MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR

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MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR
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MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR - Cleland, John


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Lecture en ligne "MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR"

John Cleland

Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir

-1749

Introduction de Guillaume Apollinaire

LETTRE PREMIÈRE

LETTRE DEUXIÈME

Introduction de Guillaume Apollinaire

Le célèbre auteur des Memoirs of a woman of pleasure naquit en 1707 ou en 1709. Les biographes, qui ne sont pas d’accord sur ce point, ne peuvent indiquer le lieu où il vit le jour.

Il était fils du colonel Cleland, qui, sous le nom de Will Honeycomb, figure parmi les membres du Spectator Club, imaginé par Steele et Addison.

Bien que laissé sans fortune par la mort de son père, le jeune John Cleland reçut une bonne éducation à l’École de Westminster. Ses études terminées, il fut, après 1722, nommé consul à Smyrne. En 1736, il entra au service de la Compagnie des Indes et résida à Bombay, mais ce ne fut pas pour longtemps, car, à la suite d’une affaire qu’on ignore, il fut destitué et revint en Angleterre.

C’est alors que, sans emploi, il connut la misère, traînant de taverne en taverne, au milieu des débauchés et des prostituées.

* * * *

À cette époque, les rues de Londres étaient, le soir, pleines de filous et de filles. La dépravation des Londoniens était à son comble. La jeunesse dorée de la Noblesse et de la Bourgeoisie dissipait de grosses sommes à courir les tavernes, les Bagnios et les Seraglios que l’on venait d’ouvrir à Londres, sur le modèle de ces établissements parisiens que l’on a appelés des Temples d’Amour.

* * * *

Les tavernes étaient de diverses sortes. Il y en avait de fort ignobles fréquentées par les misérables et les prostituées de bas étage. Dans d’autres, au contraire, la Noblesse s’enivrait, jurait et faisait tapage de la façon la plus grossière. La plupart des repas fins se donnaient à la taverne. Et si les Anglais goûtaient peu les potages, ils faisaient une honorable exception en faveur de la Soupe à la Tortue. Lorsqu’une taverne en annonçait, il n’était point rare que les consommateurs vinssent faire queue à la porte.

* * * *

Cleland ne nous fournit guère de détails sur la chère que faisaient les Anglais de son temps.

Voici la description d’un fin dîner anglais au mois de juin.

Un repas de cette sorte durait généralement plus de quatre heures, et le plus souvent les convives étaient silencieux.

Pour le premier service, d’un côté, la table ronde était chargée d’un jambon rôti, reposant mollement sur des fèves de marais. Un énorme rosbif était de l’autre côté. Un plat de choux-fleurs ornait le milieu de la table, flanqué de deux saucières, l’une de beurre, l’autre d’une sauce au gingembre et aux herbes, aromatiques. Dans une marmite se trouvait du bouilli peu cuit, et, devant elle, un plat dans lequel se pressaient quelques poulets que le beurre surbaignait.

Ensuite, on servait une oie grasse, une tortue, des petits pois sans sauce, cuits, dans l’eau bouillante, à découvert, pour conserver leur couleur verte, et une sorte de tarte croquante bourrée de groseilles à maquereau.

Les convives avaient devant eux des vidrecomes pour le vin commun et des pots d’argent pour la bière, une assiette, une fourchette de fer à deux branches, un couteau en sabre, arrondi par le bout pour servir de cuiller. Les serviettes étaient inconnues,

Après le second service, la nappe enlevée, on servait le dessert : des fraises, du melon, du fromage et cinq ou six sortes de vins. On apportait alors les verres à la française et l’on portait les santés, en commençant par celle du Roi. On continuait par celle des Dames.

On servait ensuite du punch, puis le café et le thé avec des tartines de beurre.

Dans un coin de la salle était le pot à pisser, où chacun se soulageait sans vergogne, et comme l’on tenait le plus souvent les fenêtres fermées, les vapeurs de l’urine, se mêlant aux vapeurs de l’alcool et du vin, rendaient l’atmosphère irrespirable pour d’autres que des Anglais.

* * * *

À propos du sans-gêne qu’apportaient les Anglais dans la satisfaction de leurs besoins naturels, il convient de citer un trait rapporté par Casanova, qui visita Londres quelques années après la publication du livre de Cleland :

« Tout à coup, aux environs de Buckingham-House, j’aperçus à ma gauche cinq ou six personnes dans les broussailles qui satisfaisaient un besoin impérieux et qui tournaient le derrière aux passants. Cette position me parut d’une indécence révoltante et j’en témoignai mon dégoût à Martinelli, en lui disant que ces déhontés devraient au moins tourner leur face aux passants.

« — Nullement, s’écria-t-il, car alors on les reconnaîtrait peut-être, et à coup sûr on les regarderait ; tandis qu’en exposant leur postérieur, ils ne courent point le danger d’être connus, et qu’en outre ils forcent les gens tant soit peu délicats à se détourner.

« — J’approuve votre raisonnement, mon cher ami, mais vous trouverez naturel que cela révolte un étranger.

« — Sans doute, car les usages s’enracinent comme des préjugés. Vous aurez pu remarquer qu’un Anglais qui, dans la rue, a besoin de lâcher ses écluses ne va pas, comme chez nous, se cacher dans une allée, se coller contre une porte ou s’abriter contre une borne ?

« — Oui, j’en ai vu qui se tournent vers le milieu de la rue ; mais s’ils évitent ainsi la vue des gens qui passent sur le trottoir ou qui sont dans les boutiques, ils sont vus de ceux qui passent en voiture, et cela n’est pas bien.

« — Qui oblige ceux qui passent commodément en voiture à regarder là ?

« — C’est encore vrai. »

Les repas se passaient le plus souvent en silence, mais ce n’était pas une règle, et, dans les bonnes compagnies, la conversation allait son train. Faut-il ajouter que les hommes juraient volontiers et que les Damnations, les Futitions, les Malédictions, le Ciel et l’Enfer formaient dans ces exclamations irritées les plus étranges alliances de mots qui contrastaient souvent avec un langage fort raffiné et témoignant d’une profonde culture.

Ces imprécations étaient à la mode au point que les gens polis eux-mêmes s’abordaient delà façon suivante :

« Damn ye, I am glad to see you. (Soyez damné, je suis bien aise de vous voir.) »

Ou bien :

« Damn ye, you dog, how do you do ? (Soyez damné, chien, comment vous portez-vous ?) »

Rencontrait-on un ami qu’on n’avait vu depuis longtemps, on lui disait :

« You son of a whore, where have you been ? (Fils d’une putain, où avez-vous été ?) »

Et les damned revenaient sans cesse, envoyant au diable les hommes et les choses.

* * * *

Il serait trop long d’énumérer toutes les tavernes où l’on rencontrait les prostituées ou bien où l’on pouvait les faire venir en chaise.

Les plus misérables ou les plus corrompues allaient à la Tête de Turc à Bow Street, ou bien parfois dans la paroisse Saint-Gilles, où il existait une taverne fameuse par le club que les filous y tenaient tous les soirs.

Les couteaux et les fourchettes y étaient enchaînés aux tables et les nappes y étaient clouées. Les, filous y observaient un certain décorum. Ils avaient, des règlements et des chefs qui les appliquaient. On y buvait et fumait, on y échangeait, on y vendait ce qui avait été escamoté pendant la journée.

Non loin de cette taverne était un autre cabaret à eau-de-vie. Sur la grande table, on lisait l’inscription que voici :

Here you may get drunk for a penny, dead drunk for two pence, and get straw for nothing.

(Ici on peut se saouler pour un penny, tomber ivre-mort pour deux pence et avoir de. la paille par-dessus le marché.)

En effet, ceux qui tombaient ivres-morts étaient descendus dans les caves, où on les étendait sur de la paille. Une société mêlée fréquentait encore le Lion Blanc, une des dernières des cent tavernes de Drury, si célèbres sous Charles Il. La police voulut une fois intervenir dans une orgie qui s’y faisait et l’on trouva, mêlées à des filles de la plus basse catégorie, des dames de qualité qui furent laissées en liberté, tandis que les autres étaient menées en prison.

À la Cave au Cidre, près de Maiden Lane, on rencontrait de jolies femmes et des gens d’esprit, des écrivains, des acteurs.

La Rose Tavern, dans Russel Street, n’était fréquentée que par les membres de l’aristocratie. Ils venaient s’y enivrer en soupant avec des femmes.

Mais l’établissement le plus élégant et le plus cher était celui à la Tête de Shakespeare et les courtisanes tenaient à honneur de figurer sur la liste que Jack Harris, le gérant, tenait à la disposition des gentlemen, ses clients.

C’est dans une de ces tavernes aristocratiques que je ne sais plus quel écervelé, s’étant enivré, rencontra une fille qui lui plut au point qu’il voulut boire du champagne dans son soulier, et il faut ajouter qu’elle avait le pied bien fait et fort petit.

Le jeune Anglais ne se contenta pas de cela : il voulut manger le soulier et le fit accommoder sur-le-champ.

La tige, qui était de damas, fut mise en ragoût, la semelle en hachis, et les talons de bois, coupés en lamelles fines, furent frits au beurre et servirent à garnir le plat, qui fut savouré amoureusement.

Cette folie fut renouvelée au XIX° siècle, à Saint-Pétersbourg, en l’honneur de la Taglioni, dont un soir deux admirateurs dévorèrent les chaussons de danse.

Il ne faut parler ici que pour mémoire des cabarets à bière (Ale houses), où l’on ne voyait guère de femmes et où on ne donnait pas de verres, toutes les personnes de la même compagnie buvant au même pot. Quand le maître du cabaret servait lui-même, on l’invitait ordinairement à boire le premier et il acceptait toujours, disant :

« Your healths, gentlemen. (À vos santés, gentlemen). »

Il enfonçait alors son nez dans l’écume qui s’élevait au-dessus du pot et s’essuyait ensuite du revers de la main en faisant passer la bière de droite à gauche. Et celui qui aurait témoigné de la répugnance à boire après son voisin aurait été regardé de travers.

Il y avait aussi parmi les basses et crapuleuses tavernes quelques cafés où les femmes allaient la nuit. Les plus nombreux de ces établissements étaient semblables au café de Tom King.

Dans cette baraque en planches, accotée au marché, en face de Tavistock Row, on trouvait toute la nuit de pauvres filles, parfois belles et jeunes, mais bizarrement attifées et trop fardée, les yeux cernés à l’encre de Chine, parées de colliers en verroteries de toutes couleurs, de boucles d’oreilles, et dont le langage précieux et grossier était mêlé de termes d’argot, de mythologie et de mots marins.

* * * *

Casanova nous a laissé dans ses mémoires un grand nombre de précieuses notes touchant la vie anglaise.

« Rien en Angleterre, écrit-il, n’est comme dans le reste de l’Europe ; la terre même a une nuance différente, et l’eau de la Tamise a un goût qu’on ne trouve à aucune autre rivière ; tout Albion porte un caractère particulier ; les poissons, les bêtes à cornes, les chevaux, les hommes et les femmes, tout a un type qu’on ne trouve que là. Il n’est pas étonnant que la manière de vivre, en général, ne ressemble en rien à celle des autres peuples, et surtout leur cuisine. Quant au trait principal de ces fiers insulaires, c’est l’orgueil national qui les fait se mettre fort au-dessus de tous les autres peuples. Il faut cependant connaître que ce défaut est commun à toutes les nations ; chacune se met en première ligne, et au fait il n’y a que le second rang qui soit difficile à déterminer.

« Ce qui attira d’abord mon attention, ce fut la propreté générale, la beauté de la campagne et de la bonne culture, la solidité de la nourriture, la beauté des routes, celle des voitures de poste, la justesse des prix des courses, la facilité de les payer avec un morceau de papier, la rapidité de leurs chevaux de trait, quoiqu’ils n’aillent jamais qu’au trot, enfin la construction de leurs villes, de Douvres à Londres, telles que Canterbury et Rochester, villes très populeuses, et qui pourraient être figurées par de vastes boyaux, car elles sont extrêmement longues et n’ont presque point de largeur. »

Voici ce que Casanova vit dans un café, le jour de son arrivée à Londres :

« Il était sept heures, et un quart d’heure après, voyant beaucoup de monde dans un café, j’y entrai. C’était le café le plus mal famé de Londres, celui où se réunissait la lie des mauvais sujets de l’Italie qui venaient à passer la Manche. J’en avais été informé à Lyon, et je m’étais fortement proposé de ne jamais y mettre les pieds. Le hasard, qui se mêle presque toujours de nous faire aller à gauche quand nous voulons aller à droite, me joua ce mauvais tour, bien à mon insu. Je n’y suis plus allé.

« Étant allé m’asseoir à part et ayant demandé une limonade, un inconnu vint se placer près de moi, pour profiter de la lumière, et lire une gazette que je reconnus être imprimée en italien. Cet homme, muni d’un crayon, s’occupait à effacer certaines lettres et mettait la correction en marge ; ce qui me fit juger que c’était un auteur. Une oisive curiosité m’ayant fait suivre cette besogne, je vis qu’il corrigeait le mot ancora, mettant un h en marge, comme voulant faire imprimer anchora. Cette barbarie m’irritant, je lui dis que depuis quatre siècles on écrivait ancora sans h.

« — D’accord, me dit-il ; mais je cite Boccace, et dans les citations il faut être exact.

« — Je vous fais réparation d’honneur, monsieur, je vois que vous êtes homme de lettres.

« — De la très petite espèce. Je m’appelle Martinelli.

« — Alors vous êtes de la grande et non de la petite espèce. Je vous connais de réputation, et, si je ne me trompe, vous êtes parent de Calsabigi, qui m’a parlé de vous. J’ai lu quelques-unes de vos satires.

« — Oserais-je vous demander à qui j’ai l’honneur de parler ?

« — Je me nomme Seingalt. Avez-vous achevé votre édition du Décaméron ?

« — J’y travaille encore et je tâche d’augmenter le nombre de mes souscripteurs.

« — Si vous me voulez, je vous prie de me mettre du nombre.

« — Vous me faites honneur.

« Il me donna un billet, et voyant que ce n’était qu’une, guinée, je lui en pris quatre, puis, me levant pour m’en aller, je lui dis que j’espérais le revoir au même café, dont je lui demandai le nom. Il me le dit, étonné que je l’ignorasse. Je fis cesser son étonnement en lui disant que je n’étais à Londres, pour la première fois, que depuis une heure.

« —Vous serez, me dit-il, embarrassé de retourner chez vous ; permettez-moi de vous accompagner.

« Dès que nous fûmes sortis, il me prévint que le hasard m’avait conduit au café d’Orange, le plus décrié de Londres.

« — Mais vous y allez !

« — Moi, je puis y aller, escorté du vers de Juvénal :

Cantabit vacuus coram latrone viator.

Les fripons n’ont aucune prise sur moi ; je les connais, ils me connaissent ; nous ne nous parlons point. »

S’il ne retourna pas au café d’Orange, Casanova voulut connaître toutes les tavernes.

« J’allai dîner à toutes les tavernes de bon et de mauvais ton pour me faire aux mœurs de ces insulaires si grands et si petits. »

C’est dans les tavernes que l’on invitait à dîner ses amis.

« À Londres, dit Casanova, on peut bien inviter un homme comme il faut à dîner en compagnie à la taverne, où il paye son écot, c’est l’habitude, mais non à sa propre, table. Je fus un jour invité, au parc Saint-James, par un cadet du duc de Beaufort, à manger des huîtres et à boire une bouteille de champagne. J’acceptai, et arrivé à la taverne il commanda des huîtres et une bouteille de champagne. Mais nous en bûmes deux, et il me fit payer la moitié de la seconde. Telles sont les mœurs au delà de la Manche. On me riait au nez quand je disais que je mangeais chez moi, parce qu’aux tavernes on ne donnait pas la soupe : — Êtes-vous malade ? me disait-on, car la soupe n’est bonne que pour les gens malades. » L’Anglais est souverainement carnivore ; il ne mange presque pas de pain et se prétend économe, parce qu’il épargne la dépense de la soupe et du dessert, ce qui m’a fait dire que le dîner anglais n’a ni commencement ni fin. La soupe est considérée comme une grande dépense, parce que les gens de service même ne voudraient pas manger de la viande qui aurait servi à faire le bouillon. Ils prétendent que le bouilli n’est bon que pour être donné au chien. Au fait, le bœuf salé qui leur en tient lieu est excellent. Il n’en est pas de même de leur bière, à laquelle il me fut impossible de m’accoutumer, son amertume me paraissant insoutenable. Au reste, ce qui contribua peut-être à m’en dégoûter, ce furent les vins excellents de France que mon marchand de vin me fournissait ; ils étaient très purs, mais très chers. »

Voici une autre visite de Casanova dans une taverne :

« …J’allai dîner à Star-tavern, où l’on m’avait dit que l’on trouvait les filles les plus jolies et les plus réservées de Londres. C’était de lord Pembroke que je tenais cette nouvelle ; il y allait fort souvent. En arrivant à la taverne, je demande un cabinet particulier, et le maître, s’apercevant que je ne parlais pas l’anglais, vint me tenir compagnie, m’aborda en français, ordonna ce que je voulais et m’étonna, par ses manières nobles, graves et décentes, au point que je n’eus pas le courage de lui dire que je désirais dîner avec une jolie Anglaise. Je lui dis à la fin, avec des détours très respectueux, que je ne savais pas si lord Pembroke m’avait trompé en me disant que je pourrais trouver chez lui les plus jolies filles de Londres.

« — Il ne vous a point trompé, monsieur, et si vous en désirez, vous pouvez en avoir à souhait.

« — Je suis venu dans cette intention.

« Il appelle, et un garçon fort propre s’étant présenté, il lui ordonna de faire venir une fille pour mon service, du même ton qu’il lui aurait dit de m’apporter une bouteille de champagne. Le jeune homme sort et quelques minutes après je vois entrer une fille aux formes herculéennes.

« — Monsieur, lui dis-je, l’aspect de cette fille ne me revient pas.

« — Donnez un shilling pour les porteurs et renvoyez-la, On ne fait pas de façons à Londres, monsieur.

« Ce propos m’ayant mis à mon aise, j’ordonnai qu’on donnât un shilling et qu’on m’en amenât une autre plus jolie. La seconde vint pire que la première, et je la renvoyai ainsi que dix autres qui vinrent à la suite, charmé de voir que mon goût difficile amusait le maître, qui me tenait toujours compagnie.

« — Je ne veux plus de filles, lui dis-je ; je ne veux que bien dîner. Je suis sûr que le pourvoyeur s’est moqué de moi pour faire plaisir aux porteurs.

« — C’est très possible, monsieur, et cela leur arrive souvent, quand on ne leur donne pas le nom et la demeure de la fille que l’on veut. »

Casanova raconta à lord Pembroke sa mésaventure :

« Il partit d’un grand éclat de rire quand je lui dis qu’à Star-tavern j’avais renvoyé une vingtaine de filles sans m’accommoder d’aucune, et qu’il était la cause de mon désappointement.

« — Je ne vous, ai pas dit le nom de celles que j’envoie chercher, et j’ai eu tort.

« — Oui, vous auriez dû me le dire.

« — Mais, ne vous connaissant pas, elles ne seraient pas venues, car elles ne sont pas à la disposition du pourvoyeur. Promettez-moi de les payer comme moi, et je vous donnerai des billets qui les feront venir.

« — Pourrai-je aussi les avoir ici ?

« — À votre choix.

« — Eh bien, cela me convient mieux, faites-moi des billets et donnez la préférence à celles qui parlent français.

« — Voilà le mal ; les plus belles ne parlent qu’anglais.

« — Faites toujours ; pour ce que je veux en faire, nous nous comprendrons. »

« Il écrivit plusieurs billets à quatre et à six guinées ; une seule était marquée douze.

« — Celle-ci est donc le double plus belle ? lui dis-je.

« — Ce n’est pas précisément le cas, mais elle fait cocu un duc et pair de la Grande-Bretagne qui l’entretient et qui n’en use qu’une ou deux fois par mois.

« … N’ayant rien à faire ce jour-là, j’envoyai Jarbe chez l’une des belles que Pembroke avait taxées à quatre guinées, en lui faisant dire que c’était pour dîner tête à tête avec elle.

« Elle vint, mais, malgré l’envie que j’avais de la trouver aimable, je ne la trouvai bonne que pour badiner un instant après dîner. Elle ne devait pas s’attendre à quatre guinées que je ne lui avais pas fait gagner ; aussi je la renvoyai fort contente en les lui mettant dans la main. La seconde, au même taux, soupa avec moi le lendemain ; elle avait été fort jolie ; elle l’était encore ; mais je la trouvai triste et trop passive, de sorte que je ne pus me résoudre à la faire déshabiller.

« Le troisième jour, n’ayant point envie d’essayer encore d’un troisième billet, j’allai à Covent-Garden, et m’étant trouvé face à face d’une jeune personne attrayante, je l’abordai en français, en lui demandant si elle voulait venir souper avec moi.

« — Que me donnerez-vous au dessert ?

« — Trois guinées.

« — Je suis à vos ordres.

« Après le théâtre, je me fis servir un bon souper pour deux, et elle me tint tête comme je l’aimais. Quand nous eûmes soupé, je lui demandai son adresse, et je fus fort surpris quand je trouvai que c’était l’une de celles que lord Pembroke m’avait taxées à six guinées. Je jugeai qu’il fallait faire ses affaires par soi-même ou n’avoir pas de grands seigneurs pour agents. Les autres billets ne me procurèrent que des objets à peine dignes d’attention.

« La dernière, celle de douze guinées, que je m’étais réservée pour la bonne bouche, fut celle qui me plut le moins. Je ne la trouvai pas digne d’un sacrifice et je ne me souciai point de cocufier le noble lord qui l’entretenait. »

Les parties que Casanova fit dans les tavernes londoniennes furent parfois de véritables orgies, et voici le récit d’une de ces folies, mais le célèbre aventurier ne fit qu’y figurer, triste qu’il était des misères que lui faisait subir cette Charpillon, qui pendant une partie du séjour de Seingalt en Angleterre fut son bourreau. Casanova voulait se suicider ; il fit rencontre du chevalier Edgard, jeune Anglais, aimable, riche, qui le sauva :

« — Fort bien, dit Edgard… je ne vous quitte pas ; après la promenade nous irons au Canon. Je vais faire prévenir une jeune fille qui devait venir dîner avec moi de venir nous y joindre avec une jeune Française charmante, et nous ferons partie carrée.

« Je lui donnai ma parole d’aller l’attendre au Canon…

« Edgard revint bientôt et fut content de me retrouver…

« Les discours sensés badins et toujours pleins de bienveillance que me tenait ce jeune homme me faisaient du bien ; je commençais à le sentir, quand les deux jeunes folles arrivèrent, portant la gaieté sur leur charmante physionomie. Elles étaient faites pour le plaisir et la nature les avait largement pourvues de tout ce qui allume les désirs dans les plus froids des hommes. Je leur ai rendu toute la justice qu’elles méritaient, mais sans leur faire l’accueil auquel elles étaient accoutumées…

« Nous eûmes un dîner à l’anglaise, c’est-à-dire sans l’essentiel, sans soupe ; aussi je n’avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves délicieux ; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard occuper habilement les deux nymphes.

« Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l’Anglaise de danser le Rompaipe en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu que nous prissions le costume du père Adam et que l’on trouvât les musiciens aveugles…

« On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à sentir l’aiguille de la volupté, je me dépouillerais comme les autres. Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les toilettes s’étant faites pendant que les artistes accordaient leurs instruments, l’orgie commença.

« Ce fut un de ces moments dans lesquels j’ai connu beaucoup de vérités. Dans celui-là j’ai vu que les plaisirs de l’amour sont l’effet et non la cause de la gaîté. J’avais sous mes yeux trois corps superbes, admirables de fraîcheur et de régularité ; leurs mouvements, leur grâce, leurs gestes et jusqu’à la musique, tout était ravissant, séduisant ; mais aucune émotion ne vint m’annoncer que j’y fusse sensible. Le danseur conserva l’air conquérant, même pendant la danse, et je m’étonnais de n’avoir jamais fait cette expérience sur moi-même. Après la danse, il fêta les deux belles, allant de l’une à l’autre jusqu’à ce que l’effet naturel l’eût rendu inhabile en le forçant au repos. La Française vint s’assurer si je donnais quelque signe de vie ; mais sentant mon néant, elle me déclara invalide.

« L’orgie terminée, je priai Edgard de donner quatre guinées à la Française et de payer les frais, n’ayant que peu d’argent sur moi. »

Parmi les lieux fréquentés par les débauchés se trouvaient les bagnios.

Les bagnios avaient été d’abord de véritables établissements de bains.

C’est dans un bagnio que Tillotson, qui fut dans le XVII° siècle le plus profond théologien et le prédicateur le plus éloquent de la Grande-Bretagne, eut l’aventure suivante, qui montre qu’il pouvait aussi prétendre au titre d’homme le plus distrait de l’Angleterre.

Ayant donc été dans un bagnio, il s’y baigna, enfoncé dans ses méditations ; lorsqu’il se rhabilla, il oublia de mettre sa culotte et sortit gravement dans la rue.

Tout le monde éclatait de rire en le regardant et une troupe d’enfants le suivit. Finalement, il entra dans une boutique et demanda ce qui causait tant de désordre. On lui en dit la cause et, plein de confusion, Tillotson envoya chercher la culotte.

C’est encore Tillotson qui, discutant avec quelques savants, sentit une mouche le piquer à la jambe. Il se mit à gratter la jambe de son voisin qui le laissait faire. Tillotson, qui se sentait toujours piquer, continua à gratter la jambe de son voisin en trouvant qu’il ne concevait pas l’obstination de cette mouche qui le perçait jusqu’au sang…

* * * *

Peu à peu, il arriva que les bagnios ne furent plus destinés qu’au plaisir.

Ces maisons, qui existaient encore au commencement du XIX siècle, étaient montées avec magnificence. Ce n’étaient que tapis précieux, meubles somptueux. On y trouvait tout ce qui pouvait flatter les sens, dont aucun n’avait été oublié. Les Anglais s’y livraient à la débauche la plus dispendieuse. Un jeune homme de Southampton, qui n’avait jamais mis les pieds à Londres, vint à perdre son père, qui le laissa maître d’une fortune de 4o,ooo livres sterling.

Notre héritier voulut visiter la capitale et, arrivé à Londres, il descendit dans un bagnio dont il ne voulut plus sortir. Peu accoutumés à recevoir des gens aussi prodigues, les tenanciers du bagnio résolurent de plumer le pigeon. On l’entoura de good companions, de filles choisies parmi les plus jeunes, les plus belles et les plus spirituelles. À ses frais, on lui donna de la musique, des banquets où les vins les plus chers n’étaient pas épargnés. Cette orgie durait depuis un mois, lorsque notre provincial se souvint d’un ami qu’il avait à Londres. Il l’envoya chercher pour qu’il prît part à ses débauches. Mais l’ami était un homme sérieux qui, non sans peine, décida le séquestré volontaire à sortir du mauvais lieu.

Il fallut payer ce qui avait été dépensé, et la carte s’élevait à 12, 000 livrés sterling (environ 296, 000 francs).

L’ami du provincial s’opposa à ce qu’on le dépouillât. On plaida, et le tribunal jugea qu’un mois de plaisirs incessants dans un bagnio ne valaient que 2, 000 livres sterling, que l’habitant de Southampton fut condamné à payer.

* * * *

Le plus réputé parmi les bagnios était celui de Molly King, au milieu de Covent-Garden.

Il y avait aussi celui de la mère Douglas, connue sous le nom de Mère Cole et que, Cleland a dépeinte sous ce nom, ainsi que le fit ensuite Foote dans sa fameuse comédie, la Bouquetière de Bath.

Ses traits ont été fixés par Hogarth. C’était une femme maniérée, rebondie, hypocrite, dévote et soularde. C’est encore elle qui inventa la capeline.

Le bagnio de Mrs. Gould était un des plus élégants et renommé pour les liqueurs qu’on y servait.

Mrs. Stanhope tenait un bagnio également fameux et connu sous le nom de Hellfire Stanhope. Cette procureuse était la maîtresse du président de l’Hellfire-Club ou Club du feu d’enfer, où l’on se livrait aux orgies cruelles et sataniques. Mrs. Stanhope était riche, et c’était chez elle que l’on trouvait les plus belles filles. Il y avait encore le Saint-James-Bagnio et le Key-Bagnio.

Casanova ne manqua pas de visiter les bagnios.

« Je voulus aussi, écrit-il, dès la première semaine, connaître les bains choisis, où un homme riche va souper, coucher et se baigner avec une catin de bon ton, espèce qui n’est pas rare à Londres. C’est une partie de débauche magnifique et qui ne coûte que six guinées. L’économie peut réduire la dépense à cent francs, mais l’économie qui gâte les plaisirs n’était pas de mon fait. »

Toutefois, plus loin, Casanova paraît se contredire, il semble qu’il ne connut les bagnios que plus tard et qu’il y fut mené par lord Pembroke longtemps après son arrivée à Londres et pendant ses démêlés avec la Charpillon.

« Je passai le jour suivant avec l’aimable lord, qui me fit connaître le bagnio à l’anglaise, partie de plaisir qui coûte fort cher et que je ne m’arrêterai pas à décrire, parce qu’elle est connue de tous ceux qui ont voulu dépenser six guinées pour se procurer cette jouissance. Nous eûmes, dans cette partie, deux sœurs fort jolies qu’on appelait les Garis. »

* * * *

Il y avait aussi, à Londres, des maisons discrètes où l’on trouvait deux ou trois filles. Mais le premier seraglio venait à peine d’être ouvert par Mrs. Goadby, qui mérita le surnom de la grande Goadby. C’est elle qui donna à son établissement le nom de seraglio. Elle avait un grand nombre de femmes à demeure, qui devaient boire ferme la nuit avec les soupeurs, et, le jour, brodaient, jouaient de la guitare en buvant du lait d’amandes. Les clients ne venaient guère qu’après la fermeture des théâtres.

Les seraglios se multiplièrent vite.

* * * *

Voici réimprimées d’après un ouvrage rare, Les Sérails de Londres, livre traduit de l’anglais, les descriptions des lieux de prostitution à Londres, au XVIII° siècle :

« Ce siècle d’avancement et de perfection dans les arts, les sciences, le goût, l’élégance, la politesse, le luxe, la débauche et même le vice, devait être particulièrement distingué par le mode et les cérémonies usités dans le culte rendu à la déesse de Cypris.

« Nos pères connaissaient si peu ce que l’on appelle aujourd’hui le ton qu’ils regardaient infâme tout homme qui entretenait une maîtresse ; les saillies même de la jeunesse étaient inexcusables ; il fallait, avant le vœu matrimonial, observer très religieusement, des deux côtés, le plus parfait célibat. L’adultère était alors jugé un des plus grands crimes que l’on pût commettre ; et lorsqu’une femme s’en rendait coupable, fût-elle de la plus haute noblesse, on la bannissait de la société ; ses parents et ses amis ne la regardaient même pas. Aujourd’hui, la véritable politesse, établie sur les principes les plus libéraux du savoir-vivre, a pris la place de ces notions gothiques : la galanterie s’est introduite graduellement jusqu’à ce qu’elle ait atteint son présent degré de perfection.

« Ce fut sous le règne de Charles II qu’elle commença à prendre naissance. Ce monarque en établit l’exemple dans le choix et le nombre de ses maîtresses pour ses courtisans et ses sujets ; mais dès que Jacques, ce prince moine et bigot (qui, comme l’avait observé Louis XIV, perdit trois royaumes pour une messe), parvint au trône, la galanterie fut alors bannie de ces royaumes.

« À. l’avènement de George I°, les dames reprirent leur pouvoir. La gaieté et la familiarité établirent un commerce entre les deux sexes. Il n’y avait point de partie complète sans les dames ; ces parties devinrent ensuite plus particulières et favorisèrent les desseins des amants. L’intrigue commença alors à éviter les regards de la cour que le palais avait favorisée ; et les courtisans, pour mieux suivre leur passion, se retirèrent dans les boudoirs.

« Sous le règne de George II, la galanterie se purifia ; elle devint une science pour ceux qui voulurent intriguer avec dignité. Les femmes eurent alors tout pouvoir à Saint-James. On faisait plus sa cour à la maîtresse d’un homme puissant qu’au premier ministre, et les dignitaires de l’Église ne se croyaient pas déshonorés de solliciter les faveurs d’une Laïs favorite.

« Le règne présent est celui où la galanterie et l’intrigue sont parvenues au plus haut degré de perfection.

« Les divorces ne furent jamais si multipliés qu’ils le sont de nos jours ; il ne faut pas s’imaginer qu’ils sont occasionnés par aucune affection réelle de l’une ou l’autre des parties, car si elles se sont unies par l’intérêt ou l’alliance, de même elles se désunissent par l’intérêt ou le caprice d’un autre mariage.

« Des femmes entretenues, nous passerons à celles que l’on peut se procurer pour une somme stipulée. Avant l’institution des sérails, le théâtre principal des plaisirs lascifs était dans le voisinage de Covent-Garden. Il existe encore quelques libertines de ce temps qui doivent se ressouvenir des amusements nocturnes de Moll-king, au centre du marché de Covent-Garden. Ce rendez-vous était le réceptacle général des prostituées et libertines de tous les rangs. À cette époque, il y avait sous le marché un jeu public appelé lord Mordington. Plusieurs familles ont dû leur ruine à cette association ; elle était souvent la dernière ressource du négociant gêné qui allait droit dans cet endroit avec la propriété de ses créanciers, dans l’espérance de s’y enrichir ; mais il était entouré de tant d’escrocs qui, par leurs artifices, le trompaient si adroitement que c’était un miracle lorsqu’il retournait chez lui avec une guinée dans sa poche. De cet établissement infernal, le joueur ruiné qui n’avait pas un schelling pour se procurer un logement se rendait chez Moll-king pour y passer le reste de la nuit ; si par hasard il avait une montre ou une paire de boucles d’argent, tandis qu’il dormait, les mains habiles de l’un et l’autre sexe remplissaient les devoirs de leur vocation et la victime malheureuse de la fortune devenait alors une victime plus malheureuse de Mercure et de ses disciples.

« Lorsque Moll-king quitta ses rendez-vous nocturnes, elle se retira avec une fortune très considérable, qu’elle avait amassée par les folies, les vices et le libertinage du siècle.

« Vers le même temps, la mère Douglas, mieux connue sous le nom de mère Cole, avait la plus grande réputation. Elle ne recevait dans sa maison que des libertins du premier rang ; les princes et les pairs la fréquentaient, et elle les traitait en proportion de leurs dignités ; les femmes de la première distinction y venaient fréquemment incognito, le plus grand secret était strictement observé, et il arrivait souvent que, tandis que milord jouissait dans une chambre des embrassements de Chloé, son épouse lui rendait la chance dans la pièce adjacente.

« Il y avait à cette époque, à l’entour de Covent-Garden, d’autres endroits de marque inférieure. Mme Gould fut la première en vogue, après la mère Douglas. Elle jouait la dame de qualité ; elle méprisait les femmes qui juraient ou parlaient indécemment, et elle ne recevait pas celles qui étaient adonnées à la débauche. Ses pratiques consistaient en citoyens riches qui, sous le prétexte d’aller à la campagne, venaient le samedi soir dans sa maison et y restaient jusqu’au lundi matin ; elle les traitait du mieux qu’il lui était possible ; ses liqueurs étaient excellentes, ses courtisanes très honnêtes, ses lits et ses meubles du goût le plus élégant. Elle avait un cher ami dans la personne d’un certain notaire-public, d’extraction juive, pour qui elle avait un très grand penchant, en raison de ses rares qualités et de ses grandes capacités.

« Près de cet endroit était une autre maison de plaisir, tenue par une dame connue sous le nom de Helle-Fire-Stanhope ; on l’appelait ainsi à cause de la liaison intime qu’elle avait eue avec un gentilhomme à qui on avait donné ce sobriquet, parce qu’il avait été président du club de Helle-Fire. Mme Stanhope passait pour une femme aimable et spirituelle ; elle avait généralement chez elle les plus belles personnes de Covent-Garden et elle ne recevait que celles qui avaient le ton de la bonne compagnie.

* * * *

« Commençons ce chapitre en donnant une description de ces deux fameux et infâmes endroits de rendez-vous nocturnes connus sous le nom de Weatherby et de Margeram.

« Le premier de ces endroits, où se réfugiaient les fripons, les débauchés, les voleurs, les filous et les escrocs, fut, dans l’origine, établi, il y a environ trente ans, par Weatherby, peu de temps après la retraite de Moll-king. Son institution ne fut pas plus tôt connue qu’un grand nombre de filles de Vénus, de tous les rangs et conditions, depuis la maîtresse entretenue jusqu’à la barboteuse, se rendirent dans la maison. Un méchant déshabillé était un passeport suffisant pour cet endroit de libertinage et de dissipation. La malheureuse qui mourait de faim, tandis qu’elle lavait sa seule et unique chemise, était sûre, en entrant dans cet infâme lieu, d’y rencontrer un jeune apprenti qui la régalait d’une tranche de mouton et d’un pot de bière ; et, s’il avait un peu d’argent, elle lui faisait payer pour dix-huit sols de punch et l’engageait à passer le reste de la nuit avec elle.

« Lucy Cooper avait coutume de venir fréquemment dans ce séjour de prostitution : non qu’elle eût l’intention de disposer de ses charmes à un prix aussi vil que celui de cet endroit, ni qu’elle y fût conduite par la nécessite ; car elle était alors élégamment entretenue par feu le baronnet Orlando Br…n, un vieux débauché, qui était si enchanté de ses reparties qu’il l’aurait épousée si elle n’eût pas eu la générosité de refuser sa main, pour ne point couvrir sa famille de déshonneur. Quoiqu’il ne lui laissât manquer de rien et qu’il eût pour elle tous les soins imaginables, la voiture de Lucy était souvent pendant vingt-quatre heures, et quelquefois plus, arrêtée à la porte de Weatherby. D’après ce récit, le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qui la portait à fréquenter cette maison de débauche, plutôt que de rester dans son hôtel. La dissipation était sa devise ; elle haïssait le baronnet, et chez Weatherby elle était sûre d’y rencontrer Palmer l’acteur, Bet Weyms, Alexandre Stevens, Derrick et autres esprits dont la compagnie lui était agréable.

« À. la retraite du vieux baronnet, les affaires de Lucy prirent une tournure bien différente ; elle ne donna plus de dîners au beau Tracey ni au roi Derrick qui était dans la plus grande misère. Sa Majesté a compté plus d’une fois les arbres du parc pour un repas ; mais si quelque connaissance amicale ne prenait pas compassion de lui et ne l’invitait pas à se rendre à son logis, alors il faisait le tour de la cuisine de Lucy ou de Charlotte Hayes. À cette époque, cette dernière dame était entretenue par Tracey, un des hommes les plus dissipés du siècle par rapport au beau sexe ; il avait cinq pieds neuf pouces de haut ; sa taille était celle d’un Hercule et sa contenance tout à fait agréable ; l’extravagance de sa parure lui avait fait donner l’étiquette de beau Tracey. Abstraction de ses qualités pour les femmes, c’était un homme au-dessus du médiocre pour le bon sens et l’instruction ; il était écolier supportable, il avait une bibliothèque assez bien composée, il aimait tellement les livres que, pendant que son perruquier arrangeait ses cheveux, il lisait constamment quelque auteur estimé et il disait en cette occasion « que tandis qu’on embellissait l’extérieur de sa tête, il polissait toujours la région intérieure ». Il serait à désirer que les jeunes gens du siècle qui affectent le savoir suivissent la remarque judicieuse d’un homme adonné à la dissipation et à la débauche, et qui, quoiqu’il fût d’une forte constitution, détruisit, par ses vices, sa santé avant d’avoir atteint sa trentième année ; mais nos élégants du jour n’ont que l’extérieur ; ils n’ont d’expressions dans leur contenance que celles que leur donnent leurs perruquiers et leurs parures.

« La pauvreté de Derrick était quelquefois si grande qu’il n’avait ni souliers ni bas. Se trouvant un jour dans cette situation au café Forrest, à Charing-Cross, il se retira plusieurs fois dans le temple Cloacinien pour rajuster ses bas qui, méchamment, déployaient, à chaque minute, des trous remarquables, ce qui mettait le roi hors de contenance. Le docteur Smollet était présent ; il aperçut son embarras et lui dit : « Il faut, Derrick, que vous soyez bien relâché pour aller si souvent au cabinet. » Comme il n’y avait point d’étrangers dans le café, Derrick pensa qu’il pourrait tirer avantage de l’observation et se procurer une bonne paire de bas par une plaisanterie ; exposant alors sa pauvreté : « Il est vrai, docteur, répliqua-t-il, mais le relâchement est dans mes talons, comme vous pouvez aisément le voir. » — « Sur mon honneur, Derrick, reprit Smollet, je l’avais jugé de même, car vos pieds sentent mauvais. » Le malheur fut que l’observation se trouva juste. Cependant le docteur, pour lui faire réparation de la sévérité de sa raillerie, l’emmena chez lui, lui donna un bon dîner et, à son départ, il lui remit une guinée pour se procurer des bas et des souliers.

« Nous avons donné la description des amis de Lucy Cooper et des autres personnes qui fréquentaient la maison Weatherby, dans le temps de sa célébrité, afin de poursuivre historicalement notre narration. Bientôt après, elle n’eut plus la même vogue ; les disputes et les rixes qui toutes les nuits avaient lieu dans cet endroit troublèrent à tel point le voisinage que la maîtresse de ce logis, conformément aux peines de la loi, fut emprisonnée et exposée sur le tabouret.

« La maison de Margeram était dans la même rue, directement opposée à celle de Weartherby ; elle était établie sur le même pied ; on la regardait comme la petite pièce d’un spectacle, ou, pour mieux dire, on s’y rendait comme on passait autrefois du Vauxhall au Ranelagh, c’est-à-dire que dès que l’on se trouvait fatigué des amusements d’un endroit, on allait à l’autre et on y restait toute la soirée. Ce rendez-vous ne dura pas longtemps après la suppression de l’autre.

« Après avoir ainsi parcouru dès sa naissance les progrès de l’intrigue, de la galanterie et du libertinage dans ses différents établissements, nous arrivons à l’époque où ces amusements nocturnes furent établis à l’extrémité méridionale de la ville, sous une forme plus honnête et plus agréable et sous la dénomination d’Institution des Sérails.

« Mme Goadby fut la première fondatrice de ces sortes de couvents, dans sa maison de Berwick-Street, Soho. Elle avait voyagé en France et avait été initiée dans les sérails des boulevards de Paris, sous la direction des dames Pâris et Montigny, deux anciennes abbesses qui connaissaient parfaitement tous les mystères et les secrets de leur profession. Ces deux endroits renfermaient un certain nombre des plus belles prostituées de cette ville ; elles étaient de différents pays et de différentes religions ; mais elles étaient toutes unies par la même doctrine que l’on appelait la croyance de Paphos ; elle consistait en peu d’articles. Le premier, la plus grande soumission à la mère abbesse, dont les décrets étaient irrévocables et la conduite jugée infaillible ; le second, le zèle le plus sincère pour les rites et les cérémonies de la déesse de Cypris, l’attention la plus stricte à satisfaire leurs admirateurs dans leurs fantaisies, leurs caprices et extravagances, et à prévenir, par leurs soins assidus, leurs souhaits et leurs désirs ; enfin, à éviter les excès de la boisson et de la débauche, afin qu’elles pussent toujours avoir un air de modestie et de décence, même au milieu de leurs amusements. Ces articles et quelques autres formaient leur constitution. Enfin, c’était un crime impardonnable de cacher à la mère abbesse les présents et autres gratifications pécuniaires qu’elles recevaient au delà des prix fixés du sérail, lesquels étaient très modérés. Une nuit de plaisir avec une sultane, un bon souper et autres dépenses se payait un louis d’or, somme qui aurait suffi à défrayer une de nos dames de la perte de son temps, sans compter les rubans et autres ajustements du soir, ni mentionner le souper, le vin de champagne mousseux et autres dépenses de la maison.

« Ces dévotes de Vénus passaient ordinairement leur après-dîner jusqu’au soir dans un grand salon ; quelques-unes pinçaient de la guitare, tandis que d’autres les accompagnaient de la voix ; il y en avait qui brodaient au tambour ou festonnaient ; on leur interdisait l’usage des liqueurs, excepté l’orgeat, le sirop capillaire et autres boissons innocentes, afin que leurs esprits ne fussent point échauffés et qu’elles observassent le plus strict décorum.

« L’amateur des dames se rendait dans ces endroits avant la comédie ou l’opéra, et, semblable au grand seigneur, il jetait son mouchoir à la sultane favorite de la nuit ; si elle le ramassait, c’était une preuve qu’elle acceptait le défi, et conformément aux lois du sérail ; elle ne voyait personne et elle lui était fidèle pour cette nuit.

« Mme Goadby, à son retour de France, commença à raffiner nos amusements amoureux et à les établir d’après le système parisien : elle meubla une maison dans le goût le plus élégant ; elle engagea les filles de joie de Londres les plus accréditées ; elle prit un chirurgien pour examiner leur salubrité et n’en recevait aucune qui, à cet égard, paraissait douteuse. Ayant apporté avec elle une grande quantité d’étoffes de soie et de dentelles des manufactures françaises, elle se trouva en état d’habiller ses vestales dans le goût le plus recherché ; elle y employa donc tous ses soins ; mais en suivant le plan des sérails parisiens, il y eut deux articles qu’elle n’observa point, l’économie des prix et. l’abolition des liqueurs jusqu’au temps du souper. Mme Goadby ne recevait point les bourgeois dans son sérail, mais les personnes de rang et de fortune, dont les bourses s’ouvraient largement lorsqu’il s’agissait de satisfaire leurs passions, et à l’extravagance desquelles elle proportionnait toujours ses demandes ; aussi elle amassa en peu de temps une fortune considérable ; elle acheta des terres et elle devint, par la suite, une femme vertueuse de caractère et de réputation.

* * * *

« Le succès de Mme Goadby dans sa nouvelle entreprise engagea plusieurs personnes à l’imiter dans son plan. Charlotte Hayes, femme bien connue par sa galanterie et ses intrigues, suivit son exemple ; elle loua une maison dans King’s-place, Pall-mall, elle la meubla magnifiquement et parut sur ses rangs peu de temps après avec éclat.

« Charlotte Hayes, Lucy Cooper et Nancy Jones sortirent vers ce temps de leur obscurité et se montrèrent avec avantage dans les endroits publics. Nous avons déjà parlé du caractère de Lucy. Quant à la pauvre Nancy Jones, elle fut seulement le météore d’une heure ; elle était une des plus jolies grisettes de la ville, mais ayant eu la petite vérole, cette cruelle maladie défigura tellement ses traits qu’il était impossible de la reconnaître. Comme Nancy n’avait plus alors la moindre prétention de captiver, que sa figure hideuse lui avait fait perdre ses connaissances et l’empêchait d’entrer dans les séminaires amoureux, comme elle avait été obligée de vendre ses meubles pour se faire soigner pendant sa maladie, qu’elle, n’avait plus, ni voiture élégante ni habillements magnifiques, qu’elle était, en un mot, dans la plus grande détresse, elle se vit donc contrainte à parcourir les rues dans l’espoir de rencontrer quelque citoyen ivre ou quelque apprenti endimanché qui pût lui donner un méchant repas. Dans le cours de cette carrière choquante, elle contracta une certaine maladie qui la força d’aller à l’hôpital, où elle paya bientôt la dette de la nature.

« Quant à Lucy, ses affaires, après la mort du baronnet Orlando, prirent une tournure très désagréable ; elle avait, par son intempérance et sa débauche, bien affaibli sa constitution ; sa figure vive et tout à fait agréable était bien changée, elle n’avait plus les charmes suffisants pour captiver un homme, au point de la placer dans le même état de splendeur dont elle avait joui pendant quelque temps. Il est vrai que Fett…ace la secourut autant qu’il le put, mais ses affaires étaient tellement dérangées que, pour éviter l’impertinence de ses créanciers, il fut obligé de partir pour le continent. Lucy, abandonnée de tous côtés, après avoir disposé de sa vaisselle, de ses meubles et hardes pour vivre, fut poursuivie par ses créanciers et enfermée jusqu’au moment où elle fut mise en liberté par un acte d’insolvabilité.

« Après son élargissement, Lucy se vit contrainte de recommencer de nouveau son état dans un temps où elle aurait dû assurer son sort pour le reste de ses jours. Elle trouva cependant des amis qui l’aidèrent à établir un séminaire à l’extrémité de Bow-Street, où elle fit assez bien ses affaires pendant quelques mois, mais en peu de mois ses débauches la réduisirent au tombeau.

« Charlotte avait pris tant d’empire sur le beau Tracey qu’il faisait ce qu’elle lui commandait ; nous avons déjà observé qu’il était devenu, par la suite de ses débauches, un homme très faible pour les femmes ; aussi Charlotte le trompait notoirement ; il le voyait et il n’osait lui en faire de reproches. Quand elle se prenait d’inclination pour un homme dont elle voulait jouir, elle lui donnait rendez-vous à Shakespeare ou à la Rose, et là elle le régalait de la manière la plus somptueuse aux dépens de Tracey, car il lui avait donné crédit dans ces deux maisons ; mais lorsqu’il croyait que la dépense ne devait se monter qu’à quatre ou cinq livres sterling, il était étonné de la voir portée à trente ou quarante. Quand Charlotte manquait d’argent, elle avait un moyen ingénieux pour s’en procurer : elle s’habillait avec élégance et volupté, elle allait chez Tracey, elle prétendait être dans le plus grand embarras pour aller à la comédie ou aux autres spectacles, et quand, par des artifices bien connus aux femmes de cette caste, elle avait émouvé ses sens, elle ne demeurait pas un moment de plus à moins qu’il ne lui donnât une guinée, ce à quoi il se soumettait de bonne grâce pour jouir de sa compagnie ; elle ne restait pas avec lui plus d’une heure, mais s’il voulait jouir une autre heure de la même faveur, encore une autre guinée ; ainsi elle lui faisait, de cette manière, si bien payer, ses courses qu’il aurait dépensé en peu de temps la plus grande fortune de l’Angleterre ; aussi à sa mort, qui arriva quelques mois après, ses affaires se trouvèrent-elles dans le plus grand désordre.

« Charlotte avait, avant cet accident, rompu avec Tracey. Elle tâcha de se procurer d’autres admirateurs, aussi complaisants que lui, ce qui n’était pas facile à rencontrer ; mais, après une variété de vicissitudes, elle fut enfermée pour dettes. Pendant sa captivité elle fit la connaissance particulière d’un comte qui, après avoir obtenu sa liberté, lui procura la sienne. C’est alors que Charlotte forma son établissement dans King’s-Place ; elle eut soin d’avoir des marchandises choisies (telle était son expression). Ses nonnes étaient de la première classe ; elle leur apprenait les instructions nécessaires pour le culte de la déesse de Cypris, elle en connaissait tous les mystères, elle savait aussi fixer le prix d’une robe ou autres ajustements, celui, d’une montre, d’une paire de boucles d’oreilles ou autres menus bijoux. Elle l’établissait en proportion de la nourriture, du logement et du blanchissage des personnes ; en surchargeant ainsi ses nonnes de dettes, elle se les assurait ; lorsque quelques-unes cherchaient à s’échapper, elle les renfermait jusqu’à ce qu’elles se fussent acquittées envers elle ; alors ces malheureuses retournaient à leur devoir ou cédaient à l’abbesse leurs vêtements, bijoux, etc., en un mot, tout ce qu’elles possédaient, afin d’obtenir leur liberté. Tel était le pied sur lequel elle avait établi sa maison.

* * * *

« Les visiteurs du sérail de Charlotte étaient des pairs débiles, qui comptaient plus sur l’art et les effets des charmes femelles que sur la nature ; ils avaient usé leurs passions régulières, si on peut les appeler telles ; et ils étaient obligés d’avoir recours, non seulement à la pharmacie, mais encore à l’aide factice de l’invention femelle ; des Aldermans impotents et autres Lévites riches, qui s’imaginaient que leurs capacités amoureuses n’étaient pas en décadence, tandis qu’ils manquaient de force et de zèle pour pouvoir sans secours remplir leurs dévotions envers la déesse de Cypris. Charlotte considérait de telles pratiques comme des amis choisis, qui, pour posséder des vierges, oubliaient la valeur de l’or. Comme ces amoureux visaient à la jeunesse et à la beauté, elle avait toujours un magasin de vestales qui, par leurs embrassements innocents, leur procuraient un plaisir inexprimable. Kitty Young et Nancy Feathers étaient de nouvelles figures que l’on ne connaissait pas dans la ville et qui, avec une certaine préparation, pouvaient aisément passer pour des vierges ; elles jouèrent donc le rôle de vestales et donnèrent, pendant plusieurs mois, des preuves de leurs immaculées virginités.

« Voici, à cette occasion, un échantillon de l’état des prix et demandes de ce sérail :

« Dimanche, 9 janvier.

« Une jeune fille pour l’Alderman Drybones. — Nell Blossom, âgée d’environ dix-neuf ans, qui, depuis quatre jours, n’a fréquenté personne et est dans son état de virginité. 20 guinées.

« Une fille de dix-neuf ans, pas plus âgée, pour le baronnet Harry Flagellam. — Nell Hardy, de Bow-Street. — Bet-Flourish, de Berners-Street, —ou Miss Birch, elle-même, de Chapel-Street. 10 guinées

« Une bonne réjouie pour lord Spasm.— Black Moll, de Hedge Lane, jouissant d’une santé vigoureuse. 5 guinées

« Colonel Tearall, une femme modeste. — La servante de Mme Mitchell, arrivant du pays et n’ayant point encore paru dans le monde. 10 guinées

« Doctor Frettext, après l’office, une jeune personne complaisante, affable, d’une peau blanche et ayant la main douce. — Poll Nimblewrist, d’Oxford Market ou Jenny Speedydhand de May-fair. 2 guinées

« Lady Loveit, arrivant des eaux de Bath, trompée dans ses amours avec lord Alto, désire de rencontrer mieux et d’être bien montée cette soirée avant de se rendre sur la route de la duchesse de Basto. — Le capitaine O’Thunder ou Sawney Rawbone. 50 guinées

« Son Excellence le comte Alto, —une femme à la mode, pour la bagatelle seulement pendant une heure, Mme O’Smirk, arrivant de Dunkerque, ou Miss Graeful, de Paddington. 10 guinées

« Lord Pyebald, pour jouer une partie de piquet, prendre les tétons et autre chose, sans en venir à d’autre fin qu’à la politesse. — Mme Tredrille, de Chelsea. 5 guinées.

« Cet échantillon de prix donnera une idée de la manière dont Charlotte conduisait ses affaires. On sera peut-être embarrassé de savoir comment elle s’y prit pour procurer, dans le même temps, à chacune de ses pratiques, un appartement suffisant pour les satisfaire conformément à leurs différents amusements favoris. Elle était trop bonne directrice de sa maison pour que ses amis ne fussent pas assortis relativement à leurs prix. Le Doctor fut donc placé au troisième ; Lady Loveit eut la chambre dans laquelle il y avait un sopha et un lit de camp ; l’Alderman Drybones, la chambre des épreuves, qui, quoique petite, était élégante et ne servait que pour ces sortes de cérémonies ; le baronnet Harry Flagellum, la salle des mortifications, qui était pourvue de tout ce qui était nécessaire à cet effet ; Lord Spasm, la chambre française à coucher ; le Colonel passa dans le parloir ; le Comte alla dans le salon de chasteté, et lord Pyebald dans la salle de jeu. Tandis que Charlotte faisait toutes ses dispositions, elle fut interrompue par l’arrivée d’un jeune gentilhomme qui venait souvent dans la maison et à qui elle avait donné la plus grande satisfaction à ses amusements. Il entra avec sa gaieté ordinaire ; il demanda à Charlotte une bouteille de vin de champagne ; il la pria de lui faire compagnie et de boire avec lui ; elle y consentit et lui dit qu’étant dans ce moment très occupée, elle espérait qu’il ne la retiendrait pas longtemps. Après avoir porté deux ou trois santés constitutionnelles, conformément à la charte du séminaire, il dit à Charlotte qu’il venait pour une affaire très importante, dans laquelle elle devait être le principal agent. « J’allai, la nuit dernière, chez Arthur, et, par un malheur inexprimable, je fus enragé de voir que mon partenaire était mon rival heureux au jeu et au lit. Je gageai avec lui mille guinées que, dans le mois, il attraperait une certaine maladie à la mode.

« — Eh bien ! milord, dit Charlotte, comment puis-je vous aider dans cette affaire ?

« — Je vous dirai, répliqua-t-il, qu’à ma connaissance, mon rival a une liaison criminelle avec ma femme. Procurez-moi donc, pour demain soir, une personne qui ait grandement cette, maladie, afin que je sois complètement en état de me venger de l’infidélité de ma femme et de la bonne fortune de mon rival.

« — Dieux ! s’écria Charlotte, qui s’imaginait qu’il voulait l’insulter et jeter du discrédit sur sa maison. Vous m’étonnez, milord, et me traitez bien mal, moi qui ai toujours pris le plus grand soin de votre santé. Je ne connais point et ne reçois point chez moi de cette espèce. »

« Il était temps pour milord d’en venir à une explication plus particulière ; pour la convaincre de la vérité, il tira de sa poche son portefeuille et lui présenta un billet de banque de trente livres sterling. Cette espèce d’avocat fit sur Charlotte son effet ordinaire : elle l’écouta avec plus d’attention, et promit de lui procurer un objet conforme à ses souhaits. Le lendemain, la consommation heureuse s’ensuivit, et, au bout de quinze jours, le mari injurié fut convaincu que la double inoculation avait eu tout l’effet qu’il en avait désiré. Quelque temps après, l’associé de son lit parut en public ; milord lui demanda le prix de sa gageure, qu’il paya immédiatement afin de ne pas entrer en discussion sur cette affaire.

« Nous voyons dans quelle variété de services Charlotte était obligée de s’engager ; elle était nécessitée de produire des vierges qui, depuis longtemps ne l’étaient plus ; des femelles disposées à satisfaire de toutes les manières possibles le caprice imaginaire de la chair ; des maîtres de poste pour les dames, capables de donner les leçons les plus sensibles à la garantie d’une minute près.

« Vers, les neuf heures du soir, Charlotte, après avoir arrangé tout son monde, était occupée à préparer un bon souper, lorsqu’une des servantes, en allant chercher de la bière, laissa imprudemment la porte de la rue ouverte. Le capitaine Toper, la tête un peu échauffée, sortait de la taverne ; il entre sans être attendu, il monte, il ouvre la porte de la chambre des postes : le capitaine O’Thunder, par un oubli national, avait oublié de mettre le verrou, et Lady Loveit était trop pressée pour avoir pensé à une pareille bagatelle. Le capitaine Toper aperçoit sur le sopha O’Thunder et la dame en défi amoureux ; elle était entièrement livrée à ses désirs passionnés et ressemblait beaucoup à la Vénus de Médicis. Leur surprise fut extrême de voir entrer Toper qui, au lieu de se retirer, fixait avec ravissement les charmes de la dame et s’écria avec extase ; « C’est un ange, grand dieux ! » M. O’Thunder, quoique Irlandais, était si confondu et si honteux qu’il ne savait que dire ni que faire ; à la fin, il s’écrie : « Il est impertinent d’interrompre ainsi les gens dans leurs amusements particuliers. » En disant ces mots, il saute en bas du sopha, il saisit Toper par le col et l’assomme d’une grêle de coups de poing. La dame jette des cris affreux ; chacun, effrayé du bruit, sort avec précipitation de sa retraite ; le docteur Fretlext court ou plutôt roule en bas des escaliers avec sa culotte à moitié déboutonnée et sa chemise à moitié pendante ; Poll Nimblewrist, sans fichu et ses jupons à moitié relevés ; l’alderman Drybones paraît avec un torrent de tabac qui ruisselait de son nez dans sa bouche. Le comte Alto exprime sa surprise en disant : « Diantre ! quel fracas pour une maison si « bien réglée. » Le lord Pyebald vient avec ses cartes dans sa main, grandement mortifié d’avoir perdu son coup, quoiqu’il ne jouât rien. Le colonel Tearall, avec sa modeste dame, paraissent presque in puris naturalibus, croyant que le feu est dans la maison. Le lord Spasm tremble comme la feuille, et, n’ayant point de force, s’appuie sur Lady Loveit. La pauvre Charlotte s’évanouit, elle craint que sa maison et la réputation de Lady Loveit ne souffrent de ce scandale.

« Il fut aussitôt résolu, par toutes les parties, que le capitaine Toper serait invité de sortir et, dans le cas de refus, que l’on l’y forcerait. O’Thunder se chargea de cet emploi s’il en était nécessaire ; mais le capitaine Toper, qui était roué de coups, ne balança pas à se retirer.

* * * *

« Pour varier le sujet, nous allons transporter la scène dans la maison de Madame Mitchell ; son principal commerce était moins avec la noblesse qu’avec les bourgeois et souvent avec leurs épouses ; elle avait le plus grand soin de leur donner des marchandises choisies ; elle considérait que la réputation de sa maison dépendait de cette circonstance ; elle était constamment à l’affût des jeunes personnes qui se dégoûtaient de la rigueur de leurs parents ou qui, par un faux pas irréparable, se réfugiaient chez leurs amis et abandonnaient le sentier de la chasteté pour prendre le chemin de la destruction…

« Sam Foote (le fameux comédien), Chace Price et George Sel…n, étant au café de Saint-James, M. Price leur dit qu’il venait de lui tomber entre les mains une relation curieuse du couvent de Charlotte Hayes et que, s’ils voulaient, il leur en ferait la lecture. » Volontiers », s’écrièrent Samuel et George. Il lut comme il suit :

« — Relation authentique du monastère de Sainte-Charlotte.

« — Plusieurs institutions importantes et louables sont ignorées par l’effet d’une timidité qui accompagne toujours la vertu et la modestie, tandis que des entreprises de moindre importance sont recommandées à l’attention du public par l’impudence et la présomption ; car c’est ordinairement en proportion du mérite supposé des candidats que l’on en impose.

« — Il est de mon devoir de devenir le défenseur d’une institution qui a ses avantages politiques et civils. Les parents et les tuteurs ne seront plus en peine d’envoyer leurs filles ou leurs pupilles dans les couvents de Saint-Omer ou de Lille, lorsqu’ils seront assurés de trouver ici tous les avantages de leur éducation, en les plaçant dans un séminaire fondé par une de nos compatriotes, dans la partie la plus agréable de la capitale. On n’y adopte point les préjugés ni les erreurs étrangères, et tandis que l’on inspirera à ce sexe aimable les sentiments de la liberté anglaise, nos trésors alors ne sortiront point de notre île et ne passeront point dans d’autres royaumes. Cette institution est actuellement en activité et est située près de Pall-mall.

« — Cet établissement fut fondé par une sainte qui existe encore et dont il porte le nom. À en juger par les miracles qu’elle a déjà opérés et qu’elle fait, journellement, il n’y a point de doute qu’elle ne soit incessamment canonisée et que son nom ne soit inséré dans le calendrier, ce dont le lecteur conviendra d’après la lecture suivante :

« — Liste des miracles opérés et faits journellement par sainte Charlotte :

« — Elle change en un instant les guinées en vins de champagne, de Bourgogne ou punch.

« — Elle guérit le mal d’amour et par sa touche apprivoise le cœur le plus sauvage.

« — Elle fait passer la beauté des dames et donne de la beauté et des grâces à celles qui n’en ont point.

« — Elle donne aux vieillards qui se croient gais la vigueur de la jeunesse et elle change les jeunes gens en vieillards.

« — Elle a un spécifique particulier pour porter une femme à haïr son mari et à faire un prompt divorce.

« — Elle administre l’absolution dans les cas les plus désespérés, sans confession.

« — Elle possède la pierre philosophale et, au grand étonnement de ses visiteurs, elle change la forme la plus grossière en l’or le plus pur, par un procédé aussi vif qu’inexprimable, lequel a échappé à la découverte de tous nos chimistes, alchimistes, etc.

« — Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui lui donnent tant de droits pour être rangée au nombre des saints modernes, nous allons maintenant parler des lois, constitution, règlements et mœurs de ce séminaire.

« — Toute sœur qui prend le voile doit être ou jeune ou. belle ; si elle réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne en est mieux considéré par la déesse Vénus, à qui cette institution est dédiée. Elle ne doit pas beaucoup connaître le monde et si elle n’y a pas eu de grande intimité, l’abbesse la juge digne d’être admise au rang des candidates.

« — Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant favori ; si par hasard il lui restait dans le cœur quelque tendre attachement, elle doit aussitôt se soumettre à la touche miraculeuse, afin d’en obtenir une parfaite guérison.

« — Comme les frères des séminaires adjacents viennent visiter leurs sœurs de la manière amicale qui convient à leurs caractères, dans le dessein de les convertir et d’apporter du soulagement à leur âme, de même les sœurs, en pareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et ne rien cacher à ces dignes frères.

« — Comme les richesses de ce monde sont au-dessous de l’attention des dévotes qui se sont séquestrées dans ce cloître, la digne patronne, sainte Charlotte, s’approprie, à cet effet, tous les présents, dons et possessions des sœurs, d’une manière tout à fait édifiante, afin de ne pouvoir exciter en elles la vanité ou l’ambition.

« — Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux et vertueux, ayant en horreur les infidèles et leurs lois, n’en admet aucun dans le couvent ; elle n’aime point les coutumes des Turcs qui défendent de boire du vin ; elle en permet, au contraire, l’usage, surtout dans les instants où l’on sacrifie à la déesse ; ces moments devant être regardés, par la communauté, comme des jours de fêtes qui doivent être distingués en lettres rouges dans le calendrier du séminaire.

« — Sa sévérité ne s’étend point à priver les sœurs de la jouissance des plaisirs raisonnables et innocents ; sous ce rapport, elle considère les représentations dramatiques de toute espèce ; elle leur permet de visiter souvent les théâtres et même l’opéra. Elle a loué à cet effet, dans chacun de ces endroits, une loge particulière, sous la dénomination de séminaire de Sainte-Charlotte. Comme les jésuites irlandais et autres prêtres de ce pays sont en grand nombre dans cette capitale et que ces prêtres sont connus pour être pauvres et dans le besoin, elle avertit particulièrement les sœurs de ne point se confesser à aucun des frères de ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif d’Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières, faire l’instruction dans son couvent.

« — Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet de la plus grande attention, elles ne doivent, sous aucun prétexte quelconque, en être détournées par leurs autres sœurs, ni par les domestiques de la maison.

« — Si quelque frère essayait d’enlever quelque sœur du couvent, il doit aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le plus exemplaire et être chassé à perpétuité du séminaire.

« — Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement de la société que les sœurs ne communiquent point avec celles des autres communautés.

« — Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise dans la communauté sans avoir des lettres de recommandation sur leur chaste moralité et leurs vertueuses dispositions ; ces lettres doivent être écrites par les personnes qui ont donné des preuves incontestables de leur attachement à ce séminaire.

« — Sainte Charlotte, qui considère l’exercice très nécessaire à la santé, visite fréquemment les endroits publics et se promène fort souvent dans les rues de la capitale avec deux ou trois de ses nonnes. Ces exemples de beauté naissante, dévouée à la vertu et à la vie monastique ; la satisfaction et la gaieté exprimées dans leur aimable contenance lui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui, édifiées de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle est la prêtresse.

« — Lorsque le temps ne permet pas les promenades à pied, alors elle sort toujours accompagnée de quelques-unes de ses vestales, dans un brillant équipage appartenant au couvent, afin d’attirer constamment l’attention des passants.

« — Les heures des sœurs pour le coucher et le lever sont différentes ; elles sont relatives aux vigiles qu’elles doivent observer et au nombre des saints qu’elles doivent fêter : car, à cet égard, sainte Charlotte est très rigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de rémission. Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et le décorum le plus strict sont observés ; alors les nonnes se trouvent toutes réunies aux heures réglées du couvent.

« — Ces vigiles et ces prières étant considérées comme le principal établissement de cette institution, rien ne peut donner de plus grande satisfaction à sainte Charlotte que de trouver dans chaque sœur cette ferveur et dévotion qui caractérisent particulièrement cet ordre ; mais comme l’approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions, généralement témoignée par une croix en diamants ou quelques autres présents de prix, alors il est permis à chacune des nonnes, tant qu’elle reste dans le séminaire, de porter ces croix, en forme de collier, sur le sein.

« — Comme cette institution n’est pas trop rigide et qu’on n’y envisage que l’éducation agréable du sexe, on n’y interdit point la musique et la danse ; au contraire, il y a des maîtres attachés au couvent qui enseignent ces deux arts, dont la plupart des sœurs ont tiré le plus grand avantage : on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute des cotillons et même le menuet de la cour avec une réputation sans pareille.

« — Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant l’occasion, agit doublement comme médecin et confesseur ; il ne prend point d’honoraires.

« — En un mot, tous les plaisirs innocents d’une vie agréable et la félicité sociale règnent, sans mélange, dans ce séminaire qui n’a rien de cette austérité ni rigueur monacale des couvents étrangers. »

« Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, le croyant l’auteur de cette composition facétieuse, le remercia du plaisir qu’il lui avait procuré. Il fut ensuite résolu d’aller, le soir même, faire une visite à sainte Charlotte et à ses nonnes ; et nous ne manquerons pas d’accompagner les trois Génies dans le séminaire.

* * * *

« Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit dans la maison de Charlotte qui les reçut avec beaucoup de politesse. Après les compliments de part et d’autre, Samuel Foote dit à Mme Hayes que ses amis et lui étaient venus d’après la lecture qu’on leur avait faite des règles et lois de son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement judicieuses et heureusement calculées pour l’avancement de la décence, du décorum et du bon ordre. L’abbesse le remercia poliment de son honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à voir quelques-unes de ses nonnes, elle lui dit que Clara Ha.w…d finissait sa toilette et allait paraître dans le moment ; que Miss Sh…ly avait prié avec tant d’ardeur ce matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du repos ; que Miss Sh…d.m était en ce moment confessée par un vieux baronnet qui, constamment, la visitait deux fois par semaine, et que Miss W…ls et Miss Sc…tt étaient allées à la comédie ; mais que si elles n’y rencontraient pas quelques frères, elles reviendraient aussitôt que la pièce serait achevée…

« … Alors Clara entra ; et comme M. Price avait suffisamment satisfait sa curiosité, la conversation changea. On pria donc Miss Ha.w…d de chanter, ce qu’elle fit à la satisfaction générale de toute la compagnie. Mme Hayes dit que Clara était une excellente actrice ; Foote la pria de lui réciter quelques morceaux ; après quelque hésitation, elle déclama avec tant d’art une scène de la Belle Pénitente que Samuel, surpris et enchanté de son talent, jura qu’elle jouerait sur son théâtre si cette proposition lui paraissait agréable. Clara crut que c’était une pure raillerie de sa part, et elle ne lui répondit que par une révérence ; mais peu de temps après, elle fut engagée au théâtre de Hay-Market, où elle eut le plus grand succès, et passa ensuite, à la recommandation de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les applaudissements les plus avantageux.

« Miss Sh…d…m descendit : on la pria de chanter ; elle répondit qu’elle était si fatiguée de son opération avec Sir Harry Flagellum qu’elle demandait un petit moment de répit pour remettre ses esprits. « J’ai été, dit-elle, deux grandes heures avec lui et j’ai eu plus de peine à faire passer dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse que nous servons, que si j’eusse fouetté la plus obstinée de toutes les mules des Alpes. »

« Chace Price dit qu’il s’étonnait que la fertile imagination de Charlotte n’eût pas encore inventé une machine propice à ces sortes d’œuvres pieuses ; qu’il lui était venu dans l’idée d’en construire une dans le genre de celle qui fut inventée, il y a quelques années, pour raser cent personnes à la fois ; et que, d’après un pareil procédé, on pourrait satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de quarante Flagellums,

« Foote fut de cet avis ; puis, tournant le projet à l’avantage national, il pensa que ces machines devraient être construites par autorisation de patentes et qu’attendu le rapport énorme qu’en retireraient les propriétaires, il jugeait nécessaire que le Parlement mît un droit considérable sur chacune de ces machines.

« George Sel…n s’informa ensuite de la virginité des nonnes. L’alderman Portsoken l’avait assuré hier, à la Taverne de Londres, qu’il avait passé la nuit d’auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne véritablement vierge, mais qu’il ne pouvait pas concevoir comment l’hymen pouvait être préservé des assauts perpétuels auxquels il était continuellement livré.

« Charlotte parut un peu déconcertée ; mais le champagne agissant en ce moment avec beaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de soutenir la dignité de sa maison et elle lui répliqua très injudicieusement : — Que son opinion était qu’une femme pouvait perdre sa virginité cinq cents fois et paraître toujours vierge ; que le Dr O’Patrick l’avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de la même manière que l’on fait le boudin ; qu’elle l’avait éprouvé elle-même et que, quoiqu’elle eût perdu la sienne mille fois et qu’elle eût été ce matin même sous la direction du docteur, elle se croyait une vierge aussi bonne qu’une vestale. Que, quant à l’hymen, elle avait toujours entendu dire que c’était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait point partie de la formation de la femme ; qu’elle hasardait donc de dire qu’elle avait maintenant dans son séminaire autant de virginités qu’il en fallait pour contenter toute la cour des Aldermans et la Chambre des communes par-dessus le marché ; qu’elle avait une personne, nommée Miss Su…y, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller Pliant, qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de virginalité ; que Miss Su…y, étant la fille d’un libraire et ayant travaillé sous l’inspection de son père, connaissait la valeur des éditions nouvelles. »

« Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, qui était un composé d’ignorance, de sophismes irlandais et de faux esprit, but un verre de vin de champagne, afin de remettre ses esprits. Foote proposa à ses amis de se retirer ; il paya le mémoire, qui était assez bien chargé ; il donna un rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha.w…d, afin de l’engager pour son théâtre ; ensuite les trois Génies prirent congé de Mme Charlotte et se rendirent joyeusement à Bedford-arms.

* * * *

« Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte et après avoir parlé avantageusement de son couvent, nous allons maintenant donner quelques notions sur celui de sa voisine.

« Mme Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut probablement la première dame abbesse qui, pour s’attirer des chalands, en leur recommandant la bonté de ses marchandises, mit une devise latine au-dessus de sa porte ; sur une plaque de cuivre était inscrit :

In medio tutissimus.

« La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux de pratiques ; elle ne manquait pas de leur procurer les meilleures marchandises et de leur prouver la vérité de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes Miss Emilie C…lth…st. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit dans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne et sa vie.

« Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly ; elle était un jour dans la boutique lorsque le comte de L…n y vint pour acheter différentes marchandises : le lord fut grandement frappé des charmes d’Emilie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de la posséder ; il informa son valet de chambre, qui était son confident et son mercure, de l’impression que cette jeune personne avait faite sur lui ; il lui promit une récompense considérable s’il pouvait la lui procurer : l’appât était très séduisant ; il lui répondit qu’il allait tout employer pour l’accomplissement de ses souhaits ; il commença son attaque par lui adresser une lettre dans laquelle il lui marquait : « qu’il avait souvent contemplé ses charmes avec ravissement ; qu’il s’était flatté de pouvoir vaincre sa passion, mais qu’il s’apercevait qu’il lui était impossible de lui cacher plus longtemps son amour ; qu’il se jetait à ses pieds et implorait sa miséricorde ; que son destin était entre ses mains et qu’il la conjurait de décider, à son gré, de son sort ; qu’il préférait la mort à une vie de tourments perpétuels, que la belle main de l’aimable Emilie pouvait seule adoucir. » La jeune personne lut cette épître avec émotion ; d’un côté, sa vanité était en quelque sorte satisfaite d’avoir fait la conquête d’un beau jeune homme qu’elle savait venir dans le magasin de son père ; de l’autre part, sa pitié et sa compassion la portaient à plaindre son tourment : elle consulta donc une dame en qui elle avait confiance pour savoir comment elle devait agir dans une pareille circonstance. Le valet de chambre du lord L…n n’était pas à mépriser ; il était le grand favori de son maître ; rien ne se faisait dans la maison que par ses ordres ; il dirigeait tout et même milord par-dessus le marché. Comme milord avait beaucoup de crédit à la cour, Emilie ne doutait point qu’il ne procurât un fort bon emploi à son valet de chambre : dans tous les événements, elle serait bien mariée et c’était la principale des choses qu’elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit, en conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait assez d’espérance pour poursuivre cette affaire avec succès, ce qu’il ne manqua d’exécuter ; il introduisit auprès d’elle une femme qu’il faisait passer pour sa sœur et qu’Emilie regardait déjà comme la sienne propre ; elle lui ouvrit donc les secrets de son cœur qui furent aussitôt rapportés au frère supposé. Il lui proposa d’aller à la comédie, et comme la sœur, en apparence, devait être de la partie, Emilie ne vit point de danger d’accepter la proposition. Chacun fut très satisfait du spectacle jusqu’à la conclusion du drame, lorsque malheureusement, ou plutôt heureusement pour le valet de chambre de milord, la pluie tomba avec une force si prodigieuse qu’il lui fut impossible d’avoir une voiture ; il fallait cependant prendre une résolution : son avis fut de se rendre dans une taverne voisine et d’y souper jusqu’à ce que la pluie cessât ou que l’on pût se procurer une voiture. Emilie frémit d’abord au nom de taverne, mais elle n’eut plus de scrupules lorsque sa compagne lui représenta qu’en pareille circonstance sa délicatesse était hors de saison, surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille de vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, on but à la ronde. Le valet de chambre n’avait pas oublié de préparer son hameçon, ni d’introduire une bouteille de vin de champagne bien renforcée d’eau-de-vie. La soirée était très humide, et, comme on sortait d’un endroit extrêmement chaud, un autre verre de vin ne pouvait point faire de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et du second on passa au troisième et ainsi de suite. Pendant ce temps, les yeux d’Emilie étaient plus animés que jamais ; cette agréable boisson ajoutait à ses charmes et à sa gaieté. Le souper achevé, il pleuvait toujours, et point de voiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du valet de chambre. Il avait apporté avec lui de l’opium qu’il infusa adroitement dans un verre de vin et qu’Emilie but.

L’effet n’en fut pas long, car Morphée s’empara aussitôt de ses sens. Emilie étant ainsi livrée au sommeil, le valet de chambre et la sœur prétendue se retirèrent, lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine l’issue de l’affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficultés à ses désirs brûlants. Emilie s’éveilla et s’aperçut trop sensiblement de sa situation ; elle connaissait milord ; elle vit qu’elle était perdue. Milord s’efforça de l’apaiser, il lui dit que sa passion pour elle était si forte qu’il n’était plus le maître de sa raison, qu’il l’adorait, l’idolâtrait, qu’il lui donnait carte blanche sur les conditions qu’elle lui imposerait pour vivre avec lui ; une voiture, une maison élégante, , cinq cents livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent tellement en sa faveur qu’elle s’abandonna donc entièrement à sa discrétion. Il la mit aussitôt en possession de ce qu’il lui avait promis. Mais, hélas ! la satiété des complaisances répétées du même objet fort souvent nous ennuie. Après la révolution de plusieurs mois, milord s’aperçut que sa passion était bien diminuée ; sous le prétexte de la jalousie, il lui chercha donc une querelle qui rompit leur liaison.

« Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et ayant les charmes d’Emilie a rarement la prudence suffisante pour profiter du présent et amasser pour l’avenir. Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure aimable et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une belle bouche ornée de deux rangées d’ivoire qui, par leur régularité et leur blancheur, enchantent la vue ; imaginez-vous, dis-je, une telle personne et ne vous étonnez pas si le miroir fidèle d’Emilie lui disait qu’elle avait de justes prétentions à la conquête universelle ; que si milord l’avait adorée, les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage à ses charmes ; avec de pareils sentiments pouvait-elle se former l’idée d’un besoin à venir ; mais les vicissitudes de cette vie sont si extraordinaires et si peu attendues qu’elle se trouva, en peu de temps, dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, de vendre ses bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grande partie de ses ajustements ; elle ne trouva plus d’admirateurs, elle se trouva enfin forcée de se soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité contraint souvent le sexe ; enfin Mme Mitchell ayant appris sa situation l’invita à venir demeurer chez elle et la persuada qu’elle y serait regardée comme une amie. Emilie avait paru avec éclat dans le grand monde, et elle était appelée le Phaéton femelle par rapport à un accident qui lui arriva au spectacle : un jour qu’elle se trouvait au théâtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n’étant pas calculée à celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que cet accident lui serait devenu funeste ainsi qu’aux dames qui étaient dans la même loge et qui craignaient le même événement pour leurs têtes, si M. Gl…n ne fût venu galamment à son secours et n’eût éteint le feu. Il préserva, au risque de sa personne, les charmes et les ajustements d’Emilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite dans King’s-Place.

« Emilie est en une si haute estime pour sa beauté et la douceur de son caractère qu’elle peut exiger la somme qu’elle désire ; elle a refusé plus d’une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce qu’elle n’aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain juif très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, lui proposa de l’entretenir et de l’établir très avantageusement ; mais comme elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa demande. Un certain lieutenant de marine, qui n’est pas très délicat dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un riche baronnet, offrit à Emilie de l’épouser ; mais, soit qu’elle soupçonnât que sa première femme était encore vivante, soit qu’elle craignît qu’il eut l’intention de la traiter comme sa première épouse, elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convînt beaucoup. En général, Emilie est une fille de joie, mais elle n’en a point les sentiments ; elle peut servir d’exemple aux sœurs de la communauté et leur inspirer de la dignité dans l’exercice de leur profession.

* * * *

« … Dans les alentours de King’s-Place, nous sommes restés assez longtemps, et nous allons faire une petite excursion à Curzon-Street, May-Fair. Dans cet endroit demeurait Mme B…nks, femme intelligente, assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre qu’elle n’avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs, résolut de tourner à son avantage les talents que la nature lui avait accordés, en bénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne désiraient que satisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dans l’indigence et qui se trouvaient forcées de faire un métier de leurs charmes, elle avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait été longtemps sa directrice ; elle avait fait chez elle un apprentissage régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à acquérir les connaissances qui sont nécessaires dans cet état critique et important ; en un mot, B…nks, ayant amassé une somme d’argent dans sa louable vocation, pensa qu’il était temps pour elle de fonder, à son tour, une abbaye ; en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans Curzon-Sreet. Clara Ha.w…d fit son premier noviciat public dans ce séminaire, quoiqu’elle allât dans la suite dans celui de Charlotte. Miss M…d…s fut la seconde qui fut enregistrée sur la liste de ses nonnes ; elle se rendit célèbre par ses charmes transcendants, qui étaient si puissants qu’ils captivèrent le savant Dr. B…kns. Miss Sally H…ds…n était la troisième en date ; elle fut si prudente et si économe qu’elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une abbesse. La turbulente Mme C…x était aussi inscrite sur la liste de Mme B…nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils de Mars, lui donnent le droit, sous d’autres rapports, de choisir sa compagnie ; mais elle n’écoute point les propositions de tout homme qui lui offre moins de cinq guinées. Il vient constamment dans ce séminaire un autre gentilhomme calédonien qui, par des questions politiques, s’est distingué dans le monde, littéraire. On crut d’abord que Mme C…x était l’objet de ses attentions ; mais cette erreur fut bientôt rectifiée, lorsqu’on vit clairement que Mme B…nks occupait seule ses pensées et régnait en impératrice sur son cœur, malgré son visage hommasse et sa figure commune ; il disait à cette occasion qu’elle avait ce je ne sais quoi, auquel tout homme sensible ne peut résister. Miss Betsey St…n…s…n exerce la fonction d’une nonne lorsqu’il y a un trop grand courant d’affaires et que toutes les autres sœurs se trouvent en exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne point le forcer d’aller dans un séminaire ; mais sa vocation générale est celle d’assister Mme B…nks ; et dans cette circonstance, elle déploie la plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l’action, dans ce double emploi, l’oblige généralement à prendre les eaux dans la saison du printemps, afin de donner du relâchement à sa constitution. Mme W…ls.n a un embonpoint désagréable que les plaisirs de la table lui ont donné ; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent toujours l’admiration. Mme Br…n, généralement connue sous la dénomination de The Constable, étant un excellent moule pour les grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement pour recruter les forces de Sa Majesté. Mme F…gs…n, la dernière sur la liste, a une main très utile et de très bon accord avec tout le monde ; soyez chrétien ou païen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit, elle ne s’en met pas en peine, pourvu que l’argent ne soit pas léger ; mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment une paire de balances pour peser l’or : malgré le grand nombre d’admirateurs de différentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peut l’attester un certain gentilhomme irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est vrai, est forcé de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F…gs…n., qui (pour me servir de ses propres expressions) lorsqu’elle tient dans ses bras l’homme qu’elle aime, s’abandonne tout à fait. Marie Br…n a été pareillement engagée dans ce séminaire…

* * * *

« Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant qu’elle ne quitte King’s-Place ; cependant, comme elle était résolue avant de se retirer du commerce de faire quelques coups d’éclat, elle commença d’abord par recruter de deux manières différentes de nouvelles nonnes toutes fraîches pour son séminaire ; la première, par la visite des registres d’offices ; la seconde, par les avertissements insérés dans les papiers publics. Nous allons donner une idée de ces deux opérations.

« Charlotte s’habilla d’une manière simple et, ressemblant, par sa mise et son maintien, à la femme d’un honnête négociant, elle alla dans les différents bureaux des registres d’offices, aux alentours de la ville, demandant une jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au premier étage ; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa locataire malade au point de garder le lit ; d’autres fois, elle la rendait vaporeuse ; mais les gages étaient forts et bien au-dessus du prix ordinaire. Afin d’amener son plan à exécution, elle prit des logements et même des petites maisons agréablement meublées dans les différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère de son séminaire, si on fût venu prendre des renseignements dans le voisinage, n’eût donné de l’alarme et n’eût empêché l’accomplissement de son dessein. Lorsque quelque fille honnête, d’une figure jolie et annonçant la santé, se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu’elle ne pouvait pas voir ; mais elle lui disait qu’il fallait que la servante couchât auprès d’elle, parce que ses infirmités étaient si grandes qu’il était important qu’elle eût, pendant toute la nuit, une personne pour la veiller.

« Les préliminaires furent ainsi établis ; comme les servantes vont généralement le soir prendre possession de leurs places, la fille innocente, qui s’était présentée à elle, fut conduite dans une chambre très sombre, parce que les yeux de la dame étaient dans un si triste état qu’ils ne pouvaient pas supporter la lumière. À dix heures, toute la maison était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil ; mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission de souper avec Mme Charlotte ; on lui donna de la forte bière et, pour lui montrer qu’elle serait bien traitée, on la favorisa d’un verre de vin ; les esprits de Nancy étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand, hélas ! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil entre les bras du lord C…n, du lord B…ke ou du colonel L…, elle se plaint de la supercherie ; les cris qu’elle jette n’apportent aucun soulagement à sa situation, et, voyant qu’il lui est inévitable d’échapper à son sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle se trouve seule avec quelques guinées et la perspective d’avoir une nouvelle robe, une paire de boucles d’argent et un mantelet de soie noire. Ainsi trompée, il n’y a plus de grandes difficultés de l’engager à quitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dans King’s-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit être sacrifiée de la même manière.

« Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu’elle faisait insérer dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l’effet désiré et lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d’une nature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes qui se proposaient d’entrer en service, toutes les apparences de la vérité, de la sincérité et le témoignage de la bonté du lieu ; quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant à entendre que l’on serait chez elle sur le pied d’amie, et par ces publications badines elle trompait ainsi l’innocence confiante. Voici un avertissement qu’elle fit paraître il y a quelque temps et qu’elle adressa à George S…n :

« — On a besoin d’une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d’une bonne famille, qui ait eu la petite vérole et qui n’ait, en aucune manière, servi dans la capitale ; elle doit savoir tourner ses mains à toute chose, vu qu’on se propose de la mettre sous un cuisinier habile et très expérimenté ; elle doit entendre le repassage et connaître la boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pâte ; elle doit avoir également assez de connaissances pour conserver le fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle devient habile et si elle conçoit facilement et profite des instructions qui lui seront faites pour son avantage. »

« Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes personnes qui, en conséquence, se présentèrent pour entrer au service et qui profitèrent bientôt des instructions qui leur étaient données.

« Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de son séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines ; elle commença d’abord par leur faire apprendre un nouveau genre d’amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, après leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine, leurs exercices, elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à ses meilleures pratiques, dont voici le contenu :

« — Mme Hayes présente ses compliments respectueux à lord… ; elle prend la liberté de l’informer que demain soir, à sept heures précises, une douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la santé et la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles qu’elles sont pratiquées à Otaïti, d’après l’instruction et sous la conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle Mme Hayes paraîtra. »

« Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente de leurs exercices, nous allons donner la citation suivante, tirée du voyage de Cook, et écrite par le célèbre docteur Hawkesworth :

« — Telles étaient nos matines… » En parlant des cérémonies religieuses exécutées dans la matinée par les Indiens, il dit : « Nos Indiens jugeaient convenable de célébrer leurs vêpres d’une manière toute différente : un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille d’environ onze à douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans se douter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissait d’après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d’un rang supérieur, particulièrement Oberea, qui, l’on peut dire, avait assisté à toutes leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les instructions nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps où elle était trop jeune pour connaître les importances de ce culte. »

« Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire du docteur Hawkesworth sur l’exécution de ces cérémonies, d’autant qu’elles sont plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit :

« — Cet événement n’est pas mentionné comme un objet de curiosité oisive, mais il mérite au contraire d’être considéré et de déterminer ce qui a été longtemps débattu en philosophie, si la honte qui accompagne certaines actions, qui, de tous les côtés, sont reconnues être en elles-mêmes innocentes, est imprimée par la nature ou cachée par la coutume : si elle a son origine dans la coutume, quelque générale qu’elle soit, il sera difficile de remonter jusqu’à sa source ; si c’est dans l’instinct, il ne sera pas moins difficile de découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce peuple dans les mœurs duquel on n’en trouve pas la moindre trace. »

« Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128.

« Mme Hayes avait certainement consulté ce passage avec une attention toute particulière, et elle conclut que la honte en pareille occasion « était seulement cachée par la coutume ». Ayant donc assez de philosophie naturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement d’apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus telles qu’elles sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter de l’invention, imagination et caprice de l’Arétin. C’était donc à cet effet que dans les répétitions qu’elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elle avait assigné à chacune d’elles les gestes et postures dans lesquels elles étaient déjà très expérimentées.

« Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, de la première noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des Communes.

« L’horloge n’eut pas plus tôt sonné sept heures que la fête commença. Mme Hayes avait engagé douze jeunes gens les mieux taillés dans la forme athlétique qu’elle avait pu se procurer : quelques-uns d’entre eux servaient de modèles dans l’Académie royale, et les autres avaient les mêmes qualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur le carreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène des meubles nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquelles les acteurs et actrices dévoués à Vénus devaient paraître, conformément au système de l’Arétin. Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des présents reçus en pareilles occasions par les dames d’Otaïti qui donnaient à un long clou la préférence à toute autre chose, ils commencèrent leurs dévotions et passèrent avec la plus grande dextérité par toutes les différentes évolutions des rites, relativement au mot d’ordre de santa Charlotta, en conservant le temps le plus régulier au contentement universel des spectateurs lascifs, dont l’imagination de quelques-uns d’eux fut tellement transportée qu’ils ne purent attendre la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partie dans cette fête cyprienne, qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs applaudissements de l’assemblée. Mme Hayes avait si bien dirigé sa troupe qu’il n’y eut pas une manœuvre qui ne fût exécutée avec la plus grande exactitude et la plus grande habileté.

« Les cérémonies achevées, on servit une belle collation et on fit une souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien joué leurs rôles. Les acteurs étant partis, les actrices restèrent ; la plupart d’elles répétèrent la partie qu’elles avaient si habilement exécutée avec plusieurs des spectateurs. Avant que l’on se séparât, le vin de champagne ruissela avec abondance. Les présents faits par les spectateurs et l’allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de la soirée !

« Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée d’un sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt après, Charlotte se jeta dans les bras du comte… pour mettre en pratique une partie de ce dont elle était si grande maîtresse en théorie.

« Nous allons les laisser jusqu’à midi, l’heure du déjeuner, attendu que les fatigues de la soirée doivent leur avoir imposé la taxe nécessaire du sommeil jusqu’à ce moment.

* * * *

« … La maison de Mme Hamilton… peut proprement être regardée plutôt comme une maison d’intrigue qu’un séminaire. Les plus belles femmes galantes de cette capitale la fréquentent très souvent. Mme Hamilton n’avait point le caractère mercenaire des autres mères abbesses : elle aimait mieux traiter d’une partie joyeuse, agréable et amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l’argent qu’elles dépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune passion lascive que pour jouir du plaisir d’être dans une bonne compagnie et pour passer quelques heures dans une agréable société.

« D’après ce genre d’amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur est en état de se former une idée du motif qui attirait les visiteurs dans sa maison ; en parlant ainsi, nous ne prétendons point dire qu’elle est la région de l’amour platonique. Non, il n’est point de femmes plus sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu’elle a un homme qu’elle aime ou plutôt qu’elle est la favorite d’un homme de grands moyens et qui a des liaisons avec les théâtres, mais nous ne voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que Pénélope : non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de Diane ; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir la dignité d’une femme honnête…

* * * *

« … Mme Nelson est une dame qui, dans les premières années de sa vie, fut considérée comme une beauté du plus grand mérite ; elle céda à la fin à l’influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine W…n qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant rencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et lui laissa prendre son essor ; elle se livra bientôt au premier venu ; mais lorsqu’elle s’aperçut que ses charmes déclinaient, que sa constitution était en quelque sorte dérangée par les irrégularités de sa conduite et par les visites trop fréquentes auxquelles elle se livrait, elle écouta alors les avis de M. Nelson, qui lui donna à entendre qu’il serait prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu’il avait quelque crédit chez un tapissier et qu’il jugeait, d’après la connaissance et l’expérience qu’elle avait obtenues dans le cours régulier de sa profession, et d’après l’étude et le jugement approfondi qu’il avait faits de la vie réelle et d’une variété de vocations qu’il avait poursuivies, que le plan était non seulement très praticable, mais pouvait avoir la plus grande réussite.

« Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction ; ils louèrent une maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street, qu’ils arrangèrent en très peu de temps et qu’ils meublèrent de la manière la plus élégante. Il était préalablement nécessaire de se procurer un assortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises dans les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt que Nancy Br…n, Maria S…s, Lucy F…scher et Charlotte M…rtin s’étaient aussitôt engagées dans ce séminaire : elles étaient toutes des filles très agréables, quoique quelques-unes d’elles eussent paru dans la ville pendant un assez long temps ; il était alors urgent de se pourvoir de religieuses pour le service présent ; mais comme Mme Nelson se proposait d’être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait toutes les jeunes personnes qui se présentaient.

« Son secrétaire et mari matrimonial était employé à écrire des lettres circulaires aux nobles et aux riches qui étaient connus pour visiter le séminaire de Mme Goadby etc., etc., ce qui procura à Mme Nelson un nombre considérable de visiteurs. Le lord M…h, le lord D…ne, le lord B…ke, le duc de D…t, le comte H…g, le lord F…th, le lord H…n et une quantité estimable de membres des Communes vinrent la voir ; mais, en général, ils se plaignirent tous que les marchandises n’étaient pas de fraîche date, de sorte quelle était fréquemment obligée d’envoyer chercher d’autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant donc rétablir la renommée de son séminaire, se servit de son génie, qui était fertile dans l’art de la séduction, pour obtenir de véritables vierges dont elle pourrait demander un prix considérable ; elle alla donc, visiter constamment tous les registres d’offices ; elle se rendit dans les auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations adroites et sous prétexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt un joli assortiment des marchandises les plus fraîches que l’on pût trouver dans Londres.

« Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son particulier, devint si jalouse d’elle que, dans le dessein d’établir son séminaire sur le même pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de l’Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie provision de nouvelles marchandises, qu’elle se proposa de présenter à ses convives lors de la rentrée du Parlement.

« Mme Nelson n’eut pas plus tôt appris le but du départ de sa rivale que cette nouvelle, loin de la décourager, excita dans son cœur l’émulation la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby ; elle mit une fois de plus son génie imaginatif en marche ; elle avait une légère connaissance de la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse à travailler à l’aiguille ; ayant donc lu dans les papiers un avertissement pour être gouvernante dans une école de jeunes filles, elle fit en conséquence les démarches nécessaires pour avoir cet emploi, et fit tant que par son habileté elle en obtint la place. Comme son dessein n’était pas d’exercer longtemps cette fonction, elle n’essaya point d’améliorer l’éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant les bonnes mœurs’ ; au contraire, elle s’efforça de corrompre leur esprit en leur parlant des plaisirs agréables que l’on goûtait dans les caresses d’un beau jeune homme, et en leur donnant à entendre que c’était folie et préjugé de croire qu’il y avait du crime à céder à leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains tous les livres qu’elle jugea convenables à éveiller leur inclination lascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les Mémoires d’une fille de joie et autres productions du même genre leur furent secrètement communiqués ; elles les lisaient avec avidité. Quand elle vit qu’elle avait suffisamment animé leurs passions et qu’elle avait fait passer dans leurs sens le désir invincible de la flamme amoureuse, un jour, sous le prétexte de prendre l’air, elle se rendit avec deux des plus belles filles de l’école dans sa maison située dans Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s’appelaient Miss W…ms et Miss J…nes, étaient âgées d’environ seize à dix-sept ans et appartenaient à de très bonnes familles.

« Mme Nelson avait antérieurement prévenu le lord B… et M. G… de se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas plus tôt entrées dans cette maison qu’elles trouvèrent une collation servie ; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson informa les jeunes demoiselles qu’elles étaient chez une de ses parentes et qu’elle les priait d’agir librement et sans cérémonie ; en conséquence, Miss W…ms et Miss J…nes se livrèrent à leur appétit avec beaucoup de satisfaction ; on les engagea à boire un ou deux verres de vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu’il était temps d’introduire les gentilshommes ; et quoiqu’ils fussent déjà dans la maison, un coup à la porte annonça leur arrivée ; en entrant dans l’appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu’ils causaient ; les jeunes demoiselles furent d’abord alarmées mais la politesse des gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes, et on parla agréablement de différentes choses.

« Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes étaient en quelque sorte inquiètes de savoir comment elles pourraient regagner la pension, qui était au-delà de Kensington ; lorsque l’on fit entrer la musique et que l’on proposa de danser ; elles étaient si passionnées de la danse qu’elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps qui s’écoulait tandis qu’elles se divertissaient ; en un mot, elles continuèrent de danser jusqu’à minuit ; pendant ce temps, on leur fit boire différentes liqueurs pour augmenter l’effervescence de leur passion. Les assiduités de leurs danseurs les empêchèrent de prévoir leur danger et presque leur destruction prochaine.

« Il était deux heures du matin lorsqu’elles se retirèrent pour se coucher ; tandis qu’elles se déshabillaient, elles ne purent s’empêcher de parler de la tournure, de l’élégance, de la conduite honnête de leurs danseurs. Miss W…ms avoua qu’elle désirait posséder pendant la nuit le lord B… dans ses bras, et Miss J…nes déclara qu’elle se croirait complètement heureuse si M. G… était dans son lit avec elle ; les amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ dans leur chambre, en disant qu’il était impossible de refuser des invitations aussi tendres et qu’ils se croiraient plus que des mortels si, après avoir entendu de pareilles déclarations, ils n’offraient pas leurs services.

« Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le point de se mettre au lit, et elles n’avaient en ce moment d’autres vêtements que leur chemise, lorsque M. G…, prenant Miss J…nes dans ses bras, la porta sur un lit qui était dans une chambre adjacente, et laissa le lord B… maître de la personne de Miss W…ms. Elles s’étaient trop avancées pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.

« Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi heureux que leur situation l’exigeait et qu’ils goûtèrent jusqu’au lendemain un bonheur sans mélange.

« Mais le lendemain, comment retourner à leur école ? comment excuser leur absence ? Elles prièrent Mme Nelson de les reconduire à leur maîtresse et de donner elle-même quelque raison plausible en leur faveur ; elles la supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme Nelson était trop beau ; elle avait entièrement les cartes entre les mains ; elle en avait déjà joué un sans prendre et avait gagné deux cents guinées ; elle espérait avec de telles dames en avoir encore quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes demoiselles apprirent l’endroit où elles étaient retenues ; ils obtinrent du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre Mme Nelson.

* * * *

« Les démarches rigoureuses que les parents de Miss W…ms et de Miss J…nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcèrent de décamper : le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison de débauche, et si Mme Nelson eût continué plus longtemps son commerce, elle aurait probablement monté à la tribune, non pas pour prêcher, mais pour prier la populace de ne pas la régaler d’œufs durs.

« Au bout de quelques mois Mme Nelson, ayant vu qu’il n’y avait point de poursuite contre elle, prit un autre séminaire dans Bolton-Street, Piccadilly. Elle résolut de jouer à un jeu plus assuré que celui qu’elle avait joué dans Wardour-Street ; dans cet endroit, elle avait été trop loin, avait trop risqué et avait presque tout perdu ; elle jugea alors qu’il était prudent de ne pas s’élever au-dessus des filles de joie sur le haut ton.

« Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe, étaient Mme Marsh…l, Mme Sm…th, Mme B…ker, Mlle Fisher et Mlle H…met.

« La première de ces dames était la fille d’un chapelain qui lui donna une bonne éducation et qui s’efforça de fortifier son esprit par les sentiments de la religion et de la morale. Elle est d’une figure agréable et bien faite. Se trouvant par la mort de son père dans la plus grande détresse, elle écouta les sollicitations du colonel W…n, et elle résigna sa vertu et non pas son cœur à ces propositions ; au colonel succéda un homme qu’elle aimait sincèrement, mais elle découvrit trop tard qu’il était engagé dans le mariage, et peu de semaines après il la quitta ; elle fut donc alors forcée de rôder pour pourvoir à ses besoins, et maintenant, suivant les occasions, elle rend des visites à Mme W…ston, à Mme Nelson et dans les autres séminaires.

« Mme Sm…th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement belle ; elle est très ignorante, et elle fut trompée par un acteur ambulant, dont elle a adopté le nom. Pour ne point mourir de faim avec lui dans un grenier, ou pour ne pas être envoyée à la maison de correction comme une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique toute sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les mots tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes ; étant donc entrée chez Mme Nelson comme une nouvelle figure, elle y a gagné une somme considérable d’argent, et maintenant elle figure avec éclat au Ranelagh, à Carlisle-House et au Panthéon.

« Mme B…ker est une dame qui, pendant longtemps, a été très connue au théâtre. Quoiqu’elle ait paru souvent ici dans le caractère d’une déesse, nous ne pensons pas qu’elle ait quitté les planches ; elle a de justes prétentions à ce titre ; elle vécut pendant deux ans avec le comte H…g ; mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que ses affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence refusé de satisfaire aux demandes pécuniaires de Mme B…ker, elle visite maintenant les séminaires pour y rencontrer un administrateur temporaire et pour se mettre au-dessus du besoin ; elle va également dans les mascarades et autres endroits publics.

« Miss Fisher a adopté ce nom parce qu’elle s’imagine ressembler beaucoup à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il y a quelques années, la Laïs du bon ton la plus admirée ; on ne peut refuser qu’il y ait beaucoup de rapport entre elles ; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la présente Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles de Kitty ; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a plusieurs admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnes du premier rang.

« Miss H…met a la prétention de se croire petite parente de Mme Les…ham, mais nous croyons que la consanguinité est imaginaire ; il est certain qu’il y a quelque légère ressemblance de traits entre elles, elle imite cette dame autant qu’elle le peut dans son jeu, et comme Miss H…met est très vive, elle se flatte d’être engagée l’année prochaine à un des théâtres.

« Nous allons maintenant parler d’une dame qui unit le jeûne et la débauche, la religion et le vice dans un degré d’hypocrisie dont il y a peu d’exemples. Mme P… est ou prétend être la femme d’un prédicateur ambulant qui, depuis quelque temps, est enfermé par ordre de la justice ; elle est si extrêmement dévote qu’elle considère comme un péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sa bouche ; mais nous ne dirons pas qu’elle l’abhorre aussi complètement que de ne jamais en goûter d’une autre manière et aussi abondamment et aussi voluptueusement que possible ; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le titre de système végétal… Sa dévotion est égale à son péché. Si elle doit se coucher à cinq heures avec l’amant le plus athlétique que l’on puisse décrire, elle n’a aucune sorte d’objection pour ne pas éprouver la vigueur de son camarade de lit ; mais aussitôt qu’elle entend la cloche de sept heures, qui appelle à la prière, elle se jette alors à bas du lit, elle s’habille promptement et elle vole à l’église ou à la chapelle pour faire des dévotions ; l’office achevé, elle revient à son cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour achever les cérémonies de Vénus qu’elle avait auparavant commencées ; cette conduite exemplaire, jointe à sa stricte abstinence de la chair dans un sens ou à son système végétal, doit certainement la placer dans le vrai chemin du ciel dans lequel elle ne doit pas trouver d’obstacles pour empêcher le progrès de son voyage céleste.

« Par ces secours agréables et religieux, Mme Nelson trouve les moyens de satisfaire le goût et les dispositions de chacun de ses visiteurs. Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien ? Mme M…rshall peut disputer des sciences occultes avec le logicien le plus subtil des écoles. Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans la personne de Mme Sm…th, d’autant que l’unique étude à laquelle elle s’est toujours appliquée est celle d’une agréable courtisane. Mme B…ker peut ravir par son chant et vous faire croire qu’elle est presque une déesse, comme elle l’était autrefois sur le théâtre. Si la pompe et l’affection doivent avoir quelques charmes aux yeux d’un adorateur, Miss Fisher peut prendre tous les airs d’une femme de qualité du plus haut ton. Si un amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages furieux, Miss H…met peut en remplir le caractère avec autant de grâce qu’Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît animé de l’esprit de la chair, Mme P… jeûnera et priera avec lui aussi longtemps qu’il le désirera, excepté au lit.

« Il n’est donc point surprenant que les visiteurs de Mme Nelson fussent de tous les rangs et dénominations, depuis le duc jusqu’au méthodiste qui accable ses paroissiens d’une abondance de damnation pour l’autre monde, afin de pouvoir jouir, sans trouble des douceurs et félicités de cette sphère mondaine dans les bras de sa Laïs.

« Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste hommage, à Mme Nelson, nous jugeons qu’il est temps de renouveler nos visites à nos anciennes amies de King’s-Place.

* * * *

« Nous revenons maintenant au grand endroit d’amour, de plaisir et de bonheur, au célèbre sanctum sanctorum, ou King’s-Place. Pendant nos dernières excursions à May-Fair et à Newman-Street, il arriva une révolution très considérable dans ces séminaires. Charlotte Hayes se retira du commerce. Mme Mitchell ruina un gentilhomme irlandais, extrêmement riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par ses domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chez Mme Dubéry, nous allons présentement parler d’elle comme d’un caractère extraordinaire.

« État présent et exact des séminaires dans King’s-Place, donné d’après les meilleures autorités :

« Mme Adams.

« Mme Dubéry.

« Mme° Pendergast.

« Mme Windsor.

« Mme Mathews.

« Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires, nous allons donner une petite description de la négresse Harriot, tandis qu’elle demeure encore dans un de ces endroits voluptueux.

« Harriot habitait les côtes de la Guinée ; elle était extrêmement jeune lorsqu’elle fut conduite avec d’autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée là, elle fut exposée en vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée par un riche colon de Kingston. À mesure qu’elle avança en âge, on découvrit en elle un génie vif et une intelligence supérieure à la classe ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par l’instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades ; il prit en elle une confiance particulière et il la fit l’intendante de ses négresses ; il lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, afin de tenir ses registres et régler ses comptes domestiques. Comme il était veuf, il l’admettait très souvent dans son lit ; cet honneur était toujours accompagné de présents, qui bientôt attestèrent qu’elle était sa favorite ; elle resta dans cet état près de trois années, pendant lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l’appelèrent alors en Angleterre ; Harriot l’y accompagna. Malgré les beautés qui, dans cette île, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalité l’objet chéri de ses désirs, et cela n’était pas en quelque sorte extraordinaire, car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que celui des belles filles d’Albion, elle possédait plusieurs charmes qui ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s’adonne à la prostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de ses intérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n’aurait point souffert que personne le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an quelques centaines de livres sterling. La personne d’Harriot était très attrayante ; elle était grande, bien faite et gentille. Pendant son séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit par la lecture de bons ouvrages et, à la recommandation de son maître, elle avait acheté plusieurs livres utiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait par là considérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis un degré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.

« Telle fut sa situation pendant plusieurs mois ; mais, malheureusement pour elle, son maître, ou plutôt son ami, qui n’avait jamais eu la petite vérole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu’il paya le tribut de la nature. Harriot possédait une assez belle garde-robe et quelques bijoux ; elle avait toujours agi d’une manière si généreuse et si équitable qu’à la mort de son maître elle n’avait pas amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu’elle eût pu, aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis.

« La scène fut bientôt changée : de surintendante d’une table splendide, elle se trouva réduite à une très mince pitance, et même cette pitance n’aurait pas duré longtemps si elle n’eût pas avisé aux moyens de venir promptement au secours de ses finances presque épuisées.

« Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces scrupules délicats et consciencieux qui constituent ce que l’on appelle ordinairement la chasteté et ce que d’autres nomment la vertu. Les filles de l’Europe, aussi bien que celles de l’Afrique, en connaissent rarement la signification dans leur état naturel. La nature dirigea toujours Harriot, quoiqu’elle eût lu des livres pieux et remplis de morale ; elle trouva qu’il était nécessaire de tirer un parti avantageux de ses charmes et, à cet effet, elle s’adressa à Lovejoy, pour qu’il la produisît convenablement en compagnie. Elle était, dans le vrai sens du mot, une figure tout à fait nouvelle pour la ville et un parfait phénomène de son espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au lord S…, qui s’arracha aussitôt des bras de Miss R…y pour voler dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement frappé de la nouveauté des talents supérieurs de Harriot, auxquels il ne s’attendait pas, qu’il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling,

« Harriot roula alors dans l’or ; trouvant donc qu’elle avait des attraits suffisants pour s’attirer la recommandation et l’applaudissement d’un connaisseur aussi profond que l’était milord dans le mérite femelle, elle résolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle conclut que le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait toujours commander le prix.

« Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se présentaient jamais chez elle qu’avec un doux papier appelé communément billet de banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling, outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d’argent, les beaux ameublements et les bijoux qu’elle s’était achetés. Un de ses amis lui conseilla, alors de saisir l’occasion favorable qui se présentait à elle de succéder à Mme Johnson dans King’s-Place ; elle écouta cet avis et, employa presque sa petite fortune à ce nouvel établissement.

« Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, mais ayant pris un caprice pour un certain officier des gardes qui n’avait que sa paye pour se soutenir, elle refusa d’accepter les offres de tout autre. adorateur ; étant donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand déficit dans l’état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec ses nonnes, à Brightelmstoue ; les domestiques, à qui elle avait laissé la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de son absence : ils augmentèrent non seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent plusieurs choses de valeur, qu’elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut pas les poursuivre, quoiqu’ils terminèrent la scène de sa ruine, car Harriot fut et est encore enfermée pour dettes.

« Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite aux autres abbesses. Nous commencerons par Mme Adams, à l’extrémité septentrionale de la constellation des séminaires, chez qui nous trouvons l’aimable Emily, les beaux yeux de Ph…y et la jolie Coleb…ke.

« Cette Emily n’est point Emily C…l…lh…st, dont nous avons déjà parlé, mais Emily R…berts, qui descendait d’une famille toute différente. Son père était un rémouleur très fameux, et peu d’artistes dans ce genre ont eu autant de réputation que lui ; cependant, malgré son état et la considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Emily aucune fortune-capitale, ce qui la contraignit d’entrer au service ; elle se plaça donc chez un marchand respectable et vécut pendant quelque temps dans l’état de l’innocence. À la fin, le fils de son maître la débaucha, les fruits de leur correspondance devinrent bientôt visibles et elle se vit forcée d’abandonner la maison. Dès qu’elle eut donné au monde le gage de son indiscrétion, elle n’eut plus d’inclination pour le service. Le panneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de se persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet état d’aisance, de dissipation et de plaisir pour lequel elle était si naturellement portée. Il faut avouer qu’Emily était, dans le sens du mot reçu de King’s-Place, une très bonne marchandise ; il est impossible d’être plus aimable qu’elle… Son frère travaille toujours dans l’humble état de rémouleur ambulant, comme successeur de son père. Mais si Emily n’a pas avancé son frère dans quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires de Ring’s-Place, où il travaille presque tous les jours de sa vocation.

« Miss Ph…y est célèbre et remarquable par le brillant et la vivacité de ses yeux ; elle est, à d’autres égards, une fille fort gentille et très agréable ; elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans Bond-Street et elle fut séduite par le lord P…, qui bientôt l’abandonna et la mit dans la nécessité d’aller exposer ses charmes dans ce marché, général de la beauté.

« Miss Coleb…ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité et ses reparties. M. R…, l’acteur, eut l’honneur d’être le premier sur la liste de ses adorateurs ; elle fut la dupe d’un avertissement qu’il lui adressa au sujet de sa belle figure théâtrale ; en conséquence de cet avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M. R… lui promit de lui enseigner l’art dramatique et de la présenter au directeur du théâtre ; il lui dit qu’il ne doutait point qu’elle ne devînt, en peu de temps, l’ornement de la scène et qu’elle n’obtînt un traitement considérable ; il lui donna quelques leçons dramatiques ; mais dans une des scènes tendres, il joua si bien son rôle qu’elle fut forcée de reconnaître ses talents et de céder à ses conseils, et qu’elle réalisa les descriptions les plus amoureuses de nos poètes.

* * * *

« Après avoir pris congé de Mme Adams, nous approchâmes de l’équinoxe et nous fîmes voile vers le midi, où, après avoir touché le port suivant, nous entrâmes dans la baie Dubéry, où nous sommes assurés d’être très bien ravitaillés et d’y être pourvus des vins et autres liqueurs nécessaires pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de King’s-Place.

« Mme Dubéry est une femme du monde, et quoiqu’elle n’ait jamais lu les Lettres de Chesterfield, elle peut découper une pièce avec autant d’adresse et de dextérité que milord lui-même. En effet, aucune femme ne fait les honneurs de la table avec autant de propreté et d’élégance qu’elle. Quoiqu’elle ait reçu une éducation d’école et que ses mœurs furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la lecture des Bijoux indiscrets, ses manières sont si polies qu’elle paraît en quelque sorte une femme de ton ; elle abhorre tout ce qui est vulgaire et ne se sert jamais d’expressions qui choquent la bienséance ; elle a quelque teinture de la langue française ; elle parle un peu italien, et, par le secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs étrangers aussi bien que les sénateurs anglais : c’est pour cette raison que les ministres étrangers visitent souvent son séminaire et trouvent toute la satisfaction qu’ils désirent.

Le comte de B…, M. de M…p…n, le baron de N…, M. de D…, le comte de M… et le comte H… conviennent tous que les traités de cette maison sont dignes du corps diplomatique. En un mot, tout le département du Nord vient, suivant l’occasion, y faire sa visite, et Mme Dubéry n’est pas sans les plus grandes espérances que le département méridional suivra bientôt leur exemple.

« Il ne faut cependant pas s’imaginer que les visiteurs de Mme Dubéry étaient tous des membres du corps diplomatique ; non, assurément…

* * * *

« … Avant de rendre une visite en forme au séminaire de Mme Pendergast, qui, après la maison de Mme Dubéry, est le plus voisin dans King’s-Place, nous ne pouvons refuser l’invitation que nous avons reçue de nous rendre chez la célèbre Mme W…rs ; une dame entièrement sur le haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour les femmes galantes et les beaux garçons de classe supérieure et qui s’est acquis une grande réputation par sa capacité à accoupler les deux sexes ; aussi, par ces moyens honorables et industrieux, elle roule dans un brillant équipage et soutient une maison considérable, consistant en personnes de presque chaque dénomination…

« Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs, des artistes, des musiciens et des chanteurs. À notre première entrée, le groupe était formé du lord P…y, du colonel Bo…den, de M. A…ns…d et de M. C…b…d. Les dames étaient Mme H…n, Mme P…y, la marquise de C…n, Mme Gr…r et Mmes J…… Il vint bientôt après d’autres visiteurs des deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable compagnie le plaisir le plus agréable, d’autant que l’esprit et la beauté y régnaient à plus d’un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mélangées de jouer aux cartes, on fit deux quadrilles…

« … On pria M. L…ni de chanter ; il se rendit de la manière la plus agréable au désir de la compagnie ; son ami l’accompagna de la flûte, et ils reçurent les applaudissements qu’ils méritaient.

« Le lord P.f.t., ayant tiré à part notre petit cercle du reste de la compagnie, ne put s’empêcher de donner carrière à sa veine sarcastique ; il nous dit : « Je suis disciple de Pythagoras, et je crois fermement à la métempsycose. Tandis que M. L…ni chantait, je ruminais quelle serait la transmigration la plus probable des âmes des dames présentes ; je pensais que celle de Lady H…s passerait dans le corps d’une chèvre de l’espèce la plus vicieuse ; que celle de Mme P…y animerait peut-être un hoche-queue ; que celle de la marquise de C…n pourrait, comme un serpent, se plier et se replier dans la figure d’un B…h orgueilleux ; que celle de Mme Gr…r occuperait certainement le corps petit, mais chaud, d’une grenouille, d’autant que l’on assure que cet animal est de toutes les créatures vivantes le plus long dans l’acte de coïtion ; que celle de la pauvre Mme H…x, que je plains de tout mon cœur, se réfugierait dans celui d’une brebis innocente, comme étant jugée une victime ; quant à celles de Mmes J…, je pense que rien ne pourrait mieux leur convenir que les corps d’une vipère, d’un crapaud ou d’un serpent à sonnettes. » Le lord, après avoir ainsi donné un libre essor à son imagination sur la transmigration des âmes des dames, fut interrompu par M. L…ni qui chanta un air favori auquel chacun prêta la plus sérieuse attention et pour lequel il reçut les applaudissements réitérés de toute la compagnie.

* * * *

« En nous éloignant de King’s-Place, nous allons rendre une visite amicale à une ancienne connaissance, dans Queen-Anne’s-Street. Nous serions en effet inexcusables de ne pas nous trouver à un rendez-vous aussi important que celui qui nous est assigné par Mme Br…dshaw. Nous aurions dû, à la vérité, nous présenter chez elle plus tôt, mais le fait est que nous n’étions par informé, du moins en partie, des. anecdotes suivantes.

« Nous ne prétendons pas tracer avec une exactitude biographique la généalogie de Miss Fanny Herbert. Cette dame, que nous avons rencontrée d’abord dans un séminaire, dans Bow…-Street, commença, bientôt après, cette époque, à travailler pour son compte et tint une maison très renommée au coin du passage de la Comédie, dans la même rue, où elle demeura longtemps.

« C’était une belle femme, grande et bien faite, ayant un beau teint, des yeux vifs et expressifs et les dents très blanches et très régulières. Nous croyons qu’elle n’avait point recours à l’art supplémentaire qu’emploient presque toutes les nymphes du jardin. Sa maison était élégamment meublée ; une bonne table servie en vaisselle d’argent séduisait l’œil de ses visiteurs : ses nymphes, en général, étaient des marchandises supportables. Un riche citoyen était son ami le plus assidu et peut-être le principal soutien de sa maison ; mais quoiqu’elle ne fût pas prodigue de ses faveurs, elle n’était pas insensible à la rhétorique persuasive d’un beau jeune homme de vingt-deux ans, à larges épaules et très bien taillé. Le capitaine H…, M. B…, M. W… et plusieurs autres personnes qui vinrent se ranger sous son étendard furent, en diverses occasions, très bien accueillis dans la compagnie particulière ; il faut cependant avouer qu’elle n’avait point l’âme mercenaire : par conséquent, ces messieurs, qui étaient tous beaux garçons de profession, au lieu d’augmenter ses revenus, contribuaient plutôt à les diminuer, d’autant que la plus grande partie d’entre eux se trouvaient ruinés.

« À la fin, elle trouva un gentilhomme d’une fortune considérable qui fut si passionné de ses charmes qu’il pensa que le seul moyen de la posséder, à lui tout seul, était de l’épouser ; il lui offrit donc sa main, dans une intention honorable, et pour la convaincre que sa proposition était sérieuse, il prit une maison agréable dans Queen-Anne’s-Street (où elle demeure actuellement) ; il la fit meubler d’une manière élégante et fixa le jour de leurs noces ; mais il tomba subitement malade ; ses médecins lui conseillèrent, pour sa santé, de se rendre aux eaux de Bath ; il y fut à peine rendu qu’il y paya, avant la célébration de leurs épousailles, la grande dette de la nature. Miss Fanny Herbert, en entrant dans la maison qu’il lui avait meublée dans Queen-Anne’s-Street, y ayant pris son nom, l’a toujours porté depuis.

« Mis Fanny Herbert se trouvant par cette mort inattendue dans un embarras extrême, ne sut, pendant quelque temps, quel parti prendre. Comme elle n’avait point entièrement abandonné sa maison dans Bow-Street, elle continua toujours son ancien train de prostitution variée ; bientôt après, elle suivit une route honnête, elle quitta sa maison de Covent-Garden et se retira entièrement dans celle de Queen-Anne’s-Street.

« Sa maison devint alors un des séminaires les plus policés pour l’intrigue élégante, car aucune femme, quand elle le voulait, ne se comportait avec plus d’honnêteté que Fanny ; elle a l’esprit enjoué et emploie à propos l’équivoque ; à cet égard, on peut la regarder comme une seconde Lucie Cooper ; en effet, Fanny l’imite trop, et quelquefois sans succès, mais en général, elle est une compagne vive et agréable, et quoiqu’elle ne soit plus dans son printemps, elle n’en est pas moins une personne digne encore de recherches.

« Miss Fanny Butler reçoit souvent dans sa maison l’agréable Miss M…n, la capricieuse Mme W…n et l’aimable Miss T…h. Ces dames fréquentent alternativement King’s-Place et les autres séminaires. Mais elles ne trouvent dans aucun de ces endroits de compagnie plus conforme à leur esprit que dans Queen-Anne’s-Street.

« La première de ces dames est beaucoup courtisée par le chevalier P…0 et M. M…r, Portugais. M. Pis…ni, résident vénitien, a pris un caprice pour Mme W…n. Quant à Miss T…h, elle est devenue l’intime amie de M. d’Ag…o, ministre de Genève.

« Nous pouvons pareillement introduire dans la maison de Mme Br…dsh…w tout le corps diplomatique du département méridional, à l’exception de l’ambassadeur espagnol ; nous allons prendre congé de ces messieurs, pour parler d’un nouveau visiteur, le lord Champêtre…

* * * *

« Ce fut chez Mme Br…dsh…w que le lord Champêtre vit d’abord Mme Armst…d. C’est l’opinion générale que le lord eut un tendre penchant pour Fanny et qu’il passa dans ses bras de doux moments ; mais il est certain qu’il rendait de fréquentes visites particulières à Mme Br…dsh., w, toutes les fois qu’il n’avait point d’autre objet ostensible d’attachement, et que l’on a vu cette dame se promener dans sa voiture dans les environs de la ville et sur les différents chemins qui conduisent à Richmond, Putney et Hampstead. Il dirigea bientôt sa chaude artillerie sur Mme Armst…d qui venait souvent chez Mme Br…dsh…w ; il la pressa de si près qu’elle céda bientôt, d’après une carte blanche qui lui fut offerte par manière de capitulation. Il lui accorda tous les honneurs de la guerre amoureuse, et elle céda tambour battant, mèche allumée. Nous prions le lecteur de ne pas mal interpréter cette dernière expression et de croire qu’il n’y avait point la moindre raison de soupçonner un tison de l’un ou de l’autre côté.

« Plusieurs personnes pensent que le lord continue toujours d’avoir un tendre penchant pour Fanny, quoiqu’elle ait presque cinquante ans et qu’il partage ses affections entre elle et Mme Armst…d. Que ce soit assuré ou non, il n’en est pas moins vrai que les dames vivent dans le plus parfait accord et qu’il ne paraît pas y avoir entre elles la moindre apparence de jalousie.

« Comme nous avons donné un détail particulier de la conduite de Fanny jusques et y compris sa situation présente, nous allons avoir la même attention pour Mme Armst…d.

« Nous sommes informés que Mme Armst…d n’est point d’une famille illustre et qu’elle est la fille d’un cordonnier ; qu’étant abandonnée de ses parents et que n’ayant aucun moyen de vivre, elle jugea prudent de mettre ses charmes à prix, et que l’excellente négociatrice, Mme Goadby, ayant entrepris d’en faire la vente, en informa un marchand juif. Il paraît qu’à cette époque elle avait tout au plus quinze ans ; elle était bien faite, ses traits étaient parfaits et sa physionomie était tout à fait agréable. Il est prouvé que le lord L…n fut, après le juif, le second admirateur à qui Mme Goadby la présenta : mais comme les finances du lord n’étaient pas à ce temps dans un état aussi florissant qu’il aurait pu le désirer, Mme Armst…d trouva que ses moyens pécuniaires n’étaient pas pour elle une connaissance avantageuse, et elle crut alors convenable d’accorder sa compagnie au duc de A…, mais leur correspondance ne dura que quelques mois, parce qu’il découvrit bientôt son infidélité ; quelque temps après, elle passa dans les bras du noble Cr…kter ; cela paraîtra singulier en considérant sa liaison future avec lady Champêtre ; mais on peut dire, , en cette occasion, que le duc et le lord changèrent de danseuses dans le même cotillon.


« Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance avec Mme Armst…d ; il lui loua une petite maison de campagne près de Hampstead ; cette dame et Fanny passèrent la plus grande partie de l’été dernier dans cette retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se promener dans les endroits voisins.

« Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord garde si peu le moindre secret de son attachement pour ses deux dames qu’il y a raison de croire qu’elle durera longtemps ; il est successivement occupé à satisfaire ses passions amoureuses dans les bras de Fanny He…be…t et de Mme Armst.d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre, est fréquemment favorisée de la compagnie du colonel B…, du baronnet Thomas L…, du lord B… et de plusieurs des membres de chez Arthur et de Bootle. Les dames qui fréquentaient ordinairement la maison de Mme Br…dsh…w étaient Charlotte Sp…r, qui prit ce nom de sa liaison avec le lord Sp…r, Miss G…lle, Miss Mas…n, Mme T…r et Mme L…ne.

« La première de ces dames a, pendant quelques années, figuré sur la liste des courtisanes du haut ton ; quoiqu’elle soit toujours dans son printemps et qu’elle soit de la figure la plus agréable, elle est très difficile dans le choix de ses amants, et, quoiqu’elle en ait plusieurs, elle préfère toujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord B… est très amoureux de Charlotte, malgré qu’il la connaisse depuis six ans passés. Le lord n’est plus actuellement le gai, le beau garçon de vingt-deux ans, comme l’était Ned H… quand il fit la conquête d’une certaine duchesse à Tunbridge ; il trouve qu’il y a plus de peine à attacher un friand morceau que d’en venir à une action avec une dame d’expérience qui est libre d’accès et disposée à soutenir le siège, quoiqu’il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si c’était une attaque de jeunesse.

« Comme l’aventure du lord B… à Tunbridge fut à la fois heureuse et bizarre, nous pensons que le lecteur ne sera pas fâché d’en trouver ici le détail. À cette époque, les appartements, dans cet endroit, étaient loués par M. Toy, qui, sur le récit d’une hésitation dans sa voix et commençant tous ses mots par Tit Tit (n’importe l’interprétation que l’on donne à ce premier mot), fut surnommé Tit Tit . Mme la duchesse de M… était dans cette saison à prendre les eaux ; se promenant un jour dans les jardins, elle aperçut, à travers un buisson, une plante sensitive qui lui parut si extraordinaire qu’après l’avoir bien remarquée elle la reconnut pour être celle d’un Tit Tit. Elle fut si frappée de sa longueur et de sa grosseur qu’elle résolut d’en avoir la possession ; dans ce dessein, elle alla jusqu’à offrir sa main au Toy ; mais malheureusement il se trouvait engagé et ne pouvait pas accepter l’honneur qui lui était proposé ; cependant Toy s’intéressant au vif désir de Son Altesse et s’étant aperçu aussitôt qu’elle avait envisagé avec transport la plante sensitive, voulant en outre rendre service à son ami Ned, il informa Mme la duchesse de M… que ce gentilhomme possédait une plante encore plus belle et plus sensitive que lui. Son Altesse fut tellement enchantée de cet avis qu’en peu de temps Ned fut en pleine possession de sa… fortune.

« Miss G…lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs femelles de Mme Br…dsh…w, est grande et d’une figure agréable ; elle a tout au plus dix-huit ans ; sa contenance douce et expressive indique la bonté naturelle de son caractère : elle est la fille d’un chapelain qui mourut pendant qu’elle était très jeune et qui ne lui laissa d’autre soutien qu’une fondation faite au profit, soulagement, entretien et éducation des fils et des filles des ecclésiastiques ; elle fut donc, par les fonds de cet établissement, placée apprentie chez une couturière ; elle demeura chez cette dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d’un avocat lui fit la cour ; elle l’écouta favorablement, s’imaginant que ses desseins étaient honorables ; elle consentit de passer avec lui en Écosse. Lorsqu’ils furent en route, le clerc employa si bien la rhétorique amoureuse qu’il lui persuada d’antidater la cérémonie. Après deux nuits de pleine satisfaction, il la quitta ; elle se vit alors obligée de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée d’avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit de gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions à la chasteté et étant présentée chez Mme Nelson, on lui persuada aisément de suivre les avis de cette dame ; elle commença alors un nouvel apprentissage dans cette maison.

« Miss Mas…n descend d’une famille qui vivait au delà de ses revenus et qui s’imaginait qu’il n’était point nécessaire de lui amasser une dot, d’autant qu’elle avait, aux yeux de ses parents, des charmes suffisants pour se procurer un mari de rang et de fortune ; mais, hélas ! les hommes de ce siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée quand elle est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune personne est un exemple frappant de la vérité de cette observation.

« Mme Tur…r est la fille d’un gros marchand de drap qui, à sa. mort, lui laissa une fortune assez considérable ; elle vécut pendant quelque temps dans l’abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance de M. Tur…r (qui était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même manière qu’il en usa avec cette dame) qui lui offrit de l’épouser ; elle céda en peu de temps à ses tendres sollicitations : les noces se firent. À peine le premier mois de mariage était-il écoulé que M. Tur…r décampa, après s’être emparé de l’argent comptant, des billets de banque et effets précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu’elle possédait ; elle apprit, mais trop tard, qu’avant de l’épouser il avait au moins une demi-douzaine de femmes existantes qu’il avait également traitées. Dans son désespoir, elle résolut d’user de représailles envers tout le sexe masculin et de lever des contributions sur toutes les personnes qui s’adresseraient à elle ; elle a si bien réussi à cet égard qu’après avoir travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit mois consécutifs elle a réalisé une somme de 1, 5oo livres sterling.

« Mme L…ne est une fort jolie femme, elle a des yeux noirs très expressifs et de superbes cheveux ; elle est âgée d’environ vingt-cinq ans ; elle a demeuré pendant quelque temps dans New-Compton-Street, n° 10. Nous avouons que nous n’avons pas eu de renseignements sur sa vie, mais nous croyons qu’elle a été pendant quelque temps chez une marchande de modes, près de Leicester-Fields. Elle n’a point l’âme mercenaire, mais elle est très voluptueuse et très agréable.

« Telles sont les principales personnes qui viennent chez Mme Bradshaw, de laquelle nous prenons congé, après lui avoir fait une aussi longue visite.

* * * *

« La maison de Mme Pendergast est située dans le centre de King’s-Place et a, jusqu’à présent, conservé sa dignité, d’après les règlements de cette abbesse judicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la dénomination de filles de joie, ont figuré dans ce séminaire et ont contribué aux plaisirs de la première noblesse…

* * * *

« … Une ressemblance de nom entre Mme Windsor et une autre dame, qui ne demeure pas à un mille de Wardour-Street, Soho, a empêché plusieurs de ses amis, bien pensants, de venir dans son séminaire, d’après les bruits qui avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était encline à un vice qui révolte la nature humaine et dont l’idée seule fait frémir. Mme Windsor ferait bien de changer de nom, afin que ses amis et ses visiteurs n’imputassent plus à sa maison un pareil genre d’amusements.

« Nous trouvons chez Mme Windsor plusieurs belles personnes, au nombre desquelles Betsy K…ng, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans, que l’on peut regarder comme la Laïs là plus attrayante qui soit dans les séminaires aux alentours de King’s-Place. On peut comparer sa personne à son caractère qui est complètement aimable ; et si l’on pouvait, pour un moment, oublier qu’elle est forcée par la nécessité de prostituer sa douce personne, on s’imaginerait voir en elle un ange. Betsy K…ng fut séduite, étant à l’école, par la négresse Harriot qui était dans ce temps dans toute sa gloire ; mais il faut avouer qu’elle n’employa pas envers elle les mêmes artifices dont Santa Charlotta se servit à l’égard de Miss M…e, de B…L…, ou Mme Nelson à l’égard de Miss W…ms et Miss J…nes. Il est vrai que la négresse Harriot fut la négociatrice du traité entre Betsy K…g et le lord B…e ; mais il faut convenir aussi que Betsy fit presque la moitié des avances, car elle déclara qu’elle était fatiguée d’être à moitié innocente, puisque d’après les pratiques de ses camarades d’école, elle avait acquis une telle connaissance dans l’art de la masturbation qu’elle satisfaisait ses passions presque à l’excès ; mais ce moyen, au lieu de lui faire négliger les pensées du bonheur réel, la portait au contraire à désirer avec plus d’empressement la véritable jouissance d’un bon compagnon. Le lord B…e lui fut présenté dans ce point de vue ; comme il possédait de toutes les manières tout ce qu’il faut pour rendre une femme complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à ses embrassements. Sa fuite jeta l’alarme dans l’école. Lorsque son oncle, qui était son plus proche parent existant, découvrit qu’elle était débauchée et qu’elle résidait dans un des séminaires de King’s-Place (pour nous servir d’une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit qu’elle ne lui était plus rien. La passion du lord B…e n’ayant pas duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer ses charmes et d’admettre en sa compagnie une variété d’amants.

« Miss N…w…m est une autre Laïs favorite du séminaire de Mme Windsor. Cette jeune dame est grande et gentille, ses yeux sont très expressifs ; elle a les plus beaux cheveux du monde qui n’exigent d’autres arts que de les arranger à son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite fréquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurer une aisance honnête ; mais l’ambition de briller et un goût insatiable pour la parure et les amusements à la mode la jettent dans une compagnie qu’elle méprise et qui. quelquefois, lui devient à charge : mais comme l’argent est pour Mme N…w…m un argument tout-puissant, elle ne peut pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu’il se trouve dans sa route un Soubise ou le petit Isaac de Saint-Mary Axe, elle se rend aussitôt à leur apparition et elle dit qu’elle ne voit pas plus de péché à céder à un maure ou à un juif qu’à un chrétien, ou à toute autre personne, n’importe sa croyance.

« Mme Windsor a fait dernièrement une très grande perte en la personne de Miss Mere…th, une jeune dame gauloise qui attirait chez elle le baronnet V…tk…ns, le baronnet W…w, le lord B…y et la plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelque temps à Londres ; elle était entièrement formée dans le genre des anciennes Bretonnes ; et il est généralement reconnu que les dames de ce pays sont modelées différemment des dames anglaises et qu’elles vous procurent un degré supérieur de jouissances auquel nos compatriotes femelles n’ont encore pu atteindre…

* * * *

« Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire de Mme R…ds…n, près de Bolton-Street, Piccadilly. Cette dame joue le bon ton au suprême degré ; elle n’admet point dans sa maison les femmes qui fréquentent les séminaires, ni celles que l’on peut se procurer à la minute par un messager de Bedford Arms ou de Maltby. Ses amies femelles sont des dames grandement entretenues ou des femmes mariées qui viennent, incognito, s’amuser avec un beau garçon et gagner, par leurs exploits multipliés, des couronnes de laurier pour en ceindre le front de leurs chers, doux et impotents maris…

« … Mme R…ds…n prend ordinairement soin de rassembler chez elle des parties suivant qu’elle les juge satisfaisantes aux deux sexes, mais elle a été quelquefois fautive d’erreur dans son jugement (comme il est arrivé à l’infortuné Byng) ; et quoiqu’elle ait reçu mille compliments avantageux du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et d’abus de la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s’en tirer avec avantage, malgré les fréquentes et sévères mortifications que ses erreurs lui ont attirées et lui font essuyer journellement.

« Le duc de A… vint un soir avec plusieurs de ses amis dans ce séminaire ; ils pensèrent que les dames devaient être contraintes de capituler sur leurs conditions ; ils se trouvèrent tous trompés dans leur attente ; ils se retirèrent, à l’exception d’un seul qui crut qu’en leur absence il pourrait vaincre Miss L…n qui passait pour une prude et qui, au rapport de plusieurs personnes, n’avait jamais cédé à aucun homme, malgré qu’elle fréquentât la maison de Mme R…ds…n. Il commença d’abord par railler sa prétendue modestie et lui dit qu’il voulait la convaincre qu’il n’y avait rien de moins réel dans le monde femelle que la chasteté ; il assura qu’il avait scrupuleusement étudié le sexe pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes, affectations, hypocrisie et dissimulation ; il ajouta qu’afin de raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de travail et d’assiduité, formé une échelle des passions amoureuses du sexe femelle et de leur continence prétendue, laquelle il se proposait de présenter à la Société royale et pour laquelle il recevrait, comme il n’en doutait point, son approbation et ses remerciements ; en disant cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé :

« Échelle d’incontinence et de continence femelle.

« Nous supposerons le plus haut degré être un trente et un et lorsque le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le calcul doit être ainsi trouvé :

1. Furor uterinus : 31 2 en 100 2. Un pouce au-dessous de Furor : 3o 4 en 100 3. Pour être complètement satisfaite : 29 6 en 40 4. Passions extravagantes. : 28 10 en 50 5. Désirs insurmontables : 27 12 en 60 6. Palpitations enchanteresses : 26 6 en 20 7. Chatouillement déréglé : 25 8 en 30 8. Frénésies d’occasion : 24 9 en 17 9. Langueurs perpétuelles : 23 5 en 18 10. Affections violentes : 22 3 en 12 11. Appétits incontestables : 21 6 en 25 12. Démangeaisons lubriques : 20 1 en 3 13. Désirs déréglés : 19 3 en 4 14. Sensations voluptueuses : 18 1 en 1 15. Caprices vicieux et opiniâtres : 17 4 en 11 16. Idées séduisantes : 16 4 en 5 17. Émissions involontaires et secrètes : 10 2 en 4 18. Jeunes filles frustrées et agitées des pâles couleurs : 14 1 en 100 19. Masturbation dans les écoles : 13 12 en 13 20. Jouissances en perspective : 12 12 toutes 21. Sur le bord de la consommation : 11 14 en 15 22. Lenteur fatale : 10 1 en 11 23. Espérances séduisantes : 9 1 en 2 24. Mûre pour la jouissance : 8 toutes au-dessus de 14 25. Penchant de jeunesse : 7 toute demoiselle à tout âge. 26. Plaisirs antidatés : 6 4 en 5 27. Espérances flatteuses et attentes agitées : 5 3 en 9 28. Lubricité temporaire : 4 3 en 4 29. Pruderie judicieuse : 3 1 en 20 30. Chasteté à contrôler : 2 4 en 1000 31 . Insensibilité glaciale et froide : 1 1 en 10000

« … Miss Fa…kl…d, une des plus belles personnes de Soho square, débuta dans la vie galante à l’âge de 15 ans. Elle fut remarquée à cette époque par un major des Black-guards qui l’enleva et la tint pendant quelque temps prisonnière dans son château du Somershire. Mais le tempérament de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa rupture avec son protecteur, qui, l’ayant un jour surprise dans les bras de son jardinier, s’empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. À Londres, elle mena joyeuse vie ; elle ne négligea aucun des plaisirs capables d’assouvir les différentes passions de son âme ; préférant donc les plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres avantageuses qu’on lui faisait journellement ; elle se forma une société de jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais enchanteur de la volupté ; elle traitait avec la plus grande magnificence les favoris de ses plaisirs ; elle récompensait le zèle de ceux qui n’étaient pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W…p…le contribuait beaucoup par la gaieté et la vivacité de son imagination, l’entraînait dans des dépenses considérables ; chaque jour elle voyait diminuer les dons du feu lord ; elle s’aperçut bientôt que toujours dépenser et ne rien recevoir était le vrai moyen de se ruiner ; elle résolut donc de réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncer à ses plaisirs ; elle forma alors le dessein d’établir un sérail dans un genre différent des autres séminaires ; elle fit part de son projet à Mme W…p…le, qui l’approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux.

Elle loua dans Saint-James’s-Street trois maisons qui se touchaient les unes aux autres ; elle les fit meubler dans le goût le plus élégant ; les appartements étaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés les objets ; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour passer d’une maison dans l’autre :, Elle appelle ces trois maisons les temples de l’Aurore, de Flore et du Mystère. L’entrée principale du sérail de Miss Fa…kl…d est par la maison du milieu, que l’on intitule le temple de Flore ; la maison à gauche est le temple de l’Aurore, et celle à droite se nomme le temple du Mystère.

« Le Temple de l’Aurore est composé de douze jeunes filles, depuis l’âge de onze ans jusqu’à seize ; lorsqu’elles entrent dans leur seizième année, elles passent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant cette époque ; celles qui sortent du temple de l’Aurore sont remplacées sur-le-champ par d’autres jeunes personnes, pas plus âgées de onze ans, afin de ne pas faire de passe-droit ; de. manière que cette maison, que Miss Fa…kl…d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours composée du même nombre de nonnes.

« Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et bien nourries ; elles ont deux gouvernantes qui ont soin d’elles et ne les quittent point. On leur enseigne à lire et à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu’à festonner et à broder au tambour ; elles ont un maître de danse pour donner à leur corps un maintien noble et aisé ; elles ont également à leur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombre desquels sont La Fille de joie et autres ouvrages de ce genre, qu’on leur fait lire principalement, afin d’enflammer de bonne heure leurs sens ; les gouvernantes sont même chargées de leur insinuer, avec une sorte de mystère, pour leur donner plus de désir, les sensations et les plaisirs qui résultent de l’union des deux sexes dans les divers amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur défend entre elles la masturbation ; les gouvernantes les surveillent strictement à cet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise habitude que l’on contracte malheureusement dans les écoles ; elles ne sortent jamais ; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans cette maison, si elles ne peuvent pas s’accoutumer à ce célibat, mais elles sont si bien fêtées et si bien choyées qu’elles ne songent pas à la privation de leur liberté.

« Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup coûté à Miss Fa…kl…d, lui est maintenant d’un grand rapport ; elle s’assure, par cet arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu’elles ont atteint l’âge prescrit pour être initiées dans le temple de Flore, lui produisent un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d’état de préjudicier à leurs vestalies. On ne peut être introduit dans ce noviciat que par Miss Fa…kl…d ; il faut avoir, pour y être admis, plus de soixante ans ou faire preuve d’impuissance. Le lord Cornw…is, le lord Buck…am, l’alderman B…net et M. Simp…n sont les paroissiens les plus fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître d’école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes ; pendant le cours des leçons, les gouvernantes ont seules le droit d’aller faire des visites dans les appartements qui servent de classe aux maîtres et aux écolières, afin d’observer si ces paroissiens paillards n’outrepassent pas les règles de l’ordre. Il est expressément défendu aux nonnes qui ne sont pas en exercice d’aller épier la conduite de leurs camarades. Ces jeunes personnes n’ont point de profits, les présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien et leur éducation.

« Le Temple de Flore est composé du même nombre de nonnes, qui sont toutes jeunes, jolies et fraîches comme la déesse dont cette maison porte le titre. Elles ont au premier abord un air de décence qui vous charme ; mais dans le tête-à-tête elles sont d’une vivacité, d’une gaieté, d’une complaisance et d’une volupté inconcevables ; elles sont également si affables, si spirituelles et si enjouées que les visiteurs sont souvent incertains sur leur choix ; elles vivent ensemble de bonne union et sans rivalité. Miss Fa…kl…d pour entretenir entre elles la meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des autres par le plus ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi fondamentale de leur ordre d’apporter en bourse commune les gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix convenu, lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur un registre, versées ensuite dans un coffre destiné à cet usage, et partagées entre elles, par portions égales, le premier de chaque mois ; si par hasard l’une d’entre elles (ce qui n’est pas encore arrivé) se trouvait convaincue d’avoir frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa…kl…d, et tous les bénéfices qu’elle a reçus depuis le moment où elle est entrée dans ce temple jusqu’à cette époque lui seraient confisqués par Miss Fa…kl…d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi rigoureuse qu’elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, de remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise la plus sincère et les exempte de reproches et explications de préférence qu’elles pourraient continuellement se faire.

« Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail lorsqu’il leur plaît. Miss Fa…kl…d ne suit point, à leur égard, la règle commune des autres abbesses des séminaires, qui leur font payer les frais de leur entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement, leurs habillements et le peu qu’elles possèdent, et les forcent même de demeurer malgré elles, jusqu’à ce qu’elles se soient acquittées de leur dépense. Miss Fa…kl…d les exempte de toute charge quelconque ; elle pousse le désintéressement jusqu’à faire don à celles qui ont été élevées dans le temple de l’Aurore de tous les ajustements dont elles sont parées dans le sérail ; mais toutes celles qui abandonnent la maison ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétexte quelconque. Elles sont si bien traitées par Miss Fa…kl…d qu’elles ne songent point à s’en aller ; d’ailleurs, les bénéfices de cette maison sont si considérables qu’elles sont assurées de s’amasser, en plusieurs années, une petite fortune.

« Miss Fa.kl.d est si généralement connue par ses égards, son attachement, son affabilité et son désintéressement envers ses nonnes qu’elle reçoit perpétuellement la visite de jeunes personnes de la plus grande beauté qui se présentent chez elle dans le dessein de se faire religieuses de son ordre ; mais, s’étant fait une loi inviolable d’avoir toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune, à moins qu’elle ne s’y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses nonnes ne s’en aillent d’elles-mêmes, elle n’accepte point leurs offres, mais elle les enregistre dans le cas de place vacante.

« Des douze nonnes destinées au service du temple de. Flore, six ont été élevées dans celui de l’Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce séminaire depuis l’âge de onze ans, nous n’en donnerons aucun détail ; les six autres s’appellent Miss Edw…d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss Jonhs…n, Miss Bur…et et Miss Bid…ph.

« Miss Edw…d est une brune piquante de vingt et un ans elle est la fille d’un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé, avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw…d représenta en vain la disproportion d’âge. Son père lui enjoignit expressément de se conformer à ses volontés, Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à l’intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme ; elle s’en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s’il apprenait qu’elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa…kl…d, à qui elle la recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l’établissement de son sérail ; elle la reçut avec affection et l’initia aussitôt dans les mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd’hui avec une ferveur surprenante.

« Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de dix-neuf ans : elle entra chez Miss Fa…kl…d le jour même que Miss Edw…d. Elle perdit son père dans l’âge le plus tendre ; sa mère est revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère achetait d’occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser, le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille. M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère. Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa chambre, qui n’était séparée de la sienne que par une cloison de planches couvertes en papier peint ; elle prenait le prétexte de chercher quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait ; elle retournait ensuite auprès de son compère ; elle jasait avec lui ; leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était tellement accompagnée d’exclamations divines que Miss Butler, curieuse d’entendre leur baragouinage, auquel son jeune cœur prenait déjà part, sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement, s’approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée, afin d’entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils se disputaient avec tant d’ardeur ; elle enrageait de ne rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l’agitation dont ils étaient animés ; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part et d’autre pendant l’intervalle de ces exclamations, portaient dans ses sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène se répétait, et Miss Butler n’était pas plus instruite. Ne pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou imperceptible à la muraille ; elle découvrit alors le motif de leurs ébats et de leurs vives agitations ;. elle soupira, elle envia la jouissance d’une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte (elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu’elle ne rentrerait que le soir et lui. recommanda d’avoir bien soin de la maison. M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère ; Miss Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée ; elle l’engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas naissants de sa filleule et qui cherchait l’occasion de les admirer de plus près, la complimenta d’abord sur ses charmes ; il la prit en badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il l’accabla de mille baisers qu’elle lui rendit avec la même ardeur et comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces caresses et brûlant d’avoir avec sa filleule la même conversation qu’il avait journellement avec sa commère, lui dit qu’il désirait s’entretenir avec elle d’un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion. Miss Butler, qui lisait d’avance dans ses yeux le préambule de son discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule avait l’air de prendre la plus vive attention et qu’elle se gardait bien d’interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d’une manière forte et vigoureuse ; Miss Butler soutint de même sa réplique ; elle alla même, dans la chaleur de l’action, jusqu’à lui pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallut répondre ; elle avait tant à cœur de prendre la défense d’un sujet aussi beau qu’elle voulut passer à un quatrième argument ; mais le parrain, n’ayant plus d’objections valables à lui présenter, s’avoua vaincu ; cependant on finit amicalement par un baiser de part et d’autre la dispute, que l’on se proposa de reprendre le lendemain, à l’insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille ; mais la bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait s’exprimer ; la parole lui manquait ; elle fut d’autant plus surprise de son silence, auquel elle ne s’attendait pas, qu’elle n’avait jamais eu tant envie de causer ; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement, d’abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se promit bien d’empêcher le lendemain son parrain d’avoir une grande conférence avec elle ; en effet, elle s’y prit si bien qu’elle le mit hors d’état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement sa mère qu’elle crut qu’il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son compère, commença à le soupçonner d’indifférence à son égard : elle remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait bien des courses à faire le lendemain ; ses questions réitérées et les prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu’il y avait de l’intelligence entre eux ; elle voulut donc s’en convaincre ; pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu’elle sortirait le lendemain de bonne heure et qu’ayant de grandes courses à faire, elle dînerait en route. À cette nouvelle, le parrain et la filleule se regardèrent d’un œil de satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons.

Mme Butler s’en alla donc de bon matin, comme elle l’avait annoncé la veille ; elle se plaça en sentinelle dans un café peu éloigné de sa maison, d’où elle pouvait tout épier ; elle vit bientôt M. James qui, d’un air joyeux, se rendait chez elle ; elle suivit peu de minutes après ses pas ; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de chaleur qu’ils n’avaient pas entendu rentrer cette dame. À cette vue, Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille ; elle l’accabla de malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu’elle rencontra Mme Walp…e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le sujet de son chagrin, la consola et l’amena chez Miss Fa…kl…d.

« Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus intéressante ; elle perdit ses père et mère dès l’âge le plus tendre ; elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d’elle. M. Roberts, non satisfait d’avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu’elle prenait pour les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l’attachement simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu’à ravir l’honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n’eut pas plus tôt consommé son crime qu’il vit l’abîme infernal ouvert sous ses pieds ; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d’infamie, accablé de dettes et de remords, il ne vit d’autre moyen d’échapper au glaive de la justice que d’anéantir lui-même son existence ; il se brûla donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans fortune, sans expérience, s’abandonna aux conseils d’une amie avec qui elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons donner la description, puisqu’elle figure dans ce séminaire, était liée avec la marchande de modes de Miss Fa…kl…d ; elle lui vanta, d’après les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame ; elle l’engagea d’y entrer avec elle ; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu’elle voulut : elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, qui les présenta à Miss Fa…kl…d.

« Miss Ben…et est justement cette amie de Miss Edw…d et qui entra avec elle dans le séminaire de Miss Fa…kl…d ; elle a vingt et un ans et elle est de bonne famille ; il n’est point de figure plus enchanteresse que la sienne ; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants du monde avaient plus de charmes que les agréments d’un ménage paisible, envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s’épargner l’embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La misère et les infirmités, suite ordinaire d’une pareille existence, les accablèrent de leur poids ; épuisés par les veilles, les plaisirs et les chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l’indigence, et ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la nature. Miss Ben…et venait à peine de retourner à la maison paternelle lorsqu’elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée de fortune, elle chercha à se placer ; elle s’adressa pour cet effet à la marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa…kl…d. Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que, portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea Miss Edw…d à y venir avec elle.

« Miss Jonhs…n, superbe brune âgée de vingt-deux ans ; toute sa personne est un assemblage de volupté ; elle est la fille d’une femme entretenue qui, dépensant d’un côté tout ce qu’elle gagnait de l’autre, se trouvait sans cesse dans le besoin : voyant qu’elle n’avait plus d’attraits pour captiver les cœurs, elle ne trouva d’autre ressource pour exister que de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à peine quatorze ans ; mais les recettes ne répondant point à ses désirs, elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss Jonhs…n se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison ; ayant entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa…kl…d, elle se présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu’à présent.

« Miss Bid…ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan et qui n’a point d’attachement pour elle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants : elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse d’école qu’ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle s’attacha particulièrement à l’instruction des jeunes gens, qui, suivant elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant d’embonpoint dans son travail qu’elle se vit obligée, à l’âge de quinze ans, de quitter son père qui la maltraitait ; elle se réfugia chez une sage-femme qui, après l’avoir débarrassée du gain de son école et voyant qu’elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda à Miss Fa…kl…d.

« Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Sh…ri…an, le lord Gr…y, le lord Hamil.on, le lord Bol…br…ke, MM. Sm…let, Vaub…gh, Sh…l…k, W…son, etc. » Le Temple du Mystère n’est consacré qu’aux intrigues secrètes. Les nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n’y sont point admises. Miss Fa…kl…d et son amie Mme Walp…e mettent tant d’adresse, d’honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations qu’elles retirent un produit considérable de ce genre d’affaires. Ne voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec affluence… »

Dans ces bagnios, dans ces seraglios, on n’ignorait pas la flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez eux. Le curieux ouvrage intitulé The Cries of London, dont il a été donné une réimpression accompagnée d’une traduction parfois insuffisante sous le titre : Les Cris de Londres au XVIII° siècle (Paris, 1893), nous montre un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant : « Come buy my little Tartars, my pretty little Jemmies ; no more than a half penny a piece. (Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites verges ; je ne les vends qu’un demi-penny pièce.) » Le mot Tartars est sans doute une allusion aux Russes, à cause du knout dont ils usent. Les Anglais ont toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l’on a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que l’on ne destinait pas toujours à corriger les méchants enfants, mais qui servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux mœurs corrompues.

Cependant, ce n’est que plus tard qu’il y eut des seraglios aménagés en vue de la flagellation. Le premier fut installé sous George IV, par Miss Collett, à Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans les environs de Portland-Place et finalement à Bedford-Street, Russel-Square, où elle mourut. Mais ce ne fut qu’en 1828 que la reine de cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à flagellation appelé Berkeley-Horse et, paraît-il, encore en usage.

* * * *

Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre acteur. Pendant sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées qui, un masque sur le visage, parcouraient les rues en voiture, à cheval, se montraient nues aux fenêtres. Mais il ne s’est pas donné la tâche de décrire cette époque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le début des Memoirs rappelle le premier tableau du Harlot’s Progress, de Hogarth ; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la campagne. Cette fille, arrivée à Londres pour être couturière, ou modiste, vient de descendre de la diligence d’York devant l’auberge de la Cloche, à Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre fille ne sait pas la vie misérable qui l’attend dans les Cavernes d’iniquité du quartier de Flesh-Market, où logent les prostituées…

Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans les rues populeuses, observant les mœurs, écoutant les refrains populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains de chansons connues :

« Gentle shepherd tell me where, where, where, where, etc. (Gentil berger, dites-moi où, où, où, où, etc.) »

Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant que pendant la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description de l’animation de la ville. C’est à peine s’il nous parle de l’impression que les belles boutiques produisent sur les campagnards. Il n’a pas fixé l’aspect pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient la capitale en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa meule en chantant : Knives to grind, razors or scissors to grind ! C’est-à-dire : Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux à repasser !

Le marchand de paillassons criait : Buy a mat ; a door mat or a bed mat ! (Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une descente de lit !)

Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait sans cesse : Buy a roasting Jack ! (Achetez un tourne-broche !)

Le chaudronnier chantait : Any pots, or pans, or kettles to mend ? Any work for the thinker ? (Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des bouilloires à raccommoder ? Avez-vous de l’ouvrage pour le chaudronnier ?)

La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appelés dumplings, les annonçait bizarrement : Diddle, diddle, diddle, dumplings, o ! hot ! hot ! et les petits garçons qui couraient après elle pour en acheter répétaient en l’imitant : Diddle, diddle, diddle dumplings ! tout chauds, tout chauds.

Des juifs sordides, marchands d’habits, passaient en poussant leur appel lamentable : Old clothes to sell ? Any shœs, hats or old clothes ? (Vieux habits à vendre ? Chaussures, chapeaux ou vieux habits ?)

Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait : Sand o ! sand o, any sand below, maids ? (Du sable, oh ! du sable, oh ! vous faut-il du sable, servantes ?)

Était-ce le vendredi saint ? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de brioches que l’on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix était dessinée, les annonçait : One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns (Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns !)

Avait-on un soufflet endommagé ? On attendait que le cri de celui qui les réparait retentît : Bellows to mend ; maids your bellows to mend ? (Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets à réparer ?)

L’été, c’était la marchande de groseilles à maquereau : Ready-pick’d green gooseberries, eight pence a gallon ! (Groseilles vertes, fraîches cueillies, huit pence le gallon.) Les ménagères en achetaient souvent pour préparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange de groseilles, de lait et de sucre recouvert d’une légère pâte.

Le charbonnier n’était pas le moins bruyant : Small coal ; maids, do you want, any small coal ? (Charbon de bois ! Servantes, ’vous faut-il da charbon de bois ?)

En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères ; Primroses, primroses ! Buy my spring flowers. (Primevères, primevères ? Achetez-moi des fleurs de printemps.)

Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était celui qui vendait les pigs ou cochons, gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il criait : A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce ? (Un cochon et de la compote de pruneaux, qui m’achète du cochon et de la compote de prunes ?)

Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l’on estimait surtout les rowley powlies. Les Anglais préparaient les pois en les faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on posait une tranche de lard fumé. Le cri du marchand de petits pois était long : Green Hastings, hastings. 0 ! come here’s your large rowley powlies, no more than six pence a peck ! (Pois verts nouveaux, pois verts ! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le peck !)

Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de nos jours. Déjà, sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. Lorsque les servantes entendaient : Hare skins, or rabbit skins ! (Peaux de lièvres, peaux de lapins à vendre !) elles se hâtaient de porter à la marchande les dépouilles des rongeurs qu’elles avaient soigneusement mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de lièvre huit pence.

Les marchandes de homards vivants disaient d’une voix de tête : Buy a lobster, a large live lobster. (Achetez-moi un homard, un gros, homard vivant.) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s’en faisait une grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnés d’huile, de vinaigre, de sel et de poivre.

Voici un cri particulièrement mélodieux : Ground ivy, ground ivy, come buy my ground ivy ; come buy my water cresses. (Lierre terrestre, lierre terrestre, venez m’acheter du lierre terrestre, venez m’acheter du cresson.)

La marchande d’allumettes chantonnait : Matches, maids ! my pickedpointed matches ! (Allumettes, servantes ! mes allumettes bien pointues !)

Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu’il annonçait ainsi : Buy a mouse trap, or a trap for you rats. (Achetez une trappe à souris ou une trappe pour prendre vos rats.)

En automne, on vendait des noisettes : Jaw-work, jaw-work, a whole pot for a half-penny, hazelnuts ! (Ouvrage pour mâchoires, ouvrage pour mâchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes !)

Les crabes s’annonçaient brièvement : Crab ! Crab ! Will you crab ? (Crabe ! crabe ! Voulez-vous des crabes ?)

Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les tessons de bouteilles, les demandait humblement : Any fluit glass or broken bottles for a poor man today ? (Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées pour un pauvre homme aujourd’hui ?)

C’étaient encore les fèves vantées allègrement : Windsor beans : a groat a peck, broad Windsors. (Fèves de Windsor, un groat le peck, les belles fèves de Windsor.)

D’autres marchands de fruits annonçaient : Nice peaches or nectarines ; rare ripe plums (Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et de qualité rare), ou encore : A groat a pound large Filberts, a groat a pound, full weight, a groat a pound. (Un groat la livre de belles avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre.) Ou bien : Wheh you will for a half-penny, golden rennets. (Choisissez celle que vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées.)

De Chelsea, d’Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient leurs légumes : Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys. (Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan extraordinaires !)

Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à une perche, en criant : Rabbits, o ! a fine Rabbit. (Lapins ! Oh ! un beau lapin !)

Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient très friands, et faisait le fond d’une sorte de pain d’épice que l’on vendait chaud dans les rues : Hot spice gingerbread, all hot ! (Du pain d’épice chaud, tout chaud !) Le plus renommé était débité par un marchand qui se tenait aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un petit four en fer-blanc.

Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en achetaient en se rendant à l’école : Hot bak’d Pippins, nice and hot ! (Pommes cuites et chaudes, belles et chaudes !)

Le marchand de volaille criait, d’une voix rauque : Buy a chicken, or a fine fat fowl ! (Achetez, un poulet ou une belle poule grasse !)

Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les bouilloires et les ustensiles de diverses sortes se précipitaient lorsque retentissait le cri bien connu : Any brickdust below, maids ? Maids, do you want any brickdust ? (Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les servantes ? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique ?)

Malgré qu’il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands et c’est pour eux que l’on criait : Nice green cucumbers ! 0 ! two for three halfpence ! (De beaux concombres verts ! Oh ! deux pour trois demi-pences !)

Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu’ils préfèrent : Buy my found liver or lights for your cat ! (Achetez-moi du foie bien frais ou du mou pour votre chat !)

Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise : Buy a jack-line or a clothesline ! (Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre le linge !)

Les mandarines, que l’on appelait oranges de Chine, étaient un fruit fort apprécié : China oranges ; one a penny, two a penny, nice China ! (Oranges de Chine ; une pour un penny, deux pour un penny, les belles oranges de Chine !)

La marchande d’éperlans allait en acheter à Billingsgate et toute la journée elle marchait, criant de rue en rue : Sprats, o ! Sprats, o ! Fresh live sprats ! (Les éperlans, oh ! Les éperlans frais vivants !)

Quand venait l’automne et jusqu’en hiver, les noix ornaient souvent la table. On les mangeait trempées dans un verre de vin ; aussi était-il prospère le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en criant : Walnuts, nice walnuts ; ten a penny, fine cracking walnuts ! (Les noix, les belles noix ; dix pour un penny, les belles noix croquantes !)

Le marchand de lacets les portait au bout d’une perche, en ventant la qualité de sa marchandise multicolore : Long and strong, long and strong ; come buy my garters and laces, long and strong ! (Longs et solides, longs et solides, venez m’acheter des jarretières et des lacets longs et solides !)

Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son gibier : Buy a wild duck, or a wild fowl ! (Achetez un canard sauvage ou une poule-sauvage !)

Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient à ce poisson une place privilégiée à côté du turbot, proclamé roi des poissons : New mackerel, nice mackerel ! (Le maquereau nouveau, le beau maquereau !)

Quand l’été ramenait les cerises et quand les premières apparaissaient, on entendait la voix de la marchande qui vendait des bâtonnets sur lesquels elle avait attaché une demi-douzaine de cerises : courte-queue, cerises de Kent ou bigarreaux : A half-penny a stick, Duke cherries ; round and found, no more than a half-penny a stick ! (Un demi-penny le bâton, les griotes ; rondes et saines, un demi-penny le bâton seulement !)

Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait : Old chairs to mend ; any old chairs to mend ? (Vieilles chaises à réparer, avez-vous des vieilles chaises à réparer ?)

Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes huîtres de Colchester, de Wainfleet, de Melton : Oysters, o ! Fine Wainfleet oysters ! (Des huîtres, oh ! de belles huîtres de Wainfleet !)

Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs : Nice strawberries, or hautboys ! (Les belles fraises, les grosses fraises !)

Les oiseaux chanteurs, le linot, l’alouette accompagnaient de leurs trilles leur marchand qui chantait : Buy my singing, singing birds ! (Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs !)

Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l’utilité de sa marchandise m’échappent), qui s’en allait par les rues en faisant des jeux de mots dans le genre du suivant : My old soul, will you buy a bowl, ? Cela rime en anglais, mais non plus en français : Ma vieille âme, voulez-vous m’acheter une boule ?

Le tonnelier criait : Any work for the cooper ? (Avez vous de l’ouvrage pour le tonnelier ?)

Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs était celui qui consistait à errer le jour et même le soir en criant : Buy a fire-stone, cheeks for you stoves ! (Achetez une pierre de foyer, des briques pour vos fourneaux.)

Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou carrelets dans un panier sur la tête en chantant : Buy my flounders, live flounders ! (Achetez-moi des flondes, des flondes vives !)

Le cireur se promenait, un petit panier à la main : Black your shœs, Your Honour ! Black, sir ! black, sir ! (Faites noircir vos souliers, Voire Honneur ! Noircir, monsieur ! noircir, monsieur !)

Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence les allées malpropres où les beaux ne s’aventuraient pas sans se salir.

À ce propos Casanova remarque :

« Un homme en costume de cour n’oserait aller à pied dans les rues de Londres sans s’exposer à être couvert de boue par une vile populace, et les gentlemen lui riraient au nez. »

Ajoutons que l’accent de la plupart des cireurs indiquait une origine irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trépied pour placer le pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage anglais qui n’est connu en France que depuis la moitié du XIX° siècle. Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore métier de surveiller les prostituées pour le compte des maquerelles ou des logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement l’adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme était celle de Mme Cole, dans le roman de Cleland.

La marchande d’anguilles portait sur la tête son baquet plein de sable où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell jusqu’au Strand en criant : Buy my eels ; a groat a pound live eels ! (Achetez-moi des anguilles ; un groat la livre d’anguilles vives !)

Rien d’étonnant à ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les poissonniers ont toujours été les plus nombreux des petits marchands qui parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des poissons chers et estimés : Buy my maids ; and fresh soles ! (Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches !)

De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de leurs vaches dans certaines rues de différents quartiers. King-Street surtout en était encombré et retentissait de leurs cris : Any milk below, maids ? (Vous faut-il du lait, là en bas, les servantes ?)

La marchande de riz au lait s’installait avec son attirail et sa chaise au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les décrotteurs, les ramoneurs se délectaient de la friandise qu’elle leur servait dans une tasse sale avec une cuillère plus sale encore : Hot rice milk ! (Du riz au lait tout chaud !)

La marchande d’almanachs en vendait de toutes sortes en criant : New almanacks, news ! Some lies, and some true. Buy a new almanack ! (Almanachs nouveaux, nouveaux ! Il y en a qui mentent, d’autres qui disent vrai. Achetez un almanach nouveau !)

L’almanach contenait les renseignements les plus utiles, des prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les changements de la lune, la table pour calculer l’intérêt, la liste des rois, l’époque où commencent et finissent les termes, etc.

Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la nourriture des pauvres gens ; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils dévoraient avec joie les pommes de terre et le lait caillé et se passaient le plus souvent de viande. À Londres même, les pommes de terre coûtaient bon marché. Potatoes ! o ! Two pound a penny ! fîve pound two pence ! (Les pommes de terre ! oh ! Deux livres pour un penny ! cinq livres pour deux pence !) Mais ce mets était réputé grossier et réservé aux gens du commun.

Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des chandelles. Elles vendaient ces résidus aux vieilles femmes qui criaient ; Any kitchenstuff ? (Avez-vous des restes de graisse à vendre ?) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies, la mégère avait toujours quelques bons conseils à leur donner, comme d’aller trouver telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant elle était bonne, des atours aux jeunes filles et s’occupait de leur fortune, pour peu qu’elles voulussent être aimables avec de vieux gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des noms de servantes devenues des grandes dames pour l’avoir écoutée, et elle se retirait se promettant de revenir bientôt afin de connaître l’effet de ses paroles habiles dans l’âme des jeunes filles innocentes et naïves.

Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le thé à la jolie et agréable colline de White-Conduit, le jeune homme de la Cité donnait à sa maîtresse l’illusion de cette promenade en achetant un pain de White-Conduit qu’on vendait dans les rues et qu’on allait manger dans une taverne. A hot loaf ! A White-Conduit loaf ! (Un pain tout chaud ! un pain de White-Conduit !) L’abus du thé était déjà un sujet de railleries de la part des écrivains de l’époque. White-Conduit était un de ces jardins publics, nommés tea-gardens, parce qu’on y prenait surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la débauche londonienne au XVIII° siècle furent ceux de Vauxhall et de Ranelagh, qui étaient situés hors des barrières de Londres.

Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était mêlée. La plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. Presque déserts pendant la semaine, ils étaient pleins le dimanche, et c’était surtout, ainsi que le dit une description du temps, « de petite bourgeoisie, d’ouvriers et d’ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles, toutes filles d’honneur comme il plaît à Dieu. »

On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se bornaient à prendre du thé, à boire de la bière ou encore du cidre dans des tonnelles aménagées autour du jardin. Faisait-il mauvais temps ? On allait dans les salles du café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les plus fréquentés était le Dog’ and Duck, situé dans Saint-George’s fields, à portée des trois ponts. On allait aussi à White-Conduit Hill, à Bagnigge Wels, au Belvédère, à Bermondsey Spas, au Cromwell, au New Tumbridge, à la Florida, au Rumbolo, à Hihgbury barn.

Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.

Voici la description du Ranelagh, d’après un ouvrage du temps : Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans cette partie de l’Angleterre… ouvrage fait à Londres par M. D. S. D. L.

« Ranelagh est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux milles de Londres ; c’est un des endroits d’amusements publics les plus à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu’on y trouve les soirées du printemps et partie de l’été. Afin que Ranelagh continue d’être le rendez-vous de la meilleure compagnie, on ne l’ouvre qu’au commencement d’avril et il finit en juillet, qui est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.

« On paie à la porte une demi-crown (un petit écu). En traversant le bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins ; mais, dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l’abri de l’inclémence des saisons.

« Ranelagh-House appartenait au comte de Ranelagh. À sa mort, il fut acheté par des particuliers dans l’intention d’en faire une place d’amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente rotonde ou amphithéâtre. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et sous l’inspection de M. Jones ; elle fut commencée et finie en 1740.

« Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthéon de Rome. L’architecture du dedans est analogue à celle du dehors. Le diamètre extérieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l’intérieur de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposés les uns aux autres ; ils sont de l’ordre dorique et le premier étage est rustique. Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie au-dessus, dont l’escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre dans les premières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont les croisées. »

À l’époque où parut Fanny Hill, l’orchestre était élevé au centre de la rotonde.

Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien choisis. Le concert commençait à sept heures et finissait à dix. Autour de la rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur laquelle on servait le thé et le café gratis. Les loges avaient chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, qui contenait la même quantité de loges qu’en bas, ayant chacune son escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la pièce était bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plus tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde était plus élevée que les jardins. Reprenons la description de Londres et ses environs :

« La partie de derrière est entourée d’une allée sablée, éclairée avec des lampes, et l’extrémité de cette espèce de terrasse est plantée d’arbustes en massifs. De là, on descend sur un beau lapis de gazon, de forme octogone, terminé par une allée sablée, ombragée par des ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des allées serpentantes, qui sont éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable vues au travers des arbres.

« Mais la promenade la plus généralement admirée est celle qui est au sud de Ranelagh-House et qui conduit au fond du jardin : c’est une allée sablée bordée de deux tapis de gazon, ombragée d’ormes et d’ifs et éclairée par vingt lampes.

« Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple circulaire du dieu Pan, et la statue d’un de ses faunes est sur le dôme ; il est peint en blanc et le dôme est supporté par huit piliers.

« À la droite de ces jardins est un beau canal où il y a une grotte. Des deux côtés sont des allées éclairées par douze lampes. À droite sont deux allées : la plus près de l’eau a douze lampes ; et l’autre, qui est très longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très grands. Au bout de cette allée sont vingt lampes, qui forment trois arches triomphales et offrent un charmant coup d’œil le soir.

« Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au bout est un édifice avec un fronton supporté par dix colonnes. Plusieurs personnes vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde ; il n’en coûte qu’un schelling. »

Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce qu’était ce fameux jardin et nous fait juger de la liberté des mœurs des dames anglaises du bon ton, en ce temps-là :

« Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je me rappelai que c’était jour de Ranelagh, et, voulant connaître cet endroit, je pris une voiture et, seul, sans domestique, je m’y rendis dans le dessein de m’y amuser jusqu’à minuit et d’y chercher quelque beauté qui me plût.

« La rotonde du Ranelagh me plut ; je m’y fis servir du thé, j’y dansai quelques minutes ; mais point de connaissances ; quoique j’y visse plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n’osais en attaquer aucune. Ennuyé, je prends le parti de me retirer ; il était près de minuit ; j’allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que je n’avais point payé ; mais il n’y était plus et j’étais fort embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en attendant sa voiture, s’apercevant de mon embarras, me dit en français que, si je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire à ma porte. Je la remercie et, lui ayant dit où je demeurais, j’accepte avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portière et, s’appuyant sur mon bras, elle monte, m’invite à me placer à côté d’elle et ordonne qu’on arrête devant chez moi.

« Dès que je fus dans la voiture, je m’évertuai en expressions de reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai le regret que j’éprouvais de ne l’avoir point vue à. la dernière assemblée de Soho-Square.

« — Je n’étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath aujourd’hui.

« Je me loue du bonheur que j’avais de l’avoir rencontrée, je couvre ses mains de baisers, j’ose lui en donner un sur la joue, et, ne trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et le sourire de l’amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, sentant la réciprocité, je m’enhardis et bientôt je lui ai donné la marque la plus évidente de l’ardeur qu’elle m’avait inspirée.

« Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l’avais trouvée douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais aller pour lui. faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais passer à Londres ; mais elle me dit : « Nous nous reverrons encore et soyez discret. » Je le lui jurai et ne la pressai pas. L’instant d’après la voiture s’arrête, je lui baise la main et me voilà chez moi fort satisfait de cette bonne fortune.

« Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu’enfin je la retrouvai dans une maison où lady Harington m’avait dit d’aller me présenter à la maîtresse de sa part. C’était une lady Betty Germen, vieille femme illustre. Elle n’était pas au logis, mais elle devait rentrer en peu de temps et je fus introduit au salon pour l’attendre. Je fus agréablement surpris en y. apercevant ma belle conductrice du Ranelagh, occupée à lire, une gazette. Il me vint dans l’esprit de la prier de me présenter. Je m’avance vers elle et à la question que je lui fais, si elle voudrait bien être mon introductrice, elle répond d’un air poli qu’elle ne pouvait pas, n’ayant pas l’honneur de me connaître.

« — Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas ?

« — Je vous remets fort bien, mais une folie n’est pas un titre de connaissance.

« Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle se remit tranquillement à lire sa gazette et ne m’adressa plus la parole jusqu’à l’arrivée de lady Germen.

« Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire le moindre semblant de me connaître, me parlant cependant avec beaucoup de politesse lorsque l’à-propos me permettait de lui adresser la parole. C’était une lady de haut parage et qui jouissait à Londres d’une belle réputation. »

On trouve aussi dans Londres et ses environs une description détaillée des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts en 1732.

« Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, à deux milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours, à 6 h. 1/2 du soir, excepté le dimanche, depuis mai jusqu’à la fin d’août ; l’admission est d’un schelling.

« En entrant par la grande porte, le premier objet qui se présente est une allée de 900 pieds de longueur, plantée des deux côtés d’ormes qui forment une arche, à l’extrémité de laquelle on a le plus beau paysage, terminée par un obélisque gothique où on monte par un petit escalier. La base est décorée de festons de fleurs et aux coins sont peints des esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription :

Spectator Fastidiosus Sibi Molestus

« En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle planté en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, très orné de sculpture, niches, etc. Le dôme est surmonté de plumes blanches qui sont les armes des princes de Wales. Tout cet édifice est en bois peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en plaistic, composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de Paris, mais qui n’est connue que de l’architecte. Les beaux jours, la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour la partie vocale qu’instrumentale, sont bien choisis. Le concert commence à huit heures et finit à onze.

« Sur une grande pièce de bois est un paysage qu’on appelle The Day-Scène. On l’ôte à la chute du jour pour découvrir une cataracte en transparent, dont l’effet est très brillant. Il est curieux de voir comment toute la compagnie court en foule, au son d’une cloche qui sonne à neuf heures pour avertir du moment où cette cascade est visible. On la recouvre au bout de dix minutes.

« Dans la partie du bosquet, en face de l’orchestre, sont placés quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon de l’ordre composite, qui fut construit pour le dernier prince de Wales, dans lequel son petit-fils a soupé souvent les années dernières. On monte dans ce pavillon par un escalier double à balustrades. Le front est supporté par des pilastres de l’ordre dorique. Dans le plafond sont trois petits dômes, avec des ornements dorés d’où descendent trois lustres.

« Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par M. Hay-man, tirés des pièces historiques de Shakespeare. Ils sont admirés généralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l’expression.

« Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation de la tempête dans la tragédie de Lear.

« Le second est le moment de la tragédie d’Hamlet, où le roi, la reine de Danemark, au milieu de leur cour, donnent audience.

« Le troisième est la scène d’Henri V, qui précède la fameuse bataille d’Azincourt : elle se passe devant la tente du roi ; son armée est à quelque distance, et le héraut français, accompagné d’un trompette, vient lui demander s’il veut composer pour sa rançon.

« Le dernier est la scène de la Tempête où Miranda aperçoit, pour la première fois, Ferdinand : elle est à lire sous un arbre ; le livre lui tombe des mains ; Ferdinand est à ses genoux et exprime l’agréable surprise qu’il éprouve. Prospero, dans sa robe magique, affecte de la colère…

« … L’espace entre le pavillon et l’orchestre est le rendez-vous général de la compagnie qui s’y rassemble pour entendre le chant. Lorsqu’une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le bosquet est illuminé par 2, 000 lampes qui font un charmant effet au milieu des arbres. Sur la face de l’orchestre, elles forment trois arches triomphales ; le tout est allumé avec une rapidité surprenante.

« Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre…

« … La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, est pavée de carreaux de Flandres, afin d’éviter l’humidité que contracte le sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entouré d’allées sablées. Il y a une quantité de pavillons ou alcôves décorées de peintures, d’après les dessins de MM. Hayman et Hogarth. Chaque pavillon a une table et peut tenir huit personnes…

« … Les peintures des pavillons sont :

« 1° Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes les beautés de ces lieux ;

« 2° Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère dans le bois ;

« 3° La nouvelle rivière d’Islington avec une famille qui se promène ; une vache qu’on trait et des cornes fixées sur la tête du mari ;

« 4° Une partie de quadrille et un service de thé ;

« 5° Un concert ;

« 6° Des enfants faisant des châteaux de cartes ;

« 7° Une scène du Médecin malgré lui ;

« 8° Un paysage ;

« 9° Une contredanse de villageois autour d’un mai ;

« 1o° Enfilez mon aiguille ;

« 11° Un vol de cerf-volant ;

« 12° Le moment du roman de Paméla, où elle annonce à la femme de charge le désir qu’elle a de retourner chez ses parents ;

« 13° Une scène du Diable à payer entre Jobson Nell et le sorcier ;

« 14° Des enfants jouant à la cachette ;

« 15° Une chasse ;

« 16° Paméla sautant par la fenêtre pour s’échapper de chez lady Davers ;

« 17° La scène des Merry Wives de Windsor où Sir John Falstaff est mis dans la corbeille au linge sale ;

« 18° Un combat naval entre les Espagnols et les Maures ;

« Les peintures finissent ici ; mais les pavillons continuent et conduisent à une colonnade de 5oo pieds de longueur, dans la forme d’un demi-cercle…

« Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d’autres pavillons qui mènent dans la grande allée.

« Dans le dernier de ces pavillons est peinte Suzanne aux yeux pochés, lorsqu’elle vient dire adieu à son doux William, qui est à bord de la flotte qui va partir…

« En retournant au bosquet, les pavillons derrière l’orchestre ont les peintures suivantes :

« 1° Difficile à plaire ;

« 2° Des glisseurs sur la glace ;

« 3 Des joueurs de musette et de hautbois ;

« 4° Un feu de joie à Charing-Cross et autres réjouissances. Le coche de Salisbury versé ;

« 5 Le jeu de Colin-Maillard ;

« 6° Le jeu des lèvres de grenouilles ;

« 7° Une hôtesse de Wapping, avec des matelots qui débarquent ;

« 8° Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme qui lui enfonce des épingles dans le menton. »

La description continue, énumérant longuement les peintures, les allées, les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres, les tulipiers et la belle « prairie défendue par un haha pour empêcher qu’on n’y entre ».

À la fin on donne :

« le prix des denrées qu’on peut avoir dans ces jardins.

Une bouteille de bourgogne : 7 Schelling 6 Pence Une de champagne : 10 Schelling 6 Pence De Frontignac : 7 Schelling De Claret  : 7 Schelling De vieux hock : 6 Schelling De madère : 5 Schelling Du Rhin : 3 Schelling De Sheres  : 3 Schelling 6 Pence De Montagne : 3 Schelling De Port  : 2 Schelling 6 Pence De Lisbonne : 2 Schelling 6 Pence Une bouteille de cidre : 1 Schelling Une d’arrack : 8 Schelling Deux livres de glace : 1 Schelling La petite bière : 0 Schelling 6 Pence Un poulet : 3 Schelling Un plat de jambon : 1 Schelling Un de bœuf : 1 Schelling Un de bœuf roulé : 1 Schelling Un pigeon préservé dans le beurre : 1 Schelling Une laitue : 0 Schelling 6 Pence Une petite mesure d’huile : 0 Schelling 5 Pence Un citron : 0 Schelling 3 Pence Une tranche de pain : 0 Schelling 1 Pence Un petit pain de beurre : 0 Schelling 2 Pence Un biscuit : 0 Schelling 1 Pence Une tranche de fromage : 0 Schelling 2 Pence Une tarte : 1 Schelling 0 Pence Une custard  : 0 Schelling 4 Pence Un gâteau de fromage : 0 Schelling 4 Pence Un plat d’anchois : 1 Schelling Un d’olives : 1 Schelling Un concombre : 0 Schelling 6 Pence Une gelée : : 0 Schelling 6 Pence Les bougies : 1 Schelling 4 Pence »

L’entrée au Vauxhall coûtait un schelling.

Casanova observe :

« Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que pour l’entrée du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s’y procurer les plaisirs les plus variés, tels que bonne chère, musique, promenades obscures et solitaires, allées garnies de mille lampions, et l’on y trouvait pêle-mêle les beautés les plus fameuses de Londres ; depuis le plus haut jusqu’au plus bas étage. »

Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c’est pour se libérer que, sur la proposition d’un libraire, il écrivit les Memoirs of a woman of pleasure, autrement Fanny Hill, œuvre remarquable ; libre, mais délicate. Elle lui fut payée 20 guinées.

On ne sait pas bien si la première édition des Memoirs parut en 1 747, 1748, 1749 ou 1750. On pense que l’éditeur en fut le libraire Griffiths, qui publiait The Monthly Review. Cela paraît probable, car dès 1760 Griffith publia, sous le titre de Memoirs of Fanny Hill, une édition publique, mais très adoucie de l’ouvrage de Cleland, et le Monthly Review fit l’éloge d’un ouvrage dont la publication clandestine et le texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent.10, 000 guinées.

Poursuivi pour l’avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté comme excuse, et le Président qui le jugeait et qui était le comte Granville lui fit une pension de 100 livres sterling par an. La seule condition était de ne plus écrire d’ouvrages libres. Cleland observa cette condition et toucha sa pension jusqu’à la fin de sa vie. Il vécut dans l’étude, à l’écart de la société qui ne lui pardonnait pas d’avoir écrit les Memoirs. Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu’il charmait par son érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque pleine de livres rares et précieux.

Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.

Cleland écrivit, outre les Memoirs of a woman of pleasure. plusieurs romans qui ne manquent pas d’intérêt :

The Memoirs of a Coxcomb (1767, in-18)ou Mémoires d’un fat ; Surprises of Love ou Surprises d’amour (Londres, 1765, in-12) ; The Man of Honour ou l’Homme d’honneur (Londres, 3 vol. in-12).

Il composa des pièces : Titus Vespasian, 1755 (in-8°), drame ; Timbo Chiqui or the american Savage, 1758 (in-8°), drame en 3 actes.

On lui doit quelques essais de philologie celtomaniaque sans grande valeur : The way to thing by words, and to words. by thing, et en 1768, Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means of the analytic method, to retrieve the antient Celtic, ouvrage auquel il donna l’année suivante un supplément sous le titre d’Additionnal articles to the Specimen, etc.

Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels que le Public Advertiser, où il signa tantôt Modestus et tantôt A. Briton.

Gay, dans la Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à l’amour, etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers (parodie de l’Essai sur l’homme, de Pope), intitulé Essay on woman ou Essai sur la femme, et qui est de John Wilkes : « D’après une note insérée dans un catalogue d’autographes vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le véritable auteur de cet Essai serait Cleland, l’auteur de The woman of pleasure. »

Dans le Bulletin du Bouquiniste (mars 1861), M. Charles Nodier releva vivement cette assertion :

« Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur en France, et il est probable même qu’elle a dû être signalée depuis longtemps en Angleterre.

« Wilkes est bien le véritable auteur de l’Essai sur la femme ; il n’est permis à aucun égard de le révoquer en doute… »

Le seul ouvrage qui garde de l’oubli le nom de John Cleland, c’est le roman de Fanny Hill, la sœur anglaise de Manon Lescaut, mais moins malheureuse, et le livre où elle paraît a la saveur voluptueuse des récits que faisait Chéhérazade.

LETTRE PREMIÈRE

MADAME,

Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance à satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que puisse être la tâche que vous m’imposez, je me ferai un devoir de détailler avec fidélité les périodes scandaleuses d’une vie débordée, dont je me suis enfin tirée heureusement, pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer l’amour, la santé et une fortune honnête ; étant d’ailleurs encore assez jeune pour en goûter le prix et pour cultiver, un esprit qui naturellement n’était pas dépravé, qui, même parmi les dissipations où je me vis entraînée, ne laissa point de former des observations sur les mœurs et sur les caractères des hommes, observations peu communes aux, personnes de l’état où j’ai vécu, lesquelles, ennemies de toute réflexion, les bannissent pour jamais, afin d’éviter les remords qu’un retour sur elles-mêmes ferait naître dans leurs cœurs.

Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface inutile, je ne vous ferai point languir par un exorde ennuyeux ; je dois seulement vous avertir que je retracerai toutes mes actions avec la même liberté que je les ai commises.

La vérité, là vérité toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai même pas la peine de couvrir de la plus légère gaze mes crayons ; je peindrai les choses d’après nature, sans crainte de violer les lois de la décence, qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que nous. D’ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des plaisirs réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n’ignorez pas que les gens d’esprit et de goût ne se font nul scrupule de décorer leurs cabinets de nudités de toute espèce, quoique, par la crainte qu’ils ont de blesser l’œil et les préjugés du vulgaire, ils n’aient garde de les exposer dans leurs salons.

Passons à mon histoire. On m’appelait, étant enfant, Frances Hill . Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool, dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois pieusement, très honnêtes.

Mon père, qu’une infirmité empêchait de travailler aux gros ouvrages de la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance, que ma mère n’augmentait guère en tenant une petite école de filles dans le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j’étais restée seule en vie.

Mon éducation, jusqu’à l’âge de quatorze ans passés, avait été des plus communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait tout mon savoir. À l’égard de mes principes de vertu, ils consistaient dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté ; mais alors nous ne guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence, lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l’homme, une bête féroce prête à nous dévorer.

Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son école et des petits embarras du ménage qu’elle n’avait employé que bien peu de temps à m’instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en état de me donner des leçons qui pussent m’en garantir.

J’étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques jours l’un de l’autre, Mon père mourut le premier, entraînant ma mère dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent, s’était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de cette contagieuse maladie, mais fort légèrement ; je fus bientôt hors de danger et (avantage dont j’ignorais alors la valeur) sans qu’il m’en restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction où cette perte me plongea. Le temps et l’humeur volage de la jeunesse n’en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut l’idée, qu’on me mit tout à coup dans la tête, d’aller à Londres chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en service ; elle me proposa de l’y suivre, m’assurant de m’aider de ses avis et de son crédit pour me faire placer.

Comme il n’y avait personne au monde qui se mît en peine de ce que je deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de mes parents m’encourageait plutôt dans, mon nouveau dessein, j’acceptai sans hésiter l’offre qu’on me faisait, résolue d’aller à Londres et d’y tenter fortune ; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste qu’avantageuse aux aventuriers de l’un et l’autre sexe, émigrés de leur province.

J’étais enchantée des merveilles qu’Esther Davis me contait de Londres ; il me tardait d’y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l’Opéra, enfin toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la tête.

Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, mêlée d’une pointe d’envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et des robes d’indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin luisant, ses chapeaux bordés d’un pouce de dentelle, ses rubans aux vives couleurs brochés d’argent ; toutes choses qui, pensions-nous, poussaient, naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans ma détermination d’y aller afin d’en prendre ma part.

Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant le voyage était d’avoir en route la société d’une compatriote. Nous allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec ses gestes :

« Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur bonne conduite, de s’enrichir elles et les leurs. Bien des filles vertueuses ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd’hui rouler en carrosse. On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance fait tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres. »

Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d’envie d’entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d’ailleurs ? un village où j’étais née, il est vrai, mais où je n’avais personne à regretter ; un endroit qui m’était devenu insupportable, depuis qu’à des témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité, dans la maison même de l’unique amie dont je pouvais attendre soins et protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et les frais d’enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir : huit guinées et dix-sept schellings. J’empaquetai ma modeste garde-robe dans une boîte à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je n’avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir, qu’il fût possible de la dépenser ; ma joie de posséder un tel trésor était si réelle que je fis très peu d’attention à une infinité de bons avis qui me furent donnés, par surcroît.

Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la petite scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu’à Londres. Elle fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si c’eût été la sienne. Je ne m’arrêterai pas au détail insignifiant de ce qui m’arriva en route, comme, par exemple, les regards que d’un œil humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice Esther.

Ce ne fut qu’assez tard, un soir d’été, que nous arrivâmes à la ville, dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux. Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge, le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m’étonnait à la fois.

Lorsque nous fûmes arrivées à l’auberge et que nos bagages furent descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance :

« Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m’en vais vite dans ma place ; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous pourrez ; n’appréhendez pas que les places vous manquent ; il y en a ici plus que de paroisses. Je vous conseille d’aller au bureau de placement. Pour moi, si j’entends parler de quelque chose, je vous en donnerai avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous souhaite beaucoup de bonheur… J’espère que vous serez toujours brave fille et ne ferez point tort à vos parents. »

Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et prit congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi légèrement que je lui avais été confiée.

Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son procédé. Elle n’eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea un peu, mais point assez pour me tranquilliser l’esprit sur l’embarras où je me trouvais. Un des garçons de l’hôtellerie vint mettre le comble à mes inquiétudes en me demandant si je n’avais besoin de rien. Je lui répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un logement pour cette nuit. L’hôtesse parut et me dit sèchement, sans être touchée de l’état où elle me voyait, que j’aurais un lit pour un schelling, et que ne doutant pas que je n’eusse des amis dans la ville (ce qui me fit, hélas ! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir le lendemain matin.

Dès que je me vis assurée d’un lit, je repris courage et résolus d’aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m’avait donné l’adresse sur le revers d’une chanson.

J’espérais trouver dans ce bureau l’indication d’une place convenable pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d’épargner le peu que je possédais. Quant à un certificat de bonne conduite, Esther m’avait souvent répété qu’elle se chargeait de m’en procurer un ; or, si affectée que je fusse de son abandon, je n’avais pas cessé de compter sur elle. En bonne fille que j’étais, je commençais à croire qu’elle avait agi tout naturellement et que si j’en avais mal jugé d’abord, c’était par ignorance de la vie.

L’impatience où j’étais de mettre mon projet à exécution me rendit matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours de village, et laissant l’hôtesse dépositaire de ma petite malle, je m’en fus droit au bureau qui me fut indiqué.

Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise devant une table avec un gros registre, où paraissait griffonné par ordre alphabétique un nombre infini d’adresses.

J’approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement baissés, passant à travers une foule prodigieuse de peuple, tous rassemblés pour la même cause. Je lui lis une demi-douzaine de révérences niaises, en lui bégayant ma très humble requête.

Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux d’un petit ministre d’État, et m’ayant toisée de l’œil, elle me répondit, après m’avoir fait au préalable lâcher un schelling, que les conditions pour femmes étaient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais guère propre aux ouvrages de fatigue ; mais qu’elle verrait pourtant sur son livre s’il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle aurait expédié quelques-unes de ses pratiques.

Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de la réponse de cette vieille médaille. Néanmoins, pour me distraire, je hasardai de promener mes regards sur l’honorable cohue dont je faisais partie, et parmi laquelle j’aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je la crus telle) : c’était une grosse dame à trogne bourgeonnée, d’environ cinquante ans, vêtue d’un manteau de velours au cœur de l’été, tête nue. Elle avait les yeux fixés avidement sur moi, comme si elle eût voulu me dévorer. Je me trouvai d’abord un peu déconcertée et je rougis, mais un sentiment secret d’amour-propre me faisait interpréter la chose en ma faveur ; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de paraître le plus à mon avantage qu’il me fût possible. Enfin, après m’avoir bien examinée tout son saoul, elle s’approcha d’un air extrêmement composé et me demanda si je voulais entrer en service. À quoi je répondis que oui, avec une profonde révérence.

« Vraiment, dit-elle, j’étais venue ici à dessein de chercher une fille… Je crois que vous pourrez faire mon affaire, votre physionomie n’a pas besoin de répondant… Au moins, ma chère enfant, il faut bien prendre garde ; Londres est un abominable séjour… Ce que je vous recommande, c’est de la soumission à mes avis et d’éviter surtout la mauvaise compagnie. » Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir affaire à une dame fort respectable.

Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre accord s’était passé, me souriait de façon que je m’imaginai sottement qu’elle me congratulait sur ma bonne chance : mais j’ai découvert depuis que les deux gueuses s’entendaient comme larrons en foire et que cette honnête maison était un magasin d’où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon auberge, nous fûmes à une boutique dans Saint-Paul’s-Churchyard, où elle acheta une paire de gants qu’elle me donna ; puis elle nous fit conduire et descendre droit à son logis, dans …Street !

Elle m’avait, durant la route, amusée par toutes sortes d’histoires plus croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe d’où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards, j’étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas dire la meilleure amie, qu’il me fût possible de trouver en ce bas monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse, me promettant, aussitôt installée, d’informer Esther Davis de ma rare bonne fortune.

L’apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent rien de la bonne opinion que j’avais conçue de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement meublé ; car, en fait de salon, je ne connaissais encore que les salles d’auberge où j’avais passé sur ma route. il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques pièces d’argent bien en évidence qui m’éblouirent. Je ne doutai pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.

Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu’elle m’avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu’une véritable mère. À quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules révérences :

« Oui, oh ! que si, bien obligée, votre servante. »

Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut :

« Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d’arrêter cette jeune personne pour prendre soin de mon linge ; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même ; car je vous avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais capable de faire pour elle. »

Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu’elle m’apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère maîtresse, m’assurant que j’étais fort heureuse d’être si bien tombée ; qu’il n’était pas possible de mieux rencontrer ; qu’il fallait que je fusse née coiffée ; que je pouvais me vanter d’avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir les yeux si j’avais eu la moindre expérience.

On sonna une seconde fois ; nous descendîmes et je fus introduite dans une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.

Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phœbe Ayres, ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J’eus l’honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les empressements alternatifs me ravissaient l’âme, et, simple que j’étais, je ne cessais d’appeler Mistress Brown Sa Seigneurie.

Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu’on me ferait des habits convenables à l’état que je devais tenir auprès de ma maîtresse ; mais ce n’était qu’un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vît jusqu’à ce qu’elle eût trouvé acheteur, pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j’avais apporté au service de Sa Seigneurie.

Depuis le dîner jusqu’au soir, il ne se passa rien qui mérite d’être rapporté. Après souper, l’heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phœbe, qui s’aperçut que j’avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m’enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats.

Phœbe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l’usage des eaux chaudes ; ce qui l’avait réduite au métier d’appareilleuse avant le temps.

L’égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu’elle m’embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre ; mais l’imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements m’émurent et me surprirent davantage qu’ils me scandalisèrent.

Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à me gagner ; ne connaissant point le mal, je n’en craignais aucun, d’autant plus qu’elle m’avait démontré qu’elle était femme en portant mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout pour moi qui n’en connaissais point d’autre.

Je demeurai donc aussi docile qu’elle put le désirer, ses privautés ne faisant naître dans mon cœur que l’émotion d’un plaisir, d’autant plus vif et plus pénétrant que je l’avais ignoré jusqu’alors. Un feu subtil se glissa dans mes veines et m’embrasa pour ainsi dire jusqu’à l’âme. Ma gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, l’amusèrent un moment, puis Phœbe porta la main sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui promettait d’ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu’alors avait été le séjour de la plus insensible innocence. Ses doigts en se jouant s’exerçaient à tresser les tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître autant pour l’ornement que pour l’utilité.

Mais, non contente de ces préludes, Phœbe tenta le point principal, en insinuant par gradations son index jusqu’au vif, ce qui m’aurait sans doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s’y était pas prise aussi doucement qu’elle le fit.

Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui s’était principalement concentré dans le point central, où des mains étrangères s’égarèrent pour, la première. fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, jusqu’à ce qu’un hélas ! profond eût fait connaître à Phœbe qu’elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait une entrée plus libre.

Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce d’anéantissement si délectable que j’aurais souhaité qu’il ne cessât jamais.

« Ah ! s’écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable enfant !… quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme !… Dieu ! que ne suis-je homme !… » Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j’aie reçus de ma vie…

J’étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m’échappèrent dans la vivacité du plaisir, n’eussent en quelque manière calmé le feu dont je me sentais dévorée.

Phœbe, l’impudique Phœbe, à qui tous les genres et toutes les formes de plaisirs étaient connus, avaient pris, selon toute apparence ce goût bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce, n’était pas néanmoins qu’elle eût de l’aversion pour les hommes, qu’elle ne les préférât à notre sexe, mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre indistinctement, de quelque façon qu’ils se présentassent. Rien, en un mot, n’étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que j’eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa pleine lumière sur tout mon corps.

« Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien que le toucher… je veux dévorer des yeux cette gorge naissante… Laisse-la-moi baiser… Je ne l’ai point assez considérée… Que je la baise encore une fois !… Ciel ! quelle chair douce et ferme ! quelle blancheur !… Quels contours délicats !… Oh ! le charmant duvet !… De grâce, souffre que je voie tout. C’en est trop… je n’en puis plus… Il faut, il faut… »

Ici elle se saisit de ma main et l’a porta à l’endroit que l’on sait. Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes ! Une épaisse et forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je m’y perdrais tout entière. Cependant, après s’être bien démenée, son ardeur se ralentit : elle soupira profondément, et, me tenant toujours étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.

J’ignore le plaisir dont elle jouit ; mais je sais bien que je goûtai cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature ; que les premières idées de la corruption s’emparèrent de mon cœur et que j’éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d’une femme n’est pas moins fatale à l’innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons… Lorsque la passion de Phœbe fut assouvie et qu’elle goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda artificieusement sur tous les points qu’elle crut de l’intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.

Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même ; si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j’avais souffertes, je m’endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs pour la jouissance à ceux de l’acte réel dans l’état de veille. Je m’éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée. Phœbe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux scènes de la nuit. À ce moment, la servante apporta le thé et je m’empressai de m’habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais qu’elle ne me grondât de m’être levée si tard ; mais tout au contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit à m’équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez combien mon cœur dut s’enfler de joie à la vue d’un taffetas blanc broché d’argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d’un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à l’avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l’on prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J’étais d’une taille, avantageuse et faite au tour ; j’avais les cheveux blonds cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles ; la peau était d’un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la régularité ; j’avais de grands yeux noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n’est en de certaines occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J’avais au menton une fossette qui était loin de produire un effet désagréable ; mes dents, desquelles j’avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et blanches ; ma poitrine était haute et. bien attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, du moins, ma vanité m’empêchait de contredire la décision de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d’un caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d’autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m’enlever ce que j’avais de mieux dans ma personne et sur mon visage… En voilà trop, je l’avoue, beaucoup trop, en fait d’éloge de moi-même ; mais je serais ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j’omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.

Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui, après m’avoir saluée, m’appuya sur la bouche un baiser dont je l’aurais volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable figure. Que l’on se représente un homme de soixante ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de bœuf, une bouche fendue jusqu’aux oreilles, garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect faisait horreur.

C’était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma gorge.

Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes charmes, Phœbe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d’avoir un aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu’on lui donnait le titre de beau parce qu’il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j’avais un choix à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les beaux gentlemen étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.

Tandis que Phœbe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j’ai ouï dire depuis, l’avait taxé à cinquante guinées pour la seule permission d’avoir un entretien préliminaire avec moi, et à cent de plus au cas qu’il obtînt l’accomplissement de ses désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu’il prétendit qu’on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n’étais pas encore préparée à une pareille attaque, qu’il, fallait tâcher de m’apprivoiser avant de brusquer les choses ; que, timide et jeune comme je l’étais, on risquerait de m’effaroucher et de me rebuter par trop de précipitation. Discours inutiles ; tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il patienterait jusqu’au soir.

Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d’exalter le merveilleux cousin : « J’avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue… il me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter mes caprices, … que je pouvais compter sur son honneur… que je serais au niveau des plus grandes dames… j’aurais un carrosse pour me promener… »

Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables de tourner la tête d’une pauvre innocente telle que moi, si l’aversion insurmontable que j’avais pour lui n’eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l’assaut qui se préparait.

La séance fut si longue qu’il était environ sept heures quand nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre ; le thé fut bientôt servi ; notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre. L’introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu’il fut desservi elle me dit qu’une affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter, que je l’obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie à son cher cousin jusqu’à son retour.

« Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos bonnes manières, à vous rendre digne de l’affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez point. »

En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de l’escalier. Je m’attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut m’embrasser ; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, profitant de l’état où j’étais, il me découvrit brusquement la gorge, qu’il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé par cet heureux début, l’infâme m’étendit de mon long et eut l’audace de glisser une de ses mains sous mes jupes ;. cette outrageante tentative me rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte. « — Qui, moi, ma chère ? dit-il, vous faire insulte ! Ce n’est pas mon intention ; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous aime ? que je suis dans le dessein de… »

« — Je sais cela, monsieur, interrompis-je ; mais je ne saurais vous aimer, sincèrement je ne le puis… De grâce, laissez-moi… Oui, je vous aimerai de tout mon cœur si vous voulez me laisser et vous en aller. »

C’était parler en l’air. Mes pleurs ne servirent qu’à l’enflammer davantage ; il m’étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation involontaire. Ce bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs imaginables, disant « qu’il ne me ferait pas l’honneur de s’occuper davantage de moi ; que la vieille maquerelle pouvait chercher un autre pigeon…, qu’il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde… ; qu’il pensait bien que j’avais donné mon pucelage à quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la ville ». J’écoutai toutes ces insultes avec d’autant plus d’indifférence que je me flattais de n’avoir rien à redouter de ses brutales entreprises.

Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j’étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revînt, il me rendrait son affection ; en même temps il se mit en devoir de m’embrasser et de porter la main à mon sein ; mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence extrême, et m’étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce qu’il y avait, si le gentleman demandait quelque chose.

Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l’étais sans émotion. De sorte qu’elle le pria immédiatement de descendre et de me laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phœbe rajusteraient les choses à leur retour… qu’il n’y aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre petite… qu’en son particulier elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu’elle ne me quitterait pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu’il serait inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra de son abominable figure.

Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j’étais, que j’avais besoin de repos et m’offrit en conséquence quelques gouttes d’ammoniaque et de me mettre au lit ; ce que je refusai par la crainte que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d’avoir déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie n’avaient eu aucune part dans la défense que j’avais faite : elle provenait uniquement de l’aversion que m’avait inspirée la brutalité de l’horrible séducteur de mon innocence.

Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le récit que ma libératrice leur fît des procédés brutaux du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser l’esprit. Cependant elles se flattaient que ce n’était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le restant du marché ; mais heureusement je n’eus que la peur. Le lendemain au soir j’appris, avec une joie extrême, que l’homme en question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus considérables, venait d’être arrêté par ordre du roi, sous l’inculpation de s’être indûment approprié près de quarante mille livres par des opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées que, en eût-il encore le goût, il n’avait plus le moyen. de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il n’était pas probable qu’il en sortirait de sitôt. Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu’il fallait, avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d’adoucir mon humeur sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions d’une troupe de filles qu’elle entretenait à la maison. Conformément à ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir.

En effet, l’air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur étourderie, me gagnèrent tellement le cœur, qu’il me tardait d’être agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de mœurs que j’avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil.

Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu’à l’arrivée de lord B… de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce joyau frivole qu’on prise tant et que j’aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait voulu m’en débarrasser ; car dans le court espace que j’avais été livrée à mes compagnes, j’étais devenue si bonne théoricienne qu’il ne me manquait plus que l’occasion pour mettre leurs leçons en pratique. Jusque-là je n’avais encore entendu que des discours ; je brûlais, de voir des choses ; le hasard me satisfit sur cet article lorsque je m’y attendais le moins.

Un jour, vers midi, que j’étais dans une petite garde-robe obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j’entendis je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je, me glissai doucement et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue. C’était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d’un jeune grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un héros dans les joyeux ébats.

Je n’osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer, par mon imprudence, l’occasion d’un spectacle fort intéressant ; mais la paillarde avait l’imagination trop pleine de son objet présent pour que toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s’était assise sur le pied du lit, vis-à-vis delà garde-robe, d’où je ne perdis pas un coup d’œil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait l’air d’un vivant de bon appétit ; et expéditif. En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains, sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques instants avec autant d’ardeur que si elles en avaient valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus énormes choses qu’il soit possible de voir et qu’il n’est pas aisé de définir. Qu’on se représente une paire de cuisses courtes et grosses, d’un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure, hérissée d’un buisson épais de crin noir et blanc, on n’en aura encore qu’une idée imparfaite,

Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit au grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m’avait été inconnue jusqu’alors et dont le coup d’œil sympathique me fit sentir des chatouillements presque aussi délectables que si j’eusse dû réellement en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels m’annoncèrent qu’il avait donné dans le but.

La vue d’une scène si touchante porta le coup de mort à mon innocence.

Pendant la chaleur de l’action, glissant ma main sous ma chemise, j’enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble se confondre et s’anéantir.

Quand j’eus assez repris mes sens pour être attentive au reste de la fête, j’aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses caresses. Mais une rasade d’un cordial qu’elle lui fit avaler et certain mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j’eus tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie essentielle de l’homme. Le sommet écarlate de l’instrument, ses dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste gousset qui l’accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes transports, qui ne firent que s’accroître par l’aspect des plaisirs d’un second combat, que ma position me fit voir distinctement.

Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou quatre pièces de monnaie dans la main.

Le drôle était non seulement son favori, mais celui de toute la maison.

Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte qu’il n’eût pas la patience d’attendre l’arrivée du lord à qui mes prémices étaient destinées, car on ne se serait point avisé de lui disputer son droit d’aubaine.


Aussitôt qu’ils furent descendus, je volai à ma chambre, où, m’étant enfermée, je me livrai intérieurement aux douces émotions qu’avait fait naître en mon cœur le spectacle dont je venais d’être témoin. Je me jetai sur mon lit dans une agitation insupportable, et ne pouvant résister au feu qui me dévorait, j’eus recours à la triste ressource du manuel des solitaires ; mais malgré mon impatience, la douleur causée par l’attouchement intérieur m’empêcha de poursuivre jusqu’à ce que Phœbe m’eût donné là-dessus de plus amples instructions.

Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en faisant un récit fidèle de ce que j’avais vu.

Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je lui avouai naïvement que j’avais ressenti les désirs les plus violents, mais qu’une chose m’embarrassait beaucoup.

« Et qu’est-ce que c’est, dit-elle, que cette chose ?

« Eh ! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment est-il possible qu’elle puisse entrer sans me faire mourir de douleur, puisque vous savez bien que je ne saurais y souffrir que le petit doigt ?… À l’égard du bijou de ma maîtresse et du vôtre, je conçois aisément, par leurs dimensions, que vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu’en soit le plaisir, je crains d’en faire l’essai. »

Phœbe me dit en riant qu’elle n’avait pas encore ouï personne se plaindre qu’un semblable instrument eût jamais fait de blessures mortelles en ces endroits-là et qu’elle en connaissait d’aussi jeunes et d’aussi délicates que moi qui n’en étaient pas mortes… qu’à la vérité nos bijoux n’étaient pas tous de la même mesure ; mais qu’à un certain âge, après un certain temps d’exercice, cela prêtait comme un gant ; qu’au reste, si celui-là me faisait peur, elle m’en procurerait un d’une taille moins monstrueuse.

« Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips ; un jeune marchand génois l’entretient ici. L’oncle du jeune homme est immensément riche et très bon pour lui. Il l’a envoyé ici en compagnie d’un marchand anglais, son ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour complaire au désir qu’il avait de voyager et de voir le monde. Il a rencontré Polly par hasard dans une société, en est devenu amoureux, et il la traite assez bien pour mériter qu’elle s’attache à lui. Il vient la voir deux ou trois fois par semaine. Elle le reçoit dans le cabinet clair du premier étage ; on l’attend demain. Je veux vous faire voir ce qui se passe entre eux, d’une place qui n’est connue que de Mistress Brown et de moi. ».

Le jour suivant, Phœbe, ponctuelle à remplir sa promesse, me conduisit par l’escalier dérobé dans un réduit obscur où l’on mettait en réserve de vieux meubles et quelques caisses de liqueurs et d’où nous pouvions voir sans être vues. Les acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles embrassades de part et d’autre, il la conduisit jusqu’au lit de repos, en face de nous ; tous deux s’y assirent, et le jeune Génois servit du vin avec des biscuits de Naples sur un plateau ; puis, après quelques questions qu’il fit en mauvais anglais, il la déshabilla jusqu’à la chemise ; Polly, à son exemple, en fit autant avec toute la diligence possible. Alors, comme s’il eût été jaloux du linge qui la couvrait encore, il la mit en un clin d’œil toute nue et exposa à nos regards les membres les mieux proportionnés et les plus beaux qu’il fût possible de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée à ce procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même lorsque je pus la contempler debout et toute nue, avec sa chevelure noire dénouée et flottante sur un cou et des épaules d’une blancheur éblouissante, tandis que la carnation plus foncée de ses joues prenait graduellement un ton de neige glacée ; car telles étaient les teintes variées et le poli de sa peau.

Polly n’avait pas plus de dix-huit ans. Les traits de son visage étaient réguliers, délicats et doux, sa gorge était blanche comme la neige, parfaitement ronde et assez ferme pour se soutenir d’elle-même sans aucun secours artificiel ; deux charmants boutons de corail, distants l’un de l’autre, pointés en sens divers, en faisaient remarquer la séparation.

Au-dessous se profilait la délicieuse région du ventre, terminée par une section à peine perceptible qui semblait fuir par modestie et se cachait entre deux cuisses potelées et charnues ; une riche fourrure de zibeline la recouvrait ; en un mot, Polly était un vrai modèle de peintre et le triomphe des nudités. Le jeune Italien (encore en chemise) ne pouvait se lasser de la contempler ; ses mains, aussi avides que ses yeux, la parcouraient en tous sens. En même temps, le gonflement de sa chemise faisait juger de la condition des choses qu’on ne voyait pas : mais il les montra bientôt dans tout leur brillant, en se dépouillant à son tour du linge qui les cachait. Ce jeune étranger pouvait avoir alors environ vingt-deux ans ; il était grand, bien fait, taillé en hercule, et, sans être beau, d’une figure fort avenante. Son nez inclinait du Romain, ses grands yeux étaient noirs et brillants et sur ses joues un incarnat paraissait qui avait bien sa grâce ; car il était de complexion très brune, non de cette couleur foncée et sombre qui exclut l’idée de fraîcheur, mais de ce teint clair d’un luisant olivâtre qui dénote la vie dans toute sa puissance et qui, s’il éblouit moins que la blancheur, plaît cependant davantage, lorsqu’il lui arrive de plaire. Ses cheveux, trop courts pour être noués, tombaient sur son cou en boucles petites et légères ; aux environs des seins apparaissaient quelques brindilles d’une végétation qui ornait sa poitrine, indice de force et de virilité. Son compagnon sortait avec pompe d’un taillis frisé ; ses dimensions me firent frissonner de crainte pour la tendre petite partie qui allait souffrir ses brusques assauts ; car il avait déjà jeté la victime sur le lit et l’avait placée de façon que je voyais tout à mon aise le centre délectable, dont le pinceau du Guide n’aurait pu imiter le coloris vermeil.

Alors Phœbe me poussa doucement et me demanda si je croyais l’avoir plus petit. Mais j’étais trop attentive à ce que je voyais pour être capable de lui répondre. Le jeune gentleman, en ce moment, s’approchait du but, ne menaçait pas moins que de fendre la charmante enfant, qui lui souriait et semblait défier sa vigueur. Il se guida lui-même et après quelques saccades l’aimable Polly laissa échapper un profond soupir, qui n’était rien moins qu’occasionné par la douleur.

Le héros pousse, elle répond en cadence à ses mouvements ; mais bientôt leurs transports réciproques augmentent à un tel degré de violence qu’ils n’observent plus aucune mesure. Leurs secousses étaient trop rapides et trop vives, leurs baisers trop ardents pour que la nature y pût suffire ; ils étaient confondus, anéantis l’un dans l’autre ;

« Ah ! ah ! je n’y saurais tenir… c’en est trop… je m’évanouis… j’expire… je meurs… » C’étaient les expressions entrecoupées qu’ils lâchaient mutuellement dans cette agonie de délices. Le champion, en un mot, faisant ses derniers efforts, annonça, par une langueur subite répandue dans tous ses membres, qu’il touchait au plus délicieux moment. La tendre Polly ajouta qu’elle y touchait aussi en jetant ses bras avec fureur de côté et d’autre, les yeux fermés avec une sorte de soupir sangloté à faire croire qu’elle expirait.

Quand il se fut retiré, elle resta quelques instants encore sans mouvements… Elle sortit à la fin de son évanouissement et, sautant au cou de son ami, il parut, par les nouvelles caresses que la friponne lui prodigua, que l’essai qu’elle venait de faire de sa vigueur ne lui avait point déplu.

Je n’entreprendrai pas de décrire ce que je sentis pendant cette scène, mais de cet instant adieu mes craintes, et j’étais si pressée de mes désirs que j’aurais tiré par la manche le premier homme qui se serait présenté, pour le supplier de me débarrasser d’un brimborion qui m’était désormais insupportable.

Phœbe, quoique plus accoutumée que moi à de semblables fêtes, ne put être témoin de celle-ci sans être émue. Elle me tira doucement de ma place d’observation et me conduisit du côté de la porte. Là, faute de chaise et de lit, elle m’adossa contre le mur et alla reconnaître cette partie où je sentais de si vives irritations. Elle fit un effet aussi prompt que celui, du feu ; sur la poudre. Alors, nous revînmes à notre poste.

Le jeune étranger était assis sur le lit, vis-à-vis de nous ; Polly, assise sur un de ses genoux, le tenait embrassé ; l’extrême blancheur de sa peau, contrastait délicieusement avec le brun doux et lustré de son amant, leurs langues enflammées, collées l’une contre l’autre, semblaient vouloir pomper le plaisir dans sa source la plus pure. Pendant ce tendre badinage, le champion avait repris une nouvelle vie. Tantôt la folâtre Polly le flattait, tantôt elle le pressait et le serrait.

Le jeune homme, de son côté, après avoir épuisé, en la caressant, toutes les ressources de la luxure, se jeta tout à coup à la renverse et la tira sur lui. Elle demeura ainsi quelques instants, jouissant de son attitude. Mais bientôt l’aiguillon du plaisir les embrasant de nouveau, ce ne fut plus qu’une confusion de soupirs et de mots mal articulés.

Il la serre étroitement dans ses bras, elle le presse dans les siens, la respiration leur manque et ils restent tous deux sans donner aucun signe de vie, plongés et absorbés dans une extase mutuelle.

J’avoue qu’il ne me fut pas possible d’en voir davantage : cette dernière scène m’avait tellement mise hors de moi-même, que ; j’en étais devenue furieuse. Je saisis Phœbe comme si elle avait eu de quoi me satisfaire. Elle eut pitié de moi et, me faisant signe de la suivre, nous nous retirâmes dans notre chambre.

La première chose que je fis fut de me jeter sur le lit ; ma compagne s’y étant mise aussi me demanda si je me sentais maintenant l’humeur guerrière, ayant eu le temps de reconnaître l’ennemi. Je ne lui répondis qu’en soupirant. Elle me prit alors la main et la conduisit à l’endroit où j’aurais voulu rencontrer le véritable objet de mes désirs ; mais, ne trouvant qu’un terrain plat et creux, je me serais retirée brusquement si je n’avais pas craint de la désobliger. Je me prêtai donc à son caprice et lui laissai faire de ma main ce qu’il lui plut. Quant à moi je languissais désormais pour quelque chose de plus solide et n’étais pas d’humeur à me contenter de ces amusements insipides, si Mistress Brown n’y pourvoyait bientôt. Je sentais même qu’il me serait difficile de différer jusqu’à l’arrivée de mylord B…, quoiqu’on l’attendît incessamment. Par bonheur, je n’eus pas besoin ni de lui ni de ses dépens ; l’Amour en personne, lorsque je l’espérais le moins, disposa de mon sort.

Deux jours après l’aventure du cabinet, m’étant levée, par hasard, plus matin qu’à l’ordinaire et tout le monde dormant encore, je descendis pour prendre le frais dans un petit jardin dont l’entrée m’était interdite quand il y avait des chalands au logis. Je fus extrêmement surprise, en voulant traverser un salon, de voir un jeune gentleman qui dormait profondément dans un fauteuil. Ses insouciants compagnons l’avaient laissé là après l’avoir enivré et s’étaient retirés chacun en compagnie d’une maîtresse. Sur la table restaient encore le bol de punch et les verres, dans tout le désordre imaginable après une orgie nocturne. Je m’approchai, par un mouvement naturel aux femmes, pour voir sa physionomie. Mais, ô ciel ! quel spectacle ! il n’est pas possible d’exprimer l’impression subite que fit sur moi cette charmante vue. Non, cher et doux objet de mes tendres inclinations, je n’oublierai jamais cet instant fortuné où mes yeux émerveillés t’adorèrent pour la première fois… Il me semble que je te revois encore dans la même attitude.

Figurez-vous, madame, un blond adolescent de dix-huit à dix-neuf ans, la tête inclinée sur un coin du fauteuil, les cheveux épais en boucles légères ombrageant à demi un visage où la jeunesse dans toute sa fleur et les grâces viriles se réunissaient pour fixer mes yeux et mon cœur : la langueur même et la pâleur de ce visage, où, par suite des excès de la nuit, le lys triomphait momentanément sur la rose, imprimaient une indicible douceur aux plus beaux traits qu’on pût imaginer ; ses yeux clos de sommeil ne laissaient voir que les tranches de leurs paupières réunies, délicieusement bordées de longs cils ; au-dessus deux arcs, tels que le crayon n’en saurait dessiner de plus réguliers, ornaient son front, haut, blanc et lisse ; enfin, une paire de lèvres vermillonnées, saillantes et gonflées comme si une abeille venait de les piquer, semblaient me porter, au nom de ce charmant dormeur, un défi que j’allais accepter, si la modestie et le respect inséparables dans les deux sexes d’une véritable passion n’avaient arrêté ce premier mouvement.

Mais, en voyant son col de chemise déboutonné et sa poitrine découverte, plus blanche qu’une nappe de neige, le plaisir de la contempler ne fut pas assez puissant pour me le faire prolonger, aux risques d’une santé qui devenait tout d’un coup le souci de ma vie. L’amour qui me rendait timide me rendit tendre aussi. Je lui pris doucement la main et l’éveillai. Il parut d’abord étonné et tressaillit en me regardant d’un air égaré ; mais, après m’avoir considérée, il me demanda quelle heure il était. Je le lui dis et j’ajoutai que je craignais qu’il ne s’enrhumât en restant ainsi exposé à l’air. Il me remercia avec une douceur qui répondait admirablement à celle de ses yeux. Il ne doutait pas que je ne fusse une des pensionnaires du bercail et que je ne vinsse pour lui offrir mes services. Néanmoins, soit qu’il craignît de m’offenser, soit que sa politesse naturelle le retînt dans les bornes de l’honnêteté, il me parla le plus civilement du monde et me donnant un baiser, il me dit que si je voulais passer une heure avec lui je n’aurais pas lieu de m’en repentir. Quoique mon amour naissant m’y invitât, la crainte d’être surprise par les gens de la maison me retenait.

Je lui dis que, pour des motifs que je n’avais pas le loisir de lui expliquer, je ne pouvais rester plus longtemps en sa compagnie et que peut-être je ne le reverrais de mes jours ; ce que je ne pus proférer sans laisser échapper un soupir du fond du cœur. Mon conquérant, qui, à ce qu’il m’a avoué depuis, n’avait pas moins été frappé de ma figure que moi de la sienne, me demanda précipitamment si je voulais qu’il m’entretînt, ajoutant qu’il me mettrait en chambre sur-le-champ et payerait ce que je devais dans la maison. Quelque folie qu’il y eût à accepter une pareille offre de la part d’un inconnu, qui était trop jeune pour qu’on pût avec prudence se lier à ses promesses, le violent amour dont je me sentais éprise pour lui ne me laissa pas le temps de délibérer. Je lui répondis, toute tremblante, que je me jetais entre ses bras et m’abandonnais aveuglément à lui, soit qu’il fût sincère ou non. Il y avait déjà quelque temps que, pour ne pas courir les mauvais hasards de la ville, il cherchait une fille qui lui convint ; ma bonne fortune voulut qu’il me trouvât à son gré et que nous fissions immédiatement le marché qui fut scellé par un échange de baisers, dont il se contenta dans l’espoir de jouissances plus continues. Jamais, du reste, garçon n’eut plus que lui, dans sa figure, de quoi tourner la tête à une fille et lui faire passer par-dessus toutes les considérations pour le plaisir de suivre un amant.

En effet, à toutes les perfections de beauté masculine qui se trouvaient réunies dans sa personne, il ajoutait un air de bon ton et de noblesse, une certaine élégance dans la manière de porter sa tête, qui le distinguait encore davantage ; ses yeux étaient vifs et pleins d’intelligence ; ses regards avaient en eux quelque chose de doux à la fois et d’imposant ; sa complexion brillait des aimables couleurs de la rose, tandis que sur ses joues un rose tendre et vif, indéfinissable, le prémunissait victorieusement contre le reproche de manquer de vie, d’être lymphatique et mou, qu’on adresse ordinairement aux jeunes gens d’un blond aussi prononcé qu’était le sien.

Notre petit plan fut que je m’échapperais le jour suivant, vers les sept heures du matin (chose que je pouvais promettre, car je savais où trouver la clef de la porte donnant sur la rue), et lui m’attendrait dans un carrosse au bout de la rue. Je lui recommandai ne pas donner à connaître qu’il m’eût vue, pour des raisons que je lui dirais à loisir. Ensuite, de peur de faire échouer notre projet par indiscrétion, je m’arrachai de sa présence et remontai sans bruit à ma chambre. Phœbe dormait encore ; je me déshabillai promptement et me remis au lit, le cœur rempli de joie et d’inquiétude.

Cependant le seul espoir de satisfaire ma flamme dissipa petit à petit toutes mes craintes, Mon âme était tellement occupée de cet adorable objet que j’aurais versé tout mon sang pour le voir et jouir de lui un instant. Il pouvait faire de moi ce qu’il voulait : ma vie était à lui, je me serais, crue trop heureuse de mourir d’une main si chère.

Je passai dans de semblables réflexions ce jour-là, qui me parut une éternité. Combien de fois ne me prit-il pas envie d’avancer la pendule, comme si ma main eût pu en hâter le temps ? Je suis surprise que les gens de la maison ne remarquèrent pas alors quelque chose d’extraordinaire en moi, surtout lorsqu’à dîner on vint à parler de cet adorable mortel qui avait déjeuné au logis :

« Ah ! s’écriaient mes compagnes, qu’il est beau, complaisant, doux et poli !»

Elles se seraient arrachées le bonnet pour lui. Je laisse à penser si de pareils discours diminuaient le feu qui me consumait. Néanmoins l’agitation où je fus toute la journée produisit un bon effet. Je dormis assez bien jusqu’à cinq heures du matin ; je me glissai incontinent hors du lit, et m’étant habillée en un clin d’œil, j’attendis avec autant d’impatience que de crainte le moment heureux de ma délivrance. Il arriva enfin, ce délicieux moment. Alors, encouragée par l’amour, je descendis sur la pointe des pieds et gagnai la porte, dont j’avais escamoté la clef à Phœbe.

Dès que je fus dans la rue, je découvris mon ange tutélaire, qui m’attendait. Voler comme un trait à lui, sauter dans le carrosse, me jeter au cou de mon ravisseur, et fouette cocher, tout cela ne fit qu’un.

Un torrent de larmes, les plus douces que j’aie versées de ma vie, coula immédiatement de mes yeux. Mon cœur était à peine capable de contenir la joie que je ressentais de me voir entre les bras, d’un si beau jeune homme. Il me jurait, chemin faisant, dans les termes les plus passionnés, qu’il ne me donnerait jamais sujet de regretter la démarche où il m’avait embarquée. Mais, hélas ! quel mérite y avait-il dans cette démarche ? N’était-ce pas mon penchant qui me l’avait fait faire ?

En quelques minutes (car les heures n’étaient plus rien pour moi), nous descendîmes à Chelsea, dans une fameuse taverne réputée pour les parties fines. Nous y déjeunâmes avec le maître de la maison, qui était un réjoui du vieux temps et parfaitement au fait du négoce. Il nous dit d’un ton gai et en me regardant malicieusement qu’il nous souhaitait une satisfaction entière ; que, sur sa foi, nous étions bien appariés ; que grand nombre de gentlemen et de ladies fréquentaient sa maison, mais qu’il n’avait jamais vu un plus beau couple ; qu’il jurerait que j’étais du fruit nouveau ; que je paraissais si fraîche, si innocente, et qu’en un mot mon compagnon était un heureux mortel. Ces éloges, quoique grossiers, me plurent infiniment et contribuèrent à dissiper la crainte que j’avais de me trouver seule à la discrétion de mon nouveau souverain ; crainte où l’amour avait plus de part que la pudeur. Je souhaitais, je brûlais d’impatience de me trouver seule avec lui, je serais morte pour lui plaire, et pourtant je ne sais comment ni pourquoi je craignais le point capital de mes plus ardents désirs. Ce conflit de passions différentes, ce combat entre l’amour et la modestie me firent pleurer de nouveau. Dieu ! que de pareilles situations sont intéressantes pour de vrais amants !

Après le déjeuner, Charles (c’était le nom du précieux objet de mes adorations), avec un sourire mystérieux, me prit par la main et me dit qu’il me voulait montrer une chambre d’où l’on découvrait la plus belle vue du monde. Je me laissai conduire dans un appartement, dont le premier meuble qui me frappa fut un lit qui semblait garni pour une reine.

Charles, ayant fermé la porte au verrou, me prit entre ses bras et, la bouche collée sur la mienne, m’étendit, toute tremblante de plaisir et d’effroi, sur cette pompeuse couche. Son ardeur impatiente ne lui permit pas de me déshabiller ! il se contenta de me délacer et de m’ôter mon mouchoir.

Alors ma gorge nue, qu’une respiration embarrassée et mes soupirs brûlants faisaient lever, offrit à ses yeux deux seins fermes et durs tels qu’on se les peut figurer chez une fille de moins de seize ans, nouvellement arrivée de la campagne et qui n’avait jamais connu d’hommes. Leur rondeur parfaite, leur blancheur, leur fermeté, n’étant pas capables de fixer ses mains, elles eurent bientôt raison de mes jupes, et il découvrit le centre d’attraction. Cependant, après une petite résistance tout instinctive, je le laissai maître du champ de bataille.

Comme je n’avais pas fait, en cette conjoncture, toutes les façons qu’exige la bienséance, il s’imagina que je n’étais rien moins qu’une novice et que je ne possédais plus ce frivole joyau que les hommes ont la folie de rechercher avec tant d’ardeur.

Néanmoins cette idée désavantageuse ne ralentit point son empressement ; il tira l’engin ordinaire de ces sortes d’assauts et le poussa de toutes ses forces, croyant le lancer dans une voie déjà frayée. Mais quelle fut sa surprise quand, après maintes vigoureuses attaques, qui me causèrent une douleur des plus aiguës, il vit qu’il ne faisait pas le moindre progrès.

« Ah ! lui disais-je tendrement, je ne puis le souffrir… Non, en vérité, je ne le puis… il me blesse… il me tue. »

Charles ne crut autre chose, sinon que la difficulté venait de sa dimension (car peu d’hommes auraient pu lutter avec lui sous ce rapport) et que peut-être n’avais-je pas eu affaire à personne aussi fortement outillé que lui : quant à se douter que ma fleur virginale était intacte, c’était chose qui ne pouvait entrer dans sa tête, et il eût cru perdre son temps et ses paroles s’il m’avait questionnée là-dessus ; car il ne pouvait pas se persuader que je fusse encore pucelle.

Il fît inutilement une seconde tentative qui me causa plus d’angoisses qu’auparavant ; mais, de peur de lui déplaire, j’étouffais mes plaintes de mon mieux. Enfin, ayant essuyé plusieurs semblables assauts sans succès, il s’étendit à côté de moi hors d’haleine, et séchant mes larmes par mille baisers brûlants, il me demanda avec tendresse si je ne l’avais pas mieux souffert des autres que de lui. Je lui répondis d’un ton de simplicité persuasive qu’il était le premier homme que j’eusse jamais connu. Charles, déjà disposé à me croire par ce qu’il venait d’éprouver, me mangea de caresses, me supplia, au nom de l’amour, d’avoir un peu de patience, et m’assura qu’il ferait tout son possible pour ne point me faire de mal.

Hélas ! c’était assez que je susse lui faire plaisir pour consentir atout avec joie, quelque douleur que je prévisse qu’il me fît souffrir.

Il revint donc à la charge ; mais il mit auparavant une couple d’oreillers sous mes reins pour donner plus d’élévation au but où il voulait frapper. Ensuite, il marque du doigt sa visée, et s’élançant tout à coup avec furie, sa prodigieuse raideur brise l’union de cette tendre partie et pénètre justement à l’entrée. Alors, s’apercevant du petit progrès, il force le détroit, ce qui me causa une douleur si cuisante que j’aurais crié au meurtre si je n’avais appréhendé de le fâcher. Je retins mon haleine, et serrant mes jupes entre mes dents, je les mordais pour faire diversion au mal que je souffrais. À la fin, les barrières délicates ayant cédé à de violents efforts, il pénétra plus avant. Le cruel, en cet instant, ne se possédant plus, se précipite avec ivresse ; il déchire, il brise tout ce qu’il rencontre et, couvert et fumant de sang virginal, il parvient au bout de sa carrière… J’avoue qu’alors la force me manqua : je criai comme si l’on m’eût égorgée et perdis entièrement connaissance.

Quelques moments après, quand j’eus repris mes sens, je me trouvai au lit toute nue entre les bras de mon adorable meurtrier. Je le regardai languissamment et lui demandai, par manière de reproche, si c’était là la récompense de mon amour. Charles, à qui j’étais devenue plus chère par le triomphe qu’il venait de remporter, me dit des choses si touchantes que le plaisir de voir et de penser que je lui appartenais effaça, dans la minute, jusqu’au moindre souvenir de mes souffrances.

L’accablement où je me trouvais ne me permettant pas de me lever, nous dînâmes au lit. Néanmoins, une aile de poulet, que je mangeai d’assez bon appétit, et deux ou trois verres de vin me remirent en état de supporter une nouvelle épreuve. Mon ami ne tarda pas à s’en apercevoir, par les transports et la tendre fureur avec lesquels je me livrai à ses embrassements. Mon bel adolescent étant collé à moi dans tous les plis et replis où nos corps pouvaient s’enlacer, incapable de refréner la fureur de ses nouveaux désirs, lâche la bride de son coursier et couvrant ma bouche de baisers humides et brûlants, il me livra un nouvel assaut ; poussant, perçant, déchirant, il se fraye sa route à travers ces tendres défilés déjà ravagés, non sans me faire encore beaucoup souffrir ; mais j’étouffai mes cris et supportai l’opération en véritable héroïne. Cependant, quelques soupirs languissants qui lui échappèrent, ses joues d’un rouge plus foncé, ses yeux convulsés comme dans l’ivresse, un doux frisson qui le prit, m’annoncèrent qu’il touchait au souverain plaisir, que la douleur toujours trop cuisante m’empêchait de partager.

Ce ne fut qu’un peu plus tard que je ressentis pleinement le bonheur d’amour qui me fit passer de l’excès des douleurs au comble de la félicité. Je commençai alors à partager ces plaisirs suprêmes, à goûter ces transports délicieux, ces sensations trop vives et trop ardentes pour qu’on puisse y résister longtemps. Heureusement la nature a pourvu, par ces dissolutions momentanées, à ce délire et à ce tremblement universel qui précèdent et accompagnent le plaisir et l’épanchement de la liqueur divine.

C’est dans de pareils passe-temps que nous gagnâmes l’heure du souper. Nous mangeâmes à proportion du fatigant exercice que nous avions fait. Pour moi, j’étais si transportée de joie, en comparant mon bonheur actuel avec l’insipide genre de vie que j’avais mené ci-devant, que je n’aurais pas cru l’avoir acheté trop cher quand sa durée n’eût été que d’un moment. La jouissance présente était tout ce qui remplissait ma petite cervelle. Enfin la nature, qui avait besoin de réparation, nous ayant invités au repos, nous nous endormîmes. Mon sommeil fut d’autant plus délectable que je le passai dans les bras de mon amant.

Quoique je ne m’éveillasse le lendemain que fort tard, Charles dormait encore profondément. Je me levai le plus doucement que je pus et me rajustai de mon mieux. Ma toilette achevée, je m’assis au bord du lit pour me repaître du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa chemise roulée jusqu’au cou ; mes deux yeux n’étaient de trop pour jouir pleinement d’une vue si ravissante. Oh ! pourrai-je vous peindre sa figure, telle que je la revois en ce moment, présente encore à mon imagination enchantée ! Le type parfait de la beauté masculine en pleine évidence ! Imaginez-vous un visage sans défaut, brillant de toute l’efflorescence, de toute la verdoyante fraîcheur d’un âge où la beauté n’a pas de sexe : à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure commençait-il à faire distinguer le sien.

L’interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis) semblait exhaler un air plus pur que celui qu’il respirait : ah ! quelle violence ne dus-je pas me faire pour m’abstenir d’un baiser si tentant !

Son cou exquisement modelé, qu’ornait par derrière et sur les côtés une chevelure flottante en boucles naturelles, attachait sa tête à un corps de la forme la plus parfaite et de la plus vigoureuse contexture ; toute la force de la virilité s’y trouvait cachée, adoucie en apparence par la délicatesse de sa complexion, le velouté de sa peau et l’embonpoint de sa chair.

La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, déployée dans de viriles proportions, présentait, au sommet vermillonné de chaque mamelon, l’idée d’une rose prête à fleurir.

La chemise ne m’empêchait pas non plus d’observer cette symétrie de ses membres, cette régularité de sa taille dans sa chute vers les reins, là où finit la ceinture et où commence le renflement arrondi des hanches ; où sa peau luisante, soyeuse et d’une éblouissante blancheur s’étendait sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait et se plissait à la moindre pression et sur laquelle le doigt, incapable de se poser, glissait sur la surface de l’ivoire le plus poli.

Ses jambes, finement dessinées, d’une rondeur florissante et lustrée, s’amoindrissaient par degrés vers les genoux et semblaient deux piliers dignes de supporter un si bel édifice. Ce ne fut pas sans émotion, sans quelque reste de terreur qu’à leur sommet je fixai mes yeux sur l’effrayant engin qui, peu de temps auparavant, m’avait causé tant de douleur. Mai qu’il était méconnaissable alors ! il reposait languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable des cruautés qu’il avait commises. Cela complétait la perspective et formait sans conteste le plus intéressant tableau qui fût au monde, infiniment supérieur, à coup sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou d’autres arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces objets, dans la vie réelle, n’est guère bien goûtée que par les rares connaisseurs doués d’une imagination de feu, qu’un jugement sain porte à l’admiration des sources, des originaux de beauté, incomparables créations de la nature que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse ne saurait payer à leur prix.

Je ne pus m’abstenir de considérer sur moi-même la différence qu’il y a entre une vierge et une femme.

Tandis que j’étais occupée à cet intéressant examen, Charles s’éveilla et, se tournant vers moi, me demanda avec douceur comment je m’étais reposée ; et, sans attendre la réponse, il m’imprima sur la bouche un baiser tout de feu. Incontinent après, il me troussa jusqu’à la ceinture, pour se récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se donner la satisfaction d’examiner les dégâts qu’il avait faits. Ses yeux et ses mains se délectaient à l’envi. La délicieuse crudité et la dureté de mes seins naissants et non encore mûrs, la blancheur et la fermeté de ma chair, la fraîcheur et la régularité de mes traits, l’harmonie de mes membres, tout paraissait le confirmer dans la bonne idée qu’il avait de son acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage qu’il avait fait la veille, il ne se contente pas d’explorer de ses mains le centre de son attaque : il glisse sous moi un oreiller et me place dans une position favorable à ce singulier examen. Oh ! alors, qui pourrait exprimer le feu dont brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains ! Des soupirs de volupté, de tendres exclamations, c’était en fait de compliments tout ce qu’il pouvait proférer. Cependant son athlète, levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat.

Il le considère un instant avec complaisance, ensuite il veut me le mettre en main ; d’abord un reste de honte me fit faire quelque difficulté de le prendre ; niais mon inclination était plus forte… Je rougissais et ma hardiesse augmentait à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours cependant plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me guida ensuite à cet endroit où la nature et le plaisir prennent de concert leurs magasins, si convenablement attachés à la fortune de leur premier ministre.

La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant intraitable ; et prenant avantage de ma commode position, il fit tomber l’orage à l’endroit où je l’attendais presque impatiemment et où il était sûr de toucher le but. Je ne sentis presque plus de douleur. Bien chez lui désormais, il me rassasia d’un plaisir tel, que j’en étais réellement suffoquée, presque à bout d’haleine. Oh ! les énervantes saccades ! Oh ! les innombrables baisers. Chacun d’eux était une joie inexprimable et cette joie se perdait dans une mer de délices plus enivrantes encore. Ces folâtreries, cependant, ces joyeux ébats avaient si bien pris la matinée, que force nous fut de ne faire qu’un du déjeuner et du dîner.

L’excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports, nous nous mîmes à parler d’affaires. Charles m’avoua naïvement qu’il était né d’un père qui, occupant un modeste emploi dans l’administration, dépensait quelque peu au delà de son revenu. Le jeune homme n’avait eu qu’une bien médiocre éducation, il n’avait été préparé à aucune profession et son père se proposait seulement de lui acheter une commission d’enseigne dans l’armée, à cette condition toutefois qu’il pût en réaliser l’argent ou trouver à l’emprunter ; ce qui, d’une façon ou de l’autre, était plus à souhaiter qu’à espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur lequel comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu’à l’âge d’homme dans une si parfaite oisiveté qu’il n’avait jamais eu la pensée de prendre aucun parti. De plus, il n’avait jamais eu la pensée de le prémunir par les plus simples avis contre les vices de la ville et les dangers qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait à la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même entretenait une maîtresse ; quant au surplus, pourvu que Charles ne lui demandât pas d’argent, il avait pour lui une grande indulgence. Il pouvait découcher quand il lui plaisait ; la moindre excuse était suffisante et ses réprimandes même étaient si légères qu’elles faisaient supposer une sorte de connivence dans la faute, plutôt qu’une volonté sérieuse de contrôle ou de répression.

Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand-mère du côté maternel qui l’entretenait dans cette vie oisive, par une complaisance aveugle pour ses fantaisies. La bonne femme jouissait d’un revenu considérable et économisait schelling à schelling pour ce cher enfant, fournissait amplement à ses besoins ; moyennant quoi il se trouvait en état de supporter les dépenses d’une maîtresse. Le père, qui avait des passions que la médiocrité de sa fortune l’empêchait de satisfaire, était si jaloux du bien que cette tendre parente faisait à son fils, qu’il résolut de s’en venger et n’y réussit que trop, comme vous le verrez bientôt.

Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec moi sans trouble, me quitta l’après-dîner pour aller concerter, avec un avocat de sa connaissance, des moyens d’empêcher Mistress Brown de nous inquiéter. Sur le récit qu’il lui fit de la manière dont elle m’avait séduite, le jurisconsulte trouva que loin de chercher à s’accommoder, il fallait en exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent chez cette mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient Charles et croyaient qu’il leur amenait quelqu’un à plumer, le reçurent avec toutes les démonstrations de civilité requises en pareil cas ; mais elles changèrent bientôt de ton lorsque l’avocat, d’un air austère, déclara qu’il voulait parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une affaire à régler.

Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se retirèrent. Aussitôt l’homme de loi lui demanda si elle n’avait pas connu, ou, pour mieux dire, trompé une jeune fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de la louer en qualité de servante. La Brown, dont la conscience n’était pas des plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout quand les termes de justice de paix newgate, de old Bayley de pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d’une maison mal famée, de promenade en tombereau, etc., frappèrent son oreille. Enfin, pour abréger l’histoire, elle crut en être quitte à bon marché en leur remettant en main ma boîte et mes petits effets, non sans leur offrir gratuitement un bol de punch avec le choix de ce qu’il y avait de plus attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés.

Charles, enchanté d’avoir terminé si heureusement ce procès, revint entre mes bras recevoir la récompense des peines qu’il s’était données.

Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et ensuite il me loua un appartement garni, composé de deux chambres et d’un cabinet moyennant une demi-guinée par semaine et situé dans D…-Street, quartier de Saint-James . La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous y reçut, et, avec une grande volubilité de langue étonnante, nous en expliqua toutes les commodités. Elle nous dit « que la servante nous servirait avec zèle…, que des gens de la première qualité avaient logé chez elle…, qu’un secrétaire d’ambassade et sa femme occupaient le premier…, que je paraissais une lady bien aimable… »

Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde que nous étions mariés secrètement ; ce qui, je crois, ne l’inquiétait guère, pourvu qu’elle louât ses chambres, mais ce mot de lady me fit rougir de vanité.

Pour vous donner une légère esquisse de son portrait, c’était une femme d’environ quarante-six ans, grande, maigre, rousse, de ces figures triviales que l’on rencontre partout. Elle avait été entretenue dans sa jeunesse par un gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante livres sterling de rente en faveur d’une fille qu’il en avait eue et qu’elle avait vendue à l’âge de dix-sept ans. Indifférente naturellement à toute autre plaisir qu’à celui de grossir son fonds à quelque prix que ce fût, elle s’était jetée dans les affaires privées ; en quoi, , grâce à son extérieur modeste et décent, elle avait fait souvent d’excellents hasards ; il lui était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour de l’argent, elle était ce qu’on voulait, prêteuse sur ses gages, receleuse, entremetteuse. Quoiqu’elle eût dans les fonds une grosse somme, elle se refusait le nécessaire et ne subsistait que de ce qu’elle écorniflait à ses logeurs.

Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie, elle ne laissa pas échapper une seule petite occasion de nous tondre ; ce que Charles, par son indolence naturelle, aima mieux souffrir que de prendre la peine de déloger.

Quoi qu’il en soit, je passai dans cette maison les plus délicieux moments de ma vie ; j’étais avec mon bien-aimé ; je trouvais en sa compagnie tout ce que mon cœur pouvait souhaiter. Il me menait à la comédie, au bal, à l’opéra, aux mascarades ; mais dans ces brillantes et tumultueuses assemblées, je ne voyais que lui. Il était mon univers et tout ce qui n’était pas lui n’était rien pour moi.

Mon amour enfin était si excessif qu’il en venait à annihiler tout sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première idée de ce genre me fit, en effet, si cruellement souffrir que, par amour-propre et de peur d’un accident pire que la mort, je renonçai pour toujours à m’en préoccuper. L’occasion, du reste, ne s’en présenta pas ; car si je vous racontais plusieurs circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia des femmes beaucoup trop haut placées pour que j’ose faire la moindre allusion (ce qui, vu sa beauté, n’était pas si surprenant), je pourrais, en vérité, vous donner une preuve convaincante de sa constance ; mais, alors, ne m’accuseriez-vous pas de caresser de nouveau une vanité qui devrait être depuis longtemps satisfaite ?

Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de nos plaisirs, Charles s’en faisait un de m’instruire selon l’étendue de ses connaissances. Je recevais comme des oracles toutes les paroles qui sortaient de son adorable bouche et j’en gravais dans mon cœur jusqu’aux moindres syllabes ; la seule interruption que je ne pouvais pas me refuser, c’étaient ses baisers de ses lèvres, d’où s’exhalait un souffle plus agréable que les parfums de l’Arabie.

Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas infructueux. Je perdis en moins de rien mon air campagnard et mon mauvais accent, tant il est vrai qu’il n’est pas de meilleur maître que l’amour et le désir de plaire.

Quant à l’argent, quoiqu’il m’apportât régulièrement tout ce qu’il recevait, ce n’était pas sans peine qu’il me le faisait mettre dans mon bureau ; s’il me donnait de la toilette, je l’acceptais uniquement pour lui plaire, pour être plus à son goût, et telle était ma seule ambition. Je me serais fait un plaisir du plus rude travail ; j’aurais usé mes doigts jusqu’aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je pouvais admettre l’idée de lui être à charge. Et ce désintéressement de ma part était si peu affecté, il partait si directement de mon cœur, que Charles ne pouvait manquer de s’en apercevoir ; s’il ne m’aimait pas autant que je l’aimais (ce qui était le constant et unique sujet de nos tendres discussions), il s’arrangeait, tout au moins, pour me donner la satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait être plus aimant, plus sincère, plus fidèle qu’il ne l’était.

Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes visites. La pénétrante commère ne fut pas longtemps à découvrir que nous avions frustré l’Église de ses droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux desseins qu’elle ne trouva que trop l’occasion d’exécuter, car elle avait une commission de l’un de ses clients et qui était, soit de me débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout prix.

Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon âme et j’étais grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre séparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularités, dont le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang.

J’avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans entendre de ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n’existais qu’en lui et qui n’avais jamais passé vingt-quatre heures sans le voir. Le troisième jour, mon impatience et mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je n’y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la suppliant d’avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en tâchant au plus tôt de découvrir ce qu’était devenu celui qui pouvait seul me la conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un Public-House du voisinage, où il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont je lui avais donné le nom et qui était à proximité dans une des rues qui rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et Mme Jones lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que son père, pour le punir d’être avec sa grand-mère en meilleurs termes qu’il n’était lui-même, l’avait envoyé dans un comptoir des mers du Sud, héritage (un riche marchand, son propre frère, venait de mourir) dont il venait de recevoir l’avis.

Le barbare, d’intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, étant allé à bord du navire, y avait été arrêté comme un criminel, sans pouvoir écrire à personne.

La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son jeune et gentil maître causerait la mort de sa grand’mère, ce qui se vérifia en effet, car la vieille dame ne survécut pas d’un mois à la fatale nouvelle, et, comme sa fortune était en viager, elle ne laissa rien d’appréciable à son petit-fils chéri, mais elle refusa absolument de voir son père avant de mourir.

L’artificieuse Jones revint incontinent après me plonger le poignard dans le sein, en me disant qu’il était parti pour un voyage de quatre ans et que je ne devais pas m’attendre à le revoir jamais. Avant qu’elle eût proféré ces dernières paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me débattant, l’innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois pas, quand je me le rappelle, que j’aie pu résister à tant de calamités et de douleurs. Quoi qu’il en soit ; à force de soins, on me conserva une odieuse vie, qui, à la place de cette félicité inexprimable dont j’avais joui jusqu’alors, ne m’offrit tout à coup que des horreurs et de la misère.

Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à mon secours. Ma grande jeunesse et mon tempérament robuste prirent insensiblement le dessus ; mais je tombai dans un état de stupidité et de désespoir qui faisait croire que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit à petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.

Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que je ne manquasse de rien ; et quand elle me crut dans une condition à pouvoir répondre à ses vues, elle me félicita sur mon heureux rétablissement en ces termes :

« Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n’est pas mauvaise à présent. Vous êtes la maîtresse de rester chez moi tant qu’il vous plaira. Vous savez que je ne vous ai rien demandé depuis longtemps ; mais, franchement, j’ai une dette à laquelle il faut que je satisfasse sans différer. »

Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté de compte pour logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale : vingt-trois livres sterling dix-sept schellings et six pence ; ce que la perfide, qui connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas payer ; en même temps elle me demanda quels arrangements je voulais prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j’allais vendre le peu de hardes que j’avais et que si je ne pouvais faire toute la somme, j’espérais qu’elle aurait la bonté de me donner du temps. Mais mon malheur favorisant ses lâches intentions, elle me répondit froidement que, quoi qu’elle fût touchée jusqu’au fond de l’âme de mon infortune, l’état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle nécessité de m’envoyer en prison. À ce mot de prison, tout mon sang se glaça, et je fus tellement épouvantée que je devins aussi pâle qu’un criminel à la vue du lieu de son exécution.

Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruinât ses desseins, en me faisant retomber malade, commença à se radoucir et me dit que ce serait ma propre faute si elle en venait à de semblables extrémités, mais que l’on pouvait trouver un honnête homme dans le monde, assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction mutuelle, et qu’il viendrait un très honorable gentleman cette après-dîner prendre le thé avec nous, qui sûrement serait fort aise de me rendre ce service.

À ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant ainsi arrangé son plan, jugea à propos de ma laisser quelques moments à mes réflexions. Je demeurai près d’une heure abîmée dans les idées les plus horribles que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent causer. La scélérate revint à la charge, et feignant d’être touchée de mes malheurs, elle me dit qu’elle voulait me présenter au gentleman, qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer d’embarras. Après quoi, sans se mettre en peine que je l’approuvasse ou non, elle sort et rentre immédiatement, suivie du gentleman, dont elle avait été en mainte occurrence, comme en celle-ci, l’empressée pourvoyeuse.

Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis aussi froidement qu’il est naturel de répondre aux civilités de quelqu’un qu’on ne connaît point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les honneurs de cette première entrevue, lui présenta une chaise et en prit une pour elle-même ; cependant pas un mot ni de part ni d’autre. Un regard stupide et effaré était l’interprète de la surprise où m’avait jetée cette étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin, ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence :

« Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et d’un ton d’autorité, levez la tête, mon enfant, ne laissez point détruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin ne doit pas être éternel ; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous piquer d’une délicatesse hors de saison, faites un bon marché tandis que vous le pouvez. »

Mon inconnu, qui vit aisément qu’une aussi impertinente harangue était moins propre à me persuader qu’à m’irriter, lui fit signe de se taire. Alors, prenant la parole, il me dit qu’il partageait bien sincèrement mon affliction ; que ma jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur sort ; qu’il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi ; mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les avait respectés aux dépens de son repos, jusqu’à ce que la nouvelle de mon désastre, en réveillant son respectueux amour, l’avait enhardi à venir m’offrir ses services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû se rendre pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule faveur qu’il exigeât de moi était que je daignasse les agréer. Tandis qu’il me parlait ainsi, j’eus le temps de l’examiner. Il me parut un homme d’environ quarante ans, vêtu d’un costume simple et uni, avec un gros diamant à l’un de ses doigts, dont l’éclat frappait mes yeux lorsqu’il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute idée de son importance ; bref, il pouvait passer pour ce qu’on appelle communément un bel homme brun, avec un air de distinction naturel à sa naissance et à sa condition. Je ne lui répondis qu’en versant un torrent de larmes, et ce fut un bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent ma voix, car je ne savais que lui dire.

Quoi qu’il en soit, la situation attendrissante où il me vit le frappa jusqu’au fond du cœur. Il tira précipitamment sa bourse et paya, sans différer, jusqu’au dernier farthing, tout ce que je devais à Mme Jones. Il en prit une quittance en bonne forme, qu’il me força de garder. Cette infâme racoleuse n’eut pas plus tôt touché son argent qu’elle nous laissa seuls.

Cependant le gentleman, qui n’était rien moins que neuf dans de pareilles affaires, s’approcha d’un air officieux et du coin de son mouchoir m’essuya les pleurs qui me baignaient le visage ; après quoi il s’aventura à me donner un baiser. Je n’eus pas le courage de faire la moindre résistance, me regardant dès lors comme une marchandise qui lui était dévolue par le déboursé qu’il venait de faire. Insensiblement il me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de ses espérances, il fit de moi tout ce qu’il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalité sans nul respect pour ma déplorable condition, mes yeux se dessillèrent et je gémis (trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle je venais de succomber. Je m’arrachais les cheveux, je me tordais les mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu’un m’eût dit quelques instants auparavant que je serais infidèle à Charles, j’aurais été capable de lui cracher au visage. Mais, hélas ! notre vertu et notre fragilité ne dépendent que trop souvent des circonstances où nous nous trouvons. Séduite comme je le fus à l’improviste, trahie par un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des plus grandes frayeurs à l’idée seule de prison, ce sont des conjonctures bien délicates ; et sans chercher à m’excuser, il n’en est guère qui pût répondre de ne pas commettre la même faute dans un cas pareil. Au reste, comme il n’y a que le premier pas qui coûte, je crus que je n’étais plus en droit de refuser ses caresses après ce qui s’était passé. Suivant cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.

Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt la répétition d’une scène à laquelle je ne m’étais prêtée que machinalement et par un sentiment de gratitude. Content de s’être assuré ma jouissance, il voulut désormais s’en rendre digne par ses bons procédés et ne devoir rien à la violence.

La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et j’appris avec joie que la Jones, dont l’aspect m’était devenu insupportable, ne serait pas des nôtres.

Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille de bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, après avoir employé les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse suggérer pour adoucir mes ennuis, me dit qu’il s’appelait H…, frère du comte de L…, que mon hôtesse l’avait engagé à me voir et que, m’ayant trouvée extrêmement aimable, il l’avait priée de lui procurer ma connaissance ; qu’en un mot il s’estimait trop heureux que la chose eût réussi selon ses désirs, et qu’il me protestait que je n’aurais jamais sujet de me repentir des complaisances que j’aurais pour lui.

Pendant qu’il me parlait ainsi, j’avais mangé deux ailes de perdrix et bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu’on y eût mêlé quelque drogue ou que sa vertu restaurative eût naturellement opéré sur mes sens, je me trouvai plus à mon aise et je commençai à ne plus regarder M. H… avec tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de semblables circonstances, eût été le même pour moi.

Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être éternelles. Mon cœur, accablé jusqu’alors sous le poids des chagrins, se dilata par degrés et s’ouvrit à un faible rayon de contentement. Je répandis quelques larmes, elles me soulagèrent ; je soupirai, mes soupirs me rendirent la respiration plus libre ; je pris, sans être gaie, un air serein, une contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H… était trop expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il recula adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m’imprima vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de résistance qu’il crut pouvoir tenter davantage. Le téméraire, en effet, glissant avec dextérité une de ses mains sous mes jupes jusqu’au-dessus de la jarretière, essaya de regagner le poste qu’il avait surpris peu de temps auparavant. Alors je lui dis d’un ton languissant que je ne me trouvais pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit à merveille qu’il y avait dans ma prière plus de grimace et de cérémonie que de sincérité, il consentit à en rester là, mais à la condition que je me mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu’il sortait pour une demi-heure et qu’il osait espérer qu’à son retour je serais plus traitable. Quoique je ne répondisse rien, l’air dont je reçus sa proposition lui fit connaître que je ne me croyais plus assez ma maîtresse pour refuser de lui obéir.

Un instant après qu’il m’eut quittée, la servante m’apporta un bol en argent plein de ce qu’elle appelait une « potion nuptiale ». Je l’eus à peine avalée qu’un feu subtil se glissa dans mes veines ; je brûlais, peu s’en fallait que je ne demandasse un homme quel qu’il fût.

La fille n’était pas encore au bas de l’escalier que M. H… rentra en robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de deux bougies allumées. Il ferma la porte au verrou. Quoique je m’attendisse bien à le revoir, sa rentrée me causa quelque frayeur. Il s’avance sur la pointe du pied, tâche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe, il s’approche du lit, m’enlève en un clin d’œil et me renverse nue sur un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s’occupe quelque temps à parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, élastique et que la jouissance n’avait pas encore altérée ; de là, passant à une taille élégante, à une chute de reins merveilleuse ; chaque contour était baisé tour à tour, puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui, ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs que mon cœur désavouait.

Quelle différence, hélas ! de ces plaisirs purement mécaniques à ceux que produit la jouissance d’un amour mutuel où l’âme, confondue avec les sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupté !

Cependant M. H… ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu’à la pointe du jour, où nous nous endormîmes d’un profond sommeil.

Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages, que son expérience en ces sortes d’affaires lui avaient appris à préparer en perfection. M. H…, qui s’était aperçu que j’avais changé de couleur à son arrivée, me dit, lorsqu’elle nous eût quittés, que pour me donner une première preuve de son tendre attachement, il voulait me changer de maison et que je n’avais pas à m’impatienter jusqu’à son retour. Il s’habilla et sortit, après m’avoir remis une bourse contenant vingt-deux guinées, en attendant mieux.

Dès qu’il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle et sentis la conséquence du premier pas que l’on fait dans le chemin du vice ; car mon amour pour Charles ne m’avait jamais paru criminel. Je me regardai comme quelqu’un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le rivage. Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manière interrompu mes chagrins, et si mon cœur n’eût point été engagé, M. H… l’aurait vraisemblablement possédé tout entier ; mais la place étant occupée, il ne devait la jouissance de mes charmes qu’aux tristes conjectures où le sort m’avait réduite.

Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, était entièrement à la dévotion de M. H… Il lui louait le premier étage, très galamment meublé, pour deux guinées par semaine, et j’y fus aussitôt installée avec une fille pour me servir.

M. H… resta encore toute la soirée avec moi ; on nous apporta d’une taverne voisine un souper succulent, et quand nous eûmes mangé, la fille me mit au lit, où je fus bientôt suivie par mon champion, qui, malgré les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m’habituai aux bonnes façons de M. H… et j’avoue que si ses attentions et ses libéralités (soieries, dentelles, boucles d’oreilles, colliers de perles, montre en or, etc.) ne m’inspirèrent point d’amour, au moins me forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime et l’amitié la plus reconnaissante.

Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, bien logée, de bons appointements, et nippée comme une princesse.

Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accès de mélancolie, mon bienfaiteur, pour m’amuser, donnait fréquemment de petits soupers chez moi à ses amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi lancée dans un cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce que mon éducation de villageoise m’avait laissé de pudeur et de modestie.

Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites de cérémonie les femmes de qualité qui ne savent comment gaspiller leur temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j’en connaissais un bon nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs relations avec elles), j’en connusse à peine une seule qui ne détestât parfaitement son entreteneur et, naturellement, eût le moindre scrupule de lui être infidèle si elle le pouvait sans risques. Je n’avais encore, quant à moi, aucune idée de faire du tort au mien.

Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord du monde, lorsqu’un jour, revenant de faire une visite, j’entendis quelque rumeur dans ma chambre. J’eus la curiosité de regarder à travers le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H… chiffonnant ma servante Hannah, qui se défendait d’une manière aussi gauche que faible, et criait si bas qu’à peine pouvais-je l’entendre :

« Fi donc, monsieur, cela convient-il ? De grâce, ne me tourmentez point. Une pauvre fille comme moi n’est point faite pour vous. Seigneur ! si ma maîtresse allait venir !… Non, en vérité, je ne le souffrirai pas ; au moins je vous avertis, je m’en vais crier. »

Ce qui pourtant n’empêcha point qu’elle se laissât tomber sur le lit de repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, elle crut inutile de faire une plus longue résistance. Il monta dessus, et je jugeai à ses mouvements nonchalants qu’il se trouvait logé plus à l’aise qu’il ne s’en était flatté. Cette belle opération finie, M. H… lui donna quelque monnaie et la congédia.

Si j’avais été amoureuse, j’aurais certainement interrompu la scène et tapage ; mais mon cœur n’y prenant aucun intérêt, quoique ma vanité en souffrît, j’eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir jusqu’à la conclusion. Je descendis cinq ou six degrés sur la pointe du pied et remontai à grand bruit, comme si j’arrivais à l’instant même. J’entrai dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant en sifflant, d’un air aussi flegmatique que s’il ne s’était rien passé. J’affectai d’abord un air si serein et si gai que l’hypocrite fut ma dupe en croyant que j’étais la sienne. La grosse récréation qu’il venait de prendre l’avait sans doute fatigué, car il prétexta quelques affaires pour n’être pas obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit incontinent après.

À l’égard de ma servante, mon intention n’étant pas de l’associer à mes travaux, au premier sujet de mécontentement qu’elle me donna, je la mis à la porte.

Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l’affront que M. H… m’avait fait, je résolus de m’en venger de la même façon. Je ne tardai pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours, à son service, le fils d’un de ses fermiers. C’était un jeune garçon de dix-huit à dix-neuf ans, d’une physionomie fraîche et appétissante, vigoureux et bien fait. Son maître l’avait créé le messager de nos correspondances. Je m’étais aperçue qu’à travers son respect et sa timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait le principe, parlaient en sa faveur le plus éloquemment du monde, sans qu’il s’en doutât.

Pour exécuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque j’étais encore au lit ou lorsque j’en sortais, lui laissant voir, comme par mégarde, tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure de la jambe, quelquefois un peu de ma jambe, en mettant mes jarretières. En un mot, je l’apprivoisais petit à petit par des familiarités.

« Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse ?… est-elle plus jolie que moi ?… Sentirais-tu de l’amour pour une femme qui me ressemblerait ? ». Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d’un ton niais et honnête, selon mes désirs.

Quand je crus l’avoir assez bien préparé, un jour qu’il venait, à son ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J’étais alors couchée sur le théâtre des plaisirs de M. H… et de ma servante, dans un déshabillé fait pour inspirer des tentations à un anachorète, pas de corset, pas de cerceaux. J’appelai le jeune gars, et le tirant près de moi par sa manche, je le contemplai. Il était d’une santé brillante, sa chevelure, d’un noir brillant, se jouait sur ses tempes en boucles naturelles et se resserrait par derrière dans un nœud élégant ; sa culotte de peau de bouc, parfaitement collante, laissait voir le galbe d’une cuisse dodue et bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de dentelles, des nœuds d’épaule, tout cela complétait le coquet personnage… Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits coups sous le menton et lui demandai s’il avait peur des dames. En même temps je me saisis d’une de ses mains, que je serrai contre mes seins, qui tressaillaient et s’élevaient comme s’ils eussent recherché ses attouchements. Ils étaient maintenant bien remplis et ferme en chair. Bientôt, tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux ; ses joues s’enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le ravissement et la pudeur le rendirent muet ; mais la vivacité de ses regards, son émotion parlèrent assez pour m’apprendre que je n’avais pas perdu mon étalage ; mes lèvres, que je lui présentai de façon qu’il ne pût éviter de les baiser, le fascinèrent, l’enflammèrent et l’enhardirent. Alors, portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, j’y remarquai très distinctement de la turgescence et de l’émoi ; et comme j’étais trop avancée pour m’arrêter en si beau chemin, comme d’ailleurs il m’était impossible de me contenir davantage ou d’attendre qu’il eût surmonté sa modestie de jeune fille (c’était réellement le mot), je fis semblant de jouer avec ses boutons, que la force active de l’intérieur était sur le point de faire sauter. Ceux de la ceinture et du pont lâchèrent facilement prise et le voici à l’air… non pas une babiole d’enfant, ni le membre commun d’un homme, mais un engin d’une si énorme taille qu’on l’aurait pris pour celui d’un jeune géant. Ce prodigieux meuble me fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir. Ce qu’il y avait de surprenant, c’est que le propriétaire d’un si noble joyau ne savait pas la manière de s’en servir, tellement que c’était mon affaire de le guider au cas que j’eusse assez de courage pour en risquer l’épreuve ; mais il n’y avait plus à reculer.

Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s’aventura, par instinct naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux le pardon de son audace, il gagna au hasard le centre inconnu de ses désirs. Je ne l’eus pas plus tôt senti que ma crainte s’évanouit et je lui laissai le champ libre. Alors la châsse fut découverte. Il se mit sur moi ; je me plaçai le plus avantageusement qu’il me fut possible pour le recevoir, mais borgne, son cyclope se dirigeait seul, frappant toujours à faux. Je le conduisis dextrement et lui donnai la première leçon de plaisir. Cependant, quoiqu’un tel monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je parvins à en loger la tête, et mon écolier, en s’efforçant à propos, eu fit entrer quelques pouces de plus ; je sentis aussitôt un mélange de plaisir et de douleur indéfinissable. Je tremblais à la fois qu’il ne me tuât en allant plus avant ou en se retirant, ne pouvant le souffrir ni dedans ni dehors. Quoi qu’il en soit, il poursuivit avec tant de raideur et de rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré du regret de m’avoir fait mal et d’être contraint de déloger d’une place dont la douce chaleur lui avait donné l’avant-goût d’un plaisir qu’il mourait d’envie de satisfaire.

Je n’étais pourtant pas trop contente qu’il m’eût tant ménagée et que mon indiscrétion l’eût fait quitter prise. Je le caressai pour l’encourager à la charge et me mis en posture de le recevoir encore à tout événement. Il l’insinua de nouveau, ayant l’intention de modérer ses coups. Petit à petit, l’entrée s’élargit, se prêta et le reçut à moitié. Mais tandis qu’il tâchait de passer outre, la crise le surprit, et, malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais m’empêcha de l’attendre.

Je craignis, avec raison, qu’il ne se retirât. Grâce à ma bonne fortune, cela n’arriva point. L’aimable jeune homme, plein de santé et regorgeant de suc, fit une courte pause, après quoi il se mit à piquer derechef. Alors, favorisé par mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le terrain et nos deux corps n’en firent qu’un. Les délicieuses, les ravissantes agitations qu’il me causa intérieurement me devinrent insupportables. Je m’aperçus, à sa respiration embarrassée, à ses yeux à demi clos, qu’il approchait du suprême instant. Je me dépêchai d’y arriver avec lui. Nous nous rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux dans un abîme de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la nature où nos âmes, notre vie et toutes nos sensations étaient alors entièrement concentrées.

La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira ce délicieux instrument de sa vengeance à laquelle je ne songeais plus d’ailleurs, l’idée en ayant été noyée dans le plaisir. Il avait fait autant de ravages que s’il avait triomphé d’une seconde virginité.

C’était une scène bien douce pour moi de voir avec quels transports il me remerciait de l’avoir initié à de si agréables mystères. Il n’avait jamais eu la moindre idée de la marque distinctive de notre sexe. Je devinai bientôt, par l’inquiétude de ses mains qui s’égaraient, qu’il brûlait de connaître comment j’étais faite. Je lui permis tout ce qu’il voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les jupes et la chemise. Je me plaçai moi-même dans l’attitude la plus favorable pour exposer à ses regards le centre des voluptés et le coup d’œil luxuriant du voisinage. Extasié à la vue d’un spectacle si nouveau pour lui, il n’abusa cependant pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui décore de ses ombrages la région des béatitudes. Je sentis derechef une émotion si vive qu’il n’y avait que la pluie salutaire dont la nature bienfaisante arrose ces climats favorisés qui pût me sauver de l’embrasement.

J’étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une semblable séance, que je n’avais pas la force de remuer.

Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu’entrer en goût, n’aurait pas sitôt quitté le champ de. bataille si je ne l’eusse averti qu’il fallait battre en retraite. Je l’embrassai tendrement, et, lui ayant glissé une guinée dans la main, je le renvoyai avec promesse de le revoir dès que je pourrais, pourvu qu’il fût discret.

Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, j’étais encore couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse langueur répandue par tous mes membres, m’applaudissant de m’être ainsi vengée sans réserve, d’une façon si absolument conforme à celle dont la prétendue injure m’avait été faite, et sur le lieu même. Je n’avais pas la moindre préoccupation des conséquences et je ne me faisais pas le moindre reproche d’avoir ainsi débuté dans une profession plus décriée que délaissée. J’aurais cru être ingrate envers le plaisir que j’avais reçu si je m’en étais repentie, et, puisque j’avais enjambé la barrière, il me semblait, en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout sentiment de honte ou de réflexion.

À peine était-il sorti que M. H… arriva. La manière agréable dont je venais d’employer le temps depuis mon lever avait répandu tant d’éclat et de feu sur ma physionomie qu’il me trouva plus belle que jamais ; aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu’il ne découvrît le mauvais état actuel des choses. Heureusement j’en fus quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, et, refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me recommandant de me tranquilliser.

Vers le soir, j’eus le soin de me procurer un bain chaud, composé, de fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m’égayai si bien que j’en sortis voluptueusement rafraîchie de corps et d’esprit. Je me couchai d’abord et m’endormis jusqu’au lendemain, quoique très en peine du dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir causé. Je m’éveillai avec cette inquiétude et mon premier soin fut un examen sérieux de la partie offensée. Mais quelle fut ma joie lorsque j’eus reconnu que ni le duvet, ni l’intérieur même n’offraient aucun vestige des assauts qui s’y étaient donnés la veille, quoique la chaleur naturelle du bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de l’inanité de mes craintes, je n’en fis que rire ; charmée de savoir que je pouvais désormais jouir de l’homme le mieux fourni, je triomphai doublement par la revanche que j’avais prise et par les délices que j’avais éprouvées.

L’esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de jouissance, je m’étendais mollement sur mon lit ; Will, mon cher Will, entra avec un message de la part de son maître, ferma la porte à mon invitation, s’approcha de mon lit où j’étais dans la situation la plus voluptueuse, et, les yeux remplis de l’ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une main que je lui avais abandonnée.

Une chose me frappa tout d’abord : c’est que mon jeune mignon s’était paré avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce désir de plaire ne pouvait m’être indifférent, puisque c’était une preuve que je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l’assure, n’était pas au-dessous de mon ambition.

Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et surtout une bonne figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour une femme le plus joli morceau du monde à croquer, et j’aurais tenu pour tout à fait sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert par la nature à une gourmande de plaisir.

Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait éprouver cet être charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels, d’une sincérité qui se lisait dans ses yeux ; avec cette fraîcheur et cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang coloré ; avec même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d’un charme particulier ? Oh ! me direz-vous, ce garçon était de condition trop basse pour mériter tant d’attentions ! D’accord, mais ma propre condition, à bien considérer, était-elle donc d’un cran plus élevée, ou bien, en supposant que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté qu’il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à l’élever et à l’ennoblir, pour moi tout au moins ? À d’autres d’aimer, d’honorer, de récompenser l’art du peintre, du statuaire, du musicien, en proportion de l’agrément qu’ils y trouvent ; mais à mon âge, avec mon goût pour le plaisir, l’art de plaire dont la nature avait doué une jolie personne était pour moi le plus grand des mérites. M. H…, avec ses qualités d’éducation de fortune, me tenait sous une sorte de sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de l’harmonie dans le concert d’amour, tandis qu’avec ce garçon je me trouvais à l’aise sur le pied d’égalité, et c’est ce que l’amour préfère. Je pouvais sans peur ni contrainte folâtrer à mon aise et réaliser telle fantaisie qui me viendrait dans la tête.

Will, à genoux à côté de mon lit, m’accablait de caresses ; ce n’était pas assez ; après quelques questions et réponses souvent interrompues par de tendres baisers, je lui demandai ; s’il voulait passer avec moi et entre mes draps le peu de temps qu’il avait à rester ? C’était demander à un hydropique s’il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir.

Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes intéressants, qui sont autant de gradations délicieuses, dont peu de personnes savent jouir, par leur précipitation à courir à cet instant précieux qui équivaut à une éternité.

Lorsqu’il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance en me baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, maniant mes seins à présent ronds et potelés, s’enhardit à me mettre dans la main sa vigueur elle-même ; sa tension, sa roideur étaient étonnantes ; c’était un inestimable coffret de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage de riches et belles choses, en vérité ! Mais le drôle, que je maniai, augmentait de superbe et d’insolence et se mutinait.

Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de mon jeune homme, de placer sous moi un coussin qui servit à élever mes reins, et dans la position la plus avantageuse, j’offris à Will le séjour des béatitudes où il s’insinua. Notre ardeur croissant, je lui passai alors mes deux jambes autour des reins et le serrai de mes bras de façon que nos deux corps confondus ne semblaient respirer que l’un par l’autre et qu’il ne pût se bouger sans m’entraîner avec lui. Dans cette luxurieuse position, Will eut bientôt atteint le moment suprême ; je me ranimai donc pour parvenir au même but et me servis de tous les expédients que la nature put me fournir pour qu’il m’aidât à combler mes désirs. Je m’avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de ce réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement eut son effet instantané : je sentis aussitôt les symptômes de cette douce agonie, de cette crise de dissolution où le plaisir meurt par le plaisir, et je me noyai dans des flots de délices. Nous passâmes quelques moments dans une langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. À la fin je me débarrassai de ce cher enfant et lui dis que l’heure de sa retraite était venue ; il reprit en conséquence ses habits, non sans me donner de temps en temps les baisers les plus tendres et sans me parcourir encore des yeux et des mains avec une ardeur aussi vive que s’il ne m’avait vue que pour la première fois. Avant de le congédier, je le forçai (car il avait assez de tact pour refuser) à prendre de quoi s’acheter une montre en argent, ce grand article de luxe pour le petit monde ; il l’accepta enfin, comme un souvenir qu’il aurait soin de garder de mon affection, Ensuite il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette tranquillité qui suit les plaisirs sacrés de la nature.

Et ici, madame, je devrais m’excuser de ce menu détail de choses qui firent sur ma mémoire une si forte impression ; mais, outre que cette intrigue occasionna dans ma vie une révolution que la vérité historique m’interdit de vous cacher, ne suis-je pas en droit de prétendre qu’il serait injuste d’oublier un tel plaisir, par la raison que je l’ai trouvé dans un être de condition inférieure ? C’est pourtant là, soit dit en passant, qu’on le rencontre plus pur, moins sophistiqué, qu’au milieu de ces faux et ridicules raffinements dont les grands laissent nourrir et tromper leur orgueil. Les grands ! Y a-t-il, dans ce qu’ils appellent le vulgaire, beaucoup de gens plus ignorants de l’art de vivre qu’ils en sont eux-mêmes ? La plupart, au contraire, laissent de côté ce qui ne tient pas à la nature même du plaisir et leur objet capital est de jouir de la beauté partout où ils trouvent ce don inestimable, sans distinction de naissance ou de position.

L’amour n’avait jamais eu de part dans mon commerce avec cet aimable garçon et la vengeance avait cessé d’en avoir une. Le seul attrait de la jouissance était maintenant le lien qui m’attachait à lui : car, bien que la nature l’eût si favorablement doté d’avantages extérieurs, il lui manquait néanmoins quelque chose pour m’inspirer de l’amour. Will avait assurément d’excellentes qualités : gentil, traitable et par-dessus tout reconnaissant ; silencieux, même à l’excès, parlant très peu, mais avec chaleur, et, pour lui rendre justice, jamais il ne me donna la moindre raison de me plaindre, soit d’aucune tendance à abuser des libertés que je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer. Il y a donc une fatalité dans l’amour, ou je l’aurais aimé, car c’était réellement un trésor, un morceau pour la bonne bouche d’une duchesse, et à dire le vrai, mon goût pour lui était si extrême qu’il fallait y regarder de fort près pour décider que je ne l’aimais pas.

Quoi qu’il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de longue durée. Une imprudence interrompit bientôt un si tendre commerce et nous sépara pour toujours lorsque nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer avec lui dans mon cabinet, il me vint en tête d’éprouver une nouvelle posture. Je m’assis et me mis jambe de-çà, jambe de-là sur les bras du fauteuil, lui présentant à découvert la marque où il devait viser. J’avais oublié de fermer la porte de ma chambre et celle du cabinet ne l’était qu’à demi.

M. H…, que nous n’attendions pas, nous surprit précisément au plus intéressant de la scène.

Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre Will, comme frappé d’un coup de foudre, demeura interdit et aussi pâle qu’un mort. M. H… nous regarda quelque temps l’un et l’autre, avec un visage où la colère, le mépris et l’indignation paraissaient dans leur plus haut degré, et, reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute troublée que j’étais, je l’entendis fermer la porte à double tour.

Pendant ce temps-là, le malheureux complice de mon infidélité agonisait de frayeur, et j’étais obligée d’employer le peu de courage qui me restait pour le rassurer. La disgrâce que je venais de lui causer me le rendait plus cher. Je lui baignais le visage de mes pleurs, je le baisais, je le serrais dans mes bras ; mais le pauvre garçon, devenu insensible à mes caresses, ne remuait pas plus qu’une statue.

M. H… rentra un moment après, et nous ayant fait venir devant lui, il me demanda d’un ton flegmatique à me désespérer ce que je pouvais dire pour justifier l’affront humiliant que je venais de lui faire. Je lui répondis en pleurant, sans aggraver mon crime par le style audacieux d’une courtisane effrontée, que je n’aurais jamais eu la pensée de lui manquer à ce point s’il ne m’en avait, en quelque manière, donné l’exemple, en s’abaissant jusqu’aux dernières privautés avec ma servante ; que toutefois je ne prétendais pas excuser ma faute par la sienne ; qu’au contraire, j’avouais que mon offense était de nature à ne pas mériter de pardon, mais que je le suppliais d’observer que c’était moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance. Enfin, j’ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce qu’il voudrait ordonner de moi, à condition qu’il ne confondît point l’innocent et le coupable.

Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l’aventure de ma servante ; mais, s’étant remis bientôt, il me répondit à peu près en ces termes :

« Madame, j’avoue à ma honte que vous me l’avez bien rendu et que je n’ai que ce que je mérite. Nous nous sommes cependant trop offensés tous deux pour continuer à vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à vous. Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées et vous délivrera une quittance générale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un état pire que celui où je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses. »

Alors, sans attendre ma réponse, il s’adressa à Will :

« Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour l’amour de votre père. La ville n’est pas un séjour qui convient à un pauvre idiot tel que vous ; demain vous retournerez à la campagne. »

À ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour tâcher de le retenir. Ma situation parut l’émouvoir ; néanmoins il suivit son chemin, emmenant avec lui son jeune valet, qui sûrement s’estimait fort heureux d’en être quitte à si bon marché.

Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par un homme dont je n’étais pas digne ; et toutes les sollicitations que j’employai pendant la semaine qu’il m’avait accordée pour chercher un logis ne purent l’engager à me revoir une seule fois.

Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques mois après, une grosse veuve, qui tenait une bonne hôtellerie, l’épousa : il y avait tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu’ils vécussent heureux ensemble.

J’aurais été charmée de le voir avant son départ, mais M. H… avait prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement, j’aurais sans aucun doute essayé de le retenir en ville, et je n’aurais épargné ni offres ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le garder avec moi. J’avais pour lui une inclination qui ne pouvait être aisément détruite ni remplacée ; quant à mon cœur, il était hors de question ; toutefois, j’étais contente que rien de pis ne lui fût arrivé, et, en fait, d’après la tournure que prirent les choses, il ne pouvait lui arriver rien de meilleur.

Quant à M. H…, quoique par certaines considérations de convenance j’eusse d’abord cherché à regagner son affection, j’étais assez légère, assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que je ne l’aurais dû. Mais, comme je ne l’avais jamais aimé et que sa rupture me donnait une sorte de liberté qui avait fait souvent l’objet de mes vœux, je fus promptement réconfortée ; et me flattant qu’avec le fonds de jeunesse et de beauté que j’apportais dans les affaires je ne pouvais guère manquer de réussir, ce fut plutôt avec plaisir qu’avec la moindre idée de découragement que je me vis contrainte à compter là-dessus pour tenter fortune.

Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, accoururent me prodiguer l’insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m’environnaient ; et quoique, parmi elles, il y en eût à peine une seule qui méritât le même sort et qui, tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile pourtant de remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de ce qu’il ne m’arrivât rien de pire. Incompréhensible malice du cœur humain et qui n’est pas confinée à la classe dont ces femmes faisaient partie.

Mais le temps approchait où il me fallait prendre une résolution. Tandis que je cherchais autour de moi où je pourrais bien fixer ma résidence, Mme Cole, une sorte de femme discrète et de moyen âge que j’avais connue par une des demoiselles en question, apprenant l’état où je me trouvais, vint m’offrir ses avis loyaux et ses services ; et comme je l’avais toujours préférée à toutes mes autres connaissances féminines, je n’en fus que mieux disposée à écouter ses propositions. D’après ce qui en résulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en meilleures mains ; en pires, car, tenant une maison galante, il n’y eut pas de raffinements de luxure qu’elle ne me suggérât pour accommoder ses clients, pas de façon lascive, ni même d’effrénée débauche qu’elle ne prît plaisir à m’enseigner ; en meilleures, car personne n’ayant plus qu’elle l’expérience du libertinage de la ville n’était mieux placé pour me conseiller et me préserver des dangers inhérents à notre profession. Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son industrieuse assistance et ses bons offices, d’un profit modéré, sans rien partager de leurs habitudes rapaces. C’était réellement une femme bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune avaient lancée dans cette industrie, qu’elle continuait, moitié par nécessité, moitié par goût ; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et n’en comprit mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était, sans contredit, à la tête de sa profession et n’avait affaire qu’à des clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait constamment un bon stock de ses filles : ainsi appelait-elle les jeunes personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient à son adoption, et dont plusieurs, grâce à son appui et à ses conseils, réussirent très bien dans le monde.

Cette utile matrone, à la protection de qui je m’abandonnais, avait ses raisons, relativement à M. H…, pour ne point paraître s’occuper trop de mes affaires ; aussi envoya-t-elle une de ses amies, le jour fixé pour mon déménagement, me prendre et me conduire à mon nouveau logement, chez un brossier de R…-Street, Covent-Garden, juste à côté de sa propre maison, où elle n’avait pas de quoi me recevoir elle-même. Ce logement s’étant trouvé occupé depuis longtemps par des femmes galantes, le propriétaire était familiarisé avec leurs allures ; et pourvu qu’on payât le loyer, on avait pour le reste toutes les aises et toutes les commodités qu’on pouvait désirer.

Les cinquante guinées que m’avait promises M. H…, lors de notre rupture, m’ayant été dûment payées, mes effets d’habillement et tout ce qui m’appartenait emballés et chargés sur une voiture de louage, je les y suivis bientôt, après avoir pris congé du propriétaire et de sa famille. Je n’avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité suffisant pour regretter de m’en séparer, et cependant le fait seul que c’était une séparation me fit verser des pleurs. Je laissai aussi une lettre de remerciements pour M. H…, que je croyais à tout jamais perdu pour moi, comme il l’était en effet.

J’avais congédié ma servante la veille, non seulement parce que je la tenais de M. H…, mais parce que je la soupçonnais d’avoir été pour quelque chose dans sa découverte ; elle s’était peut-être vengée de ce que je ne lui avais pas confié mon intrigue.

Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être aussi richement meublé ni aussi beau que le précédent, était, en somme, aussi confortable et à moitié prix, quoique au premier étage. Mes malles, descendues en bon état, furent déposées dans mon appartement, où m’attendaient Mme Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous les couleurs les plus avantageuses, c’est-à-dire comme une locataire sur qui l’on pouvait compter pour le payement régulier de son loyer : elle m’aurait attribué toutes les vertus cardinales, que cela n’eût pas eu la moitié du poids de cette recommandation toute seule.

J’étais donc installée dans un logement à moi, laissée à ma seule conduite dans cette grande ville, pour m’y noyer ou surnager, suivant que je saurais manœuvrer avec le courant. Quelles en furent les conséquences, et quelles aventures m’arrivèrent dans l’exercice de ma nouvelle profession, c’est ce qui fera l’objet d’une autre lettre, car il est bien temps, je le crois, de mettre un point à celle-ci.

Je suis, Madame,

Votre, etc., etc., XXX.

LETTRE DEUXIÈME

MADAME,

Si j’ai différé la suite de mon histoire, ç’a été simplement pour me permettre de respirer un peu : j’espérais aussi, je l’avoue, qu’au lieu de me presser, vous m’auriez plutôt dispensée de poursuivre une confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures à souffrir.

Je m’imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et fatiguée de l’uniformité d’aventures et d’expressions inséparable d’un sujet de cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est éternellement le même : quelle que puisse être, en effet, la variété de formes et de modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d’éviter entièrement la répétition des mêmes images, des mêmes figures, des mêmes expressions. Au dégoût qui en résulte s’ajoute encore cet inconvénient, que les mots de jouissance, ardeur, transport, extase et le reste de ces termes pathétiques si utilisés dans la pratique du plaisir, s’affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur énergie par leur emploi fréquent, indispensable dans un récit dont cette pratique forma à elle seule la base tout entière. Je dois, en conséquence, m’en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage que j’ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, à votre sensibilité, pour l’agréable tâche d’y porter remède là où mes descriptions faiblissent ou manquent de coloris : l’une vous mettra instantanément sous les yeux les tableaux que je vous présente, l’autre donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent usage.

Ce que. vous me dites, par manière d’encouragement, de l’extrême difficulté d’écrire un si long récit dans un style tempéré avec goût, aussi éloigné du cynisme d’expressions grossières et vulgaires que du ridicule de métaphores affectées et de circonlocutions alambiquées est non moins raisonnable que bienveillant : vous justifiez ainsi, dans une grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne saurait être satisfaite qu’à mes dépens.

Je reviens maintenant au point où j’en étais en terminant ma précédente lettre. La soirée était assez avancée lorsque j’arrivai à mon nouveau logement, et Mme Cole, après m’avoir aidée à ranger mes affaires, passa tout le reste du temps avec moi dans mon appartement où nous soupâmes ensemble. Elle me donna alors d’excellents avis et instructions concernant cette nouvelle phase de ma profession où j’entrais maintenant : de prêtresse privée de Vénus, j’allais devenir publique ; il fallait me perfectionner en conséquence et m’entourer de tout ce qui pouvait faire valoir ma personne, soit pour l’intérêt soit pour le plaisir, soit pour les deux ensemble. « Mais alors, » ajouta-t-elle, « comme j’étais une nouvelle figure dans la ville, c’était une règle établie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et de me présenter comme telle à la première bonne occasion, sans préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer dans l’intérim, car il n’y avait personne qui détestât plus qu’elle de perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et se chargerait de diriger cette délicate entreprise, si je voulais bien accepter son aide et ses avis ; et je n’aurais qu’à m’en féliciter puisque, en perdant un pucelage fictif, j’en recueillerais autant d’avantages que s’il s’agissait d’un véritable. »

Une excessive délicatesse de sentiments n’étant pas, à cette époque, le trait distinctif de mon caractère, j’avoue à ma honte que j’acceptai un peu trop vite cette proposition ; elle répugnait sans doute à ma candeur et mon ingénuité ; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions d’une personne à qui j’avais entièrement laissé le soin de ma conduite. Mme Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être par une de ces inexplicables et invincibles sympathies qui n’en forment pas moins les liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine et entière possession. De son côté, elle affectait de trouver dans mes traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu’elle avait perdue à mon âge et c’était, disait-elle, son premier motif pour me porter une si vive affection. C’était possible : il existe ainsi de frivoles motifs d’attachement qui, se fortifiant par l’habitude, font souvent des amitiés plus solides et plus durables que si elles étaient fondées sur de sérieuses raisons. Mais je sais une chose : c’est que, sans avoir eu avec elle d’autres relations que lors de ses visites, quand je vivais avec M. H…, à propos de menus objets de toilette qu’elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance que je m’étais aveuglément mise dans ses mains et en étais venue à la respecter, à l’aimer, à lui obéir en tout ; et, pour lui rendre justice, je ne trouvai jamais chez elle qu’une sincère tendresse et un soin de mes intérêts extraordinairement rares chez les personnes de sa profession. Nous nous séparâmes ce soir-là parfaitement d’accord sur tous les points et, le lendemain matin, Mme Cole vint me prendre et m’emmena chez elle pour la première fois.

Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, de modestie et d’ordre.

Dans le salon de devant où, pour mieux dire, dans la boutique étaient assises trois jeunes femmes, tranquillement occupées à des ouvrages de mode qui couvraient un trafic de choses plus précieuses. Mais il était difficile de voir trois plus belles créatures : deux d’entre elles étaient extrêmement blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans ; la troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante dont les yeux noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui laissaient rien à envier à ses blondes compagnes ; leurs toilettes étaient d’autant plus recherchées qu’elles paraissaient moins l’être, grâce à leur cachet de propreté correcte et d’élégante simplicité. Telles étaient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme Cole régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant donnée la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont jeté leurs bonnets par-dessus les moulins. Mais aussi elle n’en gardait dans sa maison aucune qui, après un certain noviciat, se montrât intraitable, et refusât d’en observer les règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une petite famille d’amour dont les membres trouvaient si bien leur compte dans une rare alliance déplaisir et d’intérêt d’une part et de décence extérieure de l’autre, avec une liberté secrète illimitée que Mme Cole, qui les avaient choisies autant pour leur caractère que pour leur beauté, les gouvernait sans peine à son propre contentement et au leur.

Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu’elle avait d’ailleurs prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait être immédiatement admise dans toutes les intimités de la maison ; sur quoi ces charmantes filles m’accueillirent à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur leur plaisait parfaitement. Ceci devait m’étonner et je ne m’y serais guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient réellement dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition de charmes, dans l’intérêt commun ; elles me considéraient comme une associée qui apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison. Elles s’empressèrent autour de moi, m’examinèrent de toutes parts, et, comme mon admission dans cette joyeuse troupe était l’occasion d’une petite fête, on laissa de côté l’ouvrage de parade. Mme Cole, après quelques recommandations spéciales, m’abandonna à leurs caresses et sortit pour ses affaires.

La parité de sexe, d’âge, de profession et de vues créa bientôt entre nous une familiarité et une intimité aussi grandes que si nous nous connaissions depuis des années. Elles me firent voir la maison, leurs appartements respectifs remplis de meubles confortables et luxueux et, surtout, un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se réunissait d’ordinaire en parties de plaisir : les filles y soupaient avec leurs galants, laissant libre carrière à leur licence ; la crainte, la modestie, la jalousie leur étaient formellement interdites ; c’était, en effet, un des principes de la société que ce qui pouvait manquer en fait de plaisir de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de la volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se proclamer les restaurateurs de l’âge d’or et de sa simplicité de plaisir, plutôt que de voir leur innocence si injustement flétrie des mots de crime et de honte.

Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l’académie fit son ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque de fausse modestie, se livrèrent à leurs galants respectifs pour le plaisir ou l’intérêt, et il convient d’observer que tout représentant du sexe mâle n’était pas indistinctement admis, mais seulement ceux dont Mme Cole avait éprouvé d’avance le caractère et la discrétion. Bref, c’était la maison galante de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même temps, la plus confortable ; tout y était conduit de telle sorte que la décence ne gênât en rien les plaisirs les plus libertins, et, dans la pratique de ces plaisirs, les familiers de la maison d’élite avaient trouvé le secret si rare et si difficile de concilier les raffinements du goût et de la délicatesse avec les exercices de la sensualité la plus franche et la plus prononcée.

Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses et aux leçons de mes compagnes, nous nous mîmes à table pour dîner, et alors Mme Cole, qui présidait, me donna la première idée de son adresse à diriger ces filles et à leur inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d’amour et de respect. Il n’y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni réserve, ni airs de pique, ni jalousies : tout y était gai sans affectation, joyeux et libre.

Après le dîner, Mme Cole, avec l’assistance des jeunes demoiselles, me prévint qu’il y aurait ce soir même un chapitre à tenir en forme, pour la cérémonie de ma réception dans la confrérie : sous réserve de mon pucelage qui devait, à la première occasion, être servi tout chaud à un amateur, il me fallait subir un cérémonial d’initiation qui, elles en étaient sûres, ne me déplairait pas.

Lancée comme je l’étais et, de plus, captivée par la séduction de mes compagnes, j’étais trop bien disposée en faveur d’une proposition quelconque qu’elles me pouvaient faire, pour hésiter à accueillir celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, carte blanche , et je reçus d’elles toutes force baisers et compliments pour ma docilité et mon bon caractère : « J’étais une aimable fille… je prenais les choses de bonne grâce… je n’étais pas bégueule… je serais la perle de la maison… », etc.

Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent Mme Cole me parler et m’expliquer les choses. Elle m’apprit alors que « je serais présentée, ce soir même, à quatre de ses meilleurs amis, l’un desquels, suivant les coutumes de la maison, aurait le privilège de m’engager dans la première partie de plaisir » ; elle m’assurait, en même temps, que « c’étaient tous de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et irréprochables sous tous les rapports ; qu’unis d’amitié et liés ensemble par la communauté des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se montraient fort libéraux envers les filles qui leur plaisaient et les amusaient : de sorte qu’à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines occasions, d’autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes ; mais avec ceux-là, par exemple, il n’y avait pas moyen de me faire passer pour pucelle : ils étaient d’abord trop connaisseurs, trop au fait de la ville pour mordre à un tel hameçon ; puis ils étaient si généreux pour elle qu’elle eût été impardonnable de vouloir les tromper ».

Malgré la joie et l’émotion que cette promesse de plaisir, car c’est ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour affecter un peu de répugnance, de façon à me donner le mérite de céder à la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je ferais peut-être bien d’aller chez moi m’habiller, pour produire au début une meilleure impression.

Mais Mme Cole, s’y opposant, m’assura « que les gentlemen auxquels je devais être présentée étaient, par leur éducation et leur goût, fort loin d’être sensibles à cet apparat de toilettes et de parures dont certaines femmes peu sensées écrasent leur beauté, croyant la faire ressortir ; que ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix et qui seraient toujours prêts à planter là une duchesse pâle, mollasse et fardée, pour une paysanne colorée, saine et ferme en chair ; que, pour ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne rien demander à l’art ». Enfin elle concluait que, dans la présente occasion, la meilleure toilette était de n’en pas avoir.

Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matières pour ne pas m’imposer son opinion. Elle me prêcha ensuite, en termes très énergiques, la doctrine de l’obéissance passive et de la complaisance pour tous ces goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des raffinements et les autres des dépravations ; en décider n’était pas l’affaire d’une simple fille, intéressée à plaire : elle n’avait qu’à s’y conformer.

Tandis que je m’édifiais à écouter ces excellentes leçons, on servait le thé, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie.

Après une conversation pleine d’entrain et de gaîté, l’une d’elles, observant que l’heure de l’assemblée était encore assez éloignée, proposa que chacune de nous fît à la compagnie l’historique de cette période critique de sa vie où elle était, pour la première fois, de fille devenue femme.

Mme Cole approuva l’idée, à condition qu’on m’en dispensât à cause de ma prétendue virginité et aussi qu’on l’excusât elle-même à cause de son âge. La chose ainsi réglée, on pria Emily de commencer. C’était une fille blonde à l’excès et dont les membres étaient, si c’est possible, trop bien faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beauté ; ses yeux étaient bleus, d’une inexprimable douceur, et il n’y avait rien de plus joli que sa bouche et ses lèvres qui se fermaient sur des dents parfaitement blanches et égales. « Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma part, l’envie de vous faire mon histoire. Mon père et ma mère étaient et sont encore, je crois, fermiers à quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse pour un frère et leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de déserter la maison à l’âge de quinze ans. Tout mon fonds était de deux guinées, que je tenais de ma grand’mère, de quelques schellings, d’une paire de boucles de souliers en argent et d’un dé de même métal. Les hardes que j’avais sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai, chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de carnation, d’environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière moi, avec un paquet au bout d’un bâton. Nous marchâmes quelque temps à la queue l’un de l’autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer à nous mettre à couvert quelque part. L’embarras fut de savoir ce que nous répondrions en cas qu’on vînt nous questionner. Le jeune homme leva la difficulté, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord fait, nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l’on logeait à pied. Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se trouva et nous soupâmes en tête à tête. Mais quand ce fut l’heure de nous retirer, nous n’eûmes ni l’un ni l’autre le courage de détromper les gens de la maison, et ce qu’il y avait de comique, c’est que le gars paraissait plus intrigué que moi pour trouver le moyen de coucher seul.

« Cependant l’hôtesse, une chandelle à la main, nous conduisit au bout d’une longue cour, à un appartement séparé du corps de logis. Nous la suivîmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge, où il n’y avait pour tout meuble qu’un grand vilain grabat et une chaise de bois toute démantibulée. J’étais alors si innocente que je ne pensais pas faire plus de mal en couchant avec un garçon qu’avec une de nos servantes, et peut-être n’avait-il pas eu lui-même d’autres idées, jusqu’à ce que l’occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu’il en soit, il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement déshabillés. Lorsque j’entrai dans le lit, mon acolyte y était déjà et la chaleur de son corps me fit d’autant plus de plaisir que la saison commençait à être froide. Mais que l’instinct de la nature est admirable ! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra contre moi, comme si c’eût été seulement à dessein d’avoir plus chaud. Je sentis fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu que je n’avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par ma docilité, il se hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans penser que cela tirât à conséquence. Bientôt ses doigts agirent et il me fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec surprise, ce que c’était : il me dit que je le saurais si je voulais ; et n’attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur moi. Je me trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir dont j’ignorais la cause que je le laissai faire en paix jusqu’à ce qu’il m’arrachât les hauts cris ; mais il n’y avait plus à reculer, le maquignon était trop bien en selle pour le désarçonner ; au contraire, les efforts que je fis ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes le plus agréablement du monde jusqu’au jour. Il serait inutile de vous ennuyer par un plus long récit ; c’est assez que vous sachiez que nous vécûmes ensemble tant que la misère nous sépara et me fit embrasser la profession. »

Suivant l’ordre de la situation, c’était à Harriett à nous faire son histoire. Parmi les beautés de son sexe que j’avais vues avant et depuis elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d’égaler les siennes : elles n’étaient pas délicates, mais la délicatesse même incarnée, tant avaient de symétrie ses membres petits, mais exactement proportionnés. Sa complexion, blonde comme elle l’était, paraissait encore plus blonde grâce à deux yeux noirs dont l’éclat donnait à son visage plus de vivacité que n’en comportait sa couleur ; un léger coloris animait ses joues pâles et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur générale. Ses traits d’une finesse de miniature achevaient de lui donner un air de douceur que ne démentait pas son caractère, porté à l’indolence, à la langueur et aux plaisirs de l’amour. Pressée de parler, Harriett sourit, rougit et commença en ces termes :

« Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, ayant perdu ma mère peu de temps après ma naissance, confia mon éducation à une de mes tantes, vieille veuve sans enfants et qui était alors gouvernante ou ménagère chez mylord N…, à sa campagne de …, où elle m’éleva avec toute la tendresse possible.

« Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois lustres accomplissent, plusieurs bons partis s’empressaient de me prouver leur amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J’ignorais encore ceux qui tiennent à l’union des cœurs, quand la nature et la liberté, d’accord avec le penchant, les voient éclore. Si le tempérament me laissa méconnaître ses vives impressions jusqu’à ce terme, bientôt il me dédommagea avec profusion de ce que j’avais ignoré. Heureux moments !


« Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l’amour, je perdis, plus tôt qu’on ne devait s’y attendre, ce joyau si difficile à garder, et voici comment : j’étais accoutumée, lorsque ma bonne tante faisait sa méridienne, de m’aller récréer en travaillant sous un berceau que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable pendant les chaleurs de l’été. Une après-midi que, suivant mon habitude, je m’étais placée sur une couche de roseau, que j’avais fait mettre à ce dessein dans le cabinet, la tranquillité de l’air, l’ardeur assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui m’attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil ; un panier sous ma tête me servait d’oreiller ; la jeunesse et le besoin méprisent les commodités du luxe.

Il y avait au plus un quart d’heure que je dormais, quand un bruit assez fort, qui se faisait dans la rivière dont j’ai parlé plus haut, dérangea mon sommeil et m’éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque j’aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans l’onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l’ai su depuis, le fils d’un gentleman du voisinage, qui m’était inconnu jusqu’alors.

« Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu furent la crainte et la surprise ; et je vous assure que je me serais esquivée, si une modestie fatale n’eût retenu mes pas ; car je ne pouvais gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me trouvais étant fermée, je n’avais nulle insulte à appréhender. La curiosité anima cependant à la fin mes regards ; je me mis à contempler par un trou de la cloison le ; beau garçon qui s’ébattait dans l’onde. La blancheur de sa peau frappa d’abord mes yeux, et parcourant insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place couverte d’une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais un objet rond et souple, qui m’était inconnu et se jouait en tous sens au moindre mouvement de l’eau ; mais malgré ma modestie je ne pus détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son germe ; et je connus pour la première fois que j’étais fille.

« Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait maintenant sur le ventre, fendant l’eau de ses jambes et de ses bras, du modelé le plus parfait qui se pût imaginer ; ses cheveux noirs et flottants se jouaient sur son cou et ses. épaules, dont ils rehaussaient délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de la chute des reins, s’étendait en double coupole jusqu’à l’endroit où les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l’eau ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant.

« Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui agitaient mon jeune cœur, la vue toujours fixée sur l’aimable baigneur, je le vis se plonger au fond de l’eau aussi rapidement qu’une pierre. Comme j’avais souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les nageurs ont à craindre, je m’imaginai qu’une telle cause avait occasionné sa chute. Pleine de cette idée et l’âme remplie de l’amour le plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche, vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m’éveilla que pour me voir, non seulement entre les bras de l’objet de mes craintes, mais tellement prise, qu’il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien que je n’eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et prête à m’évanouir de nouveau, par l’idée de ce qui venait de m’arriver, le jeune gentleman voyant l’état pitoyable où il m’avait réduite, se jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu’il serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces l’avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait récompensé mon ardeur à le sauver ; quoique à la vérité il ignorât ma bonne volonté à cet égard. « Mais avec quelle rapidité l’homme ne passe-t-il point d’un sentiment à un autre ? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et qu’il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la contemplation du plus beau corps qu’on puisse voir, et ma colère s’était tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. Cependant je ne pus m’empêcher de lui faire des reproches ; mais ils étaient si doux ! J’avais tant de soin de lui épargner l’amertume et mes yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l’amour qu’il ne put douter longtemps de son pardon ; cependant il ne voulut jamais se lever que je ne lui eus promis d’oublier son forfait ; il obtint facilement sa demande et scella son pardon d’un baiser qu’il prit sur mes lèvres et que je n’eus pas la force de lui refuser.

« Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère de mon désastre. M’ayant trouvée, lorsqu’il ressortait de l’eau, couchée sur le gazon, il crut que je pouvais m’être endormie là, sans quelque dessein prémédité. S’étant donc approché de moi et restant en suspens de ce qu’il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout hasard entre ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le cabinet, dont la porte était entr’ouverte. Là, il essaya, selon qu’il me le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l’attouchement de tous mes charmes, il ne put retenir l’ardeur dont il brûlait, et les tentations plus qu’humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient qu’accroître l’animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré et disposa de moi à sa fantaisie jusqu’à ce que, tirée de mon assoupissement par la douleur qu’il me causait, je vis moi-même le reste de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les plus flatteuses et l’espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant ce temps, mes yeux ne manquaient pas d’entrevoir l’instrument du forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il procéda d’une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se ranimèrent dans mon cœur ; une seconde fois, je goûtai pleinement les délices de cet instant fortuné. « Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon discours, je ne puis cependant m’empêcher d’ajouter que je jouis encore quelque temps des transports de mon amant, jusqu’à ce que des raisons de famille l’éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie publique. J’ai donc fini. »

Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie :

« Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point la noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu’à l’amour le plus tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d’essai d’un garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu’à ce que ma mère, qui s’était retirée à Londres, s’y mariât à un pâtissier et me fît venir comme l’enfant d’un premier époux qu’elle disait avoir perdu quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la maison et n’eus pas atteint l’âge de six ans que je perdis ce père adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de s’embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s’étant engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu’elle avait fait, tant elle avait soin de m’éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu. Mais je crois qu’il est aussi impossible de changer les passions de son cœur que les traits de son visage.

« Quant à moi, l’attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur mes sens qu’il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature. Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J’avais à peine douze ans que cette partie dont elle s’étudiait tant à me faire ignorer l’usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la pousse d’un tendre duvet, qui, si j’ose le dire, avait pris sa croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et les chatouillements que je sentais souvent m’avaient fait assez comprendre que c’était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l’objet de mes vœux, pour m’enfermer dans ma chambre, afin d’y goûter, du moins en idées, les délices après lesquelles je soupirais.

« Mais toutes ces méditations ne, faisaient qu’accroître mon tourment et augmenter le feu qui me consumait. C’était bien pis encore lorsque, cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu’à ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs, par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup gagné lorsque, me figurant qu’un de mes doigts ressemblait à mon souhait, je m’en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de douleur, car je me déflorais autant qu’il était en mon pouvoir, et j’y allais de si bon cœur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit, dans une véritable pâmoison amoureuse.

« Mais l’homme, comme je l’avais bien conçu, possédait seul ce qui pouvait me guérir de cette maladie ; cependant, gardée à vue de la manière que je l’étais, comment tromper la vigilance de ma mère et comment me procurer, le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter une volupté délicieuse et inconnue jusqu’alors à mes sens ?

« À la fin, un accident singulier me procura ce que j’avais désiré si longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d’aller à Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal de tête que je n’avais pas ; ce qui fit que ma mère me confia à une vieille servante de boutique, car nous n’avions aucun homme dans la maison.

«. Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que j’allais me reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n’étant pas dressé, et que, n’ayant besoin que d’un peu de repos pour me remettre, je la priais de ne point venir m’interrompre. Lorsque je fus dans la chambre, je me délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me livrai de nouveau à mes vieilles et insipides coutumes ; la force de mon tempérament m’excitant, je cherchai partout des secours que je ne pouvais trouver ; j’aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu’ils représentaient si mal la seule chose qui pût me satisfaire, jusqu’à ce que, assoupie par mes agitations, je m’endormis légèrement pour jouir d’un rêve qui, sans doute, devait m’avoir fait prendre les positions les plus séduisantes.

« À mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d’un jeune homme qui se tenait à genoux devant mon lit et qui me demandait pardon de sa hardiesse. Il me dit qu’il était le fils de la dame qui occupait la chambre ; qu’il était monté sans avoir été aperçu par la servante, et que, m’ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été de retourner sur ses pas, mais qu’il avait été retenu par un pouvoir irrésistible.

« Que vous dirai-je ? Les émotions, la surprise et la crainte furent d’abord chassées par les idées du plaisir que j’attendais de cette aventure. Il me sembla qu’un ange était descendu du ciel à dessein ; car il était jeune et bien tourné, ce qui était plus que je n’en demandais ; l’homme était ce que mon cœur désirait de connaître. Je crus ne devoir ménager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l’encourager à répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui dire que sa mère ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa part ; mais je vis bientôt que je n’avais pas besoin de l’encourager et qu’il n’était pas si novice que je le croyais, car il me dit que si j’avais connu ses dispositions, j’aurais eu plus à espérer de sa violence qu’à craindre de son respect.

« Voyant que les baisers qu’il imprimait sur ma main n’étaient pas dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur mes lèvres brûlantes, il me remplit d’un feu si vif que je tombai doucement à la renverse et lui avec moi. Les moments étaient trop précieux pour les perdre en vaines simagrées ; mon jeune garçon procéda d’abord à l’affaire principale, pendant qu’étendue sur mon lit je désirais l’instant de l’attaque, avec une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes jupes et ma chemise. Cependant, mes désirs augmentant à mesure que je voyais les obstacles s’évanouir, je n’écoutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance ; une rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la honte, je ne connaissais que l’impatience de voir combler mes désirs.

« Jusqu’alors je m’étais servie de tous les moyens qui m’avaient paru propres à soulager mes tourments ; mais quelle différence de ces attouchements à mon insipide manuélisation !

« Enfin, après s’être amusé quelque temps avec ma petite fente, qui palpitait d’impatience, il déboutonne son gilet et son haut-de-chausse, et montre à mes regards avides l’objet de tous mes soupirs, de tous mes rêves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec délices… mais bientôt je l’accueillis avec ravissement.

« Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que j’allais goûter, de sorte que, craignant que la douleur n’empêchât le plaisir, je joignis mes secousses à celles de mon athlète. À peine poussai-je quelques tendres plaintes.

« Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.

« C’est ainsi que je vis s’accomplir mes plus violents désirs et que je perdis cette babiole dont la garde est semée de tant d’épines ; un accident heureux et inopiné me procura cette occasion, car ce jeune gentleman arrivait à l’instant du collège et venait familièrement dans la chambre de sa mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été souvent autrefois, quoique je ne l’eusse jamais vu et que nous ne nous connussions que d’ouï-dire.

« Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs autres, que j’eus le plaisir de le voir, m’épargnèrent le désagrément d’être surprise dans mes fréquents exercices. Mais la force d’un tempérament que je ne pouvais réprimer, et qui me rendait les plaisirs de la jouissance préférables à ceux d’exister, m’ayant souvent trahie par des indiscrétions fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité d’être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma perte, si la fortune ne m’eût fait rencontré ce tranquille et agréable refuge. »

À peine Louisa avait-elle cessé de parler qu’on nous avertit que la compagnie était réunie et nous attendait.

Là-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire d’encouragement, me conduisit en haut précédée de Louisa qui nous éclairait avec deux bougies, une dans chaque main.

Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un jeune gentleman, extrêmement bien mis et d’une jolie figure : c’était lui qui devait le premier m’initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup de courtoisie et, me prenant par la main, m’introduisit dans le salon, dont le parquet était couvert d’un tapis de Turquie et le mobilier voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure la plus raffinée ; de nombreuses lumières l’emplissaient d’une clarté à peine inférieure, mais peut-être plus favorable au plaisir que celle du grand jour.

À mon entrée dans la salle, j’eus le plaisir d’entendre un murmure d’approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait maintenant de quatre gentlemen, y compris mon particulier (c’était le terme usité dans la maison pour désigner le galant temporaire de telle ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple déshabillé, la maîtresse de l’académie et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des baisers tout à la ronde ; mais je n’avais pas de peine à sentir, dans la chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes.

Émue et confuse comme je l’étais à me voir entourée, caressée et courtisée par. tant d’étrangers, je ne pus sur-le-champ m’approprier cet air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait leurs caresses. Ils m’assurèrent que j’étais parfaitement de leur goût, si ce n’est que j’avais un défaut, facile d’ailleurs à corriger : ma modestie. Cela pouvait passer pour un attrait de plus, si l’on avait besoin de ce piment ; mais pour eux, c’était une impertinente mixture qui empoisonnait la coupe du plaisir. En conséquence, ils considéraient la pudeur comme leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu’ils la rencontraient. Ce prologue n’était pas indigne des débats qui suivirent.

Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande, on servit un élégant souper ; mon galant du jour s’assit à côté de moi, et les autres couples se placèrent sans ordre ni cérémonie. La bonne chère et les vins généreux ayant bientôt banni toute réserve, la conversation devint aussi libre qu’on pouvait le désirer, sans tomber toutefois dans la grossièreté : ces professeurs de plaisir étaient trop avisés pour en compromettre l’impression et la laisser évaporer avec des mots, avant d’en venir à l’action. Des baisers toutefois, étaient pris de temps en temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrière, il n’était pas scrupuleusement respecté ; les mains des hommes se mettaient à l’œuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les provocations des, deux côtés en vinrent à ce point que mon particulier ayant proposé de commencer les danses villageoises, l’assentiment fut immédiat et unanime : il présumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient bien au ton. C’était le signal de se préparer : sur quoi la complaisante Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître ; n’étant plus apte au service personnel et satisfaite d’avoir réglé l’ordre de bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre à discrétion.

Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de la salle sur l’un des côtés et l’on mit à sa place un sopha. Mon particulier, à qui j’en demandai le motif, m’expliqua que, « cette soirée étant spécialement donnée en mon honneur, les associés se proposaient à la fois de satisfaire leur goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin de leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et de modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté ; bien qu’à l’occasion ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément à leurs principes, ils ne voulaient pas se poser systématiquement en missionnaires : et il leur suffisait d’entreprendre l’instruction pratique de toutes les jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui montraient du goût pour cette instruction. Mais comme une telle ouverture pouvait être violente, trop choquante pour une jeune novice, les anciens devaient donner l’exemple, et il espérait que je le suivrais volontiers, puisque c’était à lui que j’étais dévolue pour la première expérience. Toutefois, j’étais parfaitement libre de refuser : c’était, dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l’exclusion de toute violence et de toute contrainte ».

Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence mon acquiescement. J’étais embarquée désormais et parfaitement décidée à suivre la compagnie dans n’importe quelle aventure :

Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des gardes à cheval et cette perle des beautés olivâtres, la voluptueuse Louisa. Notre cavalier la poussa sur le sopha, où il la fit tomber à la renverse et s’y étendit avec un air de vigueur qui annonçait une amoureuse impatience. Louisa s’était placée le plus avantageusement possible ; sa tête, mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de son amant et notre présence paraissait être le moindre de ses soucis. Ses jupes et sa chemise levées nous découvrirent les jambes les mieux tournées qu’on pût voir et nous pouvions contempler à notre aise l’avenue la plus engageante bordée et surmontée d’une agréable toison qui se séparait sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits de dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de puissance et prête à combattre ; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette agréable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reçut en véritable héroïne. Il est vrai que jamais fille n’eut comme elle une constitution plus heureuse pour l’amour et une vérité plus grande dans l’expression de ce qu’elle ressentait. Nous remarquâmes alors le feu du plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu’elle fut aiguillonnée par l’instrument plénipotentiaire. Enfin, les irritations redoublèrent avec tant d’effervescence qu’elle perdit toute autre connaissance que celle de la jouissance qu’elle éprouvait. Alors elle s’agita avec une fureur si étrange qu’elle remuait avec une violence extraordinaire, entremêlant des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements et aux baisers de tourterelles, aux pénétrantes et inoffensives morsures qu’elle échangeait avec son amant, dans une frénésie de délices. Enfin, ils arrivèrent l’un et l’autre à la période délectable. Louisa, tremblante et hors d’haleine, criait par mots entrecoupés :

« Ah ! monsieur, mon cher monsieur…, je vous… je vous prie… ne m’épar… gnez… ne m’épargnez pas… ah !… ah !…»

Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce monologue et l’ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt sans doute qu’elle n’aurait voulu.

Lorsqu’il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi, me donna un baiser et me tira près de la table, où l’on me fit boire un verre de vin, accompagné d’un toast honnêtement facétieux de l’invention de Louisa.

Cependant, le second couple s’apprêtait à entrer en lice ; c’étaient un jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil écuyer vint m’en avertir et me conduisit vers le lieu de la scène.

Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant lorsqu’elle me vit, elle semblait vouloir se justifier de l’action qu’elle allait commettre et qu’elle ne pouvait éviter… Son amant (car il l’était véritablement) la mit sur le pied du sopha et, passant ses bras autour de son cou, préluda par lui donner des baisers savoureusement appliqués sur ses belles lèvres, jusqu’à ce qu’il la fît tomber doucement sur un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha sur elle. Mais, comme s’il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion amoureuse ! Quel fin et inimitable modelé ! petits, ronds, fermes et d’une éclatante blancheur, le grain de la peau si doux, si agréable au toucher et leurs tétins, qui les couronnaient, de véritables boutons de rose ! Après avoir régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux jumeaux, il se mit en devoir de descendre plus bas.

Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus belle parade que l’indulgente nature ait accordée à notre sexe. Toute la compagnie qui, moi seule exceptée, avait eu souvent le spectacle de ces charmes, ne put s’empêcher d’applaudir à la ravissante symétrie de cette partie, de l’aimable Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables, étaient dignes de jouir d’une éternelle nouveauté. Ses jambes étaient si délicieusement façonnées qu’avec un peu plus ou un peu moins de chair, elles eussent dévié de ce point de perfection qu’on leur voyait. Et le gentil sillon central était chez cette fille en égale symétrie de délicatesse et de miniature avec le reste de son corps. Non, la nature ne pouvait rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage épais répandait sur ce point du paysage un air de fini que les mots seraient impuissants à rendre et la pensée même à se figurer.

Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces beautés, s’adressa enfin au maître de ces ébats et nous le montra qui par sa taille méritait le titre de héros aux yeux d’une femme. Il se plaça et nous aperçûmes toutes les gradations du plaisir ; les yeux humides et perlés de la belle Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur auquel elle était près d’atteindre. Elle resta quelque temps immobile, jusqu’à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant vers le point central, elle ne pût retenir davantage ses transports ; ses mouvements, d’accord avec ceux de son vainqueur, ne faisaient que s’accroître ; les clignotements de leurs yeux, l’ouverture involontaire de leurs bouches et la molle extension de tous les membres firent enfin connaître à l’assemblée contemplative l’extase suprême.

L’aimable couple garda dans le silence cette dernière situation, jusqu’à ce qu’enfin un baiser langoureux donné et repris marqua le triomphe et la joie du héros qui venait de vaincre.

Dès qu’Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai à son côté, lui soulevant la tête, ce qu’elle refusa en reposant son visage sur mon sein, pour cacher la honte que lui donnait la scène passée, jusqu’à ce qu’elle eût repris peu à peu sa hardiesse et qu’elle se fût restaurée par un verre de vin, que mon galant lui présenta pendant que le sien rajustait ses affaires.

Cependant le partenaire d’Emily l’avait invitée à prendre part à la danse ; la toute blonde et accommodante créature se leva aussitôt. Si une complexion à faire honte aux lis et aux roses, des traits d’une extrême finesse et cette fleur de santé qui donne tant de charme aux villageoises pouvaient la faire passer pour une beauté, elle l’était assurément et l’une des plus éclatantes parmi les blondes.

Son galant s’occupa d’abord, tandis qu’elle était debout, de dégager ses seins et de leur rendre la liberté, ce qui n’était pas difficile, car ils n’étaient retenus que par le corsage. À peine se montrèrent-ils que la salle nous parut éclairée d’une nouvelle lumière, tant leur blancheur avait d’éclat. Leur rondeur était si parfaite, si bien remplie qu’on eût dit de la chair solidifiée en marbre ; ils en avaient le poli et le lustré, mais le marbre le plus blanc n’eût pas égalé les teintes vives et claires de leur peau, nuancée dans sa blancheur de veines bleuâtres. Comment se défendre de séductions aussi pressantes ? Il toucha légèrement ces deux globes, et la peau brillante et lisse éluda sa main qui glissa sur la surface ; il les comprima, et la chair élastique qui, les remplissait, ainsi creusée de force, rebondit sous sa main, effaçant aussitôt la trace de la pression. Telle était, du reste, la consistance de tout son corps, dans ces parties principalement où la plénitude de la chair constitue cette belle fermeté qui est si attrayante au toucher.

Après quelque temps employé à ces caresses, il lui releva la jupe et la chemise, qu’il enroula sur la ceinture, de sorte qu’ainsi troussée elle était nue de toute part. Son charmant visage se couvrit alors de rougeur, et ses yeux, baissés vers le sol, semblaient demander grâce quand elle avait, au contraire, tant de raisons de s’enorgueillir de tous les trésors de jeunesse et de beauté qu’elle étalait si victorieusement. Ses jambes étaient bien faites, et ses cuisses, qu’elle tenait serrées, si blanches, si rondes, si substantielles et si riches en chair, que rien n’était plus capable de provoquer l’attouchement. Aussi ne s’en priva-t-il point. Ensuite, écartant doucement sa main, qui dans le premier mouvement d’une modestie naturelle s’était portée là, il nous fit entrevoir ce mignon défilé qui descendait et se perdait entre ses cuisses. Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c’était au-dessus la luxuriante crépine de boucles d’un brun clair, dont la teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs et s’en trouvait elle-même rehaussée. Il la conduisit au pied du sopha, et là, approchant un oreiller, il lui inclina doucement la tête qu’elle y appuya sur ses mains croisées, si bien que, le corps en saillie, elle présentait une pleine vue d’arrière de sa personne nue jusqu’à la ceinture. Son postérieur charnu, lisse et proéminent formait une double et luxuriante nappe de neige animée qui remplissait glorieusement l’œil et suivant la pente de ses blanches collines, dans l’étroite vallée qui les séparait, s’arrêtait et s’absorbait dans la cavité inférieure ; celle-ci, qui terminait ce délicieux tableau, s’entr’ouvrait légèrement, grâce à la posture penchée, de sorte que l’agréable vermillon de l’intérieur se laissait apercevoir et, rapproché du blanc qui éclatait tout autour, donnait en quelque sorte l’idée d’un œillet rose découpé dans un satin blanc et lustré.

Le galant, qui était un gentleman d’environ trente ans et quelque peu affecté d’un embonpoint qui n’avait rien de désagréable, choisit cette situation pour exécuter son projet. Il la plaça donc à son gré, et l’encourageant par des baisers et des caresses, il choisit une direction convenable, et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu’elle le sentit chez elle, levant la tête et tournant un peu le cou, elle nous fit voir ses belles joues, teintes d’un écarlate foncé, et sa bouche, exprimant le sourire du bonheur, sur laquelle il appliqua un baiser de feu. Se retournant alors, elle s’enfonça de nouveau dans son coussin, et resta dans une situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le désirer. Puis ils se laissèrent aller sur la couche, et ils y restèrent encore quelque temps, et dans la plus pure extase de la volupté.

Aussitôt qu’Emily fut libre, nous l’entourâmes pour la féliciter sur sa victoire ; car il est à remarquer que, quoique toute modestie fût bannie de notre société, l’on y observait néanmoins les bonnes manières et la politesse ; il n’était pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de faire aucuns reproches désobligeants sur la condescendance des filles pour les caprices des. hommes, lesquels ignorent souvent le tort qu’ils se font en ne respectant pas assez les personnes qui cherchent à leur plaire.

La compagnie s’approcha ensuite de moi, et mon tour étant venu de me soumettre à la discrétion de mon amant et à celle de l’assemblée, le premier m’aborda et me dit, en me saluant avec tendresse, qu’il espérait que je voudrais bien favoriser ses vœux ; mais que si les exemples que je venais de voir n’avaient pas encore disposé mon cœur en sa faveur, il aimerait mieux se priver de ma possession que d’être en aucune façon l’instrument de mon chagrin.

Je lui répondis sans hésiter ou sans faire la moindre grimace que si même je n’avais pas contracté un engagement formel avec lui, l’exemple d’aussi aimables compagnes suffirait pour me déterminer ; que la seule chose que je craignais était le désavantage que j’aurais après la vue des beautés que j’avais admirées, et qu’il pouvait compter que je le pensais comme je venais de le dire.

La franchise de ma réponse plut beaucoup et mon galant reçut les compliments de félicitations de toute la compagnie.

Mme Cole n’aurait pu me choisir un cavalier plus estimable que le jeune gentleman qu’elle m’avait procuré ; car indépendamment de sa naissance et de ses grands biens, il était d’une figure des plus agréables et de la taille la mieux prise ; enfin il était ce que les femmes nomment un fort joli garçon.

Il me mena vers l’autel où devait se consommer notre mariage de conscience et, comme je n’avais qu’un petit négligé blanc, je fus bientôt mise en jupon et en chemise qui, d’accord aux, vœux de toute la compagnie, me furent encore ôtés par mon amant ; il défit de même ma coiffure et dénoua mes cheveux, que j’avais, sans vanité, fort beaux. Je restai donc devant mes juges ; dans l’état de pure nature et je dois sans doute leur avoir offert un spectacle assez agréable, n’ayant alors qu’environ dix-huit ans. Mes seins, ce qui dans l’état de nudité est une chose essentielle, n’avaient alors rien de plus qu’une gracieuse plénitude, ils conservaient une fermeté, une indépendance du corset ou de tout autre support qui incitait à les palper. J’étais d’une taille grande et déliée, sans être dépourvue d’une chair nécessaire. Je n’avais point abandonné tellement la pudeur naturelle, que je ne souffrisse une horrible confusion de me voir dans cet état ; mais la bande joyeuse m’entoura et, me comblant de mille politesses et de témoignages d’admiration, ne me donna pas le temps d’y réfléchir beaucoup ; j’étais trop orgueilleuse, d’ailleurs, d’avoir été honorée de l’approbation des connaisseurs.

Après que mon galant eut satisfait sa curiosité et celle de la compagnie, en me plaçant de mille manières, la petitesse du point capital me faisant passer pour une vierge, mes précédentes aventures n’avaient fait là qu’une brèche insignifiante. Les traces d’une trop grande distension étaient vite disparues à mon âge et puis la nature m’avait faite étroite. Mon antagoniste, animé d’une noble fureur, défit tout à coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant au grand jour mon ennemi. Il était d’une grandeur médiocre, préférable à cette taille gigantesque qui dénote ordinairement une défaillance prématurée. Collé contre mon sein, il fit entrer son idole dans la niche. Alors, fixé sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et nous fîmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M’y ayant déposée, il commença à moudre du blé et nous atteignîmes bientôt la période délicieuse, mais comme mon feu n’était éteint qu’à demi, je tâchai de recommencer ; mon antagoniste me seconda si bien que nous nous plongeâmes dans une mer de délices. Me rappelant alors les scènes dont j’avais été spectatrice et celle que je représentais moi-même en ce moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus prête à le désarçonner par les mouvements violents que je me donnai. Après être resté quelque temps dans une langueur, délectable, jusqu’à ce que la force du plaisir fût un peu modérée, mon amant se dégagea doucement, non sans m’avoir témoigné auparavant sa satisfaction par mille baisers et mille protestations d’un amour éternel.

La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gardé un profond silence, m’aida à remettre mes habits et me complimenta de l’hommage que mes charmes avaient reçu, comme elle le disait, par la double décharge que j’avais subie dans une seule conjonction. Mon galant me témoigna tout son contentement et les filles me félicitèrent d’avoir été initiée dans les tendres mystères de leur société.

C’était une loi inviolable, dans cette société, de s’en tenir chacun à la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût du consentement des parties, afin d’éviter le dégoût que ce changement pouvait causer.

Il était nécessaire de se rafraîchir ; on prit une collation de biscuits et de vin, de thé, de chocolat ; ensuite la compagnie se sépara à une heure après minuit et descendit deux à deux. Mme Cole avait fait préparer pour mon galant et pour moi un lit de campagne, où nous passâmes la nuit dans des plaisirs répétés de mille manières différentes. Le matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et comme je m’habillais, je trouvai dans une de mes poches une bonne bourse de guinées, que j’étais occupée à compter quand Mme Cole entra. Je lui fis part de cette aubaine et lui offris de la partager entre nous ; mais elle me pressa de garder le tout, m’assurant que ce gentleman l’avait payée fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes de la veille et me fit connaître qu’elle avait tout vu par une cloison, faite exprès, qu’elle me montra.

À peine Mme Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des filles entra et renouvela ses caresses a mon égard ; j’observai avec plaisir que les fatigues de la nuit précédente n’avaient en aucune façon altéré la fraîcheur de leur teint ; ce qui venait, à ce qu’elles me dirent, des soins et des conseils que notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles descendirent dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à me dorloter jusqu’à l’heure du dîner.

Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit résoudre à me mettre quelques moments sur mon lit. M’étant couchée avec mes habits et ayant goûté environ une heure les douceurs du sommeil, mon galant vint, et me voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis levant mes vêtements, il mit au jour l’arrière-avenue de l’agréable recoin des délices. Il m’investit ainsi derrière et je sentis sa chaleur naturelle, qui m’éveilla en sursaut ; mais ayant vu qui c’était, je voulus me tourner vers lui, lorsqu’il me pria de garder la posture que je tenais. Après que j’eus resté quelque temps dans cette position, je commençai à m’impatienter et à me démener, à quoi mon ami m’aida de si bon cœur que nous finîmes bientôt.

Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu’à ce que des intérêts de famille et une riche héritière qu’il épousa, en Irlande, l’obligèrent à me quitter. Nous avions vécu à peu près quatre mois ensemble, pendant lesquels notre petit conclave s’était insensiblement séparé. Néanmoins Mme Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son négoce. Pour me consoler de mon veuvage, Mme Cole imagina de me faire passer pour vierge ; mais je fus destinée, comme il le semble, à être ma propre pourvoyeuse sur ce point.

J’avais passé un mois dans l’inaction, aimée de mes compagnes et chérie de leurs galants, dont j’éludais toujours les poursuites (je dois dire ici que ceci ne s’applique pas au baronnet qui était bientôt parti emmenant Harriett), lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir, chez une fruitière dans Covent-Garden, j’eus l’aventure suivante.

Tandis que je choisissais quelques fruits dont j’avais besoin, je remarquai que j’étais suivie par un jeune gentleman habillé très richement, mais qui, au reste, n’avait rien de remarquable, étant d’une figure fort exténuée et fort pâle de visage. Après m’avoir contemplée quelque temps, il s’approcha du panier où j’étais et fit semblant de marchander quelques fruits. Comme j’avais un air modeste et que je gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner la condition dont j’étais. Il me parla enfin, ce qui jeta un rouge apparent de pudeur sur mes joues, et je répondis si sottement à ses demandes qu’il lui fut plus que jamais impossible de juger de la vérité ; ce qui fait bien voir qu’il y a une sorte de prévention dans l’homme, qui, lorsqu’il ne juge que par les premières idées, le mène souvent d’erreur en erreur, sans que sa grande sagesse s’en aperçoive. Parmi les questions qu’il me fit, il me demanda si j’étais mariée. Je répondis que j’étais trop jeune pour y penser encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner que dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je lui dis que j’avais été à Preston, dans une boutique de modes, et que présentement j’exerçais le même métier à Londres. Après qu’il eut satisfait avec adresse, comme il le pensait, à sa curiosité et qu’il eut appris mon nom et ma demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu’il put trouver et partit fort content, sans doute, de cette heureuse rencontre.

Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à Mme Cole de l’aventure que j’avais eue ; d’où elle conclut sagement que s’il ne venait point me trouver il n’y avait aucun mal ; mais que s’il passait chez elle, il faudrait examiner si l’oiseau valait bien les filets.

Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reçu par Mme Cole, qui s’aperçut bientôt que j’avais fait une trop vive impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi, j’affectais de tenir la tête baissée et semblais redouter sa vue. Après qu’il eut donné son adresse à Mme Cole et payé fort libéralement ce qu’il venait d’acheter, il retourna dans son carrosse.

J’appris bientôt que ce gentleman n’était autre chose que Mr. Norbert, d’une fortune considérable, mais d’une constitution très faible, et lequel, après avoir épuisé toutes les débauches possibles, s’était mis à courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prémisses qu’un tel caractère était une juste proie pour elle ; que ce serait un péché de n’en point tirer la quintessence, et qu’une fille comme moi n’était que trop bonne pour lui.

Elle fut donc chez lui à l’heure indiquée. C’était un hôtel du quartier de la Cour de justice. Après avoir admiré l’ameublement riche et luxurieux de ses appartements et s’être plainte de l’ingratitude de son métier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi. Alors, s’armant de toutes les apparences d’une vertu rigide, louant surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner l’espérance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas, disait-elle, tirer à conséquence.

Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne le dégoûtassent, ou que quelque accident imprévu ne fît éventer notre mèche, elle fit semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manières, mais surtout par la somme considérable que cela lui vaudrait.

Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations des difficultés nécessaires pour l’enflammer davantage, elle acquiesça enfin à sa demande, à condition qu’elle ne parût entrer pour rien dans l’affaire qu’on tramait contre moi. Mr. Norbert était naturellement assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville, mais sa passion, qui l’aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant au point désiré, Mme Cole lui demanda trois cents guinées pour ma part et cent pour récompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu’elle avait dû vaincre avec bien de la répugnance. Cette somme devait être comptée claire et nette à la réception qu’il ferait de ma personne, qui lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous parlâmes chez la fruitière, du moins l’assurait-il. Je dois dire qu’il est singulier combien peu j’avais eu à forcer mon air de modestie naturelle pour avoir l’air d’une véritable vierge.

Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement conclus et ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta plus qu’à livrer ma personne à sa disposition. Mais Mme Cole fit difficulté de me laisser sortir de la maison et prétendit que la scène se passât chez nous, quoiqu’elle n’aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le disait, que ses gens en sussent quelque chose — sa bonne renommée serait perdue pour jamais et sa maison diffamée.

La nuit fixée, avec tout le respect dû à l’impatience de notre héros, Mme Cole ne négligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec honneur de ce pas, et que ma prétendue virginité ne tombât point à faux. La nature m’avait formé cette partie si étroite que je pouvais me passer de tous ces remèdes vulgaires, dont l’imposture se découvre si aisément par un bain chaud ; et notre abbesse m’avait encore fourni pour le besoin un spécifique qu’elle avait toujours trouvé infaillible.

Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma chambre à onze heures de la nuit, avec tout le secret et tout le mystère nécessaires. J’étais couchée sur le lit de Mme Cole, dans un déshabillé moderne, et avec toute la crainte que mon rôle devait m’inspirer ; ce qui me remplit d’une confusion si grande qu’elle n’aida pas peu à tromper mon galant. Je dis galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l’homme dont la faiblesse fait souvent notre gloire.

Aussitôt que Mme Cole, après les singeries que cette scène demandait, eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à la réquisition de Mr. Norbert, il vint sautiller vers le lit, où je m’étais cachée sous les draps et où je me défendis quelque temps avant qu’il pût parvenir à me donner un baiser, tant il est vrai qu’une fausse vertu est plus capable de résistance qu’une modestie réelle ; mais ce fut pis lorsqu’il voulut venir à mes seins ; car j’employai pieds et poings pour le repousser ; si bien que, fatigué du combat, il défit ses habits et se mit à mes côtés.

Au premier coup d’œil que je jetai sur sa personne, je m’aperçus bientôt qu’il n’était point de la figure ni de la vigueur que l’assaut d’un pucelage exige.

Quoiqu’il eût à peine trente ans, il étalait cependant déjà sa précoce vieillesse et se voyait réduit à des stimulants que la nature secondait très peu. Son corps était usé par les excès répétés du plaisir charnel, excès qui avaient imprimé sur son front les marques du temps et qui ne lui laissaient au printemps de l’âge que le feu et l’imagination de la jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait vers une mort prématurée.

Lorsqu’il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai exposée à sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l’antre secret des voluptés, il la déchira du haut en bas, mais en usa du reste avec toute la tendresse et tous les égards possibles, tandis que de mon côté je ne lui montrai que de la crainte et de la retenue, affectant toute l’appréhension et tout l’étonnement qu’on peut supposer à une fille parfaitement innocente et qui se trouve pour la première fois au lit avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de mes seins qu’il trouva aussi polis et aussi fermes qu’il pouvait le désirer, mais lorsqu’il se jeta sur moi et qu’il voulut me sonder avec son doigt, je me plaignis de sa façon d’agir :

« J’étais perdue. — J’avais ignoré ce que j’avais fait. — Je me lèverais, je crierais au secours. »

Au même moment, je serrai tellement les jambes qu’il lui fut impossible de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages et maîtresse de sa passion comme de la mienne, je le menai par gradations où je voulus. Voyant enfin qu’il ne pouvait vaincre ma résistance, il commença par m’argumenter, à quoi je répondis avec un ton de modestie « que j’avais peur qu’il ne me tuât, — que je ne voulais pas cela, que de mes jours je n’avais été traitée de la sorte, — que je m’étonnais de ce qu’il ne rougissait pas pour lui et pour moi ».

C’est ainsi que je l’amusai quelques moments, mais peu à peu je séparai enfin mes jambes. Cependant, comme il se fatiguait vainement pour faire entrer, je donnai un coup de reins et je jetai en même temps un cri, disant qu’il m’avait percée jusqu’au cœur, si bien qu’il se trouva désarçonné par le contre-coup qu’il avait reçu de ma douleur simulée et avant d’être entré. Touché du mal qu’il crut m’avoir fait, il tâcha de me calmer par de bonnes paroles et me pria d’avoir patience. Étant donc remonté en selle, il recommença ses manœuvres, mais il n’eut pas plus tôt touché l’orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.

« — Il me blessait, — il me tuait, —j’en devais mourir. »

Telles étaient mes fréquentes interjections. Mais après plusieurs tentatives réitérées, qui ne l’avançaient en rien, le plaisir gagna tellement, le dessus qu’il fît un dernier effort qui lui donna assez d’entrée pour que je sentisse qu’il avait connu le bonheur à la porte du paradis et j’eus la cruauté de ne pas lui laisser achever en cet endroit, le jetant de nouveau bas, non sans pousser un grand cri, comme si j’étais transportée par le mal qu’il me causait ! C’est de la sorte que je lui procurai un plaisir qu’il n’aurait certainement pas goûté si j’avais été réellement vierge. Calmé par cette première détente, il m’encouragea à soutenir une seconde tentative et tâcha, pour cet effet, de rassembler toutes ses forces en examinant avec soin toutes les parties de mon corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses caresses me l’annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas sitôt, et je ne le sentis qu’une fois frapper au but, encore si faiblement que quand je l’aurais ouvert de mes doigts, il n’y serait pas entré ; mais il me crut si peu instruite des choses qu’il n’en eut aucune honte. Je le tins le reste de la nuit si bien en haleine qu’il était déjà jour lorsqu’il se liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que je criais toujours qu’il m’écorchait et que sa vigueur m’était insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna un baiser, me recommanda le repos et s’endormit profondément. Alors je suivis le conseil de la bonne Mme Cole et donnai aux draps les prétendus signes de ma virginité.

Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si artificieusement construit qu’il était impossible de le discerner et qui s’ouvrait par un ressort caché. C’était là que se trouvaient des fioles remplies d’un sang liquide et des éponges, qui fournissaient plus de liquide coloré qu’il n’en fallait pour sauver l’honneur d’une fille. J’usai donc avec dextérité de ce remède et je fus assez heureuse pour ne pas être surprise dans mon opération, ce qui certainement m’aurait couverte de honte et de confusion.

Étant à l’aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je tâchai de m’endormir, mais il me fut impossible d’y parvenir. Mon gentleman s’éveilla une demi-heure après, et, ne respectant pas longtemps le sommeil que j’affectais, il voulut me préparer à l’entière consommation de notre affaire. Je lui répondis en soupirant « que j’étais certaine qu’il m’avait blessée et fendue, — qu’il était si méchant ! »

En même temps je me découvris et, lui montrant le champ de bataille, il vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prétendue marque de virginité ravie ; il en fut transporté à un point que rien ne pouvait égaler sa joie. L’illusion était complète ; il ne put se former d’autre idée que celle d’avoir triomphé le premier de ma personne. Me baisant donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu’il m’avait causée, me disant que le pire était passé, je n’aurais plus que des voluptés à goûter. Peu à peu je le souffris, ce qui lui donna l’aisance de pénétrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et je ménageai si bien l’introduction qu’elle ne se fit que pouce à pouce. Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis entrer jusqu’à la garde, et donnant, comme il le disait, le coup de grâce à ma virginité, je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq qui bat de l’aile sur la poule qu’il vient de fouler, poursuivit faiblement sa carrière, et j’affectai d’être plongée dans une langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus être fille.

Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. Je vous assure que ce fut peu ou point, si ce n’est dans les derniers moments où j’étais échauffée par une passion mécanique que m’avait causée ma longue résistance, car au commencement j’eus de l’aversion pour sa personne et ne consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui y était attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de m’humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries qui n’étaient point de mon goût.

À la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses continuelles qu’il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruauté, dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu’il m’était impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu’il m’avait accablée de douleur et déplaisir. Il m’accorda donc généreusement une suspension d’armes et, comme la matinée était fort avancée, il demanda. Mme Cole, à qui il fit connaître son triomphe et conta les prouesses de la nuit, ajoutant qu’elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit où le combat s’était donné.

Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu’une femme de la trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point : elle me félicitait surtout de ce que l’affaire se fût passée si heureusement ; et c’est en quoi je m’imagine qu’elle fut bien sincère. Alors elle fit aussi comprendre que, comme ma première peur de me trouver seule avec un homme était passée, il valait mieux que j’allasse chez notre ami pour ne point causer de scandale à sa maison ; mais ce n’était réellement que parce. qu’elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se découvrît aux yeux de Mr. Norbert ; qui acquiesça volontiers. à sa proposition, puisqu’elle lui procurait plus d’aisance et de liberté sur moi.

Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont j’avais besoin, Mr. Norbert sortit de la maison sans être aperçu. Après que je me fus éveillée, Mme Cole vint me louer de ma bonne manière d’agir, et refusa généreusement la part que je lui offris de mes trois cents guinées, qui, jointes à ce que j’avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire une petite fortune honnête.

J’étais donc de nouveau sur le ton d’une fille entretenue et j’allais ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu’il me le faisait dire par son laquais, que nous eûmes toujours soin de recevoir à la porte pour qu’il ne vît jamais ce qui pouvait se passer dans l’intérieur de la maison.

Si j’ose juger de ma propre expérience, il n’y a point de filles mieux payées, ni mieux traitées que celles qui sont entretenues par des hommes vieux ou par de jeunes énervés qui sont le moins en état d’user de l’amour, assurés qu’une femme doit être satisfaite d’un côté ou de l’autre ; ils ont mille petits soins et n’épargnent ni caresses, ni présents pour remédier autant qu’il est possible au point capital. Mais le malheur de ces bonnes gens est qu’après avoir essayé les raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir accomplir l’affaire, ils ont tellement échauffé l’objet de leur passion qu’il se voit obligé de chercher dans des bras plus vigoureux un remède satisfaisant au feu qu’ils ont allumé dans ses veines et de planter sur ces chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux ; car, quoi que l’on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volonté pour le fait.

Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux ; car quoiqu’il cherchât tous les moyens de réussir, il ne pouvait cependant parvenir à son but, sans avoir épuisé toutes les préparations nécessaires, qui m’étaient aussi désagréables qu’inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un tapis, près du feu, où il me contemplait des heures entières et me faisait tenir toutes les postures imaginables. D’autres fois même ses attouchements étaient si particulièrement lascifs qu’ils me remplissaient souvent d’une rage, qu’il ne pouvait jamais calmer, car même quand sa pauvre machine avait atteint une certaine érection, elle s’anéantissait d’abord par lente distillation, ou une effusion prématurée qui ne faisaient qu’accroître mon tourment.

Un soir (je ne puis m’empêcher de le rappeler à ma mémoire), un soir que je retournais de chez lui, remplie du désir de la chair, je rencontrai, en tournant la rue, un jeune matelot. J’étais mise de manière à ne point être accrochée par des gens de la sorte ; il me parla néanmoins et me jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fâchée au commencement de sa façon d’agir ; mais l’ayant regardé et voyant qu’il était d’une figure qui promettait quelque vigueur, d’ailleurs bien fait et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu’il voulait. Il me répondit franchement qu’il voulait me régaler d’un verre de vin. Il est certain que si j’avais été dans une situation plus tranquille, je l’aurais refusé avec hauteur ; mais la chair parlait, et la curiosité d’éprouver sa force et de me voir traitée comme une coureuse de rue me fit résoudre à le suivre. Il me prit donc sous le bras et me conduisit familièrement dans la première taverne où l’on nous donna une petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu’on nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à l’air mes seins qu’il baisa et mania avec ardeur ; puis, ne trouvant que les trois vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l’impétuosité qu’un long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d’attitude et me courbant sur la table, il allait passer à côte de la bonne porte et frappait désespérément à la mauvaise, je me récrie :

« Peuh ! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête. »

Cependant il changea de direction et prit celle qu’il fallait avec un entrain et un feu que, dans la belle disposition où je me trouvais, j’appréciai au point de prendre l’avance sur lui.

Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt possible. Mais mon inconnu n’en jugea pas ainsi ; il me proposa d’un air si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que j’aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m’attendit sans doute au souper qu’il avait commandé pour nous deux.

Lorsque j’eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu’elle pourrait me valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées ; je suspectais à tort mon joli matelot : c’est pourquoi je suis heureuse de lui faire ici réparation.

J’avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j’avais pour lui et qui fut si satisfait de moi qu’il ne voulut jamais chercher d’autre amusement. J’avais su lui inspirer une telle économie dans ses plaisirs et modérer ses passions, de façon qu’il commençait à devenir plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé qu’il semblait avoir perdues pour jamais ; ce qui lui avait rempli le cœur d’une si vive reconnaissance, qu’il était près de faire ma fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m’attendait.

La sœur de Mr. Norbert, Lady…, pour laquelle il avait une grande affection, le pria de l’accompagner à Bath, où elle comptait passer quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit congé de moi, le cœur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse considérable, quoiqu’il crût ne rester que huit jours hors de ville. Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient. Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si copieusement qu’il en mourut au bout de quatre jours. J’éprouvai donc de nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté de Mme Cole.

Je restai vacante quelque temps et me contentai d’être la confidente de ma chère Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur suivi qu’elle goûtait avec son baronnet, qui l’aimait tendrement, lorsqu’un jour Mme Cole me dit qu’elle attendait dans peu, en ville, un de ses clients, nommé Mr. Barville, et qu’elle craignait ne pouvoir lui procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contracté un goût fort bizarre, qui consistait à se faire fouetter et à fouetter les autres jusqu’au sang ; ce qui faisait qu’il y avait très peu de filles qui voulussent soumettre leur postérieur à ses fantaisies et acheter, aux dépens de leur peau, les présents considérables qu’il faisait. Mais le plus étrange de l’affaire, c’est que le gentleman était jeune ; car passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se mettre en train que par les dures titillations que le manège, excite.

Quoique je n’eusse en aucune façon besoin de gagner à tel prix de quoi subsister et que ce procédé me parût aussi déplacé que déplorable dans ce jeune homme, je consentis et proposai même de me soumettre à l’expérience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de courage. Mme Cole, surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une proposition qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.

Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par Mme Cole, dans un simple déshabillé convenable à la scène que j’allais jouer : tout en linge fin et d’une blancheur éblouissante, robe, jupon, bas et pantoufles de satin, comme une victime qu’on mène au sacrifice. Ma chevelure, d’un blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles flottantes sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur avec celle du reste de la toilette.

Dès que Mr. Barville m’eut vue, il me salua avec respect et étonnement, et demanda à mon interlocutrice si une créature aussi belle et aussi délicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux souffrances qu’il était, accoutumé d’exercer. Elle lui répondit ce qu’il fallait, et lisant dans ses yeux qu’elle ne pouvait se retirer assez tôt, elle sortit, après lui avoir recommandé d’en user modérément avec une jeune novice.

Tandis que Mr. Barville m’examinait, je parcourus avec curiosité la figure d’un homme qui, au printemps de l’âge, s’amusait d’un exercice qu’on ne connaît que dans les écoles.

C’était un garçon joufflu et frais, excessivement blond, taille courte et replète, avec un air d’austérité. Il avait vingt-trois ans, quoiqu’on ne lui en eût donné que vingt, à cause de la blancheur de sa peau et de l’incarnat de son teint qui, joints à sa rondeur, l’auraient fait prendre pour un Bacchus, si un air d’austérité ou de rudesse ne se fût opposé à la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais fort au-dessous de sa fortune ; ce qui venait plutôt d’un goût bizarre que d’une sordide avarice.

Dès que Mme Cole fut sortie, il se plaça près de moi et son visage commença à se dérider. J’appris par la suite, lorsque je connus mieux son caractère, qu’il était réduit, par sa constitution naturelle, à ne pouvoir goûter les plaisirs de l’amour avant que de s’être préparé par des moyens extraordinaires et douloureux.

Après m’avoir disposée à la constance par des apologies et des promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis que j’allais prendre dans une armoire voisine les instruments de discipline, composés de petites verges de bouleau liées ensemble, qu’il mania avec autant de plaisir qu’elles me causaient de terreur.

Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta ses habits, et me pria de déboutonner sa culotte et de rouler sa chemise par-dessus ses hanches ; ce que je fis en jetant un regard sur l’instrument pour lequel cette préparation se faisait. Je vis le pauvre diable qui s’était, pour ainsi dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de sa tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui élève le bec hors de l’herbe.

Il s’arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu’il me donna, afin que je le liasse par ses jambes sur le banc ; circonstance qui n’était nécessaire, comme je le suppose, que pour augmenter la farce qu’il s’était prescrite. Je le plaçai alors sur son ventre, le long du banc avec un oreiller sous lui, je lui liai pieds et poings et j’abattis sa culotte jusque sur ses talons ; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues et fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les hanches.

Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient et lui donnai, suivant ses ordres, dix coups appliqués de toute la force que mon bras put fournir ; ce qui ne fit pas plus d’effet sur lui que la piqûre d’une mouche n’en fait sur les écailles d’une écrevisse. Je vis avec étonnement sa dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le sang était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois sans qu’il se plaignît du mal qu’il devait souffrir.

Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me repentais déjà de mon entreprise et que je me serais volontiers dispensée de faire le reste ; mais il me pria de continuer mon office, ce que je fis jusqu’à ce que, le voyant se démener contre le coussin, d’une manière qui ne dénotait aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai les choses bien changées à mon grand étonnement ; ce que je croyais impalpable avait pris une consistance surprenante et des dimensions démesurées quant à la grosseur, car pour la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de continuer vivement ma correction, si je voulais qu’il atteignît le dernier stage du plaisir.

Reprenant donc les verges, je commençai d’en jouer de plus belle, quand après quelques violentes émotions et deux ou trois soupirs, je vis qu’il restait sans mouvement. Il me pria alors de le délier, ce que je fis au plus vite, surprise de la force passive dont il venait de jouir et de la manière cruelle dont il se la procurait ; car lorsqu’il se leva, à peine pouvait-il marcher, tant j’y avais été de bon cœur.

J’aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je vis que son paresseux s’était déjà de nouveau caché, comme s’il avait été honteux de montrer sa tête, ne voulant céder qu’à la fustigation de ses voisines postérieures, qui ainsi souffraient seules de son caprice.

Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement près de moi, en tenant hors du coussin une de ses fesses trop meurtrie pour qu’il pût s’y appuyer même légèrement.

Il me remercia alors de l’extrême plaisir que je venais de lui donner, et voyant quelques marques de terreur sur mon visage, il me dit que si je craignais de me soumettre à sa discipline, il se passerait de cette satisfaction ; mais que si j’étais assez complaisante pour cela, il ne manquerait pas de considérer la différence du sexe et la délicatesse de ma peau. Encouragée ou plutôt piquée d’honneur de tenir la promesse que j’avais faite à Mme Cole, qui, comme je ne l’ignorais point, voyait tout par le trou pratiqué pour cet effet, je ne pus me défendre de subir la fustigation.

J’acceptai donc sa demande avec un courage qui partait de mon imagination plutôt que de mon cœur ; je le priai même de ne point tarder, craignant que la réflexion ne me fît changer d’idée.

Il n’eut qu’à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce qu’il fit ; lorsqu’il me vit à nu, il me contempla avec ravissement, puis me coucha sur la banquette, posa ma tête sur le coussin. J’attendais qu’il me liât, et j’étendais même déjà en tremblant les mains pour cet effet ; il me dit qu’il ne voulait pas pousser ma constance jusqu’à ce point, mais me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait.

Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa merci ; il se plaça au commencement à une petite distance de ma personne et se délecta à parcourir des yeux les secrètes richesses que je lui avais abandonnées ; puis, s’élançant vers moi, il les couvrit de mille tendres baisers ; prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement sur ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me fustigea si durement que le sang perla en plus d’un endroit. À cette vue, se précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, en les suçant, ce qui soulagea un peu ma douleur. Il me fit poser ensuite sur mes genoux, de façon à montrer cette tendre partie, région du plaisir et de la souffrance, sur laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire mille contorsions variées, dont la vue le ravissait.

Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune marque de mécontentement, bien résolue néanmoins à ne plus m’exposer à des caprices aussi étranges.

Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes pauvres coussins de chair furent réduits : écorchés, meurtris et sanglants, sans d’ailleurs que je sentisse la moindre idée de plaisir, quoique l’auteur de mes peines me fît mille compliments et mille caresses.

Dès que j’eus repris mes habits, Mme Cole apporta elle-même un souper qui aurait satisfait la sensualité d’un cardinal, sans compter les vins généreux qui l’accompagnèrent. Après nous avoir servi, notre discrète abbesse sortit sans dire un mot ni sans avoir souri, précaution nécessaire pour ne point me remplir d’une confusion qui aurait nui à la bonne chère.

Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible de regarder d’un autre œil un homme qui venait de me traiter si rudement, et mangeai quelque temps en silence, fort piquée des sourires qu’il me lançait de temps en temps.

Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée d’une si terrible démangeaison et de titillations si fortes qu’il me fut pour ainsi dire impossible de me contenir ; la douleur des coups de verges s’était changée en un feu qui me dévorait et qui me remuait et me tortillait sur ma chaise, sans pouvoir, dissiper l’ardeur de l’endroit où s’étaient concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon corps.

Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j’étais et qui, par expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il tira la table, essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent pas céder à ses instances : sa machine était comme ces toupies qui ne tiennent debout qu’à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges, dont j’usai de bon cœur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta de m’en donner les bénéfices.

Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc sur lequel Mr. Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tête sur une chaise ; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors ? Nous haletions tous deux, tous deux nous étions en furie, mais le plaisir est inventif : il me prit tout d’un coup, me mit nue, plaça un coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaça mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais à terre que par la tête et les mains. Quoique cette posture ne fût point du tout agréable, notre imagination était si échauffée et il y allait de si bon cœur qu’il me fit oublier ma douleur et ma position forcée. Je fus ainsi délivrée de ces insupportables aiguillons qui m’avaient presque rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.

J’avais donc achevé cette scène plus agréablement que je n’avais osé l’espérer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville donna à ma constance et du présent magnifique qu’il me fit, sans compter la généreuse récompense que Mme Cole en obtint.

Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt ces expédients pour surexciter la nature ; leur action, je le conçois, se rapproche de celle des mouches cantharides ; mais j’avais plutôt besoin d’une bride pour retenir mon tempérament que d’un éperon pour lui donner plus de feu.

Mme Cole, à qui cette aventure m’avait rendue plus chère que jamais, redoubla d’attention à mon égard et se fit un plaisir de me procurer bientôt une bonne pratique.

C’était un gentleman d’un certain âge, fort grave et très solennel, dont le plaisir consistait à peigner de belles tresses de cheveux. Comme j’avais une tête bien garnie de ce côté-là, il venait régulièrement tous les matins à ma toilette, pour satisfaire son goût. Il passait souvent plus d’une heure à cet exercice, sans se permettre jamais d’autres droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie : c’était de me faire cadeau d’une douzaine de paire de gants de chevreau blanc, à la fois ; il s’amusait à les tirer de mes mains et à en mordre les bouts des doigts. Cela dura jusqu’à ce qu’un rhume, le forçant à garder la chambre, m’enleva cet insipide baguenaudier, et je n’entendis plus parler de lui.

Je vécus depuis dans la retraite, et j’avais toujours si bien su me tirer d’affaire que ma santé ni mon teint n’avaient encore souffert aucune altération. Louisa et Emily n’en usaient pas si modérément ; et quoiqu’elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille s’est une fois écartée de la modestie, il n’y a point de licence où elle ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux aventures pleines de singularité, et je commencerai par l’une dont Emily fut l’héroïne.

Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de bergère, Emily en berger ; je les vis ainsi costumées avant leur départ, et l’on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu’Emily, blonde et bien faite comme elle était.

Elles étaient restées ensemble quelque temps, lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de son habit de garçon, ce qui n’était guère, et de sa propre discrétion, ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l’air et de la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant domino, qui l’accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité plus que d’esprit, parut tout enflammé pour elle ; il la tira peu à peu vers des banquettes à l’extrémité de la salle, la fit asseoir près de lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit compliment et s’amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion : le tout avec un certain air d’étrangeté que la pauvre Emily, n’en comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son déguisement. Comme elle n’était pas des plus cruelles de sa profession, elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l’essentiel ; mais c’est ici que le jeu devint piquant : il la prenait en réalité pour ce qu’elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant, s’imaginait que tous ces hommages s’adressaient à elle en sa qualité de femme ; tandis qu’elle les devait précisément à ce qu’il ne la croyait pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point qu’Emily, ne voyant en lui autre chose qu’un gentleman de distinction, d’après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas, échauffée aussi par le vin qu’il lui avait fait boire et par les caresses qu’il lui avait prodiguées, se laissa persuader d’aller au bain avec lui ; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre n’importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé par l’excessive, simplicité d’Emily qu’il ne l’eût été par les ruses les plus adroites, il supposait sans doute qu’il avait fait la conquête d’un petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et entrait dans ses vues. Quoi qu’il en soit, il la mit dans une voiture, y monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait un lit ; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le dire, n’ayant parlé à personne qu’à lui-même. Lorsqu’ils furent seuls et que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de découvrir le sexe, elle remarqua ce qu’aucune description ne pourrait peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation : « Ciel ! une femme ! » Il n’en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s’il voulait revenir sur son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser ; mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien fait place à une civilité froide et forcée qu’Emily elle-même dut s’en apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger ; un excès de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait tellement à sa merci et à sa discrétion qu’elle resta passive tout le temps de son prélude. Car à présent, soit que l’impression d’une si grande beauté lui fit pardonner son sexe, soit que le costume où elle était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une bonne part de sa chaleur ; s’emparant des chausses d’Emily, qui n’étaient pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu’aux genoux, et la faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures lui offrait l’embarras du choix, il s’engageait même dans la mauvaise direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage auquel elle n’avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance douce, mais ferme, l’arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la réalité : il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit lui-même, et après avoir marché avec elle l’espace de deux ou trois rues, il la mit dans une chaise ; puis, lui faisant un cadeau nullement inférieur à ce qu’elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle.

Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la crainte et de la confusion qu’elle avait ressenties. Mme Cole fit remarquer que cette indiscrétion procédant d’une facilité constitutionnelle, il y avait peu d’espoir qu’elle s’en guérît, si ce n’est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j’étais en peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à satisfaire, puisque, suivant les notions et l’expérience que j’avais des choses, il n’était pas dans la nature de concilier de si énormes disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne dit rien pour me détromper : il me fallut pour cela une, démonstration oculaire qu’un très singulier accident me fournit quelques mois après. Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable sujet.

Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à Hampton-Court, j’avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de m’accompagner ; mais une affaire urgente l’ayant retenue, je fus obligée de partir seule. J’étais à peine au tiers de ma route que l’essieu se rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une auberge d’assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la diligence passerait dans une couple d’heures ; sur quoi, décidée à l’attendre plutôt que de perdre la course que j’avais déjà faite, je me fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier étage, dont je pris possession pour le temps que j’avais à rester, avec toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la maison.

Une fois là, comme je m’amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury s’arrêta devant la porte et j’en vis descendre deux jeunes gentlemen, à ce qu’il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt pour leur départ. Bientôt, j’entendis ouvrir la porte de la chambre voisine où ils furent introduits et promptement servis ; aussitôt après, j’entendis qu’ils fermaient la porte et la verrouillaient à l’intérieur.

Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l’improviste, car je ne sais s’il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j’eusse aucun soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu’ils étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s’enlèvent à l’occasion pour, de deux pièces, n’en faire qu’une seule et accommoder ainsi une nombreuse société ; et, si attentives que fussent mes recherches, je ne trouvais pas l’ombre d’un trou par où je puisse regarder, circonstance qui n’avait sans doute pas échappé à mes voisins, car il leur importait fort d’être en sûreté. À la fin, pourtant, je découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je soupçonnais devoir cacher quelque fissure ; mais alors elle était si haut que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d’une épingle de tête je perçai le papier d’un trou suffisant pour bien voir ; alors, y collant un œil, j’embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l’un l’autre en des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents.

Le plus âgé pouvait avoir, autant que j’en pus juger, environ dix-neuf ans ; c’était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à nœuds.

Le plus jeune n’avait guère que dix-sept ans ; il était blond, coloré, parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent ; à sa mise aussi on voyait qu’il était de la campagne : c’était un frac de peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et flottants en boucles naturelles.

Le plus âgé promena d’abord tout autour de la chambre un regard de circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu’il pût apercevoir la petite ouverture où j’étais postée, d’autant plus qu’elle était haute et que mon œil, en s’y collant, interceptait le jour qui aurait pu la trahir ; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la face des choses changea aussitôt.

En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l’étreindre et à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin des signes si manifestes d’amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait être, – selon moi, qu’une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet masculin.

Avec la témérité de leur, âge et impatients comme ils étaient d’accomplir leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences, car il n’y avait rien d’improbable à ce qu’ils fussent découverts, ils en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce qu’ils étaient .

La scène criminelle qu’ils exécutèrent, j’eus la patience de l’observer jusqu’au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En conséquence, lorsqu’ils se furent rajustés et qu’ils se préparaient à partir, enflammée comme je l’étais de colère et d’indignation, je sautai à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison ; mais, dans ma précipitation, j’eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu’on ne vînt à mon secours ; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie. Ils le firent, comme je l’appris ensuite, avec une hâte que personne ne pouvait s’expliquer ; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis connaître aux gens de, l’auberge toute la scène dont j’avais été témoin.

De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit, avec beaucoup de sens, « que ces mécréants seraient un jour ou l’autre, sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu’ils échappassent pour le moment ; que si j’avais été l’instrument temporel de cette punition, j’aurais eu à souffrir beaucoup plus d’ennuis et de confusion que je m’imaginais ; quant à la chose elle-même, le mieux était de n’en rien dire. Mais au risque d’être suspecte de partialité, attendu que cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la déclaration que lui inspirait la simple vérité : « Quelque effet qu’eût pu avoir cette infâme passion en d’autres âges et dans d’autres contrées, c’était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre atmosphère et notre climat, qu’il y avait une tache, une flétrissure imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du moins universellement soupçonnés de ce vice, qu’elle avait connus, à peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous les rapports, absolument vil et méprisable ; privés de toutes les vertus de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre ; enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu’à ces demoiselles mâles ou plutôt sans sexe. »

Mais ici je m’en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa, car j’y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d’ailleurs à la relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime : que lorsqu’une femme s’émancipe, il n’y a point de degrés dans la licence qu’elle ne soit capable de franchir.

Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre garçon était insensé et si bègue qu’à peine pouvait-on l’entendre. On l’appelait dans le quartier « Dick le Bon », parce qu’il n’avait pas l’esprit d’être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en faisaient ce qu’ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa personne, jeune, fort comme un cheval et d’une figure assez avenante pour tenter quiconque n’aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et les guenilles.

Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion ; mais Louisa, qu’un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick, qui n’avait pas le premier sou, se grattait l’oreille et donnait à entendre, par son embarras, qu’il ne pouvait fournir la monnaie d’une si grosse pièce. « Eh bien ! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je te paierai. » En même temps elle me fit signe de la suivre et m’avoua, chemin faisant, qu’elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la nature ne l’avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps, de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La scrupuleuse modestie n’ayant jamais été mon vice, loin de m’opposer à une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas moins empressée qu’elle à m’éclaircir sur ce point. J’eus même la vanité de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l’attaque en lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables de l’émouvoir. Il parut d’abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas ; mais je fis tant par mes caresses que je l’apprivoisai et le mis insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où il était, l’avait rendu si docile et si traitable qu’il me laissa faire tout ce que je voulus. J’avais déjà senti la douceur de sa peau à travers maintes déchirures de sa culotte et m’étais, par gradation, saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue et toute sa pompe. J’avoue qu’il n’était guère possible de rien voir de plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d’ailleurs malheureuse de l’idiot et qui a donné lieu au dicton populaire : « Marotte de fou, amusement de femme. » Aussi ma lascive compagne, ravie en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l’ôta brusquement ; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers le lit, elle s’y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le guida où elle voulait. L’innocent y fut à peine introduit que l’instinct lui apprit le reste. L’homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux qu’il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu, ses yeux étincelaient, il grinçait des dents ; tout son corps, agité par une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l’on a poussé à bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu’il rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s’oppose à son passage. Louisa se débat, m’appelle à son secours et fait mille efforts pour, se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement ; son haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu’elle aurait pu l’arrêter dans sa course. Au contraire, plus elle s’agite et se démène, plus elle accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu’il y ait sur terre , le sentiment de la douleur faisant place à celui du plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l’un et l’autre d’une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d’efforts si la crise délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n’eût arrêté le combat.

C’était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu’auparavant. Tantôt, d’un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant sur sa flasque virilité ; tantôt il fixait d’un œil triste et hagard Louisa et semblait lui demander l’explication d’un pareil phénomène. Enfin, l’idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n’osant pas le récompenser de sa peine, de peur qu’on ne vînt à découvrir les motifs de notre générosité.

Louisa s’esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune homme qu’elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n’ai plus reçu de ses nouvelles.

Peu après qu’elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le comté de Surrey et qui leur appartenait.

Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi pour le rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre heures. Nous mîmes pied à terre près d’un pavillon propre et galant, où nous fûmes introduites par nos cavaliers et rafraîchies d’une collation délicate, dont la joie, la fraîcheur de l’onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient le prix.

Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l’air étant fort chaud mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble un bain, dans une petite baie de la rivière, auprès du pavillon, où personne ne pouvait nous voir ni nous distraire.

Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain à la folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous retournâmes donc d’abord au pavillon qui, par une porte, répondait à une tente dressée sur l’eau, de façon qu’elle nous garantissait de l’ardeur du soleil et des regards des indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un fourré de bois sauvage, depuis le haut jusqu’aux bas côtés, lesquels, de la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés avec leurs espaces remplis de vases de fleurs, le tout faisant à l’œil un charmant effet de quelque côté qu’on se tournât.

Il y avait autant d’eau qu’il en fallait pour se baigner à l’aise ; mais autour, de la tente on avait pratiqué des endroits secs pour s’habiller ou enfin pour d’autres usages que le bain n’exige pas. Là se trouvait une table chargée de confitures, de rafraîchissements et de bouteilles de vins et des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de l’eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d’être l’intendant des menus plaisirs d’un empereur romain, n’avait rien oublié de tout ce qui peut servir au goût et au besoin.

Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les préliminaires de la liberté eurent été réglés de part et d’autre, l’on cria : « Bas les habits ! » Aussitôt nos deux amants sautèrent sur nous et nous mirent dans l’état de pure nature. Nos mains se portèrent d’abord vers l’ombrage de la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans : cette posture, nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir d’eux, ce que nous fîmes de bon cœur.

Mon « particulier » fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ me faire éprouver sa force ; mais, plutôt pressée du désir de me baigner, je le priai de suspendre l’affaire et donnant ainsi à nos amis l’exemple d’une continence qu’ils étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à main dans l’onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de l’air et me remplit d’une volupté amoureuse.

Je m’occupai quelque temps à me laver et à faire mille niches à mon compagnon, laissant à Emily le soin d’en agir avec le sien à sa discrétion. Mon cavalier, peu content à la fin de me plonger dans l’eau jusqu’aux oreilles et de me mettre en différentes postures, commença à jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les et cœtera si chers à l’imagination, sous prétexte de les laver. Comme nous n’avions de l’eau que jusqu’à l’estomac, il put manier à son aise cette, partie si prodigieusement étanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda pas à vouloir que je me prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas, parce que nous étions dans une posture trop gênante pour que j’y goûtasse du plaisir ; aussi je le priai de différer un instant afin de voir à notre commodité les débats d’Emily et de son galant, qui en étaient au plus fort de l’opération. Ce jeune homme, ennuyé de jouer à l’épinette, avait couché sa patiente sur un banc où il lui faisait sentir la différence qu’il y a du badinage au sérieux.

Il l’avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, lui montrant une belle pièce de mécanique prête à se mettre en mouvement, afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants.

Comme l’eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, dont la peau était à peu près d’une même blancheur, on pouvait à peine distinguer leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion s’était pourtant, à la fin, mis à l’ouvrage. Alors, plus de tous ces raffinements et de ces tendres ménagements. Emily se trouva incapable d’user d’aucun art, et de quel art en effet aurait-elle usé tandis qu’emportée par les secousses qu’elle éprouvait elle devait céder à son fier conquérant, qui avait fait pleinement son entrée triomphale ? Bientôt, cependant, il fut soumis à son tour, car l’engagement étant devenu plus vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu’elle n’eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste qui meurt en tuant son ennemi, la belle Emily, de son côté, nous donna à connaître, par un profond soupir, par l’extension de ses membres et par le trouble de ses yeux ; qu’elle avait atteint la volupté suprême.

Pour ma part, je n’avais point vu toute cette scène avec une patience bien calme ; je me reposais avec langueur sur mon galant, à qui mes yeux annonçaient la situation de mon cœur. Il m’entendit et me montra son membre de telle raideur que, quand même je n’aurais pas désiré de le recevoir, c’eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon dans son jus, tandis que le remède était si près.

Nous prîmes donc un banc, pendant qu’Emily et son ami buvaient à notre bon voyage, car, comme ils l’observaient, nous étions favorisés d’un vent admirable. À la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de Cythère. Mais comme l’opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je vous en épargnerai la description.

Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis servie, quoiqu’il ne puisse être, mieux employé que pour un sujet qui est si propre à la poésie qu’il semble être la poésie même, tant par les imaginations pittoresques qu’il enfante que par les plaisirs divins qu’il procure.

Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l’agréable compagnie que nous leur avions faite.

Ce fut ici la dernière aventure que j’eus avec Emily, qui, huit jours après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu’ils n’examinèrent seulement pas la conduite qu’elle avait tenue pendant une si longue absence.

Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de sa beauté, elle était d’un caractère si liant et si aimable que si on ne l’estimait pas on ne pouvait se passer de l’aimer. Elle ne devait sa faiblesse qu’à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la rendait l’esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu’elle avait le bonheur d’en recevoir, comme elle le montra dans l’état de mariage qu’elle contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n’eût jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme.

Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole qu’elle se trouvait seule avec moi, telle qu’une poule à qui il ne reste plus qu’une poulette ; mais quoiqu’on la priât sérieusement de recruter son corps, ses infirmités et son âge l’engagèrent à se retirer à temps à la campagne pour y vivre du bien qu’elle avait amassé ; résolue de mon côté d’aller la joindre dès que j’aurais goûté un peu plus du monde et de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête.

Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini ; car, outre qu’elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes, se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier, dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui convenir et qu’elle préservait soigneusement de la misère et des maladies où la vie publique mène pour l’ordinaire.

À la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à Marylebone , que je meublai modestement, mais avec propreté, où je vivotais à mon aise des huit cents livres que j’avais épargnées.

Là, je vécus sous le nom d’une jeune femme dont le mari était en mer. Je m’étais d’ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me permettait de jouir ou d’épargner selon que mes idées en disposeraient, manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme Cole.

À peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d’une toux violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d’un certain âge, très bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant le visage aussi noir qu’un nègre. Suivant les observations que j’avais faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos, ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec, emphase du service que je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit naturellement naître une conversation, dans laquelle il m’apprit sa demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne.

Quoiqu’il semblait n’avoir que quarante-cinq ans, il en avait néanmoins plus de soixante, ce qui venait d’une couleur fraîche et d’une excellente complexion. Quant à sa naissance et à sa condition, son père, qui était mécanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins delà paroisse, d’où il s’était mis dans un comptoir à Cadix, où, par son active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, où il ne put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait été obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une opulence honnête et sans faste, regardant avec dédain un monde dont il connaissait parfaitement les détours.

Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant la connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici qu’autant qu’il en faut pour servir de connexion à mon histoire et pour obvier à la surprise que cette aventure vous causera.

Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa peu à peu et changea enfin de nature. Mon ami possédait non seulement un air de fraîcheur, mais il avait aussi tout l’enjouement et toute la complaisance de la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur du vrai plaisir et m’aimait avec dignité ; ce qui faisait oublier toutes ces idées dégoûtantes que la vue d’un vieux galant fait naître ordinairement.

Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vécus pendant huit mois fort contente, lui donnant de mon côté toutes les marques d’amour et de respect qu’il pouvait prétendre ; ce qui me l’attacha de telle sorte que, mourant peu de temps après d’un froid qu’il gagna en courant de nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière et exécutrice de ses dernières volontés.

Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, je regrettai sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais de ma mémoire et dont je louerai toujours le bon cœur.

Je n’avais pas encore dix-neuf ans, j’étais belle, j’étais riche. De tels avantages devraient être plus que suffisants pour satisfaire quiconque les possède ; néanmoins, semblable au malheureux Tantale, je voyais mon bonheur sans pouvoir, y goûter. Tandis que je vivais chez Mme Cole, le délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes regrets et banni de mon cœur le souvenir de ma première passion. Mais dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie de la nécessité de me prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon âme ; son image adorable me suivit partout, et je sentis que s’il n’était témoin de ma félicité, s’il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être heureuse. J’avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que son père était mort et que ce précieux objet de ma. tendre affection devait revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse à penser, ma chère amie, vous qui connaissez ce que c’est que le véritable amour, avec quel excès de joie, je reçus cette nouvelle, et avec quelle impatience j’attendis le fortuné moment où nous devions nous revoir. Agitée comme je l’étais, il n’était pas possible que je demeurasse tranquille ; aussi, pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je résolus de faire un voyage dans mon pays natal, où je me proposais de démentir Esther Davis, qui avait fait courir le bruit qu’on m’avait envoyée aux colonies. Je partis, accompagnée d’une femme convenable et discrète, avec tout l’attirail d’une dame de distinction. Un orage affreux m’ayant surprise à douze milles de Londres, je jugeai à propos de m’arrêter dans l’hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J’étais à peine descendue de carrosse qu’un cavalier, contraint comme moi de chercher un abri, arriva au galop. Il était mouillé jusqu’à la peau. En mettant pied à terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de quoi changer, pendant qu’on ferait sécher ses habits. Mais, ô ! destin trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup mon oreille, et de quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l’envisageai ! Une large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tête, un grand chapeau par-dessus, dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs années d’absence ne m’empêchèrent pas de le reconnaître. Eh ! comment aurais-je pu m’y méprendre ? Est-il rien qui puisse échapper aux regards pénétrants de l’amour ? L’émotion où j’étais me faisant oublier toute retenue, je m’élançai comme un trait entre ses bras, lui passant les miens au cou, et l’excès de la joie m’ôtant la liberté de la parole, je m’évanouis en prononçant confusément deux ou trois mots, tels que : « Mon âme… ma vie… mon Charles… » Quand je fus revenue à moi-même, je me trouvai dans une chambre, entourée de tout le monde du logis, que cet événement avait rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des yeux où régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta quelques moments sans pouvoir proférer une syllabe. Enfin, ces douces expressions sortirent de sa divine bouche : « Est-ce bien vous, mon aimable, ma chère Fanny ? après un si long espace de temps !… après une si longue absence ! M’est-il permis de vous revoir encore ?… N’est-ce point une illusion ?… » Et dans la vivacité de ses transports, il me dévorait de caresses et m’empêchait de lui répondre par les baisers qu’il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais de mon côté dans un état si ravissant, que j’étais effrayée de mon bonheur, et je tremblais que ce ne fût un songe. Cependant, je l’embrassais avec une fureur extrême, je le serrais de toutes mes forces, comme pour l’empêcher de m’échapper de nouveau. « Où avez-vous été ? m’écriai-je… Comment… comment pûtes-vous m’abandonner ? Êtes-vous toujours mon amant ?… M’aimez-vous toujours ?… Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j’ai souffertes en faveur de votre retour. » Le désordre de nos questions et de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours étaient d’autant plus éloquents qu’ils parlaient du cœur et que le seul sentiment nous les dictait.

Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse ivresse, que nos âmes étaient absorbées dans la joie, l’hôtesse apporta des hardes à Charles ; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l’aider de mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours vivace de son corps.

Après avoir calmé nos transports, mon amant m’apprit qu’il avait fait naufrage sur les côtes d’Irlande et que ce qui causait son désespoir c’était l’impossibilité où ce désastre le mettait de pouvoir désormais me faire aucun bien. L’aveu naïf de son infortune m’attendrit et m’arracha des larmes. Néanmoins je ne pus m’empêcher de m’applaudir secrètement de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.

Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que j’avais projeté dans la province était désormais hors de question. Le lendemain nous revînmes à Londres.

Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment calmé, je me sentis la tête assez froide pour lui raconter avec mesure le genre de vie où j’avais été engagée après notre séparation. Si tendrement peiné qu’il en fût comme moi-même, il n’en était que peu surpris, eu égard aux circonstances dans lesquelles il m’avait laissée.

Je lui fis ensuite connaître l’état de ma fortune, avec cette sincérité qui, dans mes rapports avec lui, m’était si naturelle et en le priant de l’accepter aux conditions qu’il fixerait lui-même. Je vous semblerais peut-être trop partiale envers ma passion si j’essayais de vous vanter sa délicatesse. Je me contenterai donc de vous assurer qu’il refusa catégoriquement la donation sans réserve, sans conditions que je lui offrais avec instance ; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut pour cela rien de moins que l’absolue autorité dont l’amour l’investissait sur moi. Je cessai donc d’insister sur la remontrance que je lui avais très sérieusement faite : à savoir qu’il se dégraderait et encourrait le reproche, si injuste fût-il, d’avoir, pour un intérêt d’argent, sali son honneur dans l’infamie et la prostitution, en faisant sa femme légitime d’une créature qui devait se trouver trop honorée d’être simplement sa maîtresse.

L’amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, entièrement gagné par la tendresse de mes sentiments dont il pouvait lire la sincérité dans mon cœur toujours ouvert pour lui, m’obligea à recevoir sa main. J’avais, de la sorte, parmi tant d’autres, bonheurs, celui d’assurer une filiation légitime à ces beaux enfants que vous avez vus, fruits de la plus heureuse des unions.

C’est ainsi qu’enfin j’étais arrivée au port. Là, dans le sein de la vertu, je savourais les seules incorruptibles délices ; regardant derrière moi la carrière du vice que j’avais parcourue, je comparais ses infâmes plaisirs avec les joies infiniment supérieures de l’innocence ; et je ne pouvais me retenir d’un sentiment de pitié, même au point de vue du goût, pour ces esclaves d’une sensualité grossière, insensibles aux charmes si délicats de la VERTU, cette grande ennemie du VICE, mais qui n’en est pas moins la plus grande amie du PLAISIR. La tempérance élève les hommes au-dessus des passions, l’intempérance les y asservit ; l’une produit santé, vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la vie ; l’autre n’enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de soi-même, tous les maux qui peuvent affliger l’humaine nature.

Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte la vérité, après des expériences comparées ; vous le trouvez sans doute en désaccord avec mon caractère ; peut-être aussi le considérez-vous comme une misérable finasserie destinée à masquer la dévotion au vice sous un lambeau de voile impunément arraché de l’autel de la Vertu ; je ressemblerais alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait complètement déguisée, parce qu’elle aurait, sans plus changer de costume, simplement transformé ses souliers en pantoufles ou à un écrivain qui prétendrait excuser un libelle du crime de lèse-majesté, parce qu’il y aurait inséré, en terminant, une prière pour le roi. Mais, outre que vous avez, je m’en flatte, une meilleure opinion de mon bon sens et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer qu’une telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu que pour moi-même ; en effet, en toute candeur et bonne foi, elle ne peut reposer que sur la plus fausse des craintes, à savoir que les plaisirs de la vertu ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du vice. Eh bien ! qu’on ose montrer le vice sous son jour le plus attrayant, et vous verrez alors combien ses jouissances sont vaines, combien grossières, combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et celle-ci non seulement ne dédaigne pas d’assaisonner le plaisir des sens, mais elle l’assaisonne délicieusement, tandis que les vices sont des harpies qui infectent et souillent le festin. Les sentiers du vice sont parfois semés de roses, mais toujours aussi infestés d’épines et de vers rongeurs ; ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses ne se fanent jamais.

Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement en droit de brûler de l’encens pour la vertu. Si j’ai peint le vice sous ses couleurs les plus gaies, si je l’ai enguirlandé de fleurs, ce n’a été que pour en faire un sacrifice plus digne et plus solennel à la vertu.

Vous connaissez Mr. C… O…, vous connaissez sa fortune, son mérite, son bon sens : pouvez-vous, oserez-vous prononcer que lui, du moins, avait tort lorsque, préoccupé de l’éducation morale de son fils et voulant le former à la vertu, lui inspirer un mépris durable et raisonné du vice, il consentait à se faire son maître de cérémonies et à le conduire par la main dans les maisons les plus mal famées de la ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de débauche si propres à révolter le bon goût ? L’expérience, direz-vous, est dangereuse. Oui, sur un fou ; mais les fous sont-ils dignes de tant d’attention ?

Je vous verrai bientôt ; en attendant, veuillez-moi du bien et croyez-moi pour toujours,

Madame,

Votre, etc., etc. XXX.

FIN