LA TULIPE NOIRE - Lecture en ligne - Partie 2

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LA TULIPE NOIRE
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Il était donc arrivé un moment où la prison s’était vidée et où le silence avait succédé à l’effroyable tonnerre de hurlements qui roulait par les escaliers.

 

Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait fait sortir son père.

 

La prison était complètement déserte ; à quoi bon rester dans la prison quand on égorgeait au Tol-Hek ?

 

Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal, car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d’une puissante colère était passé par là.

 

Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit n’avait rien d’inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit, c’était celui des cadavres que l’on traînait et que l’on revenait pendre à la place accoutumée des exécutions.

 

Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c’était pour ne pas voir l’horrible spectacle.

 

À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade qui la remplaçait.

 

C’était Cornélius Van Baerle que l’on amenait.

 

Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu’il eut vu sur la lettre d’écrou la qualité du prisonnier :

 

– Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de geôlier ; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de famille ; nous allons vous la donner.

 

Et enchanté de la plaisanterie qu’il venait de faire, le farouche orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la cellule qu’avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l’exil tel que l’entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui disent comme un axiome de haute politique :

 

– Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu’il fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste n’entendit rien que l’aboiement d’un chien, ne vit rien que le visage d’une jeune fille.

 

Le chien sortit d’une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où il lui serait ordonné de le dévorer.

 

La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l’escalier sous sa main alourdie, entr’ouvrit le guichet d’une chambre qu’elle habitait dans l’épaisseur de cet escalier même ; et la lampe à la main droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans d’admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait été réveillée de son premier sommeil par l’arrivée inattendue de Cornélius.

 

C’était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître Rembrandt que cette spirale noire de l’escalier illuminée par le falot rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier ; au sommet, la mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d’où son regard caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune fille.

 

Puis, en bas, tout à fait dans l’ombre, à cet endroit de l’escalier où l’obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d’escarboucles du molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante paillette.

 

Mais ce que n’aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c’est l’expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit ce beau jeune homme pâle monter l’escalier lentement et qu’elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père : « Vous aurez la chambre de famille. »

 

Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n’avons mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu’il est inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.

 

Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son âme à Dieu, reprit son falot et sortit.

 

Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit point. Il ne cessa d’avoir l’œil fixé sur l’étroite fenêtre à treillis de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof ; il vit de cette façon blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.

 

Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en s’allumant au vent d’ouest, lancé jusqu’au vitrail de la prison d’intermittents éclairs.

 

Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons, Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l’entour de lui, s’approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste regard.

 

À l’extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre par les brumes matinales, s’élevait, découpant sur les maisons pâles sa silhouette irrégulière.

 

Cornélius reconnut le gibet.

 

À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n’étaient plus que des squelettes encore saignants.

 

Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes, mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d’une double inscription tracée sur une énorme pancarte.

 

Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à lire les lignes suivantes tracées par l’épais pinceau de quelque barbouilleur d’enseignes :

 

« Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis du roi de France. »

 

Cornélius poussa un cri d’horreur, et, dans le transport de sa terreur délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d’énormes clefs à la main.

 

Il ouvrit la porte en proférant d’horribles imprécations contre le prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l’habitude de se déranger.

 

– Ah çà mais ! est-il enragé, cet autre de Witt ! s’écria-t-il ; mais ces de Witt ont donc le diable au corps !

 

– Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras et en le traînant vers la fenêtre ; monsieur, qu’ai-je donc lu là-bas ?

 

– Où, là-bas ?

 

– Sur cette pancarte.

 

Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.

 

– Ah ! ah ! répondit-il. Oui, vous avez lu… Eh bien ! mon cher monsieur, voilà où l’on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M. le prince d’Orange.

 

– MM. de Witt ont été assassinés ! murmura Cornélius la sueur au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.

 

– MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus ; appelez-vous cela assassinés, vous ? Moi, je dis : exécutés.

 

Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à l’anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.

 

En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l’avait appelée Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.

 

Et comme c’était un philosophe, comme c’était surtout un chrétien, il commença par prier pour l’âme de son parrain, puis pour celle du grand pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu’il plairait à Dieu de lui envoyer.

 

Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre dans son cachot, s’être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le plus obscur de la prison.

 

Inutile labeur de tant d’années ! destruction de si douces espérances ! sa découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort ! Dans cette prison, pas un brin d’herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de soleil.

 

À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne sortit que par une circonstance extraordinaire.

 

Quelle était cette circonstance ?

 

C’est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.

 

X

La fille du geôlier

Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras au-dessus du poignet.

 

Cornélius fit un mouvement vers le geôlier ; mais comme il ne se doutait pas de la gravité de l’accident :

 

– Ce n’est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.

 

Et il voulut se relever en s’appuyant sur son bras, mais l’os plia ; Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit qu’il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid, semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l’idée ne lui vint même pas à l’esprit de profiter de cet accident ; il avait vu, à la façon dont le bras avait plié, au bruit qu’il avait fait en pliant, qu’il y avait fracture, qu’il y avait douleur ; il ne songea pas à autre chose qu’à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu’il eût eue avec lui.

 

Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu’il avait laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l’escalier, et à l’apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius poussa un petit cri auquel répondit le cri d’une jeune fille.

 

Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c’était la belle Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur lui, avait cru d’abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité, était tombé à la suite d’une lutte engagée entre lui et le prisonnier.

 

Cornélius comprit ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille au moment même où le soupçon entrait dans son cœur.

 

Mais ramenée par le premier coup d’œil à la vérité, et honteuse de ce qu’elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux humides et lui dit :

 

– Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j’avais pensé, et merci de ce que vous faites.

 

Cornélius rougit.

 

– Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon semblable.

 

– Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu’il vous a dites ce matin. Monsieur, c’est plus que de l’humanité, c’est plus que du christianisme.

 

Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu’il était d’entendre sortir de la bouche d’une fille du peuple une parole à la fois si noble et si compatissante.

 

Mais il n’eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui revenant avec la vie :

 

– Ah ! voilà ce que c’est, dit-il, on se presse d’apporter le souper du prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et l’on vous laisse là sur le carreau.

 

– Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune monsieur, que j’ai trouvé occupé à vous secourir.

 

– Lui ? fit Gryphus avec un air de doute.

 

– C’est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.

 

– Vous ? dit Gryphus ; êtes-vous donc médecin ?

 

– C’est mon premier état, dit le prisonnier.

 

– De sorte que vous pourriez me remettre le bras ?

 

– Parfaitement.

 

– Et que vous faut-il pour cela, voyons ?

 

– Deux clavettes de bois et des bandes de linge.

 

– Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras ; c’est une économie ; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.

 

Rosa présenta au blessé son épaule ; le blessé entoura le col de la jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses jambes, tandis que Cornélius, pour lui épargner le chemin, roulait vers lui un fauteuil.

 

Gryphus s’assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.

 

– Eh bien ! n’as-tu pas entendu ? lui dit-il. Va chercher ce que l’on te demande.

 

Rosa descendit et rentra un instant après avec deux douves de baril et une grande bande de linge.

 

Cornélius avait employé ce temps-là à ôter la veste du geôlier et à retrousser ses manches.

 

– Est-ce bien cela que vous désirez, monsieur ? demanda Rosa.

 

– Oui, mademoiselle, fit Cornélius en jetant les yeux sur les objets apportés ; oui, c’est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant que je vais soutenir le bras de votre père.

 

Rosa poussa la table. Cornélius posa le bras cassé dessus, afin qu’il se trouvât à plat, et avec une habileté parfaite, rajusta la fracture, adapta la clavette et serra les bandes.

 

À la dernière épingle, le geôlier s’évanouit une seconde fois.

 

– Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornélius, nous lui en frotterons les tempes, et il reviendra.

 

Mais au lieu d’accomplir la prescription qui lui était faite, Rosa, après s’être assurée que son père était bien sans connaissance, s’avançant vers Cornélius :

 

– Monsieur, dit-elle, service pour service.

 

– Qu’est-ce à dire, ma belle enfant ? demanda Cornélius.

 

– C’est-à-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain est venu s’informer aujourd’hui de la chambre où vous étiez ; qu’on lui a dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu’à cette réponse, il a ri d’une façon sinistre qui me fait croire que rien de bon ne vous attend.

 

– Mais, demanda Cornélius, que peut-on me faire ?

 

– Voyez d’ici ce gibet.

 

– Mais je ne suis point coupable, dit Cornélius.

 

– L’étaient-ils, eux, qui sont là-bas, pendus, mutilés, déchirés ?

 

– C’est vrai, dit Cornélius en s’assombrissant.

 

– D’ailleurs, continua Rosa, l’opinion publique veut que vous le soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procès commencera demain ; après-demain vous serez condamné : les choses vont vite par le temps qui court.

 

– Eh bien ! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle ?

 

– J’en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon père est évanoui, que le chien est muselé, que rien par conséquent ne vous empêche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voilà ce que je conclus.

 

– Que dites-vous ?

 

– Je dis que je n’ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hélas ! et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite ; voilà la respiration qui revient à mon père, dans une minute peut-être il rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hésitez ?

 

En effet, Cornélius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s’il la regardait sans l’entendre.

 

– Ne comprenez-vous pas ? fit la jeune fille impatiente.

 

– Si fait, je comprends, fit Cornélius ; mais…

 

– Mais ?

 

– Je refuse. On vous accuserait.

 

– Qu’importe ? dit Rosa en rougissant.

 

– Merci, mon enfant, reprit Cornélius, mais je reste.

 

– Vous restez ! Mon Dieu ! mon Dieu ! N’avez-vous donc pas compris que vous serez condamné… condamné à mort, exécuté sur un échafaud et peut-être assassiné, mis en morceaux comme on a assassiné et mis en morceaux M. Jean et M. Corneille ? Au nom du Ciel, ne vous occupez pas de moi et fuyez cette chambre où vous êtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux de Witt.

 

– Hein ! s’écria le geôlier en se réveillant. Qui parle de ces coquins, de ces misérables, de ces scélérats de de Witt ?

 

– Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Cornélius avec son doux sourire ; ce qu’il y a de pis pour les fractures, c’est de s’échauffer le sang.

 

Puis, tout bas à Rosa :

 

– Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j’attendrai mes juges avec la tranquillité et le calme d’un innocent.

 

– Silence, dit Rosa.

 

– Silence, et pourquoi ?

 

– Il ne faut pas que mon père soupçonne que nous avons causé ensemble.

 

– Où serait le mal ?

 

– Où serait le mal ? C’est qu’il m’empêcherait de jamais revenir ici, dit la jeune fille.

 

Cornélius reçut cette naïve confidence avec un sourire ; il lui semblait qu’un peu de bonheur luisait sur son infortune.

 

– Eh bien ! que marmottez-vous là tous deux ? dit Gryphus en se levant et en soutenant son bras droit avec son bras gauche.

 

– Rien, répondit Rosa ; monsieur me prescrit le régime que vous avez à suivre.

 

– Le régime que je dois suivre ! le régime que je dois suivre ! Vous aussi, vous en avez un à suivre, la belle !

 

– Et lequel, mon père ?

 

– C’est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous y venez, d’en sortir le plus vite possible ; marchez donc devant moi, et lestement !

 

Rosa et Cornélius échangèrent un regard.

 

Celui de Rosa voulait dire :

 

– Vous voyez bien.

 

Celui de Cornélius signifiait :

 

– Qu’il soit fait ainsi qu’il plaira au Seigneur !

 

XI

Le testament de Cornélius Van Baerle

Rosa ne s’était point trompée. Les juges vinrent le lendemain au Buitenhof et interrogèrent Cornélius Van Baerle. Au reste, l’interrogatoire ne fut pas long ; il fut avéré que Cornélius avait gardé chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.

 

Il ne le nia point.

 

Il était seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance lui eût été remise par son parrain, Corneille de Witt.

 

Mais, comme depuis la mort des deux martyrs, Cornélius Van Baerle n’avait plus rien à ménager, non seulement il ne nia point que le dépôt lui eût été confié par Corneille en personne, mais encore il raconta comment, de quelle façon et dans quelle circonstance le dépôt lui avait été confié.

 

Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.

 

Il y avait complicité patente entre Corneille et Cornélius.

 

Cornélius ne se borna point à cet aveu : il dit toute la vérité à l’endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarités. Il dit son indifférence en politique, son amour pour l’étude, pour les arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais, depuis le jour où Corneille était venu à Dordrecht et lui avait confié ce dépôt, ce dépôt n’avait été touché ni même aperçu par le dépositaire.

 

On lui objecta qu’à cet égard il était impossible qu’il dît la vérité, puisque les papiers étaient justement enfermés dans une armoire où chaque jour il plongeait la main et les yeux.

 

Cornélius répondit que cela était vrai ; mais qu’il ne mettait la main dans le tiroir que pour s’assurer que ses oignons étaient bien secs, mais qu’il n’y plongeait les yeux que pour s’assurer si ses oignons commençaient à germer.

 

On lui objecta que sa prétendue indifférence à l’égard de ce dépôt ne pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu’il était impossible qu’ayant reçu un pareil dépôt de la main de son parrain, il n’en connût pas l’importance.

 

Ce à quoi il répondit : que son parrain Corneille l’aimait trop et surtout était un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de ces papiers, puisque cette confidence n’eût servi qu’à tourmenter le dépositaire.

 

On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il eût joint au paquet, en cas d’accident, un certificat constatant que son filleul était complètement étranger à cette correspondance, ou bien, pendant son procès, lui eût écrit quelque lettre qui pût servir à sa justification.

 

Cornélius répondit que sans doute son parrain n’avait point pensé que son dépôt courût aucun danger, caché comme il l’était dans une armoire qui était regardée comme aussi sacrée que l’arche pour toute la maison Van Baerle ; que par conséquent il avait jugé le certificat inutile ; que, quant à une lettre, il avait quelque souvenir qu’un moment avant son arrestation, et comme il était absorbé dans la contemplation d’un oignon des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt était entré dans son séchoir et lui avait remis un papier ; mais que de tout cela il ne lui était resté qu’un souvenir pareil à celui qu’on a d’une vision ; que le serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-être le trouverait-on si on le cherchait bien.

 

Quant à Craeke, il était impossible de le retrouver, attendu qu’il avait quitté la Hollande.

 

Quant au papier, il était si peu probable qu’on le retrouverait, qu’on ne se donna pas la peine de le chercher.

 

Cornélius lui-même n’insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en supposant que ce papier se retrouvât, il pouvait n’avoir aucun rapport avec la correspondance qui faisait le corps du délit.

 

Les juges voulurent avoir l’air de pousser Cornélius à se défendre mieux qu’il ne le faisait ; ils usèrent vis-à-vis de lui de cette bénigne patience qui dénote soit un magistrat intéressé par l’accusé, soit un vainqueur qui a terrassé son adversaire, et qui étant complètement maître de lui, n’a pas besoin de l’opprimer pour le perdre.

 

Cornélius n’accepta point cette hypocrite protection, et dans une dernière réponse qu’il fit avec la noblesse d’un martyr et le calme d’un juste :

 

– Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n’ai rien à répondre, sinon l’exacte vérité. Or, l’exacte vérité, la voici. Le paquet est entré chez moi par la voie que j’ai dite ; je proteste devant Dieu que j’en ignorais et que j’en ignore encore le contenu ; qu’au jour de mon arrestation seulement, j’ai su que ce dépôt était la correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je proteste enfin que j’ignore et comment on a pu savoir que ce paquet était chez moi, et surtout comment je puis être coupable pour avoir accueilli ce que m’apportait mon illustre et malheureux parrain.

 

Ce fut là tout le plaidoyer de Cornélius. Les juges allèrent aux opinions.

 

Ils considérèrent que tout rejeton de dissension civile est funeste, en ce qu’il ressuscite la guerre qu’il est de l’intérêt de tous d’éteindre.

 

L’un d’eux, et c’était un homme qui passait pour un profond observateur, établit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait être très dangereux en réalité, attendu qu’il devait cacher sous le manteau de glace qui lui servait d’enveloppe un ardent désir de venger MM. de Witt, ses proches.

 

Un autre fit observer que l’amour des tulipes s’allie parfaitement avec la politique, et qu’il est historiquement prouvé que plusieurs hommes très dangereux ont jardiné ni plus ni moins que s’ils en faisaient leur état, quoiqu’au fond ils fussent occupés de bien autre chose ; témoin Tarquin l’Ancien, qui cultivait des pavots à Gabies, et le grand Condé, qui arrosait ses œillets au donjon de Vincennes, et cela au moment où le premier méditait sa rentrée à Rome et le second sa sortie de prison.

 

Le juge conclut par ce dilemme :

 

Ou M. Cornélius Van Baerle aime fort les tulipes, ou il aime fort la politique ; dans l’un et l’autre cas, il nous a menti ; d’abord parce qu’il est prouvé qu’il s’occupait de politique et cela par les lettres que l’on a trouvées chez lui ; ensuite parce qu’il est prouvé qu’il s’occupait de tulipes. Les caïeux sont là qui en font foi. Enfin – et là était l’énormité –, puisque Cornélius Van Baerle s’occupait à la fois de tulipes et de politique, l’accusé était donc d’une nature hybride, d’une organisation amphibie, travaillant avec une ardeur égale la politique et la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractères de l’espèce d’hommes la plus dangereuse au repos public et une certaine ou plutôt une complète analogie avec les grands esprits dont Tarquin l’Ancien et M. de Condé fournissaient tout à l’heure un exemple.

 

Le résultat de tous ces raisonnements fut que M. le prince stathouder de Hollande saurait, sans aucun doute, un gré infini à la magistrature de la Haye de lui simplifier l’administration des sept provinces, en détruisant jusqu’au moindre germe de conspiration contre son autorité.

 

Cet argument prima tous les autres, et pour détruire efficacement le germe des conspirations, la peine de mort fut prononcée à l’unanimité contre M. Cornélius Van Baerle, coupable et convaincu d’avoir, sous les apparences innocentes d’un amateur de tulipes, participé aux détestables intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la nationalité hollandaise et à leurs secrètes relations avec l’ennemi français.

 

La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornélius Van Baerle serait extrait de la prison du Buitenhof pour être conduit à l’échafaud dressé sur la place du même nom, où l’exécuteur des jugements lui trancherait la tête.

 

Comme cette délibération avait été sérieuse, elle avait duré une demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait été réintégré dans sa prison.

 

Ce fut là que le greffier des États lui vint lire l’arrêt.

 

Maître Gryphus était retenu sur son lit par la fièvre que lui causait la fracture de son bras. Ses clefs étaient passées aux mains d’un de ses valets surnuméraires, et derrière ce valet, qui avait introduit le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s’était venue placer à l’encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses soupirs et ses sanglots.

 

Cornélius écouta la sentence avec un visage plus étonné que triste.

 

La sentence lue, le greffier lui demanda s’il avait quelque chose à répondre.

 

– Ma foi, non, répondit-il. J’avoue seulement qu’entre toutes les causes de mort qu’un homme de précaution peut prévoir pour les parer, je n’eusse jamais soupçonné celle-là.

 

Sur laquelle réponse le greffier salua Cornélius Van Baerle avec toute la considération que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands criminels de tout genre.

 

Et comme il allait sortir :

 

– À propos, M. le greffier, dit Cornélius, pour quel jour est la chose, s’il vous plaît ?

 

– Mais pour aujourd’hui, répondit le greffier, un peu gêné par le sang-froid du condamné.

 

Un sanglot éclata derrière la porte.

 

Cornélius se pencha pour voir qui avait poussé ce sanglot, mais Rosa avait deviné le mouvement et s’était rejetée en arrière.

 

– Et, ajouta Cornélius, à quelle heure l’exécution ?

 

– Monsieur, pour midi.

 

– Diable ! fit Cornélius, j’ai entendu, ce me semble, sonner dix heures il y a au moins vingt minutes. Je n’ai pas de temps à perdre.

 

– Pour vous réconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en saluant jusqu’à terre, et vous pouvez demander tel ministre qu’il vous plaira.

 

En disant ces mots, il sortit à reculons, et le geôlier remplaçant l’allait suivre en refermant la porte de Cornélius, quand un bras blanc et qui tremblait s’interposa entre cet homme et la lourde porte.

 

Cornélius ne vit que le casque d’or aux oreillettes de dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes ; il n’entendit qu’un murmure à l’oreille du guichetier ; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la main blanche qu’on lui tendait, et, descendant quelques marches, il s’assit au milieu de l’escalier, gardé ainsi en haut par lui, en bas par le chien.

 

Le casque d’or fit volte-face, et Cornélius reconnut le visage sillonné de pleurs et les grands yeux bleus tout noyés de la belle Rosa.

 

La jeune fille s’avança vers Cornélius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine brisée.

 

– Oh ! monsieur, monsieur ! dit-elle.

 

Et elle n’acheva point.

 

– Ma belle enfant, répliqua Cornélius ému, que désirez-vous de moi ? Je n’ai pas grand pouvoir désormais sur rien, je vous en avertis.

 

– Monsieur, je viens réclamer de vous une grâce, dit Rosa tendant ses mains moitié vers Cornélius, moitié vers le ciel.

 

– Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier ; car vos larmes m’attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et même avec joie, puisqu’il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre désir, ma belle Rosa.

 

La jeune fille se laissa glisser à genoux.

 

– Pardonnez à mon père, dit-elle.

 

– À votre père ! fit Cornélius étonné.

 

– Oui, il a été si dur pour vous ! mais il est ainsi de sa nature, il est ainsi pour tous, et ce n’est pas vous particulièrement qu’il a brutalisé.

 

– Il est puni, chère Rosa, plus que puni même par l’accident qui lui est arrivé, et je lui pardonne.

 

– Merci ! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, à mon tour, quelque chose pour vous ?

 

– Vous pouvez sécher vos beaux yeux, chère enfant, répondit Cornélius avec son doux sourire.

 

– Mais pour vous… pour vous…

 

– Celui qui n’a plus à vivre qu’une heure est un grand Sybarite s’il a besoin de quelque chose, chère Rosa.

 

– Ce ministre qu’on vous avait offert… ?

 

– J’ai adoré Dieu toute ma vie, Rosa, je l’ai adoré dans ses œuvres, béni dans sa volonté. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous demanderai donc pas un ministre. La dernière pensée qui m’occupe, Rosa, se rapporte à la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chère, je vous en prie, dans l’accomplissement de cette dernière pensée.

 

– Ah ! M. Cornélius, parlez, parlez ! s’écria la jeune fille inondée de larmes.

 

– Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon enfant.

 

– Rire ! s’écria Rosa au désespoir, rire en ce moment ! Mais vous ne m’avez donc pas regardée, M. Cornélius ?

 

– Je vous ai regardée, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux de l’âme. Jamais femme plus belle, jamais âme plus pure ne s’était offerte à moi ; et si je ne vous regarde plus à partir de ce moment, pardonnez-moi, c’est parce que, prêt à sortir de la vie, j’aime mieux n’avoir rien à y regretter.

 

Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures sonnaient au beffroi du Buitenhof. Cornélius comprit.

 

– Oui, oui, hâtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.

 

Alors tirant de sa poitrine, où il l’avait caché de nouveau depuis qu’il n’avait plus peur d’être fouillé, le papier qui enveloppait les trois caïeux :

 

– Ma belle amie, dit-il, j’ai beaucoup aimé les fleurs. C’était le temps où j’ignorais que l’on pût aimer autre chose. Oh ! ne rougissez pas, ne vous détournez pas, Rosa, dussé-je vous faire une déclaration d’amour. Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas à conséquence ; il y a là-bas sur le Buitenhof certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma témérité. Donc j’aimais les fleurs, Rosa, et j’avais trouvé, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe noire que l’on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l’objet d’un prix de cent mille florins proposé par la société horticole de Harlem. Ces cent mille florins – et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette –, ces cent mille florins je les ai là dans ce papier ; ils sont gagnés avec les trois caïeux qu’il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne.

 

– Monsieur Cornélius !

 

– Oh ! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort à personne, mon enfant. Je suis seul au monde ; mon père et ma mère sont morts ; je n’ai jamais eu ni sœur ni frère ; je n’ai jamais pensé à aimer personne d’amour, et si quelqu’un a pensé à m’aimer, je ne l’ai jamais su. Vous le voyez bien d’ailleurs, Rosa, que je suis abandonné, puisque à cette heure vous seule êtes dans mon cachot, me consolant et me secourant.

 

– Mais, monsieur, cent mille florins…

 

– Ah ! soyons sérieux, chère enfant, dit Cornélius. Cent mille florins feront une belle dot à votre beauté ; vous les aurez, les cent mille florins, car je suis sûr de mes caïeux. Vous les aurez donc, chère Rosa, et je ne vous demande en échange que la promesse d’épouser un brave garçon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi j’aimais les fleurs. Ne m’interrompez pas, Rosa, je n’ai plus que quelques minutes…

 

La pauvre fille étouffait sous ses sanglots.

 

Cornélius lui prit la main.

 

– Écoutez-moi, continua-t-il ; voici comment vous procéderez. Vous prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez à Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande n° 6 ; vous y planterez dans une caisse profonde ces trois caïeux, ils fleuriront en mai prochain, c’est-à-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur sur sa tige, passez les nuits à la garantir du vent, les jours à la sauver du soleil. Elle fleurira noir, j’en suis sûr. Alors vous ferez prévenir le président de la société de Harlem. Il fera constater par le congrès la couleur de la fleur, et l’on vous comptera les cent mille florins.

 

Rosa poussa un grand soupir.

 

– Maintenant, continua Cornélius en essuyant une larme tremblante au bord de sa paupière et qui était donnée bien plus à cette merveilleuse tulipe noire qu’il ne devait pas voir qu’à cette vie qu’il allait quitter, je ne désire plus rien, sinon que la tulipe s’appelle Rosa Baerlensis, c’est-à-dire qu’elle rappelle en même temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tâchez de m’avoir un crayon et du papier, que je vous l’écrive.

 

Rosa éclata en sanglots et tendit un livre relié en chagrin, qui portait les initiales de C. W.

 

– Qu’est-ce que cela ? demanda le prisonnier.

 

– Hélas ! répondit Rosa, c’est la Bible de votre pauvre parrain, Corneille de Witt. Il y a puisé la force de subir la torture et d’entendre sans pâlir son jugement. Je l’ai trouvée dans cette chambre après la mort du martyr, je l’ai gardée comme une relique ; aujourd’hui je vous l’apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une force toute divine. Vous n’avez pas eu besoin de cette force que Dieu avait mise en vous. Dieu soit loué ! Écrivez dessus ce que vous avez à écrire, M. Cornélius, et quoique j’aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous écrirez sera accompli.

 

Cornélius prit la Bible et la baisa respectueusement.

 

– Avec quoi écrirai-je ? demanda-t-il.

 

– Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y était, je l’ai conservé. C’était le crayon que Jean de Witt avait prêté à son frère et qu’il n’avait pas songé à reprendre.

 

Cornélius le prit, et sur la seconde page – car, on se le rappelle, la première avait été déchirée –, près de mourir à son tour comme son parrain, il écrivit d’une main non moins ferme :

 

« Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués ; je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem, désirant qu’elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place comme mon unique héritière, à la seule charge d’épouser un jeune homme de mon âge à peu près, qui l’aimera et qu’elle aimera, et de donner à la grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom de Rosa Baerlensis, c’est-à-dire son nom et le mien réunis.

 

« Dieu me trouve en grâce et elle en santé !

 

« Cornélius VAN BAERLE. »

 

Puis, donnant la Bible à Rosa :

 

– Lisez, dit-il.

 

– Hélas ! répondit la jeune fille à Cornélius, je vous l’ai déjà dit, je ne sais pas lire.

 

Alors, Cornélius lut à Rosa le testament qu’il venait de faire.

 

Les sanglots de la pauvre enfant redoublèrent.

 

– Acceptez-vous mes conditions ? demanda le prisonnier en souriant avec mélancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle Frisonne.

 

– Oh ! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.

 

– Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc ?

 

– Parce qu’il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.

 

– Laquelle ? je crois pourtant avoir fait accommodement par notre traité d’alliance.

 

– Vous me donnez les cent mille florins à titre de dot ?

 

– Oui.

 

– Et pour épouser un homme que j’aimerai ?

 

– Sans doute.

 

– Et bien ! monsieur, cet argent ne peut être à moi. Je n’aimerai jamais personne et ne me marierai pas.

 

Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et faillit s’évanouir de douleur.

 

Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu’un pas pesant, suivi d’autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.

 

– On vient vous chercher ! s’écria Rosa en se tordant les mains. Mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur, n’avez-vous pas encore quelque chose à me dire ?

 

Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute suffoquée de sanglots et de larmes.

 

– J’ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l’amour de moi. Adieu, Rosa.

 

– Oh ! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh ! oui, ce que vous avez dit, je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh ! cela, je le jure, c’est pour moi une chose impossible.

 

Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.

 

Ce bruit qu’avaient entendu Cornélius et Rosa, c’était celui que faisait le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l’exécuteur, des soldats destinés à fournir la garde de l’échafaud, et des curieux familiers de la prison.

 

Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis plutôt qu’en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu’il plut à ces hommes pour l’exécution de leur office.

 

Puis, d’un coup d’œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée, il aperçut l’échafaud, et à vingt pas de l’échafaud, le gibet, du bas duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques outragées des deux frères de Witt.

 

Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha des yeux le regard angélique de Rosa ; mais il ne vit derrière les épées et les hallebardes qu’un corps étendu près d’un banc de bois et un visage livide à demi voilé par de longs cheveux.

 

Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l’oubli de toute vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui avait confié Cornélius.

 

Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait lues, sauvé un homme et une tulipe.

 

XII

L’exécution

Cornélius n’avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour arriver au pied de son échafaud.

 

Au bas de l’escalier, le chien le regarda passer tranquillement ; Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine expression de douceur qui touchait à la compassion.

 

Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que ceux qui sortaient libres.

 

On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au pied de l’échafaud, plus il était encombré de curieux.

 

C’étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu’ils avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle victime.

 

Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu’un hurlement immense se prolongea dans la rue, s’étendit sur toute la surface de la place, s’éloignant dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l’échafaud, et qu’encombrait la foule.

 

Aussi l’échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de quatre ou cinq rivières.

 

Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations, pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s’était absorbé en lui-même.

 

À quoi pensait ce juste qui allait mourir ?

 

Ce n’était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux.

 

C’était aux belles tulipes qu’il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan, soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu’assis avec tous les innocents à la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la politique, et où on allait égorger M. Cornélius Van Baerle pour avoir trop pensé aux tulipes.

 

– L’affaire d’un coup d’épée, disait le philosophe, et mon beau rêve commencera.

 

Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d’un coup, c’est-à-dire plus d’un martyre, au pauvre tulipier.

 

Van Baerle n’en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud.

 

Il y monta orgueilleux, quoiqu’il en eût, d’être l’ami de cet illustre Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant.

 

Il s’agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive joie qu’en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts, il verrait jusqu’au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof.

 

Enfin l’heure de faire ce terrible mouvement arriva : Cornélius posa son menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux se fermèrent pour soutenir plus résolument l’horrible avalanche qui allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie.

 

Un éclair vint luire sur le plancher de l’échafaud : le bourreau levait son épée.

 

Van Baerle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d’une autre lumière et d’une autre couleur.

 

Trois fois il sentit le vent froid de l’épée passer sur son col frissonnant.

 

Mais, ô surprise ! il ne sentit ni douleur ni secousse.

 

Il ne vit aucun changement de nuances.

 

Puis tout à coup, sans qu’il sût par qui, Van Baerle se sentit relevé par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque peu chancelant.

 

Il rouvrit les yeux.

 

Quelqu’un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé d’un grand sceau de cire rouge.

 

Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil hollandais, luisait au ciel ; et la même fenêtre grillée le regardait du haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis, le regardaient du bas de la place.

 

À force d’ouvrir les yeux, de regarder, d’écouter, Van Baerle commença de comprendre ceci.

 

C’est que monseigneur Guillaume prince d’Orange craignant sans doute que les dix-sept livres de sang que Van Baerle, à quelques onces près, avait dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence.

 

En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà pourquoi l’épée, qui s’était levée avec ce reflet sinistre, avait voltigé trois fois autour de sa tête comme l’oiseau funèbre autour de celle de Turnus, mais ne s’était point abattue sur sa tête et avait laissé intactes les vertèbres.

 

Voilà pourquoi il n’y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi encore le soleil continuait à rire dans l’azur médiocre, il est vrai, mais très supportable des voûtes célestes.

 

Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l’univers, fut bien un peu désappointé ; mais il se consola en faisant jouer avec un certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que les Grecs appelaient trachelos, et que nous autres Français nous nommons modestement le cou.

 

Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu’on allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht.

 

Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de Sévigné ; il y avait un post-scriptum à la lettre, et le plus important de cette lettre était renfermé dans le post-scriptum.

 

Par ce post-scriptum, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait Cornélius Van Baerle à une prison perpétuelle.

 

Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable pour la liberté.

 

Cornélius écouta donc le post-scriptum, puis, après la première contrariété soulevée par la déception que le post-scriptum apportait :

 

– Bah ! pensa-t-il, tout n’est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes trois caïeux de la tulipe noire.

 

Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher ailleurs qu’à la Haye, qui est une capitale.

 

Son Altesse Guillaume, qui n’avait point, à ce qu’il paraît, les moyens de nourrir Van Baerle à la Haye, l’envoyait faire sa prison perpétuelle dans la forteresse de Loevestein, bien près de Dordrecht, hélas ! mais pourtant bien loin.

 

Car Loevestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l’île que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.

 

Van Baerle savait assez l’histoire de son pays pour ne pas ignorer que le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa nourriture.

 

– Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit Van Baerle, on me donnera douze sous à grand’peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je vivrai.

 

Puis tout à coup frappé d’un souvenir terrible :

 

– Ah ! s’écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux ! et que le terrain est mauvais pour les tulipes ! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas à Loevestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête qu’il avait bien manqué de laisser tomber plus bas.

XIII

Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l’âme d’un spectateur

Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s’était approché de l’échafaud.

 

Ce carrosse était pour le prisonnier. On l’invita à y monter ; il obéit.

 

Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux qui emportèrent bientôt Van Baerle du sein des acclamations que vociférait cette multitude en l’honneur du très magnanime stathouder avec un certain mélange d’invectives à l’adresse des de Witt et de leur filleul sauvé de la mort.

 

Ce qui faisait dire aux spectateurs :

 

– Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme elle vient de nous enlever celui-ci !

 

Parmi tous ces spectateurs que l’exécution de Van Baerle avait attirés sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien joué des pieds et des mains, qu’il en était arrivé à n’être séparé de l’échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l’instrument du supplice.

 

Beaucoup s’était montrés avides de voir couler le sang perfide du coupable Cornélius ; mais nul n’avait mis dans l’expression de ce funeste désir l’acharnement qu’y avait mis le bourgeois en question.

 

Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se garder une meilleure place ; mais lui, devançant les plus enragés, avait passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au premier rang, comme nous avons dit, unguibus et rostro, caressant les uns et frappant les autres.

 

Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l’échafaud, le bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait :

 

– C’est convenu, n’est-ce pas ?

 

Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait dire :

 

– Soyez donc tranquille.

 

Qu’était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et que voulait dire cet échange de gestes ? Rien de plus naturel ; ce bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l’arrestation de Cornélius était, comme nous l’avons vu, venu à la Haye pour essayer de s’approprier les trois caïeux de la tulipe noire.

 

Boxtel avait d’abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de Boxtel, qu’il avait évincé comme un fervent ami s’enquérant de choses indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d’évasion au prisonnier.

 

Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius Van Baerle, Gryphus n’avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien de l’escalier.

 

Boxtel ne s’était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents du molosse. Il était revenu à la charge ; mais cette fois, Gryphus était dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n’avait donc pas admis le pétitionnaire, qui s’était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille, en échange des trois caïeux, une coiffure d’or pur. Ce à quoi la noble jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu’on lui proposait de faire et qu’on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le dernier héritier du condamné.

 

Ce renvoi fit naître une idée dans l’esprit de Boxtel.

 

Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé ; jugement expéditif, comme on voit. Isaac n’avait donc le temps de corrompre personne. Il s’arrêta en conséquence à l’idée que lui avait suggérée Rosa ; il alla trouver le bourreau.

 

Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le cœur.

 

En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses :

 

Rosa, c’est-à-dire l’amour ; Guillaume, c’est-à-dire la clémence.

 

Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l’envieux étaient exacts.

 

Moins Guillaume, Cornélius mourait.

 

Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son cœur.

 

Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme un grand ami du condamné, et moins les bijoux d’or et d’argent qu’il laissait à l’exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour la somme un peu exorbitante de cent florins.

 

Mais qu’était-ce qu’une somme de cent florins pour un homme à peu près sûr d’acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem ?

 

C’était de l’argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra, un assez joli placement.

 

Le bourreau, de son côté, n’avait rien ou presque rien à faire pour gagner ses cent florins. Il devait seulement, l’exécution finie, laisser mynheer Boxtel monter sur l’échafaud avec ses valets pour recueillir les restes inanimés de son ami.

 

La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof.

 

Un fanatique comme l’était Cornélius pouvait bien avoir un autre fanatique qui donnât cent florins de ses reliques.

 

Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n’y avait mis qu’une condition, c’est qu’il serait payé d’avance.

 

Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait n’être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant.

 

Boxtel paya d’avance, et attendit.

 

Qu’on juge après cela si Boxtel était ému, s’il surveillait gardes, greffier, exécuteur, si les mouvements de Van Baerle l’inquiétaient. Comment se placerait-il sur le billot ? Comment tomberait-il ? En tombant n’écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux ? Avait-il eu soin au moins de les enfermer dans une boîte d’or, par exemple, l’or étant le plus dur de tous les métaux ?

 

Nous n’entreprendrons pas de décrire l’effet produit sur ce digne mortel par l’empêchement apporté à l’exécution de la sentence. À quoi perdait donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de la tête de Cornélius au lieu d’abattre cette tête ? Mais quand il vit le greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du tigre, de l’hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans son geste ; s’il eût été à portée de Van Baerle, il se fût jeté sur lui et l’eût assassiné.

 

Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loevestein ; là, dans sa prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire.

 

Il est certaines catastrophes que la plume d’un pauvre écrivain ne peut décrire, et qu’il est obligé de livrer à l’imagination de ses lecteurs dans toute la simplicité du fait.

 

Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme lui de la tournure que venait de prendre l’affaire. Lesquels, pensant que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le bourrèrent de coups de poing, qui certes n’eussent pas été mieux donnés de l’autre côté du détroit.

 

Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que ressentait Boxtel ?

 

Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha, perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé, meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé sur le dos.

 

Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur, en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains égratignées.

 

On aurait pu croire que c’était assez comme cela pour Boxtel.

 

On se serait trompé.

 

Boxtel, remis sur ses pieds, s’arracha le plus de cheveux qu’il put, et les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu’on appelle l’Envie.

 

Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n’a, dit la mythologie, que des serpents en guise de coiffure.

 

XIV

Les pigeons de Dordrecht

C’était déjà certes un grand honneur pour Cornélius Van Baerle que d’être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant M. Grotius.

 

Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand l’attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l’illustre ami de Barneveldt était vacante à Loevestein, quand la clémence du prince d’Orange y envoya le tulipier Van Baerle.

 

Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que, grâce à l’imagination de sa femme, M. Grotius s’en était enfui dans le fameux coffre à livres qu’on avait oublié de visiter.

 

D’un autre côté, cela parut de bien bon augure à Van Baerle, que cette chambre lui fût donnée pour logement ; car enfin, jamais, selon ses idées à lui, un geôlier n’eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d’où un premier s’était si facilement envolé.

 

La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour madame Grotius, c’était une chambre de prison comme les autres, plus élevée peut-être ; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante vue.

 

L’intérêt de notre histoire d’ailleurs ne consiste pas dans un certain nombre de descriptions d’intérieur. Pour Van Baerle, la vie était autre chose qu’un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice :

 

Une fleur et une femme, l’une et l’autre à jamais perdues pour lui.

 

Il se trompait par bonheur, le bon Van Baerle ! Dieu qui l’avait, au moment où il marchait à l’échafaud, regardé avec le sourire d’un père, Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M. Grotius, l’existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en partage.

 

Un matin, à sa fenêtre, tandis qu’il humait l’air frais qui montait du Wahal, et qu’il admirait dans le lointain, derrière une forêt de cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons accourir en foule de ce point de l’horizon et se percher tout frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loevestein.

 

– Ces pigeons, se dit Van Baerle, viennent de Dordrecht et par conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu’un qui attacherait un mot à l’aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses nouvelles à Dordrecht, où on le pleure.

 

Puis, après un moment de rêverie :

 

– Ce quelqu’un-là, ajouta Van Baerle, ce sera moi. On est patient quand on a vingt-huit ans et qu’on est condamné à une prison perpétuelle, c’est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours de prison.

 

Van Baerle, tout en pensant à ses trois caïeux – car cette pensée battait toujours au fond de sa mémoire comme bat le cœur au fond de la poitrine –, Van Baerle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux, se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de France) et au bout d’un mois de tentations infructueuses, il prit une femelle.

 

Il mit deux autres mois à prendre un mâle ; puis il les enferma ensemble, et vers le commencement de l’année 1673, ayant obtenu des œufs, il lâcha la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s’en alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile.

 

Elle revint le soir.

 

Elle avait conservé le billet.

 

Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d’abord, puis ensuite au grand désespoir de Van Baerle.

 

Le seizième jour enfin elle revint à vide.

 

Or, Van Baerle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne, et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre le plus sûrement et le plus promptement possible.

 

Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet adressé à Rosa.

 

Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de pluie, Dieu permit que la nourrice de Van Baerle reçut cette lettre.

 

Et voici comment :

 

En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope, mais encore ses pigeons.

 

Le domestique, qu’on avait laissé sans gages, commença par manger le peu d’économies qu’il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons.

 

Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d’Isaac Boxtel sur le toit de Cornélius Van Baerle.

 

La nourrice était un bon cœur qui avait besoin d’aimer quelque chose. Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui demander l’hospitalité, et quand le domestique d’Isaac réclama, pour les manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de Hollande la pièce.

 

C’était le double de ce que valaient les pigeons ; aussi le domestique accepta-t-il avec une grande joie.

 

La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de l’envieux.

 

C’étaient ces pigeons mêlés à d’autres qui dans leurs pérégrinations visitaient la Haye, Loevestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du blé d’une autre nature, du chènevis d’un autre goût.

 

Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute chose, Dieu avait fait que Cornélius Van Baerle avait pris justement un de ces pigeons-là.

 

Il en résulta que si l’envieux n’eût pas quitté Dordrecht pour suivre son rival à la Haye d’abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loevestein, comme on voudra, les deux localités n’étant séparées que par la jonction du Wahal et de la Meuse, c’eût été entre ses mains et non entre celles de la nourrice que fût tombé le billet écrit par Van Baerle ; de sorte que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu son temps et ses peines, et qu’au lieu d’avoir à raconter les événements variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous notre plume, nous n’eussions eu à décrire qu’une longue série de jours pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.

 

Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de Van Baerle.

 

Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles naissantes, Cornélius entendit dans l’escalier de la tourelle une voix qui le fit tressaillir.

 

Il porta la main à son cœur et écouta.

 

C’était la voix douce et harmonieuse de Rosa.

 

Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant de joie qu’il l’eût été sans l’histoire du pigeon. Le pigeon lui avait, en échange de sa lettre, rapporté l’espoir sous son aile vide, et il s’attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux.

 

Il se leva, prêtant l’oreille, inclinant le corps du côté de la porte.

 

Oui, c’étaient bien les accents qui l’avaient ému si doucement à la Haye.

 

Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye à Loevestein, Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu’au prisonnier ?

 

Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s’ouvrit, et Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de Cornélius en lui disant :

 

– Oh ! monsieur ! monsieur, me voici.

 

Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.

 

– Oh ! Rosa, Rosa ! cria-t-il.

 

– Silence ! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille.

 

– Votre père ?

 

– Oui, il est là dans la cour au bas de l’escalier, il reçoit les instructions du gouverneur, il va monter.

 

– Les instructions du gouverneur ? …

 

– Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas autre chose ; c’est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j’ai reçu votre lettre, que je n’ai pu lire, hélas ! mais que votre nourrice m’a lue, j’ai couru chez ma tante ; là je suis restée jusqu’à ce que le prince vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loevestein. Il ne se doutait pas de mon but ; s’il l’eût connu, peut-être eût-il refusé ; au contraire, il accorda.

 

– De sorte que vous voilà ?

 

– Comme vous voyez.

 

– De sorte que je vous verrai tous les jours ?

 

– Le plus souvent que je pourrai.

 

– Ô Rosa ! ma belle madone Rosa ! dit Cornélius, vous m’aimez donc un peu ?

 

– Un peu… dit-elle, oh ! vous n’êtes pas assez exigeant, M. Cornélius.

 

Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls purent se toucher à travers le grillage.

 

– Voici mon père ! dit la jeune fille.

 

Et Rosa quitta vivement la porte et s’élança vers le vieux Gryphus qui apparaissait au haut de l’escalier.

 

XV

Le guichet

Gryphus était suivi du molosse.

 

Il lui faisait faire sa ronde pour qu’à l’occasion il reconnut les prisonniers.

 

– Mon père, dit Rosa, c’est ici la fameuse chambre d’où M. Grotius s’est évadé ; vous savez, M. Grotius ?

 

– Oui, oui, ce coquin de Grotius ; un ami de ce scélérat de Barneveldt, que j’ai vu exécuter quand j’étais enfant. Grotius ! ah ! ah ! c’est de cette chambre qu’il s’est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne s’en évadera après lui.

 

Et, en ouvrant la porte, il commença dans l’obscurité son discours au prisonnier.

 

Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier, comme pour lui demander de quel droit il n’était pas mort, lui qu’il avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.

 

Mais la belle Rosa l’appela, et le molosse vint à elle.

 

– Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier. Je suis chef des porte-clefs et j’ai les chambres sous ma surveillance. Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui concerne la discipline.

 

– Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la lanterne.

 

– Tiens, tiens, c’est vous, M. Van Baerle, dit Gryphus ; ah ! c’est vous ; tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre !

 

– Oui, et c’est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois que votre bras va à merveille, puisque c’est de ce bras que vous tenez la lanterne.

 

Gryphus fronça le sourcil.

 

– Voyez ce que c’est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes. Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l’aurais pas fait, moi.

 

– Bah ! demanda Cornélius ; et pourquoi cela ?

 

– Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau ; vous autres savants, vous avez commerce avec le diable.

 

– Ah çà ! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé ? fit en riant Cornélius.

 

– Au contraire, morbleu ! au contraire ! maugréa le geôlier, vous me l’avez trop bien remis, le bras ; il y a quelque sorcellerie là-dessous : au bout de six semaines je m’en servais comme s’il ne lui fût rien arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir m’en servir.

 

– Et vous n’avez pas voulu ?

 

– J’ai dit : Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.

 

– Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte raison devez-vous vous moquer des savants.

 

– Oh ! les savants, les savants ! s’écria Gryphus sans répondre à l’interpellation ; les savants ! j’aimerais mieux avoir dix militaires à garder qu’un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils s’enivrent ; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de l’eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer, s’enivrer ! ah bien oui ! C’est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne vous sera pas facile à vous de conspirer. D’abord pas de livres, pas de papiers, pas de grimoire. C’est avec les livres que M. Grotius s’est sauvé.

 

– Je vous assure, maître Gryphus, reprit Van Baerle, que peut-être j’ai eu un instant l’idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l’ai plus.

 

– C’est bien ! c’est bien ! dit Gryphus, veillez sur vous, j’en ferai autant. C’est égal, c’est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.

 

– En ne me faisant pas couper la tête ? … Merci, merci, maître Gryphus.

 

– Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles maintenant.

 

– C’est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit Van Baerle en se détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l’un était mon ami, et l’autre… l’autre mon second père.

 

– Oui, mais je me souviens que l’un et l’autre sont des conspirateurs. Et puis c’est par philanthropie que je parle.

 

– Ah ! vraiment ! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne comprends pas bien.

 

– Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck…

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! vous ne souffririez plus. Tandis qu’ici je ne vous cache pas que je vais vous rendre la vie très dure.

 

– Merci de la promesse, maître Gryphus.

 

Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa derrière la porte lui répondait par un sourire plein d’angélique consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour pour qu’on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans une brume grisâtre.

 

– Quelle vue a-t-on d’ici ? demanda le geôlier.

 

– Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.

 

– Oui, oui, trop de vue, trop de vue.

 

En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés dans le brouillard.

 

– Oh ! oh ! qu’est-ce que cela ? demanda le geôlier.

 

– Mes pigeons, répondit Cornélius.

 

– Mes pigeons ! s’écria le geôlier, mes pigeons ! Est-ce qu’un prisonnier a quelque chose à lui ?

 

– Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m’a prêtés ?

 

– Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons ! Ah ! jeune homme, jeune homme, je vous préviens d’une chose, c’est que, pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.

 

– Il faudrait d’abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit Van Baerle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons ; ils sont encore bien moins les vôtres, je vous jure, qu’ils ne sont les miens.

 

– Ce qui est différé n’est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus tard que demain, je leur tordrai le cou.

 

Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le temps à Van Baerle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa, qui lui dit :

 

– À neuf heures ce soir.

 

Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n’entendit rien, et comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit, donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s’en alla faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu, que Cornélius s’approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant des pas ; puis, lorsqu’il se fut éteint, il courut à la fenêtre et démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser à tout jamais de sa présence que d’exposer à la mort les gentils messagers auxquels il devait le bonheur d’avoir revu Rosa.

 

Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur.

 

Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de Loevestein.

 

Rosa avait dit : « À neuf heures, attendez-moi. »

 

La dernière note de bronze vibrait encore dans l’air quand Cornélius entendit dans l’escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius fixait ardemment les yeux s’éclaira.

 

Le guichet venait de s’ouvrir en dehors.

 

– Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d’avoir gravi l’escalier, me voici !

 

– Oh ! bonne Rosa !

 

– Vous êtes content de me voir ?

 

– Vous me le demandez ! Mais comment avez-vous fait pour venir ? Dites !

 

– Écoutez, mon père s’endort chaque soir presque aussitôt qu’il a soupé ; alors je le couche un peu étourdi par le genièvre ; n’en dites rien à personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer une heure avec vous.

 

– Oh ! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.

 

Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet que Rosa retira le sien.

 

– Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.

 

Le cœur de Cornélius bondit. Il n’avait point osé demander encore à Rosa ce qu’elle avait fait du précieux trésor qu’il lui avait confié.

 

– Ah ! vous les avez donc conservés ?

 

– Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère ?

 

– Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble qu’ils étaient à vous.

 

– Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur. Ah ! comme j’ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume sera non seulement l’homme le plus heureux de son royaume mais de toute la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de votre parrain Corneille, j’étais résolue de vous rapporter vos caïeux ; seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la résolution d’aller demander au stathouder la place de geôlier de Loevestein pour mon père, lorsque la nourrice m’apporta votre lettre. Ah ! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre ne fit que m’affermir dans ma résolution. C’est alors que je partis pour Leyde ; vous savez le reste.

 

– Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre reçue, à venir me rejoindre ?

 

– Si j’y pensais ! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur sa pudeur, mais je ne pensais qu’à cela !

 

Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois, Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela sans doute pour remercier la belle jeune fille.

 

Rosa se recula comme la première fois.

 

– En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de toute jeune fille, en vérité, j’ai bien souvent regretté de ne pas savoir lire ; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre nourrice m’apporta votre lettre ; j’ai tenu dans ma main cette lettre qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j’étais, était muette pour moi.

 

– Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire ? dit Cornélius ; et à quelle occasion ?

 

– Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que l’on m’écrivait.

 

– Vous receviez des lettres, Rosa ?

 

– Par centaines.

 

– Mais qui vous les écrivait donc ? …

 

– Qui m’écrivait ? Mais d’abord tous les étudiants qui passaient par le Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d’armes, tous les commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.

 

– Et tous ces billets, chère Rosa, qu’en faisiez-vous ?

 

– Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et cela m’amusait beaucoup ; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre son temps à écouter toutes ces sottises ? depuis un certain temps je les brûle.

 

– Depuis un certain temps ! s’écria Cornélius avec un regard troublé tout à la fois par l’amour et la joie.

 

Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu’elle ne vit pas s’approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas ! que le grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu’aux lèvres de la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.

 

À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle peut-être qu’elle ne l’avait été au Buitenhof, le jour de l’exécution. Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s’enfuit le cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les palpitations de son cœur.

 

Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.

 

Rosa s’était enfuie si précipitamment qu’elle avait oublié de rendre à Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.

 

XVI

Maître et écolière

Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.

 

Il n’avait que cinq prisonniers à Loevestein ; la tâche de gardien n’était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de sinécure donnée à son âge.

 

Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius avait pris la proportion gigantesque d’un criminel de premier ordre. Il était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il surveillait chacune de ses démarches, ne l’abordait qu’avec un visage courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu’il appelait son effroyable rébellion contre le clément stathouder.

 

Il entrait trois fois par jour dans la chambre de Van Baerle, croyant le surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances depuis qu’il avait sa correspondante sous la main. Il était même probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile sans ses caïeux et sans Rosa.

 

C’est qu’en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous l’avons vu, avait tenu parole.

 

Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les mêmes précautions. Seulement elle s’était promis à elle-même de ne pas trop approcher sa figure du grillage. D’ailleurs, pour entrer du premier coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement Van Baerle, elle commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours enveloppés dans le même papier.

 

Mais, au grand étonnement de Rosa, Van Baerle repoussa sa blanche main du bout de ses doigts.

 

Le jeune homme avait réfléchi.

 

– Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute notre fortune dans le même sac. Songez qu’il s’agit, ma chère Rosa, d’accomplir une entreprise que l’on regarde jusqu’aujourd’hui comme impossible. Il s’agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n’avoir rien à nous reprocher. Voici comment j’ai calculé que nous parviendrions à notre but.

 

Rosa prêta toute son attention à ce qu’allait lui dire le prisonnier, et cela plus pour l’importance qu’y attachait le malheureux tulipier que pour l’importance qu’elle y attachait elle-même.

 

– Voilà, continua Cornélius, comment j’ai calculé notre commune coopération à cette grande affaire.

 

– J’écoute, dit Rosa.

 

– Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, à défaut de jardin une cour quelconque, à défaut de cour une terrasse.

 

– Nous avons un très beau jardin, dit Rosa ; il s’étend le long du Wahal et est plein de beaux vieux arbres.

 

– Pouvez-vous, chère Rosa, m’apporter un peu de la terre de ce jardin afin que j’en juge.

 

– Dès demain.

 

– Vous en prendrez à l’ombre et au soleil afin que je juge de ses deux qualités sous les deux conditions de sécheresse et d’humidité.

 

– Soyez tranquille.

 

– La terre choisie par moi et modifiée s’il est besoin, nous ferons trois parts de nos trois caïeux, vous en prendrez un que vous planterez le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi ; il fleurira certainement si vous le soignez selon mes indications.

 

– Je ne m’en éloignerai pas une seconde.

 

– Vous m’en donnerez un autre que j’essaierai d’élever ici dans ma chambre, ce qui m’aidera à passer ces longues journées pendant lesquelles je ne vous vois pas. J’ai peu d’espoir, je vous l’avoue pour celui-là, et d’avance, je regarde ce malheureux comme sacrifié à mon égoïsme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai artificieusement parti de tout, même de la chaleur et de la cendre de ma pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutôt vous tiendrez en réserve le troisième caïeu, notre dernière ressource pour le cas où nos deux premières expériences auraient manqué. De cette manière, ma chère Rosa, il est impossible que nous n’arrivions pas à gagner les cent mille florins de notre dot et à nous procurer le suprême bonheur de voir réussir notre œuvre.

 

– J’ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous choisirez la mienne et la vôtre. Quant à la vôtre, il me faudra plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu à la fois.

 

– Oh ! nous ne sommes pas pressés, chère Rosa ; nos tulipes ne doivent pas être enterrées avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons tout le temps ; seulement pour planter votre caïeu, vous suivrez toutes mes instructions, n’est-ce pas ?

 

– Je vous le promets.

 

– Et une fois planté, vous me ferez part de toutes les circonstances qui pourront intéresser notre élève, tels que changements atmosphériques, traces dans les allées, traces sur les plates-bandes. Vous écouterez la nuit si notre jardin n’est pas fréquenté par des chats. Deux de ces malheureux animaux m’ont à Dordrecht ravagé deux plates-bandes.

 

– J’écouterai.

 

– Les jours de lune… Avez-vous vue sur le jardin, chère enfant ?

 

– La fenêtre de ma chambre à coucher y donne.

 

– Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent point des rats. Les rats sont des rongeurs fort à craindre, et j’ai vu de malheureux tulipiers reprocher bien amèrement à Noé d’avoir mis une paire de rats dans l’arche.

 

– Je regarderai, et s’il y a des chats ou des rats…

 

– Eh bien ! il faudra aviser. Ensuite, continua Van Baerle, devenu soupçonneux depuis qu’il était en prison ; ensuite, il y a un animal bien plus à craindre encore que le chat et le rat !

 

– Et quel est cet animal ?

 

– C’est l’homme ! vous comprenez, chère Rosa, on vole un florin, et l’on risque le bagne pour une pareille misère ; et à plus forte raison peut-on voler un caïeu de tulipe qui vaut cent mille florins.

 

– Personne que moi n’entrera dans le jardin.

 

– Vous me le promettez ?

 

– Je vous le jure !

 

– Bien, Rosa ! merci, chère Rosa ! Oh ! toute joie va donc me venir de vous !

 

Et, comme les lèvres de Van Baerle se rapprochaient du grillage avec la même ardeur que la veille, et que d’ailleurs, l’heure de la retraite était arrivée, Rosa éloigna la tête et allongea la main.

 

Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout particulier, était le caïeu.

 

Cornélius baisa passionnément le bout des doigts de cette main. Était-ce parce que cette main tenait un des caïeux de la grande tulipe noire ? Était-ce parce que cette main était la main de Rosa ?

 

C’est ce que nous laissons deviner à de plus savants que nous. Rosa se retira donc avec les deux autres caïeux, les serrant contre sa poitrine.

 

Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c’étaient les caïeux de la grande tulipe noire, ou parce que les caïeux lui venaient de Cornélius Van Baerle ?

 

Ce point, nous le croyons, serait plus facile à préciser que l’autre.

 

Quoi qu’il en soit, à partir de ce moment, la vie devint douce et remplie pour le prisonnier.

 

Rosa, on l’a vu, lui avait remis un des caïeux.

 

Chaque soir, elle lui apportait poignée à poignée la terre de la portion du jardin qu’il avait trouvée la meilleure et qui en effet était excellente.

 

Une large cruche que Cornélius avait cassée habilement lui donna un fond propice, il l’emplit à moitié et mélangea la terre apportée par Rosa d’un peu de boue de rivière qu’il fit sécher et qui lui fournit un excellent terreau.

 

Puis, vers le commencement d’avril, il y déposa le premier caïeu.

 

Dire ce que Cornélius déploya de soins, d’habileté et de ruse pour dérober à la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n’y parviendrons pas. Une demi-heure, c’est un siècle de sensations et de pensées pour un prisonnier philosophe.

 

Il ne se passait point de jour que Rosa ne vînt causer avec Cornélius.

 

Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond de la conversation ; mais si intéressant que soit ce sujet, on ne peut pas toujours parler tulipes.

 

Alors on parlait d’autre chose, et à son grand étonnement le tulipier s’apercevait de l’extension immense que pouvait prendre le cercle de la conversation.

 

Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage invariablement à six pouces du guichet, car la belle Frisonne était sans doute défiante d’elle-même, depuis qu’elle avait senti à travers le grillage combien le souffle d’un prisonnier peut brûler le cœur d’une jeune fille.

 

Il y a une chose surtout qui inquiétait à cette heure le tulipier presque autant que ses caïeux et sur laquelle il revenait sans cesse : c’était la dépendance où était Rosa de son père.

 

Ainsi la vie de Van Baerle, le docteur savant, le peintre pittoresque, l’homme supérieur, de Van Baerle qui le premier avait, selon toute probabilité, découvert ce chef-d’œuvre de la création que l’on appellerait, comme la chose était arrêtée d’avance, Rosa Baerlensis, la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dépendait du plus simple caprice d’un autre homme, et cet homme c’était un être d’un esprit inférieur, d’une caste infime ; c’était un geôlier, quelque chose de moins intelligent que la serrure qu’il fermait, de plus dur que le verrou qu’il tirait. C’était quelque chose du Caliban de la Tempête, un passage entre l’homme et la brute.

 

Eh bien, le bonheur de Cornélius dépendait de cet homme ; cet homme pouvait un beau matin s’ennuyer à Loevestein, trouver que l’air y était mauvais, que le genièvre n’y était pas bon, et quitter la forteresse, et emmener sa fille, et encore une fois Cornélius et Rosa étaient séparés. Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses créatures, finirait peut-être alors par ne plus les réunir.

 

– Et alors à quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornélius à la jeune fille, puisque, chère Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous écrirai, ni m’écrire ce que vous aurez pensé ?

 

– Eh bien ! répondait Rosa, qui au fond du cœur craignait la séparation autant que Cornélius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la bien.

 

– Mais il me semble, reprit Cornélius, que nous ne l’employons pas mal.

 

– Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi à lire et à écrire ; je profiterai de vos leçons, croyez-moi, et de cette façon nous ne serons plus jamais séparés que par notre volonté à nous-mêmes.

 

– Oh ! alors, s’écria Cornélius, nous avons l’éternité devant nous.

 

Rosa sourit et haussa doucement les épaules.

 

– Est-ce que vous resterez toujours en prison ? répondit-elle. Est-ce qu’après vous avoir donné la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la liberté ? Est-ce qu’alors vous ne rentrerez pas dans vos biens ? Est-ce que vous ne serez point riche ? Est-ce qu’une fois libre et riche, vous daignerez-vous regarder, quand vous passerez à cheval ou en carrosse, la petite Rosa, une fille de geôlier, presque une fille de bourreau ?

 

Cornélius voulut protester, et certes il l’eût fait de tout son cœur et dans la sincérité d’une âme remplie d’amour. La jeune fille l’interrompit.

 

– Comment va votre tulipe ? demanda-t-elle en souriant.

 

Parler à Cornélius de sa tulipe, c’était un moyen pour Rosa de tout faire oublier à Cornélius, même Rosa.

 

– Mais assez bien, dit-il ; la pellicule noircit, le travail de fermentation a commencé, les veines du caïeu s’échauffent et grossissent ; d’ici à huit jours, avant peut-être, on pourra distinguer les premières protubérances de la germinaison… Et la vôtre, Rosa ?

 

– Oh ! moi, j’ai fait les choses en grand et d’après vos indications.

 

– Voyons, Rosa, qu’avez-vous fait ? dit Cornélius, les yeux presque aussi ardents, l’haleine presque aussi haletante que le soir où ces yeux avaient brûlé le visage, et cette haleine le cœur de Rosa.

 

– J’ai, dit en souriant la jeune fille (car au fond du cœur elle ne pouvait s’empêcher d’étudier ce double amour du prisonnier pour elle et pour la tulipe noire), j’ai fait les choses en grand : je me suis préparé dans un carré nu, loin des arbres et des murs, dans une terre légèrement sablonneuse, plutôt humide que sèche, sans un grain de pierre, sans un caillou, je me suis disposé une plate-bande comme vous me l’avez décrite.

 

– Bien, bien, Rosa.

 

– Le terrain préparé de la sorte n’attend plus que votre avertissement. Au premier beau jour, vous me direz de planter mon caïeu, et je le planterai ; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les chances du bon air, du soleil et de l’abondance des sucs terrestres.

 

– C’est vrai, c’est vrai ! s’écria Cornélius en frappant avec joie ses mains, et vous êtes une bonne écolière, Rosa, et vous gagnerez certainement vos cent mille florins.

 

– N’oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre écolière, puisque vous m’appelez ainsi, a encore autre chose à apprendre que la culture des tulipes.

 

– Oui, oui, et je suis aussi intéressé que vous, belle Rosa, à ce que vous sachiez lire.

 

– Quand commencerons-nous ?

 

– Tout de suite.

 

– Non, demain.

 

– Pourquoi demain ?

 

– Parce qu’aujourd’hui notre heure est écoulée, et qu’il faut que je vous quitte.

 

– Déjà ! mais dans quoi lirons-nous ?

 

– Oh ! dit Rosa, j’ai un livre, un livre qui, je l’espère, nous portera bonheur.

 

– À demain donc ?

 

– À demain.

 

Le lendemain, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.

 

XVII

Premier caïeu

Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.

 

Alors commença entre le maître et l’écolière une de ces scènes charmantes qui font la joie du romancier quand il a le bonheur de les rencontrer sous la plume.

 

Le guichet, seule ouverture qui servît de communication aux deux amants, était trop élevé pour que des gens qui s’étaient jusque-là contentés de lire sur le visage l’un de l’autre tout ce qu’ils avaient à se dire pussent lire commodément sur le livre que Rosa avait apporté.

 

En conséquence, la jeune fille dut s’appuyer au guichet, la tête penchée, le livre à la hauteur de la lumière qu’elle tenait de la main droite, et que, pour la reposer un peu, Cornélius imagina de fixer par un mouchoir au treillis de fer. Dès lors Rosa put suivre avec ses doigts sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait épeler Cornélius, lequel, muni d’un fétu de paille en guise d’indicateur, désignait ces lettres par le trou du grillage à son écolière attentive.

 

Le feu de cette lampe éclairait les riches couleurs de Rosa, son œil bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d’or bruni qui, ainsi que nous l’avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes ; ses doigts levés en l’air et dont le sang descendait, prenaient ce ton pâle et rose qui resplendit aux lumières et qui indique la vie mystérieuse que l’on voit circuler sous la chair.

 

L’intelligence de Rosa se développait rapidement sous le contact vivifiant de l’esprit de Cornélius, et, quand la difficulté paraissait trop ardue, ces yeux qui plongeaient l’un dans l’autre, ces cils qui s’effleuraient, ces cheveux qui se mariaient, détachaient des étincelles électriques capables d’éclairer les ténèbres mêmes de l’idiotisme.

 

Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les leçons de lecture, et en même temps dans son âme les leçons non avouées de l’amour.

 

Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.

 

C’était un trop grave événement qu’une demi-heure de retard pour que Cornélius ne s’informât pas avant toute chose de ce qui l’avait causé.

 

– Oh ! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n’est point ma faute. Mon père a renoué connaissance à Loevestein avec un bonhomme qui était venu fréquemment le solliciter à la Haye pour voir la prison. C’était un bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires, en outre un large payeur qui ne reculait pas devant un écot.

 

– Vous ne le connaissez pas autrement ? demanda Cornélius étonné.

 

– Non, répondit la jeune fille, c’est depuis quinze jours environ que mon père s’est affolé de ce nouveau venu si assidu à le visiter.

 

– Oh ! fit Cornélius en secouant la tête avec inquiétude, car tout nouvel événement présageait pour lui une catastrophe, quelque espion du genre de ceux que l’on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble prisonniers et gardiens.

 

– Je ne crois pas, dit Rosa en souriant, si ce brave homme épie quelqu’un, ce n’est pas mon père.

 

– Qui est-ce alors ?

 

– Moi, par exemple.

 

– Vous ?

 

– Pourquoi pas ? dit en riant Rosa.

 

– Ah ! c’est vrai, fit Cornélius en soupirant, vous n’aurez pas toujours en vain des prétendants, Rosa, cet homme peut devenir votre mari.

 

– Je ne dis pas non.

 

– Et sur quoi fondez-vous cette joie ?

 

– Dites cette crainte, M. Cornélius.

 

– Merci, Rosa, car vous avez raison ; cette crainte…

 

– Je la fonde sur ceci…

 

– J’écoute, dites.

 

– Cet homme était déjà venu plusieurs fois au Buitenhof, à la Haye ; tenez, juste au moment où vous y fûtes enfermé. Moi sortie, il en sortit à son tour ; moi venue ici, il y vint. À la Haye il prenait pour prétexte qu’il voulait vous voir.

 

– Me voir, moi ?

 

– Oh ! prétexte, assurément, car aujourd’hui qu’il pourrait encore faire valoir la même raison, puisque vous êtes redevenu le prisonnier de mon père, ou plutôt que mon père est redevenu votre geôlier, il ne se recommande plus de vous, bien au contraire. Je l’entendais hier dire à mon père qu’il ne vous connaissait pas.

 

– Continuez, Rosa, je vous prie, que je tâche de deviner quel est cet homme et ce qu’il veut.

 

– Vous êtes sûr, M. Cornélius, que nul de vos amis ne se peut intéresser à vous ?

 

– Je n’ai pas d’amis, Rosa, je n’avais que ma nourrice : vous la connaissez et elle vous connaît. Hélas ! cette pauvre Zug, elle viendrait elle-même et ne ruserait pas, et dirait en pleurant à votre père ou à vous : « Cher monsieur ou chère demoiselle, mon enfant est ici, voyez comme je suis désespérée, laissez-moi le voir une heure seulement et je prierai Dieu toute ma vie pour vous. » Oh ! non, continua Cornélius, oh ! non, à part ma bonne Zug, non, je n’ai pas d’amis.

 

– J’en reviens donc à ce que je pensais, d’autant mieux qu’hier, au coucher du soleil, comme j’arrangeais la plate-bande où je dois planter votre caïeu, je vis une ombre qui, par la porte entr’ouverte, se glissait derrière les sureaux et les trembles. Je n’eus pas l’air de regarder, c’était notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et, certes, c’était bien moi qu’il avait suivie, c’était bien moi qu’il épiait. Je ne donnai pas un coup de râteau, je ne touchai pas un atome de terre qu’il ne s’en rendît compte.

 

– Oh ! oui, oui, c’est un amoureux, dit Cornélius. Est-il jeune, est-il beau ?

 

Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa réponse.

 

– Jeune, beau ! s’écria Rosa éclatant de rire. Il est hideux de visage, il a le corps voûté, il approche de cinquante ans, et n’ose me regarder en face ni parler haut.

 

– Et il s’appelle ?

 

– Jacob Gisels.

 

– Je ne le connais pas.

 

– Vous voyez bien, alors, que ce n’est pas pour vous qu’il vient.

 

– En tout cas, s’il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous voir c’est vous aimer, vous ne l’aimez pas, vous ?

 

– Oh ! non certes !

 

– Vous voulez que je me tranquillise, alors ?

 

– Je vous y engage.

 

– Eh bien ! maintenant que vous commencez à savoir lire, Rosa, vous lirez tout ce que je vous écrirai, n’est-ce pas, sur les tourments de la jalousie et sur ceux de l’absence ?

 

– Je lirai si vous écrivez bien gros.

 

Puis, comme la tournure que prenait la conversation commençait à inquiéter Rosa :

 

– À propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, à vous ?

 

– Rosa, jugez de ma joie : ce matin je la regardais au soleil, après avoir écarté doucement la couche de terre qui couvre le caïeu, j’ai vu poindre l’aiguillon de la première pousse ; ah ! Rosa, mon cœur s’est fondu de joie, cet imperceptible bourgeon blanchâtre, qu’une aile de mouche écorcherait en l’effleurant, ce soupçon d’existence qui se révèle par un insaisissable témoignage, m’a plus ému que la lecture de cet ordre de Son Altesse, qui me rendait la vie en arrêtant la hache du bourreau, sur l’échafaud du Buitenhof.

 

– Vous espérez, alors ? dit Rosa en souriant.

 

– Oh ! oui, j’espère !

 

– Et moi, à mon tour, quand planterai-je mon caïeu ?

 

– Au premier jour favorable, je vous le dirai ; mais surtout, n’allez point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret à qui que ce soit au monde ; un amateur, voyez-vous, serait capable, rien qu’à l’inspection de ce caïeu, de reconnaître sa valeur ; et surtout, surtout, ma bien chère Rosa, serrez précieusement le troisième oignon qui vous reste.

 

– Il est encore dans le même papier où vous l’avez mis et tel que vous me l’avez donné, M. Cornélius, enfoui tout au fond de mon armoire et sous mes dentelles, qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu, pauvre prisonnier.

 

– Comment, déjà ?

 

– Il le faut.

 

– Venir si tard et partir si tôt !

 

– Mon père pourrait s’impatienter en ne me voyant pas revenir ; l’amoureux pourrait se douter qu’il a un rival.

 

Et elle écouta inquiète.

 

– Qu’avez-vous donc ? demanda Van Baerle.

 

– Il m’a semblé entendre.

 

– Quoi donc ?

 

– Quelque chose comme un pas qui craquait dans l’escalier.

 

– En effet, dit le prisonnier, ce ne peut être Gryphus, on l’entend de loin, lui.

 

– Non, ce n’est pas mon père, j’en suis sûre, mais…

 

– Mais…

 

– Mais ce pourrait être M. Jacob.

 

Rosa s’élança dans l’escalier, et l’on entendit en effet une porte qui se fermait rapidement avant que la jeune fille eût descendu les dix premières marches. Cornélius demeura fort inquiet, mais ce n’était pour lui qu’un prélude. Quand la fatalité commence d’accomplir une œuvre mauvaise, il est rare qu’elle ne prévienne pas charitablement sa victime comme un spadassin fait à son adversaire pour lui donner le loisir de se mettre en garde. Presque toujours, ces avis émanent de l’instinct de l’homme ou de la complicité des objets inanimés, souvent moins inanimés qu’on ne le croit généralement ; presque toujours, disons-nous, ces avis sont négligés. Le coup a sifflé en l’air, et il retombe sur une tête que ce sifflement eût dû avertir, et qui, avertie, a dû se prémunir. Le lendemain se passa sans que rien de marquant eût lieu. Gryphus fit ses trois visites. Il ne découvrit rien. Quand il entendait venir son geôlier (et dans l’espérance de surprendre les secrets de son prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mêmes heures), quand il entendait venir son geôlier, Van Baerle, à l’aide d’une mécanique qu’il avait inventée, et qui ressemblait à celles à l’aide desquelles on monte et descend les sacs de blé dans les fermes, Van Baerle avait imaginé de descendre sa cruche au-dessous de l’entablement de tuiles d’abord, et ensuite de pierres, qui régnait au-dessous de sa fenêtre. Quant aux ficelles à l’aide desquelles le mouvement s’opérait, notre mécanicien avait trouvé un moyen de les cacher avec les mousses qui végètent sur les tuiles et dans le creux des pierres.

 

Gryphus n’y devinait rien.

 

Ce manège réussit durant huit jours.

 

Mais un matin que Cornélius, absorbé dans la contemplation de son caïeu, d’où s’élançait déjà un point de végétation, n’avait pas entendu monter le vieux Gryphus (il faisait grand vent ce jour-là, et tout craquait dans la tourelle), la porte s’ouvrit tout à coup, et Cornélius fut surpris sa cruche entre ses genoux.

 

Gryphus, voyant un objet inconnu, et par conséquent défendu, aux mains de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidité que ne fait le faucon sur sa proie.

 

Le hasard, ou cette adresse fatale que le mauvais esprit accorde parfois aux êtres malfaisants, fit que sa grosse main calleuse se posa tout d’abord au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau dépositaire du précieux oignon, cette main brisée au-dessus du poignet et que Cornélius Van Baerle lui avait si bien remise.

 

– Qu’avez-vous là ? s’écria-t-il. Ah ! je vous y prends !

 

Et il enfonça sa main dans la terre.

 

– Moi ? Rien, rien ! s’écria Cornélius tout tremblant.

 

– Ah ! je vous y prends ! Une cruche, de la terre ! Il y a quelque secret coupable caché là-dessous !

 

– Cher M. Gryphus ! supplia Van Baerle, inquiet comme la perdrix à qui le moissonneur vient de prendre sa couvée.

 

En effet, Gryphus commençait à creuser la terre avec ses doigts crochus.

 

– Monsieur, monsieur ! prenez garde ! dit Cornélius pâlissant.

 

– À quoi ? mordieu ! à quoi ? hurla le geôlier.

 

– Prenez garde ! vous dis-je ; vous allez le meurtrir !

 

Et d’un mouvement rapide, presque désespéré, il arracha des mains du geôlier la cruche, qu’il cacha comme un trésor sous le rempart de ses deux bras. Mais Gryphus, entêté comme un vieillard, et de plus en plus convaincu qu’il venait de découvrir une conspiration contre le prince d’Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bâton levé, et voyant l’impassible résolution du captif à protéger son pot de fleurs, il sentit que Cornélius tremblait bien moins pour sa tête que pour sa cruche. Il chercha donc à la lui arracher de vive force.

 

– Ah ! disait le geôlier furieux, vous voyez bien que vous vous révoltez.

 

– Laissez-moi ma tulipe ! criait Van Baerle.

 

– Oui, oui, tulipe, répliquait le vieillard. On connaît les ruses de messieurs les prisonniers.

 

– Mais je vous jure…

 

– Lâchez, répétait Gryphus en frappant du pied ; lâchez, ou j’appelle la garde.

 

– Appelez qui vous voudrez, mais vous n’aurez cette pauvre fleur qu’avec ma vie.

 

Gryphus, exaspéré, enfonça ses doigts pour la seconde fois dans la terre, et cette fois en tira le caïeu tout noir, et tandis que Van Baerle était heureux d’avoir sauvé le contenant, ne s’imaginant pas que son adversaire possédât le contenu, Gryphus lança violemment le caïeu amolli qui s’écrasa sous la dalle et disparut presque aussitôt broyé, mis en bouillie, sous le large soulier du geôlier.

 

Van Baerle vit le meurtre, entrevit les débris humides, comprit cette joie féroce de Gryphus et poussa un cri de désespoir qui attendrit ce geôlier assassin, qui, quelques années plus tôt, avait tué l’araignée de Pellisson.

 

L’idée d’assommer ce méchant homme passa comme un éclair dans le cerveau du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montèrent au front, l’aveuglèrent, et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute l’inutile terre qui y restait. Un instant de plus, il la laissait retomber sur le crâne chauve du vieux Gryphus.

 

Un cri l’arrêta, un cri plein de larmes et d’angoisses, le cri que poussa derrière le grillage du guichet la pauvre Rosa, pâle, tremblante, les bras levés au ciel, et placée entre son père et son ami.

 

Cornélius abandonna la cruche qui se brisa en mille pièces avec un fracas épouvantable.

 

Et alors, Gryphus comprit le danger qu’il venait de courir et s’emporta à de terribles menaces.

 

– Oh ! il faut, dit Cornélius, que vous soyez un homme bien lâche et bien méchant, pour arracher à un pauvre prisonnier sa seule consolation, un oignon de tulipe !

 

– Fi ! mon père, ajouta Rosa, c’est un crime que vous venez de commettre.

 

– Ah ! c’est vous, péronnelle ! s’écria en se retournant vers sa fille le vieillard bouillant de colère, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et surtout descendez au plus vite.

 

– Malheureux ! malheureux ! continuait Cornélius au désespoir.

 

– Après tout, ce n’est qu’une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On vous en donnera tant que vous voudrez des tulipes, j’en ai trois cents dans mon grenier.

 

– Au diable vos tulipes ! s’écria Cornélius. Elles vous valent et vous les valez. Oh ! cent milliards de millions ! Si je les avais, je les donnerais pour celle que vous avez écrasée là.

 

– Ah ! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n’est pas à la tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu’il y avait dans ce faux oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-être avec les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grâce. Je le disais bien, qu’on avait eu tort de ne pas vous couper le cou.

 

– Mon père ! mon père ! s’écria Rosa.

 

– Eh bien ! tant mieux ! tant mieux ! répétait Gryphus en s’animant, je l’ai détruit, je l’ai détruit. Il en sera de même chaque fois que vous recommencerez ! Ah ! je vous avais prévenu, mon bel ami, que je vous rendrais la vie dure.

 

– Maudit ! maudit ! hurla Cornélius tout à son désespoir en retournant avec ses doigts tremblants les derniers vestiges de son caïeu, cadavre de tant de joies et de tant d’espérances.

 

– Nous planterons l’autre demain, cher M. Cornélius, dit à voix basse Rosa, qui comprenait l’immense douleur du tulipier et qui jeta, cœur saint, cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure saignante de Cornélius.

 

XVIII

L’amoureux de Rosa

Rosa avait à peine jeté ces paroles de consolation à Cornélius que l’on entendait dans l’escalier une voix qui demandait à Gryphus des nouvelles de ce qui se passait.

 

– Mon père, dit Rosa, entendez-vous ?

 

– Quoi ?

 

– M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.

 

– On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N’eût-on pas dit qu’il m’assassinait, ce savant ! Ah ! que de mal on a toujours avec les savants !

 

Puis, indiquant du doigt l’escalier à Rosa :

 

– Marchez devant, mademoiselle ! dit-il.

 

Et, fermant la porte :

 

– Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.

 

Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa douleur amère le pauvre Cornélius qui murmurait :

 

– Oh ! c’est toi qui m’as assassiné, vieux bourreau. Je n’y survivrai pas !

 

Et en effet le pauvre prisonnier fût tombé malade sans ce contrepoids que la Providence avait mis à sa vie et que l’on appelait Rosa.

 

Le soir, la jeune fille revint.

 

Son premier mot fut pour annoncer à Cornélius que désormais son père ne s’opposait plus à ce qu’il cultivât des fleurs.

 

– Et comment savez-vous cela ? dit d’un air dolent le prisonnier à la jeune fille.

 

– Je le sais parce qu’il l’a dit.

 

– Pour me tromper peut-être ?

 

– Non, il se repent.

 

– Oh ! oui, mais trop tard.

 

– Ce repentir ne lui est pas venu de lui-même.

 

– Et comment lui est-il donc venu ?

 

– Si vous saviez combien son ami le gronde !

 

– Ah ! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob ?

 

– En tout cas il nous quitte le moins qu’il peut.

 

Et elle sourit de telle façon que ce petit nuage de jalousie qui avait obscurci le front de Cornélius se dissipa.

 

– Comment cela s’est-il fait ? demanda le prisonnier.

 

– Eh bien ! interrogé par son ami, mon père à souper a raconté l’histoire de la tulipe ou plutôt du caïeu, et le bel exploit qu’il avait fait en l’écrasant.

 

Cornélius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.

 

– Si vous eussiez vu en ce moment maître Jacob ! continua Rosa. En vérité, j’ai cru qu’il allait mettre le feu à la forteresse, ses yeux étaient deux torches ardentes, ses cheveux se hérissaient, il crispait ses poings, un instant j’ai cru qu’il voulait étrangler mon père.

 

« – Vous avez fait cela, s’écria-t-il, vous avez écrasé le caïeu ?

 

« – Sans doute, fit mon père.

 

« – C’est infâme ! continua-t-il, c’est odieux ! c’est un crime que vous avez commis là ! hurla Jacob.

 

« Mon père resta stupéfait.

 

« – Est-ce que vous aussi vous êtes fou ? demanda-t-il à son ami.

 

– Oh ! digne homme que ce Jacob, murmura Cornélius ; c’est un honnête cœur, une âme d’élite.

 

– Le fait est qu’il est impossible de traiter un homme plus durement qu’il n’a traité mon père, ajouta Rosa ; c’était de sa part un véritable désespoir ; il répétait sans cesse :

 

« – Écrasé, le caïeu écrasé ; oh ! mon Dieu, mon Dieu, écrasé !

 

« Puis, se tournant vers moi :

 

« – Mais ce n’était pas le seul qu’il eût ? demanda-t-il.

 

– Il a demandé cela ? fit Cornélius, dressant l’oreille.

 

– « Vous croyez que ce n’était pas le seul ? dit mon père. Bon, l’on cherchera les autres.

 

« – Vous chercherez les autres, s’écria Jacob en prenant mon père au collet.

 

« Mais aussitôt il le lâcha.

 

« Puis, se tournant vers moi :

 

« – Et qu’a dit le pauvre jeune homme ? demanda-t-il.

 

« Je ne savais que répondre, vous m’aviez bien recommandé de ne jamais laisser soupçonner l’intérêt que vous portiez à ce caïeu. Heureusement mon père me tira d’embarras.

 

« – Ce qu’il a dit ? Il s’est mis à écumer.

 

« Je l’interrompis.

 

« – Comment n’aurait-il pas été furieux, lui dis-je, vous avez été si injuste et si brutal.

 

« – Ah çà ! mais êtes-vous fous ? s’écria mon père à son tour ; le beau malheur d’écraser un oignon de tulipe ! On en a des centaines pour un florin au marché de Gorcum.

 

« – Mais peut-être moins précieux que celui-ci, eus-je le malheur de répondre.

 

– Et à ces mots, lui, Jacob ? demanda Cornélius.

 

– À ces mots, je dois le dire, il me sembla que son œil lançait un éclair.

 

– Oui, fit Cornélius, mais ce ne fut pas tout ; il dit quelque chose ?

 

– « Ainsi, belle Rosa, dit-il d’une voix mielleuse, vous croyez cet oignon précieux ?

 

« Je vis que j’avais fait une faute.

 

« – Que sais-je, moi ? répondis-je négligemment, est-ce que je me connais en tulipes ? Je sais seulement, hélas ! puisque nous sommes condamnés à vivre avec les prisonniers, je sais que pour ce prisonnier tout passe-temps a son prix. Ce pauvre M. Van Baerle s’amusait de cet oignon. Eh bien ! je dis qu’il y a de la cruauté à lui enlever cet amusement.

 

« – Mais d’abord, fit mon père, comment s’était-il procuré cet oignon ? Voilà ce qu’il serait bon de savoir, ce me semble.

 

« Je détournai les yeux pour éviter le regard de mon père. Mais je rencontrai les yeux de Jacob.

 

« On eût dit qu’il voulait poursuivre ma pensée jusqu’au fond de mon cœur.

 

« Un mouvement d’humeur dispense souvent d’une réponse. Je haussai les épaules, tournai le dos et m’avançai vers la porte.

 

« Mais je fus arrêtée par un mot que j’entendis, si bas qu’il fût prononcé.

 

« Jacob disait à mon père :

 

« – Ce n’est pas chose difficile que de s’en assurer, parbleu !

 

« – Comment cela ?

 

« – C’est de le fouiller ; et s’il a les autres caïeux, nous les trouverons, car ordinairement, il y en a trois.

 

– Il y en a trois ! s’écria Cornélius. Il a dit que j’avais trois caïeux !

 

– Vous comprenez, le mot m’a frappée comme vous. Je me retournai.

 

« Ils étaient si occupés tous deux qu’ils ne virent pas mon mouvement.

 

« – Mais, dit mon père, il ne les a peut-être pas sur lui, ses oignons.

 

« – Alors, faites-le descendre sous un prétexte quelconque ; pendant ce temps je fouillerai sa chambre.

 

– Oh ! oh ! fit Cornélius. Mais c’est un scélérat que votre M. Jacob.

 

– J’en ai peur.

 

– Dites-moi, Rosa, continua Cornélius tout pensif.

 

– Quoi ?

 

– Ne m’avez-vous pas raconté que le jour où vous aviez préparé votre plate-bande, cet homme vous avait suivie ?

 

– Oui.

 

– Qu’il s’était glissé comme une ombre derrière les sureaux ?

 

– Sans doute.

 

– Qu’il n’avait pas perdu un de vos coups de râteau ?

 

– Pas un.

 

– Rosa, fit Cornélius pâlissant.

 

– Eh bien !

 

– Ce n’était pas vous qu’il suivait.

 

– Qui suivait-il donc ?

 

– Ce n’est pas de vous qu’il est amoureux.

 

– De qui donc, alors ?

 

– C’était mon caïeu qu’il suivait ; c’était de ma tulipe qu’il était amoureux.

 

– Ah ! par exemple ! cela pourrait bien être, s’écria Rosa.

 

– Voulez-vous vous en assurer ?

 

– Et de quelle façon ?

 

– Oh ! c’est chose bien facile.

 

– Dites !

 

– Allez demain au jardin ; tâchez, comme la première fois, que Jacob sache que vous y allez ! tâchez, comme la première fois, qu’il vous suive ; faites semblant d’enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu’il fera.

 

– Bien ! mais après ?

 

– Après ? comme il agira, nous agirons.

 

– Ah ! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M. Cornélius.

 

– Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu’une portion de ma vie s’est paralysée.

 

– Voyons ! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore ?

 

– Quoi ?

 

– Voulez-vous accepter la proposition de mon père ?

 

– Quelle proposition ?

 

– Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.

 

– C’est vrai.

 

– Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons, vous pourrez élever le troisième caïeu.

 

– Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père était seul ; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie…

 

– Ah ! c’est vrai ; cependant réfléchissez ! vous vous privez là, je le vois, d’une grande distraction. Et elle prononça ces paroles avec un sourire qui n’était pas entièrement exempt d’ironie.

 

En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu’il luttait contre un grand désir.

 

– Eh bien ! non ! s’écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ce serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté ! Si je livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l’envie la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de pardon. Non, Rosa, non ! Demain nous prendrons une résolution à l’endroit de votre tulipe ; vous la cultiverez selon mes instructions ; et quant au troisième caïeu – Cornélius soupira profondément – quant au troisième, gardez-le dans votre armoire ! gardez-le comme l’avare garde sa première ou sa dernière pièce d’or, comme la mère garde son fils, comme le blessé garde la suprême goutte de sang de ses veines ; gardez-le, Rosa ! Quelque chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse ! Gardez-le ! et si le feu du ciel tombait sur Loevestein, jurez-moi, Rosa, qu’au lieu de vos bagues, qu’au lieu de vos bijoux, qu’au lieu de ce beau casque d’or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que vous emporteriez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.

 

– Soyez tranquille, M. Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de tristesse et de solennité ; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres pour moi.

 

– Et même, continua le jeune homme s’enfiévrant de plus en plus, si vous vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux Jacob que je déteste ; eh bien ! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi qui ne vis plus que par vous, qui n’ai plus que vous au monde, sacrifiez-moi, ne me voyez plus.

 

Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine ; des larmes jaillirent jusqu’à ses yeux.

 

– Hélas ! dit-elle.

 

– Quoi ? demanda Cornélius.

 

– Je vois, une chose.

 

– Que voyez-vous ?

 

– Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous aimez tant les tulipes, qu’il n’y a plus place dans votre cœur pour une autre affection.

 

Et elle s’enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la jeune fille une des plus mauvaises nuits qu’il eût jamais passées. Rosa était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait plus voir le prisonnier peut-être, et il n’aurait plus de nouvelles, ni de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu’il en existe encore en ce monde ? Nous l’avouons, à la honte de notre héros et de l’horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le plus enclin à regretter, ce fut l’amour de Rosa, et lorsque vers trois heures du matin il s’endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes, bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.

 

XIX

Femme et fleur

Mais la pauvre Rosa, enfermée dans sa chambre, ne pouvait savoir à qui ou à quoi rêvait Cornélius.

 

Il en résultait que, d’après ce qu’il lui avait dit, Rosa était bien encline à croire qu’il rêvait plus à sa tulipe qu’à elle, et cependant Rosa se trompait.

 

Mais comme personne n’était là pour dire à Rosa qu’elle se trompait, comme les paroles imprudentes de Cornélius étaient tombées sur son âme comme des gouttes de poison, Rosa ne rêvait pas, elle pleurait.

 

En effet, comme Rosa était une créature d’esprit élevé, d’un sens droit et profond, Rosa se rendait justice, non point quant à ses qualités morales et physiques, mais quant à sa position sociale.

 

Cornélius était savant, Cornélius était riche, ou du moins l’avait été avant la confiscation de ses biens ; Cornélius était de cette bourgeoisie de commerce, plus fière de ses enseignes de boutiques tracées, formées en blason, que l’a jamais été la noblesse de race de ses armoiries héréditaires. Cornélius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une distraction, mais à coup sûr quand il s’agirait d’engager son cœur, ce serait plutôt à une tulipe, c’est-à-dire à la plus noble et à la plus fière des fleurs qu’il l’engagerait, qu’à Rosa, humble fille d’un geôlier.

 

Rosa comprenait donc cette préférence que Cornélius donnait à la tulipe noire sur elle, mais elle n’en était que plus désespérée parce qu’elle comprenait.

 

Aussi Rosa avait-elle pris une résolution pendant cette nuit terrible, pendant cette nuit d’insomnie qu’elle avait passée.

 

Cette résolution, c’était de ne plus revenir au guichet.

 

Mais comme elle savait l’ardent désir qu’avait Cornélius d’avoir des nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s’exposer, elle, à revoir un homme pour lequel elle sentait sa pitié s’accroître à ce point qu’après avoir passé par la sympathie, cette pitié s’acheminait tout droit et à grands pas vers l’amour ; mais comme elle ne voulait pas désespérer cet homme, elle résolut de poursuivre seule les leçons de lecture et d’écriture commencées, et heureusement elle était arrivée à ce point de son apprentissage qu’un maître ne lui eût plus été nécessaire si ce maître ne se fût appelé Cornélius.

 

Rosa se mit donc à lire avec acharnement dans la Bible du pauvre Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la première depuis que l’autre était déchirée, sur la seconde feuille de laquelle était écrit le testament de Cornélius Van Baerle.

 

– Ah ! murmurait-elle en relisant ce testament qu’elle n’achevait jamais sans qu’une larme, perle d’amour, ne roulât dans ses yeux limpides sur ses joues pâlies, ah ! dans ce temps, j’ai pourtant cru un instant qu’il m’aimait.

 

Pauvre Rosa ! elle se trompait. Jamais l’amour du prisonnier n’avait été plus réel qu’arrivé au moment où nous sommes parvenus, puisque, nous l’avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et Rosa, c’était la grande tulipe noire qui avait succombé.

 

Mais Rosa, nous le répétons, ignorait la défaite de la grande tulipe noire.

 

Aussi, sa lecture finie, opération dans laquelle Rosa avait fait de grands progrès, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un acharnement non moins louable à l’œuvre bien autrement difficile de l’écriture.

 

Mais enfin, comme Rosa écrivait déjà presque lisiblement le jour où Cornélius avait si imprudemment laissé parler son cœur, Rosa ne désespéra point de faire des progrès assez rapides pour donner dans huit jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.

 

Elle n’avait pas oublié un mot des recommandations que lui avait faites Cornélius. Du reste, jamais Rosa n’oubliait un mot de ce que lui disait Cornélius, même lorsque ce qu’il lui disait n’empruntait pas la forme de la recommandation.

 

Lui, de son côté, se réveilla plus amoureux que jamais. La tulipe était encore lumineuse et vivante dans sa pensée ; mais enfin, il ne la voyait plus comme un trésor auquel il dût tout sacrifier, même Rosa, mais comme une fleur précieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de l’art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa maîtresse.

 

Cependant toute la journée une inquiétude vague le poursuivait. Il était pareil à ces hommes dont l’esprit est assez fort pour oublier momentanément qu’un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La préoccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire. Seulement, de temps en temps, ce danger oublié leur mord le cœur tout à coup de sa dent aiguë. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont tressailli, puis, se rappelant ce qu’ils avaient oublié :

 

– Oh ! oui, disent-ils avec un soupir, c’est cela !

 

Le cela de Cornélius, c’était la crainte que Rosa ne vînt pas ce soir-là comme d’habitude. Et au fur et à mesure que la nuit s’avançait, la préoccupation devenait plus vive et plus présente, jusqu’à ce qu’enfin cette préoccupation s’emparât de tout le corps de Cornélius, et qu’il n’y eût plus qu’elle qui vécût en lui. Aussi fut-ce avec un long battement de cœur qu’il salua l’obscurité ; à mesure que l’obscurité croissait, les paroles qu’il avait dites la veille à Rosa, et qui avaient tant affligé la pauvre fille, revenaient plus présentes à son esprit ; et il se demandait comment il avait pu dire à sa consolatrice de le sacrifier à sa tulipe, c’est-à-dire de renoncer à le voir si besoin était, quand chez lui la vue de Rosa était devenue une nécessité de sa vie. Dans la chambre de Cornélius, on entendait sonner les heures à l’horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures sonnèrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondément au fond d’un cœur que ne le fit le marteau frappant le neuvième coup marquant cette neuvième heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornélius appuya la main sur son cœur pour en étouffer les battements, et écouta. Le bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de l’escalier, lui étaient si familiers que, dès le premier degré monté par elle, il disait :

 

– Ah ! voilà Rosa qui vient.

 

Ce soir-là aucun bruit ne troubla le silence du corridor ; l’horloge marqua neuf heures un quart ; puis sur deux sons différents neuf heures et demie ; puis neuf heures trois quarts ; puis enfin de sa voix grave annonça non seulement aux hôtes de la forteresse, mais encore aux habitants de Loevestein, qu’il était dix heures.

 

C’était l’heure à laquelle Rosa quittait d’habitude Cornélius. L’heure était sonnée, et Rosa n’était pas encore venue.

 

Ainsi donc, ses pressentiments ne l’avaient pas trompé : Rosa, irritée, se tenait dans sa chambre, et l’abandonnait.

 

– Oh ! j’ai bien mérité ce qui m’arrive, disait Cornélius. Oh ! elle ne viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir ; à sa place, j’en ferais autant.

 

Et malgré cela, Cornélius écoutait, attendait, et espérait toujours.

 

Il écouta et attendit ainsi jusqu’à minuit ; mais à minuit il cessa d’espérer, et, tout habillé, alla se jeter sur son lit.

 

La nuit fut longue et triste, puis le jour vint ; mais le jour n’apportait aucune espérance au prisonnier.

 

À huit heures du matin, sa porte s’ouvrit ; mais Cornélius ne détourna même pas la tête ; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s’approchait seul.

 

Il ne regarda même pas du côté du geôlier. Et cependant il eût bien voulu l’interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur le point, si étrange qu’eût dû paraître cette demande à son père, de lui faire cette demande. Il espérait, l’égoïste, que Gryphus lui répondrait que sa fille était malade.

 

À moins d’événement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la journée. Cornélius, tant que dura le jour, n’attendit donc point en réalité. Cependant, à ses tressaillements subits, à son oreille tendue du côté de la porte, à son regard rapide interrogeant le guichet, on voyait que le prisonnier avait la sourde espérance que Rosa ferait une infraction à ses habitudes.

 

À la seconde visite de Gryphus, Cornélius, contre tous ses antécédents, avait demandé au vieux geôlier et cela de sa voix la plus douce, des nouvelles de sa santé ; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate, s’était borné à répondre :

 

– Ça va bien.

 

À la troisième visite, Cornélius varia la forme de l’interrogation.

 

– Personne n’est malade à Loevestein ? demanda-t-il.

 

– Personne ! répondit plus laconiquement encore que la première fois Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.

 

Gryphus, mal habitué à de pareilles gracieusetés de la part de Cornélius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de tentative de corruption.

 

Cornélius se retrouva seul ; il était sept heures du soir ; alors se renouvelèrent à un degré plus intense que la veille les angoisses que nous avons essayé de décrire.

 

Mais, comme la veille, les heures s’écoulèrent sans amener la douce vision qui éclairait, à travers le guichet, le cachot du pauvre Cornélius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumière pour tout le temps de son absence.

 

Van Baerle passa la nuit dans un véritable désespoir. Le lendemain, Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus désespérant encore que d’habitude : il lui était passé par l’esprit ou plutôt par le cœur, cette espérance que c’était lui qui empêchait Rosa de venir.

 

Il lui prit des envies féroces d’étrangler Gryphus ; mais Gryphus étranglé par Cornélius, toutes les lois divines et humaines défendaient à Rosa de jamais revoir Cornélius.

 

Le geôlier échappa donc, sans s’en douter, à un des plus grands dangers qu’il eût jamais courus de sa vie.

 

Le soir vint, et le désespoir tourna en mélancolie ; cette mélancolie était d’autant plus sombre que, malgré Van Baerle, les souvenirs de sa pauvre tulipe se mêlaient à la douleur qu’il éprouvait. On en était arrivé juste à cette époque du mois d’avril que les jardiniers les plus experts indiquent comme le point précis de la plantation des tulipes. Il avait dit à Rosa :

 

– Je vous indiquerai le jour où vous devez mettre le caïeu en terre.

 

Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer à la soirée suivante. Le temps était bon, l’atmosphère, quoique encore un peu humide, commençait à être tempérée par ces pâles rayons du soleil d’avril qui, venant les premiers, semblent si doux, malgré leur pâleur. Si Rosa allait laisser passer le temps de la plantation ! Si à la douleur de ne pas voir la jeune fille se joignait celle de voir avorter le caïeu, pour avoir été planté trop tard, ou même pour n’avoir pas été planté du tout !

 

De ces deux douleurs réunies, il y avait certes de quoi perdre le boire et le manger.

 

Ce fut ce qui arriva le quatrième jour.

 

C’était pitié que de voir Cornélius, muet de douleur et pâle d’inanition, se pencher en dehors de la fenêtre grillée, au risque de ne pouvoir retirer sa tête d’entre les barreaux, pour tâcher d’apercevoir à gauche le petit jardin dont lui avait parlé Rosa, et dont le parapet confinait, lui avait-elle dit, à la rivière, et cela dans l’espérance de découvrir, à ces premiers rayons du soleil d’avril, la jeune fille ou la tulipe, ses deux amours brisées.

 

Le soir, Gryphus emporta le déjeuner et le dîner de Cornélius ; à peine celui-ci y avait-il touché.

 

Le lendemain, il n’y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les comestibles destinés à ces deux repas parfaitement intacts.

 

Cornélius ne s’était pas levé de la journée.

 

– Bon, dit Gryphus en descendant après la dernière visite ; bon, je crois que nous allons être débarrassés du savant.

 

Rosa tressaillit.

 

– Bah ! fit Jacob, et comment cela ?

 

– Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lève plus, dit Gryphus. Comme M. Grotius, il sortira d’ici dans un coffre, seulement, ce coffre sera une bière.

 

Rosa devint pâle comme la mort.

 

– Oh ! murmura-t-elle, je comprends : il est inquiet de sa tulipe.

 

Et se levant tout oppressée, elle rentra dans sa chambre, où elle prit une plume et du papier, et pendant toute la nuit s’exerça à tracer des lettres.

 

Le lendemain, en se levant pour se traîner jusqu’à la fenêtre, Cornélius aperçut un papier qu’on avait glissé sous la porte.