LE NEZ - Lecture en ligne - Partie 4

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LE NEZ
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– En effet, c’est très bizarre, fit le fonctionnaire : c’est tout à fait plat, comme une crêpe fraîchement cuite. Oui, c’est uni à n’y pas croire.

– Eh bien, allez-vous discuter encore maintenant ? Vous voyez bien qu’il est impossible de ne pas faire publier cela. Je vous en serai particulièrement reconnaissant, et je suis très heureux que cet incident m’ait procuré le plaisir de faire votre connaissance.

Le major, comme on le voit, n’avait même pas reculé devant une légère humiliation.

– L’insérer n’est certes pas chose difficile, fit le fonctionnaire ; seulement je n’y vois aucune utilité pour vous. Toutefois, si vous y tenez absolument, adressez-vous plutôt à quelqu’un qui possède une plume habile, afin qu’il le décrive comme un phénomène de la nature et publie cet article dans l’Abeille du Nord (à ces mots le fonctionnaire prit une autre prise) pour le plus grand profit de la jeunesse (il s’essuya le nez) ou tout simplement comme une chose digne de la curiosité publique.

L’assesseur de collège se sentit complètement découragé. Distraitement il abaissa les yeux sur un journal où se trouvait l’indication des spectacles du jour : en y lisant le nom d’une artiste qu’il connaissait pour être jolie, sa figure se préparait déjà à esquisser un sourire et sa main tâtait sa poche, afin de s’assurer s’il avait sur lui un billet bleu, car selon l’opinion de Kovaliov, des officiers supérieurs tels que lui ne pouvaient occuper une place d’un moindre prix ; mais l’idée du nez vint se mettre à la traverse et tout gâter. Le fonctionnaire lui-même semblait touché de la situation difficile de Kovaliov. Désirant soulager quelque peu sa douleur, il jugea convenable d’exprimer l’intérêt qu’il lui portait en quelques paroles bien senties :

– Je regrette infiniment, fit-il, qu’il vous soit arrivé pareille mésaventure ! N’accepteriez-vous pas une prise ?… cela dissipe les maux de tête et les dispositions à la mélancolie, c’est même bon contre les hémorroïdes.

Et ce disant, le fonctionnaire tendit sa tabatière à Kovaliov en dissimulant habilement en dessous le couvercle orné d’un portrait de je ne sais quelle dame en chapeau.

Cet acte, qui ne cachait pourtant aucun dessein malveillant, eut le don d’exaspérer Kovaliov.

– Je ne comprends pas que vous trouviez à propos de plaisanter là-dessus, s’écria-t-il avec colère. Est-ce que vous ne voyez pas que je manque précisément de l’essentiel pour priser ? Que le diable emporte votre tabac ! Je ne peux pas le voir maintenant, et non seulement votre vilain tabac de Bérézine, mais même du râpé.

Sur ce, il sortit, profondément irrité, du bureau des annonces et se rendit chez le commissaire de police.

Il fit son entrée juste au moment où celui-ci, en s’allongeant sur son lit, se disait avec un soupir de satisfaction :

– Et maintenant, je m’en vais faire un bon petit somme.

Il était donc à prévoir que la venue de l’assesseur de collège serait tout à fait inopportune. Ce commissaire était un grand protecteur de tous les arts et de toutes les industries, mais il préférait encore à tout un billet de banque.

– C’est une chose, avait-il coutume de dire, dont on ne trouve pas aisément l’équivalent : cela ne demande pas de nourriture, ne prend pas beaucoup de place, cela tient toujours dans la poche, et si cela tombe, cela ne se casse pas.

Le commissaire fit à Kovaliov un accueil assez froid, en disant que l’après-midi n’était pas précisément un bon moment pour ouvrir une instruction ; que la nature ordonnait qu’après avoir mangé on se reposât un peu (ceci indiquait à l’assesseur de collège que le commissaire n’ignorait pas les aphorismes des anciens sages), et qu’à un homme comme il faut on n’enlèverait pas le nez.

L’allusion était vraiment par trop directe. Il faut vous dire que Kovaliov était un homme très susceptible. Il pouvait excuser tout ce qu’on disait sur son propre compte, mais jamais il ne pardonnait ce qui était blessant pour son rang ou son grade. Il avait même la conviction que, dans les pièces de théâtre, on ne devrait permettre des attaques que contre les officiers subalternes, mais en aucune manière contre les officiers supérieurs. L’accueil du commissaire l’avait tellement froissé, qu’il releva fièrement la tête, écarta les bras, et déclara avec dignité :

– J’avoue qu’après des observations aussi blessantes de votre part, je n’ai plus rien à vous dire.

Et il sortit.

Il revint chez lui, accablé de fatigue. Il faisait déjà sombre. Triste et même laid lui parut son appartement après toutes ses recherches infructueuses. En pénétrant dans l’antichambre, il aperçut sur le vieux canapé en cuir son valet Ivan qui, commodément étendu sur le dos, s’occupait à lancer des crachats au plafond et, avec beaucoup d’adresse, touchait toujours au même endroit. Cette indifférence de son domestique le rendit furieux ; il lui donna un coup de son chapeau sur le front en disant :

– Toi, vaurien, tu ne fais jamais que des sottises.

Ivan se leva brusquement et s’élança vers son maître pour lui retirer son manteau.

Une fois dans sa chambre, le major, fatigué et triste, se jeta dans un fauteuil et finalement, après avoir poussé quelques soupirs, se mit à dire :

– Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi ce malheur m’accable-t-il ? Si c’était un bras ou une jambe qui me manquent, ce serait moins insupportable, mais un homme sans nez, cela ne vaut pas le diable ; qu’est-il donc ? Ni oiseau, ni citoyen ; il n’est bon qu’à se jeter par la fenêtre. Si c’était du moins à la guerre ou en duel qu’on me l’eût enlevé, ou si je l’avais perdu par ma propre faute !… Non, le voilà disparu, comme cela, sans raison aucune !… Toutefois, non, cela ne se peut pas, ajouta-t-il après avoir réfléchi, c’est une chose incroyable qu’un nez puisse ainsi disparaître, tout à fait incroyable. Il faut croire que je rêve, ou que je suis tout simplement halluciné ; peut-être ai-je par mégarde avalé, au lieu d’eau, de l’alcool dont j’ai coutume de me frotter le menton après qu’on m’a rasé. Cet imbécile d’Ivan aura négligé de l’emporter, et je l’aurai avalé.

Afin de s’assurer qu’il n’était pas ivre, le major se pinça si fort qu’un cri lui échappa malgré lui. Cette douleur lui donna la certitude qu’il vivait et agissait en état de veille. Il s’approcha tout doucement de la glace et ferma d’abord les yeux, espérant de revoir tout à coup le nez à sa place ordinaire ; mais en les rouvrant, il recula aussitôt :

– Quel vilain aspect ! murmura-t-il.

C’était en effet incompréhensible. Qu’un bouton, une cuiller d’argent, une montre ou quelque chose de semblable eût ainsi disparu, passe ; mais un tel objet, et encore dans son propre appartement !…

Le major Kovaliov, après avoir pesé toutes les circonstances, s’était arrêté à la supposition, qui était peut-être la plus proche de la vérité, que la faute de tout cela ne devait s’imputer à nul autre qu’à la femme de l’officier supérieur, Mme Podtotchina, laquelle désirait le voir épouser sa fille. Lui-même lui faisait volontiers la cour, mais il évitait de se déclarer définitivement. Et lorsque la dame lui dit un jour, à brûle-pourpoint, qu’elle voudrait marier sa fille avec lui, il fit doucement machine en arrière, en prétextant qu’il était encore trop jeune, qu’il lui fallait encore servir au moins cinq années pour qu’il eût juste quarante-deux ans. Et voilà pourquoi la femme d’officier supérieur, sans doute par esprit de vengeance, aurait résolu de lui jeter un sort et soudoyé à cet effet des sorcières, parce qu’en aucune façon on ne pouvait admettre que le nez eût été coupé : personne n’était entré dans sa chambre, et quant à Ivan Iakovlievitch, il lui avait fait la barbe le mercredi et, durant cette journée et même tout le jeudi, son nez était là, cela il le savait et se le rappelait très bien. En outre, si tel avait été le cas, il aurait naturellement ressenti une douleur et sans nul doute la plaie ne se serait pas cicatrisée aussi vite et n’eût pas été plate comme une crêpe.

Il se mit à ruminer toutes sortes de projets, ne sachant s’il devait citer la femme d’officier supérieur directement en justice, ou se rendre chez elle et la convaincre de sa mauvaise foi.

Ses réflexions furent interrompues par un jet de lumière qui brilla tout à coup à travers toutes les fentes de la porte et qui lui apprit qu’Ivan venait d’allumer la bougie dans l’antichambre. Bientôt apparut Ivan lui-même, portant devant lui la bougie qui éclaira toute la pièce. Le premier mouvement de Kovaliov fut de saisir un mouchoir et d’en couvrir l’endroit où la veille encore trônait son nez, afin que ce dadais de domestique ne demeurât là bouche bée, en apercevant une telle bizarrerie chez son maître.

À peine le domestique avait-il eu le temps de retourner dans sa niche, qu’une voix inconnue se fit entendre dans l’antichambre :

– C’est ici que demeure l’assesseur de collège Kovaliov ? demandait-on.

– Entrez. Le major Kovaliov est là, dit-il lui-même en se levant rapidement et en ouvrant la porte.

Il vit entrer un fonctionnaire de police à l’extérieur agréable, aux favoris ni trop clairs ni trop foncés, aux joues assez potelées, le même qui, au commencement de ce récit, se tenait à l’extrémité du pont d’Issaky.

– Vous avez égaré votre nez ?

– Précisément.

– Il vient d’être retrouvé.

– Que… dites-vous ? balbutia le major Kovaliov.

La joie avait subitement paralysé sa langue. Il regardait de tous ses yeux le commissaire, dont les joues et les lèvres pleines se détachaient sous la lumière tremblotante de la bougie.

– Comment ?… put-il enfin proférer.

– Par un hasard tout à fait singulier. On l’a arrêté presque en route. Il montait déjà en voiture pour se rendre à Riga… Son passeport était depuis longtemps fait au nom d’un fonctionnaire. Et ce qui est encore plus bizarre, c’est que moi-même je l’avais pris tout d’abord pour un monsieur. Heureusement que j’avais sur moi des lunettes, et j’ai reconnu aussitôt que c’était un nez. Je suis myope, vous savez, et lorsque vous vous tenez devant moi, je vois seulement que vous avez un visage, mais je ne distingue ni le nez, ni la barbe, ni rien. Ma belle-mère, elle non plus n’y voit goutte.

Kovaliov était hors de lui :

– Où est-il, où ?… J’y cours tout de suite.

– Ne vous dérangez pas. Sachant que vous en aviez besoin, je l’ai apporté avec moi. Et ce qu’il y a de singulier, c’est que le principal coupable, en cette affaire, est un coquin de barbier de la rue Vozniessensk qui est maintenant enfermé au violon. Depuis longtemps je le soupçonnais d’ivrognerie et de vol : avant-hier encore, il avait dérobé dans une boutique une douzaine de boutons… Votre nez est resté tel qu’il était.

À ces mots, le commissaire fourra ses mains dans sa poche et en retira le nez enveloppé dans du papier.

– C’est cela, c’est lui ! s’écria Kovaliov, c’est bien lui… Voulez-vous prendre tout à l’heure, avec moi, une tasse de thé ?

– Cela me ferait bien plaisir, mais je ne peux pas. Je dois me rendre d’ici à la maison de force… Les vivres sont devenus très chers maintenant… J’ai avec moi ma belle-mère et puis des enfants, l’aîné surtout donne de grandes espérances ; c’est un garçon très intelligent, mais les moyens nécessaires pour leur éducation me font absolument défaut.

Après le départ du commissaire, Kovaliov demeura dans un état d’âme en quelque sorte vague, et ce ne fut que quelques instants après qu’il reconquit la faculté de voir et de sentir, si grand avait été le saisissement dans lequel l’avait plongé cette joie inattendue. Il prit avec précaution le nez retrouvé dans le creux de ses mains et l’examina encore une fois avec la plus grande attention :

– C’est lui, c’est bien lui ! disait-il. Voici même le bouton qui m’a poussé hier sur le côté gauche.

Et le major faillit rire de ravissement.

Mais rien n’est durable dans ce monde, et c’est pourquoi la joie est moins vive dans l’instant qui suit le premier, s’atténue encore dans le troisième, et finit par se confondre avec l’état habituel de notre âme, comme le cercle que la chute d’un caillou a formé sur la surface de l’eau finit par se confondre avec cette surface. Kovaliov se mit à réfléchir, comprenant bien que l’affaire n’était pas encore terminée : le nez était retrouvé, mais il fallait encore le recoller, le remettre à sa place.

– Et s’il ne se recollait pas ?

À cette question qu’il se posait à lui-même, Kovaliov pâlit.

Avec un sentiment d’indicible frayeur, il s’élança vers la table et se plaça devant la glace afin de ne pas reposer le nez de travers. Ses mains tremblaient.

Avec toutes sortes de précautions, il l’appliqua à l’endroit qu’il occupait antérieurement. Horreur ! le nez n’adhérait pas !… Il le porta à sa bouche, le réchauffa légèrement avec son haleine et de nouveau le plaça sur l’espace uni qui se trouvait entre les deux joues ; mais le nez ne tenait pas.

– Voyons, va donc, imbécile ! lui disait-il.

Mais le nez semblait être de bois, et retombait sur la table avec un bruit étrange, comme si c’eût été un bouchon. La face du major se convulsa.

– Est-il possible qu’il n’adhère pas ? se disait-il, plein de frayeur. Mais il avait beau l’ajuster à la place qui était pourtant la sienne, tous ses efforts restaient vains.

Il appela Ivan et l’envoya chercher le médecin, qui occupait dans la même maison le plus bel appartement. Ce médecin était un homme de belle prestance, qui possédait de magnifiques favoris d’un noir de goudron, une femme jeune et bien portante, mangeait le matin des pommes fraîches, et tenait sa bouche dans une propreté extrême, se la rinçant chaque matin trois quarts d’heure durant, et se nettoyant les dents avec cinq espèces différentes de brosses. Le médecin vint immédiatement. Après avoir demandé au major depuis quand ce malheur lui était arrivé, il souleva son menton et lui donna une pichenette avec le pouce, juste à l’endroit qu’occupait autrefois le nez, de sorte que le major rejeta la tête en arrière avec une telle force que sa nuque alla frapper contre la muraille. Le médecin lui dit que ce n’était rien ; il l’invita à se reculer quelque peu du mur, puis, lui faisant plier la tête à droite, tâta l’emplacement du nez et poussa un « hum ! » significatif ; après quoi, il lui fit plier la tête à gauche, poussa encore un « hum !» et, en dernier lieu, lui donna de nouveau une chiquenaude avec son pouce, si bien que le major Kovaliov sursauta comme un cheval dont on examinerait les dents. Après cette épreuve, le médecin secoua la tête et dit :

– Non, cela ne se peut pas. Restez plutôt tel quel, parce qu’il vous arriverait pis peut-être. Certes, on peut le remettre tout de suite, mais je vous assure que le remède serait pire que le mal.

– Voilà qui est bien ! Comment donc rester sans nez ? fit Kovaliov ; il n’y a rien de pire que cela. Où puis-je me montrer avec un aspect aussi vilain ?… Je fréquente la bonne compagnie, aujourd’hui je suis encore invité à deux soirées. Je connais beaucoup de dames : la femme du conseiller d’État Mme Tchektyriev, Mme Podtotchina, femme d’officier supérieur, – quoique, après ses agissements, je ne veuille plus avoir affaire à elle autrement que par l’entremise de la police… Je vous en prie, continua Kovaliov, d’un ton suppliant, trouvez un moyen quelconque, remettez-le d’une façon ou d’une autre ; que ce ne soit même pas tout à fait bien, pourvu que cela tienne, je pourrai même le soutenir un peu avec ma main, dans les cas dangereux. D’ailleurs, je ne danse même pas, de sorte que je ne risque pas de lui causer aucun dommage par quelque mouvement imprudent. Quant à vos honoraires, soyez sans crainte, tout ce qui sera dans la mesure de mes moyens…

– Croyez-moi, fit le docteur d’une voix ni haute ni basse, mais très douce et comme magnétique, je ne traite jamais par amour du gain. C’est contraire à mes principes et à mon art. J’accepte, il est vrai, des honoraires, mais seulement afin de ne pas blesser, par mon refus, les malades qui ont recours à moi. Certes, j’aurais pu remettre votre nez, mais je vous assure, sur l’honneur, si vous ne voulez pas croire à ma simple parole, que ce sera bien pis. Laissez plutôt faire la nature elle-même. Lavez souvent la place avec de l’eau froide et je vous assure que, sans nez, vous vous porterez tout aussi bien que si vous l’aviez. Et quant au nez lui-même, je vous conseille de le mettre dans un flacon rempli d’alcool ou, ce qui vaut encore mieux, de vinaigre chauffé, mêlé à deux cuillerées d’eau régale, et alors vous pourrez le vendre encore à un bon prix. Moi-même je vous le prendrais bien, pourvu que vous n’en demandiez pas trop cher.

– Non, non, je ne le vendrai pas pour rien au monde. J’aime mieux qu’il soit perdu.

– Excusez, fit le docteur en prenant congé. Je croyais vous être utile ; je n’y puis rien ; du moins vous êtes-vous convaincu de ma bonne volonté.

Ce disant, le docteur quitta la chambre, d’une démarche noble et fière. Kovaliov ne la regarda même pas ; plongé dans une insensibilité profonde, il ne vit passer devant lui que le bord de ses manchettes, blanc comme neige, qui sortait des manches de son habit noir.

Il se résolut dès le lendemain, avant de porter plainte, à écrire à la femme d’officier supérieur, pour voir si elle ne consentirait pas à lui rendre sans contestation ce qu’elle lui avait pris. La lettre était libellée comme suit :

« Madame Alexandra Podtotchina,

« Je comprends difficilement vos façons de faire. Soyez certaine qu’en agissant ainsi vous ne gagnerez rien et ne me contraindrez nullement à épouser votre fille. Croyez-moi, l’histoire de mon nez est éventée ; c’est vous et nul autre qui y avez pris la part principale. Sa séparation inopinée d’avec la place qu’il occupait, sa fuite et ses déguisements, tantôt sous les traits d’un fonctionnaire, tantôt enfin sous son propre aspect, ne sont que la conséquence de maléfices employés par vous ou par des personnes qui, comme vous, s’adonnent à d’aussi nobles occupations. De mon côté, je crois devoir vous prévenir que si le nez sus indiqué ne se retrouve pas dès aujourd’hui à sa place, je serai forcé de recourir à la protection des lois.

« D’ailleurs, avec tous mes respects, j’ai l’honneur « d’être votre humble serviteur,

« Platon Kovaliov. »

La réponse ne se fit pas attendre, elle était ainsi conçue :

« Monsieur Platon Kovaliov,

« Votre lettre m’a profondément étonnée. Je l’avoue, je ne m’y attendais nullement, surtout pour ce qui regarde les reproches injustes de votre part. Je vous avertis que le fonctionnaire dont vous me parlez n’a jamais été reçu chez moi, ni déguisé ni sous son propre aspect. Il est vrai que Philippe Ivanovitch Potantchikoff fréquentait chez moi, et quoiqu’il eût en effet recherché la main de ma fille, quoiqu’il fût un homme de bonne conduite, sobre, et qu’il eût beaucoup de lecture, je ne lui ai jamais donné aucun espoir. Vous faites encore mention d’un nez. Si vous voulez dire par là que je voulais vous laisser avec un pied de nez, c’est-à-dire vous opposer un refus formel, je suis fort étonnée de vous l’entendre dire, puisque moi, comme vous le savez bien, j’étais d’un avis tout opposé. Et si dès maintenant vous vouliez demander la main de ma fille, je suis disposée à vous satisfaire, puisque tel a toujours été l’objet de mon plus vif désir ; dans l’attente de quoi je reste toute prête à vous servir.

« Alexandra Podtotchina. »

– Non, fit Kovaliov, après avoir relu la lettre ; elle n’est vraiment pas la coupable. Cela ne se peut pas. Une lettre pareille ne pourrait être écrite par quelqu’un qui aurait commis un crime.

L’assesseur de collège s’y connaissait, puisqu’il avait été plusieurs fois commis pour instruire des affaires criminelles, lorsqu’il était encore au Caucase.

– De quelle manière, par quel hasard, cela a-t-il pu se produire ? Le diable seul saurait s’y reconnaître ! fit-il enfin avec un geste de découragement.

Cependant le bruit de cet événement extraordinaire avait couru dans toute la capitale et, comme il est d’usage, non sans s’agrémenter de petites particularités nouvelles. À cette époque, tous les esprits étaient portés vers le miraculeux : le public se trouvait encore sous l’impression d’expériences récentes, relatives au magnétisme. L’histoire des chaises dansantes, dans la rue Koniouchennaïa, était encore toute fraîche ; il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que bientôt on en vint à dire que le nez de l’assesseur de collège Kovaliov se promenait tous les jours, à trois heures précises, sur la Perspective de Nievsky. L’affluence des curieux était tous les jours énorme. Quelqu’un s’avisa tout à coup de dire que le nez se trouvait dans le magasin de Jounker ; et le magasin fut assiégé par une telle foule, que la police elle-même dut s’en mêler et rétablir l’ordre. Un spéculateur à mine grave, portant favoris, qui vendait des gâteaux secs à l’entrée des théâtres, fit fabriquer exprès de beaux bancs solides, qu’il plaça devant le magasin et sur lesquels il invitait obligeamment les assistants à monter, pour le prix modique de quatre-vingts kopecks. Un colonel qui avait de très beaux états de service sortit même exprès pour cela de meilleure heure qu’à l’ordinaire, et il ne réussit qu’à grand’peine à se frayer un passage à travers la foule ; mais à sa grande indignation, il aperçut, dans la vitrine du magasin, au lieu du nez, un simple gilet de flanelle et une lithographie qui représentait une jeune fille reprisant un bas, tandis qu’un jeune élégant, avec une barbiche et un gilet à grands revers, la regardait de derrière un arbre – lithographie qui se trouvait à cette même place depuis plus de dix ans.

Le colonel s’éloigna en disant avec dépit :

– Comment peut-on troubler le monde avec des récits aussi stupides et aussi peu vraisemblables !

Puis ce fut un autre bruit : le nez du major Kovaliov se promenait non sur la Perspective de Nievsky, mais dans le jardin de Tauride ; on ajoutait même qu’il s’y trouvait depuis longtemps déjà, que le fameux Kozrev-Mirza, lorsqu’il y séjournait encore, s’étonnait beaucoup de ce jeu bizarre de la nature. Quelques étudiants de l’académie de chirurgie se rendirent exprès dans ce jardin. Une grande dame écrivit au surveillant, le priant de montrer à ses enfants ce rare phénomène et de leur donner à cette occasion quelques explications instructives et édifiantes pour la jeunesse.

Tous ces incidents faisaient la joie des hommes du monde, habitués des raouts, très à court en ce moment d’anecdotes capables de dérider les dames. Par contre, la minorité des gens graves et bien pensants manifestait un vif mécontentement. Un monsieur très indigné disait même qu’il ne comprenait pas comment, dans notre siècle éclairé, des inepties semblables pouvaient se répandre, et il se trouvait très surpris de voir que le gouvernement ne finissait pas par diriger son attention de ce côté. Le monsieur en question appartenait évidemment à la catégorie des gens qui voudraient immiscer le gouvernement dans tout, même dans leurs querelles quotidiennes avec leurs moitiés. Après cela…

Mais ici les événements s’enveloppent encore une fois d’un brouillard, et ce qui vient après demeure absolument inconnu.

III

D’étranges événements se passent dans ce monde, des événements qui sont même parfois dénudés de toute vraisemblance : voilà que le même nez qui circulait sous les espèces d’un conseiller d’État et faisait tant de bruit dans la ville se trouva, comme si de rien n’était, de nouveau à sa place, c’est-à-dire par conséquent entre les deux joues du major Kovaliov. Ceci arriva en avril, le 7 du mois. En s’éveillant, le major jeta par hasard un regard dans la glace et aperçut un nez ; il y porta vivement la main : c’en était un effectivement !

– Eh ! se dit Kovaliov.

Et de joie il faillit exécuter, nu-pieds, une danse échevelée à travers la chambre ; mais l’entrée d’Ivan l’en empêcha. Il se fit apporter immédiatement de l’eau et, en se débarbouillant, il se mira encore une fois dans la glace ; le nez était là. En s’essuyant avec sa serviette, il y jeta un nouveau regard ; le nez était là !

– Regarde donc, Ivan, il me semble que j’ai un bouton sur le nez, dit-il à son domestique.

Et il pensait en même temps :

« C’est cela qui sera joli, lorsque Ivan va me dire : mais non, monsieur, non seulement il n’y a pas de bouton, mais le nez lui-même est absent. »

Mais Ivan répondit :

– Il n’y a rien, monsieur, on ne voit aucun bouton sur votre nez.

– C’est bon, cela, que le diable m’emporte ! se dit à part soi le major, en faisant claquer ses doigts.

En ce moment le barbier Ivan Iakovlievitch passa sa tête par la porte timidement, comme un chat qu’on viendrait de fouetter pour avoir volé du lard.

– Dis-moi d’abord : tes mains sont-elles propres ? lui cria Kovaliov en l’apercevant.

– Oui, monsieur.

– Tu mens.

– Par ma foi, elles sont parfaitement propres, monsieur.

– Tu sais, prends garde !

Kovaliov s’assit, Ivan Iakovlievitch lui noua une serviette sous le menton et en un instant, à l’aide du blaireau, lui transforma toute la barbe et une partie des joues en une crème telle qu’on en sert chez les marchands le jour de leur fête.

– Voyez-vous cela, se dit-il, en jetant un coup d’œil sur le nez. Puis il pencha la tête et l’examina de côté :

– Le voilà lui-même en personne… vraiment, quand on y songe… continua-t-il en poursuivant son monologue mental et en attachant un long regard sur le nez.

Puis, tout doucement, avec des précautions infinies, il leva en l’air deux doigts, afin de le saisir par le bout : tel était le système d’Ivan Iakovlievitch.

– Allons, allons, prends garde ! s’exclama Kovaliov.

Ivan Iakovlievitch laissa tomber ses bras et se troubla comme il ne s’était encore jamais troublé de sa vie. Finalement, il se mit à chatouiller tout doucement du rasoir le menton du major, et quoiqu’il fût très difficile de faire la barbe sans avoir un point d’appui dans l’organe olfactif, il réussit pourtant, en appliquant son pouce rugueux contre la joue et la mâchoire inférieure du major, à vaincre tous les obstacles et à mener à bonne fin son entreprise.

Lorsque tout fut prêt, Kovaliov s’empressa de s’habiller, prit un fiacre et se rendit tout droit à la pâtisserie. En entrant, il cria de loin :

– Garçon, une tasse de chocolat !

Et il courut aussitôt vers la glace : le nez était là ! Il se retourna triomphant et jeta un coup d’œil ironique sur deux officiers qui se trouvaient là et dont l’un possédait un nez pas plus gros qu’un bouton de gilet. Après quoi il se rendit au bureau de l’administration où il faisait des démarches dans le but d’obtenir une place de gouverneur, ou à défaut un emploi d’huissier. En traversant la salle de réception, il jeta un coup d’œil dans la glace : le nez était là. Puis il alla rendre visite à un autre assesseur de collège ou major, esprit très ironique, à qui il avait coutume de dire en réponse à ses observations gouailleuses :

– Toi, je te connais, tu es piquant comme une épingle.

Chemin faisant, il s’était dit :

– Si le major lui-même n’éclate pas de rire à ma vue, ce sera l’indice le plus certain que tout se trouve à sa place accoutumée.

Mais l’assesseur de collège ne dit rien.

– C’est bien, c’est bien, c’est parfait, se dit à part lui Kovaliov. En revenant, il rencontra la femme de l’officier supérieur Podtotchine avec sa fille ; il les aborda et fut accueilli par elles avec de grandes démonstrations de joie : donc il ne présentait aucune défectuosité ! Il s’entretint très longtemps avec elles et, sortant sa tabatière, se mit à bourrer exprès de tabac son nez des deux côtés, en se disant :

« Tenez, je me moque bien de vous, femmelettes, coquettes que vous êtes !… et quant à la fille, je ne l’épouserai tout de même pas. Comme cela – par jeu – je veux bien. »

Et, depuis lors, le major Kovaliov se promenait comme si de rien n’était, et sur la Perspective de Nievsky et dans les théâtres et partout. Et son nez aussi, comme si de rien n’était, restait sur sa figure sans même avoir l’air de s’être jamais absenté. Et depuis lors on voyait le major Kovaliov toujours de bonne humeur, toujours souriant, courtisant toutes les jolies personnes sans exception aucune.

IV

Telle fut l’histoire qui se passa dans la capitale du nord de notre vaste empire ! Maintenant, tout bien pesé, nous nous apercevons qu’elle offre beaucoup de côtés invraisemblables. Sans parler du fait vraiment étrange de la fuite miraculeuse du nez, et de sa présence en différents endroits sous l’aspect d’un conseiller d’État. Comment Kovaliov ne comprit-il pas qu’on ne pouvait décemment publier une annonce sur un nez perdu ? Non que je veuille dire par là qu’il lui aurait fallu la payer beaucoup trop cher ; cela, c’est une bagatelle, et je ne suis pas du tout du nombre des gens cupides. Mais ce n’est pas convenable, cela ne se fait pas, ce n’est pas bien. Et puis encore… comment le nez s’était-il trouvé dans le pain cuit et comment Ivan Iakovlievitch lui-même… non, cela, je ne le comprends pas du tout ! Mais ce qui est le plus étrange et le plus incompréhensible, c’est que les auteurs puissent choisir des sujets pareils pour leurs récits. Cela, je l’avoue, est tout à fait inconcevable ; cela, vraiment… non, non, cela me dépasse. En premier lieu, il n’en résulte aucun bien pour la patrie et en second lieu… mais en second lieu également, il n’en résulte non plus aucun mal. C’est tout simplement un je-ne-sais-quoi.

Et pourtant, avec tout cela, quoique… certes, on puisse admettre bien des choses, peut-être même… et enfin où ne se glisse-t-il pas certaines discordances ?… Et tout de même, quand on y réfléchit bien, il y a vraiment quelque chose là-dedans. On a beau dire, de pareils faits arrivent dans ce monde, rarement, mais ils arrivent…

Notes

1.      Terme de jeu.

2.    Espèce de voiture.