LA TULIPE NOIRE - Lecture en ligne - Partie 1

Note des utilisateurs: / 79
MauvaisTrès bien 
Index de l'article
LA TULIPE NOIRE
Lecture en ligne - Partie 1
Lecture en ligne - Partie 2
Lecture en ligne - Partie 3
Lecture en ligne - Partie 4
Toutes les pages

Lecture en ligne "LA TULIPE NOIRE"

 

Alexandre Dumas

LA TULIPE NOIRE

-1850

 

 

 

I Un peuple reconnaissant

II Les deux frères

III L’élève de Jean de Witt

IV Les massacreurs

V L’amateur de tulipes et son voisin

VI La haine d’un tulipier

VII L’homme heureux fait connaissance avec le malheur

VIII Une invasion

IX La chambre de famille

X La fille du geôlier

XI Le testament de Cornélius Van Baerle

XII L’exécution

XIII Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l’âme d’un spectateur

XIV Les pigeons de Dordrecht

XV Le guichet

XVI Maître et écolière

XVII Premier caïeu

XVIII L’amoureux de Rosa

XIX Femme et fleur

XX Ce qui s’était passé pendant ces huit jours

XXI Le second caïeu

XXII Épanouissement

XXIII L’envieux

XXIV Où la tulipe noire change de maître

XXV Le président Van Herysen

XXVI Un membre de la société horticole

XXVII Le troisième caïeu

XXVIII La chanson des fleurs

XXIX Où Van Baerle, avant de quitter Loevestein, règle ses comptes avec Gryphus

XXX Où l’on commence de se douter à quel supplice était réservé Cornélius Van Baerle

XXXI Harlem

XXXII Une dernière prière

XXXIII Conclusion

Bibliographie – Œuvres complètes

 

I

Un peuple reconnaissant

Le 20 août 1672, la ville de la Haye, si vivante, si blanche, si coquette que l’on dirait que tous les jours sont des dimanches, la ville de la Haye, avec son parc ombreux, avec ses grands arbres inclinés sur ses maisons gothiques, avec les larges miroirs de ses canaux dans lesquels se reflètent ses clochers aux coupoles presque orientales, la ville de la Haye, la capitale des sept Provinces-Unies, gonflait toutes ses artères d’un flot noir et rouge de citoyens pressés, haletants, inquiets, lesquels couraient, le couteau à la ceinture, le mousquet sur l’épaule ou le bâton à la main, vers le Buitenhof, formidable prison dont on montre encore aujourd’hui les fenêtres grillées et où, depuis l’accusation d’assassinat portée contre lui par le chirurgien Tyckelaer, languissait Corneille de Witt, frère de l’ex-grand pensionnaire de Hollande.

 

Si l’histoire de ce temps, et surtout de cette année au milieu de laquelle nous commençons notre récit, n’était liée d’une façon indissoluble aux deux noms que nous venons de citer, les quelques lignes d’explication que nous allons donner pourraient paraître un hors-d’œuvre ; mais nous prévenons tout d’abord le lecteur, ce vieil ami, à qui nous promettons toujours du plaisir à notre première page, et auquel nous tenons parole tant bien que mal dans les pages suivantes ; mais nous prévenons, disons-nous, notre lecteur que cette explication est aussi indispensable à la clarté de notre histoire qu’à l’intelligence du grand événement politique dans lequel cette histoire s’encadre.

 

Corneille ou Cornélius de Witt, ruward de Pulten, c’est-à-dire inspecteur des digues de ce pays, ex-bourgmestre de Dordrecht, sa ville natale, et député aux États de Hollande, avait quarante-neuf ans, lorsque le peuple hollandais, fatigué de la république, telle que l’entendait Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, s’éprit d’un amour violent pour le stathoudérat, que l’édit perpétuel imposé par Jean de Witt aux Provinces-Unies avait à tout jamais aboli en Hollande.

 

Comme il est rare que, dans ses évolutions capricieuses, l’esprit public ne voie pas un homme derrière un principe, derrière la république le peuple voyait les deux figures sévères des frères de Witt, ces Romains de la Hollande, dédaigneux de flatter le goût national, et amis inflexibles d’une liberté sans licence et d’une prospérité sans superflu, de même que derrière le stathoudérat il voyait le front incliné, grave et réfléchi du jeune Guillaume d’Orange, que ses contemporains baptisèrent du nom de Taciturne, adopté par la postérité.

 

Les deux de Witt ménageaient Louis XIV, dont ils sentaient grandir l’ascendant moral sur toute l’Europe, et dont ils venaient de sentir l’ascendant matériel sur la Hollande par le succès de cette campagne merveilleuse du Rhin, illustrée par ce héros de roman qu’on appelait le comte de Guiche, et chantée par Boileau, campagne qui en trois mois venait d’abattre la puissance des Provinces-Unies.

 

Louis XIV était depuis longtemps l’ennemi des Hollandais, qui l’insultaient ou le raillaient de leur mieux, presque toujours, il est vrai, par la bouche des Français réfugiés en Hollande. L’orgueil national en faisait le Mithridate de la république. Il y avait donc contre les de Witt la double animation qui résulte d’une vigoureuse résistance suivie par un pouvoir luttant contre le goût de la nation et de la fatigue naturelle à tous les peuples vaincus, quand ils espèrent qu’un autre chef pourra les sauver de la ruine et de la honte.

 

Cet autre chef, tout prêt à paraître, tout prêt à se mesurer contre Louis XIV, si gigantesque que parût devoir être sa fortune future, c’était Guillaume, prince d’Orange, fils de Guillaume II, et petit-fils, par Henriette Stuart, du roi Charles Ier d’Angleterre, ce taciturne enfant, dont nous avons déjà dit que l’on voyait apparaître l’ombre derrière le stathoudérat.

 

Ce jeune homme était âgé de vingt-deux ans en 1672. Jean de Witt avait été son précepteur et l’avait élevé dans le but de faire de cet ancien prince un bon citoyen. Il lui avait, dans son amour de la patrie qui l’avait emporté sur l’amour de son élève, il lui avait, par l’édit perpétuel, enlevé l’espoir du stathoudérat. Mais Dieu avait ri de cette prétention des hommes, qui font et défont les puissances de la terre sans consulter le Roi du ciel ; et par le caprice des Hollandais et la terreur qu’inspirait Louis XIV, il venait de changer la politique du grand pensionnaire et d’abolir l’édit perpétuel en rétablissant le stathoudérat pour Guillaume d’Orange, sur lequel il avait ses desseins, cachés encore dans les mystérieuses profondeurs de l’avenir.

 

Le grand pensionnaire s’inclina devant la volonté de ses concitoyens ; mais Corneille de Witt fut plus récalcitrant, et malgré les menaces de mort de la plèbe orangiste qui l’assiégeait dans sa maison de Dordrecht, il refusa de signer l’acte qui rétablissait le stathoudérat.

 

Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant seulement à son nom ces deux lettres : V. C. (vi coactus), ce qui voulait dire : Contraint par la force.

 

Ce fut par un véritable miracle qu’il échappa ce jour-là aux coups de ses ennemis.

 

Quant à Jean de Witt, son adhésion, plus rapide et plus facile, à la volonté de ses concitoyens ne lui fut guère plus profitable. À quelques jours de là, il fut victime d’une tentative d’assassinat. Percé de coups de couteau, il ne mourut point de ses blessures.

 

Ce n’était point là ce qu’il fallait aux orangistes. La vie des deux frères était un éternel obstacle à leurs projets ; ils changèrent donc momentanément de tactique, quitte, au moment donné, de couronner la seconde par la première, et ils essayèrent de consommer, à l’aide de la calomnie, ce qu’ils n’avaient pu exécuter par le poignard.

 

Il est assez rare qu’au moment donné, il se trouve là, sous la main de Dieu, un grand homme pour exécuter une grande action, et voilà pourquoi lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle l’histoire enregistre à l’instant même le nom de cet homme élu, et le recommande à l’admiration de la postérité.

 

Mais lorsque le diable se mêle des affaires humaines pour ruiner une existence ou renverser un empire, il est bien rare qu’il n’ait pas immédiatement à sa portée quelque misérable auquel il n’a qu’un mot à souffler à l’oreille pour que celui-ci se mette immédiatement à la besogne.

 

Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour être l’agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déjà l’avoir dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.

 

Il vint déclarer que Corneille de Witt, désespéré, comme il l’avait du reste prouvé par son apostille, de l’abrogation de l’édit perpétuel, et enflammé de haine contre Guillaume d’Orange, avait donné mission à un assassin de délivrer la république du nouveau stathouder, et que cet assassin c’était lui, Tyckelaer, qui, bourrelé de remords à la seule idée de l’action qu’on lui demandait, aimait mieux révéler le crime que de le commettre.

 

Maintenant, que l’on juge de l’explosion qui se fit parmi les orangistes à la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arrêter Corneille dans sa maison, le 16 août 1672 ; le ruward de Pulten, le noble frère de Jean de Witt, subissait dans une salle du Buitenhof la torture préparatoire destinée à lui arracher, comme aux plus vils criminels, l’aveu de son prétendu complot contre Guillaume.

 

Mais Corneille était non seulement un grand esprit, mais encore un grand cœur. Il était de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique, comme leurs ancêtres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments, et pendant la torture, il récita d’une voix ferme et en scandant les vers selon leur mesure, la première strophe du Justum et tenacem, d’Horace, n’avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le fanatisme de ses bourreaux.

 

Les juges n’en déchargèrent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et n’en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dégradait de toutes ses charges et dignités, le condamnant aux frais de la justice et le bannissant à perpétuité du territoire de la république.

 

C’était déjà quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intérêts duquel s’était constamment voué Corneille de Witt, que cet arrêt rendu non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen. Cependant, comme on va le voir, ce n’était pas assez.

 

Les Athéniens, qui ont laissé une assez belle réputation d’ingratitude, le cédaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contentèrent de bannir Aristide.

 

Jean de Witt, aux premiers bruits de la mise en accusation de son frère, s’était démis de sa charge de grand pensionnaire. Celui-là était aussi dignement récompensé de son dévouement au pays. Il emportait dans la vie privée ses ennuis et ses blessures, seuls profits qui reviennent en général aux honnêtes gens coupables d’avoir travaillé pour leur patrie en s’oubliant eux-mêmes.

 

Pendant ce temps, Guillaume d’Orange attendait, non sans hâter l’événement par tous les moyens en son pouvoir, que le peuple dont il était l’idole, lui eût fait du corps des deux frères les deux marches dont il avait besoin pour monter au siège du stathoudérat.

 

Or, le 20 août 1672, comme nous l’avons dit en commençant ce chapitre, toute la ville courait au Buitenhof pour assister à la sortie de prison de Corneille de Witt, partant pour l’exil, et voir quelles traces la torture avait laissées sur le noble corps de cet homme qui savait si bien son Horace.

 

Empressons-nous d’ajouter que toute cette multitude qui se rendait au Buitenhof ne s’y rendait pas seulement dans cette innocente intention d’assister à un spectacle, mais que beaucoup, dans ses rangs, tenaient à jouer un rôle, ou plutôt à doubler un emploi qu’ils trouvaient avoir été mal rempli.

 

Nous voulons parler de l’emploi de bourreau.

 

Il y en avait d’autres, il est vrai, qui accouraient avec des intentions moins hostiles. Il s’agissait pour eux seulement de ce spectacle toujours attrayant pour la multitude, dont il flatte l’instinctif orgueil, de voir dans la poussière celui qui a été longtemps debout.

 

Ce Corneille de Witt, cet homme sans peur, disait-on, n’était-il pas enfermé, affaibli par la torture ? N’allait-on pas le voir, pâle, sanglant, honteux ? N’était-ce pas un beau triomphe pour cette bourgeoisie bien autrement envieuse encore que le peuple, et auquel tout bon bourgeois de la Haye devait prendre part ?

 

Et puis, se disaient les agitateurs orangistes, habilement mêlés à toute cette foule qu’ils comptaient bien manier comme un instrument tranchant et contondant à la fois, ne trouvera-t-on pas, du Buitenhof à la porte de ville, une petite occasion de jeter un peu de boue, quelques pierres même, à ce ruward de Pulten, qui non seulement n’a donné le stathoudérat au prince d’Orange que vi coactus, mais qui encore a voulu le faire assassiner ?

 

Sans compter, ajoutaient les farouches ennemis de la France, que, si on faisait bien et que si on était brave à la Haye, on ne laisserait point partir pour l’exil Corneille de Witt, qui, une fois dehors, nouera toutes ses intrigues avec la France et vivra de l’or du marquis de Louvois avec son grand scélérat de frère Jean.

 

Dans de pareilles dispositions, on le sent bien, des spectateurs courent plutôt qu’ils ne marchent. Voilà pourquoi les habitants de la Haye couraient si vite du côté du Buitenhof.

 

Au milieu de ceux qui se hâtaient le plus, courait, la rage au cœur et sans projet dans l’esprit, l’honnête Tyckelaer, promené par les orangistes comme un héros de probité, d’honneur national et de charité chrétienne.

 

Ce brave scélérat racontait, en les embellissant de toutes les fleurs de son esprit et de toutes les ressources de son imagination, les tentatives que Corneille de Witt avait faites sur sa vertu, les sommes qu’il lui avait promises et l’infernale machination préparée d’avance pour lui aplanir, à lui Tyckelaer, toutes les difficultés de l’assassinat.

 

Et chaque phrase de son discours, avidement recueillie par la populace, soulevait des cris d’enthousiaste amour pour le prince Guillaume, et des hourras d’aveugle rage contre les frères de Witt.

 

La populace en était à maudire des juges iniques dont l’arrêt laissait échapper sain et sauf un si abominable criminel que l’était ce scélérat de Corneille.

 

Et quelques instigateurs répétaient à voix basse : – Il va partir ! il va nous échapper !

 

Ce à quoi d’autres répondaient :

 

– Un vaisseau l’attend à Scheveningen, un vaisseau français. Tyckelaer l’a vu.

 

– Brave Tyckelaer ! honnête Tyckelaer ! criait en chœur la foule.

 

– Sans compter, disait une voix, que pendant cette fuite du Corneille, le Jean, qui est un non moins grand traître que son frère, le Jean se sauvera aussi.

 

– Et les deux coquins vont manger en France notre argent, l’argent de nos vaisseaux, de nos arsenaux, de nos chantiers vendus à Louis XIV.

 

– Empêchons-les de partir ! criait la voix d’un patriote plus avancé que les autres.

 

– À la prison ! à la prison ! répétait le chœur.

 

Et sur ces cris, les bourgeois de courir plus fort, les mousquets de s’armer, les haches de luire, et les yeux de flamboyer. Cependant aucune violence ne s’était commise encore, et la ligne de cavaliers qui gardait les abords du Buitenhof demeurait froide, impassible, silencieuse, plus menaçante par son flegme que toute cette foule bourgeoise ne l’était par ses cris, son agitation et ses menaces ; immobile sous le regard de son chef, capitaine de la cavalerie de la Haye, lequel tenait son épée hors du fourreau, mais basse et la pointe à l’angle de son étrier. Cette troupe, seul rempart qui défendit la prison, contenait par son attitude, non seulement les masses populaires désordonnées et bruyantes, mais encore le détachement de la garde bourgeoise, qui, placé en face du Buitenhof pour maintenir l’ordre de compte à demi avec la troupe, donnait aux perturbateurs l’exemple des cris séditieux, en criant : – Vive Orange ! À bas les traîtres !

 

La présence de Tilly et de ses cavaliers était, il est vrai, un frein salutaire à tous ces soldats bourgeois ; mais peu après, ils s’exaltèrent par leurs propres cris, et comme ils ne comprenaient pas que l’on pût avoir du courage sans crier, ils imputèrent à la timidité le silence des cavaliers et firent un pas vers la prison entraînant à leur suite toute la tourbe populaire.

 

Mais alors le comte de Tilly s’avança seul au-devant d’eux, et levant seulement son épée en fronçant les sourcils :

 

– Eh ! messieurs de la garde bourgeoise, demanda-t-il, pourquoi marchez-vous, et que désirez-vous ?

 

Les bourgeois agitèrent leurs mousquets en répétant les cris de :

 

– Vive Orange ! Mort aux traîtres !

 

– Vive Orange ! soit ! dit M. de Tilly, quoique je préfère les figures gaies aux figures maussades. Mort aux traîtres ! si vous le voulez, tant que vous ne le voudrez que par des cris. Criez tant qu’il vous plaira : Mort aux traîtres ! mais quant à les mettre à mort effectivement, je suis ici pour empêcher cela, et je l’empêcherai.

 

Puis se retournant vers ses soldats :

 

– Haut les armes, soldats ! cria-t-il.

 

Les soldats de Tilly obéirent au commandement avec une précision calme qui fit rétrograder immédiatement bourgeois et peuple, non sans une confusion qui fit sourire l’officier de cavalerie.

 

– Là, là ! dit-il avec ce ton goguenard qui n’appartient qu’à l’épée, tranquillisez-vous, bourgeois ; mes soldats ne brûleront pas une amorce, mais de votre côté vous ne ferez point un pas vers la prison.

 

– Savez-vous bien, monsieur l’officier, que nous avons des mousquets ? fit tout furieux le commandant des bourgeois.

 

– Je le vois pardieu bien, que vous avez des mousquets, dit Tilly, vous me les faites assez miroiter devant l’œil ; mais remarquez aussi de votre côté que nous avons des pistolets, que le pistolet porte admirablement à cinquante pas, et que vous n’êtes qu’à vingt-cinq.

 

– Mort aux traîtres ! cria la compagnie des bourgeois exaspérée.

 

– Bah ! vous dites toujours la même chose, grommela l’officier, c’est fatigant !

 

Et il reprit son poste en tête de la troupe, tandis que le tumulte allait en augmentant autour du Buitenhof.

 

Et cependant le peuple échauffé ne savait pas qu’au moment même où il flairait le sang d’une de ses victimes, l’autre, comme si elle eût hâte d’aller au-devant de son sort, passait à cent pas de la place derrière les groupes et les cavaliers pour se rendre au Buitenhof.

 

En effet, Jean de Witt venait de descendre de carrosse avec un domestique et traversait tranquillement à pied l’avant-cour qui précède la prison.

 

Il s’était nommé au concierge, qui du reste le connaissait, en disant :

 

– Bonjour, Gryphus, je viens chercher pour l’emmener hors de la ville mon frère Corneille de Witt, condamné, comme tu sais, au bannissement.

 

Et le concierge, espèce d’ours dressé à ouvrir et à fermer la porte de la prison, l’avait salué et laissé entrer dans l’édifice, dont les portes s’étaient refermées sur lui.

 

À dix pas de là, il avait rencontré une belle jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, en costume de Frisonne, qui lui avait fait une charmante révérence ; et il lui avait dit en lui passant la main sous le menton :

 

– Bonjour, bonne et belle Rosa ; comment va mon frère ?

 

– Oh ! monsieur Jean, avait répondu la jeune fille, ce n’est pas le mal qu’on lui a fait que je crains pour lui : le mal qu’on lui a fait est passé.

 

– Que crains-tu donc, la belle fille ?

 

– Je crains le mal qu’on veut lui faire, monsieur Jean.

 

– Ah ! oui, dit de Witt, ce peuple, n’est-ce pas !

 

– L’entendez-vous ?

 

– Il est, en effet, fort ému ; mais quand il nous verra, comme nous ne lui avons jamais fait que du bien, peut-être se calmera-t-il.

 

– Ce n’est malheureusement pas une raison, murmura la jeune fille en s’éloignant pour obéir à un signe impératif que lui avait fait son père.

 

– Non, mon enfant, non ; c’est vrai ce que tu dis là.

 

Puis, continuant son chemin :

 

– Voilà, murmura-t-il, une petite fille qui ne sait probablement pas lire et qui par conséquent n’a rien lu, et qui vient de résumer l’histoire du monde dans un seul mot.

 

Et toujours aussi calme, mais plus mélancolique qu’en entrant, l’ex-grand pensionnaire continua de s’acheminer vers la chambre de son frère.

 

II

Les deux frères

Comme l’avait dit dans un doute plein de pressentiments la belle Rosa, pendant que Jean de Witt montait l’escalier de pierre aboutissant à la prison de son frère Corneille, les bourgeois faisaient de leur mieux pour éloigner la troupe de Tilly qui les gênait.

 

Ce que voyant, le peuple, qui appréciait les bonnes intentions de sa milice, criait à tue-tête : – Vivent les bourgeois !

 

Quant à M. de Tilly, aussi prudent que ferme, il parlementait avec cette compagnie bourgeoise sous les pistolets apprêtés de son escadron, lui expliquant de son mieux que la consigne donnée par les États lui enjoignait de garder avec trois compagnies la place de la prison et ses alentours.

 

– Pourquoi cet ordre ? pourquoi garder la prison ? criaient les orangistes.

 

– Ah ! répondait monsieur de Tilly, voilà que vous m’en demandez tout de suite plus que je ne peux vous en dire. On m’a dit : « Gardez », je garde. Vous qui êtes presque des militaires, messieurs, vous devez savoir qu’une consigne ne se discute pas.

 

– Mais on vous a donné cet ordre pour que les traîtres puissent sortir de la ville !

 

– Cela pourrait bien être, puisque les traîtres sont condamnés au bannissement, répondait Tilly.

 

– Mais qui a donné cet ordre ?

 

– Les États, pardieu !

 

– Les États trahissent.

 

 

 

 

– Quant à cela, je n’en sais rien.

 

– Et vous trahissez vous-même.

 

– Moi ?

 

– Oui, vous.

 

– Ah çà ! entendons-nous, messieurs les bourgeois ; qui trahirais-je ? les États ! Je ne puis pas les trahir, puisque étant à leur solde, j’exécute ponctuellement leur consigne.

 

Et là-dessus, comme le comte avait si parfaitement raison qu’il était impossible de discuter sa réponse, les clameurs et les menaces redoublèrent ; clameurs et menaces effroyables, auxquelles le comte répondait avec toute l’urbanité possible.

 

– Mais, messieurs les bourgeois, par grâce, désarmez donc vos mousquets ; il en peut partir un par accident, et si le coup blessait un de mes cavaliers, nous vous jetterions deux cents hommes par terre, ce dont nous serions bien fâchés, mais vous plus encore, attendu que ce n’est ni dans vos intentions ni dans les miennes.

 

– Si vous faisiez cela, crièrent les bourgeois, à notre tour nous ferions feu sur vous.

 

– Oui, mais, quand, en faisant feu sur nous, vous nous tueriez depuis le premier jusqu’au dernier, ceux que nous aurions tués, nous, n’en seraient pas moins morts.

 

– Cédez-nous donc la place alors, et vous ferez acte de bon citoyen.

 

– D’abord, je ne suis pas citoyen, dit Tilly, je suis officier, ce qui est bien différent ; et puis je ne suis pas Hollandais, je suis Français, ce qui est plus différent encore. Je ne connais donc que les États, qui me paient ; apportez-moi de la part des États l’ordre de céder la place, je fais demi-tour à l’instant même, attendu que je m’ennuie énormément ici.

 

– Oui, oui ! crièrent cent voix qui se multiplièrent à l’instant par cinq cents autres. Allons à la maison de ville ! allons trouver les députés ! allons, allons !

 

– C’est cela, murmura Tilly en regardant s’éloigner les plus furieux, allez demander une lâcheté à la maison de ville et vous verrez si on vous l’accorde, allez, mes amis, allez.

 

Le digne officier comptait sur l’honneur des magistrats, qui de leur côté comptaient sur son honneur de soldat, à lui.

 

– Dites donc, capitaine, fit à l’oreille du comte son premier lieutenant, que les députés refusent à ces enragés que voici ce qu’ils leur demandent, mais qu’ils nous envoient à nous un peu de renfort, cela ne fera pas de mal, je crois.

 

Cependant Jean de Witt, que nous avons quitté montant l’escalier de pierre après son entretien avec le geôlier Gryphus et sa fille Rosa, était arrivé à la porte de la chambre où gisait sur un matelas son frère Corneille, auquel le fiscal avait, comme nous l’avons dit, fait appliquer la torture préparatoire.

 

L’arrêt de bannissement était venu, qui avait rendu inutile l’application de la torture extraordinaire. Corneille, étendu sur son lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n’ayant rien avoué d’un crime qu’il n’avait pas commis, venait de respirer enfin, après trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort, avaient bien voulu ne le condamner qu’au bannissement.

 

Corps énergique, âme invincible, il eût bien désappointé ses ennemis si ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du Buitenhof, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui oublie la fange de la terre depuis qu’il a entrevu les splendeurs du ciel.

 

Le ruward avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.

 

C’était juste à ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise mêlées à celles du peuple, s’élevaient contre les deux frères et menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit, qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de la prison, parvint jusqu’au prisonnier.

 

Mais si menaçant que fût ce bruit, Corneille négligea de s’enquérir ou ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenêtre étroite et treillissée de fer qui laissait arriver la lumière et les murmures du dehors.

 

Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son âme et sa raison si près de se dégager des embarras corporels, qu’il lui semblait déjà que cette âme et cette raison échappées à la matière, planaient au-dessus d’elle comme flotte au-dessus d’un foyer presque éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.

 

Il pensait aussi à son frère.

 

Sans doute, c’était son approche qui, par les mystères inconnus que le magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment même où Jean était si présent à la pensée de Corneille que Corneille murmurait presque son nom, la porte s’ouvrit ; Jean entra, et d’un pas empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains enveloppées de linge vers ce glorieux frère qu’il avait réussi à dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.

 

Jean baisa tendrement son frère sur le front et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.

 

– Corneille, mon pauvre frère, dit-il, vous souffrez beaucoup, n’est-ce pas ?

 

– Je ne souffre plus, mon frère, puisque je vous vois.

 

– Oh ! mon pauvre cher Corneille, alors, à votre défaut, c’est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.

 

– Aussi, ai-je plus pensé à vous qu’à moi-même, et tandis qu’ils me torturaient, je n’ai songé à me plaindre qu’une fois pour dire : « Pauvre frère ! » Mais te voilà, oublions tout. Tu viens me chercher, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Je suis guéri ; aidez-moi à me lever, mon frère, et vous verrez comme je marche bien.

 

– Vous n’aurez pas longtemps à marcher, mon ami, car j’ai mon carrosse au vivier, derrière les pistoliers de Tilly.

 

– Les pistoliers de Tilly ? Pourquoi donc sont-ils au vivier ?

 

– Ah ! c’est que l’on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de la Haye voudront vous voir partir, et l’on craint un peu de tumulte.

 

– Du tumulte ? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frère embarrassé ; du tumulte ?

 

– Oui, Corneille.

 

– Alors c’est cela que j’entendais tout à l’heure, fit le prisonnier comme se parlant à lui-même. Puis revenant à son frère :

 

– Il y a du monde sur le Buitenhof, n’est-ce pas ? dit-il.

 

– Oui, mon frère.

 

– Mais alors, pour venir ici…

 

– Eh bien ?

 

– Comment vous a-t-on laissé passer ?

 

– Vous savez bien que nous ne sommes guère aimés, Corneille, fit le grand pensionnaire avec une amertume mélancolique. J’ai pris par les rues écartées.

 

– Vous vous êtes caché, Jean ?

 

– J’avais dessein d’arriver jusqu’à vous sans perdre de temps, et j’ai fait ce qu’on fait en politique et en mer quand on a le vent contre soi : j’ai louvoyé.

 

En ce moment, le bruit monta plus furieux de la place à la prison. Tilly dialoguait avec la garde bourgeoise.

 

– Oh ! oh ! fit Corneille, vous êtes un bien grand pilote, Jean ; mais je ne sais si vous tirerez votre frère du Buitenhof, dans cette houle et sur les brisants populaires, aussi heureusement que vous avez conduit la flotte de Tromp à Anvers, au milieu des bas-fonds de l’Escaut.

 

– Avec l’aide de Dieu, Corneille, nous y tâcherons, du moins, répondit Jean ; mais d’abord un mot.

 

– Dites.

 

Les clameurs montèrent de nouveau.

 

– Oh ! oh ! continua Corneille, comme ces gens sont en colère ! Est-ce contre vous ? est-ce contre moi ?

 

– Je crois que c’est contre tous deux, Corneille. Je vous disais donc, mon frère, que ce que les orangistes nous reprochent au milieu de leurs sottes calomnies, c’est d’avoir négocié avec la France.

 

– Oui, mais ils nous le reprochent.

 

– Les niais !

 

– Mais si ces négociations eussent réussi, elles leur eussent épargné les défaites de Rees, d’Orsay, de Vesel et de Rheinberg ; elles leur eussent évité le passage du Rhin, et la Hollande pourrait se croire encore invincible au milieu de ses marais et de ses canaux.

 

– Tout cela est vrai, mon frère, mais ce qui est d’une vérité plus absolue encore, c’est que si l’on trouvait en ce moment-ci notre correspondance avec M. de Louvois, si bon pilote que je sois, je ne sauverais point l’esquif si frêle qui va porter les de Witt et leur fortune hors de la Hollande. Cette correspondance, qui prouverait à des gens honnêtes combien j’aime mon pays et quels sacrifices j’offrais de faire personnellement pour sa liberté, pour sa gloire, cette correspondance nous perdrait auprès des orangistes, nos vainqueurs. Aussi, cher Corneille, j’aime à croire que vous l’avez brûlée avant de quitter Dordrecht pour venir me rejoindre à la Haye.

 

– Mon frère, répondit Corneille, votre correspondance avec M. de Louvois prouve que vous avez été dans les derniers temps le plus grand, le plus généreux et le plus habile citoyen des sept Provinces-Unies. J’aime la gloire de mon pays ; j’aime votre gloire surtout, mon frère, et je me suis bien gardé de brûler cette correspondance.

 

– Alors nous sommes perdus pour cette vie terrestre, dit tranquillement l’ex-grand pensionnaire en s’approchant de la fenêtre.

 

– Non, bien au contraire, Jean, et nous aurons à la fois le salut du corps et la résurrection de la popularité.

 

– Qu’avez-vous donc fait de ces lettres, alors ?

 

– Je les ai confiées à Cornélius Van Baerle, mon filleul, que vous connaissez et qui demeure à Dordrecht.

 

– Oh ! le pauvre garçon ! ce cher et naïf enfant ! ce savant qui, chose rare, sait tant de choses et ne pense qu’aux fleurs qui saluent Dieu, et qu’à Dieu qui fait naître les fleurs ! Vous l’avez chargé de ce dépôt mortel ; mais il est perdu, mon frère, ce pauvre cher Cornélius !

 

– Perdu ?

 

– Oui, car il sera fort ou il sera faible. S’il est fort (car si étranger qu’il soit à ce qui nous arrive ; car, quoique enseveli à Dordrecht, quoique distrait, que c’est miracle ! il saura, un jour ou l’autre, ce qui nous arrive), s’il est fort, il se vantera de nous ; s’il est faible, il aura peur de notre intimité ; s’il est fort, il criera le secret ; s’il est faible, il le laissera prendre. Dans l’un et l’autre cas, Corneille, il est donc perdu et nous aussi. Ainsi donc, mon frère, fuyons vite, s’il en est encore temps.

 

Corneille se souleva sur son lit et, prenant la main de son frère, qui tressaillit au contact des linges :

 

– Est-ce que je ne connais pas mon filleul ? dit-il ; est-ce que je n’ai pas appris à lire chaque pensée dans la tête de Van Baerle, chaque sentiment dans son âme ? Tu me demandes s’il est faible, tu me demandes s’il est fort ? Il n’est ni l’un ni l’autre, mais qu’importe ce qu’il soit ! Le principal est qu’il gardera le secret, attendu que ce secret, il ne le connaît même pas.

 

Jean se retourna surpris.

 

– Oh ! continua Corneille avec son doux sourire, le ruward de Pulten est un politique élevé à l’école de Jean ; je vous le répète, mon frère, Van Baerle ignore la nature et la valeur du dépôt que je lui ai confié.

 

– Vite, alors ! s’écria Jean, puisqu’il en est temps encore, faisons-lui passer l’ordre de brûler la liasse.

 

– Par qui faire passer cet ordre ?

 

– Par mon serviteur Craeke, qui devait nous accompagner à cheval et qui est entré avec moi dans la prison pour vous aider à descendre l’escalier.

 

– Réfléchissez avant de brûler ces titres glorieux, Jean.

 

– Je réfléchis qu’avant tout, mon brave Corneille, il faut que les frères de Witt sauvent leur vie pour sauver leur renommée. Nous morts, qui nous défendra, Corneille ? Qui nous aura seulement compris ?

 

– Vous croyez donc qu’ils nous tueraient s’ils trouvaient ces papiers ?

 

Jean, sans répondre à son frère, étendit la main vers le Buitenhof, d’où s’élançaient en ce moment des bouffées de clameurs féroces.

 

– Oui, oui, dit Corneille, j’entends bien ces clameurs ; mais ces clameurs, que disent-elles ?

 

Jean ouvrit la fenêtre.

 

– Mort aux traîtres ! hurlait la populace.

 

– Entendez-vous maintenant, Corneille ?

 

– Et les traîtres, c’est nous ! dit le prisonnier en levant les yeux au ciel et en haussant les épaules.

 

– C’est nous, répéta Jean de Witt.

 

– Où est Craeke ?

 

– À la porte de votre chambre, je présume.

 

– Faites-le entrer, alors.

 

Jean ouvrit la porte ; le fidèle serviteur attendait en effet sur le seuil.

 

– Venez, Craeke, et retenez bien ce que mon frère va vous dire.

 

– Oh non, il ne suffit pas de dire, Jean, il faut que j’écrive, malheureusement.

 

– Et pourquoi cela ?

 

– Parce que Van Baerle ne rendra pas ce dépôt ou ne le brûlera pas sans un ordre précis.

 

– Mais pourrez-vous écrire, mon cher ami ? demanda Jean, à l’aspect de ces pauvres mains toutes brûlées et toutes meurtries.

 

– Oh ! si j’avais plume et encre, vous verriez ! dit Corneille.

 

– Voici un crayon, au moins.

 

– Avez-vous du papier, car on ne m’a rien laissé ici ?

 

– Cette Bible. Déchirez-en la première feuille.

 

– Bien.

 

– Mais votre écriture sera illisible ?

 

– Allons donc ! dit Corneille en regardant son frère. Ces doigts qui ont résisté aux mèches du bourreau, cette volonté qui a dompté la douleur, vont s’unir d’un commun effort, et, soyez tranquille, mon frère, la ligne sera tracée sans un seul tremblement.

 

Et en effet, Corneille prit le crayon et écrivit.

 

Alors, on put voir sous le linge blanc transparaître les gouttes de sang que la pression des doigts sur le crayon chassait des chairs ouvertes. La sueur ruisselait des tempes du grand pensionnaire. Corneille écrivit :

 

« Cher filleul,

 

« Brûle le dépôt que je t’ai confié, brûle-le sans le regarder, sans l’ouvrir, afin qu’il te demeure inconnu à toi-même. Les secrets du genre de celui qu’il contient tuent les dépositaires. Brûle, et tu auras sauvé Jean et Corneille.

 

« Adieu et aime-moi.

 

« 20 août 1672.

« CORNEILLE DE WITT. »

 

Jean, les larmes aux yeux, essuya une goutte de ce noble sang qui avait taché la feuille, la remit à Craeke avec une dernière recommandation et revint à Corneille, que la souffrance venait de pâlir encore, et qui semblait près de s’évanouir.

 

– Maintenant, dit-il, quand ce brave Craeke aura fait entendre son ancien sifflet de contremaître, c’est qu’il sera hors des groupes, de l’autre côté du vivier… Alors nous partirons à notre tour.

 

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’un long et vigoureux coup de sifflet perça de son roulement marin les dômes de feuillage noir des ormes et domina les clameurs du Buitenhof.

 

Jean leva les bras au ciel pour le remercier.

 

– Et maintenant, dit-il, partons, Corneille.

 

 

 

 

III

L’élève de Jean de Witt

Tandis que les hurlements de la foule assemblée sur le Buitenhof, montant toujours plus effrayants vers les deux frères, déterminaient Jean de Witt à presser le départ de son frère Corneille, une députation de bourgeois était allée, comme nous l’avons dit, à la maison de ville, pour demander l’expulsion du corps de cavalerie de Tilly.

 

Il n’y avait pas loin du Buitenhof au Hoogstraat ; aussi vit-on un étranger, qui depuis le moment où cette scène avait commencé en suivait les détails avec curiosité, se diriger avec les autres, ou plutôt à la suite des autres, vers la maison de ville, pour apprendre plus tôt la nouvelle de ce qui allait s’y passer.

 

Cet étranger était un homme très jeune, âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans à peine, sans vigueur apparente. Il cachait – car sans doute il avait des raisons pour ne pas être reconnu – sa figure pâle et longue sous un fin mouchoir de toile de Frise, avec lequel il ne cessait d’essuyer son front mouillé de sueur ou ses lèvres brûlantes.

 

L’œil fixe comme celui de l’oiseau de proie, le nez aquilin et long, la bouche fine et droite, ouverte ou plutôt fendue comme les lèvres d’une blessure, cet homme eût offert à Lavater, si Lavater eût vécu à cette époque, un sujet d’études physiologiques qui d’abord n’eussent pas tourné à son avantage.

 

Entre la figure du conquérant et celle du pirate, disaient les anciens, quelle différence trouvera-t-on ? Celle que l’on trouve entre l’aigle et le vautour.

 

La sérénité ou l’inquiétude.

 

Aussi cette physionomie livide, ce corps grêle et souffreteux, cette démarche inquiète qui s’en allaient du Buitenhof au Hoogstraat à la suite de tout ce peuple hurlant, c’était le type et l’image d’un maître soupçonneux ou d’un voleur inquiet ; et un homme de police eût certes opté pour ce dernier renseignement, à cause du soin que celui dont nous nous occupons en ce moment prenait de se cacher.

 

D’ailleurs, il était vêtu simplement et sans armes apparentes ; son bras maigre mais nerveux, sa main sèche mais blanche, fine, aristocratique, s’appuyait non pas au bras, mais sur l’épaule d’un officier qui, le poing à l’épée, avait, jusqu’au moment où son compagnon s’était mis en route et l’avait entraîné avec lui, regardé toutes les scènes du Buitenhof avec un intérêt facile à comprendre.

 

Arrivé sur la place de Hoogstraat, l’homme au visage pâle poussa l’autre sous l’abri d’un contrevent ouvert et fixa les yeux sur le balcon de l’Hôtel de Ville.

 

Aux cris forcenés du peuple, la fenêtre du Hoogstraat s’ouvrit et un homme s’avança pour dialoguer avec la foule.

 

– Qui paraît là au balcon ? demanda le jeune homme à l’officier en lui montrant de l’œil seulement le harangueur, qui paraissait fort ému et qui se soutenait à la balustrade plutôt qu’il ne se penchait sur elle.

 

– C’est le député Bowelt, répliqua l’officier.

 

– Quel homme est ce député Bowelt ? Le connaissez-vous ?

 

– Mais un brave homme, à ce que je crois du moins, monseigneur.

 

Le jeune homme, en entendant cette appréciation du caractère de Bowelt faite par l’officier, laissa échapper un mouvement de désappointement si étrange, de mécontentement si visible, que l’officier le remarqua et se hâta d’ajouter :

 

– On le dit, du moins, monseigneur. Quant à moi, je ne puis rien affirmer, ne connaissant pas personnellement M. Bowelt.

 

– Brave homme, répéta celui qu’on avait appelé monseigneur ; est-ce brave homme que vous voulez dire ou homme brave ?

 

– Ah ! monseigneur m’excusera ; je n’oserais établir cette distinction vis-à-vis d’un homme que, je le répète à Son Altesse, je ne connais que de visage.

 

– Au fait, murmura le jeune homme, attendons, et nous allons bien voir.

 

L’officier inclina la tête en signe d’assentiment et se tut.

 

– Si ce Bowelt est un brave homme, continua l’altesse, il va drôlement recevoir la demande que ces furieux viennent lui faire.

 

Et le mouvement nerveux de sa main qui s’agitait malgré lui sur l’épaule de son compagnon, comme eussent fait les doigts d’un instrumentiste sur les touches d’un clavier, trahissait son ardente impatience si mal déguisée en certains moments, et dans ce moment surtout, sous l’air glacial et sombre de la figure.

 

On entendit alors le chef de la députation bourgeoise interpeller le député pour lui faire dire où se trouvaient les autres députés ses collègues.

 

– Messieurs, répéta pour la seconde fois M. Bowelt, je vous dis que dans ce moment je suis seul avec M. d’Asperen, et je ne puis prendre une décision à moi seul.

 

– L’ordre ! l’ordre ! crièrent plusieurs milliers de voix.

 

M. Bowelt voulut parler, mais on n’entendit pas ses paroles et l’on vit seulement ses bras s’agiter en gestes multiples et désespérés.

 

Mais voyant qu’il ne pouvait se faire entendre, il se retourna vers la fenêtre ouverte et appela M. d’Asperen.

 

M. d’Asperen parut à son tour au balcon, où il fut salué de cris plus énergiques encore que ceux qui avaient, dix minutes auparavant, accueilli M. Bowelt.

 

Il n’entreprit pas moins cette tâche difficile de haranguer la multitude ; mais la multitude préféra forcer la garde des États, qui d’ailleurs n’opposa aucune résistance au peuple souverain, à écouter la harangue de M. d’Asperen.

 

– Allons, dit froidement le jeune homme pendant que le peuple s’engouffrait par la porte principale du Hoogstraat, il paraît que la délibération aura lieu à l’intérieur, colonel. Allons entendre la délibération.

 

– Ah ! monseigneur, monseigneur, prenez garde !

 

– À quoi ?

 

– Parmi ces députés, il y en a beaucoup qui ont été en relation avec vous, et il suffit qu’un seul reconnaisse Votre Altesse.

 

– Oui, pour qu’on m’accuse d’être l’instigateur de tout ceci. Tu as raison, dit le jeune homme, dont les joues rougirent un instant du regret qu’il avait d’avoir montré tant de précipitation dans ses désirs ; oui, tu as raison, restons ici. D’ici, nous les verrons revenir avec ou sans l’autorisation, et nous jugerons de la sorte si M. Bowelt est un brave homme ou un homme brave, ce que je tiens à savoir.

 

– Mais, fit l’officier en regardant avec étonnement celui à qui il donnait le titre de monseigneur ; mais Votre Altesse ne suppose pas un seul instant, je présume, que les députés ordonnent aux cavaliers de Tilly de s’éloigner, n’est-ce pas ?

 

– Pourquoi ? demanda froidement le jeune homme.

 

– Parce que s’ils ordonnaient cela, ce serait tout simplement signer la condamnation à mort de MM. Corneille et Jean de Witt.

 

– Nous allons voir, répondit froidement l’Altesse ; Dieu seul peut savoir ce qui se passe au cœur des hommes. L’officier regarda à la dérobée la figure impassible de son compagnon, et pâlit. C’était à la fois un brave homme et un homme brave que cet officier.

 

De l’endroit où ils étaient restés, l’Altesse et son compagnon entendaient les rumeurs et les piétinements du peuple dans les escaliers de l’Hôtel de Ville.

 

Puis on entendit ce bruit sortir et se répandre sur la place, par les fenêtres ouvertes de cette salle au balcon de laquelle avaient paru MM. Bowelt et d’Asperen, lesquels étaient rentrés à l’intérieur, dans la crainte, sans doute, qu’en les poussant, le peuple ne les fit sauter par-dessus la balustrade.

 

Puis on vit des ombres tournoyantes et tumultueuses passer devant ces fenêtres.

 

La salle des délibérations s’emplissait.

 

Soudain le bruit s’arrêta ; puis, soudain encore, il redoubla d’intensité et atteignit un tel degré d’explosion que le vieil édifice en trembla jusqu’au faîte.

 

Puis enfin le torrent se reprit à rouler par les galeries et les escaliers jusqu’à la porte, sous la voûte de laquelle on le vit déboucher comme une trombe.

 

En tête du premier groupe volait, plutôt qu’il ne courait, un homme hideusement défiguré par la joie.

 

C’était le chirurgien Tyckelaer.

 

– Nous l’avons ! nous l’avons ! cria-t-il en agitant un papier en l’air.

 

– Ils ont l’ordre ! murmura l’officier stupéfait.

 

– Eh bien ! me voilà fixé, dit tranquillement l’Altesse. Vous ne saviez pas, mon cher colonel, si M. Bowelt était un brave homme ou un homme brave. Ce n’est ni l’un ni l’autre.

 

Puis continuant à suivre de l’œil, sans sourciller, toute cette foule qui roulait devant lui.

 

– Maintenant, dit-il, venez au Buitenhof, colonel ; je crois que nous allons voir un spectacle étrange.

 

L’officier s’inclina et suivit son maître sans répondre.

 

La foule était immense sur la place et aux abords de la prison. Mais les cavaliers de Tilly la contenaient toujours avec le même bonheur et surtout avec la même fermeté.

 

Bientôt, le comte entendit la rumeur croissante que faisait en s’approchant ce flux d’hommes, dont il aperçut bientôt les premières vagues roulant avec la rapidité d’une cataracte qui se précipite.

 

En même temps, il aperçut le papier qui flottait en l’air, au-dessus des mains crispées et des armes étincelantes.

 

– Eh ! fit-il en se levant sur ses étriers et en touchant son lieutenant du pommeau de son épée, je crois que les misérables ont leur ordre.

 

– Lâches coquins ! cria le lieutenant.

 

C’était en effet l’ordre, que la compagnie des bourgeois reçut avec des rugissements joyeux. Elle s’ébranla aussitôt et marcha les armes basses et en poussant de grands cris à l’encontre des cavaliers du comte de Tilly.

 

Mais le comte n’était pas homme à les laisser approcher plus que de mesure.

 

– Halte ! cria-t-il, halte ! et que l’on dégage le poitrail de mes chevaux, ou je commande : En avant !

 

– Voici l’ordre ! répondirent cent voix insolentes.

 

Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut :

 

– Ceux qui ont signé cet ordre, dit-il, sont les véritables bourreaux de M. Corneille de Witt. Quant à moi, je ne voudrais pas pour mes deux mains avoir écrit une seule lettre de cet ordre infâme.

 

En repoussant du pommeau de son épée l’homme qui voulait le lui reprendre :

 

– Un moment, dit-il. Un écrit comme celui-là est d’importance et se garde.

 

Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps. Puis se retournant vers sa troupe : – Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file à droite !

 

Puis à demi-voix, et cependant de façon à ce que ses paroles ne fussent pas perdues pour tout le monde : – Et maintenant, égorgeurs, dit-il, faites votre œuvre.

 

Un cri furieux, composé de toutes les haines avides et de toutes les joies féroces qui râlaient sur le Buitenhof, accueillit ce départ.

 

Les cavaliers défilaient lentement.

 

Le comte resta derrière, faisant face jusqu’au dernier moment à la populace ivre qui gagnait au fur et à mesure le terrain que perdait le cheval du capitaine.

 

Comme on voit, Jean de Witt ne s’était pas exagéré le danger quand, aidant son frère à se lever, il le pressait de partir.

 

Corneille descendit donc, appuyé au bras de l’ex-grand pensionnaire, l’escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l’escalier, il trouva la belle Rosa toute tremblante.

 

– Oh ! M. Jean, dit celle-ci, quel malheur !

 

– Qu’y a-t-il donc, mon enfant ? demanda de Witt.

 

– Il y a que l’on dit qu’ils sont allés chercher au Hoogstraat l’ordre qui doit éloigner les cavaliers du comte de Tilly.

 

– Oh ! oh ! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s’en vont, la position est mauvaise pour nous.

 

– Aussi, si j’avais un conseil à vous donner… dit la jeune fille toute tremblante.

 

– Donne, mon enfant. Qu’y aurait-il d’étonnant que Dieu me parlât par ta bouche ?

 

– Eh bien ! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.

 

– Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur poste ?

 

– Oui, mais tant qu’il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester devant la prison.

 

– Sans doute.

 

– En avez-vous un pour qu’ils vous accompagnent jusque hors la ville ?

 

– Non.

 

– Eh bien ! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers, vous tomberez aux mains du peuple.

 

– Mais la garde bourgeoise ?

 

– Oh ! la garde bourgeoise, c’est la plus enragée.

 

– Que faire, alors ?

 

– À votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je sortirais par la poterne. L’ouverture donne sur une rue déserte, car tout le monde est dans la grande rue, attendant à l’entrée principale, et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez sortir.

 

– Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean.

 

– J’essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté sublime.

 

– Mais n’avez-vous pas votre voiture ? demande la jeune fille.

 

– La voiture est là, au seuil de la grande porte.

 

– Non, répondit la jeune fille. J’ai pensé que votre cocher était un homme dévoué, et je lui ai dit d’aller vous attendre à la poterne.

 

Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double regard, lui apportant toute l’expression de leur reconnaissance, se concentra sur la jeune fille.

 

– Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus voudra bien nous ouvrir cette porte.

 

– Oh ! non, dit Rosa, il ne voudra pas.

 

– Eh bien ! alors ?

 

– Alors, j’ai prévu son refus et, tout à l’heure, tandis qu’il causait par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j’ai pris la clef au trousseau.

 

– Et tu l’as, cette clé ?

 

– La voici, monsieur Jean.

 

– Mon enfant, dit Corneille, je n’ai rien à te donner en échange du service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma chambre : c’est le dernier présent d’un honnête homme ; j’espère qu’il te portera bonheur.

 

– Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la jeune fille. Puis à elle-même et en soupirant : – Quel malheur que je ne sache pas lire ! dit-elle.

 

– Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean ; je crois qu’il n’y a pas un instant à perdre.

 

 

 

 

– Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intérieur, elle conduisit les deux frères au côté opposé de la prison.

 

Toujours guidés par Rosa, ils descendirent un escalier d’une douzaine de marches, traversèrent une petite cour aux remparts crénelés, et la porte cintrée s’étant ouverte, ils se retrouvèrent de l’autre côté de la prison dans la rue déserte, en face de la voiture qui les attendait, le marchepied abaissé.

 

– Eh ! vite, vite, vite, mes maîtres, les entendez-vous ? cria le cocher tout effaré.

 

Mais après avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire se retourna vers la jeune fille.

 

– Adieu, mon enfant, dit-il ; tout ce que nous pourrions te dire ne t’exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons à Dieu, qui se souviendra, j’espère que tu viens de sauver la vie de deux hommes.

 

Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa respectueusement.

 

– Allez, dit-elle, allez, on dirait qu’ils enfoncent la porte.

 

Jean de Witt monta précipitamment, prit place près de son frère, et ferma le mantelet de la voiture en criant : – Au Tol-Hek !

 

Le Tol-Hek était la grille qui fermait la porte conduisant au petit port de Scheveningen, dans lequel un petit bâtiment attendait les deux frères.

 

La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta les fugitifs.

 

Rosa les suivit jusqu’à ce qu’ils eussent tourné l’angle de la rue.

 

Alors elle rentra fermer la porte derrière elle et jeta la clef dans un puits.

 

Ce bruit qui avait fait pressentir à Rosa que le peuple enfonçait la porte, était en effet celui du peuple, qui, après avoir fait évacuer la place de la prison, se ruait contre cette porte.

 

Si solide qu’elle fût, et quoique le geôlier Gryphus – il faut lui rendre cette justice – se refusât obstinément d’ouvrir cette porte, on sentait qu’elle ne résisterait pas longtemps ; et Gryphus, fort pâle, se demandait si mieux ne valait pas ouvrir que briser cette porte, lorsqu’il sentit qu’on le tirait doucement par l’habit.

 

Il se retourna et vit Rosa.

 

– Tu entends les enragés ? dit-il.

 

– Je les entends si bien, mon père, qu’à votre place…

 

– Tu ouvrirais, n’est-ce pas ?

 

– Non, je laisserais enfoncer la porte.

 

– Mais ils vont me tuer.

 

– Oui, s’ils vous voient.

 

– Comment veux-tu qu’ils ne me voient pas ?

 

– Cachez-vous.

 

– Où cela ?

 

– Dans le cachot secret.

 

– Mais toi, mon enfant ?

 

– Moi, mon père, j’y descendrai avec vous. Nous fermerons la porte sur nous et, quand ils auront quitté la prison, eh bien ! nous sortirons de notre cachette.

 

– Tu as pardieu raison, s’écria Gryphus ; c’est étonnant, ajouta-t-il, ce qu’il y a de jugement dans cette petite tête.

 

Puis, comme la porte s’ébranlait à la grande joie de la populace :

 

– Venez, venez, mon père, dit Rosa en ouvrant une petite trappe.

 

– Mais cependant, nos prisonniers ? fit Gryphus.

 

– Dieu veillera sur eux, mon père, dit la jeune fille ; permettez-moi de veiller sur vous.

 

Gryphus suivit sa fille, et la trappe retomba sur leur tête, juste au moment où la porte brisée donnait passage à la populace.

 

Au reste, ce cachot où Rosa faisait descendre son père, et qu’on appelait le cachot secret, offrait aux deux personnages, que nous allons être forcés d’abandonner pour un instant, un sûr asile, n’étant connu que des autorités, qui parfois y enfermaient quelqu’un de ces grands coupables pour lesquels on craint quelque révolte ou quelque enlèvement.

 

Le peuple se rua dans la prison en criant :

 

– Mort aux traîtres ! À la potence Corneille de Witt ! À mort ! à mort !

 

IV

Les massacreurs

Le jeune homme, toujours abrité par son grand chapeau, toujours s’appuyant au bras de l’officier, toujours essuyant son front et ses lèvres avec son mouchoir, le jeune homme immobile regardait seul, en un coin du Buitenhof, perdu dans l’ombre d’un auvent surplombant une boutique fermée, le spectacle que lui donnait cette populace furieuse, et qui paraissait approcher de son dénouement.

 

– Oh ! dit-il à l’officier, je crois que vous aviez raison, Van Deken, et que l’ordre que messieurs les députés ont signé est le véritable ordre de mort de monsieur Corneille. Entendez-vous ce peuple ? Il en veut décidément beaucoup aux MM. de Witt !

 

– En vérité, dit l’officier, je n’ai jamais entendu de clameurs pareilles.

 

– Il faut croire qu’ils ont trouvé la prison de notre homme. Ah ! tenez, cette fenêtre n’était-elle pas celle de la chambre où a été enfermé M. Corneille ?

 

En effet, un homme saisissait à pleines mains et secouait violemment le treillage de fer qui fermait la fenêtre du cachot de Corneille, et que celui-ci venait de quitter il n’y avait pas plus de dix minutes.

 

– Hourra ! hourra ! criait cet homme, il n’y est plus !

 

– Comment, il n’y est plus ? demandèrent de la rue ceux qui, arrivés les derniers, ne pouvaient entrer tant la prison était pleine.

 

– Non ! non ! répétait l’homme furieux, il n’y est plus, il faut qu’il se soit sauvé.

 

– Que dit donc cet homme ? demanda en pâlissant l’Altesse.

 

– Oh ! monseigneur, il dit une nouvelle qui serait bien heureuse si elle était vraie.

 

– Oui, sans doute, ce serait une bienheureuse nouvelle si elle était vraie, dit le jeune homme ; malheureusement elle ne peut pas l’être.

 

– Cependant, voyez… dit l’officier.

 

En effet, d’autres visages furieux, grinçant de colère, se montraient aux fenêtres en criant :

 

– Sauvé ! évadé ! ils l’ont fait fuir.

 

Et le peuple resté dans la rue, répétait avec d’effroyables imprécations :

 

– Sauvés ! évadés ! courons après eux, poursuivons-les !

 

– Monseigneur, il paraît que M. Corneille de Witt est bien réellement sauvé, dit l’officier.

 

– Oui, de la prison, peut-être, répondit celui-ci, mais pas de la ville ; vous verrez, Van Deken, que le pauvre homme trouvera fermée la porte qu’il croyait trouver ouverte.

 

– L’ordre de fermer les portes de la ville a-t-il donc été donné, monseigneur ?

 

– Non, je ne crois pas, qui aurait donné cet ordre ?

 

– Eh bien ! qui vous fait supposer ?

 

– Il y a des fatalités, répondit négligemment l’Altesse, et les plus grands hommes sont parfois tombés victimes de ces fatalités-là.

 

L’officier sentit à ces mots courir un frisson dans ses veines, car il comprit que, d’une façon ou de l’autre, le prisonnier était perdu.

 

En ce moment, les rugissements de la foule éclataient comme un tonnerre, car il était bien démontré que Cornélius de Witt n’était plus dans la prison.

 

En effet, Corneille et Jean, après avoir longé le vivier, avaient pris la grande rue qui conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de ralentir le pas de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse n’éveillât aucun soupçon.

 

Mais arrivé au milieu de cette rue, quand il vit de loin la grille, quand il sentit qu’il laissait derrière lui la prison et la mort et qu’il avait devant lui la vie et la liberté, le cocher négligea toute précaution et mit le carrosse au galop.

 

Tout à coup, il s’arrêta.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda Jean en passant la tête par la portière.

 

– Oh ! mes maîtres, s’écria le cocher, il y a…

 

La terreur étouffait la voix du brave homme.

 

– Voyons, achève, dit le grand pensionnaire.

 

– Il y a que la grille est fermée.

 

– Comment, la grille est fermée ? Ce n’est pas l’habitude de fermer la grille pendant le jour.

 

– Voyez plutôt.

 

Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la grille fermée.

 

– Va toujours, dit Jean, j’ai sur moi l’ordre de commutation, le portier ouvrira. La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne poussait plus ses chevaux avec la même confiance.

 

Puis en sortant sa tête par la portière, Jean de Witt avait été vu et reconnu par un brasseur qui, en retard sur ses compagnons, fermait sa porte à toute hâte pour aller les rejoindre sur le Buitenhof.

 

Il poussa un cri de surprise, et courut après deux autres hommes qui couraient devant lui.

 

Au bout de cent pas, il les rejoignit et leur parla ; les trois hommes s’arrêtèrent, regardant s’éloigner la voiture, mais encore peu sûrs de ceux qu’elle renfermait.

 

La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.

 

– Ouvrez ! cria le cocher.

 

– Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison, ouvrir et avec quoi ?

 

– Avec la clef, parbleu ! dit le cocher.

 

– Avec la clef, oui ; mais il faudrait l’avoir pour cela.

 

– Comment ! vous n’avez pas la clef de la porte ? demanda le cocher.

 

– Non.

 

– Qu’en avez-vous donc fait ?

 

– Dame ! on me l’a prise.

 

– Qui cela ?

 

– Quelqu’un qui probablement tenait à ce que personne ne sortît de la ville.

 

– Mon ami, dit le grand pensionnaire, sortant la tête de la voiture et risquant le tout pour le tout, mon ami, c’est pour moi Jean de Witt et pour mon frère Corneille, que j’emmène en exil.

 

– Oh ! M. de Witt, je suis au désespoir, dit le portier se précipitant vers la voiture, mais sur l’honneur, la clef m’a été prise.

 

– Quand cela ?

 

– Ce matin.

 

– Par qui ?

 

– Par un jeune homme de vingt-deux ans, pâle et maigre.

 

– Et pourquoi la lui avez-vous remise ?

 

– Parce qu’il avait un ordre signé et scellé.

 

– De qui ?

 

– Mais des messieurs de l’Hôtel de Ville.

 

– Allons, dit tranquillement Corneille, il paraît que bien décidément nous sommes perdus.

 

– Sais-tu si la même précaution a été prise partout ?

 

– Je ne sais.

 

– Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne à l’homme de faire tout ce qu’il peut pour conserver sa vie ; gagne une autre porte.

 

Puis, tandis que le cocher faisait tourner la voiture :

 

– Merci de ta bonne volonté, mon ami, dit Jean, au portier ; l’intention est réputée pour le fait ; tu avais l’intention de nous sauver, et, aux yeux du Seigneur, c’est comme si tu avais réussi.

 

– Ah ! dit le portier, voyez-vous là-bas ?

 

– Passe au galop à travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends la rue à gauche ; c’est notre seul espoir.

 

Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et pendant que Jean parlementait avec le portier, s’était grossi de sept ou huit nouveaux individus.

 

Ces nouveaux arrivants avaient évidemment des intentions hostiles à l’endroit du carrosse.

 

Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en travers de la rue en agitant leurs bras armés de bâtons et criant : – Arrête ! arrête !

 

De son côté, le cocher se pencha sur eux et les sillonna de coups de fouet.

 

La voiture et les hommes se heurtèrent enfin.

 

Les frères de Witt ne pouvaient rien voir, enfermés qu’ils étaient dans la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis éprouvèrent une violente secousse. Il y eut un moment d’hésitation et de tremblement dans toute la machine roulante, qui s’emporta de nouveau, passant sur quelque chose de rond et de flexible, qui semblait être le corps d’un homme renversé, et s’éloigna au milieu des blasphèmes.

 

– Oh ! dit Corneille, je crains bien que nous n’ayons fait un malheur.

 

– Au galop ! au galop ! cria Jean.

 

Mais, malgré cet ordre, tout à coup le cocher s’arrêta.

 

– Eh bien ! demanda Jean.

 

– Voyez-vous ? dit le cocher.

 

Jean regarda.

 

Toute la populace du Buitenhof apparaissait à l’extrémité de la rue que devait suivre la voiture, et s’avançait hurlante et rapide comme un ouragan.

 

– Arrête et sauve-toi, dit Jean au cocher ; il est inutile d’aller plus loin ; nous sommes perdus.

 

– Les voilà ! les voilà ! crièrent ensemble cinq cents voix.

 

– Oui, les voilà, les traîtres ! les meurtriers ! les assassins ! répondirent à ceux qui venaient au-devant de la voiture, ceux qui couraient après elle, portant dans leurs bras le corps meurtri d’un de leurs compagnons, qui, ayant voulu sauter à la bride des chevaux, avait été renversé par eux.

 

C’était sur lui que les deux frères avaient senti passer la voiture.

 

Le cocher s’arrêta ; mais quelques instances que lui fît son maître, il ne voulut point se sauver.

 

En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient après lui et ceux qui venaient au-devant de lui.

 

En un instant, il domina toute cette foule agitée comme une île flottante.

 

Tout à coup, l’île flottante s’arrêta. Un maréchal venait, d’un coup de masse, d’assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits.

 

En ce moment le volet d’une fenêtre s’entr’ouvrit et l’on put voir le visage livide et les yeux sombres du jeune homme se fixant sur le spectacle qui se préparait.

 

Derrière lui apparaissait la tête de l’officier presque aussi pâle que la sienne.

 

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! monseigneur, que va-t-il se passer ? murmura l’officier.

 

– Quelque chose de terrible bien certainement, répondit celui-ci.

 

– Oh ! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la voiture, ils le battent, ils le déchirent.

 

– En vérité, il faut que ces gens-là soient animés d’une bien violente indignation, fit le jeune homme du même ton impassible qu’il avait conservé jusqu’alors.

 

– Et voici Corneille qu’ils tirent à son tour du carrosse, Corneille déjà tout brisé, tout mutilé par la torture. Oh ! voyez, donc, voyez donc.

 

– Oui, en effet, c’est bien Corneille.

 

L’officier poussa un faible cri et détourna la tête.

 

C’est que, sur le dernier degré du marchepied, avant même qu’il eût touché terre, le ruward venait de recevoir un coup de barre de fer qui lui avait brisé la tête.

 

Il se releva cependant, mais pour retomber aussitôt.

 

Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirèrent dans la foule, au milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu’il y traçait et qui se refermait derrière lui avec de grandes huées pleines de joies.

 

Le jeune homme devint plus pâle encore, ce qu’on eût cru impossible, et son œil se voila un instant sous sa paupière.

 

L’officier vit ce mouvement de pitié, le premier que son sévère compagnon eût laissé échapper, et voulant profiter de cet amollissement de son âme :

 

– Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voilà qu’on va assassiner aussi le grand pensionnaire. Mais le jeune homme avait déjà ouvert les yeux.

 

– En vérité ! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon le trahir.

 

– Monseigneur, dit l’officier, est-ce qu’on ne pourrait pas sauver ce pauvre homme, qui a élevé Votre Altesse ? S’il y a un moyen, dites-le, et dussé-je y perdre la vie…

 

Guillaume d’Orange, car c’était lui, plissa son front d’une façon sinistre, éteignit l’éclair de sombre fureur qui étincelait sous sa paupière et répondit :

 

– Colonel Van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes, afin qu’elles prennent les armes à tout événement.

 

– Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins ?

 

– Ne vous inquiétez pas de moi plus que je ne m’en inquiète, dit brusquement le prince. Allez.

 

L’officier partit avec une rapidité qui témoignait bien moins de son obéissance que de la joie de n’assister point au hideux assassinat du second des frères.

 

Il n’avait point fermé la porte de la chambre que Jean, qui par un effort suprême avait gagné le perron d’une maison située en face de celle où était caché son élève, chancela sous les secousses qu’on lui imprimait de dix côtés à la fois en disant : – Mon frère, où est mon frère ?

 

Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d’un coup de poing.

 

Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-là venait d’éventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l’occasion d’en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l’on traînait au gibet le cadavre de celui qui était déjà mort.

 

Jean poussa un gémissement lamentable et mit une de ses mains sur ses yeux.

 

– Ah ! tu fermes les yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh bien ! je vais te les crever, moi !

 

Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang jailli.

 

– Mon frère ! cria de Witt essayant de voir ce qu’était devenu Corneille, à travers le flot de sang qui l’aveuglait : mon frère !

 

– Va le rejoindre ! hurla un autre assassin en lui appliquant son mousquet sur la tempe et en lâchant la détente. Mais le coup ne partit point.

 

Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant à deux mains par le canon, il assomma Jean de Witt d’un coup de crosse.

 

Jean de Witt chancela et tomba à ses pieds.

 

Mais aussitôt, se relevant par un suprême effort : – Mon frère ! cria-t-il d’une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent sur lui.

 

D’ailleurs il restait peu de chose à voir, car un troisième assassin lui lâcha à bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois et lui fit sauter le crâne.

 

Jean de Witt tomba pour ne plus se relever.

 

Alors chacun des misérables, enhardi par cette chute, voulut décharger son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d’épée ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son lambeau d’habits.

 

Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien déchirés, bien dépouillés, la populace les traîna nus et sanglants à un gibet improvisé, où des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds.

 

Alors arrivèrent les plus lâches, qui n’ayant pas osé frapper la chair vivante, taillèrent en lambeaux la chair morte, puis s’en allèrent vendre par la ville des petits morceaux de Jean et de Corneille à dix sous la pièce.

 

Nous ne pourrions dire si à travers l’ouverture presque imperceptible du volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scène, mais au moment même où l’on pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule qui était trop occupée de la joyeuse besogne qu’elle accomplissait pour s’inquiéter de lui, et gagnait le Tol-Hek toujours fermé.

 

– Ah ! monsieur, s’écria le portier, me rapportez-vous la clé ?

 

– Oui, mon ami, la voilà, répondit le jeune homme.

 

– Oh ! c’est un bien grand malheur que vous ne m’ayez pas rapporté cette clef seulement une demi-heure plus tôt, dit le portier en soupirant.

 

– Et pourquoi cela ? demanda le jeune homme.

 

– Parce que j’eusse pu ouvrir aux MM. de Witt. Tandis que, ayant trouvé la porte fermée, ils ont été obligés de rebrousser chemin. Ils sont tombés au milieu de ceux qui les poursuivaient.

 

– La porte ! la porte ! s’écria une voix qui semblait être celle d’un homme pressé. Le prince se retourna et reconnut le colonel Van Deken.

 

– C’est vous, colonel ? dit-il. Vous n’êtes pas encore sorti de la Haye ? C’est accomplir tardivement mon ordre.

 

– Monseigneur, répondit le colonel, voilà la troisième porte à laquelle je me présente, j’ai trouvé les deux autres fermées.

 

– Eh bien ! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit le prince au portier qui était resté tout ébahi à ce titre de monseigneur que venait de donner le colonel Van Deken à ce jeune homme pâle auquel il venait de parler si familièrement.

 

Aussi, pour réparer sa faute, se hâta-t-il d’ouvrir le Tol-Hek, qui roula en criant sur ses gonds.

 

– Monseigneur veut-il mon cheval ? demanda le colonel à Guillaume.

 

– Merci, colonel, je dois avoir une monture qui m’attend à quelques pas d’ici.

 

Et, prenant un sifflet d’or dans sa poche, il tira de cet instrument, qui à cette époque servait à appeler les domestiques, un son aigu et prolongé, au retentissement duquel accourut un écuyer à cheval et tenant un second cheval en main.

 

Guillaume sauta sur le cheval sans se servir de l’étrier, et piquant des deux, il gagna la route de Leyde. Quand il fut là, il se retourna. Le colonel le suivait à une longueur de cheval. Le prince lui fit signe de prendre rang à côté de lui.

 

– Savez-vous, dit-il sans s’arrêter, que ces coquins-là ont tué aussi M. Jean de Witt comme ils venaient de tuer Corneille ?

 

– Ah ! monseigneur, dit tristement le colonel, j’aimerais mieux pour vous que restassent encore ces deux difficultés à franchir pour être de fait le stathouder de Hollande.

 

– Certes, il eût mieux valu, dit le jeune homme, que ce qui vient d’arriver n’arrivât pas. Mais enfin ce qui est fait est fait, nous n’en sommes pas la cause. Piquons vite, colonel, pour arriver à Alphen avant le message que certainement les États vont m’envoyer au camp.

 

Le colonel s’inclina, laissa passer son prince devant, et prit à sa suite la place qu’il tenait avant qu’il lui adressât la parole.

 

– Ah ! je voudrais bien, murmura méchamment Guillaume d’Orange en fronçant le sourcil, serrant ses lèvres en enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, je voudrais bien voir la figure que fera Louis le Soleil, quand il apprendra de quelle façon on vient de traiter ses bons amis MM. de Witt ! Oh ! soleil, soleil, comme je me nomme Guillaume le Taciturne ; soleil, gare à tes rayons !

 

Et il courut vite sur son bon cheval, ce jeune prince, l’acharné rival du grand roi, ce stathouder si peu solide la veille encore dans sa puissance nouvelle, mais auquel les bourgeois de la Haye venaient de faire un marchepied avec les cadavres de Jean et de Corneille, deux nobles princes aussi devant les hommes et devant Dieu.

 

V

L’amateur de tulipes et son voisin

Cependant, tandis que les bourgeois de la Haye mettaient en pièces les cadavres de Jean et de Corneille, tandis que Guillaume d’Orange, après s’être assuré que ses deux antagonistes étaient bien morts, galopait sur la route de Leyde suivi du colonel Van Deken, qu’il trouvait un peu trop compatissant pour lui continuer la confiance dont il l’avait honoré jusque-là, Craeke, le fidèle serviteur, monté de son côté sur un bon cheval et bien loin de se douter des terribles événements qui s’étaient accomplis depuis son départ, courait sur les chaussées bordées d’arbres jusqu’à ce qu’il fût hors de la ville et des villages voisins.

 

Une fois en sûreté, pour ne pas éveiller les soupçons, il laissa son cheval dans une écurie et continua tranquillement son voyage sur des bateaux qui par relais le menèrent à Dordrecht en passant avec adresse par les plus courts chemins de ces bras sinueux du fleuve, lesquels étreignent sous leurs caresses humides ces îles charmantes bordées de saules, de joncs et d’herbes fleuries, dans lesquelles broutent nonchalamment les gras troupeaux reluisant au soleil.

 

Craeke reconnut de loin Dordrecht, la ville riante, au bas de sa colline semée de moulins. Il vit les belles maisons rouges aux lignes blanches, baignant dans l’eau leur pied de briques, et faisant flotter par les balcons ouverts sur le fleuve leurs tapis de soie diaprés de fleurs d’or, merveilles de l’Inde et de la Chine, et près de ces tapis, ces grandes lignes, pièges permanents pour prendre les anguilles voraces qu’attire autour des habitations la sportule quotidienne que les cuisines jettent dans l’eau par leurs fenêtres.

 

Craeke, du pont de la barque, à travers tous ces moulins aux ailes tournantes, apercevait au déclin du coteau la maison blanche et rose, but de sa mission. Elle perdait les crêtes de son toit dans le feuillage jaunâtre d’un rideau de peupliers et se détachait sur le fond sombre que lui faisait un bois d’ormes gigantesques. Elle était située de telle façon que le soleil, tombant sur elle comme dans un entonnoir, y venait sécher, tiédir et féconder même les derniers brouillards que la barrière de verdure ne pouvait empêcher le vent du fleuve d’y porter chaque matin et chaque soir.

 

Débarqué au milieu du tumulte ordinaire de la ville, Craeke se dirigea aussitôt vers la maison dont nous allons offrir à nos lecteurs une indispensable description.

 

Blanche, nette, reluisante, plus proprement lavée, plus soigneusement cirée aux endroits cachés qu’elle ne l’était aux endroits aperçus, cette maison renfermait un mortel heureux.

 

Ce mortel heureux, rara avis, comme dit Juvénal, était le docteur Van Baerle, filleul de Corneille. Il habitait la maison que nous venons de décrire, depuis son enfance ; car c’était la maison natale de son père et de son grand-père, anciens marchands nobles de la noble ville de Dordrecht.

 

M. Van Baerle, le père, avait amassé dans le commerce des Indes trois à quatre cent mille florins que M. Van Baerle, le fils, avait trouvés tout neufs, en 1668, à la mort de ses bons et chers parents, bien que ces florins fussent frappés au millésime, les uns de 1640, les autres de 1610 ; ce qui prouvait qu’il y avait florins du père Van Baerle et florins du grand-père Van Baerle ; ces quatre cent mille florins, hâtons-nous de le dire, n’étaient que la bourse, l’argent de poche de Cornélius Van Baerle, le héros de cette histoire, ses propriétés dans la province donnant un revenu de dix mille florins environ.

 

Lorsque le digne citoyen, père de Cornélius, avait passé de vie à trépas, trois mois après les funérailles de sa femme, qui semblait être partie la première pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit à son fils en l’embrassant pour la dernière fois :

 

– Bois, mange et dépense si tu veux vivre en réalité, car ce n’est pas vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras à ton tour et, si tu n’as pas le bonheur d’avoir un fils, tu laisseras éteindre notre nom, et mes florins étonnés se trouveront avoir un maître inconnu, ces florins neufs que nul n’a jamais pesés que mon père, moi et le fondeur. N’imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui s’est jeté dans la politique, la plus ingrate des carrières, et qui bien certainement finira mal.

 

Puis il était mort, ce digne M. Van Baerle, laissant tout désolé son fils Cornélius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son père.

 

Cornélius resta donc seul dans la grande maison. En vain son parrain Corneille lui offrit-il de l’emploi dans les services publics ; en vain, voulut-il lui faire goûter de la gloire, quand Cornélius, pour obéir à son parrain, se fut embarqué avec de Ruyter sur le vaisseau les Sept Provinces, qui commandait aux cent trente-neuf bâtiments avec lesquels l’illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de l’Angleterre réunies. Lorsque, conduit par le pilote Léger, il fut arrivé à une portée du mousquet du vaisseau le Prince, sur lequel se trouvait le duc d’York, frère du roi d’Angleterre, lorsque l’attaque de Ruyter, son patron, eut été faite si brusque et si habile que, sentant son bâtiment près d’être emporté, le duc d’York n’eut que le temps de se retirer à bord du Saint-Michel ; lorsqu’il eut vu le Saint-Michel, brisé, broyé sous les boulets hollandais, sortir de la ligne ; lorsqu’il eut vu sauter un vaisseau, le Comte de Sandwick, et périr dans les flots ou dans le feu quatre cents matelots ; lorsqu’il eut vu qu’à la fin de tout cela, après vingt bâtiments mis en morceaux, après trois mille tués, après cinq mille blessés, rien n’était décidé ni pour ni contre, que chacun s’attribuait la victoire, que c’était à recommencer, et que seulement un nom de plus, la bataille de Southwood-Bay, était ajouté au catalogue des batailles ; quand il eut calculé ce que perd de temps à se boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut réfléchir même lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornélius dit adieu à Ruyter, au ruward de Pulten et à la gloire, baisa les genoux du grand pensionnaire, qu’il avait en vénération profonde, et rentra dans sa maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans, d’une santé de fer, d’une vue perçante et plus que de ses quatre cent mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de cette conviction qu’un homme a toujours reçu du ciel trop pour être heureux, assez pour ne l’être pas.

 

En conséquence et pour se faire un bonheur à sa façon, Cornélius se mit à étudier les végétaux et les insectes, cueillit et classa toute la flore des îles, piqua toute l’entomologie de sa province, sur laquelle il composa un traité manuscrit avec planches dessinées de sa main, et enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout, qui allait s’augmentant d’une façon effrayante, il se mit à choisir parmi toutes les folies de son pays et de son époque une des plus élégantes et des plus coûteuses.

 

Il aima les tulipes.

 

C’était le temps, comme on sait, où les Flamands et les Portugais exploitant à l’envie ce genre d’horticulture, en étaient arrivés à diviniser la tulipe et à faire de cette fleur venue de l’orient ce que jamais naturaliste n’avait osé faire de la race humaine, de peur de donner de la jalousie à Dieu.

 

Bientôt de Dordrecht à Mons il ne fut plus question que des tulipes de mynheer[1] Van Baerle ; et ses planches, ses fosses, ses chambres de séchage, ses cahiers de caïeux furent visités comme jadis les galeries et les bibliothèques d’Alexandrie par les illustres voyageurs romains.

 

Van Baerle commença par dépenser son revenu de l’année à établir sa collection, puis il ébrécha ses florins neufs à la perfectionner ; aussi son travail fut-il récompensé d’un magnifique résultat : il trouva cinq espèces différentes qu’il nomma la Jeanne, du nom de sa mère, la Baerle, du nom de son père, la Corneille, du nom de son parrain ; les autres noms nous échappent, mais les amateurs pourront bien certainement les retrouver dans les catalogues du temps.

 

En 1672, au commencement de l’année, Corneille de Witt vint à Dordrecht pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille ; car on sait que non seulement Corneille était né à Dordrecht, mais que la famille des de Witt était originaire de cette ville.

 

Corneille commençait dès lors, comme disait Guillaume d’Orange, à jouir de la plus parfaite impopularité. Cependant, pour ses concitoyens, les bons habitants de Dordrecht, il n’était pas encore un scélérat à pendre, et ceux-ci, peu satisfaits de son républicanisme un peu trop pur, mais fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la ville quand il entra.

 

Après avoir remercié ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille maison paternelle, et ordonna quelques réparations avant que madame de Witt, sa femme, vint s’installer avec ses enfants.

 

Puis le ruward se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul peut-être à Dordrecht ignorait encore la présence du ruward dans sa ville natale.

 

Autant Corneille de Witt avait soulevé de haines en maniant ces graines malfaisantes qu’on appelle les passions politiques, autant Van Baerle avait amassé de sympathies en négligeant complètement la culture de la politique, absorbé qu’il était dans la culture de ses tulipes.

 

Aussi Van Baerle était-il chéri de ses domestiques et de ses ouvriers, aussi ne pouvait-il supposer qu’il existât au monde un homme qui voulût du mal à un autre homme.

 

Et cependant, disons-le à la honte de l’humanité, Cornélius Van Baerle avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n’en avaient compté le ruward et son frère parmi les orangistes les plus hostiles de cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se prolonger par le dévouement au delà de la mort.

 

Au moment où Cornélius commença de s’adonner aux tulipes, et y jeta ses revenus de l’année et les florins de son père, il y avait à Dordrecht et demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui, depuis le jour où il avait atteint l’âge de connaissance, suivait le même penchant et se pâmait au seul énoncé du mot tulban, qui, ainsi que l’assure le floriste français, c’est-à-dire l’historien le plus savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du Chingulais, ait servi à désigner ce chef d’œuvre de la création qu’on appelle la tulipe.

 

Boxtel n’avait pas le bonheur d’être riche comme Van Bearle. Il s’était donc à grand’peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison de Dordrecht un jardin commode à la culture ; il avait aménagé le terrain selon les prescriptions voulues et donné à ses couches précisément autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en autorise.

 

À la vingtième partie d’un degré près, Isaac savait la température de ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu’il l’accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait traversé la France, était entrée en Espagne, avait pénétré jusqu’en Portugal, et le roi don Alphonse VI, qui, chassé de Lisbonne, s’était retiré dans l’île de Terceire, où il s’amusait, non pas comme le grand Condé, à arroser des œillets, mais à cultiver des tulipes, avait dit : « PAS MAL » en regardant la susdite Boxtel.

 

Tout à coup, à la suite de toutes les études auxquelles il s’était livré, la passion de la tulipe ayant envahi Cornélius Van Baerle, celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l’avons dit, était voisine de celle de Boxtel et fit élever d’un étage certain bâtiment de sa cour, lequel, en s’élevant, ôta environ un demi-degré de chaleur et, en échange, rendit un demi-degré de froid au jardin de Boxtel, sans compter qu’il coupa le vent et dérangea tous les calculs et toute l’économie horticole de son voisin.

 

Après tout, ce n’était rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel. Van Baerle n’était qu’un peintre, c’est-à-dire une espèce de fou qui essaie de reproduire sur la toile en les défigurant les merveilles de la nature. Le peintre faisant élever son atelier d’un étage pour avoir meilleur jour, c’était son droit. M. Van Baerle était peintre comme M. Boxtel était fleuriste-tulipier ; il voulait du soleil pour ses tableaux, il en prenait un demi-degré aux tulipes de M. Boxtel.

 

La loi était pour M. Van Baerle. Bene sit.

 

D’ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe, et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil du matin ou du soir qu’avec le brûlant soleil de midi.

 

Il sut donc presque gré à Cornélius Van Baerle de lui avoir bâti gratis un parasoleil.

 

Peut-être n’était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à l’endroit de son voisin Van Baerle n’était-il pas l’expression entière de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie d’étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.

 

Mais hélas ! que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres de l’étage nouvellement bâti se garnir d’oignons, de caïeux, de tulipes en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la profession d’un monomane tulipier !

 

Il y avait les paquets d’étiquettes, il y avait les casiers, il y avait les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces casiers pour y renouveler l’air sans donner accès aux souris, aux charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de tulipes à deux mille francs l’oignon.

 

Boxtel fut fort ébahi lorsqu’il vit tout ce matériel, mais il ne comprenait pas encore l’étendue de son malheur. On savait Van Baerle ami de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son ami. N’était-il pas possible qu’ayant à peindre l’intérieur d’un tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de la décoration ?

 

Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put résister à l’ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il appliqua une échelle contre le mur mitoyen et, regardant chez le voisin Baerle, il se convainquit que la terre d’un énorme carré peuplé naguère de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique aux tulipes, le tout contre-forté de bordures de gazon pour empêcher les éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée pour tamiser le soleil de midi ; de l’eau en abondance et à portée, exposition au sud-sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement de réussite, mais de progrès. Plus de doute, Van Baerle était devenu tulipier.

 

Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux quatre cent mille florins de capital, aux dix mille florins de rente, employant ses ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les genoux s’affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.

 

Ainsi, ce n’était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des tulipes réelles que Van Baerle lui prenait un demi-degré de chaleur. Ainsi Van Baerle allait avoir la plus admirable des expositions solaires et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux : chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui, pour ne pas nuire par l’influence des esprits animaux à ses caïeux et à ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.

 

Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule, un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d’être quelque jardinier obscur, inconnu, c’était le filleul de maître Corneille de Witt, c’est-à-dire une célébrité !

 

Boxtel, on le voit, avait l’esprit moins bien fait que Porus, qui se consolait d’avoir été vaincu par Alexandre justement à cause de la célébrité de son vainqueur.

 

En effet, qu’arriverait-il si jamais Van Baerle trouvait une tulipe nouvelle et la nommait la Jean de Witt, après en avoir nommé une la Corneille ? Ce serait à en étouffer de rage.

 

Ainsi, dans son envieuse prévoyance, Boxtel, prophète de malheur pour lui même, devinait ce qui allait arriver.

 

Aussi Boxtel, cette découverte faite, passa-t-il la plus exécrable nuit qui se puisse imaginer.

 

VI

La haine d’un tulipier

À partir de ce moment, au lieu d’une préoccupation, Boxtel eut une crainte. Ce qui donne de la vigueur et de la noblesse aux efforts du corps et de l’esprit, la culture d’une idée favorite, Boxtel le perdit en ruminant tout le dommage qu’allait lui causer l’idée du voisin.

 

Van Baerle, comme on peut le penser, du moment où il eut appliqué à ce point la parfaite intelligence dont la nature l’avait doué, Van Baerle réussit à élever les plus belles tulipes.

 

Mieux que qui que ce soit à Harlem et à Leyde, villes qui offrent les meilleurs territoires et les plus sains climats, Cornélius réussit à varier les couleurs, à modeler les formes, à multiplier les espèces.

 

Il était de cette école ingénieuse et naïve qui prit pour devise, dès le VIIe siècle, cet aphorisme développé en 1653 par un de ses adeptes : « C’est offenser Dieu que mépriser les fleurs. »

 

Prémisse dont l’école tulipière, la plus exclusive des écoles, fit en 1653 le syllogisme suivant :

 

« C’est offenser Dieu que mépriser les fleurs.

 

« Plus la fleur est belle, plus en la méprisant on offense Dieu.

 

« La tulipe est la plus belle de toutes les fleurs.

 

« Donc qui méprise la tulipe offense démesurément Dieu. »

 

Raisonnement à l’aide duquel, on le voit, avec de la mauvaise volonté, les quatre ou cinq mille tulipiers de Hollande, de France et du Portugal, nous ne parlons pas de ceux de Ceylan, de l’Inde et de la Chine, eussent mis l’univers hors la loi, et déclaré schismatiques, hérétiques et dignes de mort plusieurs centaines de millions d’hommes froids pour la tulipe.

 

Il ne faut point douter que pour une pareille cause Boxtel, quoique ennemi mortel de Van Baerle, n’eût marché sous le même drapeau que lui.

 

Donc Van Baerle obtint des succès nombreux et fit parler de lui, si bien que Boxtel disparut à tout jamais de la liste des notables tulipiers de la Hollande, et que la tuliperie de Dordrecht fut représentée par Cornélius Van Baerle, le modeste et inoffensif savant.

 

Ainsi du plus humble rameau la greffe fait jaillir les rejetons les plus fiers, et l’églantier aux quatre pétales incolores commence la rose gigantesque et parfumée. Ainsi les maisons royales ont pris parfois naissance dans la chaumière d’un bûcheron ou dans la cabane d’un pêcheur.

 

Van Baerle, adonné tout entier à ses travaux de semis, de plantation, de récolte, Van Baerle, caressé par toute la tuliperie d’Europe, ne soupçonna pas même qu’à ses côtés il y eut un malheureux détrôné dont il était l’usurpateur. Il continua ses expériences, et par conséquent ses victoires, et en deux années couvrit ses plates-bandes de sujets tellement merveilleux que jamais personne, excepté peut-être Shakespeare et Rubens, n’avait tant créé après Dieu.

 

Aussi fallait-il, pour prendre une idée d’un damné oublié par Dante, fallait-il voir Boxtel pendant ce temps. Tandis que Van Baerle sarclait, amendait, humectait ses plates-bandes, tandis qu’agenouillé sur le talus de gazon, il analysait chaque veine de la tulipe en floraison et méditait les modifications qu’on y pouvait faire, les mariages de couleurs qu’on y pouvait essayer, Boxtel, caché derrière un petit sycomore qu’il avait planté le long du mur, et dont il se faisait un éventail, suivait, l’œil gonflé, la bouche écumante, chaque pas, chaque geste de son voisin, et, quand il croyait le voir joyeux, quand il surprenait un sourire sur ses lèvres, un éclair de bonheur dans ses yeux, alors il leur envoyait tant de malédictions, tant de furieuses menaces, qu’on ne saurait concevoir comment ces souffles empestés d’envie et de colère n’allaient point s’infiltrant dans les tiges des fleurs y porter des principes de décadence et des germes de mort.

 

Bientôt, tant le mal, une fois maître d’une âme humaine, y fait de rapides progrès, bientôt Boxtel ne se contenta plus de voir Van Baerle. Il voulut voir aussi ses fleurs, il était artiste au fond, et le chef-d’œuvre d’un rival lui tenait au cœur.

 

Il acheta un télescope, à l’aide duquel, aussi bien que le propriétaire lui-même, il put suivre chaque évolution de la fleur, depuis le moment où elle pousse, la première année, son pâle bourgeon hors de terre, jusqu’à celui où, après avoir accompli sa période de cinq années, elle arrondit son noble et gracieux cylindre sur lequel apparaît l’incertaine nuance de sa couleur et se développent les pétales de la fleur, qui seulement alors révèle les trésors secrets de son calice.

 

Oh ! que de fois le malheureux jaloux, perché sur son échelle, aperçut-il dans les plates-bandes de Van Baerle des tulipes qui l’aveuglaient par leur beauté, le suffoquaient par leur perfection !

 

Alors, après la période d’admiration qu’il ne pouvait vaincre, il subissait la fièvre de l’envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui change le cœur en une myriade de petits serpents qui se dévorent l’un l’autre, source infâme d’horribles douleurs.

 

Que de fois, au milieu de ses tortures, dont aucune description ne saurait donner l’idée, Boxtel fut-il tenté de sauter la nuit dans le jardin, d’y ravager les plantes, de dévorer les oignons avec les dents, et de sacrifier à sa colère le propriétaire lui-même s’il osait défendre ses tulipes.

 

Mais, tuer une tulipe, c’est, aux yeux d’un véritable horticulteur, un si épouvantable crime !

 

Tuer un homme, passe encore.

 

Cependant, grâce aux progrès que faisait tous les jours Van Baerle dans la science qu’il semblait deviner par instinct, Boxtel en vint à un tel paroxysme de fureur qu’il médita de lancer des pierres et des bâtons dans les planches de tulipes de son voisin.

 

Mais comme il réfléchit que le lendemain, à la vue du dégât, Van Baerle informerait, que l’on constaterait alors que la rue était loin, que pierres et bâtons ne tombaient plus du ciel au XVIIe siècle comme au temps des Amalécites, que l’auteur du crime, quoiqu’il eût opéré dans la nuit, serait découvert et non seulement puni par la loi, mais encore déshonoré à tout jamais aux yeux de l’Europe tulipière, Boxtel aiguisa la haine par la ruse et résolut d’employer un moyen qui ne le compromît pas.

 

Il chercha longtemps, c’est vrai, mais enfin il trouva.

 

Un soir, il attacha deux chats chacun par une patte de derrière avec une ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de la plate-bande maîtresse, de la plate-bande princière, de la plate-bande royale, qui non seulement contenait la Corneille de Witt, mais encore la Brabançonne, blanc de lait, pourpre et rouge, la Marbrée, de Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin éclatant, et la Merveille, de Harlem, la tulipe Colombin obscur et Colombin clair terni.

 

Les animaux effarés, en tombant du haut en bas du mur, se ruèrent d’abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son côté, jusqu’à ce que le fil qui les retenait l’un à l’autre fût tendu ; mais alors, sentant l’impossibilité d’aller plus loin, ils vaguèrent çà et là avec d’affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu desquelles ils se débattaient ; puis enfin, après un quart d’heure de lutte acharnée, étant parvenus à rompre le fil qui les enchevêtrait, ils disparurent.

 

Boxtel, caché derrière son sycomore, ne voyait rien, à cause de l’obscurité de la nuit ; mais aux cris enragés des deux chats, il supposait tout, et son cœur, dégonflant de fiel, s’emplissait de joie.

 

Le désir de s’assurer du dégât commis était si grand dans le cœur de Boxtel, qu’il resta jusqu’au jour pour jouir par ses yeux de l’état où la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.

 

Il était glacé par le brouillard du matin ; mais il ne sentait pas le froid ; l’espoir de la vengeance lui tenait chaud.

 

La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.

 

Aux premiers rayons de soleil, la porte de la maison blanche s’ouvrit ; Van Baerle apparut, et s’approcha de ses plates-bandes, souriant comme un homme qui a passé la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rêves.

 

Tout à coup, il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain plus uni la veille qu’un miroir ; tout à coup, il aperçoit les rangs symétriques de ses tulipes désordonnées comme sont les piques d’un bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.

 

Il accourt tout pâlissant.

 

Boxtel tressaillit de joie. Quinze ou vingt tulipes lacérées, éventrées, gisaient les unes courbées, les autres brisées tout à fait et déjà pâlissantes ; la sève coulait de leurs blessures ; la sève, ce sang précieux que Van Baerle eût voulu racheter au prix du sien.

 

Mais, ô surprise ! ô joie de Van Baerle ! ô douleur inexprimable de Boxtel ! pas une des quatre tulipes menacées par l’attentat de ce dernier n’avait été atteinte. Elles levaient fièrement leurs nobles têtes au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C’était assez pour consoler Van Baerle, c’était assez pour faire crever de rage l’assassin, qui s’arrachait les cheveux à la vue de son crime commis, et commis inutilement.

 

Van Baerle, tout en déplorant le malheur qui venait de le frapper, malheur qui, du reste, par la grâce de Dieu, était moins grand qu’il aurait pu être, Van Baerle ne put en deviner la cause. Il s’informa seulement et apprit que toute la nuit avait été troublée par des miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats à la trace laissée par leurs griffes, au poil resté sur le champ de bataille et auquel les gouttes indifférentes de la rosée tremblaient comme elles faisaient à côté sur les feuilles d’une fleur brisée, et pour éviter qu’un pareil malheur se renouvelât à l’avenir, il ordonna qu’un garçon jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une guérite, près des plates-bandes.

 

Boxtel entendit donner l’ordre. Il vit se dresser la guérite dès le même jour, et trop heureux de n’avoir pas été soupçonné, seulement plus animé que jamais contre l’heureux horticulteur, il attendit de meilleures occasions.

 

Ce fut vers cette époque que la société tulipière de Harlem proposa un prix pour la découverte, nous n’osons pas dire pour la fabrication de la grande tulipe noire et sans tache, problème non résolu et regardé comme insoluble, si l’on considère qu’à cette époque l’espèce n’existait pas même à l’état de bistre dans la nature.

 

Ce qui faisait dire à chacun que les fondateurs du prix eussent aussi bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose étant impossible.

 

Le monde tulipier n’en fut pas moins ému de la base à son faîte.

 

Quelques amateurs prirent l’idée, mais sans croire à son application ; mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en regardant leur spéculation comme manquée à l’avance, ils ne pensèrent plus d’abord qu’à cette grande tulipe noire réputée chimérique comme le cygne noir d’Horace, et comme le merle blanc de la tradition française.

 

Van Baerle fut du nombre des tulipiers qui prirent l’idée ; Boxtel fut au nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où Van Baerle eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu’il avait cultivées jusque-là.

 

Dès l’année suivante, il obtint des produits d’un bistre parfait, et Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n’avait encore trouvé que le brun clair.

 

Peut-être serait-il important d’expliquer aux lecteurs les belles théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments ses couleurs ; peut-être nous saurait-on gré d’établir que rien n’est impossible à l’horticulteur qui met à contribution, par sa patience et son génie, le feu du soleil, la candeur de l’eau, les sucs de la terre et les souffles de l’air. Mais ce n’est pas un traité de la tulipe en général, c’est l’histoire d’une tulipe en particulier, que nous avons résolu d’écrire ; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.

 

Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se dégoûta de la culture et, à moitié fou, se voua tout entier à l’observation.

 

La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil, cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement ; Boxtel laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa vie avec sa vue, il ne s’occupa que de ce qui se passait chez Van Baerle ; il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l’eau qu’on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris.

 

Mais le plus curieux du travail ne s’opérait pas dans le jardin.

 

Sonnait une heure, une heure de la nuit, Van Baerle montait à son laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait si bien, et là, dès que les lumières du savant, succédant aux rayons du jour, avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le génie inventif de son rival.

 

Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec d’autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel reflet d’eau celles qui devaient fournir le blanc, candide représentation hermétique de l’élément humide.

 

Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait incapable, c’était de verser dans le télescope de l’envieux toute sa vie, toute sa pensée, tout son espoir.

 

Chose étrange ! tant d’intérêt et l’amour-propre de l’art n’avaient pas éteint chez Isaac la féroce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois, en tenant Van Baerle dans son télescope, il se faisait l’illusion qu’il l’ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la détente pour lâcher le coup qui devait le tuer ; mais il est temps que nous rattachions à cette époque des travaux de l’un et de l’espionnage de l’autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait faire à sa ville natale.

 

VII

L’homme heureux fait connaissance avec le malheur

Corneille, après avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son filleul, Cornélius Van Baerle, au mois de janvier 1672.

 

La nuit tombait.

 

Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste, Corneille visita toute la maison, depuis l’atelier jusqu’aux serres, depuis les tableaux jusqu’aux tulipes. Il remerciait son neveu de l’avoir mis sur le pont du vaisseau-amiral les Sept-Provinces pendant la bataille de Southwood-Bay, et d’avoir donné son nom à une magnifique tulipe, et tout cela avec la complaisance et l’affabilité d’un père pour son fils, et tandis qu’il inspectait ainsi les trésors de Van Baerle, la foule stationnait avec curiosité, avec respect même, devant la porte de l’homme heureux.

 

Tout ce bruit éveilla l’attention de Boxtel, qui goûtait près de son feu.

 

Il s’informa de ce que c’était, l’apprit et grimpa à son laboratoire.

 

Et là, malgré le froid, il s’installa, le télescope à l’œil.

 

Ce télescope ne lui était plus d’une grande utilité depuis l’automne de 1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l’Orient, ne se cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l’intérieur de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du poêle. Aussi, tout l’hiver, Cornélius le passait-il dans son laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n’était pour y faire entrer quelques rayons de soleil, qu’il surprenait au ciel, et qu’il forçait, en ouvrant une trappe vitrée, de tomber bon gré mal gré chez lui.

 

Le soir dont nous parlons, après que Corneille et Cornélius eurent visité ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques :

 

– Mon fils, dit Corneille bas à Van Baerle, éloignez vos gens et tâchez que nous demeurions quelques moments seuls.

 

Cornélius s’inclina en signe d’obéissance.

 

Puis tout haut :

 

– Monsieur, dit Cornélius, vous plaît-il de visiter maintenant mon séchoir de tulipes ?

 

Le séchoir, ce Pandémonium de la tuliperie, ce tabernacle, ce sanctum sanctorum était, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.

 

Jamais valet n’y avait mis un pied audacieux, comme eût dit le grand Racine, qui florissait à cette époque. Cornélius n’y laissait pénétrer que le balai inoffensif d’une vieille servante frisonne, sa nourrice, laquelle, depuis que Cornélius s’était voué au culte des tulipes, n’osait plus mettre d’oignons dans les ragoûts, de peur d’éplucher et d’assaisonner le cœur de son nourrisson.

 

Aussi, à ce seul mot séchoir, les valets qui portaient les flambeaux s’écartèrent-ils respectueusement. Cornélius prit les bougies de la main du premier et précéda son parrain dans la chambre.

 

Ajoutons à ce que nous venons de dire que le séchoir était ce même cabinet vitré sur lequel Boxtel braquait incessamment son télescope.

 

L’envieux était plus que jamais à son poste.

 

Il vit d’abord s’éclairer les murs et les vitrages.

 

Puis deux ombres apparurent.

 

L’une d’elles, grande, majestueuse, sévère, s’assit près de la table où Cornélius avait déposé le flambeau.

 

Dans cette ombre, Boxtel reconnut le pâle visage de Corneille de Witt, dont les longs cheveux noirs séparés au front tombaient sur ses épaules.

 

Le ruward de Pulten, après avoir dit à Cornélius quelques paroles dont l’envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lèvres, tira de sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cacheté, paquet que Boxtel, à la façon dont Cornélius le prit et le déposa dans une armoire, supposa être des papiers de la plus grande importance.

 

Il avait d’abord pensé que ce paquet précieux renfermait quelques caïeux nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan ; mais il avait réfléchi bien vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s’occupait guère que de l’homme, mauvaise plante bien moins agréable à voir et surtout bien plus difficile à faire fleurir.

 

Il en revint donc à cette idée que ce paquet contenait purement et simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.

 

Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique à Cornélius, qui non seulement était, mais se vantait d’être entièrement étranger à cette science, bien autrement obscure, à son avis, que la chimie et même que l’alchimie ?

 

C’était un dépôt sans doute que Corneille, déjà menacé par l’impopularité dont commençaient à l’honorer ses compatriotes, remettait à son filleul Van Baerle, et la chose était d’autant plus adroite de la part du ruward, que certes ce n’était pas chez Cornélius, étranger à toute intrigue, que l’on irait poursuivre ce dépôt.

 

D’ailleurs, si le paquet eût contenu des caïeux, Boxtel connaissait son voisin ; Cornélius n’y eût pas tenu, et il eût à l’instant même apprécié, en l’étudiant en amateur, la valeur des présents qu’il recevait.

 

Tout au contraire, Cornélius avait respectueusement reçu le dépôt des mains du ruward, et l’avait, respectueusement toujours, mis dans un tiroir, le poussant au fond, d’abord sans doute pour qu’il ne fût point vu, ensuite pour qu’il ne prît pas une trop grande partie de la place réservée à ses oignons.

 

Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de son filleul et s’achemina vers la porte.

 

Cornélius saisit vivement le flambeau et s’élança pour passer le premier et l’éclairer convenablement.

 

Alors la lumière s’éteignit insensiblement dans le cabinet vitré pour aller reparaître dans l’escalier, puis sous le vestibule et enfin dans la rue, encore encombrée de gens qui voulaient voir le ruward remonter en carrosse.

 

L’envieux ne s’était pas trompé dans ses suppositions. Le dépôt remis par le ruward à son filleul et soigneusement serré par celui-ci, c’était la correspondance de Jean avec M. de Louvois.

 

Seulement ce dépôt était confié, comme l’avait dit Corneille à son frère, sans que Corneille le moins du monde en eût laissé soupçonner l’importance politique à son filleul.

 

La seule recommandation qu’il lui eût faite était de ne rendre ce dépôt qu’à lui, sur un mot de lui, quelle que fût la personne qui vînt le réclamer.

 

Et Cornélius, comme nous l’avons vu, avait enfermé le dépôt dans l’armoire aux caïeux rares.

 

Puis, le ruward parti, le bruit et les feux éteints, notre homme n’avait plus songé à ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui, pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l’orage.

 

Et maintenant, voilà donc tous les jalons de notre histoire plantés dans cette grasse terre qui s’étend de Dordrecht à la Haye. Les suivra qui voudra, dans l’avenir des chapitres suivants ; quant à nous, nous avons tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt n’avaient eu si féroces ennemis dans toute la Hollande que celui que possédait Van Baerle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.

 

Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son chemin vers le but proposé par la société de Harlem : il avait passé de la tulipe bistre à la tulipe café brûlé ; et revenant à lui, ce même jour où se passait à la Haye le grand événement que nous avons raconté, nous allons le retrouver vers une heure de l’après-midi, enlevant de sa plate-bande les oignons, infructueux encore, d’une semence de tulipes café brûlé, tulipes dont la floraison avortée jusque-là était fixée au printemps de l’année 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la grande tulipe noire demandée par la société de Harlem.

 

Le 20 août 1672, à une heure de l’après-midi, Cornélius était donc dans son séchoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le tapis, considérant avec délices trois caïeux qu’il venait de détacher de son oignon : caïeux purs, parfaits, intacts, principes inappréciables d’un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis dans cette combinaison dont la réussite devait illustrer à jamais le nom de Cornélius Van Baerle.

 

– Je trouverai la grande tulipe noire, disait à part lui Cornélius, tout en détachant ses caïeux. Je toucherai les cent mille florins du prix proposé. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht ; de cette façon, la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s’apaisera, et je pourrai, sans rien craindre des républicains ou des orangistes, continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux état. Je ne craindrai pas non plus qu’un jour d’émeute, les boutiquiers de Dordrecht et les mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs familles, comme ils m’en menacent tout bas parfois, quand il leur revient que j’ai acheté un oignon deux ou trois cents florins. C’est résolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de Harlem. Quoique…

 

Et à ce quoique, Cornélius Van Baerle fit une pause et soupira.

 

– Quoique, continua-t-il, c’eût été une bien douce dépense que celle de ces cent mille florins appliqués à l’agrandissement de mon parterre ou même à un voyage dans l’Orient, patrie des belles fleurs. Mais hélas ! il ne faut plus penser à tout cela ; mousquets, drapeaux, tambours et proclamations, voilà ce qui domine la situation en ce moment.

 

Van Baerle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

 

Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces proclamations, toutes choses propres seulement à troubler l’esprit d’un honnête homme :

 

– Voilà cependant de bien jolis caïeux, dit-il ; comme ils sont lisses, comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mélancolique qui promet le noir d’ébène à ma tulipe ! Sur leur peau les veines de circulation ne paraissent même pas à l’œil nu. Oh ! certes, pas une tache ne gâtera la robe de deuil de la fleur qui me devra le jour… Comment nommera-t-on cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pensée ? Tulipa nigra Baerlensis.

 

« Oui, Baerlensis ; beau nom. Toute l’Europe tulipière, c’est-à-dire toute l’Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le vent aux quatre points cardinaux du globe : LA GRANDE TULIPE NOIRE EST TROUVÉE ! – Son nom ? demanderont les amateurs. – Tulipa nigra Baerlensis. – Pourquoi Baerlensis ? – À cause de son inventeur Van Baerle, répondra-t-on. – Ce Van Baerle, qui est-ce ? – C’est celui qui déjà avait trouvé cinq espèces nouvelles : la Jeanne, la Jean de Witt, la Corneille, etc. Eh bien, voilà mon ambition à moi. Elle ne coûtera de larmes à personne. Et l’on parlera encore de la Tulipa nigra Baerlensis, quand peut-être mon parrain, ce sublime politique, ne sera plus connu que par la tulipe à laquelle j’ai donné son nom.

 

« Les charmants caïeux ! …

 

« Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornélius, je veux, si la tranquillité est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres cinquante mille florins ; au bout du compte, c’est déjà beaucoup pour un homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres florins, je ferai des expériences. Avec ces cinquante mille florins, je veux arriver à parfumer la tulipe. Oh ! si j’arrivais à donner à la tulipe l’odeur de la rose ou de l’œillet, ou même une odeur complètement nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux ; si je rendais à cette reine des fleurs ce parfum naturel générique qu’elle a perdu en passant de son trône d’Orient sur son trône européen, celui qu’elle doit avoir dans la presqu’île de l’Inde, à Goa, à Bombay, à Madras, et surtout dans cette île qui autrefois, à ce qu’on assure, fut le paradis terrestre et qu’on appelle Ceylan, ah ! quelle gloire ! J’aimerais mieux, je le dis, j’aimerais mieux alors être Cornélius Van Baerle que d’être Alexandre, César ou Maximilien.

 

« Les admirables caïeux ! … »

 

Et Cornélius se délectait dans sa contemplation, et Cornélius s’absorbait dans les plus doux rêves.

 

Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ébranlée que d’habitude.

 

Cornélius tressaillit, étendit la main sur ses caïeux et se retourna.

 

– Qui va là ? demanda-t-il.

 

– Monsieur, répondit le serviteur, c’est un messager de la Haye.

 

– Un messager de la Haye… Que veut-il ?

 

– Monsieur, c’est Craeke.

 

– Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt ? Bon ! Qu’il attende.

 

– Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.

 

Et en même temps, forçant la consigne, Craeke, se précipita dans le séchoir. Cette apparition presque violente était une telle infraction aux habitudes établies dans la maison de Cornélius Van Baerle, que celui-ci, en apercevant Craeke qui se précipitait dans le séchoir, fit de la main qui couvrait les caïeux un mouvement presque convulsif, lequel envoya deux des précieux oignons rouler, l’un sous une table voisine de la grande table, l’autre dans la cheminée.

 

– Au diable ! dit Cornélius, se précipitant à la poursuite de ses caïeux, qu’y a-t-il donc, Craeke ?

 

– Il y a, monsieur, dit Craeke, déposant le papier sur la grande table où était resté gisant le troisième oignon ; il y a que vous êtes invité à lire ce papier sans perdre un seul instant.

 

Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les symptômes d’un tumulte pareil à celui qu’il venait de laisser à la Haye, s’enfuit sans tourner la tête.

 

– C’est bon ! c’est bon ! mon cher Craeke, dit Cornélius étendant le bras sous la table pour y poursuivre l’oignon précieux ; on le lira, ton papier.

 

Puis, ramassant le caïeu, qu’il mit dans le creux de sa main pour l’examiner :

 

– Bon ! dit-il ; en voilà déjà un intact. Diable de Craeke, va ! entrer ainsi dans mon séchoir ! Voyons à l’autre maintenant.

 

Et sans lâcher l’oignon fugitif, Van Baerle s’avança vers la cheminée, et à genoux, du bout du doigt, se mit à palper les cendres qui heureusement étaient froides.

 

Au bout d’un instant, il sentit le second caïeu.

 

– Bon, dit-il, le voici.

 

Et le regardant avec une attention presque paternelle : – Intact comme le premier, dit-il.

 

Au même instant, et comme Cornélius, encore à genoux, examinait le second caïeu, la porte du séchoir fut secouée si rudement et s’ouvrit de telle façon à la suite de cette secousse, que Cornélius sentit monter à ses joues, à ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillère que l’on nomme la colère.

 

– Qu’est-ce encore ? demanda-t-il. Ah çà ! devient-on fou céans ?

 

– Monsieur ! monsieur ! s’écria un domestique se précipitant dans le séchoir avec le visage plus pâle et la mine plus effarée que ne les avait Craeke.

 

– Eh bien ? demanda Cornélius, présageant un malheur à cette double infraction de toutes les règles.

 

– Ah ! monsieur, fuyez, fuyez vite ! cria le domestique.

 

– Fuir, et pourquoi ?

 

– Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.

 

– Que demandent-ils ?

 

– Ils vous cherchent.

 

– Pour quoi faire ?

 

– Pour vous arrêter.

 

– Pour m’arrêter, moi ?

 

– Oui, monsieur, et ils sont précédés d’un magistrat.

 

– Que veut dire cela ? demanda Van Baerle en serrant ses deux caïeux dans sa main et en plongeant son regard effaré dans l’escalier.

 

– Ils montent, ils montent ! cria le serviteur.

 

– Oh ! mon cher enfant, mon digne maître, cria la nourrice en faisant à son tour son entrée dans le séchoir. Prenez votre or, vos bijoux, et fuyez, fuyez !

 

– Mais par où veux-tu que je fuie, nourrice ? demanda Van Baerle.

 

– Sautez par la fenêtre.

 

– Vingt-cinq pieds.

 

– Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.

 

– Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.

 

– N’importe, sautez.

 

Cornélius prit le troisième caïeu, s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit, mais à l’aspect du dégât qu’il allait causer dans ses plates-bandes bien plus encore qu’à la vue de la distance qu’il lui fallait franchir :

 

– Jamais, dit-il.

 

Et il fit un pas en arrière.

 

En ce moment, on voyait poindre à travers les barreaux de la rampe les hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.

 

Quant à Cornélius Van Baerle, il faut le dire à la louange, non pas de l’homme, mais du tulipier, sa seule préoccupation fut pour ses inestimables caïeux.

 

Il chercha des yeux un papier où les envelopper, aperçut la feuille de la Bible déposée par Craeke sur le séchoir, la prit sans se rappeler, tant son trouble était grand, d’où venait cette feuille, y enveloppa ses trois caïeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.

 

Les soldats, précédés du magistrat, entrèrent au même instant.

 

– Êtes-vous le docteur Cornélius Van Baerle ? demanda le magistrat, quoiqu’il connût parfaitement le jeune homme ; mais en cela, il se conformait aux règles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit, une grande gravité à l’interrogation.

 

– Je le suis, maître Van Spennen, répondit Cornélius en saluant gracieusement son juge, et vous le savez bien.

 

– Alors ! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.

 

– Les papiers séditieux ? s’écria Cornélius tout abasourdi de l’apostrophe.

 

– Oh ! ne faites pas l’étonné.

 

– Je vous jure, maître Van Spennen, reprit Cornélius, que j’ignore complètement ce que vous voulez dire.

 

– Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge ; livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez vous au mois de janvier dernier.

 

Un éclair passa dans l’esprit de Cornélius.

 

– Oh ! oh ! dit Van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler, n’est-ce pas ?

 

– Sans doute ; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n’ai aucun papier de ce genre.

 

– Ah ! vous niez ?

 

– Certainement.

 

Le magistrat se retourna pour embrasser d’un coup d’œil tout le cabinet.

 

– Quelle est la pièce de votre maison qu’on nomme le séchoir ? demanda-t-il.

 

– C’est justement celle où nous sommes, maître Van Spennen.

 

Le magistrat jeta un coup d’œil sur une petite note placée au premier rang de ses papiers.

 

– C’est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.

 

Puis se retournant vers Cornélius.

 

– Voulez-vous me remettre ces papiers ? dit-il.

 

– Mais je ne puis, maître Van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi : ils m’ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.

 

– Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des États, je vous ordonne d’ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.

 

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d’un bahut placé près de la cheminée.

 

C’était dans ce troisième tiroir, en effet, qu’étaient les papiers remis par le ruward de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été parfaitement renseignée.

 

– Ah ! vous ne voulez pas ? dit Van Spennen voyant que Cornélius restait immobile de stupéfaction. Je vais donc l’ouvrir moi-même.

 

Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d’abord à découvert une vingtaine d’oignons, rangés et étiquetés avec soin, puis le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.

 

Le magistrat rompit les cires, déchira l’enveloppe, jeta un regard avide sur les premiers feuillets qui s’offrirent à ses regards, et s’écria d’une voix terrible :

 

– Ah ! la justice n’avait donc pas reçu un faux avis !

 

– Comment ! dit Cornélius, qu’est-ce donc ?

 

– Ah ! ne faites pas davantage l’ignorant, M. Van Baerle, répondit le magistrat, et suivez-nous.

 

– Comment ! que je vous suive ? s’écria le docteur.

 

– Oui, car au nom des États, je vous arrête.

 

On n’arrêtait pas encore au nom de Guillaume d’Orange.

 

Il n’y avait pas assez longtemps qu’il était stathouder pour cela.

 

– M’arrêter ! s’écria Cornélius ; mais qu’ai-je donc fait ?

 

– Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos juges.

 

– Où cela ?

 

– À la Haye.

 

Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance, donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le magistrat qui l’enferma dans une chaise comme un prisonnier d’État, et le fit conduire au grand galop à la Haye.

 

VIII

Une invasion

Ce qui venait d’arriver était, comme on le devine, l’œuvre diabolique de mynheer Isaac Boxtel.

 

On se rappelle qu’à l’aide de son télescope, il n’avait pas perdu un seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.

 

On se rappelle qu’il n’avait rien entendu, mais qu’il avait tout vu.

 

On se rappelle qu’il avait deviné l’importance des papiers confiés par le ruward de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les oignons les plus précieux.

 

Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup plus d’attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt était arrêté comme coupable de haute trahison envers les États, il songea à part lui qu’il n’aurait sans doute qu’un mot à dire pour faire arrêter le filleul en même temps que le parrain.

 

Cependant, si heureux que fût le cœur de Boxtel, il frissonna d’abord à cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire à l’échafaud.

 

Mais le terrible des mauvaises idées, c’est que peu à peu les mauvais esprits se familiarisent avec elles.

 

D’ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s’encourageait avec ce sophisme :

 

« Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu’il est accusé de haute trahison et arrêté.

 

« Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au monde et que je suis libre comme l’air.

 

« Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose certaine, puisqu’il est accusé de haute trahison et arrêté, son complice, Cornélius Van Baerle est un non moins mauvais citoyen que lui.

 

« Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu’il est du devoir des bons citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi, Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius Van Baerle. »

 

Mais ce raisonnement n’eût peut-être pas, si spécieux qu’il fût, pris un empire complet sur Boxtel, et peut-être l’envieux n’eût-il pas cédé au simple désir de vengeance qui lui mordait le cœur, si à l’unisson du démon de l’envie n’eût surgi le démon de la cupidité.

 

Boxtel n’ignorait pas le point où Van Baerle était arrivé de sa recherche sur la grande tulipe noire.

 

Si modeste que fût le Dr Cornélius, il n’avait pu cacher à ses plus intimes qu’il avait la presque certitude de gagner en l’an de grâce 1673 le prix de cent mille florins proposé par la société d’horticulture de Harlem.

 

Or cette presque certitude de Cornélius Van Baerle, c’était la fièvre qui rongeait Isaac Boxtel.

 

Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l’arrestation, personne ne songerait à veiller sur les tulipes du jardin.

 

Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où était l’oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait cet oignon ; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême d’appeler la fleur nouvelle tulipa nigra Boxtellensis, résultat qui satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.

 

Éveillé, il ne pensait qu’à la grande tulipe noire ; endormi, il ne rêvait que d’elle.

 

Enfin, le 19 août, vers deux heures de l’après-midi, la tentation fut si forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.

 

En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait l’authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.

 

Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne produisit un plus prompt et un plus terrible effet.

 

Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche ; à l’instant même il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin ils s’étaient réunis, avaient décidé l’arrestation et avaient remis l’ordre, afin qu’il fût exécuté, à maître Van Spennen, qui s’était acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et avait arrêté Cornélius Van Baerle juste au moment où les orangistes de la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de Jean de Witt.

 

Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n’avait pas eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni sur l’atelier, ni sur le séchoir.

 

Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre docteur Cornélius pour avoir besoin d’y regarder. Il ne se leva même point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître, entra dans sa chambre. Boxtel lui dit :

 

– Je ne me lèverai pas aujourd’hui ; je suis malade.

 

Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à ce bruit ; en ce moment, il était plus pâle qu’un véritable malade, plus tremblant qu’un véritable fiévreux. Son valet entra ; Boxtel se cacha dans sa couverture.

 

– Ah ! monsieur, s’écria le valet, non sans se douter qu’il allait, tout en déplorant le malheur arrivé à Van Baerle, annoncer une bonne nouvelle à son maître ; ah ! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce moment ?

 

– Comment veux-tu que je le sache ? répondit Boxtel d’une voix presque inintelligible.

 

– Eh bien ! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius Van Baerle, comme coupable de haute trahison.

 

– Bah ! murmura Boxtel d’une voix faiblissante, pas possible !

 

– Dame ! c’est ce qu’on dit, du moins ; d’ailleurs, je viens de voir entrer chez lui le juge Van Spennen et les archers.

 

– Ah ! si tu as vu, dit Boxtel, c’est autre chose.

 

– Dans tous les cas, je vais m’informer de nouveau, dit le valet, et soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.

 

Boxtel se contenta d’encourager d’un signe le zèle de son valet. Celui-ci sortit et rentra un quart d’heure après.

 

– Oh ! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c’était la vérité pure.

 

– Comment cela ?

 

– M. Van Baerle est arrêté, on l’a mis dans une voiture et on vient de l’expédier à la Haye.

 

– À la Haye !

 

– Oui, où, si ce qu’on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.

 

– Et que dit-on ? demanda Boxtel.

 

– Dame ! monsieur, on dit, mais cela n’est pas bien sûr, on dit que les bourgeois doivent être à cette heure en train d’assassiner M. Corneille et M. Jean de Witt.

 

– Oh ! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir la terrible image qui s’offrait sans doute à son regard.

 

– Diable ! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit bien malade pour n’avoir pas sauté en bas du lit à une pareille nouvelle.

 

En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient d’assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un double but ; le premier était accompli ; restait à accomplir le second. La nuit vint. C’était la nuit qu’attendait Boxtel.

 

La nuit venue, il se leva.

 

Puis il monta dans son sycomore.

 

Il avait bien calculé : personne ne songeait à garder le jardin ; maison et domestiques étaient sens dessus dessous.

 

Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.

 

À minuit, le cœur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide, il descendit de son arbre, prit une échelle, l’appliqua contre le mur, monta jusqu’à l’avant-dernier échelon et écouta.

 

Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.

 

Une seule lumière veillait dans toute la maison.

 

C’était celle de la nourrice.

 

Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.

 

Il enjamba le mur, s’arrêta un instant sur le faîte ; puis, bien certain qu’il n’avait rien à craindre, il passa l’échelle de son jardin dans celui de Cornélius et descendit.

 

Puis, comme il savait à une ligne près l’endroit où étaient enterrés les caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant néanmoins les allées pour n’être pas trahi par la trace de ses pas, et, arrivé à l’endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains dans la terre molle.

 

Il ne trouva rien et crut s’être trompé.

 

Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.

 

Il fouilla à côté : rien.

 

Il fouilla à droite, il fouilla à gauche : rien.

 

Il fouilla devant et derrière : rien.

 

Il faillit devenir fou, car il s’aperçut enfin que, dans la matinée même, la terre avait été remuée.

 

En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était descendu dans son jardin, avait déterré l’oignon, et comme nous l’avons vu, l’avait divisé en trois caïeux.

 

Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec ses mains plus de dix pieds carrés.

 

Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.

 

Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l’échelle de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.

 

Tout à coup il lui vint un dernier espoir.

 

C’est que les caïeux étaient dans le séchoir.

 

Il ne s’agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré dans le jardin.

 

Là il les trouverait.

 

Au reste, ce n’était guère plus difficile.

 

Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d’une serre.

 

Cornélius Van Baerle les avait ouverts le matin même et personne n’avait songé à les fermer.

 

Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de vingt pieds au lieu de douze.

 

Boxtel avait remarqué dans la rue qu’il habitait une maison en réparation ; le long de cette maison une échelle gigantesque était dressée.

 

Cette échelle était bien l’affaire de Boxtel, si les ouvriers ne l’avaient pas emportée.

 

Il courut à la maison, l’échelle y était.

 

Boxtel prit l’échelle et l’apporta à grand’peine dans son jardin ; avec plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de Cornélius.

 

L’échelle atteignait juste au vasistas.

 

Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à l’échelle et pénétra dans le séchoir.

 

Arrivé dans ce tabernacle, il s’arrêta, s’appuyant contre la table ; les jambes lui manquaient, son cœur battait à l’étouffer.

 

Là, c’était bien pis que dans le jardin : on dirait que le grand air ôte à la propriété ce qu’elle a de respectable ; tel qui saute par-dessus une haie ou qui escalade un mur, s’arrête à la porte ou à la fenêtre d’une chambre.

 

Dans le jardin, Boxtel n’était qu’un maraudeur ; dans la chambre, Boxtel était un voleur.

 

Cependant, il reprit courage : il n’était pas venu jusque-là pour rentrer chez lui les mains nettes.

 

Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d’être si fatal à Cornélius ; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, la Joannis, la de Witt, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé ; mais de la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et cachée dans les limbes de la floraison, il n’y en avait pas de traces.

 

Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie double par Van Baerle avec plus de soin et d’exactitude que le registre commercial des premières maisons d’Amsterdam, Boxtel lut ces lignes :

 

« Aujourd’hui 20 août 1672, j’ai déterré l’oignon de la grande tulipe noire que j’ai séparé en trois caïeux parfaits. »

 

– Ces caïeux ! ces caïeux ! hurla Boxtel en ravageant tout dans le séchoir, où les a-t-il pu cacher ?

 

Puis tout à coup se frappant le front à s’aplatir le cerveau.

 

– Oh ! misérable que je suis ! s’écria-t-il ; ah ! trois fois perdu Boxtel, est-ce qu’on se sépare de ses caïeux ? Est-ce qu’on les abandonne à Dordrecht quand on part pour la Haye ? Est-ce que l’on peut vivre sans ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire ? Il aura eu le temps de les prendre, l’infâme ! il les a sur lui, il les a emportés à la Haye !

 

C’était un éclair qui montrait à Boxtel l’abîme d’un crime inutile.

 

Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où quelques heures avant l’infortuné Baerle avait admiré si longuement et délicieusement les caïeux de la tulipe noire.

 

– Eh bien ! après tout, dit l’envieux en relevant sa tête livide, s’il les a, il ne peut les garder que tant qu’il sera vivant, et…

 

Le reste de sa hideuse pensée s’absorba dans un affreux sourire.

 

– Les caïeux sont à la Haye, dit-il ; ce n’est donc plus à Dordrecht que je puis vivre. À la Haye pour les caïeux ! à la Haye !

 

Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu’il abandonnait, tant il était préoccupé d’une autre richesse inestimable, Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l’échelle, reporta l’instrument de vol où il l’avait pris, et, pareil à un animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.

 

IX

La chambre de famille

Il était minuit environ quand le pauvre Van Baerle fut écroué à la prison du Buitenhof.

 

Ce qu’avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus s’était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé pour son prisonnier.

 

Mais cette colère avait trouvé à s’assouvir largement sur les deux frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la précaution qui avait été prise par Guillaume, l’homme aux précautions, de fermer les portes de la ville.