qu'elle avait enfin trouvé une maison où l'on me recevrait avec plaisir, pourvu que je m'y comportasse bien.

– Oh ! ciel, madame, lui dis-je, en me jetant avec transport dans ses bras, cette condition est celle que j'y mettrais moi-même, jugez si je l'accepte avec plaisir. L'homme que je devais servir était un fameux usurier de Paris, qui s'était enrichi non seulement en prêtant sur gages, mais même en volant impunément le public chaque fois qu'il avait cru le pouvoir faire en sûreté. Il demeurait rue Quincampoix, à un second étage, avec une créature de cinquante ans, qu'il appelait sa femme, et pour le moins aussi méchante que lui.

– Thérèse, me dit cet avare (tel était le nom que j'avais pris pour cacher le mien), Thérèse, la première vertu de ma maison, c'est la probité ; si jamais vous détourniez d'ici la dixième partie d'un denier, je vous ferais pendre, voyez-vous, mon enfant. Le peu de douceur dont nous jouissons, ma femme et moi, est le fruit de nos travaux immenses et de notre parfaite sobriété… Mangez-vous beaucoup, ma petite ?

– Quelques onces de pain par jour, monsieur, lui répondis-je, de l'eau et un peu de soupe, quand je suis assez heureuse pour en avoir.

– De la soupe ! morbleu, de la soupe ! Regardez, ma mie, dit l'usurier à sa femme, gémissez des progrès du luxe : ça cherche condition, ça meurt de faim depuis un an, et ça veut manger de la soupe ; à peine en faisons-nous une fois tous les dimanches, nous qui travaillons comme des forçats ; vous aurez trois onces de pain par jour, ma fille, une demi-bouteille d'eau de rivière, une vieille robe de ma femme tous les dix-huit mois et trois écus de gages au bout de l'année, si nous sommes contents de vos services, si votre économie répond à la nôtre, et si vous faites enfin prospérer la maison par de l'ordre et de l'arrangement. Votre service est médiocre, c'est l'affaire d'un clin d'œil ; il s'agit de frotter et nettoyer trois fois la semaine cet appartement de six pièces, de faire nos lits, de répondre à la porte, de poudrer ma perruque, de coiffer ma femme, de soigner le chien et le perroquet, de veiller à la cuisine, d'en nettoyer les ustensiles, d'aider à ma femme quand elle nous fait un morceau à manger, et d'employer quatre ou cinq heures par jour à faire du linge, des bas, des bonnets et autres petits meubles de ménage. Vous voyez que ce n'est rien, Thérèse ; il vous restera bien du temps, nous vous permettrons d'en faire usage pour votre compte, pourvu que vous soyez sage, mon enfant, discrète, économe surtout, c'est l'essentiel.

Vous imaginez aisément, madame, qu'il fallait se trouver dans l'affreux état où j'étais pour accepter une telle place ; non seulement il y avait infiniment plus d'ouvrage que mes forces ne me permettaient d'entreprendre, mais pouvais-je vivre avec ce qu'on m'offrait ? Je me gardai pourtant bien de faire la difficile, et je fus installée dès le même soir.

Si ma cruelle situation permettait que je vous amusasse un instant, madame, quand je ne dois penser qu'à vous attendrir, j'oserais vous raconter quelques traits d'avarice dont je fus témoin dans cette maison ; mais une catastrophe si terrible pour moi m'y attendait dès la seconde année, qu'il m'est bien difficile de vous arrêter sur des détails amusants avant que de vous entretenir de mes malheurs.

Vous saurez, cependant, madame, qu'on n'avait jamais d'autre lumière dans l'appartement de M. du Harpin, que celle qu'il dérobait au réverbère heureusement placé en face de sa chambre ; jamais ni l'un ni l'autre n'usaient de linge : on emmagasinait celui que je faisais, on n'y touchait de la vie ; il y avait aux manches de la veste de Monsieur, ainsi qu'à celles de la robe de Madame, une vieille paire de manchettes cousues après l'étoffe, et que je lavais tous les samedis au soir ; point de drap, point de serviettes, et tout cela pour éviter le blanchissage. On ne buvait jamais de vin chez lui, l'eau claire étant, disait Mme du Harpin, la boisson naturelle de l'homme, la plus saine et la moins dangereuse. Toutes les fois qu'on coupait le pain, il se plaçait une corbeille sous le couteau, afin de recueillir ce qui tombait : on y joignait avec exactitude toutes les miettes qui pouvaient se faire aux repas, et ce mets, frit le dimanche, avec un peu de beurre, composait le plat de festin de ces jours de repos ; jamais il ne fallait battre les habits ni les meubles, de peur de les user, mais les housser légèrement avec un plumeau. Les souliers de Monsieur, ainsi que ceux de Madame, étaient doublés de fer, c'étaient les mêmes qui leur avaient servi le jour de leurs noces. Mais une pratique beaucoup plus bizarre était celle qu'on me faisait exercer une fois la semaine : il y avait dans l'appartement un assez grand cabinet dont les murs n'étaient point tapissés ; il fallait qu'avec un couteau j'allasse râper une certaine quantité de plâtre de ces murs, que je passais ensuite dans un tamis fin ; ce qui résultait de cette opération devenait la poudre de toilette dont j'ornais chaque matin et la perruque de Monsieur et le chignon de Madame. Ah ! plût à Dieu que ces turpitudes eussent été les seules où se fussent livrées ces vilaines gens ! Rien de plus naturel que le désir de conserver son bien ; mais ce qui ne l'est pas autant, c'est l'envie de l'augmenter de celui des autres. Et je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que ce n'était qu'ainsi que s'enrichissait du Harpin.

Il logeait au-dessus de nous un particulier fort à son aise, possédant d'assez jolis bijoux, et dont les effets, soit à cause du voisinage, soit pour avoir passé par les mains de mon maître, se trouvaient très connus de lui ; je lui entendais souvent regretter avec sa femme une certaine boîte d'or de trente à quarante louis, qui lui serait infailliblement restée, disait-il, s'il avait su s'y prendre avec plus d'adresse. Pour se consoler enfin d'avoir rendu cette boîte, l'honnête M. du Harpin projeta de la voler, et ce fut moi qu'on chargea de la négociation.

Après m'avoir fait un grand discours sur l'indifférence du vol, sur l'utilité même dont il était dans le monde, puisqu'il y rétablissait une sorte d'équilibre, que dérangeait totalement l'inégalité des richesses ; sur la rareté des punitions, puisque de vingt voleurs il était prouvé qu'il n'en périssait pas deux ; après m'avoir démontré avec une érudition dont je n'aurais pas cru M. du Harpin capable, que le vol était en honneur dans toute la Grèce, que plusieurs peuples encore l'admettaient, le favorisaient, le récompensaient comme une action hardie prouvant à la fois le courage et l'adresse (deux vertus essentielles à toute nation guerrière) ; après m'avoir en un mot exalté son crédit qui me tirerait de tout, si j'étais découverte, M. du Harpin me remit deux fausses clefs dont l'une devait ouvrir l'appartement du voisin, l'autre son secrétaire dans lequel était la boîte en question ; il m'enjoignit de lui apporter incessamment cette boîte, et que pour un service aussi essentiel, je recevrais pendant deux ans un écu de plus sur mes gages.

– Oh ! monsieur, m'écriai-je en frémissant de la proposition, est-il possible qu'un maître ose corrompre ainsi son domestique ! Qui m'empêche de faire tourner contre vous les armes que vous me mettez à la main, et qu'aurez-vous à m'objecter si je vous rends un jour victime de vos propres principes ?

Du Harpin, confondu, se rejeta sur un subterfuge maladroit : il me dit que ce qu'il faisait n'était qu'à dessein de m'éprouver, que j'étais bien heureuse d'avoir résisté à ses propositions… que j'étais perdue si j'avais succombé… Je me payai de ce mensonge ; mais je sentis bientôt le tort que j'avais eu de répondre aussi fermement : les malfaiteurs n'aiment pas à trouver de la résistance dans ceux qu'ils cherchent à séduire ; il n'y a malheureusement point de milieu dès qu'on est assez à plaindre pour avoir reçu leurs propositions : il faut nécessairement devenir dès lors ou leurs complices, ce qui est dangereux, ou leurs ennemis, ce qui l'est encore davantage. Avec un peu plus d'expérience, j'aurais quitté la maison dès l'instant, mais il était déjà écrit dans le ciel que chacun des mouvements honnêtes qui devrait éclore de moi serait acquitté par des malheurs !

M. du Harpin laissa couler près d'un mois, c'est-à-dire à peu près jusqu'à l'époque de la fin de la seconde année de mon séjour chez lui, sans dire un mot et sans témoigner le plus léger ressentiment du refus que je lui avais fait, lorsqu'un soir, venant de me retirer dans ma chambre pour y goûter quelques heures de repos, j'entendis tout à coup jeter ma porte en dedans, et vis, non sans effroi, M. du Harpin conduisant un commissaire et quatre soldats du guet près de mon lit.

– Faites votre devoir, monsieur, dit-il à l'homme de justice ; cette malheureuse m'a volé un diamant de mille écus, vous le retrouverez dans sa chambre ou sur elle, le fait est certain.

– Moi, vous avoir volé, monsieur ! dis-je en me jetant toute troublée hors de mon lit ; moi, juste ciel ! Ah ! qui sait mieux que vous le contraire ? Qui doit être pénétré mieux que vous du point auquel cette action me répugne et de l'impossibilité qu'il y a que je l'aie commise ?

Mais du Harpin, faisant beaucoup de bruit pour que mes paroles ne fussent pas entendues, continua d'ordonner les perquisitions, et la malheureuse bague fut trouvée dans mon matelas. Avec des preuves de cette force, il n'y avait pas à répliquer ; je fus à l'instant saisie, garrottée et conduite en prison, sans qu'il me fût seulement possible de faire entendre un mot en ma faveur.

Le procès d'une malheureuse qui n'a ni crédit, ni protection, est promptement fait dans un pays où l'on croit la vertu incompatible avec la misère, où l'infortune est une preuve complète contre l'accusé ; là, une injuste prévention fait croire que celui qui a dû commettre le crime l'a commis ; les sentiments se mesurent à l'état où l'on trouve le coupable ; et sitôt que l'or ou des titres n'établissent pas son innocence, l'impossibilité qu'il puisse être innocent devient alors démontrée[1].

J'eus beau me défendre, j'eus beau fournir les meilleurs moyens à l'avocat de forme qu'on me donna pour un instant, mon maître m'accusait, le diamant s'était trouvé dans ma chambre ; il était clair que je l'avais volé. Lorsque je voulus citer le trait horrible de M. du Harpin, et prouver que le malheur qui m'arrivait n'était que le fruit de sa vengeance et la suite de l'envie qu'il avait de se défaire d'une créature qui, tenant son secret, devenait maîtresse de lui, on traita ces plaintes de récrimination, on me dit que M. du Harpin était connu depuis vingt ans pour un homme intègre, incapable d'une telle horreur. Je fus transférée à la Conciergerie, où je me vis au moment d'aller payer de mes jours le refus de participer à un crime ; je périssais ; un nouveau délit pouvait seul me sauver : la providence voulut que le crime servit au moins une fois d'égide à la vertu, qu'il la préservât de l'abîme où l'allait engloutir l'imbécillité des juges.

J'avais près de moi une femme d'environ quarante ans, aussi célèbre par sa beauté que par l'espèce et la multiplicité de ses forfaits ; on la nommait Dubois, et elle était, ainsi que la malheureuse Thérèse, à la veille de subir un jugement de mort : le genre seul embarrassait les juges. S'étant rendue coupable de tous les crimes imaginables, on se trouvait presque obligé ou à inventer pour elle un supplice nouveau, ou à lui en faire subir un dont nous exempte notre sexe. J'avais inspiré une sorte d'intérêt à cette femme, intérêt criminel, sans doute, puisque la base en était, comme je le sus depuis, l'extrême désir de faire une prosélyte de moi.

Un soir, deux jours peut-être tout au plus avant celui où nous devions perdre l'une et l'autre la vie, la Dubois me dit de ne me point coucher, et de me tenir avec elle sans affectation le plus près possible des portes de la prison.

– Entre sept et huit heures, poursuivit-elle, le feu prendra à la Conciergerie, c'est l'ouvrage de mes soins ; beaucoup de gens seront brûlés sans doute, peu importe, Thérèse, osa me dire cette scélérate ; le sort des autres doit être toujours nul dès qu'il s'agit de notre bien-être ; ce qu'il y a de sûr, c'est que nous nous sauverons ; quatre hommes, mes complices et mes amis, se joindront à nous, et je réponds de ta liberté.

Je vous l'ai dit, madame, la main du ciel qui venait de punir l'innocence dans moi, servit le crime dans ma protectrice ; le feu prit, l'incendie fut horrible, il y eut vingt et une personnes de brûlées, mais nous nous sauvâmes. Dès le même jour nous gagnâmes la chaumière d'un braconnier de la forêt de Bondy, intime ami de notre bande.

– Te voilà libre, Thérèse, me dit alors la Dubois, tu peux maintenant choisir tel genre de vie qu'il te plaira, mais si j'ai un conseil à te donner, c'est de renoncer à des pratiques de vertu qui, comme tu vois, ne t'ont jamais réussi ; une délicatesse déplacée t'a conduite aux pieds de l'échafaud, un crime affreux m'en sauve ; regarde à quoi les bonnes actions servent dans le monde, et si c'est bien la peine de s'immoler pour elles ! Tu es jeune et jolie, Thérèse : en deux ans je me charge de ta fortune ; mais n'imagine pas que je te conduise à son temple par les sentiers de la vertu : il faut, quand on veut faire son chemin, chère fille, entreprendre plus d'un métier et servir à plus d'une intrigue ; décide-toi donc, nous n'avons point de sûreté dans cette chaumière, il faut que nous en partions dans peu d'heures.

– Oh ! madame, dis-je à ma bienfaitrice, je vous ai de grandes obligations, je suis loin de vouloir m'y soustraire ; vous m'avez sauvé la vie ; il est affreux pour moi que ce soit par un crime ; croyez que s'il me l'eût fallu commettre, j'eusse préféré mille morts à la douleur d'y participer ; je sens tous les dangers que j'ai courus pour m'être abandonnée aux sentiments honnêtes qui resteront toujours dans mon cœur ; mais quelles que soient, madame, les épines de la vertu, je les préférerai sans cesse aux dangereuses faveurs qui accompagnent le crime. Il est en moi des principes de religion qui, grâces au ciel, ne me quitteront jamais ; si la providence me rend pénible la carrière de la vie, c'est pour m'en dédommager dans un monde meilleur. Cet espoir me console, il adoucit mes chagrins, il apaise mes plaintes, il me fortifie dans la détresse, et me fait braver tous les maux qu'il plaira à Dieu de m'envoyer. Cette joie s'éteindrait aussitôt dans mon âme si je venais à la souiller par des crimes, et avec la crainte des châtiments de ce monde, j'aurais le douloureux aspect des supplices de l'autre, qui ne me laisserait pas un instant dans la tranquillité que je désire.

– Voilà des systèmes absurdes qui te conduiront bientôt à l'hôpital, ma fille, dit la Dubois en fronçant le sourcil ; crois-moi, laisse là la justice de Dieu, ses châtiments ou ses récompenses à venir ; toutes ces platitudes-là ne sont bonnes qu'à nous faire mourir de faim. Ô Thérèse ! la dureté des riches légitime la mauvaise conduite des pauvres ; que leur bourse s'ouvre à nos besoins, que l'humanité règne dans leur cœur, et les vertus pourront s'établir dans le nôtre ; mais tant que notre infortune, notre patience à la supporter, notre bonne foi, notre asservissement, ne serviront qu'à doubler nos fers, nos crimes deviendront leur ouvrage, et nous serions bien dupes de nous les refuser quand ils peuvent amoindrir le joug dont leur cruauté nous surcharge. La nature nous a fait naître tous égaux, Thérèse ; si le sort se plaît à déranger ce premier plan des lois générales, c'est à nous d'en corriger les caprices et de réparer, par notre adresse, les usurpations du plus fort. J'aime à les entendre, ces gens riches, ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres, j'aime à les voir nous prêcher la vertu ! Il est bien difficile de se garantir du vol quand on a trois fois plus qu'il ne faut pour vivre ; bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, quand on n'est entouré que d'adulateurs ou d'esclaves dont nos volontés sont les lois ; bien pénible, en vérité, d'être tempérant et sobre, quand on est à chaque heure entouré des mets les plus succulents ; ils ont bien du mal à être sincères, quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir !… Mais nous, Thérèse, nous que cette providence barbare, dont tu as la folie de faire ton idole, a condamnés à ramper dans l'humiliation comme le serpent dans l'herbe ; nous qu'on ne voit qu'avec dédain, parce que nous sommes pauvres ; qu'on tyrannise, parce que nous sommes faibles ; nous, dont les lèvres ne sont abreuvées que de fiel, et dont les pas ne pressent que des ronces, tu veux que nous nous défendions du crime quand sa main seule nous ouvre la porte de la vie, nous y maintient, nous y conserve, et nous empêche de la perdre ! Tu veux que perpétuellement soumis et dégradés, pendant que cette classe qui nous maîtrise a pour elle toutes les faveurs de la Fortune, nous ne nous réservions que la peine, l'abattement et la douleur, que le besoin et que les larmes, que les flétrissures et l'échafaud ! Non, non, Thérèse, non ; ou cette providence que tu révères n'est faite que pour nos mépris, ou ce ne sont point là ses volontés. Connais-la mieux, mon enfant, et convaincs-toi que dès qu'elle nous place dans une situation où le mal nous devient nécessaire, et qu'elle nous laisse en même temps la possibilité de l'exercer, c'est que ce mal sert à ses lois comme le bien, et qu'elle gagne autant à l'un qu'à l'autre ; l'état où elle nous a créés est l'égalité, celui qui le dérange n'est pas plus coupable que celui qui cherche à le rétablir ; tous deux agissent d'après les impulsions reçues, tous deux doivent les suivre et jouir.

Je l'avoue, si jamais je fus ébranlée, ce fut par les séductions de cette femme adroite ; mais une voix, plus forte qu'elle, combattait ses sophismes dans mon cœur ; je m'y rendis, je déclarai à la Dubois que j'étais décidée à ne me jamais laisser corrompre.

– Eh bien ! me répondit-elle, deviens ce que tu voudras, je t'abandonne à ton mauvais sort ; mais si jamais tu te fais pendre, ce qui ne peut te fuir, par la fatalité qui sauve inévitablement le crime en immolant la vertu, souviens-toi du moins de ne jamais parler de nous.

Pendant que nous raisonnions ainsi, les quatre compagnons de la Dubois buvaient avec le braconnier, et comme le vin dispose l'âme du malfaiteur à de nouveaux crimes et lui fait oublier les anciens, nos scélérats n'apprirent pas plus tôt mes résolutions qu'ils se décidèrent à faire de moi une victime, n'en pouvant faire une complice ; leurs principes, leurs mœurs, le sombre réduit où nous étions, l'espèce de sécurité dans laquelle ils se croyaient, leur ivresse, mon âge, mon innocence, tout les encouragea. Ils se lèvent de table, ils tiennent conseil, ils consultent la Dubois, procédés dont le lugubre mystère me fait frissonner d'horreur, et le résultat est enfin un ordre de me prêter sur-le-champ à satisfaire les désirs de chacun des quatre, ou de bonne grâce, ou de force : si je le fais de bonne grâce, ils me donneront chacun un écu pour me conduire où je voudrai ; s'il leur faut employer la violence, la chose se fera tout de même ; mais pour que le secret soit mieux gardé, ils me poignarderont après s'être satisfaits et m'enterreront au pied d'un arbre.

Je n'ai pas besoin de vous peindre l'effet que me fit cette cruelle proposition, madame, vous le comprenez sans peine ; je me jetai aux genoux de la Dubois, je la conjurai d'être une seconde fois ma protectrice : la malhonnête créature ne fit que rire de mes larmes.

– Oh ! parbleu, me dit-elle, te voilà bien malheureuse !… Quoi ! tu frémis de l'obligation de servir successivement à quatre beaux grands garçons comme ceux-là ? Mais sais-tu bien qu'il y a dix mille femmes à Paris qui donneraient la moitié de leur or ou de leurs bijoux pour être à ta place ! Écoute, ajouta-t-elle pourtant après un peu de réflexion, j'ai assez d'empire sur ces drôles-là pour obtenir ta grâce aux conditions que tu t'en rendras digne.

– Hélas ! madame, que faut-il faire ? m'écriai-je en larmes, ordonnez-moi, je suis toute prête.

– Nous suivre, t'enrôler avec nous, et commettre les mêmes choses sans la plus légère répugnance : à ce seul prix je te sauve le reste.

Je ne crus pas devoir balancer ; en acceptant cette cruelle condition, je courais de nouveaux dangers, j'en conviens, mais ils étaient moins pressants que ceux-ci ; peut-être pouvais-je m'en garantir, tandis que rien n'était capable de me soustraire à ceux qui me menaçaient.

– J'irai partout, madame, dis-je promptement à la Dubois, j'irai partout, je vous le promets ; sauvez-moi de la fureur de ces hommes, et je ne vous quitterai de ma vie.

– Enfants, dit la Dubois aux quatre bandits, cette fille est de la troupe, je l'y reçois, je l'y installe ; je vous supplie de ne point lui faire de violence ; ne la dégoûtons pas du métier dès les premiers jours ; vous voyez comme son âge et sa figure peuvent nous être utiles, servons-nous-en pour nos intérêts, et ne la sacrifions pas à nos plaisirs.

Mais les passions ont un degré d'énergie dans l'homme où rien ne peut les captiver. Les gens à qui j'avais affaire n'étaient plus en état de rien entendre, m'entourant tous les quatre, me dévorant de leurs regards en feu, me menaçant d'une manière plus terrible encore, prêts à me saisir, prêts à m'immoler.

– Il faut qu'elle y passe, dit l'un d'eux, il n'y a plus moyen de lui faire de quartier : ne dirait-on pas qu'il faut faire preuve de vertu pour être dans une troupe de voleurs ? et ne nous servira-t-elle pas aussi bien flétrie que vierge ? J'adoucis les expressions, vous le comprenez, madame, j'affaiblirai de même les tableaux ; hélas ! l'obscénité de leur teinte est telle que votre pudeur souffrirait de leur nu pour le moins autant que ma timidité.

Douce et tremblante victime, hélas ! je frémissais ; à peine avais-je la force de respirer ; à genoux devant tous les quatre, tantôt mes faibles bras s'élevaient pour les implorer, et tantôt pour fléchir la Dubois.

– Un moment, dit un nommé Cœur-de-Fer qui paraissait le chef de la bande, homme de trente-six ans, d'une force de taureau et d'une figure de satyre ; un moment, mes amis ; il est possible de contenter tout le monde ; puisque la vertu de cette petite fille lui est si précieuse, et que, comme dit fort bien la Dubois, cette qualité, différemment mise en action, pourra nous devenir nécessaire, laissons-la-lui ; mais il faut que nous soyons apaisés ; les têtes n'y sont plus, Dubois, et dans l'état on nous voilà, nous t'égorgerions peut-être toi-même si tu t'opposais à nos plaisirs ; que Thérèse se mette à l'instant aussi nue que le jour qu'elle est venue au monde, et qu'elle se prête ainsi tour à tour aux différentes positions qu'il nous plaira d'exiger, pendant que la Dubois apaisera nos ardeurs, fera brûler l'encens sur les autels dont cette créature nous refuse l'entrée.

– Me mettre nue ! m'écrié-je, oh, ciel ! qu'exigez-vous ? Quand je serai livrée de cette manière à vos regards, qui pourra me répondre ?…

Mais Cœur-de-Fer, qui ne paraissait pas d'humeur à m'en accorder davantage ni à suspendre ses désirs, m'invectiva en me frappant d'une manière si brutale, que je vis bien que l'obéissance était mon dernier lot. Il se plaça dans les mains de la Dubois, mise par lui à peu près dans le même désordre que le mien, et dès que je fus comme il le désirait, m'ayant fait mettre les bras à terre, ce qui me faisait ressembler à une bête, la Dubois apaisa ses feux en approchant une espèce de monstre, positivement aux péristyles de l'un et l'autre autel de la nature, en telle sorte qu'à chaque secousse elle dût fortement frapper ces parties de sa main pleine, comme le bélier jadis aux portes des villes assiégées. La violence des premières attaques me fit reculer ; Cœur-de-Fer, en fureur, me menaça de traitements plus durs si je me soustrayais à ceux-là ; la Dubois a ordre de redoubler, un de ces libertins contient mes épaules et m'empêche de chanceler sous les saccades ; elles deviennent tellement rudes que j'en suis meurtrie, et sans pouvoir en éviter aucune.

– En vérité, dit Cœur-de-Fer en balbutiant, à sa place, j'aimerais mieux livrer les portes que de les voir ébranlées ainsi, mais elle ne le veut pas, nous ne manquerons point à la capitulation… Vigoureusement… vigoureusement, Dubois !…

Et l'éclat des feux de ce débauché, presque aussi violent que ceux de la foudre, vint s'anéantir sur les brèches molestées sans être entrouvertes.

Le second me fit mettre à genoux entre ses jambes, et pendant que la Dubois l'apaisait comme l'autre, deux procédés l'occupaient tout entier ; tantôt il frappait à main ouverte, mais d'une manière très nerveuse, ou mes joues ou mon sein ; tantôt sa bouche impure venait fouiller la mienne. Ma poitrine et mon visage devinrent dans l'instant d'un rouge de pourpre… Je souffrais, je lui demandais grâce, et mes larmes coulaient sur ses yeux ; elles l'irritèrent, il redoubla ; en ce moment ma langue fut mordue, et les deux fraises de mon sein tellement froissées que je me rejetai en arrière, mais j'étais contenue. On me repoussa sur lui, je fus pressée plus fortement de partout, et son extase se décida…

Le troisième me fit monter sur deux chaises écartées, et s'asseyant en dessous, excité par la Dubois placée dans ses jambes, il me fit pencher jusqu'à ce que sa bouche se trouvât perpendiculairement au temple de la nature ; vous n'imagineriez pas, madame, ce que ce mortel obscène osa désirer ; il me fallut, envie ou non, satisfaire à de légers besoins… Juste ciel ! quel homme assez dépravé peut goûter un instant le plaisir à de telles choses !… Je fis ce qu'il voulut, je l'inondai, et ma soumission tout entière obtint de ce vilain homme une ivresse que rien n'eût déterminée sans cette infamie.

Le quatrième m'attacha des ficelles à toutes les parties où il devenait possible de les adapter, il en tenait le faisceau dans sa main, assis à sept ou huit pieds de mon corps, fortement excité par les attouchements et les baisers de la Dubois ; j'étais droite, et c'est en tiraillant fortement tour à tour chacune de ces cordes que le sauvage irritait ses plaisirs ; je chancelais, je perdais à tout moment l'équilibre ; il s'extasiait à chacun de mes trébuchements ; enfin toutes les ficelles se tirèrent à la fois, avec tant d'irrégularité, que je tombai à terre auprès de lui ; tel était son unique but, et mon front, mon sein et mes joues reçurent les preuves d'un délire qu'il ne devait qu'à cette manie.

Voilà ce que je souffris, madame, mais mon honneur au moins se trouva respecté si ma pudeur ne le fut point. Un peu plus calmes, ces bandits parlèrent de se remettre en route, et dès la même nuit ils gagnèrent le Tremblay avec l'intention de s'approcher des bois de Chantilly, où ils s'attendaient à quelques bons coups.

Rien n'égalait le désespoir où j'étais de l'obligation de suivre de telles gens, et je ne m'y déterminai que bien résolue à les abandonner dès que je le pourrais sans risque. Nous couchâmes le lendemain aux environs de Louvres, sous des meules de foin ; je voulus m'étayer de la Dubois, et passer la nuit à ses côtés ; mais il me parut qu'elle avait le projet de l'employer à autre chose qu'à préserver ma vertu des attaques que je pouvais craindre. Trois l'entourèrent, et l'abominable créature se livra sous nos yeux à tous les trois en même temps. Le quatrième s'approcha de moi, c'était le chef.

– Belle Thérèse, me dit-il, j'espère que vous ne me refuserez pas au moins le plaisir de passer la nuit près de vous ? Et comme il s'aperçut de mon extrême répugnance : Ne craignez point, dit-il, nous jaserons, et je n'entreprendrai rien que de votre gré. Ô Thérèse, continua-t-il en me pressant dans ses bras, n'est-ce pas une grande folie que cette prétention où vous êtes de vous conserver pure avec nous ? Dussions-nous même y consentir, cela pourrait-il s'arranger avec les intérêts de la troupe ? Il est inutile de vous le dissimuler, chère enfant ; mais quand nous habiterons les villes, ce n'est qu'aux pièges de vos charmes que nous comptons prendre des dupes.

– Eh bien, monsieur, répondis-je, puisqu'il est certain que je préférerais la mort à ces horreurs, de quelle utilité puis-je vous être, et pourquoi vous opposez-vous à ma fuite ?

– Assurément, nous nous y opposons, mon ange, répondit Cœur-de-Fer, vous devez servir nos intérêts ou nos plaisirs ; vos malheurs vous imposent ce joug, il faut le subir ; mais vous le savez, Thérèse, il n'y a rien qui ne s'arrange dans le monde, écoutez-moi donc, et faites vous-même votre sort : consentez de vivre avec moi, chère fille, consentez à m'appartenir en propre et je vous épargne le triste rôle qui vous est destiné.

– Moi, monsieur, m'écriai-je, devenir la maîtresse d'un… !

– Dites le mot, Thérèse, dites le mot, d'un coquin, n'est-ce pas ? Je l'avoue, mais je ne puis vous offrir d'autres titres, vous sentez bien que nous n'épousons pas, nous autres ; l'hymen est un sacrement, Thérèse, et pleins d'un égal mépris pour tous, jamais nous n'approchons d'aucun. Cependant raisonnez un peu ; dans l'indispensable nécessité où vous êtes de perdre ce qui vous est si cher, ne vaut-il pas mieux le sacrifier à un seul homme, qui deviendra dès lors votre soutien et votre protecteur, que de vous prostituer à tous ?

– Mais pourquoi faut-il, répondis-je, que je n'aie pas d'autre parti à prendre ?

– Parce que nous vous tenons, Thérèse, et que la raison du plus fort est toujours la meilleure, il y a longtemps que La Fontaine l'a dit. En vérité, poursuivit-il rapidement, n'est-ce pas une extravagance ridicule que d'attacher, comme vous le faites, autant de prix à la plus futile des choses ? Comment une fille peut-elle être assez simple pour croire que la vertu puisse dépendre d'un peu plus ou d'un peu moins de largeur dans une des parties de son corps ? Eh ! qu'importe aux hommes ou à Dieu que cette partie soit intacte ou flétrie ? Je dis plus : c'est que l'intention de la nature étant que chaque individu remplisse ici-bas toutes les vues pour lesquelles il a été formé, et les femmes n'existant que pour servir de jouissance aux hommes, c'est visiblement l'outrager que de résister ainsi à l'intention qu'elle a sur vous ; c'est vouloir être une créature inutile au monde et par conséquent méprisable. Cette sagesse chimérique, dont on a eu l'absurdité de vous faire une vertu et qui, dès l'enfance, bien loin d'être utile à la nature et à la société, outrage visiblement l'une et l'autre, n'est donc plus qu'un entêtement répréhensible dont une personne aussi remplie d'esprit que vous ne devrait pas vouloir être coupable. N'importe, continuez de m'entendre, chère fille, je vais vous prouver le désir que j'ai de vous plaire et de respecter votre faiblesse. Je ne toucherai point, Thérèse, à ce fantôme dont la possession fait toutes vos délices ; une fille a plus d'une faveur à donner, et Vénus avec elle est fêtée dans bien plus d'un temple ; je me contenterai du plus médiocre ; vous le savez, ma chère, près des autels de Cypris, il est un antre obscur où vont s'isoler les Amours pour nous séduire avec plus d'énergie ; tel sera l'autel où je brûlerai l'encens ; là, pas le moindre inconvénient, Thérèse, si les grossesses vous effraient, elles ne sauraient avoir lieu de cette manière, votre jolie taille ne se déformera jamais ; ces prémices qui vous sont si douces seront conservées sans atteinte, et quel que soit l'usage que vous en vouliez faire, vous pourrez les offrir pures. Rien ne peut trahir une fille de ce côté-là, quelque rudes ou multipliées que soient les attaques ; dès que l'abeille en a pompé le suc, le calice de la rose se referme ; on n'imaginerait pas qu'il ait jamais pu s'entrouvrir. Il existe des filles qui ont joui dix ans de cette façon, et même avec plusieurs hommes, et qui ne s'en sont pas moins mariées comme toutes neuves après. Que de pères, que de frères ont ainsi abusé de leurs filles ou de leurs sœurs, sans que celles-ci en soient devenues moins dignes de sacrifier ensuite à l'hymen ! A combien de confesseurs cette même route n'a-t-elle pas servi pour se satisfaire, sans que les parents s'en doutassent ! C'est en un mot l'asile du mystère, c'est là qu'il s'enchaîne aux Amours par les liens de la sagesse… Faut-il vous dire plus, Thérèse ? si ce temple est le plus secret, c'est en même temps le plus voluptueux ; on ne trouve que là ce qu'il faut au bonheur, et cette vaste aisance du voisin est bien éloignée de valoir les attraits piquants d'un local où l'on n'atteint qu'avec effort, où l'on n'est logé qu'avec peine ; les femmes mêmes y gagnent, et celles que la raison contraignit à connaître ces sortes de plaisirs, ne regrettèrent jamais les autres. Essayez, Thérèse, essayez, et nous serons tous deux contents.

– Oh ! monsieur, répondis-je, je n'ai nulle expérience de ce dont il s'agit ; mais cet égarement que vous préconisez, je l'ai ouï dire, monsieur, il outrage les femmes d'une manière plus sensible encore… il offense plus grièvement la nature. La main du ciel se venge en ce monde, et Sodome en offrit l'exemple.

– Quelle innocence, ma chère, quel enfantillage ! reprit ce libertin ; qui vous instruisit de la sorte ? Encore un peu d'attention, Thérèse, et je vais rectifier vos idées. La perte de la semence destinée à propager l'espèce humaine, chère fille, est le seul crime qui puisse exister. Dans ce cas, si cette semence est mise en nous aux seules fins de la propagation, je vous l'accorde, l'en détourner est une offense. Mais s'il est démontré qu'en plaçant cette semence dans nos reins, il s'en faille de beaucoup que la nature ait eu pour but de l'employer toute à la propagation, qu'importe, en ce cas, Thérèse, qu'elle se perde dans un lieu ou dans un autre ? L'homme qui la détourne alors ne fait pas plus de mal que la nature, qui ne l'emploie point. Or, ces pertes de la nature qu'il ne tient qu'à nous d'imiter, n'ont-elles pas lieu dans tout plein de cas ? La possibilité de les faire d'abord est une première preuve qu'elles ne l'offensent point. Il serait contre toutes les lois de l'équité et de la profonde sagesse, que nous lui reconnaissons dans tout, de permettre ce qui l'offenserait ; secondement, ces pertes sont cent et cent millions de fois par jour exécutées par elle-même ; les pollutions nocturnes, l'inutilité de la semence dans le temps des grossesses de la femme, ne sont-elles pas des pertes autorisées par ses lois, et qui nous prouvent que, fort peu sensible à ce qui peut résulter de cette liqueur où nous avons la folie d'attacher tant de prix, elle nous en permet la perte avec la même indifférence qu'elle y procède chaque jour ; qu'elle tolère la propagation, mais qu'il s'en faut bien que la propagation soit dans ses vues ; qu'elle veut bien que nous nous multipliions, mais que, ne gagnant pas plus à l'un de ces actes qu'à celui qui s'y oppose, le choix que nous pouvons faire lui est égal ; que, nous laissant les maîtres de créer, de ne point créer ou de détruire, nous ne la contenterons ni ne l'offenserons davantage en prenant, dans l'un ou l'autre de ces partis, celui qui nous conviendra le mieux ; et que celui que nous choisirons, n'étant que le résultat de sa puissance et de son action sur nous, il lui plaira toujours bien plus sûrement qu'il ne courra risque de l'offenser ? Ah ! croyez-le, Thérèse, la nature s'inquiète bien peu de ces mystères dont nous avons l'extravagance de lui composer un culte. Quel que soit le temple où l'on sacrifie, dès qu'elle permet que l'encens s'y brûle, c'est que l'hommage ne l'offense pas ; les refus de produire, les pertes de la semence qui sert à la production, l'extinction de cette semence, quand elle a germé, l'anéantissement de ce germe longtemps même après sa formation, tout cela, Thérèse, sont des crimes imaginaires qui n'intéressent en rien la nature, et dont elle se joue comme de toutes nos autres institutions, qui l'outragent souvent au lieu de la servir.

Cœur-de-Fer s'échauffait en exposant ses perfides maximes, et je le vis bientôt dans l'état où il m'avait si fort effrayée la veille ; il voulut, pour donner plus d'empire à la leçon, joindre aussitôt la pratique au précepte ; et ses mains, malgré mes résistances, s'égaraient vers l'autel où le traître voulait pénétrer… Faut-il vous l'avouer, madame ? aveuglée par les séductions de ce vilain homme ; contente, en cédant un peu, de sauver ce qui semblait le plus essentiel ; ne réfléchissant ni aux inconséquences de ses sophismes, ni à ce que j'allais risquer moi-même, puisque ce malhonnête homme, possédant des proportions gigantesques, n'était pas même en possibilité de voir une femme au lieu le plus permis, et que conduit par sa méchanceté naturelle, il n'avait assurément point d'autre but que de m'estropier ; les yeux fascinés sur tout cela, dis-je, j'allais m'abandonner, et par vertu devenir criminelle ; mes résistances faiblissaient ; déjà maître du trône, cet insolent vainqueur ne s'occupait plus que de s'y fixer, lorsqu'un bruit de voiture se fit entendre sur le grand chemin. Cœur-de-Fer quitte à l'instant ses plaisirs pour ses devoirs ; il rassemble ses gens et vole à de nouveaux crimes. Peu après nous entendons des cris, et ces scélérats ensanglantés reviennent triomphants et chargés de dépouilles.

– Décampons lestement, dit Cœur-de-Fer, nous avons tué trois hommes, les cadavres sont sur la route, il n'y a plus de sûreté pour nous.

Le butin se partage. Cœur-de-Fer veut que j'aie ma portion ; elle se montait à vingt louis, on me force de les prendre ; je frémis de l'obligation de garder un tel argent ; cependant on nous presse, chacun se charge et nous partons.

Le lendemain nous nous trouvâmes en sûreté dans la forêt de Chantilly ; nos gens, pendant leur souper, comptèrent ce que leur avait valu leur dernière opération, et n'évaluant pas à deux cents louis la totalité de la prise :

– En vérité, dit l'un d'eux, ce n'était pas la peine de commettre trois meurtres pour une si petite somme !

– Doucement, mes amis, répondit la Dubois, ce n'est pas pour la somme que je vous ai moi-même exhortés à ne faire aucune grâce à ces voyageurs, c'est pour notre unique sûreté ; ces crimes sont la faute des lois et non pas la nôtre : tant que l'on fera perdre la vie aux voleurs comme aux meurtriers, les vols ne se commettront jamais sans assassinats. Les deux délits se punissant également, pourquoi se refuser au second, dès qu'il peut couvrir le premier ? Où prenez-vous d'ailleurs, continua cette horrible créature, que deux cents louis ne valent pas trois meurtres ? Il ne faut jamais calculer les choses que par la relation qu'elles ont avec nos intérêts. La cessation de l'existence de chacun des êtres sacrifiés est nulle par rapport à nous. Assurément nous ne donnerions pas une obole pour que ces individus-là fussent en vie ou dans le tombeau ; conséquemment si le plus petit intérêt s'offre à nous avec l'un de ces cas, nous devons sans aucun remords le déterminer de préférence en notre faveur ; car, dans une chose totalement indifférente, nous devons, si nous sommes sages et maîtres de la chose, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous est profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l'adversaire ; parce qu'il n'y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui touche les autres. Nous sentons l'un physiquement, l'autre n'arrive que moralement à nous, et les sensations morales sont trompeuses ; il n'y a de vrai que les sensations physiques ; ainsi, non seulement deux cents louis suffisent pour les trois meurtres, mais trente sols même eussent suffi, car ces trente sols nous eussent procuré une satisfaction qui, bien que légère, doit néanmoins nous affecter beaucoup plus vivement que n'eussent fait les trois meurtres, qui ne sont rien pour nous, et de la lésion desquels il n'arrive pas à nous seulement une égratignure. La faiblesse de nos organes, le défaut de réflexion, les maudits préjugés dans lesquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la religion ou des lois, voilà ce qui arrête les sots dans la carrière du crime, voilà ce qui les empêche d'aller au grand ; mais tout individu rempli de force et de vigueur, doué d'une âme énergiquement organisée, qui se préférant, comme il le doit, aux autres, saura peser leurs intérêts dans la balance des siens, se moquer de Dieu et des hommes, braver la mort et mépriser les lois, bien pénétré que c'est à lui seul qu'il doit tout rapporter, sentira que la multitude la plus étendue des lésions sur autrui, dont il ne doit physiquement rien ressentir, ne peut pas se mettre en compensation avec la plus légère des jouissances achetées par cet assemblage inouï de forfaits. La jouissance le flatte, elle est en lui : l'effet du crime ne l'affecte pas, il est hors de lui ; or, je demande quel est l'homme raisonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui est étranger, et qui ne consentira pas à commettre cette chose étrangère dont il ne ressent rien de fâcheux, pour se procurer celle dont il est agréablement ému ?

– Oh ! madame, dis-je à la Dubois, en lui demandant la permission de répondre à ses exécrables sophismes, ne sentez-vous donc point que votre condamnation est écrite dans ce qui vient de vous échapper ? Ce ne serait tout au plus qu'à l'être assez puissant pour n'avoir rien à redouter des autres que de tels principes pourraient convenir ; mais nous, madame, perpétuellement dans la crainte et l'humiliation ; nous, proscrits de tous les honnêtes gens, condamnés par toutes les lois, devons-nous admettre des systèmes qui ne peuvent qu'aiguiser contre nous le glaive suspendu sur nos têtes ? Ne nous trouvassions-nous même pas dans cette triste position, fussions-nous au centre de la société… fussions-nous où nous devrions être enfin, sans notre inconduite et sans nos malheurs, imaginez-vous que de telles maximes pussent nous convenir davantage ? Comment voulez-vous que ne périsse pas celui qui, par un aveugle égoïsme, voudra lutter seul contre les intérêts des autres ? La société n'est-elle pas autorisée à ne jamais souffrir dans son sein celui qui se déclare contre elle ? Et l'individu qui s'isole, peut-il lutter contre tous ? peut-il se flatter d'être heureux et tranquille si, n'acceptant pas le pacte social, il ne consent à céder un peu de son bonheur pour en assurer le reste ? La société ne se soutient que par des échanges perpétuels de bienfaits, voilà les liens qui la cimentent ; tel qui, au lieu de ces bienfaits, n'offrira que des crimes, devant être craint dès lors, sera nécessairement attaqué s'il est le plus fort, sacrifié par le premier qu'il offensera, s'il est le plus faible ; mais détruit de toute manière par la raison puissante qui engage l'homme à assurer son repos et à nuire à ceux qui veulent le troubler ; telle est la raison qui rend presque impossible la durée des associations criminelles : n'opposant que des pointes acérées aux intérêts des autres, tous doivent se réunir promptement pour en émousser l'aiguillon. Même entre nous, madame, osé-je ajouter, comment vous flatterez-vous de maintenir la concorde, lorsque vous conseillez à chacun de n'écouter que ses seuls intérêts ? Aurez-vous de ce moment quelque chose de juste à objecter à celui de nous qui voudra poignarder les autres, qui le fera, pour réunir à lui seul la part de ses confrères. Eh ! quel plus bel éloge de la vertu que la preuve de sa nécessité, même dans une société criminelle… que la certitude que cette société ne se soutiendrait pas un moment sans la vertu !

– C'est ce que vous nous opposez, Thérèse, qui sont des sophismes, dit Cœur-de-Fer, et non ce qu'avait avancé la Dubois. Ce n'est point la vertu qui soutient nos associations criminelles : c'est l'intérêt, c'est l'égoïsme ; il porte donc à faux cet éloge de la vertu que vous avez tiré d'une chimérique hypothèse ; ce n'est nullement par vertu que me croyant, je le suppose, le plus fort de la troupe, je ne poignarde pas mes camarades pour avoir leur part, c'est parce que me trouvant seul alors, je me priverais des moyens qui peuvent assurer la fortune que j'attends de leur secouru ; ce motif est le seul qui retienne également leur bras vis-à-vis de moi. Or, ce motif, vous le voyez, Thérèse, il n'est qu'égoïste, il n'a pas la plus légère apparence de vertu. Celui qui veut lutter seul contre les intérêts de la société doit, dites-vous, s'attendre à périr. Ne périra-t-il pas bien plus certainement s'il n'a pour y exister que sa misère et l'abandon des autres ? Ce qu'on appelle l'intérêt de la société n'est que la masse des intérêts particuliers réunis, mais ce n'est jamais qu'en cédant que cet intérêt particulier peut s'accorder et se lier aux intérêts généraux ; or, que voulez-vous que cède celui qui n'a rien ? S'il le fait, vous m'avouerez qu'il a d'autant plus de tort qu'il se trouve donner alors infiniment plus qu'il ne retire, et dans ce cas l'inégalité du marché doit l'empêcher de le conclure ; pris dans cette position, ce qu'il reste de mieux à faire à un tel homme, n'est-il pas de se soustraire à cette société injuste, pour n'accorder des droits qu'à une société différente, qui, placée dans la même position que lui, ait pour intérêt de combattre, par la réunion de ses petits pouvoirs, la puissance plus étendue qui voulait obliger le malheureux à céder le peu qu'il avait pour ne rien retirer des autres ? Mais il naîtra, direz-vous, de là un état de guerre perpétuel. Soit ! n'est-ce pas celui de la nature ? n'est-ce pas le seul qui nous convienne réellement ? Les hommes naquirent tous isolés, envieux, cruels et despotes, voulant tout avoir et ne rien céder, et se battant sans cesse pour maintenir ou leur ambition ou leurs droits ; le législateur vint et dit : Cessez de vous battre ainsi ; en cédant un peu de part et d'autre, la tranquillité va renaître. Je ne blâme point la position de ce pacte, mais je soutiens que deux espèces d'individus ne durent jamais s'y soumettre : ceux qui, se sentant les plus forts, n'avaient pas besoin de rien céder pour être heureux, et ceux qui, étant les plus faibles, se trouvaient céder infiniment plus qu'on ne leur assurait. Cependant la société n'est composée que d'êtres faibles et d'êtres forts ; or, si le pacte dut déplaire aux forts et aux faibles, il s'en fallait donc de beaucoup qu'il ne convînt à la société, et l'état de guerre, qui existait avant, devait se trouver infiniment préférable, puisqu'il laissait à chacun le libre exercice de ses forces et de son industrie dont il se trouvait privé par le pacte injuste d'une société, enlevant toujours trop à l'un et n'accordant jamais assez à l'autre ; donc l'être vraiment sage est celui qui, au hasard de reprendre l'état de guerre qui régnait avant le pacte, se déchaîne irrévocablement contre ce pacte, le viole autant qu'il le peut, certain que ce qu'il retirera de ces lésions sera toujours supérieur à ce qu'il pourra perdre, s'il se trouve le plus faible ; car il l'était de même en respectant le pacte : il peut devenir le plus fort en le violant ; et si les lois le ramènent à la classe dont il a voulu sortir, le pis aller est qu'il perde la vie, ce qui est un malheur infiniment moins grand que celui d'exister dans l'opprobre et dans la misère. Voilà donc deux positions pour nous ; ou le crime qui nous rend heureux, ou l'échafaud qui nous empêche d'être malheureux. Je le demande, y a-t-il à balancer, belle Thérèse, et votre esprit trouvera-t-il un raisonnement qui puisse combattre celui-là ?

– Oh ! monsieur, répondis-je avec cette véhémence que donne la bonne cause, il y en a mille, mais cette vie d'ailleurs doit-elle donc être l'unique objet de l'homme ? Y est-il autrement que comme dans un passage dont chaque degré qu'il parcourt ne doit, s'il est raisonnable, le conduire qu'à cette éternelle félicité, prix assuré de la vertu ? Je suppose avec vous (ce qui pourtant est rare, ce qui pourtant choque toutes les lumières de la raison, mais n'importe), je vous accorde un instant que le crime puisse rendre heureux ici-bas le scélérat qui s'y abandonne : vous imaginez-vous que la justice de Dieu n'attende pas ce malhonnête homme dans un autre monde pour venger celui-ci ?… Ah ! ne croyez pas le contraire, monsieur, ne le croyez pas, ajoutai-je avec des larmes, c'est la seule consolation de l'infortuné, ne nous l'enlevez pas ; dès que les hommes nous délaissent, qui nous vengera si ce n'est Dieu ?

– Qui ? personne, Thérèse, personne absolument ; il n'est nullement nécessaire que l'infortune soit vengée ; elle s'en flatte, parce qu'elle le voudrait, cette idée la console, mais elle n'en est pas moins fausse : il y a mieux, il est essentiel que l'infortune souffre ; son humiliation, ses douleurs sont au nombre des lois de la nature, et son existence est utile au plan général, comme celle de la prospérité qui l'écrase ; telle est la vérité, qui doit étouffer le remords dans l'âme du tyran ou du malfaiteur ; qu'il ne se contraigne pas ; qu'il se livre aveuglément à toutes les lésions dont l'idée naît en lui : c'est la seule voix de la nature qui lui suggère cette idée, c'est la seule façon dont elle nous fait l'agent de ses lois. Quand ses inspirations secrètes nous disposent au mal, c'est que le mal lui est nécessaire, c'est qu'elle le veut, c'est qu'elle l'exige, c'est que la somme des crimes n'étant pas complète, pas suffisante aux lois de l'équilibre, seules lois dont elle soit régie, elle exige ceux-là de plus au complément de la balance ; qu'il ne s'effraye donc, ni ne s'arrête, celui dont l'âme est portée au mal ; qu'il le commette sans crainte, dès qu'il en a senti l'impulsion : ce n'est qu'en y résistant qu'il outragerait la nature. Mais laissons la morale un instant, puisque vous voulez de la théologie. Apprenez donc, jeune innocente, que la religion sur laquelle vous vous rejetez, n'étant que le rapport de l'homme à Dieu, que le culte que la créature crut devoir rendre à son créateur, s'anéantit aussitôt que l'existence de ce créateur est elle-même prouvée chimérique. Les premiers hommes, effrayés des phénomènes qui les frappèrent, durent croire nécessairement qu'un être sublime et inconnu d'eux en avait dirigé la marche et l'influence. Le propre de la faiblesse est de supposer ou de craindre la force ; l'esprit de l'homme, encore trop dans l'enfance pour rechercher, pour trouver dans le sein de la nature les lois du mouvement, seul ressort de tout le mécanisme dont il s'étonnait, crut plus simple de supposer un moteur à cette nature que de la voir motrice elle-même, et sans réfléchir qu'il aurait encore plus de peine à édifier, à définir ce maître gigantesque, qu'à trouver dans l'étude de la nature la cause de ce qui le surprenait, il admit ce souverain être, il lui érigea des cultes. De ce moment, chaque nation s'en composa d'analogues à ses mœurs, à ses connaissances et à son climat ; il y eut bientôt sur la terre autant de religions que de peuples, bientôt autant de dieux que de familles ; sous toutes ces idoles néanmoins, il était facile de reconnaître ce fantôme absurde, premier fruit de l'aveuglement humain. On l'habillait différemment, mais c'était toujours la même chose. Or, dites-le, Thérèse, de ce que des imbéciles déraisonnent sur l'érection d'une indigne chimère et sur la façon de la servir, faut-il qu'il s'ensuive que l'homme sage doive renoncer au bonheur certain et présent de sa vie ? Doit-il, comme le chien d'Ésope, quitter l'os pour l'ombre, et renoncer à ses jouissances réelles pour des illusions ? Non, Thérèse, non, il n'est point de Dieu : la nature se suffit à elle-même ; elle n'a nullement besoin d'un auteur ; cet auteur supposé n'est qu'une décomposition de ses propres forces, n'est que ce que nous appelons dans l'école une pétition de principes. Un Dieu suppose une création, c'est-à-dire un instant où il n'y eut rien, ou bien un instant où tout fut dans le chaos. Si l'un ou l'autre de ces états était un mal, pourquoi votre Dieu le laissait-il subsister ? Était-il un bien, pourquoi le change-t-il ? Mais si tout est bien maintenant, votre Dieu n'a plus rien à faire : or, s'il est inutile, peut-il être puissant ? et s'il n'est pas puissant, peut-il être Dieu ? Si la nature se meut elle-même enfin, à quoi sert le moteur ? Et si le moteur agit sur la matière en la mouvant, comment n'est-il pas matière lui-même ? Pouvez-vous concevoir l'effet de l'esprit sur la matière, et la matière recevant le mouvement de l'esprit qui lui-même n'a point de mouvement ? Examinez un instant, de sang-froid, toutes les qualités ridicules et contradictoires dont les fabricateurs de cette exécrable chimère sont obligés de la revêtir ; vérifiez comme elles se détruisent, comme elles s'absorbent mutuellement, et vous reconnaîtrez que ce fantôme déifique, né de la crainte des uns et de l'ignorance de tous, n'est qu'une platitude révoltante, qui ne mérite de nous ni un instant de foi, ni une minute d'examen ; une extravagance pitoyable qui répugne à l'esprit, qui révolte le caser, et qui n'a dû sortir des ténèbres que pour y rentrer à jamais.

Que l'espoir ou la crainte d'un monde à venir, fruit de ces premiers mensonges, ne vous inquiète donc point, Thérèse ; cessez surtout de vouloir nous en composer des freins. Faibles portions d'une matière vile et brute, à notre mort, c'est-à-dire à la réunion des éléments qui nous composent aux éléments de la masse générale, anéantis pour jamais, quelle qu'ait été notre conduite, nous passerons un instant dans le creuset de la nature, pour en rejaillir sous d'autres formes, et cela sans qu'il y ait plus de prérogatives pour celui qui follement encensa la vertu, que pour celui qui se livra aux plus honteux excès, parce qu'il n'est rien dont la nature s'offense, et que tous les hommes également sortis de son sein, n'ayant agi pendant leur vie que d'après ses impulsions, y retrouveront tous, après leur existence, et la même fin et le même sort.

J'allais répondre encore à ces épouvantables blasphèmes, lorsque le bruit d'un homme à cheval se fit entendre auprès de nous. « Aux armes ! » s'écria Cœur-de-Fer, plus envieux de mettre en action ses systèmes que d'en consolider les bases. On vole… et au bout d'un instant on amène un infortuné voyageur dans le taillis où se trouvait notre camp.

Interrogé sur le motif qui le faisait voyager seul, et si matin dans une route écartée, sur son âge, sur sa profession, le cavalier répondit qu'il se nommait Saint-Florent, un des premiers négociants de Lyon, qu'il avait trente-six ans, qu'il revenait de Flandres pour des affaires relatives à son commerce, qu'il avait peu d'argent sur lui, mais beaucoup de papiers. Il ajouta que son valet l'avait quitté la veille, et que pour éviter la chaleur, il marchait de nuit avec le dessein d'arriver le même jour à Paris, où il reprendrait un nouveau domestique et conclurait une partie de ses affaires ; qu'au surplus, s'il suivait un sentier solitaire, il fallait apparemment qu'il se fût égaré en s'endormant sur son cheval. Et cela dit, il demande la vie, offrant lui-même tout ce qu'il possédait. On examina son portefeuille, on compta son argent : la prise ne pouvait être meilleure. Saint-Florent avait près d'un demi-million payable à vue sur la capitale, quelques bijoux et environ cent louis…

– Ami, lui dit Cœur-de-Fer, en lui présentant le bout d'un pistolet sous le nez, vous comprenez qu'après un tel vol nous ne pouvons pas vous laisser la vie.

– Oh, monsieur ! m'écriai-je en me jetant aux pieds de ce scélérat, je vous en conjure, ne me donnez pas, à ma réception dans votre troupe, l'horrible spectacle de la mort de ce malheureux ; laissez-lui la vie, ne me refusez point la première grâce que je vous demande.

Et recourant tout de suite à une ruse assez singulière, afin de légitimer l'intérêt que je paraissais prendre à cet homme :

– Le nom que vient de se donner Monsieur, ajoutai-je avec chaleur, me fait croire que je lui appartiens d'assez près. Ne vous étonnez pas, monsieur, poursuivis-je en m'adressant au voyageur, ne soyez point surpris de trouver une parente dans cette situation ; je vous expliquerai tout cela. A ces titres, repris-je en implorant de nouveau notre chef, à ces titres, monsieur, accordez-moi la vie de ce misérable ; je reconnaîtrai cette faveur par le dévouement le plus entier à tout ce qui pourra servir vos intérêts.

– Vous savez à quelles conditions je puis vous accorder la grâce que vous me demandez, Thérèse, me répondit Cœur-de-Fer ; vous savez ce que j'exige de vous…

– Eh bien, monsieur, je ferai tout, m'écriai-je en me précipitant entre ce malheureux et notre chef toujours prêt à l'égorger… Oui, je ferai tout, monsieur, je ferai tout, sauvez-le.

– Qu'il vive, dit Cœur-de-Fer, mais qu'il prenne parti parmi nous ; cette dernière clause est indispensable, je ne puis rien sans elle, mes camarades s'y opposeraient.

Le négociant surpris, n'entendant rien à cette parenté que j'établissais, mais se voyant la vie sauvée s'il acquiesçait aux propositions, ne crut pas devoir balancer un moment. On le fait rafraîchir, et comme nos gens ne voulaient quitter cet endroit qu'au jour :

– Thérèse, me dit Cœur-de-Fer, je vous somme de votre promesse, mais comme je suis excédé ce soir, reposez tranquille près de la Dubois, je vous appellerai vers le point du jour, et la vie de ce faquin, si vous balancez, me vengera de votre fourberie.

– Dormez, monsieur, dormez, répondis-je, et croyez que celle que vous avez remplie de reconnaissance n'a d'autre désir que de s'acquitter.

Il s'en fallait pourtant bien que ce fût là mon projet, mais si jamais je crus la feinte permise, c'était bien en cette occasion. Nos fripons, remplis d'une trop grande confiance, boivent encore et s'endorment, me laissant en pleine liberté, près de la Dubois qui, ivre comme le reste, ferma bientôt également les yeux.

Saisissant alors avec vivacité le premier moment du sommeil des scélérats qui nous entouraient :

– Monsieur, dis-je au jeune Lyonnais, la plus affreuse catastrophe m'a jetée malgré moi parmi ces voleurs ; je déteste et eux et l'instant fatal qui m'a conduite dans leur troupe ; je n'ai vraisemblablement pas l'honneur de vous appartenir ; je me suis servie de cette ruse pour vous sauver et m'échapper, si vous le trouvez bon, avec vous, des mains de ces misérables. Le moment est propice, ajoutai-je, sauvons-nous ; j'aperçois votre portefeuille, reprenons-le ; renonçons à l'argent comptant, il est dans leurs poches ; nous ne l'enlèverions pas sans danger. Partons, monsieur, partons ; vous voyez ce que je fais pour vous, je me remets en vos mains ; prenez pitié de mon sort ; ne soyez pas surtout plus cruel que ces gens-ci ; daignez respecter mon honneur, je vous le confie, c'est mon unique trésor, laissez-le-moi, ils ne me l'ont point ravi.

On rendrait mal la prétendue reconnaissance de Saint-Florent. Il ne savait quels termes employer pour me la peindre ; mais nous n'avions pas le temps de parler ; il s'agissait de fuir. J'enlève adroitement le portefeuille, je le lui rends, et franchissant lestement le taillis, laissant le cheval, de peur que le bruit qu'il eût fait n'eût réveillé nos gens, nous gagnons, en toute diligence, le sentier qui devait nous sortir de la forêt. Nous fûmes assez heureux pour en être dehors au point du jour, et sans avoir été suivis de personne ; nous entrâmes avant dix heures du matin dans Luzarches, et là, hors de toute crainte, nous ne pensâmes plus qu'à nous reposer.

Il y a des moments dans la vie où l'on se trouve fort riche sans avoir pourtant de quoi vivre : c'était l'histoire de Saint-Florent. Il avait cinq cent mille francs dans son portefeuille, et pas un écu dans sa bourse ; cette réflexion l'arrêta avant que d'entrer dans l'auberge…

– Tranquillisez-vous, monsieur, lui dis-je en voyant son embarras, les voleurs que je quitte ne m'ont pas laissée sans argent, voilà vingt louis, prenez-les, je vous en conjure, usez-en, donnez le reste aux pauvres ; je ne voudrais, pour rien au monde, garder de l'or acquis par des meurtres.

Saint-Florent, qui jouait la délicatesse, mais qui était bien loin de celle que je devais lui supposer, ne voulut pas absolument prendre ce que je lui offrais ; il me demanda quels étaient mes desseins, me dit qu'il se ferait une loi de les remplir, et qu'il ne désirait que de pouvoir s'acquitter envers moi :

– C'est de vous que je tiens la fortune et la vie, Thérèse, ajouta-t-il, en me baisant les mains, puis-je mieux faire que de vous offrir l'une et l'autre ? Acceptez-les, je vous en conjure, et permettez au Dieu de l'hymen de resserrer les nœuds de l'amitié.

Je ne sais, mais soit pressentiment, soit froideur, j'étais si loin de croire que ce que j'avais fait pour ce jeune homme pût m'attirer de tels sentiments de sa part, que je lui laissai lire sur ma physionomie le refus que je n'osais exprimer : il le comprit, n'insista plus, et s'en tint à me demander seulement ce qu'il pourrait faire pour moi.

– Monsieur, lui dis-je, si réellement mon procédé n'est pas sans mérite à vos yeux, je ne vous demande pour toute récompense que de me conduire avec vous à Lyon, et de m'y placer dans quelque maison honnête, où ma pudeur n'ait plus à souffrir.

– Vous ne sauriez mieux faire, me dit Saint-Florent, et personne n'est plus en état que moi de vous rendre ce service : j'ai vingt parents dans cette ville.

Et le jeune négociant me pria de lui raconter alors les raisons qui m'engageaient à m'éloigner de Paris, où je lui avais dit que j'étais née. Je le fis avec autant de confiance que d'ingénuité.

– Oh ! si ce n'est que cela, dit le jeune homme, je pourrai vous être utile avant d'être à Lyon ; ne craignez rien, Thérèse, votre affaire est assoupie ; on ne vous recherchera point, et moins qu'ailleurs assurément dans l'asile où je veux vous placer. J'ai une parente auprès de Bondy, elle habite une campagne charmante dans ces environs ; elle se fera, j'en suis sûr, un plaisir de vous avoir près d'elle ; je vous y présente demain.

Remplie de reconnaissance à mon tour, j'accepte un projet qui me convient autant ; nous nous reposons le reste du jour à Luzarches, et le lendemain nous nous proposâmes de gagner Bondy, qui n'est qu'à six lieues de là.

– Il fait beau, me dit Saint-Florent, si vous me croyez, Thérèse, nous nous rendrons à pied au château de ma parente, nous y raconterons notre aventure, et cette manière d'arriver jettera, ce me semble, encore plus d'intérêt sur vous.

Bien éloignée de soupçonner les desseins de ce monstre et d'imaginer qu'il devait y avoir pour moi moins de sûreté avec lui que dans l'infâme compagnie que je quittais, j'accepte tout sans crainte, comme sans répugnance ; nous dînons, nous soupons ensemble ; il ne s'oppose nullement à ce que je prenne une chambre séparée de la sienne pour la nuit, et après avoir laissé passer le grand chaud, sûr à ce qu'il dit que quatre ou cinq heures suffisent à nous rendre chez sa parente, nous quittons Luzarches et nous nous acheminons à pied vers Bondy.

Il était environ cinq heures du soir lorsque nous entrâmes dans la forêt. Saint-Florent ne s'était pas encore un instant démenti : toujours même honnêteté, toujours même désir de me prouver ses sentiments ; eussé-je été avec mon père, je ne me serais pas crue plus en sûreté. Les ombres de la nuit commençaient à répandre dans la forêt cette sorte d'horreur religieuse qui fait naître à la fois la crainte dans les âmes timides, le projet du crime dans les cœurs féroces. Nous ne suivions que des sentiers ; je marchais la première, je me retourne pour demander à Saint-Florent si ces routes écartées sont réellement celles qu'il faut suivre, si par hasard il ne s'égare point, s'il croit enfin que nous devions arriver bientôt.

– Nous y sommes, putain, me répondit ce scélérat, en me renversant à terre d'un coup de canne sur la tête qui me fait tomber sans connaissance…

Oh ! madame, je ne sais plus ni ce que dit, ni ce que fit cet homme ; mais l'état dans lequel je me retrouvai ne me laissa que trop connaître à quel point j'avais été sa victime. Il était entièrement nuit quand je repris mes sens ; j'étais au pied d'un arbre, hors de toutes les routes, froissée, ensanglantée… déshonorée, madame ; telle avait été la récompense de tout ce que je venais de faire pour ce malheureux ; et portant l'infamie au dernier période, ce scélérat, après avoir fait de moi tout ce qu'il avait voulu, après en avoir abusé de toutes manières, de celle même qui outrage le plus la nature, avait pris ma bourse… ce même argent que je lui avais si généreusement offert. Il avait déchiré mes vêtements, la plupart étaient en morceaux près de moi, j'étais presque nue, et meurtrie en plusieurs endroits de mon corps ; vous jugez de ma situation : au milieu des ténèbres, sans ressources, sans honneur, sans espoir, exposée à tous les dangers. Je voulus terminer mes jours : si une arme se fût offerte à moi, je la saisissais, j'en abrégeais cette malheureuse vie, qui ne me présentait que des fléaux…

– Le monstre ! que lui avais-je donc fait, me disais-je, pour avoir mérité de sa part un aussi cruel traitement ? Je lui sauve la vie, je lui rends sa fortune, il m'arrache ce que j'ai de plus cher ! Une bête féroce eût été moins cruelle ! Ô homme, te voilà donc, quand tu n'écoutes que tes passions ! Des tigres au fond des plus sauvages déserts auraient horreur de tes forfaits. Quelques minutes d'abattement succédèrent à ces premiers élans de ma douleur ; mes yeux remplis de larmes se tournèrent machinalement vers le ciel ; mon cœur s'élance aux pieds du Maître qui l'habite… Cette voûte pure et brillante… ce silence imposant de la nuit… cette frayeur qui glaçait mes sens… cette image de la nature en paix, près du bouleversement de mon âme égarée, tout répand une ténébreuse horreur en moi, d'où naît bientôt le besoin de prier. Je me précipite aux genoux de ce Dieu puissant, nié par les impies, espoir du pauvre et de l'affligé.

Être saint et majestueux, m'écriai-je en pleurs, toi qui daignes en ce moment affreux remplir mon âme d'une joie céleste, qui m'as, sans doute, empêchée d'attenter à mes jours, ô mon protecteur et mon guide, j'aspire à tes bontés, j'implore ta clémence : vois ma misère et mes tourments, ma résignation et mes vœux. Dieu puissant ! tu le sais, je suis innocente et faible, je suis trahie et maltraitée ; j'ai voulu faire le bien à ton exemple, et ta volonté m'en punit ; qu'elle s'accomplisse, ô mon Dieu ! tous ses effets sacrés me sont chers, je les respecte et cesse de m'en plaindre ; mais si je ne dois pourtant trouver ici-bas que des ronces, est-ce t'offenser, ô mon souverain Maître, que de supplier ta puissance de me rappeler vers toi, pour te prier sans trouble, pour t'adorer loin de ces hommes pervers qui ne m'ont fait, hélas ! rencontrer que des maux, et dont les mains sanguinaires et perfides noient à plaisir mes tristes jours dans le torrent des larmes et dans l'abîme des douleurs ?

La prière est la plus douce consolation du malheureux ; il devient plus fort quand il a rempli ce devoir. Je me lève pleine de courage, je ramasse les haillons que le scélérat m'a laissés, et je m'enfonce dans un taillis pour y passer la nuit avec moins de risque. La sûreté où je me croyais, la satisfaction que je venais de goûter en me rapprochant de mon Dieu, tout contribua à me faire reposer quelques heures, et le soleil était déjà haut quand mes yeux se rouvrirent : l'instant du réveil est affreux pour les infortunés ; l'imagination, rafraîchie des douceurs du sommeil, se remplit bien plus vite et plus lugubrement des maux dont ces instants d'un repos trompeur lui ont fait perdre le souvenir.

Eh bien, me dis-je alors en m'examinant., il est donc vrai qu'il y a des créatures humaines que la nature ravale au même sort que celui des bêtes féroces ! Cachée dans leur réduit, fuyant les hommes à leur exemple, quelle différence y a-t-il maintenant entre elles et moi ? Est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi pitoyable ?… Et mes larmes coulèrent avec abondance en faisant ces tristes réflexions ; je les finissais à peine, lorsque j'entendis du bruit autour de moi ; peu à peu, je distingue deux hommes. Je prête l'oreille :

– Viens, cher ami, dit l'un d'eux, nous serons à merveille ici ; la cruelle et fatale présence d'une tante que j'abhorre ne m'empêchera pas de goûter un moment avec toi les plaisirs qui me sont si doux.

Ils s'approchent, ils se placent tellement en face de moi, qu'aucun de leurs propos, aucun de leurs mouvements ne peut m'échapper, et je vois… Juste ciel, madame, dit Thérèse, en s'interrompant, est-il possible que le sort ne m'ait jamais placée que dans des situations si critiques, qu'il devienne aussi difficile à la vertu d'en entendre les récits, qu'à la pudeur de les peindre ! Ce crime horrible lui outrage également et la nature et les conventions sociales, ce forfait, en un mot, sur lequel la main de Dieu s'est appesantie si souvent, légitimé par Cœur-de-Fer, proposé par lui à la malheureuse Thérèse, consommé sur elle involontairement par le bourreau qui vient de l'immoler, cette exécration révoltante enfin, je la vis s'achever sous mes yeux avec toutes les recherches impures, tous les épisodes affreux, que peut y mettre la dépravation la plus réfléchie ! L'un de ces hommes, celui qui se prêtait, était âgé de vingt-quatre ans, assez bien mis pour faire croire à l'élévation de son rang, l'autre à peu près du même âge paraissait un de ses domestiques. L'acte fut scandaleux et long. Appuyé sur ses mains à la crête d'un petit monticule en face du taillis où j'étais, le jeune maître exposait à nu au compagnon de sa débauche l'autel impie du sacrifice, et celui-ci, plein d'ardeur à ce spectacle, en caressait l'idole, tout prêt à l'immoler d'un poignard bien plus affreux et bien plus gigantesque que celui dont j'avais été menacée par le chef des brigands de Bondy ; mais le jeune maître, nullement craintif, semble braver impunément le trait qu'on lui présente ; il l'agace, il l'excite, le couvre de baisers, s'en saisit, s'en pénètre lui-même, se délecte en l'engloutissant ; enthousiasmé de ses criminelles caresses, l'infâme se débat sous le fer et semble regretter qu'il ne soit pas plus effrayant encore ; il en brave les coups, il les prévient, il les repousse… Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins d'ardeur… Leurs bouches se pressent, leurs soupirs se confondent, leurs langues s'entrelacent, et je les vois tous deux, enivrés de luxure, trouver au centre des délices le complément de leurs perfides horreurs. L'hommage se renouvelle, et pour en rallumer l'encens, rien n'est épargné par celui qui l'exige ; baisers, attouchements, pollutions, raffinements de la plus insigne débauche, tout s'emploie à rendre des forces qui s'éteignent, et tout réussit à les ranimer cinq fois de suite ; mais sans qu'aucun des deux changeât de rôle. Le jeune maître fut toujours femme, et quoiqu'on pût découvrir en lui la possibilité d'être homme à son tour, il n'eut pas même l'apparence d'en concevoir un instant le désir. S'il visita l'autel semblable à celui où l'on sacrifiait chez lui, ce fut au profit de l'autre idole, et jamais nulle attaque n'eut l'air de menacer celle-là.

Oh ! que ce temps me parut long ! Je n'osais bouger, de peur d'être aperçue ; enfin les criminels acteurs de cette scène indécente, rassasiés sans doute, se levèrent pour regagner le chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque le maître s'approche du buisson qui me recèle ; mon bonnet me trahit… Il l'aperçoit…

– Jasmin, dit-il à son valet, nous sommes découverts… Une fille a vu nos mystères… Approche-toi, sortons de là cette catin, et sachons pourquoi elle y est.

Je ne leur donnai pas la peine de me tirer de mon asile ; m'en arrachant aussitôt moi-même, et tombant à leurs pieds :

– Ô messieurs ! m'écriai-je, en étendant les bras vers eux, daignez avoir pitié d'une malheureuse dont le sort est plus à plaindre que vous ne pensez ; il est bien peu de revers qui puissent égaler les miens ; que la situation où vous m'avez trouvée ne vous fasse naître aucun soupçon sur moi ; elle est la suite de ma misère, bien plutôt que de mes torts ; loin d'augmenter les maux qui m'accablent, veuillez les diminuer en me facilitant les moyens d'échapper aux fléaux qui me poursuivent.

Le comte de Bressac (c'était le nom du jeune homme), entre les mains de qui je tombais, avec un grand fonds de méchanceté et de libertinage dans l'esprit, n'était pas pourvu d'une dose très abondante de commisération dans le cœur. Il n'est malheureusement que trop commun de voir le libertinage éteindre la pitié dans l'homme ; son effet ordinaire est d'endurcir : soit que la plus grande partie de ses écarts nécessite l'apathie de l'âme, soit que la secousse violente que cette passion imprime à la masse des nerfs diminue la force de leur action, toujours est-il qu'un libertin est rarement un homme sensible. Mais à cette dureté naturelle dans l'espèce de gens dont j'esquisse le caractère, il se joignait encore dans M. de Bressac un dégoût si invétéré pour notre sexe, une haine si forte pour tout ce qui le caractérisait, qu'il était bien difficile que je parvinsse à placer dans son âme les sentiments dont je voulais l'émouvoir.

– Tourterelle des bois, me dit le comte avec dureté, si tu cherches des dupes, adresse-toi mieux : ni mon ami, ni moi, ne sacrifions jamais au temple impur de ton sexe ; si c'est l'aumône que tu demandes, cherche des gens qui aiment les bonnes œuvres, nous n'en faisons jamais de ce genre… Mais parle, misérable, as-tu vu ce qui s'est passé entre Monsieur et moi ?

– Je vous ai vus causer sur l'herbe, répondis-je, rien de plus, monsieur, je vous l'assure.

– Je veux le croire, dit le jeune comte, et cela pour ton bien ; si j'imaginais que tu eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais de ce buisson… Jasmin, il est de bonne heure, nous avons le temps d'ouïr les aventures de cette fille, et nous verrons après ce qu'il en faudra faire.

Ces jeunes gens s'asseyent, ils m'ordonnent de me placer près d'eux, et là je leur fais part avec ingénuité de tous les malheurs qui m'accablent depuis que je suis au monde.

– Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se levant, dès que j'eus fini, soyons juste une fois ; l'équitable Thémis a condamné cette créature, ne souffrons pas que les vues de la déesse soient aussi cruellement frustrées ; faisons subir à la délinquante l'arrêt de mort qu'elle aurait encouru : ce petit meurtre, bien loin d'être un crime, ne deviendra qu'une réparation dans l'ordre moral ; puisque nous avons le malheur de le déranger quelquefois, rétablissons-le courageusement du moins quand l'occasion se présente…

Et les cruels, m'ayant enlevée de ma place, me traînent déjà vers le bois, riant de mes pleurs et de mes cris.

– Lions-la par les quatre membres à quatre arbres formant un carré long, dit Bressac, en me mettant nue.

Puis, au moyen de leurs cravates, de leurs mouchoirs et de leurs jarretières, ils font des cordes dont je suis à l'instant liée, comme ils le projettent, c'est-à-dire dans la plus cruelle et la plus douloureuse attitude qu'il soit possible d'imaginer. On ne peut rendre ce que je souffris ; il me semblait que l'on m'arrachât les membres, et que mon estomac, qui portait à faux, dirigé par son poids vers la terre, dût s'entrouvrir à tous les instants ; la sueur coulait de mon front, je n'existais plus que par la violence de la douleur ; si elle eût cessé de comprimer mes nerfs, une angoisse mortelle m'eût saisie. Les scélérats s'amusèrent de cette posture, ils m'y considéraient en s'applaudissant,

– En voilà assez, dit enfin Bressac, je consens que pour cette fois elle en soit quitte pour la peur. Thérèse, continue-t-il en lâchant mes liens et m'ordonnant de m'habiller, soyez discrète et suivez-nous : si vous vous attachez à moi, vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Il faut une seconde femme à ma tante, je vais vous présenter à elle, sur la foi de vos récits ; je vais lui répondre de votre conduite ; mais si vous abusez de mes bontés, si vous trahissiez ma confiance, ou que vous ne vous soumissiez pas à mes intentions, regardez ces quatre arbres, Thérèse, regardez le terrain qu'ils enceignent, et qui devait vous servir de sépulcre ; souvenez-vous que ce funeste endroit n'est qu'à une lieue du château où je vous conduis, et qu'à la plus légère faute, vous y serez aussitôt ramenée.

A l'instant j'oublie mes malheurs, je me jette aux genoux du comte, je lui fais, en larmes, le serment d'une bonne conduite ; mais aussi insensible à ma joie qu'à ma douleur :

– Marchons, dit Bressac, c'est cette conduite qui parlera pour vous, elle seule réglera votre sort.

Nous avançons ; Jasmin et son maître causaient bas ensemble ; je les suivais humblement sans mot dire. Une petite heure nous rend au château de Mme la marquise de Bressac, dont la magnificence et la multitude de valets qu'il renferme me font voir que quelque poste que je doive remplir dans cette maison, il sera sûrement plus avantageux pour moi que celui de la gouvernante en chef de M. du Harpin. On me fait attendre dans une office où Jasmin m'offre obligeamment tout ce qui peut servir à me réconforter. Le jeune comte entre chez sa tante, il la prévient, et lui-même vient me chercher une demi-heure après pour me présenter à la marquise.

Mme de Bressac était une femme de quarante-six ans, très belle encore, qui me parut honnête et sensible, quoiqu'elle mêlât un peu de sévérité dans ses principes et dans ses propos ; veuve depuis deux ans de l'oncle du jeune comte, qui l'avait épousée sans autre fortune que le beau nom qu'il lui donnait. Tous les biens que pouvait espérer M. de Bressac dépendaient de cette tante ; ce qu'il avait eu de son père lui donnait à peine de quoi fournir à ses plaisirs ; Mme de Bressac y joignait une pension considérable, mais cela ne suffisait point : rien de cher comme les voluptés du comte ; peut-être celles-là se payent-elles moins que les autres, mais elles se multiplient beaucoup plus. Il y avait cinquante mille écus de rente dans cette maison, et M. de Bressac était seul. On n'avait jamais pu le déterminer au service ; tout ce qui l'écartait de son libertinage était si insupportable pour lui, qu'il ne pouvait en adopter la chaîne. La marquise habitait cette terre trois mois de l'année ; elle en passait le reste à Paris ; et ces trois mois qu'elle exigeait de son neveu de passer avec elle étaient une sorte de supplice pour un homme abhorrant sa tante et regardant comme perdus tous les moments qu'il passait éloigné d'une ville où se trouvait pour lui le centre de ses plaisirs.

Le jeune comte m'ordonna de raconter à la marquise les choses dont je lui avais fait part, et dès que j'eus fini :

– Votre candeur et votre naïveté, me dit Mme de Bressac, ne me permettent pas de douter que vous ne soyez vraie. Je ne prendrai d'autres informations sur vous que celles de savoir si vous êtes réellement la fille de l'homme que vous m'indiquez ; si cela est, j'ai connu votre père, et ce sera pour moi une raison de plus pour m'intéresser à vous. Quant à l'affaire de chez du Harpin, je me charge de l'arranger en deux visites chez le Chancelier, mon ami depuis des siècles. C'est l'homme le plus intègre qu'il y ait au monde ; il ne s'agit que de lui prouver votre innocence pour anéantir tout ce qui a été fait contre vous. Mais réfléchissez bien, Thérèse, que ce que je vous promets ici n'est qu'au prix d'une conduite intacte ; ainsi vous voyez que les effets de la reconnaissance que j'exige tourneront toujours à votre profit.

Je me jetai aux pieds de la marquise, l'assurai qu'elle serait contente de moi ; elle me releva avec bonté et me mit sur-le-champ en possession de la place de seconde femme de chambre à son service.

Au bout de trois jours, les informations qu'avait faites Mme de Bressac, à Paris, arrivèrent ; elles étaient telles que je pouvais les désirer ; la marquise me loua de ne lui en avoir point imposé, et toutes les idées du malheur s'évanouirent enfin de mon esprit, pour n'être plus remplacées que par l'espoir des plus douces consolations qu'il pût m'être permis d'attendre ; mais il n'était pas arrangé dans le ciel que la pauvre Thérèse dût jamais être heureuse, et si quelques moments de calme naissaient fortuitement pour elle, ce n'était que pour lui rendre plus amers ceux d'horreur qui devaient les suivre.

A peine fûmes-nous à Paris, que Mme de Bressac s'empressa de travailler pour moi : le premier Président voulut me voir ; il écouta le récit de mes malheurs avec intérêt ; les calomnies de du Harpin furent reconnues, mais en vain voulut-on le punir : du Harpin ayant réussi dans une affaire de faux billets par laquelle il ruinait trois ou quatre familles, et où il gagnait près de deux millions, venait de passer en Angleterre. A l'égard de l'incendie des prisons du Palais, on se convainquit que, si j'avais profité de cet événement, au moins n'y avais-je participé en rien, et ma procédure s'anéantit, m'assura-t-on, sans que les magistrats qui s'en mêlèrent crussent devoir y employer d'autres formalités ; je n'en savais pas davantage, je me contentai de ce qu'on me dit : vous verrez bientôt si j'eus tort.

Il est aisé d'imaginer combien de pareils procédés m'attachaient à Mme de Bressac ; n'eût-elle pas eu, d'ailleurs, pour moi toutes sortes de bontés, comment de telles démarches ne m'eussent-elles pas liée pour jamais à une protectrice aussi précieuse ? Il s'en fallait pourtant bien que l'intention du jeune comte fût de m'enchaîner aussi intimement à sa tante… Mais c'est ici le cas de vous peindre ce monstre.

M. de Bressac réunissait aux charmes de la jeunesse la figure la plus séduisante ; si sa taille ou ses traits avaient quelques défauts, c'était parce qu'ils se rapprochaient un peu trop de cette nonchalance, de cette mollesse qui n'appartient qu'aux femmes ; il semblait qu'en lui prêtant les attributs de ce sexe, la nature lui en eût également inspiré les goûts… Quelle âme, cependant, était enveloppée sous ces appas féminins ! On y rencontrait tous les vices qui caractérisent celle des scélérats : on ne porta jamais plus loin la méchanceté, la vengeance, la cruauté, l'athéisme, la débauche, le mépris de tous les devoirs, et principalement de ceux dont la nature paraît nous faire des délices. Au milieu de tous ses torts, M. de Bressac avait principalement celui de détester sa tante. La marquise faisait tout au monde pour ramener son neveu aux sentiers de la vertu : peut-être y employait-elle trop de rigueur ; il en résultait que le comte, plus enflammé par les effets mêmes de cette sévérité, ne se livrait à ses goûts que plus impétueusement encore, et que la pauvre marquise ne retirait de ses persécutions que de se faire haïr davantage.

– Ne vous imaginez pas, me disait très souvent le comte, que ce soit d'elle-même que ma tante agisse dans tout ce qui vous concerne, Thérèse ; croyez que si je ne la persécutais à tout instant, elle se ressouviendrait à peine des soins qu'elle vous a promis. Elle vous fait valoir tous ses pas, tandis qu'ils ne sont que mon seul ouvrage : oui, Thérèse, oui, c'est à moi seul que vous devez de la reconnaissance, et celle que j'exige de vous doit vous paraître d'autant plus désintéressée que quelque jolie que vous puissiez être, vous savez bien que ce n'est pas à vos faveurs que je prétends ; non, Thérèse, les services que j'attends de vous sont d'un tout autre genre, et quand vous serez bien convaincue de ce que j'ai fait pour votre tranquillité, j'espère que je trouverai dans votre âme ce que je suis en droit d'en attendre.

Ces discours me paraissaient si obscurs que je ne savais comment y répondre : je le faisais pourtant à tout hasard, et peut-être avec trop de facilité. Faut-il vous l'avouer ? Hélas ! oui ; vous déguiser mes torts serait tromper votre confiance et mal répondre à l'intérêt que mes malheurs vous ont inspiré. Apprenez donc, madame, la seule faute volontaire que j'aie à me reprocher… Que dis-je une faute ? une folie, une extravagance… qui n'eut jamais rien d'égal ; mais au moins ce n'est pas un crime, c'est une simple erreur, qui n'a puni que moi, et dont il ne paraît point que la main équitable du ciel ait dû se servir pour me plonger dans l'abîme qui s'ouvrit peu après sous mes pas. Quels qu'eussent été les indignes procédés du comte de Bressac pour moi, le premier jour où je l'avais connu, il m'avait cependant été impossible de le voir sans me sentir entraînée vers lui par un mouvement de tendresse que rien n'avait pu vaincre. Malgré toutes mes réflexions sur sa cruauté, sur son éloignement des femmes, sur la dépravation de ses goûts, sur les distances morales qui nous séparaient, rien au monde ne pouvait éteindre cette passion naissante, et si le comte m'eût demandé ma vie, je la lui aurais sacrifiée mille fois. Il était loin de soupçonner mes sentiments… Il était loin, l'ingrat, de démêler la cause des pleurs que je versais journellement ; mais il lui était impossible pourtant de ne pas se douter du désir que j'avais de voler au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire ; il ne se pouvait pas qu'il n'entrevît mes prévenances ; trop aveugles sans doute, elles allaient au point de servir ses erreurs, autant que la décence pouvait me le permettre, et de les déguiser toujours à sa tante. Cette conduite m'avait en quelque façon gagné sa confiance, et tout ce qui venait de lui m'était si précieux, je m'aveuglai tellement sur le peu que m'offrait son cœur, que j'eus quelquefois la faiblesse de croire que je ne lui étais pas indifférente. Mais combien l'excès de ses désordres me désabusait promptement ! ils étaient tels que sa santé même en était altérée. Je prenais quelquefois la liberté de lui peindre les inconvénients de sa conduite, il m'écoutait sans répugnance, puis finissait par me dire qu'on ne se corrigeait pas de l'espèce de vice qu'il chérissait.

– Ah ! Thérèse, s'écria-t-il un jour dans l'enthousiasme, si tu connaissais les charmes de cette fantaisie, si tu pouvais comprendre ce qu'on éprouve à la douce illusion de n'être plus qu'une femme ! Incroyable égarement de l'esprit ! on abhorre ce sexe et l'on veut l'imiter ! Ah ! qu'il est doux d'y réussir, Thérèse, qu'il est délicieux d'être le catin de tous ceux qui veulent de vous, et, portant sur ce point, au dernier épisode, le délire et la prostitution, d'être successivement dans le même jour la maîtresse d'un crocheteur, d'un marquis, d'un valet, d'un moine, d'en être tour à tour chéri, caressé, jalousé, menacé, battu, tantôt dans leurs bras victorieux, et tantôt victime à leurs pieds, les attendrissant par des caresses, les ranimant par des excès… Oh ! non, non, Thérèse, tu ne comprends pas ce qu'est ce plaisir pour une tête organisée comme la mienne… Mais, le moral à part, si tu te représentais quelles sont les sensations physiques de ce divin goût ! il est impossible d'y tenir ; c'est un chatouillement si vif, des titillations de volupté si piquantes… on perd l'esprit… on déraisonne ; mille baisers plus tendres les uns que les autres n'exaltent pas encore avec assez d'ardeur l'ivresse où nous plonge l'agent ; enlacés dans ses bras, les bouches collées l'une à l'autre, nous voudrions que notre existence entière pût s'incorporer à la sienne ; nous ne voudrions faire avec lui qu'un seul être ; si nous osons nous plaindre, c'est d'être négligés ; nous voudrions que, plus robuste qu'Hercule, il nous élargît, il nous pénétrât ; que cette semence précieuse, élancée, brûlante au fond de nos entrailles, fît, par sa chaleur et sa force, jaillir la nôtre dans ses mains… Ne t'imagine pas, Thérèse, que nous soyons faits comme les autres hommes ; c'est une construction toute différente, et cette membrane chatouilleuse qui tapisse chez vous le temple de Vénus, le ciel en nous créant en orna les autels où nos Céladons sacrifient : nous sommes aussi certainement femmes là que vous l'êtes au sanctuaire de la génération ; il n'est pas un de vos plaisirs qui ne nous soit connu, pas un dont nous ne sachions jouir ; mais nous avons, de plus, les nôtres, et c'est cette réunion délicieuse qui fait de nous les hommes de la terre les plus sensibles à la volupté, les mieux créés pour la sentir ; c'est cette réunion enchanteresse qui rend impossible la correction de nos goûts, qui ferait de nous des enthousiastes et des frénétiques, si l'on avait encore la stupidité de nous punir, qui nous fait adorer, jusqu'au cercueil enfin, le dieu charmant qui nous enchaîne !

Ainsi s'exprimait le comte, en préconisant ses travers. Essayais-je de lui parler de l'être auquel il devait tout, et des chagrins que de pareils désordres donnaient à cette respectable tante, je n'apercevais plus dans lui que du dépit et de l'humeur, et surtout de l'impatience de voir si longtemps, en de telles mains, des richesses qui, disait-il, devraient lui appartenir ; je n'y voyais plus que la haine la plus invétérée contre cette femme si honnête, la révolte la plus constatée contre tous les sentiments de la nature. Serait-il donc vrai que quand on est parvenu à transgresser aussi formellement dans ses goûts l'instinct sacré de cette loi, la suite nécessaire de ce premier crime fût un affreux penchant à commettre ensuite tous les autres ?

Quelquefois je me servais des moyens de la religion ; presque toujours consolée par elle, j'essayais de faire passer ses douceurs dans l'âme de ce pervers, à peu près sûre de le contenir par ces liens si je parvenais à lui en faire partager les attraits ; mais le comte ne me laissa pas longtemps employer de telles armes. Ennemi déclaré de nos plus saints mystères, frondeur opiniâtre de la pureté de nos dogmes, antagoniste outré de l'existence d'un Être suprême M. de Bressac, au lieu de se laisser convertir par moi, chercha bien plutôt à me corrompre.

– Toutes les religions partent d'un principe faux, Thérèse, me disait-il ; toutes supposent comme nécessaire le culte d'un Être créateur, mais ce créateur n'exista jamais. Rappelle-toi sur cela les préceptes sensés de ce certain Cœur-de-Fer qui, m'as-tu dit, Thérèse, avait comme moi travaillé ton esprit ; rien de plus juste que les principes de cet homme, et l'avilissement dans lequel on a la sottise de le tenir ne lui ôte pas le droit de bien raisonner.

Si toutes les productions de la nature sont des effets résultatifs des lois qui la captivent ; si son action et sa réaction perpétuelles supposent le mouvement nécessaire à son essence, que devient le souverain maître que lui prêtent gratuitement les sots ? Voilà ce que te disait ton sage instituteur, chère fille. Que sont donc les religions, d'après cela, sinon le frein dont la tyrannie du plus fort voulut captiver le plus faible ? Rempli de ce dessein, il osa dire à celui qu'il prétendait dominer qu'un Dieu forgeait les fers dont la cruauté l'entourait ; et celui-ci, abruti par sa misère, crut indistinctement tout ce que voulut l'autre. Les religions, nées de ces fourberies, peuvent-elles donc mériter quelque respect ? En est-il une seule, Thérèse, qui ne porte l'emblème de l'imposture et de la stupidité ? Que vois-je dans toutes ? Des mystères qui font frémir la raison, des dogmes outrageant la nature, et des cérémonies grotesques qui n'inspirent que la dérision et le dégoût. Mais si, de toutes, une mérite plus particulièrement notre mépris et notre haine, ô Thérèse, n'est-ce pas cette loi barbare du Christianisme dans laquelle nous sommes tous deux nés ? En est-il une plus odieuse ? une qui soulève autant et le cœur et l'esprit ? Comment des hommes raisonnables peuvent-ils encore ajouter quelque croyance aux paroles obscures, aux prétendus miracles du vil instituteur de ce culte effrayant ? Exista-t-il jamais un bateleur plus fait pour l'indignation publique ! Qu'est-ce qu'un Juif lépreux qui, né d'une catin et d'un soldat, dans le plus chétif coin de l'univers, ose se faire passer pour l'organe de celui qui, dit-on, a créé le monde ! Avec des prétentions aussi relevées, tu l'avoueras, Thérèse, il fallait au moins quelques titres. Quels sont-ils, ceux de ce ridicule ambassadeur ? Que va-t-il faire pour prouver sa mission ? La terre va-t-elle changer de face ; les fléaux qui l'affligent vont-ils s'anéantir ; le soleil va-t-il l'éclairer nuit et jour ? Les vices ne la souilleront-ils plus ? N'allons-nous voir enfin régner que le bonheur ?… Point, c'est par des tours de passe-passe, par des gambades et par des calembours[2] que l'envoyé de Dieu s'annonce à l'univers ; c'est dans la société respectable de manœuvres, d'artisans et de filles de joie que le ministre du ciel vient manifester sa grandeur ; c'est en s'enivrant avec les uns, couchant avec les autres, que l'ami d'un Dieu, Dieu lui-même, vient soumettre à ses loin le pécheur endurci ; c'est en n'inventant pour ses farces que ce qui peut satisfaire ou sa luxure ou sa gourmandise, que le faquin prouve sa mission ; quoi qu'il en soit, il fait fortune ; quelques plats satellites se joignent à ce fripon ; une secte se forme ; les dogmes de cette canaille parviennent à séduire quelques Juifs : esclaves de la puissance romaine, ils devaient embrasser avec joie une religion qui, les dégageant de leurs fers, ne les assouplissait qu'au frein religieux. Leur motif se devine, leur indocilité se dévoile ; on arrête les séditieux ; leur chef périt, mais d'une mort beaucoup trop douce sans doute pour son genre de crime, et par un impardonnable défaut de réflexion, on laisse disperser les disciples de ce malotru, au lieu de les égorger avec lui. Le fanatisme s'empare des esprits, des femmes crient, des fous se débattent, des imbéciles croient, et voilà le plus méprisable des êtres, le plus maladroit fripon, le plus lourd imposteur qui eût encore paru, le voilà Dieu, le voilà fils de Dieu égal à son père ; voilà toutes ses rêveries consacrées, toutes ses paroles devenues des dogmes, et ses balourdises des mystères ! Le sein de son fabuleux Père s'ouvre pour le recevoir, et ce Créateur, jadis simple, le voilà devenu triple pour complaire à ce fils digne de sa grandeur ! Mais ce saint Dieu en restera-t-il là ? Non, sans doute, c'est à de bien plus grandes faveurs que va se prêter sa céleste puissance. A la volonté d'un prêtre, c'est-à-dire d'un drôle couvert de mensonges et de crimes, ce grand Dieu créateur de tout ce que nous voyons va s'abaisser jusqu'à descendre dix ou douze millions de fois par matinée dans un morceau de pâte, qui, devant être digérée par les fidèles, va se transmuer bientôt au fond de leurs entrailles, dans les excréments les plus vils, et cela pour la satisfaction de ce tendre fils, inventeur odieux de cette impiété monstrueuse, dans un souper de cabaret. Il l'a dit, il faut que cela soit. Il a dit : « Ce pain que vous voyez sera ma chair ; vous le digérerez comme tel ; or je suis Dieu, donc Dieu sera digéré par vous, donc le Créateur du ciel et de la terre se changera, parce que je l'ai dit, en la matière la plus vile qui puisse s'exhaler du corps de l'homme, et l'homme mangera Dieu, parce que ce Dieu est bon et qu'il est tout puissant. » Cependant ces inepties s'étendent ; on attribue leur accroissement à leur réalité, à leur grandeur, à leur sublimité, à la puissance de celui qui les introduit, tandis que les causes les plus simples doublent leur existence, tandis que le crédit acquis par l'erreur ne trouva jamais que des filous d'une part et des imbéciles de l'autre. Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion, et c'est un empereur faible, cruel, ignorant et fanatique qui, l'enveloppant du bandeau royal, en souille ainsi les deux bouts de la terre. Ô Thérèse, de quel poids doivent être ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ? Le sage peut-il voir autre chose dans ce ramas de fables épouvantables, que le fruit de l'imposture de quelques hommes et de la fausse crédulité d'un plus grand nombre ? Si Dieu avait voulu que nous eussions une religion quelconque, et qu'il fût réellement puissant, ou, pour mieux dire, s'il y avait réellement un Dieu, serait-ce par des moyens aussi absurdes qu'il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par l'organe d'un bandit méprisable qu'il nous eût montré comment il fallait le servir ? S'il est suprême, s'il est puissant, s'il est juste, s'il est bon, ce Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes et des farces qu'il voudra m'apprendre à le servir et à le connaître ? Souverain moteur des astres et du cœur de l'homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous convaincre en se gravant dans l'autre ? Qu'il imprime un jour en traits de feu, au centre du Soleil, la loi qui peut lui plaire et qu'il veut nous donner ; d'un bout de l'univers à l'autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la fois, deviendront coupables s'ils ne la suivent pas alors. Mais n'indiquer ses désirs que dans un coin ignoré de l'Asie ; choisir pour sectateur le peuple le plus fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, le plus vil artisan, le plus absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu'il est impossible de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre d'individus ; laisser les autres dans l'erreur, et les punir d'y être restés… Eh ! non, Thérèse, non, non, toutes ces atrocités-là ne sont pas faites pour nous guider : j'aimerais mieux mourir mille fois que de les croire. Quand l'athéisme voudra des martyrs, qu'il les désigne, et mon sang est tout prêt. Détestons ces horreurs, Thérèse ; que les outrages les mieux constatés cimentent le mépris qui leur est si bien dû… A peine avais-je les yeux ouverts, que je les détestais, ces rêveries grossières ; je me fis dès lors une loi de les fouler aux pieds, un serment de n'y plus revenir ; imite-moi, si tu veux être heureuse ; déteste, abjure, profane ainsi que moi et l'objet odieux de ce culte effrayant, et ce culte lui-même, créé pour des chimères, fait, comme elles, pour être avili de tout ce qui prétend à la sagesse.

– Oh ! monsieur, répondis-je en pleurant, vous priveriez une malheureuse de son plus doux espoir si vous flétrissiez dans son cœur cette religion qui la console. Fermement attachée à ce qu'elle enseigne ; absolument convaincue que tous les coups qui lui sont portés ne sont que les effets du libertinage et des passions, irai-je sacrifier à des blasphèmes, à des sophismes qui me font horreur, la plus chère idée de mon esprit, le plus doux aliment de mon cœur ?

J'ajoutais mille autres raisonnements à cela, dont le comte ne faisait que rire, et ses principes captieux nourris d'une éloquence plus mâle, soutenus de lectures que je n'avais heureusement jamais faites, attaquaient chaque jour tous les miens, mais sans les ébranler. Mme de Bressac, remplie de vertu et de piété, n'ignorait pas que son neveu soutenait ses écarts par tous les paradoxes du jour ; elle en gémissait souvent avec moi ; et, comme elle daignait me trouver un peu plus de bon sens qu'à ses autres femmes, elle aimait à me confier ses chagrins.

Il n'était pourtant plus de bornes aux mauvais procédés de son neveu pour elle ; le comte était au point de ne s'en plus cacher ; non seulement il avait entouré sa tante de toute cette canaille dangereuse servant à ses plaisirs. Mais il avait même porté la hardiesse jusqu'à lui déclarer devant moi que si elle s'avisait encore de contrarier ses goûts, il la convaincrait des charmes dont ils étaient, en s'y livrant à ses yeux mêmes.

Je gémissais ; cette conduite me faisait horreur. Je tâchais d'en résoudre des motifs personnels pour étouffer dans mon âme la malheureuse passion dont elle était brûlée : mais l'amour est-il un mal dont on puisse guérir ? Tout ce que je cherchais à lui opposer n'attisait que plus vivement sa flamme, et le perfide comte ne me paraissait jamais plus aimable que quand j'avais réuni devant moi tout ce qui devait m'engager à le haïr.

Il y avait quatre ans que j'étais dans cette maison, toujours persécutée par les mêmes chagrins, toujours consolée par les mêmes douceurs, lorsque cet abominable homme, se croyant enfin sûr de moi, osa me dévoiler ses infâmes desseins. Nous étions pour lors à la campagne ; j'étais seule auprès de la comtesse : sa première femme avait obtenu de rester à Paris, l'été, pour quelques affaires de son mari. Un soir, peu après que je fus retirée, respirant à un balcon de ma chambre, et ne pouvant, à cause de l'extrême chaleur, me déterminer à me coucher, tout à coup le comte frappe, et me prie de le laisser causer avec moi. Hélas ! tous les instants que m'accordait ce cruel auteur de mes maux me paraissaient trop précieux pour que j'osasse en refuser un ; il entre, ferme avec soin la porte, et se jetant à mes côtés dans un fauteuil :

– Écoute-moi, Thérèse, me dit-il avec un peu d'embarras… j'ai des choses de la plus grande conséquence à te dire ; jure-moi que tu ne t'en révéleras jamais rien.

– Oh ! monsieur, répondis-je, pouvez-vous me croire capable d'abuser de votre confiance ?

– Tu ne sais pas ce que tu risquerais si tu venais à me prouver que je me suis trompé en te l'accordant !

– Le plus affreux de tous mes chagrins serait de l'avoir perdue, je n'ai pas besoin de plus grandes menaces…

– Eh bien, Thérèse, j'ai condamné ma tante à la mort… et c'est ta main qui doit me servir.

– Ma main ! m'écriai-je en reculant d'effroi… Oh ! monsieur, avez-vous pu concevoir de semblables projets ?… Non, non ; disposez de ma vie, s'il vous la faut, mais n'imaginez jamais obtenir de moi l'horreur que vous me proposez.

– Écoute, Thérèse, me dit le comte, en me ramenant avec tranquillité ; je me suis bien douté de tes répugnances, mais comme tu as de l'esprit, je me suis flatté de les vaincre… de te prouver que ce crime, qui te paraît si énorme, n'est au fond qu'une chose toute simple.

Deux forfaits s'offrent ici, Thérèse, à tes yeux peu philosophiques : la destruction d'une créature qui nous ressemble, et le mal dont cette destruction s'augmente, quand cette créature nous appartient de près. A l'égard du crime de la destruction de son semblable, sois-en certaine, chère fille, il est purement chimérique. Le pouvoir de détruire n'est pas accordé à l'homme ; il a tout au plus celui de varier les formes ; mais il n'a pas celui de les anéantir : or toute forme est égale aux yeux de la nature ; rien ne se perd dans le creuset immense où ses variations s'exécutent ; toutes les portions de matières qui y tombent en rejaillissent incessamment sous d'autres figures, et quels que soient nos procédés sur cela, aucun ne l'outrage sans doute, aucun ne saurait l'offenser. Nos destructions raniment son pouvoir ; elles entretiennent son énergie, mais aucune ne l'atténue ; elle n'est contrariée par aucune… Eh ! qu'importe à sa main toujours créatrice que cette masse de chair conformant aujourd'hui un individu bipède se reproduise demain sous la forme de mille insectes différents ? Osera-t-on dire que la construction de cet animal à deux pieds lui coûte plus que celle d'un vermisseau, et qu'elle doit y prendre un plus grand intérêt ? Si donc ce degré d'attachement, ou bien plutôt d'indifférence, est le même, que peut lui faire que par le glaive d'un homme un autre homme soit changé en mouche ou en herbe ? Quand on m'aura convaincu de la sublimité de notre espèce, quand on m'aura démontré qu'elle est tellement importante à la nature, que nécessairement ses lois s'irritent de cette transmutation, je pourrai croire alors que le meurtre est un crime ; mais quand l'étude la plus réfléchie m'aura prouvé que tout ce qui végète sur ce globe, le plus imparfait des ouvrages de la nature, est d'un égal prix à ses yeux, je n'admettrai jamais que le changement d'un de ces êtres en mille autres puisse en rien déranger ses vues. Je me dirai : tous les hommes, tous les animaux, toutes les plantes croissant, se nourrissant, se détruisant, se reproduisant par les mêmes moyens, ne recevant jamais une mort réelle, mais une simple variation dans ce qui les modifie ; tous, dis-je, paraissant aujourd'hui sous une forme, et quelques années ensuite sous une autre, peuvent, au gré de l'être qui veut les mouvoir, changer mille et mille fois dans un jour, sans qu'une seule loi de la nature en soit un instant affectée, que dis-je ? sans que ce transmutateur ait fait autre chose qu'un bien, puisqu'en décomposant des individus dont les bases redeviennent nécessaires à la nature, il ne fait que lui rendre par cette action, improprement qualifiée de criminelle, l'énergie créatrice dont la prive nécessairement celui qui, par une stupide indifférence, n'ose entreprendre aucun bouleversement. Ô Thérèse, c'est le seul orgueil de l'homme qui érigea le meurtre en crime. Cette vaine créature, s'imaginant être la plus sublime du globe, se croyant la plus essentielle, partit de ce faux principe pour assurer que l'action qui la détruirait ne pouvait qu'être infâme ; mais sa vanité, sa démence ne change rien aux lois de la nature ; il n'y a point d'être qui n'éprouve au fond de son cœur le désir le plus véhément d'être défait de ceux qui le gênent, ou dont la mort peut lui apporter du profit ; et de ce désir à l'effet, t'imagines-tu, Thérèse, que la différence soit bien grande ? Or, si ces impressions nous viennent de la nature, est-il présumable qu'elles l'irritent ? Nous inspirerait-elle ce qui la dégraderait ? Ah ! tranquillise-toi, chère fille, nous n'éprouvons rien qui ne lui serve ; tous les mouvements qu'elle place en nous sont les organes de ses lois ; les passions de l'homme ne sont que les moyens qu'elle emploie pour parvenir à ses desseins. A-t-elle besoin d'individus ? elle nous inspire l'amour, voilà des créations ; les destructions lui deviennent-elles nécessaires ? elle place dans nos cœurs la vengeance, l'avarice, la luxure, l'ambition, voilà des meurtres ; mais elle a toujours travaillé pour elle, et nous sommes devenus, sans nous en douter, les crédules agents de ses caprices.

Eh ! non, non, Thérèse, non, la nature ne laisse pas dans nos mains la possibilité des crimes qui troubleraient son économie ; peut-il tomber sous le sens que le plus faible puisse réellement offenser le plus fort ? Que sommes-nous relativement à elle ? Peut-elle, en nous créant, avoir placé dans nous ce qui serait capable de lui nuire ? Cette imbécile supposition peut-elle s'arranger avec la manière sublime et sûre dont nous la voyons parvenir à ses fins ? Ah ! si le meurtre n'était pas une des actions de l'homme qui remplit le mieux ses intentions, permettrait-elle qu'il s'opérât ? L'imiter peut-il donc lui nuire ? Peut-elle s'offenser de voir l'homme faire à son semblable ce qu'elle lui fait elle-même tous les jours ? Puisqu'il est démontré qu'elle ne peut se reproduire que par des destructions, n'est-ce pas agir d'après ses vues que de les multiplier sans cesse ? L'homme, en ce sens, qui s'y livrera avec le plus d'ardeur sera donc incontestablement celui qui la servira le mieux, puisqu'il sera celui qui coopérera le plus à des desseins qu'elle manifeste à tous les instants. La première et la plus belle qualité de la nature est le mouvement qui l'agite sans cesse, mais ce mouvement n'est qu'une suite perpétuelle de crimes, ce n'est que par des crimes qu'elle le conserve : l'être qui lui ressemble le mieux, et par conséquent l'être le plus parfait, sera donc nécessairement celui dont l'agitation la plus active deviendra la cause de beaucoup de crimes, tandis, je le répète, que l'être inactif ou indolent, c'est-à-dire l'être vertueux, doit être à ses regards le moins parfait sans doute, puisqu'il ne tend qu'à l'apathie, qu'à la tranquillité qui replongerait incessamment tout dans le chaos, si son ascendant l'emportait. Il faut que l'équilibre se conserve ; il ne peut l'être que par des crimes ; les crimes servent donc la nature ; s'ils la servent, si elle les exige, si elle les désire, peuvent-ils l'offenser ? et qui peut être offensé, si elle ne l'est pas ?

Mais la créature que je détruis est ma tante… Oh ! Thérèse, que ces liens sont frivoles aux yeux d'un philosophe, Permets-moi de ne pas même t'en parler, tant ils sont futiles. Ces méprisables chaînes, fruits de nos lois et de nos institutions politiques, peuvent-elles être quelque chose aux yeux de la nature ?

Laisse donc là tes préjugés, Thérèse, et sers-moi ; ta fortune est faite.

– Oh ! monsieur, répondis-je tout effrayée au comte de Bressac, cette indifférence que vous supposez dans la nature n'est encore ici que l'ouvrage des sophismes de votre esprit. Daignez plutôt écouter votre cœur, et vous entendrez comme il condamnera tous ces faux raisonnements du libertinage ; ce cœur, au tribunal duquel je vous renvoie, n'est-il donc pas le sanctuaire où cette nature que vous outragez veut qu'on l'écoute et qu'on la respecte ? Si elle y grave la plus forte horreur pour le crime que vous méditez, m'accorderez-vous qu'il est condamnable ? Les passions, je le sais, vous aveuglent à présent, mais aussitôt qu'elles se tairont, à quel point vous déchireront les remords ? Plus est grande votre sensibilité, plus leur aiguillon vous tourmentera… Oh ! monsieur, conservez, respectez les jours de cette tendre et précieuse amie ; ne la sacrifiez point ; vous en péririez de désespoir ! Chaque jour, à chaque instant, vous la verriez devant vos yeux, cette tante chérie qu'aurait plongée dans le tombeau votre aveugle fureur ; vous entendriez sa voix plaintive prononcer encore ces doux noms qui faisaient la joie de votre enfance ; elle apparaîtrait dans vos veilles et vous tourmenterait dans vos songes ; elle ouvrirait de ses doigts sanglants les blessures dont vous l'auriez déchirée ; pas un moment heureux, dès lors, ne luirait pour vous sur la terre ; tous vos plaisirs seraient souillés, toutes vos idées se troubleraient ; une main céleste, dont vous méconnaissez le pouvoir, vengerait les jours que vous auriez détruits, en empoisonnant tous les vôtres ; et sans avoir joui de vos forfaits, vous péririez du regret mortel d'avoir osé les accomplir.

J'étais en larmes en prononçant ces mots, j'étais à genoux aux pieds du comte ; je le conjurais par tout ce qu'il pouvait avoir de plus sacré d'oublier un égarement infâme que je lui jurais de cacher toute ma vie… Mais je ne connaissais pas l'homme à qui j'avais affaire ; je ne savais pas à quel point les passions établissaient le crime dans cette âme perverse. Le comte se leva froidement.

– Je vois bien que je m'étais trompé, Thérèse, me dit-il ; j'en suis peut-être autant fâché pour vous que pour moi ; n'importe, je trouverai d'autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu sans que votre maîtresse y ait rien gagné.

Cette menace changea toutes mes idées : en n'acceptant pas le crime qu'on me proposait, je risquais beaucoup pour mon compte, et ma maîtresse périssait infailliblement ; en consentant à la complicité, je me mettais à couvert du courroux du comte, et je sauvais assurément sa tante. Cette réflexion, qui fut en moi l'ouvrage d'un instant, me détermina à tout accepter ; mais comme un retour si prompt eût pu paraître suspect, je ménageai quelque temps ma défaite : je mis le comte dans le cas de me répéter souvent ses sophismes ; j'eus peu à peu l'air de ne plus savoir qu'y répondre : Bressac me crut vaincue ; je légitimai ma faiblesse par la puissance de son art, je me rendis à la fin. Le comte s'élance dans mes bras. Que ce mouvement m'eût comblée d'aise s'il eût eu une autre cause !… Que dis-je ? il n'était plus temps : son horrible conduite, ses barbares desseins avaient anéanti tous les sentiments que mon faible cœur osait concevoir, et je ne voyais plus en lui qu'un monstre…

– Tu es la première femme que j'embrasse, me dit le comte, et en vérité, c'est de toute mon âme… Tu es délicieuse, mon enfant ; un rayon de sagesse a donc pénétré ton esprit ! Est-il possible que cette tête charmante soit si longtemps restée dans les ténèbres ; et ensuite nous convînmes de nos faits. Dans deux ou trois jours, plus ou moins, suivant la facilité que j'y trouverais, je devais jeter un petit paquet de poison, que me remit Bressac, dans la tasse de chocolat que Madame avait coutume de prendre le matin. Le comte me garantissait de toutes les suites, et me remettait un contrat de deux mille écus de rente le jour même de l'exécution ; il me signa ces promesses sans caractériser ce qui devait m'en faire jouir, et nous nous séparâmes.

Il arriva sur ces entrefaites quelque chose de trop singulier, de trop capable de vous dévoiler l'âme atroce du monstre auquel j'avais affaire pour que je n'interrompe pas une minute, en vous le disant, le récit que vous attendez sans doute du dénouement de l'aventure où je m'étais engagée.

Le surlendemain de notre pacte criminel, le comte apprit qu'un oncle, sur la succession duquel il ne comptait nullement, venait de lui laisser quatre-vingt mille livres de rentes… Oh ! ciel, me dis-je en apprenant cette nouvelle, est-ce donc ainsi que la justice céleste punit le complot des forfaits ! Et me reprenant bientôt de ce blasphème envers la providence, je me jette à genoux, j'en demande pardon, et me flatte que cet événement inattendu va du moins changer les projets du comte… Quelle était mon erreur !

– Oh ! ma chère Thérèse, me dit-il en accourant le même soir dans ma chambre, comme les prospérités pleuvent sur moi ! Je te l'ai dit souvent, l'idée d'un crime, ou son exécution, est le plus sûr moyen d'attirer le bonheur ; il n'en est plus que pour les scélérats.

– Eh ! quoi, monsieur, répondis-je, cette fortune sur laquelle vous ne comptiez pas ne vous décide point à attendre patiemment la mort que vous voulez hâter ?

– Attendre, reprit brusquement le comte, je n'attendrais pas deux minutes, Thérèse ; songes-tu que j'ai vingt-huit ans, et qu'il est dur d'attendre à mon âge ?… Non, que ceci ne change rien à nos projets, je t'en supplie, et donne-moi la consolation de voir terminer tout avant l'époque de notre retour à Paris… Demain, après-demain au plus tard… Il me tarde déjà de te compter un quartier de tes rentes… de te mettre en possession de l'acte qui te les assure…

Je fis de mon mieux pour déguiser l'effroi que m'inspirait cet acharnement, et je repris mes résolutions de la veille, bien persuadée que si je n'exécutais pas le crime horrible dont je m'étais chargée, le comte s'apercevrait bientôt que je le jouais, et que, si j'avertissais Mme de Bressac, quelque parti que lui fît prendre la révélation de ce projet, le jeune comte, se voyant toujours trompé, adopterait promptement des moyens plus certains, qui, faisant également périr la tante, m'exposaient à toute la vengeance du neveu. Il me restait la voie de la justice, mais rien au monde n'aurait pu me résoudre à la prendre ; je me déterminai donc à prévenir la marquise ; de tous les partis possibles, celui-là me parut le meilleur et je m'y livrai.

– Madame, lui dis-je le lendemain de ma dernière entrevue avec le comte, j'ai quelque chose de la plus grande importance à vous révéler, mais à quelque point que cela vous intéresse, je suis décidée au silence, si vous ne me donnez, avant, votre parole d'honneur de ne témoigner aucun ressentiment à monsieur votre neveu de ce qu'il a l'audace de projeter… Vous agirez, madame, vous prendrez les meilleurs moyens, mais vous ne direz mot. Daignez me le promettre, ou je me tais.

Mme de Bressac, qui crut qu'il ne s'agissait que de quelques extravagances ordinaires à son neveu, s'engagea par le serment que j'exigeais, et je révélai tout. Cette malheureuse femme fondit en larmes en apprenant cette infamie.

– Le monstre ! s'écria-t-elle, qu'ai-je jamais fait que pour son bien ? Si j'ai voulu prévenir ses vices, ou l'en corriger, quel autre motif que son bonheur pouvait me contraindre à cette sévérité ?… Et cette succession qui vient de lui échoir, n'est-ce pas à mes soins qu'il la doit ? Ah ! Thérèse, Thérèse, prouve-moi bien la vérité de ce projet… mets-moi dans la situation de n'en pouvoir douter ; j'ai besoin de tout ce qui peut achever d'éteindre en moi les sentiments que mon cœur aveuglé ose garder encore pour ce monstre…

Et alors je fis voir le paquet de poison ; il était difficile de fournir une meilleure preuve : la marquise voulut en faire des essais ; nous en fîmes avaler une légère dose à un chien que nous enfermâmes, et qui mourut au bout de deux heures dans des convulsions épouvantables. Mme de Bressac, ne pouvant plus douter, se décida ; elle m'ordonna de lui donner le reste du poison, et écrivit aussitôt par un courrier au duc de Sonzeval, son parent, de se rendre chez le ministre en secret, d'y développer l'atrocité d'un neveu dont elle était à la veille de devenir victime ; de se munir d'une lettre de cachet ; d'accourir à sa terre la délivrer le plus tôt possible du scélérat qui conspirait aussi cruellement contre ses jours.

Mais cet abominable crime devait se consommer ; il fallut que, par une inconcevable permission du ciel, la vertu cédât aux efforts de la scélératesse. L'animal sur lequel nous avions fait notre expérience découvrit tout au comte ; il l'entendit hurler ; sachant que ce chien était chéri de sa tante, il demanda ce qu'on lui avait fait ; ceux à qui il s'adressa, ignorant tout, ne lui répondirent rien de clair ; de ce moment, il forma des soupçons ; il ne dit mot, mais je le vis troublé ; je fis part de son état à la marquise, elle s'en inquiéta davantage, sans pouvoir néanmoins imaginer autre chose que de presser le courrier, et de mieux cacher encore, s'il était possible, l'objet de sa mission. Elle dit à son neveu qu'elle envoyait en diligence à Paris prier le duc de Sonzeval de se mettre sur-le-champ à la tête de la succession de l'oncle dont on venait d'hériter, parce que si personne ne paraissait, il y avait des procès à craindre ; elle ajouta qu'elle engageait le duc à venir lui rendre compte de tout, afin qu'elle se décidât à partir elle-même avec son neveu, si l'affaire l'exigeait. Le comte, trop bon physionomiste pour ne pas voir de l'embarras sur le visage de sa tante, pour ne pas observer un peu de confusion dans le mien, se paya de tout et n'en fut que mieux sur ses gardes. Sous le prétexte d'une promenade, il s'éloigne du château ; il attend le courrier dans un lieu où il devait inévitablement passer. Cet homme, bien plus à lui qu'à sa tante, ne fait aucune difficulté de lui remettre ses dépêches, et Bressac, convaincu de ce qu'il appelle sans doute ma trahison, donne cent louis au courrier avec ordre de ne jamais reparaître chez sa tante. Il revient au château, la rage dans le cœur ; il se contient pourtant ; il me rencontre, il me cajole à son ordinaire, il me demande si ce sera pour le lendemain, me fait observer qu'il est essentiel que cela soit avant que le duc n'arrive, puis se couche d'un air tranquille et sans rien témoigner. Je ne sus rien alors, je fus la dupe de tout. Si cet épouvantable crime se consomma, comme le comte me l'apprit ensuite, il le commit lui-même sans doute, mais j'ignore comment ; je fis beaucoup de conjectures ; à quoi servirait-il de vous en faire part ? Venons plutôt à la manière cruelle dont je fus punie de n'avoir pas voulu m'en charger. Le lendemain de l'arrestation du courrier, Madame prit son chocolat comme à l'ordinaire, elle se leva, fit sa toilette, me parut agitée, et se mit à table ; à peine en est-on dehors, que le comte m'aborde :

– Thérèse, me dit-il avec le flegme le plus grand, j'ai trouvé un moyen plus sûr que celui que je t'avais proposé pour venir à bout de nos projets ; mais cela demande des détails, je n'ose aller si souvent dans ta chambre ; trouve-toi à cinq heures précises au coin du parc, je t'y prendrai et nous irons faire une promenade dans le bois, pendant laquelle je t'expliquerai tout.

Je vous l'avoue, madame, soit permission de la providence, soit excès de candeur, soit aveuglement, rien ne m'annonça l'affreux malheur qui m'attendait ; je me croyais si sûre du secret et des arrangements de la marquise, que je n'imaginai jamais que le comte eût pu les découvrir ; il y avait pourtant de l'embarras dans moi.

Le parjure est vertu quand on promit le crime,

a dit un de nos poètes tragiques ; mais le parjure est toujours odieux pour l'âme délicate et sensible qui se trouve obligée d'y avoir recours. Mon rôle m'embarrassait.

Quoi qu'il en fût, je me trouvai au rendez-vous ; le comte ne tarde pas à y paraître, il vient à moi d'un air libre et gai, et nous avançons dans la forêt sans qu'il soit question d'autre chose que de rire et de plaisanter, comme il avait l'usage avec moi. Quand je voulais mettre la conversation sur l'objet qui lui avait fait désirer notre entretien, il me disait toujours d'attendre, qu'il craignait qu'on ne nous observât, et que nous n'étions pas encore en sûreté ; insensiblement nous arrivâmes vers les quatre arbres où j'avais été si cruellement attachée. Je tressaillis, en revoyant ces lieux ; toute l'horreur de ma destinée s'offrit alors à mes regards, et jugez si ma frayeur redoubla, quand je vis les dispositions de ce lieu fatal. Des cordes pendaient à l'un des arbres ; trois dogues anglais monstrueux étaient liés aux trois autres, et paraissaient n'attendre que moi pour se livrer au besoin de manger qu'annonçaient leurs gueules écumeuses et béantes ; un des favoris du comte les gardait.

Alors le perfide ne se servant plus avec moi que des plus grossières épithètes :

– Bou… me dit-il, reconnais-tu ce buisson d'où je t'ai tirée comme une bête sauvage, pour te rendre à la vie que tu avais mérité de perdre ?… Reconnais-tu ces arbres où je menaçai de te remettre si tu me donnais jamais occasion de me repentir de mes bontés ? Pourquoi acceptais-tu les services que je te demandais contre ma tante si tu avais dessein de me trahir, et comment as-tu imaginé de servir la vertu en risquant la liberté de celui à qui tu devais le bonheur ? Nécessairement placée entre ces deux crimes, pourquoi as-tu choisi le plus abominable ?

– Hélas ! n'avais-je pas choisi le moindre ?

– Il fallait refuser, poursuivit le comte furieux, me saisissant par un bras et me secouant avec violence, oui, sans doute, refuser et ne pas accepter pour me trahir.

Alors M. de Bressac me dit tout ce qu'il avait fait pour surprendre les dépêches de Madame, et comment était né le soupçon qui l'avait engagé à les détourner.

– Qu'as-tu fait par ta fausseté, indigne créature ? continua-t-il. Tu as risqué tes jours sans conserver ceux de ma tante : le coup est fait, mon retour au château m'en offrira les fruits, mais il faut que tu périsses, il faut que tu apprennes, avant d'expirer, que la route de la vertu n'est pas toujours la plus sûre, et qu'il y a des circonstances dans le monde où la complicité d'un crime est préférable à sa délation.

Et sans me donner le temps de répondre, sans témoigner la moindre pitié pour l'état cruel où j'étais, il me traîne vers l'arbre qui m'était destiné et où attendait son favori.

– La voilà, lui dit-il, celle qui a voulu empoisonner ma tante, et qui peut-être a déjà commis ce crime affreux, malgré mes soins pour le prévenir ; j'aurais mieux fait sans doute de la remettre entre les mains de la Justice, mais elle y aurait perdu la vie, et je veux la lui laisser pour qu'elle ait plus longtemps à souffrir.

Alors les deux scélérats s'emparent de moi, ils me mettent nue dans un instant :

– Les belles fesses ! disait le comte avec le ton de la plus cruelle ironie et touchant ces objets avec brutalité, les superbes chairs !… l'excellent déjeuner pour mes dogues !

Dès qu'il ne me reste plus aucun vêtement, on me lie à l'arbre par une corde qui prend le long de mes reins, me laissant les bras libres pour que je puisse me défendre de mon mieux ; et par l'aisance qu'on laisse à la corde je puis avancer et reculer d'environ six pieds. Une fois là, le comte, très ému, vient observer ma contenance ; il tourne et passe autour de moi ; à la dure manière dont il me touche, il semble que ses mains meurtrières voudraient le disputer de rage à la dent acérée de ses chiens.

– Allons ! dit-il à son aide, lâche ces animaux, il en est temps.

On les déchaîne, le comte les excite, ils s'élancent tous trois sur mon malheureux corps, on dirait qu'ils se le partagent pour qu'aucune de ses parties ne soit exempte de leurs furieux assauts ; j'ai beau les repousser, ils ne me déchirent qu'avec plus de furie, et pendant cette scène horrible, Bressac, l'indigne Bressac, comme si mes tourments eussent allumé sa perfide luxure… l'infâme ! il se prêtait, en m'examinant, aux criminelles caresses de son favori.

– C'en est assez, dit-il, au bout de quelques minutes, rattache les chiens et abandonnons cette malheureuse à son mauvais sort.

– Eh bien ! Thérèse, me dit-il bas en brisant mes liens, la vertu coûte souvent bien cher, tu le vois ; t'imagines-tu que deux mille écus de pension ne valaient pas mieux que les morsures dont te voilà couverte ?

Mais dans l'état affreux où je me trouve, je puis à peine l'entendre ; je me jette au pied de l'arbre et suis prête à perdre connaissance.

– Je suis bien bon de te sauver la vie, dit le traître que mes maux irritent, prends garde au moins à l'usage que tu feras de cette faveur…

Puis il m'ordonne de me relever, de reprendre mes vêtements et de quitter au plus tôt cet endroit. Comme le sang coule de partout, afin que mes habits, les seuls qui me restent, n'en soient pas tachés, je ramasse de l'herbe pour me rafraîchir, pour m'essuyer ; et Bressac se promène en long et en large, bien plus occupé de ses idées que de moi.

Le gonflement de mes chairs, le sang qui ruisselle encore, les douleurs affreuses que j'endure, tout me rend presque impossible l'opération de me rhabiller, sans que jamais le malhonnête homme qui vient de me mettre dans ce cruel état… lui, pour qui j'aurais autrefois sacrifié ma vie, daignât me donner le moindre signe de commisération. Dès que je fus prête :

– Allez où vous voudrez, me dit-il ; il doit vous rester de l'argent, je ne vous l'ôte point, mais gardez-vous de reparaître à aucune de mes maisons de ville ou de campagne ; deux raisons puissantes s'y opposent. Il est bon que vous sachiez d'abord que l'affaire que vous avez cru terminée ne l'est point. On vous a dit qu'elle n'existait plus, on vous a induite en erreur ; le décret n'a point été purgé ; on vous laissait dans cette situation pour voir comment vous vous conduiriez ; en second lieu, vous allez publiquement passer pour la meurtrière de la marquise ; si elle respire encore, je vais lui faire emporter cette idée au tombeau, toute la maison le saura. Voilà donc contre vous deux procès au lieu d'un, et à la place d'un vil usurier pour adversaire, un homme riche et puissant, déterminé à vous poursuivre jusqu'aux enfers, si vous abusez de la vie que vous laisse sa pitié.

– Oh ! monsieur, répondis-je, quelles qu'aient été vos rigueurs envers moi, ne redoutez rien de mes démarches ; j'ai cru devoir en faire contre vous quand il s'agissait de la vie de votre tante, je n'en entreprendrai jamais quand il ne sera question que de la malheureuse Thérèse. Adieu, monsieur, puissent vos crimes vous rendre aussi heureux que vos cruautés me causent de tourments ! et quel que soit le sort où le ciel me place, tant qu'il conservera mes déplorables jours, je ne les emploierai qu'à prier pour vous.

Le comte leva la tête ; il ne peut s'empêcher de me considérer à ces mots, et comme il me vit chancelante et couverte de larmes, dans la crainte de s'émouvoir sans doute, le cruel s'éloigna, et je ne le vis plus.

Entièrement livrée à ma douleur, je me laissai tomber au pied de l'arbre, et là, lui donnant le plus libre cours, je fis retentir la forêt de mes gémissements ; je pressai la terre de mon malheureux corps, et j'arrosai l'herbe de mes larmes.

Ô mon Dieu, m'écriai-je, vous l'avez voulu ; il était dans vos décrets éternels que l'innocent devînt la proie du coupable ; disposez de moi, Seigneur, je suis encore bien loin des maux que vous avez souffert pour nous ; puissent ceux que j'endure en vous adorant me rendre digne un jour des récompenses que vous promettez au faible, quand il vous a pour objet dans ses tribulations et qu'il vous glorifie dans ses peines !

La nuit tombait : il me devenait impossible d'aller plus loin ; à peine pouvais-je me soutenir ; je jetai les yeux sur le buisson où j'avais couché quatre ans auparavant, dans une situation presque aussi malheureuse ; je m'y traînai comme je pus, et m'y étant mise à la même place, tourmentée de mes blessures encore saignantes, accablée des maux de mon esprit et des chagrins de mon cœur, je passai la plus cruelle nuit qu'il soit possible d'imaginer.

La vigueur de mon âge et de mon tempérament m'ayant donné un peu de force au point du jour, trop effrayée du voisinage de ce cruel château, je m'en éloignai promptement ; je quittai la forêt, et résolue de gagner à tout hasard la première habitation qui s'offrirait à moi, j'entrai dans le bourg de Saint-Marcel, éloigné de Paris d'environ cinq lieues. Je demandai la maison du chirurgien, on me l'indiqua ; je le priai de panser mes blessures, je lui dis que fuyant, pour quelque cause d'amour, la maison de ma mère, à Paris, j'avais été rencontrée la nuit par des bandits dans la forêt qui, pour se venger des résistances que j'avais opposées à leurs désirs, m'avaient fait ainsi traiter par leurs chiens.

Rodin, c'était le nom de cet artiste, m'examina avec la plus grande attention, il ne trouva rien de dangereux dans mes plaies ; il aurait, disait-il, répondu de me rendre en moins de quinze jours aussi fraîche qu'avant mon aventure, si j'étais arrivée chez lui au même instant ; mais la nuit et l'inquiétude avaient envenimé des blessures, et je ne pouvais être rétablie que dans un mois. Rodin me logea chez lui, prit tous les soins possibles pour moi, et le trentième jour, il n'existait plus sur mon corps aucun vestige des cruautés de M. de Bressac.

Dès que l'état où j'étais me permit de prendre l'air, mon premier empressement fut de tâcher de trouver dans le bourg une jeune fille assez adroite et assez intelligente pour aller au château de la marquise s'informer de tout ce qui s'y était passé de nouveau depuis mon départ ; la curiosité n'était pas le vrai motif qui me déterminait à cette démarche ; cette curiosité, vraisemblablement dangereuse, eût à coup sûr été fort déplacée ; mais ce que j'avais gagné chez la marquise était resté dans ma chambre ; à peine avais-je six louis sur moi, et j'en possédais plus de quarante au château. Je n'imaginais pas que le comte fût assez cruel pour me refuser ce qui m'appartenait aussi légitimement. Persuadée que sa première fureur passée, il ne voudrait pas me faire une telle injustice, j'écrivis une lettre aussi touchante que je le pus. Je lui cachai soigneusement le lieu que j'habitais, et le suppliai de me renvoyer mes hardes avec le peu d'argent qui se trouvait à moi dans ma chambre. Une paysanne de vingt-cinq ans, vive et spirituelle, se chargea de ma lettre, et me promit de faire assez d'informations sous main pour me satisfaire à son retour sur les différents objets dont je lui laissai voir que l'éclaircissement m'était nécessaire. Je lui recommandai, sur toutes choses, de cacher le nom de l'endroit où j'étais, de ne parler de moi en quoi que ce pût être, et de dire qu'elle tenait la lettre d'un homme qui l'apportait de plus de quinze lieues de là. Jeannette partit, et, vingt-quatre heures après, elle me rapporta la réponse ; elle existe encore, la voilà, madame, mais daignez, avant que de la lire, apprendre ce qui s'était passé chez le comte depuis que j'en étais dehors.