LA MORT À VENISE - Lecture en ligne - Partie 1

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Lecture en ligne "LA MORT À VENISE"

 

Thomas Mann

LA MORT À VENISE

-1912

 

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1

 

Par un après-midi de printemps de cette année 19.. qui des mois durant sembla menacer si gravement la paix de l’Europe, Gustav Aschenbach, ou d’Aschenbach – depuis son cinquantième anniversaire il avait droit à la particule – était parti de son appartement de Prinzregentenstrasse à Munich, pour faire seul une assez longue promenade. Surexcité par les difficultés de son travail du matin, auquel il lui fallait justement apporter une attention toujours en garde, une circonspection et des soins infinis, une volonté pressante et rigoureuse, l’écrivain n’avait pu, même après déjeuner, arrêter en lui l’élan du mécanisme créateur, de ce motus animi continuus par lequel Cicéron définit l’éloquence, et il n’avait pas trouvé dans la sieste le sommeil réparateur qui, la fatigue le prenant désormais toujours un peu plus vite, lui était devenu une quotidienne nécessité. Aussi avait-il aussitôt après le thé cherché le plein air, espérant que la promenade le remettrait d’aplomb et lui vaudrait une bonne soirée de travail.

 

On était au commencement de mai, et après des semaines d’un froid humide venait la surprise d’un faux été. L’Englischer Garten, quoiqu’il ne fît encore que se parer de feuilles tendres, sentait l’orage comme au mois d’août, et Aschenbach l’avait trouvé aux abords de la ville plein de voitures et de piétons. Au restaurant de l’Aumeister où le conduisaient des allées de moins en moins fréquentées, Aschenbach avait un moment considéré l’animation populaire de la terrasse, au long de laquelle s’étaient arrêtés quelques fiacres et des équipages ; au coucher du soleil il était sorti du parc et revenait à travers la campagne ; comme il se sentait fatigué et que l’orage menaçait au-dessus de Fohring, il attendit au cimetière du Nord le tramway qui le ramènerait directement en ville.

 

Il se trouva qu’il n’y avait personne à la station ni aux alentours. Pas un véhicule sur la chaussée de Fohring ni dans la rue d’Unger, dont le pavé et les rails luisants se perdaient dans la solitude. Derrière les palissades des entrepreneurs de monuments funéraires, les croix, les pierres tombales et les mausolées faisaient comme un autre cimetière, inhabité celui-là ; rien n’y bougeait, et en face la chapelle, où l’on bénit les morts, reposait en silence dans le reflet du jour à son déclin. Sur sa façade décorée de croix grecques et d’images hiératiques aux couleurs claires, s’ordonnaient en lettres d’or des inscriptions symétriques, des paroles de l’Écriture relatives à l’au-delà. – « Ils entreront dans la maison de Dieu » – « Qu’ils reçoivent la lumière éternelle » – et, pendant ces minutes d’attente, Aschenbach avait trouvé une grave distraction à déchiffrer les formules ; son regard errait sur elles, sa pensée s’abandonnait à leur transparente mystique, lorsque, sous le portique, au-dessus des deux bêtes de l’Apocalypse qui gardent le perron, la vue d’un homme étrange vint le tirer de sa rêverie et imprimer à ses pensées un tout autre cours.

 

S’il avait surgi de l’intérieur de la chapelle par la porte de bronze, ou si, venant du dehors, il avait sans qu’Aschenbach y prît garde gravi les marches, celui-ci ne savait. Il penchait plutôt, sans s’y appesantir, vers la première hypothèse. De stature moyenne, maigre, sans barbe, le nez extraordinairement camus, cet homme appartenait au type roux dont il avait le teint de lait et la peau tavelée. De toute évidence il n’était pas Bavarois : du moins un chapeau de Manille à grands bords droits lui donnait-il l’air d’être étranger, de venir de pays exotiques ; par contre, le sac de montagne suspendu à ses épaules était bien celui que l’on voit en Bavière. Son costume de sport de ton jaunâtre semblait être en loden ; du bras gauche appuyé à l’aine, il tenait un manteau de pluie gris, et à la main droite un bâton ferré fiché en terre, à la poignée duquel il s’appuyait de la hanche en croisant les pieds l’un sur l’autre. Sa tête dressée dégageait de la chemise ouverte un cou long et sec où venait s’accuser la pomme d’Adam ; de ses yeux sans couleur, ombrés de cils roux et barrés verticalement de deux plis énergiques qui s’accordaient curieusement au nez retroussé, il fouillait l’horizon. Ainsi – et peut-être ne paraissait-il si altier que parce qu’il était posté en haut des marches – son attitude avait quelque chose d’impérieux, de dominateur, d’audacieux, et même de farouche ; car, soit qu’il grimaçât parce que le soleil couchant l’éblouissait, soit qu’il s’agît d’une déformation permanente des traits, ses lèvres, qui semblaient trop courtes, découvraient entièrement des dents longues et blanches dont les deux rangées saillaient entre les gencives.

 

Peut-être Aschenbach avait-il mis de l’indiscrétion dans le regard mi-distrait, mi-inquisiteur, dont il avait examiné l’étranger ; soudain il s’aperçut que celui-ci, à son tour, le fixait, et à vrai dire de façon si agressive, avec un air si évidemment décidé à pousser la provocation et à forcer le regard de l’autre à se dérober, qu’Aschenbach, désagréablement touché, se détourna et se mit à marcher le long de la palissade, s’astreignant momentanément à ne plus faire attention à l’homme. L’instant d’après, il l’avait oublié. Soit qu’à l’apparition de l’étranger des visions de voyage eussent frappé son imagination, ou bien que quelque autre influence physique ou morale fût en jeu, à sa surprise il éprouva au-dedans de lui comme un étrange élargissement, une sorte d’inquiétude vagabonde, le juvénile désir d’un cœur altéré de lointain, un sentiment si vif, si nouveau, dès si longtemps oublié ou désappris que, les mains dans le dos et les yeux baissés, il s’arrêta, rivé au sol, pour examiner la nature et l’objet de son émotion.

 

C’était envie de voyager, rien de plus ; mais à vrai dire une envie passionnée, le prenant en coup de foudre, et s’exaltant jusqu’à l’hallucination. Son désir se faisait visionnaire, son imagination, qui n’avait point encore reposé depuis le travail du matin, inventait une illustration à chacune des mille merveilles, des mille horreurs de la terre, que d’un coup elle tâchait de se représenter : il voyait – il le voyait – un paysage, un marais des tropiques, sous un ciel lourd de vapeurs, moite, exubérant et monstrueux, une sorte de chaos primitif fait d’îles, de lagunes et de bras de rivière charriant du limon ; d’une profusion de fougères luxuriantes, d’un abîme végétal de plantes grasses, gonflées, épanouies en fantastiques floraisons, il voyait d’un bout à l’autre de l’horizon surgir des palmiers aux troncs velus ; il voyait des arbres aux difformités bizarres jeter en l’air des racines qui revenaient ensuite prendre terre, plonger dans l’ombre et l’éclat d’un océan aux flots glauques et figés, où, entre des fleurs flottant à la surface, blanches comme du lait et larges comme des jattes, des oiseaux exotiques au bec informe se tenaient sur les bas-fonds, le cou rentré dans les ailes, l’œil de côté et le regard immobile ; il voyait étinceler les prunelles d’un tigre tapi entre les cannes noueuses d’un fourré de bambous – et il sentit son cœur battre plus fort, d’horreur et d’énigmatique désir. Puis la vision s’évanouit ; et, secouant la tête, Aschenbach reprit sa promenade au long de la palissade et des monuments funéraires.

 

Il n’avait, tout au moins depuis qu’il pouvait explorer le monde, en tirer profit et en jouir à sa guise, considéré les voyages que comme une mesure d’hygiène qu’il lui fallait çà et là prendre en se faisant violence. Trop occupé aux tâches que lui proposaient son Moi et le Moi européen, trop grevé par l’obligation de produire, trop peu enclin à se distraire pour goûter en dilettante le chatoiement du monde des apparences, il s’était jusque-là aisément contenté de l’image que chacun peut se faire de la surface du globe sans beaucoup bouger de son cercle, et la tentation ne lui était jamais venue de quitter le continent. Et puis, sa vie lentement commençait à décliner ; une appréhension d’artiste de ne pas finir, le souci de penser que l’horloge pourrait s’arrêter avant qu’il se fût réalisé et pleinement donné – tout cela devenant plus qu’un papillon noir que l’on chasse de la main – il avait presque entièrement arrêté les limites sensibles de son existence à cette belle ville, devenue sa ville, et au coin de campagne rude où il s’était installé dans la montagne, et où il passait les pluvieux étés.

 

D’ailleurs cette fantaisie qui venait de le prendre, si tard et si soudain, sa raison et une maîtrise de soi à laquelle il s’était exercé depuis son jeune âge eurent vite fait de la modérer et de la mettre au point. Son intention était avant de se rendre à la campagne de conduire jusqu’à un endroit déterminé l’œuvre à laquelle il vouait sa vie ; l’idée d’une randonnée lointaine qui le distrairait de sa tâche des mois durant semblait trop frivole et contraire à son dessein, il ne s’y fallait point arrêter. Et pourtant il ne savait que trop pourquoi il avait ainsi été pris à l’improviste. Impulsif besoin de fuir ; telle était, qu’il se l’avouât, cette nostalgie du lointain, du nouveau, tel cet avide désir de se sentir libre, de jeter le fardeau, d’oublier – besoin d’échapper à son œuvre, au lieu où chaque jour il la servait d’un cœur inflexible, avec une passion froide. Son service, en vérité, il l’aimait, et déjà presque il aimait la lutte énervante et chaque jour renouvelée de sa volonté tenace, fière, éprouvée, contre une lassitude croissante que tous devaient ignorer et qu’aucun fléchissement, aucun signe de laisser-aller dans sa production ne devaient trahir. Mais il paraissait raisonnable de ne pas trop bander l’arc, et de ne pas s’entêter à étouffer une impulsion jaillissant si vive et si spontanée. Il pensa à son travail, au passage qui, ce jour comme la veille déjà, l’avait arrêté. La résistance semblait ne devoir ni céder à un soin patient, ni être enlevée en un tour de main. Il recommença de l’examiner, essayant tantôt de trancher le nœud, tantôt de le délier, et malgré lui, avec un frémissement ; il lâcha prise. Ce n’est pas que la difficulté fût extraordinaire, mais il était paralysé par des scrupules, le déplaisir, les agacements d’une exigence qui en venait à ne pouvoir plus se satisfaire de rien. L’insatisfaction, certes il l’avait dès l’adolescence tenue pour l’essence même, le fond intime du talent. Pour l’amour d’elle il avait refréné le sentiment, il l’avait empêché de s’échauffer, parce qu’il le savait insouciant, enclin à se contenter d’à-peu-près, d’une demi-perfection. La sensibilité asservie se vengeait-elle donc en l’abandonnant, en se refusant à porter plus loin son art, à lui donner des ailes, en emportant avec elle tout le plaisir, le ravissement que c’est de mettre en forme, d’exprimer ? Non pas que ce qu’il écrivait fût mauvais. En cela au moins résidait le privilège de l’âge, qu’à chaque moment, sans effort, il se sentait assuré de sa maîtrise. Mais celle-ci, alors que la nation lui rendait hommage, ne lui donnait à lui-même point de joie, et il avait l’impression que quelque chose, visiblement, faisait défaut à son œuvre, qu’elle ne portait plus la marque d’une fantaisie ardente à se jouer, née du plaisir d’écrire, et engendrant le plaisir de lire, mieux que ne sauraient le faire richesse et profondeur. Il redoutait l’été à la campagne, la solitude dans la petite maison, avec la servante qui lui préparait ses repas et le domestique qui les lui servait, redoutait les visages familiers des montagnes dont sommets et versants allaient recommencer de faire cercle autour de sa personne, lente au travail et morose. Il lui fallait une détente, un peu d’imprévu, de flânerie, l’air du large qui lui rafraîchirait le sang, pour que l’été fût supportable et donnât des fruits. Il voyagerait donc – soit. Pas trop loin, pas précisément jusqu’au pays des tigres. Une nuit en wagon-lit, et un farniente de trois ou quatre semaines dans quelque station cosmopolite du riant Midi.

 

Ainsi allait sa pensée tandis que se rapprochait le bruit du tramway venu par la rue d’Unger ; en montant il décida de consacrer la soirée à l’étude des cartes et des indicateurs. Sur la plate-forme l’homme au panama, ce compagnon d’un moment qui n’était pas indifférent, lui revint à l’esprit. Il le chercha des yeux, mais ne put se rendre compte s’il était encore là. On ne le découvrait ni à l’endroit où il s’était tout à l’heure tenu, ni sur la place, ni dans le tramway.

 

2

 

L’auteur du limpide et puissant récit de la vie épique de Frédéric de Prusse, le patient artiste qui dans son roman Maïa, comme en une tapisserie où mille personnages s’assemblent à l’ombre d’une idée, s’était longuement appliqué à entrelacer des destinées diverses, celui dont le vigoureux talent conçut l’histoire d’Un misérable, et révéla aux jeunes reconnaissants que par-delà les abîmes explorés une morale ferme était possible, enfin (et ici s’arrête la liste des œuvres de sa maturité) l’auteur d’Art et Spiritualité, cet essai tout de passion, dont la force ordonnatrice et les éloquentes oppositions avaient pu être mises par de bons juges en parallèle avec le traité Du naïf et du sentimental, de Schiller – Aschenbach donc était né à L., chef-lieu d’un district de Silésie où son père occupait un haut emploi dans la magistrature. Ses ancêtres, officiers, magistrats, administrateurs, avaient mené au service du roi et de l’État une existence compassée, digne, médiocre. Ce qu’il y avait en eux de spiritualité s’était un jour incarné en la personne d’un prédicateur. À la génération précédente, la mère de l’écrivain, fille d’un maître de chapelle tchèque, avait introduit dans la famille un sang plus chaud. C’était d’elle qu’il tenait les traits de race étrangère que l’on remarquait en sa personne. L’alliance d’une conscience professionnelle austère et de troubles, d’impulsives ardeurs, avait fait de lui un et cet artiste.

 

Toute sa personne suspendue à l’idée de gloire, sans qu’il fût vraiment précoce, de bonne heure il parut à son ton décidé, personnel et prenant qu’il agirait avec succès sur un public. À peine échappé au collège il se faisait un nom. Dix ans plus tard il avait, en se tenant dans son cabinet de travail, appris à jouer au personnage, à administrer sa célébrité, à répondre aux lettres en formules qu’il fallait brèves – tant se sentent harcelés ceux qui réussissent et inspirent confiance – sans cesser d’être aimables et expressives. À quarante ans, alors que le labeur accidenté de l’écrivain lui coûtait un effort, il devait tenir à jour un courrier qui portait les timbres de tous les pays du monde.

 

À égale distance de l’excentrique et du banal, son talent était de nature à lui attirer à la fois les suffrages du grand public et cette admiration des connaisseurs qui oblige l’artiste. Aussi s’était-il dès ses débuts trouvé tenu de répondre à toutes les attentes, même les plus hautes, et il n’avait pas connu le loisir, l’insouciant abandon des vingt ans. À trente-cinq ans il tomba malade à Vienne, et comme on parlait de lui dans le monde, quelqu’un finement fit cette remarque : « Aschenbach, voyez-vous, a toujours vécu comme ceci » – et il montrait le poing gauche serré – « jamais comme ça » – et il laissait négligemment pendre la main droite sur le bras du fauteuil. L’observation portait juste ; le courage à vivre ainsi avait d’ailleurs d’autant plus de mérite qu’Aschenbach n’était rien moins que robuste, et qu’avec sa frêle nature il n’était pas tant né pour l’effort que voué à lui.

 

Dans son enfance, les médecins avaient déconseillé le collège et on avait dû l’instruire à la maison. Grandi seul, sans camarades, il s’était pourtant de bonne heure rendu compte qu’il appartenait à une génération où était rare, non point le talent, mais le fonds de santé dont le talent a besoin pour s’épanouir – une génération où l’artiste a tôt jeté son plus beau feu et souvent se consume avant l’âge. Mais sa parole favorite était « tenir » ; dans son Frédéric le Grand, il n’avait pas tendu à autre chose qu’à la glorification de cet impératif où lui semblait venir se cristalliser toute idée de vertu passive et active. Il formait aussi le vœu ardent de vivre longtemps, car il avait toujours été convaincu que celui-là seul est un artiste, grand, total et vénérable vraiment, à qui il est donné d’exercer sa puissance créatrice et de représenter l’homme à tous les âges de la vie.

 

Devant, avec des épaules délicates, porter les charges du talent, et voulant aller jusqu’au bout, il avait un extrême besoin de discipline – la discipline, heureusement, il l’avait dans le sang du côté paternel. À cinquante, à quarante ans et même plus jeune, à un âge où d’autres se gaspillent, dissipent l’enthousiasme, remettent tranquillement l’exécution de grands projets, lui se levait avant l’aube. Il s’aspergeait le torse d’eau froide et, devant son manuscrit encadré de deux grandes bougies de cire dans des chandeliers d’argent, pendant deux ou trois heures il offrait à l’art, d’un cœur fervent, le sacrifice des forces amassées durant le sommeil. Ne fallait-il point excuser – leur erreur étant d’ailleurs le signe certain de sa victoire morale – ceux qui ne le connaissant pas prenaient le cosmos de sa Maïa ou les fresques de la Vie épique de Frédéric le Grand pour des œuvres venues d’un jet, alors qu’elles avaient été bâties à petites journées, qu’elles n’avaient monté si haut qu’à coups d’inspiration mille fois répétés, et qu’elles n’excellaient tant, n’étaient si parfaites dans l’ensemble et en chaque détail, que parce que l’auteur, avec une volonté et une ténacité comparables à celles du conquérant de sa natale Silésie, s’était pendant des années tenu à la même œuvre, lui consacrant à l’exclusion de tout le reste des heures où lui venaient la force et la grâce.

 

Pour qu’une œuvre de haute intellectualité agisse immédiatement et profondément sur le grand public, il faut qu’il y ait secrète parenté – voire même identité entre le destin personnel de l’auteur et le destin anonyme de sa génération. Les contemporains ne savent pas pourquoi ils acclament une œuvre d’art. Connaisseurs ? Non. Ils n’y veulent découvrir tant de qualités que pour justifier leur faveur ; au fond, elle tient à des impondérables, elle est sympathie. Dans un de ses livres, Aschenbach avait glissé cette remarque que presque toute grandeur existante existe en vertu d’un « Quand même ! », à la façon d’un défi jeté aux mille empêchements que constituent chagrin, tourment, pauvreté, abandon, fragilité, vice, passion. Plus qu’une remarque, c’était une expérience, la formule même de sa vie, de son succès, la clé de son œuvre ; quoi d’étonnant dès lors à ce que ce fût aussi attitude et trait profond de ses personnages les plus significatifs ?

 

De ce héros d’une espèce nouvelle qui s’incarnait tour à tour dans chacune des figures favorites du romancier, un pénétrant analyste avait tout de suite remarqué qu’il représentait un type intellectuel et viril d’adolescent retranché dans sa pudeur et serrant les dents tandis qu’épées et traits transpercent son corps immobile. Le mot était joli, spirituel, exact aussi, encore qu’en apparence il insistât trop sur la note passive. Car se dresser en face du destin, et garder de la grâce dans les tourments, ce n’est pas seulement subir, c’est agir, triompher positivement, et la figure de saint Sébastien est le plus beau symbole, sinon de l’art en général, du moins de cet art-ci. À travers la fiction, on reconnaissait dans les romans d’Aschenbach ces incarnations successives : l’homme qui se domine et a l’élégance de cacher aux regards du monde, jusqu’à la dernière minute, le mal qui le mine et sa ruine physiologique ; celui qui, attisant la bilieuse sensualité d’organes médiocres, sait tirer du feu qui couvait en lui une flamme pure et transposer triomphalement dans le plan de la beauté la laideur dont il était parti ; cet autre, blême et débile, qui puise au gouffre brûlant de l’esprit ce qu’il faut de force pour jeter au pied de la croix, à ses pieds, tout un peuple présomptueux ; cet autre encore qui se tient, souriant, au service d’une forme austère et vide ; celui qu’épuise sa vie mensongère et dangereuse, que consument depuis sa naissance l’art et le besoin de faire des dupes : le spectacle de si complexes destins amène à se demander s’il a jamais existé d’autre héroïsme que celui de la faiblesse, ou si en tout cas ce type de héros n’est pas proprement celui de notre époque ? Gustav Aschenbach était le poète de tous ceux qui à la frange de l’épuisement travaillent, qui sont accablés, usés déjà, et tiennent debout encore, de ces moralistes de la prouesse qui, frêles de nature et manquant de facilité, réussissent, à coups de volonté et par une sage économie, à tirer d’eux, pour un temps au moins, des effets de grandeur. On en compte plus d’un ; ils sont les héros de notre époque. Et tous se reconnaissaient dans son œuvre, ils y trouvaient leur moi confirmé, lyriquement exalté, et lui savaient gré, se faisaient ses annonciateurs.

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Il avait partagé l’élan jeune et brutal du siècle, et par lui poussé il n’avait pas redouté les faux pas, les écarts ; il s’était publiquement livré au mal, exposé sans tact, sans discernement, dans ses discours et ses écrits. Mais il avait atteint à cette dignité dont il affirmait que dès toujours elle excite de son aiguillon le vrai talent, et l’on peut dire que son évolution n’avait été qu’une ascension vers des hauteurs où à force de méthode, en se raidissant, il était monté, par-delà les obstacles du doute et de l’ironie.

 

La vie, la richesse des formes d’art qui parlent aux sens sans engager l’esprit, captivent la masse bourgeoise, mais la jeunesse passionnée et absolue ne s’attache qu’au problématique, et Aschenbach, plus que nul autre adolescent, avait été absolu et problématique. Il s’était montré purement, servilement cérébral ; de la connaissance il avait fait un moyen de brigandage, il avait coupé le blé en herbe, profané des mystères, suspecté le talent, trahi l’art – et tandis que ses imaginations entretenaient, animaient, édifiaient des lecteurs qui aimaient son œuvre d’un amour naïf, un défaut de maturité lui avait fait tenir à la jeunesse suspendue à ses lèvres de cyniques propos sur la nature équivoque de l’art et des artistes.

 

Il est probable que chez l’homme de valeur et de quelque noblesse, rien ne s’émousse plus aisément, plus définitivement, que le goût de la connaissance qui pique, excite et laisse de l’amertume ; et il est certain que la sévère et mélancolique volonté des jeunes gens d’aller jusqu’au bout du savoir pèse peu auprès de cette résolution profonde de l’âge viril où l’artiste devenu un maître dit non au savoir, l’écarte, le dépasse, tête haute, s’il est de nature à amoindrir la volonté, à décourager de l’action, ou même à ôter de sa grandeur à la passion. Qu’était son célèbre Misérable sinon une explosion de dégoût en face de l’indécent « psychologisme » de l’époque, incarné dans la molle et niaise personne de ce douteux personnage aux démarches de reptile, qui se fait un sort en poussant par impuissance, vice, ou velléité morale, sa femme dans les bras d’un éphèbe, et sous prétexte de profondeur se croit les indélicatesses permises ? La vigueur des termes dans lesquels il y réprouvait ce qui est répréhensible annonçait une volonté de renier toute morale incertaine, toute sympathie avec les abîmes, de renoncer au relâchement, à cette molle pitié qui fait dire que tout comprendre c’est tout pardonner : déjà en cet ouvrage s’accomplissait le « miracle de la spontanéité retrouvée » sur lequel il devait quelque temps après, dans un de ses dialogues, insister avec un ton de mystère. Étrange concordance ! avec cette « renaissance » de l’esprit – la sévérité, la discipline reconquise en étaient-elles la cause ? – le goût du beau prenait en lui une vivacité nouvelle, excessive presque, et on trouvait dans son œuvre ce sens aristocratique de la mesure, de la simplicité, de la pureté des formes, ce style, ostensiblement, volontairement classique, qui ne cessa dès lors de la distinguer. Mais prendre si ferme position par-delà le savoir, étouffer la gênante, la dissolvante curiosité intellectuelle, n’est-ce pas aussi ramener l’univers et l’âme à une simplicité bien simple, et rendre une autre puissance au mal, à ce qui est prohibé, déréglé ? Et le style lui-même n’a-t-il pas double visage ? N’est-il pas à la fois moral et immoral – moral en tant qu’il tient à une discipline et qu’il la formule, mais aussi immoral, et même antimoral, en tant qu’il suppose par nature l’indifférence à toute moralité et qu’il a précisément pour tendance essentielle de réduire la moralité, de la subordonner à sa hautaine et absolue tyrannie ?

 

D’ailleurs, évoluer, c’est céder à la fatalité et l’on n’imagine guère un artiste fournissant la même carrière s’il a la sympathie et la confiance passive du grand public, ou bien s’il va seul, sans l’éclat de la gloire et les obligations qu’elle crée. Seuls ceux qui sont voués à une éternelle bohème trouveront fade et souriront de voir un beau talent échapper au libertinage, passer de la chrysalide à l’être accompli, ne plus consentir au laisser-aller de l’esprit, estimer la tenue, la trouver expressive, s’enfermer dans une aristocratique solitude, et y livrer sans secours le douloureux, le farouche combat qui conduit aux honneurs, au pouvoir. Et puis quel jeu, quel défi, quelle jouissance n’est-ce pas de travailler ainsi à soi en artiste ! Avec les années, les propos d’Aschenbach avaient pris quelque chose de pédant, d’officiel ; peu à peu son style se dépouillait, on n’y trouvait plus les jaillissantes hardiesses, l’originalité, la subtilité de nuance des premiers temps, il se donnait en exemple, se faisait norme, se polissait selon la tradition, devenait conservateur, formel, voire sentencieux, et en vieillissant il bannissait de son langage, à la façon dont on rapporte que Louis XIV le faisait, toute expression vulgaire. C’est à ce moment-là que l’administration universitaire introduisit des pages choisies de son œuvre dans les livres de lecture prescrits pour les écoles. Une telle mesure lui agréait profondément et il se garda de refuser le titre de noblesse dont le jeune Empereur voulut dès son avènement récompenser l’auteur de Frédéric le Grand.

 

Après quelques années vagabondes, quelques essais de s’installer tantôt ici, tantôt là, il se fixa de bonne heure à Munich et y vécut entouré de la considération bourgeoise dont il arrive à l’intellectuel de jouir dans certains cas. Ayant épousé jeune encore la fille d’un savant, il connut une brève période de bonheur à laquelle la mort de sa femme mit fin. Il lui restait une fille, mariée déjà. Il n’avait pas eu de fils.

 

Gustav d’Aschenbach était de taille un peu au-dessous de la moyenne, brun, le visage entièrement rasé. Sa tête paraissait assez forte par rapport au corps plutôt délicat. Ses cheveux ramenés en arrière, clairsemés au sommet de la tête, drus et grisonnants aux tempes, encadraient un front haut, raviné et que l’on eût dit couvert de cicatrices. Le ressort doré de verres non cerclés entaillait à la racine un nez aquilin et ramassé. Ses lèvres à l’ordinaire se fermaient mollement, ou bien elles se contractaient, rétrécissant soudain la bouche, qu’il avait assez grande ; ses joues maigres étaient creusées de sillons et à son menton bien fait on voyait une fossette. On eût dit que le destin dans de graves occasions avait laissé sa griffe sur cette physionomie volontiers inclinée avec une expression de souffrance, alors qu’elle ne devait qu’à l’art un modelé qui tient ordinairement aux péripéties d’une existence agitée. De ce front avaient jailli les étincelantes reparties des entretiens de Voltaire avec Frédéric II au sujet de la guerre ; ces yeux, dont venait à travers le lorgnon un regard profond et las, avaient découvert l’enfer sanglant des ambulances de la guerre de Sept ans. L’exaltation de vie que l’art donne aux choses, il la donne aussi à l’artiste créateur ; il lui fait un bonheur qui va plus avant, une flamme qui consume plus vite. Il grave sur la face des fervents le dessin d’aventures intellectuelles, de chimères, et vécussent-ils comme en la retraite du cloître, à la longue il leur donne, à un point rare même chez un viveur, des nerfs affinés, subtils, toujours las et toujours en éveil…

 

3

 

Après son étrange promenade, le romancier se trouva encore retenu pendant quelques semaines à Munich par son travail et ses affaires. Mais il était pressé de partir. Enfin, au milieu de mai, il put donner l’ordre que l’on tînt sa maison de campagne prête à le recevoir le mois suivant, et aussitôt il prit le train de nuit pour Trieste. Il ne s’arrêta qu’une journée dans cette ville où le lendemain il prenait le bateau pour Pola.

 

Il cherchait la note exotique, le dépaysement, choses aisées à trouver en somme, et il s’installa dans une île de l’Adriatique nouvellement mise à la mode, près de la côte d’Istrie ; on y trouvait une population paysanne aux haillons pittoresques qui parle un dialecte dont on ne comprend pas un mot, et de belles falaises déchiquetées du côté du large. Mais il pleuvait, l’air était lourd, l’hôtel peuplé de petite-bourgeoisie autrichienne fermée aux étrangers, et la côte n’avait point de ces molles plages de sable qui, seules, vous mettent sur un pied de familiarité avec la mer. Tout cela le rendait maussade, lui ôtait ce sentiment que l’on éprouve lorsqu’on est bien tombé. Une inquiétude, quelque chose en lui le poussait à partir sans savoir encore où se rendre. Il étudiait l’horaire des bateaux, il interrogeait l’horizon, et tout d’un coup – comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? – il vit où il fallait aller. Où va-t-on quand on veut du jour au lendemain échapper à l’ordinaire, trouver l’incomparable, la fabuleuse merveille ? Il le savait. Que faisait-il ici ? Il s’était trompé. C’est là-bas qu’il avait voulu aller. Sans délai, il annonça à l’hôtel qu’il partait. Moins de quinze jours après son arrivée dans l’île trompeuse, par un matin embué de vapeurs, un canot automobile le ramenait à toute vitesse dans le port de guerre et il n’atterrit que pour aussitôt traverser la passerelle qui le conduisit au pont mouillé du bateau prêt à appareiller pour Venise.

 

C’était un bateau de nationalité italienne, vétuste, noir et couvert de suie. Aussitôt qu’Aschenbach eut mis le pied sur le pont, un matelot bossu, malpropre, l’entraîna avec ces grimaces qui veulent être polies vers une cabine qui avait l’air d’une caverne avec son éclairage artificiel. Derrière une table, le chapeau sur l’oreille, un mégot aux lèvres, un homme à barbe de bouc et aux manières de directeur de cirque de province le reçut avec de nouvelles grimaces, prenant des airs dégagés pour inscrire les voyageurs et leur délivrer leur billet. « Venise ! répéta-t-il à la suite d’Aschenbach, en étendant le bras et en tournant sa plume dans la bourbe de l’encrier qu’il tenait penché devant lui. Venise, première ! voilà monsieur ! » Il traça des pattes de mouche, versa sur l’encre fraîche du sable bleu qu’il fit retomber dans une sébile de terre, fit de ses doigts jaunes et noueux un pli au papier et se remit à écrire. Tout en griffonnant il bavardait. « Vous allez à un bel endroit ! Ah ! Venise ! Quelle ville ! Quel charme pour ceux qui s’y connaissent ! et son passé – et ce qu’on y voit aujourd’hui – irrésistible ! » En un clin d’œil il encaissa et rendit la monnaie qu’avec le tour de main d’un croupier il fit glisser sur le drap taché de son bureau. « Amusez-vous bien, monsieur, ajouta-t-il en faisant une révérence de théâtre. C’est un honneur pour moi de vous transporter… messieurs ! » et du bras levé il appelait les suivants comme si l’on eût fait queue à la porte, encore qu’il n’y eût là plus un seul client. Aschenbach retourna sur le pont.

 

Un coude sur le bastingage, il regarda la foule désœuvrée qui flânait sur le quai en attendant de voir partir le bateau et les passagers du bord. Ceux de seconde classe étaient installés à l’avant sur des ballots et des caisses. Les voyageurs de première semblaient être des employés de magasin de Pola, un groupe de jeunes gens qui s’étaient entendus pour faire une excursion en Italie et que le voyage excitait. Ils en faisaient une grande affaire, s’étalaient, bavardaient, riaient, jouissaient d’eux-mêmes et de leurs poses avec fatuité, et se penchant par-dessus bord ils lançaient aux camarades qui, longeant la rue du port, se rendaient à leurs affaires la serviette sous le bras, des lazzi auxquels ceux-ci répondaient en menaçant du bout de la canne leurs amis en fugue. L’un des jeunes gens, un garçon à la voix pincharde qui portait avec une cravate rouge et un panama à courbe audacieuse un costume d’été jaune clair de coupe extravagante, se montrait particulièrement lancé. Mais l’ayant considéré de plus près, Aschenbach constata avec horreur qu’il avait devant lui un faux jeune homme. Nul doute, c’était un vieux beau. Sa bouche, ses yeux avaient des rides. Le carmin mat de ses joues était du fard, sa chevelure, noire sous le chapeau à ruban de couleur, une perruque ; le cou flasque laissait voir des veines gonflées ; la petite moustache retroussée et la mouche au menton étaient teintes ; les dents, que son rire découvrait en une rangée continue, fausses et faites à bon marché, et ses mains qui portaient aux deux index des bagues à camées étaient celles d’un vieillard. Frémissant de répulsion, Aschenbach observait son attitude et celle de ses compagnons. Ceux-ci ne sentaient-ils point la sénilité de leur ami ? Cela ne les choquait-il pas de le voir s’habiller de fantaisie, rechercher leurs élégances et se faire passer pour un des leurs ? Mais on eût dit qu’ils l’acceptaient tout naturellement parmi eux, qu’ils en avaient l’habitude ; ils ne faisaient pas de différence entre eux et lui, répondaient sans répugnance à ses coups de coude et à ses plaisanteries. « Comment cela se fait-il ? » se demanda Aschenbach en passant la main sur son front, et il ferma ses paupières qui lui faisaient mal, car il n’avait pas assez dormi. Il se trouvait entraîné hors du réel et comme engagé dans une aventure, un rêve où le monde changeait, subissait d’étranges déformations auxquelles il allait peut-être mettre un terme en posant un écran devant ses yeux avant de les lever à nouveau sur l’entourage. Mais à ce moment même il eut l’impression d’un flottement et, soudain pris d’une sotte peur, il regarda, vit que la coque lourde et sombre du bateau se détachait lentement du quai de pierre. Pouce à pouce, avançant et reculant sous l’effort de la machine, on voyait s’élargir entre quai et bateau la bande d’eau grasse et diaprée et, après de gauches manœuvres, le vapeur finit par tourner sa proue vers le large. Aschenbach alla s’asseoir à tribord où le bossu lui avait installé sa chaise longue, et un steward en frac graisseux vint lui offrir ses services.

 

Le ciel était gris, le vent humide. On avait perdu de vue le port et les îles, et la côte disparut bientôt à l’horizon embué de vapeurs. La cheminée laissait retomber des noirées gonflées d’humidité sur le pont frais lavé qui ne voulait pas sécher. On n’était pas en route depuis une heure qu’il fallut déployer la tente, car il commençait à pleuvoir.

 

Enveloppé dans son manteau, le voyageur reposait, un livre sur ses genoux, et les heures passaient sans qu’il s’en aperçût. La pluie avait cessé ; on enleva la tente. L’horizon était parfaitement net. Alentour, sous la coupe grise du ciel, rien que la mer immense et déserte. Mais dans le vide, dans l’espace indivisé, nous perdons aussi la notion de durée et notre esprit se noie dans la démesure. Ainsi allongé, Aschenbach voyait passer dans un rêve le vieux beau, l’homme au bouc de tout à l’heure, d’étranges silhouettes dont il n’arrivait à saisir ni les gestes, ni les paroles ; il finit par s’endormir.

 

À midi, on le pria de passer pour le déjeuner dans la salle à manger en boyau sur laquelle s’ouvraient les cabines ; au bout opposé de la longue table il retrouva les commis et leur sénile compagnon attablés là depuis dix heures et buvant avec le joyeux capitaine. La chère était maigre et il expédia son repas. Il avait besoin de sortir, de regarder le ciel, de voir s’il n’y aurait pas une éclaircie sur Venise.

 

Il ne lui semblait pas qu’il pût en être autrement, car la ville l’avait toujours accueilli dans un nimbe de lumière, mais ciel et mer restaient chargés et livides, par instants il bruinait ; il se résigna à l’idée d’aborder du côté de la mer une Venise autre que celle qu’il découvrait autrefois en venant par terre. Il s’adossa au mât de misaine, laissant errer au loin son regard qui cherchait la terre. Il songeait à son enthousiaste et mélancolique jeunesse qui avait jadis vu surgir de ces flots les coupoles et les campaniles dont il avait tant rêvé ; dans sa mémoire chantaient des vers, de ceux dont vénération, bonheur, mélancolie, lui avaient en ce temps-là inspiré l’harmonieuse cadence, et bercé par des sentiments qui avaient une fois déjà trouvé expression, il interrogeait son cœur grave et las, se demandant s’il serait donné au touriste venu pour flâner de retrouver l’enthousiasme ancien, et si ne l’attendait pas peut-être quelque tardive aventure sentimentale.

 

À sa droite, la côte se dessina toute plate. Des bateaux de pêche donnaient de l’animation à la mer. On vit paraître l’île aux Bains, que le vapeur laissa à sa gauche, pour traverser au ralenti l’étroite passe du même nom, et finalement s’arrêter sur la lagune, en face de misérables maisons bariolées, en attendant le canot du service de santé.

 

Il fallut l’attendre une heure. On était arrivé sans l’être. Rien ne pressait, et l’on s’impatientait pourtant. Les jouvenceaux de Pola dont la fibre patriotique vibrait sans doute un peu à cause des coups de clairon venus par-dessus l’eau du côté du jardin public, étaient montés sur le pont et, le vin d’Asti aidant, ils poussaient des hourras patriotiques en l’honneur des bersaglieri que l’on apercevait en face sur la place d’exercice. Mais c’était un spectacle répugnant de voir dans quel état s’était mis l’homme grimé en s’associant à ses juvéniles compagnons. Le vin que portait bien une robuste jeunesse avait monté à la tête du vieux dont l’ivresse était piteuse. Le regard chaviré, une cigarette entre ses doigts agités d’un tremblement, il titubait sur place, ballotté d’avant en arrière, d’arrière en avant, et gardait à grand-peine l’équilibre. Comme il n’aurait pas fait un pas sans choir, il se gardait d’avancer, et néanmoins lancé, il se livrait à des accès d’affligeante gaîté, attrapait par le bouton tous ceux qui s’approchaient de lui, leur tenait des propos sans suite, clignait de l’œil, pouffait de rire, levait pour de niaises plaisanteries son doigt couvert de bagues et de rides, et avec d’ignobles sous-entendus se léchait du bout de la langue la commissure des lèvres. Aschenbach le regardait faire les sourcils froncés, et de nouveau il sentit sa tête se prendre comme au spectacle d’un monde qui légèrement mais irrésistiblement tournerait au fantastique, grimacerait, irait se défigurant ; sans d’ailleurs s’arrêter à cette impression : on allait descendre, les trépidations de la machine recommençaient et le bateau reprenait à travers le canal de San Marco son trajet interrompu au moment d’accoster.

 

C’était donc elle, il allait une fois encore y atterrir à cette place qui confond l’imagination et dont l’éblouissante, la fantastique architecture emplissait d’émerveillement et de respect les navigateurs abordant autrefois le territoire de la république : l’antique magnificence du Palais et le Pont aux soupirs, sur la rive, les colonnes, le lion, le saint, la fastueuse aile en saillie du temple fabuleux, la vue sur la Porte et la Grande Horloge ; et à ce spectacle il se prenait à penser qu’arriver à Venise par le chemin de fer, c’était entrer dans un palais par la porte de derrière ; il ne fallait pas approcher l’invraisemblable cité autrement que comme lui, en bateau, par le large.

 

La machine stoppa, des gondoles s’avancèrent ; on rabattit la passerelle, les douaniers montèrent à bord pour une visite superficielle des bagages ; on pouvait descendre à terre. Aschenbach exprima le désir d’avoir une gondole qui le conduisît avec son bagage jusqu’à la station de bateaux-mouches qui font le service entre la ville et le Lido, car il avait l’intention de s’installer tout contre la mer. Entendu ! Des ordres sont lancés aux gondoliers qui dans leurs gondoles se disputent en patois vénitien. Aschenbach veut descendre, mais il en est empêché par sa malle précisément, que l’on tire, traîne, pousse péniblement au long de l’escalier en échelle. Le voilà donc condamné à subir pendant quelques minutes l’horrible vieux beau et les discrètes salutations dans lesquelles son ivresse le fait se répandre vis-à-vis de l’étranger. « Bon séjour, monsieur, bon séjour à Venise », bêle l’homme en faisant des ronds de jambe. « Mille hommages et ne nous oubliez pas. Au revoir, excusez und bon jour, Euer, Exzellenz ! » Il bave, plisse les paupières, lèche le coin de ses lèvres et l’on voit les poils de sa mouche teinte se hérisser sur son menton : « Meilleurs compliments, bafouille-t-il, touchant sa bouche du bout des deux doigts, meilleurs compliments à la bonne amie, à la très belle, très chère, très bonne amie… » et soudain sa mâchoire laisse tomber un râtelier qui pend sur la lèvre inférieure. Aschenbach lui échappe. « À la bonne amie, à la belle amie », poursuit l’autre d’une voix avinée et qui roucoule entre deux hoquets, pendant que le voyageur descend la raide passerelle en se tenant à la corde.

 

Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? Aschenbach s’en aperçut lorsqu’il se fut installé aux pieds du gondolier en face de ses bagages, soigneusement rassemblés à l’avant relevé de la gondole. Les bateliers continuaient à se quereller avec des gestes menaçants, des mots qui sonnaient dur à son oreille et dont le sens lui échappait. Mais le remarquable silence de la cité des eaux semblait accueillir les voix avec douceur, leur ôter du corps, les égrener à la surface du flot. Dans le port, il faisait chaud. Laissant jouer sur lui le souffle tiède du sirocco, détendu, abandonné dans les coussins au rythme de l’eau qui berce, le voyageur fermait les yeux, goûtait le plaisir doux et rare pour lui de se laisser aller. « La traversée ne durera pas longtemps, pensait-il ; plût au ciel qu’elle durât toujours ! » Et bercé par la gondole légère, il eut la sensation de glisser, d’échapper au tumulte et aux voix.