AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA - Lecture en ligne - Partie 3

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AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA
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Ô mes frères, j’ai entendu un rire qui n’était pas le rire d’un homme, – – et maintenant une soif me ronge, un désir qui sera toujours insatiable.

Le désir de ce rire me ronge : oh ! Comment supporterais-je de mourir maintenant ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la béatitude involontaire

Avec de pareilles énigmes et de telles amertumes dans le cœur, Zarathoustra passa la mer. Mais lorsqu’il fut éloigné de quatre journées des Îles Bienheureuses et de ses amis, il avait surmonté toute sa douleur : – victorieux et le pied ferme, il était de nouveau debout sur sa destinée. Et c’est alors que Zarathoustra parlai ainsi à sa conscience pleine d’allégresse :

Je suis de nouveau seul et je veux l’être, seul avec le ciel clair et avec la mer libre ; et de nouveau l’après-midi est autour de moi.

C’était l’après-midi lorsque, pour la première fois, j’ai trouvé mes amis, c’était l’après-midi aussi une autre fois : – à l’heure où toute lumière devient plus tranquille, car les parcelles de bonheur qui sont en route entre le ciel et la terre se cherchent un asile dans les âmes de lumière. Maintenant le bonheur a rendu toute lumière plus tranquille.

Ô après-midi de ma vie ! Un jour mon bonheur, lui aussi, est descendu dans la vallée pour y chercher un asile : alors il a trouvé ces âmes ouvertes et hospitalières.

Ô après-midi de ma vie ! Que n’ai-je abandonné pour avoir une seule chose : cette vivante plantation de mes pensées et cette lumière matinale de mes plus hautes espérances !

Un jour le créateur chercha les compagnons et les enfants de son espérance. Et voici, il advint qu’il ne put les trouver, si ce n’est en commençant par les créer lui-même.

Je suis donc au milieu de mon œuvre, allant vers mes enfants et revenant d’auprès d’eux : c’est à cause de ses enfants qu’il faut que Zarathoustra s’accomplisse lui-même.

Car seul on aime du fond du cœur son enfant et son œuvre ; et où il y a un grand amour de soi, c’est signe de fécondité : voilà ce que j’ai remarqué.

Mes enfants fleurissent encore dans leur premier printemps, les uns auprès les autres, secoués ensemble par le vent, ce sont les arbres de mon jardin et de mon meilleur terrain.

Et en vérité ! Où il y a de tels arbres, les uns auprès des autres, là il y a des Îles Bienheureuses ! Mais un jour je les déplanterai et je les placerai chacun pour soi : afin que chacun apprenne la solitude, la fierté et la prudence.

Noueux et tordu, avec une dureté flexible, chacun doit se dresser auprès de la mer, phare vivant de la vie invincible.

Là-bas, où les tempêtes se précipitent dans la mer, où le pied de la montagne est baigné par les flots, il faudra que chacun monte la garde de jour et de nuit, veillant pour faire son examen de conscience.

Il faut qu’il soit reconnu et éprouvé, pour que l’on sache s’il est de ma race et de mon origine, s’il est maître d’une longue volonté, silencieux, même quand il parle, et cédant de façon à prendre, lorsqu’il donne : –

– afin de devenir un jour mon compagnon, créant et chômant avec Zarathoustra : – quelqu’un qui inscrira ma volonté sur mes tables, pour l’accomplissement total de toutes choses.

Et, à cause de lui et de ses semblables, il faut que je me réalise moi-même : c’est pourquoi je me dérobe maintenant à mon bonheur, m’offrant à tous les malheurs – pour ma dernière épreuve et mon dernier examen de conscience.

Et, en vérité, il était temps que je partisse, et l’ombre du voyageur et le temps le plus long et l’heure la plus silencieuse, – tous m’ont dit : « Il est grand temps ! »

Le vent a soufflé dans le trou de la serrure et m’a dit : « Viens ! » La porte s’est ouverte sournoisement et m’a dit : « Va ! »

Mais j’étais enchaîné à l’amour pour mes enfants : c’est le désir qui m’attachait par ce lien, le désir d’amour, afin de devenir la proie de mes enfants et de me perdre pour eux.

Désirer – pour moi c’est déjà : me perdre. Je vous ai, mes enfants ! Dans cette possession, tout doit être certitude et rien ne doit être désir.

Mais le soleil de mon amour brûlait sur ma tête, Zarathoustra cuisait dans son propre jus, – alors des ombres et des doutes ont passé sur moi.

Déjà je désirais le froid et l’hiver : « Ô que le froid et l’hiver me fassent de nouveau grelotter et claquer des dents ! » soupirai-je : – alors des brumes glaciales s’élevèrent de moi.

Mon passé brisa ses tombes, mainte douleur enterrée vivante se réveilla – : elle n’avait fait que dormir cachée sous les linceuls.

Ainsi tout me disait par des signes : « Il est temps ! » Mais moi – je m’entendais pas : jusqu’à ce qu’enfin mon abîme se mis à remuer et que ma pensée me mordît.

Hélas ! pensée venue de mon abîme, toi qui es ma pensée ! Quand trouverai-je la force de t’entendre creuser et de ne plus trembler ?

Le cœur me bat jusqu’à la gorge quand je t’entends creuser ! Ton silence même veut m’étrangler, toi qui es silencieuse comme mon abîme est silencieux !

Jamais encore je n’ai osé t’appeler à la surface : il m’a suffi de te porter en moi ! Je n’ai pas encore été assez fort pour la dernière audace du lion, pour la dernière témérité.

Ta lourdeur m’a toujours été terrible : mais un jour je veux trouver la force et la voix du lion pour te faire monter à la surface !

Quand j’aurai surmonté cela en moi, je surmonterai une plus grande chose encore, et une victoire sera le sceau de mon accomplissement ! –

Jusque-là je continue à errer sur des mers incertaines ; le hasard me lèche et me cajole ; je regarde en avant, en arrière, – je ne vois pas encore la fin.

L’heure de ma dernière lutte n’est pas encore venue, – ou bien me vient-elle en ce moment ? En vérité, avec une beauté maligne, la mer et la vie qui m’entourent me regardent !

Ô après-midi de ma vie ! Ô bonheur avant le soir ! Ô rade en pleine mer ! Ô paix dans l’incertitude ! Comme je me méfie de vous tous !

En vérité, je me méfie de votre beauté maligne !

Je ressemble à l’amant qui se méfie d’un sourire trop velouté.

Comme il pousse devant lui la bien-aimée, tendre même encore dans sa dureté, le jaloux, – ainsi je pousse devant moi cette heure bienheureuse.

Loin de moi, heure bienheureuse ! Avec toi m’est venue, malgré moi, une béatitude ! Je suis là, prêt à ma plus profonde douleur : – tu es venue pour moi à contretemps !

Loin de moi, heure bienheureuse ! Cherche plutôt un asile là-bas – chez mes enfants ! Éloigne-toi en hâte ! Bénis-les avant le soir et donne leur mon bonheur !

Déjà le soir approche : le soleil se couche. Mon bonheur – s’en est allé ! –

Ainsi parlait Zarathoustra. Et il attendit son malheur toute la nuit : mais il attendit en vain. La nuit resta claire et silencieuse, et le bonheur lui-même s’approcha de lui de plus en plus près. Vers le matin, cependant, Zarathoustra se mit à rire en son cœur, et il dit d’un ton ironique : « Le bonheur me court après. Cela vient de ce que je ne cours pas après les femmes. Or, le bonheur est une femme. »

Avant le lever du soleil

Ô ciel au-dessus de moi, ciel clair, ciel profond ! abîme de lumière ! En te contemplant je frissonne de désir divin.

Me jeter à ta hauteur – c’est là ma profondeur ! M’abriter sous ta pureté, – c’est là mon innocence !

Le dieu est voilé par sa beauté : c’est ainsi que tu caches tes étoiles. Tu ne parles point : c’est ainsi que tu m’annonces ta sagesse.

Aujourd’hui tu t’es levé pour moi, muet sur les mers écumantes ; ton amour et ta pudeur se révèlent à mon âme écumante.

Tu es venu à moi, beau et voilé de ta beauté, tu me parles sans paroles, te révélant par ta sagesse :

Ô que n’ai-je deviné toutes les pudeurs de ton âme ! tu es venu à moi, avant le soleil, à moi qui suis le plus solitaire.

Nous sommes amis depuis toujours : notre tristesse, notre épouvante et notre profondeur nous sont communes ; le soleil même nous est commun.

Nous ne nous parlons pas parce que nous savons trop de choses : – nous nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons notre savoir.

N’es-tu pas la lumière jaillie de mon foyer ? n’es-tu pas l’âme sœur de mon intelligence ?

Nous avons tout appris ensemble ; ensemble nous avons appris à nous élever au-dessus de nous, vers nous-mêmes et à avoir des sourires sans nuages : – sans nuages, souriant avec des yeux clairs, à travers des lointains immenses, quand, au-dessous de nous bouillonnent, comme la pluie, la contrainte et le but et la faute.

Et quand je marchais seul, de quoi mon âme avait-elle faim dans les nuits et sur les sentiers de l’erreur ? Et quand je gravissais les montagnes qui cherchais-je sur les sommets, si ce n’est toi ?

Et tous mes voyages et toutes mes ascensions : qu’était-ce sinon un besoin et un expédient pour le malhabile ? – toute ma volonté n’a pas d’autre but que celui de prendre son vol, de voler dans le ciel !

Et qu’est-ce que je haïssais plus que les nuages qui passent et tout ce qui te ternit ? Je haïssais même ma propre haine puisqu’elle te ternissait !

J’en veux aux nuages qui passent, ces chats sauvages qui rampent : ils nous prennent à tous deux ce que nous avons en commun, – l’immense et infinie affirmation des choses.

Nous en voulons à ces médiateurs et à ces mêleurs, les nuages qui passent : à ces êtres mixtes et indécis, qui ne savent ni bénir ni maudire du fond du cœur.

Je préfère me cacher dans le tonneau sans voir le ciel ou m’enfouir dans l’abîme, que de te voir toi, ciel de lumière, terni par les nuages qui passent !

Et souvent j’ai eu envie de les fixer avec des éclairs dorés, et, pareil au tonnerre, de battre la timbale sur leur ventre de chaudron : – timbalier en colère, puisqu’ils me dérobent ton affirmation, ciel pur au-dessus de moi ! ciel clair ! abîme de lumière ! – puisqu’ils te dérobent mon affirmation !

Car je préfère le bruit et le tonnerre et les outrages du mauvais temps, à ce repos de chats, circonspect et hésitant ; et, parmi les hommes eux aussi, ce sont ces êtres mixtes et indécis marchant à pas de loups, ces nuages qui passent, doutant et hésitant que je hais le plus.

Et « qui ne sait bénir doit apprendre à maudire ! » – ce clair enseignement m’est tombé d’un ciel clair, cette étoile brille à mon ciel, même dans les nuits noires.

Mais moi je bénis et j’affirme toujours, pourvu que tu sois autour de moi, ciel clair, abîme de lumière ! – c’est alors que je porte dans tous les abîmes ma bienfaisante affirmation.

Je suis devenu celui qui bénit et qui affirme : et j’ai longtemps lutté pour cela ; je fus un lutteur, afin d’avoir un jour les mains libres pour bénir.

Ceci cependant est ma bénédiction : être au-dessus de chaque chose comme son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche d’azur et son éternelle quiétude : et bienheureux celui qui bénit ainsi !

Car toutes les choses sont baptisées à la source de l’éternité, par delà le bien et le mal ; mais le bien et le mal ne sont eux-mêmes que des ombres fugitives, d’humides afflictions et des nuages passants.

En vérité, c’est une bénédiction et non une malédiction que d’enseigner : « Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard, le ciel innocence, le ciel à peu près, le ciel pétulance. »

« Par hasard » – c’est là la plus vieille noblesse du monde, je l’ai rendue à toutes les choses, je les ai délivrées de la servitude du but.

Cette liberté et cette sérénité célestes, je les ai placées comme des cloches d’azur sur toutes les choses, lorsque j’ai enseigné qu’au-dessus d’elles, et par elles, aucune « volonté éternelle » – n’affirmait sa volonté.

J’ai mis en place de cette volonté, cette pétulance et cette folie, lorsque j’ai enseigné : « Il y a une chose qui sera toujours impossible – c’est d’être raisonnable ! »

Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé d’étoile en étoile, – ce levain est mêlé à toutes choses : c’est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes les choses !

Un peu de sagesse est possible ; mais j’ai trouvé dans toutes choses cette certitude bienheureuse : elles préfèrent danser sur les pieds du hasard.

Ô ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté qu’il n’existe pas d’éternelles araignées et de toile d’araignée de la raison : – que tu sois un lieu de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins ! –

Mais tu rougis ? Ai-je dit des choses inexprimables ? Ai-je maudit en voulant te bénir ?

Ou bien est-ce la honte d’être deux qui te fait rougir ? – Me dis-tu de m’en aller et de me taire puisque maintenant – le jour vient ?

Le monde est profond – : et plus profond que le jour ne l’a jamais pensé. Il y a des choses qu’il faut taire devant le jour. Mais le jour vient : séparons-nous donc !

Ô ciel au-dessus de moi, ciel pudique et ardent ! Ô bonheur avant le soleil levant ! Le jour vient : séparons-nous donc ! –

Ainsi parlait Zarathoustra !

De la vertu qui rapetisse

1

Lorsque Zarathoustra revint sur la terre ferme, il ne se dirigea pas droit vers sa montagne et sa caverne, mais il fit beaucoup de courses et de questions, s’informant de ceci et de cela, ainsi qu’il disait de lui-même en plaisantant : « Voici un fleuve qui, en de nombreux méandres, remonte vers sa source ! » Car il voulait apprendre quel avait été le sort de l’homme pendant son absence : s’il était devenu plus grand ou plus petit. Et un jour il aperçut une rangée de maisons nouvelles ; alors il s’étonna et il dit :

Que signifient ces maisons ? En vérité, nulle grande âme ne les a bâties en symbole d’elle-même !

Un enfant stupide les aurait-il tirées de sa boîte à jouets ? Alors qu’un autre enfant les remette dans la boîte !

Et ces chambres et ces mansardes : des hommes peuvent-ils en sortir et y entrer ? Elles me semblent faites pour des poupées empanachées de soie, ou pour des petits chats gourmands qui aiment à se laisser manger.

Et Zarathoustra s’arrêta et réfléchit. Enfin il dit avec tristesse : Tout est devenu plus petit !

Je vois partout des portes plus basses : celui qui est de mon espèce peut encore y passer, mais – il faut qu’il se courbe !

Oh ! quand retournerai-je dans ma patrie où je ne serai plus forcé de me courber – de me courber devant les petits ! » – Et Zarathoustra soupira et regarda dans le lointain.

Le même jour cependant il prononça son discours sur la vertu qui rapetisse.

2

Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts : les hommes ne me pardonnent pas de ne pas être envieux de leurs vertus.

Ils aboient après moi parce que je leur dis : à des petites gens il faut de petites vertus – et parce que je n’arrive pas à comprendre que l’existence des petites gens soit nécessaire !

Je ressemble au coq dans une basse-cour étrangère que les poules mêmes poursuivent à coups de bec ; mais je n’en veux pas à ces poules à cause de cela.

Je suis poli envers elles comme envers tous les petits désagréments ; être épineux envers les petits me semble une sagesse digne des hérissons.

Ils parlent tous de moi quand ils sont assis le soir autour du foyer, – ils parlent de moi, mais personne ne pense – à moi !

C’est là le nouveau silence que j’ai appris à connaître : le bruit qu’ils font autour de moi dépolie un manteau sur mes pensées.

Ils potinent entre eux : « Que nous veut ce sombre nuage ? Veillons à ce qu’il ne nous amène pas une épidémie ! »

Et dernièrement une femme tira contre elle son enfant qui voulait s’approcher de moi : « Éloignez les enfants ! cria-t-elle ; de tels yeux brûlent les âmes des enfants. »

Ils toussent quand je parle : ils croient que la toux est une objection contre les grands vents, – ils ne devinent rien du bruissement de mon bonheur !

« Nous n’avons pas encore le temps pour Zarathoustra, » – voilà objection ; mais qu’importe un temps qui « n’a pas le temps » pour Zarathoustra ?

Lors même qu’ils me glorifieraient : comment pourrais-je m’endormir sur leur gloire ? Leur louange est pour moi une ceinture épineuse : elle me démange encore quand je l’enlève.

Et cela aussi je l’ai appris au milieu d’eux : celui qui loue fait semblant de rendre ce qu’on lui a donné, mais en réalité veut qu’on lui donne davantage !

Demandez à mon pied si leur manière de louer et d’allécher lui plaît ! En vérité, il ne veut ni danser, ni se tenir tranquille selon une telle mesure et un tel tic-tac.

Ils essaient de me faire l’éloge de leur petite vertu et de m’attirer vers elle ; ils voudraient bien entraîner mon pied au tic-tac du petit bonheur.

Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts : ils sont devenus plus petits et ils continuent à devenir toujours plus petits : – c’est leur doctrine du bonheur et de la vertu qui en est la cause.

Car ils ont aussi la modestie de leur vertu, – parce qu’ils veulent avoir leurs aises. Mais seule une vertu modeste se comporte avec les aises.

Ils apprennent aussi à marcher à leur manière et à marcher en avant : c’est ce que j’appelle aller clopin-clopant. – C’est ainsi qu’ils sont un obstacle pour tous ceux qui se hâtent.

Les pieds et les yeux ne doivent ni mentir ni se démentir. Mais il y a beaucoup de mensonges parmi les petites gens.

Quelques-uns d’entre eux « veulent », mais la plupart ne sont que « voulus ». Quelques-uns d’entre eux sont sincères, mais la plupart sont de mauvais comédiens.

Il y a parmi eux des comédiens sans le savoir et des comédiens sans le vouloir, – ceux qui sont sincères sont toujours rares, surtout les comédiens sincères.

Les qualités de l’homme sont rares ici : c’est pourquoi les femmes se masculinisent. Car celui qui est assez homme sera seul capable d’affranchir dans la femme – la femme.

Et voici la pire des hypocrisies que j’ai trouvée parmi eux : ceux qui ordonnent feignent, eux aussi, les vertus de ceux qui obéissent.

« Je sers, tu sers, nous servons, » – ainsi psalmodie l’hypocrisie des dominants, – et malheur à ceux dont le premier maître n’est que le premier serviteur !

Hélas ! la curiosité de mon regard s’est aussi égarée vers leur hypocrisie ; et j’ai bien deviné leur bonheur de mouche et leur bourdonnement vers les vitres ensoleillées.

Tant il y a de bonté, tant il y a de faiblesse ! Tant il y a de justice et de compassion, tant il y a de faiblesse !

Ils sont ronds, loyaux et bienveillants les uns envers les autres, comme les grains de sable sont ronds, loyaux et bienveillants envers les grains de sable.

Embrasser modestement un petit bonheur, – c’est ce qu’ils appellent « résignation » ! et du même coup ils louchent déjà modestement vers un nouveau petit bonheur.

Dans leur simplicité, ils n’ont au fond qu’un désir : que personne ne leur fasse mal. C’est pourquoi ils sont prévenants envers chacun et ils lui font du bien.

Mais c’est là de la lâcheté : bien que cela s’appelle « vertu ». –

Et quand il arrive à ces petites gens de parler avec rudesse : je n’entendis dans leur voix que leur enrouement, – car chaque coup de vent les enroue !

Ils sont rusés, leurs vertus ont des doigts agiles. Mais il leur manque les poings : leurs doigts ne savent pas se cacher derrière leur poing.

La vertu, c’est pour eux ce qui rend modeste et apprivoisé : c’est ainsi qu’ils ont fait du loup un chien et de l’homme même le meilleur animal domestique de l’homme.

« Nous avons placé notre chaise au milieu – c’est ce que me dit leur hilarité – et à la même distance des gladiateurs mourants et des truies joyeuses. »

Mais c’est là – de la médiocrité : bien que cela s’appelle modération. –

3

Je passe au milieu de ce peuple et je laisse tomber maintes paroles : mais ils ne savent ni prendre ni retenir.

Ils s’étonnent que je ne sois pas venu pour blâmer les débauches et les vices ; et, en vérité, je ne suis pas venu non plus pour mettre en garde contre les pickpockets.

Ils s’étonnent que je ne sois pas prêt à déniaiser et à aiguiser leur sagesse : comme s’ils n’avaient pas encore assez de sages subtils dont la voix grince comme un crayon d’ardoise !

Et quand je crie : « Maudissez tous les lâches démons qui sont en vous et qui gémiraient volontiers, qui voudraient croiser les mains et adorer » : alors ils crient : « Zarathoustra est impie. »

Et leurs professeurs de résignation crient plus fort, mais c’est précisément à eux qu’il me plaît de crier à l’oreille : Oui ! Je suis Zarathoustra, l’impie !

Ces professeurs de résignation ! Partout où il y a petitesse, maladie et teigne, ils rampent comme des poux ; et mon dégoût seul m’empêche de les écraser.

Eh bien ! voici le sermon que je fais pour leurs oreilles : je suis Zarathoustra l’impie qui dit : « Qui est-ce qui est plus impie que moi, pour que je me réjouisse de son enseignement ? »

Je suis Zarathoustra, l’impie : où trouverai-je mes semblables ? Mes semblables sont tous ceux qui se donnent eux-mêmes leur volonté et qui se débarrassent de toute résignation.

Je suis Zarathoustra, l’impie : je fais bouillir dans ma marmite tout ce qui est hasard. Et ce n’est que lorsque le hasard est cuit à point que je lui souhaite la bienvenue pour en faire ma nourriture.

Et en vérité, maint hasard s’est approché de moi en maître : mais ma volonté lui parle d’une façon plus impérieuse encore, – et aussitôt il se mettait à genoux devant moi en suppliant – me suppliant de lui donner asile et accueil cordial, et me parlant d’une manière flatteuse : « Vois donc, Zarathoustra, il n’y a qu’un ami pour venir ainsi chez un ami ! »

Mais pourquoi parler, quand personne n’a mes oreilles ! Ainsi je veux crier à tous les vents :

Vous devenez toujours plus petits, petites gens ! vous vous émiettez, vous qui aimez vos aises ! Vous finirez par périr – à cause de la multitude de vos petites vertus, de vos petites omissions, à cause de votre continuelle petite résignation.

Vous ménagez trop, vous cédez trop : c’est de cela qu’est fait le sol où vous croissez ! Mais pour qu’un arbre devienne grand, il faut qu’il pousse ses dures racines autour de durs rochers !

Ce que vous omettez aide à tisser la toile de l’avenir des hommes ; votre néant même est une toile d’araignée et une araignée qui vit du sang de l’avenir.

Et quand vous prenez, c’est comme si vous vouliez, ô petits vertueux ; pourtant, parmi les fripons même, l’honneur parle : « Il faut voler seulement là ou on ne peut pas piller. »

« Cela ce donne » – telle est aussi une doctrine de la résignation. Mais moi je vous dis, à vous qui aimez vos aises : cela se prend, et cela prendra de vous toujours davantage !

Hélas, que ne vous défaites-vous de tous ces demi-vouloirs, que ne vous décidez-vous pour la paresse comme pour l’action !

Hélas, que ne comprenez-vous ma parole : « Faites toujours ce que vous voudrez, – mais soyez d’abord de ceux qui peuvent vouloir ! »

« Aimez toujours votre prochain comme vous-mêmes, mais soyez d’abord de ceux qui s’aiment eux-mêmes –

– qui s’aiment avec le grand amour, avec le grand mépris ! » Ainsi parle Zarathoustra, l’impie. –

Mais pourquoi parler, quand personne n’a mes oreilles ! Il est encore une heure trop tôt pour moi.

Je suis parmi ce peuple mon propre précurseur, mon propre chant du coq dans les rues obscures.

Mais leur heure vient ! Et vient aussi la mienne ! D’heure en heure ils deviennent plus petits, plus pauvres, plus stériles, – pauvre herbe ! pauvre terre !

Bientôt ils seront devant moi comme de l’herbe sèche, comme une steppe, et, en vérité, fatigués d’eux-mêmes, – et plutôt que d’eau, altérés de feu !

Ô heure bienheureuse de la foudre ! Ô mystère d’avant midi ! – un jour je ferai d’eux des feux courants et des prophètes aux langues de flammes : – ils prophétiseront avec des langues de flammes : il vient, il est proche, le Grand Midi !

Ainsi parlait Zarathoustra.

Sur le mont des oliviers

L’hiver, hôte malin, est assis dans ma demeure mes mains sont bleues de l’étreinte de son amitié.

Je l’honore, cet hôte malin, mais j’aime à le laisser seul. J’aime à lui échapper ; et si l’on court bien, on finit par y parvenir.

Avec les pieds chauds, les pensées chaudes, je cours où le vent se tient coi, – vers le coin ensoleillé de ma montagne des Oliviers.

C’est là que je ris de mon hôte rigoureux, et je lui suis reconnaissant d’attraper chez moi les mouches et de faire beaucoup de petits bruits.

Car il n’aime pas à entendre bourdonner une mouche, ou même deux ; il rend solitaire jusqu’à la rue, en sorte que le clair de lune se met à avoir peur la nuit.

Il est un hôte dur, – mais je l’honore, et je ne prie pas le dieu ventru du feu, comme font les efféminés.

Il vaut encore mieux claquer des dents que d’adorer les idoles ! – telle est ma nature. Et j’en veux surtout à toutes les idoles du feu, qui sont ardentes, bouillonnantes et mornes.

Quand j’aime quelqu’un, je l’aime en hiver mieux qu’en été ; je me moque mieux de mes ennemis, je m’en moque avec le plus de courage, depuis que l’hiver est dans la maison.

Avec courage, en vérité, même quand je me blottis dans mon lit : – car alors mon bonheur enfoui rit et fanfaronne encore, et mon rêve mensonger se met à rire lui aussi.

Pourquoi ramper ? jamais encore, de toute ma vie, je n’ai rampé devant les puissants ; et si j’ai jamais menti, ce fut par amour. C’est pourquoi je suis content même dans un lit d’hiver.

Un lit simple me réchauffe mieux qu’un lit luxueux, car je suis jaloux de ma pauvreté. Et c’est en hiver que ma pauvreté m’est le plus fidèle.

Je commence chaque jour par une méchanceté, je me moque de l’hiver en prenant un bain froid : c’est ce qui fait grogner mon ami sévère.

J’aime aussi à le chatouiller avec un petit cierge : afin qu’il permette enfin au ciel de sortir de l’aube cendrée.

Car c’est surtout le matin que je suis méchant : à la première heure, quand les seaux grincent à la fontaine, et que les chevaux hennissent par les rues grises : – j’attends alors avec impatience que le ciel s’illumine, le ciel d’hiver à la barbe grise, le vieillard à la tête blanche, – le ciel d’hiver, silencieux, qui laisse parfois même le soleil dans le silence.

Est-ce de lui que j’appris les longs silences illuminés ? Ou bien est-ce de moi qu’il les a appris ? Ou bien chacun de nous les a-t-il inventés lui-même ?

Toutes les bonnes choses ont une origine multiple, – toutes les bonnes choses folâtres sautent de plaisir dans l’existence : comment ne feraient-elles cela qu’une seule fois !

Le long silence, lui aussi, est une bonne chose folâtre. Et pareil à un ciel d’hiver, mon visage est limpide et le calme est dans mes yeux :

– comme le ciel d’hiver je cache mon soleil et mon inflexible volonté de soleil : en vérité j’ai bien appris cet art et cette malice d’hiver !

C’était mon art et ma plus chère méchanceté d’avoir appris à mon silence de ne pas se trahir par le silence.

Par le bruit des paroles et des dés je m’amuse à duper les gens solennels qui attendent : je veux que ma volonté et mon but échappent à leur sévère attention.

Afin que personne ne puisse regarder dans l’abîme de mes raisons et de ma dernière volonté, – j’ai inventé le long et clair silence.

J’ai trouvé plus d’un homme malin qui voilait son visage et qui troublait ses profondeurs, afin que personne ne puisse regarder au travers et voir jusqu’au fond.

Mais c’est justement chez lui que venaient les gens rusés et méfiants, amateurs de difficultés : on lui pêchait ses poissons les plus cachés !

Cependant, ceux qui restent clairs, et braves, et transparents – sont ceux que leur silence trahit le moins : ils sont si profonds que l’eau la plus claire ne révèle pas ce qu’il y a au fond.

Silencieux ciel d’hiver à la barbe de neige, tête blanche aux yeux clairs au-dessus de moi ! Ô divin symbole de mon âme et de la pétulance de mon âme !

Et ne faut-il pas que je monte sur des échasses, pour qu’ils ne voient pas mes longues jambes, – tous ces tristes envieux autour de moi ?

Toutes ces âmes enfumées, renfermées, usées, moisies, aigries – comment leur envie saurait-elle supporter mon bonheur ?

C’est pourquoi je ne leur montre que l’hiver et la glace qui sont sur mes sommets – je ne leur montre pas que ma montagne est entourée de toutes les ceintures de soleil !

Ils n’entendent siffler que mes tempêtes hivernales : et ne savent pas que je passe aussi sur de chaudes mers, pareil à des vents du sud langoureux, lourds et ardents.

Ils ont pitié de mes accidents et de mes hasards : – mais mes paroles disent : « Laissez venir à moi le hasard : il est innocent comme un petit enfant ! »

Comment sauraient-ils supporter mon bonheur si je ne mettais autour de mon bonheur des accidents et des misères hivernales, des toques de fourrure et des manteaux de neige ?

– si je n’avais moi-même pitié de leur apitoiement, l’apitoiement de ces tristes envieux ?

– si moi-même je ne soupirais et ne grelottais pas devant eux, en me laissant envelopper patiemment dans leur pitié ?

Ceci est la sagesse folâtre et la bienveillance de mon âme, qu’elle ne cache point son hiver et ses vents glacés ; elle ne cache pas même ses engelures.

Pour l’un la solitude est la fuite du malade, pour l’autre la fuite devant le malade.

Qu’ils m’entendent gémir et soupirer à cause de la froidure de l’hiver, tous ces pauvres et louches vauriens autour de moi ! Avec de tels gémissements et de tels soupirs, je fuis leurs chambres chauffées.

Qu’ils me plaignent et me prennent en pitié a cause de mes engelures : « Il finira par geler à la glace de sa connaissance ! – c’est ainsi qu’ils gémissent.

Pendant ce temps, les pieds chauds, je cours çà et là, sur ma montagne des Oliviers ; dans le coin ensoleillé de ma montagne des Oliviers, je chante et je me moque de toute compassion.-

Ainsi chantait Zarathoustra.

En passant

En traversant ainsi sans hâte bien des peuples et mainte ville, Zarathoustra retournait pas des détours vers ses montagnes et sa caverne. Et, en passant, il arriva aussi, à l’improviste, à la porte de la grande Ville : mais lorsqu’il fut arrivé là, un fou écumant sauta sur lui les bras étendus en lui barrant le passage. C’était le même fou que le peuple appelait « le singe de Zarathoustra » : car il imitait un peu les manières de Zarathoustra et la chute de sa phrase. Il aimait aussi à emprunter au trésor de sa sagesse. Le fou cependant parlait ainsi à Zarathoustra :

« Ô Zarathoustra, c’est ici qu’est la grande ville : tu n’as rien à y chercher et tout à y perdre. Pourquoi voudrais-tu patauger dans cette fange ? Aie donc pitié de tes jambes ! Crache plutôt sur la porte de la grande ville et – retourne sur tes pas ! Ici c’est l’enfer pour les pensées solitaires. Ici l’on fait cuire vivantes les grandes pensées et on les réduit en bouillie. Ici pourrissent tous les grands sentiments : ici on ne laisse cliqueter que les petits sentiments desséchés !

Ne sens-tu pas déjà l’odeur des abattoirs et des gargotes de l’esprit ? Les vapeurs des esprits abattus ne font-elles pas fumer cette ville ? Ne vois-tu pas les âmes suspendues comme des torchons mous et malpropres ? – et ils se servent de ces torchons pour faire des journaux.

N’entends-tu pas ici l’esprit devenir jeu de mots ? il se fait jeu en de repoussants calembours ! – et c’est avec ces rinçures qu’ils font des journaux ! Ils se provoquent et ne savent pas à quoi. Ils s’échauffent et ne savent pas pourquoi. Ils font tinter leur fer-blanc et sonner leur or.

Ils sont froids et ils cherchent la chaleur dans l’eau-de-vie ; ils sont échauffés et cherchent la fraîcheur chez les esprits frigides ; l’opinion publique leur donne la fièvre et les rend tous ardents.

Tous les désirs et tous les vices ont élu domicile ici ; mais il y a aussi des vertueux, il y a ici beaucoup de vertus habiles et occupées : – beaucoup de vertus occupées, avec des doigts pour écrire, des culs-de-plomb et des ronds-de-cuir ornés de petites décorations et pères de filles empaillées et sans derrières.

Il y a ici aussi beaucoup de piété, et beaucoup de courtisanerie dévote et de bassesses devant le Dieu des armées.

Car c’est d’« en haut » que pleuvent les étoiles et les gracieux crachats ; c’est vers en haut que vont les désirs de toutes les poitrines sans étoiles.

La lune a sa cour et la cour a ses satellites : mais le peuple mendiant et toutes les habiles vertus mendiantes élèvent des prières vers tout ce qui vient de la cour.

« Je sers, tu sers, nous servons » – ainsi prient vers le souverain toutes les vertus habiles : afin que l’étoile méritée s’accroche enfin à la poitrine étroite !

Mais la lune tourne autour de tout ce qui est terrestre : c’est ainsi aussi que le souverain tourne autour de ce qu’il y a de plus terrestre : – mais ce qu’il y a de plus terrestre, c’est l’or des épiciers.

Le Dieu des armées n’est pas le Dieu des lingots ; le souverain propose, mais l’épicier – dispose !

Au nom de tout ce que tu as de clair, de fort et de bon en toi, ô Zarathoustra ! crache sur cette ville des épiciers et retourne en arrière !

Ici le sang vicié, mince et mousseux, coule dans les artères : crache sur la grande ville qui est le grand dépotoir où s’accumule toute l’écume !

Crache sur la ville des âmes déprimées et des poitrines étroites, des yeux envieux et des doigts gluants – sur la ville des importuns et des impertinents, des écrivassiers et des braillards, des ambitieux exaspérés : – sur la ville où s’assemble tout ce qui est carié, mal famé, lascif, sombre, pourri, ulcéré, conspirateur : – crache sur la grande ville et retourne sur tes pas ! » –

Mais en cet endroit, Zarathoustra interrompit le fou écumant et lui ferma la bouche.

« Te tairas-tu enfin ! s’écria Zarathoustra, il y a longtemps que ta parole et ton allure me dégoûtent !

Pourquoi as-tu vécu si longtemps au bord du marécage, te voilà, toi aussi, devenu grenouille et crapaud !

Ne coule-t-il pas maintenant dans tes propres veines, le sang des marécages, vicié et mousseux, car, toi aussi, tu sais maintenant coasser et blasphémer ?

Pourquoi n’es-tu pas allé dans la forêt ? Pourquoi n’as-tu pas labouré la terre ? La mer n’est-elle pas pleine de vertes îles ?

Je méprise ton mépris ; et si tu m’avertis, – pourquoi ne t’es-tu pas averti toi-même ?

C’est de l’amour seul que doit me venir le vol de mon mépris et de mon oiseau avertisseur : et non du marécage ! –

On t’appelle mon singe, fou écumant : mais je t’appelle mon porc grognant – ton grognement finira par me gâter mon éloge de la folie.

Qu’était-ce donc qui te fit grogner ainsi ? Personne ne te flattait assez : – c’est pourquoi tu t’es assis à côté de ces ordures, afin d’avoir des raisons pour grogner, – afin d’avoir de nombreuses raisons de vengeance ! Car la vengeance, fou vaniteux, c’est toute ton écume, je t’ai bien deviné !

Mais ta parole de fou est nuisible pour moi, même lorsque tu as raison ! Et quand même la parole de Zarathoustra aurait mille fois raison : toi tu me ferais toujours tort avec ma parole ! »

Ainsi parlait Zarathoustra, et, regardant la grande ville, il soupira et se tut longtemps. Enfin il dit ces mots :

Je suis dégoûté de cette grande ville moi aussi ; il n’y a pas que ce fou qui me dégoûte. Tant ici que là il n’y a rien à améliorer, rien à rendre pire !

Malheur à cette grande ville ! – Je voudrais voir déjà la colonne de feu qui l’incendiera !

Car il faut que de telles colonnes de feu précèdent le grand midi. Mais ceci a son temps et sa propre destinée.-

Je te donne cependant cet enseignement en guise d’adieu, à toi fou : lorsqu’on ne peut plus aimer, il faut – passer outre ! –

Ainsi parlait Zarathoustra et il passa devant le fou et devant la grande ville.

Des transfuges

1

Hélas ! Tout ce qui, naguère, était encore vert et coloré sur cette prairie est déjà fané et gris maintenant ! Et combien j’ai porté de miel d’espérance d’ici à ma ruche !

Tous ces jeunes cœurs sont déjà devenu vieux, – et à peine s’ils sont vieux ! ils sont fatigués seulement, vulgaires et nonchalants : – ils expliquent cela en disant : « Nous sommes redevenus pieux. »

Naguère encore je les vis marcher à la première heure sur des jambes courageuses : mais leurs jambes de la connaissance se sont fatiguées, et maintenant ils calomnient même leur bravoure du matin.

En vérité, plus d’un soulevait jadis sa jambe comme un danseur, le rire lui faisait signe dans ma sagesse. – Puis il se mit à réfléchir. Je viens de le voir courbé – rampant vers la croix.

Ils voltigeaient jadis autour de la lumière et de la liberté, comme font les moucherons et les jeunes poètes. Un peu plus vieux, un peu plus froids : et déjà ils sont assis derrière le poêle, comme des calotins et des cagots.

Ont-ils perdu courage parce que la solitude m’a englouti comme aurait fait une baleine ? Ont-ils vainement prêté l’oreille, longtemps et pleins de désir, sans entendre mes trompettes et mes appels de héraut ?

– Hélas ! Ils sont toujours peu nombreux ceux dont le cœur garde longtemps son courage et son impétuosité ; et c’est dans ce petit nombre que l’esprit demeure persévérant. Tout le reste est lâcheté.

Tout le reste : c’est toujours le plus grand nombre, ce sont les vulgaires et les superflus, ceux qui sont de trop. – Tous ceux-là sont des lâches ! –

Celui qui est de mon espèce rencontrera sur son chemin des aventures pareilles aux miennes : en sorte que ses premiers compagnons devront être des cadavres des acrobates.

Les seconds compagnons cependant, – ceux-là s’appelleront les croyants : une vivante multitude, beaucoup d’amour, beaucoup de folie, beaucoup de vénération enfantine.

C’est à ces croyants que celui qui est de mon espèce parmi les hommes ne devra pas attacher son cœur ; c’est à ces printemps et à ces prairies multicolores que celui qui connaît l’espèce humaine, faible et fugitive, ne devra pas croire !

Si ces croyants pouvaient autrement, ils voudraient aussi autrement. Ce qui n’est qu’à demi entame tout ce qui est entier. Quand des feuilles se fanent, – pourquoi se plaindrait-on !

Laisse-les aller, laisse-les tomber, ô Zarathoustra, et ne te plains pas ! Souffle plutôt parmi eux avec le bruissement du vent, – souffle parmi ces feuilles, ô Zarathoustra, que tout ce qui est fané tombe et s’en aille de toi plus vite encore ! –

2

« Nous sommes redevenus pieux » – ainsi confessent les transfuges et beaucoup d’entre eux sont encore trop lâches pour confesser cela.

Je les regarde dans le blanc des yeux, – je le dis en plein visage et dans la rougeur de leur joue : vous êtes de ceux qui prient de nouveau !

Cependant c’est une honte de prier ! Non pour tout le monde, mais pour toi et pour moi, et pour tous ceux qui ont leur conscience dans la tête. Pour toi, c’est une honte de prier !

Tu le sais bien : le lâche démon en toi qui aime à joindre les mains ou à croiser les bras et qui désire une vie plus facile : – ce lâche démon te dit : « Il est un dieu ! »

Mais ainsi tu es de ceux qui fuient la lumière, de ceux que la lumière inquiète sans cesse. Maintenant il te faut quotidiennement plonger ta tête plus profondément dans la nuit et les ténèbres.

Et, en vérité, tu as bien choisi ton heure : car les oiseaux de nuit ont repris leur vol. L’heure des êtres nocturnes est venue, l’heure du chômage où ils ne – « chôment » pas.

Je l’entends et je le sens : l’heure est venue des chasses et des processions, non des chasses sauvages, mais des chasses douces et débiles, reniflant dans les coins, sans faire plus de bruit que le murmure des prières, – des chasses aux cagots, pleins d’âme : toutes les souricières des cœurs sont de nouveau braquées ! Et partout où je soulève un rideau, une petite phalène se précipite dehors.

Était-elle blottie là avec une autre petite phalène ? Car partout je sens de petites communautés cachées ; et partout où il y a des réduits, il y a de nouveaux bigots avec l’odeur des bigots.

Ils se mettent ensemble pendant des soirées entières et ils se disent : « Redevenons comme les petits enfants et invoquons le bon Dieu ! » – Ils ont la bouche et l’estomac gâtés par les pieux confiseurs.

Ou bien, durant de longs soirs, ils regardent les ruses d’une araignée à l’affût, qui prêche la sagesse aux autres araignées, en leur enseignant : « Sous les croix, il fait bon tisser sa toile ! »

Ou bien ils sont assis pendant des journées entières à pêcher à la ligne au bord des marécages, et ils croient que c’est là être profond ; mais celui qui pêche où il n’y a pas de poisson, j’estime qu’il n’est même pas superficiel !

Ou bien ils apprennent avec joie et piété à jouer de la harpe chez un chansonnier qui aimerait bien s’insinuer dans le cœur des petites jeunes femmes : – car ce chansonnier est fatigué des vieilles femmes et de leurs louanges.

Ou bien ils apprennent la peur chez un sage à moitié détraqué qui attend, dans des chambres obscures, que les esprits apparaissent – tandis que leur esprit disparaît entièrement !

Ou bien ils écoutent un vieux charlatan, musicien ambulant, à qui la tristesse du vent a enseigné la lamentation des tons ; maintenant il siffle d’après le vent et il prêche la tristesse d’un ton triste.

Et quelques-uns d’entre eux se sont même faits veilleurs de nuit : ils savent maintenant souffler dans la corne, circuler la nuit et réveiller de vieilles choses endormies depuis longtemps.

J’ai entendu hier dans la nuit, le long des vieux murs du jardin, cinq paroles à propos de ces vieilles choses : elles venaient de ces vieux veilleurs de nuit tristes et grêles.

« Pour un père, il ne veille pas assez sur ses enfants : des pères humains font cela mieux que lui ! »

« Il est trop vieux. Il ne s’occupe plus tu tout de ses enfants », – ainsi répondit l’autre veilleur de nuit.

« A-t-il donc des enfants ? Personne ne peut le démontrer s’il ne le démontre lui-même ! Il y a longtemps que je voudrais une fois le lui voir démontrer sérieusement. »

« Démontrer ? A-t-il jamais démontré quelque chose, celui-là ? Les preuves lui sont difficiles ; il tient beaucoup à ce que l’on croie en lui. »

« Oui, oui ! La foi le sauve, la foi en lui-même. C’est l’habitude des vieilles gens ! Nous sommes faits de même ! » –

– Ainsi parlèrent l’un à l’autre les deux veilleurs de nuit, ennemis de la lumière, puis ils soufflèrent tristement dans leurs cornes. Voilà ce qui se passa hier dans la nuit, le long des vieux murs du jardin.

Quant à moi, mon cœur se tordait de rire ; il voulait se briser, mais ne savais comment ; et cet accès d’hilarité me secouait le diaphragme.

En vérité, ce sera ma mort, d’étouffer de rire, en voyant des ânes ivres et en entendant ainsi des veilleurs de nuit douter le Dieu.

Le temps n’est-il pas depuis longtemps passé, même pour de pareils doutes ? Qui aurait le droit de réveiller dans leur sommeil d’aussi vieilles choses ennemies de la lumière ?

Il y a longtemps que c’en est fini des dieux anciens : – et, en vérité, ils ont eu une bonne et joyeuse fin divine !

Ils ne passèrent pas par le « crépuscule » pour aller vers la mort, – c’est un mensonge de le dire ! Au contraire : ils se sont tués eux-mêmes à force de – rire !

C’est ce qui arriva lorsqu’un dieu prononça lui-même la parole la plus impie, – la parole : « Il n’y a qu’un Dieu ! Tu n’auras point d’autres dieux devant ma face ! » – une vieille barbe de dieu, un dieu coléreux et jaloux s’est oublié ainsi : – c’est alors que tous les dieux se mirent à rire et à s’écrier en branlant sur leurs sièges : « N’est-ce pas là précisément la divinité, qu’il y ait des dieux – qu’il n’y ait pas un Dieu ? »

Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. –

Ainsi parlait Zarathoustra dans la ville qu’il aimait et qui est appelée la « Vache multicolore ».

Car de cet endroit il n’avait plus que deux jours de marche pour retourner à sa caverne, auprès de ses animaux ; mais il avait l’âme sans cesse pleine d’allégresse de se savoir si près de son retour. –

Le retour

Ô solitude ! Toi ma patrie, solitude ! Trop longtemps j’ai vécu sauvage en de sauvages pays étrangers, pour ne pas retourner à toi avec des larmes !

Maintenant menace-moi du doigt, ainsi qu’une mère menace, et souris-moi comme sourit une mère, dis-moi seulement : « Qui était-il celui qui jadis s’est échappé loin de moi comme un tourbillon ? – celui qui, en s’en allant, s’est écrié : trop longtemps j’ai tenu compagnie à la solitude, alors j’ai désappris le silence ! C’est cela – que tu as sans doute appris maintenant ?

« Ô Zarathoustra, je sais tout : et que tu te sentais plus abandonné dans la multitude, toi l’unique, que jamais tu ne l’as été avec moi !

« Autre chose est l’abandon, autre chose la solitude : C’est cela – que tu as appris maintenant ! Et que parmi les hommes tu seras toujours sauvage et étranger :

« – sauvage et étranger, même quand ils t’aiment, car avant tout ils veulent être ménagés !

« Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure ; ici tu peux tout dire et t’épancher tout entier, ici nul n’a honte des sentiments cachés et tenaces.

« Ici toutes choses s’approchent à ta parole, elles te cajolent et te prodiguent leurs caresses : car elles veulent monter sur ton dos. Monté sur tous les symboles tu chevauches ici vers toutes les vérités.

« Avec droiture et franchise, tu peux parler ici à toutes choses : et, en vérité, elles croient recevoir des louanges, lorsqu’on parle à toutes choses – avec droiture.

« Autre chose, cependant, est l’abandon. Car te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque ton oiseau se mit à crier au-dessus de toi, lorsque tu étais dans la forêt, sans savoir où aller, incertain, tout près d’un cadavre : – lorsque tu disais : que mes animaux me conduisent ! J’ai trouvé plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux : – c’était là de l’abandon !

« Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque tu étais assis sur ton île, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant à ceux qui ont soif et le répandant sans compter : – jusqu’à ce que tu fus enfin seul altéré parmi les hommes ivres et que tu te plaignis nuitamment : « N’y a-t-il pas plus de bonheur à prendre qu’à donner ? Et n’y a-t-il pas plus de bonheur encore à voler qu’à prendre ? » – C’était là de l’abandon !

« Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque vint ton heure la plus silencieuse qui te chassa de toi-même, lorsqu’elle te dit avec de méchants chuchotements : « Parle et détruis ! » »

« – lorsqu’elle te dégoûta de ton attente et de ton silence et qu’elle découragea ton humble courage : c’était là de l’abandon ! » –

Ô solitude ! Toi ma patrie, solitude ! Comme ta voix me parle, bienheureuse tendre !

Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point l’un à l’autre, ouvertement nous passons ensemble les portes ouvertes.

Car tout est ouvert chez toi et il fait clair ; et les heures, elles aussi, s’écoulent ici plus légères. Car dans l’obscurité, te temps vous paraît plus lourd à porter qu’à la lumière.

Ici se révèle à moi l’essence et l’expression de tout ce qui est : tout ce qui est veut s’exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre de moi à parler.

Là-bas cependant – tout discours est vain ! La meilleure sagesse c’est d’oublier et de passer : – c’est là ce que j’ai appris !

Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout prendre. Mais pour cela j’ai les mains trop propres.

Je suis dégoûté rien qu’à respirer leur haleine ; hélas ! Pourquoi ai-je vécu si longtemps parmi leur bruit et leur mauvaise haleine !

Ô bienheureuse solitude qui m’enveloppe ! Ô pures odeurs autour de moi ! Ô comme ce silence fait aspirer l’air pur à pleins poumons ! Ô comme il écoute, ce silence bienheureux !

Là-bas cependant – tout parle et rien n’est entendu. Si l’on annonce sa sagesse à sons de cloches : les épiciers sur la place publique en couvriront le son par le bruit des gros sous !

Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre. Tout tombe à l’eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines.

Chez eux tout parle, rien ne réussit et ne s’achève plus. Tout caquette, mais qui veut encore rester au nid à couver ses œufs ?

Chez eux tout parle, tout est dilué. Et ce qui hier était encore trop dur, pour le temps lui-même et pour les dents du temps, pend aujourd’hui, déchiqueté et rongé, à la bouche des hommes d’aujourd’hui.

Chez eux tout parle, tout est divulgué. Et ce qui jadis était appelé mystère et secret des âmes profondes appartient aujourd’hui aux trompettes des rues et à d’autres tapageurs.

Ô nature humaine ! Chose singulière ! Bruit dans les rues obscures ! Te voilà derrière moi : – mon plus grand danger est resté derrière moi !

Les ménagements et la pitié furent toujours mon plus grand danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et pris en pitié.

Gardant mes vérités au fond du cœur, les mains agitées comme celles d’un fou et le cœur affolé en petits mensonges de la pitié : – ainsi j’ai toujours vécu parmi les hommes.

J’étais assis parmi eux, déguisé, prêt à me méconnaître pour les supporter, aimant à me dire pour me persuader : « Fou que tu es, tu ne connais pas les hommes ! »

On désapprend ce que l’on sait des hommes quand on vit parmi les hommes. Il y a trop de premiers plans chez les hommes, – que peuvent faire là les vues lointaines et perçantes !

Et s’ils me méconnaissaient : dans ma folie, je les ménageais plus que moi-même à cause de cela : habitué que j’étais à la dureté envers moi-même, et me vengeant souvent sur moi-même de ce ménagement.

Piqué de mouches venimeuses, et rongé comme la pierre, par les nombreuses gouttes de la méchanceté, ainsi j’étais parmi eux et je me disais encore : « Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse ! »

C’est surtout ceux qui s’appelaient « les bons » que j’ai trouvés être les mouches les plus venimeuses : ils piquent en toute innocence ; ils mentent en toute innocence ; comment sauraient-ils être – justes envers moi !

La pitié enseigne à mentir à ceux qui vivent parmi les bons. La pitié rend l’air lourd à toutes les âmes libres. Car la bêtise des bons est insondable.

Me cacher moi-même et ma richesse – voilà ce que j’ai appris à faire là-bas : car j’ai trouvé chacun riche pauvre d’esprit. Ce fut là le mensonge de ma pitié de savoir chez chacun, – de voir et de sentir chez chacun ce qui était pour lui assez d’esprit, ce qui était trop d’esprit pour lui !

Leurs sages rigides, je les ai appelés sages, non rigides, – c’est ainsi que j’ai appris à avaler les mots. Leurs fossoyeurs : je les ai appelés chercheurs et savants, – c’est ainsi que j’ai appris à changer les mots.

Les fossoyeurs prennent les maladies à force de creuser des fosses. Sous de vieux décombres dorment des exhalaisons malsaines. Il ne faut pas remuer le marais. Il faut vivre sur les montagnes.

C’est avec des narines heureuses que je respire de nouveau la liberté des montagnes ! mon nez est enfin délivré de l’odeur de tous les être humains !

Chatouillée par l’air vif, comme par des vins mousseux, mon âme éternue, – et s’acclame en criant : « À ta santé ! »

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des trois maux

1

En rêve, dans mon dernier rêve du matin, je me trouvais aujourd’hui sur un promontoire, au delà du monde, je tenais une balance dans la main et je pesais le monde.

Ô pourquoi l’aurore est-elle venue trop tôt pour moi ? son ardeur m’a réveillé, la jalousie ! Elle est toujours jalouse de l’ardeur de mes rêves du matin.

Mesurable pour celui qui a le temps, pesable pour un bon peseur, attingible pour les ailes vigoureuses, devinable pour de divins amateurs de problèmes : ainsi mon rêve a trouvé le monde : –

Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme le papillon, impatient comme le faucon : quelle patience et quel loisir il a eu aujourd’hui pour pouvoir peser le monde !

Ma sagesse lui aurait-elle parlé en secret, ma sagesse du jour, riante et éveillée, qui se moque de tous les « mondes infinis » ? Car elle dit : « Où il y a de la force, le nombre finit par devenir maître, car c’est lui qui a le plus de force. »

Avec quelle certitude mon rêve a regardé ce monde fini ! Ce n’était de sa part ni curiosité, ni indiscrétion, ni crainte, ni prière : – comme si une grosse pomme s’offrait à ma main, une pomme d’or, mûre, à pelure fraîche et veloutée – ainsi s’offrit à moi le monde : – comme si un arbre me faisait signe, un arbre à larges branches, ferme dans sa volonté, courbé et tordu en appui et en reposoir pour le voyageur fatigué : ainsi le monde était placé sur mon promontoire : – comme si des mains gracieuses portaient un coffret à ma rencontre, – un coffret ouvert pour le ravissement des yeux pudiques et vénérateurs : ainsi le monde se porte à ma rencontre : – pas assez énigme pour chasser l’amour des hommes, pas assez intelligible pour endormir la sagesse des hommes : – une chose humainement bonne, tel me fut aujourd’hui le monde que l’on calomnie tant !

Combien je suis reconnaissant à mon rêve du matin d’avoir ainsi pesé le monde à la première heure ! Il est venu à moi comme une chose humainement bonne, ce rêve et ce consolateur de cœur !

Et, afin que je fasse comme lui, maintenant que c’est le jour, et pour que ce qu’il y a de meilleur me serve d’exemple : je veux mettre maintenant dans la balance les trois plus grands maux et peser humainement bien. –

Celui qui enseigna à bénir enseigna aussi à maudire : quelles sont les trois choses les plus maudites sur terre ? Ce sont elles que je veux mettre sur la balance.

La volupté, le désir de domination, l’égoïsme : ces trois choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu’à présent, – ce sont ces trois choses que je veux peser humainement bien.

Eh bien ! Voici mon promontoire et voilà la mer : elle roule vers moi, moutonneuse, caressante, cette vieille et fidèle chienne, ce monstre à cent têtes que j’aime.

Eh bien ! C’est ici que je veux tenir la balance sur la mer houleuse, et je choisis aussi un témoin qui regarde, – c’est toi, arbre solitaire, toi dont la couronne est vaste et le parfum puissant, arbre que j’aime ! –

Sur quel pont le présent va-t-il vers l’avenir ? Quelle est la force qui contraint ce qui est haut à s’abaisser vers ce qui est bas ? Et qu’est-ce qui force la chose la plus haute – à grandir encore davantage ?

Maintenant la balance se tient immobile et en équilibre : j’y ai jeté trois lourdes questions, l’autre plateau porte trois lourdes réponses.

2

Volupté – c’est pour tous les pénitents en cilice qui méprisent le corps, l’aiguillon et la mortification, c’est le « monde » maudit chez tous les hallucinés de l’arrière-monde : car elle nargue et éconduit tous les hérétiques.

Volupté – c’est pour la canaille le feu lent où l’on brûle la canaille ; pour tout le bois vermoulu et les torchons nauséabonds le grand fourneau ardent.

Volupté – c’est pour les cœurs libres quelque chose d’innocent et de libre, le bonheur du jardin de la terre, la débordante reconnaissance de l’avenir pour le présent.

Volupté – ce n’est un poison doucereux que pour les flétris, mais pour ceux qui ont la volonté du lion, c’est le plus grand cordial, le vin des vins, que l’on ménage religieusement.

Volupté – c’est la plus grande félicité symbolique pour le bonheur et l’espoir supérieur. Car il y a bien des choses qui ont droit à l’union et plus qu’à l’union, – bien des choses qui se sont plus étrangères à elles-mêmes que ne l’est l’homme à la femme : et qui donc a jamais entièrement compris à quel point l’homme et la femme sont étrangers l’un à l’autre ?

Volupté – cependant je veux mettre des clôtures autour de mes pensées et aussi autour de mes paroles : pour que les cochons et les exaltées n’envahissent pas mes jardins ! –

Désir de dominer – c’est le fouet cuisant pour les plus durs de tous les cœurs endurcis, l’épouvantable martyre qui réserve même au plus cruel la sombre flamme des bûchers vivants.

Désir de dominer – c’est le frein méchant mis aux peuples les plus vains, c’est lui qui raille toutes les vertus incertaines, à cheval sur toutes les fiertés.

Désir de dominer – c’est le tremblement de terre qui rompt et disjoint tout ce qui est caduc et creux, c’est le briseur irrité de tous les sépulcres blanchis qui gronde et punit, le point d’interrogation jaillissant à côté de réponses prématurées.

Désir de dominer – dont le regard fait ramper et se courber l’homme, qui l’asservit et l’abaisse au-dessous du serpent et du cochon : jusqu’à ce qu’enfin le grand mépris clame en lui.

Désir de dominer – c’est le terrible maître qui enseigne le grand mépris, qui prêche en face des villes et des empires : « Ôte-toi ! » – jusqu’à ce qu’enfin ils s’écrient eux-mêmes : « Que je m’ôte moi ! »

Désir de dominer – qui monte aussi vers les purs et les solitaires pour les attirer, qui monte vers les hauteurs de la satisfaction de soi, ardent comme un amour qui trace sur le ciel d’attirantes joies empourprées.

Désir de dominer – mais qui voudrais appeler cela un désir, quand c’est vers en bas que la hauteur aspire à la puissance ! En vérité, il n’y a rien de fiévreux et de maladif dans de pareils désirs, dans de pareilles descentes !

Que la hauteur solitaire ne s’esseule pas éternellement et ne se contente pas de soi ; que la montagne descende vers la vallée et les vents des hauteurs vers les terrains bas : – Ô qui donc trouverait le vrai nom pour baptiser et honorer un pareil désir ! « Vertu qui donne » – c’est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable.

Et c’est alors qu’il arriva aussi – et, en vérité, ce fut pour la première fois ! – que sa parole fit la louange de l’égoïsme, le bon et sain égoïsme qui jaillit de l’âme puissante : – de l’âme puissante, unie au corps élevé, au corps beau, victorieux et réconfortant, autour de qui toute chose devient miroir : – le corps souple qui persuade, le danseur dont le symbole et l’expression est l’âme joyeuse d’elle-même. La joie égoïste de tels corps, de telles âmes s’appelle elle-même : « vertu ».

Avec ce qu’elle dit du bon et du mauvais, cette joie égoïste se protège elle-même, comme si elle s’entourait d’un bois sacré ; avec les noms de son bonheur, elle bannit loin d’elle tout ce qui est méprisable.

Elle bannit loin d’elle tout ce qui est lâche ; elle dit : mauvais – c’est ce qui est lâche ! Méprisable luit semble celui qui peine, soupire et se plaint toujours et qui ramasse même les plus petits avantages.

Elle méprise aussi toute sagesse lamentable : car, en vérité, il y a aussi la sagesse qui fleurit dans l’obscurité ; une sagesse d’ombre nocturne qui soupire toujours : « Tout est vain ! »

Elle ne tient pas en estime la craintive méfiance et ceux qui veulent des serments au lieu de regards et de mains tendues : et non plus la sagesse trop méfiante, – car c’est ainsi que font les âmes lâches.

L’obséquieux lui paraît plus bas encore, le chien qui se met tout de suite sur le dos, l’humble ; et il y a aussi de la sagesse qui est humble, rampante, pieuse et obséquieuse.

Mais elle hait jusqu’au dégoût celui qui ne veut jamais se défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop patient qui supporte tout et se contente de tout ; car ce sont là coutumes de valets.

Que quelqu’un soit servile devant les dieux et les coups de pieds divins ou devant des hommes et de stupides opinions d’hommes : à toute servilité il crache au visage, ce bienheureux égoïsme !

Mauvais : – c’est ainsi qu’elle appelle tout ce qui est abaissé, cassé, chiche et servile, les yeux clignotants et soumis, les cœurs contrits, et ces créatures fausses et fléchissantes qui embrassent avec de larges lèvres peureuses.

Et sagesse fausse : – c’est ainsi qu’elle appelle tous les bons mots des valets, des vieillards et des épuisés ; et surtout l’absurde folie pédante des prêtres !

Les faux sages, cependant, tous les prêtres, ceux qui sont fatigués du monde et ceux dont l’âme est pareille à celle des femmes et des valets, – ô comme leurs intrigues se sont toujours élevées contre l’égoïsme !

Et ceci précisément devait être la vertu et s’appeler vertu, qu’on s’élève contre l’égoïsme ! Et « désintéressés » – c’est ainsi que souhaitaient d’être, avec de bonnes raisons, tous ces poltrons et toutes ces araignées de vivre !

Mais c’est pour eux tous que vient maintenant le jour, le changement, l’épée du jugement, le grand midi : c’est là que bien des choses seront manifestes !

Et celui qui glorifie le Moi et qui sanctifie l’égoïsme, celui-là en vérité dit ce qu’il sait, le devine « Voici, il vient, il s’approche, le grand midi ! »

Ainsi parlait Zarathoustra.

De l’esprit de lourdeur

1

Ma bouche – est la bouche du peuple : je parle trop grossièrement et trop cordialement pour les élégants. Mais ma parole semble plus étrange encore aux écrivassiers et aux plumitifs.

Ma main – est une main de fou : malheur à toutes les tables et à toutes les murailles, et à tout ce qui peut donner place à des ornements et à des gribouillages de fou !

Mon pied – est un sabot de cheval ; avec lui je trotte et je galope par monts et par vaux, de ci, de là, et le plaisir me met le diable au corps pendant ma course rapide.

Mon estomac – est peut-être l’estomac d’un aigle. Car il préfère à toute autre la chair de l’agneau. Mais certainement, c’est un estomac d’oiseau.

Nourri de choses innocentes et frugales, prêt à voler et impatient de m’envoler – c’est ainsi que je me plais à être ; comment ne serais-je pas un peu comme un oiseau !

Et c’est surtout parce que je suis l’ennemi de l’esprit de lourdeur, que je suis comme un oiseau : ennemi à mort en vérité, ennemi juré, ennemi né ! Où donc mon inimitié ne s’est-elle pas déjà envolée et égarée ?

C’est là-dessus que je pourrais entonner un chant – et je veux l’entonner : quoique je sois seul dans une maison vide et qu’il faille que je chante à mes propres oreilles.

Il y a bien aussi d’autres chanteurs qui n’ont le gosier souple, la main éloquente, l’œil expressif et le cœur éveillé que quand la maison est pleine : – je ne ressemble pas à ceux-là. –

2

Celui qui apprendra à voler aux hommes de l’avenir aura déplacé toutes les bornes ; pour lui les bornes mêmes s’envoleront dans l’air, il baptisera de nouveau la terre – il l’appellera « la légère ».

L’autruche cour plus vite que le coursier le plus rapide, mais elle aussi fourre encore lourdement sa tête dans la lourde terre : ainsi l’homme qui ne sait pas encore voler.

La terre et la vie lui semblent lourdes, et c’est ce que veut l’esprit de lourdeur ! Celui cependant qui veut devenir léger comme un oiseau doit s’aimer soi-même : c’est ainsi que j’enseigne, moi.

Non pas s’aimer de l’amour des malades et des fiévreux : car chez ceux-là l’amour-propre sent même mauvais.

Il faut apprendre à s’aimer soi-même, d’un amour sain et bien portant : afin d’apprendre à se supporter soi-même et de ne point vagabonder – c’est ainsi que j’enseigne.

Un tel vagabondage s’est donné le nom « d’amour du prochain » : c’est par ce mot d’amour qu’on a le mieux menti et dissimulé, et ceux qui étaient à charge plus que tous les autres.

Et, en vérité, apprendre à s’aimer, ce n’est point là un commandement pour aujourd’hui et pour demain. C’est au contraire de tous les arts le plus subtil, le plus rusé, le dernier et le plus patient.

Car, pour son possesseur, toute possession est bien cachée ; et de tous les trésors celui qui vous est propre est découvert le plus tard, – voilà l’ouvrage de l’esprit de lourdeur.

À peine sommes-nous au berceau, qu’on nous dote déjà de lourdes paroles et de lourdes valeurs : « bien » et « mal » – c’est ainsi que s’appelle ce patrimoine. C’est à cause de ces valeurs qu’on nous pardonne de vivre.

Et c’est pour leur défendre à temps de s’aimer eux-mêmes, qu’on laisse venir à soi les petits enfants : voilà l’ouvrage de l’esprit de lourdeur.

Et nous – nous traînons fidèlement ce dont on nous charge, sur de fortes épaules et par-dessus d’arides montagnes ! Et si nous nous plaignons de la chaleur on nous dit : « Oui, la vie est lourde à porter ! »

Mais ce n’est que l’homme lui-même qui est lourd à porter ! Car il traîne avec lui, sur ses épaules, trop de choses étrangères. Pareil au chameau, il s’agenouille et se laisse bien charger.

Surtout l’homme vigoureux et patient, plein de vénération : il charge sur ses épaules trop de paroles et de valeurs étrangères et lourdes, – alors la vie lui semble un désert !

Et, en vérité ! bien des choses qui vous sont propres sont aussi lourdes à porter ! Et l’intérieur de l’homme ressemble beaucoup à l’huître, il est rebutant, flasque et difficile à saisir, –

– en sorte qu’une noble écorce avec de nobles ornements se voit obligée d’intercéder pour le reste. Mais cet art aussi doit être appris : posséder de l’écorce, une belle apparence et un sage aveuglement !

Chez l’homme on est encore trompé sur plusieurs autres choses, puisqu’il y a bien des écorces qui sont pauvres et tristes, et qui sont trop de l’écorce. Il y a beaucoup de force et de bontés cachées qui ne sont jamais devinées ; les mets les plus délicats ne trouvent pas d’amateurs.

Les femmes savent cela, les plus délicates : un peu plus grasses, un peu plus maigres – ah ! Comme il y a beaucoup de destinée dans si peu de chose !

L’homme est difficile à découvrir, et le plus difficile encore pour lui-même ; souvent l’esprit ment au sujet de l’âme. Voilà l’ouvrage de l’esprit de lourdeur.

Mais celui-là s’est découvert lui-même qui dit : ceci est mon bien et mon mal. Par ces paroles il a fait taire la taupe et le nain qui disent : « Bien pour tous, mal pour tous. »

En vérité, je n’aime pas non plus ceux pour qui toutes choses sont bonnes et qui appellent ce monde le meilleur des mondes. Je les appelle des satisfaits.

Le contentement qui goûte de tout : ce n’est pas là le meilleur goût ! J’honore la langue du gourmet, le palais délicat et difficile qui a appris à dire : « Moi » et « Oui » et « Non ».

Mais tout mâcher et tout digérer – c’est faire comme les cochons ! Dire toujours I-A, c’est ce qu’apprennent seuls l’âne et ceux qui sont de son espèce ! –

C’est le jaune profond et le rouge intense que mon goût désire, – il mêle du sang à toutes les couleurs. Mais celui qui crépit sa maison de blanc révèle par là qu’il a une âme crépie de blanc.

Les uns amoureux des momies, les autres des fantômes ; et nous également ennemis de la chair et du sang – comme ils sont tous en contradiction avec mon goût ! Car j’aime le sang.

Et je ne veux pas demeurer où chacun crache : ceci est maintenant mon goût, – je préférerais de beaucoup vivre parmi les voleurs et les parjures. Personne n’a d’or dans la bouche.

Mais les lécheurs de crachats me répugnent plus encore ; et la bête la plus répugnante que j’aie trouvée parmi les hommes, je l’ai appelée parasite : elle ne voulait pas aimer et elle voulait vivre de l’amour.

J’appelle malheureux tous ceux qui n’ont à choisir qu’entre deux choses : devenir des bêtes féroces ou de féroces dompteurs de bêtes ; auprès d’eux je ne voudrais pas dresser ma tente.

J’appelle encore malheureux ceux qui sont obligés d’attendre toujours, – ils ne sont pas à mon goût, tous ces péagers et ces épiciers, ces rois et tous ces autres gardeurs de pays et de boutiques.

En vérité, mois aussi, j’ai appris à attendre, à attendre longtemps, mais à m’attendre, moi. Et j’ai surtout appris à me tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser.

Car ceci est ma doctrine : qui veut apprendre à voler un jour doit d’abord apprendre à se tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser : on n’apprend pas à voler du premier coup !

Avec des échelles de corde j’ai appris à escalader plus d’une fenêtre, avec des jambes agiles j’ai grimpé sur de hauts mâts : être assis sur des hauts mâts de la connaissance, quelle félicité ! – flamber sur de hauts mâts comme de petites flammes : une petite lumière seulement, mais pourtant une grande consolation pour les vaisseaux échoués et les naufragés ! –

Je suis arrivé à ma vérité par bien des chemins et de bien des manières : je ne suis pas monté par une seule échelle à la hauteur d’où mon œil regarde dans le lointain.

Et c’est toujours à contre-cœur que j’ai demandé mon chemin, – cela me fut toujours contraire ! J’ai toujours préféré interroger et essayer les chemins eux-mêmes.

Essayer et interroger, ce fut là toute ma façon de marcher : – et, en vérité, il faut aussi apprendre à répondre à de pareilles questions ! Car ceci est – de mon goût : – ce n’est ni un bon, ni un mauvais goût, mais c’est mon goût, dont je n’ai ni à être honteux ni à me cacher.

« Cela – est maintenant mon chemin, – où est le vôtre ? » Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient « le chemin ». Car le chemin – le chemin n’existe pas.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des vieilles et des nouvelles tables

1

Je suis assis là et j’attends, entouré de vieilles tables brisées et aussi de nouvelles tables à demi écrites. Quand viendra mon heure ? – l’heure de ma descente, de mon déclin : car je veux retourner encore une fois auprès des hommes.

C’est ce que j’attends maintenant : car il faut d’abord que me viennent les signes annonçant que mon heure est venue, – le lion rieur avec l’essaim de colombes.

En attendant je parle comme quelqu’un qui a le temps, je me parle à moi-même. Personne ne me raconte de choses nouvelles : je me raconte donc à moi-même. –

2

Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés assis sur une vieille présomption. Ils croyaient tous savoir, depuis longtemps, ce qui est bien et mal pour l’homme.

Toute discussion sur la vertu leur semblait une chose vieille et fatiguée, et celui qui voulait bien dormir parlait encore du « bien » et du « mal » avant d’aller se coucher.

J’ai secoué la torpeur de ce sommeil lorsque j’ai enseigné : Personne ne sait encore ce qui est bien et mal : – si ce n’est le créateur !

Mais c’est le créateur qui crée le but des hommes et qui donne sons sens et son avenir à la terre : c’est lui seulement qui crée le bien et le mal de toutes choses.

Et je leur ai ordonné de renverser leurs vieilles chaires, et, partout où se trouvait cette vieille présomption, je leur ai ordonné de rire de leurs grands maîtres de la vertu, de leurs saints, de leurs poètes et de leurs sauveurs du monde.

Je leur ai ordonné de rire de leurs sages austères et je les mettais en garde contre les noirs épouvantails plantés sur l’arbre de la vie.

Je me suis assis au bord de leur grande allée de cercueils, avec les charognes et même avec les vautours – et j’ai ri de tout leur passé et de la splendeur effritée de ce passé qui tombe en ruines.

En vérité, pareil aux pénitenciers et aux fous, j’ai anathématisé ce qu’ils ont de grand et de petit, – la petitesse de ce qu’ils ont de meilleur, la petitesse de ce qu’ils ont de pire, voilà ce dont je riais.

Mon sage désir jaillissait de moi avec des cris et des rires ; comme une sagesse sauvage vraiment il est né sur les montagnes ! – mon grand désir aux ailes bruissantes.

Et souvent il m’a emporté bien loin, au delà des monts, vers les hauteurs, au milieu du rire : alors il m’arrivait de voler en frémissant comme une flèche, à travers des extases ivres de soleil : – au delà, dans les lointains avenir que nul rêve n’a vus, dans les midis plus chauds que jamais imagier n’en rêva : là-bas où les dieux dansants ont honte de tous les vêtements : – afin que je parle en paraboles, que je balbutie et que je boite comme les poètes ; et, en vérité, j’ai honte d’être obligé d’être encore poète ! –

Où tout devenir me semblait danses et malices divines, où le monde déchaîné et effréné se réfugiait vers lui-même : –

– comme une éternelle fuite de soi et une éternelle recherche de soi chez des dieux nombreux, comme une bienheureuse contradiction de soi, une répétition et un retour vers soi-même des dieux nombreux : – où tout temps me semblait une bienheureuse moquerie des instants, où le nécessité était la liberté même qui se jouait avec bonheur de l’aiguillon de la liberté :

Où j’ai retrouvé aussi mon vieux démon et mon ennemi né, l’esprit de lourdeur et tout ce qu’il il a créé : la contrainte, la loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le bien et le mal : –

Car ne faut-il pas qu’il y ait des choses sur lesquelles on puisse danser et passer ? Ne faut-il pas qu’il y ait – à cause de ceux qui sont légers et les plus légers – des taupes et de lourds nains ?

3

C’est là aussi que j’ai ramassé sur ma route le mot de « Surhomme » et cette doctrine : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté, – l’homme est un pont et non un but : se disant bienheureux de son midi et de son soir, une voie vers de nouvelles aurores : – la parole de Zarathoustra sur le grand Midi et tout ce que j’ai suspendu au-dessus des hommes, semblable à un second couchant de pourpre.

En vérité, je leur fis voir aussi de nouvelles étoiles et de nouvelles nuits ; et sur les nuages, le jour et la nuit, j’ai étendu le rire, comme une tente multicolore.

Je leur ai enseigné toutes mes pensées et toutes mes aspirations : à réunir et à joindre tout ce qui chez l’homme n’est que fragment et énigme et lugubre hasard, – en poète, en devineur d’énigmes, en rédempteur du hasard, je leur ai appris à être créateurs de l’avenir et à sauver, en créant, tout ce qui fut.

Sauver le passé dans l’homme et transformer tout « ce qui était » jusqu’à ce que la volonté dise : « Mais c’est ainsi que je voulais que ce fût ! C’est ainsi que je le voudrai – »

– C’est ceci que j’ai appelé salut pour eux, c’est ceci seul que je leur ai enseigné à appeler salut. –

Maintenant j’attends mon salut, – afin de retourner une dernière fois auprès d’eux.

Car encore une fois je veux retourner auprès des hommes : c’est parmi eux que je veux disparaître et, en mourant, je veux leur offrir le plus riche de mes dons !

C’est du soleil que j’ai appris cela, quand il se couche, du soleil trop riche : il répand alors dans la mer l’or de sa richesse inépuisable, – en sorte que même les plus pauvres pêcheurs rament alors avec des rames dorées ! Car c’est cela que j’ai vu jadis et, tandis que je regardais, mes larmes coulaient sans cesse. –

Pareil au soleil, Zarathoustra, lui aussi, veut disparaître : maintenant il est assis là a attendre, entouré de vieilles tables brisées et de nouvelles tables, – à demi-écrites.

4

Regardez, voici une nouvelle table : mais où sont mes frères qui la porteront avec moi dans la vallée et dans les cœurs de chair ? –

Ainsi l’exige mon grand amour pour les plus éloignés : ne ménage point ton prochain ! L’homme est quelque chose qui doit être surmonté.

On peut arriver à se surmonter par des chemins et des moyens nombreux : c’est à toi à y parvenir ! Mais le bouffon seul pense : « On peut aussi sauter par-dessus l’homme. »

Surmonte-toi toi-même, même dans ton prochain : il ne faut pas te laisser donner un droit que tu es capable de conquérir !

Ce que tu fais, personne ne peut te le faire à son tour. Voici, il n’y a pas de récompense.

Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir. Et il y en a qui savent se commander, mais il s’en faut encore de beaucoup qu’ils sachent aussi s’obéir !

5

Telle est la manière des âmes nobles : elles ne veulent rien avoir pour rien, et moins que toute autre chose, la vie.

Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien ; mais nous autres, à qui la vie s’est donnée, – nous réfléchissons toujours à ce que nous pourrions donner de mieux en échange !

Et en vérité, c’est une noble parole, celle qui dit : « Ce que la vie nous a promis nous voulons le tenir – à la vie ! »

On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l’on ne donne pas à jouir. Et l’on ne doit pas vouloir jouir !

Car la jouissance et l’innocence sont les deux choses les plus pudiques : aucune des deux ne veut être cherchée. Il faut les posséder – mais il vaut mieux encore chercher la faute et la douleur ! –

6

Ô mes frères, le précurseur est toujours sacrifié. Or nous sommes des précurseurs.

Nous saignons tous au secret autel des sacrifices, nous brûlons et nous rôtissons tous en l’honneur des vieilles idoles.

Ce qu’il y a de mieux en nous est encore jeune : c’est ce qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n’est qu’une peau d’agneau : – comment ne tenterions-nous pas de vieux prêtres idolâtres !

Il habite encore en nous-mêmes, le vieux prêtre idolâtre qui se prépare à faire un festin de ce qu’il y a de mieux en nous. Hélas ! mes frères, comment des précurseurs ne seraient-ils pas sacrifiés !

Mais ainsi le veut notre qualité ; et j’aime ceux qui ne veulent point se conserver. Ceux qui sombrent, je les aime de tout mon cœur : car ils vont de l’autre côté.

7

Être véridique : peu de gens le savent ! Et celui qui le sait ne veut pas l’être ! Moins que tous les autres, les bons.

Ô ces bons ! – Les hommes bons ne disent jamais la vérité ; être bon d’une telle façon est une maladie pour l’esprit.

Ils cèdent, ces bons, ils se rendent, leur cœur répète et leur raison obéit : mais celui qui obéit ne s’entend pas lui-même !

Tout ce qui pour les bons est mal doit se réunir pour faire naître une vérité : ô mes frères, êtes-vous assez méchants pour cette vérité ?

L’audace téméraire, la longue méfiance, le cruel non, le dégoût, l’incision dans la vie, – comme il est rare que tout cela soit réuni ! C’est de telles semences cependant que – naît la vérité.

À côté de la mauvaise conscience, naquit jusqu’à présent toute science ! Brisez, brisez-moi les vieilles tables, vous qui cherchez la connaissance !

8

Quand il y a des planches jetées sur l’eau, quand des passerelles et des balustrades passent sur le fleuve : en vérité, alors on n’ajoutera foi à personne lorsqu’il dira que « tout coule ».

Au contraire, les imbéciles eux-mêmes le contredisent. « Comment ! s’écrient-ils, tout coule ? Les planches et les balustrades sont pourtant au-dessus du fleuve ! »

« Au-dessus du fleuve tout est solide, toutes les valeurs des choses, les ponts, les notions, tout ce qui est « bien » et « mal » : tout cela est solide ! »

Et quand vient l’hiver, qui est le dompteur des fleuves, les plus malicieux apprennent à se méfier ; et, en vérité, ce ne sont pas seulement les imbéciles qui disent alors : « Tout ne serait-il pas – immobile ? »

« Au fond tout est immobile », – c’est là un véritable enseignement d’hiver, une bonne chose pour les temps stériles, une bonne consolation pour le sommeil hivernal et les sédentaires.

« Au fond tout est immobile » – : mais le vent du dégel élève sa protestation contre cette parole !

Le vent du dégel, un taureau qui ne laboure point, – un taureau furieux et destructeur qui brise la glace avec des cornes en colère ! La glace cependant – brise les passerelles !

Ô mes frères ! tout ne coule-t-il pas maintenant ? Toutes les balustrades et toutes les passerelles ne sont-elles pas tombées à l’eau ? Qui se tiendrait encore au « bien » et au « mal » ?

« Malheur à nous ! Gloire à nous ! Le vent du dégel souffle ! » – Prêchez ainsi, mes frères, à travers toutes les rues.

9

Il y a une vieille folie qui s’appelle bien et mal. La roue de cette folie a tourné jusqu’à présent autour des devins et des astrologues.

Jadis on croyait aux devins et aux astrologues ; et c’est pourquoi l’on croyait que tout était fatalité : « Tu dois, car il le faut ! »

Puis on se méfia de tous les devins et de tous les astrologues et c’est pourquoi l’on crut que tout était liberté : « Tu peux, car tu veux ! »

Ô mes frères ! sur les étoiles et sur l’avenir on n’a fait jusqu’à présent que des suppositions sans jamais savoir : et c’est pourquoi sur le bien et le mal on n’a fait que des suppositions sans jamais savoir !

10

« Tu ne déroberas point ! Tu ne tueras point ! » Ces paroles étaient appelées saintes jadis : devant elles on courbait les genoux et l’on baissait la tête, et l’on ôtait ses souliers.

Mais je vous demande : où y eut-il jamais de meilleurs brigands et meilleurs assassins dans le monde, que les brigands et les assassins provoqués par ces saintes paroles ?

N’y a-t-il pas dans la vie elle-même – le vol et l’assassinat ? Et, en sanctifiant ces paroles, n’a-t-on pas assassiné la vérité elle-même ?

Ou bien était-ce prêcher la mort que de sanctifier tout ce qui contredisait et déconseillait la vie ? – Ô mes frères, brisez, brisez-moi les vieilles tables.

11

Ceci est ma pitié à l’égard de tout le passé que je le vois abandonné, – abandonné à la grâce, à l’esprit et à la folie de toutes les générations de l’avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont pour elles-mêmes !

Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et par sa disgrâce : jusqu’à ce que le passé devienne pour lui un pont, un signal, un héros et un cri de coq.

Mais ceci est l’autre danger et mon autre pitié : – les pensées de celui qui fait partie de la populace ne remontent que jusqu’à son grand-père, – mais avec le grand-père finit le temps.

Ainsi tout le passé est abandonné : car il pourrait arriver un jour que la populace devînt maître et qu’elle noyât dans des eaux basses l’époque tout entière.

C’est pourquoi, mes frères, il faut une nouvelle noblesse, adversaire de tout ce qui est populace et despote, une noblesse qui écrirait de nouveau le mot « noble » sur des tables nouvelles.

Car il faut beaucoup de nobles pour qu’il y ait de la noblesse ! Ou bien, comme j’ai dit jadis en parabole : « Ceci précisément est de la divinité, qu’il y ait beaucoup de dieux, mais pas de Dieu ! »

12

Ô mes frères ! je vous investis d’une nouvelle noblesse que je vous révèle : vous devez être pour moi des créateurs et des éducateurs, – des semeurs de l’avenir, –

– en vérité, non d’une noblesse que vous puissiez acheter comme des épiciers avec de l’or d’épicier : car ce qui a son prix a peu de valeur.

Ce n’est pas votre origine qui sera dorénavant votre honneur, mais c’est votre but qui vous fera honneur ! Votre volonté et votre pas en avant qui veut vous dépasser vous-mêmes, – que ceci soit votre nouvel honneur !

En vérité, votre honneur n’est pas d’avoir servi un prince – qu’importent encore les princes ! – ou bien d’être devenu le rempart de ce qui est, afin que ce qui est soit plus solide !

Non que votre race soit devenue courtisane à la cour et que vous ayez appris à être multicolores comme le flamant, debout pendant de longues heures sur les bords plats de l’étang.

Car savoir se tenir debout est un mérite chez les courtisans ; et tous les courtisans croient que la permission d’être assis sera une des félicités dont ils jouiront après la mort ! –

Ce n’est pas non plus qu’un esprit qu’ils appellent saint ait conduit vos ancêtres en des terres promises, que je ne loue pas ; car dans le pays où a poussé le pire de tous les arbres, la croix, – il n’y a rien à louer !

Et, en vérité, quel que soit le pays où ce « Saint-Esprit » ait conduit ses chevaliers, le cortège de ses chevaliers était toujours – précédé de chèvres, d’oies, de fous et de toqués ! –

Ô mes frères ! ce n’est pas en arrière que votre noblesse doit regarder, mais au dehors ! Vous devez être des expulsés de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres !

Vous devez aimer le pays de vos enfants : que cet amour soit votre nouvelle noblesse, – le pays inexploré dans les mers lointaines, c’est lui que j’ordonne à vos voiles de chercher et de chercher encore !

Vous devez racheter auprès de vos enfants d’être les enfants de vos pères : c’est ainsi que vous délivrerez tout le passé ! Je place au-dessus de vous cette table nouvelle !

13

« Pourquoi vivre ? Tout est vain ! Vivre – c’est battre de la paille ; vivre – c’est se brûler et ne pas arriver à se chauffer. » –

Ces bavardages vieillis passent encore pour de la « sagesse » ; ils sont vieux, ils sentent le renfermé, c’est pourquoi on les honore davantage. La pourriture, elle aussi, rend noble. –

Des enfants peuvent ainsi parler : ils craignent le feu car le feu les a brûlés ! Il y a beaucoup d’enfantillage dans les vieux livres de la sagesse.

Et celui qui bat toujours la paille comment aurait-il le droit de se moquer lorsqu’on bat le blé ? On devrait bâillonner de tels fous !

Ceux-là se mettent à table et n’apportent rien, pas même une bonne faim : – et maintenant ils blasphèment : « Tout est vain ! »

Mais bien manger et bien boire, ô mes frères, cela n’est en vérité pas un art vain ! Brisez, brisez-moi les tables des éternellement mécontents !

14

« Pour les purs, tout est pur » – ainsi parle le peuple. Mais moi je vous dis : pour les porcs, tout est porc !

C’est pourquoi les exaltés et les humbles, qui inclinent leur cœur, prêchent ainsi : « Le monde lui-même est un monstre fangeux. »

Car tous ceux-là ont l’esprit malpropre ; surtout ceux qui n’ont ni trêve ni repos qu’ils n’aient vu le monde par derrière, – ces hallucinés de l’arrière-monde !

C’est à eux que je le dis en plein visage, quoique cela choque la bienséance : en ceci le monde ressemble à l’homme, il a un derrière, – ceci est vrai !

Il y a dans le monde beaucoup de fange : ceci est vrai ! mais ce n’est pas à cause de cela que le monde est un monstre fangeux !

La sagesse veut qu’il y ait dans le monde beaucoup de choses qui sentent mauvais : le dégoût lui-même crée des ailes et des forces qui pressentent des sources !

Les meilleurs ont quelque chose qui dégoûte ; et le meilleur même est quelque chose qui doit être surmonté ! –

Mes frères ! il est sage qu’il y ait beaucoup de fange dans le monde ! –

15

J’ai entendu de pieux hallucinés de l’arrière-monde dire à leur conscience des paroles comme celle-ci et, en vérité, sans malice ni raillerie, – quoiqu’il n’y ait rien de plus faux sur la terre, ni rien de pire.

« Laissez donc le monde être le monde ! Ne remuez même pas le petit doigt contre lui ! »

« Laissez les gens se faire étrangler par ceux qui voudront, laissez-les se faire égorger, frapper, maltraiter et écorcher : ne remuez même pas le petit doigt pour vous y opposer. Cela leur apprendre à renoncer au monde. »

« Et ta propre raison tu devrais la ravaler et l’égorger ; car cette raison est de ce monde ; – ainsi tu apprendrais toi-même à renoncer au monde. » –

Brisez, brisez-moi, ô mes frères, ces vieilles tables des dévots ! Brisez dans vos bouches les paroles des calomniateurs du monde !

16

« Qui apprend beaucoup, désapprend tous les désirs violents » – c’est ce qu’on se murmure aujourd’hui dans toutes les rues obscures.

« La sagesse fatigue, rien ne vaut la peine ; tu ne dois pas convoiter ! » – j’ai trouvé suspendue cette nouvelle table, même sur les places publiques.

Brisez, ô mes frères, brisez même cette nouvelle table ! Les gens fatigués du monde l’ont suspendue, les prêtres de la mort et les estafiers : car voici, c’est aussi un appel à la servilité ! –

Ils ont mal appris et ils n’ont pas appris les meilleures choses, tout trop tôt en tout trop vite : ils ont mal mangé, c’est ainsi qu’ils se sont gâté l’estomac, –

– car leur esprit est un estomac gâté : c’est lui qui conseille la mort ! Car, en vérité, mes frères, l’esprit est un estomac !

La vie est une source de joie : mais pour celui qui laisse parler son estomac gâté, le père de la tristesse, toutes les sources sont empoisonnées.

Connaître : c’est une joie pour celui qui a la volonté du lion. Mais celui qui est fatigué est sous l’empire d’une volonté étrangère, toutes les vagues jouent avec lui.

Et c’est ainsi que font tous les hommes faibles : ils se perdent sur leurs chemins. Et leur lassitude finit par demander : « Pourquoi avons-nous jamais suivi ce chemin ? Tout est égal ! »

C’est à eux qu’il est agréable d’entendre prêcher : « Rien ne vaut la peine ! Vous ne devez pas vouloir ! » Ceci cependant est un appel à la servilité.

Ô mes frères ! Zarathoustra arrive comme un coup de vent frais pour tous ceux qui sont fatigués de leur chemin ; bien des nez éternueront à cause de lui !

Mon haleine souffle aussi à travers les murs dans les prisons et dans les esprits prisonniers !

La volonté délivre : car la volonté est créatrice ; c’est là ce que j’enseigne. Et ce n’est que pour créer qu’il vous faut apprendre !

Et c’est aussi de moi seulement qu’il vous faut apprendre à apprendre, à bien apprendre ! – Que celui qui a des oreilles entende.

17

La barque est prête, – elle vogue vers là-bas, peut-être vers le grand néant. – Mais qui veut s’embarquer vers ce « peut-être » ?

Personne de vous ne veut s’embarquer sur la barque de mort ! Pourquoi voulez-vous alors être fatigués du monde !

Fatigués du monde ! Avant d’être ravis à la terre. Je vous ai toujours trouvés désireux de la terre, amoureux de votre propre fatigue de la terre !

Ce n’est pas en vain que vous avez la lèvre pendante : un petit souhait terrestre lui pèse encore ! Et ne flotte-t-il dans votre regard pas un petit nuage de joie terrestre que vous n’avez pas encore oubliée ?

Il y a sur terre beaucoup de bonnes inventions, les unes utiles, les autres agréables : c’est pourquoi il faut aimer la terre.

Et quelques inventions sont si bonnes qu’elles sont comme le sein de la femme, à la fois utiles et agréables.

Mais vous autres qui êtes fatigués du monde et paresseux ! Il faut vous caresser de verges ! à coups de verges il faut vous rendre les jambes alertes.

Car si vous n’êtes pas des malades et des créatures usées, dont la terre est fatiguée, vous êtes de rusés paresseux ou bien des jouisseurs, des chats gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas recommencer à courir joyeusement, vous devez – disparaître !

Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables : ainsi enseigne Zarathoustra : disparaissez donc !

Mais il faut plus de courage pour faire une fin, qu’un vers nouveau : c’est ce que savent tous les médecins et tous les poètes. –

18

Ô mes frères, il y a des tables créées par la fatigue et des tables créées par la paresse, la paresse pourrie : quoiqu’elles parlent de la même façon, elles veulent être écoutées de façons différentes. –

Voyez cet homme langoureux ! Il n’est plus éloigné de son but que d’un empan, mais, à cause de sa fatigue, il s’est couché, boudeur, dans le sable : ce brave !

Il bâille de fatigue, fatigué de son chemin, de la terre, de son but et de lui-même : il ne veut pas faire un pas de plus, – ce brave !

Maintenant le soleil darde ses rayons sur lui, et les chiens voudraient lécher sa sueur : mais il est couché là dans son entêtement et préfère se consumer : –

– se consumer à un empan de son but ! En vérité, il faudra vous le tiriez par les cheveux vers son ciel, – ce héros !

En vérité, il vaut mieux que vous le laissiez là où il s’est couché, pour que le sommeil lui vienne, le sommeil consolateur, avec un bruissement de pluie rafraîchissante :

Laissez-le coucher jusqu’à ce qu’il se réveille de lui-même, – jusqu’à ce qu’il réfute de lui-même toute fatigue et tout ce qui en lui enseigne la fatigue !

Mais chassez loin de lui, mes frères, les chiens, les paresseux sournois, et toute cette vermine grouillante : –

– toute la vermine grouillante des gens « cultivés » qui se nourrit de la sueur des héros ! –

19

Je trace des cercles autour de moi et de saintes frontières ; il y en a toujours moins qui montent avec moi sur des montagnes toujours plus hautes : j’élève une chaîne de montagnes toujours plus saintes. –

Mais où que vous vouliez monter avec moi, mes frères : veillez à ce qu’il n’y ait pas de parasites qui montent avec vous !

Un parasite : c’est un ver rampant et insinuant, qui veut s’engraisser de tous vos recoins malades et blessés.

Et ceci est son art de deviner où les âmes qui montent sont fatiguées : c’est dans votre affliction et dans votre mécontentement, dans votre fragile pudeur, qu’il construit son nid répugnant.

Là où le fort est faible, là où le noble est trop indulgent, – c’est là qu’il construit son nid répugnant : le parasite habite où le grand a de petits recoins malades.

Quelle est la plus haute espèce chez l’être et quelle est l’espèce la plus basse ? Le parasite est la plus basse espèce, mais celui qui est la plus haute espèce nourrit le plus de parasites.

Car l’âme qui a la plus longue échelle et qui peut descendre le plus bas : comment ne porterait-elle pas sur elle le plus de parasites ? –

– l’âme la plus vaste qui peut courir, au milieu d’elle-même s’égarer et errer le plus loin, celle qui est la plus nécessaire, qui se précipite par plaisir dans le hasard : –

– l’âme qui est, qui plonge dans le devenir ; l’âme qui possède, qui veut entrer dans le vouloir et dans le désir : –

– l’âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même dans le plus large cercle ; l’âme la plus sage que la folie invite le plus doucement : –

– l’âme qui s’aime le plus elle-même, en qui toutes choses ont leur montée et leur descente, leur flux et leur reflux : – ô comment la plus haute âme n’aurait-elle pas les pires parasites ?

20

Ô mes frères, suis-je donc cruel ? Mais je vous dis : ce qui tombe, il faut encore le pousser !

Tout ce qui est d’aujourd’hui – tombe et se décompose ; qui donc voudrait le retenir ? Mais moi – moi je veux encore le pousser !

Connaissez-vous la volupté qui précipite les roches dans les profondeurs à pic ! – Ces hommes d’aujourd’hui : regardez donc comme ils roulent dans mes profondeurs !

Je suis un prélude pour de meilleurs joueurs, ô mes frères ! un exemple ! Faites selon mon exemple !

Et s’il y a quelqu’un à qui vous n’appreniez pas à voler, apprenez-lui du moins – à tomber plus vite ! –

21

J’aime les braves : mais il ne suffit pas d’être bon sabreur, – il faut aussi savoir qui l’on frappe !

Et souvent il y a plus de bravoure à s’abstenir et à passer : afin de se réserver pour un ennemi plus digne !

Vous ne devez avoir que des ennemis dignes de haine, mais point d’ennemis dignes de mépris : il faut que vous soyez fiers de votre ennemi : c’est ce que j’ai enseigné une fois déjà.

Il faut vous réserver pour un ennemi plus digne, ô mes amis : c’est pourquoi il y en a beaucoup devant lesquels il faut passer, –

– surtout devant la canaille nombreuse qui vous fait du tapage à l’oreille en vous parlant du peuple et des nations.

Gardez vos yeux de leur « pour » et de leur « contre » ! Il y a là beaucoup de justice et d’injustice : celui qui est spectateur se fâche.

Être spectateur et frapper dans la masse – c’est l’œuvre d’un instant : c’est pourquoi allez-vous-en dans les forêts et laissez reposer votre épée !

Suivez vos chemins ! Et laissez les peuples et les nations suivre les leurs ! – des chemins obscurs, en vérité, où nul espoir ne scintille plus !

Que l’épicier règne, là où tout ce qui brille – n’est plus qu’or d’épicier ! Ce n’est plus le temps des rois : ce qui aujourd’hui s’appelle peuple ne mérite pas de roi.

Regardez donc comme ces nations imitent maintenant elles-mêmes les épiciers : elles ramassent les plus petits avantages dans toutes les balayures !

Elles s’épient, elles s’imitent, – c’est ce qu’elles appellent « bon voisinage ». Ô bienheureux temps, temps lointain où un peuple se disait : c’est sur d’autres peuples que je veux être – maître ! »

Car, ô mes frères, ce qu’il y a de meilleur doit régner, ce qu’il y a de meilleur veut aussi régner ! Et où il y a une autre doctrine, ce qu’il a de meilleur – fait défaut.

22

Si ceux-ci – avaient le pain gratuit, malheur à eux ! Après quoi crieraient-ils ? De quoi s’entretiendraient-ils si ce n’était de leur entretien ? et il faut qu’ils aient la vie dure !

Ce sont des bêtes de proie : dans leur « travail » – il y a aussi du rapt ; dans leur gain – il y a aussi de la ruse ! C’est pourquoi il faut qu’ils aient la vie dure !

Il faut donc qu’ils deviennent de meilleures bêtes de proie, plus fines et plus rusées, des bêtes plus semblables à l’homme : car l’homme est la meilleure bête de proie.

L’homme a déjà pris leurs vertus à toutes les bêtes, c’est pourquoi, de tous les animaux, l’homme a eu la vie la plus dure.

Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui. Et si l’homme apprenait aussi à voler, malheur à lui ! à quelle hauteur – sa rapacité volerait-elle !

23

C’est ainsi que je veux l’homme et la femme : l’un apte à la guerre, l’autre apte à engendrer, mais tous deux aptes à danser avec la tête et les jambes.

Et que chaque jour où l’on n’a pas dansé une fois au moins soit perdu pour nous ! Et que toute vérité qui n’amène pas au moins une hilarité nous semble fausse !

24

Veillez à la façon dont vous concluez vos mariages, veillez à ce que ce ne soit pas une mauvaise conclusion ! Vous avez conclu trop tôt : il s’en suit donc – une rupture !

Et il vaut mieux encore rompre le mariage que de se courber et de mentir ! – Voilà ce qu’une femme m’a dit : « Il est vrai que j’ai brisé les liens du mariage, mais les liens du mariage m’avaient d’abord brisée – moi ! »

J’ai toujours trouvé que ceux qui étaient mal assortis étaient altérés de la pire vengeance : ils se vengent sur tout le monde de ce qu’ils ne peuvent plus marcher séparément.

C’est pourquoi je veux que ceux qui sont de bonne foi disent : « Nous nous aimons : veillons à nous garder en affection ! Ou bien notre promesse serait-elle une méprise ! »

– « Donnez-nous un délai, une petite union pour que nous voyions si nous sommes capables d’une longue union ! C’est une grande chose que d’être toujours à deux ! »

C’est ainsi que je conseille à tous ceux qui sont de bonne foi ; et que serait donc mon amour du Surhomme et de tout ce qui doit venir si je conseillais et si je parlais autrement !

Il ne faut pas seulement vous multiplier, mais vous élever – ô mes frères, que vous soyez aidés en cela par le jardin du mariage.

25

Celui qui a acquis l’expérience des anciennes origines finira par chercher les sources de l’avenir et des origines nouvelles. –

Ô mes frères, il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu’à ce que jaillissent de nouveaux peuples, jusqu’à ce que de nouvelles sources mugissent dans leurs profondeurs.

Car le tremblement de terre – c’est lui qui enfouit bien des fontaines et qui crée beaucoup de soif : il élève aussi à la lumière les forces intérieures et les mystères.

Le tremblement de terre révèle des sources nouvelles. Dans le cataclysme de peuples anciens, des sources nouvelles font irruption.

Et celui qui s’écrie : « Regardez donc, voici une fontaine pour beaucoup d’altérés, un cœur pour beaucoup de langoureux, une volonté pour beaucoup d’instruments » : – c’est autour de lui que s’assemble un peuple, c’est-à-dire beaucoup d’hommes qui essayent.

Qui sait commander et qui doit obéir – c’est ce que l’on essaie là. Hélas ! avec combien de recherches, de divinations, de conseils, d’expériences et de tentatives nouvelles !

La société humaine est une tentative, voilà ce que j’enseigne, – une longue recherche ; mais elle cherche celui qui commande !

– une tentative, ô mes frères ! et non un « contrat » ! Brisez, brisez-moi de telles paroles qui sont des paroles de cœurs lâches et des demi-mesures !

26

Ô mes frères ! où est le plus grand danger de tout avenir humain ? N’est-ce pas chez les bons et les justes ! –

– chez ceux qui parlent et qui sentent dans leur cœur : « Nous savons déjà ce qui est bon et juste, nous le possédons aussi ; malheur à ceux qui veulent encore chercher sur ce domaine ! »

Et quel que soit le mal que puissent faire les méchants : le mal que font les bons est le plus nuisible des maux !

Et quel que soit le mal que puissent faire les calomniateurs du monde ; le mal que font les bons est le plus nuisible des maux !

Ô mes frères, un jour quelqu’un a regardé dans le cœur des bons et des justes et il a dit : « Ce sont les pharisiens. » Mais on ne le comprit point.

Les bons et les justes eux-mêmes ne devaient pas le comprendre : leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. La bêtise des bons est une sagesse insondable.

Mais ceci est la vérité : il faut que les bons soient des pharisiens, – ils n’ont pas de choix !

Il faut que les bons crucifient celui qui s’invente sa propre vertu ! Ceci est la vérité !

Un autre cependant qui découvrit leur pays, – le pays, le cœur et le terrain des bons et des justes : ce fut celui qui demanda : « Qui haïssent-ils le plus ? »

C’est le créateur qu’ils haïssent le plus : celui qui brise des tables et de vieilles valeurs, le briseur, – c’est lui qu’ils appellent criminel.

Car les bons ne peuvent pas créer : ils sont toujours le commencement de la fin : –

– ils crucifient celui qui écrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, ils sacrifient l’avenir pour eux-mêmes, ils crucifient tout l’avenir des hommes !

Les bons – furent toujours le commencement de la fin. –

27

Ô mes frères, avez-vous aussi compris cette parole ? Et ce que j’ai dit un jour du « dernier homme » ? –

Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l’avenir des hommes ? N’est-ce pas chez les bons et les justes ?

Brisez, brisez-moi les bons et les justes ! Ô mes frères, avez-vous aussi compris cette parole ?

28

Vous fuyez devant moi ? Vous êtes effrayés ? Vous tremblez devant cette parole ?

Ô mes frères, ce n’est que lorsque vous ai dit de briser les bons et les tables des bons, que j’ai embarqué l’homme sur la pleine mer.

Et c’est maintenant seulement que lui vient la grande terreur, le grand regard circulaire, la grande maladie, le grand dégoût, le grand mal de mer.

Les bons vous ont montré des côtes trompeuses et de fausses sécurités ; vous étiez nés dans les mensonges des bons et vous vous y êtes abrités. Les bons ont faussé et dénaturé toutes choses jusqu’à la racine.

Mais celui qui découvrit le pays « homme », découvrit en même temps le pays « l’avenir des hommes ». Maintenant vous devez être pour moi des matelots braves et patients !

Marchez droit, à temps, ô mes frères, apprenez à marcher droit ! La mer est houleuse : il y en a beaucoup qui ont besoin de vous pour se redresser.

La mer est houleuse : tout est dans la mer. Eh bien ! allez, vieux cœurs de matelots !

Qu’importe la patrie ! Nous voulons faire voile vers là-bas, vers le pays de nos enfants ! au large. Là-bas, plus fougueux que la mer, bouillonne notre grand désir.

29

« Pourquoi si dur ? – dit un jour au diamant le charbon de cuisine ; ne sommes-nous pas proches parents ? – »

Pourquoi si mous ? Ô mes frères, je vous le demande : n’êtes-vous donc pas – mes frères ?

Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants ? Pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d’abnégation dans votre cœur ? Si peu de destinée dans votre regard ?

Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables : comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?

Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ?

Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d’empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, – béatitude d’écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l’airain, – plus dur que de l’airain, plus noble que l’airain. Le plus dur seul est le plus noble.

Ô mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : DEVENEZ DURS !

30

Ô toi ma volonté ! Trêve de toute misère, toi ma nécessité ! Garde-moi de toutes les petites victoires !

Hasard de mon âme que j’appelle destinée ! Toi qui es en moi et au-dessus de moi ! Garde-moi et réserve-moi pour une grande destinée !

Et ta dernière grandeur, ma volonté, conserve-la pour la fin, – pour que tu sois implacable dans ta victoire ! Hélas ! qui ne succombe pas à sa victoire !

Hélas ! Quel œil ne s’est pas obscurci dans cette ivresse de crépuscule ? Hélas ! quel pied n’a pas trébuché et n’a pas désappris la marche dans la victoire ! –

– Pour qu’un jour je sois prêt et mûr lors du grand Midi : prêt et mûr comme l’airain chauffé à blanc, comme le nuage gros d’éclairs et le pis gonflé de lait : –

– prêt à moi-même et à ma volonté la plus cachée : un arc qui brûle de connaître sa flèche, une flèche qui brûle de connaître son étoile : –

– une étoile prête et mûre dans son midi, ardente et transpercée, bienheureuse de la flèche céleste qui la détruit : –

– soleil elle-même et implacable volonté de soleil, prête à détruire dans la victoire !

Ô volonté ! trêve de toute misère, toi ma nécessité ! Réserve-moi pour une grande victoire ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le convalescent

1

Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra s’élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d’une voix formidable, gesticulant comme s’il y avait sur sa couche un Autre que lui et qui ne voulait pas se lever ; et la voix de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que ses animaux effrayés s’approchèrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux s’enfuirent, – volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu’ils avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles :

Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon être ! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi ; lève-toi ! Ma voix finira bien par te réveiller !

Arrache les tampons de tes oreilles : écoute ! Car je veux que tu parles ! Lève-toi ! Il y a assez de tonnerre ici pour que même les tombes apprennent à entendre !

Frotte tes yeux, afin d’en chasser le sommeil, toute myopie et tout aveuglement. Écoute-moi aussi avec tes yeux : ma voix est un remède, même pour ceux qui sont nés aveugles.

Et quand une fois tu serras éveillé, tu le resteras à jamais. Ce n’est pas mon habitude de tirer de leur sommeil d’antiques aïeules, pour leur dire – de se rendormir !

Tu bouges, tu t’étires et tu râles ? Debout ! Debout ! Ce n’est point râler – mais parler qu’il te faut ! Zarathoustra t’appelle, Zarathoustra l’impie !

Moi Zarathoustra, l’affirmateur de la vie, l’affirmateur de la douleur, l’affirmateur du cercle éternel – c’est toi que j’appelle, toi la plus profonde de mes pensées !

Ô joie ! Tu viens, – je t’entends ! Mon abîme parle. J’ai retourné vers la lumière ma dernière profondeur !

Ô joie ! Viens ici ! Donne-moi la main – – Ah ! Laisse ! Ah ! Ah – – dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! – – – Malheur à moi !

2

Mais à peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu’il s’effondra à terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort. Lorsqu’il revint à lui, il était pâle et tremblant, et il resta couché et longtemps il ne voulut ni manger ni boire. Il reste en cet état pendant sept jours ; ses animaux cependant ne le quittèrent ni le jour ni la nuit, si ce n’est que l’aigle prenait parfois son vol pour chercher de la nourriture. Et il déposait sur la couche de Zarathoustra tout ce qu’il ramenait dans ses serres : en sorte que Zarathoustra finit par être couché sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de pommes d’api, d’herbes odorantes et de pommes de pins. Mais à ses pieds, deux brebis que l’aigle avait dérobées à grand’peine à leurs bergers étaient étendues.

Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d’api dans la main, se mit à la flairer et trouva son odeur agréable. Alors les animaux crurent que l’heure était venue de lui parler.

« Ô Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu gis ainsi les yeux appesantis : ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes jambes ?

Sors de ta caverne : le monde t’attend comme un jardin. Le vent se joue des lourds parfums qui veulent venir à toi ; et tous les ruisseaux voudraient courir à toi.

Toutes les choses soupirent après toi, alors que toi tu es resté seul pendant sept jours, – sors de ta caverne ! Toutes les choses veulent être médecins !

Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et chargée de ferment ? Tu t’es couché là comme une pâte qui lève, ton âme se gonflait et débordait de tous ses bords. – »

– Ô mes animaux, répondit Zarathoustra, continuez à babiller ainsi et laissez-moi écouter ! Votre babillage me réconforte : où l’on babille, le monde me semble étendu devant moi comme un jardin.

Quelle douceur n’y a-t-il pas dans les mots et les sons ! Les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés ?

À chaque âme appartient un autre monde, pour chaque âme toute autre âme est un arrière-monde.

C’est entre les choses les plus semblables que mentent les plus beaux mirages ; car les abîmes les plus étroits sont plus les difficiles à franchir.

Pour moi – comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi ? Il n’y pas de non-moi ! Mais tous les sons nous font oublier cela ; comme il est doux que nous puissions l’oublier !

Les noms et les sons n’ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l’homme s’en réconforte ? N’est-ce pas une douce folie que le langage : en parlant l’homme danse sur toutes les choses.

Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons paraissent doux ! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-ciel diaprés. » –

– « Ô Zarathoustra, dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent comme nous, ce sont les choses elles-mêmes qui dansent : tout vient et se tend la main, et rit, et s’enfuit – et revient.

Tout va, tout revient, la roue de l’existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l’existence se poursuit éternellement.

Tout se brise, tout s’assemble à nouveau ; éternellement se bâtit le même édifice de l’existence. Tout se sépare, tout se salue de nouveau ; l’anneau de l’existence se reste éternellement fidèle à lui-même.

À chaque moment commence l’existence ; autour de chaque ici se déploie la sphère là-bas. Le centre est partout. Le sentier de l’éternité est tortueux. » –

– « Ô espiègles que vous êtes, ô serinettes ! Répondit Zarathoustra en souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait s’accomplir en sept jours : – et comme ce monstre s’est glissé au fond de ma gorge pour m’étouffer ! Mais d’un coup de dent je lui ai coupé la tête et je l’ai crachée loin de moi.

Et vous, – vous en avez déjà fait une rengaine ! Mais maintenant je suis couché là, fatigué d’avoir mordu et d’avoir craché, malade encore de ma propre délivrance.

Et vous avez été spectateurs de tout cela ? Ô mes animaux, êtes-vous donc cruels, vous aussi ? Avez-vous voulu contempler ma grande douleur comme font les hommes ? Car l’homme est le plus cruel de tous les animaux.

C’est en assistant à des tragédies, à des combats de taureaux et à des crucifixions que, jusqu’à présent, il s’est senti plus à l’aise sur la terre ; et lorsqu’il s’inventa l’enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre.

Quand le grand homme crie : – aussitôt le petit accourt à ses côtés ; et l’envie lui fait pendre la langue hors de la bouche. Mais il appelle cela sa « compassion ».

Voyez le petit homme, le poète surtout – avec combien d’ardeur ses paroles accusent-elles la vie ! Écoutez-le, mais n’oubliez pas d’entendre le plaisir qu’il y a dans toute accusation !

Ces accusateurs de la vie : la vie, d’une œillade, en a raison. « Tu m’aimes ? dit-elle, l’effrontée ; attends un peu, je n’ai pas encore le temps pour toi. »

L’homme est envers lui-même l’animal le plus cruel ; et, chez tous ceux qui s’appellent pécheurs », « porteurs de croix » et « pénitents », n’oubliez pas d’entendre la volupté qui se mêle à leurs plaintes et à leurs accusations !

Et moi-même – est-ce que je veux être par là l’accusateur de l’homme ? Hélas ! mes animaux, le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien de l’homme, c’est la seule chose que j’ai apprise jusqu’à présent, –

– le plus grand mal est la meilleure part de la force de l’homme, la pierre la plus dure pour le créateur suprême ; il faut que l’homme devienne meilleur et plus méchant : –

Je n’ai pas été attaché à cette croix, qui est de savoir que l’homme est méchant, mais j’ai crié comme personne encore n’a crié :

« Hélas ! Pourquoi sa pire méchanceté est-elle si petite ! Hélas ! pourquoi sa meilleure bonté est-elle si petite ! »

Le grand dégoût de l’homme – c’est ce dégoût qui m’a étouffé et qui m’était entré dans le gosier ; et aussi ce qu’avait prédit le devin : « Tout est égal rien ne vaut la peine, le savoir étouffe ! »

Un long crépuscule se traînait en boitant devant moi, une tristesse fatiguée et ivre jusqu’à la mort, qui disait d’une voix coupée de bâillements :

« Il reviendra éternellement, l’homme dont tu es fatigué, l’homme petit » – ainsi bâillait ma tristesse, traînant la jambe sans pouvoir s’endormir.

La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se creusait, tout ce qui était vivant devenait pour moi pourriture, ossements humains et passé en ruines.

Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et ne pouvaient plus les quitter ; mes soupirs et mes questions coassaient, étouffaient, rongeaient et se plaignaient jour et nuit :

– « Hélas ! L’homme reviendra éternellement ! L’homme petit reviendra éternellement ! » –

Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des hommes : trop semblables l’un à l’autre, – trop humains, même le plus grand !

Trop petit le plus grand ! – Ce fut là ma lassitude de l’homme ! Et l’éternel retour, même du plus petit ! – Ce fut là ma lassitude de toute existence !

Hélas ! Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! » – Ainsi parlait Zarathoustra, soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie. Mais alors ses animaux ne le laissèrent pas continuer.

« Cesse de parler, convalescent ! – ainsi lui répondirent ses animaux, mais sors d’ici, va où t’attend le monde, semblable à un jardin.

Va auprès des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes ! Va surtout auprès des oiseaux chanteurs : afin d’apprendre leur chant !

Car le chant convient aux convalescents ; celui qui se porte bien parle plutôt. Et si celui qui se porte bien veut des chants, c’en seront d’autres cependant que ceux du convalescent. »

– « Ô espiègles que vous êtes, ô serinettes, taisez-vous donc ! – répondit Zarathoustra en riant de ses animaux. Comme vous savez bien quelle consolation je me suis inventée pour moi-même en sept jours !

Qu’il me faille chanter de nouveau, c’est là la consolation que j’ai inventée pour moi, c’est là la guérison. Voulez-vous donc aussi faire de cela une rengaine ? »

– « Cesse de parler, lui répondirent derechef ses animaux ; toi qui es convalescent, apprête-toi plutôt une lyre, une lyre nouvelle !

Car vois donc, Zarathoustra ! Pour tes chants nouveaux, il faut une lyre nouvelle.

Chante, ô Zarathoustra et que tes chants retentissent comme une tempête, guéris ton âme avec des chants nouveaux : afin que tu puisses porter ta grande destinée qui ne fut encore la destinée de personne !

Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois devenir : voici, tu es le prophète de l’éternel retour des choses, – ceci est maintenant ta destinée !

Qu’il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, – comment cette grande destinée ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et ta pire maladie !

Vois, nous savons ce que tu enseignes : que toutes les choses reviennent éternellement et que nous revenons nous-mêmes avec elles, que nous avons déjà été là une infinité de fois et que toutes choses ont été avec nous.

Tu enseignes qu’il y a une grande année du devenir, un monstre de grande année : il faut que, semblable à un sablier, elle se retourne sans cesse à nouveau, pour s’écouler et se vider à nouveau : – en sorte que toutes ces années se ressemblent entre elles, en grand et aussi en petit, – en sorte que nous sommes nous-mêmes semblables à nous-mêmes, dans cette grande année, en grand et aussi en petit.

Et si tu voulais mourir à présent, ô Zarathoustra : voici, nous savons aussi comment tu te parlerais à toi-même : – mais tes animaux te supplient de ne pas mourir encore !

Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutôt un soupir d’allégresse : car un grand poids et une grande angoisse seraient enlevés de toi, de toi qui es le plus patient ! –

« Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans un instant je ne serai plus rien. Les âmes sont aussi mortelles que les corps.

Mais un jour reviendra le réseau des causes où je suis enserré, – il me recréera ! Je fais moi-même partie des causes de l’éternel retour des choses.

Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent – non pas pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable :

– je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d’enseigner de nouveau l’éternel retour de toutes choses, –

– afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin d’enseigner de nouveau aux hommes le venue du Surhomme.

J’ai dit ma parole, ma parole me brise : ainsi le veut ma destinée éternelle, – je disparais en annonciateur !

L’heure est venue maintenant, l’heure où celui qui disparaît se bénit lui-même. Ainsi – finit le déclin de Zarathoustra. » –

Lorsque les animaux eurent prononcé ces paroles, ils se turent et attendirent que Zarathoustra leur dit quelque chose : mais Zarathoustra n’entendait pas qu’ils se taisaient. Il était étendu tranquille, les yeux fermés, comme s’il dormait, quoiqu’il ne fût pas endormi : car il s’entretenait avec son âme. Le serpent cependant et l’aigle, lorsqu’ils le trouvèrent ainsi silencieux, respectèrent le grand silence qui l’entourait et se retirèrent avec précaution.

Du grand désir

Ô mon âme, je t’ai appris à dire « aujourd’hui », comme « autrefois » et « jadis », et à danser ta ronde par-dessus tout ce qui était ici, là et là-bas.

Ô mon âme, je t’ai délivrée de tous les recoins, j’ai éloigné de toi la poussière, les araignées et le demi-jour.

Ô mon âme, j’ai lavé de toit toute petite pudeur et la vertu des recoins et je t’ai persuadé d’être nue devant les yeux du soleil.

Avec la tempête qui s’appelle « esprit », j’ai soufflé sur ta mer houleuse ; j’en ai chassé tous les nuages et j’ai même étranglé l’égorgeur qui s’appelle « péché ».

Ô mon âme, je t’ai donné le droit de dire « non », comme la tempête, et de dire « oui » comme dit « oui » le ciel ouvert : tu es maintenant calme comme la lumière et tu passes à travers les tempêtes négatrices.

Ô mon âme, je t’ai rendu la liberté sur ce qui est créé et sur ce qui est incréé : et qui connaît comme toi la volupté de l’avenir ?

Ô mon âme, je t’ai enseigné le mépris qui ne vient pas comme la vermoulure, le grand mépris aimant qui aime le plus où il méprise le plus.

Ô mon âme, je t’ai appris à persuader de telle sorte que les causes mêmes se rendent à ton avis : semblable au soleil qui persuade même la mer à monter à sa hauteur.

Ô mon âme, j’ai enlevé de toi toute obéissance, toute génuflexion et toute servilité ; je t’ai donné moi-même le nom de « trêve de misère » et de « destinée ».

Ô mon âme, je t’ai donné des noms nouveaux et des jouets multicolores, je t’ai appelée « destinée », et « circonférence des circonférences », et « nombril du temps », et « cloche d’azur ».

Ô mon âme, j’ai donné toute la sagesse à boire à ton domaine terrestre, tous les vins nouveaux et aussi les vins de la sagesse, les vins qui étaient forts de temps immémorial.

Ô mon âme, j’ai versé sur toi toutes les clartés et toutes les obscurités, tous les silences et tous les désirs : – alors tu as grandi pour moi comme un cep de vigne.

Ô mon âme, tu es là maintenant, lourde et pleine d’abondance, un cep de vigne aux mamelles gonflées, chargé de grappes de raisin pleines et d’un brun doré : – pleine et écrasée de ton bonheur, dans l’attente et dans l’abondance, honteuse encore dans ton attente.

Ô mon âme, il n’y a maintenant plus nulle part d’âme qui soit plus aimante, plus enveloppante et plus large ! Où donc l’avenir et le passé seraient-ils plus près l’un de l’autre que chez toi ?

Ô mon âme, je t’ai tout donné et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi : – et maintenant ! Maintenant tu me dis en souriant, pleine de mélancolie : « Qui de nous deux doit dire merci ? –

– n’est-ce pas au donateur de remercier celui qui a accepté d’avoir bien voulu prendre ? N’est-ce pas un besoin de donner ? N’est-ce pas – pitié de prendre ? » –

Ô mon âme, je comprends le sourire de ta mélancolie : ton abondance tend maintenant elle-même las mains, pleines de désirs !

Ta plénitude jette ses regards sur les mers mugissantes, elle cherche et attend ; le désir infini de la plénitude jette un regard à travers le ciel souriant de tes yeux !

Et, en vérité, ô mon âme ! Qui donc verrait ton sourire sans fondre en larmes ? Les anges eux-mêmes fondent en larmes à cause de la trop grande bonté de ton sourire.

C’est ta bonté, ta trop grande bonté, qui ne veut ni se lamenter, ni pleurer : et pourtant, ô mon âme, ton sourire désire les larmes, et ta bouche tremblante les sanglots.

« Toute larme n’est-elle pas une plainte ? Et toute plainte une accusation ? » C’est ainsi que tu te parles à toi-même et c’est pourquoi tu préfères sourire, ô mon âme, sourire que de répandre ta peine – répandre en des flots de larmes toute la peine que te cause ta plénitude et toute l’anxiété de la vigne qui la fait soupirer après le vigneron et la serpe du vigneron !

Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu’à l’épuisement ta mélancolie de pourpre, il faudra que tu chantes, ô mon âme ! – Vois-tu, je souris moi-même, moi qui t’ai prédit cela :

– chanter d’une voix mugissante, jusqu’à ce que toutes les mers deviennent silencieuses, pour ton grand désir, –

– jusqu’à ce que, sur les mers silencieuses et ardentes, plane la barque, la merveille dorée, dont l’or s’entoure du sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et singulières : –

– et de beaucoup d’animaux, grands et petits, et de tout ce qui a des jambes légères et singulières, pour pouvoir courir sur des sentiers de violettes, –

– vers la merveille dorée, vers la barque volontaire et vers son maître : mais c’est lui qui est le vigneron qui attend avec sa serpe de diamant, –

– ton grand libérateur, ô mon âme, l’ineffable – pour qui seuls les chants de l’avenir sauront trouver des noms ! Et, en vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l’avenir, –

– déjà tu brûles et tu rêves, déjà ta soif boit à tous les puits consolateurs aux échos graves, déjà ta mélancolie se repose dans la béatitude des chants de l’avenir ! – –

Ô mon âme, je t’ai tout donné, et même ce qui était mon dernier bien, et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi : – que je t’aie dit de chanter, voici, ce fut mon dernier don !

Que je t’aie dit de chanter, parle donc, parle : qui de nous deux maintenant doit dire – merci ? – Mieux encore : chante pour moi, chante mon âme ! Et laisse-moi te remercier ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

L’autre chant de la danse

1

« Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie : j’ai vu scintiller de l’or dans tes yeux nocturnes, – cette volupté a fait cesser les battements de mon cœur.

– j’ai vu une barque d’or scintiller sur des eaux nocturnes, un berceau doré qui enfonçait, tirait de l’eau et faisait signe !

Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard berceur, fondant, riant et interrogateur : deux fois seulement, de tes petites mains, tu remuas ta crécelle – et déjà mon pied se dandinait, ivre de danse. –

Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre : le danseur ne porte-t-il pas son oreille – dans ses orteils !

C’est vers toi que j’ai sauté : alors tu t’es reculée devant mon élan ; et c’est vers moi que sifflaient les languettes de tes cheveux fuyants et volants !

D’un bond je me suis reculé de toi et de tes serpents : tu te dressais déjà à demi détournée, les yeux pleins de désirs.

Avec des regards louches – tu m’enseignes des voies détournées ; sur des voies détournées mon pied apprend – des ruses !

Je te crains quand tu es près de moi, je t’aime quand tu es loin de moi ; ta fuite m’attire, tes recherches m’arrêtent : – je souffre, mais, pour toi, que ne souffrirais-je pas volontiers !

Toi, dont la froideur allume, dont la haine séduit, dont la fuite attache, dont les moqueries – émeuvent :

– qui ne te haïrait pas, grande lieuse, enveloppeuse, séduisante, chercheuse qui trouve ! Qui ne t’aimerait pas, innocente, impatiente, hâtive pécheresse aux veux d’enfant !

Où m’entraînes-tu maintenant, enfant modèle, enfant mutin ? Et te voilà qui me fuis de nouveau, doux étourdi, jeune ingrat !

Je te suis en dansant, même sur une piste incertaine. Où es-tu ? Donne-moi la main ! Ou bien un doigt seulement !

Il y a là des cavernes et des fourrés : nous allons nous égarer ! – Halte ! Arrête-toi ! Ne vois-tu pas voltiger des hiboux et des chauves-souris ?

Toi, hibou que tu es ! Chauve-souris ! Tu veux me narguer ? Où sommes-nous ? C’est des chiens que tu as appris à hurler et à glapir.

Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches, tes yeux méchants pétillent vers moi à travers ta petite crinière bouclée !

Quelle danse par monts et par vaux ! je suis le chasseur : – veux-tu être mon chien ou mon chamois ?

À côté de moi maintenant ! Et plus vite que cela, méchante sauteuse ! Maintenant en haut ! Et de l’autre côté ! – Malheur à moi ! En sautant je suis tombé moi-même !

Ah ! Regarde comme je suis étendu ! regarde, pétulante, comme j’implore ta grâce ! J’aimerais bien à suivre avec toi – des sentiers plus agréables !

– les sentiers de l’amour, à travers de silencieux buissons multicolores ! Ou bien là-bas, ceux qui longent le lac : des poissons dorés y nagent et y dansent !

Tu es fatiguée maintenant ? Il y a là-bas des brebis et des couchers de soleil : n’est-il pas beau de dormir quand les bergers jouent de la flûte ?

Tu es si fatiguée ? Je vais t’y porter, laisse seulement flotter tes bras ! As-tu peut-être soif ? – j’aurais bien quelque chose, mais ta bouche n’en veut pas !

Ô ce maudit serpent, cette sorcière glissante, brusque et agile ! Où t’es-tu fourrée ? Mais sur mon visage je sens deux marques de ta main, deux taches rouges !

Je suis vraiment fatigué d’être toujours ton berger moutonnier ! Sorcière ! j’ai chanté pour toi jusqu’à présent, maintenant pour moi tu dois – crier !

Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet ! Je n’ai pourtant pas oublié le fouet ? – Non ! » –

2

Voilà ce que me répondit alors la vie, en se bouchant ses délicates oreilles :

« Ô Zarathoustra ! Ne claque donc pas si épouvantablement de ton fouet ! Tu le sais bien : le bruit assassine les pensées, – et voilà que me viennent de si tendres pensées.

Nous sommes tous les deux de vrais propres à rien, de vrais fainéants. C’est par delà le bien et mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie – nous les avons trouvées tout seuls à nous deux ! C’est pourquoi il faut que nous nous aimions l’un l’autre !

Et si même nous ne nous aimons pas du fond du cœur, – faut-il donc s’en vouloir, quand on ne s’aime pas du fond du cœur ?

Et que je t’aime, que je t’aime souvent de trop, tu sais cela : et la raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah ! cette vieille folle sagesse !

Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, hélas ! vite mon amour, lui aussi, se sauverait de toi. » –

Alors la vie regarda pensive derrière elle et autour d’elle et elle dit à voix basse : « Ô Zarathoustra, tu ne m’es pas assez fidèle !

Il s’en faut de beaucoup que tu ne m’aimes autant que tu le dis ; je sais que tu songes à me quitter bientôt.

Il y a un vieux bourdon, lourd, très lourd : il sonne la nuit là-haut, jusque dans ta caverne : – quand tu entends cette cloche sonner les heures à minuit, tu songes à me quitter entre une heure et minuit : – tu y songes, ô Zarathoustra, je sais que tu veux bientôt m’abandonner ! » –

« Oui, répondis-je en hésitant, mais tu le sais aussi – » Et je lui dis quelque chose à l’oreille, en plein dans ses touffes de cheveux embrouillées, dans ses touffes jaunes et folles.

« Tu sais cela, ô Zarathoustra ? Personne ne sait cela – »

Et nous nous sommes regardés, nous avons jeté nos regards sur la verte prairie, où passait la fraîcheur du soir, et nous avons pleuré ensemble. – Mais alors la vie m’était plus chère que ne m’a jamais été toute ma sagesse. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

3

Un !

Ô homme prends garde !

Deux !

Que dit minuit profond ?

Trois !

« J’ai dormi, j’ai dormi –,

Quatre !

« D’un rêve profond je me suis éveillé : –

Cinq !

« Le monde est profond,

Six !

« Et plus profond que ne pensait le jour.

Sept !

« Profonde est sa douleur –,

Huit !

« La joie – plus profonde que l’affliction.

Neuf !

« La douleur dit : Passe et finis !

Dix !

« Mais toute joie veut l’éternité –

Onze !

« – veut la profonde éternité ! »

Douze !

Les sept sceaux

(ou : Le chant de L’Alpha et de L’Oméga)

1

Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, –

qui chemine entre le passé et l’avenir, comme un lourd nuage, – ennemi de tous les étouffants bas-fonds, de tout ce qui est fatigué et qui ne peut ni mourir ni vivre :

prêt à l’éclair dans le sein obscur, prêt au rayon de clarté rédempteur, gonflé d’éclairs affirmateurs ! qui se rient de leur affirmation ! prêt à des foudres divinatrices :

– mais bienheureux celui qui est ainsi gonflé ! Et, en vérité, il faut qu’il soit longtemps suspendu au sommet, comme un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumière de l’avenir ! –

Ô, comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô Éternité !

2

Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs à pic :

Si jamais ma moquerie a éparpillé des paroles décrépites, si je suis venu comme un balai pour les araignées, et comme un vent purificateur pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies :

Si je me suis jamais assis plein d’allégresse, à l’endroit où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le monde, à côté des monuments d’anciens calomniateurs du monde : –

– car j’aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d’un œil clair à travers leurs voûtes brisées ; j’aime à être assis sur les églises détruites, semblable à l’herbe et au rouge pavot –

Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux – l’anneau du devenir et du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô Éternité !

3

Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards à danser les danses d’étoiles :

Si jamais j’ai ri du rire de l’éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l’action :

Si jamais j’ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en l’air des fleuves de flammes : –

– car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles paroles créatrices et d’un bruit de dés divins : –

Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô Éternité !

4

Si jamais j’ai bu d’un long trait à cette cruche écumante d’épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées :

Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l’esprit, la joie à la peine et les pires choses aux meilleures :

Si je suis moi-même un grain de ce sable rédempteur, qui fait que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures :

– car il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal lui-même est digne de servir d’épice et de faire déborder l’écume de la cruche : –

Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô Éternité !

5

Si j’aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et le plus encore quand fougueuse elle me contredit :

Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la voile vers l’inconnu, s’il y a dans ma joie une joie de navigateur :

Si jamais mon allégresse s’écria : « Les côtes ont disparu – maintenant ma dernière chaîne est tombée –

– l’immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l’espace, allons ! en route ! Vieux cœur ! » –

Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô Éternité !

6

Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j’ai sauté dans des ravissements d’or et d’émeraude :

Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez elle sous des branches de roses et des haies de lys :

– car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude :

Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau : et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga ! –

Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l’anneau du devenir et du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô Éternité !

7

Si jamais j’ai déployé des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel :

Si j’ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de lumière, si la sagesse d’oiseau de ma liberté est venue : –

– car ainsi parle la sagesse de l’oiseau : « Voici il n’y a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi çà et là, en avant, en arrière, toi qui es léger ! Chante ! ne parle plus ! »

– « toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ? Chante ! ne parle plus ! » –

Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l’anneau du devenir et du retour ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité !

Car je t’aime, ô Éternité !

QUATRIÈME PARTIE

Hélas, où fit-on sur la terre plus de folies que parmi les miséricordieux, et qu’est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la folie des miséricordieux ?

Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus de leur pitié !

Ainsi me dit un jour le diable : « Dieu aussi a son enfer : c’est son amour des hommes. »

Et dernièrement je l’ai entendu dire ces mots : « Dieu est mort ; c’est sa pitié des hommes qui a tué Dieu. »

Zarathoustra, II,

Des miséricordieux.

L’offrande du miel

– Et de nouveau des mois et des années passèrent sur l’âme de Zarathoustra et il ne s’en apercevait pas ; ses cheveux cependant devenaient blancs. Un jour qu’il était assis sur une pierre devant sa caverne, regardant en silence dans le lointain – car de ce point on voyait la mer, bien loin par-dessus des abîmes tortueux, – ses animaux pensifs tournèrent autour de lui et finirent par se placer devant lui.

« Ô Zarathoustra, dirent-ils, cherches-tu des yeux ton bonheur ? – Qu’importe le bonheur, répondit-il, il y a longtemps que je n’aspire plus au bonheur, j’aspire à mon œuvre. – Ô Zarathoustra, reprirent derechef les animaux, tu dis cela comme quelqu’un qui est saturé de bien. N’es-tu pas couché dans un lac de bonheur teinté d’azur ? – Petits espiègles, répondit Zarathoustra en souriant, comme vous avez bien choisi la parabole ! Mais vous savez aussi que mon bonheur est lourd et qu’il n’est pas comme une vague mobile : il me pousse et il ne veut pas s’en aller de moi, adhérent comme de la poix fondue. » –

Alors ses animaux pensifs tournèrent derechef autour de lui, et de nouveau ils se placèrent devant lui. « Ô Zarathoustra, dirent-ils, c’est donc à cause de cela que tu deviens toujours plus jaune et plus foncé, quoique tes cheveux se donnent des airs d’être blancs et faits de chanvre ? Vois donc, tu es assis dans ta poix et dans ton malheur ! – Que dites-vous là, mes animaux, s’écria Zarathoustra en riant, en vérité j’ai blasphémé en parlant de poix. Ce qui m’arrive, arrive à tous les fruits qui mûrissent. C’est le miel dans mes veines qui rend mon sang plus épais et aussi mon âme plus silencieuse. – Il doit en être ainsi, ô Zarathoustra, reprirent les animaux, en se pressant contre lui ; mais ne veux-tu pas aujourd’hui monter sur une haute montagne ? L’air est pur et aujourd’hui, mieux que jamais, on peut vivre dans le monde. – Oui, mes animaux, repartit Zarathoustra, vous conseillez à merveille et tout à fait selon mon cœur : je veux monter aujourd’hui sur une haute montagne ! Mais veillez à ce que j’y trouve du miel à ma portée, du miel des ruches dorées, du miel jaune et blanc et bon et d’une fraîcheur glaciale. Car sachez que là-haut je veux présenter l’offrande du miel. » –

Cependant, lorsque Zarathoustra fut arrivé au sommet, il renvoya les animaux qui l’avaient accompagné, et il s’aperçut qu’il était seul : – alors il rit de tout cœur, regarda autour de lui et parla ainsi :

J’ai parlé d’offrandes et d’offrandes de miel ; mais ce n’était là qu’une ruse de mon discours et, en vérité, une folie utile ! Déjà je puis parler plus librement là-haut que devant les retraites des ermites et les animaux domestiques des ermites.

Que parlais-je de sacrifier ? Je gaspille ce que l’on me donne, moi le gaspilleur aux mille bras : comment oserais-je encore appeler cela – sacrifier !

Et lorsque j’ai demandé du miel, c’était une amorce que je demandais, des ruches dorées et douces et farouches dont les ours grognons et les oiseaux singuliers sont friands : – je demandais la meilleure amorce, l’amorce dont les chasseurs et les pêcheurs ont besoin. Car si le monde est comme une sombre forêt peuplée de bêtes, jardin des délices pour tous les chasseurs sauvages, il me semble ressembler plutôt encore à une mer abondante et sans fond, – une mer pleine de poissons multicolores et de crabes dont les dieux mêmes seraient friands, en sorte qu’à cause de la mer ils deviendraient pêcheurs et jetteraient leurs filets : tant le monde est riche en prodiges grands et petits !

Surtout le monde des hommes, la mer des hommes : – c’est vers elle que je jette ma ligne dorée en disant : ouvre-toi, abîme humain !

Ouvre-toi et jette-moi tes poissons et tes crabes scintillants ! Avec ma meilleure amorce j’attrape aujourd’hui pour moi les plus prodigieux poissons humains !

C’est mon bonheur que je jette au loin, je le disperse dans tous les lointains, entre l’orient, le midi et l’occident, pour voir si beaucoup de poissons humains n’apprendront pas à mordre et à se débattre au bout de mon bonheur.

Jusqu’à ce que victimes de mon hameçon pointu et caché, il leur faille monter jusqu’à ma hauteur, les plus multicolores goujons des profondeurs auprès du plus méchant des pêcheurs de poissons humains.

Car je suis cela dès l’origine et jusqu’au fond du cœur, tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur et un éducateur, qui jadis ne s’est pas dit en vain : « Deviens qui tu es ! »

Donc, que les hommes montent maintenant auprès de moi ; car j’attends encore les signes qui me disent que le moment de ma descente est venu ; je ne descends pas encore moi-même parmi les hommes, comme je le dois.

C’est pourquoi j’attends ici, rusé et moqueur, sur les hautes montagnes, sans être ni impatient ni patient, mais plutôt comme quelqu’un qui a désappris la patience, – puisqu’il ne « pâtit » plus.

Car ma destinée me laisse du temps : m’aurait-elle oublié ? Ou bien, assise à l’ombre derrière une grosse pierre, attraperait-elle des mouches ?

Et en vérité je suis reconnaissant à ma destinée éternelle de ne point me pourchasser ni me pousser et de me laisser du temps pour faire des farces et des méchancetés : en sorte qu’aujourd’hui j’ai pu gravir cette haute montagne pour y prendre du poisson.

Un homme a-t-il jamais pris du poisson sur de hautes montagnes ! Et quand même ce que je veux là-haut est une folie : mieux vaut faire une folie que de devenir solennel et vert et jaune à force d’attendre dans les profondeurs – bouffi de colère à force d’attendre comme le hurlement d’une sainte tempête qui vient des montagnes, comme un impatient qui crie vers les vallées : « Écoutez ou je vous frappe avec les verges de Dieu ! »

Non que j’en veuille pour cela à de pareils indignés : je les estime juste assez pour que j’en rie ! Je comprends qu’ils soient impatients, ces grands tambours bruyants qui auront la parole aujourd’hui ou jamais !

Mais moi et ma destinée – nous ne parlons pas à « l’aujourd’hui », nous ne parlons pas non plus à « jamais » : nous avons de la patience pour parler, nous en avons le temps, largement le temps. Car il faudra pourtant qu’il vienne un jour et il n’aura pas le droit de passer.

Qui devra venir un jour et n’aura pas le droit de passer ? Notre grand hasard, c’est-à-dire notre grand et lointain Règne de l’Homme, le règne de Zarathoustra qui dure mille ans. –

Si ce « lointain » est lointain encore, que m’importe ! Il n’en est pas moins solide pour moi, – plein de confiance je suis debout des deux pieds sur cette base, – sur une base éternelle, sur de dures roches primitives, sur ces monts anciens, les plus hauts et les plus durs, de qui s’approchent tous les vents, comme d’une limite météorologique, s’informant des destinations et des lieux d’origine.

Ris donc, ris, ma claire et bien portante méchanceté ! Jette du haut des hautes montagnes ton scintillant rire moqueur ! Amorce avec ton scintillement les plus beaux poissons humains !

Et tout ce qui, dans toutes les mers, m’appartient à moi, ma chose à moi dans toutes les choses – prends cela pour moi, amène-moi cela là-haut : c’est ce qu’attend le plus méchant de tous les pêcheurs.

Au large, au large, mon hameçon ! Descends, va au fond, amorce de mon bonheur ! Égoutte ta plus douce rosée, miel de mon cœur ! Mords, hameçon, mords au ventre toutes les noires afflictions.

Au large, au large, mon œil ! Ô que de mers autour de moi, quels avenirs humains s’élèvent à l’aurore ! Et au-dessus de moi – quel silence rosé ! Quel silence sans nuages !

Le cri de détresse

Le lendemain Zarathoustra était de nouveau assis sur sa pierre devant la caverne, tandis que ses animaux erraient de par le monde, afin de rapporter des nourritures nouvelles, – et aussi du miel nouveau : car Zarathoustra avait gaspillé et dissipé le vieux miel jusqu’à la dernière parcelle.

Mais, tandis qu’il était assis là, un bâton dans la main, suivant le tracé que l’ombre de son corps faisait sur la terre, plongé dans une profonde méditation, et, en vérité ! ni sur lui-même, ni sur son ombre – il tressaillit soudain et fut saisi de frayeur : car il avait vu une autre ombre à côté de la sienne. Et, virant sur lui-même en se levant rapidement, il vit le devin debout à côté de lui, le même qu’il avait une fois nourri et désaltéré à sa table, le proclamateur de la grande lassitude qui enseignait : « Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle. » Mais depuis lors son visage s’était transformé ; et lorsque Zarathoustra le regarda en face, son cœur fut effrayé derechef : tant les prédictions funestes et les foudres consumées passaient sur ce visage.

Le devin qui avait compris ce qui se passait dans l’âme de Zarathoustra passa sa main sur son visage, comme s’il eût voulu en effacer des traces ; Zarathoustra fit de même de son côté. Lorsqu’ils se furent ainsi ressaisis et fortifiés tous deux, ils se donnèrent les mains pour montrer qu’ils voulaient se reconnaître.

« Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, devin de la grande lassitude, tu ne dois pas avoir été vainement, jadis, mon hôte et mon commensal. Aujourd’hui aussi mange et bois dans ma demeure et pardonne qu’un vieillard joyeux soit assis à table avec toi ! – Un vieillard joyeux, répondit le devin en secouant la tête ; qui que tu sois ou qui que tu veuilles être, ô Zarathoustra, tu ne le seras plus longtemps là-haut, dans peu de temps ta barque ne sera plus à l’abri ! – Suis-je donc à l’abri ? » Demanda Zarathoustra en riant. – « Les vagues autour de ta montagne montent et montent sans cesse, répondit le devin, les vagues de l’immense misère et de l’affliction : elles finiront bientôt par soulever ta barque en par t’enlever avec elle. » – Alors Zarathoustra se tut et s’étonna. – « N’entends-tu rien encore ? Continua le devin : n’est-ce pas un bruissement et un bourdonnement qui vient de l’abîme ? » – Zarathoustra se tut encore et écouta : alors il entendit un cri prolongé que les abîmes se jetaient et se renvoyaient, car aucun d’eux ne voulait le garder : tant il avait un son funeste.

« Fatal proclamateur, dit enfin Zarathoustra, c’est là le cri de détresse et l’appel d’un homme ; il sort probablement d’une mer noire. Mais que m’importe la détresse des hommes ! Le dernier péché qui m’a été réservé, – sais-tu quel est son nom ? »

« Pitié ! » répondit le devin d’un cœur débordant et en levant les deux mains : – « Ô Zarathoustra, je viens pour te faire commettre ton dernier péché ! » –

À peine ces paroles avaient-elles été prononcées que le cri retentit de nouveau, plus long et plus anxieux qu’auparavant et déjà beaucoup plus près. « Entends-tu, entends-tu, ô Zarathoustra ? s’écria le devin, c’est à toi que s’adresse le cri, c’est à toi qu’il appelle : viens, viens, viens, il est temps, il est grand temps ! » –

Mais Zarathoustra se taisait, troublé et ébranlé ; enfin il demanda comme quelqu’un qui hésite en lui-même : « Et qui est celui qui m’appelle là-bas ? »

« Tu le sais bien, répondit vivement le devin, pourquoi te caches-tu ? C’est l’homme supérieur qui t’appelle à son secours ! »

« L’homme supérieur, cria Zarathoustra, saisi d’horreur : Que veut-il ? Que veut-il ? L’homme supérieur ! Que veut-il ici ? » – et sa peau se couvrit de sueur.

Le devin cependant ne répondit pas à l’angoisse de Zarathoustra, il écoutait et écoutait encore, penché vers l’abîme. Mais comme le silence s’y prolongeait longtemps, il tourna son regard en arrière et il vit Zarathoustra debout et tremblant.

« Ô Zarathoustra, commença-t-il d’une voix attristée, tu n’as pas l’air de quelqu’un que son bonheur fait tourner : il te faudra danser pour ne pas tomber à la renverse !

Et si tu voulais même danser devant moi et faire toutes tes gambades : personne ne pourrait me dire : « Regarde, voici la danse du dernier homme joyeux ! »

Si quelqu’un qui cherche ici cet homme montait à cette hauteur il monterait en vain : il trouverait des cavernes et des grottes, des cachettes pour les gens cachés, mais ni puits de bonheur, ni trésors, ni nouveaux filons de bonheur.

Du bonheur – comment ferait-on pour trouver le bonheur chez de pareils ensevelis, chez de tels ermites ! Faut-il que je cherche encore le dernier bonheur sur les Îles Bienheureuses et au loin parmi les mers oubliées ?

Mais tout est égal, rien ne vaut la peine, en vain sont toutes les recherches, il n’y a plus d’Îles Bienheureuses ! » –

Ainsi soupira le devin ; mais à son dernier soupir Zarathoustra reprit sa sérénité et son assurance comme quelqu’un qui revient à la lumière, sortant d’un gouffre profond. « Non ! Non ! trois fois non, s’écria-t-il d’une voix forte, en se caressant la barbe – je sais cela bien mieux que toi ! Il y a encore des Îles Bienheureuses ! N’en parle pas, sac-à-tristesse, pleurard !

Cesse de glapir, nuage de pluie du matin ! Ne me vois-tu pas déjà mouillé de la tristesse et aspergé comme un chien ?

Maintenant je me secoue et je me sauve loin de toi, pour redevenir sec : ne t’en étonne pas ! N’ai-je pas l’air courtois ? Mais c’est ma cour qui est ici.

Pour ce qui en est de ton homme supérieur : Eh bien ! je vais vite le chercher dans ces forêts : c’est de là qu’est venu son cri. Peut-être une bête sauvage le met-elle en danger.

Il est dans mon domaine : je ne veux pas qu’il lui arrive malheur ici ! Et, en vérité, il y a chez moi beaucoup de bêtes sauvages. » –

À ces mots Zarathoustra s’apprêta à partir. Mais alors le devin se mit à dire : « Ô Zarathoustra, tu es un coquin !

Je le sais bien : tu veux te débarrasser de moi ! Tu préfères te sauver dans les forêts pour poursuivre les bêtes sauvages !

Mais à quoi cela te servira-t-il ? Le soir tu me trouveras pourtant de nouveau ; je serai assis dans ta propre caverne, patient et lourd comme une bûche – assis là à t’attendre ! »

« Qu’il en soit ainsi ! s’écria Zarathoustra en s’en allant : et ce qui m’appartient dans ma caverne, t’appartient aussi, à toi mon hôte !

Mais si tu y trouvais encore du miel, eh bien ! lèche-le jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus, ours grognon, et adoucis ton âme ! Car se soir nous allons être joyeux tous deux.

– joyeux et contents que cette journée soit finie ! Et toi-même tu dois accompagner mes chants de tes danses, comme si tu étais mon ours savant.

Tu n’en crois rien, tu secoues la tête ? Eh bien ! Va ! Vieil ours ! Mais moi aussi – je suis un devin. »

Ainsi parlait Zarathoustra.

Entretien avec les rois

1

Une heure ne s’était pas encore écoulée depuis que Zarathoustra s’était mis en route, dans ses montagnes et dans ses forêts, lorsqu’il vit tout à coup un singulier cortège. Au milieu du chemin qu’il voulait prendre s’avançaient deux rois, ornés de couronnes et de ceintures de pourpre, diaprés comme des flamants : ils poussaient devant eux un âne chargé. « Que veulent ces rois dans mon royaume ? » dit à son cœur Zarathoustra étonné, et il se cacha en hâte derrière un buisson. Mais lorsque les rois arrivèrent tout près de lui, il dit à mi-voix, comme quelqu’un qui se parle à lui-même : « Chose singulière ! Singulière ! Comment accorder cela ? Je vois deux rois – et seulement un âne ? »

Alors les deux rois s’arrêtèrent, se mirent à sourire et regardèrent du côté d’où venait la voix, puis ils se dévisagèrent réciproquement : « On pense bien aussi ces choses-là parmi nous, dit le roi de droite, mais on ne les exprime pas. »

Le roi de gauche cependant haussa les épaules et répondit : « Cela doit être un gardeur de chèvres, ou bien un ermite, qui a trop longtemps vécu parmi les rochers et les arbres. Car n’avoir point de société du tout gâte aussi les bonnes mœurs. »

« Les bonnes mœurs, repartit l’autre roi, d’un ton fâché et amer : à qui donc voulons-nous échapper, si ce n’est aux « bonnes mœurs », à notre « bonne société » ?

Plutôt, vraiment, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chèvres qu’avec notre populace dorée, fausse et fardée – bien qu’elle se nomme la « bonne société ».

– bien qu’elle se nomme « noblesse ». Mais là tout est faux et pourri, avant tout le sang, grâce à de vieilles et de mauvaises maladies et à de plus mauvais guérisseurs.

Celui que je préfère est aujourd’hui le meilleur, c’est le paysan bien portant ; il est grossier, rusé, opiniâtre et endurant ; c’est aujourd’hui l’espèce la plus noble.

Le paysan est le meilleur aujourd’hui ; et l’espèce paysanne devrait être maître ! Cependant c’est le règne de la populace, – je ne me laisse plus éblouir. Mais populace veut dire : pêle-mêle.

Pêle-mêle populacier : là tout se mêle à tout, le saint et le filou, le hobereau et le juif, et toutes les bêtes de l’arche de Noé.

Les bonnes mœurs ! Chez nous tout est faux et pourri. Personne ne sait plus vénérer ; c’est à cela précisément que nous voulons échapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les feuilles des palmiers.

Le dégoût qui m’étouffe, parce que nous autres rois nous sommes devenus faux nous-mêmes, drapés et déguisés par le faste vieilli de nos ancêtres, médailles d’apparat pour les plus bêtes et les plus rusés et pour tous ceux qui font aujourd’hui de l’usure avec la puissance !

Nous ne sommes pas les premiers et il faut que nous signifiions les premiers : nous avons fini par être fatigués et rassasiés de cette tricherie.

C’est de la populace que nous nous sommes détournés, de tous ces braillards et de toutes ces mouches écrivassières, pour échapper à la puanteur des boutiquiers, aux impuissants efforts de l’ambition et à l’haleine fétide – : fi de vivre au milieu de la populace, – fi de signifier le premier au milieu de la populace ! Ah, dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! Qu’importe encore de nous autres rois ! » –