LA MORT À VENISE - Lecture en ligne - Partie 3

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LA MORT À VENISE
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La tête encore détournée, Aschenbach écoutait la voix du jeune garçon, cette voix claire, un peu faible, avec laquelle il cherchait à s’annoncer de loin par un bonjour aux camarades occupés autour du fort. On lui répondit plusieurs fois en l’appelant par son nom ou par une forme de tendresse de son nom, et Aschenbach écoutait avec une certaine curiosité sans parvenir à saisir quelque chose de précis ; c’étaient deux syllabes mélodieuses, comme « Adgio » ou plus souvent « Adgiou », avec un ou prolongé à la fin. Le son lui plut ; il en trouvait l’euphonie répondant à son objet, le répéta lui-même et, satisfait, s’occupa de ses lettres et papiers.

 

Son petit buvard de voyage sur les genoux, il prit son stylographe et continua son courrier. Mais au bout d’un quart d’heure déjà, il trouva que c’était dommage de quitter ainsi en esprit, et de négliger pour une occupation banale la situation la plus digne d’être pleinement goûtée. Il rejeta plume et papier et revint à la mer ; et bientôt attiré par les voix juvéniles des constructeurs de forts, il tourna nonchalamment vers la droite sa tête appuyée au dossier de la chaise pour s’occuper des faits et gestes du délicieux Adgio.

 

Du premier coup d’œil, il le découvrit ; le liséré rouge sur sa poitrine le signalait de loin. Occupé avec d’autres enfants à placer une vieille planche en guise de pont sur le fossé humide de la forteresse de sable il donnait, par des paroles et des signes de tête, ses instructions pour cet ouvrage. Il avait là avec lui environ dix compagnons, garçons et filles, les uns de son âge, quelques-uns plus jeunes, qui parlaient toutes les langues pêle-mêle, polonais, français, et aussi les idiomes balkaniques. Mais c’était son nom qui s’entendait le plus souvent. Manifestement il était recherché de tous, entouré d’hommages et d’admiration. Un de ces jeunes gens, notamment, Polonais comme lui, qu’on appelait d’un nom comme « Jaschou », un garçon trapu aux cheveux noirs pommadés, et en norfolk de toile, semblait être son premier vassal et ami. Quand leurs travaux de constructions furent terminés pour ce jour-là, ils allèrent tous deux le long de la grève, se tenant enlacés, et celui qu’on appelait « Jaschou » embrassa son beau camarade.

 

Aschenbach fut tenté de le menacer du doigt : « Quant à toi, Critobulos, pensa-t-il en souriant, pars en voyage pour un an : il te faudra pour le moins ce temps pour ta guérison. » Puis il déjeuna de grosses fraises bien mûres qu’il se procura chez un marchand. La chaleur était devenue très forte, bien que le soleil ne parvînt pas à percer la couche de brume qui couvrait le ciel. Une paresse enchaînait l’esprit d’Aschenbach, pendant que ses sens goûtaient la formidable et étourdissante société du calme marin. Cet homme grave et pensif se mit à rechercher, à essayer de deviner quel nom pouvait bien sonner à peu près comme « Adgio » et ce problème lui semblait digne d’occuper sa pensée. En effet, à l’aide de quelques réminiscences polonaises, il arriva à conclure qu’il devait s’agir de « Tadzio », abréviation de « Tadeus », prolongé en exclamation « Tadziou ».

 

Tadzio se baignait. Aschenbach, qui l’avait perdu de vue, découvrit bien loin dans la mer sa tête et son bras qu’il levait pour ramer ; la mer, en effet, devait être plate à une grande distance. Cependant on semblait déjà s’inquiéter à son sujet ; déjà des voix de femmes l’appelaient des cabines, criant de nouveau ce nom qui avait l’air de dominer la plage comme un mot d’ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à la fois : « Tadziou ! Tadziou ! » Il revint, traversa les flots en courant, la tête haute, soulevant en écume l’onde qui résistait à ses jambes ; de voir cette forme vivante, à la fois gracieuse et rude dans sa prévirilité, se détacher sur l’horizon lointain du ciel et de la mer, surgir telle une figure divine et s’échapper, la chevelure ruisselante, de l’élément liquide, c’était un spectacle à inspirer des visions fabuleuses, quelque chose comme une poétique légende des âges primitifs, rapportant les origines de la beauté et la naissance des dieux. Aschenbach écoutait, les yeux clos, cet écho épique vibrant dans son âme : une fois de plus, il pensa qu’il faisait bon vivre là et qu’il allait rester.

 

Un peu plus tard, Tadzio, allongé sur le sable, enveloppé dans son drap blanc qui passait sous son épaule droite, et la tête mollement couchée sur son bras nu, se reposait de son bain, et Aschenbach, même sans fixer les yeux sur lui, n’oubliait guère tout en lisant quelques pages de son livre que le jeune garçon était étendu là et qu’un léger mouvement de la tête vers la droite suffirait pour lui donner l’admirable spectacle. Il lui semblait pour ainsi dire qu’il était là pour protéger le repos de l’enfant, que tout en s’occupant de ses propres affaires il devait garder avec une infatigable vigilance l’idéal de belle humanité qui se trouvait sur sa droite, non loin de lui. Et son cœur était rempli et agité d’une tendresse paternelle, de l’inclination émue de celui dont le génie se dévoue à créer la beauté envers celui qui la possède.

 

Après midi, il quitta la plage, rentra à l’hôtel et prit l’ascenseur pour monter dans sa chambre. Il y resta un bon moment devant le miroir, à considérer ses cheveux gris, son visage las, aux traits accentués. En cet instant il se souvint de sa renommée, se rappela que dans la rue bien des passants le reconnaissaient et le regardaient à cause de la sûreté infaillible et de la grâce souveraine de son verbe ; il évoqua tout ce qu’il lui fut possible de se rappeler des succès matériels de son talent, sans oublier même son anoblissement. Puis il descendit pour le lunch et déjeuna à sa petite table du salon. Après le repas, comme il entrait dans l’ascenseur, des jeunes gens qui venaient également de déjeuner se pressèrent à sa suite dans la petite cage mobile, et Tadzio parmi eux. Il se trouva tout près d’Aschenbach, assez près, pour la première fois, pour que celui-ci, au lieu de le voir comme une image imprécise, pût le regarder et le détailler dans tous les éléments de son humanité. Quelqu’un adressa la parole au jeune homme et tout en répondant avec un sourire d’une douceur ineffable, il sortait déjà au premier étage, à reculons, les yeux baissés. La beauté engendre la pudeur, pensa Aschenbach, et il creusa cette idée, cherchant le pourquoi. Il avait cependant remarqué que les incisives de Tadzio n’étaient pas irréprochables, légèrement dentelées, elles manquaient de l’émail des santés robustes et présentaient cette caractéristique transparence fragile qui accompagne parfois la chlorose. « Il est très délicat, il est maladif, pensa Aschenbach. Il est vraisemblable qu’il ne deviendra pas vieux. » Cette pensée était accompagnée d’un certain sentiment de satisfaction ou d’apaisement dont il renonça à chercher l’explication.

 

Il passa deux heures dans sa chambre et se rendit l’après-midi à Venise par le vaporetto qui faisait la traversée de la lagune fétide. Il débarqua à Saint-Marc, prit le thé sur la place et entreprit ensuite, selon le programme qu’il s’était tracé pour son séjour dans cette ville, un tour à travers les rues. Ce fut pourtant cette promenade qui amena un revirement complet de son humeur et de ses résolutions. Une chaleur lourde et répugnante régnait dans les ruelles ; l’air était si épais que les odeurs qui émanaient des habitations, magasins et gargotes, les vapeurs d’huile, bouffées de parfums et cent autres se maintenaient en traînées, sans se dissiper. La fumée de cigarette restait suspendue à sa place et ne s’éloignait que lentement. Le va-et-vient de la foule dans l’étroit passage importunait le promeneur au lieu de le distraire. Plus il allait, plus il sentait la torture de tomber dans l’état abominable que l’air marin et le sirocco réunis peuvent amener, état de surexcitation et d’abattement combinés. Une sueur d’angoisse sortit de ses pores. Ses yeux se voilèrent, sa poitrine se serrait, il tremblait de fièvre, les artères battaient sous son crâne. Il s’enfuit des rues commerçantes où il y avait foule et passa les ponts pour gagner les passages des quartiers pauvres. Là il fut importuné par les mendiants, et les émanations malodorantes des canaux lui coupaient la respiration. Sur une place tranquille, un de ces endroits qui donnent une impression d’oubli et de solitude enchantée comme il s’en trouve au cœur de Venise, il s’assit pour se reposer sur la margelle d’un puits, s’essuya le front et se rendit compte qu’il devait quitter le pays.

 

Pour la deuxième fois et maintenant sans conteste, il était démontré que cette ville, par cette température, était très malsaine pour lui. S’entêter à rester quand même paraissait déraisonnable ; la perspective d’une saute de vent demeurait fort incertaine. Il fallait prendre une décision immédiate. Impossible de retourner chez lui dès maintenant : ni pour l’été, ni pour l’hiver son logis n’était préparé. Mais la mer et la plage n’existaient pas à Venise seulement ; on pouvait les trouver ailleurs sans le fâcheux complément de la lagune et de ses miasmes.

 

Il se souvint d’une petite plage, située non loin de Trieste, qu’on lui avait vantée. Pourquoi n’y point aller ? Et cela sans délai, afin que le nouveau changement de villégiature en valût la peine ? Il se déclara résolu et se leva. À la prochaine station de bateaux, il prit une gondole et, suivant le labyrinthe trouble des canaux, longeant les édifices aux élégants balcons flanqués de lions sculptés, tournant des coins de murs luisants, dépassant de lugubres façades de palais qui reflétaient de larges enseignes dans le remous des vagues, il se fit conduire à Saint-Marc. Il n’y parvint pas sans peine ; car le gondolier, qui était de connivence avec des dentelliers et des souffleurs de verre, essayait partout de le débarquer pour visiter des magasins et faire des emplettes, et chaque fois que la bizarre traversée de Venise commençait à exercer son charme, le mercantilisme rapace de la reine des mers déchue venait avec une insistance désagréable dégriser l’imagination.

 

De retour à l’hôtel, Aschenbach avant même de dîner déclara que des circonstances imprévues l’obligeaient à partir le lendemain matin. On exprima des regrets et l’on acquitta sa note. Il dîna et passa la tiède soirée à lire les journaux dans une chaise à bascule sur la terrasse, derrière l’hôtel. Avant de se mettre au lit, il prépara soigneusement tous ses bagages pour le départ.

 

La perspective de ce changement l’agitait, et il dormit médiocrement. Le matin, quand il ouvrit la fenêtre, le ciel était toujours couvert, mais l’air semblait rafraîchi, et aussitôt il sentit un commencement de regret. Ce congé qu’il avait donné n’était-il pas le fait d’une étourderie et d’une erreur, la conséquence d’un état d’irresponsabilité maladive ? S’il avait un peu différé sa décision, si, au lieu de désespérer d’emblée, il avait accepté le risque d’une adaptation au climat vénitien ou d’une amélioration du temps, il aurait en perspective maintenant, au lieu d’agitation et de tracas, un après-midi sur la plage comme celle de la veille. Trop tard ! Il lui fallait continuer de vouloir ce qu’il avait voulu hier. Il s’habilla et descendit à huit heures au rez-de-chaussée pour le déjeuner.

 

Il n’y avait encore personne au buffet quand il entra. La salle se remplit peu à peu, tandis qu’il attendait à sa table le déjeuner commandé. En buvant son thé, il vit entrer les jeunes Polonaises et leur gouvernante : graves, fraîches et les yeux encore rougis par la toilette matinale, elles gagnèrent leur table dans le coin à côté de la fenêtre. Aussitôt après, le portier vint lui annoncer, la casquette à la main, qu’il était l’heure de partir. L’auto attendait pour le conduire avec d’autres voyageurs à l’hôtel Excelsior, d’où le canot automobile transporterait les voyageurs à la gare par le canal appartenant à la Compagnie. Il n’était que temps… Aschenbach trouva que rien ne pressait ; il restait plus d’une heure jusqu’au départ de son train. Il se fâcha contre la coutume des hôtels d’expédier trop tôt les clients qui partent et signifia au portier qu’il désirait déjeuner tranquillement. L’homme se retira à contrecœur pour reparaître au bout de cinq minutes. Impossible à la voiture d’attendre plus longtemps. « Eh bien ! qu’elle parte en emportant ma malle », répliqua Aschenbach impatienté. Lui-même allait, ajouta-t-il, prendre à l’heure voulue la vedette et demandait qu’on lui laissât le soin de se débrouiller tout seul. L’employé s’inclina. Aschenbach, content d’avoir repoussé les insistances importunes, acheva de déjeuner sans se presser et se fit même apporter un journal par le garçon. Il ne restait vraiment que le temps strictement nécessaire lorsque enfin il se leva. Le hasard voulut qu’au même instant Tadzio entrât par la porte vitrée.

 

En se rendant à table auprès des siens, il croisa l’hôte qui partait. Devant cet homme à cheveux gris, au front haut, il baissa les yeux modestement, pour aussitôt les rouvrir, selon sa gracieuse habitude et les lever, larges et tendres, vers lui, puis passa vivement. Adieu, Tadzio ! pensa Aschenbach ; je ne l’aurai pas vu longtemps, et contre son habitude, formulant des lèvres sa pensée, il ajouta tout bas : « Sois béni ! » Il procéda ensuite au départ, distribua des pourboires, reçut les adieux du petit gérant en redingote française et aux allures discrètes, et quitta l’hôtel à pied, comme il était venu, suivi du domestique portant les bagages à main, pour se rendre par l’allée blanche d’arbres fleuris à l’embarcadère situé de l’autre côté de l’île. Il y arrive, prend place… le reste fut chemin de croix, descente à tous les abîmes du regret.

 

C’était la traversée familière à travers la lagune, par le grand canal, en passant devant Saint-Marc. Aschenbach était assis sur le banc demi-circulaire de l’avant, le bras appuyé au dossier, la main au-dessus de ses yeux pour les protéger du soleil. Les jardins publics se trouvèrent dépassés, la piazzetta s’ouvrit encore une fois dans sa grâce princière, pour disparaître aussitôt, puis ce fut l’alignement grandiose des palais, et au tournant du canal se tendit la splendide arche de marbre du Rialto. À ce spectacle le cœur du voyageur fut déchiré. Cette atmosphère de la ville, cette odeur fade de mer stagnante qu’il avait eu tant de hâte à fuir, il la respirait à présent à longs traits avec un douloureux attendrissement. Se pouvait-il qu’il eût ignoré, qu’il eût oublié combien son cœur était attaché à tout cela ? Ce matin, il s’était demandé avec un vague regret, un léger doute, si sa décision était bien justifiée ; maintenant ce doute se changeait en chagrin, en souffrance réelle, en détresse si amère que plusieurs fois elle lui fit monter des larmes aux yeux – comment l’eût-il imaginée telle ? Ce qui était si pénible à admettre, ce qui par moments lui paraissait absolument intolérable, c’était manifestement la pensée qu’il ne devait jamais revoir Venise et que ce départ était un adieu définitif. Puisqu’il avait constaté pour la deuxième fois que cette ville le rendait malade, puisque pour la deuxième fois il se voyait contraint de la quitter précipitamment, il devait évidemment la considérer désormais comme une résidence impossible, interdite, au-dessus de ses forces et où il eût été insensé de retourner une fois de plus. Il sentait même que, s’il partait maintenant, la honte et l’orgueil devaient l’empêcher de jamais revoir la ville bien-aimée, devant laquelle sa constitution l’avait deux fois trahi, et ce litige, cette lutte entre un penchant de son âme et ses forces physiques parut soudain à cet homme au retour d’âge tellement grave et pénible, la défaite physique si humiliante, si inadmissible, qu’il ne comprenait pas la résignation étourdie avec laquelle il avait résolu la veille de la subir et de l’admettre sans résistance sérieuse.

 

Cependant le bateau à vapeur approche de la gare, la souffrance et la perplexité grandissent jusqu’au désarroi. Ainsi tourmenté, il lui semble également impossible de partir et de revenir en arrière. Et dans cet état de déchirement il entre dans la station. Il est très tard, le voyageur n’a pas une minute à perdre s’il veut avoir son train. Il veut et ne veut pas. Mais l’heure presse et l’aiguillonne ; il se hâte pour se procurer son billet et cherche autour de lui dans le tumulte de la vaste salle l’employé de service de la Société hôtelière. L’employé se montre et annonce que sa grosse malle est enregistrée pour Côme. Pour Côme ? D’un rapide échange d’explications, de questions irritées et de réponses embarrassées, il résulte que la malle, confondue avec d’autres colis, avait été envoyée du bureau d’expédition de l’hôtel Excelsior dans une direction complètement fausse.

 

Aschenbach eut de la peine à conserver la seule mine qui fût de circonstance. Une joie extravagante, une incroyable gaîté souleva sa poitrine et la secoua comme un spasme. L’employé se précipita pour retenir la malle, si possible, mais il revint, comme c’était à prévoir, sans résultat. Aschenbach déclara donc qu’il n’avait pas envie de partir sans ses bagages et qu’il était décidé à retourner à l’hôtel des Bains et à y attendre le retour du colis. Il demanda si le canot automobile de la Compagnie était arrêté devant la gare. L’homme affirma qu’il était à quai devant la porte. Il décida avec sa faconde italienne le préposé au guichet à reprendre le billet déjà pris et jura qu’on allait télégraphier, qu’on ne négligerait rien pour recouvrer la malle à bref délai, coûte que coûte, et ainsi se produisit cette chose singulière, que le voyageur se revit, vingt minutes après son arrivée à la gare, dans le grand canal, en route pour retourner au Lido.

 

Quelle bizarre et invraisemblable aventure, humiliante et d’une drôlerie fantastique : être ramené par un coup du sort dans des lieux dont on vient de se séparer à jamais avec une profonde tristesse, et s’y retrouver avant qu’une heure s’écoule ! L’écume à la proue, louvoyant avec une agilité de clown entre les gondoles et les vapeurs, la petite embarcation impatiente volait vers son but, tandis que son unique passager masquait sous le dehors d’une contrariété résignée l’exaltation conquérante mitigée d’angoisse d’un gamin échappé de la maison paternelle. Et toujours un rire intérieur le chatouillait à la pensée de cette malchance qui, se disait-il, n’aurait pas pu atteindre plus complaisamment un favori de la Fortune. Il va falloir donner des explications, pensait-il, affronter des regards étonnés, puis tout sera arrangé ; un malheur se trouvait évité, une lourde erreur corrigée, et tout ce qu’il avait cru abandonner s’offrait de nouveau à lui et lui appartiendrait à discrétion. Au reste, était-ce une illusion causée par la vitesse du bateau ou n’était-ce pas, pour comble de bonheur, le vent marin qui soufflait maintenant, contre toute prévision ? Les vagues battaient les murailles bétonnées de l’étroit canal creusé à travers l’île jusqu’à l’hôtel Excelsior. Un omnibus automobile l’attendait là et le ramena par la route dominant la mer moutonneuse tout droit à l’hôtel des Bains. Le petit gérant à moustaches vint en smoking et descendit du perron pour le saluer.

 

D’un ton de délicate flatterie il exprima ses regrets de l’incident qu’il qualifia d’extrêmement fâcheux pour lui et pour la maison, mais approuva avec conviction la décision prise par Aschenbach d’attendre ici le retour de son colis. Sa chambre, il est vrai, était déjà donnée, mais une autre, non moins bonne, se trouvait à sa disposition. « Pas de chance, monsieur », dit en souriant le liftboy suisse, pendant la montée. Et ainsi le transfuge fut réinstallé dans une chambre presque identique à la précédente par la disposition et l’ameublement.

 

Accablé de fatigue et tout étourdi par l’agitation de cette singulière matinée, Aschenbach, après avoir rangé dans la chambre le contenu de son sac de voyage, s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte. La mer avait pris une teinte verdâtre, l’air semblait plus léger et plus pur, la plage avec ses cabines et ses barques plus colorée, bien que le ciel restât toujours gris. Il regarda dehors, les mains jointes entre ses genoux, content d’être de nouveau là, mais hochant la tête en même temps, en pensant à sa versatilité, à sa méconnaissance de ses propres désirs. Il resta bien une heure dans cette posture, se reposant dans une vague rêverie. Vers midi, il aperçut Tadzio en costume de toile rayée à liséré rouge, revenant de la mer à l’hôtel par la barrière de la plage et les passerelles de planches. De la hauteur où il était assis, Aschenbach le reconnut aussitôt, avant d’avoir effectivement fixé les regards sur lui, et il allait penser : Tiens ! Tadzio, te voilà revenu, toi aussi ! Mais au même instant il sentit ce banal souhait de bienvenue s’effondrer dans le silence devant la révélation sincère de son cœur, il sentit le feu de ses veines, la joie et la souffrance de son âme et comprit que c’était Tadzio qui lui avait rendu le départ si dur.

 

Il resta assis en silence, à cette place où personne ne pouvait le voir d’en bas, et il fit son examen de conscience. Ses traits s’étaient animés, ses sourcils se relevèrent, ses lèvres se tendirent dans un sourire qui disait l’attention et la curiosité subtile. Ensuite il leva la tête, et de ses deux bras qui pendaient inertes de chaque côté du fauteuil, il décrivit lentement le mouvement qui enveloppe et qui soulève, tournant les paumes en avant, comme pour marquer l’action d’ouvrir et d’étendre les bras en un geste d’attentive bienvenue et de tranquille accueil.

 

4

 

Maintenant, tous les jours, le dieu au visage ardent conduisait tout nu son quadrige enflammé à travers les espaces du ciel, et sa chevelure d’or flottait au vent d’Est au même moment déchaîné. Une blancheur soyeuse et éblouissante s’étendait sur les lointains de la mer et la houle paresseuse. Le sable brûlait. Sous l’éther azuré aux vibrations d’argent, des toiles à voiles couleur de rouille étaient tendues devant les cabines et, sur la tache d’ombre nettement découpée qu’elles projetaient, on passait les heures de la matinée. Mais non moins exquise était la soirée, quand les plantes du parc exhalaient leurs parfums balsamiques, que les constellations accomplissaient là-haut leur ronde majestueuse et que le murmure de la mer plongée dans la nuit montait doucement vers les âmes pour leur faire ses mystérieuses confidences. Ces soirs portaient en eux la joyeuse promesse d’une nouvelle journée faite de soleil et de loisirs, ordonnée avec aisance et parée des innombrables possibilités qu’un hasard charmant réunit à portée de la main.

 

L’hôte qu’une mauvaise fortune si complaisante avait retenu là était bien loin de voir dans le retour de ses bagages le motif d’un nouveau départ. Il avait dû pendant deux jours subir quelques privations et se présenter aux repas dans la grande salle à manger en costume de voyage. Ensuite, quand on déposa enfin dans sa chambre la lourde malle égarée, il déballa consciencieusement ses effets, et il en remplit armoire et tiroirs, résolu à rester jusqu’à une époque provisoirement indéterminée, satisfait de pouvoir passer les heures à la plage en légers vêtements de soie, et au dîner se montrer en tenue de soirée à la table qui lui était réservée.

 

Le bien-être de cette existence réglée le tenait déjà sous son charme ; le bercement de cette vie douce et brillante l’avait rapidement subjugué. Quel incomparable séjour, en effet, que celui qui combine les charmes d’une maison confortable sur une plage du Midi avec le voisinage direct et familier de la bizarre et merveilleuse cité ! Aschenbach ne recherchait pas les plaisirs. S’agissait-il de chômer, de se livrer au repos, de se donner du bon temps, il sentait bientôt (et cela lui était arrivé surtout quand il était plus jeune) une inquiétude et un dégoût qui le ramenaient aux nobles efforts, à la sainte et austère servitude du travail quotidien. Seul ce lieu l’ensorcelait, débandait sa volonté, le rendait heureux. Parfois, dans la matinée, sous la tente de sa cabine, parcourant du regard la mer azurée et rêvant, ou bien encore dans la nuit tiède, appuyé aux coussins de la gondole qui, de la place Saint-Marc où il venait de s’arrêter longuement, le reconduisait chez lui, au Lido, sous la clarté du ciel constellé, alors que les lumières chatoyantes et les sons langoureux de la sérénade s’éteignaient derrière lui, il se souvenait de sa villa des montagnes, du théâtre de ses luttes durant l’été, où les nuages descendaient à travers son jardin, où, le soir, de formidables orages soufflaient la lumière dans la maison et où les corbeaux qu’il nourrissait tournaient effarés dans les cimes des pins. Alors il avait parfois l’impression d’être transporté dans une région élyséenne, aux confins de la terre, là où une vie de béatitude est réservée aux hommes, où il n’y a ni neige, ni frimas, ni tempêtes, ni torrents de pluie, mais où Okeanos laisse toujours monter la douce fraîcheur de son souffle et les jours s’écoulent dans des loisirs délicieux, sans peine, sans lutte, entièrement voués au soleil et à son culte.

 

Aschenbach voyait beaucoup, presque constamment le jeune Tadzio ; l’étroitesse de l’espace, l’emploi du temps imposé à chacun faisaient que le bel adolescent se trouvait toute la journée, sauf de rares interruptions, près de lui. Il le voyait, il le rencontrait partout, au rez-de-chaussée de l’hôtel, sur le bateau qui, dans une brise rafraîchissante, conduisait de la plage à la ville et de la ville à la plage, sur la place splendide et souvent aussi, entre-temps, dans les rues et les venelles, quand la chance le favorisait. Mais c’était surtout la matinée sur la plage qui lui offrait, avec une régularité fort opportune, l’occasion prolongée de s’absorber dans une étude recueillie de la gracieuse apparition. C’était même cette discipline du bonheur, cette faveur des circonstances journellement et uniformément renouvelée, qui mettait le comble à son contentement et à son entrain, lui rendait sa résidence si chère et laissait les beaux jours se succéder en une série si complaisamment arrangée.

 

Il se levait de grand matin comme il le faisait à l’occasion quand le besoin de travailler le talonnait, et il était des premiers sur la plage quand le soleil était encore clément et que la mer éblouissante de blancheur était plongée dans sa rêverie matinale. Il saluait avec affabilité le gardien du barrage et, familièrement, le va-nu-pieds à barbe blanche qui lui avait préparé sa place, tendu sa toile brune, traîné les meubles de la cabine sur la plate-forme, et s’installait. Alors trois ou quatre heures étaient siennes durant lesquelles, tandis que le soleil montant au ciel prenait une puissance redoutable, et que la teinte bleue de la mer se fonçait de plus en plus, il avait le bonheur de voir Tadzio.

 

Il le voyait venir de la gauche, le long du rivage, il le voyait surgir d’entre les cabines derrière lui, ou s’apercevait parfois tout à coup, non sans un joyeux émoi, qu’il avait manqué son arrivée et que l’adolescent était déjà là, et que déjà, dans le costume de bain bleu et blanc qui était maintenant son unique vêtement de plage, il avait repris ses occupations coutumières au soleil et dans le sable, et cette vie d’aimable futilité, d’agitation oisive, qui était à la fois jeu et repos, plaisir de flâner, de patauger, de manier la pelle, de poursuivre et d’attraper, de nager, de s’allonger ; cependant, les dames assises sur la plate-forme le guettaient et l’appelaient, faisant résonner de leurs voix de tête son nom : « Tadziou ! Tadziou ! », et il accourait auprès d’elles avec une mimique animée, pour leur raconter ses aventures, leur montrer ses trouvailles, son butin : coquillages, hippocampes, méduses et crabes qui avancent par bonds de côté. Aschenbach ne comprenait pas un mot de ce qu’il disait, peut-être les choses les plus banales du monde ; mais cela faisait une tendre et vague mélodie à son oreille. Ainsi parce que l’enfant parlait une langue étrangère, sa parole revêtait la dignité de la musique ; un soleil glorieux répandait une somptueuse lumière sur lui et la sublime perspective de la mer formait toujours le fond du tableau et en faisait ressortir la beauté.

 

Bientôt le contemplateur connut chaque ligne et chaque attitude de ce corps présenté si librement, avec un relief si puissant ; il saluait avec une joie toujours renouvelée chacune des perfections qui lui étaient déjà familières et n’en finissait pas d’admirer avec une tendre sensualité. On appelait l’enfant pour saluer un visiteur qui présentait son hommage aux dames devant la cabine ; il accourait, parfois sortant des vagues, tout mouillé, rejetait sa chevelure, et tendant la main, reposant sur une jambe, l’autre pied appuyé sur la pointe, il tournait le corps avec un mouvement souple d’une grâce infinie, élégant geste d’attente, d’aimable confusion, désir de plaire par devoir de gentilhomme. D’autres fois, il était allongé à terre, la poitrine enroulée dans son peignoir, un bras délicatement ciselé accoudé dans le sable, le menton dans le creux de la main ; à côté de lui, celui qu’on appelait « Jaschou » était accroupi, lui faisant des amabilités, et l’on ne saurait imaginer rien de plus enchanteur que le sourire des yeux et des lèvres avec lequel le petit prince levait le regard vers son humble courtisan. Ou bien, debout au bord de la mer, seul, à l’écart des siens, tout près d’Aschenbach, droit, les mains croisées derrière la nuque, il se balançait lentement sur le bout des pieds et perdu dans une rêverie, pendant que de petites vagues accouraient et lui baignaient les orteils. Sa chevelure ambrée glissait en boucles caressantes sur ses tempes et le long de sa nuque ; le soleil faisait briller le duvet entre ses omoplates ; le dessin délicat des côtes, la symétrie de la poitrine apparaissaient à travers l’enveloppe collée au thorax ; les aisselles étaient encore lisses comme celles d’une statue, le creux des jarrets était luisant et traversé d’un réseau de veines bleuâtres auprès desquelles le reste du corps semblait fait d’une matière plus lumineuse encore.

 

Quelle discipline, quelle précision de la pensée s’exprimait dans ce corps allongé, parfait de juvénile beauté ! Mais la sévère et pure volonté dont l’activité mystérieuse avait pu mettre au jour cette divine œuvre d’art, n’était-elle pas connue de l’artiste qu’était Aschenbach, ne lui était-elle pas familière ? Cette volonté ne régnait-elle pas en lui aussi, quand, rempli de passion lucide, il dégageait du bloc marmoréen de la langue la forme légère dont il avait eu la vision et qu’il présentait aux hommes comme statue et miroir de beauté intellectuelle ?

 

Statue et miroir ! Ses yeux embrassèrent la noble silhouette qui se dressait là-bas au bord de l’azur, et avec un ravissement exalté il crut comprendre dans ce coup d’œil l’essence du beau, la forme en tant que pensée divine, l’unique et pure perfection qui vit dans l’esprit, et dont une image humaine était érigée là comme un clair et aimable symbole commandant l’adoration. C’était l’ivresse ! et l’artiste vieillissant l’accueillit sans hésiter, avidement. Son imagination prit feu, le tréfonds de sa culture bouillonna, sa mémoire fit surgir des pensées très anciennes, transmises comme de vieilles légendes à sa jeunesse et que jusque-là sa propre flamme n’avait jamais ravivées. N’était-il pas écrit que le soleil détourne notre attention des choses intellectuelles vers les choses matérielles ? Il étourdit, disait le philosophe grec, il charme l’intelligence et la mémoire de telle manière que l’âme divertie oublie son état réel et s’attache au plus beau des objets éclairés par le soleil, si bien que ce n’est qu’avec l’aide d’un corps qu’elle trouve ensuite la force de s’élever à des considérations plus hautes. Le dieu Amour rivalisait en vérité avec les mathématiciens qui montrent aux enfants peu doués des images palpables de formes abstraites : de même, pour nous rendre visible l’immatériel, le dieu se plaît à employer la forme et la couleur de l’adolescence, qu’il pare, pour en faire un instrument du souvenir, de tout le rayonnement de la beauté, et il nous arrive ainsi, en la regardant, de nous enflammer d’un douloureux espoir.

 

Ainsi pensait-il dans son enthousiasme, et tels étaient les sentiments auxquels il se trouvait accessible. Et l’ivresse de la mer et le soleil embrasé lui tissèrent une image séduisante. Il vit le vieux platane non loin des murs d’Athènes, ces ombrages sacrés pleins de l’arôme des gattiliers en fleur, ornés d’ex-voto et de pieuses offrandes en l’honneur des Nymphes et d’Achélous. Le ruisseau limpide tombait, sous l’arbre aux larges branches, dans un lit de cailloux luisants ; les cigales chantaient leur chanson stridente. Mais sur le gazon en pente douce, où l’on pouvait, en restant couché, tenir la tête haute, deux hommes étaient étendus, abrités là de la chaleur du jour : l’un, presque vieux et laid, l’autre jeune et beau, la sagesse auprès de la grâce. Et avec des cajoleries et de séduisants jeux d’esprit, Socrate instruisait son disciple Phaidros sur le désir et la vertu. Il lui parlait de la vague émotion qui surprend l’homme sensible quand ses yeux aperçoivent un symbole de l’éternelle beauté ; lui parlait des appétits du profane et du méchant, qui ne peut concevoir la beauté quand il en voit l’image, et qui n’est pas capable de respect ; lui parlait de l’angoisse religieuse qui gagne l’homme d’élite à l’apparition d’une face divine, d’un corps parfait, le montrait palpitant, transporté, osant à peine regarder, plein de vénération pour celui qui a la beauté, tout disposé à lui sacrifier comme à une statue, s’il ne devait craindre de passer pour un fou. Car la beauté, mon Phaidros, elle seule est aimable et visible à la fois ; elle est, écoute bien ceci, la seule forme de l’immatériel que nous puissions percevoir par les sens et que nos sens puissent supporter. Que deviendrions-nous s’il en était autrement et si le divin, si la raison et la vertu et la vérité voulaient apparaître à nos sens ! N’est-il pas vrai que nous serions anéantis et consumés d’amour, comme jadis Sémélé devant la face de Zeus ? Ainsi la beauté est le chemin qui conduit l’homme sensible vers l’esprit, seulement le chemin, seulement un moyen, mon petit Phaidros… Et puis il exprima ce qu’il avait de plus subtil à dire, l’astucieux séducteur, à savoir que celui qui aime est plus divin que celui qui est aimé, puisque dans le premier est le dieu, mais non pas dans l’autre, pensée peut-être la plus tendre et la plus moqueuse qui ait jamais été conçue et dont émane toute la malice et la plus secrète volupté du désir. La pensée qui peut, tout entière, devenir sentiment, le sentiment qui, tout entier, peut devenir pensée, font le bonheur de l’écrivain. L’idée envahissant le cœur, le sentiment monté au cerveau, qui appartenaient et obéissaient à ce moment-là au rêveur solitaire, étaient tels : il savait, il sentait que la nature frissonne de délices quand l’esprit s’incline en vassal devant la beauté. Il fut pris soudain du désir d’écrire. Éros, il est vrai, aime l’oisiveté, dit-on, et n’est créé que pour elle. Mais, à ce stade de la crise, l’excitation de sa victime était tournée vers la production. L’occasion importe peu. Une enquête sur un des grands problèmes brûlants de la civilisation et du goût avait été lancée dans le monde intellectuel, et il avait reçu le questionnaire après son départ. Le sujet lui était familier ; c’était pour lui une chose vécue ; son envie de l’éclairer de la lumière de son verbe fut tout à coup irrésistible. Et son désir tendait à travailler en présence de Tadzio, à prendre en écrivant l’enfant lui-même comme modèle, à laisser son style suivre les lignes de ce corps, qui lui semblait divin, et à porter sa beauté dans le domaine de l’esprit comme l’aigle emporta jadis vers l’éther le berger troyen. Jamais il n’avait senti la volupté du Verbe plus délicieusement, jamais si bien compris que le dieu Éros vit dans le Verbe, comme il le sentait et le comprenait pendant les heures dangereuses et exquises où, assis sous la tente à sa table grossière, en vue de son idole, dont la voix musicale atteignait son oreille, il façonnait à l’image du beau Tadzio sa brève dissertation, une page et demie de prose raffinée, dont la pureté, la noblesse et la vibrante énergie allaient à bref délai susciter nombre d’admirateurs. Il est bon assurément que le monde ne connaisse que le chef-d’œuvre, et non ses origines, non les conditions et les circonstances de sa genèse ; souvent la connaissance des sources où l’artiste a puisé l’inspiration pourrait déconcerter et détourner son public et annuler ainsi les effets de la perfection. Heures étranges ! Étrange et fécond accouplement de l’esprit avec un corps ! Lorsque Aschenbach serra son papier et partit de la plage, il se sentit épuisé, brisé, et il lui semblait entendre l’accusation de sa conscience comme après une débauche.

 

Ce fut le lendemain matin qu’au moment de quitter l’hôtel il aperçut du perron Tadzio, déjà en route vers la mer, tout seul, s’approchant justement du barrage. Le désir, la simple idée de profiter de l’occasion pour faire facilement et gaîment connaissance avec celui qui, à son insu, lui avait causé tant d’exaltation et d’émoi, de lui adresser la parole, de se délecter de sa réponse et de son regard, s’offrait tout naturellement et s’imposait. Le beau Tadzio s’en allait en flâneur ; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en français ; à ce moment il sent que son cœur, peut-être en partie par suite de la marche accélérée, bat comme un marteau, et que presque hors d’haleine il ne pourra parler que d’une voix oppressée et tremblante ; il hésite, cherche à se dominer et, tout à coup, craignant d’avoir trop longtemps suivi de si près le bel adolescent, craignant d’éveiller son attention, redoutant son regard interrogateur quand il se retournera, il prend un dernier élan, s’arrête court, renonçant à son dessein, et passe tête baissée, à grands pas.

 

« Trop tard ! » pensa-t-il à ce moment. Trop tard ! Était-il trop tard en effet ? Cette démarche qu’il perdait l’occasion de faire aurait très aisément pu conduire à une solution facile et heureuse, à un salutaire dégrisement. Mais sans doute l’artiste vieillissant en était-il au point de ne plus vouloir se dégriser, et de se complaire dans son ivresse. Qui pourrait déchiffrer l’essence et l’empreinte spéciale d’une âme d’artiste ? Comment analyser le profond amalgame du double instinct de discipline et de licence dont sa vocation se compose ! Être incapable de vouloir le salutaire retour au sang-froid, c’est de la licence effrénée. Aschenbach n’était plus porté à s’étudier soi-même ; le goût, la tournure d’esprit propre à son âge, l’estime de sa propre valeur, la maturité et la simplicité qui en est le fruit, ne l’inclinaient pas à disséquer des mobiles et à déterminer si c’était par scrupule, ou par faiblesse poltronne qu’il n’avait pas exécuté son dessein. Il était confus et craignait qu’un témoin quelconque, ne fût-ce que le gardien de la plage, n’eût observé sa course, sa déroute, et redoutait le ridicule. Au reste, il plaisantait en lui-même la sainte terreur dont il avait été si comiquement frappé : « Une véritable consternation », pensait-il, la consternation du coq, pris de frayeur, qui laisse pendre ses ailes dans le combat. C’est en vérité le dieu lui-même qui, en présence de l’objet digne de notre amour, brise ainsi notre courage et abaisse jusqu’à terre notre superbe. C’est ainsi qu’il badinait, divaguait, plein d’une assurance trop altière pour avoir peur d’un sentiment.

 

Déjà il n’envisageait plus la fin de la période de repos qu’il s’accordait à lui-même ; pas une seule fois la pensée du retour ne l’effleura. Il s’était fait envoyer une somme d’argent importante. Son unique préoccupation concernait le départ possible de la famille polonaise ; cependant il avait appris sous main, en s’informant incidemment auprès du coiffeur de l’hôtel, que cette famille était descendue ici très peu de temps avant sa propre arrivée. Le soleil hâlait son visage et ses mains, le souffle salin l’excitait, augmentait sa puissance de sentir, et de même qu’autrefois il avait eu l’habitude de dépenser aussitôt pour la création d’une œuvre tout capital de force que le sommeil, la nourriture ou la nature lui avaient offert, il prodiguait maintenant en ivresse sentimentale avec une générosité imprévoyante tout le regain de vigueur que le soleil, le loisir et l’air marin lui fournissaient journellement.

 

Son sommeil était de courte durée ; les jours, d’une monotonie délicieuse, étaient séparés par des nuits brèves, pleines d’heureuse agitation. Il se retirait, il est vrai, très tôt ; car à neuf heures, quand Tadzio avait disparu de la scène, le jour semblait terminé. Mais dès la première lueur de l’aube, il était réveillé en sursaut par un élan de tendresse ; son cœur se souvenait de son aventure ; il ne tenait plus au lit ; il se levait et, légèrement couvert contre la fraîcheur matinale, allait s’asseoir à la fenêtre ouverte pour attendre le lever du soleil. Le merveilleux événement remplissait d’une émotion religieuse son âme sanctifiée par le sommeil. Le ciel, la terre et la mer étaient encore plongés dans la blancheur spectrale de l’heure indécise ; une étoile pâlissante flottait dans la vague immensité. Mais voici qu’un souffle venait, un message parti de demeures inaccessibles, signifiant que la déesse Éos quittait les bras de son époux ; et alors naissait cette aimable rougeur des zones les plus lointaines du ciel et de la mer, qui annonce la création se révélant aux sens. La déesse approchait, la ravisseuse d’adolescents, celle qui enleva Kleitos et Kephalos et qui, bravant l’envie de l’Olympe tout entier, jouit de l’amour du bel Orion. Et à la lisière du monde commençait une jonchée de roses, une clarté et une floraison d’une grâce ineffable ; des nuages naissants, immatériels, lumineux, planaient comme des Amours obséquieux dans la vapeur bleuâtre et rosée ; un voile de pourpre tombait sur la mer, qui semblait le porter en avant dans l’ondoiement de ses vagues ; des flèches d’or partaient d’en bas, lancées vers les hauteurs du ciel, et la lueur devenait incendie ; silencieusement, avec une toute-puissance divine, le rouge embrasement, l’incendie flamboyant envahissaient le ciel, et les coursiers sacrés de Phébus-Apollon, foulant l’espace de leurs sabots impatients, montaient au firmament. Sous les rayons resplendissants du dieu, le veilleur solitaire était assis ; fermant les yeux, il livrait ses paupières au baiser de l’astre glorieux. Des sentiments d’autrefois, des peines de cœur juvéniles et délicieuses, défuntes au cours de sa vie d’austère labeur, lui revenaient maintenant, avec un sourire confus et étonné. Pensif, rêveur, il sentait sur ses lèvres un nom se former doucement, et toujours souriant, le visage levé vers le ciel, les mains jointes sur ses genoux, il s’assoupissait encore une fois.

 

Mais le jour si solennellement inauguré par l’illumination céleste se trouvait tout entier rehaussé et transporté dans un monde fabuleux. De quelle région venait, de quelle origine émanait ce souffle qui, tout à coup, comme une confidence d’en haut, caressait avec une douceur si persuasive sa joue et son oreille ? Des bandes de floconneux petits nuages blancs étaient répandus dans le ciel, semblables à des troupeaux dans les pâturages des dieux. Un vent plus fort se leva et les coursiers de Poséidon accouraient, cabrés, et de-ci, de-là, les taureaux du dieu marin à la chevelure azurée se lançaient en avant, cornes baissées, en rugissant. Mais entre les éboulis de rochers de la grève lointaine les vagues bondissaient comme des chèvres folâtres. Un monde saintement déformé, plein du dieu des pasteurs, environnait Aschenbach de ses enchantements, et son cœur rêvait de tendres légendes. Plusieurs fois quand le soleil baissait derrière Venise, il resta assis sur un banc du parc pour suivre des yeux Tadzio qui, vêtu de blanc, avec une ceinture de couleur, se livrait au jeu de balle, et maintenant c’était Hyakinthos qu’il croyait voir et qui devait mourir parce que deux dieux l’aimaient. Il ressentait même la douloureuse envie de Zéphir pour son rival, qui oubliait oracle, arc et cithare pour jouer toujours avec le bel enfant ; il voyait le disque, guidé par une cruelle jalousie, atteindre la tête aimable ; il recevait dans ses bras, pâlissant lui aussi, le corps fléchissant, et la fleur, née du sang précieux, portait l’inscription de sa plainte inextinguible…

 

Il n’est rien de plus singulier, de plus embarrassant que la situation réciproque de personnes qui se connaissent seulement de vue, qui, à toute heure du jour se rencontrent, s’observent, et qui sont contraintes néanmoins par l’empire des usages ou leur propre humeur à affecter l’indifférence et à se croiser comme des étrangers, sans un salut, sans un mot. Entre elles règnent une inquiétude et une curiosité surexcitées, un état hystérique provenant de ce que leur besoin de se connaître et d’entrer en communication reste inassouvi, étouffé par un obstacle contre nature, et aussi, et surtout, une sorte de respect interrogateur. Car l’homme aime et respecte son semblable tant qu’il n’est pas en état de le juger, et le désir est le résultat d’une connaissance imparfaite. D’une manière ou d’une autre, Aschenbach et le jeune Tadzio devaient fatalement faire connaissance et entrer en relation, et avec une joie pénétrante, l’homme mûr put constater que sa sympathie et son attention ne restaient pas complètement sans réponse. Pour quelle raison, par exemple, le beau jeune homme ne prenait-il plus jamais, en se rendant à la plage le matin, le chemin des planches derrière les cabines et passait-il au contraire, pour gagner nonchalamment la cabine des siens, devant les autres, dans le sable, contre la place où était installé Aschenbach, et parfois tout contre lui, sans y être forcé, au point de frôler presque sa table et sa chaise ? Était-ce un effet de l’attraction, de la fascination d’un sentiment supérieur sur son objet plus faible et non averti ? Aschenbach attendait chaque jour l’arrivée de Tadzio, et quand venait celui-ci, il faisait parfois semblant d’être occupé et laissait passer le beau garçon sans paraître le remarquer. Mais parfois aussi il levait les yeux et leurs regards se rencontraient. Dans ces cas-là, ils étaient l’un et l’autre profondément graves. Dans la physionomie du plus âgé, aux traits définitifs et pleins de dignité, rien ne trahissait une émotion ; mais dans les yeux de Tadzio se lisait une curiosité, une interrogation pensive, sa démarche devenait hésitante, il baissait les yeux et les relevait gracieusement, et quand il était passé, quelque chose dans son maintien semblait indiquer que le respect des convenances l’empêchait seul de se retourner.

 

Un soir pourtant il en advint autrement. Les jeunes Polonais et leur gouvernante avaient manqué au dîner dans la grande salle à manger ; Aschenbach l’avait constaté avec inquiétude. Après dîner, il se promenait, très inquiet de leur absence, en costume du soir et chapeau de paille devant l’hôtel, au pied de la terrasse, lorsqu’il vit tout à coup les trois sœurs aux allures de religieuses avec l’institutrice, et à quatre pas en arrière Tadzio, surgir sous la lumière des lampes à arc. Évidemment ils venaient du débarcadère après avoir dîné pour une raison quelconque en ville. Sur l’eau il avait sans doute fait un peu frais ; Tadzio portait un marin bleu foncé à boutons dorés et le béret. Le soleil et l’air de la mer ne le hâlaient pas, sa peau était restée d’un ton marmoréen légèrement jaune ; pourtant il paraissait aujourd’hui plus pâle que d’habitude, soit par suite de la fraîcheur, soit à cause de la lumière des lampes, blafarde et pareille au clair de lune. Ses sourcils symétriquement dessinés avaient des arêtes plus tranchées, ses yeux étaient plus sombres. Il était plus beau qu’on ne saurait dire, et Aschenbach sentit une fois de plus une douleur que le langage peut bien célébrer la beauté, mais n’est pas capable de l’exprimer.

 

Il ne s’était pas attendu à la chère apparition ; elle venait à l’improviste et il n’avait pas eu le temps d’affermir sa physionomie, de lui donner calme et dignité. La joie, la surprise, l’admiration s’y peignirent sans doute ouvertement quand son regard croisa celui dont l’absence l’avait inquiété, et à cette seconde même Tadzio sourit, lui sourit à lui, d’un sourire expressif, familier, charmeur et plein d’abandon, dans lequel ses lèvres lentement s’entrouvrirent. C’était le sourire de Narcisse penché sur le miroir de la source, ce sourire profond, enchanté, prolongé, avec lequel il tend les bras au reflet de sa propre beauté, sourire nuancé d’un très léger mouvement d’humeur, à cause de la vanité de ses efforts pour baiser les séduisantes lèvres de son image, sourire plein de coquetterie, de curiosité, de légère souffrance, fasciné et fascinateur.

 

Celui qui avait reçu en don ce sourire, l’emporta comme un présent fatal. Il était si ému qu’il fut forcé de fuir la lumière de la terrasse et du parterre de l’hôtel et se dirigea précipitamment du côté opposé, vers l’obscurité du parc. Il laissait échapper, dans une singulière indignation, de tendres réprimandes : « Tu ne dois pas sourire ainsi ! Entends-tu ? Il ne faut pas sourire ainsi à personne ! » Il se laissa tomber sur un banc, affolé, aspirant le parfum nocturne des plantes. Et penché en arrière, les bras pendants, accablé et secoué de frissons successifs, il soupira la formule immuable du désir… impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi : « Je t’aime ! »

 

5

 

Pendant la quatrième semaine de son séjour au Lido, Gustav d’Aschenbach fit sur ce qui l’entourait quelques remarques inquiétantes. En premier lieu, il lui sembla qu’à mesure que la pleine saison approchait, la fréquentation de son hôtel diminuait plutôt que d’augmenter, et en particulier que le flot d’allemand jusqu’ici parlé autour de lui baissait, si bien qu’à table et sur la plage il finissait par ne plus entendre que des langues étrangères. Puis, un jour, il saisit au passage, dans une conversation chez le coiffeur dont il était devenu un client assidu, un mot qui l’intrigua. Cet homme avait fait mention d’une famille allemande qui venait de repartir après un séjour de courte durée et, continuant de bavarder, il ajouta avec une intention de flatterie : « Vous, monsieur, vous restez ; vous n’avez pas peur du mal. – Du mal ? » répéta Aschenbach en le regardant. Le bavard se tut, faisant l’affairé, comme s’il n’avait pas entendu la question. Et quand elle fut renouvelée avec insistance, il expliqua qu’il n’avait connaissance de rien et chercha, avec un grand flux de paroles, à détourner la conversation.

 

Cela se passait à midi. Dans l’après-midi, Aschenbach se rendit en bateau à Venise, par un temps calme et un soleil accablant ; il était poussé par la manie de suivre les enfants polonais qu’il avait vus prendre avec leur surveillante le chemin du ponton. Il ne trouva pas son idole à Saint-Marc. Mais tandis qu’il prenait le thé, assis à sa petite table ronde du côté ombragé de la place, il flaira subitement dans l’air un arôme particulier, qu’il lui semblait maintenant avoir déjà vaguement senti depuis quelques jours sans en prendre conscience, une odeur pharmaceutique douceâtre, évoquant la misère, les plaies et une hygiène suspecte. Il l’analysa et le reconnut ; tout pensif, il acheva son goûter et quitta la place par le côté opposé au temple. Dans la ruelle étroite l’odeur s’accentuait. Aux coins des rues étaient collées des affiches imprimées, où les autorités engageaient paternellement la population à s’abstenir, en raison de certaines affections du système gastrique, toujours fréquentes par ces temps de chaleur, de consommer des huîtres et des moules, et à se méfier de l’eau des canaux. La vérité était un peu fardée dans l’avis officiel ; c’était évident. Des groupes silencieux étaient rassemblés sur les ponts et les places, et l’étranger se mêlait à eux, quêtant et songeur.