LA MORT À VENISE

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LA MORT À VENISE - Mann, Thomas




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Lecture en ligne "LA MORT À VENISE"

 

Thomas Mann

LA MORT À VENISE

-1912

 

1

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1

 

Par un après-midi de printemps de cette année 19.. qui des mois durant sembla menacer si gravement la paix de l’Europe, Gustav Aschenbach, ou d’Aschenbach – depuis son cinquantième anniversaire il avait droit à la particule – était parti de son appartement de Prinzregentenstrasse à Munich, pour faire seul une assez longue promenade. Surexcité par les difficultés de son travail du matin, auquel il lui fallait justement apporter une attention toujours en garde, une circonspection et des soins infinis, une volonté pressante et rigoureuse, l’écrivain n’avait pu, même après déjeuner, arrêter en lui l’élan du mécanisme créateur, de ce motus animi continuus par lequel Cicéron définit l’éloquence, et il n’avait pas trouvé dans la sieste le sommeil réparateur qui, la fatigue le prenant désormais toujours un peu plus vite, lui était devenu une quotidienne nécessité. Aussi avait-il aussitôt après le thé cherché le plein air, espérant que la promenade le remettrait d’aplomb et lui vaudrait une bonne soirée de travail.

 

On était au commencement de mai, et après des semaines d’un froid humide venait la surprise d’un faux été. L’Englischer Garten, quoiqu’il ne fît encore que se parer de feuilles tendres, sentait l’orage comme au mois d’août, et Aschenbach l’avait trouvé aux abords de la ville plein de voitures et de piétons. Au restaurant de l’Aumeister où le conduisaient des allées de moins en moins fréquentées, Aschenbach avait un moment considéré l’animation populaire de la terrasse, au long de laquelle s’étaient arrêtés quelques fiacres et des équipages ; au coucher du soleil il était sorti du parc et revenait à travers la campagne ; comme il se sentait fatigué et que l’orage menaçait au-dessus de Fohring, il attendit au cimetière du Nord le tramway qui le ramènerait directement en ville.

 

Il se trouva qu’il n’y avait personne à la station ni aux alentours. Pas un véhicule sur la chaussée de Fohring ni dans la rue d’Unger, dont le pavé et les rails luisants se perdaient dans la solitude. Derrière les palissades des entrepreneurs de monuments funéraires, les croix, les pierres tombales et les mausolées faisaient comme un autre cimetière, inhabité celui-là ; rien n’y bougeait, et en face la chapelle, où l’on bénit les morts, reposait en silence dans le reflet du jour à son déclin. Sur sa façade décorée de croix grecques et d’images hiératiques aux couleurs claires, s’ordonnaient en lettres d’or des inscriptions symétriques, des paroles de l’Écriture relatives à l’au-delà. – « Ils entreront dans la maison de Dieu » – « Qu’ils reçoivent la lumière éternelle » – et, pendant ces minutes d’attente, Aschenbach avait trouvé une grave distraction à déchiffrer les formules ; son regard errait sur elles, sa pensée s’abandonnait à leur transparente mystique, lorsque, sous le portique, au-dessus des deux bêtes de l’Apocalypse qui gardent le perron, la vue d’un homme étrange vint le tirer de sa rêverie et imprimer à ses pensées un tout autre cours.

 

S’il avait surgi de l’intérieur de la chapelle par la porte de bronze, ou si, venant du dehors, il avait sans qu’Aschenbach y prît garde gravi les marches, celui-ci ne savait. Il penchait plutôt, sans s’y appesantir, vers la première hypothèse. De stature moyenne, maigre, sans barbe, le nez extraordinairement camus, cet homme appartenait au type roux dont il avait le teint de lait et la peau tavelée. De toute évidence il n’était pas Bavarois : du moins un chapeau de Manille à grands bords droits lui donnait-il l’air d’être étranger, de venir de pays exotiques ; par contre, le sac de montagne suspendu à ses épaules était bien celui que l’on voit en Bavière. Son costume de sport de ton jaunâtre semblait être en loden ; du bras gauche appuyé à l’aine, il tenait un manteau de pluie gris, et à la main droite un bâton ferré fiché en terre, à la poignée duquel il s’appuyait de la hanche en croisant les pieds l’un sur l’autre. Sa tête dressée dégageait de la chemise ouverte un cou long et sec où venait s’accuser la pomme d’Adam ; de ses yeux sans couleur, ombrés de cils roux et barrés verticalement de deux plis énergiques qui s’accordaient curieusement au nez retroussé, il fouillait l’horizon. Ainsi – et peut-être ne paraissait-il si altier que parce qu’il était posté en haut des marches – son attitude avait quelque chose d’impérieux, de dominateur, d’audacieux, et même de farouche ; car, soit qu’il grimaçât parce que le soleil couchant l’éblouissait, soit qu’il s’agît d’une déformation permanente des traits, ses lèvres, qui semblaient trop courtes, découvraient entièrement des dents longues et blanches dont les deux rangées saillaient entre les gencives.

 

Peut-être Aschenbach avait-il mis de l’indiscrétion dans le regard mi-distrait, mi-inquisiteur, dont il avait examiné l’étranger ; soudain il s’aperçut que celui-ci, à son tour, le fixait, et à vrai dire de façon si agressive, avec un air si évidemment décidé à pousser la provocation et à forcer le regard de l’autre à se dérober, qu’Aschenbach, désagréablement touché, se détourna et se mit à marcher le long de la palissade, s’astreignant momentanément à ne plus faire attention à l’homme. L’instant d’après, il l’avait oublié. Soit qu’à l’apparition de l’étranger des visions de voyage eussent frappé son imagination, ou bien que quelque autre influence physique ou morale fût en jeu, à sa surprise il éprouva au-dedans de lui comme un étrange élargissement, une sorte d’inquiétude vagabonde, le juvénile désir d’un cœur altéré de lointain, un sentiment si vif, si nouveau, dès si longtemps oublié ou désappris que, les mains dans le dos et les yeux baissés, il s’arrêta, rivé au sol, pour examiner la nature et l’objet de son émotion.

 

C’était envie de voyager, rien de plus ; mais à vrai dire une envie passionnée, le prenant en coup de foudre, et s’exaltant jusqu’à l’hallucination. Son désir se faisait visionnaire, son imagination, qui n’avait point encore reposé depuis le travail du matin, inventait une illustration à chacune des mille merveilles, des mille horreurs de la terre, que d’un coup elle tâchait de se représenter : il voyait – il le voyait – un paysage, un marais des tropiques, sous un ciel lourd de vapeurs, moite, exubérant et monstrueux, une sorte de chaos primitif fait d’îles, de lagunes et de bras de rivière charriant du limon ; d’une profusion de fougères luxuriantes, d’un abîme végétal de plantes grasses, gonflées, épanouies en fantastiques floraisons, il voyait d’un bout à l’autre de l’horizon surgir des palmiers aux troncs velus ; il voyait des arbres aux difformités bizarres jeter en l’air des racines qui revenaient ensuite prendre terre, plonger dans l’ombre et l’éclat d’un océan aux flots glauques et figés, où, entre des fleurs flottant à la surface, blanches comme du lait et larges comme des jattes, des oiseaux exotiques au bec informe se tenaient sur les bas-fonds, le cou rentré dans les ailes, l’œil de côté et le regard immobile ; il voyait étinceler les prunelles d’un tigre tapi entre les cannes noueuses d’un fourré de bambous – et il sentit son cœur battre plus fort, d’horreur et d’énigmatique désir. Puis la vision s’évanouit ; et, secouant la tête, Aschenbach reprit sa promenade au long de la palissade et des monuments funéraires.

 

Il n’avait, tout au moins depuis qu’il pouvait explorer le monde, en tirer profit et en jouir à sa guise, considéré les voyages que comme une mesure d’hygiène qu’il lui fallait çà et là prendre en se faisant violence. Trop occupé aux tâches que lui proposaient son Moi et le Moi européen, trop grevé par l’obligation de produire, trop peu enclin à se distraire pour goûter en dilettante le chatoiement du monde des apparences, il s’était jusque-là aisément contenté de l’image que chacun peut se faire de la surface du globe sans beaucoup bouger de son cercle, et la tentation ne lui était jamais venue de quitter le continent. Et puis, sa vie lentement commençait à décliner ; une appréhension d’artiste de ne pas finir, le souci de penser que l’horloge pourrait s’arrêter avant qu’il se fût réalisé et pleinement donné – tout cela devenant plus qu’un papillon noir que l’on chasse de la main – il avait presque entièrement arrêté les limites sensibles de son existence à cette belle ville, devenue sa ville, et au coin de campagne rude où il s’était installé dans la montagne, et où il passait les pluvieux étés.

 

D’ailleurs cette fantaisie qui venait de le prendre, si tard et si soudain, sa raison et une maîtrise de soi à laquelle il s’était exercé depuis son jeune âge eurent vite fait de la modérer et de la mettre au point. Son intention était avant de se rendre à la campagne de conduire jusqu’à un endroit déterminé l’œuvre à laquelle il vouait sa vie ; l’idée d’une randonnée lointaine qui le distrairait de sa tâche des mois durant semblait trop frivole et contraire à son dessein, il ne s’y fallait point arrêter. Et pourtant il ne savait que trop pourquoi il avait ainsi été pris à l’improviste. Impulsif besoin de fuir ; telle était, qu’il se l’avouât, cette nostalgie du lointain, du nouveau, tel cet avide désir de se sentir libre, de jeter le fardeau, d’oublier – besoin d’échapper à son œuvre, au lieu où chaque jour il la servait d’un cœur inflexible, avec une passion froide. Son service, en vérité, il l’aimait, et déjà presque il aimait la lutte énervante et chaque jour renouvelée de sa volonté tenace, fière, éprouvée, contre une lassitude croissante que tous devaient ignorer et qu’aucun fléchissement, aucun signe de laisser-aller dans sa production ne devaient trahir. Mais il paraissait raisonnable de ne pas trop bander l’arc, et de ne pas s’entêter à étouffer une impulsion jaillissant si vive et si spontanée. Il pensa à son travail, au passage qui, ce jour comme la veille déjà, l’avait arrêté. La résistance semblait ne devoir ni céder à un soin patient, ni être enlevée en un tour de main. Il recommença de l’examiner, essayant tantôt de trancher le nœud, tantôt de le délier, et malgré lui, avec un frémissement ; il lâcha prise. Ce n’est pas que la difficulté fût extraordinaire, mais il était paralysé par des scrupules, le déplaisir, les agacements d’une exigence qui en venait à ne pouvoir plus se satisfaire de rien. L’insatisfaction, certes il l’avait dès l’adolescence tenue pour l’essence même, le fond intime du talent. Pour l’amour d’elle il avait refréné le sentiment, il l’avait empêché de s’échauffer, parce qu’il le savait insouciant, enclin à se contenter d’à-peu-près, d’une demi-perfection. La sensibilité asservie se vengeait-elle donc en l’abandonnant, en se refusant à porter plus loin son art, à lui donner des ailes, en emportant avec elle tout le plaisir, le ravissement que c’est de mettre en forme, d’exprimer ? Non pas que ce qu’il écrivait fût mauvais. En cela au moins résidait le privilège de l’âge, qu’à chaque moment, sans effort, il se sentait assuré de sa maîtrise. Mais celle-ci, alors que la nation lui rendait hommage, ne lui donnait à lui-même point de joie, et il avait l’impression que quelque chose, visiblement, faisait défaut à son œuvre, qu’elle ne portait plus la marque d’une fantaisie ardente à se jouer, née du plaisir d’écrire, et engendrant le plaisir de lire, mieux que ne sauraient le faire richesse et profondeur. Il redoutait l’été à la campagne, la solitude dans la petite maison, avec la servante qui lui préparait ses repas et le domestique qui les lui servait, redoutait les visages familiers des montagnes dont sommets et versants allaient recommencer de faire cercle autour de sa personne, lente au travail et morose. Il lui fallait une détente, un peu d’imprévu, de flânerie, l’air du large qui lui rafraîchirait le sang, pour que l’été fût supportable et donnât des fruits. Il voyagerait donc – soit. Pas trop loin, pas précisément jusqu’au pays des tigres. Une nuit en wagon-lit, et un farniente de trois ou quatre semaines dans quelque station cosmopolite du riant Midi.

 

Ainsi allait sa pensée tandis que se rapprochait le bruit du tramway venu par la rue d’Unger ; en montant il décida de consacrer la soirée à l’étude des cartes et des indicateurs. Sur la plate-forme l’homme au panama, ce compagnon d’un moment qui n’était pas indifférent, lui revint à l’esprit. Il le chercha des yeux, mais ne put se rendre compte s’il était encore là. On ne le découvrait ni à l’endroit où il s’était tout à l’heure tenu, ni sur la place, ni dans le tramway.

 

2

 

L’auteur du limpide et puissant récit de la vie épique de Frédéric de Prusse, le patient artiste qui dans son roman Maïa, comme en une tapisserie où mille personnages s’assemblent à l’ombre d’une idée, s’était longuement appliqué à entrelacer des destinées diverses, celui dont le vigoureux talent conçut l’histoire d’Un misérable, et révéla aux jeunes reconnaissants que par-delà les abîmes explorés une morale ferme était possible, enfin (et ici s’arrête la liste des œuvres de sa maturité) l’auteur d’Art et Spiritualité, cet essai tout de passion, dont la force ordonnatrice et les éloquentes oppositions avaient pu être mises par de bons juges en parallèle avec le traité Du naïf et du sentimental, de Schiller – Aschenbach donc était né à L., chef-lieu d’un district de Silésie où son père occupait un haut emploi dans la magistrature. Ses ancêtres, officiers, magistrats, administrateurs, avaient mené au service du roi et de l’État une existence compassée, digne, médiocre. Ce qu’il y avait en eux de spiritualité s’était un jour incarné en la personne d’un prédicateur. À la génération précédente, la mère de l’écrivain, fille d’un maître de chapelle tchèque, avait introduit dans la famille un sang plus chaud. C’était d’elle qu’il tenait les traits de race étrangère que l’on remarquait en sa personne. L’alliance d’une conscience professionnelle austère et de troubles, d’impulsives ardeurs, avait fait de lui un et cet artiste.

 

Toute sa personne suspendue à l’idée de gloire, sans qu’il fût vraiment précoce, de bonne heure il parut à son ton décidé, personnel et prenant qu’il agirait avec succès sur un public. À peine échappé au collège il se faisait un nom. Dix ans plus tard il avait, en se tenant dans son cabinet de travail, appris à jouer au personnage, à administrer sa célébrité, à répondre aux lettres en formules qu’il fallait brèves – tant se sentent harcelés ceux qui réussissent et inspirent confiance – sans cesser d’être aimables et expressives. À quarante ans, alors que le labeur accidenté de l’écrivain lui coûtait un effort, il devait tenir à jour un courrier qui portait les timbres de tous les pays du monde.

 

À égale distance de l’excentrique et du banal, son talent était de nature à lui attirer à la fois les suffrages du grand public et cette admiration des connaisseurs qui oblige l’artiste. Aussi s’était-il dès ses débuts trouvé tenu de répondre à toutes les attentes, même les plus hautes, et il n’avait pas connu le loisir, l’insouciant abandon des vingt ans. À trente-cinq ans il tomba malade à Vienne, et comme on parlait de lui dans le monde, quelqu’un finement fit cette remarque : « Aschenbach, voyez-vous, a toujours vécu comme ceci » – et il montrait le poing gauche serré – « jamais comme ça » – et il laissait négligemment pendre la main droite sur le bras du fauteuil. L’observation portait juste ; le courage à vivre ainsi avait d’ailleurs d’autant plus de mérite qu’Aschenbach n’était rien moins que robuste, et qu’avec sa frêle nature il n’était pas tant né pour l’effort que voué à lui.

 

Dans son enfance, les médecins avaient déconseillé le collège et on avait dû l’instruire à la maison. Grandi seul, sans camarades, il s’était pourtant de bonne heure rendu compte qu’il appartenait à une génération où était rare, non point le talent, mais le fonds de santé dont le talent a besoin pour s’épanouir – une génération où l’artiste a tôt jeté son plus beau feu et souvent se consume avant l’âge. Mais sa parole favorite était « tenir » ; dans son Frédéric le Grand, il n’avait pas tendu à autre chose qu’à la glorification de cet impératif où lui semblait venir se cristalliser toute idée de vertu passive et active. Il formait aussi le vœu ardent de vivre longtemps, car il avait toujours été convaincu que celui-là seul est un artiste, grand, total et vénérable vraiment, à qui il est donné d’exercer sa puissance créatrice et de représenter l’homme à tous les âges de la vie.

 

Devant, avec des épaules délicates, porter les charges du talent, et voulant aller jusqu’au bout, il avait un extrême besoin de discipline – la discipline, heureusement, il l’avait dans le sang du côté paternel. À cinquante, à quarante ans et même plus jeune, à un âge où d’autres se gaspillent, dissipent l’enthousiasme, remettent tranquillement l’exécution de grands projets, lui se levait avant l’aube. Il s’aspergeait le torse d’eau froide et, devant son manuscrit encadré de deux grandes bougies de cire dans des chandeliers d’argent, pendant deux ou trois heures il offrait à l’art, d’un cœur fervent, le sacrifice des forces amassées durant le sommeil. Ne fallait-il point excuser – leur erreur étant d’ailleurs le signe certain de sa victoire morale – ceux qui ne le connaissant pas prenaient le cosmos de sa Maïa ou les fresques de la Vie épique de Frédéric le Grand pour des œuvres venues d’un jet, alors qu’elles avaient été bâties à petites journées, qu’elles n’avaient monté si haut qu’à coups d’inspiration mille fois répétés, et qu’elles n’excellaient tant, n’étaient si parfaites dans l’ensemble et en chaque détail, que parce que l’auteur, avec une volonté et une ténacité comparables à celles du conquérant de sa natale Silésie, s’était pendant des années tenu à la même œuvre, lui consacrant à l’exclusion de tout le reste des heures où lui venaient la force et la grâce.

 

Pour qu’une œuvre de haute intellectualité agisse immédiatement et profondément sur le grand public, il faut qu’il y ait secrète parenté – voire même identité entre le destin personnel de l’auteur et le destin anonyme de sa génération. Les contemporains ne savent pas pourquoi ils acclament une œuvre d’art. Connaisseurs ? Non. Ils n’y veulent découvrir tant de qualités que pour justifier leur faveur ; au fond, elle tient à des impondérables, elle est sympathie. Dans un de ses livres, Aschenbach avait glissé cette remarque que presque toute grandeur existante existe en vertu d’un « Quand même ! », à la façon d’un défi jeté aux mille empêchements que constituent chagrin, tourment, pauvreté, abandon, fragilité, vice, passion. Plus qu’une remarque, c’était une expérience, la formule même de sa vie, de son succès, la clé de son œuvre ; quoi d’étonnant dès lors à ce que ce fût aussi attitude et trait profond de ses personnages les plus significatifs ?

 

De ce héros d’une espèce nouvelle qui s’incarnait tour à tour dans chacune des figures favorites du romancier, un pénétrant analyste avait tout de suite remarqué qu’il représentait un type intellectuel et viril d’adolescent retranché dans sa pudeur et serrant les dents tandis qu’épées et traits transpercent son corps immobile. Le mot était joli, spirituel, exact aussi, encore qu’en apparence il insistât trop sur la note passive. Car se dresser en face du destin, et garder de la grâce dans les tourments, ce n’est pas seulement subir, c’est agir, triompher positivement, et la figure de saint Sébastien est le plus beau symbole, sinon de l’art en général, du moins de cet art-ci. À travers la fiction, on reconnaissait dans les romans d’Aschenbach ces incarnations successives : l’homme qui se domine et a l’élégance de cacher aux regards du monde, jusqu’à la dernière minute, le mal qui le mine et sa ruine physiologique ; celui qui, attisant la bilieuse sensualité d’organes médiocres, sait tirer du feu qui couvait en lui une flamme pure et transposer triomphalement dans le plan de la beauté la laideur dont il était parti ; cet autre, blême et débile, qui puise au gouffre brûlant de l’esprit ce qu’il faut de force pour jeter au pied de la croix, à ses pieds, tout un peuple présomptueux ; cet autre encore qui se tient, souriant, au service d’une forme austère et vide ; celui qu’épuise sa vie mensongère et dangereuse, que consument depuis sa naissance l’art et le besoin de faire des dupes : le spectacle de si complexes destins amène à se demander s’il a jamais existé d’autre héroïsme que celui de la faiblesse, ou si en tout cas ce type de héros n’est pas proprement celui de notre époque ? Gustav Aschenbach était le poète de tous ceux qui à la frange de l’épuisement travaillent, qui sont accablés, usés déjà, et tiennent debout encore, de ces moralistes de la prouesse qui, frêles de nature et manquant de facilité, réussissent, à coups de volonté et par une sage économie, à tirer d’eux, pour un temps au moins, des effets de grandeur. On en compte plus d’un ; ils sont les héros de notre époque. Et tous se reconnaissaient dans son œuvre, ils y trouvaient leur moi confirmé, lyriquement exalté, et lui savaient gré, se faisaient ses annonciateurs.

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Il avait partagé l’élan jeune et brutal du siècle, et par lui poussé il n’avait pas redouté les faux pas, les écarts ; il s’était publiquement livré au mal, exposé sans tact, sans discernement, dans ses discours et ses écrits. Mais il avait atteint à cette dignité dont il affirmait que dès toujours elle excite de son aiguillon le vrai talent, et l’on peut dire que son évolution n’avait été qu’une ascension vers des hauteurs où à force de méthode, en se raidissant, il était monté, par-delà les obstacles du doute et de l’ironie.

 

La vie, la richesse des formes d’art qui parlent aux sens sans engager l’esprit, captivent la masse bourgeoise, mais la jeunesse passionnée et absolue ne s’attache qu’au problématique, et Aschenbach, plus que nul autre adolescent, avait été absolu et problématique. Il s’était montré purement, servilement cérébral ; de la connaissance il avait fait un moyen de brigandage, il avait coupé le blé en herbe, profané des mystères, suspecté le talent, trahi l’art – et tandis que ses imaginations entretenaient, animaient, édifiaient des lecteurs qui aimaient son œuvre d’un amour naïf, un défaut de maturité lui avait fait tenir à la jeunesse suspendue à ses lèvres de cyniques propos sur la nature équivoque de l’art et des artistes.

 

Il est probable que chez l’homme de valeur et de quelque noblesse, rien ne s’émousse plus aisément, plus définitivement, que le goût de la connaissance qui pique, excite et laisse de l’amertume ; et il est certain que la sévère et mélancolique volonté des jeunes gens d’aller jusqu’au bout du savoir pèse peu auprès de cette résolution profonde de l’âge viril où l’artiste devenu un maître dit non au savoir, l’écarte, le dépasse, tête haute, s’il est de nature à amoindrir la volonté, à décourager de l’action, ou même à ôter de sa grandeur à la passion. Qu’était son célèbre Misérable sinon une explosion de dégoût en face de l’indécent « psychologisme » de l’époque, incarné dans la molle et niaise personne de ce douteux personnage aux démarches de reptile, qui se fait un sort en poussant par impuissance, vice, ou velléité morale, sa femme dans les bras d’un éphèbe, et sous prétexte de profondeur se croit les indélicatesses permises ? La vigueur des termes dans lesquels il y réprouvait ce qui est répréhensible annonçait une volonté de renier toute morale incertaine, toute sympathie avec les abîmes, de renoncer au relâchement, à cette molle pitié qui fait dire que tout comprendre c’est tout pardonner : déjà en cet ouvrage s’accomplissait le « miracle de la spontanéité retrouvée » sur lequel il devait quelque temps après, dans un de ses dialogues, insister avec un ton de mystère. Étrange concordance ! avec cette « renaissance » de l’esprit – la sévérité, la discipline reconquise en étaient-elles la cause ? – le goût du beau prenait en lui une vivacité nouvelle, excessive presque, et on trouvait dans son œuvre ce sens aristocratique de la mesure, de la simplicité, de la pureté des formes, ce style, ostensiblement, volontairement classique, qui ne cessa dès lors de la distinguer. Mais prendre si ferme position par-delà le savoir, étouffer la gênante, la dissolvante curiosité intellectuelle, n’est-ce pas aussi ramener l’univers et l’âme à une simplicité bien simple, et rendre une autre puissance au mal, à ce qui est prohibé, déréglé ? Et le style lui-même n’a-t-il pas double visage ? N’est-il pas à la fois moral et immoral – moral en tant qu’il tient à une discipline et qu’il la formule, mais aussi immoral, et même antimoral, en tant qu’il suppose par nature l’indifférence à toute moralité et qu’il a précisément pour tendance essentielle de réduire la moralité, de la subordonner à sa hautaine et absolue tyrannie ?

 

D’ailleurs, évoluer, c’est céder à la fatalité et l’on n’imagine guère un artiste fournissant la même carrière s’il a la sympathie et la confiance passive du grand public, ou bien s’il va seul, sans l’éclat de la gloire et les obligations qu’elle crée. Seuls ceux qui sont voués à une éternelle bohème trouveront fade et souriront de voir un beau talent échapper au libertinage, passer de la chrysalide à l’être accompli, ne plus consentir au laisser-aller de l’esprit, estimer la tenue, la trouver expressive, s’enfermer dans une aristocratique solitude, et y livrer sans secours le douloureux, le farouche combat qui conduit aux honneurs, au pouvoir. Et puis quel jeu, quel défi, quelle jouissance n’est-ce pas de travailler ainsi à soi en artiste ! Avec les années, les propos d’Aschenbach avaient pris quelque chose de pédant, d’officiel ; peu à peu son style se dépouillait, on n’y trouvait plus les jaillissantes hardiesses, l’originalité, la subtilité de nuance des premiers temps, il se donnait en exemple, se faisait norme, se polissait selon la tradition, devenait conservateur, formel, voire sentencieux, et en vieillissant il bannissait de son langage, à la façon dont on rapporte que Louis XIV le faisait, toute expression vulgaire. C’est à ce moment-là que l’administration universitaire introduisit des pages choisies de son œuvre dans les livres de lecture prescrits pour les écoles. Une telle mesure lui agréait profondément et il se garda de refuser le titre de noblesse dont le jeune Empereur voulut dès son avènement récompenser l’auteur de Frédéric le Grand.

 

Après quelques années vagabondes, quelques essais de s’installer tantôt ici, tantôt là, il se fixa de bonne heure à Munich et y vécut entouré de la considération bourgeoise dont il arrive à l’intellectuel de jouir dans certains cas. Ayant épousé jeune encore la fille d’un savant, il connut une brève période de bonheur à laquelle la mort de sa femme mit fin. Il lui restait une fille, mariée déjà. Il n’avait pas eu de fils.

 

Gustav d’Aschenbach était de taille un peu au-dessous de la moyenne, brun, le visage entièrement rasé. Sa tête paraissait assez forte par rapport au corps plutôt délicat. Ses cheveux ramenés en arrière, clairsemés au sommet de la tête, drus et grisonnants aux tempes, encadraient un front haut, raviné et que l’on eût dit couvert de cicatrices. Le ressort doré de verres non cerclés entaillait à la racine un nez aquilin et ramassé. Ses lèvres à l’ordinaire se fermaient mollement, ou bien elles se contractaient, rétrécissant soudain la bouche, qu’il avait assez grande ; ses joues maigres étaient creusées de sillons et à son menton bien fait on voyait une fossette. On eût dit que le destin dans de graves occasions avait laissé sa griffe sur cette physionomie volontiers inclinée avec une expression de souffrance, alors qu’elle ne devait qu’à l’art un modelé qui tient ordinairement aux péripéties d’une existence agitée. De ce front avaient jailli les étincelantes reparties des entretiens de Voltaire avec Frédéric II au sujet de la guerre ; ces yeux, dont venait à travers le lorgnon un regard profond et las, avaient découvert l’enfer sanglant des ambulances de la guerre de Sept ans. L’exaltation de vie que l’art donne aux choses, il la donne aussi à l’artiste créateur ; il lui fait un bonheur qui va plus avant, une flamme qui consume plus vite. Il grave sur la face des fervents le dessin d’aventures intellectuelles, de chimères, et vécussent-ils comme en la retraite du cloître, à la longue il leur donne, à un point rare même chez un viveur, des nerfs affinés, subtils, toujours las et toujours en éveil…

 

3

 

Après son étrange promenade, le romancier se trouva encore retenu pendant quelques semaines à Munich par son travail et ses affaires. Mais il était pressé de partir. Enfin, au milieu de mai, il put donner l’ordre que l’on tînt sa maison de campagne prête à le recevoir le mois suivant, et aussitôt il prit le train de nuit pour Trieste. Il ne s’arrêta qu’une journée dans cette ville où le lendemain il prenait le bateau pour Pola.

 

Il cherchait la note exotique, le dépaysement, choses aisées à trouver en somme, et il s’installa dans une île de l’Adriatique nouvellement mise à la mode, près de la côte d’Istrie ; on y trouvait une population paysanne aux haillons pittoresques qui parle un dialecte dont on ne comprend pas un mot, et de belles falaises déchiquetées du côté du large. Mais il pleuvait, l’air était lourd, l’hôtel peuplé de petite-bourgeoisie autrichienne fermée aux étrangers, et la côte n’avait point de ces molles plages de sable qui, seules, vous mettent sur un pied de familiarité avec la mer. Tout cela le rendait maussade, lui ôtait ce sentiment que l’on éprouve lorsqu’on est bien tombé. Une inquiétude, quelque chose en lui le poussait à partir sans savoir encore où se rendre. Il étudiait l’horaire des bateaux, il interrogeait l’horizon, et tout d’un coup – comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? – il vit où il fallait aller. Où va-t-on quand on veut du jour au lendemain échapper à l’ordinaire, trouver l’incomparable, la fabuleuse merveille ? Il le savait. Que faisait-il ici ? Il s’était trompé. C’est là-bas qu’il avait voulu aller. Sans délai, il annonça à l’hôtel qu’il partait. Moins de quinze jours après son arrivée dans l’île trompeuse, par un matin embué de vapeurs, un canot automobile le ramenait à toute vitesse dans le port de guerre et il n’atterrit que pour aussitôt traverser la passerelle qui le conduisit au pont mouillé du bateau prêt à appareiller pour Venise.

 

C’était un bateau de nationalité italienne, vétuste, noir et couvert de suie. Aussitôt qu’Aschenbach eut mis le pied sur le pont, un matelot bossu, malpropre, l’entraîna avec ces grimaces qui veulent être polies vers une cabine qui avait l’air d’une caverne avec son éclairage artificiel. Derrière une table, le chapeau sur l’oreille, un mégot aux lèvres, un homme à barbe de bouc et aux manières de directeur de cirque de province le reçut avec de nouvelles grimaces, prenant des airs dégagés pour inscrire les voyageurs et leur délivrer leur billet. « Venise ! répéta-t-il à la suite d’Aschenbach, en étendant le bras et en tournant sa plume dans la bourbe de l’encrier qu’il tenait penché devant lui. Venise, première ! voilà monsieur ! » Il traça des pattes de mouche, versa sur l’encre fraîche du sable bleu qu’il fit retomber dans une sébile de terre, fit de ses doigts jaunes et noueux un pli au papier et se remit à écrire. Tout en griffonnant il bavardait. « Vous allez à un bel endroit ! Ah ! Venise ! Quelle ville ! Quel charme pour ceux qui s’y connaissent ! et son passé – et ce qu’on y voit aujourd’hui – irrésistible ! » En un clin d’œil il encaissa et rendit la monnaie qu’avec le tour de main d’un croupier il fit glisser sur le drap taché de son bureau. « Amusez-vous bien, monsieur, ajouta-t-il en faisant une révérence de théâtre. C’est un honneur pour moi de vous transporter… messieurs ! » et du bras levé il appelait les suivants comme si l’on eût fait queue à la porte, encore qu’il n’y eût là plus un seul client. Aschenbach retourna sur le pont.

 

Un coude sur le bastingage, il regarda la foule désœuvrée qui flânait sur le quai en attendant de voir partir le bateau et les passagers du bord. Ceux de seconde classe étaient installés à l’avant sur des ballots et des caisses. Les voyageurs de première semblaient être des employés de magasin de Pola, un groupe de jeunes gens qui s’étaient entendus pour faire une excursion en Italie et que le voyage excitait. Ils en faisaient une grande affaire, s’étalaient, bavardaient, riaient, jouissaient d’eux-mêmes et de leurs poses avec fatuité, et se penchant par-dessus bord ils lançaient aux camarades qui, longeant la rue du port, se rendaient à leurs affaires la serviette sous le bras, des lazzi auxquels ceux-ci répondaient en menaçant du bout de la canne leurs amis en fugue. L’un des jeunes gens, un garçon à la voix pincharde qui portait avec une cravate rouge et un panama à courbe audacieuse un costume d’été jaune clair de coupe extravagante, se montrait particulièrement lancé. Mais l’ayant considéré de plus près, Aschenbach constata avec horreur qu’il avait devant lui un faux jeune homme. Nul doute, c’était un vieux beau. Sa bouche, ses yeux avaient des rides. Le carmin mat de ses joues était du fard, sa chevelure, noire sous le chapeau à ruban de couleur, une perruque ; le cou flasque laissait voir des veines gonflées ; la petite moustache retroussée et la mouche au menton étaient teintes ; les dents, que son rire découvrait en une rangée continue, fausses et faites à bon marché, et ses mains qui portaient aux deux index des bagues à camées étaient celles d’un vieillard. Frémissant de répulsion, Aschenbach observait son attitude et celle de ses compagnons. Ceux-ci ne sentaient-ils point la sénilité de leur ami ? Cela ne les choquait-il pas de le voir s’habiller de fantaisie, rechercher leurs élégances et se faire passer pour un des leurs ? Mais on eût dit qu’ils l’acceptaient tout naturellement parmi eux, qu’ils en avaient l’habitude ; ils ne faisaient pas de différence entre eux et lui, répondaient sans répugnance à ses coups de coude et à ses plaisanteries. « Comment cela se fait-il ? » se demanda Aschenbach en passant la main sur son front, et il ferma ses paupières qui lui faisaient mal, car il n’avait pas assez dormi. Il se trouvait entraîné hors du réel et comme engagé dans une aventure, un rêve où le monde changeait, subissait d’étranges déformations auxquelles il allait peut-être mettre un terme en posant un écran devant ses yeux avant de les lever à nouveau sur l’entourage. Mais à ce moment même il eut l’impression d’un flottement et, soudain pris d’une sotte peur, il regarda, vit que la coque lourde et sombre du bateau se détachait lentement du quai de pierre. Pouce à pouce, avançant et reculant sous l’effort de la machine, on voyait s’élargir entre quai et bateau la bande d’eau grasse et diaprée et, après de gauches manœuvres, le vapeur finit par tourner sa proue vers le large. Aschenbach alla s’asseoir à tribord où le bossu lui avait installé sa chaise longue, et un steward en frac graisseux vint lui offrir ses services.

 

Le ciel était gris, le vent humide. On avait perdu de vue le port et les îles, et la côte disparut bientôt à l’horizon embué de vapeurs. La cheminée laissait retomber des noirées gonflées d’humidité sur le pont frais lavé qui ne voulait pas sécher. On n’était pas en route depuis une heure qu’il fallut déployer la tente, car il commençait à pleuvoir.

 

Enveloppé dans son manteau, le voyageur reposait, un livre sur ses genoux, et les heures passaient sans qu’il s’en aperçût. La pluie avait cessé ; on enleva la tente. L’horizon était parfaitement net. Alentour, sous la coupe grise du ciel, rien que la mer immense et déserte. Mais dans le vide, dans l’espace indivisé, nous perdons aussi la notion de durée et notre esprit se noie dans la démesure. Ainsi allongé, Aschenbach voyait passer dans un rêve le vieux beau, l’homme au bouc de tout à l’heure, d’étranges silhouettes dont il n’arrivait à saisir ni les gestes, ni les paroles ; il finit par s’endormir.

 

À midi, on le pria de passer pour le déjeuner dans la salle à manger en boyau sur laquelle s’ouvraient les cabines ; au bout opposé de la longue table il retrouva les commis et leur sénile compagnon attablés là depuis dix heures et buvant avec le joyeux capitaine. La chère était maigre et il expédia son repas. Il avait besoin de sortir, de regarder le ciel, de voir s’il n’y aurait pas une éclaircie sur Venise.

 

Il ne lui semblait pas qu’il pût en être autrement, car la ville l’avait toujours accueilli dans un nimbe de lumière, mais ciel et mer restaient chargés et livides, par instants il bruinait ; il se résigna à l’idée d’aborder du côté de la mer une Venise autre que celle qu’il découvrait autrefois en venant par terre. Il s’adossa au mât de misaine, laissant errer au loin son regard qui cherchait la terre. Il songeait à son enthousiaste et mélancolique jeunesse qui avait jadis vu surgir de ces flots les coupoles et les campaniles dont il avait tant rêvé ; dans sa mémoire chantaient des vers, de ceux dont vénération, bonheur, mélancolie, lui avaient en ce temps-là inspiré l’harmonieuse cadence, et bercé par des sentiments qui avaient une fois déjà trouvé expression, il interrogeait son cœur grave et las, se demandant s’il serait donné au touriste venu pour flâner de retrouver l’enthousiasme ancien, et si ne l’attendait pas peut-être quelque tardive aventure sentimentale.

 

À sa droite, la côte se dessina toute plate. Des bateaux de pêche donnaient de l’animation à la mer. On vit paraître l’île aux Bains, que le vapeur laissa à sa gauche, pour traverser au ralenti l’étroite passe du même nom, et finalement s’arrêter sur la lagune, en face de misérables maisons bariolées, en attendant le canot du service de santé.

 

Il fallut l’attendre une heure. On était arrivé sans l’être. Rien ne pressait, et l’on s’impatientait pourtant. Les jouvenceaux de Pola dont la fibre patriotique vibrait sans doute un peu à cause des coups de clairon venus par-dessus l’eau du côté du jardin public, étaient montés sur le pont et, le vin d’Asti aidant, ils poussaient des hourras patriotiques en l’honneur des bersaglieri que l’on apercevait en face sur la place d’exercice. Mais c’était un spectacle répugnant de voir dans quel état s’était mis l’homme grimé en s’associant à ses juvéniles compagnons. Le vin que portait bien une robuste jeunesse avait monté à la tête du vieux dont l’ivresse était piteuse. Le regard chaviré, une cigarette entre ses doigts agités d’un tremblement, il titubait sur place, ballotté d’avant en arrière, d’arrière en avant, et gardait à grand-peine l’équilibre. Comme il n’aurait pas fait un pas sans choir, il se gardait d’avancer, et néanmoins lancé, il se livrait à des accès d’affligeante gaîté, attrapait par le bouton tous ceux qui s’approchaient de lui, leur tenait des propos sans suite, clignait de l’œil, pouffait de rire, levait pour de niaises plaisanteries son doigt couvert de bagues et de rides, et avec d’ignobles sous-entendus se léchait du bout de la langue la commissure des lèvres. Aschenbach le regardait faire les sourcils froncés, et de nouveau il sentit sa tête se prendre comme au spectacle d’un monde qui légèrement mais irrésistiblement tournerait au fantastique, grimacerait, irait se défigurant ; sans d’ailleurs s’arrêter à cette impression : on allait descendre, les trépidations de la machine recommençaient et le bateau reprenait à travers le canal de San Marco son trajet interrompu au moment d’accoster.

 

C’était donc elle, il allait une fois encore y atterrir à cette place qui confond l’imagination et dont l’éblouissante, la fantastique architecture emplissait d’émerveillement et de respect les navigateurs abordant autrefois le territoire de la république : l’antique magnificence du Palais et le Pont aux soupirs, sur la rive, les colonnes, le lion, le saint, la fastueuse aile en saillie du temple fabuleux, la vue sur la Porte et la Grande Horloge ; et à ce spectacle il se prenait à penser qu’arriver à Venise par le chemin de fer, c’était entrer dans un palais par la porte de derrière ; il ne fallait pas approcher l’invraisemblable cité autrement que comme lui, en bateau, par le large.

 

La machine stoppa, des gondoles s’avancèrent ; on rabattit la passerelle, les douaniers montèrent à bord pour une visite superficielle des bagages ; on pouvait descendre à terre. Aschenbach exprima le désir d’avoir une gondole qui le conduisît avec son bagage jusqu’à la station de bateaux-mouches qui font le service entre la ville et le Lido, car il avait l’intention de s’installer tout contre la mer. Entendu ! Des ordres sont lancés aux gondoliers qui dans leurs gondoles se disputent en patois vénitien. Aschenbach veut descendre, mais il en est empêché par sa malle précisément, que l’on tire, traîne, pousse péniblement au long de l’escalier en échelle. Le voilà donc condamné à subir pendant quelques minutes l’horrible vieux beau et les discrètes salutations dans lesquelles son ivresse le fait se répandre vis-à-vis de l’étranger. « Bon séjour, monsieur, bon séjour à Venise », bêle l’homme en faisant des ronds de jambe. « Mille hommages et ne nous oubliez pas. Au revoir, excusez und bon jour, Euer, Exzellenz ! » Il bave, plisse les paupières, lèche le coin de ses lèvres et l’on voit les poils de sa mouche teinte se hérisser sur son menton : « Meilleurs compliments, bafouille-t-il, touchant sa bouche du bout des deux doigts, meilleurs compliments à la bonne amie, à la très belle, très chère, très bonne amie… » et soudain sa mâchoire laisse tomber un râtelier qui pend sur la lèvre inférieure. Aschenbach lui échappe. « À la bonne amie, à la belle amie », poursuit l’autre d’une voix avinée et qui roucoule entre deux hoquets, pendant que le voyageur descend la raide passerelle en se tenant à la corde.

 

Qui ne serait pris d’un léger frisson et n’aurait à maîtriser une aversion, une appréhension secrète si c’est la première fois, ou au moins la première fois depuis longtemps, qu’il met le pied dans une gondole vénitienne ? Étrange embarcation, héritée telle quelle du Moyen Age, et d’un noir tout particulier comme on n’en voit qu’aux cercueils – cela rappelle les silencieuses et criminelles aventures de nuits où l’on n’entend que le clapotis des eaux ; cela suggère l’idée de la mort elle-même, de corps transportés sur des civières, d’événements funèbres, d’un suprême et muet voyage. Et le siège d’une telle barque, avec sa laque funéraire et le noir mat des coussins de velours, n’est-ce pas le fauteuil le plus voluptueux, le plus moelleux, le plus amollissant du monde ? Aschenbach s’en aperçut lorsqu’il se fut installé aux pieds du gondolier en face de ses bagages, soigneusement rassemblés à l’avant relevé de la gondole. Les bateliers continuaient à se quereller avec des gestes menaçants, des mots qui sonnaient dur à son oreille et dont le sens lui échappait. Mais le remarquable silence de la cité des eaux semblait accueillir les voix avec douceur, leur ôter du corps, les égrener à la surface du flot. Dans le port, il faisait chaud. Laissant jouer sur lui le souffle tiède du sirocco, détendu, abandonné dans les coussins au rythme de l’eau qui berce, le voyageur fermait les yeux, goûtait le plaisir doux et rare pour lui de se laisser aller. « La traversée ne durera pas longtemps, pensait-il ; plût au ciel qu’elle durât toujours ! » Et bercé par la gondole légère, il eut la sensation de glisser, d’échapper au tumulte et aux voix.

 


Comme le silence grandissait autour de lui ! On ne percevait que le bruit des rames retombant en cadence et le clapotis des vagues fendues par l’avant de la barque qui se dressait bien au-dessus du niveau, noir, raide et taillé en hallebarde à son extrême pointe – et pourtant autre chose encore se faisait entendre, une voix mystérieuse… c’était le gondolier qui murmurait, parlait tout seul entre ses dents, à mots entrecoupés, entre deux coups de rame. Aschenbach leva les yeux et il eut un léger mouvement de surprise en constatant que son gondolier ramait vers le large. Il s’agissait donc de ne pas s’oublier tout à fait et de veiller à ce que l’homme exécutât les ordres reçus.

 

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– À la station de bateaux, n’est-ce pas ? dit-il en se retournant à moitié. Mais le gondolier se contenta d’interrompre son monologue et ne répondit pas.

 

– À la station de bateaux, dis-je ! répéta Aschenbach en se retournant tout à fait, les yeux levés sur la figure du gondolier qui était installé par-derrière sur un siège haut d’où sa silhouette se découpait sur un ciel éteint. Cet homme de physionomie déplaisante, brutale, était habillé d’un marin bleu sur lequel s’enroulait une large ceinture jaune, et il portait crânement planté de travers un chapeau qui n’avait plus de forme et dont la paille s’en allait par endroits. Rien en lui, ni la coupe de son visage, ni sa moustache blonde et frisottante, ni son nez retroussé n’étaient d’un Italien. Quoique d’apparence plutôt chétive, au point de paraître peu fait pour son métier, il ramait avec énergie, se mettant tout entier à chaque coup de rame. Il arrivait que l’effort tirât en arrière ses lèvres qui en se retroussant découvraient les dents blanches. Fronçant ses sourcils roux et regardant de haut son client il répliqua d’un ton décidé et presque grossier :

 

– Vous allez au Lido ?

 

– Sans doute, reprit Aschenbach. Mais je n’ai demandé la gondole que pour San Marco. Je prendrai ensuite le vaporetto.

 

– Vous ne pouvez pas, monsieur, prendre le vaporetto.

 

– Et pourquoi ?

 

– Il ne transporte pas de bagages.

 

C’était exact. Aschenbach s’en souvint. Il se tut. Mais ces manières rudes de l’homme, sa façon de le prendre de haut avec un étranger, qui était si peu dans les mœurs du pays, lui parurent insupportables.

 

– C’est mon affaire, répliqua-t-il. Et si je veux mettre mes bagages en consigne ? Vous ferez demi-tour !

 

Le silence se fit. On n’entendait plus que le clapotis de l’eau, plus clair sous la rame, mat et sourd à la proue. Puis la voix recommença, étouffée, mystérieuse : le gondolier monologuait entre ses dents.

 

Que décider ? Seul en barque avec ce gaillard étrange, sinistre et résolu, le voyageur ne savait comment se faire obéir. D’ailleurs comme il reposerait mollement s’il y renonçait ! N’avait-il pas souhaité que la traversée durât longtemps, qu’elle n’eût pas de fin ? N’était-il pas plus raisonnable et surtout plus agréable de laisser aller les choses ? Il se sentait pris de paresse et comme attaché par une influence magnétique à son siège, à ce fauteuil bas et si doucement balancé, avec ses coussins noirs, à la cadence des rames de l’impérieux gondolier assis derrière son dos. L’idée que l’homme pouvait en vouloir à sa vie lui effleura l’esprit comme dans un rêve ; mais jamais il n’arriverait à secouer sa torpeur, à se défendre. Cela le chagrinait plus encore de penser qu’il ne s’agissait peut-être que de lui soutirer de l’argent. Quelque chose comme un sentiment du devoir, une fierté ancienne et le déclenchement dans la mémoire de l’action nécessaire en pareil cas, le firent se reprendre assez pour demander :

 

– Combien prenez-vous pour aller là-bas ?

 

Le regard tourné au loin par-dessus la tête d’Aschenbach, le batelier dit :

 

– Vous paierez.

 

Une réponse à cette parole s’imposait. Aschenbach répliqua machinalement :

 

– Pas du tout. Je ne paierai pas si vous me conduisez où je ne veux pas aller.

 

– Vous allez au Lido.

 

– Mais pas avec vous.

 

– Je conduis bien.

 

« C’est vrai », pensa Aschenbach, et il se détendit. « C’est vrai, tu conduis bien. Même si tu en veux à mon porte-monnaie, et si d’un coup de rame par-derrière tu m’envoies dans l’Hadès, j’accorderai que tu m’as bien conduit. »

 

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Mais rien de semblable ne se produisit. Bientôt même Aschenbach vit son gondolier ramer de compagnie avec des musiciens ambulants, une bohème d’hommes et de femmes qui chantaient en jouant de la mandoline et de la guitare, et tenant avec insistance leur gondole côte à côte avec celle d’Aschenbach emplissaient le silence marin des notes de leur exotisme à vendre. Aschenbach jeta de la monnaie dans le chapeau qu’ils lui tendaient. Ils cessèrent leurs chants et s’en allèrent. Alors on recommença d’entendre le grommellement du gondolier qui continuait son monologue incohérent et saccadé.

 

La gondole, bercée au remous d’un petit vapeur qui partait, vint donc atterrir au petit port. Deux sergents de ville, les mains croisées derrière le dos, le visage tourné vers la lagune, allaient de long en large. Aschenbach enjambant la gondole monta sur la passerelle, soutenu par un de ces vieux qu’à Venise l’on trouve à chaque ponton, armés d’une gaffe. Comme il n’avait pas de monnaie, il se rendit à l’hôtel d’en face pour changer et régler le batelier à sa guise. Après avoir changé, il revient ; sa malle a été déposée sur le quai dans une petite voiture, mais gondole et gondolier ont disparu. « Il s’est sauvé », dit le vieux. « Il ne faut pas se fier à cet homme-là. C’est un homme qui n’a pas son permis, monsieur. Il est le seul gondolier qui n’ait pas de permis. Les autres ont téléphoné pour le signaler. Il a vu qu’on allait le cueillir. Il s’est sauvé.

 

– Monsieur a été conduit pour rien », dit le vieux en tendant son chapeau. Aschenbach y jeta des pièces de monnaie. Il donna l’ordre de transporter ses bagages à l’hôtel des Bains et suivit la charrette le long de l’allée, la blanche allée en fleurs qui entre des tavernes, des pensions, des bazars, conduit à travers l’île jusqu’à la plage.

 

Il arriva derrière le spacieux hôtel où il pénétra par la terrasse ; traversant le hall et le vestibule, il se rendit immédiatement au bureau. Comme il s’était annoncé, on lui fit un accueil empressé et entendu. Le manager, un petit homme à moustache noire et redingote à la française, le conduisit avec une politesse discrète à l’ascenseur et lui montra sa chambre au second étage. C’était une pièce agréable, meublée en cerisier clair et remplie de fleurs au parfum capiteux. Aschenbach, dès qu’il fut seul, alla à l’une des deux grandes fenêtres qui donnaient sur la mer, et en attendant que l’on pût ranger ses bagages dans la chambre, il regarda la plage, dépeuplée à cette heure de l’après-midi, et la mer sans soleil qui montait et venait régulièrement frapper le bord de ses vagues longues et plates.

 

D’être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu’en société ; en même temps qu’elles gardent plus de flou elles frappent davantage l’esprit ; les pensées en deviennent plus graves, elles tendent à se déformer et toujours se teintent de mélancolie. Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu’il ne convient, et par le silence s’approfondit, prend de la signification, devient événement, aventure, émotion. De la solitude naît l’originalité, la beauté en ce qu’elle a d’osé et d’étrange, le poème. Et de la solitude aussi, les choses à rebours, désordonnées, absurdes, coupables. C’est ainsi que les images du voyage, l’horrible vieux beau, ses radotages, ses histoires de bonne amie, et le gondolier en maraude frustré de son argent continuaient d’occuper l’esprit du voyageur. Sans sortir du normal, sans être pour la raison un problème, sans même solliciter la réflexion, ils n’en étaient pas moins de nature étrange, semblait-il à Aschenbach, que ce disparate troublait. Entre-temps il saluait des yeux la mer et se réjouissait de sentir Venise à si proche portée. Finalement, il se détourna de la fenêtre, alla se baigner le visage, donna des ordres à la femme de chambre, et ayant préparé une installation confortable il se fit descendre au rez-de-chaussée par le garçon de l’ascenseur, un Suisse en livrée verte.

 

À la terrasse qui donne sur la mer, il prit le thé, puis descendit les marches du quai et fit une assez longue promenade dans la direction de l’hôtel Excelsior. En rentrant, il vit qu’il était temps de s’habiller pour le dîner. Ce qu’il fit, ce jour-là aussi, lentement, avec minutie, car il avait coutume de travailler pendant sa toilette. Il arriva néanmoins un peu en avance dans le hall où il trouva rassemblés la plupart des hôtes qui, ne se connaissant pas, feignaient de s’ignorer les uns les autres, alors que l’attente du repas mettait un lien entre eux. Il prit un journal sur la table, s’installa dans un fauteuil de cuir et observa la société ; elle ne ressemblait heureusement point à celle de l’hôtel qu’il venait de quitter.

 

Un horizon s’ouvrait, ample, accueillant mille choses. On entendait parler à mi-voix les principales langues de la terre. L’habit de soirée, uniforme consacré par les mœurs, adopté dans le monde entier, contenait du dehors les divergences de l’humanité, ramenait celle-ci à un type admis. On voyait des Américains aux figures sèches et allongées, des Russes entourés de leur nombreuse famille, des Anglaises, de petits Allemands avec des gouvernantes françaises. Les Slaves semblaient être en majorité. Tout près d’Aschenbach on parlait polonais.

 

Les Polonais, des jeunes gens au sortir de l’enfance, étaient assis sous la surveillance d’une gouvernante autour d’une table de rotin. Le groupe se composait de trois jeunes filles de quinze à dix-sept ans et d’un adolescent aux cheveux longs qui pouvait avoir quatorze ans. Celui-ci était d’une si parfaite beauté qu’Aschenbach en fut confondu. La pâleur, la grâce sévère de son visage encadré de boucles blondes comme le miel, son nez droit, une bouche aimable, une gravité expressive et quasi divine, tout cela faisait songer à la statuaire grecque de la grande époque, et malgré leur classicité les traits avaient un charme si personnel, si unique, qu’Aschenbach ne se souvenait d’avoir vu ni dans la nature ni dans les musées une si parfaite réussite. Autre chose encore le frappait : c’était un contraste évidemment voulu entre les principes selon lesquels on élevait, habillait, et tenait d’une part ce garçon, de l’autre ses sœurs. La toilette des filles, dont l’aînée paraissait déjà femme, était d’un prude, d’un raide allant jusqu’à la laideur. Demi-longues, couleur d’ardoise, de coupe volontairement sobre et peu seyante, égayées uniquement par un col blanc rabattu, leurs robes, qui faisaient songer à des costumes de nonnes, empêtraient le corps, lui ôtaient toute grâce. Les cheveux, tirés en arrière et collés à la tête, donnaient à leurs visages l’air vide et insignifiant des figures de religieuses. On sentait à travers tous ces détails la main de la mère, d’une éducatrice à l’esprit de laquelle il ne venait d’ailleurs point de traiter son fils avec la même sévérité que ses filles. De toute évidence on rendait à celui-ci la vie facile, on l’entourait tendrement. Les ciseaux n’avaient jamais touché sa splendide chevelure dont les boucles, comme celles du tireur d’épine, coulaient sur le front, les oreilles et plus bas encore sur la nuque. Un costume marin, dont les manches bouffantes allaient en se rétrécissant et serraient au poignet la délicate articulation de ses mains, enfantines encore, mais fines, mettait dans la gracile silhouette, avec ses passementeries, ses rubans, ses jours, une note de luxe, de raffinement. Assis dans un fauteuil de rotin il se présentait de trois quarts, une jambe allongée, avançant sa fine chaussure vernie, un coude appuyé au bras du fauteuil, la joue posée sur sa main repliée, dans un mélange de retenue et d’abandon, sans que rien en lui rappelât l’attitude raide et quasi soumise dont ses sœurs semblaient avoir l’habitude. Était-il de santé délicate ? Son visage se détachait avec des tons d’ivoire dans l’ombre dorée que faisaient ses cheveux. Ou était-ce un enfant amoureusement choyé, le préféré que l’on gâte par caprice ? Aschenbach inclinait à le croire. Il n’est guère d’artiste qui n’éprouve naturellement une voluptueuse et perfide disposition à consacrer l’injustice qui engendre de la beauté, à s’incliner avec sympathie devant des faveurs aristocratiquement dispensées.

 

En anglais, le maître d’hôtel annonçait à la ronde que le dîner était servi. Peu à peu les groupes formés disparurent par la baie vitrée de la salle à manger. Venant du vestibule, de l’ascenseur, des retardataires passaient. À la salle à manger on avait commencé le service, mais les jeunes Polonais assis autour de la petite table du salon ne bougeaient toujours pas, et Aschenbach, bien calé dans son fauteuil et couvant du regard le bel adolescent, attendait avec eux.

 

La gouvernante, une petite personne rougeaude, corpulente et bourgeoise, donna enfin le signal de se lever. Les sourcils froncés, elle recula sa chaise pour saluer la dame qui entrait, grande, vêtue de gris clair et chargée de perles. Son attitude était toute de froideur et de réserve. Sa chevelure légèrement poudrée, la façon de sa robe décelaient le rigorisme de ces cercles mondains où la distinction ne va pas sans quelque piétisme. On eût pu la prendre pour la femme d’un haut fonctionnaire allemand. La note de luxe et de fantaisie en elle tenait uniquement à sa parure d’un prix inestimable, composée de pendants d’oreilles et d’un grand collier à trois rangs de grosses perles qui brillaient d’un éclat laiteux.

 

Les enfants s’étaient levés. Ils s’inclinèrent pour baiser la main que la mère leur tendait, tandis que son sourire distant errait sur un visage qui laissait pointer le nez et accusait malgré les soins une légère fatigue, et que, regardant au loin par-dessus la tête des enfants, elle adressait en français quelques paroles à l’institutrice. Puis elle se dirigea vers la baie vitrée. Les enfants suivirent, les filles les premières, par rang d’âge, après elles la gouvernante, et enfin le garçon. Pour un motif quelconque, celui-ci se retourna avant de franchir le seuil et, comme il ne restait plus là personne d’autre qu’Aschenbach, ses yeux qui avaient la couleur grise de l’aube rencontrèrent ceux du voyageur qui, le journal sur les genoux, perdu dans sa contemplation, suivait du regard le groupe en allé.

 

Il n’y avait certes rien de particulièrement remarquable dans le spectacle auquel il venait d’assister. On ne s’était pas mis à table avant la maman, on l’avait attendue, respectueusement saluée, et l’on avait observé en allant à la salle à manger les formes d’usage. Néanmoins tout cela s’était passé de façon si formelle, il y avait un tel accord dans ces manières, cette convention, cette tenue, qu’Aschenbach en éprouvait un saisissement étrange. Il s’attarda un moment encore, puis se rendit à son tour dans la salle à manger où il se fit indiquer sa table qui se trouvait, il le constata avec un léger mouvement de regret, très éloignée de la table des Polonais.

 

Avec un mélange de lassitude et d’excitation cérébrale, il fut occupé pendant toute la longueur du repas d’idées abstraites, métaphysiques ; sa pensée cherchait le mystérieux rapport devant relier le particulier au général pour que naisse de l’humaine beauté, puis passa aux problèmes de l’art et du style, jusqu’à ce qu’il finît par s’apercevoir que ses idées, ses trouvailles, ressemblaient à ces inspirations du rêve qui sont d’un bonheur tout apparent, et au réveil se révèlent plates et sans valeur. Au sortir de table, il resta quelque temps dans le parc, allant et venant, s’asseyant ici, là, fumant, humant les parfums du soir. Et il alla se coucher de bonne heure, puis dormit d’un sommeil ininterrompu, profond, mais peuplé de rêves et de visions.

 

Le lendemain, le temps ne s’annonçait pas meilleur. Le vent soufflait de terre. Sous un ciel blême, couvert, entre ses rives étroites et sans couleur, la mer reposait, morne, recroquevillée et retirée si avant qu’elle laissait à découvert une longue succession de bancs de sable. En ouvrant sa fenêtre Aschenbach crut respirer l’odeur fétide des lagunes.

 

Un trouble l’envahit. Dès ce moment, il pensa à partir. Une fois déjà, des années auparavant, il s’était vu affligé ici même d’un temps pareil, après de radieuses semaines printanières, et s’en était si mal trouvé qu’il avait dû quitter Venise précipitamment. Ne recommençait-il pas, comme alors, à sentir un malaise fiévreux, une pression dans les tempes, une pesanteur des paupières ? Un nouveau déplacement serait désagréable ; mais si le vent ne tournait pas, il lui serait impossible de rester ici. Pour plus de sûreté, il ne défit pas complètement ses malles. À neuf heures, il alla au salon de thé réservé pour le petit déjeuner, entre le hall et la salle à manger.

 

Dans cette pièce régnait un silence religieux qui est une des marques distinctives des grands hôtels. Les garçons faisaient leur service à pas feutrés. C’est à peine si l’on entendait le bruit d’une tasse ou d’une théière, ou un mot chuchoté. Dans un angle en diagonale de la porte et à deux tables de la sienne, Aschenbach remarqua les jeunes Polonaises avec leur gouvernante. Très droites, leur chevelure cendrée fraîchement lissée, les yeux rougis, en costumes de toile bleue empesée, avec petites manchettes et petits cols blancs rabattus, elles étaient assises et se passaient l’une à l’autre un verre de confiture. Elles avaient presque fini de déjeuner. Le garçon manquait. Leur frère demeurait absent.

 

Aschenbach sourit : « Allons, petit Phéacien, pensa-t-il. Tu sembles avoir un avantage sur tes sœurs et jouir du privilège de faire la grasse matinée. »

 

Et subitement amusé, il se récita :

 

« Parures souvent changées, bains tièdes et repos… » Il déjeuna sans hâte, reçut du portier, qui entra dans le salon, casquette galonnée à la main, son courrier qu’on avait fait suivre, et décacheta quelques lettres en fumant une cigarette. Tout cela fit qu’il assista encore à l’arrivée du retardataire attendu à l’autre table.

 

Celui-ci entra par la porte vitrée et, traversant en biais la salle silencieuse, s’approcha de la table de ses sœurs. Sa démarche, le maintien du buste, le mouvement des genoux, la manière de poser le pied chaussé de blanc, toute son allure était d’une grâce extraordinaire, très légère, à la fois délicate et fière, et plus belle encore par la timidité enfantine avec laquelle, chemin faisant, il leva et baissa deux fois les yeux pour jeter un regard dans la salle. En souriant, avec un mot dit à mi-voix dans sa langue douce et fluide, il occupa sa place, et maintenant que son profil se détachait nettement, Aschenbach, plus encore que la veille, fut frappé d’étonnement et presque épouvanté de la beauté vraiment divine de ce jeune mortel. Le garçon portait aujourd’hui une légère blouse de cotonnade rayée bleu et blanc, qu’un liséré de soie rouge sur la poitrine et autour du cou séparait d’un simple col blanc tout droit. Mais sur ce col, d’ailleurs peu élégant et n’allant guère avec l’ensemble du costume, la tête, comme une fleur épanouie, reposait avec un charme incomparable – une tête d’Éros aux reflets jaunes de marbre de Paros, les sourcils gravement dessinés, les tempes et les oreilles couvertes par la chevelure sombre et soyeuse dont les boucles s’élançaient à angle droit vers le front.

 

– Bien, bien ! approuva Aschenbach avec cette froideur de technicien que les artistes affectent parfois pour exprimer leur ravissement, leurs transports en présence d’un chef-d’œuvre. Et poursuivant sa pensée, il ajouta : « En vérité, n’étaient la mer et la grève qui m’attendent, je resterais ici, tant que tu resteras ! » Mais puisque cela ne pouvait pas être, il traversa parmi les prévenances du personnel le hall, descendit la grande terrasse et alla tout droit par la passerelle de planches à la plage réservée de l’hôtel. Il se fit ouvrir, par le vieil homme qui vaquait là-bas pieds nus, en culotte de toile, blouse de matelot et chapeau de paille, à ses fonctions de maître baigneur, la cabine qu’il avait louée, fit porter la table et un fauteuil sur les planches de la plateforme sablée, et s’installa confortablement dans la chaise longue qu’il avait tirée plus près de la mer, dans le sable blond.

 

Le spectacle de la plage, de cette jouissance insouciante et sensuelle que le civilisé trouve au bord de l’infini, l’intéressait et l’amusait autant que jamais. Déjà la mer grise et plate était animée d’enfants barbotant dans l’eau, de nageurs, de silhouettes variées qui, la tête appuyée sur les bras croisés, reposaient sur les bancs de sable. D’autres ramaient dans de petits canots plats, peints de rouge et de bleu, et chaviraient en riant. Devant la longue rangée des cabines, dont les plates-formes étaient comme autant de petites vérandas, ce n’était que mouvement, jeux, nonchalance des corps allongés, visites et causeries, élégance méticuleuse, nus hardis et profitant avec délices des privilèges de la plage. En avant, sur le sable humide et ferme, on se promenait en blancs peignoirs ou en amples blouses aux couleurs voyantes. À droite, une forteresse compliquée construite par des enfants était hérissée de petits pavillons aux couleurs de tous les pays. Des marchands de coquillages, de gâteaux et de fruits s’agenouillaient pour étaler leur marchandise. À gauche, devant une des cabines rangées perpendiculairement aux autres et à la mer, fermant ainsi la plage de côté, campait une famille russe : hommes barbus à fortes dents, femmes délicates et indolentes, une fraulein des provinces baltes, assise devant un chevalet et peignant une marine avec des exclamations de désespoir ; deux enfants d’une laideur sympathique ; une vieille servante en madras, sorte d’esclave aux allures tendrement obséquieuses. Ils vivaient là dans une parfaite béatitude, appelant inlassablement par leurs noms les enfants indociles et courant comme des fous, plaisantaient longuement, par l’entremise de quelques mots d’italien, avec le vieux pince-sans-rire qui leur vendait des sucreries, échangeaient des baisers, se complaisaient sans le moindre respect humain dans leur communion instinctive.

 

« Je resterai donc », pensa Aschenbach. Où se trouverait-il mieux ? Et les mains croisées sur ses genoux, il laissa ses yeux s’égarer dans les lointains de la mer, son regard s’échapper, se noyer, se briser dans la vapeur grise de l’immensité déserte. Son amour de la mer avait des sources profondes : le besoin de repos de l’artiste astreint à un dur labeur, qui devant l’exigence protéiforme des phénomènes a besoin de se réfugier au sein de la simplicité démesurée ; un penchant défendu, directement opposé à sa tâche, et par cela même si séduisant, pour l’inarticulé, l’incommensurable, l’éternel, le néant. Le repos dans la perfection, c’est le rêve de celui qui peine pour atteindre l’excellence ; et le néant n’est-il pas une forme de la perfection ? Or, comme il laissait ainsi sa rêverie plonger dans le vide, la ligne horizontale du bord de l’eau fut tout à coup franchie par une forme humaine, et quand il ramena son regard échappé vers l’infini, il vit le bel adolescent, qui, venant de gauche, passait dans le sable devant lui. Il était déchaussé, prêt à marcher dans l’eau, ses jambes sveltes nues jusqu’au-dessus des genoux ; il allait lentement, mais avec une démarche légère et fière, comme s’il était très accoutumé à aller et venir sans chaussures, et il se retourna vers les cabines situées en travers de la plage. Mais à peine eut-il aperçu la famille russe, qui se livrait là dans une douce quiétude à ses occupations habituelles, qu’un nuage de colère et de mépris passa sur son visage. Son front s’assombrit, une moue exaspérée contracta ses lèvres et plissa l’une de ses joues, et ses sourcils se froncèrent avec tant de violence que les yeux parurent s’enfoncer sous l’arcade et devenus sombres, méchants, lancer de leur retraite des éclairs de haine. Il baissa le regard, tourna encore une fois la tête avec une expression de menace, haussa ensuite les épaules d’un brusque mouvement de mépris et s’éloigna de l’ennemi.

 

Par une sorte de délicatesse ou de saisissement tenant du respect et de la pudeur, Aschenbach se détourna, comme s’il n’avait rien vu ; car l’homme réfléchi que le hasard rend témoin de la passion répugne à faire usage de ses observations, même dans son for intérieur. Mais joyeux et fortement ému à la fois, il était comblé de bonheur. Grâce à ce fanatisme enfantin dirigé contre la plus innocente scène, la divine insignifiance entrait en rapport avec l’humanité ; un précieux chef-d’œuvre de la nature, uniquement destiné au régal des yeux, apparaissait digne d’un intérêt plus profond, et la figure de l’éphèbe, déjà si remarquable par sa beauté, gagnait un relief qui permettait de le prendre au sérieux en dépit de sa jeunesse.


 

La tête encore détournée, Aschenbach écoutait la voix du jeune garçon, cette voix claire, un peu faible, avec laquelle il cherchait à s’annoncer de loin par un bonjour aux camarades occupés autour du fort. On lui répondit plusieurs fois en l’appelant par son nom ou par une forme de tendresse de son nom, et Aschenbach écoutait avec une certaine curiosité sans parvenir à saisir quelque chose de précis ; c’étaient deux syllabes mélodieuses, comme « Adgio » ou plus souvent « Adgiou », avec un ou prolongé à la fin. Le son lui plut ; il en trouvait l’euphonie répondant à son objet, le répéta lui-même et, satisfait, s’occupa de ses lettres et papiers.

 

Son petit buvard de voyage sur les genoux, il prit son stylographe et continua son courrier. Mais au bout d’un quart d’heure déjà, il trouva que c’était dommage de quitter ainsi en esprit, et de négliger pour une occupation banale la situation la plus digne d’être pleinement goûtée. Il rejeta plume et papier et revint à la mer ; et bientôt attiré par les voix juvéniles des constructeurs de forts, il tourna nonchalamment vers la droite sa tête appuyée au dossier de la chaise pour s’occuper des faits et gestes du délicieux Adgio.

 

Du premier coup d’œil, il le découvrit ; le liséré rouge sur sa poitrine le signalait de loin. Occupé avec d’autres enfants à placer une vieille planche en guise de pont sur le fossé humide de la forteresse de sable il donnait, par des paroles et des signes de tête, ses instructions pour cet ouvrage. Il avait là avec lui environ dix compagnons, garçons et filles, les uns de son âge, quelques-uns plus jeunes, qui parlaient toutes les langues pêle-mêle, polonais, français, et aussi les idiomes balkaniques. Mais c’était son nom qui s’entendait le plus souvent. Manifestement il était recherché de tous, entouré d’hommages et d’admiration. Un de ces jeunes gens, notamment, Polonais comme lui, qu’on appelait d’un nom comme « Jaschou », un garçon trapu aux cheveux noirs pommadés, et en norfolk de toile, semblait être son premier vassal et ami. Quand leurs travaux de constructions furent terminés pour ce jour-là, ils allèrent tous deux le long de la grève, se tenant enlacés, et celui qu’on appelait « Jaschou » embrassa son beau camarade.

 

Aschenbach fut tenté de le menacer du doigt : « Quant à toi, Critobulos, pensa-t-il en souriant, pars en voyage pour un an : il te faudra pour le moins ce temps pour ta guérison. » Puis il déjeuna de grosses fraises bien mûres qu’il se procura chez un marchand. La chaleur était devenue très forte, bien que le soleil ne parvînt pas à percer la couche de brume qui couvrait le ciel. Une paresse enchaînait l’esprit d’Aschenbach, pendant que ses sens goûtaient la formidable et étourdissante société du calme marin. Cet homme grave et pensif se mit à rechercher, à essayer de deviner quel nom pouvait bien sonner à peu près comme « Adgio » et ce problème lui semblait digne d’occuper sa pensée. En effet, à l’aide de quelques réminiscences polonaises, il arriva à conclure qu’il devait s’agir de « Tadzio », abréviation de « Tadeus », prolongé en exclamation « Tadziou ».

 

Tadzio se baignait. Aschenbach, qui l’avait perdu de vue, découvrit bien loin dans la mer sa tête et son bras qu’il levait pour ramer ; la mer, en effet, devait être plate à une grande distance. Cependant on semblait déjà s’inquiéter à son sujet ; déjà des voix de femmes l’appelaient des cabines, criant de nouveau ce nom qui avait l’air de dominer la plage comme un mot d’ordre et, avec ses consonnes douces, son ou final prolongé avec insistance, avait quelque chose de tendre et de sauvage à la fois : « Tadziou ! Tadziou ! » Il revint, traversa les flots en courant, la tête haute, soulevant en écume l’onde qui résistait à ses jambes ; de voir cette forme vivante, à la fois gracieuse et rude dans sa prévirilité, se détacher sur l’horizon lointain du ciel et de la mer, surgir telle une figure divine et s’échapper, la chevelure ruisselante, de l’élément liquide, c’était un spectacle à inspirer des visions fabuleuses, quelque chose comme une poétique légende des âges primitifs, rapportant les origines de la beauté et la naissance des dieux. Aschenbach écoutait, les yeux clos, cet écho épique vibrant dans son âme : une fois de plus, il pensa qu’il faisait bon vivre là et qu’il allait rester.

 

Un peu plus tard, Tadzio, allongé sur le sable, enveloppé dans son drap blanc qui passait sous son épaule droite, et la tête mollement couchée sur son bras nu, se reposait de son bain, et Aschenbach, même sans fixer les yeux sur lui, n’oubliait guère tout en lisant quelques pages de son livre que le jeune garçon était étendu là et qu’un léger mouvement de la tête vers la droite suffirait pour lui donner l’admirable spectacle. Il lui semblait pour ainsi dire qu’il était là pour protéger le repos de l’enfant, que tout en s’occupant de ses propres affaires il devait garder avec une infatigable vigilance l’idéal de belle humanité qui se trouvait sur sa droite, non loin de lui. Et son cœur était rempli et agité d’une tendresse paternelle, de l’inclination émue de celui dont le génie se dévoue à créer la beauté envers celui qui la possède.

 

Après midi, il quitta la plage, rentra à l’hôtel et prit l’ascenseur pour monter dans sa chambre. Il y resta un bon moment devant le miroir, à considérer ses cheveux gris, son visage las, aux traits accentués. En cet instant il se souvint de sa renommée, se rappela que dans la rue bien des passants le reconnaissaient et le regardaient à cause de la sûreté infaillible et de la grâce souveraine de son verbe ; il évoqua tout ce qu’il lui fut possible de se rappeler des succès matériels de son talent, sans oublier même son anoblissement. Puis il descendit pour le lunch et déjeuna à sa petite table du salon. Après le repas, comme il entrait dans l’ascenseur, des jeunes gens qui venaient également de déjeuner se pressèrent à sa suite dans la petite cage mobile, et Tadzio parmi eux. Il se trouva tout près d’Aschenbach, assez près, pour la première fois, pour que celui-ci, au lieu de le voir comme une image imprécise, pût le regarder et le détailler dans tous les éléments de son humanité. Quelqu’un adressa la parole au jeune homme et tout en répondant avec un sourire d’une douceur ineffable, il sortait déjà au premier étage, à reculons, les yeux baissés. La beauté engendre la pudeur, pensa Aschenbach, et il creusa cette idée, cherchant le pourquoi. Il avait cependant remarqué que les incisives de Tadzio n’étaient pas irréprochables, légèrement dentelées, elles manquaient de l’émail des santés robustes et présentaient cette caractéristique transparence fragile qui accompagne parfois la chlorose. « Il est très délicat, il est maladif, pensa Aschenbach. Il est vraisemblable qu’il ne deviendra pas vieux. » Cette pensée était accompagnée d’un certain sentiment de satisfaction ou d’apaisement dont il renonça à chercher l’explication.

 

Il passa deux heures dans sa chambre et se rendit l’après-midi à Venise par le vaporetto qui faisait la traversée de la lagune fétide. Il débarqua à Saint-Marc, prit le thé sur la place et entreprit ensuite, selon le programme qu’il s’était tracé pour son séjour dans cette ville, un tour à travers les rues. Ce fut pourtant cette promenade qui amena un revirement complet de son humeur et de ses résolutions. Une chaleur lourde et répugnante régnait dans les ruelles ; l’air était si épais que les odeurs qui émanaient des habitations, magasins et gargotes, les vapeurs d’huile, bouffées de parfums et cent autres se maintenaient en traînées, sans se dissiper. La fumée de cigarette restait suspendue à sa place et ne s’éloignait que lentement. Le va-et-vient de la foule dans l’étroit passage importunait le promeneur au lieu de le distraire. Plus il allait, plus il sentait la torture de tomber dans l’état abominable que l’air marin et le sirocco réunis peuvent amener, état de surexcitation et d’abattement combinés. Une sueur d’angoisse sortit de ses pores. Ses yeux se voilèrent, sa poitrine se serrait, il tremblait de fièvre, les artères battaient sous son crâne. Il s’enfuit des rues commerçantes où il y avait foule et passa les ponts pour gagner les passages des quartiers pauvres. Là il fut importuné par les mendiants, et les émanations malodorantes des canaux lui coupaient la respiration. Sur une place tranquille, un de ces endroits qui donnent une impression d’oubli et de solitude enchantée comme il s’en trouve au cœur de Venise, il s’assit pour se reposer sur la margelle d’un puits, s’essuya le front et se rendit compte qu’il devait quitter le pays.

 

Pour la deuxième fois et maintenant sans conteste, il était démontré que cette ville, par cette température, était très malsaine pour lui. S’entêter à rester quand même paraissait déraisonnable ; la perspective d’une saute de vent demeurait fort incertaine. Il fallait prendre une décision immédiate. Impossible de retourner chez lui dès maintenant : ni pour l’été, ni pour l’hiver son logis n’était préparé. Mais la mer et la plage n’existaient pas à Venise seulement ; on pouvait les trouver ailleurs sans le fâcheux complément de la lagune et de ses miasmes.

 

Il se souvint d’une petite plage, située non loin de Trieste, qu’on lui avait vantée. Pourquoi n’y point aller ? Et cela sans délai, afin que le nouveau changement de villégiature en valût la peine ? Il se déclara résolu et se leva. À la prochaine station de bateaux, il prit une gondole et, suivant le labyrinthe trouble des canaux, longeant les édifices aux élégants balcons flanqués de lions sculptés, tournant des coins de murs luisants, dépassant de lugubres façades de palais qui reflétaient de larges enseignes dans le remous des vagues, il se fit conduire à Saint-Marc. Il n’y parvint pas sans peine ; car le gondolier, qui était de connivence avec des dentelliers et des souffleurs de verre, essayait partout de le débarquer pour visiter des magasins et faire des emplettes, et chaque fois que la bizarre traversée de Venise commençait à exercer son charme, le mercantilisme rapace de la reine des mers déchue venait avec une insistance désagréable dégriser l’imagination.

 

De retour à l’hôtel, Aschenbach avant même de dîner déclara que des circonstances imprévues l’obligeaient à partir le lendemain matin. On exprima des regrets et l’on acquitta sa note. Il dîna et passa la tiède soirée à lire les journaux dans une chaise à bascule sur la terrasse, derrière l’hôtel. Avant de se mettre au lit, il prépara soigneusement tous ses bagages pour le départ.

 

La perspective de ce changement l’agitait, et il dormit médiocrement. Le matin, quand il ouvrit la fenêtre, le ciel était toujours couvert, mais l’air semblait rafraîchi, et aussitôt il sentit un commencement de regret. Ce congé qu’il avait donné n’était-il pas le fait d’une étourderie et d’une erreur, la conséquence d’un état d’irresponsabilité maladive ? S’il avait un peu différé sa décision, si, au lieu de désespérer d’emblée, il avait accepté le risque d’une adaptation au climat vénitien ou d’une amélioration du temps, il aurait en perspective maintenant, au lieu d’agitation et de tracas, un après-midi sur la plage comme celle de la veille. Trop tard ! Il lui fallait continuer de vouloir ce qu’il avait voulu hier. Il s’habilla et descendit à huit heures au rez-de-chaussée pour le déjeuner.

 

Il n’y avait encore personne au buffet quand il entra. La salle se remplit peu à peu, tandis qu’il attendait à sa table le déjeuner commandé. En buvant son thé, il vit entrer les jeunes Polonaises et leur gouvernante : graves, fraîches et les yeux encore rougis par la toilette matinale, elles gagnèrent leur table dans le coin à côté de la fenêtre. Aussitôt après, le portier vint lui annoncer, la casquette à la main, qu’il était l’heure de partir. L’auto attendait pour le conduire avec d’autres voyageurs à l’hôtel Excelsior, d’où le canot automobile transporterait les voyageurs à la gare par le canal appartenant à la Compagnie. Il n’était que temps… Aschenbach trouva que rien ne pressait ; il restait plus d’une heure jusqu’au départ de son train. Il se fâcha contre la coutume des hôtels d’expédier trop tôt les clients qui partent et signifia au portier qu’il désirait déjeuner tranquillement. L’homme se retira à contrecœur pour reparaître au bout de cinq minutes. Impossible à la voiture d’attendre plus longtemps. « Eh bien ! qu’elle parte en emportant ma malle », répliqua Aschenbach impatienté. Lui-même allait, ajouta-t-il, prendre à l’heure voulue la vedette et demandait qu’on lui laissât le soin de se débrouiller tout seul. L’employé s’inclina. Aschenbach, content d’avoir repoussé les insistances importunes, acheva de déjeuner sans se presser et se fit même apporter un journal par le garçon. Il ne restait vraiment que le temps strictement nécessaire lorsque enfin il se leva. Le hasard voulut qu’au même instant Tadzio entrât par la porte vitrée.

 

En se rendant à table auprès des siens, il croisa l’hôte qui partait. Devant cet homme à cheveux gris, au front haut, il baissa les yeux modestement, pour aussitôt les rouvrir, selon sa gracieuse habitude et les lever, larges et tendres, vers lui, puis passa vivement. Adieu, Tadzio ! pensa Aschenbach ; je ne l’aurai pas vu longtemps, et contre son habitude, formulant des lèvres sa pensée, il ajouta tout bas : « Sois béni ! » Il procéda ensuite au départ, distribua des pourboires, reçut les adieux du petit gérant en redingote française et aux allures discrètes, et quitta l’hôtel à pied, comme il était venu, suivi du domestique portant les bagages à main, pour se rendre par l’allée blanche d’arbres fleuris à l’embarcadère situé de l’autre côté de l’île. Il y arrive, prend place… le reste fut chemin de croix, descente à tous les abîmes du regret.

 

C’était la traversée familière à travers la lagune, par le grand canal, en passant devant Saint-Marc. Aschenbach était assis sur le banc demi-circulaire de l’avant, le bras appuyé au dossier, la main au-dessus de ses yeux pour les protéger du soleil. Les jardins publics se trouvèrent dépassés, la piazzetta s’ouvrit encore une fois dans sa grâce princière, pour disparaître aussitôt, puis ce fut l’alignement grandiose des palais, et au tournant du canal se tendit la splendide arche de marbre du Rialto. À ce spectacle le cœur du voyageur fut déchiré. Cette atmosphère de la ville, cette odeur fade de mer stagnante qu’il avait eu tant de hâte à fuir, il la respirait à présent à longs traits avec un douloureux attendrissement. Se pouvait-il qu’il eût ignoré, qu’il eût oublié combien son cœur était attaché à tout cela ? Ce matin, il s’était demandé avec un vague regret, un léger doute, si sa décision était bien justifiée ; maintenant ce doute se changeait en chagrin, en souffrance réelle, en détresse si amère que plusieurs fois elle lui fit monter des larmes aux yeux – comment l’eût-il imaginée telle ? Ce qui était si pénible à admettre, ce qui par moments lui paraissait absolument intolérable, c’était manifestement la pensée qu’il ne devait jamais revoir Venise et que ce départ était un adieu définitif. Puisqu’il avait constaté pour la deuxième fois que cette ville le rendait malade, puisque pour la deuxième fois il se voyait contraint de la quitter précipitamment, il devait évidemment la considérer désormais comme une résidence impossible, interdite, au-dessus de ses forces et où il eût été insensé de retourner une fois de plus. Il sentait même que, s’il partait maintenant, la honte et l’orgueil devaient l’empêcher de jamais revoir la ville bien-aimée, devant laquelle sa constitution l’avait deux fois trahi, et ce litige, cette lutte entre un penchant de son âme et ses forces physiques parut soudain à cet homme au retour d’âge tellement grave et pénible, la défaite physique si humiliante, si inadmissible, qu’il ne comprenait pas la résignation étourdie avec laquelle il avait résolu la veille de la subir et de l’admettre sans résistance sérieuse.

 

Cependant le bateau à vapeur approche de la gare, la souffrance et la perplexité grandissent jusqu’au désarroi. Ainsi tourmenté, il lui semble également impossible de partir et de revenir en arrière. Et dans cet état de déchirement il entre dans la station. Il est très tard, le voyageur n’a pas une minute à perdre s’il veut avoir son train. Il veut et ne veut pas. Mais l’heure presse et l’aiguillonne ; il se hâte pour se procurer son billet et cherche autour de lui dans le tumulte de la vaste salle l’employé de service de la Société hôtelière. L’employé se montre et annonce que sa grosse malle est enregistrée pour Côme. Pour Côme ? D’un rapide échange d’explications, de questions irritées et de réponses embarrassées, il résulte que la malle, confondue avec d’autres colis, avait été envoyée du bureau d’expédition de l’hôtel Excelsior dans une direction complètement fausse.

 

Aschenbach eut de la peine à conserver la seule mine qui fût de circonstance. Une joie extravagante, une incroyable gaîté souleva sa poitrine et la secoua comme un spasme. L’employé se précipita pour retenir la malle, si possible, mais il revint, comme c’était à prévoir, sans résultat. Aschenbach déclara donc qu’il n’avait pas envie de partir sans ses bagages et qu’il était décidé à retourner à l’hôtel des Bains et à y attendre le retour du colis. Il demanda si le canot automobile de la Compagnie était arrêté devant la gare. L’homme affirma qu’il était à quai devant la porte. Il décida avec sa faconde italienne le préposé au guichet à reprendre le billet déjà pris et jura qu’on allait télégraphier, qu’on ne négligerait rien pour recouvrer la malle à bref délai, coûte que coûte, et ainsi se produisit cette chose singulière, que le voyageur se revit, vingt minutes après son arrivée à la gare, dans le grand canal, en route pour retourner au Lido.

 

Quelle bizarre et invraisemblable aventure, humiliante et d’une drôlerie fantastique : être ramené par un coup du sort dans des lieux dont on vient de se séparer à jamais avec une profonde tristesse, et s’y retrouver avant qu’une heure s’écoule ! L’écume à la proue, louvoyant avec une agilité de clown entre les gondoles et les vapeurs, la petite embarcation impatiente volait vers son but, tandis que son unique passager masquait sous le dehors d’une contrariété résignée l’exaltation conquérante mitigée d’angoisse d’un gamin échappé de la maison paternelle. Et toujours un rire intérieur le chatouillait à la pensée de cette malchance qui, se disait-il, n’aurait pas pu atteindre plus complaisamment un favori de la Fortune. Il va falloir donner des explications, pensait-il, affronter des regards étonnés, puis tout sera arrangé ; un malheur se trouvait évité, une lourde erreur corrigée, et tout ce qu’il avait cru abandonner s’offrait de nouveau à lui et lui appartiendrait à discrétion. Au reste, était-ce une illusion causée par la vitesse du bateau ou n’était-ce pas, pour comble de bonheur, le vent marin qui soufflait maintenant, contre toute prévision ? Les vagues battaient les murailles bétonnées de l’étroit canal creusé à travers l’île jusqu’à l’hôtel Excelsior. Un omnibus automobile l’attendait là et le ramena par la route dominant la mer moutonneuse tout droit à l’hôtel des Bains. Le petit gérant à moustaches vint en smoking et descendit du perron pour le saluer.

 

D’un ton de délicate flatterie il exprima ses regrets de l’incident qu’il qualifia d’extrêmement fâcheux pour lui et pour la maison, mais approuva avec conviction la décision prise par Aschenbach d’attendre ici le retour de son colis. Sa chambre, il est vrai, était déjà donnée, mais une autre, non moins bonne, se trouvait à sa disposition. « Pas de chance, monsieur », dit en souriant le liftboy suisse, pendant la montée. Et ainsi le transfuge fut réinstallé dans une chambre presque identique à la précédente par la disposition et l’ameublement.

 

Accablé de fatigue et tout étourdi par l’agitation de cette singulière matinée, Aschenbach, après avoir rangé dans la chambre le contenu de son sac de voyage, s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre ouverte. La mer avait pris une teinte verdâtre, l’air semblait plus léger et plus pur, la plage avec ses cabines et ses barques plus colorée, bien que le ciel restât toujours gris. Il regarda dehors, les mains jointes entre ses genoux, content d’être de nouveau là, mais hochant la tête en même temps, en pensant à sa versatilité, à sa méconnaissance de ses propres désirs. Il resta bien une heure dans cette posture, se reposant dans une vague rêverie. Vers midi, il aperçut Tadzio en costume de toile rayée à liséré rouge, revenant de la mer à l’hôtel par la barrière de la plage et les passerelles de planches. De la hauteur où il était assis, Aschenbach le reconnut aussitôt, avant d’avoir effectivement fixé les regards sur lui, et il allait penser : Tiens ! Tadzio, te voilà revenu, toi aussi ! Mais au même instant il sentit ce banal souhait de bienvenue s’effondrer dans le silence devant la révélation sincère de son cœur, il sentit le feu de ses veines, la joie et la souffrance de son âme et comprit que c’était Tadzio qui lui avait rendu le départ si dur.

 

Il resta assis en silence, à cette place où personne ne pouvait le voir d’en bas, et il fit son examen de conscience. Ses traits s’étaient animés, ses sourcils se relevèrent, ses lèvres se tendirent dans un sourire qui disait l’attention et la curiosité subtile. Ensuite il leva la tête, et de ses deux bras qui pendaient inertes de chaque côté du fauteuil, il décrivit lentement le mouvement qui enveloppe et qui soulève, tournant les paumes en avant, comme pour marquer l’action d’ouvrir et d’étendre les bras en un geste d’attentive bienvenue et de tranquille accueil.

 

4

 

Maintenant, tous les jours, le dieu au visage ardent conduisait tout nu son quadrige enflammé à travers les espaces du ciel, et sa chevelure d’or flottait au vent d’Est au même moment déchaîné. Une blancheur soyeuse et éblouissante s’étendait sur les lointains de la mer et la houle paresseuse. Le sable brûlait. Sous l’éther azuré aux vibrations d’argent, des toiles à voiles couleur de rouille étaient tendues devant les cabines et, sur la tache d’ombre nettement découpée qu’elles projetaient, on passait les heures de la matinée. Mais non moins exquise était la soirée, quand les plantes du parc exhalaient leurs parfums balsamiques, que les constellations accomplissaient là-haut leur ronde majestueuse et que le murmure de la mer plongée dans la nuit montait doucement vers les âmes pour leur faire ses mystérieuses confidences. Ces soirs portaient en eux la joyeuse promesse d’une nouvelle journée faite de soleil et de loisirs, ordonnée avec aisance et parée des innombrables possibilités qu’un hasard charmant réunit à portée de la main.

 

L’hôte qu’une mauvaise fortune si complaisante avait retenu là était bien loin de voir dans le retour de ses bagages le motif d’un nouveau départ. Il avait dû pendant deux jours subir quelques privations et se présenter aux repas dans la grande salle à manger en costume de voyage. Ensuite, quand on déposa enfin dans sa chambre la lourde malle égarée, il déballa consciencieusement ses effets, et il en remplit armoire et tiroirs, résolu à rester jusqu’à une époque provisoirement indéterminée, satisfait de pouvoir passer les heures à la plage en légers vêtements de soie, et au dîner se montrer en tenue de soirée à la table qui lui était réservée.

 

Le bien-être de cette existence réglée le tenait déjà sous son charme ; le bercement de cette vie douce et brillante l’avait rapidement subjugué. Quel incomparable séjour, en effet, que celui qui combine les charmes d’une maison confortable sur une plage du Midi avec le voisinage direct et familier de la bizarre et merveilleuse cité ! Aschenbach ne recherchait pas les plaisirs. S’agissait-il de chômer, de se livrer au repos, de se donner du bon temps, il sentait bientôt (et cela lui était arrivé surtout quand il était plus jeune) une inquiétude et un dégoût qui le ramenaient aux nobles efforts, à la sainte et austère servitude du travail quotidien. Seul ce lieu l’ensorcelait, débandait sa volonté, le rendait heureux. Parfois, dans la matinée, sous la tente de sa cabine, parcourant du regard la mer azurée et rêvant, ou bien encore dans la nuit tiède, appuyé aux coussins de la gondole qui, de la place Saint-Marc où il venait de s’arrêter longuement, le reconduisait chez lui, au Lido, sous la clarté du ciel constellé, alors que les lumières chatoyantes et les sons langoureux de la sérénade s’éteignaient derrière lui, il se souvenait de sa villa des montagnes, du théâtre de ses luttes durant l’été, où les nuages descendaient à travers son jardin, où, le soir, de formidables orages soufflaient la lumière dans la maison et où les corbeaux qu’il nourrissait tournaient effarés dans les cimes des pins. Alors il avait parfois l’impression d’être transporté dans une région élyséenne, aux confins de la terre, là où une vie de béatitude est réservée aux hommes, où il n’y a ni neige, ni frimas, ni tempêtes, ni torrents de pluie, mais où Okeanos laisse toujours monter la douce fraîcheur de son souffle et les jours s’écoulent dans des loisirs délicieux, sans peine, sans lutte, entièrement voués au soleil et à son culte.

 

Aschenbach voyait beaucoup, presque constamment le jeune Tadzio ; l’étroitesse de l’espace, l’emploi du temps imposé à chacun faisaient que le bel adolescent se trouvait toute la journée, sauf de rares interruptions, près de lui. Il le voyait, il le rencontrait partout, au rez-de-chaussée de l’hôtel, sur le bateau qui, dans une brise rafraîchissante, conduisait de la plage à la ville et de la ville à la plage, sur la place splendide et souvent aussi, entre-temps, dans les rues et les venelles, quand la chance le favorisait. Mais c’était surtout la matinée sur la plage qui lui offrait, avec une régularité fort opportune, l’occasion prolongée de s’absorber dans une étude recueillie de la gracieuse apparition. C’était même cette discipline du bonheur, cette faveur des circonstances journellement et uniformément renouvelée, qui mettait le comble à son contentement et à son entrain, lui rendait sa résidence si chère et laissait les beaux jours se succéder en une série si complaisamment arrangée.

 

Il se levait de grand matin comme il le faisait à l’occasion quand le besoin de travailler le talonnait, et il était des premiers sur la plage quand le soleil était encore clément et que la mer éblouissante de blancheur était plongée dans sa rêverie matinale. Il saluait avec affabilité le gardien du barrage et, familièrement, le va-nu-pieds à barbe blanche qui lui avait préparé sa place, tendu sa toile brune, traîné les meubles de la cabine sur la plate-forme, et s’installait. Alors trois ou quatre heures étaient siennes durant lesquelles, tandis que le soleil montant au ciel prenait une puissance redoutable, et que la teinte bleue de la mer se fonçait de plus en plus, il avait le bonheur de voir Tadzio.

 

Il le voyait venir de la gauche, le long du rivage, il le voyait surgir d’entre les cabines derrière lui, ou s’apercevait parfois tout à coup, non sans un joyeux émoi, qu’il avait manqué son arrivée et que l’adolescent était déjà là, et que déjà, dans le costume de bain bleu et blanc qui était maintenant son unique vêtement de plage, il avait repris ses occupations coutumières au soleil et dans le sable, et cette vie d’aimable futilité, d’agitation oisive, qui était à la fois jeu et repos, plaisir de flâner, de patauger, de manier la pelle, de poursuivre et d’attraper, de nager, de s’allonger ; cependant, les dames assises sur la plate-forme le guettaient et l’appelaient, faisant résonner de leurs voix de tête son nom : « Tadziou ! Tadziou ! », et il accourait auprès d’elles avec une mimique animée, pour leur raconter ses aventures, leur montrer ses trouvailles, son butin : coquillages, hippocampes, méduses et crabes qui avancent par bonds de côté. Aschenbach ne comprenait pas un mot de ce qu’il disait, peut-être les choses les plus banales du monde ; mais cela faisait une tendre et vague mélodie à son oreille. Ainsi parce que l’enfant parlait une langue étrangère, sa parole revêtait la dignité de la musique ; un soleil glorieux répandait une somptueuse lumière sur lui et la sublime perspective de la mer formait toujours le fond du tableau et en faisait ressortir la beauté.

 

Bientôt le contemplateur connut chaque ligne et chaque attitude de ce corps présenté si librement, avec un relief si puissant ; il saluait avec une joie toujours renouvelée chacune des perfections qui lui étaient déjà familières et n’en finissait pas d’admirer avec une tendre sensualité. On appelait l’enfant pour saluer un visiteur qui présentait son hommage aux dames devant la cabine ; il accourait, parfois sortant des vagues, tout mouillé, rejetait sa chevelure, et tendant la main, reposant sur une jambe, l’autre pied appuyé sur la pointe, il tournait le corps avec un mouvement souple d’une grâce infinie, élégant geste d’attente, d’aimable confusion, désir de plaire par devoir de gentilhomme. D’autres fois, il était allongé à terre, la poitrine enroulée dans son peignoir, un bras délicatement ciselé accoudé dans le sable, le menton dans le creux de la main ; à côté de lui, celui qu’on appelait « Jaschou » était accroupi, lui faisant des amabilités, et l’on ne saurait imaginer rien de plus enchanteur que le sourire des yeux et des lèvres avec lequel le petit prince levait le regard vers son humble courtisan. Ou bien, debout au bord de la mer, seul, à l’écart des siens, tout près d’Aschenbach, droit, les mains croisées derrière la nuque, il se balançait lentement sur le bout des pieds et perdu dans une rêverie, pendant que de petites vagues accouraient et lui baignaient les orteils. Sa chevelure ambrée glissait en boucles caressantes sur ses tempes et le long de sa nuque ; le soleil faisait briller le duvet entre ses omoplates ; le dessin délicat des côtes, la symétrie de la poitrine apparaissaient à travers l’enveloppe collée au thorax ; les aisselles étaient encore lisses comme celles d’une statue, le creux des jarrets était luisant et traversé d’un réseau de veines bleuâtres auprès desquelles le reste du corps semblait fait d’une matière plus lumineuse encore.

 

Quelle discipline, quelle précision de la pensée s’exprimait dans ce corps allongé, parfait de juvénile beauté ! Mais la sévère et pure volonté dont l’activité mystérieuse avait pu mettre au jour cette divine œuvre d’art, n’était-elle pas connue de l’artiste qu’était Aschenbach, ne lui était-elle pas familière ? Cette volonté ne régnait-elle pas en lui aussi, quand, rempli de passion lucide, il dégageait du bloc marmoréen de la langue la forme légère dont il avait eu la vision et qu’il présentait aux hommes comme statue et miroir de beauté intellectuelle ?

 

Statue et miroir ! Ses yeux embrassèrent la noble silhouette qui se dressait là-bas au bord de l’azur, et avec un ravissement exalté il crut comprendre dans ce coup d’œil l’essence du beau, la forme en tant que pensée divine, l’unique et pure perfection qui vit dans l’esprit, et dont une image humaine était érigée là comme un clair et aimable symbole commandant l’adoration. C’était l’ivresse ! et l’artiste vieillissant l’accueillit sans hésiter, avidement. Son imagination prit feu, le tréfonds de sa culture bouillonna, sa mémoire fit surgir des pensées très anciennes, transmises comme de vieilles légendes à sa jeunesse et que jusque-là sa propre flamme n’avait jamais ravivées. N’était-il pas écrit que le soleil détourne notre attention des choses intellectuelles vers les choses matérielles ? Il étourdit, disait le philosophe grec, il charme l’intelligence et la mémoire de telle manière que l’âme divertie oublie son état réel et s’attache au plus beau des objets éclairés par le soleil, si bien que ce n’est qu’avec l’aide d’un corps qu’elle trouve ensuite la force de s’élever à des considérations plus hautes. Le dieu Amour rivalisait en vérité avec les mathématiciens qui montrent aux enfants peu doués des images palpables de formes abstraites : de même, pour nous rendre visible l’immatériel, le dieu se plaît à employer la forme et la couleur de l’adolescence, qu’il pare, pour en faire un instrument du souvenir, de tout le rayonnement de la beauté, et il nous arrive ainsi, en la regardant, de nous enflammer d’un douloureux espoir.

 

Ainsi pensait-il dans son enthousiasme, et tels étaient les sentiments auxquels il se trouvait accessible. Et l’ivresse de la mer et le soleil embrasé lui tissèrent une image séduisante. Il vit le vieux platane non loin des murs d’Athènes, ces ombrages sacrés pleins de l’arôme des gattiliers en fleur, ornés d’ex-voto et de pieuses offrandes en l’honneur des Nymphes et d’Achélous. Le ruisseau limpide tombait, sous l’arbre aux larges branches, dans un lit de cailloux luisants ; les cigales chantaient leur chanson stridente. Mais sur le gazon en pente douce, où l’on pouvait, en restant couché, tenir la tête haute, deux hommes étaient étendus, abrités là de la chaleur du jour : l’un, presque vieux et laid, l’autre jeune et beau, la sagesse auprès de la grâce. Et avec des cajoleries et de séduisants jeux d’esprit, Socrate instruisait son disciple Phaidros sur le désir et la vertu. Il lui parlait de la vague émotion qui surprend l’homme sensible quand ses yeux aperçoivent un symbole de l’éternelle beauté ; lui parlait des appétits du profane et du méchant, qui ne peut concevoir la beauté quand il en voit l’image, et qui n’est pas capable de respect ; lui parlait de l’angoisse religieuse qui gagne l’homme d’élite à l’apparition d’une face divine, d’un corps parfait, le montrait palpitant, transporté, osant à peine regarder, plein de vénération pour celui qui a la beauté, tout disposé à lui sacrifier comme à une statue, s’il ne devait craindre de passer pour un fou. Car la beauté, mon Phaidros, elle seule est aimable et visible à la fois ; elle est, écoute bien ceci, la seule forme de l’immatériel que nous puissions percevoir par les sens et que nos sens puissent supporter. Que deviendrions-nous s’il en était autrement et si le divin, si la raison et la vertu et la vérité voulaient apparaître à nos sens ! N’est-il pas vrai que nous serions anéantis et consumés d’amour, comme jadis Sémélé devant la face de Zeus ? Ainsi la beauté est le chemin qui conduit l’homme sensible vers l’esprit, seulement le chemin, seulement un moyen, mon petit Phaidros… Et puis il exprima ce qu’il avait de plus subtil à dire, l’astucieux séducteur, à savoir que celui qui aime est plus divin que celui qui est aimé, puisque dans le premier est le dieu, mais non pas dans l’autre, pensée peut-être la plus tendre et la plus moqueuse qui ait jamais été conçue et dont émane toute la malice et la plus secrète volupté du désir. La pensée qui peut, tout entière, devenir sentiment, le sentiment qui, tout entier, peut devenir pensée, font le bonheur de l’écrivain. L’idée envahissant le cœur, le sentiment monté au cerveau, qui appartenaient et obéissaient à ce moment-là au rêveur solitaire, étaient tels : il savait, il sentait que la nature frissonne de délices quand l’esprit s’incline en vassal devant la beauté. Il fut pris soudain du désir d’écrire. Éros, il est vrai, aime l’oisiveté, dit-on, et n’est créé que pour elle. Mais, à ce stade de la crise, l’excitation de sa victime était tournée vers la production. L’occasion importe peu. Une enquête sur un des grands problèmes brûlants de la civilisation et du goût avait été lancée dans le monde intellectuel, et il avait reçu le questionnaire après son départ. Le sujet lui était familier ; c’était pour lui une chose vécue ; son envie de l’éclairer de la lumière de son verbe fut tout à coup irrésistible. Et son désir tendait à travailler en présence de Tadzio, à prendre en écrivant l’enfant lui-même comme modèle, à laisser son style suivre les lignes de ce corps, qui lui semblait divin, et à porter sa beauté dans le domaine de l’esprit comme l’aigle emporta jadis vers l’éther le berger troyen. Jamais il n’avait senti la volupté du Verbe plus délicieusement, jamais si bien compris que le dieu Éros vit dans le Verbe, comme il le sentait et le comprenait pendant les heures dangereuses et exquises où, assis sous la tente à sa table grossière, en vue de son idole, dont la voix musicale atteignait son oreille, il façonnait à l’image du beau Tadzio sa brève dissertation, une page et demie de prose raffinée, dont la pureté, la noblesse et la vibrante énergie allaient à bref délai susciter nombre d’admirateurs. Il est bon assurément que le monde ne connaisse que le chef-d’œuvre, et non ses origines, non les conditions et les circonstances de sa genèse ; souvent la connaissance des sources où l’artiste a puisé l’inspiration pourrait déconcerter et détourner son public et annuler ainsi les effets de la perfection. Heures étranges ! Étrange et fécond accouplement de l’esprit avec un corps ! Lorsque Aschenbach serra son papier et partit de la plage, il se sentit épuisé, brisé, et il lui semblait entendre l’accusation de sa conscience comme après une débauche.

 

Ce fut le lendemain matin qu’au moment de quitter l’hôtel il aperçut du perron Tadzio, déjà en route vers la mer, tout seul, s’approchant justement du barrage. Le désir, la simple idée de profiter de l’occasion pour faire facilement et gaîment connaissance avec celui qui, à son insu, lui avait causé tant d’exaltation et d’émoi, de lui adresser la parole, de se délecter de sa réponse et de son regard, s’offrait tout naturellement et s’imposait. Le beau Tadzio s’en allait en flâneur ; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en français ; à ce moment il sent que son cœur, peut-être en partie par suite de la marche accélérée, bat comme un marteau, et que presque hors d’haleine il ne pourra parler que d’une voix oppressée et tremblante ; il hésite, cherche à se dominer et, tout à coup, craignant d’avoir trop longtemps suivi de si près le bel adolescent, craignant d’éveiller son attention, redoutant son regard interrogateur quand il se retournera, il prend un dernier élan, s’arrête court, renonçant à son dessein, et passe tête baissée, à grands pas.

 

« Trop tard ! » pensa-t-il à ce moment. Trop tard ! Était-il trop tard en effet ? Cette démarche qu’il perdait l’occasion de faire aurait très aisément pu conduire à une solution facile et heureuse, à un salutaire dégrisement. Mais sans doute l’artiste vieillissant en était-il au point de ne plus vouloir se dégriser, et de se complaire dans son ivresse. Qui pourrait déchiffrer l’essence et l’empreinte spéciale d’une âme d’artiste ? Comment analyser le profond amalgame du double instinct de discipline et de licence dont sa vocation se compose ! Être incapable de vouloir le salutaire retour au sang-froid, c’est de la licence effrénée. Aschenbach n’était plus porté à s’étudier soi-même ; le goût, la tournure d’esprit propre à son âge, l’estime de sa propre valeur, la maturité et la simplicité qui en est le fruit, ne l’inclinaient pas à disséquer des mobiles et à déterminer si c’était par scrupule, ou par faiblesse poltronne qu’il n’avait pas exécuté son dessein. Il était confus et craignait qu’un témoin quelconque, ne fût-ce que le gardien de la plage, n’eût observé sa course, sa déroute, et redoutait le ridicule. Au reste, il plaisantait en lui-même la sainte terreur dont il avait été si comiquement frappé : « Une véritable consternation », pensait-il, la consternation du coq, pris de frayeur, qui laisse pendre ses ailes dans le combat. C’est en vérité le dieu lui-même qui, en présence de l’objet digne de notre amour, brise ainsi notre courage et abaisse jusqu’à terre notre superbe. C’est ainsi qu’il badinait, divaguait, plein d’une assurance trop altière pour avoir peur d’un sentiment.

 

Déjà il n’envisageait plus la fin de la période de repos qu’il s’accordait à lui-même ; pas une seule fois la pensée du retour ne l’effleura. Il s’était fait envoyer une somme d’argent importante. Son unique préoccupation concernait le départ possible de la famille polonaise ; cependant il avait appris sous main, en s’informant incidemment auprès du coiffeur de l’hôtel, que cette famille était descendue ici très peu de temps avant sa propre arrivée. Le soleil hâlait son visage et ses mains, le souffle salin l’excitait, augmentait sa puissance de sentir, et de même qu’autrefois il avait eu l’habitude de dépenser aussitôt pour la création d’une œuvre tout capital de force que le sommeil, la nourriture ou la nature lui avaient offert, il prodiguait maintenant en ivresse sentimentale avec une générosité imprévoyante tout le regain de vigueur que le soleil, le loisir et l’air marin lui fournissaient journellement.

 

Son sommeil était de courte durée ; les jours, d’une monotonie délicieuse, étaient séparés par des nuits brèves, pleines d’heureuse agitation. Il se retirait, il est vrai, très tôt ; car à neuf heures, quand Tadzio avait disparu de la scène, le jour semblait terminé. Mais dès la première lueur de l’aube, il était réveillé en sursaut par un élan de tendresse ; son cœur se souvenait de son aventure ; il ne tenait plus au lit ; il se levait et, légèrement couvert contre la fraîcheur matinale, allait s’asseoir à la fenêtre ouverte pour attendre le lever du soleil. Le merveilleux événement remplissait d’une émotion religieuse son âme sanctifiée par le sommeil. Le ciel, la terre et la mer étaient encore plongés dans la blancheur spectrale de l’heure indécise ; une étoile pâlissante flottait dans la vague immensité. Mais voici qu’un souffle venait, un message parti de demeures inaccessibles, signifiant que la déesse Éos quittait les bras de son époux ; et alors naissait cette aimable rougeur des zones les plus lointaines du ciel et de la mer, qui annonce la création se révélant aux sens. La déesse approchait, la ravisseuse d’adolescents, celle qui enleva Kleitos et Kephalos et qui, bravant l’envie de l’Olympe tout entier, jouit de l’amour du bel Orion. Et à la lisière du monde commençait une jonchée de roses, une clarté et une floraison d’une grâce ineffable ; des nuages naissants, immatériels, lumineux, planaient comme des Amours obséquieux dans la vapeur bleuâtre et rosée ; un voile de pourpre tombait sur la mer, qui semblait le porter en avant dans l’ondoiement de ses vagues ; des flèches d’or partaient d’en bas, lancées vers les hauteurs du ciel, et la lueur devenait incendie ; silencieusement, avec une toute-puissance divine, le rouge embrasement, l’incendie flamboyant envahissaient le ciel, et les coursiers sacrés de Phébus-Apollon, foulant l’espace de leurs sabots impatients, montaient au firmament. Sous les rayons resplendissants du dieu, le veilleur solitaire était assis ; fermant les yeux, il livrait ses paupières au baiser de l’astre glorieux. Des sentiments d’autrefois, des peines de cœur juvéniles et délicieuses, défuntes au cours de sa vie d’austère labeur, lui revenaient maintenant, avec un sourire confus et étonné. Pensif, rêveur, il sentait sur ses lèvres un nom se former doucement, et toujours souriant, le visage levé vers le ciel, les mains jointes sur ses genoux, il s’assoupissait encore une fois.

 

Mais le jour si solennellement inauguré par l’illumination céleste se trouvait tout entier rehaussé et transporté dans un monde fabuleux. De quelle région venait, de quelle origine émanait ce souffle qui, tout à coup, comme une confidence d’en haut, caressait avec une douceur si persuasive sa joue et son oreille ? Des bandes de floconneux petits nuages blancs étaient répandus dans le ciel, semblables à des troupeaux dans les pâturages des dieux. Un vent plus fort se leva et les coursiers de Poséidon accouraient, cabrés, et de-ci, de-là, les taureaux du dieu marin à la chevelure azurée se lançaient en avant, cornes baissées, en rugissant. Mais entre les éboulis de rochers de la grève lointaine les vagues bondissaient comme des chèvres folâtres. Un monde saintement déformé, plein du dieu des pasteurs, environnait Aschenbach de ses enchantements, et son cœur rêvait de tendres légendes. Plusieurs fois quand le soleil baissait derrière Venise, il resta assis sur un banc du parc pour suivre des yeux Tadzio qui, vêtu de blanc, avec une ceinture de couleur, se livrait au jeu de balle, et maintenant c’était Hyakinthos qu’il croyait voir et qui devait mourir parce que deux dieux l’aimaient. Il ressentait même la douloureuse envie de Zéphir pour son rival, qui oubliait oracle, arc et cithare pour jouer toujours avec le bel enfant ; il voyait le disque, guidé par une cruelle jalousie, atteindre la tête aimable ; il recevait dans ses bras, pâlissant lui aussi, le corps fléchissant, et la fleur, née du sang précieux, portait l’inscription de sa plainte inextinguible…

 

Il n’est rien de plus singulier, de plus embarrassant que la situation réciproque de personnes qui se connaissent seulement de vue, qui, à toute heure du jour se rencontrent, s’observent, et qui sont contraintes néanmoins par l’empire des usages ou leur propre humeur à affecter l’indifférence et à se croiser comme des étrangers, sans un salut, sans un mot. Entre elles règnent une inquiétude et une curiosité surexcitées, un état hystérique provenant de ce que leur besoin de se connaître et d’entrer en communication reste inassouvi, étouffé par un obstacle contre nature, et aussi, et surtout, une sorte de respect interrogateur. Car l’homme aime et respecte son semblable tant qu’il n’est pas en état de le juger, et le désir est le résultat d’une connaissance imparfaite. D’une manière ou d’une autre, Aschenbach et le jeune Tadzio devaient fatalement faire connaissance et entrer en relation, et avec une joie pénétrante, l’homme mûr put constater que sa sympathie et son attention ne restaient pas complètement sans réponse. Pour quelle raison, par exemple, le beau jeune homme ne prenait-il plus jamais, en se rendant à la plage le matin, le chemin des planches derrière les cabines et passait-il au contraire, pour gagner nonchalamment la cabine des siens, devant les autres, dans le sable, contre la place où était installé Aschenbach, et parfois tout contre lui, sans y être forcé, au point de frôler presque sa table et sa chaise ? Était-ce un effet de l’attraction, de la fascination d’un sentiment supérieur sur son objet plus faible et non averti ? Aschenbach attendait chaque jour l’arrivée de Tadzio, et quand venait celui-ci, il faisait parfois semblant d’être occupé et laissait passer le beau garçon sans paraître le remarquer. Mais parfois aussi il levait les yeux et leurs regards se rencontraient. Dans ces cas-là, ils étaient l’un et l’autre profondément graves. Dans la physionomie du plus âgé, aux traits définitifs et pleins de dignité, rien ne trahissait une émotion ; mais dans les yeux de Tadzio se lisait une curiosité, une interrogation pensive, sa démarche devenait hésitante, il baissait les yeux et les relevait gracieusement, et quand il était passé, quelque chose dans son maintien semblait indiquer que le respect des convenances l’empêchait seul de se retourner.

 

Un soir pourtant il en advint autrement. Les jeunes Polonais et leur gouvernante avaient manqué au dîner dans la grande salle à manger ; Aschenbach l’avait constaté avec inquiétude. Après dîner, il se promenait, très inquiet de leur absence, en costume du soir et chapeau de paille devant l’hôtel, au pied de la terrasse, lorsqu’il vit tout à coup les trois sœurs aux allures de religieuses avec l’institutrice, et à quatre pas en arrière Tadzio, surgir sous la lumière des lampes à arc. Évidemment ils venaient du débarcadère après avoir dîné pour une raison quelconque en ville. Sur l’eau il avait sans doute fait un peu frais ; Tadzio portait un marin bleu foncé à boutons dorés et le béret. Le soleil et l’air de la mer ne le hâlaient pas, sa peau était restée d’un ton marmoréen légèrement jaune ; pourtant il paraissait aujourd’hui plus pâle que d’habitude, soit par suite de la fraîcheur, soit à cause de la lumière des lampes, blafarde et pareille au clair de lune. Ses sourcils symétriquement dessinés avaient des arêtes plus tranchées, ses yeux étaient plus sombres. Il était plus beau qu’on ne saurait dire, et Aschenbach sentit une fois de plus une douleur que le langage peut bien célébrer la beauté, mais n’est pas capable de l’exprimer.

 

Il ne s’était pas attendu à la chère apparition ; elle venait à l’improviste et il n’avait pas eu le temps d’affermir sa physionomie, de lui donner calme et dignité. La joie, la surprise, l’admiration s’y peignirent sans doute ouvertement quand son regard croisa celui dont l’absence l’avait inquiété, et à cette seconde même Tadzio sourit, lui sourit à lui, d’un sourire expressif, familier, charmeur et plein d’abandon, dans lequel ses lèvres lentement s’entrouvrirent. C’était le sourire de Narcisse penché sur le miroir de la source, ce sourire profond, enchanté, prolongé, avec lequel il tend les bras au reflet de sa propre beauté, sourire nuancé d’un très léger mouvement d’humeur, à cause de la vanité de ses efforts pour baiser les séduisantes lèvres de son image, sourire plein de coquetterie, de curiosité, de légère souffrance, fasciné et fascinateur.

 

Celui qui avait reçu en don ce sourire, l’emporta comme un présent fatal. Il était si ému qu’il fut forcé de fuir la lumière de la terrasse et du parterre de l’hôtel et se dirigea précipitamment du côté opposé, vers l’obscurité du parc. Il laissait échapper, dans une singulière indignation, de tendres réprimandes : « Tu ne dois pas sourire ainsi ! Entends-tu ? Il ne faut pas sourire ainsi à personne ! » Il se laissa tomber sur un banc, affolé, aspirant le parfum nocturne des plantes. Et penché en arrière, les bras pendants, accablé et secoué de frissons successifs, il soupira la formule immuable du désir… impossible en ce cas, absurde, abjecte, ridicule, sainte malgré tout, et vénérable même ainsi : « Je t’aime ! »

 

5

 

Pendant la quatrième semaine de son séjour au Lido, Gustav d’Aschenbach fit sur ce qui l’entourait quelques remarques inquiétantes. En premier lieu, il lui sembla qu’à mesure que la pleine saison approchait, la fréquentation de son hôtel diminuait plutôt que d’augmenter, et en particulier que le flot d’allemand jusqu’ici parlé autour de lui baissait, si bien qu’à table et sur la plage il finissait par ne plus entendre que des langues étrangères. Puis, un jour, il saisit au passage, dans une conversation chez le coiffeur dont il était devenu un client assidu, un mot qui l’intrigua. Cet homme avait fait mention d’une famille allemande qui venait de repartir après un séjour de courte durée et, continuant de bavarder, il ajouta avec une intention de flatterie : « Vous, monsieur, vous restez ; vous n’avez pas peur du mal. – Du mal ? » répéta Aschenbach en le regardant. Le bavard se tut, faisant l’affairé, comme s’il n’avait pas entendu la question. Et quand elle fut renouvelée avec insistance, il expliqua qu’il n’avait connaissance de rien et chercha, avec un grand flux de paroles, à détourner la conversation.

 

Cela se passait à midi. Dans l’après-midi, Aschenbach se rendit en bateau à Venise, par un temps calme et un soleil accablant ; il était poussé par la manie de suivre les enfants polonais qu’il avait vus prendre avec leur surveillante le chemin du ponton. Il ne trouva pas son idole à Saint-Marc. Mais tandis qu’il prenait le thé, assis à sa petite table ronde du côté ombragé de la place, il flaira subitement dans l’air un arôme particulier, qu’il lui semblait maintenant avoir déjà vaguement senti depuis quelques jours sans en prendre conscience, une odeur pharmaceutique douceâtre, évoquant la misère, les plaies et une hygiène suspecte. Il l’analysa et le reconnut ; tout pensif, il acheva son goûter et quitta la place par le côté opposé au temple. Dans la ruelle étroite l’odeur s’accentuait. Aux coins des rues étaient collées des affiches imprimées, où les autorités engageaient paternellement la population à s’abstenir, en raison de certaines affections du système gastrique, toujours fréquentes par ces temps de chaleur, de consommer des huîtres et des moules, et à se méfier de l’eau des canaux. La vérité était un peu fardée dans l’avis officiel ; c’était évident. Des groupes silencieux étaient rassemblés sur les ponts et les places, et l’étranger se mêlait à eux, quêtant et songeur.

 


Il s’adressa à un boutiquier appuyé au chambranle de la porte, à l’entrée de son magasin, entre des chapelets de corail et des parures de fausse améthyste, et demanda des éclaircissements sur la fâcheuse odeur. L’homme le toisa d’un œil morne, et se remettant prestement : « Mesure préventive, monsieur ! répondit-il avec une mimique animée. – Une décision de la police, qu’on ne peut qu’approuver. Cette température lourde, ce sirocco ne sont pas propices à la santé. Bref, vous comprenez, précaution peut-être exagérée… » Aschenbach le remercia et continua son chemin. Sur le vapeur qui le ramena au Lido, il sentit encore la même odeur d’antiseptique.

 

Revenu à l’hôtel, il se rendit aussitôt dans le hall à la table des journaux et fit des recherches dans les feuilles. Dans celles de l’étranger, il ne trouva rien. Les journaux du pays enregistraient des bruits, mentionnaient des chiffres incertains et reproduisaient des démentis officiels, dont ils contestaient la sincérité. Ainsi s’expliquait le départ du contingent allemand et autrichien. Les nationaux des autres pays ne savaient évidemment rien, ne se doutaient de rien, n’étaient pas encore inquiets. « La consigne est de se taire ! » pensa Aschenbach irrité, en rejetant les journaux sur la table. « Se taire pour cela ! » Mais en même temps son cœur s’emplit de satisfaction causée par l’aventure où le monde extérieur se trouvait engagé. Car la passion, comme le crime, ne s’accommode pas de l’ordre normal, du bien-être monotone de la vie journalière, et elle doit accueillir avec plaisir tout dérangement du mécanisme social, tout bouleversement ou fléau affligeant le monde, parce qu’elle peut avoir le vague espoir d’y trouver son avantage. Ainsi Aschenbach tirait une obscure satisfaction des événements officiellement déguisés qui se passaient dans les ruelles malpropres de Venise – lugubre secret de la ville, qui se confondait avec le secret de son propre cœur, dont lui aussi redoutait si fort la découverte. Tout à son amour, il ne craignait rien que la possibilité du départ de Tadzio, et reconnut, non sans horreur, qu’il ne saurait plus vivre si ce malheur arrivait.

 

À présent, il ne se contentait plus de recevoir du train de vie quotidien et du hasard le bienfait de voir de près le beau Tadzio ; il le poursuivait, cherchait à le surprendre. Le dimanche, par exemple, les Polonais ne se montraient jamais sur la plage ; il devina qu’ils se rendaient à la messe à Saint-Marc ; il se hâtait d’y aller ; sortant de la fournaise de la place, il entrait dans le demi-jour doré du sanctuaire et trouvait l’objet de ses regrets assistant à l’office, penché sur un prie-Dieu. Alors il se tenait debout dans le fond sur les dalles de mosaïque crevassées, au milieu de la foule prosternée qui marmottait en faisant le signe de la croix, et la somptuosité du temple oriental accablait voluptueusement ses sens. Là-bas, le prêtre, couvert de riches ornements, allait et venait, chantant et accomplissant les gestes rituels ; des flots d’encens s’élevaient, voilant les frêles flammes des cierges de l’autel, et à la douceur du lourd parfum religieux semblait subitement s’en mêler un autre : l’odeur de la ville atteinte de maladie. Mais à travers les vapeurs de l’encens et le scintillement des ornements sacerdotaux, Aschenbach voyait son bel ami, là-bas, dans les premiers rangs, tourner la tête, le chercher et l’apercevoir.

 

Lorsque ensuite la foule s’écoulait par les portails ouverts sur la place lumineuse, pleine de volées de pigeons, le fol amoureux se dissimulait dans le porche, se cachait, se mettait aux aguets. Il voyait les Polonais quitter l’église, voyait les enfants prendre cérémonieusement congé de leur mère et celle-ci se diriger vers la piazzetta pour rentrer ; constatant que le beau Tadzio, ses sœurs qui semblaient sortir d’un couvent, et leur gouvernante se dirigeaient vers la droite par la porte du clocher et prenaient le chemin de la merceria, après leur avoir laissé quelque avance, il les suivait à la dérobée dans leur promenade à travers Venise. Il était obligé de rester sur place quand ils s’arrêtaient, de se réfugier dans des gargotes ou des cours pour les laisser passer, s’ils revenaient sur leurs pas ; il les perdait de vue, courait après eux, transpirant, épuisé, lorsqu’ils franchissaient les ponts et s’engageaient dans les impasses immondes, et il endurait des minutes de transe mortelle quand il les voyait brusquement venir à sa rencontre dans un passage étroit où il était impossible de les éviter. On ne saurait dire cependant qu’il souffrait. Il avait la tête et le cœur pleins d’ivresse, et ses pas suivaient le démon qui se complaît à fouler aux pieds la raison et la dignité de l’homme.

 

Il arrivait que Tadzio et les siens prenaient quelque part une gondole et Aschenbach, après s’être dissimulé derrière un bâtiment en saillie ou une fontaine pendant qu’ils montaient, faisait comme eux peu après qu’ils avaient quitté la rive. C’est d’une voix étouffée, en mots précipités, qu’il donnait l’ordre au rameur, avec la promesse d’un généreux pourboire, de suivre discrètement à quelque distance cette gondole, là-bas, qui tournait précisément le coin ; et il sentait un frisson dans le dos quand le batelier, avec l’empressement canaille d’un entremetteur, lui garantissait sur le même ton qu’il allait être servi, consciencieusement servi.

 

Ainsi il allait, bercé dans sa gondole, mollement adossé aux coussins noirs, glissant à la suite de l’autre embarcation noire, à la proue relevée en bec, sur la trace de laquelle l’entraînait la passion. Parfois elle échappait à sa vue et il se sentait soucieux et inquiet. Mais son conducteur, qui semblait bien au fait de semblables missions, savait toujours, par d’habiles manœuvres, des biais rapides et des raccourcis, lui remettre devant les yeux l’objet de son désir. L’air était calme et plein d’odeurs, le soleil dardait des rayons brûlants à travers les vapeurs qui teintaient le ciel de gris d’ardoise. On entendait le glouglou de l’eau qui battait les madriers et les murs. L’appel du gondolier, à la fois avertissement et salut, provoquait, par une singulière convention, une réponse dans le lointain du labyrinthe silencieux. Du haut des petits jardins suspendus, des ombelles blanches et purpurines, sentant l’amande, retombaient sur les murailles délabrées. Les arabesques des embrasures de fenêtres se reflétaient dans l’eau trouble. Les degrés de marbre d’une église descendaient dans les flots ; un mendiant, accroupi sur les marches, clamant sa misère, tendait son chapeau, en montrant le blanc de ses yeux comme s’il était aveugle ; un marchand d’antiquités, debout devant son antre, invitait le passant avec des gestes serviles à s’arrêter, dans l’espoir de le duper. C’était Venise, l’insinuante courtisane, la cité qui tient de la légende et du traquenard, dont l’atmosphère croupissante a vu jadis une luxuriante efflorescence des arts et qui inspira les accents berceurs d’une musique aux lascives incantations. Il semblait à l’aventureux promeneur que ses yeux buvaient à la source voluptueuse d’autrefois et que son oreille recevait la flatterie de ces anciennes mélodies ; il se souvint aussi que la ville était malade et s’en cachait par cupidité, et il épiait avec une passion plus effrénée la gondole qui flottait là-bas devant lui.

 

Ainsi, cet homme n’avait plus, dans son égarement, d’autre pensée ni d’autre volonté que de poursuivre sans relâche l’objet qui l’enflammait, de rêver de lui quand il était absent, et à la manière des amants, d’adresser des mots de tendresse à son ombre même. La solitude dans un milieu étranger, et la fortune d’une ivresse tardive et profonde l’engageaient et l’encourageaient à se permettre sans crainte et sans honte les plus choquantes fantaisies ; c’est ainsi qu’un soir, rentrant de Venise tard dans la nuit, il s’était arrêté au premier étage de l’hôtel devant la chambre de son dieu, et appuyant dans une griserie totale son front au gond de la porte, il était resté longtemps sans pouvoir s’en séparer, au risque d’être surpris, à sa honte, dans cette attitude insensée.

 

Pourtant il y avait dans son état des instants de répit et de retour partiel à la raison. Où vais-je ? pensait-il alors consterné. Où vais-je ? Comme tout homme à qui son mérite naturel inspire un aristocratique intérêt pour ses origines, il était accoutumé à se souvenir de ses ancêtres, accoutumé à se souvenir de ses succès, de sa carrière, à s’assurer dans sa pensée de leur approbation, de leur satisfaction, de l’estime qu’ils devaient nécessairement lui accorder. Il pensait à eux aussi, à présent et en ce lieu, où il était pris dans une aventure si inadmissible, engagé dans un si exotique dévergondage du cœur ; il se représentait la sévérité de leur tenue, la mâle décence de leur conduite et il avait un sourire mélancolique. Que diraient-ils ? Mais, hélas ! qu’auraient-ils dit de sa vie tout entière, déviée de leur ligne jusqu’à la dégénérescence, de cette vie enfermée dans la sphère de l’art, sur laquelle il avait lui-même autrefois, fidèle à la tradition bourgeoise de ses pères, publié des jugements de jeune homme si caustiques, et qui cependant avait eu, au fond, tant d’analogie avec la leur ! Lui aussi avait servi, lui aussi avait été soldat et guerrier, aussi bien que nombre d’entre eux ; l’art n’était-il pas une guerre, une lutte harassante, qu’on n’était pas capable de nos jours de soutenir longtemps : vie d’abnégation, d’obstination quand même, vie de persévérance et d’abstinence, dont il avait fait le symbole d’un héroïsme délicat, approprié à notre siècle ; cette vie, il avait certes le droit de l’appeler virile et vaillante, et il lui semblait même que l’Amour qui s’était emparé de lui était en quelque manière particulièrement conforme et propice à une vie pareille. Cette forme d’amour n’avait-elle pas été en honneur entre toutes chez les peuples les plus braves, et ne disait-on pas que c’est grâce à la bravoure qu’elle avait fleuri dans leurs villes ? De nombreux capitaines de l’antiquité avaient accepté le joug de cet amour, car aucune humiliation ne comptait, quand elle était commandée par Éros, et des actes qui eussent été blâmés comme marques de lâcheté s’ils avaient été commis à toute autre fin, génuflexions, serments, prières instantes et gestes serviles, de tels actes, loin de tourner à la honte de l’amant, lui valaient au contraire une moisson de louanges.

 

Voilà la direction que l’esprit de cet homme affolé avait prise ; voilà sur quoi il cherchait à s’appuyer et comment il essayait de sauvegarder sa dignité. Mais en même temps il prêtait constamment une attention fureteuse et obstinée aux choses louches qui se passaient dans l’intérieur de Venise, à cette aventure du monde sensible qui se confondait obscurément avec celle de son cœur et nourrissait en lui de vagues, d’anarchiques espérances. S’acharnant à obtenir des nouvelles certaines sur l’état et les progrès du mal, il parcourait fiévreusement dans les cafés de la ville les journaux allemands, qui avaient disparu depuis plusieurs jours de la salle de lecture de l’hôtel. Les assertions et les démentis s’y suivaient en alternant. Le nombre des cas de maladie ou de décès s’élevait, disait-on, à vingt, à quarante, même à cent et au-delà, et un peu plus loin toute apparition d’épidémie se trouvait, sinon carrément contestée, du moins réduite à quelques cas isolés importés du dehors. Au milieu de ces nouvelles étaient glissés des réserves et des avertissements ou des protestations contre le jeu dangereux des autorités italiennes. Mais il n’y avait pas moyen d’obtenir une certitude.

 

Cependant, le solitaire avait le sentiment de posséder un droit spécial à participer au secret ; puisqu’il s’en voyait injustement exclu, il trouvait une bizarre satisfaction à poser aux initiés des questions captieuses, et, puisqu’ils étaient ligués pour se taire, à les obliger de mentir expressément. C’est ainsi qu’un jour, au déjeuner dans la grande salle, il questionna le gérant, ce petit homme en redingote, à la démarche silencieuse qui passait, saluant et surveillant, entre les rangées de tables, et s’était arrêté à celle d’Aschenbach pour un bout de conversation. « À propos, pourquoi donc, lui demanda-t-il négligemment, pourquoi diantre s’occupe-t-on depuis quelque temps à désinfecter Venise ? – Il s’agit, répondit l’obséquieux personnage, d’une mesure de la police, destinée à prévenir à temps, comme de juste, toutes sortes de désordres ou de perturbations de l’état sanitaire que la température lourde et la chaleur exceptionnelle pourraient engendrer. – La conduite de la police est méritoire », répliqua Aschenbach ; quelques remarques météorologiques furent échangées et le gérant se retira.

 

Le soir du même jour, après dîner, il arriva qu’une petite troupe de chanteurs ambulants de la ville se fit entendre dans le jardin, devant l’hôtel. Elle se composait de deux hommes et de deux femmes qui se tenaient debout près du mât en fer d’une lampe à arc et ils levaient leurs faces, blanches sous la lumière électrique, vers la grande terrasse où la société des baigneurs, buvant du café et des rafraîchissements, voulait bien écouter le concert populaire. Le personnel de l’hôtel, liftboys, garçons et employés de l’agence, se pressait aux portes du hall pour entendre. La famille russe, pleine de zèle et de soin à goûter un plaisir, s’était fait descendre des chaises cannées dans le jardin, pour être plus près des exécutants, et s’était assise en demi-cercle, dans un parfait contentement. Derrière les maîtres se tenait leur vieille esclave, le madras enroulé autour de la tête. Une mandoline, une guitare, un accordéon et un violon aux sons criards et sautillants formaient l’orchestre des virtuoses mendiants. Des morceaux de chant alternaient avec la musique instrumentale ; c’est ainsi que la plus jeune des femmes unissait les glapissements de sa voix aiguë au fausset doucereux du ténor pour chanter un brûlant duo d’amour. Mais la vedette était sans conteste l’homme à la guitare qui, chantant sans beaucoup de voix des rôles de baryton bouffe, emballait son public par une mimique et une puissance de comique tout à fait remarquables. Souvent, son grand instrument au bras, il se détachait du groupe des autres et s’avançait tout en jouant et gesticulant vers la rampe, où l’on encourageait ses drôleries par des rires. C’étaient surtout les Russes composant le parterre qui se montraient ravis de tant de vivacité méridionale, et, par leurs applaudissements et leurs acclamations, l’excitaient à se lancer avec toujours plus d’assurance et d’effronterie.

 

Aschenbach, assis près de la balustrade, trempait parfois ses lèvres dans le rafraîchissant mélange de sirop de grenadine et d’eau de Seltz dont les rubis scintillaient devant lui dans son verre. Ses nerfs accueillaient avidement cette musique de bastringue, aux mélodies vulgaires et langoureuses ; car la passion oblitère le sens critique et se commet de parfaite bonne foi dans des jouissances que de sang-froid l’on trouverait ridicules ou repousserait avec impatience. Aux tours du bateleur, ses traits se contractaient d’un sourire fixe et déjà douloureux. Il était assis nonchalamment, pendant qu’une attention extrême lui crispait le cœur : à six pas de lui, en effet, Tadzio s’appuyait à la balustrade de pierre.

 

Il se tenait là, dans le costume blanc qu’il mettait parfois pour le dîner, avec cette grâce originelle qui ne le quittait jamais, l’avant-bras gauche posé sur le parapet, les jambes croisées, la main droite appuyée sur la hanche, et il baissait les yeux vers les histrions avec une expression qui tenait moins du sourire que d’une curiosité distante et d’une acceptation courtoise. Parfois, il se redressait et, dilatant sa poitrine, tendait sa blouse blanche en la tirant sous la ceinture de cuir avec un beau geste de ses deux bras. Mais parfois aussi (et Aschenbach le constatait avec une joie triomphante, avec un vertige de sa raison en même temps qu’une épouvante) il tournait la tête avec une lenteur circonspecte, ou bien brusquement comme voulant surprendre quelqu’un, et jetait un regard par-dessus son épaule gauche vers la place de l’homme aux cheveux gris qui l’aimait. Il ne rencontrait pas ses yeux, car une appréhension ignominieuse forçait le pauvre détraqué à contenir anxieusement ses regards. Au fond de la terrasse étaient assises les dames qui surveillaient Tadzio, et les choses en étaient venues au point que l’amoureux devait craindre d’avoir attiré l’attention et d’être soupçonné. Il avait même dû remarquer plusieurs fois avec une sorte de consternation, sur la plage, dans le hall de l’hôtel et sur la place Saint-Marc, que l’on rappelait Tadzio lorsqu’il était dans son voisinage, qu’on était attentif à le tenir éloigné de lui – et il n’avait pu qu’en ressentir un cruel outrage, dont son orgueil souffrait des tortures inconnues jusqu’alors, et que sa conscience l’empêchait d’écarter de lui.

 

Cependant le guitariste avait commencé un solo dont il jouait lui-même l’accompagnement, qu’on chantait à ce moment-là dans toute l’Italie et où la troupe, à chaque refrain, intervenait à grand renfort de chant et d’orchestre, tandis que lui-même jouait avec un relief et un sens dramatique saisissants. Chétif de corps et non moins maigre et décharné de figure, détaché de la troupe, son feutre crasseux rejeté en arrière et laissant déborder une rouflaquette de cheveux roux, il se dressait sur le gravier dans une pose effrontée, provocante, et lançait vers la terrasse en un récitatif énergique ses plaisanteries renforcées de pincements de cordes, tandis que l’effort gonflait les veines de son front. Il paraissait être, non pas d’origine vénitienne, mais plutôt de la race des comiques napolitains, moitié souteneur, moitié comédien, brutal et audacieux, dangereux et amusant. La chanson, purement niaise quant au texte, prenait dans sa bouche, par son jeu de physionomie, les mouvements de son corps, ses clignements d’yeux significatifs et sa manière de se passer la langue lascivement au coin des lèvres, une allure équivoque et choquante sans que l’on sût dire pourquoi. Du col de la chemise molle qu’il portait sous un costume de ville, se dégageait un cou maigre à pomme d’Adam démesurée et faisant l’effet d’une nudité. Sa face camuse, blême et glabre, paraissait labourée par les grimaces et les vices, et le ricanement de sa bouche mobile faisait un contraste étrange avec les deux plis qui se creusaient, arrogants, impérieux, presque farouches, entre ses sourcils roussâtres. Mais ce qui attira particulièrement sur lui la profonde attention du spectateur solitaire, c’est que celui-ci remarqua que de la figure suspecte semblait se dégager un relent particulier et non moins suspect. En effet, à chaque reprise du refrain, le chanteur accomplissait avec force bouffonneries et respectueuses gesticulations une tournée grotesque qui le faisait passer directement sous la place d’Aschenbach, et chaque fois qu’il passait, une forte bouffée de phénol, venue de ses vêtements, montait vers la terrasse.

 

Son couplet fini, il se mit à quêter. Il commença par les Russes, que l’on vit donner libéralement, et monta ensuite les degrés. Autant il s’était montré insolent pendant la représentation, autant il parut humble sur la terrasse. Avec de profondes courbettes et des révérences sans fin, il se faufilait entre les tables et un sourire de servilité sournoise découvrait ses fortes dents, tandis que malgré tout les deux plis menaçants persistaient entre ses sourcils roux. On toisait avec curiosité et quelque dégoût l’étrange créature quêtant sa subsistance et l’on jetait du bout des doigts des pièces d’argent dans son feutre, en se gardant d’y toucher. La suppression de la distance physique entre le comédien et les gens du monde engendre toujours, si grand qu’ait été le plaisir, une certaine gêne. Il la sentait et cherchait à s’excuser par une politesse rampante. Il arriva auprès d’Aschenbach, et avec lui cette odeur qui semblait n’avoir intrigué aucun des assistants.

 

– Écoute ! dit le solitaire d’une voix étouffée et presque machinalement. On désinfecte Venise. Pourquoi ? Le bouffon répondit d’une voix rauque : « À cause de la police ! C’est le règlement, monsieur, par ce temps de chaleur et de sirocco. Le sirocco est accablant et il n’est pas bon pour la santé… » Il avait en parlant l’air surpris qu’on pût demander des choses pareilles et expliquait avec un geste démonstratif du plat de la main combien le sirocco est accablant. « Ainsi, il n’y a pas d’épidémie à Venise ? » chuchota très bas Aschenbach. Les traits musculeux du polichinelle se contractèrent dans une grimace d’ahurissement comique. « Une épidémie ? Quelle épidémie ? Le sirocco est-il une épidémie ? Notre police serait-elle une épidémie par hasard ? Vous voulez plaisanter ! Une épidémie ! Ah ! par exemple. Une mesure prophylactique, entendez-vous bien ! Une mesure de police contre les effets de la température orageuse… » Et il gesticulait. « C’est bon », dit Aschenbach brièvement et toujours très bas, en laissant vivement tomber dans le chapeau un pourboire exorbitant. Puis il signifia du regard à l’individu de s’en aller. Celui-ci obéit avec un ricanement et de profondes révérences. Mais il n’avait pas encore gagné l’escalier que deux employés d’hôtel se jetaient sur lui et, nez à nez, lui firent subir à voix étouffée un interrogatoire minutieux. Il haussait les épaules, protestait, jurait, c’était visible, qu’il avait été discret. On le laissa partir ; il retourna dans le jardin et après un bref conciliabule avec les siens sous la lampe à arc, il s’avança encore une fois pour lancer une chanson d’adieu et de remerciement.

 

Cette chanson, le solitaire ne se rappelait pas l’avoir jamais entendue ; c’était une gaudriole en dialecte, satirique, effrontée et agrémentée d’un refrain d’éclats de rire que la troupe reprenait chaque fois à plein gosier. Au refrain, les paroles aussi bien que l’accompagnement des instruments cessaient, et il ne restait rien qu’un rire gradué suivant un certain rythme, mais rendu d’après nature, un rire que le soliste principalement savait pousser de manière à donner la plus vive illusion. La distance entre l’artiste et l’auditoire se trouvant rétablie, il avait retrouvé toute son insolence, et son rire factice, impudemment lancé vers la terrasse, était sardonique. Dès les dernières paroles de la strophe, il semblait lutter contre un chatouillement irrésistible. Il hoquetait, sa voix tremblait, il pressait la main sur ses lèvres, secouait nerveusement les épaules, et, le moment venu, le ricanement éclatait avec une sincérité d’accent telle qu’il devenait contagieux et se communiquait aux auditeurs, de sorte qu’une hilarité sans objet, s’alimentant d’elle-même, se propageait sur la terrasse. Ce résultat semblait redoubler la gaîté folle du chanteur. Pliant les genoux, se frappant les cuisses, se tenant les côtes, se tordant, il ne riait plus, il s’esclaffait et montrait du doigt la société qui riait là-haut, comme s’il n’y avait rien de plus comique au monde, et à la fin ce fut, dans le jardin et dans la véranda, une hilarité générale à laquelle participaient jusqu’aux garçons, liftboys et domestiques assiégeant les portes.

 

Aschenbach n’était plus tranquille sur son siège ; il se redressait comme pour tenter de fuir ou de se défendre. Mais les éclats de rire, l’odeur d’hôpital qui montait vers lui et dans le voisinage du beau Tadzio, se confondaient en un enchantement où sa tête et son esprit se trouvaient prisonniers dans un réseau magique qu’il ne pouvait ni rompre ni écarter. Dans l’agitation et la distraction générales, il osa jeter un regard vers l’adolescent et ce coup d’œil lui permit de remarquer que le beau garçon, en réponse à son regard, gardait lui aussi sa gravité ; on aurait dit qu’il réglait son attitude et son expression sur celles de l’autre, et que l’humeur générale ne pouvait rien sur lui, du moment que celui-là s’y dérobait. Cette docilité enfantine si significative avait quelque chose qui désarmait et abattait toute résistance, au point qu’Aschenbach s’abstint à grand-peine de cacher dans ses mains sa tête aux cheveux gris. Il lui avait d’ailleurs semblé que l’habitude qu’avait Tadzio de se redresser de temps en temps pour respirer plus librement provenait d’un besoin de soupirer pour soulager sa poitrine oppressée. « Il est maladif ; il est vraisemblable qu’il ne vivra pas bien longtemps », pensait-il alors, avec cet esprit positif auquel l’ivresse de la passion, par une émancipation singulière, atteint quelquefois, et son cœur se remplit à la fois d’une sollicitude pure et d’une joie libertine. Cependant, les chanteurs vénitiens avaient fini et se retirèrent. Les applaudissements les suivirent et leur chef ne négligea pas d’agrémenter son départ de nouvelles plaisanteries. Ses révérences, ses saluts de la main provoquaient les rires, de sorte qu’il les multiplia. Quand la troupe était déjà sortie, il fit encore semblant de se cogner rudement contre un poteau de réverbère et se traîna comme courbé de douleur vers la porte. Mais là il jeta enfin brusquement son masque de pitre malchanceux, se redressa comme mû par un ressort, tira effrontément la langue vers les hôtes de la terrasse et se perdit dans l’obscurité. La société des baigneurs se dispersa ; Tadzio avait depuis longtemps quitté la balustrade. Mais le solitaire restait, à la surprise des garçons, toujours assis à sa petite table, devant le reste de son sirop de grenadine. La nuit avançait, les heures s’écoulaient. Dans la maison de ses parents, il y avait eu autrefois, bien des années auparavant, un sablier… ce petit instrument, si fragile et si considérable, il le revoyait tout d’un coup comme s’il eût été là devant lui. Silencieusement le sable à teinte de rouille s’écoulait par le passage rétréci du verre, et comme il s’épuisait dans la cavité supérieure, il s’était formé là un petit tourbillon impétueux.

 

Dès le lendemain après-midi, s’obstinant dans ses recherches, Aschenbach fit une nouvelle démarche pour se rendre compte de ce qui se passait à Venise et cette fois avec un plein succès. Il entra place Saint-Marc à l’agence de voyage tenue par des Anglais, et après avoir changé quelque argent à la caisse, s’adressa au commis qui le servait et lui posa avec sa mine d’étranger défiant la fâcheuse question. Il avait devant lui un Britannique tout vêtu de laine, jeune encore, les cheveux séparés au milieu par une raie, les yeux très rapprochés ; l’homme avait cet air de loyauté bien assise qui contraste si singulièrement et si agréablement avec la prestesse friponne du Midi. « Aucune inquiétude à avoir, sir, commença-t-il. C’est une mesure sans signification grave. Ce sont là des dispositions que l’on prend fréquemment pour prévenir les effets délétères de la chaleur et du sirocco… » Mais en levant ses yeux bleus, il rencontra le regard de l’étranger, un regard las et un peu triste, qui était dirigé vers ses lèvres avec une légère expression de mépris. Alors l’Anglais sourit. « Cela, continua-t-il à mi-voix et avec une certaine émotion, c’est l’explication officielle qu’ici l’on trouve bon de maintenir. Je vous avouerai qu’il y a encore autre chose. » Et alors dans son langage honnête et sans recherche, il dit la vérité.

 

6

 

Depuis quelques années déjà le choléra asiatique tendait à se répandre, et on le voyait éclater en dehors de l’Inde avec de plus en plus de violence. Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée ; puis elle s’était étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et, suivant la grande piste des caravanes, avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. Mais tandis que l’Europe tremblait de voir le mal faire son entrée par cette porte, c’est avec des marchands syriens venus d’au-delà des mers qu’il avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée ; sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme, et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement infectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre-saisons. On dissimula les deux cas. Mais la semaine suivante il y en eut dix, il y en eut vingt, trente, et cela dans différents quartiers. Un habitant des provinces autrichiennes, venu pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas à se tromper, et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour lutter contre l’épidémie. Mais sans doute les vivres, légumes, viande, lait, étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. Les cas de guérison étaient rares ; quatre-vingts pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, celle que l’on nomme la forme sèche. Dans ce cas, le corps était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins laissaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles.

 

Une chance pour lui si, comme il arrivait quelquefois, le choléra se déclarait après un léger malaise sous la forme d’un évanouissement profond dont il arrivait à peine que l’on se réveillât. Au commencement de juin les pavillons d’isolement de l’Ospedale civico se remplirent sans bruit ; dans les deux orphelinats la place venait à manquer, et un va-et-vient macabre se déployait entre le quai neuf et San Michèle, l’île du cimetière. Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subir de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. Cela le peuple le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal, on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’eux ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on n’a l’habitude que dans le Sud du pays et en Orient. L’Anglais raconta à Aschenbach l’essentiel de tout cela. « Vous feriez bien, conclut-il, de partir, et aujourd’hui plutôt que demain. La déclaration de quarantaine ne saurait guère tarder plus de quelques jours. – Merci », dit Aschenbach, et il quitta les bureaux.

 

Une touffeur d’été pesait sur la place sans soleil. Des étrangers qui ne savaient pas étaient assis à la terrasse des cafés, ou se tenaient au milieu des volées de pigeons devant l’église, et s’amusaient à les voir s’ébattre, se bousculer, picorer les grains de maïs qu’on leur tendait dans le creux de la main. Agité, fébrile, triomphant de posséder la vérité, la bouche pleine de dégoût, et le cœur frissonnant à de fantastiques visions, Aschenbach arpentait, solitaire, les dalles de la cour d’honneur. Il délibérait sur la possibilité d’une action qu’il convenait de décider, qui serait purificatrice. Le soir même après dîner, il pouvait s’approcher de la dame aux perles et lui parler en termes que déjà il se formulait : « Permettez, madame, à un étranger de vous apporter un conseil, un avertissement dont vous prive l’égoïsme des autres. Quittez Venise tout de suite, avec Tadzio et vos filles ! le choléra est dans la ville. » Il lui serait ensuite loisible de poser sur la tête de l’adolescent qui partait, et qui avait été l’instrument d’un dieu railleur, ses deux mains, et puis, se détournant, de fuir ce marécage. Mais au même instant il sentait qu’il était infiniment éloigné de prendre pour de bon une telle résolution. Le pas franchi le ramènerait en arrière, le rendrait à lui-même ; mais qui est hors de soi ne redoute rien tant que d’y rentrer. Il se souvenait d’une bâtisse claire ornée d’inscriptions qui luisaient dans la tombée du jour, et dont la transparente mystique avait attiré son regard, sa pensée errante ; et aussi de cette étrange silhouette de voyageur qui avait éveillé dans son cœur vieillissant le juvénile désir de partir, d’aller sans but, au loin, à l’aventure ; et l’idée de retourner chez lui, de se reprendre, de laisser tomber l’excitation, d’œuvrer à la tâche qui exige labeur et maîtrise, lui répugnait à un degré tel que ses traits se contractèrent pour exprimer un dégoût physique : « Il faut se taire », murmura-t-il avec véhémence. Et : « Je me tairai. » Se sentir de connivence, avoir conscience d’être complice, l’enivrait comme fait un peu de vin d’un cerveau fatigué. Le tableau de la ville frappée par le fléau et laissée à l’abandon, déroulé fiévreusement dans son imagination, allumait en lui des espérances dépassant l’esprit, débordant la raison, et d’une monstrueuse douceur. Qu’était pour lui le délicat bonheur dont il venait de rêver un moment auprès de cette attente ? Que pouvaient maintenant lui faire art et vertu, au regard des privilèges du chaos ? Il garda le silence et demeura.

 

Cette nuit-là il eut un rêve épouvantable – si l’on peut nommer du nom de rêve ce drame du corps et de l’esprit qui sans doute se produisit alors qu’il dormait profondément et se présentait sous des formes sensibles et en totale indépendance de lui, mais aussi sans qu’il eût conscience d’être lui-même en dehors des événements était bien plutôt son âme elle-même, et fondant sur lui du dehors, ils brisaient sa résistance, faisaient violence aux forces profondes de son esprit, bouleversaient tout, et laissaient son existence, laissaient l’édifice intellectuel de sa vie entière ravagé, anéanti.

 

Cela commença par de l’angoisse, de l’angoisse et de la volupté, et, mêlée à l’horreur, une curiosité de ce qui viendrait ensuite. La nuit régnait et ses sens étaient en éveil ; car venant du lointain on entendait s’approcher un tumulte, un fracas, un brouhaha fait d’un bruit de chaînes, de trompettes, de grondements sourds pareils au tonnerre, des cris aigus de la jubilation et d’un certain hurlement, de hululements avec des « ou » prolongés, le tout mêlé de chants de flûte, roucoulants et graves, voluptueux et éhontés, qui ne cessaient point, qui de leur horrible douceur dominaient le reste, et libidineusement prenaient l’être aux entrailles. Mais il connaissait un mot obscur et qui pourtant désignait ce qui allait venir : « La divinité étrangère ! » Des lueurs fuligineuses s’allumaient : il reconnut une montagne semblable à celle qui entourait son séjour d’été. Et dans les lumières qui déchiraient l’ombre des hauteurs boisées, entre les fûts des arbres et les pans de rochers moussus, quelque chose descendait en avalanche et se précipitait vers lui : un tourbillon, une cascade d’hommes, d’animaux, un essaim, une meute en furie – et cela inondait les pentes gazonnées de corps, de flammes, de danses échevelées, de rondes vertigineuses. Des femmes vêtues de peaux de bêtes qui leur pendaient à la ceinture et dans lesquelles elles s’embarrassaient les pieds, agitaient au-dessus de leurs têtes, qu’elles rejetaient en arrière en poussant un râle, des tambours de basque ; elles brandissaient des torches projetant des gerbes d’étincelles, et des poignards nus ; elles portaient des serpents qu’elles empoignaient par le milieu du corps, et qui dardaient leurs langues aiguës ; ou elles allaient poussant des cris, et offrant des deux mains leurs seins soulevés. Des hommes avec des cornes sur le front et des dépouilles d’animaux à la ceinture, eux-mêmes velus à la façon des ours, courbaient la nuque, se démenaient de tous leurs membres, faisaient retentir des cymbales d’airain ou gesticulaient furieusement en frappant sur des timbales, tandis que des garçons aux corps nus et polis aiguillonnaient avec des bâtons enguirlandés de verdure des boucs aux cornes desquels ils s’accrochaient, se laissant entraîner à leurs bonds avec des cris d’allégresse. Et les possédés hululaient leur chant fait de consonnes douces s’achevant sur l’« ou » prolongé avec des tons d’une sauvagerie et d’une douceur inouïes. D’un certain endroit, il montait canalisé dans les airs, pareil à l’appel du cerf qui brame, et plus loin il se trouvait répété à mille voix avec des accents de triomphe fou, excitant à la danse, aux gesticulations, et jamais on ne le laissait s’arrêter. Mais tout était traversé, dominé par le son grave et charmeur de la flûte. Ne le charmait-il pas lui aussi qui en se débattant vivait cette scène, et se sentait obstinément attiré par la licencieuse fête et les emportements de l’extrême offrande ? Grande était sa répugnance, grande sa crainte, loyale sa volonté de protéger jusqu’au bout ce qui était sien contre l’étranger, l’ennemi de l’esprit qui veut se tenir et se contenir. Mais le bruit, le sauvage appel multiplié par l’écho des rochers grandissait, l’emportait, s’enflait en irrésistible délire. Des vapeurs prenaient au nez, l’acre odeur des boucs, le relent des corps haletants, un souffle pareil à celui qu’exhalent les eaux corrompues, et puis une autre odeur encore, familière, sentant les blessures et les maladies qui sont dans l’air. Aux coups des timbales son cœur retentissait, son cerveau tournait, il était pris de fureur, d’aveuglement, une volupté l’hébétait et de toute son âme il désirait entrer dans la ronde de la divinité. Du symbole obscène fait d’un bois gigantesque on laissa tomber le voile et lorsqu’il se trouva érigé avec des cris plus effrénés encore ils prononcèrent la parole du rite. L’écume aux lèvres, déments, ils s’excitaient les uns les autres avec des gestes lubriques ; leurs mains s’égaraient ; au milieu de rires et de gémissements ils s’enfonçaient mutuellement des aiguillons dans la chair et léchaient le sang qui coulait de leurs membres. Et le dormeur était avec eux, il était en eux ; et son rêve venait de le livrer à la divinité étrangère. Oui, il venait à s’incarner en chacun de ceux qui, avec des gestes de furie et de massacre, se jetaient sur les bêtes et engloutissaient des lambeaux fumants de leur chair, lorsque pour la suprême offrande au dieu une mêlée sans nom finit par se produire sur la mousse saccagée. Et son âme connut le goût de la luxure, l’ivresse de s’abîmer et de se détruire.

 

De ce rêve, la victime s’éveilla anéantie, bouleversée, livrée sans défense au démon. Il ne redoutait plus les regards de ceux qui l’observaient ; qu’il leur fût suspect ne le souciait point. D’ailleurs ils partaient, fuyaient ; les cabines en grand nombre demeuraient vides ; la table d’hôte se dégarnissait de plus en plus, et il était rare de voir encore un étranger dans la ville. Il semblait que la vérité eût filtré ; la panique, en dépit du tenace concert des intéressés, ne pouvait plus être empêchée. Mais la dame aux perles restait avec les siens, soit que les bruits ne fussent point parvenus jusqu’à elle, soit qu’elle fut trop fière et trop au-dessus de la peur pour céder : Tadzio restait, et il semblait parfois à Aschenbach, pris dans son rêve que la fuite et la mort feraient disparaître à la ronde toute vie qui le gênait, qu’il pourrait demeurer seul en cette île avec le bel adolescent ; le matin sur la plage quand il posait sur la figure désirée un regard lourd, fixe, irresponsable, quand à la nuit tombante, perdant toute retenue, il le suivait dans les ruelles où se dissimulait la mort écœurante, il allait jusqu’à trouver pleins d’espoir des horizons monstrueux, et estimer caduque la loi morale.

 

Autant que n’importe quel amoureux il souhaitait de plaire et s’inquiétait amèrement à la pensée que cela pût n’être pas possible. Il ajoutait à son vêtement de quoi l’égayer comme celui d’un jeune homme, il portait des pierres précieuses, usait de parfums ; il passait chaque jour de longues séances à sa toilette et se rendait à table paré, excité, tendu. En face de l’adolescent délicieux dont il s’était épris, son corps vieillissant le dégoûtait ; à voir ses cheveux gris, les traits marqués de son visage, il était pris de honte et de désespérance. Quelque chose le poussait à rendre à son corps de la fraîcheur, à le refaire. On le voyait souvent dans le salon de coiffure de l’hôtel ; enveloppé du peignoir, allongé sur la chaise, s’abandonnant aux soins d’un coiffeur bavard, il considérait d’un regard tourmenté son image dans le miroir.

 

– Grisonnant, dit-il avec un rictus.

 

– Un peu, répondit l’homme. D’ailleurs à cause d’une petite négligence, d’une insouciance des détails de toilette bien compréhensible chez tous les grands personnages, et que pourtant l’on peut critiquer ; d’autant plus que précisément les préjugés relatifs aux agréments de l’art ne sont pas de mise pour eux. Si la sévérité dont certaines gens témoignent à l’égard des artifices du coiffeur s’appliquait aux soins des dents, comme il serait logique, quel scandale ne serait-ce point ? En somme, nous n’avons que l’âge que nous donnent notre esprit, notre cœur ; et il arrive que les cheveux gris soient une inconséquence plus réelle que ne le serait un correctif que l’on dédaigne. C’est ainsi que dans votre cas, monsieur, on aurait droit à retrouver la couleur naturelle de ses cheveux. Permettez-vous que tout simplement je m’emploie à vous la rendre ?

 

– Comment cela ? questionna Aschenbach.

 

Alors l’éloquent coiffeur lava la chevelure de son client avec deux sortes d’eau, une claire et une foncée, et elle devint noire comme lorsqu’il avait vingt ans. Puis avec le fer à friser il l’ondula mollement, prit du recul et lorgna son œuvre.

 

– Il ne resterait plus, dit-il, qu’à rafraîchir quelque peu le visage.

 

Et en homme qui n’en peut finir, que rien ne satisfait entièrement, il se mit à passer d’une manipulation à l’autre, avec un air de plus en plus affairé. Aschenbach, indolemment allongé, incapable de résister, et repris d’espoir à ce spectacle, regardait dans la glace ses sourcils se dessiner, s’arquer harmonieusement, ses yeux s’agrandir en amandes et briller d’un plus vif éclat grâce à un cerne de khôl sous la paupière ; plus bas, là où auparavant la peau était flasque, jaune et parcheminée, il voyait paraître un carmin léger ; ses lèvres tout à l’heure exsangues s’arrondissaient, prenaient un ton framboise ; les rides des joues, de la bouche, les pattes d’oie aux tempes disparaissaient sous la crème et l’eau de Jouvence… Avec des battements de cœur, Aschenbach découvrait dans la glace un adolescent en fleur. L’homme au cosmétique se déclara enfin satisfait et remerciant avec obséquiosité, à la façon de son espèce, celui qu’il venait de servir. « D’insignifiantes retouches, dit-il, mettant la dernière main à ses artifices. Monsieur peut maintenant tomber amoureux sans crainte. » Ravi, emporté par son rêve, troublé et craintif, Aschenbach s’en alla. Il portait une cravate rouge, et son chapeau de paille à larges bords avait un ruban de couleur.

 

Un tiède vent d’orage s’était mis à souffler. Il ne tombait que de rares et fines ondées, mais l’air était humide, épais, corrompu et chargé de miasmes. Les oreilles d’Aschenbach s’emplissaient de bourdonnements, de battements, de sifflements ; fiévreux sous son fard, il croyait entendre passer autour de lui et s’ébattre dans l’espace de malfaisants génies de l’air, et les funèbres oiseaux des mers repus de la chair des potences qu’ils viennent déchiqueter, fouiller et souiller. Car il faisait si lourd que l’on perdait tout appétit, et l’on ne pouvait se défendre d’imaginer les mets empoisonnés des germes de la contagion.

 

Sur les pas du bel adolescent, Aschenbach, un après-midi, s’était enfoncé dans les dédales du centre de la cité empestée. Ne sachant plus s’orienter, étant donné que toutes les ruelles, les canaux, les passerelles et les places du labyrinthe se ressemblaient, n’étant même plus sûr de quel côté se trouvait l’hôtel, il ne pensait qu’à une chose : ne pas perdre de vue la silhouette ardemment suivie ; et tenu à des précautions dégradantes, rasant les murailles, se dissimulant derrière les passants, il fut longtemps avant de se rendre compte de la fatigue, de l’épuisement que sa passion et une incessante tension avaient infligés à son corps et à son esprit. Tadzio marchait derrière les siens ; dans les passages resserrés il cédait habituellement le pas à sa gouvernante et aux petites nonnes, ses sœurs ; flânant en arrière, de temps en temps il retournait la tête pour s’assurer d’un coup d’œil par-dessus l’épaule, d’un regard de ses étranges yeux couleur d’aube, que son amoureux le suivait. Il le voyait sans le trahir. Grisé par cette constatation, entraîné par ces yeux, tenu en lisière par sa passion, celui-ci se faufilait à la poursuite de son inconvenante espérance ; il finit par se trouver volé. Les Polonais avaient franchi un pont en ogive, la hauteur de l’arche les cacha à leur suiveur, et quand il l’eut gravie à son tour il les avait perdus de vue. Il explora l’horizon dans trois directions, droit devants lui et de chaque côté, le long du quai étroit et sale ; en vain. L’énervement, une fatigue à tomber le forcèrent enfin à abandonner ses recherches.

 

La tête lui brûlait, la sueur poissait à sa peau, sa nuque tremblait, une soif insupportable le torturait ; il chercha des yeux n’importe quoi pour se rafraîchir, tout de suite. À l’étalage d’une petite boutique il acheta quelques fruits, des fraises, marchandise trop mûre et molle, dont il mangea en continuant sa route. Une petite place déserte, et qu’on eût dit évoquée par la baguette d’un enchanteur, s’ouvrait devant lui ; il la reconnut ; c’était là, quelques semaines auparavant, qu’il avait combiné pour fuir le plan manqué. Sur les marches de la citerne, au milieu de la place, il s’affala, la tête appuyée à la margelle de pierre. Pas un bruit, l’herbe poussait entre les pavés, des détritus étaient épars alentour.

 

Parmi les maisons inégales et dégradées qui entouraient la place, il y en avait une qui avait l’air d’un palais, avec des fenêtres en ogive derrière lesquelles habitait le vide, et de petits balcons ornés de lions. Au rez-de-chaussée d’une autre se trouvait une pharmacie. Des bouffées d’air chaud apportaient par moments une odeur de phénol.

 

Il était donc assis là, le maître, l’artiste qui avait su croître en dignité, l’auteur du Misérable qui avait, en une forme d’une pureté exemplaire, abjuré la bohème et le trouble des bas-fonds, dénoncé toute sympathie avec les abîmes, réprouvé le répréhensible ; lui qui était monté si haut, lui qui s’étant affranchi de son savoir et libéré de l’ironie avait pris l’habitude de se croire tenu par la confiance qu’il inspirait à son public – Gustav Aschenbach dont la gloire était officielle, dont le nom avait été anobli et dont le style était imposé en modèle aux enfants des écoles, était assis là, les paupières fermées ; par intervalles seulement il coulait à la dérobée un regard oblique, ironique et atterré, sur lequel vite se refermaient les paupières et ses lèvres flasques, dessinées au rouge, formulaient des mots détachés du discours que son cerveau engourdi composait selon l’étrange logique du rêve.

 

« Car, remarque-le bien, Phaidros, la beauté, la beauté seule est divine et visible à la fois, et ainsi c’est par elle que l’on s’achemine au sensible ; c’est par elle, petit Phaidros, que l’artiste s’engage dans les chemins de l’esprit. Mais crois-tu donc, ami, que celui-là atteindra jamais à la sagesse et à une virilité véritable qui s’achemine vers l’esprit par la voie des sens ? Ou est-ce que tu crois (à toi de décider) que cette voie soit pleine d’aimables dangers, que ce soit vraiment une voie tortueuse et coupable, et qu’elle mène nécessairement à l’erreur ? Car il faut que tu saches que, nous autres poètes, nous ne pouvons suivre le chemin de la beauté sans qu’Éros se joigne à nous et prenne la direction ; encore que nous puissions être des héros à notre façon, et des gens de guerre disciplinés, nous sommes comme les femmes, car la passion est pour nous édification, et notre aspiration doit demeurer amour… tel est notre plaisir et telle est notre honte. Vois-tu maintenant qu’étant poètes nous ne pouvons être ni sages, ni dignes ? Qu’il nous faut nécessairement errer, nécessairement être dissolus, et demeurer des aventuriers du sentiment ? La maîtrise de notre style est mensonge et duperie ; notre gloire, les honneurs qu’on nous rend, une farce ; la confiance de la foule en nous, ridicule à l’extrême ; l’éducation du peuple et de la jeunesse par l’art, une entreprise risquée qu’il faut interdire. Car à quelle éducation serait-il propre celui que sa nature, incorrigiblement, incline vers l’abîme ? L’abîme, nous le renierions volontiers pour nous rendre dignes. Mais où que nous nous tournions il nous attire. C’est ainsi que nous adjurons la connaissance dissolvante, car la connaissance, Phaidros, n’est ni digne, ni sévère ; elle sait, elle comprend, elle pardonne – elle n’a ni rigidité, ni forme ; elle est en sympathie avec l’abîme, elle est l’abîme. Nous la rejetons donc décidément, et dès lors notre effort tend vers la seule beauté, c’est-à-dire vers le simple, le grand ; vers la sévérité, la spontanéité reconquises et le style. Mais style et spontanéité, Phaidros, entraînent la griserie et le désir, risquent de conduire celui qui sent noblement à d’effroyables sacrilèges du cœur, encore que son goût d’une beauté sévère les déclare infâmes… c’est à l’abîme que mènent forme et style ; eux aussi – à l’abîme. Ils nous y conduisent aussi, dis-je, car le poète n’est pas capable de durable élévation, il n’est capable que d’effusions. Et maintenant, Phaidros, demeure, moi je pars ; et alors seulement que tu ne me verras plus, pars, toi aussi. »

 

Quelques jours plus tard Gustav d’Aschenbach, qui se sentait souffrant, quitta l’hôtel à une heure plus avancée de la matinée qu’il n’avait coutume. Il avait à surmonter certains accès de vertige qui n’étaient qu’à demi de nature physique et s’accompagnaient d’une crise d’angoisse, de la sensation qu’il n’y avait ni issue, ni espoir, sans qu’il s’expliquât si cette sensation se rapportait au monde extérieur ou à sa propre personne. Dans le hall, il remarqua un monceau de bagages prêts à partir, demanda au portier qui s’en allait ; en réponse on lui donna, accompagné du titre de noblesse, le nom de la famille polonaise, celui-là même qu’en secret il avait attendu. Il l’écouta sans que ses traits défaits eussent bougé, et avec ce léger mouvement du menton dont on accompagne une nouvelle qui ne vous intéresse qu’incidemment, puis ajouta : « Quand ? – Après le lunch », lui fut-il répondu. Il acquiesça d’un signe de tête et se rendit à la mer.

 

La côte était inhospitalière. Sur la vaste étendue d’eaux basses qui séparait du bord le premier banc de sable, d’un bout à l’autre de la surface de légères rides couraient. Le souffle de l’automne, des choses qui ont cessé de vivre, semblait passer sur ce lieu de plaisir autrefois animé de si vives couleurs, maintenant presque désert, et mal entretenu. Un appareil photographique dont on ne voyait pas à qui il appartenait reposait sur son pied, au bord de l’eau, et le voile noir posé dessus claquait au vent qui avait fraîchi.

 

Tadzio, avec trois ou quatre compagnons qui lui étaient restés, prenait ses ébats à droite de la cabine de sa famille, et une couverture sur les genoux, à mi-chemin entre la mer et la rangée des cabines, Aschenbach, allongé sur sa chaise, le suivit encore une fois du regard. Le jeu que personne ne surveillait, car les femmes étaient sans doute occupées à des préparatifs de voyage, semblait ne plus suivre la règle, et il dégénéra. Le garçon trapu aux cheveux noirs et pommadés qui portait un norfolk et que l’on appelait Jaschou, irrité parce qu’on lui avait jeté du sable dans le visage et dans les yeux, obligea Tadzio à lutter avec lui et bientôt le frêle adolescent succomba. Mais comme si à l’heure de la séparation la servilité de l’inférieur s’était changée chez Jaschou en brutalité et en cruauté, et comme s’il avait voulu se venger d’un long esclavage, vainqueur il ne lâchait pas l’adversaire abattu, mais au contraire, appuyant les genoux sur son dos, il lui maintint le visage dans le sable pendant si longtemps que Tadzio déjà essoufflé par la lutte risquait d’étouffer. Ses tentatives de secouer l’adversaire qui l’oppressait étaient convulsives ; par moments elles cessaient tout à fait et elles ne reprenaient que par soubresauts. Hors de lui, Aschenbach voulait bondir à son secours lorsque le brutal abandonna enfin sa victime. Tadzio, très pâle, se redressa à moitié et assis, appuyé sur un coude, il demeura quelques minutes sans bouger, les cheveux embroussaillés, avec une ombre dans le regard ; puis il se redressa tout à fait et s’éloigna lentement. On l’appelait, et la voix, d’abord gaie, se faisait inquiète et suppliante ; il n’entendait pas. L’autre, le garçon aux cheveux noirs, peut-être pris de repentir aussitôt l’acte commis, le rattrapa et chercha une réconciliation. Tadzio l’écarta d’un geste de l’épaule et descendit obliquement vers la mer. Il était nu-pieds et portait son vêtement de toile rayée orné d’un nœud rouge.

 

Au bord du flot il s’arrêta, la tête basse, traçant de la pointe du pied des figures dans le sable humide ; puis il entra dans la flaque marine qui à son endroit le plus profond ne lui montait pas au genou ; il la traversa et avançant nonchalamment il atteignit le banc de sable. Là il s’arrêta un instant, le visage tourné vers le large ; puis se mit à parcourir lentement la longue et étroite langue de sable que la mer découvrait. Séparé de la terre ferme par une étendue d’eau, séparé de ses compagnons par un caprice de fierté, il allait, vision sans attaches et parfaitement à part du reste, les cheveux au vent, là-bas, dans la mer et le vent, dressé sur l’infini brumeux. Une fois encore l’image immobile se détacha et soudain, comme à un souvenir, à une impulsion, gracieusement incliné par rapport à sa première position, il tourna le buste, une main sur la hanche, et par-dessus l’épaule regarda la rive. Aschenbach était assis là-bas, comme le jour où pour la première fois repoussé du seuil, son regard avait rencontré le regard de ces yeux couleur d’aube. Sa tête, glissant sur le dossier de la chaise, s’était lentement tournée pour accompagner le mouvement de celui qui s’avançait là-bas ; maintenant elle se redressait comme pour aller au-devant de son regard, puis elle s’affaissa sur la poitrine, les yeux retournés pour voir encore, tandis que le visage prenait l’expression relâchée et fervente du dormeur qui tombe dans un profond sommeil. Il semblait à Aschenbach que le psychagogue pâle et digne d’amour lui souriait là-bas, lui montrant le large ; que, détachant la main de sa hanche, il tendait le doigt vers le lointain, et prenant les devants s’élançait comme une ombre dans le vide énorme et plein de promesses. Comme tant de fois déjà il voulut se lever pour le suivre.

 

Quelques minutes s’écoulèrent avant que l’on accourût au secours du poète dont le corps s’était affaissé sur le bord de la chaise. On le monta dans sa chambre.

 

Et le jour même la nouvelle de sa mort se répandit par le monde où elle fut accueillie avec une religieuse émotion.