HISTOIRE DE JULIETTE OU LES PROSPÉRITÉS DU VICE - Lecture en ligne - Partie 3

Note des utilisateurs: / 31
MauvaisTrès bien 
Index de l'article
HISTOIRE DE JULIETTE OU LES PROSPÉRITÉS DU VICE
Lecture en ligne - Partie 1
Lecture en ligne - Partie 2
Lecture en ligne - Partie 3
Lecture en ligne - Partie 4
Toutes les pages

— Votre Augustine avait, je crois, raison nous dit froidement Minski en déculant, oui, certes, elle avait grandement raison, quand elle disait qu’elle ferait la dix-septième

Et nous aperçûmes aussitôt la malheureuse, à la fois étranglée et percée de dix coups de poignard : le scélérat avait opéré je ne sais comment, nous ne nous en étions pas doutés

.

— Il n’y a rien que j’aime comme de les étrangler pendant que je les fous, dit flegmatiquement ce terrible libertin.. Point de regrets : je vous ai promis de vous en donner deux plus belles, je vous tiendrai parole… Mais il fallait qu’elle y passât, son foutu cul me tournait la tête, et mes désirs, avec les objets de mes débauches, sont toujours des arrêts de mort

.

Les duègnes jetèrent le cadavre de ma malheureuse amie au milieu de la chambre ; on y joignit ceux des seize filles liées aux colonnes ; et Minski, après avoir un instant examiné ce monceau, après les avoir toutes maniées les unes après les autres, avoir mordu quelques fesses et quelques tétons, en désigna trois pour sa cuisine, parmi lesquelles se trouvait la malheureuse que nous venions de perdre

.

— Qu’on les prépare pour notre dîner, dit-il, pendant que je vais passer dans une de mes salles en tête à tête avec Juliette

.

Ici, Sbrigani me dit à l’oreille qu’il croyait prudent de nous méfier d’un tel monstre, et que nous ferions bien de demander à sortir de ses États le plus tôt possible. Comme je trouvais autant de danger à rester qu’à demander notre sortie, en entrant avec Minski dans la salle où il nous menait je me contentai de lui prouver, par mon air froid, combien l’indignité de son procédé me donnait des soupçons sur ce qu’il se permettrait peut-être bientôt de faire sur ma personne

.

— Écoutez, me dit l’ogre en m’attirant sur une chaise auprès de lui, je vous croyais assez philosophe pour ne pas regretter autant cette fille, et pour être persuadée que les droits de l’hospitalité ne pouvaient pas avoir d’accès sur une âme comme la mienne

.

— Vous ne réparerez jamais cette perte

.

— Pourquoi donc 

?

— Je l’aimais

.

— Ah ! si vous êtes encore assez niaise en lubricité pour aimer l’objet qui vous sert, il est certain que je n’ai plus rien à dire ; je chercherais en vain des raisonnements pour vous convaincre : il n’en est point contre la stupidité

.

— Eh bien ! c’est pour moi-même : j’ai peur, puisque vous ne respectez rien. Qui me garantit du traitement que vous venez de faire éprouver à mon amie 

?

— Rien, rien absolument, dit Minski, et si je bandais pour vous assassiner, vous n’existeriez pas un quart d’heure. Mais je vous ai crue aussi scélérate que moi, et puisque vous me ressemblez, de ce moment, j’aime mieux vous prendre pour ma complice que pour ma victime. Les deux hommes qui vous accompagnent me paraissent de même, je les crois comme vous, moins propres à servir mes luxures qu’à les partager : votre sûreté se trouve dans cette hypothèse. Il s’en fallait bien qu’Augustine en fût là ; je suis bon physionomiste : plus complaisante que criminelle, elle se prêtait à ce que vous désiriez, mais il s’en fallait bien qu’elle fît ce qu’elle voulait. Ô Juliette ! rien n’est sacré pour moi : vous épargner tous quatre eût été croire aux droits de l’hospitalité… L’apparence… la seule idée d’une vertu me fait horreur ; il fallait que je violasse ces droits… au moins en quelque sorte : me voilà satisfait maintenant, soyez tranquilles

.

— Minski, vous me parlez avec une franchise qui doit mériter la mienne. Il y a dans tout ceci plus de crainte pour moi, que de regrets pour Augustine. Connaissez assez mon cœur pour le croire incapable de pleurer un sujet de libertinage ; j’en ai sacrifié beaucoup dans ma vie, et je vous jure que je n’en ai jamais regretté aucun. Et comme il allait se lever : Non, lui dis-je en le priant de se rasseoir, vous venez de faire le procès à la vertu de l’hospitalité, Minski ; j’aime les principes : suggérez-moi les vôtres sur cet objet. Quoique aucune vertu ne fût respectable pour moi, je ne m’étais pas défaite de mes maximes sur l’hospitalité, peut-être même encore osé-je les croire inviolables : détruisez, combattez, déracinez, Minski, je vous écoute

.

— La plus grande de toutes les extravagances, sans doute, dit le géant en ayant l’air de me savoir gré des moyens que je lui donnais de développer son esprit, est celle qui nous fait regarder comme sacré l’individu que sa curiosité, ses besoins ou le hasard amènent dans nos foyers. Il n’y eut jamais qu’un motif personnel qui pût nous jeter dans cette erreur : plus un peuple est rapproché de la nature, moins il connaît les droits de l’hospitalité ; une infinité de sauvages tendent au contraire des embûches aux voyageurs pour les attirer chez eux, et ils les immolent dès qu’ils les tiennent. Quelques nations faibles et grossières, agissant différemment, s’empressent, au contraire, de fêter ceux qui les visitent, et elles portent, sur ce point, l’honnêteté jusqu’à leur présenter leurs femmes et leurs enfants de l’un et l’autre sexe. Ne soyons pas la dupe de ce procédé : il est encore le fruit de l’égoïsme. Les peuples qui se conduisent ainsi cherchent des appuis, des protections parmi les étrangers qui les visitent ; les trouvant plus forts, plus beaux qu’eux, ils désireraient que ces étrangers se fixassent dans leur pays, ou pour les défendre, ou pour leur former, en voyant leurs femmes, des enfants qui régénérassent leur nation. Voilà le but de cette hospitalité qui séduit, et que les sots s’avisent de louer : soyez bien persuadée qu’aucun autre sentiment ne l’a fait naître

.

D’autres peuples attendent des jouissances des hôtes qu’ils reçoivent, et les caressent pour s’en servir : ils les foutent. Mais aucune nation, soyez-en bien certaine, n’exerça gratuitement l’hospitalité. Lisez l’histoire de toutes, et vous découvrirez dans toutes les motifs qui les portèrent à recevoir généreusement des hôtes

.

Et qu’y aurait-il en effet de plus ridicule que d’accueillir dans sa maison un individu dont on n’attendrait rien ? En vertu de quoi un homme est-il engagé à faire du bien à un autre homme ? La ressemblance morale ou matérielle d’un corps à un autre entraîne-t-elle, pour un de ces corps, la nécessité de faire du bien à l’autre ? J’estime les hommes autant qu’ils me servent ; je les méprise et les déteste même, dès qu’ils ne peuvent m’être bons ; car n’ayant plus alors que des vices à m’opposer et n’étant plus que redoutables à mes regards, je dois les fuir comme des bêtes féroces qui, dès ce moment, ne peuvent plus que me nuire

.

L’hospitalité fut la vertu prêchée par le faible : sans asile, sans énergie, n’attendant son bien-être que des autres, il dut assurément préconiser une vertu qui lui préparait des abris. Mais quel besoin le fort a-t-il de cette action ?… Toujours mise en usage par lui, sans jamais en tirer rien, ne serait-ce pas une dupe de s’y soumettre ! Or, je vous demande si une action quelconque peut réellement être réputée pour vertu, quand elle ne sert qu’une des classes de la société 

?

Dans quels dangers ceux qui l’exercent ne précipitent-ils pas les infortunés qu’ils hébergent ! En les accoutumant à la fainéantise, ils pervertissent les qualités morales de ces hôtes paresseux, qui finiront bientôt par aller loger de force dans vos maisons, quand votre générosité ne leur en ouvrira plus les portes, comme les mendiants finissent par vous voler, quand vous leur refusez l’aumône. Or, en analysant une action quelconque, que devient-elle, je vous prie, quand d’un côté, vous l’observez comme inutile, et de l’autre, comme dangereuse ? Répondez avec franchise, Juliette, sera-ce d’une telle action que vous oserez faire une vertu ? et si vous voulez être juste, ne reléguerez-vous pas bien plutôt cette action dans le rang des vices ? N’en doutons point, l’hospitalité est aussi dangereuse que l’aumône. Tous les procédés qui émanent de la bienfaisance, sentiment né de la faiblesse et de l’orgueil, tous généralement sont pernicieux sous une infinité de rapports ; et l’homme sage, cuirassant son cœur à tous ces mouvements pusillanimes, doit se garantir, avec le plus grand soin, des funestes suites où ils nous entraînent

.

Les habitants d’une des îles Cyclades sont si ennemis de l’hospitalité, qu’ils se rendent absolument inaccessibles aux étrangers. Ils les redoutent et les détestent, au point qu’ils ne prennent jamais avec leurs mains ce que ceux-ci leur offrent : ils le reçoivent entre deux feuilles vertes, et l’attachent ensuite au bout d’un bâton. Si par hasard un étranger touche leur peau, ils se la purifient sur-le-champ, en frottant la place avec des herbes

.

On ne traite avec une certaine tribu des Brésiliens, que dans l’éloignement de cent pas, et toujours les armes à la main19

.

Les Africains du Zanguébar sont si ennemis de l’hospitalité, qu’ils massacrent impitoyablement tous ceux qui s’avancent dans leur pays20

.

Les Thraces et les habitants de la Tauride pillèrent et tuèrent pendant des siècles tous ceux qui venaient les visiter21

.

Les Arabes dépouillent encore aujourd’hui, et réduisent à l’esclavage, tous les êtres que les vents jettent sur leurs côtes

.

L’Égypte fut longtemps inaccessible aux étrangers : le gouvernement ordonna de réduire en servitude, ou de tuer, ceux qu’on surprenait le long de la côte

.

A Athènes, à Sparte, l’hospitalité était défendue : on punissait de mort ceux qui l’imploraient22

.

Plusieurs gouvernements s’arrogèrent des droits sur les étrangers : ils les punissaient de mort, et confisquaient leurs biens

.

Le roi d’Achem s’empare de tous les navires qui font naufrage sur ses côtes

.

L’insociabilité endurcit le cœur de l’homme, et le rend, par ce moyen, bien plus propre aux grandes actions. De ce moment, le vol et le meurtre s’érigent en vertu, et chez les seules nations où cela arriva, l’on vit de grands traits et de grands hommes

.

Au Kamtchatka, le meurtre des étrangers est une bonne action

.

Les nègres de Louango portent plus loin l’horreur qu’ils ont pour les vertus hospitalières : ils ne souffrent même pas qu’on enterre un étranger dans leur pays

.

L’univers entier, en un mot, nous offre des exemples de la haine des peuples qui l’habitent, pour les vertus hospitalières. Et nous devons conclure de ces exemples et de nos réflexions, qu’il n’est rien, sans doute, de plus pernicieux, de plus contraire à sa propre énergie et à celle des autres, qu’une vertu dont l’objet est d’engager le riche à accorder au pauvre un asile dont celui-ci ne profitera jamais qu’à son détriment et à celui de l’individu qui le lui offre. Deux seuls motifs attirent les étrangers dans un pays, la curiosité ou le plaisir de faire des dupes : dans le premier cas, il faut qu’ils paient ; dans le second, il faut qu’ils soient punis

.

— Oh ! Minski, répondis-je, vous me persuadez. Depuis longtemps j’embrassais, sur la charité, sur la bienfaisance, des maximes trop ressemblantes à celle que vous avez sur l’hospitalité, pour ne pas me trouver du même avis que vous dans ce cas-ci. Mais il est encore une chose sur laquelle je vous prie de m’éclairer. Augustine, qui m’était attachée depuis quelque temps, a des parents dans l’infortune, qu’elle me recommanda lorsque nous partîmes, en me priant d’en avoir soin, dans le cas où elle viendrait à leur manquer pendant le voyage : dois-je leur faire tenir quelque récompense 

?

— Assurément non, répondit Minski. Et de quel droit devriez-vous donc quelque chose aux parents de votre amie ? quelles prétentions peuvent-ils avoir à vos bienfaits ? Vous avez payé, entretenu cette fille, tant qu’elle vous a servie ; il n’y a aucun rapport entre ses parents et elle ; vous ne devez absolument rien à ses parents. Si vos idées sont bien éclaircies sur le néant du lien fraternel entre les hommes, comme votre philosophie me l’annonce, si votre tête a bien mûri ces idées, vous devez comprendre d’abord, qu’entre Augustine et les services qu’elle vous a rendus, il n’existe aucune espèce de lien, car ces services n’ont plus qu’une action passée, et celle qui les a rendus n’a plus aucune sorte d’action. Il n’y a donc qu’illusion, que chimère, entre l’une et l’autre de ces choses. Le seul sentiment qui pourrait nous rester serait celui de la reconnaissance, et vous savez que la reconnaissance ne saurait exister dans une âme fière. Celui qui refuse un service d’un autre, ou qui, l’ayant reçu, s’imagine ne rien devoir, parce que l’action n’a servi qu’à l’orgueil du bienfaiteur, celui-là, dis-je, est bien plus grand que celui qui s’enchaînant à ce bienfaiteur, lui prépare le plaisir de le traîner à son char comme une victime triomphale. Je vais plus loin, et peut-être vous l’a-t-on déjà dit, mais on doit désirer la mort du bienfaiteur avec lequel on ne s’est pas acquitté ; fût-on même jusqu’à la lui donner, je ne m’en étonnerais pas. Ô Juliette ! comme l’étude et la réflexion servent à connaître le cœur de l’homme, et comme on désire braver ces principes dès que l’on connaît bien celui qui les créa ! car tout est à l’homme, tout vient de l’homme ! et de quel droit voulez-vous me faire respecter ce qui n’est l’ouvrage que de mon semblable ? Oui, je le répète, cette étude bien approfondie, beaucoup de crimes qui paraîtraient atroces aux sots, ne nous semblent plus que tout simples. Qu’on aille dire aux âmes vulgaires que Pierre, ayant reçu cent louis de Paul dans un besoin urgent, lui a plongé un poignard dans le sein pour toute reconnaissance… les imbéciles se déchaîneront, on criera à l’atrocité, et l’âme de ce meurtrier sera pourtant bien plus grande que celle de son adversaire, puisque l’un, en obligeant, n’a sacrifié qu’à son orgueil, et que l’autre n’a pu tenir à voir le sien humilié : et voilà donc l’ingratitude d’une belle action

.

Faibles mortels ! comme vous vous composez aveuglément des vices et des vertus ; et comme le plus léger examen met à l’instant les uns à la place des autres ! Tu n’imagines pas, Juliette, l’invincible penchant que j’éprouvai toujours pour l’ingratitude : elle est la vertu de mon cœur, et je me suis senti révolté toutes les fois qu’on a voulu m’obliger. Je disais un jour à quelqu’un qui m’offrait ses services : Ah ! prenez garde que je ne vous prenne au mot, si vous ne voulez pas que je vous déteste

.

Cette espèce de charité, d’ailleurs, que vous voulez faire aux parents infortunés d’Augustine, ne retomberait-elle pas dans tous les inconvénients de l’aumône et de la pitié dont vous m’avez paru si persuadée ? Juliette, la charité ne fait que des dupes, la bienfaisance, que des ingrats ; soyez persuadée de ces systèmes, et consolez-vous, puisque je ne vous en rendrai pas la victime

.

— Ces principes font également ma félicité, dis-je au géant. Toujours la vertu me fit horreur ; jamais aucun plaisir ne naquit dans mon sein

.

Et pour convaincre le Moscovite, je lui racontai par quelle terrible catastrophe toute ma fortune avait été bouleversée pour avoir été vertueuse un jour

.

— Je n’ai point de semblables reproches à me faire, dit Minski, et depuis ma plus tendre enfance, pas un instant mon cœur ne fut combattu par ces sentiments pusillanimes dont les effets sont si dangereux. Je hais la vertu comme la religion, je les crois toutes deux aussi funestes l’une que l’autre, et jamais l’on ne me verra plier sous leur joug. Je ne connais pas d’autre remords que celui de n’avoir pas fait assez de crimes. Le crime, en un mot, est mon élément, lui seul me fait vivre et m’inspire, je ne vis que pour lui, et je ne pourrais plus que végéter sur la terre, si je cessais d’en commettre au moins un par heure

.

— Avec cette façon de penser, répondis-je au géant, vous devez avoir été le bourreau de votre famille 

?

— Hélas ! j’ai manqué mon père, c’est ce qui me désole : j’étais trop jeune quand il mourut. Mais tout le reste a passé par mes mains. Je vous ai déjà dit la mort de ma mère et de ma sœur : j’aurais voulu les voir renaître pour avoir le plaisir de les massacrer encore ; je suis assez malheureux maintenant pour ne pouvoir plus sacrifier que des victimes ordinaires ; mon cœur se blase, je ne jouis plus

.

— Ô Minski ! que vous êtes heureux ! m’écriai-je, j’ai, comme vous, tâté de ces plaisirs, mais non pas avec tant d’étendue… Mon ami, vous échauffez ma tête à point prodigieux. J’ai une grâce à vous demander : c’est de me laisser moissonner à l’aise dans vos innombrables possessions. Ouvrez-moi ce vaste champ de crimes et de lubricité, que je le fertilise par du foutre et des cadavre 

!

— Je le veux, dit Minski, mais j’y mets une condition : je ne vous propose pas de vous sodomiser : je vous crèverais ; mais j’exige de vous l’abandon total de ce jeune homme, dit-il en parlant de Zéphyr

.

Je balance… Un poignard à l’instant s’élève sur mon sein

.

— Choisissez, dit cet homme féroce, entre la mort ou les plaisirs que peut vous donner ma maison

.

Hélas ! malgré mon attachement pour Zéphyr, je cédai… que pouvais-je faire autre chose 

!

1 Il n’y aura jamais que le faible qui prêchera ce système absurde de l’égalité ; il ne peut convenir qu’à celui qui, ne pouvant s’élever à la classe du fort, est au moins dédommagé en rabaissant à lui cette classe ; mais il n’est pas de système plus absurde, plus contre la nature que celui-là ; et l’on ne le verra jamais s’ériger que chez la canaille, qui elle-même y renoncera, sitôt qu’elle aura eu le temps de dorer ses haillons.

2 Femmes voluptueuses et philosophes qui daignez nous lire, c’est encore à vous que ceci s’adresse ; profitez-en, et ne rendez pas inutiles les soins que nous prenons pour vous éclairer. Jamais vous ne connaîtrez de vrais plaisirs sans la plus aveugle soumission à ces excellente conseils ; croyez que nous n’avons, en vous les donnant, que votre seul bonheur en vue.

3 Presque toutes les femmes chastes meurent jeunes, ou deviennent folles, estropiées, malingres, à l’époque de leur perte. Elles ont toutes, d’ailleurs, un caractère âcre, impérieux, qui les rend insoutenables en société.

4 On fait toujours bien ce qu’on aime ; et le lecteur ne doit pas oublier que Juliette nous a dit que sa plus grande passion consistait à branler des vits. En est-il au monde une plus voluptueuse ? Quels délices n’éprouve-t-on. pas, en effet, à voir un beau membre se dresser sous les lubriques agitations qu’on lui imprime ! Qu’il est flatteur, et pour l’amour-propre et pour la luxure, de sentir avancer ainsi son ouvrage ! Dans quel état ne doit-on pas se trouver, surtout au moment du complément de sa besogne, et comment ne pas décharger soi-même, en voyant s’élancer au loin ces flots divins de la semence ! Ah ! faut-il être femme, pour goûter ce plaisir ? Quel homme un peu voluptueux ne le comprend pas ? Et quel est celui qui, du moins une fois dans sa vie, n’a pas branlé d’autres vits que le sien ?

5 Ce fut le célèbre Caylus qui grava les estampes.

6 Pas même législateur, assurément : une des meilleures preuves du délire et de la déraison qui caractérisèrent, en France, l’année 1789, est l’enthousiasme ridicule qu’inspira ce vil espion de la monarchie. Quelle idée reste-t-il aujourd’hui de cet homme immoral et de fort peu d’esprit ? Celle d’un fourbe, d’un traître et d’un ignorant.

7 Voyez le physique de ces effets, expliqué plus haut.

8 De manière que ces deux honnêtes créatures, sans compter la bouche qui ne produit pas une sensation assez marquée pour être comptée, avaient été foutues jusque-là, Clairwil cent quatre-vingt-cinq coups, et Juliette cent quatre-vingt-douze, cela, tant en con qu’on cul. Nous avons cru devoir établir cette addition pour en éviter la peine aux femmes qui, sans cela, n’auraient pas manqué de s’interrompre ici pour la faire. Remerciez-nous, mesdames, et imitez nos héroïnes, c’est tout ce que nous vous demandons ; car votre instruction, vos sensations et votre bonheur sont en vérité le seul but de nos fatigants travaux ; et si vous nous avez maudits dans Justine, nous espérons que vous nous bénirez dans Juliette.

9 Nous garantissons, par expérience, aux femmes assez bien constituées pour essayer cette manière, que cette volupté est si chatouilleuse, si remplie de sel, qu’il est très difficile de la supporter sans perdre connaissance ; si elles peuvent obtenir suffisamment d’adresse d’un troisième homme pour être enculées pendant ce temps-là, elles seront sûres alors d’avoir goûté le plus violent plaisir que puisse se procurer notre sexe. (Note communiquée par une femme de trente ans, qui l’a essayé plus de cent fois dans sa vie).

10 Que l’on compare les flots de sang qu’ont fait couler ces scélérats depuis dix-huit siècles, avec ceux que ferait verser le moyen qu’indique Belmor, et l’on verra qu’il s’en faut bien que le moyen qu’il donne soit violent comme il le dit : il n’est que juste, et ce ne sera jamais qu’après son exécution que la paix règnera chez les hommes.

11 Comme il serait aisé de prouver que la révolution actuelle n’est l’ouvrage que des jésuites, et que les orléanais-jacobins qui la fomentèrent n’étaient et ne sont encore que des descendants de Loyola ! (Note ajoutée).

12 C’est ce peuple qui servait autrefois la maison d’Autriche, sous le nom de Pandours. Il habite la partie méridionale de la Croatie autrichienne. Pandour veut dire voleur de grand chemin.

13 Sauf votre respect.

14 Ne doutons pas qu’il n’y ait une différence aussi certaine, aussi importante entre un homme et une femme qu’entre l’homme et le singe des bois. Nous serions aussi fondés à refuser aux femmes de faire partie de notre espèce que nous le sommes de refuser à cette espèce de singe d’être notre frère. Qu’on examine attentivement une femme nue à côté d’un homme de son âge et nu comme elle, on se convaincra facilement de la différence qui existe (sexe à part) dans la composition de ces deux êtres, on verra bien clairement que la femme n’est qu’une dégradation de l’homme ; les différences existent également dans l’intérieur, et l’anatomie de l’une et de l’autre espèce, faite en même temps et avec la plus scrupuleuse attention, découvre ces vérités.

15 Voyez ce qu’en dit la célèbre Ninon de Lenclos, quoique zélatrice et femme.

16 Un Dieu mort ! Rien n’est plus plaisant comme cette incohérence de mots du dictionnaire des catholiques : Dieu veut dire éternel ; mort veut dire non éternel. Imbéciles chrétiens, que voulez-vous donc faire avec votre Dieu mort ?

17 Une question importante s’offre ici : sa décision ne serait pas, ce me semble, au-dessous de l’attestation des gens de lettres, et nous la leur proposons avec l’envie de la voir résolue par eux. La corruption des mœurs vient-elle, chez un peuple, de la mollesse de son gouvernement, de son assiette, ou de son excessive population dans les grandes villes ? Malgré ce qu’établit ici Juliette, ce n’est pas de l’assiette d’où la corruption morale dépend, puisqu’il y a autant de désordres moraux dans les villes septentrionales de Londres et de Paris, que dans les villes méridionales de Messine et de Naples ; ce n’est pas de la faiblesse du gouvernement, puisqu’il est, sur ces objets, beaucoup plus sévère au Nord qu’au Midi, et que le désordre est pourtant le même. La corruption des mœurs, quel que soit le sol ou le gouvernement, ne vient donc que du trop grand entassement des individus dans un même lieu : tout ce qui fait masse se corrompt, et tout gouvernement qui ne voudra pas de corruption dans son sein, devra s’opposer à la trop grande population, et diviser, surtout, les associations pour en maintenir la pureté.

18 Il y aurait le plus petit inconvénient, dans un État, à permettre aux gens riches de faire tout ce qu’ils voudraient pour de l’argent, et d’obtenir, par leurs trésors, l’absolution de tous les crimes. Cela vaudrait assurément bien mieux que de les faire périr sur un échafaud : ce dernier moyen ne rapporte rien au gouvernement ; l’autre pourrait devenir une branche très considérable de richesses avec lesquelles on ferait face à une infinité de frais inattendus, que l’on ne couvre qu’en multipliant les impôts onéreux, pesant également sur le coupable et sur l’innocent, tandis que ce que je propose ne gênerait que le coupable.

19 Voyez le deuxième voyage de Cook.

20 Voyez Ramusio Dapper.

21 Voyez l’Histoire des peuples de l’Europe, tome III.

22 Voyez Hérodote.

Quatrième Partie

Nous entrâmes dans un autre appartement. Un magnifique déjeuner, des fruits, des pâtisseries, du lait et du boissons chaudes nous furent offerts par de jolis garçons à demi nus, et qui faisaient, en nous présentant les plats, mille caracoles, mille polissonneries plus libertines les unes que les autres. Mes deux hommes et moi déjeunâmes amplement. Pour Minski, des choses plus solides lui furent servies : huit ou dix bouts de boudin fait avec du sang de pucelles et deux pâtés aux couilles parvinrent à le rassasier, dix-huit bouteilles de vin grec délayèrent ces vivres dans son prodigieux estomac. Il fouetta jusqu’au sang une douzaine de ces petits échansons, auxquels il chercha querelle sans aucun fondement. Un d’eux ayant résisté, il lui cassa les deux bras avec le même flegme, que s’il eût fait la chose du monde la plus simple ; il en poignarda deux autres, et nous commençâmes notre inspection.

La première salle dans laquelle nous entrâmes contenait deux cents femmes âgées de vingt à trente-cinq ans. Dès que nous parûmes, et cet usage était consacré, deux bourreaux s’emparèrent d’une victime, et la pendirent nue sur-le-champ à nos yeux. Minski s’approche de la créature accrochée, il lui manie les fesses, il les lui mord, et, dans l’instant, toutes les femmes se rangent sur six rangs. Nous traversâmes et longeâmes ces rangs, afin de mieux voir celles qui les formaient. La manière dont ces femmes étaient vêtues ne déguisait aucun de leurs charmes ; une simple draperie les ceignait, sans voiler ni leur gorge, ni leurs fesses, mais leurs cons ne se voyaient pas : ce raffinement, désiré par Minski, dérobait à ses yeux libertins un temple où son encens ne fumait guère.

A l’une des extrémités de cette salle, en était une moins grande qui contenait vingt-cinq lits. Là se mettaient les femmes blessées par les intempérances de l’ogre, ou celles qui tombaient malades.

— Si l’incommodité devient grave, me dit Minski en ouvrant une des fenêtres de cette salle, voici où je les place.

Mais quel fut notre étonnement, de voir la cour où donnait cette fenêtre, remplie d’ours, de lions, de léopards et de tigres !

— Certes, dis-je, en voyant cet horrible lieu, voilà des médecins qui doivent promptement les tirer d’affaire.

— Assurément. Il ne faut qu’une minute pour les guérir en ce lieu : j’évite par là le mauvais air. De quelle utilité, d’ailleurs, peut être à la luxure une femme flétrie, corrompue par la maladie ? J’épargne des frais, au moyen de ce procédé ; car vous conviendrez, Juliette, qu’une femme malade ne vaut pas ce qu’elle coûte.

La même loi s’exécutait pour les autres sérails.

Minski visite les malades ; six, trouvées seulement un peu plus mal que les autres, sont impitoyablement arrachées de leur lit, et précipitées, sous nos yeux, dans la ménagerie, où elles sont dévorées en moins de trois minutes.

— Tel est, me dit tout bas Minski, l’un des supplices qui irrite le plus mon imagination.

— Je t’en livre autant, mon cher, dis-je au géant, en dévorant ce spectacle des yeux ; mets ta main là, continuai-je, en la lui posant sur mon con, et tu verras si je partage ton délire…

Je déchargeais. Minski, devinant alors que je serais bien aise de lui voir faire une seconde réforme, revisita les lits, et en fit cette fois emporter de malheureuses filles qui n’étaient là que pour quelques blessures presque guéries. Elles frémirent en voyant leur sort. Pour nous en amuser plus longtemps et plus cruellement, nous leur fîmes observer les furieux animaux dont elles allaient devenir la pâture. Minski leur égratignait les fesses, et je leur pinçais les tétons. On les jette. Le géant et moi, nous nous branlons durant leur supplice : je n’ai de ma vie perdu de foutre plus lubriquement.

Nous parcourûmes les autres salles où s’exécutèrent différentes scènes, toutes plus féroces les unes que les autres, et dans lesquelles périt Zéphire, victime de la rage de ce monstre.

— Eh bien ! dis-je au géant, quand ma passion fut satisfaite, convenez que ce que vous vous permettez ici, et ce que j’ai eu la faiblesse d’imiter, est d’une abominable injustice.

— Asseyons-nous, me dit ce libertin en me prenant à part, et écoutez-moi. Avant de me condamner sur l’action que je commets, parce que vous voyez à cette action un vernis d’injustice, il faudrait, ce me semble, mieux asseoir ses combinaisons sur ce qu’on entend par juste et par injuste. Or, si vous réfléchissez bien sur les idées que donnent ces mots, vous reconnaîtrez qu’elles ne sont absolument que relatives, et qu’elles n’ont intrinsèquement rien de réel. Semblables aux idées de vice et de vertu, elles sont purement locales et géographiques, en sorte que, tout comme ce qui est vicieux à Paris se trouve une vertu à Pékin, de même ce qui est juste à Ispahan devient injuste à Copenhague. Les lois d’un pays, les intérêts d’un particulier, voilà les seules bases de la justice. Mais ces lois sont relatives aux mœurs du gouvernement où elles existent, et ces intérêts le sont aussi au physique du particulier qui les a. En sorte que l’égoïsme, comme vous le voyez, est ici la seule règle du juste ou de l’injuste, et qu’il sera très juste, suivant telle loi, de faire mourir un particulier en ce pays-ci pour une action qui lui aurait valu des couronnes ailleurs, tout comme tel intérêt particulier trouvera juste une action qui, néanmoins, sera trouvée très inique par celui qu’elle lésera. Citons quelques exemples. A Paris, la loi punit les voleurs ; elle les récompense à Sparte : voilà donc une action juste en Grèce et fort illégale en France, et par conséquent la justice aussi chimérique que la vertu. Un homme casse les deux bras à son ennemi ; selon lui, il a fait une action très juste : demandez à la victime si elle la voit comme telle. Thémis est donc une déesse fabuleuse, dont la balance est toujours à celui qui la fait pencher, et sur les yeux de laquelle on a eu raison de mettre un bandeau.

— Minski, répondis-je, j’ai toujours ouï dire, cependant, qu’il y avait une sorte de justice naturelle dont l’homme ne s’écartait jamais, ou dont il ne s’écartait pas sans remords.

— Cela est faux, dit le Moscovite, cette prétendue justice naturelle n’est que le fruit de sa faiblesse, de son ignorance ou de ses préjugés, tant qu’il n’aura aucun intérêt à la chose. S’il est le plus faible, il se rangera machinalement de ce côté, et trouvera injuste toutes les lésions du fort sur les individus de sa classe ; devient-il le plus puissant, ses opinions, ses idées sur la justice, changeront sur-le-champ : il n’y aura plus de juste que ce qui le flattera, plus d’équitable que ce qui servira ses passions, et cette prétendue justice naturelle, bien analysée, ne sera jamais que celle de ses intérêts. Réglons toujours nos lois sur la nature, c’est le moyen de ne nous jamais tromper : or, combien d’injustices ne lui voyons-nous pas commettre journellement ? Y a-t-il rien de si injuste que les grêles dont sa main ravage l’espérance du pauvre, tandis que, par un caprice bizarre, la moisson du riche sera respectée, et les guerres dont elle désole le monde entier pour les seuls intérêts du tyran, et les fortunes dont elle permet que le scélérat jouisse, pendant que l’honnête homme est dans la misère ? Ces maladies dont elle dépeuple des provinces entières, ces triomphes multipliés qu’elle donne au vice, pendant qu’elle humilie chaque jour la vertu, cette protection qu’elle accorde journellement au fort sur le faible : tout cela est-il juste, je le demande, et pouvons-nous nous supposer coupables en l’imitant ?

Il n’y a donc aucune espèce de mal à violer tous les principes imaginaires de la justice des hommes, pour s’en composer une à sa guise, qui sera toujours la meilleure quand elle servira nos passions et nos intérêts, parce qu’il n’est que cela seul de sacré dans le monde, et que nous n’avons vraiment tort que toutes les fois que nous préférons des chimères à des sentiments donnée par la nature, véritablement outragée des sacrifices que nous aurions la faiblesse de leur faire. Il est faux, comme le dit votre demi-philosophe Montesquieu, que la justice soit éternelle, immuable, de tous les temps et de tous les lieux : elle ne dépend que des conventions humaines, des caractères… des tempéraments… des lois morales d’un pays. Si cela était, continue le même auteur1, si la justice n’était qu’une suite des conventions humaines, des caractères, des tempéraments, etc., ce serait une vérité terrible qu’il faudrait se déguiser à soi-même… Et pourquoi donc se déguiser des vérités aussi essentielles ? en est-il une seule que l’homme doive éviter ?… Elle serait dangereuse, poursuit Montesquieu, parce qu’elle mettrait toujours l’homme en crainte avec l’homme, et que nous ne serions jamais assurés de notre bien, de notre honneur et de notre vie. Mais quelle nécessité, pour adopter ce misérable préjugé, de s’aveugler sur des vérités aussi grandes… aussi essentielles ? Nous rendrait-il service, celui qui, nous voyant entrer dans une forêt où il aurait été attaqué par des voleurs, ne nous préviendrait pas des dangers qui peuvent nous environner ? Oui, oui, osons dire aux hommes que la justice est une chimère, et que chaque individu n’a jamais que la sienne ; osons le leur dire sans crainte. En le leur annonçant, et leur faisant sentir par là tous les dangers de la vie humaine, nous les mettons à même de s’en garantir, et de s’armer à leur tour d’injustice, puisque ce n’est qu’en devenant aussi injustes, aussi vicieux que les autres, qu’ils pourront se mettre à l’abri de leurs pièges…

La justice, poursuit Montesquieu, est un rapport de convenances qui se trouve réellement entre deux choses, quel que soit l’être qui les considère. Est-il au monde un sophisme plus grand que celui-là ? Jamais la justice ne fut un rapport de convenances existant réellement entre deux choses. La justice n’a aucune existence réelle, elle est la divinité de toutes les passions ; celui-ci la trouve à une chose, celui-là à une autre, et quoique ces choses se contrarient, tous les deux la trouveront juste. Cessons donc de croire à l’existence de cette chimère, et elle n’en a pas plus que le Dieu dont les sots la croient l’image : il n’y a ni Dieu, ni vertu, ni justice dans le monde ; il n’y a de bon, d’utile, de nécessaire que nos passions ; il n’y a de respectable que leurs effets.

Je vais plus loin, et regarde les choses injustes comme indispensables au maintien de l’univers, nécessairement troublé par un ordre équitable de choses. Cette vérité établie, d’où vient donc que je me refuserais à toutes les iniquités conçues par mon esprit, dès qu’il est démontré qu’elles sont utiles au plan général ? Est-ce ma faute, si c’est de ma main qu’il plaît à la nature de se servir pour maintenir l’ordre dans ce monde ? Non, certes, et si ce n’est qu’avec des atrocités, des horreurs, des exécrations qu’on peut arriver à ce but, livrons-nous y donc sans aucune frayeur : nous avons, en nous délectant, rempli le but de la nature.

Nous continuâmes notre visite des appartements, et nous mîmes en pratique les principes que venait de me développer le géant. Les exécrations que nous y fîmes m’épuisèrent tellement, que je témoignai à Minski le désir de consacrer au repos le reste de la journée.

— Volontiers, me dit-il, je remettrai donc jusqu’à demain à vous faire voir deux pièces de ma maison que vous ne connaissez pas encore, et dont les dispositions et l’examen vous étonneront sans doute.

Je me retirai avec Sbrigani, et me trouvant seule avec l’unique compagnon de voyage qui me restait :

— Mon ami, lui dis-je, ce n’est pas tout que d’être entrés dans le palais du vice et de l’horreur, il faut en sortir. Ma confiance en l’ogre n’est pas assez entière pour prolonger plus longtemps notre séjour chez lui. J’ai des moyens sûrs pour me défaire de ce personnage, après la mort duquel il nous serait bien facile de nous emparer de ses richesses, et de fuir. Mais cet homme est trop nuisible à l’humanité, il est trop dans mes principes pour que j’en prive l’univers. Ce serait jouer ici le rôle des lois, ce serait servir la société, que d’en bannir ce scélérat, et je n’aime pas assez la vertu pour la servir à ce point-là. Je laisserai vivre cet homme si nécessaire au crime : ce ne sera point l’ami du crime qui détruira son sectateur. Il faut le voler, cela est essentiel : il a plus d’argent que nous, et l’égalité fut toujours la base de nos principes. Il faut fuir : par jouissance, et peut-être pour le plaisir de nous dépouiller nous-mêmes, il nous tuerait infailliblement. Arrivons donc à nos deux buts, en le laissant subsister. J’ai du stramonium dans ma poche : endormons-le, volons-le, enlevons ses deux plus belles filles, et fuyons.

Sbrigani combattit quelque temps mon projet : le stramonium, sur un aussi gros corps, pourrait ne pas réussir ; une dose de poison bien violent lui paraissait plus sûre. Telles spécieuses que fussent mes considérations, elles s’évanouissaient devant notre sûreté, et selon Sbrigani, tant que l’ogre vivait, elle n’était pas entière. Mais, ferme dans ma résolution de ne jamais, autant que je le pourrais, faire tomber sous mes coups ceux qui étaient aussi méchants que moi, je persistai. Nous convînmes qu’après avoir endormi l’ogre le lendemain, en déjeunant avec lui, nous le ferions passer pour mort, afin de ne trouver du côté de ses gens aucun obstacle à nous emparer de ses richesses, et que nos opérations faites, nous décamperions aussitôt.

Le plus étonnant succès couronna nos desseins. Peu de minutes après que Minski eut avalé le chocolat dans lequel nous avions glissé le somnifère, il tomba dans une telle léthargie, que nous n’eûmes pas de peine à persuader de sa mort. Son intendant fut le premier à nous supplier de régner à sa place ; nous eûmes l’air d’accepter, et nous étant fait ouvrir le trésor, nous fîmes charger dix hommes de tout ce qu’il contenait de plus précieux. Passant de là au harem des femmes, Élise et Raimonde, deux Françaises charmantes de dix-sept à dix-huit ans, en furent aussitôt enlevées par nous, et nous regagnâmes nos voitures, en assurant à l’intendant de Minski que nous ne tarderions pas à le venir prendre avec le reste ; qu’assurément nous consentions à succéder dans tout à son maître, mais qu’il fallait transporter en plaine d’aussi brillantes possessions, et renoncer à vivre, comme les ours, dans un réduit aussi effrayant. Cet homme, enchanté, facilite tout, accepte tout, et en fut sans doute bien récompensé par le géant, lorsqu’il apprit à son réveil et ses pertes et notre évasion.

Ayant fait mettre dans nos voitures les trésors que nous dérobions, et y étant montés avec nos femmes, nous congédiâmes nos porteurs après les avoir bien récompensés, et leur avoir conseillé de fuir comme nous, et de ne plus rentrer dans une caverne où leurs jours étaient à tout instant menacés. Ils nous le promirent, et l’on se sépara. Nous fûmes, dès le même jour, coucher à Florence où, dès en arrivant, notre premier soin fut d’examiner à l’aise, et nos deux femmes et nos trésors : rien de joli comme ces deux créatures.

Élise, âgée de dix-sept ans, réunissait à toutes les grâces de Vénus, les attraits séduisants de la déesse des fleurs ; Raimonde, un peu plus âgée, avait une figure si piquante, qu’il était impossible de la fixer sans émotion ; toutes deux, nouvellement chez Minski, n’avaient pas encore été touchées, et vous imaginez bien que cette circonstance était l’une de celles qui m’avaient le plus décidée à les choisir. Elles nous aidèrent à compter nos trésors : il y avait six millions en espèces, et quatre en pierreries, en argenterie ou en papiers sur l’Italie. Ah ! comme mes yeux se repaissaient de ces richesses, et qu’il est doux de compter l’or, quand il nous appartient par un crime ! Ces soins remplis, nous nous reposâmes, et je passai dans les bras de mes deux nouvelles conquêtes la plus délicieuse nuit que j’eusse eue depuis longtemps.

Permettez maintenant, mes amis, que je vous entretienne un moment de la superbe ville où nous arrivions bientôt. Ces détails reposeront votre imagination, salie depuis trop longtemps par mes récits obscènes : une telle diversion, ce me semble, ne peut que rendre encore plus piquant ce que la vérité, que vous avez exigée de moi, nécessitera peut-être bientôt.

Florence, ouvrage des soldats de Sylla, embellie par les triumvirs, détruite par Totila, rebâtie par Charlemagne, agrandie aux dépens de l’ancienne ville de Fiésole, dont on ne voit plus aujourd’hui que les ruines, longtemps en butte à des révolutions intestines, subjuguée par les Médicis qui, l’ayant gouvernée deux cents ans, la laissèrent à la fin passer à la maison de Lorraine, est maintenant régie, ainsi que la Toscane dont elle est capitale, par Léopold, archiduc, et frère de la reine de France2, prince despote, orgueilleux et ingrat, crapuleux et libertin comme toute sa famille, ainsi que mes récits vont bientôt l’apprendre.

La première observation politique que je fis en arrivant dans cette capitale, fut de me convaincre que les Florentins regrettaient encore les princes de leur nation, et que ce n’était pas sans peine qu’ils s’étaient soumis à des étrangers. L’extérieur simple de Léopold n’en impose à personne ; toute la morgue allemande éclate, malgré son costume populaire, et ceux qui connaissent l’esprit de la maison d’Autriche savent bien qu’il lui sera toujours plus aisé de feindre des vertus que d’en acquérir.

Florence, située au pied de l’Apennin, est partagée par l’Arno ; cette partie centrale de la capitale de la Toscane ressemble un peu à celle que coupe la Seine, à Paris ; mais il s’en faut que cette ville soit, et aussi peuplée et aussi grande que celle à laquelle nous la comparons un moment. La couleur brune des pierres, qui servent à la construction de ses palais, lui donne un air de tristesse qui la rend désagréable à l’œil. Si j’eusse aimé les églises, j’aurais eu sans doute de belles descriptions à vous faire ; mais mon horreur pour tout ce qui tient à la religion est si forte, que je ne me permets même pas d’entrer dans aucun de ses temples. Il n’en fut pas ainsi de la superbe galerie du grand duc : je fus la voir dès le lendemain de mon arrivée. Je ne vous rendrai jamais l’enthousiasme que je sentis au milieu de tous ces chefs-d’œuvre. J’aime les arts, ils échauffent ma tête ; la nature est si belle, qu’on doit chérir tout ce qui l’imite… Ah ! saurait-on trop encourager ceux qui l’aiment et qui la copient ! La seule façon de lui arracher quelques-uns de ses mystères, est de l’étudier sans cesse ; ce n’est qu’en la scrutant jusque dans ses replis les plus secrets, qu’on arrive à l’anéantissement de tous les préjugés. J’adore une femme de talent : la figure séduit, mais les talents fixent, et je crois que pour l’amour-propre, l’un est bien plus flatteur que l’autre.

Mon guide, ainsi que vous l’imaginez facilement, ne manqua pas de m’arrêter à celle des pièces qui fait partie de cette galerie célèbre, où Cosme Ier de Médicis fut surpris dans une opération assez singulière… Le fameux Vasari peignait la voûte de cet appartement, lorsque Cosme y entra avec sa fille, dont il était fort amoureux : ne se doutant point que l’artiste travaillait dans les combles, ce prince incestueux caressa l’objet de son ardeur d’une manière assez peu équivoque. Un canapé se présente, Cosme en profite, et l’acte se consomme aux regards du peintre, qui, dès le même instant, décampa de Florence, persuadé que l’on emploierait des moyens violents pour étouffer un tel secret, et que celui qui en aurait connaissance serait bientôt mis hors d’état d’en parler. Le Vasari avait raison ; il vivait dans un siècle et dans une ville où le machiavélisme faisait des progrès : il était sage à lui de ne pas s’exposer aux cruels effets de cette doctrine.

On me fit observer, non loin de là, un autel d’or massif, orné de belles pierres précieuses, que je ne vis pas sans les convoiter. Cette immensité de richesses était, m’expliqua-t-on, un ex-voto que le grand-duc Ferdinand second, qui mourut en 1630, offrit à saint Charles Borromée, pour le rétablissement de sa santé. Le présent était en route, lorsque le prince mourut : les héritiers décidèrent assez philosophiquement que, puisque le saint n’avait pas exaucé le vœu, ils étaient exempts de le récompenser, et ils firent revenir le trésor. Que d’extravagances deviennent les fruits de la superstition, et comme on peut assurer avec vérité que, de toutes les folies humaines, celle-là, sans doute, est celle qui dégrade le plus l’esprit et la raison !

Je passai de là à la fameuse Vénus du Titien, et j’avoue que mes sens se trouvèrent plus émus à la contemplation de ce tableau sublime, qu’ils ne l’avaient été des ex-voto de Ferdinand ; les beautés de la nature intéressent l’âme, les extravagances religieuses la font frissonner.

La Vénus du Titien est une belle blonde, les plus beaux yeux qu’on puisse voir, les traits un peu trop prononcés pour une blonde, dont il semble que la main de la nature doive adoucir les charmes comme le caractère. On la voit sur un matelas blanc, éparpillant des fleurs d’une main, cachant sa jolie petite motte de l’autre. Son attitude est voluptueuse, et l’on ne se lasse pas d’examiner les beautés de détail de ce tableau sublime. Sbrigani trouva que cette Vénus ressemblait prodigieusement à Raimonde, l’une de mes nouvelles amies : il avait raison. Cette belle créature rougit innocemment quand nous le lui dîmes ; un baiser de feu, que je collai sur sa bouche de rose, la convainquit à quel point j’approuvais la comparaison de mon époux.

Nous vîmes dans la pièce suivante, nommée la chambre des idoles, une infinité de chefs-d’œuvre du Titien, de Paul Véronèse et du Guide. Une idée bizarre est exécutée dans cette salle. On y voit un sépulcre rempli de cadavres, sur lesquels peuvent s’observer tous les différents degrés de la dissolution, depuis l’instant de la mort, jusqu’à la destruction totale de l’individu. Cette sombre exécution est de cire, colorée si naturellement, que la nature ne saurait être ni plus expressive, ni plus vraie. L’impression est si forte, en considérant ce chef-d’œuvre, que les sens paraissent s’avertir mutuellement : on porte, sans le vouloir, la main au nez. Ma cruelle imagination s’amusa de ce spectacle. A combien d’êtres ma méchanceté a-t-elle fait éprouver ces affreuses gradations !… Poursuivons : la nature me porta sans doute à ces crimes, puisqu’elle me délecte encore, seulement à leur souvenir.

Non loin de là, est un autre sépulcre de pestiférés, où les mêmes gradations s’observent ; on y remarque surtout un malheureux, tout nu, apportant un cadavre qu’il jette avec les autres, et qui, suffoqué lui-même par l’odeur et le spectacle, tombe à la renverse et meurt ; ce groupe est d’une effrayante vérité.

Nous passâmes ensuite à des objets plus gais. La chambre dite la Tribune nous offrit la fameuse Vénus de Médicis, placée au fond de cette pièce. Il est impossible, en voyant ce superbe morceau, de se défendre de la plus douce émotion. Un Grec, dit-on, s’enflamma pour une statue… Je l’avoue, je l’eusse imité près de celle-là. En examinant les beautés de détail de ce célèbre ouvrage, on croit aisément que l’auteur dut, comme la tradition le rapporte, se servir de cinq cents modèles pour le terminer : les proportions de cette sublime statue, les grâces de la figure, les contours divins de chaque membre, les arrondissements gracieux de la gorge et des fesses, sont des traits de génie qui pourraient le disputer à la nature, et je doute que le triple de modèles, choisi sur toutes les beautés de la terre, pût aujourd’hui fournir une créature qui n’eût à perdre à la comparaison ; l’opinion générale est que cette statue nous représente la Vénus maritime des Grecs. Je ne m’appesantirai pas davantage sur un morceau dont les copies se sont autant multipliées ; tout le monde peut la posséder, sans doute, mais personne ne l’appréciera comme moi… L’exécrable dévotion fit autrefois briser ce beau morceau… Les imbéciles ! ils adoraient l’auteur de la nature, et croyaient la servir en détruisant son plus bel ouvrage. On ne s’accorde point sur le nom du sculpteur : l’opinion commune prête ce chef-d’œuvre à Praxitèle, d’autres à Cléomène : qu’importe, elle est belle, on l’admire, c’est tout ce qu’il faut à l’imagination, et quel que puisse être l’auteur, le plaisir que l’on prend à admirer l’ouvrage n’en est pas moins un des plus doux que l’on puisse goûter.

Mes yeux se portèrent de là sur l’Hermaphrodite. Vous savez que les Romains, tous passionnés pour ce genre de monstre, les admettaient de préférence dans leurs libertines orgies : celui-là, sans doute, est un de ceux dont la réputation lubrique fut la mieux établie. Il est fâcheux que l’artiste, en lui croisant les jambes, n’ait pas voulu laisser voir ce qui caractérisait le double sexe ; on le voit couché sur un lit, exposant le plus beau cul du monde… cul voluptueux que Sbrigani convoita, en m’assurant qu’il avait foutu celui d’une semblable créature, et qu’il n’était pas de plus délicieuse jouissance au monde.

Tout près, est un groupe de Caligula caressant sa sœur : ces maîtres orgueilleux de l’univers, loin de cacher leurs vices, les faisaient éterniser par les arts. On voit aussi, dans cette même pièce, la fameuse effigie du Priape, sur lequel les jeunes filles étaient obligées, par dévotion, d’aller frotter les lèvres de leur vagin. Il est d’une telle grosseur, qu’assurément l’introduction en eût été impossible, si par hasard elle eût fait partie des mystères.

On nous montra des ceintures de virginité. Et sur la menace que je fis à mes deux amies de les revêtir de meubles semblables pour être sûre d’elles, la tendre Élise m’assure, délicatement qu’elle n’avait besoin que de l’amour que je lui inspirais, pour être contenue dans les bornes de la plus exacte tempérance.

Nous vîmes ensuite la plus belle et la plus singulière collection de poignards ; quelques-uns étaient empoisonnés. Aucun peuple n’a raffiné le meurtre comme les Italiens : il est donc tout simple de voir chez eux tout ce qui peut servir à cette action, de la manière la plus cruelle et la plus traîtresse.

L’air est très mauvais à Florence ; l’automne y est même mortel : un morceau de pain que l’on laisserait s’imprégner des miasmes de l’Apennin pendant cette saison, empoisonnerait celui qui le mangerait ; les morts subites, les coups de sang, y sont très fréquents alors. Mais comme nous étions au commencement du printemps, je crus pouvoir y passer l’été sans aucun risque. Nous ne couchâmes à l’auberge que deux nuits ; dès le troisième jour, je louai une superbe maison sur le quai de l’Arno, dont Sbrigani faisait les honneurs : je passais toujours pour sa femme, et mes deux suivantes pour ses sœurs. Établie là sur le même pied qu’à Turin et que dans les autres villes d’Italie où j’avais passé, les propositions arrivèrent, aussitôt que nous fûmes connus. Mais un ami de Sbrigani l’ayant prévenu qu’avec de la modération et point trop de promptitude, nous serions peut-être admises aux plaisirs secrets du grand-duc, pendant quinze jours nous refusâmes ce qui se présentait.

Les émissaires du prince arrivèrent enfin. Léopold voulait nous réunir toutes trois aux objets journaliers de ses débauches secrètes, et il y avait mille sequins pour chacune, si notre complaisance était entière.

— Les goûts de Léopold sont despotes et cruels comme ceux de tous les souverains, nous dit l’émissaire, mais vous ne serez point le plastron de ses luxures, vous les servirez seulement.

— Nous serons aux ordres du grand-duc, répondis-je, mais pour mille sequins… non : mes belles-sœurs et moi, nous ne marcherons que pour le triple… Vous reviendrez si cela vous convient.

Le libertin Léopold, qui nous avait déjà lorgnées, n’était pas un homme à renoncer à de telles jouissances pour deux mille sequins de plus. Avare avec sa femme, avec les pauvres, avec ses sujets, le fils de l’Autrichienne ne l’était pas pour ses voluptés. On vient donc nous prendre le lendemain matin pour nous conduire à Pratolino, dans l’Apennin, sur la route par laquelle nous étions arrivée à Florence.

Cette maison, fraîche, solitaire et voluptueuse, avait tout ce qui caractérise un lieu de débauche. Le grand-duc sortait de dîner, quand nous parûmes ; il n’avait avec lui que son aumônier, agent et confident de ses lubricités.

— Mes belles amies, nous dit le souverain, je vais, si vous le trouvez bon, vous réunir aux jeunes objets qui doivent aujourd’hui servir à ma luxure.

— Léopold, répondis-je avec cette noble fierté qui me caractérisa dans tous les temps, mes sœurs et moi, nous nous soumettons à tes caprices, nous satisferons tes désirs ; mais si tu étais sujet, comme tous les gens de ton espèce, à des fantaisies dangereuses, préviens-nous : notre intention n’étant pas d’entrer, que nous ne soyons sûres de n’avoir rien à craindre.

— Les victimes sont là, nous dit le grand-duc, vous n’êtes que les prêtresses… l’abbé et moi, les sacrificateurs…

— Entrons, dis-je à mes compagnes ; à quelque point que les souverains soient fourbes, on ne risque pourtant rien de les croire quelquefois, surtout lorsque l’on porte avec soi des moyens certains de vengeance…

Et je laissais voir en même temps le bout du manche d’un poignard qui ne me quittait pas depuis que j’étais entrée en Italie.

— Quoi ! me dit Léopold en s’appuyant sur mon épaule, vous attenteriez aux jours d’un souverain ?

— Mon cher, dis-je effrontément, je ne t’attaquerais pas la première, mais si tu t’oubliais avec moi, ceci, poursuivis-je en montrant le poignard, te ferait souvenir que c’est à une Française que tu parles… A l’égard de ton caractère sacré, mon ami, permets-moi d’en rire un instant. Ne t’imagine pas, je t’en prie, que le ciel, en te formant, t’ait donné une existence différente de celle du dernier individu de tes États, et tu n’es pas, pour moi, plus respectable. Zélée sectatrice de l’égalité, je n’ai jamais cru qu’il y eût sur la terre une créature qui valût mieux qu’une autre, et comme je n’ai pas de foi aux vertus, je n’imagine pas même que les vertus puissent les différencier.

— Mais je suis roi.

— Pauvre homme ! comment oses-tu m’objecter ce titre ? Qu’il est méprisable à mes yeux ! N’est-ce pas le hasard qui t’a mis où tu es ? qu’as-tu fait pour obtenir ton rang ? Le premier qui le mérita, par son courage ou par ses talents, put prétendre à quelque estime, peut-être ; mais celui qui ne l’obtient que par héritage, n’a droit qu’à la compassion des hommes.

— Le régicide est un crime.

— Imaginaire… mon ami : il y a autant de mal à tuer un savetier qu’un roi, et pas plus à massacrer l’un ou l’autre, qu’une mouche ou qu’un papillon, également l’ouvrage de la nature. Crois bien affirmativement, Léopold, que la façon de ton individu n’a pas plus coûté que celle d’un singe, à notre mère commune, et qu’elle n’a pas plus de prédilection pour l’un que pour l’autre.

— J’aime la franchise de cette femme, dit le duc à son aumônier.

— Et moi aussi, Monseigneur, répondit l’homme de Dieu ; mais je crains qu’avec cet orgueil, elle n’apporte pas à vos plaisirs toute la subordination qu’ils exigent.

— Erreur que tout cela, M. l’abbé, répondis-je ; fière et franche dans le monde, douce et soumise dans les plaisirs : voilà le rôle d’une jolie courtisane française ; ce sera le mien. Mais si vous me trouvez esclave dans le boudoir, songez que je ne veux l’être que de vos passions, et nullement de votre qualité de souverain. Je respecte les passions, Léopold, j’en ai comme toi, mais je me refuse opiniâtrement aux honneurs des rangs : tu obtiendras de moi tout comme homme, rien comme prince, je t’en avertis ; commençons.

Nous entrâmes. Je ne m’attendais pas à l’espèce de créatures qui nous attendaient dans le voluptueux salon où nous fit passer Léopold, et dans lequel nous nous enfermâmes : c’étaient quatre filles de quinze à seize ans, toutes quatre grosses à pleine ceinture…

— Que diable veux-tu faire de ce gibier ? demandai-je au duc.

— Tu vas l’apprendre, me répondit-il. Je suis père des enfants que ces créatures portent dans leur sein, et je ne les ai faits que pour me donner le délicieux plaisir de les détruire. Je ne connais pas de satisfaction plus grande que celle de faire avorter une femme grosse de moi, et comme ma semence est très prolifique, j’en engrosse une tous les jours, pour me procurer ensuite l’insigne volupté de détruire mon ouvrage.

— Ah ! ah ! dis-je à l’Autrichien, ta passion est assez bizarre : je la servirai de tout mon cœur… Et comment t’y prends-tu pour opérer ?

— C’est ce que tu vas voir, dit Léopold, qui jusque-là ne m’avait parlé qu’à l’oreille. Commençons par leur annoncer le sort qui les attend.

Et, s’approchant des quatre filles, il leur déclare ses intentions. Je vous laisse à juger, mes amis, la douleur où ce perfide arrêt les plongea toutes quatre ; deux s’évanouirent, les deux autres beuglèrent comme des veaux qu’on mène au boucher. Mais Léopold, peu sensible, les fit aussitôt mettre nues par son agent.

— Belles dames, nous dit alors le grand-duc, voudriez-vous bien imiter ces demoiselles, et vous déshabiller de même ? Je ne jouis jamais d’une femme que quand elle est nue, et je soupçonne, d’ailleurs, vos corps assez beaux pour mériter d’être observés sans voiles.

Nous obéîmes, et, dans l’instant, Léopold eut sept femmes nues sous les yeux. Les premiers hommages de ce libertin s’adressèrent à nous : il nous examine, il nous compare, nous éloigne, nous rapproche, et finit enfin cette première scène par nous gamahucher toutes les trois, pendant qu’il se faisait branler alternativement par chacune des femmes grosses. Léopold aimait le foutre ; il ne nous lâcha pas, qu’il ne nous eût fait décharger dans sa bouche au moins trois ou quatre fois chacune. Pendant qu’il nous branlait ainsi, l’abbé nous socratisait, de manière qu’excitées de toutes parts, nous ne lui épargnâmes pas les libations. Au bout d’une heure, l’inconstant changea de temple, et nous faisait successivement langoter par son croque-dieu ; le vilain nous lécha le cul, toujours branlées par les femmes grosses.

— Je bande beaucoup, nous dit Léopold, il est temps d’en venir à quelque chose de plus sérieux. Voici quatre fers rouges, tous marqués, continua-t-il : sur chacun est gravée la condamnation d’une de ces femmes grosses ; je vais leur bander les yeux, et elles viendront elles-mêmes choisir un de ces fers.

On exécute, mais à mesure que le colin-maillard avait choisi son fer, Léopold le lui appliquait tout brûlant sur le ventre. Telles étaient les quatre différentes inscriptions résultatives de ces terribles fers : la plus jeune, celle de quatorze ans, reçut de la main du hasard l’inscription qui portait : Elle avortera sous les coups de fouet ; celle d’ensuite, et qui paraissait du même âge, eut pour inscription : Elle avortera par une boisson ; la troisième, âgés de quinze ans, eut pour arrêt : Elle avortera foulée aux pieds ; la sentence de la quatrième, ayant environ seize ans, fut : On lui arrachera son enfant du ventre.

La cérémonie faite, on enleva les bandeaux, et les malheureuses, en se considérant, purent lire leur mutuelle condamnation. Alors Léopold les fit placer toutes quatre debout sur un canapé, bien en face de lui ; il m’étendit sur ce canapé et m’enconna, en réjouissant ses yeux de la perspective de ces quatre ventres bouffis, portant chacun la sentence qui devait les faire fondre. Élise fustigeait pendant ce temps-là Monseigneur, et l’abbé se branlait sur les tétons de Raimonde.

— Léopold, dis-je en foutant, ne m’engrosse pas, je t’en conjure, car il est vraisemblable que si j’avais le malheur d’être fécondée par toi, je pourrais bien accoucher comme ces demoiselles.

— Rien ne serait plus certain, dit le grand-duc en me lançant des yeux et des coups de reins qui n’avaient certainement pas la galanterie pour motif, mais ce qui doit te rassurer, c’est que je décharge difficilement.

Et en même temps, il me quitta pour dépuceler Élise, qui l’étrillait depuis un quart d’heure, et qui fut bientôt remplacée par Raimonde, dont je pris les soins auprès de l’abbé, lequel après moi, prit Élise. On ne vit jamais rien de si roide et de si en colère que les membres de ces deux libertins.

— N’enculons-nous donc pas ? nous dit l’abbé, qui, depuis longtemps, caressait et maniait mon derrière en homme qui avait envie de le foutre.

— Pas encore, dit Léopold, il faut expédier une victime.

La petite fille condamnée à l’avortement par le supplice du fouet fut aussitôt saisie par le souverain qui, armé d’abord d’une simple poignée de verges, ensuite d’un martinet à pointes d’acier, lui travailla près d’une demi-heure le derrière, d’une telle violence qu’il la mit en sang tout d’un coup. Alors la victime fut attachée debout, les mains en l’air et les pieds au parquet, et le duc la frappa d’un nerf de bœuf sur le ventre, avec une force si prodigieuse, que l’embryon se détacha bientôt. La mère crie ; la tête de l’enfant apparaît, et Léopold l’arrachant lui-même, le jette dans le brasier et renvoie la mère.

— Foutez en cul, Monseigneur, dit le respectable aumônier : les veines gonflées de votre vit, l’écume dont votre bouche royale est couverte, le feu qui sort de vos yeux, tout annonce le besoin que vous avez d’un cul ; ne craignez pas de perdre votre foutre, vous rebanderez par nos soins, et nous expédierons les autres.

— Non, non, nous dit le grand-duc qui me baisait et me maniait beaucoup pendant toutes ces lubricités, j’ai beaucoup déchargé hier, je ne répondrais pas d’aller à deux fois aujourd’hui : je veux tout expédier avant que de perdre mes forces.

Et la seconde fut prise. Sa sentence portait : elle avortera par une boisson. Le fatal breuvage était là ; la jeune enfant fait beaucoup de difficultés ; le féroce ecclésiastique contient d’une main cette fille par les cheveux, et lui entrouvre de l’autre la bouche avec une lime ; je suis chargée de faire avaler la potion, et le duc, branlé par Élise, manie pendant ce temps-là mes fesses et celles de la victime… Quel effet ! grand Dieu ! je n’en aurais jamais soupçonné de semblable. A peine ce venin dangereux a-t-il atteint les entrailles de la petite personne, qu’elle jette des cris terribles ; elle se débat, elle se roule à terre, et l’enfant paraît. Cette fois-ci, c’est l’abbé qui le retire. Léopold, trop agité, nous maniait si lubriquement, Élise et moi, pendant que Raimonde le suçait, qu’il lui fut impossible d’opérer ; je crus qu’il allait partir : il se retire à temps.

La troisième fille est liée sur le dos par terre : c’était en la foulant aux pieds que son fruit devait périr. Soutenu par Élise et moi, pendant que Raimonde, à genoux, le corps de la victime entre ses jambes, lui branle le vit sur ses tétons, le libertin trépigne d’une manière si forte le ventre de la malheureuse, qu’elle pond son fruit. Il est précipité comme les autres dans le brasier, sans prendre seulement la peine d’examiner le sexe, et la mère plus morte que vive, est promptement expulsée.

Si la dernière était la plus belle, elle était aussi la plus malheureuse. On devait lui arracher l’enfant du ventre : je vous laisse à penser quel supplice !

— Elle n’en reviendra pas, celle-ci, nous dit Léopold, ce sont à ses affreuses douleurs que ma décharge sera due. Cela devait être, puisque c’est celle des quatre qui, quand je les foutis, me donna le plus de plaisir : la petite putain devint grosse le jour même où je lui fis perdre son pucelage.

On l’étend sur une croix diagonale qui, relevée en bosse sur son milieu, lui tenait le ventre dans une extrême hauteur. Les quatre membres furent fortement comprimés, rabaissés, et recouverts ensuite de manière à ce que l’on n’apercevait exactement plus que la masse ronde et boursouflée qui contenait l’enfant. L’abbé opère… Léopold, bien en face, m’encule… de chacune de ses mains, il branle, à droite le con d’Élise, à gauche le con de Raimonde. Et pendant que le perfide aumônier fend en quatre le ventre de la victime, et la précipite au tombeau en lui arrachant son fruit, le grand successeur des Médicis, le célèbre frère de la première putain de France, me décharge un torrent de foutre dans le trou du cul, en blasphémant comme un crocheteur.

— Mesdames, nous dit le duc pendant qu’il essuyait son vit, en vous accordant à chacune les trois mille sequins que vous avez exigés, j’ai compté payer le secret.

— Il sera sévèrement gardé, répondis-je, mais j’y mets une condition.

— Est-ce à toi de parler ainsi ?

— Assurément… et tes crimes me donnent des droits, dès que je peux te perdre en les divulguant.

— Voilà ce que c’est, Monseigneur, dit l’abbé, que de se mettre ainsi à la disposition de ces coquines : ou il ne faut jamais leur rien laisser voir, ou il faut les tuer dès qu’elles ont vu. Toutes ces commisérations-là vous perdront ou vous ruineront, je vous l’ai dit cent fois ; est-ce à vous à composer avec de pareilles gueuses ?

— Doucement, l’abbé, répondis-je, le ton que tu prends serait, au plus, convenable avec des coquines comme celles que ton patron et toi vous voyez, sans doute, ordinairement : il ne l’est pas avec des femmes de notre rang qui, peut-être aussi riches que toi, dis-je en m’adressant au duc, se prostituent par goût et non par avarice. Terminons cette discussion ! le duc a besoin de nous, nous avons besoin de lui : que des services mutuels rétablissent ici la balance. Léopold, nous te jurons le plus profond secret, si tu nous assures de ta part l’impunité la plus entière, tout le temps que nous habiterons Florence. Jure-nous que, quelque chose que nous fassions dans tes États, nous n’y serons jamais recherchées sur rien.

— Je pourrais me soustraire à cette inquisition, dit Léopold, et, sans me souiller du sang de ces créatures, je pourrais les convaincre qu’il y a ici, comme à Paris, des châteaux où l’on sait contraindre les indiscrets au silence. Mais je n’aime pas ces moyens avec des femmes qui me paraissent aussi libertines que moi : je vous accorde l’impunité que vous me demandez, pour vous, votre mari et vos sœurs, seulement l’espace de six mois : sortez après de mes États, je vous l’ordonne.

Obtenant tout ce que je voulais, je ne crus pas devoir répliquer, et après avoir remercié Léopold, reçu l’argent et ses promesses bien en règle, nous prîmes congé de lui et nous retirâmes.

— Il faut jouir de ce jubilé, me dit Sbrigani dès qu’il eut au notre arrangement, et tâcher de ne pas quitter Florence sans ajouter au moins trois millions à ceux que nous avons déjà. Ce qui me déplaît, c’est que cette nation-ci est vilaine et pauvre ; enfin, nous prendrons tout ce que l’on ne nous offrira pas, et puisque nous avons six mois à nous, c’est assez pour une bonne récolte.

Les mœurs sont très libres à Florence. Les femmes se costument comme des hommes, ceux-ci comme des filles. Il y a peu de villes dans toute l’Italie où l’on aperçoive un penchant plus décidé pour trahir son sexe, et cette manie leur vient assurément de l’extrême besoin qu’ils ont de les déshonorer tous deux. Les Florentins, passionnés pour la sodomie, obtinrent autrefois une indulgence plénière des papes pour ce vice, sous quelque rapport qu’on pût le considérer. L’inceste et l’adultère s’y montrent également sans aucun voile : les maris cèdent leurs femmes, les frères couchent avec leurs sœurs, les pères avec leurs filles. Le climat, dit ce bon peuple, est l’excuse de notre dépravation, et le Dieu qui nous y fit naître ne s’étonnera pas des excès où lui-même nous porte. Il y avait autrefois, à Florence, une loi fort singulière à ce sujet. Il était impossible, le jeudi gras, qu’une femme refusât la sodomie à son époux : si elle s’en avisait, et que celui-ci s’en plaignît, elle risquerait de devenir la fable de la ville. Heureuse, mille fois heureuse la nation assez sage pour ériger ses passions en lois ! Il n’y a d’extravagante que celle qui, par des principes aussi stupides que barbares, au lieu d’allier prudemment l’un et l’autre, contrarie, par des lois absurdes, tous les penchants de la nature.

A quelque point cependant que soit porté le dérèglement des mœurs à Florence, on n’y souffre aucune raccrocheuse dans les rues. Les putains ont un quartier séparé dont elles ne peuvent sortir, et dans lequel règnent le plus grand ordre et la plus extrême tranquillité. Mais ces filles, rarement jolies, sont d’ailleurs assez mal logées ; et l’observation de ces lieux de débauche n’offre d’autres circonstances singulières à l’examinateur philosophe, que l’extrême complaisance de ces victimes publiques qui, trop heureuses de vous attirer par leur résignation, vous présentent indifféremment toutes les parties de leur corps, et souffrent même avec assez de patience, sur chacune d’elles, tout ce qui plaît à la cruauté libertine de leur imposer. Sbrigani et moi, nous en avons battu, fouetté, souffleté, estropié, brûlé, sans que jamais, comme en France, une seule plainte se soit fait entendre. Mais si le putanisme est secret et peu abondant à Florence, le libertinage n’y est pas moins excessif, et les murs épais, reculés, des gens riches, recèlent bien des infamies : une infinité de malheureuses, conduites furtivement dans ces criminelles enceintes, y laissent bien souvent l’honneur et la vie.

Peu de temps avant mon arrivée, un riche particulier de cette ville, ayant violé deux petites sœurs de sept ou huit ans, fut accusé par la famille de ces enfants de les avoir fait mourir après en avoir joui : quelques sequins étouffèrent les plaintes, et l’on n’en parla plus.

A peu près vers ce temps, une célèbre maquerelle fut soupçonnée de mener tous les jours chez de grands seigneurs de jeunes bourgeoises arrachées du sein de leur famille. Interrogée sur le nom de ceux auxquels elle avait fourni, elle compromit une telle quantité de gens en place, à commencer par le souverain, que la procédure fut brûlée, et qu’on lui défendit d’en dire davantage.

Presque toutes les femmes de qualité, à Florence, sont dans l’habitude de se prostituer dans des bordels ; leur misère et leur tempérament les y portent. Il n’y a point de ville en Europe où la constitution de l’État mette les femmes plus mal à leur aise, et il y en a peu où leur libertinage soit plus étendu. Le sigisbéat n’est qu’un voile ; rarement le sigisbée a des droits sur la femme qu’il sert ; placé là comme l’ami de l’époux, il accompagne cette femme quand elle le veut et la quitte quand elle l’ordonne. Ceux qui croient que le sigisbée est un amant sont dans une grande erreur : il est l’ami commode de la femme, quelquefois l’espion du mari, mais il ne couche point, et c’est sans doute, de tous les rôles, le plus plat à jouer en Italie. Si un étranger riche paraît dans le monde, et le mari et le sigisbée, tout se retire, tout cède la place à celui sur la bourse duquel on se fonde, et j’ai souvent vu le complaisant époux sortir de la maison pour quelques sequins, quand l’étranger témoigne le plus petit désir d’entretenir madame seule.

Je vous ai donné cette légère esquisse des mœurs florentines, afin de vous faire voir, pour les escroqueries, pour les débauches que nous méditions, ce que nous donnaient, ou ce que nous refusaient, les usages du peuple dont nous voulions, et dont nous pouvions, nous amuser six mois avec impunité.

Sbrigani crut que, pour mieux réussir dans nos projeta, il fallait ériger notre manoir plutôt en un lieu célèbre de débauches qu’en une maison de jeu. Perfide insatiabilité de l’avarice ! n’avions-nous pas suffisamment de quoi vivre, sans frayer de nouveau la route du crime ? Mais, la quitte-t-on quand on y est !

Nous fîmes donc courir des billets, pour prévenir le public que les hommes trouveraient à toute heure, chez nous, non seulement de jolies petites bourgeoises, mais même des femmes de première qualité, et les dames furent également averties qu’elles trouveraient toujours chez nous des hommes et des jeunes filles pour leurs voluptés secrètes. Comme nous réunîmes à cela le local le plus agréable et le plus délicieusement meublé, et la table la plus splendide, nous eûmes promptement toute la ville. Nous formions, mes compagnes et moi, le fond de la maison ; mais au moindre ordre, au plus léger désir, nous avions, dans les deux sexes, ce qu’il était possible de se procurer de plus délicieux. Tout se payait exorbitamment cher, mais on était merveilleusement servi. Par les soins de mes deux compagnes, dressées à l’escroquerie, il s’égarait infiniment de bourses et de bijoux ; mais on avait beau se plaindre, la protection qui nous était accordée repoussait tout, et nous triomphions de toutes les vaines dénonciations qu’on osait faire sur notre conduite.

Le premier qui parut fut le duc de Pienza. Sa passion est assez singulière pour vous être détaillée. Il fallait seize jolies filles au duc ; on les arrangeait par couples, une coiffure égale caractérisait chaque couple. J’étais dans un sofa près de lui, et nue comme les couples ; seize musiciens, tous jeunes, jolis, et également nus, étaient placés à droite sur des gradins. Chaque couple devait paraître à son tour. Avant qu’il n’entrât, le duc me confiait l’attitude ou la volupté qu’il exigeait de ce couple, on prévenait les musiciens du secret, et c’était par le son plus ou moins fort des instruments que le couple parvenait à deviner ce qu’il avait à faire. Devinait-il ? la musique cessait, et le duc enculait les deux filles. Ne devinait-il pas (et le temps était réglé pour cela, chaque couple n’avait que dix minutes), les deux filles étaient alors fustigées jusqu’au sang par notre libertin, qui, comme vous l’imaginez facilement, goûtait d’abord le plus grand plaisir aux détails.

Le premier secret qu’on offrit à la divination du premier couple fut de venir sucer tour à tour le vit du paillard ; parfaitement guidées par la musique, elles devinèrent : elles furent sodomisées. Le secret du second couple fut de venir me lécher le con ; il ne le trouva pas : le fouet s’ensuivit. La troisième passion à deviner fut de venir fouetter le duc : elles devinèrent ; la quatrième d’aller branler le vit des musiciens : elles ne le trouvèrent pas ; la cinquième de chier au milieu de la chambre : le fouet devint bientôt la punition de n’avoir pas deviné cette saleté. Le sixième couple pénétra qu’il s’agissait de se branler ensemble. Le septième ne trouva jamais qu’il fallait se fouetter mutuellement, et il le fut vigoureusement par le duc. La musique fit, enfin, parfaitement deviner au huitième qu’il fallait enculer le héros avec des godemichés, et ce fut le moment qu’il choisit lui-même pour me décharger dans le cul. Tout fut dit.

Il y avait environ trois mois que nous menions une vie aussi délicieuse que lucrative, lorsqu’une affreuse trahison de ma part vint augmenter mes fonds de cent mille écus.

De toutes les femmes qui fréquentaient ma maison avec le plus d’assiduité, la jeune ambassadrice d’Espagne était celle qui s’y distinguait le plus par ses excessives débauches. Femmes, filles, garçons, castrats, tout était bon pour elle, et la putain, quoique jeune et jolie comme un ange, était si débordée, si impure, qu’elle exigeait que je lui fisse voir des portefaix, des crocheteurs, des valets, des gadouards, tout ce que la crapule, enfin, peut avoir de plus vif et de plus rabaissé. Voyait-elle des femmes ? c’étaient des coureuses de corps de garde ; et s’il y avait eu quelque chose de plus horrible et de plus affreux, je l’eusse bien mieux satisfaite en le lui procurant. Une fois enfermée chez moi avec cette canaille, la coquine s’en donnait sept ou huit heures de suite, et faisait succéder les plaisirs de la table à ceux de Vénus ; elle finissait sa journée par perdre la raison au sein des plus sales débauches.

L’ambassadrice avait un mari fort dévot, très jaloux, auquel elle faisait croire que tout le temps de ses absences se passait chez une amie qui, comme elle, fréquentait ma maison avec la plus grande assiduité.

Voyant un grand parti à tirer de tout cela, je vais trouver un jour l’ambassadeur.

— Excellence, lui dis-je, un homme comme vous ne mérite pas d’être trompé : la femme qui porte votre nom est indigne de vous posséder. Je vous conjure de vous éclaircir ; vous le devez à votre honneur, à votre tranquillité.

— Moi, trompé ? répondit l’ambassadeur, cela est impossible : je connais trop ma femme.

— Vous ne la connaissez pas, Monseigneur ; vous êtes loin de soupçonner les affreux excès où elle se livre, et je veux en convaincre vos yeux mêmes.

Florella, confondu hésite un moment ; il ne sait s’il osera ajouter aux malheureux soupçons que je jette en son âme la conviction que je lui offre. Revenant de là, néanmoins, avec plus de fermeté que je ne lui en aurais soupçonné :

— Êtes-vous en état de me prouver ce que vous me dites, madame ? me demanda-t-il.

— Ce soir même, Monseigneur, si vous l’exigez. Voilà mon adresse, trouvez-vous chez moi sur les cinq heures, vous verrez quels sont les gens que choisit votre épouse pour vous perdre et vous déshonorer.

L’ambassadeur accepte. Voilà qui va à merveille.

— Monseigneur, dis-je alors, mais prenez garde à la perte énorme que je fais en vous dénonçant votre épouse. C’est moi qui lui fournis des hommes, et elle me les paie fort cher ; une fois punie par vous, je ne la reçois plus : ou rien de fait, ou je veux être indemnisée.

— Cela est juste, dit Florella, combien exigez-vous ?

— Cinquante mille écus.

— Les voilà dans ce portefeuille ; je les porterai avec moi, ils seront à vous si vous m’éclairez.

— Tout est dit, Monseigneur, je vous attends.

Mais je ne bornais pas à cette seule ruse l’horreur que je méditais sur ce malheureux ménage. En faisant tomber la femme dans un piège, j’y voulais envelopper le mari, et vous allez voir les moyens que j’employai pour y réussir. Je vais trouver l’ambassadrice.

— Madame, lui dis-je, vous vous gênez pour votre mari, vous le croyez sage, et vous prenez des précautions pour éviter ses reproches : venez ce soir de bonne heure chez moi ; je vous ferai voir qu’il enfreint les liens conjugaux, pour le moins avec autant d’impunité que vous, et sa conduite alors vous mettant à l’aise, vous devez, de ce moment, renoncer à toutes les précautions qui troublent journellement vos plaisirs.

— Je m’étais doutée de ce que tu m’apprends, me répondit l’ambassadrice, et je ne te cache pas que j’en recevrai la conviction avec bien du plaisir : quand veux-tu me la donner ?

— Ce soir même ; une partie délicieuse vous attend chez moi, vous le savez : six crocheteurs de vingt ans, beaux comme l’Amour. Eh bien ! trois jeunes garçons, également demandés par votre époux, doivent ce soir assouvir sa luxure.

— Le monstre !

— Il est bougre.

— Ah ! je ne m’étonne plus de ses persécutions pour m’enculer… de ses fantaisies… de ses beaux laquais… Oh ! Juliette, fais-moi voir cela, je t’en supplie… Il faut absolument que je sache tout.

— J’y consens, mais je le perds en vous le dévoilant, et sa pratique est encore meilleure que la vôtre.

— Eh bien, qu’exiges-tu ? demande, Juliette, il n’est pas de sacrifice que je ne sois prête à faire pour acquérir ma tranquillité.

— Serait-ce trop de cinquante mille écus ?

— Les voilà dans ce portefeuille, pars et compte sur moi.

Les deux rendez-vous assurés, je vole préparer tout. Le piège de la femme était sûr : son libertinage naturel l’y enveloppait. Celui que je préparais à l’époux ne l’était pas autant. Il fallait de l’art, de la séduction : j’avais affaire à un Espagnol… à un dévot. Rien ne m’effraya. Les lieux des scènes assez bien distribués, pour qu’au moyen d’une fente pratiquée d’un appartement à l’autre, le mari pût se voir outrager par sa femme, et la femme par son mari, j’attends patiemment mes deux dupes. L’époux arrive le premier.

— Monseigneur, lui dis-je, après la manière dont votre femme se conduit, vous ne devez plus, ce me semble, gêner vos goûts et vos plaisirs.

— Non ; je n’aime point ces sortes de choses.

— Avec des femmes, j’en conviens, il y a tant de dangers ! Mais, tenez, Monseigneur, ces jolis enfants, poursuivis-je en levant un rideau derrière lequel j’avais fait cacher, tout nus et simplement ornée de guirlandes de roses, trois petits garçons plus beaux que l’Amour même… ces Ganymèdes délicieux, vous conviendrez que leur jouissance ne vous prépare aucun regret ; il n’y a nulle conséquence à cela, en vérité : on se conduit si mal avec vous !…

Et tout en discourant, les jolis poupons, par mes ordres, entouraient l’Espagnol, le baisaient, le cajolaient, et mettaient à l’air, malgré lui, sa virilité chancelante. L’homme est faible, et les dévots surtout, quand on leur offre des garçons. On ne se doute pas de l’extrême analogie qui se trouve entre les croyants en Dieu et les bougres.

— Monseigneur, dis-je, dès que les choses furent en train, je vais vous laisser ; quand votre épouse sera à l’ouvrage, je viendrai vous en donner avis, et, convaincu par vos yeux de ses affreuses infidélités, vous vous gênerez moins dans les vôtres.

Je vole à l’ambassadrice ; elle venait d’entrer.

— Regardez, madame, lui dis-je en la plaçant au trou, voyez à quoi monsieur votre mari passe son temps…

Et vraiment le cher homme, bien loin de soupçonner le piège qu’on lui tendait, séduit par mes propos, par les beautés qui l’environnaient, presque nu au milieu de ces trois enfants, jouissait déjà des plus doux préludes de la lubricité sodomite.

— Oh ! l’exécrable homme ! dit l’ambassadrice… en voilà assez. Qu’il vienne maintenant critiquer ma conduite… Ah ! comme il sera reçu ! Oh ! Juliette, tout cela est affreux… Mes hommes ! mes hommes ! que je me venge, Juliette ! que je me venge avec usure.

Et, ayant mis en train les lubricités de la femme, je ne suis pas longtemps à les aller faire observer au mari.

— Mille pardons, si je vous dérange, Monseigneur, dis-je en entrant, mais voici l’instant, je ne veux pas qu’il vous échappe. Tenez, lui dis-je en le conduisant à un trou différent de celui par lequel lui-même avait été vu par sa femme, examinez comme on vous trahit.

— Ô ciel ! dit Florella… Avec six hommes, et de quelle espèce encore !… Oh ! la scélérate !… Juliette, voilà votre argent ; ce spectacle est un coup de foudre pour moi… je ne puis achever… reprenez ces enfants… ne me parlez jamais de plaisir. Ce monstre empoisonne ma vie… je suis au désespoir.

Peu m’importait que ses lubricités se terminassent ou non, sa femme les avait vues commencer, c’était tout ce qu’il me fallait. Ce qu’il y eut de délicieux pour ma maudite tête, c’est que les choses n’en restèrent point là, et ma petite méchanceté fut bien réjouie, quand j’appris que, deux jours après, l’ambassadrice avait été poignardée. Cette aventure fit le plus grand bruit. Cent émissaires publièrent à l’instant l’histoire, et chargèrent le duc, qui, ne pouvant résister à ses remords, ne pouvant soutenir le poids de l’infamie, prêt à tomber sur sa tête, se brûla la cervelle. Mais je n’avais pas coopéré à cette mort, à peine en étais-je la seconde cause : cette idée me désespérait. Voici ce que j’entrepris, quelques jours après, pour m’en consoler et m’en dédommager en même temps.

Tout le monde sait que les Italiens font un grand usage de poisons : l’atrocité de leur caractère se trouve en action par cette manière de servir leur vengeance ou leur lubricité. J’avais récompensé avec Sbrigani, tous ceux dont la Durand m’avait donné les recettes : j’en vendais de tous les genres ; une infinité de gens venaient s’en fournir chez moi, et cette branche de commerce me valait un argent immense.

Un jeune homme assez joli, dont j’avais été parfaitement foutue, et qui faisait journellement des orgies chez moi, vint me conjurer de lui en donner un pour sa mère, qui gênait vivement ses plaisirs, et dont il attendait une énorme succession. Tant d’excellents motifs le déterminaient à se débarrasser fort vite de cet Argus, et comme l’individu était ferme dans ses principes, il ne balançait nullement à commettre une action qui lui paraissait aussi simple. Il m’avait demandé un poison violent, et surtout très prompt. Je lui en vendis au contraire un lent, mais sûr, et, dès le lendemain de la conclusion du marché, je vais trouver la mère. L’opération devait être faite : mon jeune homme était trop pressé pour attendre. Mais comme le venin ne devait agir qu’au bout de quelques jours, on ne pouvait encore s’apercevoir de rien. Je révèle à la mère tous les desseins du fils :

— Madame, lui dis-je, vous êtes perdue sans mes soins ; mais votre fils n’est pas seul dans cet affreux complot formé contre vos jours : ses deux sœurs y trempent également, et c’est l’une d’elles qui est venue me demander le poison nécessaire à trancher le fils de vos jours.

— Oh, ciel ! vous me faites frémir !

— Il est d’affreuses vérités dans le monde : bien pénible est le soin de ceux que l’amour de l’humanité contraint à les dévoiler. Il faut vous venger, madame, il le faut au plus vite. Je vous apporte ce que ces monstres voulaient vous donner ; usez-en sur eux dans l’instant : la plus juste des lois est celle du talion. N’ébruitez rien, vous vous déshonoreriez, vengez-vous en silence. Il n’y a pas le moindre mal à préparer aux autres le supplice qu’ils cherchaient à nous infliger : vous serez louée de tous les honnêtes gens.

Je parlais à la femme la plus vindicative de Florence ; je le savais. Elle prend mes poudres, me les paye. Dès le lendemain, elle les mêle aux aliments de ses enfants, et comme ce venin-ci était fort actif, le frère et les deux sœurs expirèrent à la fois ; huit jours après, la mère les suivit. Tous ces enterrements passèrent devant ma porte.

— Sbrigani, dis-je en les entendant, fous-moi, mon ami, pendant que, courbée sur cette fenêtre, mes yeux vont se fixer sur mon ouvrage. Fais rapidement et chaudement jaillir un foutre que, depuis huit jours, les horreurs où je me livre font extraordinairement bouillonner ; il faut que je décharge en voyant mes forfaits.

Vous allez peut-être me demander pourquoi j’avais enveloppé les deux filles dans cette terrible proscription ? le voici. Elles étaient belles comme des anges ; j’avais depuis deux mois fait l’impossible pour les séduire, elles avaient toujours résisté : en fallait-il davantage pour allumer mon courroux contre elles ? Et la vertu n’est-elle pas toujours un tort aux yeux du crime et de l’infamie ?

Vous imaginez facilement, mes amis, qu’au milieu de toutes ces perfides scélératesses, ma lubricité personnelle ne s’oubliait pas. Maîtresse de choisir parmi les hommes superbes et les sublimes femmes que je procurais aux autres, vous croyez bien que je commençais par prendre ce qui me convenait le mieux : mais les Italiens bandent mal, et leur santé, d’ailleurs, toujours suspecte, me jeta totalement dans le saphotisme. La comtesse de Donis était pour lors la femme la plus belle, la plus riche, la plus élégante et la plus tribade de Florence ; elle passait publiquement pour m’entretenir, et ce n’était pas sans quelque fondement.

Mme de Donis était veuve, trente-cinq ans, faite à peindre, d’une figure charmante, beaucoup d’esprit, remplie de grâces. Attachée à elle et par les nœuds du libertinage, et par les liens de l’intérêt, nous nous livrions ensemble aux dérèglements de l’impudicité les plus bizarres et les plus monstrueux. J’avais appris à la comtesse l’art d’aiguillonner ses plaisirs par tous les raffinements de la cruauté, et la putain, dirigée par moi, était déjà presque aussi scélérate ; nous faisions des horreurs ensemble.

— Ô mon amie ! me disait-elle un jour, combien d’espèces de désirs échauffe l’idée d’un crime ! Je la compare à une étincelle qui met rapidement le feu à tout ce qu’elle trouve de combustible… dont le ravage s’accroît en raison des aliments qu’elle rencontre, et qui se termine par produire en nous un incendie qu’on n’éteint plus qu’avec des flots de foutre. Mais, Juliette, il doit y avoir une théorie sur cela comme sur tout, il doit y avoir des principes, des règles… Je brûle de les connaître. Instruis-moi mon ange ; tu vois mes dispositions, mes penchants ; apprends-moi, mon amour, à régler tout cela.

— Femme adorable, répondis-je, croyez que j’aime trop mon écolière pour ne pas la former tout à fait. Prêtez-moi tant soit peu d’attention, et je vais vous dévoiler les principes qui m’ont conduite où vous me voyez. Voici, ma chère comtesse.

Lorsque vous avez envie de commettre un crime, quelles sont les précautions générales que vous devez employer, abstraction faite des particulières que la nature seule des événements doit prescrire ? Combinez d’abord votre projet plusieurs jours à l’avance, réfléchissez sur toutes ses suites, examinez avec attention ce qui pourra vous servir… ce qui serait susceptible de vous trahir, et pesez ces choses avec le même sang-froid que s’il était sûr que vous dussiez être découverte. S’il s’agit d’un meurtre, souvenez-vous qu’il n’y a pas un seul être au monde assez parfaitement isolé pour que ses attenances ne puissent nuire ; quelles qu’elles soient, elles le réclameront tôt ou tard. Considérez donc, avant que de vous livrer, et la manière de leur répondre, et celle de leur imposer silence. Une fois déterminée, agissez seule autant qu’il vous sera possible ; si vous êtes obligée d’employer un complice, intéressez-le tellement à votre crime, liez-le si fortement à l’action, qu’il lui devienne impossible de vous perdre. L’intérêt est le premier mobile des hommes ; ne doutez donc point, d’après cela, que si vous avez négligé ces précautions, et que le complice ait du profit à vous trahir… un profit plus grand que celui qu’il trouve à garder votre secret, ne doutez pas, dis-je, qu’il ne vous trahisse, surtout s’il est faible, et qu’il croie trouver à l’aveu un moyen d’apaiser sa conscience.

Si vous devez retirer quelque bénéfice de votre crime, cachez soigneusement cet intérêt ; n’en paraissez jamais occupée dans le public, car c’est là ce qui vous trahira ; il vous échapperait des propos involontaires produits par votre préoccupation, et, quand l’action sera commise, on se rappellera ces propos ; ils deviendront dès lors des probabilités, et bien souvent des semi-preuves. Si le crime commis a doublé votre fortune, ne changez rien de longtemps ni à votre train, ni à votre aisance : on partirait encore de là pour vous rechercher.

Tâchez d’être seule après l’action faite ; cela est d’autant plus nécessaire à ceux qui débutent, que la figure est le miroir de l’âme : les muscles de notre physionomie s’arrangent malgré nous à l’effet qui vient d’être reçu dans notre intérieur. Évitez, par le même motif, de rien mettre sur le tapis qui soit analogue à cette action ; car si c’est la première fois que vous l’avez commise, vous vous embarrasserez vous-même en en parlant, et si c’est, au contraire, un crime d’habitude, un crime qui soit en possession de vous donner du plaisir, on pourra lire sur votre physionomie les impressions flatteuses que viendront y peindre ce qui aura du rapport à cette action. Accoutumez-vous en général à être tellement maîtresse du jeu de votre figure, qu’elle puisse perdre insensiblement cette habitude de mettre à découvert les passions dont vous êtes émue ; faites-y régner le calme et l’indifférence, et tâchez d’acquérir le plus de sang-froid possible dans cette situation. Or, tout cela ne s’obtient que par la plus grande habitude dans le vice, et le plus entier endurcissement de l’âme ; l’une et l’autre de ces choses vous étant nécessaires, je dois donc vous les conseiller vivement.

Si vous n’étiez pas sûre de n’avoir point de remords, et vous ne le serez jamais que par l’habitude du crime, si, dis-je, vous n’en étiez pas bien certaine, inutilement travailleriez-vous à vous rendre maîtresse du jeu de votre physionomie : il viendrait la décomposer sans cesse et vous trahir à tous les instants. Ne restez donc point en chemin : vous seriez la plus malheureuse des femmes, si vous ne commettez qu’un seul délit. Ou ne commencez pas, ou plongez-vous entièrement dans l’abîme, dès que vous avez mis le pied sur le bord. La multitude seule de vos forfaits étouffera le remords… fera naître la douce habitude qui les émousse si bien, et assurera à votre physionomie le masque nécessaire à tromper les autres. Ne combinez rien d’ailleurs sur l’atrocité du crime, elle ne doit être d’aucun poids dans la balance ; ce n’est point l’atrocité qui fait punir, c’est l’éclat et plus le crime est violent, plus il suppose des précautions. Il est donc presque impossible de faire un crime atroce sans précautions, au lieu que l’on les néglige dans les petits, et voilà d’où vient qu’ils éclatent. L’atrocité n’est que pour vous : et qu’importe, dès que votre conscience est à l’épreuve ? tandis que l’éclat est contre vous : il faut donc le redouter avec soin.

Mettez l’hypocrisie en pratique ; elle est nécessaire dans le monde, où l’usage n’est guère que de vous peser à votre balance : on suppose rarement des crimes à celui chez lequel on voit de l’indifférence pour tout. Chacun n’est pas si malheureux, ni si maladroit que Tartuffe. Ce n’est pas d’ailleurs, comme Tartuffe, jusqu’à l’enthousiasme des vertus qu’il faut porter l’hypocrisie, c’est seulement jusqu’à l’indifférence du crime. Vous n’êtes pas idolâtre de la vertu, mais vous n’aimez pas le crime, et cette sorte d’hypocrisie ne se fait jamais découvrir, parce qu’elle laisse en paix l’orgueil des autres, que le genre d’hypocrisie du héros de Molière afflige nécessairement.

Évitez les témoins avec le même soin que vous emploieriez à choisir vos complices, et, s’il vous est possible, n’ayez ni l’un, ni l’autre. Ce n’est jamais que l’un ou l’autre, et souvent tous les deux, qui mènent le criminel au supplice3. Quand vos moyens sont bien pris, vous n’avez plus affaire de ces gens-là. Ne dites jamais : Mon fils, mon valet, ma femme ne me trahira point, parce que si ces sortes de gens-là le veulent, ils ont une manière de vous dénoncer que la loi adopte, et qui ne vous perdra pas moins.

N’ayez surtout jamais aucun recours à la religion ; vous êtes perdue si vous lui rendez son empire ; elle vous bourrellera, elle remplira votre âme de crainte et de chimères, et vous finirez par vous rendre vous-même votre premier délateur. Toutes ces choses pesées et combinées de sang-froid (car je veux bien que vous conceviez le crime dans le délire des passions, je vous y exhorte même, mais je veux que, conçu dans l’ivresse, il soit combiné dans le calme), alors, jetez un coup d’œil sur vous-même, voyez ce que vous êtes, ce que vous pouvez ; examinez votre fortune, vos moyens, votre crédit, vos emplois ; voyez jusqu’à quel point la loi peut vous atteindre, de quelle trempe est l’égide que vous trouvez des motifs d’assurance dans tout cela ; allez en avant ; mais une fois que vous êtes décidée, ne vous arrêtez plus. Quand vous n’aurez aucun reproche à vous faire du côté de la prudence, ne vous étonnez pas si vous êtes découvert. Dans le fait, quel est le pis-aller ? Une mort très douce et très prompte. Autant là que dans son lit ; en vérité, l’on y souffre moins, et c’est bien plus tôt fait ; qu’importe le déshonneur ! vous ne le ressentirez pas, puisque vous n’existerez plus : et ce n’est pas un individu philosophe qui s’alarme de ce qui peut refluer sur une famille, dont il s’inquiète fort peu. Craindrez-vous celui qui pourrait vous accabler, à supposer que l’on se contente de vous noter d’infamie, sans vous ravir le jour ? Quelle chimère !… et qu’est-ce que l’honneur ? Un mot vide de sens, qui n’est rien en lui-même… qui dépend de l’opinion des autres, et qui, par cette seule définition, ne doit ni nous flatter quand nous en jouissons, ni nous alarmer quand nous le perdons. Osons croire, avec Épicure, que la réputation et l’honneur étant des choses qui ne dépendent point de nous, il faut savoir s’en passer quand on ne peut les acquérir. Souvenez-vous enfin qu’il n’y a pas de crime au monde, quelque médiocre qu’il soit, qui n’apporte un plus grand plaisir à celui qui le fait, que le déshonneur ne peut lui apporter de peine. En vit-on moins, pour être flétri ? Et que m’importe, si mon aisance et mes facultés me restent ! C’est dans elles que je trouve mon bonheur, et non dans une vaine opinion qui ne saurait dépendre de moi, puisqu’on voit tous les jours dans le monde des gens perdus d’honneur et de réputation, trouver pourtant une existence, une considération à laquelle ne pourraient jamais prétendre des êtres faibles qui auraient encensé la vertu toute leur vie.

Voilà, ma chère comtesse, les avis que je donnerais au vulgaire. Voyez maintenant combien votre état, votre personnel, votre richesse, votre crédit, vous assurent de repos et d’impunité ; vous êtes au-dessus des lois par votre naissance, de la religion par votre esprit, de vos remords par votre sagesse… Eh ! non, non ! il n’est point d’égarement que vous ne deviez caresser, aucun dans lequel vous ne deviez vous plonger aveuglément.

Néanmoins, je vous dirai sans cesse : évitez l’éclat, toujours il nuit, sans apporter une nuance de plus au plaisir ; je vous dirai : choisissez bien vos complices, parce que vous ne pouvez vous en passer dans votre état ; mais votre fortune vous les assure : enchaînez-les par des bienfaits, et ils ne vous trahiront point ; s’ils l’osaient avec vous, d’ailleurs, que de risques n’auraient-ils pas à courir ? ne les feriez-vous pas punir la première ? Vous voyez donc que ce qui forme une barrière impénétrable aux autres est à peine un lien de fleurs à vos yeux.

Après vous avoir un peu sermonnée, je vais maintenant, ma belle amie, vous indiquer le plus joli secret pour découvrir quelle est l’espèce de crime qui doit le mieux amuser votre tempérament ; car, pour la chose, il vous la faudra toujours. Vous êtes de tournure à ce que le crime doive vous échauffer sans cesse ; avant que de vous divulguer mon secret, je vais vous expliquer pourquoi je conçois ainsi votre tempérament.

L’excès de votre sensibilité est extrême ; mais vous en avez dirigé les effets de manière qu’elle ne peut plus vous porter maintenant qu’au vice. Tous les objets extérieurs qui ont quelque genre de singularité mettent dans une irritation prodigieuse les particules électriques de votre fluide nerveux, et l’ébranlement, reçu sur la masse des nerfs, se communique à l’instant sur ceux qui avoisinent le siège de la volupté. Vous y sentez aussitôt des chatouillements ; cette sensation vous plaît, vous la flattez, vous la renouvelez ; la force de votre imagination vous y fait concevoir des augmentations, des détails… l’irritation devient plus vive, et vous multiplieriez ainsi, si vous vouliez, vos jouissances à l’infini. L’objet essentiel est donc, pour vous, d’étendre, d’aggraver… Je vais vous dire quelque chose de bien plus fort : mais ayant franchi toutes barrières comme vous l’avez fait, n’étant plus retenue par quoi que ce soit, il faut que vous alliez loin. Ce ne sera donc plus qu’à l’excès le plus fort, le plus exécrable, le plus contraire aux lois divines et humaines, que s’enflammera désormais votre imagination. Ainsi, ménagez-vous, car malheureusement les crimes ne s’offrent pas à nous en raison du besoin que nous avons de les commettre, et la nature, en nous créant des âmes de feu, devait au moins nous fournir un peu plus d’aliment. N’est-il pas vrai, ma belle amie, que vous avez déjà trouvé vos désirs bien supérieurs à vos moyens ?

— Oh ! oui, oui, répondit en soupirant la belle comtesse.

— Je connais cet état affreux, il fait le malheur de mes jours ; quoi qu’il en soit, voici mon secret4. Soyez quinze jours entiers sans vous occuper de luxures, distrayez-vous, amusez-vous d’autres choses ; mais jusqu’au quinzième ne laissez pas même d’accès aux idées libertines. Cette époque venue, couchez-vous seule, dans le calme, dans le silence et dans l’obscurité la plus profonde ; rappelez-vous là tout ce que vous avez banni depuis cet intervalle, et livrez-vous mollement et avec nonchalance à cette pollution légère par laquelle personne ne sait s’irriter ou irriter les autres comme vous. Donnez ensuite à votre imagination la liberté de vous présenter, par gradation, différentes sortes d’égarements ; parcourez-les toutes en détail ; passez-les successivement en revue ; persuadez-vous bien que toute la terre est à vous… que vous avez le droit de changer, mutiler, détruire, bouleverser tous les êtres que bon vous semblera. Vous n’avez rien à craindre là : choisissez ce qui vous fait plaisir, mais plus d’exception, ne supprimez rien ; nul égard pour qui que ce soit ; qu’aucun lien ne vous captive ; qu’aucun frein ne vous retienne ; laissez à votre imagination tous les frais de l’épreuve, et surtout ne précipitez pas vos mouvements ; que votre main soit aux ordres de votre tête et non de votre tempérament. Sans vous en apercevoir, des tableaux variés que vous aurez fait passer devant vous, un viendra vous fixer plus énergiquement que les autres, et avec une telle force, que vous ne pourrez plus l’écarter ni le remplacer. L’idée, acquise par le moyen que je vous indique, vous dominera, vous captivera ; le délire s’emparera de vos sens, et vous croyant déjà à l’œuvre, vous déchargerez comme une Messaline. Dès que cela sera fait, rallumez vos bougies, et transcrivez sur vos tablettes l’espèce d’égarement qui vient de vous enflammer, sans oublier aucune des circonstances qui peuvent en avoir aggravé les détails ; endormez-vous sur cela, relisez vos notes le lendemain, et en recommençant votre opération, ajoutez tout ce que votre imagination, un peu blasée sur une idée qui vous a déjà coûté du foutre, pourra vous suggérer de capable d’en augmenter l’irritation. Formez maintenant un corps de cette idée, et, en la mettant au net, ajoutez-y de nouveau tous les épisodes que vous conseillera votre tête. Commettez ensuite, et vous éprouverez que tel est l’écart qui vous convient le mieux, et que vous exécuterez avec le plus de délices. Mon secret, je le sens, est un peu scélérat, mais il est sûr, et je ne vous le conseillerais pas si je n’en avais éprouvé le succès.

Belle et divine amie, poursuivis-je en voyant mon écolière s’enflammer à mes leçons, permettez-moi de joindre encore quelques conseils à ceux que je viens de vous offrir : votre bonheur seul m’intéresse, et c’est pour lui que je veux travailler.

Il y a deux observations essentielles à faire lorsque l’on est décidé à commettre un crime d’amusement : la première est de lui donner toute l’extension dont il est susceptible ; la seconde est qu’il soit d’une telle force qu’on ne puisse jamais le réparer. Cette dernière circonstance est d’autant plus nécessaire, qu’elle étouffe le remords ; car ce qui console du remords, quand on l’a ressenti, c’est presque toujours l’idée de pouvoir l’apaiser ou l’anéantir par la réparation du mal que l’on a fait. Cette idée l’endort, et ne l’éteint pas ; à la plus petite maladie, au plus petit calme des passions, il reparaît et vous désespère. Si, au lieu de cela, l’action commise est d’un tel genre qu’elle ne vous laisse plus le moindre espoir de la réparer, la raison, dans ce cas, anéantit le remords : à quoi servirait-il de se repentir d’un mal que rien ne réparera jamais ? Cette réflexion, souvent présentée, l’extirpe entièrement, et dans quelque situation que vous puissiez vous trouver, vous ne le sentez plus. En ajoutant à cela la multiplicité, vous achèverez de vous calmer tout à fait. D’un côté, l’impossibilité de la réparation, de l’autre, celle de pouvoir deviner duquel il faut se repentir davantage, et la conscience s’étourdit et se tait alors à tel point, que vous devenez capable de prolonger le crime au delà même des bornes de la vie ; ce qui vous fait voir que cette situation de la conscience a cela de particulier sur les autres affections de l’âme, de s’anéantir en raison de ce qu’on l’accroît.

Les premiers principes bien inculqués, rien ne doit plus vous arrêter. Je conviens que vous ne pourrez vous procurer cette situation tranquille qu’aux dépens d’autrui ; mais vous vous la procurerez. Et qu’importe le prochain, quand il est question de soi ! Si trois millions de victimes ne devaient pas, en les immolant, vous procurer une volupté plus vive que celle de faire un bon dîner, tel mince que fût ce plaisir, eu égard à son prix, vous ne devez pas pourtant balancer un instant à vous le donner ; car il résulterait nécessairement une privation pour vous du sacrifice de ce bon dîner, et il n’en résulterait aucune de la perte des trois millions de créatures indifférentes qu’il faudrait sacrifier pour l’obtenir, parce qu’il existe une correspondance, telle légère qu’elle soit, entre ce bon dîner et vous, et qu’il n’en existe aucune entre vous et les trois millions de victimes. Or, si le plaisir que vous attendez de leur perte devient une des plus voluptueuses sensations que vous puissiez faire éprouver à votre âme, je vous demande si vous devez même balancer un instant5 ?

Tout dépend de l’anéantissement total de cette absurde fraternité dont on nous inculque l’existence avec l’éducation. Brisez totalement ce lien chimérique, ne lui laissez plus nul empire, convainquez-vous qu’il n’existe absolument rien entre un autre homme et votre individu, et vous verrez que vos plaisirs s’étendront d’un côté, pendant que vos remords s’éteindront de l’autre. Il n’importe nullement que le prochain éprouve une sensation douloureuse, s’il n’en résulte rien pour vous. Ainsi, voilà un cas où la perte des trois millions de victimes doit vous être indifférente ; vous ne devez donc pas vous opposer à cette perte, quand même vous le pourriez, puisqu’elle est utile aux lois de la nature ; mais il importe extrêmement que cette perte ait lieu, si elle vous délecte, parce qu’entre elle et votre plaisir il n’y a aucune proportion : tout doit être à l’avantage de la sensation que vous goûtez. Vous devez donc travailler à cette perte sans remords, si vous pouvez le faire avec prudence ; non que la prudence soit une vertu par elle-même, mais elle est bonne par les avantages que l’on en retire. Ce n’est pas non plus qu’elle soit toujours nécessaire, car elle glacerait souvent les plaisirs ; il faut néanmoins l’employer dans certains cas, parce qu’elle assure l’impunité, et que l’impunité est un des plus grands et des plus divins attraits du crime ; mais comme elle tient, pour ainsi dire, à vos richesses, à votre considération, à votre crédit, vous avez moins besoin de prudence qu’une autre. Ainsi vous pouvez la négliger à votre aise, et surtout quand vous la croirez susceptible d’émousser vos plaisirs.

La comtesse, enthousiasmée des conseils que je lui donnais, m’embrassa mille fois pour me remercier.

— Je veux essayer ton secret, me dit-elle : ne nous voyons pas de quinze jours. Fidèle observatrice de tes recommandations, je te jure de ne voir absolument personne ; nous passerons une nuit ensemble, après cet intervalle, je te rendrai compte de mes idées, et nous travaillerons à les réaliser.

A l’époque prescrite, la comtesse ne manqua pas de me faire avertir ; un souper délicieux nous attendait. Après nous être échauffées par la bonne chère et par les vins les plus délicats, on ferma les portes, et nous nous enfonçâmes dans une niche moelleuse que l’art et l’opulence paraissaient avoir préparée pour les plus savantes recherches de la luxure.

— Ô Juliette ! me dit alors la comtesse en se précipitant sur mon sein, j’ai besoin des ombres qui nous environnent pour oser t’avouer le résultat de tes perfides secrets. Jamais peut-être un crime plus atroce ne se conçut, il est affreux… mais je bande en le complotant… je décharge en croyant m’y livrer… Ô mon amour, comment te confier cette horreur ? Où nous emporte une imagination déréglée ! où la satiété, l’abandon des principes, l’endurcissement de la conscience, le goût des vices, et l’usage immodéré de la luxure, n’entraînent-ils pas une faible et malheureuse créature !… Tu connais, Juliette, ma mère et ma fille ?

— Assurément.

— L’une, ma mère, à peine âgée de cinquante ans, possède encore tous les attraits de la beauté. Tu sais qu’elle m’adore. Aglaé, ma fille, âgée de seize ans… Aglaé que j’idolâtre, avec laquelle je me suis branlée deux ans de suite, comme ma mère l’avait fait avec moi… eh bien, Juliette, ces deux créatures…

— Achève donc.

— Ces deux femmes qui devraient m’être si chères, je veux m’abreuver de leur sang… Je veux que toi et moi, couchées l’une sur l’autre dans une baignoire, pendant que nous nous branlerons toutes les deux… je veux, dis-je, que le sang de ces putains nous inonde, je veux que nous en soyons couvertes… je veux que nous y nagions… je veux que ces deux femmes, que j’abhorre aujourd’hui, expirent à nos yeux de cette manière… Je veux que nous nous embrasions de leurs derniers soupirs, et que, plongées ensuite toutes deux au fond de cette même baignoire, ce soit sur leurs cadavres et dans leur sang que nous couronnions nos derniers plaisirs.

Mme de Donis, qui n’avait pas cessé de se branler pendant l’aveu qu’elle me faisait, s’évanouit en déchargeant. Singulièrement échauffée moi-même de ce que je venais d’entendre, j’eus toutes les peines du monde à la faire revenir ; elle m’embrassa dès qu’elle eut ouvert les yeux.

— Juliette, me dit-elle, je t’ai dit des horreurs ; mais tu vois, à l’état où elles m’ont mise, l’effet prodigieux qu’elles font sur mes sens… Je suis loin de me repentir de ce que j’ai dit ; j’exécuterai ce que j’ai conçu, et cela sans délai : il faut que cette infamie remplisse demain notre journée…

— Belle et délicieuse amie, dis-je à cette femme charmante, vous n’avez pas craint, je me flatte, de trouver un censeur en moi ! Je suis loin de blâmer vos idées, mais je leur demande quelques recherches et quelques épisodes. Il me paraît que des choses délicieuses pourraient se joindre à tout cela. De quelle manière prétendez-vous que vos victimes répandent sur nous tout leur sang ? N’est-il donc pas essentiel, au complément de votre jouissance, qu’il ne coule que par les plus violente supplices ?

— Ah ! me répondit vivement la comtesse, crois-tu que ma perversité ne les ait pas déjà conçus… arrangée ? Je veux que ces supplices soient aussi longs qu’affreux, je veux dix heures de suite m’enivrer de leurs exécrations, je veux que nous déchargions vingt fois l’une sur l’autre, en nous repaissant des cris des victimes, en nous repaissent de leurs larmes. Ah ! Juliette ! poursuivit cette femme emportée, en me polluant avec autant d’ardeur qu’elle en employait sur elle-même, tout ce que mon âme épanche dans la tienne n’est que le fruit de tes conseils… de tes instructions. Que de titrez cette cruelle vérité me donne à ton indulgence !… Écoute, Juliette, puisque j’ai autant fait que de m’ouvrir à toi sur des désirs aussi dangereux, il faut que j’achève de te faire une confidence, et que je te demande, en même temps, ton secours dans une affaire bien importante pour moi. Aglaé est fille de mon mari, voilà pourquoi je la déteste ; son père avait le même rang dans mon cœur, et si la nature n’eût pas accompli mes vœux, j’employais l’art pour la contraindre à me satisfaire… tu m’entends ? Je possède une autre fille dans le monde : un homme que j’idolâtrais en est le père. Fontange, c’est le nom de ce gage chéri de ma passion, est maintenant âgée de treize ans ; on l’élève à Chaillot, près Paris. Je veux lui faire un sort considérable. Tiens, Juliette, continua Mme de Donis en me remettant un fort gros portefeuille, voilà cinq cent mille francs que je soustrais à mes héritiers légitimes ; quand tu retourneras à Paris, tu placeras cette somme sur la tête de ma fille ; tu la garderas près de toi, tu la marieras, tu feras son bonheur. Mais il faudra que tout ait l’air d’émaner de ta bienveillance ; une conduite différente trahirait bientôt mon secret : mes héritiers chicaneraient ce don, il serait perdu pour ma fille. Je me fie à toi, ma chère Juliette : jure-moi de protéger à la fois mes horreurs et mes bonnes actions. Il y a dans ce portefeuille cinquante mille francs de plus qu’il ne faut, que je te supplie d’accepter… Eh bien ! jures-tu de servir en même temps de bourreau aux deux êtres que je viens de condamner, et de protectrice à la charmante créature que je t’abandonne ? Oh ! mon amie, tu vois ma confiance ; tu m’as dit cent fois que les rouées ne se nuisaient pas entre elles : démentiras-tu cette maxime ? Je ne le crains pas… mon amour, j’attends ta réponse.

Infiniment plus sûre de tenir parole à la comtesse, en lui promettant de la servir dans un crime que dans l’accomplissement d’une bonne œuvre, et sachant déjà à quoi m’en tenir sur l’une et l’autre des propositions qu’elle me faisait, je promis néanmoins toutes les deux.

— Chère amie, dis-je à la comtesse en l’embrassant, votre volonté sera remplie ; soyez sûre qu’avant un an, votre chère Fontange jouira du sort que vous lui destinez. Mais dans ce moment-ci, mon amour, ne nous occupons, je vous supplie, que de l’exécution projetée : vous n’imaginez pas comme la vertu me refroidit quand mon âme est entière au crime.

— Ah ! Juliette, me dit Mme de Donis, tu blâmes peut-être cette bonne action ?

— Non, me hâtai-je de répondre, et j’avais mes raisons pour me presser, non, certes, je ne blâme rien, mais je ne voudrais pas que nous liassions deux objets si distants l’un de l’autre.

— Eh bien ! me répondit la comtesse, ne nous occupons que de celui qui vient de me faire un effet si prodigieux. Tu m’as promis des détails, Juliette, j’en ai quelques-uns dans la tête, communiquons-nous nos idées : je veux voir si nos imaginations se répondent.

— Eh bien, dis-je, il faut d’abord que la scène soit transportée à la campagne ; les luxures cruelles ne sont bonnes que là ; le silence et la tranquillité dont on y jouit ne se rencontrent point ailleurs ; il faut ensuite mêler à tout cela quelques détails luxurieux… Aglaé est-elle vierge ?

— Assurément.

— Il faut que ses prémices s’immolent sur les autels du meurtre ; il faut que ses deux mères la présentent au sacrificateur, il faut…

— Ah ! que les supplices soient effrayants ! interrompit brusquement la comtesse.

— Sans doute, mais ne les arrangeons pas ; que les circonstances nous en fournissent l’idée : ils seront mille fois plus voluptueux.

Le reste de la nuit se passa dans tout ce que le saphotisme peut avoir de plus recherché. Nous nous baisâmes, nous nous suçâmes, nous nous dévorâmes ; toutes deux, armées de godemichés, nous nous portâmes mutuellement les coups les plus redoutables. Et, ayant tout disposé pour aller passer quelques jours à Prato, où la comtesse avait une superbe maison, nous remîmes l’exécution de notre délicieux projet à huitaine.

Mme de Donis avait su conduire très adroitement sa mère et sa fille dans cette campagne, sous le prétexte d’un voyage de six mois, pendant lequel elle prétexterait quelque maladie qui lui ravirait les victimes que sa rage seule devait sacrifier. De mon côté, je devais mener Sbrigani et deux valets sûrs, dont je pouvais répondre comme de moi-même. Nous nous trouvâmes donc à Prato, le jour indiqué, huit personnes en tout : mon amie et moi, Sbrigani, les deux valets, la mère, la fille et une vieille duègne à Mme de Donis, qui depuis longtemps la servait dans tous ses désordres.

A peine connaissais-je Aglaé ; seulement alors, je l’examinai avec beaucoup plus d’attention. Il n’y avait rien au monde de si joli que cette jeune personne : il régnait autant d’agréments que de délicatesse dans ses formes, sa peau était d’une blancheur et d’une finesse incroyables, de grands yeux bleus qui ne demandaient qu’à s’animer, les plus belles dents, les plus beaux cheveux blonds. Mais tout cela flottait sans art : Aglaé n’était pas pétrie par les grâces, elle n’en était que caressée. Vous n’imaginez pas l’impression que me fit cette jeune personne ; aucune femme, depuis bien longtemps, ne m’avait émue avec autant de force.

Une idée me vint aussitôt : changeons de victime, me dis-je, le fidéicommis dont me charge la comtesse, n’est-il pas son arrêt de mort ? Si j’ai bien sincèrement, comme je l’éprouve, le désir de voler cet argent, ne dois-je pas attenter tout de suite aux jours de celle qui me le confie ? Je viens ici pour commettre des crimes ; celui qui termine les jours de la fille ne satisfait que mon libertinage, celui qui tranchera les jours de la mère échauffera de même mes passions, et contentera, de plus, bien amplement mon avarice : j’aurai les cinq cent mille francs, sans être obligée d’en rendre aucun compte, deux jolies filles à ma disposition, et, de plus, le meurtre raffiné d’une femme avec laquelle je me suis assez longtemps branlée pour n’en vouloir plus. Quant à la vieille mère, oh ! qu’elle y passe, rien de plus simple ; faisons grâce, au moins jusqu’à nouvel ordre, à cette douce et charmante créature dont je ne suis pas encore rassasiée.

Ces idées, fort applaudies de mon époux à qui j’en fis part, nous firent prendre le parti d’envoyer sur-le-champ l’ordre à mes femmes de disparaître aussitôt avec nos richesses, et d’aller nous attendre à Rome, où nous devions aller en quittant Florence. Nos intentions furent exécutées avec toute l’exactitude et la ponctualité que je devais attendre de deux femmes qui m’étaient aussi sincèrement attachées qu’Élise et Raimonde. Dès le même jour, je persuadai à Mme de Donis que, pour la sûreté et la perfection de l’œuvre qu’elle méditait, il devenait indispensable de renvoyer toute sa maison, et de faire venir au contraire, à sa campagne, tout ce qu’elle possédait d’or et de bijoux, afin d’avoir au moins cette ressource, s’il nous arrivait quelque malheur dans l’exécution de notre projet. Entrant au mieux dans la perfide sagesse de ces précautions, Mme de Donis, qui ne soupçonnait pas celles que je prenais de mon côté, voulut encore faire dire à tous ses amis qu’elle allait en Sicile, et qu’elle prenait congé d’eux pour six mois. Et ne conservant absolument que la vieille duègne dont je viens de parler, l’imprévoyante créature se livra tout entière à nous… Il devenait impossible de mieux tomber dans le piège que nous lui tendions pour la perdre. Dès le second jour, tout fut en ordre, et la comtesse, à nous, avait avec elle six cent mille francs d’effets, un portefeuille de deux millions et trois mille sequins de numéraire ; pour toute défense, une vieille femme ; tandis que j’avais, moi, indépendamment de Sbrigani, deux vigoureux valets pour nous aider.

Ces dispositions faites, comme je m’amusais infiniment de l’idée de faire commettre à la fille le crime dont la mère voulait la rendre victime, j’engageai la comtesse à nous tranquilliser trois ou quatre jours, avant de rien entreprendre, et de remettre au vendredi suivant notre expédition.

— Usons, lui dis-je, de ruse et de contrainte jusque-là. Puisque nous sommes à la veille de perdre cette charmante Aglaé, avec laquelle vous ne me faites faire connaissance que pour m’en séparer aussitôt, laissez-moi du moins passer avec elle les deux ou trois nuits qui doivent précéder nos opérations.

La comtesse était tellement aveuglée sur mon compte, que rien au monde ne pouvait lui ouvrir les yeux. Voilà les fautes où tombent presque toujours ceux qui méditent des forfaits : éblouis par leurs passions, ils ne voient absolument qu’elles, et, persuadés que leurs complices ont autant d’intérêt ou de plaisir à partager les actions dont il s’agit, ils ferment absolument les yeux sur tout ce qui peut éloigner, ou refroidir les autres, du projet dont ils sont enivrés. Mme de Donis consentit à tout ; Aglaé eut ordre de me recevoir dans son lit, j’en profitai dès le même soir. Ô mes amis, que de charmes ! Ne me soupçonnez ici ni d’enthousiasme, ni de métaphore, mais je n’exagère en vérité pas, lorsque je vous assure qu’Aglaé aurait pu servir seule de modèle à celui qui ne trouva même pas, dans les cent plus belles femmes de la Grèce, assez de beautés pour en composer la sublime Vénus que j’avais admirée chez le grand-duc. Jamais, non, jamais je n’avais vu de formes si délicieusement arrondies, un aussi voluptueux ensemble et des détails si intéressante ; rien d’étroit comme son joli petit con, rien de potelé comme son charmant petit cul, rien de frais, rien de moulé comme sa gorge, et je vous proteste à présent, de sang-froid, qu’Aglaé était bien la plus divine créature que j’eusse encore fêtée de ma vie. A peine eus-je découvert tous ses charmes, que je les dévorai de caresses et, passant rapidement de l’un de ses attraits à l’autre, il me semblait toujours que je n’avais pas encore assez caressé celui que je quittais. La jolie petite friponne, douée du tempérament le plus lascif, se pâma bientôt dans mes bras. Élève de sa mère, la coquine me branla comme Sapho ; mais les savantes langueurs de mes voluptés, mes angoisses, mes crispations, mes tiraillements de nerfs, mes spasmes, mes soupirs, mes blasphèmes, tous ces attributs de la corruption réfléchie, tous ces symptômes de la nature défaillante et vigoureusement irritée, mes propos, mes baisers, mes attouchements, mes descriptions lascives, tout l’étonna, tout alarma sa gentille innocence, et elle finit par m’avouer que sa mère était bien loin de mes luxurieuses recherches. Enfin après les heures les plus voluptueuses, après avoir déchargé, de toutes les manières possibles, cinq ou six fois chacune, après nous être baisées, sucées à toutes les parties de notre corps, nous être mordues, pincées, langotées, fouettées, après avoir fait, en un mot, tout ce qu’il est possible d’inventer de plus crapuleux, de plus sale, de plus débordé, de plus inconcevable, je tins à cette charmante personne à peu près le discours suivant :

— Chère fille, lui dis-je, j’ignore où vous en êtes pour les principes, et si la comtesse, en vous donnant les premières leçons du plaisir, s’est occupée de cultiver votre âme ; mais quoi qu’il en puisse être, ce que j’ai à vous révéler est trop important pour que je puisse vous le cacher une minute. Votre mère, la plus fausse, la plus indigne, la plus criminelle des femmes, a conspiré contre vos jours : demain, vous devez être sa victime, si vous ne parez pas le coup, en le dirigeant la première.

— Oh, ciel ! que m’apprenez-vous ? dit Aglaé en frémissant.

— La vérité, ma chère, elle est affreuse, mais je vous la devais.

— Voilà donc la cause du refroidissement qu’elle me témoigne depuis quelque temps, des traitements…

— Quels traitements avez-vous donc essuyée d’elle ?

Aglaé m’avoua que sa mère, devenue cruelle dans le plaisir, la tourmentait, la souffletait, la fustigeait, et lui disait les choses les plus dures. Curieuse de savoir jusqu’à quel point la Donis avait porté le désordre et l’égarement dans les voluptés qu’elle s’était permises avec sa fille, je découvris qu’elle exigeait de cette enfant un de ces écarts libidineux dont la violence hâte le dégoût. Sensible à tous les genres de libertinage possibles, cette mère impudique n’avait plus avec sa fille de jouissance que celle de la faire chier dans sa bouche, et elle avalait.

— Cher amour, dis-je à cette jeune personne, vous auriez dû mettre plus de retenue dans les faveurs que vous avez accordées à votre mère ; trop de complaisance a fait naître la satiété : il n’est plus temps, l’heure est venue, il ne s’agit que de la prévenir.

— Mais comment échapper ?

— Il n’est pas question d’échapper. Je ne vous propose point de parer ce coup, Aglaé, je ne vous conseille que de le porter vous-même.

Et, ici, je jouis véritablement de la petite méchanceté que je faisais ; car, dans le premier cas, je ne servais que la passion d’une scélérate ; dans celui-ci, je séduisais une jeune fille naturellement douce, vertueuse ; je la déterminais au parricide, et quelque mérité qu’il fût, n’était-ce pas toujours un crime ? la trahison que je faisais à mon amie, m’amusant, d’ailleurs, étonnamment.

Aglaé, faible, délicate et sensible, ne put soutenir la secousse, et la pauvre petite malheureuse ne sut, à cette terrible proposition, que pleurer et se précipiter sur mon sein.

— Mon enfant, lui dis-je avec chaleur, ce ne sont pas des larmes qu’il faut ici, mais des résolutions. Mme de Donis n’est plus pour vous qu’une femme ordinaire qu’il vous faut sacrifier sans remords : arracher la vie à ceux qui complotent contre la nôtre est la première vertu de l’humanité. Vous croiriez-vous donc engagée par la reconnaissance envers une femme abominable qui ne vous a donné le jour que pour vous le ravir ? Détrompez-vous, détrompez-vous, Aglaé, ce n’est plus que de l’horreur et de la vengeance que vous devez à un tel monstre ; vous seriez à jamais méprisable, si vous dévoriez une telle injure. Quelle sûreté d’ailleurs y aurait-il pour vous ? Demain vous êtes la victime de votre mère, si elle n’est pas la vôtre aujourd’hui. Fille trop aveugle, rougis-tu donc de verser un sang aussi criminel ? peux-tu soupçonner encore l’existence de quelques liens entre cette scélérate et toi ?

— Vous étiez son amie ?

— Puis-je l’être, aussitôt qu’elle proscrit les jours de tout ce que j’aime au monde ?

— Vous avez des goûts, des passions comme elle.

— Oui, mais je n’ai pas, comme elle, le crime en vénération ; je ne suis pas, comme elle, une louve affamée de sang, j’abhorre la cruauté ; j’aime mes semblables, et le meurtre est une infamie qui me fait horreur. Cesse, Aglaé, cesse des comparaisons qui ne servent à rien, qui me déshonorent, et qui nous font perdre des instants précieux. Ce ne sont pas des paroles qu’il nous faut, ce sont des actions.

— Qui ? moi, plonger le poignard dans le sein d’une mère !

— Tu ne dois plus la considérer comme telle, dès qu’elle a comploté contre toi. Cette femme n’est plus, de ce moment-ci, qu’une bête venimeuse dont il faut débarrasser la terre.

Et, ressaisissant Aglaé dans mes bras, j’essayai d’étouffer le remords par le feu du libertinage : le moyen me réussit ; Aglaé, séduite, promit tout6. La friponne, guidée par la scélératesse de mes séductions, fut au point de soupçonner quelques aiguillons lubriques au plaisir de la vengeance ; je la fis, en un mot, décharger sur l’idée d’assassiner sa mère. Nous nous levâmes.

— Mon ami, dis-je à Sbrigani, il ne nous reste plus qu’à nous rendre maîtres des victimes ; amène tes gens, et qu’elles soient aussitôt enchaînées.

La mère est saisie d’abord, on la plonge dans les caves du château ; la fille la suit de près. N’ayant rien entendu de la scène, elle paraît glacée de surprise. Aglaé était là.

— Monstre ! dis-je à la comtesse, il faut que tu sois la première victime de tes méchancetés.

— Perfide !… ce complot n’était-il pas ton ouvrage comme le mien ?

— Je te trompais, je jouais le vice pour t’arracher ton secret ; maîtresse de toi maintenant, je n’ai plus besoin de feindre…

Et la malheureuse est bientôt réunie à sa mère. Dès qu’il est nuit, je fais monter ces deux victimes dans le salon préparé par Mme de Donis, pour les horreurs qu’elle méditait. Aglaé, raffermie, sermonnée par moi, s’amuse du spectacle ; l’état où elle voit sa grand-mère ne l’attendrit pas plus que celui où sa mère paraît à ses yeux : j’avais eu l’adresse de lui faire comprendre que la comtesse n’avait agi, dans tout cela, que d’après les instigations de cette vieille… Et le supplice commença.

Je suivis l’idée de la comtesse ; mais au lieu d’être l’agente, la malheureuse fut la patiente. Couchées, sa fille et moi, dans le fond d’une baignoire, et nous branlant toutes deux, Sbrigani nous arrosa du sang des deux mères ; il le faisait couler par mille plaies différentes. Ici, je puis dire à l’honneur d’Aglaé, que son courage et sa fermeté ne se ralentirent pas un instant ; passant avec rapidité du plaisir à l’extase, la fin de l’opération fut la seule borne de son délire, et la scène fut longue. On n’a pas d’idée des raffinements qu’inventa Sbrigani pour prolonger les supplices ; le monstre les couronna en sodomisant ses victimes : elles expirèrent sous lui.

— Nous voilà donc les maîtres de la maison, dis-je à mon barbare époux dès qu’il eut fini ; éloignons-nous promptement, il n’y a pas un moment à perdre. Aglaé, poursuivis-je, vous comprenez à présent l’objet de mon crime ; amie de votre mère, je ne faisais que partager ses richesses : elles sont à moi maintenant. Les feux que vous avez allumés dans mon cœur ne sont point éteints : vous connaissez Élise et Raimonde, vous serez réunie à elles. Mais il faudra, comme elles, vous prostituer aux plus légers besoins, aux plus faibles caprices de la société, il faudra tromper, voler, séduire, commettre tous les crimes, en un mot, comme nous, dès que nos intérêts l’exigeront : ou cela, ou l’abandon et la misère ; choisissez.

— Oh ! ma chère amie, je ne t’abandonnerai jamais, s’écria cette jeune fille, les larmes aux yeux ; ce n’est pas ma situation qui m’y force, c’est mon cœur, et je suis toute à toi.

Mon époux, encore tout échauffé, ne voyait pas sans émotion cette scène d’attendrissement ; ses yeux et son vit me firent soupçonner qu’il voulait foutre, et ses discours me le confirmèrent bientôt.

— Sacredieu ! me dit-il, j’éprouve des remords du crime que je viens de commettre, et il n’y a que le viol de la fille qui puisse me consoler du meurtre de ses mères : abandonne-moi, Juliette.

Et sans trop attendre ma réponse, le libertin, qui bandait ferme, saisit la poulette et la dépucelle. A peine les cuisses sont-elles teintes du sang qui sort de ce jeune con, que l’Italien retourne la médaille, et, dans trois tours de reins, le voilà dans le cul.

— Juliette, me dit-il en limant, que ferons-nous maintenant de cela ? Les seuls prémices de cette petite fille auraient pu nous valoir de l’argent ; les voilà cueillis : de quelle utilité la putain peut-elle nous être à présent ? Cela n’a ni intrigue, ni caractère (et toujours foutant), Juliette, crois-moi, réunissons ce que la nature avait assemblé, qu’il ne soit plus question de cette famille. Que de piquants détails peut nous offrir le meurtre de cette enfant ! Oh ! foutre, tu m’en vois prêt à décharger.

Et ici, je l’avoue, mes amis, ma férocité naturelle l’emporta sur toutes autres considérations ; le conseil de Sbrigani m’avait émue ; le fripon le savait, et l’arrêt d’Aglaé est à l’instant signé de foutre.

— Vous allez suivre vos parents, lui dis-je ; nous bandons à l’idée de vous faire mourir, et des scélérats comme nous n’eurent jamais d’autres lois que leurs passions.

Nous la livrons à nos valets, malgré ses prières et ses larmes ; et pendant que les fripons l’assouplissent à toutes leurs fantaisies, Sbrigani me fait éprouver tout ce que la luxure a de plus piquant. Des plaisirs, nos valets en viennent bientôt aux brutalités ; insultant sans délicatesse l’objet qu’ils viennent d’encenser, ils passent promptement des injures aux menaces, des menaces aux coups… Et je ne vengeais point Aglaé : ses jolies petites mains, élevées vers moi, m’imploraient, je ne l’écoutais plus. L’infortunée semblait me rappeler tacitement nos plaisirs secrets, et me conjurer d’écouter encore le sentiment qui me guidait alors : j’étais sourde. Incroyablement embrasée par Sbrigani, qui m’enculait pendant ce temps-là, loin de m’apitoyer sur les destins de cette malheureuse, je devenais, à la fois, son accusatrice et son bourreau.

— Fouettez-la ! dis-je à mes valets, mettez en sang ce joli petit cul qui m’a donné tant de plaisir.

Elle était étendue sur une étroite banquette, des courroies contenaient l’attitude, et sa tête, fortement élevée par un collier de fer, s’offrait aux baisers dont je couvrais sa bouche, en présentant le cul à Sbrigani, qui me sodomisait pendant que la vieille le fustigeait. De chacune de mes mains, je branlais le vit des valets, qui, chacun armé d’un fouet, déchiraient à plaisir toutes les parties de derrière de notre intéressante victime. Je déchargeai deux fois à cette scène, et quand je vis enfin les roses de ces charmantes petites fesses tellement flétries, qu’on ne distinguait plus, sur le satin de cette peau si fraîche, que des blessures et des cinglons, je la fis suspendre, par ses beaux cheveux, à la place d’un lustre, puis, écartant ses deux jambes par des cordes, je les fis lier aux deux extrémités de ce salon, et la fustigeai moi-même, dans cette posture, sur les parties les plus délicates de son corps, et principalement dans l’intérieur du con. Je n’ai jamais rien vu de plaisant comme les bonds convulsifs de cette pauvre fille, pendant que je l’étrillais ainsi ; tantôt elle se rejetait en arrière pour éviter mes coups par-devant, et tantôt en avant pour éviter ceux de derrière ; il n’était pas une de ces secousses qui ne lui coûtât une poignée de cheveux. Et je déchargeais comme une gueuse aux convulsions de cette infortunée, lorsqu’une idée vraiment délicieuse vint perfectionner mon délire : elle était trop du goût de Sbrigani pour ne pas être aussitôt exécutée. Nous déterrons les cadavres des deux mères, nous les replaçons à mi-corps dans les trous ; vis-à-vis d’elles, nous plaçons Aglaé, seulement enfouie jusqu’à la poitrine, et c’est en face de cet affreux spectacle que nous la laissons expirer lentement. Un coup de pistolet nous débarrasse de la duègne ; et, chargés de richesses immenses, Sbrigani, nos deux valets et moi, nous gagnons promptement la capitale des États chrétiens, où nous retrouvons nos deux filles, exactement rendues avec le reste de nos biens, à l’adresse dont nous étions convenus à Florence.

— Ô Sbrigani ! m’écriai-je en entrant dans Rome, nous voilà donc enfin dans cette superbe capitale du monde ! Que j’aime à établir, dans mon esprit, le parallèle curieux qui se trouve entre Rome l’ancienne et Rome la moderne ! Avec quel étonnement et quel mépris je vais voir les statues de Pierre et de Marie, sur les autels de Bellone et de Vénus ! Aucune idée n’exalte mon imagination comme celle-là. Peuple abruti par la superstition, poursuivis-je en cherchant sur le visage des nouveaux Romains quelques traits de ces anciens maîtres du globe entier, à quel point la plus infime… la plus dégoûtante des religions est parvenue à vous dégrader ! Et que diraient les Catons, les Brutus, s’ils voyaient les Jules, les Borgia, fouler insolemment aux pieds les cendres augustes que ces héros du monde laissaient avec confiance à la respectueuse admiration de l’univers ?

Malgré le serment que j’avais fait de n’entrer dans aucune église, je ne pus tenir, en arrivant à Rome, au désir de visiter celle de Saint-Pierre. Ce monument, il en faut convenir, est non seulement au-dessus de toutes les descriptions, mais bien supérieur même à tout ce que la plus fertile imagination peut concevoir. Mais cette partie de l’esprit de l’homme s’afflige en voyant que de si grands talents se sont épuisés, que des dépenses si prodigieuses se sont faites, en l’honneur d’une religion aussi stupide, aussi ridicule que celle dans laquelle nous avons eu le malheur de naître. Rien n’est superbe comme l’autel isolé qui s’élève entre quatre colonnes torses, aux trois quarts et demi de l’église, sur le tombeau même de saint Pierre, qui, pourtant, ne parut ni ne mourut jamais à Rome.

— Oh ! quel sofa pour se faire enculer ! dis-je à Sbrigani… Va, laisse-moi faire, dans moins d’un mois, Juliette recevra, sur cet autel magnifique, le modeste vit du vicaire de Jésus.

Et vous allez voir, mes amis, si mes prédictions furent justes.

En arrivant à Rome, je crus devoir jouer un tout autre rôle qu’à Florence. Munie de quelques lettres de recommandation que j’avais obtenues du grand-duc, je profitai du titre de comtesse que je l’avais prié de me donner dans ces lettres, et comme j’avais de quoi le soutenir, je pris une maison faite pour l’étayer. Mon premier soin fut de placer mes fonds. Le vol énorme fait chez Minski, celui de Mme de Donis, les cinq cent mille francs du fidéicommis, tout me forma, avec ce que j’avais, huit cent mille livres de rente : fortune, comme on voit, assez considérable, pour que ma maison pût rivaliser avec celles des plus brillants princes de l’Italie. Élise et Raimonde furent mes dames de compagnie, et Sbrigani crut plus avantageux à mes intérêts de passer, de ce moment-là, plutôt pour mon gentilhomme que pour mon époux.

Je fus faire mes visites dans une voiture superbe. J’avais des lettres pour le cardinal de Bernis, notre ambassadeur dans cette cour, qui me reçut avec toute la galanterie du charmant émule de Pétrarque.

Je fus, de là, chez la belle princesse de Borghèse, femme très libertine, que vous allez bientôt voir jouer le plus grand rôle dans mes aventures.

Deux jours après, je parus chez le cardinal Albani, le plus grand débauché du sacré Collège, et qui, dès le premier jour, voulut absolument que son peintre me peignît toute nue, pour orner sa superbe galerie.

Ensuite, chez la duchesse de Grillo, femme charmante, ridiculement sacrifiée au plus maussade époux, et dont je devins folle dès que je la vis.

Mes connaissances particulières se bornèrent là, et c’est dans ce cercle délicieux où vous allez me voir renouveler tous les égarements de ma jeunesse… de ma jeunesse, oui, mes amis, je puis me servir de cette expression, puisque j’entrais alors dans ma vingt-cinquième année. Je n’avais pourtant point encore à me plaindre de la nature ; loin de dégrader aucun de mes traits, elle leur avait donné cet air de maturité, d’énergie, communément refusé à l’âge tendre, et je puis dire sans orgueil que si j’avais passé pour jolie jusqu’alors, je pouvais maintenant prétendre, avec juste raison, à la plus extrême beauté. La délicatesse de ma taille s’était parfaitement conservée, ma gorge, toujours fraîche et ronde, s’était merveilleusement soutenue. Mes fesses, relevées, et d’une agréable blancheur, ne se ressentaient nullement des excès de luxure où je les avais livrées ; leur trou était un peu large à la vérité, mais d’un beau rouge brun, sans poil, et ne s’offrant jamais sans appeler des langues ; mon con n’était pas non plus très étroit, mais avec de la coquetterie, des essences et de l’art, tout cela reprenait, à mes ordres, l’éclat des roses de la virginité. A l’égard de mon tempérament, acquérant des forces avec l’âge, il était vraiment excessif, et toujours aux ordres de ma tête : une fois en train, il devenait impossible de le lasser. Mais, pour l’allumer plus sûrement, je commençais à désirer l’usage du vin et des liqueurs, et lorsqu’une fois ma tête était prise, il n’était plus d’excès où je ne me portasse ; j’employais aussi l’opium et les autres stimulants d’amour, dont j’avais reçu les indications chez la Durand, et qui, dans l’Italie, se vendent ouvertement et avec profusion. On ne doit jamais craindre d’irriter ses appétits lascifs par de tels moyens ; l’art sert toujours mieux que la nature, et le seul inconvénient qui résulte d’en avoir essayé une fois, est l’obligation de continuer toute sa vie.

Deux femmes s’offraient à moi, dès mon arrivée à Rome. L’une, la princesse Borghèse. Celle-là ne fut pas deux jours à me laisser lire dans ses yeux tout le désir qu’elle avait que nous nous connussions plus étroitement. Trente ans, de la vivacité, des traits piquants, de l’esprit, du libertinage, des yeux pleins d’âme, la plus jolie taille, les plus beaux cheveux, de l’imagination, des prévenances : voilà ce que me présentait la première.

La duchesse Grillo, plus modeste, plus jeune, plus belle et plus sage, m’offrait un port de reine, de la pudeur, de la retenue, moins de vivacité, peu d’imagination, mais infiniment plus de tendresse, de vertu et de sensibilité. Également éprise de ces deux femmes, il était donc tout simple, d’après le tableau que j’en fais, que si l’une échauffait vivement ma tête, l’autre triomphât seule de toutes les affections de mon cœur.

Au bout de huit jours de connaissance, la princesse m’invita à souper dans sa petite maison près de Rome.

— Nous serons seules, me dit-elle ; tu me parais une femme délicieuse, ma chère comtesse, et je veux absolument me lier avec toi.

Vous jugez facilement qu’avec de telles avances, tout cérémonial fut bientôt banni. Il faisait excessivement chaud. Après un souper aussi abondant que voluptueux, qui nous avait été servi par cinq filles charmantes, dans un cabinet de roses et de jasmins, environné de cascades dont l’agréable murmure et la douce fraîcheur réunissaient tous les charmes de la nature à tous les attraits de l’art, la princesse, éclairée par ses nymphes, m’entraîna dans un petit pavillon solitaire situé sous des peupliers qui l’ombrageaient. Nous entrâmes dans une salle ronde, autour de laquelle régnait un canapé circulaire qui n’avait pas plus de huit pouces d’élévation, et totalement garni de coussins ; des glaces, multipliées à l’infini, achevaient de rendre ce petit local l’un des plus jolis temples que Vénus eût en Italie. Dès que les jeunes filles eurent allumé plusieurs quinquets garnis d’huile odoriférante, et dont les foyers déguisés par des gazes vertes ne pouvaient offenser la vue, elles se retirèrent.

— Mon amour, me dit la princesse, ne nous appelons plus que de nos noms de filles : j’abhorre tout ce qui me rappelle aux nœuds de l’hymen. Olympe est le nom de mon enfance, ne m’en donne point d’autres ; de mon côté, je ne t’appellerai plus que Juliette, tu y consens, n’est-ce pas mon ange ?

Et le baiser le plus ardent vient aussitôt s’imprimer sur mes lèvres.

— Chère Olympe, dis-je, en saisissant cette créature enchanteresse dans mes bras, à quoi ne consentirais-je pas avec toi ? La nature, en te parant d’autant de charmes, ne t’a-t-elle pas donné des droits sur tous les cœurs, et ne dois-tu pas nécessairement séduire tous les êtres que brûleront tes yeux ?

— Tu es divine, ma chère Juliette, baise-moi mille et mille fois ! me dit Olympe en se laissant tomber sur l’ottomane… Ô ma plus tendre amie, je sens que nous allons faire beaucoup de choses ensemble… Mais je crains de m’ouvrir à toi, je suis si libertine ; ne t’y trompe pas, chère âme, je t’adore ; mais ce n’est pas l’amour qui m’enflamme pour toi maintenant : je ne connais pas l’amour en luxure, je n’adopte que la lubricité.

— Ô ciel ! m’écriai-je, est-il possible qu’à cinq cents lieues l’une de l’autre, la nature ait formé des âmes si semblables !

— Quoi ! Juliette, me répondit vivement Olympe, tu es libertine aussi ? Nous nous branlerions sans nous aimer, nous déchargerions comme des coquines, sans pudeur, sans délicatesse, nous mêlerions des tiers dans nos plaisirs !… Ah ! que je te dévore, mon ange, que je te baise mille et mille fois ! C’est la satiété qui conduit là… c’est l’habitude, c’est l’extrême opulence dans laquelle nous vivons l’une et l’autre ; accoutumées à ne nous rien refuser, nous sommes rassasiées de tout, et les sots n’entendent pas où mène cette apathie de l’âme.

Olympe, tout en jasant, me déshabillait, se déshabillait elle-même, et nues toutes les deux, nous nous trouvâmes bientôt dans les bras l’une de l’autre. Les premiers mouvements de Borghèse furent de se précipiter à mes genoux, de m’ouvrir les cuisses, de passer ses deux mains sur mes fesses, et de darder sa langue le plus avant qu’elle put dans mon con. J’étais dans une telle ivresse, que la tribade triompha bientôt ; elle avale mon foutre ; je la renverse, et nous précipitant sur les coussins qui jonchent ce boudoir, je me couche à contresens sur elle, et pendant que, ma tête entre ses jambes, je la gamahuche de toutes mes forces, la coquine me rend le même service ; nous déchargeons cinq ou six fois ainsi.

— Nous ne nous suffisons pas, me dit Olympe. Il est impossible que deux femmes seules se satisfassent : faisons entrer les filles qui nous ont servies ; elles sont belles, la plus âgée n’a pas dix-sept ans, la plus jeune quatorze. Il n’y a pas de jours où elles ne me branlent ; les veux-tu ?

— Eh ! sans doute, j’aime tout cela comme toi ; ce qui ajoute au libertinage est précieux à mes sens.

— C’est qu’on ne saurait trop en multiplier les effets, me répondit Olympe égarée ; c’est que rien n’est si plat que ces femmes timides, retenues ou délicates, et qui, ne recevant jamais le plaisir hors de l’amour, s’imaginent imbécilement qu’il faut s’adorer pour se foutre.

Et comme la princesse avait sonné, les cinq jeunes filles, au fait de ce petit manège luxurieux, arrivèrent à nous toutes nues. Rien n’était joli comme leur figure, rien d’aussi frais, d’aussi bien tourné que leur corps, et quand elles entourèrent Olympe, je crus voir un instant les Grâces folâtrant autour de Vénus.

— Juliette, me dit la princesse, je vais m’asseoir en face de toi ; ces cinq filles t’environneront, et, par les titillations les plus amoureuses, par les postures les plus lascives, elles feront éjaculer ton foutre ; je te verrai décharger, c’est tout ce que je veux. Tu n’imaginerais pas le plaisir que j’éprouve à voir une jolie femme dans l’ivresse : je me branlerai pendant ce temps-là, je laisserai voyager ma tête, et je te réponds qu’elle ira loin.

La proposition flattait trop ma lubricité pour que je m’y refusasse. Olympe arrangea les groupes ; une de ces jolies filles, accroupie sur moi, me faisait sucer un joli petit con ; soutenue moi-même sur une espèce de bandage composé de sangles rembourrées et recouvertes de satin noir, mes fesses posaient sur le visage d’une seconde, qui me léchait le trou du cul ; la troisième, étendue sur moi, me gamahuchait, et j’en branlais une de chaque main ; en face de ce spectacle, Olympe, qui le dévorait, avait à la main un cordon de soie qui tenait aux sangles sur lesquelles j’étais suspendue, et agitant ce cordon avec douceur, elle m’imprimait un mouvement actif et rétroactif qui prolongeait, qui multipliait les coups de langue que je donnais et que je recevais, et qui leur imprimait, par ce délicieux mouvement, une incroyable augmentation de volupté. Je crois que de ma vie je n’avais goûté tant de plaisir. Alors, et j’avais ignoré jusque-là l’augmentation de volupté que me préparait Olympe, alors, dis-je, une musique délicieuse se fit entendre, sans qu’il fût possible de discerner d’où elle partait. Réalisant les chimères de l’Alcoran, je me crus transportée dans son paradis, et là, entourée des houris qu’il promet aux fidèles, je crus qu’elles ne me caressaient que pour me plonger dans les derniers excès de la plus délicieuse lubricité. Les mouvements que m’imprimait Olympe ne se firent plus maintenant qu’en cadence ; j’étais aux nues, je n’existais plus que par le sentiment profond de ma luxure. Au bout d’une heure d’ivresse, Olympe se mit dans la balançoire, environnée comme moi des cinq filles. Délicieusement émue par la musique, qui variait à chaque instant les morceaux tendres dont elle nous enivrait, je la polluai cinq quarts d’heure de suite dans cette voluptueuse machine ; puis, un instant de repos ayant succédé, nous variâmes nos plaisirs.

Couchées toutes deux à terre, sur les piles de carreaux qui couvraient le sol de ce charmant boudoir, nous plaçâmes la plus jolie fille entre nous deux. Elle nous branlait de chaque main ; deux autres filles, placées entre nos cuisses, nous gamahuchaient, et les deux dernières, à cheval sur nos poitrines, nous donnaient leurs cons à sucer : nous nous plongeâmes ainsi, près d’une heure, dans la plus voluptueuse extase. Les filles varièrent ensuite : nous gamahuchâmes celles qui venaient de nous sucer, et celles qui venaient d’être gamahuchées par nous, nous gamahuchèrent à leur tour. La musique continuait ; Olympe me demanda si je voulais qu’on fît entrer les musiciens.

— J’y consens, répondis-je, je voudrais être vue de l’univers entier, dans l’état d’ivresse où je suis.

— Ô ma bonne, ma chère bonne ! me dit Olympe en baisant ma bouche avec ardeur, tu es bien putain, je t’adore ; voilà comme il faudrait que fussent toutes les femmes. Qu’elles sont imbéciles celles qui ne sacrifient pas tout à leurs plaisirs : ah ! qu’elles sont stupides celles qui peuvent avoir d’autres Dieux que Vénus… d’autres mœurs que celles de se prostituer sans cesse à tous les sexes, à tous les âges, à toutes les créatures vivantes. Ô Juliette ! la plus sainte des lois de mon cœur est le putanisme ; je ne respire que pour répandre du foutre ; je ne connais ni d’autres besoins ni d’autres plaisirs : je voudrais être prostituée, mais l’être pour fort peu d’argent. Cette idée m’échauffe la tête à un point que je ne puis dire. Je veux qu’on me fasse voir à des libertins bien difficiles ; je veux être obligée d’employer mille ressources pour les ranimer ; je veux être leur victime ; qu’ils fassent de moi tout ce qu’ils voudront… je souffrirai tout… même des tourments…

Juliette, prostituons-nous… vendons-nous… livrons-nous… soyons putains dans toutes les parties de notre corps… Ah ! foutre, mon ange, je perds la tête ; semblable au coursier fougueux, je m’enfonce moi-même sous le dard qui me perce ; je vole à ma perte, je le sens, elle est infaillible… et je la brave. Je suis presque fâchée du crédit et des titres qui favorisent mes égarements ; je voudrais qu’ils fussent sus de toute la terre ; je voudrais qu’ils pussent m’entraîner, comme la dernière des créatures, au sort où les conduit leur abandon… T’imagines-tu donc que je craindrais ce sort ?… Non, non, quel qu’il puisse être, j’y volerais sans peur… L’échafaud même serait pour moi le trône des voluptés, j’y braverais la mort, et déchargerais en jouissant du plaisir d’expirer victime de mes forfaits et d’en effrayer un jour l’univers. Voilà où j’en suis, Juliette, voilà où le libertinage m’a conduite, voilà où je veux vivre et mourir, j’en fais le serment dans tes mains, je t’aime assez pour te l’avouer. Faut-il t’en dire plus ? Je sens que je suis à la veille de me jeter dans une débauche épouvantable ; tous les préjugés se dissipent à mes yeux, tous les freins se brisent devant moi ; je me détermine aux plus grande écarts, le bandeau tombe : je vois l’abîme, et m’y précipite avec délices. Je foule aux pieds cet honneur chimérique, où les femmes immolent imbécilement leur félicité, sans qu’il les dédommage en rien des sacrifices offerts. L’honneur est dans l’opinion ; mais l’opinion qui rend heureux, c’est la sienne, et non pas celle des autres. Que l’on soit assez sage pour mépriser cette opinion publique, qui ne dépend en rien de nous, assez éclairé pour anéantir le sentiment imbécile qui ne nous conduit au bonheur que par des privations, et l’on éprouvera bientôt qu’il est possible de vivre aussi heureux, devenu l’objet du mépris universel, que sous les tristes couronnes de l’honneur ! Ô mes compagnes de libertinage et de crime, moquez-vous de ce vain honneur comme du plus vil de tous les préjugés : un égarement d’esprit, une jouissance, vaut mille fois mieux que tous les faux plaisirs que donne l’honneur. Ah ! vous sentirez un jour, à mon exemple, combien les voluptés s’améliorent en enchaînant cette chimère, et, comme moi, vous jouirez d’autant mieux que vous l’aurez plus complètement méprisée.

— Adorable créature, répondis-je à Olympe (belle comme le jour dans ce moment d’effervescence), avec l’esprit… avec les dispositions que tu me montres, tu dois aller bien loin un jour, et je crains cependant que tu n’en sois pas encore où je voudrais. Peut-être admets-tu tous les égarements de la lubricité, mais je ne crois pas que tu connaisses… que tu conçoives même encore tous ceux qui peuvent dériver d’elle. Quoique j’aie quelques années de moins que toi, jetée dans une carrière infiniment plus débordée, il serait possible que j’eusse plus d’expérience. Eh ! non, non, chère Olympe, non, tu ne sais pas encore où conduisent les crimes de luxure ; tu es bien éloignée d’admettre les horreurs où ces forfaits peuvent entraîner…

— Des horreurs ?… interrompit vivement Borghèse, ah ! je crois que je ne suis pas en reste sur un article qui semble te paraître aussi essentiel. J’ai empoisonné mon premier mari, le même sort attend le second.

— Délicieuse femme, m’écriai-je en prenant Olympe dans mes bras, voilà où je te voulais ; mais ce crime commis, ce crime projeté, ce sont des crimes nécessaires, et ceux que j’exigerais de toi seraient des crimes gratuits. Eh ! le crime n’est-il pas assez délicieux par lui-même, pour qu’on le commette sans objet ? est-il donc besoin de prétexte pour le commettre ? et le sel piquant dont il est empreint, ne suffit-il pas seul à aiguillonner nos passions ? Je ne veux pas, mon ange, qu’il soit une seule sensation au monde que tu n’aies éprouvée ; avec la tête que tu as, tu serais désolée de savoir qu’il existe une sorte de plaisir que tu ne te sois pas procurée. Persuade-toi qu’il n’est rien sur la terre qui n’ait été fait, rien qui ne se fasse tous les jours, et rien surtout qui puisse contrarier les lois d’une nature qui ne nous inspire jamais le mal que quand elle a besoin que nous le fassions…

— Explique-toi, Juliette, me dit Olympe tout émue…

— De quel sentiment, répondis-je, ton âme brûlait-elle, lorsque tu fis mourir ton mari ?

— Vengeance… dégoût… ennui, ardent désir de briser mes freins.

— Et la lubricité ne te parlait pas ?

— Je ne l’interrogeai point, elle ne se fit point entendre.

— Eh bien ! si tu commets encore quelques crimes semblables, ose l’interroger en agissant. Que le flambeau du crime s’allume à celui de la lubricité ; réunis l’une et l’autre de ces passions, et tu verras ce qu’on retire de toutes deux.

— Oh ! Juliette, l’étincelle que tu viens de jeter dans mon âme l’électrise : tu viens à la fois, d’un seul mot, d’éveiller mille idées… Ah ! je n’étais qu’une enfant, je n’avais rien conçu, tu me le prouves.

Alors j’expliquai à Mme de Borghèse tout ce qu’un être libertin pouvait retirer de l’union de la cruauté et de la luxure, et je lui développai, sur cette matière, tous les systèmes que vous connaissez déjà, mes amis, et que vous mettez si bien en pratique. Elle me comprit à merveille, sa tête s’égara, et la coquine me jura que nous ne nous quitterions point sans avoir exécuté toutes deux quelques-unes de ces voluptueuses horreurs.

— Ô mon amour ! me dit-elle tout en feu, je le sens, il doit être divin de priver un être semblable à nous du trésor de l’existence, le plus précieux de tous pour les hommes. Anéantir… briser les liens qui attachent cet être à la vie, et cela dans la seule vue de se procurer un prurit agréable… dans l’unique motif de décharger plus délicieusement… oh ! oui, oui, ce choc sur la masse des nerfs, produit par l’effet de la douleur chez les autres, est parfaitement conçu de moi, et la volupté qui naît de cette union de mouvement doit devenir, je le conçois, l’extase même des dieux.

Et comme elle était dans une prodigieuse agitation, les musiciens parurent. Dix jeunes garçons de seize à vingt ans composaient ce cortège ; il était impossible de rien voir de plus joli ; une gaze légère les enveloppait à la manière grecque. Ils furent nus au plus léger signe d’Olympe.

— Voilà les acteurs de mon concert, me dit cette lubrique créature en me les présentant, sois d’abord témoin des plaisirs que je vais goûter avec eux ; tu m’imiteras, si tu veux, après.

Alors les deux plus jeunes de ces aimables garçons se placèrent, l’un vers la tête d’Olympe, toujours étendue sur les carreaux qui jonchaient le parquet, l’autre près de sa motte. Les huit autres se partagèrent, quatre vinrent se mettre de même près de la tête, et quatre près du ventre ; les deux placés près de l’une et l’autre partie branlaient les vits de leurs quatre compagnons ; celui de la tête faisait sucer un moment, à Olympe, les engins qu’il secouait, et puis en exhalait le foutre sur son visage ; celui du ventre enfonçait un instant, tour à tour, les quatre vits dont il était chargé, et les faisait ensuite éjaculer sur le clitoris : en très peu d’instants, par ces procédés, Olympe fut couverte de foutre. Plongée dans la plus délicieuse extase, elle ne disait mot, on n’entendait d’elle que quelques soupirs, on ne distinguait sur son corps que des frémissements. Quand tous les vits furent branlés, les deux masturbateurs sautent sur elle, un la prend dans ses bras, l’enconne, expose les belles fesses d’Olympe à son camarade qui s’en empare et les sodomise ; tous les vits, pendant qu’Olympe fout, lui repassent tour à tour dans la bouche ; elle les ressuce, les repompe encore tous, les uns après les autres, et décharge comme une bacchante.

— Eh bien ! me dit-elle en se relevant, es-tu contente de moi ?

— Oui, lui dis-je, encore tout égarée moi-même du plaisir que je venais de goûter avec les cinq femmes, en l’examinant. Oui, sans doute, je suis assez contente ; mais l’on peut faire mieux, et je vais t’en convaincre.

Les jeunes filles sont aussitôt chargées par moi du soin de faire rebander les jeunes gens. Dès qu’ils furent en l’air, je me livre à eux. Ils étaient souples… agiles… J’en mets deux dans mon con, un dans mon cul, j’en suce un, deux se placent sous mes aisselles, un dans mes cheveux, j’en branle un de chaque main, le dixième se branle sur mes yeux : mais je défends la décharge ; ils devaient tous varier dix fois ; tous, à leur tour, devaient sacrifier sur chacun des temples offerts à leur luxure : le dénouement ne fut permis qu’alors. Singulièrement irrités des préludes, ces beaux garçons m’inondèrent de foutre, et la Borghèse qui, branlée par ses jeunes filles, m’avait examinée voluptueusement, convint que mon exécution était plus savante que la sienne.

— Allons, dis-je, songeons maintenant aux plaisirs de ces cinq jeunes filles, devenons leurs maquerelles.

Et les couchant dans des attitudes aussi variées que voluptueuses, nous leur appliquâmes, à chacune, deux jeunes gens sur le corps. Par un renversement de tous principes, bien digne de l’état où nous étions, les plus gros vits furent introduits dans le cul et les plus petits dans le con. Nous parcourions les groupes, nous les encouragions ; le grand plaisir d’Olympe était de retirer les vits des routes qu’ils parcouraient, de les sucer et de les rétablir. Quelquefois aussi, lorsque les routes étaient vacantes, soit que ce fût celle du cul, soit que ce fût celle du con, elle y enfonçait sa langue, et gamahuchait un quart d’heure : celui dont elle avait pris la place la foutait alors pendant ce temps-là. Toujours plus empressée qu’elle, c’était par de vigoureuses claques sur les fesses que j’excitais le zèle des combattants, ou bien je leur pelotais les couilles, je suçais leur bouche, je langotais celle des filles, je polluais leur clitoris. Il n’était rien, en un mot, que je n’inventasse pour précipiter l’émission du foutre, et je le déterminai chez presque tous. Mais c’était dans mon cul qu’elle se faisait : je ne laissais pas ces filles jouir de mon ouvrage, et ce n’était que par intérêt personnel que j’avais l’air d’enflammer leurs amants.

Cette scène achevée, je proposai la suivante. Il s’agissait de s’accroupir à plat ventre sur la bouche d’une des jeunes filles qui nous gamahucherait, d’en gamahucher une autre en avant de nous, et de présenter les fesses aux dix jeunes gens qui, servis par la cinquième fille que nous n’employions pas, nous enculeraient tour à tour. Olympe, que je n’aurais pas crue si libertine, ne changea qu’une chose pour elle à ce tableau : elle voulait baiser un cul au lieu de sucer un con, et la putain, d’elle-même et sans conseil, toute pleine de mes idées, mordit si vivement ce cul qu’il en saigna. Je ne me contraignis plus, et, saisissait les tétons de celle dont je gamahuchais le con, je les lui comprimai de manière à lui faire jeter les hauts cris. En ce moment, Olympe déchargea.

— Ah ! je te tient ; , friponne, lui-je, tu commences à soupçonner du plaisir à la commotion de la douleur imprimée sur les autres ; je me flatte de te mener bientôt plus loin.

Après avoir été enculées dix fois de suite, nous présentâmes le devant. Une fille, accroupie sur nos fronts, nous faisait à la fois baiser et son con et ses fesses ; une seconde nous chatouillait à deux mains le clitoris et le trou du cul ; on nous enconnait pendant ce temps-là : nous déchargions… nous nagions dans un océan de délice. La bouche eut son tour ; nous suçâmes tous ces jeunes gens, nous les fîmes tous décharger dans nos bouches ; deux filles, pendant ce temps-là, nous suçaient à la fois l’anus et le clitoris. Olympe, épuisée, parla de se mettre à table. Nous passâmes dans un cabinet aussi voluptueusement meublé que magnifiquement éclairé. Une superbe collation était servie sans ordre dans une grande corbeille de fleurs qui paraissait jetée au milieu d’un vaste oranger couvert de fruits ; je voulus manger un de ces fruits, ils étaient de glace. Tout le reste surprenait également, tout était marqué au coin du goût le plus délicat et de la plus élégante somptuosité. Les filles seules nous servaient ; les jeunes gens, retirée derrière une décoration, ne nous charmaient plus alors que du ton de leurs mélodieux instruments.

Olympe et moi, toutes deux ivres de luxure, le fûmes bientôt de vins et de liqueurs.

— Allons, dis-je tout étourdie à ma compagne, allons terminer par une infamie.

— Ordonne, je suis prête à tout.

— Immolons une de ces filles.

— Celle-ci, me dit Olympe en me présentant la plus jolie des cinq.

— Quoi ! tu consens ?

— Et pourquoi ne t’imiterais-je pas ? crois-tu que le meurtre m’effraye ?… ah ! tu verras si je suis digne d’être ton écolière.

Et nous rentrâmes avec cette victime dans la salle que nous venions d’occuper pour nos orgies. Tout se retire, tout se ferme, nous restons seules.

— Comment tourmenterons-nous cette coquine ! dis-je à Olympe, nous n’avons aucun instrument ici.

Et, en parlant, j’examinais le corps de cette fille véritablement superbe ; je l’examinais à la lueur de deux bougies que je lui éteignis cinq ou six fois de suite sur les fesses, sur les cuisses, et sur les tétons. Olympe m’imita ; nous nous amusons à brûler ainsi cette créature, une heure entre nous deux. Ensuite nous la pinçâmes, nous la piquâmes, nous l’égratignâmes. Absolument grises toutes les deux, nous ne savions plus ni ce que nous faisions, ni ce que nous disions ; nous vomissions, nous battions la campagne, nous tourmentions la victime. La malheureuse jetait les hauts cris, mais les précautions étaient si bien prises qu’il était impossible de rien entendre. Je proposai à la Borghèse de pendre cette fille par les tétons et de la faire ainsi mourir entre nous deux à coups d’épingle. Olympe, dont les progrès étaient aussi rapides que les leçons, consentit à tout. Le supplice de cette infortunée dura plus de deux heures, pendant lesquelles nous nous achevâmes avec du punch. Ensuite, ma compagne et moi, toutes deux épuisées de luxure, de cruautés… d’excès de table, nous laissant aller sur les coussins qui nous environnaient, nous nous endormîmes cinq heures, la victime pendue au milieu de nous. Il faisait grand jour quand nous nous réveillâmes ; j’aidai ma complice à cacher le cadavre sous le sol d’un des bosquets, et nous nous séparâmes en nous protestant toutes deux de ne pas rester en si beau chemin.

Sbrigani et mes femmes, que je n’avais pas prévenus, étaient inquiets de moi : ma présence les calma ; je me couchai. Sbrigani, qui ne pensait qu’à l’argent, me demanda le lendemain quel parti j’imaginais qu’on pût tirer de cette intrigue.

— Jusqu’à présent, que des plaisirs, répondis-je.

— J’y vois mieux que cela, me répondit mon gentilhomme d’honneur. J’ai déjà pris des informations… La Borghèse est l’amie du pape ; il faut qu’elle vous fasse connaître le Saint-Père ; il faut attaquer les trésors de l’Église, il faut que nous emportions sept ou huit millions de Rome. Je suis presque fâché des titres fastueux que nous avons pris ici, j’ai peur qu’ils ne s’opposent à nos vues.

— Reviens de cette erreur, dis-je à Sbrigani ; ces titres sont au contraire un moyen d’aiguillonner la luxure : ils seront flattés d’avoir affaire à une femme de qualité, et je me ferai payer bien plus cher.

— Ah ! dit Sbrigani, ce n’est ici l’histoire que de quelque cent mille francs de plus ou de moins, et mes vues sont bien plus élevées. Pie VI a des trésors immenses : il faut bien lui en dérober une partie.

— Il faut bien, pour cela, pénétrer dans ses appartements, et le puis-je sans un motif de libertinage ?

— Soit, mais il faut se presser de le faire naître, il faut s’introduire au Vatican le plus tôt possible, il faut se hâter de dépouiller ce coquin-là…

Sbrigani finissait à peine, qu’un écuyer du cardinal de Bernis m’apporta une lettre de son maître. C’était une charmante invitation à souper à la Villa Albani, près de Rome, et c’était le cardinal de ce nom qui m’attendait avec Bernis dans cette charmante campagne.

— Juliette, me dit Sbrigani, sachez profiter de cela, et n’oubliez jamais que le vol et l’escroquerie sont les uniques buts de notre voyage ; nous enrichir, voilà l’objet, et nous devenons très coupables si nous le manquons ; ce n’est que sur la route de la fortune qu’on peut se permettre la moisson des plaisirs : il faut les oublier jusque-là.

Aussi ambitieuse que Sbrigani, adorant l’or autant que lui, je ne pensais pourtant pas absolument de même sur les motifs. Le goût du crime s’annonçait avant tout chez moi, et je songeais bien plus à dérober de l’or pour me procurer le plaisir du vol, qu’à le prodiguer en jouissances.

J’arrive au rendez-vous, parée de tout ce que l’art pouvait ajouter aux charmes que m’avait prêtés la nature ; il était, j’ose le dire, impossible d’être plus belle et plus élégante.

Si je ne craignais d’interrompre mes récits, je vous devrais sans doute une description de cette campagne enchanteresse que l’on vient voir des extrémités de l’Europe, et qui peut-être est le lieu de Rome qui renferme le plus d’antiques précieux. Il faudrait que je vous peignisse ces jardins en terrasses, les plus frais, les mieux ornés, les plus agréablement dessinés de toute l’Italie. Mais, moins empressée de vous tracer des détails que de vous transmettre des faits, je passerai de suite aux événements, sûre de ne point vous déplaire en ne vous faisant grâce des uns que pour appuyer sur les autres.

Mon étonnement, je l’avoue, fut extrême, d’apercevoir en entrant la princesse Borghèse chez le cardinal Albani. Elle causait avec Bernis, dans une embrasure ; tout deux s’interrompirent pour venir au-devant de moi, dès qu’ils m’aperçurent.

— Comme elle est belle ! dit Olympe… Cardinal, continua-t-elle en s’adressant au vieil Albani, qui ne cessait de me considérer, convenez que nous n’avons pas une plus jolie femme dans Rome ?

— Rien n’est plus certain, dirent à la fois les deux cardinaux.

Et nous nous retirâmes.

L’usage des Italiens, afin de mieux profiter de la fraîcheur, est de placer au plus haut de leurs maisons les logements qu’ils occupent le plus : cet air, disent-ils, avec raison, est nécessairement plus pur et beaucoup moins épais. Rien n’est élégant au monde comme les appartements supérieurs de la Villa Albani ; des gazes, agréablement rabaissées y laissaient circuler l’air, en s’opposant aux insectes qui auraient pu troubler les projets voluptueux dont tout ce que je voyais ne m’annonçait que trop les intentions.

Dès que nous fûmes installés, Olympe s’approcha de moi.

— Juliette, me dit-elle, recommandée aux deux cardinaux que tu vois ici, par des lettres du duc de Toscane semblables à celles que tu m’as apportées de ce prince, je ne te déguiserai pas qu’ils ont voulu savoir qui tu étais… quels étaient tes mœurs… ton esprit… Infiniment liée avec ces gens-ci, et les connaissant comme nous nous connaissons déjà toutes les deux, je n’ai pas cru devoir leur faire mystère de rien ; j’ai tout dit, et tu n’imagines pas le point auquel j’ai embrasé leur tête. Ils te désirent ; livre-toi, je t’en conjure : le crédit de ces personnages-ci près du pape est énorme. Tous deux forment le canal des grâces, des faveurs ; ce n’est que par eux qu’on obtient quelque chose à Rome. Quelque aisée que tu sois, sept ou huit mille sequins ne peuvent te nuire ; on est souvent assez riche pour vivre, jamais assez pour les fantaisies, et surtout quand on nous ressemble. Imite-moi, j’ai souvent reçu d’eux, j’en reçois encore. Eh ! les femmes sont faites pour être foutues, elles le sont aussi pour être appuyées, et nous ne devons jamais refuser l’occasion d’un présent. Bernis et son confrère ont d’ailleurs une manie fort singulière, c’est qu’ils ne goûteraient aucun plaisir s’ils ne le payaient point ; je suis sûre que tu conçois cela. Je t’exhorte, d’ailleurs, à la plus extrême complaisance ; il en faut avec de pareils libertins ; ce n’est qu’à force d’art qu’on peut ranimer leurs désirs ; point de restriction, livre tout, je te donnerai l’exemple : il faut absolument qu’ils perdent du foutre, nous ne devons rien négliger pour y réussir. Attends-toi donc à faire tout ce qui généralement pourra nous conduire à ce but.

Ce discours m’étonna, je l’avoue. Il n’eût pas produit chez moi cet effet, si j’eusse mieux connu les mœurs romaines. Quoi qu’il en fût, s’il me surprit, il ne me répugna point, et j’avais passé par assez d’autres épreuves pour n’être point épouvantée de celles-là. Dès que Bernis s’aperçut que j’étais au fait, il s’approcha de mon oreille.

— Nous savons que vous êtes charmante, me dit-il, pleine d’esprit et sans préjugés : Léopold nous a tout écrit, Olympe n’a pas été plus mystérieuse. Nous nous flattons donc, Albani et moi, que vous ne ferez pas la prude avec nous, et nous en demandons, pour première preuve, de vous montrer à nous aussi coquine que vous l’êtes en effet, parce qu’une femme n’est véritablement aimable qu’autant qu’elle est putain. Vous m’avouerez qu’elle serait bien dupe alors, si, lorsque la nature lui donne le goût des plaisirs, elle ne cherchait pas, pour ses charmes, autant d’admirateurs qu’elle peut rencontrer d’hommes sur la terre.

— Aimable chantre de Vaucluse, répondis-je, en lui faisant voir que je connaissais ses charmantes poésies, vous qui sûtes vous déchaîner contre le libertinage avec un tel art que vous le fîtes adorer dès qu’on vous eut lu7, il faudrait beaucoup plus de vertus que je ne m’en crois pour résister à ceux qui vous ressemblent. Et, en lui serrant la main avec affectation : Ah ! croyez, lui dis-je, que je suis à vous pour la vie, et que vous trouverez toujours une écolière en moi, digne du grand maître qui veut bien l’entreprendre.

La conversation devient générale, et bientôt la philosophie l’anima. Albani nous fit voir une lettre de Bologne, dans laquelle on lui apprenait la mort de l’un de ses amis qui, quoiqu’il occupât l’une des premières places de l’Église, ayant toujours vécu dans le libertinage, n’avait jamais voulu se convertir, même à ses derniers moments.

— Vous l’avez connu, dit-il à Bernis, il n’y a jamais eu moyen de le prêcher : gardant sa tête et son joli esprit jusqu’au dernier moment, il a rendu la vie dans les bras d’une nièce qu’il adorait, en l’assurant que ce qui le fâchait dans la nécessité de ne pouvoir admettre l’existence du ciel, était le désespoir où cela le laissait de ne pas la retrouver un jour.

— Il me semble, dit le cardinal de Bernis, que ces morts-là commencent à devenir fréquentes : l’auteur d’Alzire et d’Alembert les ont mises à la mode.

— Assurément, dit d’Albani, il y a une grande faiblesse à changer d’esprit en mourant. N’avons-nous pas le temps de nous déterminer dans le cours d’une aussi longue vie ? Il faut employer les années de la force et de la vigueur à choisir un système quelconque ; achever d’y vivre, et y mourir, quand une fois il est adopté. Se trouver encore dans l’incertitude à cette époque, est se préparer une mort affreuse. Vous me direz peut-être que la crise, en dérangeant les organes, affaiblit aussi les systèmes. Oui, si des systèmes sont, ou nouvellement ou légèrement embrassés, jamais quand ils sont empreints de bonne heure, quand ils ont été les fruits du travail, de l’étude et de la réflexion, parce qu’alors ils forment habitude, et que les habitudes ne nous quittent qu’avec la vie.

— Assurément, répondis-je flattée de pouvoir faire connaître ma façon de penser aux libertins célèbres devant lesquels j’étais, et si le stoïcisme heureux, auquel je tiens comme vous, nous prive de quelques plaisirs, il nous épargne bien des peines, et il nous apprend à mourir. Je ne sais, continuai-je, si ce n’est parce que je n’ai que vingt-cinq ans, et que l’époque qui doit me rendre aux éléments dont je suis formée est peut-être encore loin de moi, ou si ce sont réellement mes principes qui me soutiennent et qui m’encouragent, mais c’est sans aucune terreur que j’aperçois la désunion des molécules de mon existence. Bien fermement persuadée de n’être pas plus malheureuse après ma vie que je ne l’étais avant que de naître, il me semble que je rendrai mon corps à la terre avec le même calme, le même sang-froid que je l’ai reçu.

— Et qui produit en vous cette tranquillité ? dit Bernis : c’est le mépris profond que vous avez toujours eu pour les balivernes religieuses, un seul retour sur elles vous eût perdue. On ne saurait donc les fouler aux pieds de trop bonne heure.

— Cela est-il aussi facile que l’on le pense ? dit Olympe.

— Cela est aisé, dit Albani, mais c’est par la racine qu’il faut couper l’arbre : si vous ne travaillez qu’à l’extirpation des branches, il renaîtra toujours des bourgeons. C’est dans la jeunesse qu’il faut s’occuper de détruire avec énergie les préjugés inculqués dès l’enfance. Et c’est le plus enraciné de tous qu’il faut impitoyablement combattre ; c’est ce Dieu vain et chimérique dont il faut absorber l’existence.

— Je me garderais bien, dit Bernis, de mettre cette opération au rang de celles qui doivent donner le plus de peine à une jeune personne, parce que cette opinion déifique ne peut se soutenir un quart d’heure dans un bon esprit. Et, en effet, qui ne voit pas qu’un Dieu, rempli de contradictions, de bizarreries, de qualités incompatibles, en échauffant l’imagination, ne rapporte néanmoins à l’esprit qu’une chimère ? On croit fermer la bouche à ceux qui nient l’existence de ce Dieu, en leur disant que les hommes, dans tous les siècles, dans tous les pays, ont reconnu l’empire d’une divinité quelconque ; qu’il n’est pas de peuple sur la terre qui n’ait eu la croyance d’un être invisible et puissant, dont il a fait l’objet de son culte et de sa vénération ; enfin, qu’il n’est pas, de nation si sauvage qu’on puisse la supposer, qui ne soit persuadée de l’existence de quelque être supérieur à la nature humaine. Premièrement, je nie ce fait : mais cela fût-il, même, la croyance de tous les hommes peut-elle changer une erreur en vérité ? Il fut un temps où tous les hommes ont cru que le soleil tournait autour de la terre, tandis que celle-ci demeurait immobile : cette unanimité de foi changea-t-elle cette erreur en réalité ? Il fut un temps où personne ne voulait croire à l’existence des antipodes ; on persécutait ceux qui avaient la témérité de la soutenir. Que de peuples crurent aux sorciers, aux revenants, aux apparitions, aux esprits. Cette étendue d’opinions fait-elle des réalités de toutes ces choses ? Non, sans doute ; mais les gens les plus sensés se font une obligation de croire à un esprit universel, sans voir, sans réfléchir que tout dément les belles qualités qu’on prête à ce Dieu. Dans la famille nombreuse de ce père si tendre, je n’aperçois pourtant que des malheureux… Sous l’empire de ce souverain si juste, je ne vois que le crime au pinacle et la vertu dans les fers. Parmi ces bienfaits que vous me vantez dans l’adoption de ce système, je vois une foule de maux de toute espèce sur lesquels vous vous obstinez de fermer les yeux. Forcés de reconnaître que votre Dieu si bon, en perpétuelle contradiction avec lui-même, distribue de la même main et le bien et le mal, vous vous trouvez contraints, pour le justifier, de me renvoyer aux chimériques régions de l’autre vie. Inventez donc, en ce cas, un autre Dieu que le Dieu de la théologie, car le sien est aussi contradictoire qu’absurde. Un Dieu bon, qui fait le mal, ou qui permet qu’il se fasse, un Dieu rempli d’équité, et dans l’empire duquel l’innocence est toujours opprimée ; un Dieu parfait, qui ne produit que des ouvrages imparfaits : ah ! convenez que l’existence d’un tel Dieu est plus pernicieuse aux hommes qu’elle ne peut leur être utile, et ce que l’on pourrait faire de mieux serait de l’anéantir à jamais.

— Charlatan, m’écriai-je, tu parles contre les drogues que tu distribues ! Que deviendraient ta puissance et celle de ton sacré Collège si tous les hommes étaient aussi philosophes que toi ?

— Je sais parfaitement, dit Bernis, que l’erreur nous est nécessaire ; il faut en imposer aux hommes, nous ne le pouvons qu’en les trompant ; mais il ne s’ensuit pas de là que nous devions nous tromper nous-mêmes. A quels yeux démasquerons-nous l’idole, si ce n’est devant ceux de nos amis ou des philosophes qui pensent comme nous ?

— Dans ce cas, dit Olympe, éclaircissez mes idées, je vous conjure, sur un point de morale essentiel à ma tranquillité. Mes oreilles ont été mille fois rebattues de ce système, et je n’ai jamais été satisfaite de sa définition. Il s’agit de la liberté de l’homme : que pensez-vous, Bernis, de cette doctrine ? C’est vous que j’interpelle, et ce sont vos lumières que je désire.

— J’y consens, dit le célèbre amant de Pompadour : écoutez-moi donc avec d’autant plus d’attention que la matière est un peu abstraite pour les femmes.

La faculté de comparer les différentes manières d’agir et de se déterminer pour celle qui nous paraît la meilleure, est ce qu’on appelle liberté. Or, l’homme a-t-il, oui ou non, cette faculté de se déterminer ? J’ose affirmer qu’il ne l’a pas, et qu’il est impossible qu’il puisse l’avoir. Toutes nos idées doivent leur origine à des causes physiques et matérielles qui nous entraînent malgré nous, parce que ces causes tiennent à notre organisation et aux objets extérieurs qui nous remuent ; les motifs sont le résultat de ces causes, et, par conséquent, notre volonté n’est pas libre. Combattus par différents motifs, nous balançons, mais l’instant où nous nous déterminons ne nous appartient pas ; il est contraint, il est nécessité par les différentes dispositions de nos organes ; nous sommes toujours entraînés par eux, et jamais il n’a dépendu de nous d’avoir pris plutôt un parti que l’autre ; toujours mus par la nécessité, toujours esclaves de la nécessité, l’instant même où nous croyons avoir le mieux prouvé notre liberté est celui où nous sommes le plus invinciblement entraînés. Le flottement, l’incertitude nous font croire à notre liberté, mais cette prétendue liberté n’est que l’instant de l’égalité des poids dans la balance. Dès que le parti est pris, c’est que l’un des deux côtés s’est trouvé plus chargé que l’autre, et ce n’est pas nous qui sommes cause de l’inégalité, ce sont les objets physiques qui agissent sur nous et qui nous rendent le jouet de toutes les conventions humaines, le jouet de la force motrice de la nature, ainsi que le sont les animaux et les plantes. Tout réside dans l’action du fluide nerveux, et la différence d’un scélérat à un honnête homme ne consiste que dans le plus ou le moins d’activité des esprits animaux qui composent ce fluide.

Je sens, dit Fénelon, que je suis libre, que je suis absolument dans la main de mon conseil. Cette assertion gratuite est impossible à prouver. Qui assure à l’archevêque de Cambrai que lorsqu’il se détermine à embrasser la doctrine douce de Mme de Guyon, il soit libre de choisir le parti contraire ? Il pourra me prouver tout au plus qu’il a balancé, mais je le défie de me convaincre qu’il a été libre de prendre le parti opposé, du moment qu’il a pris celui-là : Je me modifie moi-même avec Dieu, continue cet auteur, je suis cause réelle de mon propre vouloir. Mais Fénelon n’a pas pris garde, en disant cela, que Dieu étant le plus fort, il le rendait cause réelle de tous les crimes ; il n’a pas pris garde non plus que rien ne détruisait plus sûrement la puissance de Dieu que la liberté de l’homme, car cette puissance de Dieu que vous supposez, et que je vous accorde un instant, n’est vraiment telle, que parce que Dieu a réglé toutes choses dès le commencement, et c’est en conséquence de cette règle invariable que l’homme ne doit plus devenir qu’un être passif qui ne peut rien changer au mouvement reçu et qui, par conséquent, n’est pas libre. S’il était libre, il pourrait à tout moment détruire ce premier ordre établi, et il deviendrait alors aussi puissant que Dieu. Voilà ce qu’un partisan de la divinité comme Fénelon aurait dû considérer plus mûrement.

Newton coulait légèrement sur cette grande difficulté, il n’osait ni l’approfondir, ni s’y engager ; Fénelon, plus tranchant, quoique bien moins instruit, ajoute : Quand je veux une chose, je suis maître de ne la vouloir pas ; quand je ne la veux pas, je suis maître de la vouloir. Non. Puisque vous ne l’avez pas faite quand vous l’avez voulu, c’est que vous n’étiez pas le maître de la faire, et que toutes les causes physiques qui doivent diriger la balance l’avaient emporté, cette fois, du côté de la chose que vous avez faite, et vous n’avez pas été le maître de choisir, dès qu’une fois vous avez été déterminé. Donc vous n’avez pas été libre ; vous avez balancé, mais vous n’avez pas été libre, et vous ne l’êtes jamais. Lorsque vous vous laissez aller à celui des deux partis que vous prenez, c’est qu’il était impossible que vous prissiez l’autre. C’est votre incertitude qui vous a aveuglé : vous vous êtes cru maître du choix, parce que vous vous êtes senti maître de balancer ; mais cette incertitude, effet physique de deux objets extérieurs qui se présentent à la fois, et la liberté de choisir entre ces deux objets, sont deux choses très différentes.

— Me voilà convaincue, dit Olympe ; l’idée d’avoir pu ne pas commettre les crimes où je me suis livrée tourmentait quelquefois ma conscience : mes chaînes démontrées, je suis calme, et je poursuivrai sans remords.

— Je vous y exhorte, dit Albani, rien n’est inutile comme le remords : parvenant toujours trop tard dans notre âme, il n’empêche pas que le mal ne soit fait, et comme les passions parlent plus haut que lui, quand on veut refaire le mal, il devient trop faible pour l’empêcher.

— Eh bien ! livrons-nous donc à ce mal délicieux, pour en conserver l’habitude, et pour nous étourdir sur celui que nous avons fait ! dit Olympe avec enthousiasme.

— Oui, répondit le cardinal de Bernis, mais ce mal projeté, pour qu’il nous délecte davantage, faisons-le avec autant d’étendue que de réflexion. Belle Juliette, poursuit l’ambassadeur de France, nous savons que vous avez deux jolies filles dans votre maison, qui sûrement doivent être aussi complaisantes que vous ; leur beauté fait le plus grand bruit dans Rome ; il n’est question que de vous trois : nous vous prions de les envoyer prendre et de permettre qu’elles jouent un rôle dans la scène libidineuse que mon collègue et moi nous proposons d’exécuter ce soir avec vous.

Ne croyant pas, aux termes où j’en étais avec Olympe, devoir refuser une proposition qu’elle me pressait tout bas d’accepter, j’envoyai promptement chercher Élise et Raimonde, et la conversation, dès lors, prit un tour différent.

— Juliette, me dit Bernis, à l’empressement que mon confrère et moi venons de vous témoigner de connaître les deux jolies femmes que vous possédez, n’allez pas nous soupçonner d’un goût bien particulier pour un sexe à qui nous ne pardonnons le tort d’être femmes qu’à la condition d’être hommes avec nous. Il est même essentiel que nous vous déclarions à ce sujet que tout dessein d’amusement serait nul, si vous ne nous assurez pas, pour vous et pour vos compagnes, d’une absolue résignation aux fantaisies que cet énoncé vous expose.

— En vérité, dit Olympe, ces éclaircissements sont superflus avec Juliette ; elle m’a donné des exemples en ce genre qui doivent complètement vous rassurer, et je suis bien persuadée que les femmes qu’elle adopte doivent, par cela seul qu’elle les protège, avoir au moins autant de philosophie qu’elle.

— Mes amis, dis-je en tâchant de mettre tout le monde à l’aise, heureusement ma réputation en luxure est assez bien établie pour qu’il ne puisse vous rester le moindre doute sur ma manière de me comporter dans de telles parties. Ma lubricité, toujours modelée sur le caprice des hommes, ne s’allume jamais qu’au feu de leurs passions ; je ne suis vraiment échauffée que de leurs désirs, et je ne connais de volupté qu’à satisfaire tous leurs écarte. Si ce qu’ils exigent de moi se trouve tout simple, mes voluptés sont médiocres ; ont-ils besoin de recherches, j’éprouve aussitôt, par sympathie, le plus violent désir de les contenter, et je n’ai jamais connu ni conçu de restriction dans les actes du libertinage, attendu que plus ils outragent les mœurs, plus ils dépassent les bornes de la pudeur et de l’honnêteté, et plus ils flattent mes jouissances.

— On ne peut pas être plus aimable, dit Bernis ; il est certain qu’une femme qui refuse ces choses-là est une bégueule qui ne mérite ni la considération de ses amis, ni l’estime des honnêtes gens.

— De tels refus sont absurdes, dit Albani, l’un des plus zélés sectateurs de tous les goûts bizarres de la lubricité ; ils ne prouvent dans la femme qui les fait que de la bêtise ou de la froideur, et je vous avoue qu’une femme glacée ou stupide, aux yeux de ceux qui ne pardonnent le sexe dont elles sont qu’en faveur de leur complaisance, est un individu bien méprisable à mes yeux.

— Eh ! quelle serait donc la femme assez bête, dis-je, pour imaginer qu’un homme fît plus de mal à lui mettre le vit au derrière qu’à le lui introduire dans le con ? Une femme n’est-elle pas femme partout, et n’est-ce pas une extravagance que de vouloir consacrer à la pudeur une des parties de son corps, lorsqu’elle consent à livrer les autres ? Il est ridicule de dire que cette manie puisse jamais outrager la nature : nous inspirerait-elle ce goût, s’il l’offensait ? Osons assurer, au contraire, qu’elle le chérit, qu’il lui est favorable ; que les lois de l’homme, toujours dictées par l’égoïsme, n’ont pas le sens commun sur cet objet, et que celles de la nature, bien plus simples, bien plus expressives, doivent nécessairement nous inspirer tous les goûts destructeurs d’une population, qui, la privant du droit de recréer les premières espèces, la maintient dans une inaction qui ne peut que déplaire à son énergie.

— Voilà sans doute une très belle idée, dit Bernis, je voudrais maintenant qu’à cette érudition théorique, nous joignissions un peu de pratique. Je vous invite donc, belle Juliette, à venir exposer à nos yeux ce trône de volupté qui, d’après notre consentement, fera, lorsque nous l’exigerons, l’unique objet de nos caresses et de nos plaisirs. Celui d’Olympe nous est assez connu pour que nous n’exigions dans ce moment-ci que le vôtre.

Les deux cardinaux s’étant rapprochés, je fus à l’instant leur présenter l’objet de leur culte. Troussée jusqu’au-dessus des hanches, rien ne put troubler leur examen, et je puis assurer qu’il fut fait avec les détails les plus lubriques et les plus circonstanciés. Albani poussait la sévérité des mœurs sodomites au point de déguiser scrupuleusement avec sa main tout ce que l’attitude penchée que l’on me faisait prendre lui faisait involontairement découvrir dans le voisinage : il n’est pas de vrai sodomiste qui ne débande à la vue d’un con. Après les attouchements, vinrent les baisers, les gamahuchades. Et comme, chez des libertins de ce genre, la barbarie devient presque toujours la suite des impulsions de la lubricité, on passa des suçons aux claques, aux pinçons, aux morsures, aux introductions vigoureuses et à sec de plusieurs doigts dans l’anus, et, définitivement, aux propositions du fouet qui se seraient exécutées sur-le-champ, sans doute, si l’on n’eût annoncé mes compagnes. Comme c’est de ce moment que la scène commence à devenir véritablement sérieuse, c’est aussi de cette époque que je vais vous la peindre avec la cynique franchise qui caractérisera toujours mes crayons.

Les cardinaux, enchantés des deux délicieuses créatures que j’offrais à leur lubricité, exigèrent bientôt l’examen le plus scrupuleux des beautés postérieures que leur promettaient deux aussi jolies femmes. Olympe elle-même s’empressait autour d’elles avec la même ardeur que les hommes. Ce fut alors, qu’en tirant Albani à part, je lui tins à peu près le discours suivant :

— Saint homme, lui dis-je, tu ne t’es pas imaginé sans doute que ces deux jolies femmes et moi venions satisfaire ici toutes tes fantaisies brutales uniquement par amour pour toi. Il ne faut pas que la figure que je fais dans Rome t’en impose ; elle n’est le fruit que de mes prostitutions, elles seules me font vivre et me soutiennent ; je ne me donne que pour de l’argent, et il m’en faut beaucoup.

— Bernis et moi avons toujours pensé de même, me dit le cardinal.

— A la bonne heure, répondis-je ; en ce cas, dites-moi ce que vous destinez à mes amies et à moi : autrement rien de fait, je crois devoir vous en prévenir.

Albani se rapproche de son confrère, il lui parle bas un moment, et tous deux, venant à moi, m’assurent que j’aurai lieu d’être satisfaite de leur manière d’agir.

— Ces promesses-là sont trop vagues pour me contenter, répondis-je. Vous savez que chacun vit de son métier ; celui de croquer de petites idoles de pâte vous vaut cinq ou six cent mille livres de rentes ; trouvez bon que le mien, infiniment plus agréable à la société, me rapporte de même en raison de son mérite. Vous allez me montrer beaucoup de turpitudes ; je deviendrai maîtresse de votre secret, je puis vous compromettre en en abusant. Vous vengerez-vous par des coups d’éclat ? Au moyen de mon or, je serai, comme vous, entendue, et mes défenseurs vous perdront en vous dévoilant. Pour six mille sequins, et la promesse de me faire faire une partie avec le pape, tout s’arrangera, et je n’aurai plus que des plaisirs à vous donner. Peu de femmes au monde sont aussi lubriques, aussi complaisantes, aussi scélérates que moi, et ce que mon imagination déréglée ajoutera à vos plaisirs, les rendra peut-être les plus vifs et les plus délicieux de la terre.

— Aimable enfant, me dit Bernis, vous ne vous donnez pas à bon marché ; mais trop aimable pour qu’on puisse rien vous refuser, nous vous introduirons chez le pape. Le désir que vous témoignez a déjà été conçu par lui-même, et puisqu’il faut tout vous dire, cette partie préliminaire n’est arrangée que par ses ordres : il veut, avant que de vous connaître, que nous lui rendions compte de vous.

— Allons, dis-je, il ne faut que l’argent, et je suis à vos ordres.

— Quoi ! tout de suite ?

— Assurément.

— Mais si, après…

— Ah ! vous connaissez mal les Françaises ! Franches comme le pays dont elles portent le nom, elles veulent être sûres de leur fait avant que de conclure un marché ; mais elles sont incapables de l’enfreindre quand elles en ont reçu l’argent.

Alors Albani, sur un signe de son confrère, me fit passer dans un cabinet, et ayant ouvert un secrétaire, il en sortit en billets payables à vue la somme exigée par moi. Je n’eus pas plus tôt jeté les yeux sur ce secrétaire que les richesses dont il me parut rempli me séduisirent. Bon ! me dis-je aussitôt que j’eus conçu la ruse qui allait me l’approprier, je puis d’autant mieux entreprendre le coup, que ces scélérats, par la multitude d’horreurs qu’ils se permettront avec moi, vont s’enchaîner au point qu’ils n’oseront jamais me poursuivre. En profitant avec promptitude du moment où le meuble était encore ouvert, je feins un évanouissement avec une telle vérité, qu’Albani s’effraye et sort promptement pour appeler au secours. Je me relève légèrement, je mets la main sur les billets, sur les portefeuilles, et d’un coup de filet je m’empare de près d’un million. Je referme le secrétaire. Dans le trouble où il est, pensais-je, il ne se ressouviendra pas de l’état où il a laissé son trésor, et je serai moins soupçonnée quand il le trouvera de cette manière. Tout ce que je vous dis, exécuté en moins de temps que je n’en mets à vous le rendre, je me replace à terre dans la situation où m’avait mise mon évanouissement supposé. Albani rentre, suivi d’Olympe et de Bernis. Aussitôt que je les vois, je reprends connaissance, dans la crainte qu’en tournant trop autour de moi, l’on ne découvre ce qu’à peine j’ai pu cacher sous mes jupes.

— Ce ne sera rien, dis-je promptement, mon extrême sensibilité me rend parfois sujette à ces crampes de nerfs, et je suis mieux maintenant, et parfaitement à vos ordres…

J’avais au mieux prévu les idées d’Albani : voyant son secrétaire fermé, il crut l’avoir laissé de cette manière-là, et sans la moindre apparence de soupçon, nous repassâmes dans une salle délicieuse où devaient s’exécuter les orgies projetées.

Là nous trouvâmes huit personnages nouveaux dont les rôles n’étaient pas de peu d’importance dans les mystères que nous allions célébrer. Ces huit personnages étaient d’abord quatre petits garçons de quinze ans, beaux comme l’Amour, ensuite quatre fouteurs de dix-huit à vingt ans, dont les membres étaient monstrueux. Nous étions donc là douze en tout pour les plaisirs de ces deux scélérats, car Olympe, mixte dans cette scène, fut toujours infiniment plus du côté des victimes que de celui des sacrificateurs ; le libertinage, l’intérêt, l’ambition, la livraient à ces libertins et elle y remplissait absolument le même emploi que nous.

— Allons ! dit Bernis, commençons. Juliette, vous Élise, et vous Raimonde, en vous faisant aussi chèrement payer, vous nous donnez le droit de vous parler comme à des putains : servez-nous donc avec la même obéissance.

— Cela est juste, répondis-je, voulez-vous nous voir nues ?

— Oui.

— Eh bien, donnez-nous donc une garde-robe où mes compagnes et moi puissions nous déshabiller…

On en ouvre une. Je partage aussitôt mon énorme paquet avec mes deux compagnes, nous insérons le tout avec soin dans nos poches, nous nous déshabillons, et, une fois nues, nous paraissons dans le cercle où les cardinaux nous attendaient.

— Un peu d’ordre à tout ceci, dit Bernis. Je remplirai les fonctions de maître des cérémonies, mon confrère y consent : que tout le monde m’obéisse donc. L’examen que nous devons faire de vos culs, mesdames, n’étant qu’esquissé, ayez pour agréable de venir les offrir tour à tour à notre critique ; les petits garçons passeront aussi, et à mesure qu’un sujet sera vu, il entourera sur-le-champ l’un des fouteurs et le disposera au plaisir, de manière que, l’examen fait, nous puissions retrouver en attitude, sous nos yeux, chacun de ces fouteurs entouré d’une femme et d’un garçon.

Le premier tableau s’exécute : nous passions alternativement de l’un à l’autre de ces libertins. Nos fesses étaient baisées, palpées, mordues, pincées, et nous nous rangions sur-le-champ autour d’un des fouteurs, en observant qu’il n’y eût jamais qu’un homme et qu’une femme auprès de chacun.

— Maintenant, dit le maître des cérémonies, il faut qu’un petit garçon, agenouillé entre nos cuisses, nous suce le vit ; un des grands nous fera sucer le sien ; en avant de lui, pour l’exciter, il gamahuchera le cul d’une femme ; nous aurons sous nos mains, à droite le vit d’un fouteur que nous branlerons, à gauche les fesses d’un petit garçon, et les deux autres femmes, placées à côté de nous et un peu au-dessous, nous chatouilleront les couilles et le trou du cul.

Pour la troisième scène, dit Bernis, nous resterons couchés comme nous voilà ; ce seront des femmes qui nous pomperont ; deux petits garçons, agenouillés sur nos poitrines, nous feront sucer le trou de leur cul ; ils baiseront, au-dessus d’eux, les fesses des deux femmes, qui, elles-mêmes, branleront les vits des deux petits garçons ; et les quatre fouteurs seront branlés par nous, chacun d’une main.

Tels vont être nos rangs dans la quatrième scène, poursuit le charmant cardinal : deux femmes, différentes de celles qui viennent de nous sucer, agenouillées contre ces sofas, vont recevoir nos vits dans leur bouche ; les deux autres femmes nous serviront de maquerelles ; elles disposeront les quatre fouteurs à nous enculer tour à tour, elles les socratiseront, elles les gamahucheront, elles les langoteront : en un mot, elles n’épargneront rien pour les faire bander, et, quand elles les verront prêts à nous perforer, elles humecteront de leur bouche et de leur langue le trou de notre derrière, et conduiront avec soin leurs membres dans notre cul ; les quatre petits garçons se relayeront sous notre bouche, et, couchés en face de nous, à plat ventre, ils nous feront alternativement baiser leurs quatre culs.

Les quatre fouteurs étaient vigoureux ; nous les excitons à merveille. Les deux vieilles culasses pourprées furent sodomisées chacune huit fois de suite ; mais, plus durs que le diable, les coquins éprouvèrent cette dernière scène avec le même flegme que celles qui l’avaient précédée, et nous n’en obtînmes même pas une demi-érection.

— Ah ! dit Bernis, je vois bien qu’il faut des stimulants plus actifs : rien n’agit, dans l’état de dépérissement où nous sommes. La dévorante satiété veut tout engloutir, rien ne la satisfait, c’est une maladie semblable à ces soifs brûlantes que l’eau la plus fraîche ne fait qu’accroître. Albani me ressemble : regardez si toutes ces épreuves ont seulement fait guinder son vit d’un cran. Essayons autre chose, puisque la nature nous en a fait une loi. Vous êtes douze, partagez-vous ; que chaque escouade soit composée de deux fouteurs, de deux petits garçons et de deux femmes : la première opérera sur mon vieil ami, la seconde sur moi. Rangés près de nous, tour à tour, vous vous ferez branler par nous, vous nous sucerez et vous nous chierez dans la bouche…

A cette dégoûtante opération, les membres de nos agonisants se dérident, et, dès ce moment, nos paillards se croient en état d’essayer de plus sérieuses attaques.

— La sixième scène se passera de cette manière, dit l’ordonnateur : Albani, qui me paraît aussi en état que moi, sodomisera Élise ; je vais enculer Juliette ; les quatre fouteurs, préparés par Olympe et par Raimonde, soigneront nos culs ; deux petits garçons, couchés au-dessus de nous, nous présenteront à baiser, les uns leurs vits, les autres leurs fesses.

Les groupes s’arrangent ; mais nos deux champions, trompés par leurs désirs, baissent le nez devant le tabernacle, et ne réussissent seulement pas à en effleurer les portes.

— Je m’en doutais, dit Albani, avec ta fureur de nous faire enculer des femmes !… Sur un garçon, je n’eusse pas essuyé cette avanie.

— Eh bien ! changeons, dit l’ambassadeur, n’en avons-nous pas le moyen ?

Mais l’épreuve n’est pas plus heureuse ; nos cardinaux sont foutus, mais ne foutent point ; on a beau les branler, les sucer, leurs vieux outils se replient au lieu de se déployer, et Bernis annonce que l’épreuve ne réussissant pas plus avec son confrère qu’avec lui, on va s’occuper d’autre chose.

— Mesdames, nous dit le grand maître, puisque les bons procédés que nous avons pour vous ne servent à rien, il en faut essayer de plus durs. Vous connaissez les effets de la fustigation ? Nous allons les essayer avec vous.

A ces mots, il s’empare de moi, et m’applique sur une machine assez étrange pour mériter une description particulière.

J’étais liée contre un mur, les mains en l’air et les pieds au plancher. Une fois là, Bernis releva contre moi une espèce de tablette d’acier semblable au banc d’une stalle, et dont la partie qui touchait mon ventre était aussi tranchante qu’une lame de rasoir. Pressée par cette tablette, vous imaginez bien que je rejetai mes reins en arrière ; voilà précisément ce que voulait Bernis : je n’avais jamais fait si beau cul. Armé d’une poignée de verges, le paillard commence à me flageller, mais sans aucune préparation, et les coups qu’il me porte deviennent si violents que le sang coule déjà sur mes cuisses. Vigoureusement pressée par l’infernale machine dont mon ventre était menacé, il me devenait absolument impossible d’esquiver aucun des coups qui m’étaient portés ; l’essayais-je, je n’y parvenais qu’en me déchirant : heureusement que, faite à cette cérémonie dont je faisais souvent mes délices, je pus sans inconvénient endurer toute l’opération. Il n’en fut pas de même de celles qui me succédèrent : Élise, placée après moi sous ces cruels liens, s’y coupa le ventre, et jeta les hauts cris ; Raimonde y souffrit également beaucoup. Olympe brava tout, elle aimait le fouet ; cette vexation ne fit que l’irriter. Toutes les quatre, replacées pour Albani, subirent encore la même opération, et nos scélérats bandèrent à la fin. Ne s’étant pas assez bien trouvés des femmes pour les resoumettre à leur jouissance, ils enfilèrent des petits garçons ; on les fouettait pendant qu’ils sodomisaient, et leur attitude était telle qu’ils pouvaient baiser alors des clitoris, des trous de culs et des vits, artistement offerts à leur libertinage. Pour le coup, la nature irritée les servit : tous deux déchargèrent presque en même temps. Ce sont mes fesses qu’Albani baise pendant sa crise, et elle est si violente, le coquin s’abandonne avec tant de furie, qu’il m’y laisse l’empreinte des deux seuls chicots que cinq ou six véroles et autant de cristallines ont laissés dans sa bouche impure. Le derrière de Raimonde, baisé par Bernis, n’avait pas été plus heureux ; mais c’était à coups d’ongles, à coups d’épingle, que ce libertin l’avait molesté : il était en sang quand la crise eut lieu. Un moment de repos succéda et les orgies recommencèrent.

A la première scène de cette reprise, ces débauchés nous firent placer tour à tour entre les bras de quatre fouteurs, qui nous enconnaient pendant qu’eux jouissaient de la vue de nos fesses, et que, pour nous exciter à mieux foutre, les barbares nous picotaient, nous pinçaient et nous flagellaient de mille différentes manières. Cela fait, les couples se retournèrent, les quatre culs d’hommes furent montrés ; les quatre petits garçons les sodomisèrent, et les cardinaux foutirent les petits garçons, mais sans décharger. Les femmes reprirent les petits garçons dans leurs bras, les fouteurs enculèrent ces Ganymèdes ; ils enculèrent ensuite les femmes, dont les petits garçons léchaient le clitoris. Ensuite, on mit les petits garçons au mur, les planches d’acier se relevèrent sur eux comme sur nous, et l’on les étrilla jusqu’au sang. C’est alors que l’envie de perdre encore du foutre s’empara à la fois de nos deux faunes. Semblables à des tigres qui cherchent une pâture, ils errent au milieu de nous, en nous lançant des regards furieux. Ils ordonnent aux hommes de nous prendre et de nous fouetter devant eux ; ils sodomisent pendant ce temps un petit garçon, et baisent les fesses d’un autre. Leur foutre part une seconde fois, et l’on se met à table.

Rien de délicieux comme le repas qui nous fut servi ; le pittoresque dont il fut mérite un peu de détail.

Au milieu d’un cercle assez étroit, était une table ronde à six couverts seulement : deux étaient occupés par les cardinaux ; Olympe, Élise, Raimonde et moi occupions les quatre autres. Des gradins circulaires, à quatre étages, environnaient la table. Là, cinquante des plus belles courtisanes de Rome, cachées sous des masses de fleurs, ne laissaient voir que leurs derrières, de façon que ces culs groupés, parmi des lilas, des œillets et des roses, s’apercevaient çà et là sans symétrie, et donnaient sous un même aspect l’image de tout ce que la nature et la volupté pouvaient offrir de plus délicieux. Vingt petits Amours, représentés par de jolis bardaches, formaient une coupole, et la salle n’était éclairée que par les flambeaux tenus par ces petits dieux. Un ressort faisait varier les services : au moment qu’il partait, le bourrelet des couverts restait devant les convives, le rond du milieu s’enfonçait, et revenait seulement chargé de six petites gondoles d’or contenant les mets les plus exquis et les plus délicats. Six jeunes garçons nus, vêtus comme Ganymède, faisaient le service de l’intérieur, et versaient aux convives les vins les plus exquis. Nos libertins, qui nous avaient fait rhabiller pour l’instant du repas, exigèrent que la nouvelle nudité où ils voulaient nous mettre ne vînt, comme chez les courtisanes de Babylone, que par gradation. Au premier service on enleva un fichu, on dégarnit le buste au second, ainsi de suite jusqu’aux fruits, où nos vêtements tombèrent en entier ; alors le libertinage et l’abrutissement augmentèrent. Le dessert fut servi dans quinze petites barques de porcelaine verte et or. Douze petites filles de six à sept ans, à moitié nues et seulement ornées de guirlandes de myrtes et de roses, parurent pour faire couler à longs flots dans nos verres les vins étrangers et les liqueurs. Les têtes s’embrasent, Bacchus vient rendre aux esprits de nos deux libertins toute l’énergie nécessaire à la tension décidée du nerf érecteur, et le désordre est complet.

— Poète charmant, dit le maître de la maison au cardinal de Bernis, il court deux morceaux dans Rome, que les gens d’esprit t’attribuent : nos convives sont dignes de les entendre, dis-les-nous, je t’en prie.

— Ce ne sont que des paraphrases, répondit Bernis, et je suis étonné de leur publicité, car je ne les ai montrés qu’au pape.

— En voilà beaucoup plus qu’il ne faut pour qu’ils ne soient ignorés de personne… En un mot, dis-les-nous, cardinal, nous voulons absolument les entendre.

— Volontiers, dit Bernis, je n’ai rien de caché pour des philosophes comme vous… L’un est la paraphrase du fameux sonnet de Des Barreaux, l’autre, celle de l’Ode à Priape. Je vais commencer par la première8.

Sot Dieu ! tes jugements sont pleins d’atrocité,

Ton unique plaisir consiste à l’injustice :

Mais j’ai tant fait de mal, que ta divinité

Doit, par orgueil au moins, m’arrêter dans la lice.

Foutu Dieu ! la grandeur de mon impiété

Ne laisse en ton pouvoir que le choix du supplice,

Et je nargue les fruits de ta férocité.

Si ta vaine colère attend que je périsse,

Contente, en m’écrasant, ton désir monstrueux ;

Sans craindre que des pleurs s’écoulent de mes yeux,

Tonne donc ! je m’en fous ; rends-moi guerre pour guerre :

Je nargue, en périssant, ta personne et ta loi.

En tel lieu de mon cœur que frappe ton tonnerre,

Il ne le trouvera que plein d’horreur pour toi.

Ce morceau ayant été fort applaudi, Bernis nous récita l’autre à l’instant.

Foutre des Saints et de la Vierge,

Foutre des Anges et de Dieu !

Sur eux tous je branle ma verge,

Lorsque je veux la mettre en feu…

C’est toi que j’invoque à mon aide,

Toi qui dans les culs, d’un trait raide,

Lanças le foutre à gros bouillons !

Du Chaufour, soutiens mon haleine,

Et pour un instant, à ma veine

Prête l’ardeur de tes couillons9.

Que tout bande, que tout s’embrase ;

Accourez, putains et gitons :

Pour exciter ma vive extase,

Montrez-moi vos culs frais et ronds,

Offrez vos fesses arrondies,

Vos cuisses fermes et bondies,

Vos engins roides et charnus,

Vos anus tout remplis de crottes ;

Mais, surtout, déguisez les mottes :

Je n’aime à foutre que des culs.

Fixez-vous, charmantes images,

Reproduisez-vous sous mes yeux ;

Soyez l’objet de mes hommages,

Mes législateurs et mes Dieux !

Qu’à Giton l’on élève un temple

Où jour et nuit l’on vous contemple,

En adoptant vos douces mœurs.

La merde y servira d’offrandes,

Les gringuenaudes de guirlandes,

Les vits de sacrificateurs.

Homme, baleine, dromadaire,

Tout, jusqu’à l’infâme Jésus,

Dans les cieux, sous l’eau, sur la terre,

Tout nous dit que l’on fout des culs ;

Raisonnable ou non, tout s’en mêle,

En tous lieux le cul nous appelle,

Le cul met tous les vits en rut,

Le cul, du bonheur est la voie,

Dans le cul gît toute la joie,

Mais hors du cul, point de salut.

Dévots, que l’enfer vous retienne :

Pour vous seuls sont faites ses lois ;

Mais leur faible et frivole chaîne

N’a sur nos esprits aucun poids.

Aux rives du Jourdain paisible,

Du fils de Dieu la voix horrible

Tâche en vain de parler au cœur :

Un cul paraît10, passe-t-il outre ?

Non, je vois bander mon jean-foutre.

Et Dieu n’est plus qu’un enculeur.

Au giron de la sainte Église,

Sur l’autel même où Dieu se fait,

Tous les matins je sodomise

D’un garçon le cul rondelet.

Mes chers amis, que l’on se trompe

Si de la catholique pompe

On peut me soupçonner jaloux.

Abbés, prélats, vivez au large :

Quand j’encule et que je décharge,

J ai bien plus de plaisirs que vous.

D’enculeurs l’histoire fourmille,

On en rencontre à tout moment.

Borgia, de sa propre fille,

Lime à plaisir le cul charmant ;

Dieu le Père encule Marie ;

Le Saint-Esprit fout Zacharie :

Ils ne foutent tous qu’à l’envers.

Et c’est sur un trône de fesses

Qu’avec ses superbes promesses,

Dieu se moque de l’univers.

Saint Xavier aussi, ce grand sage

Dont on vante l’esprit divin,

Saint Xavier vomit peste et rage

Contre le sexe féminin.

Mais le grave et charmant apôtre

S’en dédommagea comme un autre.

Interprétons mieux ses leçons :

Si, de colère, un con l’irrite,

C’est que le cul d’un jésuite

Vaut à ses yeux cent mille cons.

Près de là, voyez saint Antoine

Dans le cul de son cher pourceau,

En dictant les règles du moine11,

Introduire un vit assez beau.

A nul danger il ne succombe ;

L’éclair brille, la foudre tombe,

Son vit est toujours droit et long.

Et le coquin, dans Dieu le Père

Mettrait, je crois, sa verge altière

Venant de foutre son cochon.

Cependant Jésus dans l’Olympe,

Sodomisant son cher papa,

Veut que saint Eustache le grimpe,

En baisant le cul d’Agrippa12.

Et le jean-foutre, à Madeleine,

Pendant ce temps, donne la peine

De lui chatouiller les couillons.

Amis, jouons les mêmes farces :

N’ayant pas de saintes pour garces,

Enculons au moins des gitons.

Ô Lucifer ! toi que j’adore,

Toi qui fais briller mon esprit,

Si chez toi l’on foutait encore,

Dans ton cul je mettrais mon vit.

Mais puisque, par un sort barbare,

L’on ne bande plus au Ténare,

Je veux y voler dans un cul.

Là, mon plus grand tourment, sans doute,

Sera de voir qu’un démon foute,

Et que mon cul n’est point foutu.

Accable-moi donc d’infortunes,

Foutu Dieu qui me fais horreur ;

Ce n’est qu’à des âmes communes

A qui tu peux foutre malheur :

Pour moi je nargue ton audace.

Que dans un cul je foutimasse,

Je me ris de ton vain effort ;

J’en fais autant des lois de l’homme :

Le vrai sectateur de Sodome

Se fout et des Dieux et du sort.

Les applaudissements redoublèrent. Cette ode fut trouvée bien plus forte que celle de Piron, unanimement accusé de poltronnerie pour avoir niché là les Dieux de la fable, quand il n’aurait dû ridiculiser que ceux du christianisme.

Les têtes plus électrisées que jamais, l’on sortit de table dans un tel état d’ivresse qu’à peine pouvait-on marcher. Un nouveau salon magnifique nous reçut, et là se retrouvèrent les cinquante courtisanes dont nous avions observé les fesses pendant le repas, les six petits frères servants et les douze pucelles du dessert. La délicatesse de l’âge de ces petites nymphes, leurs intéressantes figures, échauffèrent prodigieusement nos paillards. Ils se jetèrent comme des lions sur les deux plus jeunes, et ne pouvant les foutre, leur fureur s’en accrut. Ils les attachent sur les perfides machines, et les déchirent à coups de martinets armés d’aiguilles ; nous les branlons, nous les suçons pendant ce temps-là ; ils bandent. Deux nouvelles pucelles sont saisies ; à force d’art, les libertins parviennent à les sodomiser ; mais voulant ménager leurs forces, ils se précipitent sur d’autres victimes ; tantôt de jeunes filles, tantôt de petits garçons deviennent la proie de leur lubricité ; tout leur passe par les mains, et ce n’est qu’après avoir dépucelé chacun sept ou huit enfants de l’un et l’autre sexe, que s’éteint le flambeau de leur luxure, l’un dans le cul d’un petit garçon de dix ans, l’autre dans celui d’une petite fille de six. Tous deux ivres morts tombent sur des canapés et s’endorment… Nous nous rhabillons.

Quelque étourdie que je fusse moi-même, le goût du vol ne m’abandonnant jamais, je me rappelai que le trésor d’Albani n’était point épuisé par ma première incursion. J’ordonne à Raimonde d’amuser Olympe, et vole au secrétaire avec Élise… J’y retrouve la clef, nous pillons tout. Cette seconde prise jointe à la première me vaut quinze cent mille francs que, dès le lendemain, je plaçai comme mes autres fonds. Olympe ne s’étant aperçue de rien, nous partons. Je vous laisse à penser, mes amis, si mon gentilhomme Sbrigani fut aise de me voir revenir couverte de tant de richesses.

Cette aventure fit pourtant du bruit quelques jours après. Olympe accourut chez moi :

— Le cardinal est volé de plus d’un million, me dit-elle ; c’était la dot de sa nièce. Il est loin de te soupçonner, Juliette, mais il craint que le coup, positivement exécuté le jour où tu soupas chez lui, n’ait été l’ouvrage de tes deux compagnes.

En sais-tu quelque chose, mon ange ? Avoue-le-moi, je t’en conjure.

Et ici, suivant mon usage, j’imaginai une horreur infernale pour couvrir celle dont je m’étais souillée. J’avais appris indirectement que, la veille du jour où j’avais soupé chez Albani, une autre de ses nièces, qu’il avait voulu séduire, s’était sauvée du palais de ce cardinal pour échapper à la flétrissure. Je jette aussitôt des soupçons sur cette jeune personne : ils sont avidement saisis par Olympe, promptement rapportés par elle au cardinal qui, par faiblesse ou par méchanceté… peut-être par unique envie de se venger du refus de sa nièce, met aussitôt après ses trousses tous les sbires de l’État ecclésiastique. La pauvre fille est attrapée sur les confins du royaume de Naples, au moment où elle allait se jeter dans un couvent de Bernardines dépendant encore de l’État romain. Ramenée dans Rome, elle y est aussitôt mise au cachot. Sbrigani trouve des témoins qui déposent contre elle ; il ne s’agit que de savoir ce qu’elle a fait de l’argent et des bijoux : d’autres témoins, également gagnés par nous, déposent qu’elle a tout remis à un Napolitain qu’elle aime, et qui a quitté Rome quelques jours avant elle… Toutes ces dépositions s’enchaînent si bien, nous savons donner à toutes un si grand air de vérité, que la pauvre créature est condamnée, le septième jour, à mort. On lui coupa le cou dans la place Saint-Ange, et j’eus le plaisir d’assister à son supplice, à côté de Sbrigani qui me branlait pendant ce temps-là. Être suprême ! m’écriai-je dès que l’opération fut faite, voilà donc comme tu venges l’innocence ; voilà comme tu fais triompher ceux de tes enfants qui te servent le mieux, en pratiquant sur la terre cette vertu dont tes attributs sont l’image ! Je vole le cardinal, sa nièce le fuit pour éviter de servir au crime où il la destine : je jouis de mon forfait, elle périt sur un échafaud… Être saint et sublime ! voilà comme tu conduis les hommes… N’est-il pas bien juste qu’ils t’adorent !

Au travers de tous mes désordres, la charmante duchesse de Grillo ne me sortait pas de la tête. A peine âgée de vingt ans, Honorine de Grillo, mariée depuis dix-huit mois à un homme de soixante ans qu’elle détestait, se trouvait encore aussi vierge avec ce vieux faune qu’à l’époque où sa mère la sortit du couvent des Ursulines, à Bologne, pour la lui livrer. Ce n’était pas que le vieux duc ne fît ses efforts pour triompher des résistances de sa femme ; mais, abhorré par elle, il n’avait encore pu les vaincre. Je n’avais été que deux fois chez la duchesse, la première en visite de cérémonie pour lui présenter mes lettres de recommandation ; la seconde pour jouir un peu plus longtemps de l’inconcevable plaisir que sa société me faisait éprouver. J’y fus cette troisième fois, bien déterminée à lui déclarer ma passion, et bien résolue à la satisfaire, quels que fussent les obstacles que sa vertu pût m’opposer.

Ce fut au sortir d’une de ces toilettes lubriques, si propres à séduire et à entraîner tous les cœurs, que je me présentai chez elle. Le hasard favorisant mes projets, je la trouvai seule. Les premiers compliments faits, je laissai parler mes yeux… Par pudeur, on les évita. Je mis aussitôt les louanges et la séduction à la place de l’amour, et saisissant une des mains de la duchesse :

— Femme délicieuse, lui dis-je, s’il existe un Dieu dans le ciel, et qu’il soit juste, vous devez être la femme la plus heureuse de la terre, comme vous en êtes la plus belle.

— Votre indulgence vous fait parler ainsi, mais je me rends justice.

— Ah ! si vous vous la rendiez, madame, ce serait sur l’autel des Dieux qu’il faudrait vous placer : celle qui mérite aussi bien les hommages de l’univers entier ne devrait habiter qu’un temple…

Et je lui serrais les mains, je les lui baisais en disant cela…

— Pourquoi me flattez-vous ? me dit Honorine en rougissant.

— Ah ! c’est que je vous adore.

— Est-ce que des femmes peuvent s’aimer ainsi ?

— Et pourquoi pas ? Plus est grande leur sensibilité, plus il leur est permis d’idolâtrer ce qui est beau, sous tel sexe qu’il puisse se présenter. Les femmes sages fuient le commerce des hommes : il est si dangereux… l’union qu’elles forment entre elles est si douce… Ah ! ma chère Honorine, d’où vient que je ne pourrais pas être à la fois… votre amie… votre amant… votre époux ?…

— Folle créature ! dit la duchesse, pourriez-vous donc jamais être tout cela ?

— Eh ! oui, oui, poursuivis-je avec chaleur, en la pressant dans mes bras, oui, le dernier surtout, je le serai si tu veux, mon ange !…

Et ma langue enflammée se glisse dans sa bouche. Honorine reçoit le baiser d’amour, elle le reçoit sans se fâcher, et quand j’essaie le second, c’est l’amour lui-même qui le rend : la plus fraîche, la plus jolie petite langue vient frétiller sur mes lèvres brûlantes. Je devins plus hardie ; écartant les gazes qui dérobent à mes yeux les plus beaux seins du monde, j’accable ces tétons d’albâtre des plus délicieuses caresses, ma langue en chatouille amoureusement le bouton de rose, pendant que mes mains avides en éparpillent les lis. Honorine, émue, se laisse faire, ses grands yeux bleus, remplis du plus vif intérêt, s’allument insensiblement, les larmes de la volupté les mouillent, et moi… semblable à une bacchante… furieuse… ivre de lubricité… franchissant toutes les bornes, je cherche à lui communiquer l’ardeur dont je suis dévorée…

— Que fais-tu ! me dit Honorine, oublies-tu donc et mon sexe et le tien ?

— Ah ! cher amour, m’écriai-je, outrageons quelquefois la nature pour mieux savoir lui rendre hommage ! Que nous serions malheureuses, hélas ! si nous. ne savions pas nous venger de ses torts.

Et devenant toujours plus entreprenante, j’ose lâcher les rubans d’une jupe de linon, qui mettait en mon pouvoir presque tous les charmes dont je recherche la possession avec tant de chaleur. Honorine égarée… électrisée de mes brûlants soupirs, ne m’oppose plus de résistance. Je la renverse sur le canapé où nous sommes, j’écarte avidement ses cuisses et palpe toute à l’aise la petite motte la plus rebondie qu’il soit possible de voir. La duchesse était penchée dans mes bras, la main qui l’entourait, placée sur son sein rose, en chatouillait un pendant que ma bouche effleurait l’autre ; mes doigts s’exerçaient déjà sur son clitoris ; j’essayais sa sensibilité… Grand Dieu qu’elle était vive ! Honorine pensa s’évanouir aux savantes pollutions par lesquelles je savais si bien la livrer au plaisir. Malgré tous les combats de sa vertu mourante, quelques soupirs m’annoncent sa défaite c’est alors que mes caresses redoublent.

Aucun être ne sert les crises de la volupté comme moi… Je sens le besoin que mon amante a d’être secourue : il faut pomper sa semence pour en faciliter les jets. Peu de femmes sont pénétrées, comme elles le devraient, du besoin qu’elles ont d’être gamahuchées quand leur foutre va s’élancer : il n’est pourtant point alors de service plus divin à leur rendre. Avec quelle ardeur je remplis ce soin avec mon amie ! A genoux entre ses cuisses, je soulève ses hanches de mes mains, j’enfonce ma langue dans son con, je le suce, je le pompe, et, pendant ce temps, mon nez, collé sur son clitoris, continue de la décider au plaisir. Quelles fesses mes mains manient ! c’étaient celles de Vénus même ! Je sentais la nécessité d’allumer un embrasement général ; on ne saurait trop bien servir ces crises-là… aucune espèce de restriction, et si la femme que l’on branle avait reçu de la nature vingt issues qui pussent allonger ou perfectionner son extase, il faudrait les attaquer toutes, afin de centupler son désordre13. Je cherche donc son joli petit anus, pour joindre, en y enfonçant un doigt, les titillations dont il est susceptible à toutes celles que ma bouche éveille par-devant. Il est si petit, si étroit, ce trou mignon, que j’ai peine à le rencontrer : je le saisis enfin ; un de mes doigts y pénètre… Délicieux épisode ! ah ! vous ne manquerez jamais votre effet avec les femmes sensibles. A peine cette charmante fossette est-elle effleurée qu’Honorine soupire… elle se pâme, cette femme céleste !… elle décharge, elle est dans la plus divine extase, et c’est à moi que son délire est dû !

— Ah ! je t’adore, mon ange ! me dit cette douce colombe en rouvrant les yeux à la lumière… tu m’as fait mourir de volupté ! Mais comment ferai-je pour te le rendre !…

— Ah ! tiens, le voilà, le voilà, m’écrai-je en me déshabillant comme elle, et plaçant une de ses mains sur mon con : Branle-moi, mon amour, je me livre à tes coups… Juste ciel ! que n’en pouvons-nous faire davantage ?…

Mais Honorine, maladroite comme toutes les honnêtes femmes, allumait en moi des désirs et ne savait en éteindre aucun ; j’étais obligée de lui donner des leçons.

Imaginant enfin qu’elle en ferait plus avec sa langue qu’avec ses doigts, je la fais placer entre mes cuisses, et elle me gamahuche pendant que je me branle moi-même. Prodigieusement excitée par cette femme délicieuse, je décharge trois fois de suite dans sa bouche… Dévorée enfin du désir de la voir entièrement nue, je la relève, je la débarrasse de ses vêtements… Oh ! Dieu, c’est alors que je crois voir l’astre du jour, lorsqu’il se dégage, au printemps, des brouillards de l’hiver. Ah ! je puis dire avec vérité que jamais plus beau cul ne s’était offert à ma vue. Quelle blancheur !… quelle délicatesse de peau !… quelle coupe de gorge !… quelles hanches !… quelles fesses délicieuses !… Sublime autel de l’amour et du plaisir ! il n’est peut-être pas de jour où mon imagination, élancée vers vous, ne vous offre encore quelque hommage !

Je ne pus tenir à ce cul divin. Homme dans mes goûts, comme dans mes principes, quel encens plus réel j’eusse voulu brûler pour lui ! Je le baisais, je l’entr’ouvrais, je le sondais avec ma langue, et pendant qu’elle frétillait à ce trou divin, je rebranlais le clitoris de cette belle femme : elle déchargea encore une fois de cette manière. Mais plus j’allumais son tempérament, plus je me désolais de ne pouvoir l’enflammer davantage.

— Oh ! ma chère bonne, lui dis-je, en éprouvant ce regret, sois sûre que la première fois que nous nous reverrons, je serai munie d’un instrument capable de te porter des coups plus sensibles : je veux être ton amant, ton époux, je veux jouir de toi comme un homme.

— Ah ! fais de moi tout ce que tu voudras, me répondit la duchesse avec sensibilité, multiplie les preuves de ton amour, et je doublerai toujours avec toi les gages les plus sacrés du mien.

Honorine veut aussi me voir nue, elle me regarde partout ; mais elle est si neuve au plaisir, qu’elle ignore l’art de m’en donner… Ah ! qu’importe à mon âme de feu : elle me voyait, elle m’examinait ; j’étais foutue des rayons de ses yeux, et mon bonheur était parfait. Ô femmes lubriques ! si jamais vous êtes dans ma position, vous me plaindrez, vous sentirez le désespoir où mettent des désirs trompés, et vous maudirez comme moi la nature de vous avoir inspiré des sentiments que la bougresse ne saurait éteindre… De nouveaux plaisirs recommencèrent. Ne pouvant nous donner tout le soulagement dont nous avions besoin, nous nous procurâmes au moins tout celui que nous pûmes, et nous ne nous séparâmes qu’avec la promesse formelle de nous revoir bientôt.

Deux jours après cette scène, Olympe vint chez moi ; elle savait que j’avais vu la duchesse, elle en était jalouse.

— Honorine est belle, je le sais, me dit-elle, mais tu m’accorderas qu’elle est bête ; je la défie de pouvoir jamais te donner autant de plaisir que moi. Les inquiétudes de son époux, d’ailleurs, sont telles, que tu courrais les plus grands risques, si jamais il venait à concevoir des soupçons.

— Chère amie, dis-je à la Borghèse, je te demande encore quinze jours avant de m’expliquer plus clairement avec toi sur le compte d’Honorine. Le seul aveu par lequel je puisse te rassurer à présent, c’est que je m’amuse quelquefois de la vertu, mais que le crime seul a des droits sur mon cœur.

— N’en parlons donc plus, dit la princesse en m’embrassant, tu m’éclaires à la fois et tu me tranquillises ; je t’attends à la fin de l’illusion ; elle ne sera pas longue avec Grillo, c’est tout ce que je puis te dire.

Et Olympe poursuivant :

— N’as-tu pas été bien étonnée, me dit-elle, de me voir, l’autre jour, faire autant que toi la putain ?

— Non, en vérité, répondis-je, je connais ta tête, et je me suis bien doutée qu’il n’entrait dans cela que du libertinage.

— Tu te trompes, il y a de l’intérêt, de l’ambition. Ces deux cardinaux disposent de tout au Vatican, et j’ai des raisons pour les ménager ; j’en reçois beaucoup, d’ailleurs, et j’aime autant l’argent que toi… Tiens, Juliette, sois franche, avoue que tu as volé le cardinal ! Ne redoute en moi ni la critique, ni la trahison ; j’aime aussi tous ces légers délits, j’ai peut-être volé ces coquins-là plus que toi ; le vol est délicieux, mon ange, il fait bander ; je décharge, moi, quand je fais de ces choses-là ; il est bas de voler pour vivre, il est délicieux de le faire pour contenter sa passion.

J’en avais trop fait avec Olympe, pour appréhender quelque chose de ses indiscrétions. On peut, je crois, sans risques, convenir d’un petit vol avec l’individu qui, dans un bien plus grand, nous servit de complice.

— J’aime que tu me connaisses, dis-je à Olympe, je suis flattée de la justice que tu me rends ; oui, j’ai fait ce vol ; j’ai, de plus, contribué à faire périr l’innocente sur laquelle j’ai fait retomber le soupçon, et cette réunion de petite crimes m’a fait bien voluptueusement décharger…

— Ah ! foutre, baise-moi, dit Olympe… Va, je suis digne de toi ; il n’y a pas un an que j’ai fait à peu près la même chose, et je connais toutes les voluptés qui résultent de ces petites lésions à la vertu… Écoute, nous devons bientôt souper chez le pape ; Braschi doit se livrer avec nous à d’horribles excès ; tu verras à quel point ce chef suprême de l’Église est débauché, impie, meurtrier… tu verras comme il aime le sang. Près du lieu où se célébreront ces orgies, est le cabinet des trésors de l’État, je me charge de t’y faire entrer ; il y a des millions à prendre ; ne crains rien, nous les emporterions sous ses yeux qu’il n’oserait rien dire… Nous aurons son secret, il frémirait de nous le voir trahir. Ai-je ta parole ?

— Peux-tu douter de moi quand il s’agit d’un crime ?

— Mais surtout que Grillo n’en sache jamais rien.

— Augure mieux de ma sagesse, Olympe, et ne t’imagine pas qu’une fantaisie me fasse compromettre ou négliger une passion ; je m’amuse d’un goût, mais ne me fixe jamais qu’à l’infamie : elle seule a des droits sur mon cœur, elle seule aura toujours celui de m’enflammer…

— C’est que le crime est si délicieux ! me dit Olympe, je ne connais rien qui m’échauffe comme le crime : l’amour est si bête auprès de lui. Ah ! chère amie, poursuivit cette femme emportée, j’en suis au point de n’en plus trouver d’assez forts pour moi ; ceux que la vengeance m’a fait commettre ne me paraissent pas aussi bons que ceux de la lubricité dont je te dois la connaissance ; je chéris ceux-là plus que tout.

— Tu as raison, répondis-je, les crimes les plus délicieux à commettre sont ceux qui n’ont aucun motif : il faut que la victime soit parfaitement innocente ; ses fautes, en légitimant ce que nous faisons, ne laissent plus à notre iniquité le délicieux plaisir de s’exercer gratuitement. Il faut absolument faire mal, il faut avoir des torts : cela se peut-il, lorsque la victime s’en trouve elle-même couverte ? J’aime l’ingratitude, dans ce cas, poursuivis-je : elle éveille dans l’âme de celui qu’on outrage de petits remords que j’aime à produire ; nous le forçons à se désoler de nous avoir fait plaisir, et rien n’est délicieux comme cela.

— Je le conçois, répondit Olympe et, dans ce cas, j’aurais quelque chose de bien bon à exécuter. Mon père vit, il m’accable de biens et de caresses, il m’adore, j’ai déchargé vingt fois à la seule idée de rompre de tels nœuds : je n’aime point la reconnaissance, son poids pèse trop fortement sur mon cœur, je ne respire que pour m’en dégager. On assure d’ailleurs que le parricide est un bien grand crime, je brûle de m’en souiller… Mais écoute, Juliette, vois jusqu’où va ma perfide imagination : il faut que tu changes de rôle avec moi ; si quelque autre te faisait un pareil aveu, tu lui aplanirais, pour l’encourager, la carrière du crime, tu lui prouverais qu’il n’y a pas de mal à tuer son père, et, comme tu as beaucoup d’esprit, tes raisonnements convaincraient bientôt. Je te conjure d’agir tout différemment ici : enfermons-nous ; tu me branleras ; pendant ce temps-là, tu me feras sentir toute l’horreur du crime dont il s’agit ; tu m’offriras les supplices qui attendent les parricides… tu m’effrayeras surtout. Plus tu chercheras à me convertir, plus je m’affermirai dans l’idée du crime que je projette, et, de ce combat, dont je sortirai victorieuse, naîtront pour moi des mouvements de volupté si violents, que mon délire n’aura plus de bornes.

— Pour rendre délicieuse la scène que tu médites, répondis-je, il faut nécessairement y introduire des tiers, et non pas que je te branle, mais que je te corrige pendant ce temps-là… Il faudra que je te fouette…

— Oh ! tu as raison, mille fois raison, dit Olympe ; tes conceptions sont plus délicates que les miennes ; mais quels tiers me donneras-tu ?

— Mes deux femmes ; elles te suceront, elles te branleront délicieusement pendant mon discours, et moi, je te fustigerai.

— Nous exécuterons, ensuite ?

— En as-tu les moyens ?

— Oui.

— Quels sont-ils ?

— Trois ou quatre sortes de poisons : ces denrées-là sont d’un usage commun dans Rome, on n’en refuse à qui que ce soit.

— Sont-ils violents ?

— Non, d’un effet assez long, même.

— Ce n’est pas ce qui te convient ; il faut que, pour se délecter, la victime souffre dans ces cas-là, que ses tourments soient horribles ; on se branle pendant qu’elle pâlit : et comment déchargerait-on, si les douleurs n’étaient exécrables ! Tiens, poursuivis-je en donnant à Olympe un des plus violents poisons de la Durand, fais avaler ceci à l’auteur de tes jours : ses angoisses dureront quarante heures, elles seront insoutenables, et son corps, sous tes yeux, tombera par morceaux.

— Oh, foutre ! pressons-nous, Juliette, hâtons-nous, je décharge ; il me serait impossible de t’entendre plus longtemps sans tomber dans le délire.

Élise et Raimonde entrèrent ; Olympe se courbe sur elles en me tendant ses superbes fesses ; je la fouette avec art, doucement d’abord, ensuite à tour de bras et, pendant cette cérémonie, je lui tiens à peu près le discours suivant :

— S’il est un crime effrayant au monde, lui dis-je, c’est assurément celui de vouloir trancher les jours de l’être qui nous fait jouir des nôtres. Unique objet de sa tendresse et de ses sollicitudes, que de reconnaissance ne lui devons-nous pas ? Peut-il être un devoir plus sacré pour nous, que celui de prolonger sa vie ? Toute idée contraire à cela ne peut être qu’un crime, dont l’être qui le conçoit doit être à l’instant puni du dernier supplice, et il n’en saurait exister d’assez grand pour une pareille horreur. Nos aïeux furent des siècles, avant même que de la pouvoir comprendre, et ce ne fut que dans des temps modernes qu’ils promulguèrent des lois pour réprimer le scélérat qui assassine son père. Le monstre qui peut oublier à ce point tous les sentiments de la nature mérite qu’on invente des tourments pour lui, et tout ce qu’il est possible d’imaginer de plus cruel me semble encore trop doux pour cette atrocité. Saurait-on trop effrayer celui qui porte la barbarie, l’ingratitude, l’abandon de tout devoir et de tout principe, au point d’attenter aux jours de l’être qui nous donna la vie ? Furies du Tartare, sortez à l’instant de votre repaire, venez vous-mêmes apprêter des tortures dignes d’une aussi révoltante exécration, et quelque affreuses que soient celles que vous inventerez, elles seront toujours au-dessous de l’offense.

Et je fouettais pendant ce temps-là, et j’étrillais ma putain qui, ivre de luxure, de crime et de voluptés, déchargeait et redéchargeait cent fois sous les mains savantes qui la polluaient.

— Tu ne me parles pas de religion, me dit-elle ; je voudrais que tu m’offrisses mon crime du côté de l’outrage qu’il fait, dit-on, à la divinité… Je voudrais que tu me parlasses de Dieu, que tu me disses à quel point je l’offense… que tu développasses à mes yeux les bûchers que les témoins me prépareront, quand les hommes auront massacré mon corps…

— Eh ! m’écriai-je alors, doutez-vous de l’énormité de l’insulte que vous allez faire à l’Être suprême, en consommant cette abomination ! Ce Dieu puissant, image de toutes les vertus, ce Dieu qui lui-même est notre père en ce monde, ne doit-il pas être révolté d’une offense qui le compromet aussi grièvement lui-même ? Ah ! soyez bien certaine que les plus grands supplices de l’enfer sont réservée au crime affreux que vous projetez, et qu’indépendamment des remords qui vous dévoreront en ce monde, vous éprouverez encore, dans ce lieu d’horreur, tous les maux matériels dont la juste colère de Dieu vous déchirera…

— Ce n’est pas tout, me dit cette libertine ; entretiens-moi maintenant, et des douleurs physiques du tourment qui m’attend, et de la honte qui doit à jamais en rejaillir et sur ma famille et sur moi.

— Malheureuse ! m’écriai-je alors, n’est-ce donc rien à tes yeux que la honte éternelle dont ce crime exécrable va couvrir à jamais ta race ? Vois ta postérité malheureuse n’oser lever un front souillé par tant de forfaits. Du fond des tombeaux, où vont te précipiter tes crimes, les entends-tu te reprocher la tache affreuse dont tu les couvres ? vois-tu ce nom si beau, flétri par tes horreurs ? Et l’affreux tourment qui t’est réservé, ton imagination le conçoit-elle, dis ? Sens-tu le fer vengeur s’appesantir sur toi ? détacher par des douleurs aiguës cette belle tête, du corps impur dont les voluptés odieuses peuvent l’allumer, au point de lui faire commettre un tel crime ? Elles seront horribles, ces douleurs ; elles se ressentent encore longtemps, même après que la tête est détachée du tronc. Mais cela ne fût-il pas, songe que la nature, si grièvement outragée par toi, doit un miracle qui prolonge tes maux, même au delà de l’éternité.

Ici, la Borghèse tomba dans une crise de plaisir si violente, qu’elle s’évanouit… Elle me rappela la Donis de Florence, complotant contre les jours de sa fille et de sa mère.

— Oh ! quelles têtes que les Italiennes, m’écriai-je, il fallait que je vinsse en ce pays pour voir des monstres qui m’égalassent !

— Oh ! sacredieu ! que j’ai eu du plaisir, dit Olympe en revenant à elle, et frottant avec de l’esprit-de-vin les blessures que mes verges avaient imprimées sur ses fesses. Maintenant que me voilà calme, dissertons un moment sur les faits. Crois-tu qu’il y ait réellement un crime à tuer son père ?

— Assurément, je suis loin de le penser, répondis-je.

Et citant à ce sujet tout ce que Noirceuil m’avait dit autrefois, lorsque Saint-Fond voulait se défaire du sien, je rassurai si complètement cette femme charmante sur toutes les craintes qui auraient pu lui rester, que tout fut résolu pour le lendemain. J’arrangeai moi-même avec elle les doses que devait avaler son père, et avec cent fois plus de courage que n’en montra jamais la Brinvilliers, Olympe Borghèse trancha les jours de l’auteur de sa vie, et l’observa délicieusement dans les supplices épouvantables que lui causait la fatale drogue dont je l’avais engagée de se servir.

Le coup fait, elle vint.

— T’es-tu branlée, lui dis-je ?…

— En doutes-tu, me dit la scélérate : je me suis épuisée près de son lit… Jamais les Parques ne furent arrosées de tant de foutre et j’en répands encore en me rappelant et ses discours et ses contorsions. Oh ! Juliette, prolonge mon plaisir ! je viens en chercher de nouveaux dans tes bras. Fais-moi décharger, Juliette : c’est avec du foutre qu’il faut éteindre les remords du crime…

— Des remords ! il serait possible que tu en conçusses ?

— Jamais, jamais… N’importe, branle-moi ; il faut que je m’étourdisse ; il faut que je décharge…

Je ne l’avais point encore vue si vive. Ah ! mes amis, comme le crime embellit une femme ! Olympe n’était que jolie ; elle n’eut pas plus tôt commis cette action, que je la trouvai belle comme un ange. Ce fut alors que j’éprouvai combien est vif le plaisir qu’on reçoit d’un être au-dessus de tous les préjugés et souillé de tous les crimes. Quand Grillo me branlait, je n’éprouvais qu’une sensation ordinaire ; étais-je dans les mains d’Olympe, la tête me tournait, je n’étais plus à moi.

Ce même jour-là, celui où la coquine venait d’irriter ses sens par le plus grand des crimes, elle me proposa de la suivre dans une maison près du Cours, où son intention, m’apprit-elle, était de me faire faire une partie fort extraordinaire. Nous arrivons ; une femme âgée nous reçoit.

— Aurez-vous bien du monde, ce soir ? lui dit Olympe.

— Beaucoup, princesse, répond la maman ; vous savez que je n’en manque jamais le dimanche.

— Établissons-nous donc, dit Olympe.

On nous met dans une assez jolie chambre, garnie de canapés fort bas, et placés de manière que nous avions la vue sur une pièce voisine, dans laquelle étaient trois ou quatre putains.

— Qu’est-ce ceci ? dis-je à la Borghèse, et quel singulier plaisir me prépares-tu ?

— Examine avec attention, me dit Olympe, ce qui va se faire près de nous. Dans l’espace de sept ou huit heures que nous allons demeurer ici, des cohortes de moines, de prêtres, d’abbés, de jeunes gens vont passer par les mains de ces filles. Le nombre des pratiques sera d’autant plus grand, que c’est moi qui paie les frais, et que tous ceux qui seront reçus là s’y amusent pour rien. Aussitôt que ces putains tiendront un vit, elles nous le feront voir ; s’il ne nous convient point, notre silence les en convaincra ; s’il nous plaît, cette sonnette le leur apprendra : le possesseur du membre désiré passera tout de suite ici, et nous régalera de son mieux.

— Voilà qui est délicieux, répondis-je, cette invention est des plus nouvelles pour moi, et je te réponds que je vais en jouir. Indépendamment du plaisir que tu me promets avec les gens qui me plairont, il nous restera encore la volupté très piquante de voir comment ceux que nous ne choisirons pas s’amuseront avec ces coquines.

— Assurément, répondit Borghèse, et c’est en déchargeant nous-mêmes que nous les verrons foutre.

Olympe finissait à peine de parler, qu’un grand séminariste parut. C’était un beau jeune homme de vingt ans, de la plus belle figure ; il dépose dans la main des filles un membre gros de sept pouces sur douze de long. Un si magnifique bijou ne tarda pas à nous être offert, et, comme vous l’imaginez aisément, nous nous gardons bien de le refuser.

— Va dans la chambre, dit la putain dès qu’elle a entendu la sonnette, tu trouveras mieux là ton affaire qu’ici.

Le grand benêt arrive tout bandant. Olympe l’empoigne et me le braque dans le con.

— Fouts, fous, me dit-elle, je ne resterai pas longtemps vacante.

Je me livre. A peine mon drôle a-t-il déchargé, qu’un de ses confrères, sonné par Olympe, vient la remplir comme je viens de l’être.

Aux séminaristes succèdent deux sbires14, aux sbires deux augustins, à ceux-ci deux récollets, que deux capucins remplacèrent ; des cochers, des portefaix, des laquais vinrent en foule. Il en parut tant enfin, et de si monstrueux, que je fus obligée de demander grâce. J’en étais, je crois, au cent quatre-vingt-dixième, quand je priai ma compagne de faire cesser ce déluge de foutre, dont elle me faisait inonder presque autant d’un côté que de l’autre : car, vous me rendez, j’espère, assez de justice, pour croire qu’en fêtant aussi bien mon con, je n’avais pas négligé mon cul.

— Oh ! sacredieu, dis-je à Borghèse, en me soulevant à peine, joues-tu souvent à ce jeu-là ?

— Sept ou huit fois par mois, me répondit Olympe ; j’y suis faite, cela ne me lasse point.

— Je te félicite, pour moi, je suis brisée ; je décharge trop et trop vite, cela me tue.

— Allons nous baigner et souper ensemble, dit Olympe, demain il n’y paraîtra plus.

La princesse me mena chez elle, et, après deux heures de bain, nous nous mîmes à table, hors d’état d’entreprendre autre chose qu’une douce et lubrique conversation.

— Te l’es-tu fait mettre dans le cul ? me dit Olympe.

— Assurément, répondis-je, comment diable aurais-tu voulu que je soutinsse une si grande quantité d’assauts dirigée dans le même lieu ?

— Pour moi, me répondit Borghèse, je n’ai foutu qu’en con. Je ne croyais pas que tu cessasses si tôt ; quand je vais dans cette maison, c’est toujours pour vingt-quatre heures, et je n’offre mon derrière aux fouteurs que quand ils ont déchiré mon devant. Oui, déchiré… je veux qu’on me mette en sang.

— Tu es délicieuse, mon ange, je n’ai jamais vu de femme plus libertine que toi. Personne ne connaît comme nous cette chaîne d’égarements secrets qui conduit si bien à tout le reste ! Je suis esclave de ces épisodes voluptueux ; je trouve qu’il en résulte chaque jour des habitudes charmantes qui deviennent comme autant de petits cultes, de petits hommages qu’on offre à son physique, et qui échauffent considérablement l’esprit. Ces divins écarts, à la tête desquels il ne faut pas manquer de placer toutes les débauches de table, d’autant plus nécessaires qu’elles enflamment le fluide nerveux, et déterminent par conséquent la volupté, ces légers écarts, dis-je, abrutissent insensiblement et rendent les excès indispensables ; or, c’est dans les excès qu’existent les plaisirs. Que pouvons-nous donc faire de mieux que de nous maintenir toujours dans l’état qui les exige ? Mais il y a, continuai-je, tout plein de ces petites habitudes, aussi vilaines que secrètes, aussi horribles que sales, aussi crapuleuses que brutales, que tu ignores peut-être, ma chère, et que je veux t’apprendre à l’oreille : elles te prouveront que le célèbre La Mettrie avait raison15, quand il disait qu’il fallait se vautrer dans l’ordure comme les porcs, et qu’on devait trouver, comme eux, du plaisir dans les derniers degrés de la corruption. J’ai fait, sur tout cela, des épreuves très singulières et que je te communiquerai. Crois-tu, par exemple, qu’en abrutissant deux ou trois sens par des excès, combien ce qu’on retire des autres est inouï ? Je te démontrerai, quand tu le voudras, cette inconcevable vérité. Sois sûre, en attendant, qu’en général c’est dans l’insensibilité, dans la dépravation, que la nature commence à nous donner la clef de ses secrets, et que nous ne la devinons qu’en l’outrageant.

— Il y a bien longtemps que je suis persuadée de ces maximes, me répondit Olympe, mais je suis assez malheureuse pour ne plus savoir quels outrages faire à cette coquine-là. Je dirige cette cour à ma volonté. Pie VI m’a aimée, il me voit très souvent encore ; j’ai acquis par sa protection, et par le crédit qu’elle me procure, l’impunité la plus entière, et j’en ai trop joui, je suis blasée sur tout, ma chère. Je comptais étonnamment sur le parricide que je viens de commettre ; le projet avait embrasé mes sens mille fois plus que l’exécution ne les a satisfaits : tout est au-dessous de mes désirs. Mais j’ai trop raisonné mes fantaisies ; il eût cent fois mieux valu pour moi que je ne les analysasse jamais ; en leur laissant l’enveloppe du crime, elles m’eussent au moins chatouillée, mais la simplicité que ma philosophie leur donne fait qu’elles ne m’atteignent même plus.

— C’est sur l’infortune, dis-je, qu’il faut, le plus qu’il est possible, faire tomber le poids de ses méchancetés ; les larmes qu’on arrache à l’indigence ont une âcreté qui réveille bien puissamment le fluide nerveux, et…

— Écoute, me dit Borghèse avec vivacité, j’ai sur cela un projet unique ; je veux brûler à la fois dans Rome, le même jour, à la même heure, tous les hôpitaux, tous les hospices, toutes les maisons de charité, toutes les écoles gratuites… Et ce qu’il y a d’excellent dans ce projet, c’est qu’en flattant ainsi ma lubrique méchanceté, je sers aussi mon avarice. Un homme dont je suis sûre m’offre à l’instant cent mille écus si j’accomplis ce projet, parce qu’il présente aussitôt le sien, dont l’exécution le couvre d’or et de gloire.

— Et tu balances ? dis-je à Olympe.

— Un reste de préjugé… Sais-tu que cette horreur coûtera la vie à trois cent mille êtres ?

— Eh ! qu’importe ! tu déchargeras… tu sortiras tes sens de la langueur où ils croupissent ; les instants délicieux que tu vas goûter sont à toi, le reste ne t’appartient nullement : t’est-il philosophiquement permis de balancer ? Que tu es malheureuse, si tu en es encore là ! Quand te convaincras-tu donc que tout ce qui végète ici-bas n’est que pour nos plaisirs, qu’il n’est pas un seul individu qui ne nous soit offert par la nature, et que ce n’est enfin que par la multitude de nos vols que nous parvenons à la mieux servir ? Ne faiblis plus, mon amour, et puisque tu es en train de t’ouvrir à moi, dis, je t’en conjure, s’il ne t’est pas arrivé de commettre quelque autre crime que ceux dont tu m’as déjà fait l’aveu : pour te mieux conseiller, j’ai besoin de te connaître à fond ; avoue-moi tout sans aucune crainte…

— Eh bien ! me dit Borghèse, je suis coupable d’un infanticide affreux ; il faut que je te le raconte. J’accouchai à douze ans d’une fille plus belle que tout ce qu’il est possible d’imaginer. A peine eut-elle sa dixième année, que j’en devins folle. Mon autorité sur elle, sa candeur, son innocence, tout me fournit bientôt les moyens de me satisfaire. Nous nous branlâmes ; deux ans suffirent pour m’en dégoûter. Mes penchants et la satiété dictèrent bientôt son arrêt : je ne bandai plus qu’au charme de l’immoler bientôt. Mon mari venait d’être ma victime ; plus de parents ; personne au monde qui pût me demander compte de ma fille. Je fais courir dans Rome le bruit de sa mort, et l’enferme avec soin dans la tour d’un château que je possède sur les bords de la mer, et qui ressemble plutôt à une forteresse qu’à l’habitation des gens honnêtes : je l’abandonnai six mois dans cette réclusion, sans la voir. Le rapt de la liberté m’amusa, j’aime à tenir dans la captivité ; je sais qu’alors mes victimes souffrent : cette perfide idée m’enflamma, je serais très heureuse de pouvoir tenir beaucoup d’individus dans ce cruel état16.

J’arrive à la prison de ma fille… je te laisse à penser avec quels projets ! Je m’étais fait accompagner de deux de mes femmes, et d’une jeune fille, amie de la mienne. Après un souper délicieux, les plus savantes pollutions achevèrent d’embraser mes sens, et furent les préliminaires de mon crime. Je pénètre enfin seule dans la tour, et passe d’abord deux heures dans ce déraisonnement, dans cette espèce de délire, dans ce décousu, divin langage de l’ivresse où nous plonge la lubricité, et qu’on hasarde si délicieusement avec un objet qui ne doit plus revoir la lumière. Je te rendrais mal, mon amour, ce que je dis, ce que je fis… J’étais hors de moi : c’était la première victime que je sacrifiais ainsi ouvertement. Je n’avais jusqu’alors employé que la ruse, j’avais peu joui des effets : ici, c’était un assassinat de guet-apens… un meurtre prémédité, une horreur, un infanticide exécrable, une jouissance bien dans notre goût, à laquelle je n’alliais pourtant pas encore la luxure, ainsi que tu m’as conseillé de le faire. Il y avait ici plus de dégoût que de recherches, plus de rage que de volupté. Incroyablement embrasée, j’allais peut-être me jeter comme un tigre sur cette victime de ma frénésie, lorsqu’une affreuse idée m’arrêta… Cette compagne de ma fille… cette créature qu’elle adorait et dont je m’étais servie comme d’elle, je conçus le projet de la faire périr avant elle. Je jouirai d’abord par ce moyen, me disais-je, des effets produits par le spectacle de son amie sacrifiée… Je vole arranger tout.

— Suivez, dis-je en revenant chercher ma fille, je vais vous faire voir votre amie.

— Oh ! maman, où me menez-vous ? Je ne connais point ces détours… Que peut faire Marcelle en ces lieux ?

— Vous l’allez voir, Agnès…

Une porte s’ouvre. Tout est tendu de noir dans le nouveau cachot où je mène ma fille… La tête de Marcelle, séparée du tronc, pendait au plancher ; son corps nu et debout, négligemment placé sur une banquette, était arrangé sous la tête, de manière à ce qu’il n’y avait pas six pouces de séparation ; un de ses bras coupé lui servait de ceinture, et elle avait trois poignards dans le cœur. Le trouble d’Agnès fut extrême, mais elle ne faiblit point ; un désordre incroyable altérait sa figure et je ne la voyais point changer de couleur. Elle considère un instant cet affreux spectacle, puis, tournant ses beaux yeux vers moi :

— Oh ! madame, me dit-elle, est-ce vous qui avez fait cela ?

— Moi-même.

— Quels étaient donc les torts de cette malheureuse ?

— Je ne lui en connais point. Faut-il donc des prétextes pour commettre un crime ? m’en faudra-t-il pour vous immoler vous-même tout à l’heure.

Agnès s’évanouit à ces mots, et je restai entre mes deux victimes, l’une déjà sous la faux de la mort, l’autre prête à en ressentir les coups.

Ô mon amie, poursuivit la princesse, fortement échauffée de son récit, comme ces voluptés sont fortes ! A peine l’organisation peut-elle suffire à leurs violentes secousses. A quel point leurs détails sont entraînants ! Leur ivresse est au-dessus de tous les pinceaux, il faut l’avoir éprouvée pour la comprendre. Faire là, toute seule avec deux victimes, tout ce qui peut vous passer par la tête ; agir, déraisonner à l’aise, sans que personne vous trouble ou vous entende ; être sûre que deux pieds de terre vont couvrir à l’instant tous les désordres de votre imagination ; se dire : voilà un objet que la nature me livre pour en faire absolument tout ce que je voudrai ; je puis le briser, le brûler, le tourmenter, le rompre à ma guise, il est à moi, rien ne peut le soustraire à son sort… ah ! quelles délices ! quels voluptueux égarements !… et que n’entreprend-on point dans ce cas !

Ces réflexions faites, je me précipite sur Agnès. Elle était nue… évanouie… sans aucune défense… J’étais troublée au point que mon existence entière n’avait plus d’action que dans le sentiment de ma fureur. Ô Juliette ! je me satisfis, et après trois heures des supplices les plus variés, les plus monstrueux, je rendis aux éléments cette masse qui n’avait reçu de moi la vie que pour être le funeste jouet de ma rage et de ma méchanceté.

— Voilà, dis-je, une délicieuse action, et qui a dû te coûter bien du foutre ?

— Non, me répondit Olympe. Je te l’ai dit, je n’avais point encore, à ton exemple, lié la volupté au crime ; un voile épais existait encore sur mes yeux ; ta main seule a pu le briser… J’agissais machinalement : oh ! combien je mettrais à présent plus d’esprit à pareille scène !… Mais je ne puis le recommencer, ce crime délicieux… je n’ai plus de fille…

La scélératesse de ce regret, les débauches dont nous sortions, les propos que nous venions de tenir, les excès de table où nous nous étions livrées, tout nous jeta machinalement dans les bras l’une de l’autre. Mais trop émues… trop libertines pour nous suffire, Olympe fit venir ses femmes. De nouvelles heures se passèrent encore dans le sein des plaisirs. Une jeune victime de quinze ans, belle comme le jour, s’immola sur les autels de ce dieu. Je priai Borghèse de la traiter sous mes regards, comme elle avait fait de sa fille ; il en résulta des horreurs et nous ne nous séparâmes que pour en projeter de nouvelles.

Mais, quoi qu’il en pût être, le libertinage effréné de Mme de Borghèse ne me faisait point oublier les plaisirs purs que je me promettais encore avec Honorine. Je retournai la voir quelques jours après ma première aventure avec elle. La duchesse me reçut, ce jour-là, plus chaudement que jamais. Nous nous embrassâmes délicieusement, et la conversation tomba bientôt sur les derniers plaisirs que nous avions goûtés. Il est rare que deux femmes tiennent ensemble de pareils discours, sans mettre aussitôt en action ce qui les fait naître. Il faisait une chaleur horrible ; nous étions seules, nonchalamment couchées dans un boudoir divin : n’eussions-nous pas été coupables de retarder plus longtemps le sacrifice au dieu qui nous préparait ses autels ? J’eus bientôt triomphé du petit moment de pudeur qui semblait retenir encore Honorine, et la volupté l’enchaînant, m’offrit bientôt tous ses charmes. Qu’elle était belle !… Mille fois plus fraîche qu’Olympe, plus jeune, embellie des grâces de la pudeur, pourquoi se faisait-il, néanmoins, qu’elle ne me plaisait pas autant ?… Charmes indicibles de la lubricité, attraits divins de la débauche, avez-vous donc reçu de la nature le don particulier de plaire abstractivement ?… Incroyable ascendant du crime, combien cette réflexion prouve votre empire… à quel point elle établit vos droits !

J’avais apporté, cette fois-ci, de quoi singer le sexe, des qualités duquel nous étions privées l’une et l’autre. Nous nous affublâmes de nos godemichés, et devenant tour à tour amante et maîtresse, devenant épouse, mari, tribade et bardache, il n’y eut sorte de plaisirs que nous n’essayâmes. Mais Honorine toujours novice, n’inventant rien, ne faisait que se prêter, que mettre la pudeur et la timidité à la place de la débauche et de la luxure ; elle ne me donnait pas le quart des plaisirs que j’éprouvais avec la Borghèse. Si elle eût été tout à fait neuve, l’idée de la corrompre eût remplacé, sur mon imagination, tous les plaisirs piquants que je recevais du libertinage ; mais Honorine, quoique prude et presque novice encore, avait pourtant eu des aventures, et ce fut dans un de ces moments d’ivresse mutuelle où les confiances qu’on se fait ajoutent si bien aux plaisirs qu’on se donne, que la charmante duchesse me raconta l’anecdote suivante.

— La première année de mon mariage, me dit-elle (j’avais alors seize ans), j’étais extrêmement liée avec la marquise Salviati, ayant le double de mon âge, et qui avait eu toute sa vie l’art de déguiser les désordres les plus affreux sous les apparences de la plus profonde vertu. Libertine, impie, bizarre dans ses goûts, et jolie comme un ange, Salviati aimait tout ce qu’on peut aimer ; mais une de ses manies favorites était de s’emparer des jeunes mariées, pour les entraîner avec elle dans les écarts où elle se plongeait mystérieusement. La coquine ne me manqua pas. Son air prude, son hypocrisie, ses liaisons, quelques appartenances à ma mère, tout lui fournit bientôt les moyens de se rapprocher de moi, et notre liaison devint si étroite que nous nous branlâmes dès le huitième jour. La scène se passait en villégiature17, chez le cardinal Orsini, où nous nous trouvions l’une et l’autre dans les environs de Tivoli. Nos époux y étaient. Le mien ne m’embarrassait guère : vieux et froid, à ce que je croyais alors, Grillo semblant ne m’avoir épousée que pour mon bien, ne gênait nullement mes plaisirs. Celui de la marquise, quoique très libertin, ne lui laissait pas une oisiveté si complète ; il en exigeait des choses aussi fatigantes que singulières : obligée de coucher toutes les nuits dans sa chambre, nos petites voluptés secrètes se trouvaient extrêmement gênées. Pour nous en dédommager, nous nous égarions le jour dans les bosquets solitaires de la belle campagne d’Orsini, et, pendant ces promenades délicieuses, la marquise travaillait à la fois mon esprit et mon âme, en entremêlant ses leçons des plus doux plaisirs de la débauche féminine.

— Ce n’est pas un amant qu’il faut pour passer agréablement la vie, me disait-elle : il devient dans nos bras indiscret ou perfide. L’habitude d’être aimées nous en fait bientôt prendre un autre, et pour une douzaine de mauvaises nuits, nous nous trouvons décriées pour toute la vie. Ce n’est pas, continuait la marquise, que la réputation soit quelque chose de bien précieux, mais quand on peut la conserver en ayant le double de plaisir, tu m’avoueras que les moyens qui conduisent à ce résultat doivent être les meilleurs de tous.

— Assurément.

— Eh bien ! mon ange, voilà ceux que je te ferai prendre ; dans trois jours, nous retournerons à la ville, je t’expliquerai là les moyens d’être libertine sous le voile.

— Voici le fait, me dit Salviati, le second jour de notre retour dans Rome. Nous sommes quatre : si tu veux, tu feras la cinquième. Nous avons à nos ordres une vieille femme singulièrement entendue, qui nous reçoit dans une maison aussi solitaire que commode. On la prévient, et, sur notre billet, elle fait trouver chez elle tout ce que peut désirer notre luxure, soit en femmes, soit en hommes, et nous en jouissons au gré de nos désirs sous les ombres épaisses du plus profond mystère. Que penses-tu de cet arrangement ?…

— Faut-il te l’avouer, Juliette ? poursuivit Mme de Grillo, jeune et négligée de mon mari, les offres de cette séductrice m’entraînèrent. Je l’assurai de la suivre, la première fois qu’elle irait dans cette maison, mais sous la promesse formelle qu’elle ne m’obligerait pas à voir des hommes… Mon mari ne me voit presque point, tu le sais, lui dis-je, et c’est une raison de plus pour qu’il dût s’apercevoir plus vite des brèches que je ferais à son honneur. La marquise promet tout ce que je veux ; nous partons. En me voyant conduire au delà du Tibre, et dans les quartiers de Rome les plus reculés, un instant j’eus quelques frayeurs ; je les cachai ; nous arrivâmes. La maison me parut vaste et de bonne apparence, mais sombre, isolée, silencieuse, et telle que semblaient l’exiger les mystères que nous allions célébrer.

Jusqu’alors, quoique nous eussions traversé plusieurs pièces, nul objet ne s’était offert à nos yeux, lorsqu’enfin une vieille femme se présente à nous dans une assez grande antichambre. Ce fut alors que le changement de ton de la marquise me surprit : cette décence, cette hypocrisie, cet air de douceur et de vertu, se changèrent bientôt en des propos dont eût rougi la dernière des prostituées.

— Nos garces sont-elles ici ? demanda-t-elle.

— Oui, madame, répondit la vieille ; j’ai quatre créatures charmantes dans cette salle, qui attendent la jeune personne que vous amenez, d’après ce que vous m’avez fait dire de ne lui préparer que des femmes.

— Et qu’as-tu ménagé pour moi ?

— Deux jeunes suisses de la garde, beaux comme l’Hercule Farnèse, et qui vous en donneront d’ici à demain, si vous le voulez.

— Cette putain, dit la marquise en parlant de moi, ferait bien mieux de venir partager ces plaisirs, que d’aller, comme elle veut le faire, se nourrir de viande creuse ; au surplus elle est la maîtresse, chacun fait ce qu’il veut ici… Et nos sœurs sont-elles arrivées ? poursuivit Salviati.

— Vous n’avez encore qu’une de vos amies, madame, répondit la vieille… Elmire.

Je vis alors que ces dames se donnaient ainsi des noms pour épaissir les voiles du mystère, et, d’après cette coutume dont on me fit part, j’adoptai sur-le-champ celui de Rose.

— Et que fait Elmire ? dit Salviati.

— Elle est avec les quatre filles que je destine à madame, dit la vieille.

Alors je regardai la marquise en rougissant.

— Folle, me dit-elle, nous ne nous gênons pas ici, et nous agissons toujours l’une devant l’autre, dans les passions égales : celles qui s’amusent avec les femmes se mettent ensemble, celles qui jouissent avec des hommes se réunissent de même.

— Mais je ne connais point cette femme ! dis-je toute honteuse.

— Eh bien, vous ferez connaissance en vous branlant, c’est la meilleure de toutes les façons. Allons, décide-toi avant que d’entrer là, continua cette libertine en montrant un salon à gauche, tu vois que ce sont des hommes ; ici (montrant à droite), il y a des femmes ; choisis promptement, je vais te présenter.

J’étais dans un état violent ; je brûlais de voir des hommes. Mais comment oser courir tous les risques qui pouvaient résulter de cette incartade ? D’un autre côté, je redoutais cette nouvelle connaissance… Quelle pouvait être cette femme ?… serait-elle discrète ?… sa présence ne me gênerait-elle pas étonnamment ?… Mon embarras se trouva tel que je restai trois ou quatre minutes pétrifiée.

— Décide-toi donc, petite bougresse, me dit Salviati en me poussant ; sais-tu que les moments sont chers ici, et que je n’aime pas à les perdre ?

— Eh bien, dis-je, je vais entrer avec les femmes.

Aussitôt la vieille gratte à la porte.

— Un moment, lui dit-on.

Quelques minutes après, une jeune fille me vint ouvrir ; nous pénétrâmes. La compagne de la marquise était une femme de quarante-cinq ans qui paraissait encore belle, et que je ne me rappelle point avoir vue dans le monde. Mais quelle désordre, grand Dieu !… Ah ! si l’on avait voulu peindre la débauche et l’impureté, il n’eût pas fallu d’autres traits que ceux dont était souillé le front de cette créature effrénée. Elle était nue sur une ottomane, les cuisses écartées ; deux jeunes filles à ses pieds, couchées sur des carreaux, étaient dans la même indécence. Son teint était allumé, ses yeux égarés, ses cheveux flottaient sur son sein dégradé, sa bouche écumait. Deux ou trois mots qu’elle balbutia, en nous voyant entrer, me firent voir qu’elle était ivre ; les débris que j’aperçus près d’elle achevèrent de m’en convaincre.

— Foutre ! dit-elle à la marquise, je déchargeais quand vous avez frappé, voilà pourquoi je vous ai fait attendre ; quelle est cette petite putain ?

— Une de nos sœurs, répondit Salviati ; elle est tribade à ton exemple, et vient se faire branler comme toi.

— Libre à elle, répond la vieille Sapho sans bouger ; voilà des doigts, des godemichés et des cons : qu’elle s’en donne… Mais que je la baise avant, elle est, pardieu, jolie.

Et me voilà dans l’instant baisée, léchée, troussée, avant même que de m’en apercevoir.

— Je te laisse, dit la marquise à son amie ; on m’attend là-haut ; je te recommande la novice, forme-la, je t’en prie.

Et aussitôt les portes se ferment, les quatre filles me sautent sur le corps, et dans un clin d’œil me mettent aussi nue qu’elles. Je ne te rendrai point ce qui se passa, ma pudeur souffrirait trop de ces détails ; tu sauras seulement que le libertinage et la débauche furent portés à leur comble. La vieille dame s’amusa de moi, elle s’amusa devant moi ; je fis, à mon tour, et d’elle et des quatre filles, tout ce qui me passa par la tête ; la duègne se plaisait à m’étonner, à me surprendre, à me scandaliser par les épisodes les plus inconcevables et les plus lubriques. On eût dit que ses plus grands charmes eussent consisté à m’offrir la luxure dans ses tableaux les plus sales et les plus bizarres, afin de mieux gâter mon esprit et de mieux corrompre mon cœur. Enfin le jour parut, la marquise vint me reprendre, et nous regagnâmes promptement nos palais toutes les deux, dans la plus grande appréhension que nos maris, qui nous croyaient au bal, ne vinssent à s’apercevoir de la tromperie : ils ne s’en doutèrent pas. Encouragée par ces premiers succès, je me laisse conduire encore dans cette affreuse maison ; séduite par la pernicieuse marquise, je ne tardai pas de me livrer aux hommes, et mon désordre fut au comble. Des remords s’emparèrent enfin de mon âme ; la vertu me rappela dans son sein ; je fis le serment d’être sage, et je le serais encore sans toi, dont les grâces et les attraits touchante feront toujours rompre, aux pieds du autels de l’Amour, les indiscrets serments qu’aurait arrachés la sagesse…

— Charmante femme, dis-je à la duchesse, les serments de vertu, prononcée par toi, sont des extravagances dont la nature te punit ; ce n’est pas pour être sages qu’elle nous a créées, c’est pour foutre ; nous l’outrageons en résistant à ses vues sur nous. Si cette délicieuse maison existe encore, je t’exhorte à y retourner ; je ne suis jamais jalouse des plaisirs que mes amis prennent : je ne leur demande que la permission de les partager, ou de les voir.

— Cette maison n’existe plus, me dit Honorine, mais il serait d’autres moyens de se donner du plaisir.

— Et pourquoi donc n’en pas profiter ?

— Je suis plus gênée que jamais : mon mari se rapproche de moi, il devient jaloux ; je crains même qu’il ne soupçonne notre liaison.

— Il faut se débarrasser d’un tel homme.

— Oh, ciel ! tu me fais frémir.

— Il n’est pourtant rien de plus simple. La première des lois de la nature est de nous défaire de ce qui nous déplaît ; l’uxoricide est un crime imaginaire dont je me suis rendue coupable sans le plus petit remords. Nous ne devons jamais considérer que nous dans le monde. Absolument isolées de toutes les créatures, comme nous ne devons approcher que ce qui nous plaît, nous devons, avec le même soin, éloigner tout ce qui nous gêne. Et qu’y a-t-il donc de commun entre l’existence de celui qui me gêne et moi ? Comment ! je serais assez ennemie de mon bien-être, pour prolonger les jours de celui qui fait mon supplice ? je repousserais assez violemment la voix de la nature, pour ne pas trancher la vie de celui qui, décidément, trouble toute la félicité de la mienne ? Les meurtres moraux et politiques se permettront, et l’on sévira injustement contre les meurtres personnels ! Quelle extravagance ! Il faut se mettre, Honorine, au-dessus de ces préjugés barbares. Celui qui veut être heureux dans le monde doit repousser, sans aucun scrupule, absolument tout ce qui l’offusque… doit embrasser tout ce qui sert ou flatte ses passions… Manques-tu de moyens ? je t’en offre.

— Oh, Dieu ! tu me fais horreur, reprit la duchesse. Je n’aime point M. de Grillo, mais je le respecte ; il protège ma jeunesse ; sa jalousie me retient, elle m’empêche de tomber dans des pièges où le libertinage m’entraînerait infailliblement

— Que de faiblesses, et que de sophismes ! dis-je vivement à cette prude. C’est-à-dire que, parce qu’un être s’oppose aux fleurs que t’offre la nature dans la carrière de la vie, il faut, loin de le repousser, augmenter l’épaisseur des chaînes dont il te surcharge ? Ah ! brise-les sans crainte, ces liens affreux ! Ouvrages de la mode et de l’ambition, que peuvent-ils avoir de sacré pour toi ? Méprise-les, foule-les aux pieds, comme ils méritent de l’être. Une jolie femme, en ce monde, ne doit avoir d’autre Dieu que le plaisir ; d’autres liens, que les roses dont sa main nous enchaîne ; d’autre vertu, que celle de foutre ; d’autre morale, que l’impérieuse loi de ses désirs. Il faut d’abord te faire faire un enfant, n’importe par qui, et cela pour t’assurer les biens de ton époux. Cette opération terminée, nous ferons prendre un bouillon à cet original, et nous nous précipiterons toutes deux ensuite dans le bourbier fangeux des voluptés les plus atroces, les plus abominables, parce que ce sont les plus délicieuses… que tu es faite pour en jouir, et que tout ce que tu leur enlèves est un crime dont tu réponde au tribunal de la Raison et de la Nature.

Mes leçons pénétrèrent mal dans l’âme étroite de cette prude ; ce fut peut-être la seule femme au monde que je ne pus réussir à corrompre. Et, de ce moment, je me déterminai à la perdre.

Afin de dresser plus sûrement mes batteries, je fis part du projet à Borghèse.

— Je te croyais amoureuse de la duchesse, me dit Olympe.

— Moi, de l’amour ? grand Dieu ! ce sentiment puéril fut toujours ignoré de mon cœur : je me suis amusée de cette femme, j’ai voulu la conduire au crime… elle me refuse, c’est une imbécile que je ne pense plus qu’à perdre aujourd’hui.

— Rien de plus simple et de plus aisé.

— Oui, mais je veux que le mari périsse avec elle ; j’avais résolu sa mort ; je voulais armer le bras de sa femme du poignard qui devait trancher le fil de ses jours : si la bêtise de cette femme s’y oppose, dois-je pour cela perdre cette victime ?

— Scélérate !

— Il faut qu’ils périssent tous deux.

— Cette idée me plaît, dit Borghèse, je m’en amuse comme toi ; amène-les à ma campagne, et tu verras ce que nous ferons.

La partie s’arrange, tous les plans se concertent entre Borghèse et moi. Je passe sur-le-champ aux résultats, pour ne pas vous ennuyer des détails.

Nous avions conduit avec nous un jeune homme de la connaissance de Borghèse. Aussi séduisant que joli, aussi adroit que spirituel, Dolni, âgé de vingt ans, nous foutait souvent l’une et l’autre, et les dispositions que nous lui avions reconnues nous l’avaient fait choisir pour la scélératesse que nous méditions. Dès les premiers jours, Dolni sut éveiller avec art, et les passions d’Honorine, et la jalousie de son époux. C’est à moi que Grillo s’adresse, c’est dans mon sein qu’il dépose des craintes, que vous imaginez bien que j’augmente au lieu de les diminuer.

— Mon cher duc, dis-je à cet imbécile, je suis étonnée que ce ne soit que d’aujourd’hui que vous vous aperceviez des désordres de votre femme. Je vous aurais éclairé plus tôt si je l’eusse osé, mais votre sécurité me paraissait si grande… il est si cruel de détruire de telles illusions… Dolni n’est ici que pour la duchesse, et, dès mon arrivée dans Rome, j’étais instruite de ce malheureux penchant. Il me semble, au reste, qu’il serait fort aisé de vous convaincre. C’est ordinairement le matin, ou pendant que vous vous promenez, que Dolni déshonore votre couche : surprenez-les demain, et ne tardez pas à tirer vengeance d’un affront aussi éclatant.

— Vous me servirez, madame ?

— Je vous le jure. Il n’est que de Borghèse dont il faille se cacher : intimement liée avec votre femme, je crois qu’elle favorise mutuellement leur passions.

— Eh bien ! nous ne lui dirons mot, et demain matin, enfermé dans le cabinet, je pourrai m’assurer de tout.

Pour n’avoir pas l’air de nous entendre, nous nous séparons à l’instant, et j’engage le duc à m’éviter tout le jour. Je vole chez la duchesse, et l’encourageant à jouir sans scrupule des voluptés dont notre jeune homme l’enivre, je lui confie que le duc projetant une chasse le lendemain, elle doit profiter de cet instant pour passer avec Dolni la plus délicieuse matinée.

— Mettez-vous de bonne heure en train tous les deux, dis-je, j’arriverai, vous ne vous gênerez pas pour moi, et vous m’adopterez en tiers.

La duchesse rit de mon idée, elle me permet de la remplir. L’instant arrivé, dès que je crois nos deux amants aux prises, j’amène le duc dans le cabinet…

— Eh bien ! lui dis-je en lui faisant voir sa femme dans les bras du jeune homme, êtes-vous convaincu maintenant. ?…

Grillo furieux se jette, un poignard à la main, sur son couple adultère. Aidant son bras, j’ai soin qu’il se dirige sur son infidèle épouse : elle est atteinte d’un coup dans le flanc, et la rage du duc se portant aussitôt sur l’amant qui s’échappe, il le poursuit avec vigueur. Je ne m’oppose plus à ses coups ; Dolni se sauve, Grillo le poursuit. Au bout du long corridor, une trappe les enfonce tous deux, l’un dans un caveau dont les issues peuvent aussitôt le rejoindre à nous, l’autre dans le milieu d’une machine épouvantable dont mille lames tranchantes sont prêtes à déchirer celui qu’elle enferme.

— Grand Dieu ! qu’ai-je fait ? s’écrie le duc en tombant… Piège affreux !… scélérats ! qui n’aviez d’autres projets que de m’y prendre… Oh ! chère épouse, on m’a trompé… Tu étais séduite… innocente…

A peine le duc a-t-il prononcé ces dernières paroles, que son épouse, nue et blessée, s’enfonce auprès de lui par les soins de Borghèse.

— La voilà, dis-je alors d’une croisée, où Borghèse, Dolni et moi plongions sur cette affreuse machine, la voilà !… Sans doute elle était innocente, et c’est toi seul que nous voulions perdre… Secours-la, si tu l’oses, mais songe que tu ne le peux qu’en périssant toi-même.

Grillo s’élance vers sa femme ; le mouvement qu’il fait agitant aussitôt les ressorts, toutes les lames sont en action, toutes se dirigent à la fois sur ces deux victimes qui, dans moins de dix minutes, sont tellement hachées l’une et l’autre, qu’on ne voit plus que du sang et des os… Je ne vous peindrai point l’extase où cette scène nous mit, Borghèse et moi ; toutes deux branlées par Dolni, nous déchargeâmes au moins dix fois de suite, et cette atrocité, je l’avoue, est une de celles dont les pointes aiguës ont le plus longtemps échauffé ma tête… ont le plus constamment embrasé mes sens.

— Viens passer demain la journée chez moi, me dit Olympe, dès que nous fûmes de retour à Rome, je te ferai connaître celui qui me donne cent mille écus pour brûler tous les hôpitaux et toutes les maisons de charité. Celui qui se charge de l’exécution s’y trouvera de même.

— Quoi ! répondis-je, tu penses toujours à cette horreur ?

— Assurément, Juliette ; tes crimes se bornent à troubler des ménages, et moi, je les étends à la moitié d’une ville au moins, et comme Néron quand il brûla Rome, je veux être, une harpe à la main, sur un balcon d’où je découvrirai les flammes qui dévasteront ma patrie.

— Olympe, tu es un monstre.

— Moins que toi ; l’affreuse scène qui vient de perdre les Grillo est absolument de ta tête, je ne l’aurais jamais inventée.

Je ne manquai pas le rendez-vous.

— Les deux hommes que tu vois là, me dit Olympe en me présentant ses convives, sont, l’un (et c’était du plus âgé qu’elle parlait), Monseigneur Chigi, parent de plusieurs princes qui longtemps occupèrent le Saint-Siège ; il se trouve à la tête aujourd’hui de la police intérieure de Rome ; c’est lui qui gagne au projet d’incendie dont je t’ai parlé, et qui me compte cent mille écus pour l’exécuter. Celui-ci est le comte Bracciani, lequel, en sa qualité de premier physicien de l’Europe, se charge de l’exécution (puis se rapprochant de mon oreille) : Tous deux sont mes amis, Juliette ; ne leur refuse rien, je t’en conjure, s’ils exigent quelque chose de toi.

— Ne suis-je pas à toi ? répondis-je.

Et la princesse ayant donné les ordres les plus sévères pour que nous fussions seuls, la conversation s’engagea.

— Je vous fais dîner, dit Olympe, avec une des plus fameuses scélérates de France ; elle nous donne ici, chaque jour, des modèles de crime ; ne craignons donc point, mes amis, d’avouer devant elle celui que nous méditons.

— En vérité, madame, dit le maître de police, vous qualifiez ici de crime l’action la plus simple sans doute. Je regarde les hôpitaux comme la chose du monde la plus dangereuse dans une grande ville ; ils absorbent l’énergie du peuples, ils entretiennent la fainéantise, ils amollissent son courage ; ils sont pernicieux, en un mot, sous tous les rapports. Le nécessiteux est à l’État ce qu’est la branche parasite à l’arbre fruitier : il le dessèche, il se nourrit de sa sève, et ne rapporte rien. Que fait l’agriculteur en apercevant cette branche ? Il la coupe aussitôt sans remords. Que l’homme d’État agisse donc ici comme l’agriculteur : une des premières lois de la nature est qu’il n’y ait rien d’inutile dans le monde. Soyez sûre que le mendiant, toujours nuisible, non seulement profite de la part d’un homme utile, ce qui est déjà un vice dans l’État, mais deviendra lui-même bientôt dangereux, si vos aumônes viennent à lui manquer. Je veux que loin d’en donner à de tels malheureux, on ne s’occupe, au contraire, qu’à les extirper totalement ; je veux qu’on les détruise ; faut-il trancher le mot ? je veux qu’on les tue comme on ferait d’une race d’animaux venimeux. Telle est donc la première raison qui m’a fait proposer à la princesse Borghèse cent mille écus romains pour anéantir ces maisons. La seconde est que j’élève, à la place de ces hôpitaux, un vaste bâtiment qui aura l’air d’en tenir lieu, et qui ne sera néanmoins qu’un hospice pour les voyageurs, ce qui n’a nul inconvénient. Je demande, pour cette maison, les revenus des hôpitaux ; je les obtiens, et j’y gagne cent mille écus de rente : ce n’est donc que la première année d’un revenu sûr que je sacrifie à Mme de Borghèse qui a, dit-elle, dans le comte de Bracciani, l’homme qui convient pour mettre Rome dans le cas de n’avoir plus de ces maisons, et de désirer, à leur place, celle dont je donne le plan aussitôt et pour laquelle j’obtiendrai bien aisément des revenus qui, par l’extinction des hôpitaux, demeureront sans destination18. Il y a vingt-huit de ces maisons-là dans la ville, poursuivit Chigi, et neuf conservatoires contenant dix-huit cents jeunes filles pauvres, que vous imaginez ; bien que je comprends dans mes proscriptions. Il faut que tout cela brûle à la même heure ; ce seront trente ou quarante mille fainéants de sacrifiés… d’abord au bien de l’État… secondement aux plaisirs d’Olympe, qui va mettre, sur cette affaire, cent mille écus comptant dans sa cassette ; troisièmement, à ma fortune, car avec ce que j’ai déjà, je deviens l’un des plus riches ecclésiastiques de Rome, si mon projet réussit.

— Il me paraît, dit Bracciani, que je suis, moi qui dois exécuter, le plus malheureux de tous ; car il ne vous est pas encore venu dans l’esprit de m’offrir seulement un sequin sur le grand profit que vous allez faire.

— Chigi a cru, dit Olympe, que nous devions partager, mais il se trompe, je n’ai pas trop de ce qu’il me donne, et je veux que le comte ait la même part ; où Chigi pourrait-il aller chercher des complices, d’ailleurs ?

— Doucement, dit le monsignore, ne nous brouillons pas au commencement d’une entreprise aussi importante, ce serait le moyen de la faire manquer et de nous nuire tous réciproquement. J’accorde au comte la même somme qu’à Mme de Borghèse ; j’accorde, de plus, cent mille francs de pot-de-vin à cette charmante femme, continue Chigi en me montrant : l’amie d’Olympe doit lui ressembler, et mériter, à ce titre, d’être traitée comme une complice.

— Elle en a toutes les vertus, dit la princesse, et je vous garantis que vous serez content d’elle. Que tout soit donc fini, poursuit Borghèse ; j’accepte l’offre faite à mes deux amis ; ne nous occupons plus que de réussir.

— C’est de quoi je me charge, dit Bracciani, et de manière à ce qu’il n’échappe pas une des victimes que la profonde politique, ou plutôt la voluptueuse méchanceté de Chigi, condamne à mort.

— Sur quoi les médecins feront-ils maintenant leurs épreuves ? demandai-je à la société.

— Il est très certain, dit Olympe, que presque tous n’avaient pas d’autres façons d’essayer un remède, et que c’est vraiment un vide pour eux. Il faut, poursuivit-elle, que je vous raconte, à ce sujet, ce que me disait un jour le jeune Iberti, mon médecin, qui vint me voir en sortant d’une de ces expériences…

— Qu’importe à l’État, l’existence des êtres vils qui remplissent ordinairement ces maisons ? me répondait-il, sur ce que j’avais l’air de le blâmer d’abord, afin de voir ce qu’il avait à me dire pour sa justification ; ce serait furieusement gêner la société, que de ne pas permettre aux gens de l’art de s’instruire sur cette lie qui la déshonore. La nature nous indique quel est, par la faiblesse qu’elle lui a départie, l’usage que nous en devons faire, et ce serait tromper ses vues que de nous y refuser.

— Mais, dis-je, en sortant un peu de la question, lorsque, dans un cas différent, quelque vil intérêt engage un homme distingué par ses richesses ou par ses emplois, à profiter de l’état d’un malade pour voiler le crime qu’il a dessein de commettre en sa personne, et que cet homme propose à un médecin de hâter les derniers instants de ce malade, le médecin fait-il un grand mal en acceptant.

— Non, sans doute, me dit mon jeune Esculape, non certainement, s’il est bien payé… et la discrétion certaine du mort doit l’engager à en avoir une égale vis-à-vis de ceux qui le font agir. A quoi lui servirait de trahir son complice, puisqu’il est sûr de ne jamais l’être ? Se refuser à cette action serait une duperie de la part du médecin, car il n’oserait jamais se vanter d’une proposition qui ne le suppose pas honnête homme : ainsi, il ne retirerait de son désintéressement qu’une jouissance isolée et intellectuelle, très inférieure à celle que lui procurerait la somme offerte. Se vantât-il même de rejeter la proposition, il n’en recevrait aucun éloge : on dirait qu’il a fait son devoir. Et comme il n’y a jamais de récompense pour ceux qui le font, il est parfaitement inutile de se gêner pour y prétendre. En comparant à part lui ce qu’il doit retirer de l’acceptation ou du refus, il verra que le refus, ou mettra sa bonne action dans un oubli éternel et, par conséquent, lui en enlèvera toute la jouissance, ou la fera éclater, mais alors en perdant son complice (or que gagne-t-il à perdre plutôt le complice que le malade ?) et en ne lui méritant d’autre jouissance que celle de s’entendre dire : il a fait son devoir. Or, je demande si ce faible éloge, et la futile jouissance qu’il en retirera, vaudra seulement le quart de la somme qui a pu lui être offerte pour le délit ? Il serait donc un fou de balancer : il doit agir et se taire, et se faire bien payer.

— Voilà ce que me disait Iberti, le plus joli, le plus spirituel, le plus aimable docteur de Rome19, et vous comprenez aisément qu’il n’eut pas beaucoup de peine à me convaincre… Mais reprenons notre projet, poursuivit Olympe. Êtes-vous sûr de votre opération, Bracciani ? et ne craignez-vous pas que de perfides secours n’arrêtent les effets que nous projetons ? Je redoute l’humanité autant que je l’abhorre : que d’heureux crimes ses pernicieux effets ont troublés !

— Je ne crains rien, dit le comte, j’opère du haut d’une montagne située dans le milieu de Rome. Les trente-sept bombes invisibles, que je dirige sur les trente-sept hôpitaux, seront renouvelées, sans qu’au moyen de mes procédés personne ne puisse les apercevoir. Je mettrai dans les jets les intervalles nécessaires aux secours, de manière que l’incendie sera propagé en raison des moyens qu’on emploiera pour l’éteindre, et que le feu se rallumera toujours en proportion des soins mis en usage pour l’absorber.

— Comte, lui dit Olympe, vous enflammeriez donc une ville entière par ce procédé terrible ?

— Assurément, répondit le physicien, et rien que par ce que nous entreprenons, il serait très possible que la moitié de la ville y pérît.

— Il y a, dit Chigi, des hôpitaux situés dans des quartiers fort pauvres de Rome, et ces parties périront infailliblement.

— De telles considérations vous arrêtent-elles ? dit Olympe.

— Nullement, madame, répondirent simultanément les deux agents de cette atrocité.

— Ces messieurs me paraissent fermes, dis-je à Mme de Borghèse ; je crois que toutes leurs réflexions sont faites, et que le crime qu’ils vont commettre est pour eux d’une considération bien légère.

— Il n’y a pas de crime à ce que nous projetons, dit Chigi. Toutes nos erreurs en morale viennent de l’absurdité de nos idées sur le bien et le mal. Si nous étions convaincus de l’indifférence de toutes nos actions, si nous étions bien persuadés que celles que nous appelons justes ne sont rien moins que telles aux yeux de la nature, et que celles que nous nommons iniques sont peut-être, auprès d’elle, la plus parfaite mesure de la raison et de l’équité, assurément nous ferions bien moins de faux calculs. Mais les préjugés de l’enfance nous trompent, et ne cesseront jamais de nous induire en erreur tant que nous aurons la faiblesse de les écouter. Il semble que le flambeau de la raison ne nous éclaire que quand nous ne sommes plus à même de profiter de ses rayons, et ce n’est jamais qu’après sottises sur sottises, que nous parvenons à découvrir la source de toutes celles que l’ignorance nous a fait commettre. Presque toujours encore, les lois du gouvernement nous servent de boussole pour distinguer le juste de l’injuste ; nous disons : la loi défend telle action, donc elle est injuste. Il est impossible de voir rien de plus trompeur que cette manière de juger, car la loi est dirigée sur l’intérêt général : or, rien n’est plus en contradiction avec l’intérêt général que l’intérêt particulier, et rien n’est, en même temps, plus juste que l’intérêt particulier. Donc, rien de moins juste que la loi qui sacrifie tous les intérêts particuliers à l’intérêt général. Mais l’homme, dit-on, veut vivre en société ; il faut donc pour cela qu’il sacrifie une portion de sa félicité particulière à la félicité publique. Soit ; mais comment voulez-vous qu’il ait fait un tel pacte, sans être sûr de retirer au moins autant qu’il donne ? Or, il ne retire rien du pacte qu’il fait, en consentant aux lois ; car vous le grevez infiniment plus que vous ne le satisfaites, et pour une occasion où la loi le garantit, il en est mille où elle le gêne : donc il ne devait pas consentir aux lois, ou les faire infiniment plus douces. Les lois n’ont servi qu’à reculer l’anéantissement des préjugés, qu’à nous enchaîner plus longtemps sous le joug honteux de l’erreur ; la loi est un frein que l’homme a donné à l’homme, quand il a vu la facilité avec laquelle il franchissait tous les autres : et comment, d’après cela, a-t-il pu croire que ce frein suppléant pourrait jamais servir à quelque chose ? Il est des punitions pour le coupable : soit, je vois à cela des cruautés, mais aucuns moyens de rendre l’homme meilleur, et ce n’est, ce me semble, qu’à cela qu’il fallait travailler. On échappe tant qu’on veut, d’ailleurs, à ces punitions, et cette certitude encourage l’âme de celui qui a tout franchi. Eh ! convainquons-nous-en donc une bonne fois, les lois ne sont qu’inutiles et dangereuses ; leur seul objet est de multiplier les crimes ou de les faire commettre en sûreté, par le secret où elles contraignent. Sans les lois et les religions, on n’imagine pas le degré de gloire et de grandeur où seraient aujourd’hui les connaissances humaines ; il est inouï comme ces indignes freins ont retardé les progrès : telle est la seule obligation que l’on leur ait. On ose déclamer contre les passions, on ose les enchaîner par des lois ; mais que l’on compare les unes et les autres ; que l’on voie qui, des passions ou des lois, a fait le plus de bien aux hommes. Qui doute, comme le dit Helvétius, que les passions ne soient dans le moral ce qu’est le mouvement dans le physique ? Ce n’est qu’aux passions fortes que sont dues l’invention et les merveilles des arts ; elles doivent être regardées, poursuivit le même auteur, comme le germe productif de l’esprit et le ressort puissant des grandes actions. Les individus qui ne sont pas animés de passions fortes ne sont que des êtres médiocres. Il n’y aura jamais que les grandes passions qui pourront enfanter de grands hommes ; on devient stupide dès qu’on n’est plus passionné, ou dès qu’on cesse de l’être. Ces bases établies, je me demande de quel danger ne sont donc point des lois qui gênent les passions ? Que l’on compare les siècles d’anarchie avec ceux où les lois ont été le plus en vigueur, dans tel gouvernement que l’on voudra : on se convaincra facilement que ce n’est que dans cet instant du silence des lois, qu’ont éclaté les plus grandes actions. Reprennent-elles leur despotisme, une dangereuse léthargie assoupit l’âme de tous les hommes ; et si l’on ne voit plus de vices, à peine découvre-t-on une vertu : les ressorts se rouillent, et les révolutions se préparent.

— Mais, interrompit Olympe, vous ne voudriez donc plus de lois dans un empire ?

— Non. Rendus à l’état de nature, les hommes, je le soutiens, seraient plus heureux qu’ils ne peuvent l’être sous le joug absurde des lois. Je ne veux pas que l’homme renonce à aucune portion de sa force et de sa puissance. Il n’a nullement besoin des lois pour se faire justice ; la nature a placé dans lui l’instinct et l’énergie nécessaire pour se la procurer lui-même ; et celle qu’il se fera sera toujours plus prompte et plus active que celle qu’il peut espérer de la main langoureuse de l’homme, parce que, dans l’acte de cette justice, il ne considérera que son propre intérêt et la lésion qu’il aura reçue, au lieu que les lois d’un peuple ne sont jamais que la masse et le résultat des intérêts de tous les législateurs qui ont coopéré à l’érection de ces lois.

— Mais vous serez opprimé, sans les lois.

— Que m’importe d’être opprimé, si j’ai le droit de le rendre ? J’aime mieux être opprimé par mon voisin, que je puis opprimer à mon tour, que de l’être par la loi, contre laquelle je n’ai nulle puissance. Les passions de mon voisin sont infiniment moins à craindre que l’injustice de la loi, car les passions de ce voisin sont contenues par les miennes, au lieu que rien n’arrête, rien ne contraint les injustices de la loi. Tous les défauts de l’homme appartiennent à la nature ; il ne peut y avoir, d’après cela, de meilleures lois que celles de la nature ; car il n’appartient à aucun homme de réprimer ce qui vient de la nature. Or, la nature n’a point fait de lois ; elle n’en imprime qu’une seule au cœur de tous les hommes : c’est de nous satisfaire, de ne rien refuser à nos passions, quelque chose qu’il puisse en coûter aux autres. Ne vous avisez donc point de gêner les impulsions de cette loi universelle, quels que puissent en être les effets ; vous n’avez pas le droit de les arrêter ; laissez ce soin à celui qu’elles outrageront ; si elles le blessent, il saura bien les réprimer. Les hommes qui crurent que, de la nécessité de se rapprocher dérivait celle de se faire des lois, tombèrent dans la plus lourde erreur ; ils n’avaient pas plus besoin de lois, réunis qu’isolés. Un glaive universel de justice est inutile : ce glaive est naturellement dans les mains de tout le monde.

— Mais chacun ne s’en servira pas à propos, et l’iniquité deviendra générale…

— Cela est impossible, jamais Pierre ne sera injuste envers Paul, quand il saura que Paul peut à l’instant se venger de son injustice ; mais il le deviendra, s’il sait qu’il n’a plus à craindre que des lois qu’il peut éluder, ou auxquelles il peut se soustraire. Je vais plus loin, je vous accorde que sans lois, la somme des crimes s’étendît, que sans lois, l’univers ne fût plus qu’un volcan dont d’exécrables forfaits jailliraient à chaque minute : il y aurait encore moins d’inconvénients dans cet état de lésions perpétuelles ; il y en aurait beaucoup moins, sans doute, que sous l’empire des lois, car souvent la loi frappe l’innocent, et à la masse des victimes produites par le criminel, il doit se joindre encore celle produite par l’iniquité de la loi : vous aurez ces victimes-là de moins dans l’anarchie. Sans doute, vous aurez celle que le crime sacrifie ; mais vous n’aurez pas celle qu’immole l’iniquité de la loi ; car l’opprimé ayant le droit de se venger lui-même, ne punira bien certainement que son oppresseur.

— Mais l’anarchie, ouvrant la porte à l’arbitraire, est nécessairement la cruelle image du despotisme…

— Autre erreur : c’est l’abus de la loi qui mène au despotisme ; le despote est celui qui crée la loi… qui la fait parler, ou qui s’en sert pour ses intérêts. Ôtez ce moyen d’abus au despote, il n’y aura plus de tyran. Il n’est pas un seul tyran qui ne se soit étayé des lois pour exercer ses cruautés ; partout où les droits de l’homme seront assez également répartis pour que chacun puisse se venger lui-même des injures qu’il aura reçues, il ne s’élèvera sûrement point de despote, car il serait terrassé à la première victime qu’il s’aviserait d’immoler. Ce n’est jamais dans l’anarchie que les tyrans naissent : vous ne les voyez s’élever qu’à l’ombre des lois ou s’autoriser d’elles. Le règne des lois est donc vicieux ; il est donc inférieur à celui de l’anarchie : la plus grande preuve de ce que j’avance est l’obligation où est le gouvernement de se plonger lui-même dans l’anarchie quand il veut refaire sa constitution. Pour abroger ses anciennes lois, il est obligé d’établir un régime révolutionnaire où il n’y a point de lois : de ce régime naissent à la fin de nouvelles lois. Mais ce second État est nécessairement moins pur que le premier, puisqu’il en dérive, puisqu’il a fallu opérer ce premier bien, l’anarchie, pour arriver au second bien, la constitution de l’État. Les hommes ne sont purs que dans l’état naturel ; dès qu’ils s’en éloignent, ils se dégradent. Renoncez, vous dis-je, renoncez à l’idée de rendre l’homme meilleur par des lois : vous le rendrez, par elles, plus fourbe et plus méchant… jamais plus vertueux.

— Mais le crime est un fléau sur la terre ; plus il y aura de lois, moins il y aura de crimes.

— Autre balourdise : c’est la multitude des lois qui fait celle des crimes. Cessez de croire que telle ou telle action est criminelle ; ne faites point de lois pour la réprimer ; il est certain qu’alors la multitude de vos crimes disparaîtra. Mais je reprends la première partie de votre proposition : le crime, dites-vous, est un fléau sur la terre. Quel sophisme ! ce qu’à juste titre l’on pourrait appeler un fléau sur la terre, serait la machine destructive de tous les individus qui l’habitent : examinons si c’est là l’effet du crime. Lorsqu’une telle action se commet, l’image qu’elle offre est celle de deux individus dont l’un fait l’action prétendue criminelle et dont l’autre devient la victime de cette action. Voilà donc à la fois un être heureux et un être malheureux ; donc le crime n’est pas le fléau de la terre, puisque rendant malheureuse la moitié des individus qui l’habitent, il rend très heureuse l’autre moitié. Le crime n’est autre chose que le moyen dont la nature se sert pour arriver à ses desseins sur nous, et pour maintenir l’équilibre si nécessaire au maintien de ses opérations. Ce seul exposé suffit à faire voir qu’il n’appartient pas à l’homme de le punir, parce qu’il appartient à la nature, qui a tous droits sur nous, et sur laquelle nous n’en avons aucun. Si, sous un autre rapport, le crime est la suite des passions, et que les passions, ainsi que je viens de le dire, doivent être regardées comme le seul ressort des grandes actions, vous devez toujours préférer le crime, qui donnera de l’énergie à votre gouvernement, aux vertus qui en rouilleront les ressorts. De ce moment, vous ne devez plus sévir contre les crimes ; vous devez, au contraire, les encourager, et laisser les vertus dans l’ombre, où le mépris que vous leur devez doit les ensevelir à jamais. Gardons-nous, sans doute, de confondre ici les grandes actions avec les vertus : très souvent une vertu n’est rien moins qu’une grande action, et plus souvent encore une grande action n’est qu’un crime. Or, les grandes actions sont très souvent nécessaires, et les vertus ne le sont jamais. Brutus, honnête homme au milieu de sa famille, n’eût jamais été qu’un triste et plat individu ; Brutus, meurtrier de César, fait à la fois un crime et une grande action : le premier n’eût jamais été connu dans l’histoire, le second en est un héros.

— Ainsi donc, selon vous, on peut être parfaitement tranquille au milieu des crimes les plus noirs ?

— C’est au sein de la vertu que le calme se trouve impossible, puisqu’il est clair que l’on existe alors dans un état contraire à la nature… à la nature qui ne peut exister, se renouveler, conserver son énergie que par l’immensité des crimes de l’homme. Ainsi ce que nous pouvons faire de mieux est de tâcher de nous faire des vertus de tous les vices des hommes, et des vices de toutes leurs vertus.

— Assurément, dit Bracciani, c’est à quoi je travaille depuis l’âge de quinze ans, et je puis dire avec vérité que j’y ai toujours trouvé le bonheur.

— Mon ami, dit Olympe à Chigi, avec la morale que vous venez de nous étaler, vous devez avoir les passions bien vives ? Vous avez quarante ans, c’est l’âge où elles parlent le plus impérieusement. Oh, oui ! je le répète, vous devez avoir fait des horreurs.

— Avec la place qu’il occupe, dit Bracciani, avec l’inspection générale de la police de Rome, les occasions de mal faire ne doivent pas lui manquer.

— Il est certain, dit Chigi, que je suis fort à même de faire le mal, et ce qu’il y a de plus sûr encore, c’est que je ne laisse guère échapper de moyens de m’y livrer.

— Vous faites des injustices… des prévarications, dit Mme de Borghèse, vous vous servez du glaive de Thémis pour immoler bien des innocents.

— Et quand tout ce que vous dites là serait, j’agirais d’après mes principes : de ce moment, je croirais bien faire. Si je suppose la vertu dangereuse dans ce monde, ai-je tort d’immoler ceux qui la pratiquent ? Si, réciproquement, je crois le vice utile à la terre, ai-je tort de laisser échapper aux lois ceux qui le professent ? Que m’importe d’être traité d’homme injuste : pourvu que ma conduite cadre avec mes principes, je suis tranquille. Avant que d’agir d’après eux, j’ai commencé par les analyser ; ensuite j’ai basé ma conduite sur eux : que l’univers entier me blâme après, peu m’importe, je ne dois compte de mes actions qu’à moi.

— Voilà la vraie philosophie, dit Bracciani, j’ai moins développé mes principes que Chigi, mais je vous assure qu’ils sont absolument les mêmes, et que je les ai mis en pratique tout aussi souvent.

— Monseigneur, dit Olympe au magistrat de la police de Rome, vous êtes accusé d’employer beaucoup trop l’affreux supplice de la corde ; vous y faites, dit-on, appliquer beaucoup d’innocents, et vous le faites prolonger principalement sur eux, à tel point, prétend-on, qu’ils y périssent toujours.

— Je vais vous expliquer l’énigme, dit Bracciani. Ce supplice compose les plaisirs de ce scélérat ; il bande en le voyant exercer, il décharge si le patient en crève.

— Comte, dit Chigi, je ne vois pas ce qui vous engage à faire ici les honneurs de mes goûts : je ne vous ai pas chargé, ce me semble, de dévoiler mes faiblesses.

— Cet aveu du comte nous fait le plus grand plaisir, dis-je avec vivacité ; c’est une jouissance que vous préparez à Olympe, et j’avouerai franchement que c’en est une que vous me donnez aussi.

— Elle serait complète, dit Olympe, si Chigi voulait s’y livrer devant nous.

— Pourquoi pas ? reprit ce libertin… Avez-vous un objet ?

— J’en trouverai facilement.

— Oui, mais cela n’aurait peut-être pas les qualités requises.

— Qu’entendez-vous par ces qualités

— Celles de l’infortune, dit Chigi, de l’innocence, de la soumission due à un juge suprême.

— Il vous est donc possible, dit Olympe, de réunir tout cela ?

— Assurément, reprit le magistrat, mes prisons regorgent de pareils sujets, et je vais, en moins d’une heure, faire conduire ici ce qui convient aux plaisirs que vous avez l’intention de vous procurer.

— Quel sera ce sujet ? dit Olympe.

— Une jeune femme de dix-huit ans, belle comme Vénus et grosse de huit mois.

— Grosse ! objectai-je, et c’est dans cet état que vous lui ferez subir un supplice aussi dangereux ?

— Qu’importe ? elle en mourra, c’est le pis-aller : en vérité, cela ne m’inquiète guère. J’aime étonnamment à les prendre ainsi ; il y a deux plaisirs pour un : c’est ce qu’on appelle la vache et le veau.

— Et cette pauvre créature, dis-je, je gagerais qu’elle est innocente ?

— Il y a deux mois que je la tiens en prison, avec le ferme projet de m’en amuser. Sa mère la soupçonne d’un vol que j’ai fait faire moi-même, afin de m’emparer de la fille ; le piège, tendu fort adroitement, réussit au mieux : la pauvre Cornélie est dans mes filets, et je suis maître de ses jours ; un mot de vous, et je vais vous la faire danser sur la corde, mieux qu’aucun baladin ne le fit de ses jours. Je persuaderai que par humanité je l’ai soustraite à la punition, et tout en me couvrant de ce que les sots appellent un crime, j’aurai le mérite d’une superbe action.

— Voilà qui va le mieux du monde, dis-je ; mais cette mère, que vous laissez vivre, ne peut-elle pas tout découvrir, et où en serions-nous alors ? Il n’y aurait, ce me semble, rien de plus aisé que de lui persuader qu’elle est la complice de sa fille et qu’elle-même a coopéré au vol dont elle veut faire retomber l’iniquité sur sa seule fille.

— Il y a peut-être encore quelques parents dans cette maison, dit le comte.

— Il est certain, dit Olympe, qu’y en eût-il vingt, il me semble que pour la sûreté personnelle de Chigi, il faudrait les immoler tous.

— Vous êtes des gens insatiables, répondit le magistrat ; je voudrais simplement que vous ne missiez pas sur le compte de vos attentions pour moi ce qui ne tient qu’à votre perfide luxure. Eh bien ! il faut vous contenter. Cornélie a un frère et une mère ; je vous réponds que tous trois vont périr sous nos yeux, par le supplice dont le comte prétend que je fais mes plaisirs.

— Voilà ce que nous voulions, dit Olympe ; quand on fait tant que de se permettre une pareille saillie, il me semble qu’il faut lui laisser toute l’extension qu’elle peut avoir ; je ne connais rien de pis que de s’arrêter en chemin. Oh ! foutre, dit alors la putain en se frottant le con par-dessus sa robe, oh ! sacredieu, que de plaisir ! j’en décharge d’avance…

Chigi sort à l’instant pour aller donner les ordres nécessaires. Un petit jardin isolé, environné de cyprès, et tenant au boudoir d’Olympe, est choisi pour le lieu de l’exécution, et nous nous pelotons, en attendant la partie. Chigi et Olympe se connaissaient, mais Bracciani n’avait jamais touché mon amie, et je n’étais connue d’aucun d’eux. La princesse se chargea donc des avances, et les frais, avec de tels libertins, ne devaient pas être fort longs. La coquine, s’approchant de moi, me déshabille et me livre bientôt nue aux mains de ses deux amis. Ils me dévorent, mais à l’italienne : mon cul devient l’unique objet de leurs caresses ; tous deux le baisent, le langotent, le mordent ; ils ne peuvent s’en rassasier ; à peine se doutent-ils que je suis une femme. Un peu d’ordre succède à ces premières caresses… Bracciani s’approche d’Olympe, qui vient de se mettre aussi nue que moi, et je deviens la proie de Chigi.

— Ne vous impatientez pas, charmante créature, me dit cet infâme libertin, le visage collé sur mes fesses ; blasé sur les plaisirs par une longue habitude de leurs sensations, il me faut des recherches pour retrouver en moi l’aiguillon de leur pointe émoussée. Je serai long, je vous impatienterai, peut-être même n’en viendrai-je pas à mon honneur ; mais vous m’aurez donné du plaisir : c’est la seule chose, ce me semble, à laquelle doive prétendre une femme…

Et le paillard se secouait tant qu’il pouvait, en continuant de savourer mes fesses.

— Madame, dit-il à Olympe, que Bracciani fourrageait, je n’aime pas trop à faire ainsi la besogne moi-même ; il me paraît que le comte est dans le même cas ; faites-nous venir quelques jeunes filles ou quelques petits garçons, je vous prie, qui, chargés de branler nos vits, de nous gamahucher, de nous socratiser, ne nous laisseront plus que des roses à cueillir aux autels de Vénus Callipyge…

Olympe sonne, deux jeunes filles de quinze ans paraissent aussitôt ; la libertine en avait toujours à ses ordres.

— Ah, bon ! dit le magistrat, dites-leur de venir promptement vaquer à des fonctions qu’il est désagréable de faire soi-même…

Obéi dès qu’il est entendu, Chigi met entre les mains des pucelles les tristes dépouilles de son humanité fléchissante, et mes fesses continuent d’être l’objet de ses baisers ; bientôt sa langue pénètre, sans que jamais la moindre distraction vienne refroidir son hommage. Bracciani, plus heureux, est déjà dans l’anus d’Olympe, pendant que la jeune satellite, à genoux devant lui, gamahuche le trou de son cul. Ce tableau, duquel Chigi s’approche un moment, le décide ; il écarte mes fesses, s’y place à demi bandant, et se fait flageller pour soutenir l’attaque… Le traître ! il déshonore mes charmes ; n’ayant pas assez de consistance pour se maintenir dans son poste, il en est rejeté. Accoutumé à l’injustice, c’est à la petite fille qu’il s’en prend… Elle le fustigeait.

— Si vous frappiez plus fort, s’écrie-t-il, cela ne m’arriverait pas…

Et en même temps, il lui applique un soufflet si vigoureux, qu’il la jette en arrière à deux pieds de là.

— Vous êtes trop bon, monseigneur, lui crie Olympe, mettez en sang cette petite gueuse : voilà comme je les traite quand elles me manquent.

— Vous avez raison, dit Chigi en s’en emparant…

Et malgré les grâces, la douceur, la gentillesse, la beauté du cul de cette charmante enfant, le barbare la fustige avec une telle violence, que le sang ruisselle au cinquantième coup. M’apercevant alors qu’il toise mes fesses avec ses verges :

— Frappe, libertin ! lui dis-je, ne te gêne pas ; je soupçonne tes projets, je les aime ; je brave tes coups, tu peux les appuyer.

Chigi ne me répond pas, mais il fouette ; il me flagelle si rudement, que son outil mollasse, à la fin rendu à la vie, devient en état de me perforer. Je me hâte de me mettre en posture, il m’encule, on lui rend ce qu’il vient de faire, et nous voilà plongés dans le sein des plaisirs.

— Déchargerons-nous ? dit Bracciani toujours sodomisant ma compagne.

— Non, non, répond Chigi, songe qu’une grande opération nous attend ; il ne faut, ici, que nous mettre en train : aux seuls supplices de la famille de Cornélie, à cette unique atrocité doit être accordé notre foutre.

Cette résolution s’adopte ; nos deux libertins, sans s’embarrasser s’ils nous laissent en chemin ou non, quittent à l’instant leurs montures, et les plaisirs de la table viennent faire diversion à ceux de la lubricité. Au milieu du repas, Chigi, presque ivre, veut qu’on couche à plat ventre sur la table celle des petites filles qu’il n’avait pas fouettée, et qu’on lui mange une douzaine de crêpes20 toutes bouillantes sur les fesses. On exécute ; la pauvre enfant, brûlée jusqu’au vif, jette des cris affreux qui n’empêchent pas les convives de piquer vigoureusement de leurs fourchettes les morceaux qu’ils prennent sur le derrière sanglant de cette infortunée.

— Il serait plaisant de lui en faire autant sur la gorge, dit Bracciani.

— Je le veux, dit Chigi, mais c’est à condition que je la clystériserai pendant ce temps-là avec de l’eau bouillante.

— Et moi dans le con, avec de l’eau-forte, dit Olympe, toujours emportée dès qu’il s’agissait d’infamie.

— Puisqu’il faut que je prononce à mon tour, observai-je à la compagnie, sauf meilleur avis, je voudrais qu’on mangeât des crêpes sur le joli visage de cette petite fille, qu’en piquant les morceaux on lui crevât les yeux avec les fourchettes, qu’elle fût ensuite empalée au milieu de la table.

Toutes ces idées s’exécutent ; on achève de se griser, de se gorger, ayant sous les yeux le divin spectacle de cette charmante petite fille expirante et se livrant aux contorsions horribles que lui arrache la douleur.

— Comment avez-vous trouvé mon dîner ? nous demanda Borghèse au dessert.

— Excellent, répondîmes-nous.

Et, vraiment, il avait été aussi somptueux que délicat.

— Eh bien, dit-elle, avalons ceci.

C’était une liqueur qui nous fit aussitôt rejeter par en haut tout ce dont nous venions de nous remplir, et, dans trois minutes, nous nous trouvâmes autant d’appétit qu’avant de nous mettre à table. Un second dîner se sert, nous le dévorons.

— Avalons de cette autre liqueur, dit Olympe, et tout va couler par en bas.

A peine cette cérémonie est-elle achevée, que l’appétit se fait encore sentir. Un troisième dîner, plus succulent que les deux autres, se ressert ; nous le dévorons.

— Point de vin d’ordinaire à celui-ci, reprit Olympe, débutons par l’Aleatico, nous finirons par le Falerne et les liqueurs dès l’entremets.

— Et la victime ?

— Oh, foutre ! elle respire encore, dit Chigi.

— Changeons-la, dit Olympe, et qu’on enterre celle-là morte ou vive.

Tout s’arrange, et la seconde des jeunes filles, empalée par le trou du cul, nous sert de surtout au troisième dîner. Nouvelle à ces excès de table, je crus que je n’y résisterais pas ; je me trompais : en aiguisant l’estomac, la liqueur que nous prenions le réconfortait ; et quoique nous eussions tous mangé des cent quatre-vingts plats offerts à notre voracité, pas un de nous ne s’en ressentit. A ce troisième dessert, comme notre seconde victime respirait encore, nos libertins impatientés l’accablèrent d’outrages. Écumante de foutre et d’ivresse, il n’y eut rien qu’ils n’exécutassent sur son malheureux corps, et j’avoue que je les aidai beaucoup. Bracciani essaya sur elle deux ou trois expériences de physique, dont la dernière consistait à produire une foudre simulée qui devait l’écraser à l’instant : telle fut sa cruelle fin. Elle expirait, quand la famille Cornélie vint éveiller dans nous l’affreux désir de nouvelles horreurs.

Si rien n’égalait la beauté de Cornélie, rien ne surpassait non plus la majesté des traits, la supériorité de la taille de sa malheureuse mère, âgée de trente-cinq ans. Léonard, frère de Cornélie, atteignait à peine sa quinzième année, et ne le cédait en rien à ses parents.

— Voilà, bien, dit, Bracciani, en le saisissant tout à coup, le plus joli petit bardache que j’aie encore baisé depuis longtemps.

Mais un air d’abattement et de tristesse absorbait tellement cette famille infortunée, qu’on ne put s’occuper un moment que de les considérer en cet état ; et c’est une jouissance pour le crime, que de se repaître des chagrins dont sa scélératesse accable la vertu.

— Tes yeux s’animent, me dit Olympe.

— Cela peut être, répondis-je ; il faudrait être bien froide, pour n’être pas émue d’un tel spectacle.

— Je n’en connais pas de plus délicieux, me répondit Borghèse ; il n’en est pas un seul au monde qui me fasse aussi prodigieusement bander.

— Prisonniers, dit alors le magistrat en affectant le ton le plus sévère, vous êtes, je crois, bien pénétrés de vos crimes ?

— Nous n’en commîmes jamais, dit Cornélie ; je crus un moment ma fille coupable, mais, éclairée par ta conduite, je sais maintenant à quoi m’en tenir.

— Vous allez le mieux savoir tout à l’heure…

Et nous les fîmes à l’instant passer avec nous dans le petit jardin préparé pour l’exécution. Chigi leur fit là un interrogatoire dans toutes les formes ; je le branlais pendant ce temps-là… Vous n’imaginez pas l’art avec lequel il les fit tomber dans tous les pièges qu’il leur tendait… les subterfuges qu’il employa pour les faire couper ; et quelque candeur, quelque naïveté que missent dans leurs défenses ces trois infortunés, Chigi les trouva coupables, et leur sentence fut à l’instant prononcée. Olympe s’empare aussitôt de la mère ; je saisis la fille ; le comte et le magistrat sautent sur le petit garçon.

Quelques supplices s’imposèrent, en attendant celui qui devait terminer ces orgies. Olympe voulut fouetter Cornélie sur le ventre, Bracciani et le magistrat déchirèrent à coups de gaule les jolies fesses de Léonard, et je vexai fortement le beau sein de la mère. On les attache à la fin tous les trois aux cordes qui vont leur donner la mort. Quinze cabrioles consécutives leur brisent bientôt la poitrine, les seins, les vaisseaux ; au dixième, l’enfant de Cornélie se détache et tombe sur les cuisses de Chigi, que je branlais sur les fesses d’Olympe, pendant que Bracciani faisait aller la corde. Tout décharge à ce spectacle, et ce que je remarque d’affreux, c’est qu’on le poursuivit. Quoique les têtes fussent calmes, aucun de nous n’imagina de demander grâce ; et les coups de corde se continuèrent jusqu’à ce que les malheureux qu’on y appliquait eussent rendu l’âme. Et voilà comme le crime s’amuse de l’innocence, quand, ayant pour lui le crédit et la richesse, il ne lui reste plus à lutter que contre l’infortune et la misère.

Le projet horrible du lendemain s’exécuta. Olympe et moi, placées sur une terrasse, nous nous branlions en voyant la rapidité de l’incendie. Les trente-sept hôpitaux furent consumés, et plus de vingt mille âmes y périrent.

— Oh ! sacredieu ! dis-je à Olympe, en déchargeant au spectacle enchanteur de ses crimes et de ceux de ses complices, qu’il est divin de se livrer à de tels écarts ! Inexplicable et mystérieuse Nature, s’il est vrai que ces délits t’outragent, pourquoi donc m’en délectes-tu ? Ah ! garce, tu me trompes peut-être, comme je l’étais autrefois par l’infâme chimère déifique à laquelle on te disait soumise ; nous ne dépendons pas plus de toi que de lui. Les causes sont peut-être inutiles aux effets, et nous tous, par une force aveugle, aussi stupide que nécessitée, nous ne sommes que les machines ineptes de la végétation, dont les mystères, expliquant tout le mouvement qui se fait ici-bas, démontrent également l’origine de toutes les actions des hommes et des animaux.

L’incendie dura huit jours, pendant lesquels nous ne vîmes pas nos amis ; ils reparurent le neuvième.

— Tout est fini, dit le magistrat ; le pape est parfaitement consolé du malheur qui vient d’arriver ; j’ai obtenu le privilège que je demandais : voilà mon profit sûr, et votre récompense décidée. Chère Olympe, poursuivit Chigi, ce qui aurait le plus attendri votre âme bienfaisante, c’eût été sans doute l’incendie des conservatoires : si vous eussiez vu toutes ces jeunes filles nues… échevelées, se précipiter les unes sur les autres, pour échapper aux flammes qui les poursuivaient, et la horde des coquins, que j’avais placés là, les y repousser cruellement, sous le prétexte de les secourir, dérober néanmoins les plus jolies, pour les offrir un jour à mes voluptés tyranniques, se hâter de plonger les autres au milieu des flammes… Olympe… Olympe, si vous eussiez vu tout cela, vous en seriez morte de plaisir.

— Scélérat ! dit Mme de Borghèse, combien en as-tu conservées ?

— Près de deux cents, répondit le monsignor ; on les garde dans un de mes palais, d’où elles partiront en détail pour se distribuer dans mes campagnes. Les vingt plus jolies vous seront offertes, je vous le promets, et ne vous demande pour reconnaissance que de me faire voir quelquefois d’aussi belles créatures que cette charmante personne, continua-t-il en me montrant.

— Je suis étonnée que vous y pensiez encore, après ce que je sais de votre philosophie sur cet objet, dit Olympe.

— J’avoue, répondit le magistrat, que mes sentiments sont très loin de se donner avec mon vit, et qu’il suffirait qu’une femme parût aimer ma jouissance, pour n’être plus payée de moi que par de la haine et du mépris. Il m’est arrivé très souvent même de concevoir l’un et l’autre sentiment pour l’objet qui devait me servir, et mes plaisirs, pris de cette manière, se trouvaient y gagner beaucoup. Tout cela tient à ma manière de penser sur la reconnaissance : je ne veux pas qu’une femme s’imagine que je lui doive quelque chose, parce que je me souille sur elle ; je ne lui demande alors que de la soumission, et la même insensibilité que le fauteuil qui sert à pousser ma selle. Je n’ai jamais cru que, de la jonction de deux corps, puisse jamais résulter celle de deux cœurs : je vois à cette jonction physique de grands motifs de mépris… de dégoût, mais pas un seul d’amour ; je ne connais rien de gigantesque comme ce sentiment-là, rien de plus fait pour attiédir une jouissance, rien, en un mot, de plus loin de mon cœur. Cependant, madame, j’ose vous assurer sans fadeur, poursuivit le magistrat en me serrant les mains, que l’esprit dont vous êtes douée vous met à l’abri de cette manière de penser, et que vous méritez toujours le titre et la considération de tous les philosophes libertins. Je vous rends assez de justice pour croire que vous ne devez être jalouse que de plaire à ceux-là.

De ces flagorneries, dont je faisais assez peu de cas, nous passâmes à des choses plus sérieuses. Chigi voulut voir encore une fois mon derrière ; il ne pouvait, disait-il, s’en rassasier. Bracciani, Olympe, lui et moi, nous passâmes donc dans le cabinet secret des plaisirs de la princesse, où de nouvelles infamies se célébrèrent, et je rougis, d’honneur, de vous les avouer. Cette maudite Borghèse avait tous les goûts, toutes les fantaisies. Un eunuque, un hermaphrodite, un nain, une femme de quatre-vingts ans, un dindon, un singe, un très gros dogue, une chèvre et un petit garçon de quatre ans, arrière-petit-fils de la vieille femme, furent les objets de luxure que nous présentèrent les duègnes de la princesse.

— Oh ! grand Dieu ! m’écriai-je en voyant tout cela, quelle dépravation !

— Elle est on ne saurait plus naturelle, dit Bracciani : l’épuisement des jouissances nécessite des recherches. Blasés sur les choses communes, on en désire des singulières, et voilà pourquoi le crime devient le dernier degré de la luxure. Je ne sais, Juliette, quel usage vous ferez de ces bizarres objets, mais je vous réponds que la princesse, mon ami et moi, nous allons sûrement trouver de grands plaisirs avec eux.

— Il faudra bien que je m’en arrange aussi, répondis-je, et je puis vous assurer d’avance que vous ne me verrez jamais en arrière quand il s’agira de débauche et d’incongruités.

Je n’avais pas fini, que le gros dogue, accoutumé sans doute à ce manège, vint farfouiller sous mes jupes.

— Ah ! voilà Lucifer en train ! dit Olympe en riant. Juliette, déshabille-toi ; livre tes charmes aux libidineuses caresses de ce superbe animal, et tu verras combien tu en seras contente.

J’accepte… Et comment une horreur m’eût-elle révoltée, moi qui, journellement, les recherchais toutes avec tant de soins ? On me place à quatre pattes au milieu de la chambre ; le dogue tourne, me flaire, lèche, monte sur mes reins, et finit par m’enconner à merveille, et me décharger dans la matrice. Mais il arriva quelque chose d’assez singulier : son membre grossit tellement dans l’opération, qu’il n’essayait de le retirer qu’en me causant des douleurs énormes. Le drôle alors voulut recommencer ; on décida que c’était le plus court : une seconde décharge l’ayant effectivement affaibli, il se retire après m’avoir deux fois arrosée de son sperme.

— Tenez, dit Chigi, vous allez voir M. Lucifer me traiter bientôt comme Juliette. Extrêmement libertin dans ses goûts, ce charmant animal honore la beauté partout où il la trouve : il va foutre mon cul avec le même plaisir qu’il vient de baiser le con de madame, je le parie. Mais je n’imiterai point l’oisiveté de notre chère amie, et je vais foutre cette chèvre tout en servant de putain à Lucifer.

Je n’ai jamais rien vu de si bizarre que cette jouissance. Chigi, avare de son foutre, ne déchargea point ; mais il eut l’air de prendre de bien grands plaisirs à cette voluptueuse extravagance.

— Regardez-moi, dit Bracciani, je vais vous donner un autre spectacle…

Il se fait enculer par l’eunuque et encule le dindon. Olympe, les fesses tournées vers lui, tenait entre les cuisses la tête de l’animal ; elle la coupe au moment où le physicien perd sa semence.

— Voilà, dit le libertin, le plus délicieux des plaisirs ! On n’imagine pas ce que fait éprouver le resserrement de l’anus du dindon, quand on lui coupe le cou, positivement à l’instant de la crise.

— Je ne l’ai jamais essayé, dit Chigi ; mais j’ai si fort entendu vanter cette manière de foutre, qu’il faut que j’essaie dans un autre genre… Juliette, me dit-il, tenez cet enfant entre vos cuisses pendant que je l’enculerai ; puis, au moment où mes blasphèmes vous annonceront mon délire, vous lui couperez le cou.

— Bien, dit Olympe, mais en le servant, mon cher, il faut que mon amie ait du plaisir. Je vais placer l’hermaphrodite sous sa bouche, et caressant à la fois dans lui les deux sexes, elle lui gamahuchera tout à tour, et les preuves de sa virilité et celles de sa féminine existence.

— Attendez, dit Bracciani, la posture peut s’arranger en telle sorte que je puisse enculer l’hermaphrodite et me faire foutre par l’eunuque, ayant sous mon nez le cul de la vieille, qui me chiera sur le visage.

— Quelle dépravation ! dit Olympe.

— Madame, dit Bracciani, tout cela s’explique ; il n’est pas un seul goût, pas un seul penchant, dont on ne puisse dévoiler la cause.

— Allons, dit Chigi, puisque vous vous enchaînez tous, il faut que le singe m’encule, pendant que le nain, à cheval sur les reins du petit garçon, me présentera ses fesses à baiser.

— Voilà qui va le mieux du monde, dit Olympe ; il n’y a donc de vacant ici que Lucifer, la chèvre et moi.

— Rien de plus aisé, dit Chigi, que de nous mettre tous en scène. Que la chèvre et vous se placent près de moi ; je varierai d’un cul à l’autre, et Lucifer vous sodomisera quand je n’occuperai pas votre cul ; mais je déchargerai toujours dans celui du petit garçon, dont Juliette coupera le cou dès qu’elle me verra pâmer.

Le tableau s’arrange : jamais rien d’aussi monstrueux ne s’était fait en lubricité ; nous n’en déchargeâmes pas moins tous ; l’enfant fut décapité très à point, et nous ne dérangeâmes le tableau que pour faire l’éloge des divins plaisirs que cette bizarrerie venait de nous procurer à tous21.

Le reste de la journée se passa en luxures à peu près semblables. Je fus foutue par le singe ; encore une fois par le dogue, mais en cul par l’hermaphrodite, par l’eunuque, par les deux Italiens, par le godemiché d’Olympe. Tout le reste me branla, me lécha, et je sortis de ces nouvelles et singulières orgies, après dix heures des plus piquantes jouissances. Un souper délicieux couronna la fête ; un sacrifice grec y fut célébré : on y immola toutes les bêtes dont nous avions joui, et la vieille, liée et garrottée sur le haut de leur bûcher, y fut brûlée vive avec eux ; l’eunuque et l’hermaphrodite furent les seuls individus conservés, et nous volâmes à d’autres plaisirs.

Il y avait cinq mois que j’étais à Rome, sans qu’il fût encore question de la visite au pape, que les cardinaux Bernis et Albani m’avaient fait espérer avec la Borghèse, lorsque je reçus enfin, quelques jours après cette aventure-ci, un petit billet bien galant de Bernis, qui me prévenait de me trouver chez lui le lendemain de bonne heure, pour être présentée à Sa Sainteté qui, quoiqu’elle désirât depuis longtemps me voir, n’avait pourtant pas pu se satisfaire plus tôt. On me recommandait la toilette la plus simple, mais, en même temps, la plus élégante, et point de parfums. « Braschi, comme Henri IV, m’écrivait le cardinal, veut que chaque chose sente ce qu’elle doit sentir ; il a l’art en horreur, et tient à la nature. Il est donc essentiel de vous abstenir même du bidet. » Obéissante dans tous les points, je fus, avant dix heures du matin, toute prête, au palais Bernis. C’était au Vatican que Pie nous attendait.

— Saint-Père, lui dit Bernis en me présentant, voici la jeune Française que vous avez désirée. Singulièrement honorée de la faveur que vous lui faites, elle vous promet de se prêter aveuglément à tout ce qu’il plaira à Votre Sainteté de lui ordonner.

— Elle ne se repentira point de ses complaisances, dit Braschi. Avant que de nous livrer aux impuretés dont il s’agit, je suis bien aise de la voir un peu seule… Sortez, cardinal, et dites aux caméristes que les portes seront aujourd’hui fermées pour tout le monde.

Bernis se retire et Sa Sainteté, me conduisant par la main, m’introduit dans d’immenses appartements, jusqu’en un cabinet solitaire, où le luxe et la mollesse, sous les brunes couleurs de la religion et de la modestie, offraient néanmoins à la luxure tout ce qui pouvait le mieux flatter ses penchante. Là, tout se mêlait indistinctement. Près d’une Thérèse en extase, on voyait Messaline enculée, et, sous l’image du Christ, était une Léda…

— Reposez-vous, me dit Braschi. Dans ce lieu, j’oublie les distances, et, souriant au vice quand il est aussi aimable que vous, je lui permets de s’asseoir auprès de la vertu.

— Fantôme orgueilleux, répondis-je à ce vieux despote, l’habitude où tu es de tromper les hommes fait que tu cherches à te tromper toi-même. Où diable vas-tu chercher la vertu, quand tu ne me fais venir ici que pour te souiller de vices ?

— Un homme comme moi ne se souille jamais, ma chère fille, me répondit le pape. Successeur des disciples de Dieu, les vertus de l’Éternel m’entourent, et je ne suis pas même un homme, quand j’adopte un instant leurs défauts.

Après un éclat de rire dont je ne fus pas maîtresse :

— Évêque de Rome ! m’écriai-je, suspends donc cette morgue insolente avec une femme assez philosophe pour t’apprécier. Écoute : et trouve bon que j’analyse un moment avec toi ta puissance et tes prétentions.

Il se forme dans la Galilée une religion dont les bases sont la pauvreté, l’égalité et la haine des riches. Les principes de cette sainte doctrine sont qu’il est aussi impossible à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille… que le riche est damné, uniquement parce qu’il est riche. Il est défendu aux disciples de ce culte, de ne jamais faire aucune provision. Jésus, leur chef, dit positivement : « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir ; il n’y aura jamais parmi vous ni premier ni dernier… Celui de vous qui voudra s’agrandir sera abaissé ; celui de vous qui voudra être le premier sera le dernier »22. Les premiers apôtres de cette religion gagnent leur vie à la sueur de leur front. Tout cela est-il vrai, Braschi ?

— Oui, certes.

— Eh bien, je te demande maintenant quel rapport il y a entre ces premières institutions et les immenses richesses que tu te fais donner dans l’Italie. Est-ce de l’Évangile ou de la fourberie de tes prédécesseurs que tu possèdes tant de biens ? Pauvre homme ! et tu crois nous en imposer encore ?

— Athée, respecte au moins le descendant de saint Pierre.

— Tu n’en descendis jamais : jamais saint Pierre ne mit les pieds dans Rome. Il n’y eut aucun évêque dans les premiers siècles d’une église qui ne commence à être connue, à prendre quelque consistance, que vers la fin du second siècle de notre ère. Comment oserais-tu soutenir que ce Pierre était à Rome, quand lui-même écrivait à Babylone23 ?

T’imagines-tu échapper encore à la critique, en disant que Rome et Babylone étaient la même chose ?… Malheureux fou ! on ne te croit plus, on te méprise. Mais Pierre fût-il même ton type ?… Ton prédécesseur ne nous est-il pas dépeint comme un pauvre qui catéchisait des pauvres ? Conviens, Braschi, qu’il ressemble bien, en ce cas, à ces fondateurs d’ordres qui vivaient dans l’indigence, et dont les successeurs nagent dans l’or. Je sais que ceux qui suivirent Pierre ont tantôt gagné et tantôt perdu ; il n’en est pas moins vrai que la superstition et la crédulité sont assez grandes pour qu’il te reste encore trente ou quarante millions de serviteurs sur la terre. Mais crois-tu que le flambeau de la philosophie ne luira pas bientôt à leurs yeux ? crois-tu qu’ils consentiront encore bien longtemps à se donner un maître à trois ou quatre cents lieues d’eux ? qu’ils voudront encore bien longtemps ne penser, ne juger, n’agir que d’après toi ? ne tenir leurs biens qu’à la condition de t’en payer tribut ? n’épouser qui bon leur semble, que par ton agrément ? Eh ! non, non ! n’imagine pas que leur erreur soit encore longue. Je sais que ces droits ridicules allaient bien plus loin jadis ; vous étiez au-dessus des Dieux, car ces Dieux passaient seulement pour pouvoir disposer des empires, et vous en disposez en effet. Mais je te le répète, Braschi, tout cela s’éclipse, tout cela disparaît ; et en effet, mon cher pape, combien ne doit-on pas être surpris quand on voit à quel point la superstition peut dénaturer les choses les plus simples ! Conviens qu’on ne sait alors qui l’on doit le plus admirer, ou de l’aveuglement des peuples ou de la hardiesse effroyable de ceux qui les trompent. Comment se peut-il que, d’après les dérèglements dont vous vous êtes souillés à la face de l’univers, on puisse encore vous révérer comme vous l’êtes ? et comment peut-il vous rester encore quelques prosélytes ? Ce ne fut que la stupidité des princes et des peuples qui consolida la grandeur des papes, et qui leur donna l’audace inconcevable de s’arroger des prétentions aussi contraires à l’esprit de leur religion que révoltantes à la raison et nuisibles à la politique. Ceux qui connaissent l’empire de la superstition doivent être bien étonnés, cependant, de ses succès ; il n’y a point d’écarts, point d’imbécillités dont la dévotion ne soit susceptible. Quelques motifs politiques vinrent, d’ailleurs, à l’appui des effets de la superstition. Pendant la décadence de l’Empire, les chefs, occupés de guerres dispendieuses et très éloignées, furent contraints à vous ménager, parce qu’ils vous savaient en possession de l’esprit du peuple ; en fermant les yeux sur vos entreprises, ils les dirigèrent, sans s’en douter, vers la destruction de leur empire. Les hordes barbares adoptèrent par ignorance le système politique des empereurs, et voilà comme vous devîntes petit à petit les maîtres d’une partie des peuples de l’Europe.

Le dépôt des sciences restait dans les mains des moines, vos dignes défenseurs ; personne ne put éclairer l’univers ; on se soumit à ce qu’on n’entendait pas, et ces guerriers, qui parcouraient le monde, trouvèrent plus simple de vous rendre un culte que de vous analyser. L’esprit changea au quinzième siècle : l’aurore de la philosophie annonça la chute de la superstition ; les nuages se dissipèrent, on osa vous regarder en face. Alors on ne vit bientôt plus, en vous et les vôtres, que des imposteurs et des fourbes : quelques nations, encore subjuguées par leurs prêtres, vous restent fidèles ; mais le flambeau de la raison luit à la fin pour elles. Ô mon cher, ton rôle est fini ! Pour hâter l’importante révolution qui doit renverser à jamais les colonnes de ton superstitieux empire, qu’on jette les yeux sur l’histoire de tes prédécesseurs. Je vais l’esquisser aux tiens, Braschi ; mon érudition te fera voir que, puisque les femmes de ma nation sont instruites à ce point, cette nation dont je suis fière ne sera pas longtemps à secouer ton joug ridicule.

Que vois-je dans les commencements de ton ère chrétienne ? Des combats, des tumultes, des séditions, des massacres, uniques fruits de l’avidité et de l’ambition des scélérats qui prétendaient à ton trône ; déjà des chars traînaient dans Rome les orgueilleux pontifes de ta dégoûtante Église ; déjà le luxe et la lubricité les souillaient ; déjà la pourpre les enveloppait ; et ce n’est point à tes ennemis que je te renvoie pour te convaincre des reproches que l’on vous adressait, c’est aux partisans, aux Pères mêmes de votre Église ; écoute Jérôme et Basile : Quand j’étais à Rome, dit le premier, je voulus faire entendre le langage de la pitié et de la vertu ; les Pharisiens entourant le pape me tourmentèrent ; je quittai les palais de Rome pour retourner dans la grotte de Jésus. Ainsi vos satellites, entraînés par la force de la vérité, vous désignaient déjà. Avec quelle énergie le même Jérôme vous reproche ailleurs les scandales qu’occasionnaient vos débauches, vos fourberies, vos intrigues pour tirer de l’argent des riches, pour vous faire mettre sur le testament des grands, et surtout des dames de Rome, que vous trompiez après en avoir joui. Te renverrai-je aux édits des empereurs ? Vois-y avec quelle force ceux de Valentinien, de Valens et de Gratien cherchaient à réprimer votre avarice, votre libertinage et votre ambition. Mais suivons notre esquisse, et peignons à grands traits. Crois-tu, Braschi, crois-tu qu’on puisse douter de ta sainteté… de ton infaillibilité, quand on voit :

Un Liberius entraînant, par crainte et par faiblesse, toute l’Église dans l’arianisme.

Un Grégoire proscrivant les sciences et les arts, parce qu’il dit que la seule ignorance peut favoriser les absurdités de sa dégoûtante religion… qui ose porter l’impudence jusqu’à flatter la reine Brunehaut, ce monstre dont la France rougit encore aujourd’hui.

Un Étienne VII regardant Formose, son prédécesseur, comme tellement souillé de crimes, qu’il se soit barbarement et ridiculement obligé d’imposer un supplice à son cadavre.

Un Sergius, souillé de toutes sortes de débauches, et toujours conduit par des putains.

Un Jean XI, fils de l’une de ces coquines, et qui vécut lui-même en inceste réglé avec Marosia, sa mère.

Un Jean XII, magicien idolâtre et faisant servir le temple de Dieu même à ses plus honteuses débauches.

Un Boniface VII, si empressé de la tiare, qu’il assassine Benoît VI, pour lui succéder24.

Un Grégoire VII qui, plus despote que tous les rois, les faisait venir demander grâce à sa porte… qui répandit des flots de sang en Allemagne, uniquement pour son orgueil et pour son ambition… qui soutint, en un mot, que tout pape était infaillible et saint, et qu’il suffisait d’être assis sur la chaire de Saint Pierre pour être aussi puissant que Dieu même.

Un Pascal II qui, d’après ces abominables principes, ose armer un empereur contre son propre père.

Un Alexandre III, qui fait ignominieusement fouetter Henri II, roi d’Angleterre, pour un meurtre que ce prince n’avait jamais commis… qui promulgue une croisade si sanglante contre les Albigeois.

Un Célestin III, qui, plein d’ambition et de tyrannie, ose placer avec son pied la couronne sur la tête d’Henri VI, prosterné devant lui ; renverser ensuite d’un coup de pied cette même couronne, pour apprendre à l’empereur ce à quoi il devait s’attendre, s’il manquait au respect qu’il devait au pape.

Un Innocent IV, empoisonneur de l’empereur Frédéric pendant les guerres interminables des Guelfes et des Gibelins, que votre orgueil et vos passions occasionnèrent et qui démoralisèrent si longtemps l’Italie.

Un Clément IV, qui fait trancher la tête à un jeune prince, pour le seul tort de venir réclamer la succession de ses pères.

Un Boniface VIII, fameux par ses démêlés avec les rois de France ; impie, ambitieux, auteur de cette farce sainte connue sous le nom de jubilé, et dont le seul but est de remplir les coffres pontificaux25.

Un Clément V, assez scélérat pour avoir fait empoisonner l’empereur Henri VI dans une hostie.

Un Benoît XII, qui achète à prix d’argent la sœur du célèbre Pétrarque, pour en faire sa maîtresse.

Un Jean XXIII, fameux par ses extravagances… qui condamna comme hérétiques tous ceux qui soutenaient que Jésus-Christ avait vécu dans la pauvreté, qui disposa des couronnes, qui changea le juste en injuste et qui porta la démence au point d’excommunier les anges.

Un Sixte IV, qui tirait un revenu considérable des bordels qu’il avait installés dans Rome, qui envoya un drapeau rouge aux Suisses, en les invitant de s’égorger entre eux, pour la prospérité de l’Église romaine.

Un Alexandre VI, qu’il suffit de nommer pour exciter contre lui l’indignation et l’horreur de ceux qui ont quelque idée de son histoire ; un scélérat enfin, qui n’avait ni probité, ni honneur, ni bonne foi, ni pitié, ni religion et dont les débauches libidineuses, les cruautés, les empoisonnements, surpassent tout ce que Suétone nous rapporte de Tibère, de Néron, de Caligula ; un libertin, en un mot, qui coucha avec Lucrèce, sa fille26, qui se plaisait à faire courir à quatre pattes cinquante putains toutes nues, pour s’échauffer l’imagination par les différentes postures qu’elles étaient obligées de prendre ainsi.

Un Léon X, qui, pour réparer les dépravations de ses prédécesseurs, imagina de vendre des indulgences, et, néanmoins incrédule, au point qu’il répondit au cardinal Bembo, son ami, qui lui citait un passage de l’Écriture : Eh ! que diable venez-vous me dire ici, avec vos fables de Jésus-Christ ?

Un Jules III, vrai sardanapale, qui porta l’impudence au point d’élever son bardache au cardinalat ; qui, nu un jour dans sa chambre, obligea les cardinaux qui y entraient de se mettre de même, en leur disant : « Mes amis, si nous courions ainsi les rues de Rome, on ne nous révérerait pas tant. Or, si nos habits seuls inspirent du respect, ce n’est donc qu’à eux que nous avons l’obligation d’être quelque chose. »

Un Pie V, révéré comme un saint, fanatique, cruel, qui fut la cause de toutes les persécutions exercées en France contre les protestants ; instigateur des férocités du duc d’Albe ; assassin de Paléario, dont le seul crime était d’avoir dit que l’Inquisition avait un poignard destiné à frapper les gens de lettres ; et qui prétendait enfin n’avoir jamais autant désespéré de son salut que lorsqu’il était pape.

Un Grégoire XIII, affreux panégyriste de la Saint-Barthélemy, et qui, par des lettres particulières, félicita Charles IX de ce qu’il avait tiré lui-même sur les protestants.

Un Sixte Quint, qui déclara qu’on pouvait s’enculer tant qu’on voudrait, à Rome, pendant la canicule, et qui n’établit l’ordre et la police, dans cette grande ville, qu’en l’inondant de sang.

Un Clément VII, auteur de la fameuse conspiration des poudres.

Un Paul V, qui fit la guerre à Venise, parce qu’un magistrat civil avait voulu punir un moine d’avoir violé et assassiné une fille de douze ans.

Un Grégoire XV, écrivant à Louis XIII : « Égorgez, assassinez tous ceux qui me méconnaissent. »

Un Urbain VIII, coopérateur des massacres d’Irlande, où périrent cent cinquante mille protestants, etc., etc.

Les voilà, mon ami, les voilà ceux qui t’ont précédé ! Et tu ne veux pas que nous concevions une juste horreur pour les chefs insolents ou corrompus d’une pareille secte ? Ah ! puissent tous les peuples se détromper bientôt sur le compte de ces idoles papales qui, jusqu’ici, ne leur ont procuré que des troubles, de l’indigence et des malheurs ! Que tous les peuples de la terre, frémissant des effets terribles causés depuis tant de siècles par de pareils scélérats, s’empressent de détrôner celui qui leur succède, et de culbuter en même temps la religion stupide et barbare, idolâtre, sanguinaire, impie, qui put les admettre ou les ériger un instant !

Pie VI, qui m’avait écoutée très attentivement, me regarda dès que j’eus fini, avec la plus extrême surprise.

— Braschi, lui dis-je, tu t’étonnes de me trouver si savante ; sache que c’est ainsi, maintenant, qu’on élève tous les enfants de ma patrie : ils sont évanouis, les siècles d’erreur. Prends donc ton parti, vieux despote, brise ta croix, brûle tes hosties, foule tes images et tes reliques aux pieds : après avoir dégagé les peuples du serment de fidélité envers leurs souverains, dégage les tiens, maintenant, des erreurs où tu les tenais plongés. Crois-moi, descends de ton trône, si tu ne veux pas être enseveli sous ses ruines : il vaut mieux céder la place au plus fort, que de le voir s’en emparer malgré toi. L’opinion règle tout dans le monde ; elle change sur ton compte et sur celui de toutes tes mômeries : varie comme elle. Quand la faux est levée, il est plus prudent de détourner la tête, que d’attendre le coup. Tu as de quoi vivre, redeviens bourgeois de Rome. Change le costume funèbre de toute cette canaille enfroquée qui t’entoure, licencie tes moines, ouvre tes cloîtres, rends à tes religieuses la liberté de se marier, n’enterre pas le germe de cent générations. L’Europe étonnée t’admirera, ton nom se tracera sur les colonnes des temples de mémoire, dont tu n’approcheras jamais si tu ne changes bientôt le triste honneur d’être pape, contre celui, bien autrement précieux, d’être philosophe.

— Juliette, me dit Braschi, on m’avait bien dit que tu avais de l’esprit, mais je ne t’en croyais pas autant ; un tel degré d’élévation dans les idées est extrêmement rare chez une femme. Je vois bien que ce n’est pas avec toi qu’il faut feindre ; j’ôte le masque : vois l’homme, vois celui qui veut jouir de toi à tel prix que ce puisse être.

— Écoute-moi, vieux singe, répondis-je, je ne suis pas venue ici pour jouer la vestale, et, puisque j’ai tant fait que de me laisser conduire dans les appartements les plus mystérieux de ton palais, tu dois être bien sûr que je n’ai pas envie de te résister ; mais au lieu d’avoir en moi une femme aimable, une femme ardente, prévenant tes goûts, les aimant, tu n’auras qu’une froide idole, si tu ne consens pas aux quatre choses que je vais exiger de toi.

J’exige d’abord, pour première marque de confiance, que tu me donnes les clefs de tes chambres les plus secrètes ; je veux visiter tout, je ne veux pas qu’il y ait un seul cabinet qui m’échappe.

La seconde chose que je désire est une dissertation philosophique sur le meurtre : je me suis souvent souillée de cette action, je veux savoir à quoi m’en tenir sur elle. Ce que tu vas me dire fixera pour toujours ma façon de penser ; non que je croie à ton infaillibilité, mais j’ai confiance aux études que tu as dû faire, et me connaissant philosophe, je suis sûre que tu n’oseras me tromper.

Ma troisième condition est que, pour me convaincre du profond mépris dans lequel doivent être à tes yeux toutes les mômeries sacrées du culte chrétien, tu ne jouiras de moi que sur l’autel de saint Pierre, après avoir fait célébrer, par tes chapelains, la messe sur le cul d’un bardache, et m’avoir enfoncé dans l’anus, avec ton vit sacré, le petit Dieu de pain résultant de cet abominable sacrifice. J’ai fait cent fois toutes ces folies-là, mais je bande à te les voir faire, et tu ne me toucheras jamais sans cela.

La quatrième clause est que tu me donneras, dans quelques jours, un grand souper avec Albani, Bernis et mon amie Borghèse, que tu feras éclater dans ce souper plus de luxure et de libertinage que n’en affichèrent jamais tes prédécesseurs : je veux que ce repas l’emporte mille fois en infamies, sur celui qu’Alexandre VI fit servir à Lucrèce, sa fille.

— Assurément, dit Braschi, voilà d’étranges conditions !

— Ou de tes jours tu ne me posséderas, ou tu les accepteras toutes.

— Songes-tu que tu es à ma disposition ici, et que d’un mot…

— Je sais que tu es un tyran, que tu es un scélérat : tu n’occuperais pas la place où tu es, sans ces qualités ; mais comme je suis aussi coquine que toi, tu me respectes, tu m’aimes ; tu es bien aise de voir jusqu’à quel point la scélératesse, en tout genre, peut maîtriser, peut remplir l’esprit d’une femme ; à ce titre puissant, Braschi, tu m’aimeras… tu me satisferas.

— Ô Juliette ! me dit Pie VI en m’embrassant, tu es une fort singulière créature ; ton ascendant l’emporte, je serai ton esclave ; avec la tête que tu me montres, j’attends de toi les plus piquants plaisirs… Tiens, voilà mes clefs… visite… je te livre tout ; après les faveurs que j’attends de toi, je te promets la dissertation dont tu es curieuse. Tu peux compter sur le souper que tu me demandes, et, cette nuit même, la profanation que tu exiges aura lieu. Je n’ajoute pas plus de foi que toi à toutes ces mômeries spirituelles, mon ange : mais tu connais l’obligation où nous sommes d’en imposer aux faibles. Je suis comme le charlatan qui distribue ses drogues : il faut bien que j’aie l’air d’y croire, si je veux les vendre.

— Voilà bien qui prouve que tu es un coquin, dis-je, en interrompant Braschi ; si tu étais honnête, tu aimerais mieux éclairer les hommes que de les tromper ; tu déchirerais le bandeau qui couvre leurs yeux, au lieu de l’épaissir.

— Mais je mourrais de faim !

— Et quelle nécessité y a-t-il que tu vives ? est-il donc urgent, pour que tu digères, que cinquante millions d’hommes soient dans l’erreur ?

— Oui, parce que mon existence est tout pour moi, et que ces cinquante millions d’hommes ne me sont rien… parce que la première des lois de la nature est de se conserver… n’importe aux dépens de qui.

— Tu es démasqué, pontife, c’était tout ce que je voulais. Donnons-nous donc la main, puisque nous voilà tous deux aussi fripons l’un que l’autre, et que, désormais, entre nous, il n’y ait plus rien de caché.

— J’y consens, dit le pape, ne nous occupons que de plaisirs.

— Eh bien, répondis-je, commence d’abord par acquitter l’une de tes promesses ; charge un guide de toutes les clefs de ce palais, je veux tout voir.

— Je serai ce guide moi-même, dit Braschi… Cette superbe maison, me dit-il, à mesure que nous avancions, est bâtie sur l’emplacement de celle où Néron s’amusait à illuminer ses jardins avec les corps des premiers chrétiens ; il les plaçait de distance en distance, pour lui servir de pots à feu27.

— Oh ! mon ami, interrompis-je, j’étais digne de ce spectacle ; j’aurais bien voulu l’observer ; ma haine pour ta secte infâme me l’eût rendu bien doux à considérer.

— N’oublie donc pas, friponne, me dit le Saint-Père, que tu parles au chef de cette religion…

— Il ne l’aime pas plus que moi, répondis-je, il l’apprécie à sa juste valeur ; l’estime qu’il a pour elle n’est assise que sur les revenus qu’il en recueille. Eh ! mon ami, si tu étais le maître, tu traiterais de même les ennemis de cette religion qui t’engraisse.

— Assurément, Juliette : l’intolérance est la première loi de l’Église ; sans le rigorisme le plus outré, ses temples seraient bientôt détruits ; il faut que le glaive frappe, quand la loi n’agit plus.

— Ô Braschi ! que tu es despote !

— Comment veux-tu que les princes règnent sans le despotisme ? Leur pouvoir n’est que dans l’opinion : qu’elle change, et ils sont perdus. Leur unique moyen, pour la fixer, consiste donc à effrayer les âmes, à placer sur les yeux le bandeau de l’erreur, afin que les pygmées paraissent des géants.

— Braschi, les peuples s’éclairent ; tous les tyrans périront bientôt, et les sceptres qu’ils tiennent, et les fers qu’ils imposent, tout se brisera devant les autels de la liberté, comme le cèdre ploie sous l’aquilon qui le ballotte. Il y a trop longtemps que le despotisme avilit leurs droits ; il faut qu’ils les reprennent, il faut qu’une révolution générale embrase l’Europe entière, et que les hochets de la religion et du trône, ensevelis pour ne plus reparaître, laissent incessamment à leur place, et l’énergie des deux Brutus, et les vertus des deux Catons.

Nous marchions toujours.

— Ce n’est pas une petite besogne que de parcourir le palais, me dit Braschi ; il contient quatre mille quatre cent vingt-deux chambres, vingt-deux cours, et d’immenses jardins. Commençons par voir ceci, me dit le pape en me menant dans une galerie qui est au-dessus du vestibule de l’église de saint Pierre. D’ici, dit le pontife, je répands mes bénédictions sur l’univers… d’ici j’excommunie les rois… je dégage les peuples du serment de fidélité qu’ils doivent à leur prince.

— Méprisable farceur, répondis-je avec force, ton théâtre est bien chancelant, fondé sur l’absurdité des nations de la terre ! La philosophie va l’anéantir.

Nous passâmes de là dans la célèbre galerie. Aucune pièce, en Europe, n’est aussi longue que celle-là, pas même la galerie du Louvre ; aucune, sans doute, ne renferme d’aussi beaux morceaux de peinture. En admirant le Saint Pierre aux trois clés qui termine cette superbe pièce :

— Pontife, dis-je à Braschi, voilà donc encore un monument de ton orgueil ?

— C’est un emblème de la puissance sans bornes, me répondit le pape, que s’attribuèrent Grégoire VII et Boniface VIII.

— Saint-Père, dis-je au vieil évêque, change ces emblèmes, mets un fouet dans la main de ton portier, place ton vieux cul pour en recevoir les coups : tu auras le mérite d’une prédiction.

Nous passâmes, de là, dans une bibliothèque construite dans la forme d’un T. On voit beaucoup d’armoires dans cette bibliothèque, mais peu de livres.

— Tout est faux chez toi, dis-je à Braschi ; vous fermez la moitié de ces rayons, pour qu’on ne se doute pas qu’ils sont vides. Le désir d’en imposer et de tromper les hommes est votre devise partout.

Je vis avec plaisir, dans cet asile des Muses, un manuscrit de Térence, où les masques servant aux acteurs comiques sont dessinés à la tête de chaque pièce. J’y distinguai de même, avec satisfaction, les lettres originales d’Henri VIII à Anne de Boleyn, sa fille, dont il était amoureux, et qu’il épousa malgré le pape ; mémorable époque de la réforme d’Angleterre.

Nous traversâmes de là les jardins, où je vis les plus belles plantations d’orangers, les plus agréables bosquets de myrte, les eaux les plus fraîches et les plus jaillissantes.

— L’autre partie de ce palais où nous allons aboutir, me dit le Saint-Père, sert de logement à quelques objets de luxure de l’un et de l’autre sexe, que j’y tiens enfermés ; ils paraîtront au souper que je t’ai promis ; poursuivons.

— Ah ! Braschi, dis-je avec enthousiasme, tu tiens donc des objets en cage !… et je me flatte au moins que tu leur rends un peu la vie dure… Fouettes-tu ?

— Il faut bien en venir là, quand on est vieux, me dit l’honnête Braschi ; c’est la plus douce jouissance des gens de mon âge, et c’est, en vérité, la meilleure.

— Si tu fouettes, tu es cruel : la fustigation, chez un libertin, n’est que l’élan de sa férocité ; c’est pour lui donner quelque issue qu’il en vient là ; il ferait autre chose s’il osait.

— Eh bien ! j’ose, me dit plaisamment le Saint-Père, oui, j’ose quelquefois, tu le verras, Juliette, tu le verras.

— Mon ami, dis-je au pape, il me reste tee trésors à examiner. Tu dois avoir de l’or, je sais que tu es avare ; je le suis aussi ; il n’est rien dans le monde que j’aime autant que l’or : je veux nager une minute avec toi sur des monceaux de ce métal.

— Nous ne sommes pas loin du lieu qui le recèle, me dit le pape, en me conduisant à travers un corridor obscur, près d’une petite porte de fer qu’il ouvrit. Voilà vraiment tout ce que possède le Saint-Siège, continua mon guide en me faisant entrer dans une petite salle voûtée, au milieu de laquelle il pouvait y avoir tant en écus qu’en sequins, cinquante à soixante millions tout au plus. J’ai plus dépensé que je n’y ai mis. Sixte Quint fut le premier qui forma ce trésor, fondé sur la stupidité des chrétiens.

— Dès que votre couronne n’est point héréditaire, dis-je, vous êtes bien dupes d’amasser ainsi ; il y aurait longtemps qu’à votre place, j’aurais dilapidé toutes les finances. Enrichissez vos amis, multipliez vos plaisirs, ne vous refusez aucune jouissance : cela vaudra bien mieux que de laisser accumuler ces sommes pour les conquérants, car vous serez subjugués. Pontife, je vous le prédis, quelques nations libres et dégagées du frein monarchique s’empareront de vous, et vous êtes, j’ose vous l’assurer, le dernier pape de l’Église romaine. Quoi qu’il en soit, combien peut-on prendre ici ?

— Mille sequins.

— Vieux jean-foutre, répondis-je, voilà une balance ; pèse-moi quand mes poches en seront pleines, et songe que je veux en emporter trois fois ma pesanteur : il t’appartient bien de régler à si bas prix le mérite d’une femme comme moi.

Et, en disant cela, je remplissais mes poches.

— Renonce à ce calcul, dit Braschi, il serait inexécutable ; tiens, voilà un bon de dix mille sequins, payable à vue sur mon trésorier.

— Un tel acte de générosité me touche peu ; c’est de l’argent que tu places sur Vénus, je ne t’en sais pas le moindre gré…

Et au sortir de cette chambre, je n’en pris pas moins, ainsi que je l’avais projeté, l’empreinte de la serrure avec de la cire ; Braschi ne se douta de rien, et nous repassâmes dans l’appartement où il m’avait reçue.

— Juliette, me dit-il alors, quoiqu’il n’y ait encore qu’une seule condition de remplie, tu dois, ce me semble, être contente de moi ; voyons maintenant si je le serai de tes complaisances.

Et le paillard, en même temps, dénoue les cordons de mes jupes28.

— Mais, dis-je, et le reste ?

— Puisque j’ai tenu parole sur le premier article, crois, Juliette, que j’exécuterai de même tous les autres…

Et le vieux paillard me tenait déjà à sa disposition ; j’étais courbée sur un sofa, tandis qu’un genou en terre, le drôle, tout à l’aise, examinait à loisir cette partie qui paraissait l’intéresser autant.

— Il est superbe ! s’écria-t-il ; Albani m’en avait dit du bien, mais je ne croyais pas à ce degré de supériorité…

Insensiblement, les baisers du pontife devinrent plus ardents : sa langue pénétra dans l’intérieur, et je vis qu’une de ses mains se portait vers la région de sa débile humanité. Je brûlais de voir le vit du pape : je me retourne, mais je n’aperçois rien.

— Si, dis-je, vous vouliez vous déranger un instant, nous prendrions une attitude plus commode, je pourrais faciliter vos projets, sans détourner en rien votre hommage.

Puis, l’aidant à se coucher lui-même sur l’ottomane, j’approchai mes fesses de son visage, et lui branlai le vit en me courbant, pendant que la main qui ne s’employait pas à cette besogne, s’égarant sur ses fesses, travaillait à lui chatouiller l’anus. Ces diverses occupations me mirent à même d’analyser le Saint-Père et je vais le peindre de mon mieux.

Braschi a de l’embonpoint, ses fesses sont grasses, fermes et potelées, mais tellement dures et calleuses, par l’habitude où il est de recevoir le fouet, que les pointes d’une aiguille n’y pénétreraient pas plus que sur une peau de chien de mer ; le trou de son cul est prodigieusement large (et comment cela ne serait-il pas, avec l’habitude où il est de se faire foutre vingt-cinq ou trente coups par jour ?) ; son vit, une fois en l’air, n’est pas sans beauté, il est sec, nerveux, bien décalotté, et peut avoir huit pouces de long, sur six de circonférence. Il ne fut pas plus tôt dressé, que les passions papales s’exprimèrent avec énergie : comme il avait le visage collé sur mes fesses, ses dents se firent sentir et ses ongles leur succédèrent. Tant que ce ne fut qu’un jeu, je ne dis mot, mais le Saint-Père s’oubliant, je me retournai :

— Braschi, lui dis-je, je consens au rôle de complice avec toi, mais je n’aime pas celui de victime.

— Quand je bande et que je paie, me répondit le pape, j’observe peu toutes ces différences… Eh bien ! chie… chie… Juliette, cela me calmera ; j’idolâtre la merde, et ma décharge est sûre si tu veux m’en donner…

Je me replace ; ayant la possibilité d’obéir, je le fais ; le vit pontifical se durcit à tel point que je crois qu’il va décharger.

— Viens, prête-toi, continue le pourceau, il faut que je t’encule…

— Non, non, dis-je, tu perdrais ta vigueur, nos orgies nocturnes s’en ressentiraient.

— Tu te trompes, dit le pape tenant mon cul toujours en arrêt, je fous souvent trente ou quarante culs sans perdre mon sperme… Présente-toi, te dis-je, il faut que je t’encule.

Comme je n’avais point d’obstacles à opposer, que ne pût franchir l’état où je le voyais, j’offris mon cul ; Braschi l’enfila sans préparation. Ce froissement mêlé de douleur et de plaisir, l’irritation morale résultant de l’idée de tenir dans mon cul le vit du pape, tout me détermine bientôt au plaisir ; je décharge. Mon bougre, qui s’en aperçoit, me serre avec ardeur, il me baise, il me branle. Mais, entièrement maître de ses passions, le paillard ne fait que les irriter sans leur permettre aucune issue ; il se retire au bout d’un quart d’heure.

— Tu es délicieuse, me dit-il, je n’ai jamais foutu de cul plus voluptueux. Soupons ; je vais donner des ordres pour l’exécution de la scène que tu désires sur l’autel même de saint Pierre ; une galerie de ce palais conduit à l’église, nous y passerons en sortant de table.

Braschi soupa en tête à tête avec moi, et pendant ce repas nous fîmes cent extravagances. Peu d’individus dans le monde sont aussi luxurieux que Braschi ; il n’en est point qui entende mieux toutes les recherches de la débauche. Il fallait souvent que je triturasses les aliments qu’il voulait manger ; je les humectais de ma salive, et les lui passais dans la bouche ; la mienne se rinçait des vins qu’il voulait boire ; il m’en seringuait quelquefois dans le cul, et il l’avalait ; si par hasard il s’y mêlait quelques étrons, il était aux nues.

— Ô Braschi ! m’écriai-je dans un moment de vérité, que diraient les hommes auxquels tu en imposes, s’ils te voyaient au milieu de ces turpitudes !

— Ils me rendraient le mépris que j’ai pour eux, me dit Braschi, et malgré leur orgueil, ils conviendraient de leur absurdité. Qu’importe, continuons de les aveugler : le règne de l’erreur ne sera pas long, il faut en jouir.

— Eh ! oui, oui, m’écriai-je, trompons les hommes, c’est un des plus grands services à leur rendre… Braschi, immolerons-nous quelques victimes au temple où nous devons aller ?

— Assurément, me dit le Saint-Père, il faut que le sang coule pour que les orgies soient bonnes. Assis sur le trône de Tibère, je l’imite dans mes voluptés ; et je ne connais pas, à son exemple, de décharge plus délicieuse que celle dont les soupirs se mêlent aux accents plaintifs de la mort.

— Te livres-tu souvent à ces excès ?

— Il n’est guère de jours où je ne m’y plonge, ô Juliette ! il n’en est point où je ne me souille de sang…

— Mais, d’où vient donc ce goût monstrueux ?

— De la nature, mon enfant. Le meurtre est une de ses lois ; chaque fois qu’elle en éprouve le besoin, elle nous en inspire le goût, et nous obéissons involontairement. J’emploierai bientôt des arguments plus vigoureux pour te prouver la nullité de ce prétendu crime ; si tu le désires, je le ferai. Les philosophes ordinaires ont soumis l’homme à la nature pour s’accommoder aux idées reçues : prenant un vol plus rapide, je te prouverai, quand tu voudras, qu’il n’en dépend nullement.

— Mon ami, répondis-je, je te somme de ta promesse : cette dissertation, tu le sais, est une des clauses de notre pacte, remplis-la, nous en avons le temps.

— J’y consens, dit le philosophe mitré, écoute-moi : cela demande la plus grande attention.

De toutes les extravagances où l’orgueil de l’homme dût le conduire, la plus absurde, sans doute, fut le cas précieux qu’il osa faire de son individu. Entouré de créatures qui valaient autant et plus que lui, il se crut permis d’attenter impunément aux jours de ces êtres qu’il s’imaginait lui être subordonnés, et n’imagina qu’aucune peine, qu’aucun supplice pût laver le crime de celui qui attenterait aux siens. A la première folie où ce même orgueil l’avait entraîné, à cette stupidité révoltante de se croire sorti d’une divinité, de se supposer une âme immortelle, ouvrage céleste de cette main savante, à cet aveuglement atroce, il devait, sans doute, ajouter celui de se croire sans prix sur la terre. Eh ! comment, en effet, l’œuvre chérie d’une divinité bienfaisante, comment le favori du ciel aurait-il pu ne pas penser ainsi : les peines les plus rigoureuses devaient être incontestablement décernées contre le destructeur d’une aussi belle machine. Cette machine était sacrée ; une âme, image brillante d’une divinité plus brillante encore, animait cette machine, dont la désorganisation devait être le crime le plus affreux qui pût se commettre. Et, tout en raisonnant ainsi, il mettait à sa broche pour assouvir sa gourmandise, il faisait bouillir dans un pot pour apaiser sa faim, ce mouton paisible et tranquille, créature formée par la même main que lui, et sur laquelle il ne l’emportait que par une construction différente. Avec un peu d’étude pourtant, il se fût beaucoup moins estimé ; un coup d’œil plus philosophique sur cette nature qu’il méconnaissait lui aurait fait voir que, faible et infirme production des mains de cette mère aveugle, il ressemblait à toutes les autres créatures, qu’il était invinciblement lié à toutes les autres, nécessité comme toutes les autres et, d’après cela, nullement fait pour s’estimer davantage.

Aucun être, ici-bas, n’est exprès formé par la nature, aucun n’est fait à dessein par elle ; tous sont les résultats de ses lois et de ses opérations, en telle sorte que, dans un monde construit comme le nôtre, il devait nécessairement y avoir des créatures comme celles que nous y voyons ; de même qu’il en est sans doute de très différents dans un autre globe, dans cette fourmilière de globes dont l’espace est rempli. Mais ces créatures ne sont ni bonnes, ni belles, ni précieuses, ni créées : elles sont l’écume, elles sont le résultat des lois aveugles de la nature, elles sont comme les vapeurs qui s’élèvent de la liqueur raréfiée dans un vase par le feu, dont l’action chasse de l’eau les parties d’air que cette eau contient. Elle n’est pas créée, cette vapeur, elle est résultative, elle est hétérogène, elle tire son existence d’un élément étranger, et n’a par elle-même aucun prix ; elle peut être ou ne pas être, sans que l’élément dont elle émane en souffre ; elle ne doit rien à cet élément, et cet élément ne lui doit rien. Qu’une autre vibration, différente de celle de la chaleur, vienne modifier cet élément, il existera toujours sous sa nouvelle modification, et cette vapeur, qui devenait son résultat sous la première, ne le sera plus sous la seconde. Que la nature se trouve soumise à d’autres lois, ces créatures qui résultent des lois actuelles n’existeront plus sous les lois nouvelles, et la nature existera pourtant toujours, quoique par des lois différentes. Les rapports de l’homme à la nature, ou de la nature à l’homme, sont donc nuls ; la nature ne peut enchaîner l’homme par aucune loi ; l’homme ne dépend en rien de la nature ; ils ne doivent rien l’un à l’autre et ne peuvent ni s’offenser, ni se servir ; l’un a produit malgré soi : de ce moment, aucun rapport réel ; l’autre est produit malgré lui, et, conséquemment, nul rapport. Une fois lancé, l’homme ne tient plus à la nature ; une fois que la nature a lancé, elle ne peut plus rien sur l’homme ; toutes ses lois sont particulières. Par le premier élancement, l’homme reçoit des lois directes dont il ne peut plus s’écarter ; ces lois sont celles de sa conservation personnelle… de sa multiplication, lois qui tiennent à lui… qui dépendent de lui, mais qui ne sont nullement nécessaires à la nature ; car il ne tient plus à la nature, il en est séparé. Il en est entièrement distinct, tellement, qu’il n’est point utile à sa marche… point nécessaire à ses combinaisons, qu’il pourrait ou quadrupler son espèce, ou l’anéantir totalement, sans que l’univers en éprouvât la plus légère altération. S’il se détruit, il a tort, toujours d’après lui. Mais aux yeux de la nature, tout cela change. S’il se multiplie, il a tort, car il enlève à la nature l’honneur d’un phénomène nouveau, le résultat de ses lois étant nécessairement des créatures. Si celles qui sont lancées ne se propageaient point, elle lancerait de nouveaux êtres, et jouirait d’une faculté qu’elle n’a plus. Non qu’elle ne puisse l’avoir encore si elle le voulait, mais elle ne fait jamais rien d’inutile, et tant que les premiers êtres lancés se propagent par les facultés qu’ils ont en eux-mêmes, elle ne propage plus : notre multiplication, qui ne se trouve plus qu’une des lois inhérentes à nous seuls, nuit donc décidément aux phénomènes dont la nature est capable. Ainsi, ce que nous regardons comme des vertus devient donc des crimes à ses yeux. Au contraire, si les créatures se détruisent, elles ont raison, eu égard à la nature, car alors elles cessent d’user d’une faculté reçue, mais non pas d’une loi imposée, et remettent la nature dans la nécessité de développer une de ses plus belles facultés, qu’elle tient enchaînée par l’inutilité dont elle devient. Vous objecterez peut-être à cela que si cette possibilité de se propager, qu’elle a laissée à ses créatures, lui nuisait, elle ne la lui aurait pas donnée… Mais observez donc qu’elle n’est pas maîtresse, qu’elle est la première esclave de ses lois… qu’elle est enchaînée par ses lois, qu’elle n’y peut rien changer, qu’une de ses lois est l’élan des créatures une

fois fait, et la possibilité à ces créatures lancées de se propager. Mais que si ces créatures ne se propageaient plus, ou se détruisaient, la nature rentrerait alors dans de premiers droits qui ne seraient plus combattus par rien, au lieu qu’en propageant ou en ne détruisant pas, nous la lions à ses lois secondaires, et la privons de sa plus active puissance. Ainsi, toutes les lois que nous avons faites, soit pour encourager la population, soit pour punir la destruction, contrarient nécessairement toutes les siennes : et toutes les fois que nous nous prêtons à ces lois, nous choquons directement ses désirs ; mais, au contraire, chaque fois, ou que nous nous refusons opiniâtrement à cette propagation qu’elle abhorre, ou que nous coopérons à ces meurtres qui la délectent et qui la servent, nous devenons sûrs de lui plaire… certains d’agir d’après ses vues. Eh ! ne nous prouve-t-elle pas à quel point notre multiplication la gêne… comme elle aurait envie de s’échapper encore une fois, en la détruisant ?… Ne nous le prouve-t-elle point par les fléaux dont elle nous écrase sans cesse, par les divisions, par les zizanies qu’elle sème entre nous… par ce penchant au meurtre qu’elle nous inspire à tout instant. Ces guerres, ces famines, dont elle nous accable ; ces pestes, qu’elle envoie de temps en temps sur le globe, afin de nous détruire ; ces scélérats qu’elle multiplie, ces Alexandre, ces Tamerlan, ces Gengis, tous ces héros qui dévastent la terre ; tout cela, dis-je, ne nous prouve-t-il pas d’une manière invincible que toutes nos lois sont contraires aux siennes, et qu’elle ne tend qu’à les détruire ? Aussi ces meurtres que nos lois punissent avec tant de rigueur, ces meurtres que nous supposons être le plus grand outrage que l’on puisse lui faire, non seulement, comme vous le voyez, ne lui font aucun tort et ne peuvent lui en faire aucun, mais deviennent même, en quelque façon, utiles à ses vues, puisque nous la voyons les imiter si souvent, et qu’il est bien sûr qu’elle ne le fait que parce qu’elle désirait l’anéantissement total des créatures lancées, afin de jouir de la faculté qu’elle a d’en relancer de nouvelles. Le plus grand scélérat de la terre, le meurtrier le plus abominable, le plus féroce, le plus barbare, n’est donc que l’organe de ses lois… que le mobile de ses volontés, et le plus sûr agent de ses caprices.

Allons plus loin. Ce meurtrier croit qu’il détruit, il croit qu’il absorbe, et, de là naissent quelquefois ses remords : tranquillisons-le donc totalement sur cela, et si le système que je viens de développer n’est pas encore à sa portée, prouvons-lui, par des faits se passant sous ses yeux, qu’il n’a pas même l’honneur de détruire ; que l’anéantissement dont il se flatte quand il est sain, ou dont il frémit quand il est malade, est entièrement nul, et qu’il lui est malheureuse. ment impossible d’y réussir.

La chaîne invisible qui lie tous les êtres physiques, cette dépendance absolue des trois règnes entre eux, prouve que tous trois sont dans le même cas, eu égard à la nature, que tous trois sont résultatifs de ses premières lois, mais ni créés, ni nécessaires. Les lois de ces règnes sont égales entre elles. Ils se reproduisent et se détruisent machinalement tous les trois, parce que tous trois sont composés des mômes éléments, qui tantôt se combinent d’une façon, tantôt d’une autre ; mais ces lois sont indépendantes de celles de la nature ; elle n’a agi qu’une fois sur eux, elles les a lancés ; depuis qu’ils le sont, ils ont agi par eux-mêmes ; ils ont agi par les lois qui leur étaient propres, dont la première était une métempsycose perpétuelle, une variation, une mutation perpétuelle entre eux.

Le principe de la vie, dans tous les êtres, n’est autre que celui de la mort ; nous les recevons et les nourrissons dans nous, tous deux à la fois. A cet instant que nous appelons mort, tout paraît se dissoudre ; nous le croyons, par l’excessive différence qui se trouve alors entre cette portion de matière, qui ne paraît plus animée ; mais cette mort n’est qu’imaginaire, elle n’existe que figurativement et sans aucune réalité. La matière, privée de cette autre portion subtile de matière qui lui communiquait le mouvement, ne se détruit pas pour cela ; elle ne fait que changer de forme, elle se corrompt, et voilà déjà une preuve de mouvement qu’elle conserve ; elle fournit des sucs à la terre, la fertilise, et sert à la régénération des autres règnes, comme à la sienne. Il n’y a enfin nulle différence essentielle entre cette première vie que nous recevons, et cette seconde qui est celle que nous appelons mort. Car la première se fait par la formation de la matière qui s’organise dans la matrice de la femelle, et la seconde est, de même, de la matière qui se renouvelle et se réorganise dans les entrailles de la terre. Ainsi, cette matière éteinte redevient elle-même, dans sa nouvelle matrice, le germe des particules de matière éthérée, qui seraient restées dans leur apparente inertie, sans elle. Et voilà toute la science des lois de ces trois règnes, lois indépendantes de la nature, lois qu’ils ont reçues, dès leur premier échappement, lois qui contraignent la volonté qu’aurait cette nature de produire de nouveaux jets : voilà les seuls moyens par lesquels s’opèrent les lois inhérentes à ces règnes. La première génération, que nous appelons vie, nous est une espèce d’exemple. Ces lois ne parviennent à cette première génération que par l’épuisement ; elles ne parviennent à l’autre que par la destruction. Il faut, à la première, une espèce de matière corrompue, à la seconde, de la matière putréfiée. Et voilà la seule cause de cette immensité de créations successives : elles ne sont, dans les unes et dans les autres, que ces premiers principes d’épuisement ou d’anéantissement, ce qui vous fait voir que la mort est aussi nécessaire que la vie, qu’il n’y a point de mort, et que tous les fléaux dont nous venons de parler, la cruauté des tyrans, les crimes du scélérat, sont aussi nécessaires aux lois de ces trois règnes que l’acte qui les revivifiait ; que, lorsque la nature les envoie sur la terre, à dessein d’anéantir ces règnes qui la privent de la faculté de nouveaux élancements, elle ne commet qu’un acte d’impuissance, parce que les premières lois reçues par ces règnes, lors du premier jet, leur ont imprimé cette faculté productive qui durera toujours, et que la nature n’anéantira qu’en se détruisant totalement, ce dont elle n’est pas maîtresse, parce qu’elle est soumise elle-même à des lois, de l’empire desquelles il lui est impossible de s’échapper, et qui dureront éternellement. Ainsi, le scélérat, par ses meurtres, non seulement aide la nature à des vues qu’elle ne parviendra jamais pourtant à remplir, mais aide même aussi aux lois que les règnes reçurent lors du premier élan. Je dis premier élan, pour faciliter l’intelligence de mon système, car, n’y ayant jamais eu de création, et la nature étant éternelle, les élans sont perpétuels tant qu’il y a des êtres ; ils cesseraient de l’être s’il n’y en avait plus, et favoriseraient alors de seconds élans, qui sont ceux que désire la nature, et où elle ne peut arriver que par une destruction totale, but où tendent les crimes. D’où il résulte que le criminel qui pourrait bouleverser les trois règnes à la fois, en anéantissant et eux et leurs facultés productives, serait celui qui aurait le mieux servi la nature. Toisez maintenant vos lois sur cette étonnante vérité, et vous reconnaîtrez leur justice.

Point de destruction, point de nourriture à la terre, et, par conséquent, plus de possibilité à l’homme de pouvoir se reproduire. Fatale vérité, sans doute, puisqu’elle prouve d’une manière invincible que les vices et les vertus de notre système social ne sont rien, et que les vices mêmes sont plus nécessaires que les vertus, puisqu’ils sont créateurs et que les vertus ne sont que créées, ou, si vous l’aimez mieux, qu’ils sont causes et que les vertus ne sont qu’effets… qu’une trop parfaite harmonie aurait encore plus d’inconvénient que le désordre ; et que si la guerre, la discorde et les crimes venaient à être bannis de dessus la terre, l’empire des trois règnes, devenu trop violent alors, détruirait à son tour toutes les autres lois de la nature. Les corps célestes s’arrêteraient tous, les influences seraient suspendues par le trop grand empire de l’une d’elles ; il n’y aurait plus ni gravitation ni mouvement. Ce sont donc les crimes de l’homme qui, portant du trouble dans l’influence des trois règnes, empêchent cette influence de parvenir à un point de supériorité qui troublerait toutes les autres, en maintenant dans l’univers ce parfait équilibre qu’Horace appelait rerum concordia discors. Le crime est donc nécessaire dans le monde. Mais les plus utiles, sans doute, sont ceux qui troublent le plus, tels que le refus de la propagation ou la destruction ; tous les autres sont nuls, ou plutôt il n’est que ces deux-là qui puissent mériter le nom de crimes : et voilà donc ces crimes essentiels aux lois des règnes, et essentiels aux lois de la nature. Un philosophe ancien appelait la guerre la mère de toutes choses. L’existence des meurtriers est aussi nécessaire que ce fléau ; sans eux, tout serait troublé dans l’univers. Il est donc absurde de les blâmer ou de les punir, plus ridicule encore de se gêner sur les inclinations très naturelles qui nous entraînent à cette action malgré nous, car il ne se commettra jamais assez de meurtres sur la terre, eu égard à la soif ardente que la nature en éprouve. Eh ! malheureux mortel, ne te flatte donc pas du pouvoir de détruire, cette action est au-dessus de tes forces ; tu peux varier des formes, mais tu n’en saurais anéantir ; tu ne saurais absorber les éléments de la matière : et comment les détruirais-tu, puisqu’ils sont éternels ? Tu les changes de formes, tu les varies ; mais cette dissolution sert à la nature, puisque ce sont de ces parties détruites qu’elle recompose. Donc, tout changement opéré par l’homme, sur cette matière organisée, sert la nature bien plus qu’il ne la contrarie. Que dis-je, hélas ! pour la servir, il faudrait des destructions bien plus entières… bien plus complètes que celles que nous pouvons opérer ; c’est l’atrocité, c’est l’étendue qu’elle veut dans les crimes ; plus nos destructions seront de cette espèce, plus elles lui seront agréables. Il faudrait, pour la mieux servir encore, pouvoir s’opposer à la régénération résultant du cadavre que nous enterrons. Le meurtre n’ôte que la première vie à l’individu que nous frappons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde, pour être encore plus utile à la nature ; car c’est l’anéantissement qu’elle veut : il est hors de nous de mettre à nos meurtres toute l’extension qu’elle y désire.

Ô Juliette ! ne perdez jamais de vue qu’il n’y a point de destruction réelle ; que la mort elle-même n’en est point une, qu’elle n’est, physiquement et philosophiquement vue, qu’une différente modification de la matière dans laquelle le principe actif, ou si l’on veut, le principe du mouvement, ne cesse jamais d’agir, quoique d’une manière moins apparente. La naissance de l’homme n’est donc pas plus le commencement de son existence que la mort n’en est la cessation ; et la mère qui l’enfante ne lui donne pas plus la vie, que le meurtrier qui le tue ne lui donne la mort : l’une produit une espèce de matière organisée dans tels sens, l’autre donne occasion à la renaissance d’une matière différente, et tous deux créent.

Rien ne naît, rien ne périt essentiellement, tout n’est qu’action et réaction de la matière ; ce sont les flots de la mer qui s’élèvent et s’abaissent à tout instant, sans qu’il y ait ni perte, ni augmentation dans la masse de ses eaux ; c’est un mouvement perpétuel qui a été, et qui sera toujours, et dont nous devenons les principaux agents sans nous en douter, en raison de nos vices et de nos vertus. C’est une variation infinie ; mille et mille portions de différentes matières qui paraissent sous toutes sortes de formes, s’anéantissent et se remontrent sous d’autres, pour se reperdre et se remontrer encore. Le principe de la vie n’est que le résultat des quatre éléments ; à la mort, chacun rentre dans sa sphère sans se détruire, et prêt à se rejoindre de nouveau, dès que l’exige la loi des règnes ; il n’y a que l’ensemble qui change de formes, les parties restent dans leur entier, et, de ces parties rejointes au grand tout, il se recompose à tout instant de nouveaux êtres. Mais le principe de la vie, l’unique fruit de la combinaison des éléments, n’a rien d’existant par lui-même, il ne serait rien dans cette réunion, et il devient tout autre quand elle cesse, c’est-à-dire plus ou moins parfaite, en raison du nouvel ouvrage créé avec les débris de l’ancien. Or, comme ces êtres sont, et parfaitement indifférents entre eux, et parfaitement indifférents non seulement à la nature, mais même aux lois des règnes, qu’importe le changement que je fais aux modifications de la matière ? qu’importe, comme dit Montesquieu, que d’une boule ronde j’en fasse une carrée ? qu’importe, que je fasse d’un homme un chou, une rave, un papillon ou un ver ? Je ne fais en cela qu’user du droit qui m’a été donné, et je puis troubler ou détruire ainsi tous les êtres, sans que je puisse dire que je m’oppose aux lois des règnes, par conséquent à celles de la nature. Je les sers, au contraire, et les unes et les autres ; les premières, en donnant à la terre un suc nourricier qui facilite ses autres productions, qui leur est indispensable, et sans lequel ses productions s’anéantiraient ; les secondes, en agissant d’après les vues perpétuelles de destruction que la nature annonce, et dont le motif est d’être à même de développer de nouveaux jets, dont la faculté devient nulle en elle, par la gêne où le tiennent les premiers.

Pourriez-vous croire que cet épi, ce vermisseau, cette herbe enfin, en laquelle vient de se métamorphoser le cadavre que j’ai privé du jour, pussent être d’un prix différent aux lois des règnes qui, les embrassant tous trois, ne peuvent avoir de prédilection pour aucun ? Sera-ce aux yeux de la nature, qui lance indifféremment tous ces jets, que l’une ou l’autre production de ces jets pourra devenir plus chère ? Il vaudrait autant dire que des millions de feuilles qui composent ce chêne antique, il en est une plus favorisée du tronc que les autres, parce qu’elle a peut-être un plus peu de largeur. « C’est notre orgueil, continue Montesquieu, qui nous empêche de sentir notre petitesse, et qui fait, malgré qu’on en ait, que nous voulons être compté dans l’univers, y figurer, y être un objet important. Nous nous imaginons que la perte d’un être aussi parfait que nous dégraderait toute la nature, et nous ne concevons pas qu’un homme de plus ou de moins dans le monde, que tous les hommes ensemble, que cent millions de terres comme la nôtre, ne sont que des atomes subtils et déliés, indifférents à la nature. » Tourmentez donc, anéantissez, détruisez, massacrez, brûlez, pulvérisez, fondez, variez enfin sous cent mille formes toutes les productions des trois règnes, vous n’aurez jamais fait que les servir, vous n’aurez fait que leur être utile. Vous aurez rempli leurs lois, vous aurez accompli celles de la nature, parce que notre individu est trop borné, trop faible, pour que vous puissiez coopérer à autre chose qu’à l’ordre général, et que ce que vous appelez désordre, n’est autre chose qu’une des lois de l’ordre que vous méconnaissez, et que vous avez faussement nommé désordre, parce que ses effets, quoique bons à la nature, vous gênent ou vous contrarient. Ah ! si ces crimes n’étaient pas nécessaires aux lois générales, nous seraient-ils inspirés comme ils le sont ? sentirions-nous, au fond de nos cœurs, et la nécessité de les commettre, et le charme de les avoir commis ? Comment osons-nous penser que la nature puisse imprimer dans nous des mouvements qui la contrarient ? Ah ! croyons qu’elle a bien su mettre à l’abri de nos coups ce qui réellement pourrait la troubler et lui nuire. Essayons d’absorber les rayons de l’astre qui nous éclaire, essayons de changer la marche périodique des astres… des globes qui flottent dans l’espace : voilà les crimes qui l’offenseraient véritablement ; et vous voyez comme elle sait les éloigner de nous. Ne nous inquiétons nullement du reste ; il est entièrement à notre disposition ; tout ce qui se trouve à notre portée nous appartient ; troublons-le, détruisons-le, changeons-le, sans crainte de lui nuire. Persuadons-nous, au contraire, que nous lui sommes utiles, et que plus nos mains multiplient ces espèces d’actions que nous nommons faussement criminelles, plus nous servons ses volontés.

Mais n’y aurait-il pas de différence dans les espèces, et ne peut-il pas y avoir des meurtres d’une telle noirceur, qu’elle en puisse être révoltée ? Quelle bêtise à le supposer un moment ! Cet être qui vous paraît sacré, d’après nos futiles conventions humaines, peut-il donc se trouver d’un prix supérieur à ses yeux ? En quoi le corps de votre père, de votre fils, de votre mère, de votre sœur, peut-il être plus précieux à ses regards, que celui de votre esclave ? Ces distinctions ne sauraient exister pour elle ; elle ne les voit même pas ; il est impossible qu’elle les aperçoive ; et ce corps si précieux, d’après vos lois, se reproduira, se métamorphosera comme celui de cet ilote que vous méprisez autant. Persuadez-vous, au contraire, que cette atrocité que vous redoutez lui plaît ; elle voudrait que vous en missiez davantage dans ce que vous appelez vos destructions, elle voudrait que vous vous opposassiez à toute reproduction, que vous puissiez anéantir les trois règnes, pour lui faciliter de nouveaux jets. Vous ne le pouvez pas : eh bien ! dès que cette atrocité qu’elle désire ne peut refluer sur ce qu’elle voudrait, tournez-la sur ce que vous pouvez, et vous l’aurez au moins satisfait dans ce qui aura dépendu de vous. Vous ne pouvez lui plaire par l’atrocité d’une entière destruction, plaisez-lui donc du moins par une atrocité locale, et mettez dans vos meurtres toute la noirceur imaginable, afin de satisfaire avec la plus parfaite docilité aux lois qu’elle vous impose ; ne pouvant faire ce qu’elle veut, faites au moins tout ce que vous pouvez.

L’infanticide paraît être dans ce sens l’action qui s’accorderait le mieux à ses vues, parce qu’elle rompt la chaîne de la progéniture, elle ensevelit un plus grand nombre de germes. Le fils, en tuant son père, ne rompt rien, il coupe la chaîne au-dessus ; le père, en tuant son fils, rompt davantage, il coupe la chaîne au-dessous, il empêche la filiation : c’est une branche anéantie ; elle ne l’est pas par la destruction du père produite par ce fils, puisqu’il reste, et que c’est lui qui est la souche. Ou cela, ou les jeunes mères, surtout lorsqu’elles sont grosses, voilà les deux meurtres qui remplissent le mieux le but des règnes, et surtout celui de la nature ; voilà ceux où doit tendre tout homme qui veut plaire à cette marâtre du genre humain29.

Eh ! ne voyons-nous pas, ne sentons-nous pas que l’atrocité dans le crime plaît à la nature, puisque c’est en raison d’elle seule qu’elle règle la dose des voluptés qu’elle nous procure, lorsque nous commettons un crime ? Plus il est affreux, plus nous jouissons ; plus il est noir, plus nous sommes chatouillés. Cette inexplicable nature veut donc de la noirceur… de l’atrocité dans l’action qu’elle nous indique ; elle veut que nous y mettions la même que celle qu’elle emploie dans les fléaux dont elle nous écrase. Livrons-nous donc sans aucune crainte ; cessons de voir rien de sacré sur cet objet ; méprisons les vaines lois humaines… les sottes institutions qui nous captivent : n’écoutons que l’organe sacré de la nature… certains qu’il contrariera toujours les absurdes principes de la morale humaine et de l’infâme civilisation. Croyez-vous donc que la civilisation, ou la morale, aient rendu l’homme meilleur ? Ne l’imaginez pas… gardez-vous de le supposer ; l’un et l’autre n’ont servi qu’à l’amollir, qu’à lui faire oublier les lois de la nature qui l’avaient rendu libre et cruel. De ce moment l’espèce entière s’est trouvée dégradée, la férocité s’est changée en fourberie, et le mal que l’homme a fait n’est devenu que plus dangereux à ses semblables. Puisqu’il faut qu’il commette ce mal, puisqu’il est nécessaire, puisqu’il est agréable à la nature, laissons-le donc commettre aux hommes de la manière dont ils en sont le mieux délectés, et préférons dans lui la férocité à la trahison : l’une est moins dangereuse que l’autre.

Répétons-le sans cesse : jamais aucune nation sage ne s’avisera d’ériger le meurtre en crime. Pour que le meurtre fût un crime, il faudrait admettre la possibilité de la destruction, et nous venons de la voir inadmissible. Encore une fois, le meurtre n’est qu’une variation de forme à laquelle, ni la loi des règnes, ni celle de la nature, ne perdent rien30, à laquelle l’une et l’autre de ces lois gagnent prodigieusement, au contraire. Et pourquoi donc punir un homme de ce qu’il a rendu un peu plus tôt aux éléments, une portion de matière qui doit toujours leur revenir, et que ces mêmes éléments emploient, dès l’instant qu’elle leur rentre, à des compositions différentes ? Une mouche est-elle donc d’un plus grand prix qu’un pacha, ou qu’un capucin ? Il n’y a donc aucun mal à rendre aux éléments les moyens de récompenser mille insectes, aux dépens de quelques onces de sang détournées de leurs canaux ordinaires, dans une espèce d’animal un peu plus grand, et qu’on est convenu de nommer homme. On n’a pas d’idée du point auquel l’absurdité établit son empire sur les chaînes de la civilisation.

Les meurtriers, en un mot, sont, dans la nature, comme la guerre, la peste et la famine ; ils sont un des moyens de la nature, comme tous les fléaux dont elle nous accable. Ainsi, lorsque l’on ose dire qu’un assassin offense la nature, on dit une absurdité aussi grande que si l’on disait que la peste, la guerre ou la famine irritent la nature ou commettent des crimes ; c’est absolument la même chose. Mais nous ne pouvons ni rouer, ni brûler la peste ou la famine, et nous pouvons faire l’un ou l’autre à l’homme : voilà pourquoi il a tort. Vous verrez presque toujours les torts mesurés, non sur la grandeur de l’offense, mais sur la faiblesse de l’agresseur ; et voilà d’où vient que les richesses et le crédit ont toujours raison sur l’indigence.

A l’égard de la cruauté qui conduit au meurtre, osons dire avec assurance, que c’est un des sentiments les plus naturels à l’homme ; c’est un des plus doux penchants, un des plus vifs qu’il ait reçus de la nature ; c’est, en un mot, dans lui, le désir d’exercer ses forces. Il le porte dans toutes ses actions, dans tous ses propos, dans toutes ses démarches ; l’éducation le déguise quelquefois, mais il ne tarde pas à reparaître. Il s’annonce alors sous toutes sortes de formes. Le chatouillement excessif qu’il fait éprouver, soit à l’idée, soit à l’exécution du crime qu’il conseille, nous prouve d’une manière invincible que nous sommes nés pour servir d’instruments aveugles aux lois des règnes, ainsi qu’à celles de la nature, et qu’aussitôt que nous nous y prêtons, la volupté nous caresse à l’instant.

Eh ! récompensez-le ce meurtrier, employez-le au lieu de le punir ! Songez qu’il n’est point de crime, d’aussi peu d’importance par lui-même, qui ne demande néanmoins autant de vigueur et de force, autant de courage et de philosophie. Dans mille cas, un gouvernement éclairé ne devrait se servir que d’assassins… Juliette, celui qui sait étouffer les cris de sa conscience, au point de se faire un jeu de la vie des autres, est, de ce moment seul, capable des plus grandes choses. Il y a tout plein de gens dans le monde qui deviennent criminels pour leur compte, parce que le gouvernement ne sent pas ce qu’ils valent, et qu’il néglige de les employer ; il en résulte que les malheureux se font rouer, au même métier où d’autres se seraient couverts de gloire et d’honneur. Les Alexandre, les Saxe, les Turenne seraient peut-être devenus des voleurs de grands chemins, si leur naissance et le hasard ne leur eussent pas préparé des lauriers dans la carrière de la gloire ; et les Cartouches, les Mandrins, les Desrues, assurément de grands hommes, si le gouvernement eût su les employer.

Oh ! comble affreux de l’injustice ! Il existera des animaux féroces qui ne vivent que de meurtres, tels que le loup, le lion, le tigre ; ces animaux ne s’écartent d’aucune loi en vivant ainsi : et l’on osera soutenir que s’il se rencontre d’autres animaux sur la terre qui, pour satisfaire une passion différente de la faim, se livrent à des excès égaux, ces animaux commettront des crimes ? Quelle absurdité !

Nous nous plaignons souvent de l’existence de tel ou tel animal dont la forme ou l’aspect nous paraît horrible, ou duquel nous éprouvons quelque incommodité, et pour nous en consoler, nous objectons, avec autant de raison que de sagesse : Cet animal est affreux, il nous nuit, mais il est utile : la nature n’a rien créé en vain ; sans doute, il pompe l’air qui nous serait nuisible, ou bien il dévore d’autres insectes qui seraient encore plus dangereux… Ayons donc cette même philosophie dans tous les points, et ne voyons dans le meurtrier qu’une main conduite par des lois irrésistibles, qu’une main qui sert la nature, et qui, par les crimes qu’elle accomplit, de quelque espèce qu’on veuille les supposer, remplit certaines vues que nous ne connaissons pas, ou prévient quelque accident, plus fâcheux peut-être mille fois que celui qu’il occasionne.

Sophismes ! sophismes ! s’écrient ici les sots ; il est vrai que le meurtre offense la nature, que celui qui vient de le commettre en frémit toujours malgré lui… Imbéciles ! ce n’est point parce que l’action est mauvaise en elle-même, que le meurtrier frémit, car certainement, dans le pays où le meurtre est récompensé, il ne frémit pas… Le guerrier frémit-il de l’ennemi qu’il vient d’immoler ? La seule cause du trouble que nous éprouvons alors gît dans la défense de l’action ; il n’y a pas d’homme qui n’ait senti qu’une action toute simple, que la circonstance oblige de défendre, imprime la même terreur à celui qui s’en est rendu coupable. Qu’on affiche au-dessus d’une porte qu’il est défendu de la franchir : qui que ce soit ne l’essaiera, sans une sorte de frémissement, et dans le fait, cette action ne sera pourtant pas mauvaise. C’est donc de la seule défense que naît la terreur éprouvée, et nullement de l’action elle-même qui, comme on voit, peut inspirer cette même crainte, quoiqu’elle n’ait rien de criminelle. Cette pusillanimité qui accompagne le meurtrier, ce petit moment de frayeur tient donc infiniment plus au préjugé qu’à l’espèce d’action. Que pendant un mois la chance tourne, que le glaive de Thémis frappe ce que vous appelez la vertu, et que les lois récompensent le crime : vous verrez, à l’instant, le vertueux frémir et le scélérat tranquille, en se livrant l’un et l’autre à leurs actions favorites. La nature n’a donc point de voix ; celle qui tonne en nous n’est donc plus que celle du préjugé, qu’avec un peu de force nous pouvons absorber pour toujours. Il est pourtant un organe sacré qui retentit en nous, avant la voix de l’erreur ou de l’éducation ; mais cette voix, qui nous soumet au joug des éléments, ne nous contraint qu’à ce qui flatte l’accord de ces éléments, et leurs combinaisons modifiées sur les formes dont ces mêmes éléments se servent pour nous composer. Mais cette voix est bien faible, elle ne nous inspire ni la connaissance d’un Dieu, ni celle des devoirs du sang ou de la société, parce que toutes ces choses sont chimériques. Cette voix ne nous dicte pas non plus de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait : si nous voulons bien l’écouter, nous y trouverons positivement tout le contraire.

Souviens-toi, nous dit la nature au lieu de cela, oui, souviens-toi que tout ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait, se trouvant des lésions fortes au prochain, dont tu dois retirer du profit, est précisément ce qu’il faut que tu fasses pour être heureux ; car il est dans mes lois que vous vous détruisiez tous mutuellement ; et la vraie façon pour y réunir est de léser ton prochain. Voilà d’où vient que j’ai placé dans toi le penchant le plus vif au crime ; voilà pourquoi mon intention est que tu te rendes heureux, n’importe aux dépens de qui. Que ton père, ta mère, ton fils, ta fille, ta nièce, ta femme, ta sœur, ton ami, ne te soient ni plus chers, ni plus précieux que le dernier des vermisseaux qui rampe sur la surface du globe ; car je ne les ai pas formés, ces liens, ils ne sont l’ouvrage que de ta faiblesse, de ton éducation et de tes préjugés ; ils ne m’intéressent en rien ; tu peux les rompre, les briser, les abhorrer, les réformer ; tout cela m’est égal. Je t’ai lancé comme j’ai lancé le bœuf, l’âne, le chou, la puce et l’artichaut ; j’ai donné à tout cela des facultés plus ou moins étendues ; uses-en ; une fois hors de mon sein, tout ce que tu peux faire ne me touche plus. Si tu te conserves et que tu te multiplies, tu feras bien, par rapport à toi ; si tu te détruis ou que tu détruises les autres, si tu peux même, en usant des facultés relatives à la sorte d’êtres, anéantir… absorber l’empire absolu des trois règnes, tu feras une chose qui me plaira infiniment ; car j’userai à mon tour du plus doux effet de ma puissance, celui de créer, de renouveler les êtres… auxquels tu nuis par ta maudite progéniture. Cesse d’engendrer, détruis absolument tout ce qui existe, tu ne dérangeras pas la moindre chose dans ma marche. Que tu détruises ou que tu crées, tout est à peu près égal à mes yeux, je me sers de l’un et de l’autre de tes procédés, rien ne se perd dans mon sein : la feuille qui tombe de l’arbuste me sert autant que les cèdres qui couvrent le Liban, et le ver qui naît de la pourriture n’est pas d’un prix moindre, ni plus considérable à mes yeux, que le plus puissant monarque de la terre. Forme, donc, ou détruis, à ton aise : le soleil se lèvera de même ; , tous les globes que je suspends, que je dirige dans l’espace, n’en auront pas moins le même cours ; et si tu détruis tout, comme ces trois règnes, anéantis par ta méchanceté, sont des résultats nécessaires de mes combinaisons, que je ne forme plus rien, parce que ces règnes sont créés avec la faculté de se reproduire mutuellement, bouleversés par ta main traîtresse, je les reformerai, je les relancerai sur la surface du globe. Ainsi le plus étendu, le plus multiplié de tes crimes, le plus atroce, ne m’aura donné qu’un plaisir.

Les voilà, Juliette, les voilà les lois de la nature ; telles sont les seules qu’elle ait jamais dictées, les seules qui lui soient précieuses et chères, les seules que nous ne devions jamais enfreindre. Si l’homme en a fait d’autres, déplorons sa bêtise, maïs ne nous y enchaînons point ; craignons d’être la victime de ses lois absurdes, mais ne les enfrayons pas moins ; et, libres de tous les préjugés, dès que nous le pourrons impunément, vengeons-nous de la contrainte odieuse de ses lois, par les outrages les plus signalés. Plaignons-nous de ne pouvoir assez faire, plaignons-nous de la faiblesse des facultés que nous avons reçues pour partage, et dont les bornes ridicules contraignent à tel point nos penchants. Et, loin de remercier cette nature inconséquente du peu de liberté qu’elle nous donne pour accomplir les penchants inspirés par sa voix, blasphémons-la, du fond de notre cœur, de nous avoir autant rétréci la carrière qui remplit ses vues ; outrageons-la, détruisons-la, pour nous avoir laissé si peu de crimes à faire, en donnant de si violents désirs d’en commettre à tous les instants.

Ô toi ! devons-nous lui dire, toi, force aveugle et imbécile dont je me trouve le résultat involontaire, toi qui m’as jeté sur ce globe avec le désir que je t’offensasse, et qui ne peux pourtant, m’en fournir les moyens, inspire donc à mon âme embrasée, quelques crimes qui te servent mieux que ceux que tu lasses à ma disposition. Je veux bien accomplir tes lois, puisqu’elles exigent des forfaits, et que j’ai des forfaits la plus ardente soif : mais fournis-les-moi donc différents de ceux que ta débilité me présente. Quand j’aurai exterminé sur la terre toutes les créatures qui la couvrent, je serai bien loin de mon but, puisque je t’aurai servie… marâtre !… et que je n’aspire qu’à me venger de ta bêtise, ou de la méchanceté que tu fais éprouver aux hommes, en ne leur fournissant jamais les moyens de se livrer aux affreux penchants que tu leur inspires !

Je vais maintenant, Juliette, poursuivit le pontife, vous présenter quelques exemples faits pour vous prouver qu’on tout temps l’homme fit ses délices de détruire, et la nature les siens de le lui permettre.

A Cabo-di-monte, si une femme accouche de deux enfants à la fois, son mari en écrase un sur-le-champ.

On sait le cas que les Arabes et les Chinois font de leurs enfants : à peine en conservent-ils la moitié ; ils tuent, brûlent ou noient le reste, et principalement les filles. A Formose, la progéniture y est dans le même degré d’horreur.

Les Mexicains ne partaient jamais pour une expédition militaire, sans sacrifier des enfants de l’un ou de l’autre sexe.

Il est permis aux Japonaises de se faire avorter tant qu’elles veulent ; personne ne leur demande compte d’un fruit qu’elles n’ont pas voulu porter31.

Le roi de Calicut a un fauteuil à ressort dans son palais, et sous lequel il allume un grand feu ; là, à certains jours de fête, se fixe un enfant jusqu’à ce qu’il soit consumé.

Jamais le meurtre n’était puni de mort chez les Romains ; et les empereurs suivirent longtemps, à cet égard, la loi de Sylla, qui ne le condamnait qu’à des amendes.

A Mindanao, ce même crime est honoré ; celui qui le commet est sûr, après son expédition, d’être élevé au rang des braves, avec le droit de porter un ruban rouge.

Chez les Caragnos, on n’obtient le même honneur que par la quantité des meurtres ; il faut avoir tué sept hommes pour être honoré du turban rouge.

Sur les bords du fleuve Orénoque, les mères font périr leurs filles dès qu’elles voient le jour.

Dans le royaume de Zopit et dans la Trapobane, les pères égorgent eux-mêmes leurs enfants, de quelque sexe qu’ils soient, sitôt que la figure de ces enfants ne leur plaît pas, ou qu’ils s’en croient trop.

A Madagascar, tous les enfants nés les mardis, jeudis et vendredis sont abandonnée aux bêtes féroces par les propres auteurs de leurs jours.

Jusques à la translation de l’empire romain, les pères faisaient mourir ceux de leurs enfants qui leur déplaisaient, quelque âge qu’ils eussent.

Par plusieurs articles du Pentateuque, on voit que les pères avaient droit de vie ou de mort sur leurs enfants.

Par une loi des Parthes et des Arméniens, un père tuait son fils ou sa fille, même à l’âge nubile.

César trouva ce même usage établi dans les Gaules.

Le csar Pierre adresse à ses peuples une déclaration publique dont le précis était que, par toutes les lois divines ou humaines, un père avait droit de vie ou de mort sur ses enfants, sans appel, et sans prendre l’avis de qui que ce fût. Il donne aussitôt l’exemple du droit qu’il autorisait.

Le chef des Galles doit, sitôt qu’il est élu, se signaler par une incursion dans l’Abyssinie ; c’est la multiplicité de ses crimes qui le rend digne de sa place. Il faut qu’il pille, viole, tue, massacre, incendie ; et plus il a commis d’exécrations, plus il est honoré.

Les Égyptiens sacrifiaient une jeune fille tous les ans au Nil. Quand l’humanité s’empara de leurs cœurs, et qu’ils voulurent interrompre cet usage, les fertiles inondations de ce fleuve cessèrent, et l’Égypte pensa périr par la famine.

Tant que les sacrifices humains forment spectacle, ils ne devraient jamais s’interdire chez une nation guerrière. Rome triompha de l’univers aussi longtemps qu’elle eut des spectacles cruels : elle tomba dans l’avilissement et dans l’esclavage, dès que la stupidité de la morale chrétienne vint lui persuader qu’il y avait plus de mal à voir tuer des hommes que des bêtes. Mais ce n’était point par humanité que raisonnaient ainsi les sectateurs du Christ, c’était par excessive crainte dans laquelle ils étaient que, si l’idolâtrie reprenait son empire, on ne les sacrifiât eux-mêmes aux amusements de leurs adversaires. Voilà pourquoi les coquins prêchaient la charité, voilà pourquoi ils établissaient ce ridicule fil de la fraternité, dont je sais, Juliette, que l’on vous a déjà fait voir le néant. Cette réflexion explique toute cette belle morale que les ennemis mêmes de cette stupide religion ont été assez timides ou assez fous pour respecter. Poursuivons.

Presque tous les sauvages de l’Amérique tuent leurs vieillards, dès qu’ils les voient malades ; c’est une œuvre de charité de la part du fils ; le père le maudit, s’il ne le tue pas lorsqu’il est impotent.

Il existe, dans la mer du Sud, une île où l’on tue les femmes dès qu’elles ont passé l’âge d’engendrer, comme des créatures qui, de ce moment-là, deviennent inutiles au monde ; et dans le fait, à quoi peuvent-elles servir alors ?

Les peuples des États Barbaresques n’ont aucune loi contre le meurtre de leurs femmes ou de leurs esclaves ; ils en sont pleinement et authentiquement les maîtres.

Dans aucun sérail de l’Asie, il n’est défendu de tuer des femmes ; celui qui a tué les siennes en est quitte pour en acheter d’autres.

C’est un point de croyance, à l’île de Bornéo, que tous ceux qu’un homme tue lui serviront d’esclaves dans l’autre monde, moyennant quoi mieux un homme veut être servi après sa mort, plus il tue pendant sa vie.

Quand les Tartares de Karascan voient un étranger qui a de l’esprit, de la valeur et de la beauté, ils le tuent, afin de s’approprier ses qualités et de les répandre sur leur nation.

Au royaume du Tangut, un jeune homme vigoureux sort, un poignard à la main, à certains jours de l’année, et tue impunément tout ce qu’il rencontre ; ceux qui meurent de sa main sont sûrs, à ce qu’on prétend, du plus grand bonheur dans l’autre vie.

Il y a, à Kachao, des meurtriers à gage dont on se sert quand on en a besoin : celui qui a quelqu’un à faire tuer loue un de ces mercenaires, et quand l’action est commise, on le paye.

Ceci rappelle l’histoire du Vieux de la Montagne. Ce prince, maître de la vie de tous les autres souverains, n’avait qu’à détacher un de ses sujets chez tel souverain que bon lui semblait, et ce prince était immolé dans l’instant.

On trouve en Italie de ces assassins de commande dont on peut, de même, se servir au besoin ; ils devraient être tolérés dans un gouvernement sage. Et pourquoi faut-il qu’au seul gouvernement appartienne le droit de disposer de la vie des ; hommes ?

A Ledur, en Zélande, on immolait autrefois quatre-vingt-dix-neuf hommes par an, aux dieux du pays.

Quand les Carthaginois virent l’ennemi à leurs portes, ils immolèrent deux cents enfants de la première noblesse ; une de leurs lois ordonnait de n’offrir à Saturne que des enfants de cette caste. On imposait une amende aux mères qui laissaient échapper la moindre marque de tristesse ; l’on immolait ces enfants sous leurs yeux. Et voilà donc la sensibilité un crime !

Un roi du Nord, dont le nom m’échappe, immola neuf de ses enfants dans la seule vue, disait-il, de prolonger ses jours aux dépens de ceux dont il les privait. Les préjugés sont pardonnables quand ils produisent des plaisirs.

Shuum-Chi, père d’un des derniers empereurs de la Chine, fit poignarder trente hommes sur la fosse de sa maîtresse, pour apaiser ses mânes.

Cook, lors de ses derniers voyages à Otahiti, découvrit des sacrifices humains dont ceux qui l’avaient précédé dans cette île ne s’étaient pas aperçus.

Hérode, roi des Juifs, à l’instant de rendre les derniers soupirs, fit assembler toute la noblesse de Judée dans l’hippodrome de Jéricho, puis ordonna à sa sœur Salomé de les faire tous périr au moment où il fermerait les yeux, afin que son deuil fût universel, et que les Juifs, en pleurant leurs amis et leurs parents, se trouvassent forcés, malgré eux, d’arroser ses cendres de larmes. Quelle force doit avoir une passion dont les effets se prolongent au delà du tombeau ! Cet ordre ne fut pourtant pas exécuté.

Mahomet II trancha de sa main la tête de sa maîtresse Irène, pour faire voir à ses soldats que l’amour n’était pas capable d’amollir son cœur ; il venait pourtant de passer la nuit avec elle, et d’assouvir ses désirs32. Le même, soupçonnant un des jeunes garçons destinés à ses plaisirs d’avoir mangé frauduleusement un concombre dans ses jardins, fit fendre le ventre à tous ceux qui se trouvaient dans son sérail, jusqu’à ce que le fruit fût découvert dans les entrailles de l’un d’eux… Trouvant quelques défauts dans une décollation de saint Jean-Baptiste, il fit couper devant lui le cou d’un esclave, et fit voir à l’artiste Bellini, Vénitien, et auteur du tableau qu’il blâmait, que la nature n’avait pas été bien saisie. « Tiens ! lui dit-il, voilà comme doit être une tête coupée. » C’est encore ce même grand homme qui, philosophiquement persuadé que la vie des sujets n’est faite que pour servir la passion des souverains, fit jeter cent mille esclaves nus dans les fossés de Constantinople, pour servir de fascines lorsqu’il faisait le siège de cette capitale.

Abdalkar, général du roi de Visapour, avait un sérail de douze cents femmes ; il reçoit des ordres pour se mettre à la tête de ses troupes, il craint que son absence ne devienne un prétexte à l’infidélité de ses maîtresses : il les fait toutes égorger devant lui la veille de son départ.

Les proscriptions de Marius et de Sylla sont des chefs-d’œuvre de cruauté ; Sylla, bourreau de la moitié de Rome, meurt tranquille au sein de ses foyers. Que l’on soutienne, après de tels exemples, qu’un Dieu veille sur nous et doit punir les crimes !

Néron fit égorger dix ou douze mille âmes au cirque, parce qu’on s’était moqué de l’un de ses cochers. Ce fut sous son règne que s’écroula l’amphithéâtre de Préneste, dont la chute fit périr vingt mille âmes : qui doute qu’il ne fut la cause de cet accident, et qu’il l’eût arrangé pour se divertir ?

Commode fit jeter aux bêtes les Romains qui avaient lu la vie de Caligula… Dans ses courses nocturnes, il se plaisait à mutiler les passants ; il réunissait quinze ou vingt malheureux, les faisait lier devant lui, et alarmant d’une massue, il les exterminait pour s’amuser.

Les quatre-vingt mille Romains que Mithridate fit égorger au milieu de ses États, les Vêpres siciliennes, la Saint-Barthélemy, les Dragonnades, les dix-huit mille Flamands décapités par le duc d’Albe, pour établir dans les Pays-Bas une religion qui abhorre le sang : voilà des modèles de meurtres qui prouvent que jamais les passions ne doivent calculer la vie des hommes.

Constantin, cet empereur si sévère, si chéri des chrétiens, avait assassiné son beau-frère, ses neveux, sa femme et son fils.

Les Floridiens déchiraient leurs prisonniers ; mais quelquefois ils y mettaient une recherche singulière : ils leur enfonçaient dans l’anus une flèche jusqu’au haut des épaules.

Rien n’égale la cruauté des Indiens envers les leurs ; il faut que tous aient le plaisir de les frapper et de les meurtrir ; ils les obligent à chanter pendant ce temps-là. Incroyable raffinement de cruauté, qui ne veut même pas permettre les larmes aux victimes.

Les sauvages agissent de même envers les leurs. On leur arrache les ongles, le sein, les doigts ; on leur enlève des lambeaux de chair ; on les pique avec des alènes dans les parties de la génération, et ce sont communément les femmes qui se chargent de ces supplices. Elles les fouettent, elles les déchirent ; il n’est rien, en un mot, que leur férocité n’invente, pour rendre la mort de ces malheureux plus affreuse, et l’on se réjouit quand ils rendent les derniers soupirs.

L’enfant lui-même ne nous offre-t-il pas l’exemple de cette férocité qui nous étonne ? Il nous prouve qu’elle est dans la nature : nous le voyons cruellement étrangler son oiseau, et s’amuser des convulsions de ce pauvre animal !

Les Zélandais, et beaucoup d’autres peuples, mangent leurs ennemis ; quelques-uns les jettent aux chiens ; ceux-là se vengent sur les femmes grosses : ils leur ouvrent le ventre, en arrachent l’enfant, et l’écrasent sur la tête de la mère.

Les Hérules, les Germaine sacrifiaient tous leurs prisonniers ; les Scythes se contentaient d’en immoler la dixième partie. Pendant combien de temps les Français n’ont-ils pas égorgé les leurs ? A la bataille d’Azincourt, journée si fatale à la France, [Henry V] les immola tous.

Quand Gengiskan s’empara de la Chine, il fit égorger deux millions d’enfants devant lui.

Jetez les yeux sur la vie des douze Césars, dans Suétone : elle vous offrira mille atrocités de ce genre.

Les Poulias, au Malabar, forment une caste si méprisée, qu’il est permis à chacun de les tuer. Quand on veut essayer ses armes, on tire sur le premier que l’on rencontre, sans distinction d’âge ni de sexe.

Les nobles, en Russie, au Danemark et en Pologne, peuvent tuer un serf, en mettant un écu sur le cadavre ; jamais la vie d’un homme, tel qu’il soit, ne peut être estimée qu’à prix d’argent, parce que l’argent peut réparer, et le sang ne répare rien. Si la loi du talion est odieuse, c’est assurément dans ce cas-ci ; car le meurtrier a un motif, quelquefois, pour commettre son assassinat, et vous, imbéciles enfants de Thémis, vous n’en avez aucun pour le vôtre. Mais que l’on me réponde, si cela est possible, à l’objection suivante.

Quoi, selon vous, constitue le crime dans le meurtre ? N’est-ce pas l’action d’ôter la vie à son semblable ? En faisant cette action, voilà le crime constaté sans aucun égard à ce que peut être l’homme privé de la vie ; mais s’il est couvert de crimes, cet homme-là, je ne fais pourtant pas, en le tuant, plus de mal que les lois, et si j’en fais, les lois en font aussi : lequel vaut-il mieux croire, ou l’innocence de celui qui tue le criminel, ou l’infamie de la loi qui tue le criminel ?

Dans combien de pays, et pendant combien de siècles, n’immola-t-on pas des esclaves sur le tombeau des maîtres ? A votre avis, ces peuples croient-ils au crime du meurtre ?

Qui pourrait nombrer ce que les Espagnols immolèrent d’Indiens, dans leur conquête du Nouveau-Monde ? Rien qu’en transportant leurs bagages, deux cent mille périrent en une seule année.

Octave fit égorger trois cents personnes dans Pérouse, uniquement pour célébrer l’anniversaire de la mort de César.

Un pirate de Calicut, croisant sur la côte, rencontre un brigantin portugais ; il le prend, trouve l’équipage endormi, et fait égorger tous ceux qui le composaient, parce qu’ils osaient dormir pendant qu’il était en course.

Phalaris faisait enfermer ses victimes dans un taureau d’airain, organisé de manière qu’il répercutait d’une manière horrible les cris des malheureux qu’on y enfermait. Quelle incroyable recherche de cruauté ! et que d’imagination elle suppose dans le tyran qui l’invente !

Les Francs avaient droit de vie ou de mort sur leurs femmes, et ils en usaient fréquemment.

Le roi d’Ava découvre une petite émeute parmi quelques-uns de ses sujets qui refusaient de payer l’impôt ; il en fait saisir quatre mille, et les fait tous périr dans le même feu. Il n’y a jamais de révolutions dans les États d’un tel prince.

Eulins de Romans apprend que la ville de Padoue s’est révoltée contre lui ; il charge de fers onze mille habitants de cette cité, et les fait tous périr devant lui, dans les supplices les plus variés et les plus cruels.

Une des femmes du roi d’Achem pousse en rêvant un cri qui réveille toutes les autres ; le monarque demande la raison de ce bruit ; on ne sait que lui dire : il fait appliquer ses trois mille femmes à la torture, il leur fait souffrir des supplices effrayants, sous ses yeux ; rien ne se découvre ; il leur fait couper à toutes les pieds et les mains, et les fait jeter à l’eau33. Il est aisé de voir le motif de cette cruauté : elle dut allumer, sans doute, des étincelles bien vives de lubricité, dans l’âme de celui qui s’y livrait34.

Le meurtre est, en un mot, une passion, comme le jeu, le vin, les garçons et les femmes ; on ne s’en corrige jamais, dès que l’on s’y est une fois accoutumé. Aucune action n’irrite comme celle-là, aucune ne prépare autant de volupté ; il est impossible de s’en rassasier ; les obstacles en irritent le goût, et ce goût dans nos cœurs va jusqu’au fanatisme. Vous avez éprouvé, Juliette, de quel délice il est dans les débauches, et combien il les rend piquantes et délicieuses. Son empire agit à la fois, et sur le moral et sur le physique ; il enflamme tous les sens, il les enivre, il les étourdit. Sa commotion sur la masse des nerfs est d’une violence bien plus forte que celle de toutes les autres voluptés ; on ne l’aime jamais qu’avec fureur, on ne s’y livre qu’avec transport. Le complot chatouille, l’exécution électrise, le souvenir embrase, on voudrait le multiplier sans cesse, le renouveler à tous les instants. Plus une créature nous approche ou nous intéresse, plus elle nous touche directement, plus ses liens avec nous sont sacrés, plus l’immolation de la victime nous délecte. Les raffinements s’en mêlent, comme dans tous le autres plaisirs ; de ce moment, les écarts n’ont plus de bornes, l’atrocité se porte au dernier point, parce que le sentiment qui la produit s’exhale en raison de l’augmentation ou de la noirceur du supplice ; tout ce qu’on invente alors est toujours au-dessous de ce qu’on désire. Ce n’est plus que par la longueur ou l’infamie du supplice que l’âme se réveille, et l’on voudrait que la même vie pût se produire mille et mille fois, pour avoir le plaisir de les arracher toutes.

Chaque meurtre raffine bientôt sur le meurtre ; ce n’est pas assez de tuer, il faut tuer d’une manière horrible ; et, presque toujours, sans qu’on s’en doute, le sentiment de lubricité dirige ces matières. Jetons un coup d’œil rapide sur ces inventions à la fois voluptueuses et barbares. Je sais que l’esquisse ne vous en déplaira point : tout ce qui est violent dans la nature a toujours quelque chose d’intéressant et de sublime.

Les Irlandais écrasaient leurs victimes… Les Norvégiens leur enfonçaient le crâne… Les Gaulois leur brisaient les reins… Les Celtes leur enfonçaient un sabre dans le sternum… Les Cimbres leur fendaient le ventre ou les jetaient dans des fourneaux ardents.

Les empereurs romains faisaient fouetter devant eux les jeunes vierges chrétiennes ; ils leur faisaient tenailler les tétons et les fesses avec des fers rouges ; on versait ensuite de l’huile et de la poix-résine bouillante sur leurs plaies, et on leur en seringuait dans tous les conduits de la nature. Eux-mêmes servaient souvent de bourreaux, et les supplices alors devenaient bien plus cruels ; rarement Néron cédait à un autre le plaisir d’immoler lui-même une de ces malheureuses.

Les Syriens précipitaient leur victime du haut d’une montagne. Les Marseillais l’assommaient, et choisissaient toujours un pauvre de préférence : autre penchant qu’inspire toujours la nature.

Les nègres de la rivière de Kalabar prennent des petits enfants et les livrent vivants à des oiseaux de proie qui leur dévorent la chair. Ce spectacle amuse prodigieusement ces sauvages.

Au Mexique, on tenait le patient à quatre ; le grand prêtre le fendait par le milieu, il en arrachait le cœur dont il barbouillait l’idole ; quelquefois on traînait le patient sur une pierre tranchante, jusqu’à ce qu’il fût déchiré et qu’on vît sortir ses entrailles.

Parmi cette foule immense de peuples qui couvrent notre globe, à peine en trouve-t-on un seul qui ait attaché la plus légère importance à la vie des hommes parce que, dans le fait, il n’existe rien de moins important.

Les Américains enfoncent dans le canal de l’urètre un petit bâton hérissé d’épines, et le tournent longtemps à diverses reprises, ce qui cause des douleurs épouvantables.

Les Iroquois attachent l’extrémité des nerfs de leurs victimes à des bâtons, et tournant ensuite ces bâtons, ils roulent dessus les nerfs comme un cordage ; les corps se disloquent et se plient d’une manière bizarre, et dont l’examen doit être très piquant…

— N’en doutez pas, dit ici Juliette, en citant au Saint-Père la circonstance de sa vie où elle avait eu occasion d’assister à ce supplice, il n’est rien de piquant comme le spectacle de cette torture ; et tu te baignerais, mon ami, dans le foutre qu’elle m’a fait couler.

— Aux Philippines, poursuivit le pape, une femme coupable s’attache nue à un poteau, la face tournée au soleil ; on la laisse expirer ainsi.

A Juida, on éventre, on arrache les entrailles, on remplit le corps de sel, et on l’attache sur un pieu, au milieu de la place publique.

Les Quoïas percent le dos à coups de javeline ; on coupe ensuite le corps en quartiers, et l’on oblige la femme du mort à le manger.

Quand les Tunquinois vont tous les ans cueillir l’aréqua, ils en empoisonnent une noix qu’ils font manger à un enfant, afin de se rendre la récolte heureuse par l’immolation de cette victime : et voilà donc encore ici le meurtre un acte de religion.

Les Hurons suspendent un cadavre au-dessus du patient, de manière à ce qu’il puisse recevoir sur son visage toutes les immondices qui découlent de ce corps mort, et l’on tourmente là le malheureux jusqu’à ce qu’il expire.

Les Cosaques d’Ouskiens attachent le patient à la queue d’un cheval que l’on fait galoper dans les chemins raboteux ; ce fut aussi, comme vous le savez, le supplice de la reine Brunehaut.

Les anciens Russes empalaient par les flancs et accrochaient par les côtes. Les Turcs font la même cérémonie par le fondement.

Le voyageur Gmelin vit en Sibérie une femme enterrée vive jusqu’au cou, à laquelle on portait à manger ; elle vécut treize jours ainsi.

Les vestales étaient murées dans de petites niches étroites, où était une table, sur laquelle on plaçait une lampe, un pain et une bouteille d’huile. On vient de retrouver nouvellement, à Rome, un souterrain qui communiquait du palais des empereurs au champ sous lequel ces caveaux des vestales étaient construits35. Ce qui prouve que, vraisemblablement, ou les empereurs venaient jouir de ces supplices, ou ils faisaient passer dans leur palais les vestales condamnées, pour s’en divertir et les faire mourir devant eux, ensuite, d’une manière analogue à leurs goûts et à leurs passions.

Au Maroc et en Suisse, on scie le coupable entre deux planches. Hippomène, roi d’Afrique, fit dévorer son fils et sa fille à des chevaux que l’on avait privés longtemps de nourriture ; cela, sans réfléchir à la sublimité des liens ; c’est de là, sans doute, qu’il reçut le nom d’Hippomène.

Les Gaulois emprisonnaient cinq ans leurs victimes, ils les empalaient ensuite, et ils les brûlaient, tout cela en l’honneur de la Divinité, car il faut toujours que cette belle machine se charge de toutes les iniquités de l’homme.

Les Germains étouffaient dans un bourbier. Les Égyptiens inséraient dans toutes les parties du corps des roseaux affilés de la longueur d’un doigt, auxquels ils mettaient ensuite le feu.

Les Perses, les plus ingénieux des peuples pour l’invention des supplices, renfermaient le patient entre deux petits bateaux, de manière que ses pieds, ses mains et sa tête passaient par des ouvertures ; on le forçait à manger et à boire dans cette attitude, en lui piquant les yeux avec des pointes de fer ; quelquefois ils lui frottaient le visage de miel, afin que les guêpes s’y attachassent ; les vers le dévoraient ainsi tout en vie. Qui le croirait ? ils vivaient souvent dix-huit jours dans cette affreuse situation. Quelle sublimité de recherches ! Voilà l’art : il consiste à faire mourir, le plus longtemps possible, un peu tous les jours. Souvent ils écrasaient entre deux pierres, ou écorchaient vifs, et frottaient d’épines vertes le corps ainsi dépouillé, ce qui faisait souffrir des douleurs inouïes. Le supplice à la mode, qu’ils infligent aujourd’hui dans les sérails, quand les femmes ont fait quelque faute, est d’inciser en plusieurs sens toutes les chairs, et de distiller ensuite du plomb fondu dans les blessures, d’empaler par la matrice, ou de larder la patiente avec des mèches soufrées qu’on allume, et qui prennent ensuite leur substance dans la graisse même de la victime.

Et Juliette assura le Saint-Père qu’elle connaissait aussi cette torture.

— Daniel, poursuivit le pape, nous apprend que les Babyloniens jetaient dans une fournaise ardente.

Les Macédoniens crucifiaient, la tête en bas.

Les Athéniens faisaient avaler du poison, étouffaient dans un bain, après avoir ouvert les veines.

Les Romains attachaient quelquefois à un arbre, par les parties viriles ; le supplice de la roue nous vient de chez eux. Souvent, ils écartelaient entre quatre jeunes arbres courbés, et qu’on relâchait à la fois. Métius Suffétius fut écarté à quatre chars. Sous les empereurs, on fouettait jusqu’à la mort ; on enveloppait dans un sac de cuir, avec des serpents, et l’on jetait le sac dans le Tibre ; on plaçait d’autres fois la victime sur une roue, on la tournait longtemps avec violence dans un même sens, puis, tout à coup, de l’autre, ce qui déchirait les entrailles, et les faisait souvent vomir avec d’affreux efforts.

L’inquisiteur Torquemada faisait tenailler les patients devant lui, sur les parties les plus charnues de leur corps ; il les faisait aussi placer sur un pieu préparé, où l’on n’appuie que sur le croupion : affreuse attitude, d’où il résulte de si singulières convulsions, que l’on meurt d’un rire spasmodique très extraordinaire à examiner36.

Apulée parle du tourment d’une femme, dont les détails sont assez plaisants. On la fit coudre dans le ventre d’un âne, dont on avait arraché les entrailles, mais sa tête passait ; on l’exposa ainsi aux bêtes féroces.

Le tyran Maxence faisait pourrir un homme vivant, sur le cadavre d’un mort.

Il est des pays où l’on attache le patient près d’un grand feu ; on lui ouvre le ventre avec des alènes, afin que la flamme s’insinue dans ses entrailles, et les consume ainsi par degrés.

Dans le temps des Dragonnades, on prenait les filles qui ne voulaient pas se convertir, et, pour leur faire aimer la messe, on les remplissait de poudre, avec un entonnoir enfoncé par l’anus et la matrice. On les faisait ensuite sauter comme une bombe. Il est inouï combien cela leur donnait de goût pour l’hostie et pour la confession auriculaire ! Comment ne pas aimer un Dieu, au nom duquel on fait de si belles choses ?

Revenant aux supplices antiques, nous voyons sainte Catherine attachée sur un cylindre garni de pointes, rouler ainsi, du haut d’une montagne. Vous conviendrez, Juliette, que c’est une façon bien douce d’arriver au ciel.

Nous voyons d’autres martyrs de cette même religion, dont je suis l’apôtre bien plus par intérêt que par goût, avoir des aiguilles enfoncées sous les ongles, être roulés nus sur des pointes de verre, rôtis sur des grils, suspendus la tête dans une fosse où l’on mettait un serpent et un chien, auxquels on ne donnait aucune autre nourriture, mutilés en détail, et subissant enfin mille autres horreurs dont vous soupçonnez les détails37.

Passant ensuite aux coutumes étrangères, nous voyons en Chine le bourreau répondre, sur sa vie, de celle du patient, si ce patient la perd avant le temps fixé, lequel est ordinairement fort long, quelquefois même de neuf jours, et, pendant ce tempe-là, les supplices sont variés avec le plus grand art.

Les Anglais coupaient en morceaux, et faisaient bouillir au fond d’une marmite. Dans les colonies, ils faisaient écraser les nègres lentement dans les tambours de moulins à sucre, ce qui est un supplice aussi long qu’effroyable.

A Ceylan, ils condamnent à manger sa propre chair ou celle de ses enfants.

Les habitants de Malabar hachent à coups de sabre ou font dévorer aux tigres.

A Siam, ils font écraser par des taureaux. Le roi de ce pays fit mourir un rebelle, en le nourrissant de sa propre chair dont on lui coupait de temps en temps quelques tranches. Les mêmes serrent quelquefois le corps de la victime, le piquent avec des instruments très aigus, pour l’obliger à retenir son haleine : on coupe ensuite ce corps brusquement en deux, en met la partie supérieure sur une plaque ardente de cuivre, ce qui arrête l’hémorragie, et prolonge ainsi la vie du patient dans la seule moitié de son corps.

En Cochinchine, on attache nu à un poteau et l’on fait mourir en détail, arrachant chaque jour un morceau de chair.

Les Coréens gonflent le corps du patient avec du vinaigre, et quand il est ainsi enflé, ils le font mourir à coups de bâton. Le roi de ce pays fit enfermer sa sœur dans une cage de cuivre, au-dessous de laquelle on faisait un feu perpétuel, et il s’amusait à la voir danser là.

En d’autres endroits, on lie la victime sur un petit banc, large de quatre doigts ; on lui met un autre banc sur les jarrets, et on la bâtonne en cet état, sur l’os des jambes, quelquefois sur les fesses ; cette dernière façon est principalement en usage en Turquie et dans les États Barbaresques.

Ce qu’on appelle le paülo, à la Chine, est une colonne de cuivre, longue de vingt coudées, sur huit de diamètre ; cette colonne est creuse ; on la fait rougir dedans ; le patient embrasse cette colonne, on l’y fixe, il se grille en détail ainsi. Ce fut la femme d’un empereur qui inventa, dit-on, ce supplice, et qui n’y voyait jamais un malheureux sans décharger délicieusement38.

Les Japonais fendent le ventre ; le patient quelquefois est tenu par quatre hommes ; le cinquième court de loin sur le malheureux, et lui écrase la tête avec une massue de fer, en cabriolant devant lui.

Les frères Moraves faisaient mourir en chatouillant. On a essayé un supplice à peu près pareil sur des femmes : on les polluait jusqu’à la mort.

Mais ce qui vous étonnera davantage, est de voir le métier de bourreau rempli par des gens d’un rang et d’un état supérieurs. Qu’imaginer alors, sinon que la plus cruelle lubricité les guide ?

Mulei Ismaël était lui-même le grand exécuteur des criminels de son empire ; nul, au Maroc, n’était mis à mort que par sa main royale ; et nul n’enlevait une tête avec autant d’adresse que lui. Il trouvait, disait-il, à cela, d’inexprimables délices. Dix mille malheureux avaient éprouvé la vigueur de son bras : c’était une opinion reçue dans ses États, que celui qui meurt de la main du monarque avait droit à la vie éternelle.

C’est le roi de Mélinde qui donne lui-même la bastonnade dans ses États.

Bonner, évêque de Londres, épilait lui-même ceux qui ne voulaient pas se convertir, ou il les fouettait. Il tint la main d’un homme sur un brasier, jusqu’à ce que les nerfs fussent brûlés.

Uriothesli, chancelier d’Angleterre, fit mettre à la torture, devant lui, une très jolie femme, qui ne croyait pas en la divinité de Jésus-Christ, et, de sa propre main, il lui déchira le corps et la jeta dans les flammes. Et vous croyez que le paillard ne bandait pas à l’exécution ?

En 1700, lors de la guerre des Camisards, l’abbé du Cheyla fouettait lui-même dans les Cévennes toutes les petites filles qui ne voulaient pas renoncer au protestantisme ; il en supplicia plusieurs si violemment, qu’elles en moururent, et les coups de fusil commencèrent de là.

Dans plusieurs pays, pour doubler l’appareil des supplices, quand on exécutait deux criminels à la fois, le bourreau frottait sa main dans le sang du premier et venait en barbouiller le visage de l’autre.

Le meurtre, enfin, a été révéré et mis en usage par toute la terre ; d’un bout du pôle à l’autre, l’on immole des victimes humaines. Les Égyptiens, les Arabes, les Crétois, les Cypriens, les Rhodiens, les Phocéens, les Grecs, les Pélages, les Scythes, les Romains, les Phéniciens, les Perses, les Indiens, les Chinois, les Massagètes, les Gètes, les Sarmates, les Irlandais, les Norvégiens, les Suèves, les Scandinaves, tous les peuples du Nord, les Gaulois, les Celtes, les Cimbres, les Germains, les Bretons, les Espagnols, les Nègres ; tous ces individus… généralement tous, ont égorgé des hommes sur les autels de leurs Dieux. De tout temps, l’homme a trouvé du plaisir à verser le sang de ses semblables, et, pour se contenter, tantôt il a déguisé cette passion sous le voile de la justice, tantôt sous celui de la religion. Mais le fond, mais le but était, il n’en faut pas douter, l’étonnant plaisir qu’il y rencontrait.

Après de tels exemples, Juliette, après d’aussi frappantes démonstrations, serez-vous convaincue qu’il n’est point d’action plus simple au monde que le meurtre, qu’il n’en existe aucune qui soit plus légitime, et que ce serait une extravagance à vous de concevoir le plus léger remords de tous ceux où vous avez pu vous livrer, ou de former la lâche résolution de n’en plus commettre ?

— Philosophe adorable ! m’écriai-je en sautant au cou de Braschi, jamais personne ne s’était expliqué comme vous sur cette importante matière ; jamais tant de précision, de netteté, de vraisemblance ; jamais d’aussi curieuses anecdotes ; jamais d’aussi frappants exemples. Ah ! tous mes doutes sont maintenant dissipés, je suis rendue ; je suis au point de n’avoir plus rien de sacré sur cet objet, au point de désirer, comme Tibère, que le genre humain n’ait qu’une tête, pour avoir le plaisir de la lui trancher d’un seul coup.

— Partons, il est tard : n’avez-vous pas dit qu’il ne fallait point que l’aurore nous retrouvât dans nos impuretés ?…

Nous passâmes dans l’église.

1 Page 192 de ses Lettres persanes.

2 Il faut observer que ces détails étaient exacts lorsque Mme de Lorsange voyageait en Italie. On connaît les changements opérés depuis, tant dans cette ville que dans les autres endroits de cette belle contrée. (Note ajoutée.)

3 Il faut, dit Machiavel, que l’affection du complice soit bien grande, si le danger où il s’expose ne lui paraît pas encore plus grand ; ce qui prouve que, ou il faut choisir le complice bien intimement lié à soi, ou s’en défaire dès qu’on s’en est servi. (Disc., Lib. III, cap. VI.)

4 Toutes les personnes qui ont quelque penchant au crime voient leur portrait dans ce paragraphe ; qu’elles profitent donc soigneusement de tout ce qui précède, et de tout ce qui suit, sur la manière de vivre délicieusement dans la genre de vie pour lequel les a créées la nature, et qu’elles se persuadent que la main qui donne ces avis a l’expérience pour elle.

5 On peut éclaircir cette idée, en disant que le bon dîner peut causer une volupté physique, et que de sauver les trois millions de victimes, sur une âme honnête, ne causerait qu’une volupté morale ; ce qui établit une grande différence entre ces deux plaisirs, car les voluptés de l’esprit ne sont que des jouissances intellectuelles, uniquement dépendantes de l’opinion, tellement, qu’une âme vicieuse ne sent point celles de la vertu, au lieu que les voluptés du corps sont des sensations physiques, absolument dégagées de l’opinion, également senties de tous les êtres, et même des animaux ; moyennant quoi, la vie sauvée à ou trois millions d’hommes ne serait qu’un plaisir d’opinion, et qu’une seule espèce d’êtres ressentirait ; au lieu que le bon dîner serait un plaisir senti de tout le monde, et par conséquent très supérieur : d’où il résulte qu’il n’y aurait pas à balancer, même entre une dragée et l’univers entier. Ce raisonnement sert à démontrer les avantages immenses du vice sur la vertu.

6 On n’imagine pas ce qu’on obtient des femmes, en les faisant décharger. Il n’est question que de décider l’éjaculation d’un peu de foutre en elles, pour les déterminer aux atrocités les plus révoltantes, et si celles qui les aiment naturellement voulaient ne rendre compte de leurs émotions, elles conviendraient de la liaison singulière qui se trouve entre les émotions physiques et les égarements moraux. Plus éclairées, de ce moment, à quel point ne multiplieraient-elles pas la somme de leurs voluptés, puisqu’elles en trouveraient le germe dans des désordres qu’elles pourraient dès lors porter aussi loin que l’exigerait leur lubricité ? Je m’explique. Arsinoé n’avait qu’un plaisir, celui de foutre ; un amant libertin profite de son égarement pour lui suggérer des projets de crime ; Arsinoé sent croître sa volupté ; elle exécute ce qu’on lui propose, et le feu de sa lubricité n’enflamme à celui du forfait qu’elle vient de commettre : Arsinoé a donc augmenté ses moyens d’un plaisir de plus. Que toutes les femmes l’imitent, et toutes, comme elle, joindront aux attraits d’une première jouissance, le sel piquant d’une seconde. Toutes les immoralités s’enchaînent, et plus on en réunira à l’immoralité de foutre, plus on se rendra nécessairement heureux.

7 Voyez ses poésies, tome 1, page 28, dernière édition.

8 Jacques Vallée, seigneur Des Barreaux, intimement lié avec Théophile de Viau, naquit à, Paris en 1602. L’impunité et le libertinage de ces deux amis furent portés à leur comble. Le fameux sonnet qu’on cite de lui (qui, par parenthèse, est une des plus mauvaises pièces de vers qu’il soit possible de lire), fut, dit-on, fait pendant une maladie ; il le désavoua, et, certes, il n’était pas fait pour être avoué. — Paraphrasé de cette manière, nos lecteurs le trouveront peut-être un peu plus supportable.

9 Tout le monde a connu ce héros de la bougrerie, publiquement brûlé en place de Grève par le jugement des putains qui menaient tout alors dans Paris.

10 Celui de Jean-Baptiste, bardache aimé du fils de Marie.

11 Il est généralement regardé comme le patriarche des moines et l’instituteur de leurs règles.

12 Dernier roi des Juifs.

13 Ceux qui se mêlent de branler des femmes ne sont pas assez convaincus de l’extrême besoin qu’elles ont alors de faire pénétrer le plaisir absolument par tous leurs pores. Celui qui veut leur procurer une voluptueuse émission doit donc nécessairement s’arranger pour avoir la langue dans leur bouche, pour branler les tétons, avoir un doigt dans le vagin, un au clitoris, et l’autre au trou du cul. Qu’il ne se flatte pas d’atteindre le but s’il néglige une seule de ces circonstances. Voilà d’où vient qu’il faut être au moins trois pour plonger véritablement une femme dans l’ivresse.

14 On appelle ainsi ceux qui font le guet et qui arrêtent les voleurs dans Rome.

15 Voyez son ouvrage sur la volupté.

16 Ce n’est que de cette volupté très constante que naît l’usage d’enfermer les femmes en Asie ; la jalousie peut-elle exister dans l’âme d’un homme qui a deux ou trois cents femmes ?

17 C’est ainsi que les Romains nommaient leurs voyages à la campagne

18 Ce projet fut réellement conçu pendant que j’étais à Rome ; il n’y eut de changé que le nom des acteurs.

19 Laisse-moi te rendre cet hommage, ami charmant que je n’oublierai jamais. Tu es le seul dont je n’aie pas voulu déguiser le nom dans ces Mémoires. Le rôle de philosophe que je t’y fais jouer te convient trop bien, pour que tu ne me pardonnes pas de te désigner à l’univers entier.

20 Espèce d’omelette très mince et qui se mange au sucre.

21 Il n’y avait pas à douter que plus elle était singulière, plus elle devait donner de plaisir : c’est l’histoire de toutes les lubricités. Il n’est aucune passion dans le monde qui demande plus d’aliments que celle-là, aucune qu’il faille servir avec plus de soin : plus elle exige, plus il faut lui donner ; et ce que nous recevons d’elle n’est jamais, qu’en raison des sacrifices offerts à ses autels.

22 Il est inouï que les Jacobins de la Révolution française aient voulu culbuter les autels d’un Dieu qui parlait absolument leur langage. Ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est que ceux qui détestent et veulent détruire les Jacobins, le fassent au nom d’un Dieu qui parle comme les Jacobins. Si ce n’est point là le nec plus ultra des extravagances humaines, je demande instamment qu’on me dise où il est. (Note ajoutée.)

23 Le Pierre des chrétiens n’est autre chose que le Annac, l’Hermès et le Janus des Anciens ; tous individus auxquels on attribuait le don d’ouvrir les portes de quelque béatitude. Le mot pierre, en phénicien ou en hébreu, veut dire ouvrir : et Jésus, qui jouait sur le mot, a pu dire à Pierre : « Puisque tu es Pierre, c’est-à-dire l’homme qui ouvre, tu ouvriras les portes du Paradis », tout comme en ne prenant la signification du mot pierre que du mot cepha, des Orientaux, qui signifie pierre à bâtir, il avait dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Le verbe latin aperire a bien aussi le même son que le mot pierre. On appelle mine ce qui sort de la mine : n’a-t-on pas pu de même, appeler ouverture ce qui sortait de la carrière à laquelle primitivement on donnait le nom d’ouverture ? De là le mot ouvrir et le mot pierre peuvent avoir eu la même signification, et de là le jeu de mots de l’imbécile Jésus qui, comme on sait, ne parlait jamais que par logogriphes. Tout cela, ce sont de fades allégories, où les lieux sont ajoutés aux noms, les noms aux lieux, et les faits toujours sacrifiés à l’illusion. De toute façon, ce mot apostolique est des plus anciens. Il précède de beaucoup le Pierre des chrétiens. Tous les mythologistes ont reconnu ce mot pour le nom d’une personne chargée du soin de l’ouverture.

24 Il y avait alors à Rome un certain Gérard Brazet, regardé comme l’empoisonneur en titre du Saint-Siège ; il avait empoisonné huit papes, par ordre de ceux qui voulaient succéder. Les souverains pontifes étaient alors, dit Baronius, de si grands scélérats, qu’aucun âge n’avait produit de tels monstres, ni un si grand nombre de scènes d’horreurs.

25 C’est de lui dont on disait : Il est monté sur le trône comme un renard, il a régné comme un lion, et il est mort comme un chien.

26 C’est d’elle que le poète Sannazar, le Pétrarque de Naples, nous dit :

Hoc jacet in tumula Lucretia nomine sedra,

Thaïs Alexandri filia, sponsa nurus.

27 Écoutons parler Tacite lui-même : « Il fit mourir cruellement les chrétiens comme incendiaires de la ville de Rome. Ces chrétiens, poursuit Tacite, étaient des gens haïs pour leur infamie, et, à cause d’un fripon nommé Christ, leur fondateur, lequel mourut dans les derniers supplices, sous le règne de Tibère. Mais cette pernicieuse secte, après avoir été réprimée quelque temps, polluait tout de nouveau, non seulement dans le lieu de naissance, mais dans Rome même, qui est le rendez-vous, et comme l’égout de toutes les ordures du monde. On se saisit donc d’abord de ceux qui s’avouaient de cette secte infâme, et, par leurs aveux, on découvrit une infinité d’autres coquins pareils qui furent convaincus, et de crimes atroces et d’être couverts de la haine du genre humain. La preuve du point auquel on les haïssait, est qu’on insultait à leur mort, en les couvrant de peaux de bêtes sauvages, et en les faisant dévorer par les chiens, ou en les attachant à des croix, quelquefois aussi en les brûlant comme des fagots, afin d’éclairer les rues et les grands chemins (c’est pour le coup qu’on pouvait dire lux in luce). Néron donnait volontiers ses jardins pour ces spectacles. On l’y voyait parmi le peuple, en habit de cocher, ou assis lui-même sur un char. Ces supplices des chrétiens l’amusaient infiniment, et il y coopérait souvent lui-même. »

Écoutons maintenant Lucien, sur cette même secte : « C’est, dit-il, une assemblée de vagabonds, déguenillés, au regard farouche, à la démarche d’énergumènes, poussant des soupirs, faisant des contorsions, jurant par le Fils qui est sorti du Père, prédisant mille malheurs à l’empire, blasphémant tout ce qui ne pensait pas comme eux. » Voilà quelle était la religion chrétienne dès sa naissance : une horde de fripons et de scélérats, suivie par des putains. Les infortunes de cette secte finirent par intéresser les gens faibles, comme cela est d’usage : si on ne l’eût point persécutée, on n’eût jamais entendu parler d’elle. Il est inouï qu’un pareil fatras d’impostures et d’atrocités ait aveuglé si longtemps nos pères. Quand serons-nous donc assez sages pour les absorber, pour les pulvériser sans retour ?

28 Ceux qui me connaissent savent que j’ai parcouru l’Italie avec une très jolie femme ; que, par unique principe de philosophie lubrique, j’ai fait connaître cette femme au grand-duc de Toscane, au pape, à la Borghèse, au roi et à la reine de Naples ; ils doivent donc être persuadés que tout ce qui tient à la partie voluptueuse est exact, que ce sont les mœurs bien constantes des personnages indiquée que j’ai peintes, et que s’ils avaient été témoins des scènes, ils ne les auraient pas vues dessinées plus sincèrement. Je saisis cette occasion d’assurer le lecteur qu’il en est de même de la partie des descriptions et des voyages : elle est de la plus extrême exactitude.

29 Presque tous les peuples de la terre ont eu le droit de vie et de mort sur leurs enfants. Ce droit est parfaitement dans la nature ; et de quoi peut-on mieux disposer, que de ce qu’on a donné ? S’il pouvait y avoir des gradations dans le prétendu crime du meurtre, c’est-à-dire qu’on pût assigner du rang de plus ou de moins de mal dans une chose qui n’en renferme aucun, assurément l’infanticide serait au rang le plus inférieur : la prompte facilité que tout homme possède de réparer ce léger délit en absorbe entièrement tout le mal. En étudiant bien la nature, on y verra que les premiers sentiments de l’instinct nous portent à détruire notre progéniture, et elle le serait infailliblement, si l’orgueil ne venait réclamer pour elle.

30 Il faut appeler régénération, ou plutôt transformation, ce changement que nous voyons dans la matière ; elle n’est ni perdue, ni gâtée, ni corrompue, par les différentes formes qu’elle prend ; et peut-être une des principales causes de sa force ou de sa vigueur consiste-t-elle dans les apparentes destructions qui les subtilisent, lui donnent plus de liberté pour former de nouveaux miracles. La matière, en un mot, ne se détruit point pour changer de formes et prendre une nouvelle modification, de même, dit Voltaire (dont cette note est extraite), qu’un carré de cire qu’on réduit en rond ne périclite point en changeant de figure. Rien de plus simple que ces résurrections perpétuelles, et il n’est pas plus surprenant de naître deux fois qu’une. Tout est résurrection dans le monde : les chenilles ressuscitent en papillons ; un noyau que l’on plante ressuscite en arbre ; tous les animaux ensevelis dans la terre ressuscitent en herbe, en plantes, en vers, et nourrissent d’autres animaux dont ils font bientôt une partie de la substance, etc., etc., etc.

31 La peine promulguée contre l’infanticide des femmes est une atrocité sans exemple. Qui donc est mieux le maître de ce fruit que celle qui le porte dans son sein ? S’il est au monde une propriété contre laquelle il ne puisse y avoir aucune réclamation à faire, c’est assurément celle-là. Troubler cette femme dans l’usage qu’elle fait de cette propriété est le comble le plus inconcevable de l’imbécillité. Certes, il faut attacher un prix bien grand à l’espèce humaine, pour punir une malheureuse créature, seulement parce qu’elle ne s’est pas souciée de doubler son existence, et de confirmer le présent fait par elle involontairement. Et quel bizarre calcul n’est-ce donc pas, d’ailleurs, que de sacrifier la mère à l’enfant ? Le crime commis, il y avait une créature de moins sur la terre ; le crime puni, en voilà deux. Qu’il faut d’esprit pour un pareil calcul ! et que nos législateurs sont profonds ! Et nous laissons subsister de telles lois ! et nous avons la bonhomie de ne pas les pulvériser, elles et la mémoire de ceux qui les firent !

32 De ce moment, la chose s’entend infiniment mieux.

33 Relation de Beaulieu.

34 Allons au fait et peignons en grand. Ô Braschi ! tu ne nous donnes que des détails ! Je veux, d’un mot, offrir des masses : les proscriptions des Juifs, des Chrétiens, de Mithridate, de Marius, de Sylla, des Triumvirs, les boucheries de Théodose et de Théodora, les fureurs des Croisés et de l’Inquisition, les supplices des Templiers, l’histoire des massacres de Sicile, de Mérindol, de la Saint-Barthélemy, ceux d’Islande, du Piémont, des Cévennes, du Nouveau Monde ont coûté vingt-trois millions cent quatre-vingt mille hommes, froidement égorgés pour des opinions ! L’homme qui aime le meurtre fomente des opinions, afin que l’on s’assassine pour elles.

35 J’atteste ceci pour l’avoir vu.

36 C’était en même temps le peuple le plus efféminé ; il y a donc très près du luxe et de la mollesse à la cruauté.

37 On leur coupait les doigts, les poings, les pieds, les dents, les yeux, les grosses chairs, le haut du nez, la langue, les parties viriles, et le clitoris dans les femmes.

38 Une fois que les femmes se sont accoutumées à ne s’exciter au plaisir qu’en éveillant la cruauté dans elles, l’extrême délicatesse de leurs fibres, la prodigieuse sensibilité de leurs organes, les font aller sur tout cela beaucoup plus loin que les hommes.

Cinquième Partie

D’énormes paravents enveloppaient l’autel isolé de saint Pierre, et donnaient une salle d’environ cent pieds carrés, dont l’autel formait le centre, et qui n’avait plus, au moyen de cela, aucune communication avec le reste de l’église. Vingt jeunes filles ou jeunes garçons, placés sur des gradins, ornaient les quatre côtés de ce superbe autel. Également dans les quatre coins, entre les marches et les gradins, était, dans chacun, un petit autel à la grecque destiné aux victimes. Près du premier se voyait une jeune fille de quinze ans ; près du second, une femme grosse, d’environ vingt ans ; près du troisième, un jeune garçon de quatorze ans ; près du quatrième, un jeune homme de dix-huit ans, beau comme le jour. Trois prêtres étaient en face de l’autel, prêts à consommer le sacrifice, et six enfants de chœur, tout nus, se préparaient à le servir : deux étaient étendus sur l’autel, et leurs fesses allaient servir de pierres sacrées. Braschi et moi, nous étions couchés dans une ottomane élevée sur une estrade de dix pieds de haut, à laquelle on ne parvenait que par des marches recouvertes de superbes tapis de Turquie ; cette estrade formait un théâtre où vingt personnes pouvaient se tenir à l’aise. Six petite Ganymèdes de sept ou huit ans, tout nus, assis sur les escaliers, devaient, au moindre signal, faire exécuter les ordres du Saint-Père ; différents costumes, aussi galants que pittoresques, embellissaient les hommes, mais celui des femmes était trop délicieux pour ne pas mériter une description particulière. Elles étaient vêtues d’une chemise de gaze écrue qui flottait négligemment sur leur taille sans la masquer ; une collerette en fraise ornait leur cou ; et la tunique que je viens de décrire était, par le moyen d’un large ruban rose, renouée au-dessous de leurs reins, qu’elle laissait absolument à découvert ; par-dessus cette chemise, elles avaient une simarre de taffetas bleu, qui, se rejetant et voltigeant en arrière, n’ombrageait en rien le devant ; une simple couronne de roses ornait leurs cheveux, flottant en boucles sur leurs épaules. Ce déshabillé me parut d’une telle élégance que je voulus m’en revêtir sur-le-champ. La cérémonie commença.

Aussitôt que le Saint-Père formait un désir, les six aides de camp, placés sur les marches de notre estrade, volaient aussitôt pour le satisfaire. Trois filles furent demandées. Le pape s’assit sur la figure de l’une, en lui ordonnant de lui gamahucher l’anus ; la seconde suça son vit ; la troisième chatouilla ses couilles ; et mon cul, pendant ce temps-là, devint l’objet des baisers du Saint-Père. La messe se disait, et les ordres donnés pour que mes désirs s’exécutassent avec la même célérité que ceux du souverain pontife. Dès que l’hostie fut consacrée, l’acolyte l’apporta sur l’estrade et la déposa respectueusement sur la tête du vit papal ; aussitôt qu’il l’y voit, le bougre m’encule avec. Six jeunes filles et six beaux garçons lui présentent indistinctement alors, et leurs vits et leurs culs ; j’étais moi-même branlée en dessous par un très joli jeune homme, dont une fille masturbait le vit. Nous ne résistons point à ce conflit de luxure ; les soupirs, les trépignements, les blasphèmes de Braschi m’annoncent son extase et décident la mienne ; nous déchargeons en hurlant de plaisir. Sodomisée par le pape, le corps de Jésus-Christ dans le cul, ô mes amis, quelles délices ! Il me semblait que je n’en avais jamais tant goûté de ma vie. Nous retombâmes épuisés au milieu des divins objets de luxure qui nous entouraient, et le sacrifice s’acheva.

Il s’agissait de retrouver des forces ; Braschi ne voulait pas que les supplices commençassent avant qu’il ne rebandât. Pendant que vingt filles et autant de garçons travaillaient à le rendre à la vie, je me fis foutre une trentaine de coups, sous les yeux du pape, au milieu d’un groupe de jeunes gens ; j’en excitais communément quatre pendant que j’étais l’objet des caresses de deux. Braschi jouissait des excès de mon libertinage ; il m’encourageait à en redoubler les élans. Une nouvelle messe se célébra, et, cette fois-ci, l’hostie apportée sur le plus beau vit de la salle, s’introduisit dans le cul du Saint-Père, qui, commençant à rebander, me rencula en s’entourant de fesses.

— Bon ! dit-il en se retirant au bout de quelques courses, je ne voulais que bander. Immolons maintenant.

Il ordonne le premier supplice ; il devait s’exécuter sur le jeune homme de dix-huit ans. Nous le faisons approcher de nous, et, l’ayant caressé, baisé, pollué, sucé, Braschi lui déclare qu’il va le crucifier comme saint Pierre, la tête en bas. Il reçoit sa sentence avec résignation et la subit avec courage. Je branlais Braschi pendant qu’on exécutait ; et devinez quels étaient les bourreaux ! les mêmes prêtres qui venaient de célébrer des messes. Le jeune homme, ainsi traité, fut attaché avec sa croix à l’une des colonnes torses de l’autel de saint Pierre, et l’on passa à la fille de quinze ans. Également approchée de nous, le pape l’encula ; je la branlais ; elle fut condamnée d’abord à la plus vigoureuse fustigation, puis pendue à la seconde des colonnes de l’autel.

Le petit garçon de quatorze ans parut ; Braschi l’encule de même ; et voulant exécuter celui-là de sa main, il n’y eut sorte de vexations, sorte d’horreurs qu’il ne lui fît éprouver. Ce fut là où je reconnus toute la cruelle scélératesse de ce monstre. Il suffit d’être sur le trône pour porter ces infamies à leur dernier période : l’impunité de ces coquins couronnés les entraîne à des recherches que n’inventeraient jamais d’autres hommes. Enfin ce scélérat, ivre de luxure, arrache le cœur de cet enfant, et le dévore en perdant son foutre. Il restait la femme grosse.

— Amuse-toi de cette coquine, me dit Braschi, je te la livre ; je sens que je ne rebanderai plus, mais je ne t’en verrai pas moins jouir avec la plus entière volupté : dans quelque état que je puisse être, le crime m’amuse toujours ; ne la ménage donc pas.

L’infortunée s’approche.

— De qui est cet enfant ? lui demandai-je.

— D’un des mignons de Sa Sainteté.

— Et cela s’est-il fait sous ses yeux ?

— Oui.

— Le père est-il ici ?

— Le voilà.

— Allons, dis-je à ce jeune homme, fendez vous-même le ventre de celle qui porte votre fruit ; un effrayant supplice vous attend, si vous n’obéissez à la minute.

Le malheureux obéit ; je décharge en criblant de coups de poignard le corps de la victime, et nous nous retirons.

Braschi voulut absolument que je passasse le reste de la nuit avec lui ; le libertin m’adorait.

— Tu es ferme, me disait-il, voilà comme j’aime les femmes : celles qui te ressemblent sont rares.

— La Borghèse me surpasse, répondis-je.

— Il s’en faut, me dit le pape, elle est à tout moment déchirée de remords. Dans huit jours, poursuivit le Saint-Père, je te donne, avec elle et les deux cardinaux, tes amis, le souper où je me suis engagé ; et là, cher amour, sois-en sûre, nous ferons, j’espère, quelques horreurs qui surpasseront celles-ci.

— Je m’en flatte, dis-je faussement au pontife, n’entendant par cette réponse que le vol que je m’apprêtais à lui faire ce jour-là ; oui, j’espère que nous en ferons de bonnes.

Braschi, qui venait de se frotter les couilles avec une eau spiritueuse et faite pour provoquer au plaisir, voulut essayer de nouvelles tentatives.

— Je ne bande pas assez pour t’enculer, me dit-il, mais suce-moi.

Je me mis à cheval sur sa poitrine ; le trou de mon cul posait sur sa bouche, et le coquin, tout pape qu’il était, déchargea en reniant Dieu comme un athée.

Il s’endormit. J’avais bien envie de profiter de cet instant pour aller prendre dans son trésor tout ce que j’en pourrais rapporter ; le chemin qu’il m’avait tracé lui-même me permettait cette tentative sans redouter ses gardes ; mais ce projet ayant été conçu avec Olympe, je ne voulus pas la priver du plaisir d’y participer ; Élise et Raimonde, d’ailleurs, se trouveraient alors avec nous, et notre moisson serait plus abondante.

Pie VI ne tarda pas à se réveiller. Il y avait consistoire ce jour-là. Je le laissai disputer en paix sur l’état de conscience des pays chrétiens, et fus demander pardon à la mienne de ne pas l’avoir chargée d’une suffisante quantité de crimes. Je l’ai dit, et je le soutiens, rien n’est pis que le remords de la vertu, pour une âme accoutumée au mal ; et quand on existe dans un état complet de corruption, il vaut infiniment mieux combler la mesure que de rester en arrière ; car ce qu’on fait de moins donne infiniment plus de peine que ce qu’on fait de plus ne donne de plaisir.

Deux ou trois bains nettoyèrent les souillures pontificales, et je volai chez Mme de Borghèse lui apprendre mes succès du Vatican.

Pour éviter la monotonie des détails, je glisserai légèrement sur ceux des nouvelles orgies que nous y célébrâmes. La grande galerie fut le lieu de la scène ; plus de quatre cents sujets des deux sexes y parurent ; ce qu’on y célébra d’impuretés ne peut se peindre. Trente filles vierges, de sept à quinze ans, et belles comme l’Amour, furent violées, et massacrées après ; quarante jeunes garçons eurent le même sort. Albani, Bernis et le pape s’enculèrent, se gorgèrent de vin et d’infamies, et ce moment d’ivresse fut celui que nous choisîmes, Olympe, Élise, Raimonde et moi, pour aller piller le trésor. Nous enlevâmes vingt mille sequins, que Sbrigani, placé près de là avec des gens sûrs, fit aussitôt transporter chez Borghèse, où nous les partageâmes le lendemain. Braschi ne s’aperçut pas de ce vol, ou feignit politiquement de ne s’en pas douter… Je ne le revis plus ; mes visites, sans doute, lui parurent trop chères. Dès ce moment, je crus prudent de quitter Rome ; Olympe ne s’en consola pas ; il fallut pourtant s’arracher, et je partis pour Naples au commencement de l’hiver, avec un portefeuille rempli de lettres de recommandation pour la famille royale, le prince Francaville, et tout ce qu’il y avait de plus riche et de plus élevé dans Naples. Mes fonds restèrent placés sur des banquiers de Rome.

Nous voyagions dans une excellente berline, Sbrigani, mes femmes et moi. Quatre valets à cheval nous escortaient, lorsque entre Fondi et le môle de Gaëte, sur les confins de l’État ecclésiastique, à environ douze ou quinze lieues de Naples, dix hommes à cheval, vers la brune, nous prièrent, le pistolet à la main, de vouloir bien nous détourner du grand chemin pour aller parler au capitaine Brisa-Testa qui, fort honnêtement retiré dans un château sur le bord de la mer, au-dessus de Gaëte, ne souffrait pas que les honnêtes gens qui voyageaient dans cette contrée passassent ainsi auprès de son habitation sans lui faire une visite. Nous n’eûmes pas de peine à comprendre ce langage, et, proportionnant aussitôt nos forces à celles qu’on nous opposait, nous sentîmes facilement que le plus court était d’obéir.

— Camarade, dit Sbrigani à l’officier, j’avais toujours ouï dire que les coquins ne se détruisaient pas entre eux ; si vous exercez la profession d’une manière, nous l’exerçons de l’autre, et notre métier, comme le vôtre, est de faire des dupes.

— Vous vous expliquerez avec mon capitaine, dit ce sous-chef ; pour moi je ne sais qu’obéir, et surtout quand mes jours en dépendent ; marchons.

Comme les cavaliers, aux ordres de celui qui nous parlait, liaient, pendant ce temps-là, nos valets à la queue de leurs chevaux, il n’y eut pas à répliquer. Nous avançâmes. L’officier s’était mis dans notre voiture, et quatre de ses cavaliers la conduisaient. Nous marchâmes cinq heures de cette manière, pendant lesquelles notre conducteur nous apprit que le capitaine Brisa-Testa était le plus fameux chef de brigands de toute l’Italie.

— Il a, nous dit le guide, plus de douze cents hommes à ses ordres, et nos détachements parcourent d’un côté tout l’État ecclésiastique jusqu’aux montagnes de Trente ; ils vont de l’autre jusqu’aux extrémités de la Calabre. Les richesses de Brisa-Testa, poursuivit l’officier, sont immenses. Dans un voyage qu’il fit l’année dernière à Paris, il épousa une femme charmante qui fait aujourd’hui les honneurs de la maison.

— Frère, dis-je à ce bandit, il me semble que les honneurs de la maison d’un voleur ne doivent pas être bien difficiles à faire.

— Je vous demande pardon, répondit l’officier, l’emploi de madame est plus considérable qu’on ne le pense : c’est elle qui égorge les prisonniers, et je vous assure qu’elle s’y prend d’une manière tout à fait honnête, et que vous serez enchantée de périr de sa main…

— Ah ! dis-je, c’est donc là ce que vous appelez faire les honneurs de la maison ?… Vous êtes consolant, monsieur l’officier… Et le capitaine est-il maintenant au logis, ou si nous n’aurons affaire qu’à madame ?

— Vous les trouverez tous les deux, répondit le brigand ; Brisa-Testa revient en ce moment d’une expédition dans la Calabre intérieure qui nous a coûté quelques hommes, mais qui a valu bien de l’argent. Depuis lors, notre paie a tiercé : voilà ce que ce grand capitaine a de bon… une équité !… une justice !… nous sommes toujours payés d’après ses moyens ; il nous donnerait dix onces par jour1, s’il gagnait à proportion… Mais nous y voici, dit l’officier ; je suis fâché que la nuit vous empêche de distinguer les abords de cette superbe maison. Voici la mer et le château, dont les impraticables alentours nous obligent à quitter ici la voiture ; il faut, comme vous voyez, monter à pic maintenant, et le sentier ne peut être frayé tout au plus que par des chevaux.

Nous nous mîmes en croupe derrière nos gardes, et, au bout d’une heure et demie de trajet, dans la plus haute montagne que j’eusse encore vue de mes jours, un pont-levis se baissa, nous traversâmes quelques fortifications hérissées de soldats qui nous reconnurent militairement, et nous parvînmes au milieu de la citadelle. C’en était effectivement une des plus fortes qu’il fût possible de voir ; et dans l’état où l’avait maintenue Brisa-Testa, elle était capable de soutenir les plus longs sièges.

Il était environ minuit quand nous arrivâmes ; le capitaine et sa femme étaient couchés ; on les éveilla. Brisa-Testa vint nous visiter ; c’était un homme de cinq pieds, dix pouces, dans la force de l’âge, de la figure la plus belle, en même temps la plus dure. Il examina légèrement nos hommes : mes compagnes et moi l’occupèrent un peu plus longtemps, la manière brusque et féroce dont il nous observa nous fit trembler. Il parla bas à l’officier ; les hommes aussitôt furent emmenés d’un côté, nos malles et nos effets de l’autre. Mes amies et moi fûmes jetées dans un cachot où nous trouvâmes, à tâtons, un peu de paille où nous nous couchâmes, bien plus pour pleurer nos malheurs que pour trouver un repos difficile à goûter dans notre horrible état. Que de cruelles réflexions vinrent agiter nos âmes ! Le souvenir déchirant de nos anciennes jouissances ne s’offrait à nous que pour jeter une teinte plus sombre sur notre situation présente. Nous appesantissions-nous sur notre état actuel, ce n’était que pour en déduire les plus fâcheuses présomptions ; ainsi, tourmentées du passé, déchirées du présent, frémissant de l’avenir, à peine, dans l’état affreux où nous étions, le sang circulait-il dans nos veines brûlantes. Ce fut alors que Raimonde voulut me rappeler à la religion.

— Laisse là ces chimères, mon enfant, lui dis-je ; quand on les a méprisées toute sa vie, quel que soit l’état où l’on se trouve, il est impossible d’y revenir ; le remords seul, d’ailleurs, rappelle à la religion, et je suis loin de me repentir d’aucune des actions de ma vie ; il n’en est pas une seule que je ne sois prête à commettre encore, si j’en avais la faculté ; c’est sur la privation de cette faculté que je pleure, et non sur les résultats obtenus d’elle quand je la possédais. Ah ! Raimonde, tu ne connais pas l’empire du vice dans une âme comme la mienne ! Pétrie de crimes, alimentée par le crime, elle n’existe que pour s’en repaître, et mon cou serait sous le glaive, que je voudrais en commettre encore ; je voudrais que mes cendres en fissent exhumer ; je voudrais que mes mânes, errantes sur les mortels, les empoisonnassent de crimes, ou leur en inspirassent… Ne crains rien, au surplus, nous sommes dans les mains du vice : un dieu nous protégera. Je frémirais bien plus, si les fers qui nous captivent étaient ceux de l’épouvantable déesse que les hommes osent appeler Justice. Fille du despotisme et de l’imbécillité, si la putain nous tenait, je te ferais déjà mes derniers adieux ; mais le crime ne m’effraya jamais ; les sectateurs de l’idole que nous adorons respectent leurs égaux et ne les frappent point ; nous prendrons parti avec eux, s’il le faut. J’aime déjà, sans la connaître, cette femme dont on nous a parlé ; je gage que nous lui plairons ; nous la ferons décharger ; si elle veut, nous tuerons avec elle, et elle ne nous tuera pas. Approche, Raimonde, viens aussi près de nous, Élise, et puisqu’il ne nous reste plus d’autre plaisir que de nous branler, jouissons-en.

Échauffées par moi, les coquines s’y livrèrent ; la nature nous servit aussi bien dans les chaînes de l’infortune que sur les roses de l’opulence. Je n’avais jamais eu tant de plaisir ; mais le retour de ma raison fut affreux.

— Nous allons être égorgées, dis-je à mes compagnes ; il ne faut plus nous faire d’illusion, c’est le seul destin qui nous attend. Ce n’est point la mort qui m’effraie : je suis assez philosophe pour être bien sûre de ne pas être plus malheureuse après avoir végété quelques années sur la terre, que je ne l’étais avant que d’y arriver ; mais je crains la douleur, ces coquins-là me feront souffrir ; ils jouiront peut-être à me tourmenter, comme j’ai joui à tourmenter les autres ; ce capitaine m’a l’air d’un scélérat, il a des moustaches qui m’effraient, et sa femme, sans doute, est aussi cruelle que lui… Rassurée tout à l’heure, je frémis à présent…

— Madame, me dit Élise, je ne sais quel espoir parle au fond de mon cœur, mais vos principes me tranquillisent. Il est, m’avez-vous dit, dans les lois éternelles de la nature, que le crime triomphe et que la vertu soit humiliée ; j’attends tout de cet immuable décret… Ah ! ma chère maîtresse, il nous sauvera la vie.

— Mon raisonnement, sur cela, va vous paraître simple, dis-je à mes amies. Si, comme nous ne pouvons en douter, la masse des crimes l’emporte par son poids sur celle de la vertu [et] ceux qui la pratiquent, l’égoïsme dans l’homme n’est que le résultat de ses passions ; presque toutes portent au crime ; or, l’intérêt du crime est d’humilier la vertu : donc, dans presque toutes les données de la vie, je parierai toujours plutôt pour le crime que pour la vertu.

— Mais, madame, dit Raimonde, vis-à-vis de ces gens-ci, nous sommes la vertu, eux seuls représentent le vice ; donc ils nous écraseront.

— Nous parlons de données générales, répondis-je, et ceci n’est qu’un cas particulier ; en faveur d’une seule exception, la nature ne s’écartera pas de ses principes.

Nous raisonnions de cette manière, lorsqu’un geôlier, plus effrayant encore que son maître, parut, en nous apportant un plat de fèves.

— Tenez, nous dit-il d’une voix rauque, ménagez-les, car on ne vous apportera plus rien.

— Eh quoi ! m’empressai-je de répondre, est-ce que le supplice que l’on nous prépare serait de mourir de faim ?

— Non, mais vous serez, je crois, expédiées demain et, jusque-là, madame n’imagine pas que ce ne soit trop la peine de dépenser de l’argent pour former en vous des étrons que vous ne chierez pas.

— Eh ! savez-vous, mon cher, le genre de mort qui nous est préparé ?

— Cela dépendra du caprice de madame, notre commandant lui laisse ce soin ; elle fait sur cet objet tout ce qu’elle veut ; mais, comme femme, votre mort sera plus douce que celle de vos gens ; Mme Brisa-Testa n’est sanguinaire qu’avec les hommes ; avant que de les immoler, elle en jouit… elle les tue quand elle en est lasse.

— Et son mari n’est donc point jaloux ?

— Nullement, il fait de même avec les femmes ; il s’en amuse et les abandonne ensuite à madame, qui dicte leur arrêt, et souvent l’exécute lorsque monsieur, blasé sur ces sortes de plaisirs, lui abandonne l’exécution.

— Il tue donc rarement, votre maître ?

— Ah ! il n’immole pas six victimes par semaine… Il en a tant tué !… il en est las. Il sait d’ailleurs que cela fait les délices de sa femme, et, comme il l’aime beaucoup, il lui abandonne cet emploi. Adieu ! dit le bourru en se retirant, je vous quitte, j’en ai d’autres à servir ; nous ne chômons pas ici ; grâce au ciel, la maison est toujours pleine ; on ne conçoit pas l’immensité de prisonniers que nous faisons…

— Camarade, continuai-je, sais-tu ce que sont devenus nos effets ?

— Cela se met en magasin… Oh ! soyez tranquilles, vous ne les reverrez plus ; mais rien ne se perd, on a soin de tout cela.

Et notre homme sortit.

Une lucarne, de trois ou quatre pouces au plus, nous donnait assez de jour pour nous examiner dans ce cachot, et nous ne manquâmes pas de le faire, sitôt que nous fûmes seules.

— Eh bien ! dis-je à ma chère Élise, ton espoir est-il suffisamment déçu maintenant ?

— Pas encore, me répondit cette aimable fille, rien ne peut me déterminer à y renoncer ; mangeons et ne nous désespérons point.

Ce triste repas était à peine fini, que le geôlier rentra.

— On vous demande à la salle du conseil, nous dit-il brusquement… Vous ne languirez pas, c’est pour aujourd’hui.

Nous pénétrons. Une grande femme, assise à l’extrémité de la salle, nous fit signe de nous tenir debout autour d’elle ; puis, ayant fini d’écrire quelque chose, elle leva les yeux sur nous, nous ordonnant de répondre aux questions qu’elle allait nous faire… Oh ! mes amis, de quelles expressions me servir pour vous témoigner ma surprise !… Cette femme qui m’interrogeait, cette compagne du plus scélérat des brigands de l’Italie, c’était Clairwil… ma chère Clairwil, que je retrouvais dans cette incroyable situation !… Je ne me contiens plus ; je saute dans ses bras.

— Que vois-je ! s’écria Clairwil ! Quoi ! c’est toi Juliette ?… Oh ! ma plus tendre amie ! embrassons-nous, et que ce jour, qui n’en eût été qu’un de deuil pour toute autre, devienne un jour de fête et de plaisirs pour toi !

La multitude de mouvements qui troublèrent mon âme… leur opposition, leur vivacité, me jeta dans une stupeur dont j’eus beaucoup de peine à revenir. En rouvrant les yeux, je me trouvai dans un excellent lit, entourée de mes femmes et de Clairwil, qui se disputaient le plaisir de m’être utiles et de me rendre les soins qu’exigeait mon état.

— Chère âme ! je te retrouve, dit mon ancienne amie, quelle félicité pour moi ! Déjà mon époux est instruit : tes gens, tes richesses, tout te sera rendu, nous n’exigeons de toi que de passer quelques jours avec nous. Notre manière de vivre ne t’effrayera point, je connais assez tes principes pour être sûre que le scandale n’approchera jamais d’une âme comme la tienne. Nous en avons fait autrefois suffisamment ensemble, pour que je puisse en être persuadée.

— Oh ! Clairwil, m’écriai-je, ton amie est toujours la même ; l’âge, en mûrissant ma tête, m’a fait faire des progrès qui ne me rendront que plus digne de toi ; j’attends avec plaisir le spectacle des crimes que tu me prépares… ce seront des jouissances pour moi. Je suis bien loin aujourd’hui de cette pusillanimité qui pensa me perdre autrefois, et ton amie, sois-en bien sûre, ne rougit plus que de la vertu. Mais toi, cher ange, qu’es-tu devenue ? qu’as-tu fait ? quelle heureuse étoile me fait retrouver mon amie dans ces lieux ?

— Tu seras instruite de toutes ces particularités, me dit Clairwil ; mais je veux que tu commences par te calmer… te tranquilliser, par recevoir nos excuses de t’avoir si mal reçue. Tu vas voir mon mari, tu l’aimeras, j’ose en être certaine… Ô Juliette ! reconnais la main de la nature ; de tout temps, elle fit triompher le vice, tu le sais. Tombée chez une femme vertueuse, vue toi-même comme une coquine, tu étais perdue ; mais tu nous ressembles… nous devons te sauver. Froids sectateurs de la vertu, convenez de votre faiblesse, et que le perpétuel empire du crime sur vos âmes de boue vous impose à jamais silence !

Brisa-Testa parut au même instant où son épouse finissait ces mots. Soit que la situation ne fût plus la même, soit que le calme où je me retrouvais me fît voir les objets d’un autre œil, ce brigand ne me parut plus si affreux : l’examinant avec attention, je le trouvai fort beau ; il l’était effectivement.

— Voilà, dis-je à mon amie, un époux bien digne de toi.

— Fixe-le, Juliette, me répondit Clairwil, et dis-moi si tu t’imagines que les liens de l’hymen soient les seuls qui doivent nous unir.

— Il est certain qu’il existe entre vous une ressemblance.

— Ô Juliette ! ce brave homme est mon frère ; des événements nous avaient séparés, un voyage qu’il fit l’an passé me le rendit. L’hymen a resserré nos nœuds ; nous voulons maintenant qu’ils soient indissolubles.

— Ils le seront, dit le capitaine, j’en renouvelle le serment dans les mains de l’aimable Juliette. Quand on se ressemble aussi parfaitement, quand les inclinations, les mœurs ont une conformité si complète, il ne faut jamais se séparer.

— Vous êtes des scélérats, répondis-je, vous vivez dans le sein de l’inceste et du crime, il n’y aura jamais d’absolution pour vous ; si, comme moi, vous reveniez de Rome, tous ces crimes vous effrayeraient ; et la crainte de ne pouvoir les purger vous empêcherait d’y rester engloutis.

— Dînons, Juliette, me dit mon amie, tu finiras ton sermon au dessert ; puis, ouvrant une chambre voisine : Voilà, poursuivit-elle, tes effets, tes gens, ton Sbrigani ; devenez tous amis de la maison et publiez, quand vous ne serez plus ici, que les charmes de la tendre amitié trouvent des sectateurs, même au sein du crime et de la débauche.

Un magnifique repas nous attendait. Sbrigani et mes femmes se mirent à table avec nous ; nos gens aidèrent ceux de mon amie, et nous ne fîmes plus qu’une même famille. Il était huit heures du soir lorsque nous sortîmes de table. Brisa-Testa ne la quittait jamais sans être ivre ; il me parut que sa chère épouse avait adopté le même défaut. Nous passâmes après le repas dans un assez beau salon, où mon ancienne amie proposa bientôt de joindre les myrtes de Vénus aux pampres du dieu de la vigne.

— Ce bougre-là doit bien bander, dit-elle en entraînant Sbrigani sur un canapé… Mon frère, trousse Juliette, et tu lui trouveras des charmes dignes de toi…

— Oh, Dieu ! m’écriai-je, ivre moi-même… être foutue par un brigand, par un assassin !…

Et je n’avais pas fini que, courbée sur un sofa par le capitaine, un vit plus gros que le bras farfouillait déjà mon derrière.

— Bel ange, dit le libertin, pardonnez une petite cérémonie préliminaire sans laquelle, tel bandant que vous voyez mon vit, il me serait cependant impossible de venir à bout de vos charmes : il faut que j’ensanglante ce beau cul ; mais rapportez-vous-en à mes soins, à peine le sentirez-vous.

S’armant aussitôt d’une discipline à pointes d’acier dont il m’appuya fortement une douzaine de coups sur les fesses, je fus en sang en deux minutes, sans avoir éprouvé la moindre douleur.

— Voilà ce qu’il me faut, dit le capitaine, mes cuisses vont s’inonder en m’appuyant sur vous, et mon vit, au fond de vos entrailles, y lancera peut-être un sperme épais, qu’il n’eût point obtenu sans cette cérémonie.

— Frappe, frappe ! mon frère, cria Clairwil, tout en foutant avec Sbrigani, son cul est à l’épreuve, nous nous sommes souvent fouettées toutes deux.

— Oh ! monsieur, m’écriai-je dès que je sentis le monstrueux engin du capitaine me sonder le derrière, je n’ai rien dit aux coups de fouet…

Il n’était déjà plus temps : le monstrueux engin de Brisa-Testa touchait déjà le fond de mes entrailles ; j’étais enculée jusqu’à la garde. On nous imitait : Clairwil n’offrant, selon son usage, que les fesses à son fouteur, en était solidement perforée, tandis que Raimonde, la branlant sur le clitoris, lui rendait avec volupté le même service que je retirais d’Élise.

Ô mes amis ! quel fouteur que ce chef de brigands ! Ne s’en tenant point au seul temple où je croyais que ses goûts l’avaient fixé d’abord, il les parcourait à la fois l’un et l’autre, et, par cette double intromission, le coquin me tenait toujours en décharge.

— Tiens, Juliette, me dit-il en se retirant et braquant son énorme vit sur mes tétons, voilà la cause de tous mes égarements : ce sont les plaisirs que je reçois de ce beau membre qui m’ont précipité dans tous les désordres de ma vie ; à l’exemple de ma sœur, je bande pour le crime, et ce n’est jamais qu’au projet ou qu’à l’exécution de quelque horreur que je puis élancer mon foutre.

— Eh bien ! sacredieu ! répondis-je, faisons-en donc quelques-unes. Puisqu’un même désir nous anime tous et que, vraisemblablement, la possibilité se rencontre ici, mêlons notre : sperme à des ruisseaux de sang… N’est-il pas ici des victimes ?

— Ah, garce ! dit Clairwil en déchargeant, comme je te reconnais à ces propos !… Allons, mon frère, satisfaisons cette charmante femme, immolons cette belle Romaine que nous avons arrêtée ce matin.

— Soit, qu’on la fasse venir, son supplice amusera Juliette ; nous nous branlerons et déchargerons tous en l’opérant…

La voyageuse arrive. Oh ! mes amis !… devinez qui s’offre à ma vue ?… Borghèse… la délicieuse Borghèse ; elle n’existait plus, séparée de moi… elle volait sur mes traces ; les gens de Brisa-Testa venaient de l’arrêter comme ils m’avaient arrêtée la veille.

— Clairwil, m’écriai-je, cette femme n’est point encore une victime, c’est une complice, c’est l’amie qui te remplaçait dans mon cœur, s’il était possible que tu le fusses ; aime-la, mon ange, aime-la… la coquine est digne de nous…

Et la, divine Olympe me baisait, caressait Clairwil, semblait implorer Brisa-Testa.

— Oh ! doubledieu ! dit celui-ci, qui bandait comme un carme, cette complication d’aventures, en allumant ma tête sur le désir de foutre cette belle femme, l’attiédit sur d’autres objets ; foutons d’abord, nous verrons ce que cela deviendra.

Olympe me remplace ; son beau cul reçoit les éloges universels qu’il mérite. Par les mêmes moyens dont il s’est servi avec moi, Brisa-Testa le met en sang, et le sodomise l’instant d’après. Mes femmes me branlent, et Sbrigani ne cesse de limer Clairwil. Pour le coup, nos têtes s’embrasent sans avoir besoin d’autre stimulant ; Brisa-Testa nous place toutes les cinq sur le même rang, appuyées sur un large sofa, les reins bien en l’air ; Sbrigani et lui nous sondent tour à tour ; ils se suivent : l’un fout le con, l’autre le cul, et les scélérats déchargent à la fin, Sbrigani dans le cul de Clairwil, Brisa-Testa dans celui d’Olympe.

Un peu d’honnêteté succède à ces plaisirs. Borghèse, nouvellement sortie d’un cachot comme moi, avait besoin de quelque réparation ; on lui servit à souper, et nous nom mîmes au lit. Après le déjeuner du lendemain, la réunion d’une petite-maîtresse de Paris avec un chef de brigands du fond de l’Italie parut si surprenante à tout le monde, que le capitaine fut vivement sollicité d’instruire la compagnie d’une histoire qui paraissait aussi singulière.

— J’y consens, dit Brisa-Testa ; je ne hasarderais pas devant tout autre des détails aussi scandaleux ; mais vos mœurs me répondent de votre philosophie et je sens qu’on peut tout dire avec vous.

HISTOIRE DE BRISA-TESTA.

Si la pudeur habitait encore au fond de mon âme, assurément je balancerais à vous dévoiler mes travers, mais, parvenu depuis longtemps à ce degré de corruption morale où l’on ne rougit plus de rien, je n’ai pas le plus petit scrupule à vous confier les plus petits événements d’une vie tissue par le crime et par l’exécration. L’aimable femme, que vous voyez ici sous le titre de mon épouse, est à la fois ma femme et ma sœur. Nous sommes tous deux nés de ce fameux Borchamps dont les concussions furent aussi célèbres que les richesses et le libertinage. Mon père venait d’atteindre sa quarantième année quand il épousa ma mère, âgée de vingt ans et beaucoup plus riche que lui ; je naquis la première année de son mariage. Ma sœur Gabrielle ne vit le jour que six ans après.

Je prenais seize ans, ma sœur dix, lorsque Borchamps parut ne vouloir plus confier le reste de mon éducation qu’à lui seul. Rentrés dans la maison paternelle, nous n’en connûmes plus que les douceurs : de ce moment, le peu qu’on nous avait appris de religion fut oublié par les soins de mon père, et les talents les plus agréables remplacèrent les ténébreuses obscurités de la théologie. Nous nous aperçûmes bientôt que de tels procédés ne plaisaient nullement à ma mère. Née douce, dévote et vertueuse, elle était loin d’imaginer que les principes que nous inculquait mon père dussent faire un jour notre bonheur ; et, pleine de ses petites idées, elle entrava tant qu’elle le put tous les projets de son mari qui, finissant néanmoins par se moquer d’elle, ne s’en tint seulement pas à détruire en nous tous les principes de religion, mais anéantit même tous ceux de la morale. Les bases les plus sacrées de la loi naturelle furent également pulvérisées ; et cet aimable père, voulant que nous devinssions aussi philosophes que lui, ne négligea rien de tout ce qui pouvait nous rendre impassibles aux préjugés comme aux remords ; afin que de pareilles maximes ne fussent pas dans le cas d’être contrariées, il avait l’attention de nous tenir dans une solitude profonde. Un seul de ses amis, et la famille de cet ami, venaient parfois adoucir cette retraite ; et je dois, pour l’intelligence de mon récit, peindre un moment ce digne ami.

M. de Bréval, âgé de quarante-cinq ans, presque aussi riche que mon père, avait, comme lui, une épouse jeune, vertueuse, sensible, et, comme lui, des enfants charmants, dont l’un, Auguste, atteignait sa quinzième année, et l’autre, Laurence, vraiment belle comme le jour, complétait sa onzième. Chaque fois que Bréval venait chez mon père, il y conduisait sa femme et ses enfants : on nous réunissait alors, sous l’inspection d’une gouvernante nommée Pamphyle, âgée de vingt ans, très jolie, et parfaitement dans les bonnes grâces de mon père. Élevés tous les quatre de même, ayant absolument les mêmes principes, nos conversations et nos jeux se trouvaient très au-dessus de nos âges ; et, vraiment, ceux qui nous auraient entendus auraient plutôt pris nos conciliabules pour des comités de philosophie que pour des récréations d’enfants. A force d’être rapprochés de la nature, nous en écoutâmes bientôt la voix, et ce qu’il y eut de fort extraordinaire, c’est qu’elle ne nous inspira point de nous mêler. Chacun resta dans sa famille ; Auguste et Laurence s’aimèrent, se confièrent leurs sentiments, avec la même candeur… la même joie, que Gabrielle et moi, nous nous déclarâmes les nôtres. L’inceste ne contrarie donc point les plans de la nature, puisque ses premiers mouvements nous l’inspirent. Ce qu’il y a d’assez remarquable, c’est que la jalousie n’éclata point dans nos jeunes ardeurs. Ce sentiment ridicule n’est point une preuve de l’amour : unique fruit de l’orgueil et de l’égoïsme, il tient donc plutôt à la crainte de se voir préférer un autre objet, qu’à celle de perdre celui qu’on adore. Quoique Gabrielle m’aimât mieux qu’Auguste, elle ne l’embrassait pas avec moins d’ardeur ; et quoique j’adorasse Gabrielle, je n’en concevais pas moins les plus violents désirs d’être aimé de Laurence. Six mois se passèrent ainsi, sans que nous mêlassions rien de terrestre à cette métaphysique de nos âmes : ce n’était pas l’envie qui nous manquait, c’était l’instruction, et nos pères, qui nous observaient avec soin, se hâtèrent bientôt d’aider la nature.

Un jour qu’il faisait très chaud, et que nos parents, suivant leur usage, étaient réunis pour passer quelques heures entre eux, mon père, à moitié nu, vint nous proposer d’entrer dans l’appartement où il se tenait avec ses amis ; nous acceptâmes. La jeune gouvernante suivit. Et là, jugez de notre surprise, en voyant Bréval sur ma mère, et sa femme, un instant après, sous mon père.

— Examinez avec attention ce mécanisme de la nature, nous dit la jeune Pamphyle, profitez-en surtout, dès que vos parents veulent bien vous initier dans ces mystères de la lubricité, et pour votre instruction et pour votre bonheur. Parcourez ces groupes ; vous voyez que ceux qui les composent jouissent des voluptés de la nature ; appliquez-vous à les imiter…

Une attention stupide nous saisit d’abord ; c’est l’effet ordinaire de ce spectacle sur l’esprit des enfants ; un plus vif intérêt s’empare bientôt de nos cœurs, et nous approchons. Ce ne fut qu’alors que nous aperçûmes de la différence dans la situation de nos quatre acteurs : les deux hommes jouissaient avec délices ; les deux femmes ne faisaient que se prêter, et même avec répugnance. Pamphyle démontrait, expliquait, nommait les choses et les désignait.

— Retenez bien tout cela, disait-elle, car vous allez bientôt être en exercice…

Elle entrait ensuite dans les détails les plus étendus. La scène, alors, eut un moment de suspension, mais qui, loin de la refroidir, n’y jeta qu’un attrait de plus. Mon père quittant en fureur le cul de Mme de Bréval (car ces messieurs ne foutaient qu’en cul) nous saisit, nous approche de lui, et nous fait toucher son engin à tous quatre, en nous apprenant à le branler. Nous riions, nous exécutions, et Bréval nous examinait en continuant d’enculer ma mère.

— Pamphyle, dit alors mon père, aidez-les à se mettre dans le même état que nous ; il est temps de joindre un peu de pratique à la théorie de la nature…

En un instant, nous sommes nus ; Bréval, sans terminer, quitte pour lors sa jouissance, et voilà les deux pères à nous caresser sans distinction, à nous accabler d’attouchements et de suçons, sans oublier Pamphyle, que les fripons maniaient et baisaient également à l’envi l’un et l’autre.

— Quelle atrocité ! s’écria Mme de Bréval, comment ose-t-on se permettre de pareilles choses avec ses propres enfants !

— Silence, madame, lui cria durement son mari ; renfermez-vous, croyez-moi, l’une et l’autre, dans les rôles passifs qui vous sont prescrits ; vous êtes avec nous pour vous laisser faire, et non pour nous haranguer.

Se remettant ensuite à l’ouvrage avec tranquillité, le libertin et son ami continuèrent leurs examens, avec le même flegme que si ce comble d’impunité n’eût pas outragé les deux mères.

Unique objet des caresses de mon père, il semblait négliger tout le reste pour moi. Gabrielle, si l’on veut, l’intéressait bien aussi ; il la baisait, il la branlait ; mais ses plus voluptueuses caresses ne se dirigeaient que vers mes jeunes attraits. J’avais l’air de l’enflammer seul ; j’étais le seul auquel il fît cette voluptueuse caresse de la langue au cul, signe assuré de la prédilection d’un homme pour un autre, gage certain de la luxure la plus raffinée, et que les vrais sodomistes ne prodiguent guère aux femmes, dans la crainte de l’affreux dégoût où les expose le voisin ; décidé à tout, le coquin me prend dans ses bras, me place sur le ventre de ma mère, m’y fait contenir par Pamphyle qui, nue par ses ordres, lui fait, pendant l’opération, manier le plus beau cul possible. Sa bouche humecte le temple qu’il veut perforer ; dès qu’il en croit l’entrée suffisamment élargie, son engin s’y présente… pousse… pénètre… enfonce… et me dépucelle, en mourant de plaisir.

— Oh ! monsieur, lui criait ma mère, à quelle horreur vous vous livrez ! Votre fils est-il fait pour devenir la victime de votre affreux libertinage ; et ne voyez-vous donc point que ce que vous osez faire porte à la fois l’empreinte de deux ou trois crimes, pour le moindre desquels l’échafaud est dressé ?

— Eh ! mais, vraiment, madame, répondait froidement mon père, c’est précisément ce que vous me dites qui va me faire le plus délicieusement décharger. Ne craignez rien, d’ailleurs, votre fils est parfaitement dans l’âge de soutenir ces médiocres assauts ; il y a quatre ans que cela devrait être fait : je dépucelle ainsi tous les jours des enfants beaucoup plus jeunes. Gabrielle elle-même y passera bientôt, quoiqu’elle n’ait que dix ans : rien n’est moins gros que mon vit, et mon adresse est incroyable.

Quoi qu’il en soit, je suis mis en sang ; des flots de foutre viennent l’étancher, et mon père se calme, mais sans discontinuer de caresser ma sœur, qui vient de me remplacer.

Cependant Bréval ne perdait pas son temps ; mais plus amoureux, au contraire, de sa fille que de son fils, c’est par Laurence qu’il débute, et la jeune personne, placée de même sur le sein de sa mère, vient d’y voir cueillir ses prémices.

— Fouts ton fils ! lui crie mon père, je vais enculer ma fille : que tous quatre, en ce jour, assouvissent nos brutalités. Il est temps de leur faire jouer le seul rôle que leur ait assigné la nature ; il est temps qu’ils sachent que ce n’est que pour nous servir de putains qu’ils sont nés, et que sans l’espoir de les foutre, nous ne les eussions peut-être jamais créés…

Les deux sacrifices s’offrent à la fois. A droite, on voit Bréval dépucelant son fils, en baisant le trou du cul de sa femme, et maniant les fesses de sa fille, encore inondées de son foutre ; à gauche, mon père enculant Gabrielle, pendant qu’il lèche mon cul, qu’il moleste celui de sa femme d’une main, en branlant de l’autre l’anus de Pamphyle ; tous deux déchargent et le calme renaît.

Le reste de la soirée se consacre à nous donner des leçons. On nous marie ; mon père m’unit à ma sœur ; Bréval en fait de même avec ses enfants. Ils nous excitent, préparent les voies, consolident les jonctions ; et, pendant qu’ils nous agencent ainsi par devant, ils sondent nos culs tour à tour, en se cédant mutuellement la place ; en sorte que Bréval m’enculait lorsque Borchamps foutait Auguste, et, pendant ce temps, les mères, obligées de se prêter à la célébration des orgies, venaient étaler, comme Pamphyle, leurs charmes aux deux libertins. Plusieurs autres scènes lubriques succèdent à celles-là : l’imagination de mon père était inépuisable. Ils placent les enfants sur leurs mères, et, pendant que le mari de l’une encule la femme de l’autre, ils obligent les enfants à branler leurs mères. Pamphyle parcourt les rangs, elle encourage les luttes, elle aide les combattants, elle les sert ; on la sodomise à son tour ; et la plus délicieuse décharge venant à la fin calmer les esprits, on se sépare.

Quelques jours après, mon père m’ayant fait venir dans son cabinet :

— Mon ami, me dit-il, toi seul vas faire maintenant mes uniques jouissances ; je t’idolâtre, et ne veux plus foutre que toi ; je vais remettre ta sœur au couvent ; elle est très jolie, sans doute, j’ai reçu beaucoup de plaisir d’elle, mais elle est femme, et c’est un grand tort à mes yeux ; je serais jaloux, d’ailleurs, des plaisirs que tu goûterais avec elle ; je veux que toi seul reste auprès de moi. Tu seras logé dans l’appartement de ta mère ; elle est faite pour te céder le pas ; toutes les nuits, nous coucherons ensemble, je m’épuiserai dans ton beau cul, tu déchargeras dans le mien… nous nous enivrerons de voluptés. Les assemblées que tu as vues n’auront plus lieu ; Bréval, amoureux de sa fille, va se comporter avec elle comme je me conduis avec toi ; nous ne cesserons pas d’être amis ; mais, trop jaloux maintenant de nos mutuelles jouissances, nous ne prétendons plus les mêler.

— Mais ma mère, monsieur, répondis-je, ne sera-t-elle pas fâchée de ces projets ?

— Mon ami, me répondit mon père, écoute avec attention ce que j’ai à te dire sur cela ; tu as suffisamment d’esprit pour m’entendre. Cette femme qui t’a mis au jour est peut-être la créature de l’univers que je déteste le plus souverainement ; les liens qui l’attachent à moi me la rendent mille fois plus détestable encore. Bréval est au même point avec la sienne. Ce que tu nous vois faire avec ces femmes n’est que le fruit du dégoût et de l’indignation ; c’est bien moins pour nous amuser d’elles que pour les avilir, que nous les prostituons ainsi ; nous les outrageons par haine et par une sorte de lubricité cruelle que tu concevras, j’espère, quelque jour, et dont le but est de nous faire goûter un plaisir indicible aux vexations imposées à l’objet dont on a trop joui.

— Mais, monsieur, dis-je avec assez de bon sens, vous me tourmenterez donc aussi quand vous serez las de moi ?

— Cela est fort différent, me répondit mon père, ce ne sont ni les usages, ni les lois qui nous lient, c’est le rapport des goûts, des convenances… c’est l’amour ; cette union, d’ailleurs, est un crime selon les hommes, et jamais l’on ne se lasse du crime.

N’en sachant pas davantage pour lors, je crus tout, et, dès ce moment, je vécus avec mon père absolument comme si j’eusse été sa maîtresse. Je passais toutes les nuits à ses côtés, très souvent dans le même lit, et nous nous enculions tous deux, jusqu’à nous épuiser. Pamphyle était notre seconde confidente, et presque toujours en tiers dans nos plaisirs ; mon père aimait à se faire donner le fouet par elle, pendant qu’il m’enculait ; il la sodomisait et l’étrillait ; quelquefois aussi je devenais, pendant ce temps-là, le plastron de ses baisers ; ensuite, il me la livrait, j’en faisais tout ce que bon me semblait, mais il fallait que je baisasse le cul de mon père pendant ce temps-là. Et Borchamps, comme Socrate, instruisait son disciple, tout en le foutant les principes les plus impies, les plus antimoraux m’étaient suggérés ; et si je n’allais pas encore voler sur les grands chemins, ce n’était pas la faute de Borchamps. Ma sœur venait quelquefois à la maison, mais elle y était reçue avec froideur ; bien différent de mon père sur cet objet, chaque fois que je pouvais la rejoindre, je lui témoignais la plus violente ardeur, et je la foutais dès que j’en trouvais le moment.

— Mon père ne m’aime pas, dit Gabrielle… il te préfère… Eh bien ! vis heureux avec lui, et ne m’oublie jamais…

Je baisai Gabrielle, et lui jurai de l’adorer toujours.

Depuis très longtemps, je m’apercevais que ma mère ne sortait jamais du cabinet de Borchamps, sans s’essuyer les yeux… sans pousser de profonds soupirs. Curieux de connaître la cause de ces chagrins, je fis une fente à la cloison qui séparait ce cabinet de mon boudoir, et fus lestement m’établir à ce trou, quand je crus pouvoir les surprendre… Je vis des horreurs ; . la haine de mon père, pour cette femme, ne s’exhalait que par des supplices affreux. On ne se figure point ceux que sa féroce lubricité infligeait à cette malheureuse victime de son dégoût : après l’avoir assommée, il la renversait à terre, et la foulait aux pieds ; d’autres fois, il la mettait en sang à coups de martinet, et, plus souvent encore, il la prostituait à un fort vilain homme, que je ne connaissais pas, et dont il jouissait lui-même.

— Quel est cet homme ? demandai-je un jour à Pamphyle à qui j’avais confié mes découvertes, et qui, pleine d’amitié pour moi, m’offrait de m’en faire faire de nouvelles.

— C’est, me dit-elle, un scélérat de profession, que votre père a sauvé deux ou trois fois de la potence ; c’est un coquin qui, pour six francs, irait assassiner l’individu qui lui serait indiqué. Un des plus grands plaisirs de Borchamps est de lui faire fouetter votre mère, et, comme vous l’avez vu, de la lui prostituer ensuite. Borchamps adore cet homme, il le faisait très souvent coucher avec lui, avant que vous n’occupassiez cette place. Mais vous ne connaissez pas encore tout le libertinage de celui de qui vous tenez le jour : placez-vous, demain, au même lieu où vous avez observé tout ce que vous venez de me dire, et vous verrez une autre scène.

A peine suis-je au trou, que quatre grands drilles de six pieds entrent dans le cabinet de mon père, ils lui mettent le pistolet sur la gorge, le saisissent, le garrottent sur la branche d’une échelle double, puis, armés d’une vigoureuse poignée de verges, ils le frappent sur les reins, les fesses et les cuisses, de plus de mille coups chacun ; le sang ruisselait à gros bouillons quand ils le détachèrent ; dès qu’il le fut, ils le jetèrent sur un canapé, et lui passèrent tous les quatre sur le corps, en telle façon qu’il avait toujours un vit dans la bouche, un dans le cul, un dans chaque main. Il fut foutu plus de vingt fois, et par quels vits, grand Dieu ! je ne les aurais pas empoignés.

— Je voudrais bien, dis-je à Pamphyle, que j’enculais pendant cette scène, je voudrais, ma chère amie, que tu persuadasses à mon père de rendre ma mère victime d’une pareille joute.

— Ce ne sera pas difficile, me dit cette chère enfant ; il ne s’agit que de proposer une horreur à Borchamps, pour qu’il la saisisse aussitôt ; ce que vous désirez se fera demain, me dit Pamphyle.

Fort peu de jours après, je me place ; ma pauvre mère fut déchirée et sodomisée d’une telle force, que les coquins la laissèrent sans mouvement sur le carreau. Pamphyle, comme à l’ordinaire, m’avait prêté son superbe cul pendant ce spectacle ; et je vous l’avoue, de mes jours encore, je n’avais plus délicieusement déchargé.

J’avouai tout à mon père, et ne lui déguisai pas surtout l’extrême plaisir que ses voluptés secrètes m’avaient procuré.

— C’est d’après mes idées, lui dis-je, qu’il vous a été suggéré de traiter votre femme, comme je venais de voir que vous vous faisiez traiter vous-même…

— Mon ami, me dit Borchamps, es-tu capable de m’aider dans ces opérations ?

— N’en doutez pas, mon père.

— Quoi ! cette femme qui t’a mis au monde ?

— Elle n’a travaillé que pour elle, et je la déteste aussi fortement que vous pouvez le faire.

— Baise-moi, cher amour, tu es délicieux ; et, sois-en bien certain, tu vas, de ce moment, goûter les plus violents plaisirs qui puissent enivrer un homme. Ce n’est qu’en outrageant ce qu’il a la bêtise d’appeler les lois de la nature qu’il peut vraiment se délecter. Quoi ! d’honneur, tu maltraiteras ta mère ?

— Plus cruellement que vous, je le jure.

— Tu la martyriseras ?

— Je la tuerai, si vous le voulez…

Et ici, Borchamps, qui maniait mes fesses pendant cette conversation, ne put retenir son foutre, et le perdit avant que d’avoir le temps de me le lancer dans le derrière.

— A demain, mon ami, me dit-il, c’est demain que je te ferai faire tes preuves. Va te reposer comme moi jusque-là ; et surtout, sois sage : le foutre est l’âme de toutes ces choses-là ; il faut laisser doubler la dose du sien, quand on veut faire des infamies.

A l’heure indiquée, ma mère passa chez Borchamps ; le vilain homme y était ; la scène fut affreuse. La pauvre femme fondit en larmes, en voyant que j’étais un de ses ennemis les plus acharnés. Je renchéris sur les horreurs dont mon père et son ami l’accablaient. Borchamps voulut que cet ami m’enculât sur le sein de ma mère, pendant que j’égratignais ce sein sacré qui m’avait donné l’existence. Vivement pressé par un beau vit au cul, l’imagination singulièrement flattée d’être foutu par un scélérat de profession, j’allais plus loin qu’on ne m’avait dit, et j’emportai, de mes dents, le bout du téton droit de ma très respectable mère ; elle jette un cri, perd connaissance, et mon père en délire vient aussitôt remplacer son ami dans mon cul, en me couvrant d’éloges.

Je venais d’atteindre ma dix-neuvième année, quand mon père, à la fin, s’ouvrit tout à fait à moi.

— Je ne puis plus absolument, dit-il, soutenir la présence de cette femme atroce ; il faudra que je m’en débarrasse… mais par des supplices affreux… M’aideras-tu, mon fils ?

— Il faut, dis-je, lui ouvrir le ventre en quatre parties ; je m’enfoncerai dans ses entrailles, un fer brûlant à la main, je lui déchirerai, je lui calcinerai le cœur et les viscères, je la ferai périr à petit feu…

— Céleste enfant ! me dit mon père, tu es un ange à mes regards…

Et cette infamie, cette exécration par laquelle je débutai dans la carrière du crime et de l’atrocité, elle s’acheva… Mon père et moi la consommâmes, en mourant de plaisir ; le fripon foutait mon derrière et branlait mon vit pendant que je massacrais sa femme.

Malheureuse dupe que j’étais ! je n’avais travaillé qu’à ma perte en me prêtant à ce crime ; ce n’était que pour se remarier que mon père m’avait fait trancher le fil des jours de ma mère, mais il cacha si bien son jeu, que je fus plus d’un an sans m’en douter. A peine instruit de cette trame, je la confiai sur-le-champ à ma sœur.

— Cet homme veut nous perdre, mon enfant, lui dis-je.

— Il y a longtemps que je m’en doute, me répondit Gabrielle ; ah ! cher frère, je t’aurais éclairé, si je ne t’avais pas vu si prodigieusement aveuglé sur son caractère ; nous sommes tous les deux ruinés si nous n’y mettons ordre. Ton âme est-elle aussi ferme que la mienne, et veux-tu que nous agissions ensemble ? Vois cette poudre qu’une de mes compagnes m’a donnée, elle lui a servi, comme nous devons le faire, à s’affranchir du joug odieux de ses parents ; imitons-la, et si tu n’oses agir, laisse-moi faire ; cette action m’est inspirée depuis longtemps par la nature, elle est juste, dès qu’elle me la dicte… Frémis-tu, mon ami ?

— Non ; donne-moi cette poudre : elle sera demain dans l’estomac de celui qui prétend nous jouer de cette manière.

— Oh ! ne t’imagine pas que je te cède l’honneur de dissoudre nos fers, nous agirons ensemble. Je vais dîner demain chez Borchamps ; prends la moitié du paquet, et, pour ne pas manquer notre homme, jette ta portion dans son vin, pendant que je mettrai la mienne, très adroitement, dans sa soupe ; et sous trois jours, nous jouirons seuls des biens que nous a destinés la fortune.

Une souris n’est pas plus tôt prise au piège, que Borchamps ne le fut aux panneaux que notre méchanceté lui tendait ; il tomba mort au dessert. On attribua cette fin funeste à un coup de sang, et tout fut oublié.

Ayant près de vingt et un ans, j’obtins des lettres de majorité et la tutelle de ma sœur. Elle se trouva, dès que les affaires furent arrangées, l’un des plus grands partis de la France. Je lui cherchai un homme aussi riche qu’elle, dont elle eut l’art de se débarrasser dès que, par un enfant, elle s’en fut assuré le bien. Mais n’empiétons pas sur les événements. Aussitôt que je vis ma sœur établie, je lui laissai le soin de mon bien, et lui déclarai l’extrême désir que j’avais de parcourir la terre. Je convertis un million en lettres de change sur les plus fameux banquiers de l’Europe ; puis, embrassant ma chère Gabrielle :

— Je t’adore, lui dis-je, mais il faut nous quitter quelque temps. Nous sommes tous deux faits pour aller au grand ; acquérons tous deux plus d’usage et de connaissances ; nous nous réunirons ensuite pour toujours, car le ciel nous a faits l’un pour l’autre ; il ne faut pas tromper ses désirs. Aime-moi, Gabrielle, et sois sûre que je ne cesserai jamais de t’adorer.

— Juliette, me dit le capitaine, en m’adressant cette partie de sa narration, ce que vous avez vu de Clairwil est à peu près l’histoire de toute sa vie ; elle sut, comme je vous l’ai dit, s’affranchir de ses nouveaux liens, pour vivre libre et heureuse dans le sein du luxe et de l’abondance ; ses liaisons avec le ministre cimentèrent ses désordres, en leur assurant la plus entière impunité. Vous pûtes un instant la soupçonner coupable envers vous ; rendez plus de justice à son cœur : elle ne le fut jamais, et le ministre ne la prévint pas du sort qu’il vous réservait. Je cesse donc ici de m’occuper d’elle, et vais me borner à vous raconter uniquement mes aventures. Près de leur dénouement, vous apprendrez notre réunion, et les motifs qui nous engagent à ne plus vivre que l’un pour l’autre, dans cet asile impénétrable du crime et de l’infamie.

Les cours du Nord excitant ma curiosité, ce fut vers elles que je dirigeai mes pas. Celle de La Haye fut la première que je visitai. Il y avait peu de temps que le stathouder venait d’épouser la princesse Sophie, nièce du roi de Prusse. A peine eus-je vu cette charmante créature, que je désirai sa jouissance ; et je ne lui eus pas plus tôt déclaré ma flamme que je la foutis. Sophie de Prusse avait dix-huit ans, la plus belle taille et la plus délicieuse figure qu’il fût possible de voir ; mais son libertinage était excessif, et ses débauches si connues, qu’elle ne trouvait déjà plus d’hommes que pour son argent. Promptement éclairé sur cet objet, je me fis valoir ; je voulais bien payer mes plaisirs, mais, assez jeune, assez vigoureux pour que les femmes contribuassent aux frais de mes voyages, j’étais bien résolu à ne jamais accorder mes faveurs qu’à celles qui sauraient les apprécier.

— Madame, dis-je à la princesse, dès que je l’eus bien foutue pendant près d’un mois, je me flatte que vous saurez reconnaître l’épuisement où je me mets pour vous ; peu d’hommes, vous le voyez, sont aussi vigoureux que moi, il n’en est point de mieux membrés : tout cela se paye, madame, au siècle où nous vivons.

— Oh ! combien vous me mettez à mon aise, monsieur, me dit la princesse, j’aime bien mieux vous avoir à mes ordres que d’être aux vôtres. Tenez, continua-t-elle en me donnant une fort grosse bourse d’or, souvenez-vous que j’ai maintenant le droit de vous faire servir à mes plus bizarres passions.

— J’en conviens, répondis-je, vos dons m’enchaînent, et je suis tout à vous.

— Venez ce soir à ma maison de campagne, dit Sophie, venez-y seul, et surtout ne vous effrayez de rien.

Quel que fût le trouble que ces dernières paroles eussent jeté dans mon âme, je résolus néanmoins de tout tenter, et pour connaître cette femme à fond, et pour en tirer encore de l’argent.

Je me rends donc seul, à l’heure et à la maison indiquées ; une vieille femme m’introduit silencieusement dans une pièce mystérieuse, dans laquelle me reçoit une jeune personne de dix-neuf ans, de la plus délicieuse physionomie.

— La princesse va bientôt paraître, monsieur, me dit-elle, du son de voix le plus doux et le plus flatteur ; je suis, en attendant, chargée par elle de recevoir de vous la parole sacrée que vous ne révélerez jamais rien des mystères qui vont se célébrer ici sous vos yeux…

— Le doute d’une indiscrétion m’offense, madame, répondis-je, je suis fâché que la princesse le forme.

— Mais si vous aviez à vous plaindre ?… si, par hasard, vous ne remplissiez ici que le rôle de victime ?

— Je m’en glorifierais, madame, et mon silence n’en serait pas moins éternel.

— Une telle réponse me dispenserait de mes ordres, si je n’étais pas servilement obligée de les remplir. Il faut que je reçoive ce serment, monsieur…

Je le fis.

— Et j’ajoute que si, par malheur, vous ne teniez pas la parole à laquelle vous vous engagez, la mort la plus prompte et la plus violente en serait aussitôt la punition.

— Cette menace est de trop, madame ; la manière dont j’ai saisi vos idées ne la mérite point…

Emma disparaît à ces mots, et me laisse près d’un quart d’heure livré à mes réflexions. Elle reparut bientôt avec Sophie, et toutes les deux dans un désordre qui me convainquit que les deux coquines venaient assurément de se branler.

— Allons, sacredieu ! dit Sophie, ne ménageons plus ce bougre-là ; nous en sommes les maîtresses, puisque nous le payons ; il faut en jouir à notre aise.

Emma s’approche et m’invite à me mettre nu.

— Vous voyez que nous y sommes nous-mêmes, me dit-elle en me voyant balancer ; deux femmes vous effraient-elles ?

Et m’aidant à quitter mes habits, et jusqu’à mes bas, sitôt qu’elles me virent ainsi, elles m’approchèrent d’une banquette où elles me firent incliner sur les genoux et sur les mains. Un ressort part ; aussitôt tous mes membres sont pris, et trois lames aiguës menacent à la fois et mes flancs et mon ventre, si je fais le moindre mouvement. De grands éclats de rire se font entendre dès que je suis dans cet état, mais ce qui achève de me faire frémir, c’est de voir que ces deux femmes, armées de longs martinets de fer, se mettent à me flageller.

— Viens, Emma, dit Sophie, viens ma bonne, viens me baiser près de la victime ; j’aime à mêler l’amour aux angoisses de ce malheureux. Branlons-nous en face de lui, ma chère âme et qu’il souffre pendant que nous déchargerons…

La putain sonne, deux filles de quinze ans, plus belles que le jour, viennent recevoir ses ordres ; elles se déshabillent, et, sur les carreaux mis par terre en face de moi, les quatre tribades passent une heure à se plonger dans les plus sales luxures ; de temps en temps l’une d’elles s’approchait pour m’exciter ; elle me présentait ses charmes en tous sens, et sitôt qu’elle voyait, malgré mon attitude, l’impression qu’elle pouvait me causer, elle me fuyait en éclatant de rire. Sophie, comme vous l’imaginez aisément, jouait ici le rôle principal ; tout se réunissait sur elle ; ce n’était que d’elle que l’on s’occupait, et je vous avoue que je fus bien surpris de voir autant de recherches… autant d’impuretés dans un âge aussi tendre. Il me fut aisé de voir que la passion de cette coquine, ainsi que celle de presque toutes les femmes qui ont le goût de leur sexe, était de se faire sucer le clitoris en en suçant elle-même. Mais Sophie ne s’en tint pas là, on l’enconna, on l’encula avec des godemichés ; elle ne reçut rien qu’elle ne le rendît. Et quand la coquine fut bien échauffée :

— Allons, dit-elle, expédions ce drôle-là.

Les disciplines se reprennent, on en arme les nouvelles venues. Sophie recommence, et m’applique, avec autant de vitesse que de force, cinquante coups de son cruel instrument. On n’imagine pas à quel point cette mégère portait le calme au sain de la cruauté. Elle accourait, à chaque dizaine, saisir avec joie sur mon visage les impressions de douleur auxquelles les coups nerveux qu’elle m’appliquait contraignaient nécessairement mes muscles ; s’établissant ensuite vis-à-vis de moi, elle chargea ses trois tribades de me fouetter aussi fortement qu’elle venait de le faire, et se branla pendant l’exécution.

— Un moment, dit-elle, quand j’eus reçu près de deux cents coups, je vais me couler sous lui, afin de le sucer, pendant que vous le, refouetterez ; arrangez-vous de manière à ce que l’une de vous puisse me rendre cette succion sur le clitoris, et que j’en branle une autre pendant ce temps-là.

Tout s’exécute… et, je l’avoue, violemment excité par les coups que je recevais, délicieusement sucé par Sophie, je ne fus pas plus de trois minutes à lui remplir la bouche de foutre ; elle l’avala, puis, se retirant aussitôt :

— Emma, s’écria-t-elle, il est charmant, il a déchargé, il faut que je le foute à présent…

On lui arrange un godemiché, et voilà la putain dans mon cul, gamahuchant deux de ses tribades, pendant que la troisième lui rend dans le con ce que la coquine me fait dans le cul.

— Qu’on le détache, dit-elle, quand elle fut excédée. Venez me baiser Borchamps, poursuit la Messaline ; venez me rendre grâce de ces plaisirs dont je vous ai comblé, et des ménagements que j’ai eus pour vous. Mon doux enfant, poursuit la Messaline, tout ce qui vient de se passer n’est dû qu’à votre puérile modestie. Comment ! vous avez couché je ne sais combien de fois avec moi, et vous contentant de m’enconner comme un imbécile, vous n’avez pas même l’air de soupçonner mon cul ?… En vérité, c’est inconcevable.

— Ce désir fut senti de moi, madame ; mais la timidité l’enchaîna.

— Tant pis… tant pis ; la modestie est une sottise dont vous devez vous corriger à votre âge… Eh bien ! réparerez-vous cette sottise, et mon cul, à présent, vous occupera-t-il un peu plus que mon con ? (Puis le montrant.) Voyez comme il est beau ce cul, il vous appelle… foutez-le donc, Borchamps… Prends-lui donc le vit, Emma, et mets-le dans mon cul.

Mille baisers plus ardents les uns que les autres, sur ce cul vraiment superbe, furent ma réponse ; et mon engin, braqué par Emma sur le trou mignon, sut bientôt convaincre Sophie que je brûlais de réparer mes torts.

— Arrête, me dit la princesse ; c’est moi qui maintenant veux être ton esclave, je vais me placer dans la triste machine dont tu sors, et j’y veux, à mon tour, devenir ta victime. Use de tes droits, sultan, et venge-toi sur tout… (Elle était prise.) Ne me ménage pas, je t’en conjure ; punis à la fois mon putanisme et ma cruauté…

— Bougresse ! m’écriai-je en devinant ses goûts, je vais le faire à grands coups de fouet.

— Je l’espère bien, me dit-elle… Tâte, avant, la peau de mes fesses, tu verras comme elle appelle le coup…

— Eh bien, qu’elle le reçoive donc, dis-je en l’appliquant, et je l’étrillai d’importance, pendant que la belle Emma me suçait à genoux, et que les deux filles de quinze ans s’occupaient de mon cul.

Dès que celui de Sophie fut en sang, mon engin furieux, lui pénétrant l’anus, la consola de ma barbarie.

— Oh ! foutre, s’écria-t-elle alors, qu’il est délicieux d’être enculée, quand on vient de recevoir le fouet ! Je ne connais rien qui se marie mieux que ces deux plaisirs. Emma s’avance alors près de son amie ; elle la branle, elle la baise, elle la suce, elle se branle elle-même, et nous nageons tous trois dans un océan de délices.

— Borchamps, me dit la princesse, en nous rajustant tous, vous me paraissez digne de moi, et je vais m’ouvrir à vous avec infiniment plus de confiance.

Sur un signe, les jeunes filles se retirent, et, nous mettant tous trois autour d’une table de punch, voici, tout en buvant, le discours que nous tint Sophie.

— Peut-être paraîtra-t-il singulier aux âmes communes… aux petits esprits, que, pour sonder votre caractère, je mette en usage les ressorts de la lubricité. Si vous vous trouviez, par malheur, dans le cas de cette ridicule surprise, je veux donc bien vous avouer, mon cher, que je ne juge jamais les hommes, dans le cours de leur vie, que par leurs passions dans le libertinage. Celui dont l’âme de feu me fait voir des goûts énergiques embrasse indubitablement tous les partis violents de l’intérêt ou de l’ambition : la vôtre est dans ce cas. Dites-moi donc, Borchamps, de quel œil vous voyez la vie des hommes en politique.

— Princesse, répondis-je, de quel prix était-elle au duc d’Albe, quand il voulut soumettre ces provinces ?…

— Homme délicieux, dit cette femme ardente, telle est la réponse que je voulais de toi ; je compte sur ton courage, ajouta-t-elle en me serrant la main, écoute ce qu’il me reste à te proposer… Nièce du héros de l’Europe, issue du sang d’un homme fait pour régner sur l’univers entier, j’apporte en ce pays son âme et sa vigueur. Je crois que tu dois voir, Borchamps, que je ne suis pas faite pour n’être que l’épouse d’un doge de république, et ce peuple mou, mercantile et poltron, né pour porter des fers, doit s’honorer des miens. Je veux bien consentir à régner sur lui, mais il faut que le trône, élevé dans ces plaines humides, soit mouillé de ses pleurs et construit de son or. Cent bataillons armés assurent mon projet ; mon oncle les envoie, et je règne par eux. Cette révolution ne proscrit point la tête de mon époux ; il est digne de moi, et le sang du Batave, à grands flots répandu, cimentera le trône où je prétends l’asseoir. Ce n’est donc point le sceptre où j’aspire que je t’offre ; je ne te propose que la place de celui qui doit l’assurer : tu seras notre conseil, notre appui, notre ministre ; les proscriptions seront dictées, exécutées par toi. Tu sens bien que ce poste exige du courage, as-tu celui qu’il faut ? réponds sans te troubler.

— Madame, dis-je à la princesse, après quelques minutes de réflexion, avant que de penser à cet acte étonnant de puissance et d’autorité, vous êtes-vous assurée de la manière dont cette révolution sera regardée des puissances voisines ? Les Français, les Anglais, les Espagnols, les puissances du Nord mêmes, qui ne voient en vous que des courtiers ou des marchands, y considéreront-ils de sang-froid et des rivaux et des vainqueurs ?

— Nous sommes sûrs de la France ; nous nous moquons du reste. Devenus souverains des Provinces-Unies, et nos armes portées dans les trois royaumes, nous les soumettrons peut-être bientôt. Tout frémit devant un peuple guerrier : le nôtre le sera. Il ne faut qu’un grand homme pour asservir le monde : j’ai l’âme de ce grand homme, Frédéric sut me la donner. Nous sommes las d’appartenir à qui voudra de nous, et de n’être, aux yeux de l’Europe, que la proie du premier conquérant.

— Les Hollandais, armés pour repousser les cruautés de l’Espagne, souffriront-ils votre tyrannie ?

— J’érigerai, comme le duc d’Albe, un tribunal de sang : tel est le seul moyen de dompter un peuple.

— Tous vos sujets fuiront.

— J’aurai leur bien. Et que m’importe d’ailleurs la fuite des rebelles, si ceux qui restent demeurent soumis ? Il s’agit moins de régner en tremblant sur beaucoup d’hommes, que de régner despotiquement sur un petit nombre.

— Sophie, je te crois cruelle, et ton ambition ne s’allume ici, je le crains, qu’aux feux de la lubricité2.

— Presque tous les vices n’ont qu’une cause dans le cœur de l’homme : tous partent de son plus ou moins de penchant à la luxure. Ce penchant, devenant féroce dans une âme forte, entraîne à mille horreurs secrètes l’être isolé dans la nature… à mille crimes politiques, celui qui gouverne les autres.

— Ô Sophie ! je m’explique ton ambition ; elle n’est chez toi que l’envie de perdre du foutre avec un peu de chaleur.

— Qu’importe le sentiment qui la fait naître, dès qu’elle existe, et qu’elle fait régner ? Mais, mon ami, si tu raisonnes, tu balances ; et si tu balances, tu frémis, et n’es plus, dès lors, digne de moi.

Singulièrement chatouillé des propositions qui m’étaient faites, y voyant, comme Sophie, des moyens sûrs d’exercer ma férocité naturelle, je promis tout. Sophie m’embrasse, me fait répéter les serments les plus forts du plus profond mystère, et nous nous séparons.

A peine rentré chez moi, je sentis tout le danger des engagements que je venais de prendre, et voyant autant d’inconvénients à les rompre qu’à les tenir, je passai la nuit dans la plus affreuse perplexité. C’en est fait, me dis-je, je suis un homme perdu, il ne me reste plus que la fuite. Ô Sophie ! que ne me proposais-tu des crimes particuliers ? Je les eusse tous commis avec joie : une complice telle que toi m’assurait l’impunité la plus entière, et mon âme n’eût frémi de rien. Mais m’exposer à tout, pour n’être que l’agent de ton despotisme !… Ne compte pas sur moi, Sophie. Je veux bien faire des crimes pour favoriser mes passions, aucun pour servir celles des autres. Quand mes refus te parviendront, accuse moins celui qui te les fait, de pusillanimité, que de grandeur d’âme…

Me hâtant de fuir aussitôt, je gagnai le port le plus voisin de l’Angleterre, et me trouvai, peu de jours après, dans Londres.

Avec le goût profond que j’avais pour le crime, je fus un instant fâché de n’avoir pas accepté les moyens politiques que me donnait Sophie d’en commettre beaucoup ; je ne voyais pas assez clair dans les projets de cette femme hardie, et j’aimais mieux, d’ailleurs, opérer pour mon compte que pour celui d’un individu couronné.

Arrivé à Londres, je me logeai dans Picadilly, où j’eus le malheur d’être volé, le lendemain, de tout ce que je possédais d’argent comptant. Cette perte était d’autant plus affreuse, pour moi, que je venais à La Haye de réaliser toutes mes lettres de change. Muni de recommandations pour différents seigneurs de la ville, je n’eus plus d’autres ressources que de me hâter de les porter, et de faire part du triste événement que je venais de subir, en implorant quelques secours, au moins jusqu’à l’époque très prochaine où ma sœur me renverrait des fonds.

D’après les récits que j’entendis faire du lord Burlington, ce fut chez lui que je me présentai le premier. Dès qu’il eut lu mes lettres, je lui racontai mes malheurs ; il n’y eut sortes de services que ce bon Anglais ne m’offrît. Quoique Burlington ne fût pas très riche, mille guinées furent sa première offre, et jamais il ne voulut me laisser loger ailleurs que chez lui. J’acceptai d’autant plus volontiers, que je voyais déjà, dans l’intérieur de cette honnête famille, infiniment de moyens d’acquitter par des crimes la reconnaissance que je devais à ce bienfaiteur.

Avant que d’en venir aux détails de ces petites infamies secrètes, il est essentiel de vous donner quelques idées des personnages avec lesquels je me trouvais.

Burlington, le plus franc, le plus serviable des hommes, pouvait être âgé de cinquante-cinq ans ; de la bonhomie, de la franchise, peu d’esprit, beaucoup de douceur, à la fois un sot et un homme obligeant, tel était le portrait du bon lord. Un gendre et deux filles composaient le reste du logis. Tilson, âgé de vingt-trois ans, venait d’épouser l’aînée de ces deux filles, à peu près du même âge. La nature offrait peu de modèles d’un couple aussi délicieux : charmes, grâces, naïveté, candeur, piété, sagesse, tout caractérisait ce ménage charmant, et la réunion de tant de vertus consolait Burlington des travers où donnait malheureusement miss Cléontine, la cadette de ses filles, âgée de dix-huit ans au plus, et la plus belle créature qu’il fût possible de voir. Mais la méchanceté, la noirceur du putanisme le plus outré, tels étaient les vices dont rien ne pouvait corriger Cléontine, mille fois plus heureuse de ses travers, osait-elle dire, que jamais Clotilde, sa sœur, ne le fut de ses ennuyeuses vertus.

Je n’eus pas plus tôt démêlé le caractère délicieux de cette fille, que j’en devins amoureux, autant que pouvait l’être un homme aussi corrompu que moi ; mais comme son père m’avait confié tous les chagrins que lui donnait cette jeune personne, je me trouvais, dès lors, engagé à des retenues infinies.

Au travers des impressions tumultueuses qu’élevait Cléontine dans mon âme, la jolie figure de Tilson et les grâces de sa jeune épouse ne m’échappaient pourtant pas, et si Cléontine m’inspirait les désirs les plus libertins, son beau-frère et sa sœur faisaient naître en moi les plus sensuels. Je supposais à Tilson le plus beau cul du monde, et je brûlais aussi vivement du désir de le foutre, que de la fantaisie d’en faire autant à sa voluptueuse épouse. Brûlé de toutes ces différentes passions, je crue que la véritable façon de les satisfaire était de commencer par Cléontine. Tout ce qui peut hâter la défaite d’une femme se trouvant à la fois, et dans l’âme de celle que j’attaquais, et dans mes moyens de séduire, la chère enfant fut bientôt à moi.

Rien de frais, rien de potelé, rien de joli comme toutes les parties du corps de cette charmante fille, rien d’éloquent comme la voix de ses passions, rien de lubrique comme sa tête. Il y eut un moment, en honneur, où je me crus plus sage qu’elle : dès lors, et vous l’imaginez aisément, aucune restriction dans les plaisirs que nous goûtâmes ; et Cléontine m’avoua que plus une volupté semblait contrarier les lois de la nature, plus elle chatouillait sa lubricité.

— Hélas ! me disait-elle un jour, j’en suis au point de n’en plus trouver d’assez fortes pour me contenter !

Son joli cul fut donc attaqué sur-le-champ, et les plaisirs qu’elle me donna de cette manière furent si vifs, si bien partagés d’elle, que nous convînmes mutuellement de ne pas en connaître d’autres.

J’étais tellement entraîné par les charmes de cette belle fille, qu’un an se passa, sans que j’osasse lui communiquer mes projets, ou du moins sans que j’y pensasse, tant j’étais vivement occupé d’elle. Pendant ce temps, mes fonds étaient revenus, j’étais quitte envers Burlington, et pour mieux venir à bout de mes projets, ne voulant pas loger chez lui, j’avais pris un appartement à sa porte… Lui, sa famille, ses enfants, venaient me voir tous les jours, et l’intimité devint bientôt si grande, que le bruit de mon mariage avec Cléontine courut dans toute la ville. Que j’étais loin d’une telle folie ! je voulais bien m’amuser d’une pareille créature, mais l’épouser… jamais. Lady Tilson excitait seule ce désir en moi : une épouse, me disais-je, n’est faite que pour nous servir de victime, et plus est romantique, en elle, le genre de sa beauté, mieux elle a ce qu’il faut pour ce rôle : voici Clotilde… Oh ! comme je banderais, la voyant dans mes fers ! de quel intérêt doit-elle être dans les larmes ! quelles délices on doit éprouver à les faire couler de ses deux beaux yeux… Ô Clotilde ! que vous serez malheureuse, si jamais vous m’appartenez…

Ces projets une fois formés, je ne cultivais plus Cléontine que dans l’espoir de les lui faire servir. Je ne crus rien de mieux, pour y arriver, que de lui échauffer la tête sur son beau-frère, et d’allumer ensuite la jalousie de la jeune femme. Cléontine m’avoua qu’elle avait quelquefois désiré Tilson, mais qu’elle l’avait trouvé si bête et si vertueux, que ses desseins sur lui s’étaient évanouis presque aussitôt qu’elle les avait conçus.

— Et qu’importe l’esprit ! répondis-je : dès que la beauté décore un individu, sa jouissance est faite pour être désirée. Tel que tu me vois, Cléontine, je suppose à Tilson le plus beau cul du monde, et je brûle du désir de le foutre.

Cette idée divertit ma maîtresse. A ce prix, elle accepte tout : on fait ce qu’on veut d’une femme, en échauffant sa tête. Un peu de jalousie pourtant l’arrêta ; elle craignit qu’amoureuse du mari, je ne le devinsse peut-être de la femme ; elle me questionna…

— Allons donc ! répondis-je, croyant prudent de me déguiser, cette idée est extravagante ; mes fantaisies s’égarent sur un beau garçon, il ne s’agit ici que d’un sentiment matériel ; mais dès qu’il est question d’une femme, mon amour pour toi, Cléontine, ne me permet plus nul écart…

Mes fadeurs, l’irrégularité de mes caprices, tout séduisit Cléontine ; elle me servit ; je n’en demandais pas davantage. Au bout d’un mois, celui que j’aimais fut dans les bras de ma maîtresse ; je l’y vis, l’y caressai, l’y foutis ; un autre mois se passe, dans toute l’illusion des scènes de ce libertinage, et bientôt rassasié de tous deux, je ne pensai plus qu’à les perdre, qu’à joindre mon bienfaiteur à mes victimes et qu’à ravir Clotilde… à la conduire au bout de l’univers, pour me rassasier avec elle des divins plaisirs que j’en attendais.

Comme la jeune femme adorait son mari, il me fut facile d’allumer dans son âme les étincelles de la jalousie : lady Tilson me crut, et dès qu’il ne fut plus question que de la convaincre, mes moyens devinrent bien faciles.

— Cléontine, dis-je un jour à ma voluptueuse putain, faut-il te l’avouer, mon amour ? je brûle de t’épouser. La ressemblance de nos caractères me fait croire que nous serions très heureux ensemble. Mais tu n’as rien, je suis riche, et je sens que, par délicatesse, tu ne voudrais pas de moi, dénuée des dons de la fortune. Il est un moyen, Cléontine, de te rendre favorable cette fortune capricieuse, et de brusquer ses dons. Je ne vois que trois têtes qui bornent tes richesses… (et comme je m’aperçus que Cléontine s’enivrait à plaisir du poison que je distillais dans son âme, j’en doublais courageusement la dose). Rien de plus facile, continuai-je, que de nous débarrasser de Tilson. Sa femme est emportée, violente, extrêmement jalouse ; elle n’apprendra pas les infidélités dont son mari se rend coupable avec toi, sans brûler du désir de se venger. Je la conseillerai, je lui en fournirai les moyens : dans huit jours, je vois Tilson dans le tombeau de ses pères. Ta sœur est vertueuse, elle est vindicative, son âme honnête n’enfanterait pas seule les projets que je lui suggérerai, mais chaleureusement offerts par moi, elle les acceptera, sois-en sûre…

— Et les autres ? me dit brusquement Cléontine.

— Ah ! friponne, dis-je en l’embrassant, combien chaque instant me fait voir que la nature nous a créés l’un pour l’autre !… Voilà donc, mon ange, comme nous nous déferons d’eux. Aussitôt que, d’après mes conseils, lady Tilson se sera défaite de son époux, je dévoilerai toute l’intrigue à son père, qui, pressé de même par mes sollicitations, la fera, j’en suis sûr, enfermer sur-le-champ. De ce moment, un défenseur, parfaitement soudoyé par moi, embrassant avec chaleur la cause de Clotilde, rejette sur le père, et le meurtre du gendre et la détention de la fille… Les témoins, les dépositions, les preuves : on trouve de tout cela avec des guinées, à Londres, comme avec des louis à Paris. Avant quinze jours, Burlington est dans les prisons de la justice.

— Ton bienfaiteur ?

— Que m’importe, Cléontine : il s’oppose à nos vœux, je ne le vois plus que comme un ennemi. Ton père n’est pas plus tôt enfermé, condamné (il le sera, Cléontine, avant un mois), il monte à l’échafaud. Il ne sera pas plus tôt mort, dis-je, que ta sœur est libre, et que nous partons. Nous quittons l’Angleterre, je t’épouse, et juge avec quelle facilité tombera la dernière tête qui s’oppose à ce que tu possèdes seule les biens de Burlington.

— Ô mon ami ! tu es un scélérat !

— Je suis un homme qui t’adore, Cléontine, qui brûle de te voir riche et de t’épouser.

— Mais mon père… tout ce qu’il a fait pour toi…

— Il n’est rien qui ne disparaisse, près des sentiments que je te dois ; il faut que je te possède, Cléontine : il n’est rien que je ne sacrifie pour y réussir.

L’ardente créature m’accable de ma remerciements, de ses baisers ; elle jure de m’aider, et des flots de foutre, à l’instant répandus, cimentent des serments que je suis bien loin de vouloir tenir.

Cependant, comme toute la première partie de mon projet m’amenait au dénouement que j’y substituais, je ne tardai pas à mettre cette première partie à exécution. Clotilde, par mes soins, surprend bientôt son mari dans les bras de sa sœur. Et ce n’est plus pour se venger de son seul infidèle qu’elle reçoit des avis de moi, c’est pour les immoler tous deux.

— Ce souhait me regarde, lui dis-je, je suis trop outré de ce qu’on vous fait, pour ne pas sacrifier ceux qui vous outragent. Vos jours ne seraient plus en sûreté avec de tels parents ; consentez à ce que je les immole, si vous ne voulez pas périr vous-même.

Un silence expressif est la réponse de Clotilde ; et le même breuvage, aussitôt, la défait à la fois d’une sœur et d’un époux… Je les avais foutus tous les deux le matin.

Je reprends alors la seconde partie de mon projet.

— Ô Clotilde ! dis-je avec frayeur, ces deux morts promptes effraient votre père ; je crains que le soupçon ne s’éveille dans son âme ; il a eu vos motifs de plaintes : pourquoi n’attribuerait-il pas à votre vengeance la perte de son gendre et de sa fille ? Or, s’il le fait, vous êtes perdue ; préparez-vous donc à la meilleure défense, si ce malheur arrive…

De ce moment, le soupçon que je fais redouter à Clotilde, je le sème avec art dans l’esprit de son père.

— Ne cherchez point ailleurs que dans Clotilde l’assassin de Tilson et de Cléontine, dis-je à cet honnête homme ; quelle autre qu’elle aurait à cette horreur un intérêt plus puissant ? Et si, comme vous n’en sauriez douter, cette malheureuse a pu mépriser à ce point et ses devoirs et la voix plus puissante encore de la nature, présumez de quel danger il est pour vous de conserver un tel serpent dans votre sein…

Je joins de fausses preuves à ces assertions calomnieuses ; milord est convaincu : sa fille est arrêtée. Mes défenseurs gagés volent alors auprès de Clotilde ; ils n’ont pas de peine à lui persuader combien la récrimination devient nécessaire : on met entre les mains de lady tout ce qu’il faut pour l’appuyer. Cette intéressante créature me fait prier de ne la point abandonner : sa main, si je le veux, sera ma récompense. Je lui réponds de ma fidélité. Burlington, vivement soupçonné du crime dont il charge sa fille, est promptement traduit devant les tribunaux ; on l’accuse, par mes soins et mes instigations, de s’être traîtreusement défait de son gendre… et de sa fille, et d’avoir fait enfermer Clotilde comme coupable d’un crime que lui seul a commis. Un mois suffit à l’instruction d’un procès qui fit tant de bruit à Londres ; et j’ai, dans ce court intervalle, la douce satisfaction de briser les fers du principal ressort de mes affreux forfaits, et d’en voir expirer la victime.

— Clotilde, m’écriai-je dès que la reconnaissance conduisit à mes pieds cette belle femme, presse-toi de t’emparer du bien de ton père ; n’ayant point d’enfant de Tilson, tu ne peux malheureusement prétendre au sien, mais réalise ce qui t’appartient, et partons. Quelques yeux s’ouvriraient peut-être de trop près sur notre conduite, ne donnons le temps à aucun retour, et fuyons avec promptitude.

— Ô Borchamps ! qu’il est affreux pour moi de ne devoir la vie qu’à la mort de mon père !

— Éteins promptement ce remords imbécile, m’empressai-je de répondre à ma charmante maîtresse ; songe que ton père n’aspirait qu’à te perdre, et que tout est permis pour conserver ses jours.

— Ta main, au moins, Borchamps, séchera-t-elle mes pleurs ?

— En doutes-tu, cher ange ?

— Ah ! qu’un prêtre, demain, fasse la cérémonie ; que les plus doux plaisirs de l’hymen nous couronnent dès le même jour, et que celui d’ensuite éclaire notre prompte évasion d’un pays où les suites de la malheureuse affaire que nous venons d’avoir pourraient incessamment peut-être tourner à notre désavantage.

Tout s’exécute comme je le désire, et Clotilde est ma femme… Il y avait trop peu de temps qu’elle avait perdu son époux, pour que nous osassions publier nos nœuds, mais ils n’en reçurent pas moins la sanction des lois divines et humaines.

Il faudrait bien se garder, ici, de considérer Clotilde comme coupable de toutes les actions qui viennent de vous être racontées. Instrument passif de mes forfaits, elle n’en était nullement la cause ; il s’en fallait bien que cette douce et charmante femme pût être taxée de scélératesse dans tout ce qui s’était passé : le meurtre de sa sœur et de son mari, où elle n’avait consenti que par son silence, n’était bien sûrement que mon ouvrage ; elle était encore bien moins coupable de la mort de son père, et sans mes séductions, mes instigations, mes fausses preuves, elle périssait bien plutôt que Burlington…

Clotilde ne doit donc rien perdre, aux yeux de ceux à qui je parle d’elle, du caractère primitif de candeur, de pudeur, et d’aménité que je lui établis dans cette histoire. Aussi le remords, quoi que je pusse lui dire, ne l’abandonna-t-il jamais : la manière dont j’acquiesçai à l’amour qu’elle m’avoua vint néanmoins calmer quelque temps cet état de peine. Mais je le dis une fois pour toutes, afin que vous vous en souveniez, ne la voyez jamais comme repentante, aussi longtemps que la suite des faits m’obligera de vous en parler. Clotilde, en cette situation, mille fois plus piquante pour moi, m’inspira les choses du monde les plus extraordinaires. Qui le croirait ? même avant de jouir de ses charmes, je voulus qu’ils fussent profanés. Clotilde me fut pas plus tôt ma femme, que je bandai sur la double idée de ne la foutre cette première nuit qu’aux bordel, et d’y prostituer ses appas au premier venu.

Depuis que j’étais à Londres, j’avais fait la connaissance d’une célèbre maquerelle, chez qui je me dédommageais, avec les plus belles coquines de la capitale, des ennuyeuses longueurs d’une intrigue réglée. Je vais trouver miss Bawil, je lui fais part de mes résolutions ; elle me répond de leur succès : j’y mets pour clause, que les libertins auxquels Clotilde sera livrée se contenteront de pollutions et de mauvais traitements. Tout concerté de part et d’autre, j’engage Clotilde, après la cérémonie, à venir consommer notre mariage chez une amie, plutôt que dans une maison encore entourée de cyprès et couverte de deuil. Clotilde, pleine de confiance, se rend chez miss Bawil, où se sert le plus grand festin. Un autre moins scélérat que moi eût joui de ce moment de bonheur, étouffant les chagrins de Clotilde et né dans elle du charme de m’appartenir. La pauvre imbécile m’en baisait tendrement de joie, quand trois scélérats apostés entrent subitement, le poignard à la main.

.- Fuis ! me disent-ils, et laisse-nous cette femme, nous en voulons jouir avant toi…

Je m’échappe, et passe dans un cabinet duquel je puis tout voir. Clotilde, presque évanouie, est promptement déshabillée par ces libertins qui l’exposent nue à mes regards. C’est d’eux que je reçois la vue enchanteresse des appas de Clotilde, et la main perfide du libertinage remplit ici tous les soins de l’amour. Ce ne fut qu’ainsi profanées que j’aperçus les grâces dont la nature avait embelli cette créature divine ; et ce ne fut qu’ainsi que le plus beau cul du monde fut offert à mes yeux lascifs. Une superbe courtisane me branlait pendant ce temps-là, et sur un signal dont j’étais convenu, les outrages redoublèrent bientôt. Clotilde, solidement contenue sur les genoux de l’un des trois, fut flagellée par les deux autres, ensuite condamnée aux pénitences les plus lubriques et les plus humiliantes. En même temps obligée de gamahucher le trou du cul de l’un, elle dut, pendant ce temps, branler les deux autres. Son visage… cet emblème touchant de son âme sensible… son sein, ce sein de roses et de lis, reçurent l’un et l’autre les jets impurs de l’ardeur de ces scélérats, qui, par mes ordres et pour mieux encore humilier la vertu de cette créature enchanteresse, poussant à l’excès les outrages, finirent par lui pisser et lui chier tous trois sur le corps, pendant que j’enculais une autre putain qu’on m’avait donnée pour achever de m’exciter pendant cette scène. Quittant alors, sans décharger, le beau derrière de cette seconde fille, je rentre, l’épée à la main, dans la salle du festin ; j’ai l’air d’amener du monde, je délivre Clotilde, les scélérats à mes gages se sauvent, et me jetant faussement aux pieds de ma belle :

— Ô ma chère âme ! m’écriai-je, ne suis-je point arrivé trop tard ? ces monstres n’ont-ils pas abusé ?…

— Non, mon ami, répond Clotilde, qu’on nettoie et qu’on approprie, non, non, ta femme est encore digne de toi… humiliée, maltraitée, sans doute, mais non déshonorée !… Oh ! pourquoi m’as-tu menée dans cette maison ?

— Ah ! calme-toi, il n’est plus de danger. Miss Bawil a des ennemis qui l’ont surprise elle-même ; mais ma plainte est rendue, la maison libre ; et nous y pouvons passer le reste de la nuit en sûreté.

Clotilde ne fut pas facile à rassurer, elle se remit pourtant, et nous nous couchâmes. Très échauffé de la scène que je venais de provoquer, incroyablement électrisé de tenir ainsi la beauté, la vertu flétrie dans mes bras, je fis des prodiges de vigueur… Si cette charmante créature n’avait pas tout le désordre de l’imagination de sa sœur, elle réparait cela par un esprit plus juste, plus éclairé, et par des beautés de détail infiniment piquantes. Il était impossible d’être plus blanche, mieux faite, impossible d’avoir des attraits plus mignons et plus frais. Clotilde, absolument neuve sur les plaisirs de la lubricité, ignorait jusqu’à la possibilité de frayer la route détournée de Cythère.

— Mon ange, lui dis-je, il faut qu’un époux trouve des prémices le jour de ses noces ; n’ayant que ceux-là, dis-je en touchant le trou de son cul, tu ne dois pas me les refuser.

Je m’en empare en disant cela, et la sodomise cinq fois, revenant toujours décharger dans le con… Telle est l’époque où Clotilde, plus heureuse ou plus ardente avec moi qu’avec Tilson, donna l’être à une fille infortunée, que mon inconstance et mon abandon ne virent jamais naître.

Le lendemain, je me trouvai si las de ma déesse, que si je n’eusse consulté que mes sentiments, Clotilde, en vérité, ne fût jamais sortie de Londres ; mais, persuadé que cette créature pourrait m’être utile dans mes voyages, nous nous disposâmes au départ. Clotilde, par mes soins, réalisa toutes ses prétentions ; douze mille guinées devinrent toute sa fortune, et, les emportant avec nous, je quittai Londres avec mon épouse, deux ans après l’époque à laquelle j’y étais entré.

Poursuivant mes projets de visiter les cours du Nord, nous nous dirigeâmes vers la Suède. Il y avait dix semaines que nous voyagions ensemble, lorsque Clotilde, un jour, revenant sur nos aventures, voulut m’adresser quelques reproches sur la violence des moyens dont je m’étais servi pour la posséder. Je le pris, de ce moment, avec ma chère épouse, sur un ton qui la convainquit que je consentais bien à lui faire commettre des crimes, mais non pas à l’en voir repentir. Les pleurs de Clotilde redoublèrent ; alors je lui dévoilai tout ce qui s’était passé.

— Il n’est rien de ce qui vient de se faire, lui dis-je, qui ne soit mon ouvrage ; le désir de me débarrasser de votre sœur et de votre mari, beaucoup trop foutus par moi ; celui de vous foutre également, et d’avoir votre bien en tuant votre père : voilà, ma chère, les vraies causes de toutes mes entreprises. D’où vous voyez que c’est pour moi seul que j’ai travaillé, et nullement pour vous. Je crois utile d’ajouter à cela, mon ange, que mon intention étant de me jeter dans la carrière la plus débordée, je ne vous ai réunie à mon sort que pour favoriser mes écarts, et nullement pour les contrarier.

— En ce cas, quelle différence mettez-vous, monsieur, entre ce rôle et celui d’une esclave ?

— Et vous-même, quelle différence faites-vous entre une esclave et une femme… épouse ?

— Ah ! Borchamps, que ne vous êtes-vous prononcé de cette manière dès le premier jour que je vous vis ! Et de quelle amertume sont les larmes que vous me forcez à répandre sur ma malheureuse famille…

— Plus de larmes, madame, lui dis-je avec dureté, et plus d’illusion sur votre sort ; j’exige de vous une soumission si complète, que s’il me plaisait dans ce moment de faire arrêter ma voiture pour vous faire branler le vit du postillon qui la mène, il faudrait que vous le fissiez, ou que je vous brûlasse la cervelle.

— Oh ! Borchamps, est-ce donc de l’amour ?

— Mais je ne vous aime point, madame, je ne vous ai jamais aimée ; j’ai voulu votre bien et votre cul, j’ai l’un et l’autre, et j’aurai peut-être incessamment beaucoup trop du dernier.

— Et le sort qui m’attend alors sera sans doute celui de Cléontine ?

— J’y mettrai vraisemblablement moins de mystère, et sûrement beaucoup plus de recherches.

Ici, Clotilde voulut employer les armes de son sexe elle se pencha vers moi, pour me baiser, en pleurs ; je la repoussai durement.

— Cruel homme, me dit-elle, presque étouffée par ses sanglots, si tu veux offenser la mère, respecte au moins la triste créature qui doit la vie à ton amour : je suis grosse… et je te supplie d’arrêter à la première ville, car je me trouve bien mal.

Nous arrêtâmes effectivement, et Clotilde, alitée dès le premier jour, tomba sérieusement malade. Impatienté de ne pouvoir continuer ma route, et de me trouver retardé par une créature dont je commençais à me dégoûter d’autant plus, que j’eus toujours les femmes grosses dans la plus grande horreur, j’allais charitablement me déterminer à la laisser là, elle et son enfant, lorsqu’une voyageuse, placée près de la chambre où nous étions, me fit prier de passer un moment chez elle. Dieu ! quelle fut ma surprise en reconnaissant Emma, cette jolie confidente de Sophie, princesse de Hollande, dont je vous ai parlé tout à l’heure.

— Quelle rencontre, madame ! m’écriai-je, et que j’en remercie la fortune ! Mais êtes-vous seule ici ?

— Oui, me répondit cette charmante créature ; je fuis comme vous une maîtresse insatiable, ambitieuse et qu’on ne peut servir sans se perdre. Oh ! Borchamps, que vous fûtes heureux de prendre si fermement votre parti ! Vous ne savez pas à quoi vous destinait sa perfide politique. Il était faux que son époux fût de moitié dans tout ce qu’elle méditait ; son intention était de s’en défaire par vos mains, et vous étiez perdu si le coup n’eût pas réussi. Désespérée de votre fuite, elle a continué de nourrir ses perfides desseins pendant deux années, au bout desquelles elle a voulu que je me chargeasse de l’uxoricide qu’elle méditait. S’il n’eût été question que d’un crime ordinaire, je l’eusse exécuté, sans doute, car le crime m’amuse ; j’aime la secousse qu’il donne à la machine, son effervescence me délecte, et comme je n’ai plus aucun préjugé, je me livre sans aucun remords ; mais une action aussi importante que celle-là m’a fait trembler, et j’ai fait comme vous, pour ne pas devenir sa victime, ayant refusé d’être sa complice….

— Charmante femme, dis-je en baisant Emma, bannissons tout cérémonial ; nous nous connaissons d’assez près pour qu’il soit inutile. Laisse-moi donc te répéter, cher ange, qu’il est impossible d’être plus content que je ne le suis de te retrouver. Contenu par l’exigeante Sophie, nous ne pouvions nous livrer à ce que nous éprouvions l’un pour l’autre ; ici rien ne nous gêne…

— Je ne vois pas cela du même œil, me dit Emma, puisque vous avez une femme avec vous…. Peut-on savoir quelle est cette femme ?

— La mienne.

Et je m’empresse de raconter à ma nouvelle amie toute mon histoire de Londres et mes roueries avec la famille Burlington, dont je tenais ici la dernière souche. Emma, aussi coquine que moi, rit beaucoup de cette aventure, et me demande à voir ma tendre épouse.

— Il faut la laisser là, me dit-elle, je gage te convenir infiniment mieux que cette bégueule ; je ne te demande point de sacrement, moi : j’ai toujours détesté les cérémonies de l’Église. Quoique née noble, mais malheureusement perdue par mes débauches et mon attachement à Sophie, je ne te demande d’autre titre que celui de ta maîtresse et ta plus chère amie… Comment sont tes finances ?

— Dans le meilleur ordre. Je suis infiniment riche, et n’appréhende rien de la misère.

— Voilà qui me désole ; j’ai cent mille écus, je comptais te les offrir ; tu dépendais alors, en quelque façon, de moi, et ces liens faisaient mon bonheur.

— Emma, je te sais gré de ta délicatesse, mais je ne me serais jamais enchaîné de cette manière avec toi ; mon âme est trop élevée pour vouloir dépendre d’une femme : il faut, ou que je ne m’en serve pas, ou que je les domine.

— Eh bien ! je serai donc ta putain, ce rôle m’amuse combien me donnerais-tu par mois ?

— Qu’avais-tu de Sophie ?

— La valeur de cent louis de francs.

— Je te les donne ; mais tu seras fidèle et soumise ?

— Comme une esclave.

— Il faut, de ce moment, que tu me remettes tes fonds ; il ne doit rester entre tes mains aucun moyen de me manquer.

— Les voilà, me dit Emma, en m’apportant aussitôt sa cassette.

— Mais, mon ange, tu as donc volé cette somme ? Il serait impossible que cent louis par mois t’eussent composé cette fortune.

— Crois-tu que j’aie quitté cette Messaline, sans avoir caressé son trésor ? J’aurais été bien dupe !

— Et si je te rendais ce que tu as fait ?

— Borchamps, je t’aime, tout est à toi ; ce n’est pas un dépôt que je mets dans tes mains, c’est un don ; mais ce don et mes faveurs ne sont pourtant qu’à une condition.

— Quelle est-elle ?

— Je veux que nous nous débarrassions à l’instant de cette ennuyeuse créature que tu traînes après toi : il faut absolument nous en amuser.

— Tu me payes donc sa mort ?

— Oui, les cent mille écus ne sont qu’à ce prix.

— Friponne, tu es délicieuse ; cette idée m’amuse infiniment ; mais il faut embellir ce projet de quelques épisodes un peu fermes.

— Quoique malade ?

— L’objet n’est-il pas de la faire crever ?

— Sans doute.

— Eh bien ! suis-moi, je vais te présenter à elle comme une épouse irritée qui vient réclamer ma main ; je m’excuserai sur l’amour violent que j’avais conçu pour elle, unique cause du mystère que je lui en avais fait ; tu fulmineras : je serai contraint à lui déclarer que je l’abandonne, et la pauvre femme, avec son fruit, en mourra de chagrin.

— Elle est grosse ?

— Assurément.

— Oh ! ce sera délicieux !…

Et je vis, dans les yeux enflammés d’Emma, combien cette scélératesse l’irritait ; la putain n’y tient pas, elle me baise, et son foutre part… Nous entrâmes.

Une fois dans la chambre de Clotilde, nous y jouâmes si bien notre rôle, que la pauvre malheureuse avala le poison jusqu’à la lie. Emma, spirituelle, taquine et méchante, soutint qu’en la fuyant je l’avais volée, et que rien de ce qui se trouvait dans cet appartement ne devait appartenir à cette aventurière. Je convins de tout, et ma triste épouse, n’apercevant que trop l’affreuse situation qui la menace, retourne sa belle tête pour cacher ses pleurs.

— Je ne vous quitte plus, traître, dit énergiquement Emma, ce n’est qu’en restant ici que je puis établir mes droits ; je n’en sors plus.

Et le souper s’apporte dans la chambre de la pauvre malade. Emma et moi faisons bonne chère : nous demandons les meilleurs vins, pendant que l’infortunée Clotilde, volée, pillée jusqu’à son dernier sou, n’aura bientôt plus pour toute nourriture que son désespoir et ses larmes. Le souper fait, ce fut sur les pieds du lit de la moribonde, que nous célébrâmes le plaisir de nous retrouver.

Rien n’était joli comme Emma : vingt et un ans, la figure de la volupté même, une taille de nymphe, les plus beaux yeux noirs, la bouche la plus fraîche, la mieux ornée, la plus belle peau, la gorge et les fesses moulées, libertine d’ailleurs au suprême degré, tout le sel, tout le piquant de la lubricité cruelle. Nous foutîmes délicieusement de toutes les manières, en nous amusant du spectacle, vraiment piquant, des cruelles angoisses de ma femme, de son désespoir et de ses cris.

Emma voulut, pendant que je l’enculais, que sa malheureuse rivale nous montrât ses fesses. A peine pouvait-elle se bouger, et cependant il fallut obéir. Je claquais ce beau cul qui venait de faire mes délices, et que j’abandonnais si cruellement… Je le frappais d’une telle violence, que la pauvre femme, affaiblie par la douleur et par la maladie resta sans mouvement sur son lit.

— Il faut l’égorger, dis-je en limant Emma de toutes mes forces.

— Gardons-nous-en bien, me répondit cette belle fille pleine d’esprit et d’imagination ; il est bien plus délicieux de l’abandonner ici, de la perdre de réputation dans l’auberge, et d’être sûrs, en la laissant ainsi sans ressources, qu’elle périra de misère ou qu’elle se jettera dans le libertinage…

Cette dernière idée m’ayant fait prodigieusement décharger, nous nous préparâmes à partir. Tout fut soigneusement emporté ; nous dépouillâmes Clotilde, au point de ne pas même lui laisser de chemise ; nous lui arrachâmes jusqu’à ses bagues, ses boucles d’oreilles, ses souliers, en un mot, elle resta nue comme le jour qu’elle était venue au monde ; la malheureuse pleura, et m’adressa les choses les plus tendres.

— Hélas ! me disait-elle, excepté de m’assassiner, vous ne sauriez porter la barbarie plus loin. Ah ! que le ciel vous pardonne, comme je le fais ; et quelle que soit la carrière que vous allez parcourir, souvenez-vous quelquefois d’une femme qui n’eut jamais d’autres torts envers vous que de vous trop aimer.

— Bon, bon, lui dit cruellement Emma, tu es jeune, tu n’as qu’à branler des vits, tu gagneras de l’argent. Remercie-nous, au lieu de nous blâmer ; nous pourrions t’arracher la vie, nous te la laissons.

Au moment du départ, Emma fut parler aux gens de l’auberge.

— La créature que nous vous laissons là-haut, leur dit-elle, est une putain qui m’enlevait mon mari ; le hasard me l’a fait rencontrer ici ; je rentre dans mes droits, et reprends avec sa personne, tous les effets que me dérobait cette coquine. Voilà sa dépense payée jusqu’à ce jour, faites-en maintenant ce que vous voudrez ; nous lui laissons plus qu’il ne lui faut pour s’acquitter envers vous, et retourner dans sa patrie. Voici la clef de sa chambre, adieu…

Une voiture, attelée de six chevaux de poste, nous enlevait avec trop de rapidité, pour que nous pussions attendre la suite d’une aventure, à laquelle, de ce moment, nous ne prîmes plus le moindre intérêt.

— Voilà, me dit Emma, une excellente histoire, et qui me dévoile suffisamment ton caractère pour m’attacher à toi. Que va devenir cette gueuse ?

— Elle demandera l’aumône ou branlera des vits ; que nous importe.

Et, pour donner un autre tour à la conversation, je priai Emma de me donner quelque lumière sur sa personne.

— Je suis née à Bruxelles, me dit cette belle femme ; il est inutile de vous dévoiler ma naissance ; qu’il vous suffise de savoir que mes parents tiennent le premier rang dans cette ville. Je fus sacrifiée, fort jeune, à un époux que je ne pouvais souffrir ; celui que j’aimais lui chercha querelle et l’assassina, par derrière, en le venant chercher pour aller se battre avec lui… Je suis perdu, me dit mon amant, j’ai trop écouté ma vengeance ; il faut que je fuie maintenant, suis-moi si tu m’aimes, Emma ; j’ai de quoi te faire vivre à l’aise le reste de tes jours… Oh ! Borchamps, pouvais-je refuser un homme que perdaient mes conseils ?

— Quoi, ce meurtre était ton ouvrage ?

— En doutes-tu, mon cher, et dois-je te déguiser quelque chose ?… Je suivis mon amant ; il me manqua ; je lui fis rendre le même tour qu’il avait joué à mon mari. Sophie sut mon histoire : elle aimait le crime… elle adora bientôt ma personne. Les développements de mon caractère lui plurent, nous nous branlâmes ; je fus initiée dans tous ses secrets ; c’est à elle que je dois les principes dans lesquels je suis si bien affermie maintenant : quoique j’aie fini par la voler, il n’en est pas moins vrai que je l’ai constamment chérie. Le prodigieux libertinage de son esprit, le feu de son imagination, tout m’attachait à elle ; et sans la crainte que m’inspirèrent ses dernières propositions, je ne l’aurais peut-être jamais quittée de ma vie.

— Emma, je vous connais ; vous vous seriez promptement ennuyée de n’être que l’instrument passif du crime des autres ; vous auriez fini par ne plus vouloir en commettre que pour votre compte, et, tôt ou tard, vous auriez quitté cette femme. Est-elle jalouse ?

— Horriblement.

— Vous permettait-elle au moins des femmes ?

— Jamais d’autres que celles qu’elle associait à ses plaisirs.

— Je vous le répète, Emma, vous n’auriez pas vécu longtemps avec Sophie.

— Oh ! mon ami, je rends grâces au sort qui me l’a fait quitter pour toi ; souvenons-nous de la foi des Bohèmes : que nos aiguillons piquent tous les autres, mais qu’ils ne se tournent jamais contre nous…

Quelque jolie que fût Emma, quelque ressemblance qu’il y eût de son caractère au mien, je n’étais pas encore assez sûr de moi, pour lui répondre d’une balance exacte dans l’association qu’elle désirait, et je lui laissai interpréter comme elle le voulut mon profond silence. Était-il donc un crime au monde que je pusse m’engager à ne pas commettre ?

Cependant notre liaison se cimenta, nos arrangements se prirent ; leur première base fut la promesse inviolable et mutuelle de ne jamais manquer l’occasion de mal faire, de la faire naître autant que cela dépendrait de nous, et que le fruit de nos vols communs ou de nos rapines se partagerait toujours.

Nous n’avions pas fait vingt lieues, qu’une occasion se présenta de mettre en action, et nos maximes et nos serments. Nous traversions la Gothie, et nous nous trouvions aux environs de Jocopingk, lorsqu’une voiture française, qui courait devant nous, se brisa tellement, que le maître, éloigné de son valet qui commandait les chevaux en avant, fut forcé d’attendre, avec tous ses bagages, au milieu du chemin, que quelqu’un lui proposât des secours. Nous lui offrîmes ce service attendu, et sûmes de celui que nous secourions, qu’il était un fameux négociant français allant à Stockholm pour les affaires de sa maison. Villeneuil, âgé de vingt-trois ans, et de la plus jolie figure du monde, avec toute la candeur et toute la bonne foi de sa nation :

— Mille et mille remerciements, nous dit-il, de la place que vous voulez bien me donner dans votre voiture jusqu’à la première poste. Je l’accepte avec d’autant plus de plaisir, que voilà dans cette cassette des objets d’une majeure importance ; ce sont des diamants, de l’or, des lettres de change, dont je suis chargé par trois des plus fortes maisons de Paris, pour leurs correspondants de Stockholm. Vous jugez dans quel état je serais, si j’avais le malheur de perdre de telles choses.

— Que de grâces ne rendons-nous pas à la fortune, en ce cas, monsieur, de nous mettre à même de vous conserver de si précieux effets, dit Emma. Voulez-vous bien nous les confier et monter avec nous ? Nous vous devrons, pour cette complaisance, le bonheur de sauver à la fois, et vous et votre fortune…

Villeneuil monte ; nous recommandons au postillon de garder la voiture et le reste des équipages, jusqu’à ce que ce jeune homme ait eu le temps d’envoyer son valet au secours de l’un et de l’autre. A peine eûmes-nous cette charmante proie dans notre voiture, qu’Emma me prit la main…

— Je l’entends, lui dis-je bas, mais il faut à cela quelques épisodes…

— Assurément, me répondit-elle.

Et nous avançâmes… Arrivée dans la petite ville de Wimerbi, nous trouvâmes à la poste le laquais de Villeneuil, et l’envoyâmes sur-le-champ au-devant de la voiture de son maître.

— Vous aviez, sans doute, dis-je au jeune homme, l’intention de coucher ici ? Mais la promptitude que nous sommes obligée de mettre à notre voyage ne nous le permettant pas, nous allons vous descendre et prendre congé de vous.

L’ardent Villeneuil, qui n’avait pas vu sans émotion les charmes de mon amie, parut fâché de l’obligation qui nous séparait si tôt, et ma compagne, saisissant ce mouvement avec rapidité, dit au voyageur qu’elle ne voyait pas, dans ce fait, qu’il fût bien nécessaire de se quitter ; et que puisqu’on avait eu le plaisir de faire route quelques heures ensemble, il lui paraissait extrêmement aisé de ne se quitter qu’à Stockholm.

— Assurément, répondis-je, et voici selon moi quel serait le moyen. Il faut que monsieur laisse ici pour son valet une lettre, qui lui recommandera de venir le trouver à l’hôtel de Danemark, où nous allons descendre à Stockholm. Cette précaution arrange tout et ne nous sépare point.

— Je la saisis avec ardeur, dit le jeune homme en jetant, à mon insu, des yeux passionnés sur Emma, qui lui laisse promptement comprendre, par les siens, qu’elle n’est nullement fâchée de le voir se prêter à tout ce qui le rapproche d’elle.

Villeneuil écrit, la lettre se laisse à l’aubergiste, et nous volons à Stockholm. Il nous restait environ trente lieues à faire ; nous arrivâmes le lendemain au soir, et ce ne fut que là que mon amie me fit part de la ruse qu’elle avait imaginée pour assurer l’exécution du forfait médité. La coquine, descendue sous prétexte d’un besoin, avait lestement écrit un billet différent de celui qu’écrivait Villeneuil ; elle l’avait substitué à celui-ci, et prescrivait au laquais, dans le sien, de descendre aux Armes d’Angleterre, et nullement à l’hôtel de Danemark.

Une fois à Stockholm, son premier soin, comme vous l’imaginez facilement, fut d’apaiser l’inquiétude du jeune négociant sur le retard de sa voiture ; elle y mit tout ce qu’elle crut de plus capable de le tranquilliser et de l’étourdir à la fois. Villeneuil était amoureux ; il devenait impossible d’en douter ; et mon amie, d’après cela, lui fit le plus beau jeu du monde. Villeneuil parut jaloux de moi.

— Vous ne voulez pas, sans doute, lui dit Emma, faire de ceci une aventure de roman ; vous me désirez, Villeneuil, mais vous ne m’aimez point. Je ne puis d’ailleurs être à vous ; rien au monde ne me ferait quitter Borchamps ; il est mon mari. Contentez-vous donc de ce que je puis vous offrir sans aspirer à ce qu’il m’est impossible de vous donner ; et croyez qu’en nous en tenant là, mon époux, né fort libertin, est homme à se joindre à nous, afin de composer de tout ceci une scène de lubricité qui l’amuse, en nous délectant tous les deux. Borchamps aime les hommes, vous êtes fort joli, consentez à lui prêter vos charmes, et je vous garantis qu’avec ces clauses il vous laissera jouir en paix des miens.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûre. Vous ne répugnez pas à cette complaisance !

— Pas autrement : ce sont des habitudes de collège que je trouve très simple de voir conservées, et que j’ai moi-même comme les autres.

— Il n’est donc question que de s’arranger ?

— Je consens à tout…

Et l’adroite Emma, ouvrant précipitamment une garde-robe où j’étais caché :

— Viens, Borchamps, s’écrie-t-elle, Villeneuil t’offre son cul ; demandons à souper, enfermons-nous et que rien ne trouble nos plaisirs.

— Charmant jeune homme, dis-je au voyageur, en lui enfonçant ma langue dans la bouche, quoique bien pénétré du désir de le tuer quand je l’aurais foutu, que je vous sais gré de votre complaisance… Y a-t-il rien de si simple que cette sorte de commerce ? Je vous cède ma femme, vous me donnez votre cul : pourquoi ne pas se rendre heureux, quand on le peut aussi facilement ?

Pendant ce discours, mon amie déculottait… et si ses mains délicates mettaient au jour le plus beau vit du monde, les miennes découvraient également bientôt le plus sublime derrière qu’il fût possible de voir. A genoux devant ce cul divin, il m’était impossible de m’en rassasier, et je le lécherais, je le sucerais peut-être encore, si ma chère Emma n’eût point détourné mon attention pour me faire apercevoir le membre sublime dont était pourvue notre proie. A peine ai-je empoigné cet engin superbe, que je lui présente un cul qui brûle du désir de le posséder :

— Ô Villeneuil ! m’écriai-je, daigne commencer par moi ; ces charmes que tu désires, poursuivis-je en désignant Emma, vont t’appartenir aussitôt que tu te seras rendu maître de mon cul ; mais songe qu’ils ne te seront accordés qu’à ce prix.

Je suis foutu : voilà l’unique réponse de Villeneuil. Je lui trousse ma maîtresse, il la manie, il la baise en me foutant ; et n’étant plus le maître de sa passion, l’animal me quitte pour enfiler le con haletant d’Emma. Voyant ses fesses bien à ma portée, je m’en empare et le sodomise, pour me venger de l’affront qu’il vient de me faire ; il décharge ; je le ressaisis au sortir du con d’Emma ; lui trouvant encore assez de roideur, je me le renfonce dans l’anus, j’encule Emma, et la plus douce extase vient encore une fois couronner nos plaisirs ; nous recommençâmes, Villeneuil enconne mon amie, je l’encule ; au milieu de nous, la putain, près de deux heures, se démena comme Messaline ; Villeneuil l’encule, je l’enconne, je refous Villeneuil, il me le rend ; la nuit entière enfin se passe dans l’ivresse… et l’inquiétude reprend dès qu’elle est dissipée.

— Mon valet n’arrive point, dit Villeneuil.

— Sans doute, répond Emma, que la réparation de votre voiture le retarde ; votre lettre l’instruisait trop bien pour qu’il puisse se tromper, il n’est question que d’un peu de patience ; n’avez-vous pas, d’ailleurs, avec vous, vos effets les plus précieux ? Rien ne vous empêche de les porter à leur destination.

— J’irai demain, dit Villeneuil.

Et comme les plaisirs l’avaient épuisé, il se couche et s’endort de bonne heure.

— Emma, dis-je à ma compagne, sitôt que je le vis dans les bras du sommeil, voici le moment d’agir ; si nous tardons, les immenses richesses de ce faquin nous échappent.

— Ah ! mon ami, dans une auberge, que ferons-nous de son cadavre ?

— Il faut le couper en morceaux et le brûler ; cet homme n’a point de suite, jamais personne ne le viendra réclamer ici. Son valet, par les précautions que tu as prises, ne l’ira chercher qu’à l’autre extrémité de la ville. Nous le laisserons se tirer d’affaire comme il pourra ; et quelques recherches qu’il fasse, je lui défie de trouver son maître : je n’ai donné d’autre nom, aux portes de la ville, que celui d’un valet nous appartenant ; nous avons renvoyé ce valet, tout est dit.

Puis, ouvrant la cassette avec la clef que nous avions doucement dérobée dans sa poche, et considérant cette masse énorme d’or et de pierreries :

— Oh ! ma chère amie, m’écriai-je, ne serions-nous pas bien fous de balancer une minute entre la vie de ce coquin et la possession de tant de richesses ?

Nous nous délections à ce spectacle, lorsqu’on vient tout à coup frapper à notre porte. Juste ciel ! quelle contrariété ! c’est la voiture de Villeneuil, c’est son valet. Cet animal nous avait trouvés, on lui avait dit, aux Armes d’Angleterre, que puisque nous n’étions pas là, il devait nécessairement y avoir une erreur, et qu’assurément on nous trouverait à l’hôtel de Danemark. Il n’y avait pas moyen de lui cacher son maître ; il le voyait dans le lit.

— Mon ami, dis-je aussitôt au valet sans perdre la tête, n’éveillez pas M. de Villeneuil ; un mouvement de fièvre, avec lequel il s’est couché, lui rend le repos extrêmement nécessaire ; retournez au logis où vous étiez, et soyez sûr que c’était pour de bonnes raisons qu’il vous avait adressé là : quelques commissions secrètes dont il est chargé ne lui permettent pas de se loger publiquement avec ses équipages. Il nous a chargés très positivement de vous dire, dans le cas où vous paraîtriez, de retourner au logis indiqué par le billet que lui-même dicta pour vous, à mon épouse, lorsque nous passâmes à Wimerbi, et d’attendre là ses ordres, sans les prévenir ou les venir chercher.

— A la bonne heure, répondit le valet ; je vais donc renvoyer la voiture.

— Assurément. Voilà de l’or, si vous en manquez ; tranquillisez-vous, et soyez bien certain, qu’avant trois jours, vous aurez des nouvelles de votre maître.

Le valet et la voiture repartent, et nous voilà, ma compagne et moi, occupés de nouveaux moyens.

— Commençons, dis-je, par suivre notre premier projet ; débarrassons-nous de cet homme ; dès qu’il n’existera plus, nous nous déferons facilement du valet, et nous y gagnerons, de plus, le reste des équipages, sur lequel nous ne comptions pas.

Le malheureux jeune homme est coupé par morceaux ; un ardent brasier consume ses chairs ; et tous deux, échauffés de l’horreur que nous venons de commettre, nous passons le reste de la nuit dans le sein des plus sales débauches. Le lendemain, je fus seul, aux Armes d’Angleterre :

— Mon ami, dis-je au valet, je suis muni d’un ordre de votre maître pour vous conduire, avec moi, à deux lieues d’ici, dans une maison de campagne où il vous attend avec impatience ; laissez vos effets, recommandez surtout en partant qu’on ne les remette qu’à moi ; pressons-nous.

Nous sortons de la ville, et quand je tiens mon homme dans une solitude affreuse qui borne Stockholm de ce côté :

— Va, dis-je au malheureux en lui brûlant la cervelle, va retrouver ton maître en enfer ; c’est là où nous envoyons tous ceux qui ont de l’argent, et qui ne veulent pas nous en donner de bonne grâce.

D’un coup de pied, je fais rouler le cadavre dans le fond d’un précipice, et, mon opération faite, je me retourne pour prendre le chemin de la ville, lorsque j’aperçois une enfant de treize à quatorze ans qui gardait un troupeau de moutons. Oh, ciel ! me dis-je, je suis perdu, me voilà découvert… Allons, sacredieu, ne balançons pas ! Je saisis l’enfant, entortille sa tête d’un mouchoir ; je le viole, les deux pucelages sautent d’un seul coup, et je lui fais voler le crâne tout en lui déchargeant dans le cul. Voilà, me dis-je, très content de cette action, le moyen sûr de ne jamais craindre les témoins ; et je vole aux Armes d’Angleterre, d’où je fais sortir aussitôt la voiture et les malles, pour les conduire où nous étions.

Je retrouvai ma compagne dans une sorte d’inquiétude qui m’alarma.

— Qu’as-tu donc ? lui dis-je, manquerais-tu de force ?

— Les suites de cette affaire me tracassent, me dit Emma, Villeneuil n’arrive pas à Stockholm sans y être annoncé à ses correspondants ; on s’informera ; on le cherchera dans toutes les auberges ; ces procédés fort présumables vont tout découvrir, et nous perdre ; partons, mon ami, quittons ce pays où tout me fait une peur horrible.

— Emma, je te croyais plus d’énergie ; s’il fallait fuir chaque fois que l’on commet un crime, on ne pourrait jamais s’établir nulle part. Cesse de craindre, ma chère ; la nature, qui désire les crimes, surveille ceux qui les commettent, et l’on est bien rarement puni d’avoir exécuté ses lois. J’ai des lettres pour tout ce que la Suède a de plus grand ; je vais les présenter : sois sûre qu’il ne sera pas une seule de ces nouvelles connaissances dont nous ne puissions recueillir quelques branches de crimes ; gardons-nous seulement d’échapper au sort heureux qui nous attend.

A mon arrivée en Suède, la capitale, ainsi que tout le royaume, se trouvait vivement agitée par deux partis puissants : l’un, mécontent de la Cour, brûlait d’en envahir le pouvoir ; l’autre, celui de Gustave III, paraissait bien déterminé à tout sacrifier pour maintenir le despotisme sur le trône ; la Cour, et tout ce qui y tenait, formaient ce dernier parti ; le premier était composé du sénat et de quelques portions du militaire. L’instant d’un nouveau règne parut propice aux mécontents : on a meilleur marché d’une autorité naissante que d’un pouvoir affermi ; les sénateurs le sentirent, et projetèrent de ne rien épargner pour conserver les droits qu’ils tâchaient d’usurper depuis longtemps ; leur tutelle était dure : ils osèrent la porter au point de faire ouvrir les lettres du roi dans leurs assemblées, afin d’y répondre ou de les interpréter à leur guise ; peu à peu la puissance de ces magistrats crût à tel point, que Gustave pouvait à peine disposer des places de son royaume.

Voilà l’état de la Suède, lorsque je me présentai chez le sénateur Steno qui était, en quelque façon, l’âme du parti sénatorial. Je fus reçu du jeune magistrat et de sa femme, avec les démonstrations de la politesse la plus agréable, et, j’ose dire, de l’intérêt le plus vif. On me gronda de n’avoir pas amené ma compagne dès le premier jour ; et ce ne fut qu’en acceptant à dîner, pour elle et pour moi, le lendemain, que je parvins à calmer les reproches du jeune sénateur.

Emma, qui passait pour ma femme et qui réunissait tout ce qui pouvait faire les délices de la bonne société, fut reçue le plus agréablement ; et les liens de la plus tendre amitié réunirent aussitôt, et cette charmante créature et l’aimable épouse du sénateur3.

Si le jeune Suédois, ayant vingt-sept ans, pouvait, avec raison, passer pour l’un des plus aimables, des plus riches et des plus spirituels seigneurs de Suède, on peut assurer sans exagération qu’Ernestine, sa femme, était bien sûrement la plus jolie créature qu’il y eût dans tous les royaumes du Nord. Dix-neuf ans, les plus beaux cheveux blonds, la taille la plus majestueuse… les plus jolis yeux noirs… les traits les plus doux et les plus délicats, tels étaient les charmes dont la nature avait embelli cette femme angélique qui, non contente de tant de faveurs, réunissait encore à ses attraits physiques l’esprit le plus orné, le caractère le plus ferme, et la philosophie la plus sûre.

Dès la quatrième fois que nous nous vîmes, Steno me demanda à qui s’adressaient les autres lettres de recommandation que l’on m’avait données. Je les lui fis voir, et quand il eut lu sur les suscriptions le nom de plusieurs gens de la Cour :

— Aimable Français, me dit-il, il faudra, si vous portez ces lettres, renoncer au plaisir de nous voir. De puissants intérêts divisent ma maison de celles où vous devez aller. Ennemis jurés du despotisme de la Cour, mes confrères, mes amis, mes parents ne voient aucun de ceux qui servent ou partagent ce despotisme.

— Oh ! monsieur, dis-je, votre façon de penser est trop conforme à la mienne, pour que je ne vous fasse pas à l’instant le plus léger sacrifice de tout ce qui paraîtrait devoir m’asservir au parti contraire à celui que vous suivez : j’abhorre les rois et leur tyrannie. Est-il donc présumable que ce soit entre les mains d’un tel être que la nature ait pu confier le soin de gouverner les hommes ? La facilité avec laquelle un seul individu peut être séduit, trompé, ne suffit-elle pas à dégoûter tous les gens sages du pouvoir monarchique ? Hâtez-vous, braves sénateurs, de rendre au peuple suédois la liberté que Gustave cherche à lui ravir, d’après l’exemple de ses ancêtres ; que les efforts entrepris maintenant par votre jeune prince, pour accroître son autorité, deviennent aussi nuls que ceux qui furent dernièrement essayés par Adolphe. Mais, monsieur, poursuivis-je avec chaleur, pour qu’il ne reste dans votre esprit, à l’avenir, aucun doute sur la sincère promesse que je vous fais d’épouser votre parti tout le temps que je prolongerai mon séjour en Suède, voilà les lettres dont j’étais chargé pour les amis de Gustave, les voilà, brûlons-les ensemble, et permettez-moi de ne m’en rapporter qu’à vous sur le choix des amis que je dois rechercher dans votre ville.

Steno m’embrasse, et sa jeune épouse, témoin de cette conversation, ne peut s’empêcher de me témoigner aussi, de la plus vive manière, à quel point elle est flattée d’attirer à son parti un homme aussi essentiel que moi.

— Borchamps, me dit Steno, vous venez de vous ouvrir avec assez de franchise, pour que je ne puisse plus douter de votre façon de penser. Êtes-vous sincèrement capable d’embrasser chaudement nos intérêts, et de vous lier à nous par tous les nœuds qui captivent des conjurés et des amis sincères ?

— Sénateur, répondis-je avec véhémence, je fais entre vos mains le serment sacré de combattre avec vous jusqu’au dernier des tyrans de la terre, si le poignard qu’il faut pour les détruire est remis à mon bras par vous.

Et je racontai, sur-le-champ, au sénateur, mon aventure avec la princesse de Hollande, bien faite pour lui prouver à quel point j’abhorrais et la tyrannie et ceux qui l’exerçaient.

— Mon ami, me dit le sénateur, votre femme pense-t-elle comme vous ?

— En douterez-vous, répondis-je, quand vous saurez que c’est par les mêmes raisons que moi qu’elle s’est séparée de la princesse de Hollande, qui la comblait de faveurs.

— Eh bien ! me dit Steno, venez sans faute demain au soir, souper tous deux avec mes amis, et vous apprendrez là des choses qui vous surprendront.

Je fis part à Emma de cette conversation.

— Avant que de nous lier là, mon ami, me dit-elle, réfléchis bien où cela peut nous conduire ; rappelle-toi surtout que ce fut bien plutôt, ce me semble, par éloignement pour les affaires d’État que par esprit de parti, que tu refusas de servir la cause de Sophie.

Non, dis-je, tu te trompes ; en m’interrogeant avec soin, depuis, j’ai senti que la seule horreur que j’eus toute ma vie pour le despotisme d’un seul, m’avait porté au refus que je fis à la femme du stathouder ; avec d’autres vues que les siennes, j’eusse peut-être tout accepté…

— Mais, mon ami, me dit Emma, je ne vois point d’accord dans tes principes ; tu es tyran, et tu détestes la tyrannie ; le despotisme respire dans tes goûts, dans ton cœur, dans ton imagination, et tu te déchaînes contre ses maximes ; explique-moi ces contradictions, ou je refuse de te suivre.

— Emma, dis-je à mon amie, je ne te veux montrer ici que de la pénétration ; souviens-toi de ce que je vais t’annoncer. Ce n’est point par horreur pour la tyrannie que le sénat de Suède est prêt à s’armer contre son souverain : c’est par la jalousie qu’il a de voir ce despotisme en d’autres mains que les siennes ; une fois que le pouvoir sera dans ses mains, sois assurée qu’il ne détestera plus le despotisme, et qu’il l’emploiera, au contraire, à perfectionner son bonheur. En acceptant la proposition de Steno, je joue le même rôle que lui, et, comme lui, je ne veux pas briser le sceptre, mais m’en servir. Souviens-toi que je quitte cette société, à l’instant où je croirai la voir animée par d’autres principes ; ne m’accuse donc plus de contradiction, Emma, n’en accuse pas davantage ceux que tu vois ne combattre la tyrannie qu’avec le despotisme : le trône est du goût de tout le monde, et ce n’est pas le trône qu’on déteste, c’est celui qui s’y assoit. Je me sens quelques dispositions à jouer un rôle dans le monde ; il ne faut ni préjugés, ni vertus pour y réussir : un front d’airain, une âme corrompue, et de la fermeté dans le caractère, j’ai tout cela ; la fortune me présente la main, j’accepte ; pare-toi demain, sois fière, spirituelle et catin ; ce seront, je le crois, les qualités qu’il faudra chez Steno ; ce seront celles qui plairont à mes amis, montre-les, tu les as, et surtout ne frémis de rien.

Nous nous rendîmes à l’heure indiquée, et remarquâmes qu’aussitôt que nous fûmes entrés, un laquais vint dire au portier :

— Ils y sont tous, ne laissez plus entrer personne.

La société se trouvait réunie dans un pavillon situé au bout du jardin de ce vaste palais ; de grande arbres environnaient ce local, qu’on eût pris pour un temple érigé au dieu du silence. Un valet, sans nous accompagner, se contente de nous montrer le lieu où il faut se rendre. Nous entrons ; voici les personnages que nous trouvons rassemblée.

Steno et sa femme vous sont connus, ils se levèrent pour nous recevoir, et nous présentèrent aux six personnes que je vais peindre : c’étaient trois sénateurs et leurs femmes. Le plus âgé des hommes pouvait avoir cinquante ans, on le nommait Eric-Son : l’air noble et majestueux, mais quelque chose de dur dans le regard et de brusque dans le langage. Son épouse se nommai Frédégonde, elle avait trente-cinq ans, plus de beauté que de gentillesse, les traits un peu mâles, mais fiers, ce qu’on appelle une belle femme. Le second sénateur avait quarante ans, il s’appelait Volf : une vivacité prodigieuse, infiniment d’esprit, mais une méchanceté répandue dans les traits. Amélie, sa femme, avait à peine vingt-trois ans ; c’était bien la figure la plus piquante, la taille la plus agréable, la bouche la plus fraîche, les yeux les plus fripons, et la peau la plus belle qu’il fût possible de voir au monde ; on n’a point, en même temps, ni plus d’esprit, ni l’imagination plus ardente ; on n’est ni plus libertine, ni plus délicieuse. Amélie me frappa, j’en conviens. Le troisième sénateur se nommait Brahé, il avait tout au plus trente ans : mince, sec, l’œil sournois, l’air distrait, et, plus qu’aucun de ses confrères, de la roideur, du cynisme et de la férocité. Ulrique, son épouse, était une des plus belles femmes de Stockholm, mais en même temps la plus méchante et la plus spirituelle, la plus attachée au parti sénatorial, la plus capable de le faire valoir ; elle avait deux ans de moins que son époux.

— Mes amis, dit Steno, dès que les portes furent refermées, si je n’avais cru ce gentilhomme français et sa femme dignes de nous, vous ne les verriez pas aujourd’hui dans cette maison ; je vous demande donc avec instance de les admettre dans votre société.

— Monsieur, me dit Brahé en m’adressant la parole avec autant d’énergie que de noblesse, ce que Steno nous assure de vous est fait pour inspirer de la confiance ; mais nous ne vous cachons pourtant pas qu’elle sera mieux établie lorsque vous aurez répondu publiquement aux différentes questions qui vont vous être faites.

D. — Quels sont les motifs qui vous font détester le despotisme des rois ?

R. — La jalousie, l’ambition, l’orgueil, le désespoir d’être dominé, le désir de tyranniser moi-même les autres4.

D. — Le bonheur des peuples entre-t-il pour quelque chose dans vos vues ?

R. — Je n’y vois que le mien propre.

D. — Et quel rôle jouent les passions dans votre manière de considérer tout en politique ?

R. — Le plus grand ; je n’ai jamais cru que ce qu’on appelle un homme d’État eût d’autres véritables penchants que la plus entière satisfaction de ses voluptés : ses plans, les alliances qu’il forme, ses projets, ses impôts, jusqu’à ses lois, tout tend à son individuelle félicité, jamais le bonheur public n’entre pour rien dans ses méditations, et ce que le peuple hébété lui voit faire, n’est jamais que pour se rendre plus puissant ou plus riche.

D. — En sorte que, si vous étiez l’un ou l’autre, vous ne tourneriez ces deux avantages qu’à ceux de vos plaisirs ou de vos jouissances ?

R. — Ce sont les seuls dieux que je connaisse, les seules délices de mon âme.

D. — Et comment voyez-vous la religion dans cela ?

R. — Comme le premier ressort de la tyrannie, celui que le despote doit toujours mouvoir, quand il veut étayer son trône. Le flambeau de la superstition fut toujours l’aurore du despotisme, et c’est toujours avec des fers bénits que le tyran assouplit le peuple.

D. — Vous nous exhortez donc à en faire usage ?

R. — Oui, certes ; si vous voulez régner, qu’un Dieu parle pour vous, et les hommes vous obéiront. Quand sa foudre, tenue dans vos mains, les aura fait trembler, vous aurez bientôt leurs richesses et leurs vies. Persuadez-leur que toutes les infortunes qu’ils ont éprouvées sous le régime que vous voulez leur faire rejeter, ne viennent que de leur irréligion. En les faisant tomber aux pieds de la chimère que vous leur offrirez, ils serviront bientôt de marchepieds à votre ambition, à votre orgueil, à votre luxure.

D. — Vous ne croyez donc pas en Dieu ?

R. — Est-il un seul être raisonnable au monde qui puisse ajouter foi à de tels mensonges ? La nature, toujours en mouvement, peut-elle avoir besoin d’un moteur ? Je voudrais que le corps vivant du fourbe qui, le premier, parla de cette exécrable chimère fût abandonné, pour son supplice, aux mânes de tous les malheureux qui périrent pour elle.

D. — Comment considérez-vous les actions que l’on nomme criminelles ?

R. — Comme des inspirations de la nature, auxquelles il est extravagant de résister ; comme les moyens les plus sûrs dont puisse se servir un homme d’État, pour réunir à lui tout ce qui peut consolider le bonheur, comme les ressorts de tous les gouvernements, comme les seules lois de la nature.

D. — En avez-vous commis de toutes sortes d’espèces ?

R. — Il n’en est pas un seul dont je ne me sois souillé, et dont je ne sois prêt à me couvrir encore.

Ici, Brahé fit une courte analyse de l’histoire des Templiers. Après avoir énergiquement expliqué son indication sur le supplice, aussi injuste qu’atroce, que Philippe le Bel, roi de France, fit subir à Molay, leur dernier grand-maître, dans la seule vue de s’emparer des biens de l’ordre :

— Vous voyez en nous, me dit-il, les chefs de la Loge du Nord, instituée par Molay même, du fond de sa prison de la Bastille. Si nous vous recevons parmi nous, ce n’est qu’avec la condition la plus expresse de jurer sur la victime qui va vous être présentée, la vengeance de ce respectable grand-maître, et d’accomplir en même temps les clauses du serment que voici… Lisez et prononcez intelligiblement :

— Je jure, dis-je, d’exterminer tous les rois de la terre ; de faire une guerre éternelle à la religion catholique et au pape ; de prêcher la liberté des peuples ; et de fonder une République universelle.

Un coup de tonnerre affreux se fit entendre ; le pavillon où nous étions trembla ; au moyen d’une trappe, la victime parut, apportant dans ses mains le poignard dont je devais la frapper, et me le présentant. C’était un beau jeune homme de seize ans, entièrement nu. Je prends l’arme, et j’en perce l’holocauste au cœur. Brahé saisit un calice d’or, reçoit le sang, m’en fait boire le premier, présente le vase à tout ce qui est là, et chacun boit, en prononçant un mot barbare, dont le sens est : Nous mourrons plutôt que de nous trahir. La trappe s’enfonce, le cadavre disparaît, et Brahé continue ses questions.

D. — Vous venez, me dit-il, de vous montrer digne de nous ; vous avez vu que notre fermeté répondait à la vôtre, et que nos femmes mêmes étaient inébranlables. Le crime que vous venez de commettre vous est-il d’une indifférence assez grande pour l’employer même dans vos plaisirs ?

R. — Il les augmente, il les électrise ; je l’ai toujours regardé comme l’âme des voluptés libidineuses ; ses effets sur l’imagination sont énormes, et la lubricité n’est rien, si la dépravation de l’esprit n’allume ses flambeaux.

D. — Admettez-vous des restrictions dans les jouissances physiques ?

B. — Je n’en connais même pas.

D. — Tous les sexes, tous les âges, tous les états, tous les degrés de parenté, toutes les manières de jouir de ces différents individus, tout cela, dis-je, est donc indifférent à vos yeux ?

R. — Absolument.

D. — Mais il est, pourtant, quelques jouissances de prédilection à vos yeux ?

R. — Oui, les plus fortes, celles que les sots osent nommer antinaturelles, criminelles, ridicules, scandaleuses… contraires aux lois, à la société… d’un genre féroce. Voilà les jouissances que je préfère, et qui feront toujours le bonheur de ma vie.

— Frère, me dit Brahé, prenez place parmi nous, la société vous reçoit…

Et dès que je suis assis :

— Ce n’est qu’à vous, poursuivit Brahé, que l’on s’en rapporte, pour savoir si votre femme est dans les mêmes principes que vous.

— J’en fais le serment pour elle, répondis-je.

— Écoutez-moi donc, me dit alors le sénateur. La Loge du Nord, dont nous sommes les chefs, est considérable à Stockholm ; mais les simples maçons ignorent nos mœurs, nos secrets, nos coutumes : ils s’en rapportent à nous et obéissent. Je n’ai plus à vous entretenir que sur deux choses, mon frère : nos mœurs et nos intentions. Ces intentions sont de renverser le trône de Suède, ainsi que tous les trônes de l’univers, et principalement ceux où règnent les Bourbons. Mais nos frères des autres parties du monde rempliront ce soin ; nous ne nous occupons que de notre patrie. Une fois sur le trône des rois, aucune espèce de tyrannie n’aura jamais égalé la nôtre, jamais despote n’aura mis sur les yeux du peuple un bandeau plus épais que celui que nous y placerons. L’ignorance essentielle où nous le plongerons, nous l’assouplira bientôt, des ruisseaux de sang couleront, nos frères mêmes ne seront plus que les valets de nos cruautés, et dans nous seuls sera concentré le pouvoir suprême ; toutes les libertés seront enchaînées ; celle de la presse, celle des cultes, celle de penser même, seront sévèrement interdites ; il faut bien se garder d’éclairer le peuple ou de briser ses fers, lorsqu’il s’agit de le conduire. Vous ne seriez point admis, Borchamps, à ce partage d’autorité, votre naissance étrangère vous en exclut ; mais nous vous conférerons le commandement des armées, et surtout des brigands, qui couvriront d’abord la Suède de meurtres et de rapines, pour y cimenter notre puissance. Ferez-vous, quand il en sera temps, le serment de nous être fidèle ?

— Je le fais d’avance.

— Il ne nous reste donc plus qu’à vous parler de nos mœurs. Leur dépravation, mon frère, est affreuse ; le premier serment moral qui nous lie, après ceux de politique dont il vient d’être question, est de nous prostituer mutuellement nos femmes, nos sœurs, nos mères et nos enfants ; de jouir de tous ces êtres-là, pêle-mêle… l’un devant l’autre, et, par préférence, de la manière que Dieu, dit-on, a puni dans Sodome. Des victimes de tout sexe servent à nos orgies, et c’est sur elles que tombe toute l’irrégularité de nos désirs. Votre femme est-elle aussi décidée que vous à l’exécution de ces immoralités ?

— Je le jure, dit Emma.

— Ce n’est pas tout, poursuivit Brahé ; les désordres les plus effrayants nous amusent, il n’est aucun excès où nous ne nous livrions. Nous portons souvent l’atrocité au point de voler, d’assassiner dans les rues, d’empoisonner des puits, des rivières, de produire des incendies, d’occasionner des disettes, de répandre la mortalité sur les bestiaux, et tout cela, moins encore pour nous amuser que pour lasser le peuple du gouvernement actuel, et lui faire ardemment désirer la révolution préparée par nos mains. Ces actions vous révoltent-elles, ou les partagez-vous avec la société, sans remords ?

— Le sentiment que vous nommez là fut toujours étranger à mon cœur : l’univers entier dissous par mes mains ne me coûterait pas une larme…

Ici, je reçois l’accolade fraternelle de toute l’assemblée. J’eus ordre ensuite d’exposer mon derrière, et chaque membre de l’un et de l’autre sexe vint le baiser, le gamahucher, puis enfoncer sa langue dans ma bouche. Emma fut troussée jusqu’à la ceinture ; ses jupes furent rattachées sur ses épaules avec des rubans, et elle reçut les mêmes hommages ; mais quelque belle qu’elle fût, elle ne reçut aucune louange : toutes étaient interdites par les lois de cette assemblée, on m’en prévint.

— Déshabillons-nous tous, dit alors Brahé, qui faisait les fonctions de grand-maître, nous passerons ensuite dans la salle voisine.

Dix minutes suffirent à cette toilette, et nous entrâmes dans un vaste cabinet entouré de canapés à la turque, jonché de coussins et de matelas. La statue de Jacques Molay, sur le bûcher qui consuma son corps, ornait le milieu de cette pièce.

— Voilà, me dit le grand-maître, celui que nous devons venger ; noyons-nous, en attendant cette heureuse époque, dans l’océan de délices que lui-même préparait à ses frères…

Une douce chaleur régnait dans cet agréable réduit, que des faisceaux de lumière, cachée sous des gazes, éclairaient mystérieusement. Tout se mêla, tout se réunit dans un instant. Je m’élance sur l’aimable Amélie ; ses yeux m’avaient enflammé, et je n’avais encore bandé que pour elle ; mes désirs me préviennent, elle est dans mes bras avant que les miens ne l’enlacent. Je vous rendrais mal ses attraits : ils m’enivrèrent trop puissamment pour pouvoir les peindre. On n’eut jamais une bouche plus fraîche, jamais un aussi beau cul. Amélie se courbe, en m’offrant d’elle-même le temple qu’elle sait bien que je vais desservir, et, soit habitude, soit goût, je m’aperçois bientôt que la coquine y met plus de sensation que de complaisance, et que nulle autre attaque ne lui aurait plu davantage. Le désir d’enculer les trois autres femmes, et même leurs maris, m’empêcha de perdre mon foutre dans le délicieux cul d’Amélie ; et je me jetai sur Steno qui sodomisait Emma. Enchanté de la bonne fortune, le sénateur me fit le plus beau cul du monde, que je quittai néanmoins bientôt, pour enfiler celui d’Ernestine, sa femme, belle et voluptueuse créature, que je limai longtemps. Frédégonde m’attire : autant Ernestine avait mis de douceur et de délicatesse dans ses jouissances, autant celle-ci parut y mettre de fureur et d’emportement. En la quittant, je vole à son mari. Eric-Son, âgé de cinquante ans, frétille sous mon vit, comme la colombe sous le ramier, et le paillard met tant de sel dans sa jouissance, qu’il arrache mon foutre ; mais Brahé, qui m’appelle, mit bientôt, en me suçant avec ardeur, rendre à mon engin l’énergie que les belles fesses d’Eric-Son viennent de lui faire perdre, et celles qu’il me présente, et dont je sonde l’anus, me font bientôt oublier tous les plaisirs que je viens de goûter. Je fous Brahé près d’un quart d’heure, et ne le quitte que pour Volf, qui sodomisait Ulrique, dont le cul délicat obtient bientôt mon sperme. Que de libertinage ! que d’impureté dans cette dernière créature ! Tout ce que la volupté peut avoir de plus piquant, tout ce que le libertinage a de plus effréné, fut mis en usage par cette Messaline. S’emparant de mon vit, dès qu’il eut déchargé, il n’y eut rien que la garce ne fît pour le ranimer et se l’introduire dans le con. Mais il lui fut impossible de me vaincre : inviolable sectateur des lois de la société, j’en fus au point de menacer Ulrique de la dénoncer, si elle cherchait plus longtemps à me séduire ; furieuse, la coquine se renfonce mon vit dans le cul, et se démène avec tant d’ardeur que son foutre en jaillit dans la chambre.

Pendant que je foutais ainsi tous les culs de la salle, Emma, fêtée de même, n’avait pas chômé d’un seul vit ; tous lui avaient passé dans le cul, même le mien, mais tous n’avaient pas déchargé ; il était, là, des libertins de profession qu’une seule jouissance, fût-ce même celle d’un beau cul, n’électrisait pas assez vivement pour y perdre aussi facilement du foutre : tous, par exemple, m’enculèrent, et pas un ne me donna du sperme. Eric-Son, le plus débordé de tous, en eût bien foutu quinze comme ceux qu’il avait là à sa disposition, sans que son vit seulement en parût en colère. Brahé, tout jeune et vigoureux qu’il était, sans d’incroyables épisodes dont nous parlerons bientôt, n’en serait pas venu davantage au dénouement. Pour Steno, son affaire était faite : idolâtre d’Emma, le beau cul de cette voluptueuse créature lui avait, disait-il, suffi, et son foutre tout bouillant l’avait inondée. Volf, plus recherché, n’ayant pas, comme son confrère, tout ce qu’il fallait pour déterminer sa décharge, n’avait fait non plus que préluder, et ce ne fut qu’au souper, qu’on servit assez promptement, qu’il me fut possible de démêler tous les goûts bizarres de mes nouveaux acolytes. Ce souper fut dressé dans une salle différente, où six beaux garçons de quinze à dix-huit ans, et six filles charmantes du même âge, se trouvèrent nus pour nous servir. Après un repas somptueux, de nouvelles orgies se célébrèrent, et je ne pus juger que là les passions désordonnées de ces despotes de la Suède.

L’un, Steno, quoiqu’il eût facilement déchargé dans le cul d’Emma, désirait néanmoins, pour perfectionner son extase, qu’un petit garçon lui suçât la bouche très amoureusement, en lui socratisant le derrière, pendant qu’il foutait un homme : telle était sa passion.

Eric-Son n’en venait jamais à son honneur, sans avoir préalablement fustigé jusqu’au sang deux jeunes individus de sexe différent.

Volf se faisait enculer en cinglant une heure entière, à coups de martinet, le cul dans lequel il se proposait de décharger ; autrement, très peu d’érection.

Brahé, plus méchant encore, ne se disposait à l’émission qu’en estropiant une victime, près du beau cul qu’il convoitait.

Toutes ces passions se développèrent aux fruits. Les têtes, échauffées de vin, d’espoir, d’ambition, d’orgueil, ne connurent plus aucun frein ; les femmes furent les premières à nous donner l’exemple du désordre, et il en coûta la vie à six victimes, avant que de se séparer.

Ce fut alors que Steno, en me témoignant, au nom de la société, la joie qu’il avait de nous posséder dans son sein, me demanda si j’avais besoin de quelque somme : je crus politique de dire que non… au moins pour ces premiers moments… Et huit jours se passèrent, sans que j’entendisse parler de mes nouveaux amis. Steno vint me voir, le neuvième au matin.

— Nous allons en course cette nuit, me dit-il ; les femmes n’en sont pas ; voulez-vous nous accompagner ?

— De quoi s’agit-il ? répondis-je.

— De crimes que nous voulons commettre au hasard ; nous violerons, pillerons, assassinerons, brûlerons : nous ferons des horreurs, en un mot ; êtes-vous des nôtres ?

— Assurément.

— Trouvez-vous donc ce soir, à huit heures, dans la belle maison que Brahé possède au faubourg ; c’est de là que nous partirons.

Un délicieux souper nous attendait, et vingt-cinq soldats, choisis à la supériorité du membre, devaient, en s’épuisant dans nos derrières, nous communiquer l’énergie nécessaire à l’expédition projetée. Nous fûmes foutus quarante coups chacun ; je ne l’avais jamais tant été de suite. Nous nous trouvâmes tous, après ces préliminaires, dans un feu, dans une agitation qui nous eût fait porter le poignard au sein même de Dieu, si le jean-foutre eût existé.

Escortés des dix plus vigoureux champions de la bande, nous voilà donc à parcourir les rues comme des furies, en attaquant indistinctement tout ce qui passait : à mesure que nos victimes étaient volées et tuées, nous les précipitions dans la mer. Les objets arrêtés par nous en valaient-ils la peine ? nous en jouissions, et ne les immolions pas moins, après. Nous montâmes dans plusieurs maisons de pauvres, que nous dévastâmes après y avoir semé le trouble et la désolation. Il n’y eut pas, en un mot, d’exécrations que nous ne nous permîmes, pas une seule que nous n’exécutâmes. Nous attaquâmes la patrouille, nous la mîmes en fuite ; et ce ne fut que rassasiés d’horreurs et d’atrocités, que nous rentrâmes chez nous, le lendemain, dès que le jour vint éclairer les débris de nos scandaleuses orgies.

Nous ne manquâmes pas de faire mettre dans les papiers publics, que tels étaient les affreux abus que se permettait le gouvernement, et qu’aussi longtemps que le régime royal prévaudrait sur celui du sénat et des lois, aucune fortune ne serait en sûreté, aucun particulier ne respirerait en paix chez lui. Le peuple le crut, et désira la révolution. Voilà comme on l’abuse, ce pauvre peuple, voilà comme il est à la fois et le prétexte et la victime de la scélératesse de ses meneurs : toujours faible et toujours imbécile, tantôt on lui fait désirer un roi, tantôt une république, et la prospérité offerte par ces agitateurs à l’un ou l’autre de ces régimes, n’est jamais que le fantôme créé par leurs intérêts ou par leurs passions5.

Cependant l’époque approchait, le désir d’un changement était tel, qu’il ne s’agissait plus que de cela dans toutes les conversations. Plus adroit politique que mes associés, je vis le monument de leur fortune à bas, au même instant où ils l’édifiaient ; plus calme qu’eux, je sondai les esprits, et l’immense quantité de gens que je reconnus fermement attachés au parti du roi, me convainquit que la révolution sénatoriale était avortée. Ce fut alors où, fidèle aux principes d’égoïsme et de scélératesse auxquels je voulais sacrifier toute ma vie, je résolus de changer à l’instant de parti, et de trahir inhumainement celui qui m’avait reçu. Il était le plus faible, je le voyais ; ce n’était ni la bonté de l’un, ni le vice de l’autre qui me décidaient : je ne l’étais que par la force, et ce n’était uniquement que vers la force que je voulais me diriger. Je serais infailliblement resté du parti sénatorial, si je l’eusse cru, non pas le meilleur (je savais bien qu’il était le plus vicieux), mais s’il eût été le plus fort ; il m’était démontré qu’il ne l’était pas : je le trahis. Ce rôle, me dira-t-on, était infâme ; soit. Mais que m’importait l’infamie, dès que mon bonheur ou ma sûreté se trouvait à ma trahison ? L’homme n’est né que pour travailler à sa félicité sur la terre ; toutes les vaines considérations qui s’y opposent, tous les préjugés qui l’entravent, sont faits pour être foulés aux pieds par lui, car ce n’est pas l’estime des autres qui le rendra heureux ; il ne le sera que par sa propre opinion, et ce ne sera jamais en travaillant à sa prospérité, quelque voie qu’il prenne pour y réussir, qu’il pourra cesser de s’estimer.

Je fais demander une audience secrète à Gustave ; je l’obtiens ; je lui révèle tout ; je lui nomme ceux qui ont fait le serment de le détrôner ; je lui jure de ne pas quitter Stockholm, qu’il n’ait prévenu ce grand événement ; et ne lui demande qu’un million pour récompense, si mes avertissements sont justes ; une éternelle prison, si je me trompe. La vigilance du monarque, aidée de mes avis, prévint tout. Gustave, à cheval de bonne heure, le jour où tout devait éclater, contint le peuple, s’assura des conjurés, gagna le militaire, s’empara de l’arsenal, sans répandre une seule goutte de sang. Ce n’était point du tout sur cela que j’avais compté ; réjoui d’avance des suites sanglantes que je supposais à ma trahison, je courus moi-même les rues, dès le matin, pour voir tomber toutes les têtes que j’avais dévouées : l’imbécile Gustave les conserva toutes. Que de regrets j’éprouvais, pour lors, de n’être pas resté fidèle à ceux qui eussent inondé de sang les quatre coins du royaume ! Je me suis trompé, dis-je ; on accusait ce prince d’être despote, et le maladroit se montre débonnaire, quand je lui offre tous les moyens d’étayer sa tyrannie. Oh ! comme je maudis cet automate !… Souvenez-vous, dis-je à tous ceux qui voulurent m’entendre, que dès que votre prince manque ici l’occasion de fixer, comme il le devrait, son sceptre sur des monceaux de morts, souvenez-vous qu’il ne régnera pas longtemps, et que sa fin sera malheureuse6.

Je n’eus pourtant pas besoin de lui rappeler sa promesse : Gustave lui-même me fit venir dans son palais, où il me compte le million promis, en m’ordonnant de sortir à l’instant de ses États.

— Je paye les traîtres, me dit-il, ils me sont nécessaires ; mais je les méprise, et les éloigne de moi sitôt qu’ils m’ont servi.

Que m’importe, dis-je en m’en allant, que cet animal m’estime ou me méprise ? J’ai son argent, c’est ce que je voulais ; à l’égard du caractère qu’il me reproche, il ne le corrigera pas dans moi : la trahison fait mes délices, et je vais, sous un autre rapport, la mettre bientôt encore en usage.

Je vole chez Steno.

— Ma femme vous a trahi, lui dis-je, c’est un monstre ; je viens de tout savoir, elle a reçu de l’argent pour cette horreur ; elle m’a valu l’ordre de quitter la Suède ; j’obéirai, sans doute, mais je veux la perdre avant de partir. Tout est calme, rien ne nous empêche de nous réunir ce soir ; faisons-le, je vous en conjure, et punissons cette scélérate.

Steno consent. Je conduis Emma à la société, sans qu’elle se doute du projet qui la rassemble ; tous les hommes, toutes les femmes, en fureur contre celle que j’accuse, la condamnent d’un commun accord aux plus effrayants des supplices. Emma, confondue d’une telle accusation, veut récriminer contre moi ; on la fait taire, et la malheureuse, confiée à mes soins pendant que des scènes lubriques s’arrangent autour de l’échafaud dressé pour son supplice, est écorchée vive, puis brûlée à petit feu sur toutes les parties que je dépouillais en détail. On me suçait pendant ce temps-là, et mes quatre amis, foutant chacun un bardache, étaient fouettés par leurs épouses, que gamahuchaient des jeunes filles : je n’avais de mes jours déchargé plus délicieusement. L’opération faite, on se mêla ; ce fut alors qu’Amélie, l’épouse de Volf, s’approcha de moi.

— J’aime ta fermeté, me dit-elle ; je m’apercevais depuis longtemps que cette femme n’était pas faite pour toi ; je te conviens mieux, Borchamps ; mais je vais t’étonner : jure-moi qu’un jour aussi je serai ta victime. Mon imagination va te surprendre, mon ami ; quoi qu’il en soit, je ne puis t’en cacher le délire. Mon mari m’aime trop pour me satisfaire ; depuis l’âge de quinze ans, ma tête ne s’est embrasée qu’à l’idée de périr victime des passions cruelles du libertinage. Je ne veux pas mourir demain, sans doute, mon extravagance ne va point jusque-là ; mais je ne veux mourir que de cette manière. Devenir l’occasion d’un crime, en expirant, est une idée qui me fait tourner la tête ; et je quitte demain Stockholm avec toi, si tu me jures de me satisfaire…

Vivement ému moi-même d’une aussi rare proposition, je proteste à Amélie qu’elle aura lieu d’être contente de moi. Tout s’arrange, elle s’évade dès le même jour, et nous sortons de la ville, sans que qui que ce soit se doute de cet enlèvement.

Ma fortune était immense en quittant Stockholm, j’héritais de ma femme, j’emportais le million du roi, et ma nouvelle amie me remit encore, indépendamment de tout cela, près de six cent mille francs qu’elle dérobait à son mari, et qu’elle me força d’accepter.

Amélie et moi, d’un commun accord, nous nous dirigeâmes vers Saint-Pétersbourg. Elle exigea le mariage, j’y consentis ; et, nous trouvant en état de ne rien refuser à nos désirs, nous louâmes un superbe hôtel dans le plus beau quartier de la ville ; les valets, les équipages, la bonne chère, tout fut prodigué, et la meilleure compagnie s’honora bientôt d’être présentée chez ma femme. Les Russes aiment le faste, l’opulence, le luxe, mais, se réglant absolument sur nous, aussitôt qu’un seigneur français s’annonce avec un peu de magnificence, tous s’empressent à le copier. Le ministre de l’impératrice m’invita de lui-même à me faire présenter à sa souveraine ; et me sentant né pour les grandes aventures, j’acceptai ses propositions.

Catherine, toujours familière avec ceux qui lui plaisaient, me demanda plusieurs particularités sur la France, et, satisfaite de mes réponses, elle me permit de lui faire souvent ma cour. Deux ans se passèrent ainsi, pendant lesquels nous nous plongeâmes, Amélie et moi, dans tout ce que cette belle ville pouvait offrir de voluptés. Un billet m’instruisit, à la fin, des motifs que l’impératrice avait eus, en témoignant le désir de me voir souvent. Elle m’engageait, par cette missive, à me laisser conduire, dès que la nuit serait venue, dans une de ses maisons de campagne située à quelques lieues de la ville. Amélie, que j’instruisis de cette bonne fortune, fit tout ce qu’elle put pour m’en détourner, et ne me vit partir qu’avec douleur.

— J’ai pris, sur votre personne, me dit l’impératrice dès que nous fûmes seuls, toutes les informations qui pouvaient m’éclairer. J’ai su votre conduite en Suède, et, quoi qu’on en ait pu dire, je l’ai fort approuvée. Croyez, jeune Français, que le parti des rois est toujours le meilleur : ceux qui l’embrassent et lui restent fidèles ne s’en repentiront jamais. Sous le masque de la popularité, Gustave a voulu raffermir le despotisme sur son trône ; vous l’avez bien servi en dévoilant la conjuration qui troublait ses desseins ; je vous en loue. Votre âge, votre physionomie, ce qu’on publie de votre esprit, tout m’intéresse à vous ; et je puis ajouter beaucoup à votre fortune, si vous embrassez mes projets…

— Madame, répondis-je véritablement ému des attraits de cette superbe femme, quoiqu’elle eût déjà quarante ans, le bonheur de plaire à Votre Majesté devient une assez grande récompense aux services qu’elle me met à même de lui rendre, et je jure d’avance que ses ordres vont devenir à jamais les seuls devoirs comme les seuls plaisirs de mon cœur.

Catherine me donna sa main, que je baisai avec transport ; un fichu s’écarte, et la plus belle gorge du monde paraît à mes regards ; Catherine, en la voilant, me parle de sa maigreur, comme si quelque chose au monde eût été plus délicieux et plus frais que ce qu’on laissait dérober à mes yeux. Lorsque l’impératrice vit que je ne pouvais contenir mes éloges, elle me permit bientôt de me convaincre que tous ses charmes répondaient à l’échantillon que je venais de surprendre. Que vous dirai-je, mes amis ? l’impératrice fut enfilée le même jour ; et comme mon physique lui plut infiniment, je fus promptement admis aux honneurs du lit de la princesse. Peu de femmes étaient aussi belles que Catherine ; on n’a ni de plus belles chairs, ni des formes aussi bien moulées ; et quand j’eus vu quelques échantillons de son tempérament, je ne m’étonnai plus de la multitude de mes prédécesseurs. Toutes les jouissances furent désirées par Catherine, et vous croyez bien que je ne lui en refusai aucune : son cul surtout, le plus beau cul que j’eusse vu de ma vie, me combla des plus doux plaisirs.

— Ces petits écarts sont fort d’usage en Russie, me dit-elle, et je me garde bien de les proscrire ; l’extrême population fait ici la richesse des seigneurs, et, leur puissance entravant la mienne, je dois me servir de tous les moyens qui peuvent l’affaiblir ; celui-là m’amuse, en me servant, car j’aime le vice et ceux qui le professent : il est dans mes principes de le propager. Il me serait facile de prouver à tous les souverains qu’ils devraient se conduire de même. Je suis enchantée, Borchamps, de vous voir fêter mon derrière… (je le baisais pendant ce temps-là) et je vous déclare qu’il est à votre service toutes les fois que vous voudrez le foutre…

J’usai souvent de la permission. L’impératrice fut assez prudente pour ne pas s’ouvrir davantage dans cette première entrevue. Une seconde, huit jours après, se passa de même ; mais, à la troisième :

— C’est maintenant, me dit Catherine, que je crois être assez sûre de vous, pour vous associer à mes projets : avant de vous les révéler, pourtant, j’exige un sacrifice de vous, et c’est à l’instant même que je veux vous y voir souscrire… Quelle est cette jolie Suédoise que tu traînes après toi, Borchamps ?

— Elle est ma femme.

— Que cela soit ou non, je ne veux pas qu’elle existe demain…

— Le vit bandant que vous empoignez, princesse, répondis-je, va signer son arrêt de mort dans votre cul…

— Bien, me dit Catherine en se l’introduisant ; mais je suis cruelle ; cette femme m’a inspiré beaucoup de jalousie, et si je veux qu’elle endure un supplice égal aux inquiétudes qu’elle m’a données, je veux qu’elle soit demain tenaillée sous nos yeux, avec des fers brûlants ; de quart d’heure en quart d’heure, on interrompra ce supplice, pour la pendre en détail, et pour la rouer à demi ; mes bourreaux la foutront à chaque reprise, et je la ferai couvrir de terre brûlante, avant qu’elle n’ait rendu les derniers soupirs. J’examinerai ta contenance pendant cette expédition : le secret te sera confié si tu es courageux ; tu l’ignoreras si tu trembles.

Quelque belle que fût Amélie, deux ans de jouissance avaient furieusement calmé mes désirs ; trop de tendresse, trop d’amitié, et beaucoup moins de cruauté dans l’esprit que je lui en avais supposé d’abord. Ce qu’elle m’avait dit sur la manière dont elle voulait finir ses jours n’était, à le bien prendre, qu’un raffinement de délicatesse ; mais il s’en fallait bien qu’elle désirât cette manière de terminer ses jours. Amélie n’avait pas, d’ailleurs, toute la condescendance que j’exigeais d’une femme ; elle refusait de me sucer, et, quant à son derrière, je veux bien croire qu’il avait eu de très grands charmes : mais celui d’une femme en a-t-il, quand on l’a foutu deux ans ? Tout fut donc promis à Catherine, qui s’amusa beaucoup de la possibilité de satisfaire aussi bien le désir que ma femme avait formé sur son genre de mort ; et, dès le lendemain, elle lui fut présentée dans une des maisons de l’impératrice, la plus mystérieuse et la plus éloignée de la ville.

On ne se figure pas les emportements de cette femme, accoutumée à voir tout céder devant elle. Elle traita la malheureuse Suédoise avec une dureté, une tyrannie impossible à croire : elle se fit rendre par elle les services les plus bas ; elle s’en fit lécher et branler ; elle la soumit aux vexations les plus dures, et, la livrant ensuite à ses bourreaux, le monstre lui fit subir effectivement en détail, sous ses yeux, tous les supplices dont elle avait formé le plan. Elle voulut que j’enculasse cette pauvre victime pendant les intervalles ; elle porta le délire au point d’exiger que je foutisse les bourreaux, pendant qu’ils suppliciaient Amélie ; et, contente de me voir bander pendant tout ce temps, elle se forma, de mon caractère, l’opinion conforme à ses désirs. Ma triste femme expira au bout de onze heures des plus violentes angoisses. Catherine déchargea plus de vingt fois ; elle-même aida les bourreaux ; et je fus remis à huit jours, pour le développement du grand projet qui devait m’être confié7.

Jusqu’alors je n’avais été reçu qu’à la campagne de la souveraine ; cette fois-ci, ce fut dans l’intérieur même du palais d’hiver, situé dans l’Ile de l’Amirauté, où l’on me fit l’honneur de m’admettre.

— Ce que j’ai vu de vous, Borchamps, me dit l’impératrice, ne me laisse plus douter de l’énergie de votre caractère. Revenu de tous les préjugés de l’enfance, je vois quelle est maintenant votre manière de penser sur ce que les sots appellent le crime ; mais, si ce mode est souvent utile aux simples particuliers, combien de fois dans la vie ne devient-il pas indispensable aux souverains ou à l’homme d’État ! L’être isolé, pour assurer la base de son bonheur dans le monde, n’a tout au plus besoin que d’un crime ou deux dans le cours de son existence ; ceux qui s’opposent à ses désirs sont en si petit nombre qu’il lui faut très peu d’armes pour les combattre. Mais nous, Borchamps, entourés perpétuellement ou de flatteurs qui n’ont d’autres desseins que de nous tromper, ou d’ennemis puissants dont l’unique but est de nous détruire, dans combien de différentes circonstances ne sommes-nous pas forcés d’employer le crime ? Un souverain jaloux de ses droits devrait ne s’endormir que la verge à la main. Le célèbre Pierre crut rendre un grand service à la Russie en brisant les fers d’un peuple qui ne connaissait et ne chérissait que son esclavage ; mais Pierre, plus occupé de sa réputation que du bonheur de ceux qui devaient un jour occuper son trône, ne sentit pas qu’il flétrissait la couronne des souverains, sans rendre le peuple plus heureux. Et qu’a-t-il gagné, dans le fait, à ce grand changement ? Que lui importe le plus ou le moins d’étendue d’un État dont il n’occupe que quelques toises ? que lui font les arts et les sciences, à grands frais transportés sur un sol dont il ne veut que la végétation ? en quoi le flatte l’apparence d’une liberté qui ne rend ses fers que plus lourds ? Affirmons-le donc sans aucune crainte, Pierre a perdu la Russie aussi certainement que celui qui la remettra sous le joug en deviendra le libérateur ; le Russe éclairé s’aperçoit de ce qui lui manque, le Russe assoupli ne verrait rien au delà de ses besoins physiques. Or, dans laquelle des deux situations l’homme est-il le plus fortuné, est-ce dans celle où le bandeau loin de ses yeux lui fait apercevoir toutes les privations, ou dans celle où son ignorance ne lui en laisse soupçonner aucune ? Ces bases établies, osera-t-on nier que le despotisme le plus violent ne convienne mieux au sujet, que la plus entière indépendance ? Et si vous m’accordez ce point, que je crois impossible de refuser, me blâmerez-vous de tout entreprendre pour rétablir les choses en Russie, comme elles l’étaient avant le malheureux siècle de Pierre ? Bazilovitz régna comme je veux régner ; sa tyrannie me servira de modèle. Il s’amusait, dit-on, à assommer les prisonniers qu’il faisait, à violer leurs femmes et leurs filles, à les mutiler de sa main, à les déchirer et les brûler ensuite ; il assassina son fils ; il punit une insurrection dans Novogorod, en faisant jeter trois mille hommes dans la Volga. Il était le Néron de la Russie : eh bien ! j’en serai, moi, la Théodora ou la Messaline ; aucune horreur ne me retiendra pour m’affermir sur le trône, et la première que je dois consommer est la destruction des jours de mon fils. J’ai jeté les yeux sur vous, Borchamps, pour l’accomplissement de ce forfait politique. Celui que je choisirais dans ma nation pourrait être attaché à ce prince et je n’aurais qu’un traître au lieu d’un complice. Je me souviens des plaintes légitimes que j’eus à faire du Russe à qui je confiai le meurtre de mon époux : je ne veux plus me trouver dans le même cas. Il ne faut absolument pas que ce soit un homme du pays qui soit chargé de ces grands desseins ; un reste d’attachement fabuleux, qu’il croit devoir à un prince de sa nation, le retient, et le crime se fait toujours mal lorsque les préjugés captivent. Je n’ai point de telles craintes avec vous ; voilà le poison dont je veux que vous vous serviez… J’ai dit, Borchamps ; acceptez-vous ?

— Madame, répondis-je à cette femme vraiment douée du plus grand caractère, quand je ne serais pas né avec le goût du crime, quand le crime ne serait pas l’élément de ma vie, celui que vous me proposez me flatterait, et la seule idée d’arracher au monde un prince débonnaire, pour y conserver la tyrannie dont je suis un des plus zélés partisans, cette seule idée, madame, suffirait pour me faire accepter, avec joie, le projet dont vous me parlez : comptez sur mon obéissance.

— Cette profonde résignation t’enchaîne pour toujours à moi, me dit Catherine en me serrant dans ses bras. Je veux, demain, enivrer tes sens de toutes les délices de la volupté ; je veux que tu me voies dans le plaisir ; je veux t’y considérer moi-même, et ce sera dans l’ivresse des plus piquantes luxures, que tu recevras le poison qui doit trancher les jours abhorrés du méprisable individu que j’ai dû mettre au monde.

Le rendez-vous fut à la maison de campagne où j’avais déjà vu l’impératrice. Elle me reçut au soin d’un boudoir magique, dans lequel l’air le plus chaud faisait à la fois éclore les fleurs de toutes les saisons, agréablement réparties dans les banquettes d’acajou qui régnaient tout autour de ce délicieux cabinet. Des canapés à la turque, environnée de glaces qui se voyaient au-dessus, invitaient, par leur mollesse, aux plus voluptueuses jouissances. Un réduit plus lugubre se voyait au delà ; on y apercevait quatre beaux garçons de vingt ans, que des fers contenaient aux passions effrénées de Catherine.

— Ce que tu regardes là, me dit la princesse, est le bouquet de la lubricité. Des plaisirs ordinaires vont commencer par échauffer nos sens ; ce que tu vois complétera leur délire. Des victimes de mon sexe te plairaient-elles mieux ?

— Peu m’importe, répondis-je, je partagerai vos plaisirs, et sur quelque individu que se commette le meurtre, il est toujours sûr d’enflammer mes sens.

— Ah ! Borchamps, il n’y a que cela de bon dans le monde : il est si doux de contrarier la nature !

— Mais le meurtre ne la contrarie point !

— Je le sais ; mais il forme infraction aux lois, et rien ne m’échauffe comme cette idée.

— Qui serait au-dessus des lois, si ce n’était ceux qui les font ? Votre Majesté a-t-elle joui de ces quatre beaux hommes ?

— Seraient-ils dans mes fers sans cela ?

— Savent-ils le sort qui les attend ?

— Pas encore ; nous le leur déclarerons en nous en servant ; je prononcerai leur arrêt, pendant que ton vit sera dans leur cul.

— Je voudrais que vous l’exécutassiez alors…

— Ah ! scélérat, je t’adore ! me dit Catherine.

Et les objets de luxure, destinés aux orgies que nous allions célébrer, parurent à l’instant. C’étaient six jeunes filles de quinze à seize ans, de la plus rare beauté, et six hommes de cinq pieds dix pouces, dont les membres pouvaient à peine s’empoigner.

— Mets-toi bien en face de moi, me dit Catherine, et considère mes plaisirs sans t’en mêler ; branle-toi, si tu veux, mais ne me trouble pas. Je vais jouir des délices suprêmes de m’offrir à tes yeux aussi putain qu’il soit possible de l’être ; ce cynisme me plaît ; j’aime le scandale ; il m’échauffe la tête.

J’obéis. Les jeunes filles déshabillent leur reine, l’accablent ensuite des plus belles caresses. Trois suçaient à la fois la bouche, le con et le cul ; les trois autres relayaient à l’instant celles-ci ; les premières reprenaient ensuite, et cet exercice se faisait avec une incroyable rapidité ; elles s’armèrent de verges, et vinrent étriller doucement Catherine, chacune sur une partie différente du corps. Les hommes entouraient, et les filles venaient de temps en temps baiser leurs bouches et branler leurs vits. Quand tout le corps de l’impératrice fut rouge comme de l’écarlate, elle se le fit frotter avec de l’esprit-de-vin ; puis, s’asseyant sur le visage de l’une de ses filles, qui eut ordre de lui gamahucher le trou du cul, elle en reçut une seconde à genoux entre ses jambes, qui lui suçait le clitoris ; la troisième lui suçait la bouche ; la quatrième, les tétons ; et elle, en branlait une de chaque main. Les six garçons, alors, se groupant de même, vinrent apporter la tête de leurs vits sur toutes les portions des fesses de ces six femmes qu’ils purent saisir. Je n’ai jamais rien vu de voluptueux comme ce groupe ; il coûta du foutre à Catherine ; je l’entendis soupirer et blasphémer en langue russe, c’était son usage.

Une autre scène s’offrit. Chaque jeune fille fut branlée par elle à son tour ; mais elle ne leur gamahuchait que le trou du cul ; les hommes chatouillaient le sien pendant ce temps-là. Ceci n’occupant à la fois que deux sujets, les dix autres faisaient devant ses yeux ce qu’elle faisait elle-même. Tout varia bientôt. Elle s’enfonce un vit dans le con, et, courbée sur celui qui la fout de cette manière, elle présente son cul à un autre, qui la sodomise à tour de reins ; elle branle un vit de droite et de gauche sur les fesses de deux jeunes filles ; on fouette celui qui l’encule, et tout ce qui reste compose des groupes autour d’elle : les six hommes lui passèrent ainsi dans le con et dans le cul. Elle devient ensuite la maquerelle des six jeunes filles ; elle leur place à la fois des vits dans les deux routes du plaisir, suce les engins qui sortent de leur orifice, s’amuse à chatouiller le clitoris de ces filles et à les baiser sur la bouche pendant ce temps-là ; elle se couche sur le canapé, et se fait passer tous les hommes sur le corps ; chacun, en lui relevant les cuisses, devait l’enfiler à la fois par-devant et par-derrière ; les jeunes filles, pendant ce temps-là, devaient tour à tour s’accroupir sur son front, revenir baiser l’homme qui la foutait, et lui pisser sur le visage : la coquine perdit encore beaucoup de foutre pendant cette scène. Ce fut après qu’elle m’appela. J’étais au supplice : ceux de Tantale n’égalaient pas les miens, et c’est ce que désirait la putain.

— Bandes-tu ? me dit-elle ironiquement.

— Regarde-le, garce, lui répondis-je… et cette insolente réponse lui fit le plus grand plaisir.

— Eh bien ! me dit-elle en se retournant, voilà mon cul, il est plein de foutre, viens y joindre le tien…

Et l’impudique suça le cul d’un homme, pendant que je la sodomisais. Tous y passèrent ; je maniai le derrière des filles en foutant, et mon sperme partit malgré moi. Elle me défendit de quitter son cul, puis ordonna aux hommes de me foutre, pour me faire rebander ; les filles, par ses ordres, ou me faisaient baiser leurs fesses, ou présentaient à Catherine leurs clitoris à sucer ; mon foutre, ainsi, coula trois fois de suite.

— Faisons des cruautés maintenant, me dit la princesse ; je suis rendue, il me faut des choses fortes. Tous les hommes alors prirent une fille sur leurs reins, de manière que chaque groupe présentait à la fois deux culs. Elle s’arma d’un fouet semblable à celui dont les bourreaux se servent en Russie pour donner le knout8  ; et de sa main royale, la gueuse étrilla si bien tous ces beaux derrières, que le sang ruissela dans la chambre ; je la fouettais pendant ce temps-là, mais simplement avec des verges de bouleau, et je devais, à chaque vingtaine, m’agenouiller devant elle, pour lui lécher le trou du cul.

— Je vais, me dit-elle, martyriser tous ces individus-là bien autrement ; je voudrais, quand j’en ai joui, les faire mourir dans les plus effrayants supplices…

Les hommes s’emparent des filles ; ils les contiennent dans le plus grand écartement possible, et Catherine fustige à tour de bras toutes ces malheureuses, dans le vagin ; elle en fit jaillir des flots de sang. Les filles tinrent ensuite les hommes, que Catherine étrilla fortement sur le vit et les couilles.

— Qu’ai-je besoin maintenant de tout cela ? disait-elle. Cela ne bande plus, ces tripes ne sont plus bonnes que pour les vers ; jouis de tous ces individus, Borchamps, me dit-elle, je te les abandonne, et vais t’observer à mon tour.

Par mes soins, les filles font rebander les hommes, et je suis encore foutu deux fois de chacun ; je passe mon vit dans tous les culs, j’arrange différents tableaux, et Catherine se branle en m’examinant.

— En voilà assez, me dit-elle, passons à des choses plus importantes.

Les victimes entrèrent ; mais quelle fut ma surprise, en voyant un de ces jeunes hommes ressembler si parfaitement au fils de l’impératrice, que je crus un moment que c’était lui.

— J’espère, me dit-elle en voyant ma surprise, que tu devines mes desseins ?

— Jugeant ta tête par la mienne, répondis-je, je vois que c’est sur cet individu que nous allons faire l’épreuve du poison destiné pour l’être auquel il ressemble.

— Justement, me dit Catherine ; je serai privée du plaisir de voir les angoisses de mon fils : celles de cet homme-ci m’en donneront l’image ; mon illusion sera facile, je te déchargerai des torrents.

— Délicieuse tête ! m’écriai-je, que n’es-tu la reine du monde, et que ne suis-je ton premier ministre !

— Assurément nous ferions beaucoup de mal, me dit l’impératrice, et les victimes se multiplieraient furieusement nous nos coups…

Avant que de rien entreprendre, Catherine se fit foutre par ces quatre victimes, pendant que je les enculais, et que les douze autres sujets, ou nous fouettaient, ou nous branlaient, en formant près de nous les plus obscènes tableaux.

— Les six premiers hommes avec lesquels nous venons de foutre, me dit l’impératrice, sont mes bourreaux ordinaires ; tu vas les voir en action sur ces quatre victimes : est-il quelques-unes de ces femmes que ta lubricité condamne ? Je t’en laisse le maître, désigne-la sur-le-champ ; je vais éloigner le reste, afin que nous nous amusions tranquillement du supplice de ces infortunées.

Deux de ces charmantes créatures m’ayant extrêmement échauffé la tête, je les dévouai à la mort, et nous ne restâmes plus que quatorze : six bourreaux, autant de victimes, l’impératrice et moi.

La vivante image du fils de Catherine fut la première victime qui parut sur la scène. Je lui présentai moi-même la fatale boisson dont l’effet ne se fit sentir qu’au bout d’une demi-heure, pendant laquelle nous ne cessâmes, l’un et l’autre, de jouir de ce garçon ; les douleurs se déclarèrent enfin, elles furent épouvantables. Le malheureux creva sous nos yeux dix minutes après les premières angoisses ; et Catherine ne cessa, de se faire enculer pendant ce spectacle. Elle se fit ensuite lier tour à tour les autres hommes sur le corps ; elle les béquetait, elle les branlait, pendant que les bourreaux, au rang desquels la putain m’avait mis, déchiquetaient ces drôles sur elle : il n’y eut pas de tourments que nous ne leur fîmes endurer. Les deux filles que je demandai la permission d’exécuter seul ne le cédèrent en rien, pour la rigueur des supplices, à ceux qu’avaient endurés les hommes ; j’ose vous assurer même que je l’emportai en raffinement sur les horreurs ordonnées par l’impératrice. Je tapissai de camions9 l’intérieur du con de l’une d’elles, et la foutis après ; chaque secousse de mon vit, en enfonçant ces épingles jusqu’à la tête, faisait jeter les hauts cris à cette malheureuse, et Catherine convint qu’elle n’avait jamais rien inventé de plus délicieux.

Les cadavres disparurent, et je soupai en tête à tête avec Catherine ; nous étions tous deux nus. Elle s’embrasa fortement pour moi, accabla ma fermeté d’éloges, et me promit la plus brillante place de sa Cour, quand j’aurais fait mourir son fils. Le poison me fut confié, je promis d’agir dès le lendemain. Je foutis encore deux coups Catherine en cul, et nous nous séparâmes.

J’avais, depuis longtemps, d’intimes fréquentations avec le jeune prince ; Catherine, à dessein, les avait ménagées ; elle avait même désiré que je me branlasse avec ce jeune homme, afin d’exciter sa luxure par les détails que je lui donnerais sur la personne de cet enfant proscrit par sa rage. Cela avait eu lieu ; Catherine, cachée, nous avait même vus nous enculer un jour. Cette liaison favorisa les moyens nécessaires à l’exécution du projet. Il vint, suivant son usage, déjeuner sans cérémonie, un matin, chez moi, et ce fut là que le coup eut lieu. Mais, depuis bien longtemps en butte à de semblables tentatives de la part de sa mère, jamais ce jeune prince ne mangeait en ville sans avaler du contrepoison, sitôt qu’il se sentait la plus légère douleur d’estomac. Aucun effet ne résulta donc de notre perfidie ; et l’injuste Catherine, soupçonnant sur-le-champ mon courage, m’accabla d’invectives, et me fit arrêter au sortir de son palais. Vous savez que la Sibérie est le sort de tous les prisonniers d’État de cette femme cruelle ; mes biens furent confisqués, mes effets saisis, je fus conduit dans ce séjour d’horreur, et condamné, comme les autres, à rapporter au commandant douze peaux de bêtes par mois, fustigé jusqu’au sang quand j’y manquais. Telle est la funeste école où je me suis fait, de ce supplice, une espèce de besoin devenu si violent en moi, qu’il faut absolument pour ma santé, que je me fasse fouetter tous les jours10.

On me donna, en arrivant, une hutte dont le propriétaire venait de mourir après quinze ans de détention. Elle était composés de trois chambres, avec des treillis au mur, pour l’introduction de la lumière ; sa construction était en sapin, parquetée d’os de poisson qui rendaient le plancher aussi luisant que l’ivoire ; il y avait, au-dessus, un bouquet d’arbres assez pittoresques ; et pour se mettre à l’abri de l’incursion des bêtes sauvages, on y avait creusé un fossé palissadé avec de forts poteaux et des pièces de bois en travers ; cette barricade était armée de pointes qui formaient comme autant de lances, et, lorsque les portes étaient fermées, on y était aussi en sûreté que dans une place forte. Je trouvai la provision du défunt, consistant en biscuit, en renne salé, et en quelques bouteilles d’hydromel. Tel était le triste réduit où je venais, au retour de la chasse, pleurer l’injustice des princes et la férocité de la fortune. Je passai près de dix ans dans cette cruelle retraite, n’ayant d’autre société que quelques infortunés comme moi.

Un d’eux, Hongrois de nation, homme sans mœurs comme sans principes, et que l’on nommait Tergowitz, me parut le seul avec lequel mon caractère pût sympathiser. Celui-là, du moins, raisonnait le crime ; les autres le commettaient comme la bête fauve, dont ils partageaient l’affreuse habitation. Tergowitz seul, au lieu d’adoucir le Dieu, cause apparente de ses malheurs, ne s’occupait qu’à l’invectiver… qu’à le blasphémer chaque jour. Aucun remords, quoiqu’il eut commis tous les crimes, n’approchait de son âme de fer, et son unique regret, dans l’état où nous nous trouvions, consistait à devoir étouffer ses penchants malgré lui. Tergowitz approchait, comme moi, des six lustres ; sa figure était agréable, et le premier effet de notre confiance fut de nous enculer tous deux.

— Ce n’est pas, me dit le Hongrois aussitôt que nous eûmes fini, l’absence ou le besoin des femmes qui me porte à ce que je viens de faire, c’est le goût seul. J’idolâtre les hommes et j’abhorre les femmes : il en existerait des millions ici, que je n’en toucherais pas une.

— Est-il, demandai-je à mon camarade, quelque autre individu, dans cette misérable contrée, que nous puissions associer à nos sodomites plaisirs ?

— Oui, me dit Tergowitz ; non loin d’ici demeure un Polonais appelé Voldomir ; âgé de cinquante-six ans, l’un des plus beaux hommes que l’on puisse voir… l’un des plus sodomites ; il y a dix-huit ans qu’il est dans ces déserts ; il m’aime avec passion, et sera, j’en suis sûr, bien aise de te connaître. Réunissons-nous, Borchamps, et sauvons-nous tous trois de ces indignes contrées.

Nous fûmes, dès le même jour, trouver le Polonais. Il demeurait à cinquante verstes de nous11  : on est voisin à cette distance, quand on habite la Sibérie. Voldomir, exilé pour des crimes horribles commis en Russie, me parut effectivement un très bel homme, mais d’une étonnante férocité ; son abord était dur, et la misanthropie paraissait empreinte sur chacun de ses traits. Ce ne fut qu’après que Tergowitz l’eut prévenu sur ma personne, qu’il m’envisagea d’un autre œil. Dès que nous eûmes soupé, nous nous mîmes machinalement tous trois la main à la culotte. Voldomir avait un superbe vit, mais le cul le plus dur que j’eusse encore vu de mes jours.

— Il ne rapporte jamais de peaux, me dit Tergowitz, afin d’être fustigé tous les jours.

— Il est bien certain, reprit le Polonais, que je ne connais pas un plus grand plaisir dans le monde, et si vous voulez vous en escrimer, je vais vous livrer mes fesses.

Armés de verges, Tergowitz et moi, nous passâmes une heure entière à flageller le Polonais, sans qu’il eût seulement l’air de le sentir. Électrisé de la cérémonie, le paillard saisit enfin mes fesses, et poussant son énorme vit sans le mouiller, je fus foutu dans un instant ; Tergowitz l’enculait pendant ce temps-là ; et, malgré l’excessive rigueur du temps, comme il avait beaucoup fumé dans la hutte, nous nous enculions sur la neige. Ce prodigieux engin me causa beaucoup de douleurs et le coquin me les vit ressentir sans aucune pitié. Au sortir de mon cul, il enfila celui de Tergowitz, et nous lima tous deux ainsi, près de deux heures, sans décharger ; je l’enculais pendant qu’il foutait mon camarade, et, moins blasé que lui, je lui déchargeai dans le derrière.

— Je suis, nous dit le Polonais, quand il se fut retiré, sans en venir à son honneur, je suis malheureusement contraint à me priver de ou plaisirs, ou à les goûter seul, car il m’est impossible de m’y livrer sans répandre des flots de sang. Faute de pouvoir tuer des hommes, j’égorge des animaux et je me barbouille de leur sang ; mais lorsque les passions sont un peu vives, ces pis-aller sont bien cruels…

— Ah ! dit Tergowitz en avouant nos goûts à notre nouveau camarade, je crois que nous pouvons bien convenir avec lui que nous ne nous en sommes pas toujours tenus là…

— Et où diable, dis-je à mes amis, pouvez-vous trouver des victimes ?

— Parmi nos compagnons.

Sans aucune pitié pour la ressemblance de votre sort au leur ?

— Qu’appelles-tu pitié ? me dit le Polonais, ce sentiment qui glace les désirs peut-il s’admettre dans un cœur de fer ? et quand un crime me délecte, puis-je être arrêté par de la pitié, le plus plat, le plus bête, le plus futile de tous les mouvements de l’âme ? Apprends que jamais il ne fut connu de la mienne, et que je méprise souverainement l’homme assez imbécile pour le concevoir un instant. Le besoin de répandre du sang, le plus impérieux de tous les besoins, ne connaît aucune espèce d’entraves ; tel que tu me vois, j’ai tué mon père, ma mère, ma femme, mes enfants, et n’en ai jamais conçu de remords. Avec un peu de courage et point de préjugés, l’homme fait de son cœur et de sa conscience tout ce qu’il veut. L’habitude nous forme à tout, et rien n’est aussi facile que d’adopter celle qui plaît : il ne s’agit que de vaincre les premières répugnances, c’est l’ouvrage du tempérament. Apprivoisez-vous quelque temps, le vit à la main, avec l’idée qui vous effraie ; vous finirez par la chérir : voilà la méthode que j’ai suivie pour me familiariser avec tous les crimes, je les désirais, mais ils m’effarouchaient ; je me suis branlé sur eux, et j’ai fini par m’y plonger de sang-froid. La fausse idée que nous concevons des autres est toujours ce qui nous arrête en matière de crime ; on nous accoutume ridiculement, dès notre enfance, à ne nous compter pour rien, et les autres pour tout. De ce moment, toute lésion faite à ce respectable prochain nous paraît un grand mal, tandis qu’elle est dans la nature, dont nous ne satisfaisons jamais mieux les lois qu’en nous préférant aux autres, et qu’en les tourmentant pour nous délecter. S’il est vrai que nous ressemblons à toutes les productions de la nature, si nous ne valons pas mieux qu’elles, pourquoi persister à nous croire mus par des lois différentes ? Les plantes et les bêtes connaissent-elles la pitié, les devoirs sociaux, l’amour du prochain ? et voyons-nous, dans la nature, d’autre loi suprême que celle de l’égoïsme ? Le grand malheur de tout cela, c’est que les lois humaines ne sont que le fruit de l’ignorance ou du préjugé ; celui qui les fit ne consulta que sa bêtise, ses petites vues et ses intérêts. Il ne faudrait jamais que le législateur d’une nation fût né parmi elle ; avec ce vice, le législateur ne transmettra chez ses compatriotes, pour uniques lois, que les puérilités qu’il a trouvées établies chez eux ; et jamais ses institutions n’auront le caractère de grandeur qu’elles devraient avoir : or, quel respect voulez-vous qu’un homme ait pour des lois qui contrarient tout ce que grave en lui la nature ?

— Embrasse-moi, mon ami, dis-je à ce charmant homme, entraîné par l’enthousiasme où me mettait la ressemblance de ses sentiments aux miens ; tout ce que tu viens d’établir est depuis bien longtemps dans ma tête, et je t’offre en même temps une âme pour le moins aussi cuirassée que la tienne…

— Je ne suis pas tout à fait aussi avancé que vous, nous dit le Hongrois : je n’ai jamais assassiné que ma sœur, ma nièce, et quelques camarades ici, avec Voldomir ; mais les doigts me démangent, et je voudrais, de bien bon cœur, que l’occasion d’un crime s’offrît à moi tous les jours de ma vie.

— Mes amis, dis-je à mes deux compagnons, des gens qui se ressemblent aussi bien ne doivent jamais se séparer, et quand ils ont le malheur d’être prisonniers ensemble, ils doivent réunir leurs forces pour briser les fers dont l’injustice des hommes les accable.

— Je m’engage, par le serment le plus sacré, à faire ce que dit notre camarade, s’écria Voldomir.

— Et moi de même, dit Tergowitz.

— Eh bien ! repris-je, marchons de ce moment vers les frontières de cet indigne climat ; tâchons de les franchir malgré les baïonnettes dont elles sont hérissées ; et qu’une fois libres, la vie et la fortune des autres réparent amplement les pertes que nous a occasionné la cruauté perfide de la putain qui nous enchaîne ici.

Quelques bouteilles d’eau-de-vie cimentèrent le serment. Nous allions nous enculer encore tous les trois, pour le sceller de notre foutre, lorsqu’un jeune garçon de quinze ans vint prier Voldomir d’envoyer quelques peaux à son père, s’il en avait, et qu’elles lui seraient rendues sous peu de jours.

— Quel est cet enfant ? dis-je à mes camarades.

— Le fils d’un très grand seigneur de Russie, répondit Voldomir, exilé comme nous pour avoir déplu à Catherine ; il demeure à cent verstes d’ici… Puis, me parlant à l’oreille : Puisque nous partons, me dit-il, et que nous serons loin avant que son père en soit instruit, nous allons, si tu veux, nous en amuser…

— Oui, pardieu, répondis-je en attirant déjà brusquement le jeune homme vers moi, et rabattant sa culotte aux genoux ; il faut le foutre et le manger après ; cette chair-là vaudra mieux que celle des martres et des fouines dont nous faisons journellement ici notre chétive nourriture.

J’encule le premier, pendant que mes camarades contiennent l’enfant ; Tergowitz suit ; Voldomir, à cause de la grosseur de son vit, ne passe que le troisième. Nous recommençons ; et quand nous sommes rassasiés du bardache, nous le mettons tout vivant à la broche et le mangeons avec délices.

— Qu’on a tort, dit le Polonais, de mépriser cette chair ! il n’en est pas de plus délicate et de meilleure au monde, et les sauvages ont bien raison de la préférer à tout.

— Voilà, dit Voldomir, encore une de vos absurdités européennes : après avoir érigé le meurtre en crime, vous vous êtes bien gardée de vous permettre l’usage de cette viande ; et, par un orgueil intolérable, vous avez imaginé qu’il n’y avait aucun mal à tuer un cochon pour le manger, pendant que le plus grand crime existerait à faire la même opération sur un homme. Tels sont les sinistres effets de cette civilisation que j’abhorre, et qui me fait regarder mes semblables comme une classe de fous dont l’espèce est bien méprisable.

Notre excellent repas fait, nous couchâmes tous les trois chez le Polonais, et, dès la pointe du jour, armés jusqu’aux dents, tous les trois, nous partîmes, avec la ferme résolution de n’exercer aucun autre genre de vie que celui de brigands et de meurtriers, de ne sacrifier qu’à l’égoïsme et qu’à nos plus chers intérêts.

Incertains de la route que nous prendrions, notre premier projet fut de gagner les frontières de la Chine, afin d’éviter la Moscovie, et toutes les autres provinces limitrophes de la dépendance de l’impératrice, aux barrières desquelles nous étions presque sûrs d’être arrêtés. Mais, effrayés de la longueur de cette route, nous gagnâmes, par les déserts, les bords de la mer Caspienne, et nous nous trouvâmes dans Astrakhan, au bout de quelques mois, sans que qui que ce fût eût mis le plus léger obstacle à notre évasion.

Nous gagnâmes, de là, Tiflis, tuant, pillant, foutant, ravageant tout ce qui se trouvait sur notre passage, et n’arrivâmes dans cette ville que couverts de sang et de rapines. Nous désirions, depuis longtemps néanmoins, quelques lieux policés et tranquilles, où des désirs moins tumultueux pussent se satisfaire d’une façon plus luxurieuse, plus agréable, et plus commode en même temps. Le libertinage, la beauté des habitants de la Géorgie, paraissaient nous promettre, à cet égard, tout ce que nous pouvions désirer.

Tiflis est situé au bas d’une montagne, sur le bord du fleuve Kur, qui traverse la Géorgie ; il renferme d’assez beaux palais. Ayant dévalisé suffisamment de voyageurs dans notre route, pour posséder à peu près deux ou trois mille roubles chacun, nous nous logeâmes d’abord avec assez de magnificence. Nous achetâmes de belles filles pour nous servir ; mais le Polonais, qui ne voulait pas même que le sexe approchât de lui, prit un superbe Géorgien escorté de deux jeunes esclaves grecs, et nous nous délassâmes un peu des rigueurs de la longue et fastidieuse route que nous venions de faire. Le principal commerce de Tiflis est celui des femmes : on les vend là publiquement pour les sérails d’Asie et de Constantinople, comme les bœufs dans un marché ; chacun a le droit d’aller les examiner et les manier dans les hangars, où on les expose presque au sortir de nourrice jusqu’à l’âge de quinze ou seize ans. Il n’y a rien de beau dans le monde comme les créatures de ce pays ; rien d’élégant comme leurs formes, rien d’agréable comme leurs traits : il est difficile de voir une réunion plus complète de grâces et de beautés. Mais si l’on ne peut les voir sans les désirer, il est rare de les désirer sans les avoir : il n’est point de pays au monde où le putanisme soit aussi prononcé.

Les Géorgiens vivent dans la dépendance. La tyrannie que leurs nobles exercent sur eux n’est pas douce ; et, comme ceux-ci sont fort libertins, vous imaginez facilement que leur despotisme porte infiniment sur ce qui tient à la luxure : ils vexent leurs esclaves, ils les fouettent, ils les battent, et tout cela dans l’esprit de la lubricité cruelle dont vous savez que les effets portent à toutes sortes de crimes. Mais quelle contradiction ! cette noblesse qui traite ses vassaux en esclaves, le devient elle-même du prince, pour en obtenir des emplois ou de l’argent ; et, pour mieux réussir, elle lui prostitue, dès le plus bas âge, ses enfants de l’un et l’autre sexe.

Tergowitz, naturellement adroit et séducteur, trouva bientôt le secret de s’introduire et de nous loger avec lui chez un des plus grands seigneurs de ce pays, possédant, avec d’assez grandes richesses, trois filles et trois garçons de la plus excellente beauté. Comme ce seigneur avait voyagé, Tergowitz lui persuada l’avoir vu en Russie, en Suède, en Danemark, et le bon gentilhomme crut tout. Il y avait bien longtemps que nous n’avions reçu autant de politesses, et plus longtemps sans doute encore qu’aucun bienfaiteur ne s’était trouvé récompensé comme nous dédommageâmes celui-là. Nous commençâmes par séduire à la fois tous ses enfants : en quinze jours, filles et garçons, tout fut foutu de toutes les manières. Lorsque Voldomir nous demanda par où nous voulions finir chez ce brave homme, puisqu’il n’y avait plus rien à foutre…

— Par le voler, répondis-je. Je me flatte que son or vaut bien le con et le cul de ses enfants.

— Et quand il sera volé ? dit Tergowitz.

— Eh bien ! répondis-je, nous tuerons. Il n’y a pas là beaucoup de domestiques ; nous sommes assez forts pour nous bien amuser de tout cela, et je sens d’avance mon vit frétiller à l’idée du meurtre de ses beaux enfants.

— Mais l’hospitalité, mes amis ! dit Voldomir.

— Cette vertu, répondis-je, consiste dans l’obligation de faire du bien à ceux de qui nous avons reçu des bienfaits. Cet animal-ci ne nous a-t-il pas dit cent fois qu’en sa qualité de bon chrétien12, il était sûr d’aller en paradis tout droit ? Cette hypothèse admise, n’y sera-t-il pas mille fois plus heureux que sur terre ?

— Assurément.

— Il faut donc le contenter ! m’écriai-je.

— Oui, dit Voldomir ; mais je ne consens à toutes ces morts, qu’à condition qu’elles seront affreuses. Il y a longtemps que nous ne volons et ne tuons que par besoin : il faut le faire ici par méchanceté, par goût ; il faut que le monde frémisse en apprenant le crime que nous avons commis… il faut contraindre les hommes à rougir d’être de la même espèce que nous. J’exige de plus qu’un monument soit élevé, qui constate ce crime à l’univers, et que nos noms soient imprimés sur ce monument par nos mains mêmes.

— Eh bien ! parle ; nous consentons à tout ; qu’exiges-tu, scélérat ?

— Il faut que lui-même fasse rôtir ses enfants, qu’il les mange avec nous ; que nous l’enculions pendant ce temps-là ; lui coudre ensuite les restes de ce repas autour du corps, et l’attacher dans sa cave, où nous le laisserons mourir ainsi quand il voudra.

Le complot s’accepte à l’unanimité ; mais, malheureusement, notre projet, discuté sans aucune précaution, fut entendu de la plus jeune des filles du patron, déjà soumise à nos désirs, et si prodigieusement maltraitée, qu’elle en boitait. Voldomir, de son vit énorme, lui avait crevé l’anus, et ce n’était, depuis quelques jours, qu’à force de petits présents que nous la calmions. Trop effrayée de ce qu’elle venait d’entendre, il n’y eut plus moyen de la contenir, et la garce fut tout révéler. Le père ne fut pas plus tôt instruit, que son premier soin fut d’établir une garnison chez lui, à laquelle la police de cette ville ordonna de nous observer. Mais le dieu qui protège le crime lui soumet toujours la vertu : il y a longtemps que cela est prouvé.

Les quatre soldats que le gentilhomme conduisait avec lui, et qu’il devait établir dans la maison sans nous en dire le motif, furent aussitôt reconnus par nous pour des camarades de Sibérie échappés comme nous aux fers de Catherine, qui, comme vous croyez bien, préférèrent notre cause à celle du chrétien de Géorgie ; et ce ne furent bientôt que des ennemis de plus que le pauvre homme établissait chez lui. La proposition de partager le butin, et de jouir des six enfants, recréa tellement le renfort, que nous nous mimes sur-le-champ à l’ouvrage. Nous liâmes le pauvre seigneur à un pilier de son salon, et là, nous le régalâmes d’abord de cinq cents coups de fouet bien appliquée sur toutes les parties de son derrière, ensuite du plaisir de voir foutre ses six enfants devant lui. Dès qu’ils le furent, nous les attachâmes autour de lui, et fustigeâmes ces six culs jusqu’à ce que le sang inondât la chambre ; nous les fîmes ensuite coucher à terre sur le dos, et, relevant leurs jambes en l’air, nous les écorchions à coups de martinet sur toutes les parties antérieures. Nous voulûmes ensuite obliger le père à jouir lui-même de tous ses enfants ; mais comme il devint, malgré nos efforts, impossible de le faire bander, nous le châtrâmes, et fîmes avaler par force son vit et ses couilles à sa progéniture ; nous coupâmes ensuite les tétons de ses filles, et le contraignîmes à son tour d’avaler les chairs qu’il avait lui-même créées, toutes palpitantes encore.

Nous allions poursuivre, lorsque la discorde vint malheureusement secouer ses flambeaux sur nous. Il y avait parmi les quatre soldats, un jeune Russe beau comme le jour, et qui faisait bander Voldomir presque aussi roide que moi. Je ne quittais pas la culotte du jeune soldat, duquel deux ou trois fois de suite mon camarade me chicana la possession. J’étais à la fin dans son cul, lorsque j’aperçus Voldomir s’approcher de moi le poignard à la main ; je me saisis à l’instant de ma dague, et, sans quitter le cul du soldat dans lequel mon foutre allait s’élancer, j’atteins Voldomir au flanc gauche et le fais tomber dans les flots de son sang.

— Foutre ! dit Tergowitz, qui sodomisait un des autres soldats, voilà ce qu’on appelle une vigoureuse action. Faut-il l’avouer, Borchamps, je ne suis point fâché que tu nous aies défait de ce bougre-là : crois que bientôt son despotisme nous eût sacrifiés nous-mêmes…

J’achève mon coup, je décharge : jamais un meurtre n’arrêta le foutre, au contraire. Puis, allumant ma pipe :

— Va, mon ami, dis-je à Tergowitz, je n’aurais jamais traité notre camarade de cette manière, si, depuis bien longtemps, je n’eusse pas reconnu dans lui tous les vices destructeurs d’une société telle que la nôtre. Jurons-nous maintenant une éternelle fidélité tous deux, et nous saurons bien nous passer de lui.

Nous terminâmes notre opération. Tout ce que nous avions projeté s’exécuta. Les richesses que nous emportâmes furent considérables ; les soldats, bien payés, nous quittèrent contents ; mais je ne voulus jamais me séparer du mien : Carle-Son consentit à me suivre. Deux mulets portèrent notre bagage ; trois bons chevaux nous montèrent, et nous gagnâmes ainsi Constantinople, en côtoyant la mer Noire.

Carle-Son, néanmoins, n’était avec nous que sur le pied de valet ; quel que fût mon amour pour lui, je sentais bien qu’une douzaine de décharges dans son beau cul apaiseraient cette passion, et je ne voulus pas, en l’élevant à nous, armer peut-être un rival dangereux.

Quelques voyageurs dévalisés, quelques viols, quelques meurtres, tous procédés faciles dans un pays où il n’y a ni justice, ni sûreté, c’est à peu près où se bornèrent nos aventures dans cette traversée, et nous arrivâmes dans la capitale du Grand Seigneur, avec autant de facilité que si nous n’eussions pas mérité cent fois de n’y paraître qu’au gibet.

Les étrangers ne logent point dans Constantinople : ils s’établissent au faubourg de Pera. Nous y fûmes, avec l’unique projet de ne prendre que quelques jours de repos, à dessein de continuer ensuite un métier qui nous réussissait assez bien pour nous mettre, Tergowitz et moi, en possession de deux cent mille francs chacun.

Cependant, de concert avec mon camarade, j’écrivis à ma sœur de me faire passer des fonds et des lettres de recommandation pour Constantinople et pour l’Italie, où nous comptions passer en quittant les États du Grand Seigneur, et je reçus, au bout de deux mois, tout ce que je pouvais désirer et sur l’un et sur l’autre objet. M’étant introduit dès lors chez le banquier où j’étais adressé dans Constantinople, je devins bientôt l’admirateur d’une jeune fille de seize ans, que ce banquier chérissait et élevait comme la sienne, quoiqu’elle ne fût qu’adoptive. Philogone était blonde, l’air de la candeur et de la naïveté, les plus beaux yeux possibles, et l’ensemble, en un mot, le plus séduisant et le plus agréable. Mais il arriva ici quelque chose de fort extraordinaire. Par un de ces caprices bizarres, et qui n’est fait pour être connu que des vrais libertins, à quelque point que Philogone fût aimable, quelques sentiments violents qu’elle dût inspirer, je ne fus vraiment ému, en la voyant, que de l’extrême désir de la faire foutre à Tergowitz ; je ne bandais que pour cela ; je ne me branlais que sur cette idée. J’avais mené le Hongrois chez Calni, protecteur de Philogone, et lui avais sur-le-champ fait part d’un dessein qui paraissait lui plaire infiniment.

— Je ne vais travailler que pour toi, lui dis-je, ô mon ami !

— Il faudrait, ce me semble, répondit Tergowitz, élever un peu plus nos vues. Ce banquier est, dit-on, l’un des plus riches de Constantinople : tout en travaillant la protégée, ne pourrions-nous pas voler le patron ? Il me semble que ses trésors nous feraient voyager en Italie avec beaucoup plus d’agrément.

— Ce projet, dis-je à mon ami, n’est pas d’une exécution bien facile ; nous ne sommes pas les plus forts ici, et je ne vois que la ruse qui puisse nous amener où tu dis. Commençons, dans ce cas, par semer cent mille écus, pour recueillir au moins deux millions : me désapprouves-tu ?

— Non.

— Eh bien ! laisse-moi faire.

Je commençai par louer une maison de campagne superbe, mais isolée, et le plus loin possible de la ville ; dès qu’elle fut garnie de nombreux domestiques et d’un magnifique mobilier, j’y donnai des fêtes somptueuses, où vous croyez bien que Philogone et Calni n’étaient point oubliés. Tergowitz passait pour mon frère ; je favorisais ses démarches, et les appuyais par des projets d’alliance que je laissais légèrement entrevoir ; on commençait à m’écouter sans peine. Une seule chose contrariait mes désirs : cette malheureuse fille, contre laquelle je machinais intérieurement les plus grandes horreurs, ne s’avisait-elle pas de m’aimer ? Dès que je lui eus parlé de mon frère :

— Un tel projet me flatte assurément, monsieur, me dit-elle, mais mon protecteur laissant mon choix libre, j’ose vous assurer avec franchise que j’eusse mieux aimé que vos propositions ne regardassent que vous.

— Belle Philogone, répondis-je, cet aveu flatte infiniment mon amour-propre ; mais je dois vous répondre avec la même candeur. De nombreux penchants, dont je ne suis pas le maître, m’éloignent absolument des femmes ; et l’obligation où vous seriez, en devenant la mienne, de singer le sexe que je préfère, ne vous rendrait pas aussi heureuse que vous méritez de l’être.

Comme je vis que Philogone ne m’entendait pas, je mis infiniment de libertinage à lui expliquer que l’autel où les femmes sacrifiaient à l’amour n’était nullement celui que je fêtais ; et, cette démonstration exigea des détails qui me valurent l’examen et l’attouchement complet des charmes de cette belle fille, livrée tout entière à moi avec la candeur et l’innocence de son âge. Dieux ! que d’attraits ! que de fraîcheur ! que de grâces ! et surtout quel cul délicieux ! Lorsqu’en entr’ouvrant l’orifice, je fus obligé, pour suivre ma démonstration, de dire à Philogone que c’était là le temple où j’offrais mon hommage :

— Que m’importe ! me répondit cette charmante créature ; oh ! Borchamps, j’ignore tout cela ; mais tout mon corps ne serait-il pas à vous, quand vous avez si bien le cœur ?

— Eh ! non, non, sirène, lui dis-je en maniant son beau derrière, non, tu as beau faire… tu as beau m’adorer, je ne m’attendrirai point sur ton sort ; ce sont des plaisirs d’un bien autre genre que ceux de la délicatesse qui me font bander avec toi ; et l’amour n’a pas plus d’accès sur mon cœur, que toutes les autres vertus de l’homme. Puis, rabaissant ses jupes : Non, Philogone, non, dis-je, je ne puis vous épouser ; mon frère est fait pour votre bonheur, et il le fera.

Un an se passa de cette manière, pendant lequel la confiance s’établit. Je ne perdais pas mon temps pour cela : les plus belles Juives, les plus jolies Grecques, et les plus beaux garçons de Constantinople me passaient par les mains, et, pour me dédommager de la longue abstinence où j’avais été forcé, je vis plus de trois mille individus de l’un et l’autre sexe, pendant cette année. Pour mille sequins, un Juif, accoutumé à vendre des bijoux aux sultanes d’Achmet, m’introduisit au sérail avec lui ; et j’eus, au péril de ma vie, la voluptueuse jouissance de six de ses plus belles femmes. Toutes avaient l’habitude de la sodomie, et ce fut d’elles-mêmes qu’elles me proposèrent une route qui les préservait des grossesses. Rarement l’empereur, qui les mêle toujours avec ses icoglans, les voyait d’une autre manière ; elles font usage alors d’une espèce d’essence qui rend cette partie tellement étroite, qu’on ne peut les enculer qu’en les déchirant. Mes vœux se portèrent plus loin, je désirai vivement de foutre ces fameux icoglans, dans le cul desquels le Grand Seigneur oublie si facilement les femmes ; mais ceux qu’il destine à cela sont bien plus renfermés que les sultanes ; il est impossible d’aller jusqu’à eux. On m’assura que je perdrais beaucoup, et que rien au monde n’était si joli. Achmet en avait de douze ans, surpassant en beauté tout ce qu’il est possible de trouver de plus délicieux au monde. Je m’informai de ses goûts.

— Voilà, me dit une de ses femmes, quelle est sa passion favorite. Douze sultanes, liées très étroitement les unes aux autres, et n’offrant que leurs fesses, forment un cercle dans le milieu duquel il s’établit avec quatre icoglans. Au signal qu’il donne, il faut que ces femmes, sous peine de mort, chient toutes à la fois dans des vases de porcelaine, placés à ce dessein sous elles : il n’y a point de grâce pour la délinquante. Il ne s’écoule point de lune qu’il n’en périsse sept ou huit, en raison de ce crime ; et c’est lui qui les exécute secrètement, sans qu’on sache de quelle manière il les fait périr. Dès qu’elles ont chié, un icoglan vient relever les vases et les présente à Sa Hautesse, qui les respire, y frotte son vit, et s’en barbouille ; la tournée faite, un icoglan l’encule, pendant qu’un autre lui suce le vit ; le troisième et le quatrième lui font branler leurs vits. Au bout d’un instant, toujours au milieu du cercle, les quatre gitons, tour à tour, lui chient dans la bouche, et il avale. Alors le cercle se rompt ; il faut que toutes les femmes viennent sucer sa langue ; il leur pince ou la gorge ou les fesses pendant ce temps-là ; à mesure qu’une femme le quitte, elle va se placer de file sur un long canapé ; dès que toutes y sont, les icoglans, armés de verges, vont en fouetter chacun trois ; dès qu’elles sont en sang, il les parcourt, suce les marques et lèche le trou de leurs culs encore imprégnés de merde. Cela fait, il reprend les bardaches, et les encule tour à tour ; mais il ne fait là que se mettre en train. Les femmes, dès qu’il a fait, saisissent les jeunes gens et les lui offrent ; il les fouette l’un après l’autre, et, pendant ce temps, tout ce qui n’est pas occupé s’arrange autour de lui pour lui composer, avec un art incroyable, et sans qu’il dise un mot, les attitudes les plus obscènes et les plus variées. Quand les quatre enfants sont fouettés, on les lui présente, il les encule encore ; mais au moment où il est près de décharger, il se retire avec fureur, se jette sur une des femmes qui, pour lors, l’entourent en silence et le visage tourné vers lui ; il en saisit une, et la rosse jusqu’à ce qu’elle tombe anéantie ; il refout un second bardache, qu’il quitte pour la même opération ; même cérémonie aux deux autres ; et c’est en rossant la dernière femme, qui très souvent en crève, que son foutre s’élance de lui-même, et sans qu’on ait la peine de le toucher. Les quatre femmes, rossées, le sont très souvent au point de n’en pas revenir, et si elles n’en meurent pas, elles en sont au moins plusieurs mois dans leurs lits. C’est communément sur le sein et sur la tête qu’il les frappe avec le plus de force, et elles seraient étranglées sur-le-champ si elles opposaient la moindre résistance.

— Voilà, dis-je à celle des sultanes qui me racontait cela, une passion fort extraordinaire, sans doute, et que j’adopterais bien sûrement, si j’étais aussi riche que votre maître.

— Quelquefois aussi, l’empereur les voit seules, et c’est alors qu’il les encule ; mais cette grande faveur n’est jamais accordée qu’à celles qui sont extrêmement jolies, et dont l’âge n’est pas au-dessus de huit ans.

Mes projets sur la belle Philogone étant enfin au point de s’accomplir, moyennant quelques sequins, je fis mettre le feu à la maison de son protecteur. Vous imaginez bien que, dans cette circonstance, le premier soin de Calni fut de se retirer dans ma maison de campagne avec Philogone, suivi de ses richesses et de quelques valets affidés : ce dernier sujet m’inquiétait, nous ne l’eussions voulu que seul avec sa protégés. Je trouvai bientôt le moyen de lui persuader qu’il était essentiel de renvoyer aux débris de sa maison toute cette valetaille, qui serait assurément plus utile là que chez moi, où je ne le laisserais manquer de rien. Calni, au désespoir, fit ce que je voulus. Les caisses étaient déjà dans notre maison, et le travail des bureaux allait même s’y faire, lorsque nous nous aperçûmes qu’il n’y avait pas un moment à perdre.

— Patron, lui dis-je, en entrant un matin chez lui, un pistolet à la main, pendant que Tergowitz faisait le guet dans la maison, et que mon ami Carle-Son contenait Philogone et le seul valet qu’il eût gardé, cher et féal patron, tu t’es rudement trompé si tu as cru que je te donnasse l’hospitalité pour rien ; prends congé de ce monde, mon ami ; il y a assez longtemps que tu jouis de tes richesses, il est juste qu’elles passent à d’autres…

Et, lâchant mon coup en prononçant ces derniers mots, j’envoyai le banquier acquitter les lettres de change qui pouvaient être échues en enfer. Carle-Son, de son côté, jetait déjà par la fenêtre le valet qu’il avait tué, et nous liâmes tous deux la demoiselle, qui jetait les cris du monde les plus touchants. Appelant alors Tergowitz :

— Mon ami, lui dis-je, voici l’instant : souviens-toi du prix que j’ai mis à cette scène, et fous, dans la minute, cette jolie fille-là, sous mes yeux, pendant que je t’enculerai, et que Carle-Son m’en fera autant.

Tergowitz, qui ne demandait pas mieux, met promptement la donzelle nue ; et le plus beau corps du monde se trouve aussitôt sous nos mains. Dieux ! quelles fesses ! je n’en avais jamais vues, je le répète, de plus belles et de mieux coupées : je ne pus m’empêcher de leur rendre un culte. Mais quand la tête s’échauffe pour un genre de libertinage, le diable ne la démonterait point : je ne voulais pas de Philogone, je n’étais tenté que du cul de celui qui la foutrait. Tergowitz enconne, j’encule Tergowitz, Carle-Son me fout, et, au bout d’une assez longue course, nous déchargeons tous trois, tous en même temps.

— Tourne-la donc, sacredieu ! dis-je à mon ami, ne vois-tu pas qu’elle a le plus beau cul du monde ? Carle-Son l’enconnera, et je vous foutrai tous deux.

L’acte se consomme, malgré les cris et les larmes de la belle orpheline ; et, dans moins de deux heures, il n’est pas un temple à Cythère dont nous ne lui apprenions le chemin. Mes amis étaient dans l’ivresse, Tergowitz principalement ; moi seul n’étais nullement tenté de cette belle fille, ou si elle m’inspirait quelques désirs, ils étaient tellement féroces et dissolus, que j’eusse à l’instant privé mes camarades d’elle, si je me fusse satisfait. Jamais la perversité de mes goûts ne s’était exprimée, contre qui que ce fût, aussi fortement qu’elle se prononçait contre cette fille ; il me semblait qu’il ne pouvait exister de supplices assez violents pour elle, et tous ceux que mon imagination me suggérait me paraissaient toujours trop doux et trop médiocres. Ma fureur était au point qu’elle se lisait dans mes regards ; je ne pouvais plus envisager cette créature qu’avec dépit ou qu’avec rage. Qui diable m’inspirait de tels sentiments ? Je l’ignore ; mais je les peins comme je les sentais.

— Partons, dis-je à mes amis ; il ne s’agit pas seulement de s’occuper de plaisirs ; il faut, lorsque l’on est prudent, penser encore à sa sûreté. Une felouque, chargée de nos richesses, nous attend à la pointe du port ; je l’ai frétée jusqu’à Naples. Ne perdons point de temps ; après les gentillesses où nous venons de nous livrer, je crois très prudent de changer de climat… Et cette fille, qu’en ferons-nous ? dis-je à Tergowitz.

— Nous l’emmenons, j’espère, me dit le Hongrois d’un air assez mutin.

— Ah ! ah ! mon camarade, de l’amour !

— Non, mais puisque nous avons tant fait d’acheter cette fille au prix du sang de son protecteur, il vaut autant la conserver.

Et, ne jugeant pas à propos de rien dire dans la circonstance qui, capable de nous diviser, pût par conséquent nous perdre, j’eus l’air d’adopter l’avis de Tergowitz, et nous partîmes.

Carle-Son s’aperçut bientôt que je n’avais mis que de la complaisance dans le procédé qui me faisait consentir à l’enlèvement de Philogone. Il m’en parla. Je crus n’avoir rien à déguiser avec lui, et, dès le second jour, nous convînmes de nous défaire à l’amiable de ces deux tourtereaux, et que je resterais seul le maître des richesses. Je prévins le patron du bâtiment ; quelques sequins me le gagnèrent.

— Faites ce que vous voudrez, me dit-il, mais méfiez-vous pourtant des yeux de cette femme que vous voyez là dans un coin ; elle croit vous connaître, et il est inutile, si cela est, de se faire observer par elle.

— Sois tranquille, répondis-je, nous prendrons bien notre moment…

Puis jetant involontairement les yeux sur la créature que le patron disait être de ma connaissance, je demeurai convaincu qu’il se trompait, ne voyant, dans ce triste individu, qu’une femme d’environ quarante ans, occupée à servir les matelots, et dont la langueur et la misère altéraient totalement les traite. Je cessai donc d’y prendre garde et, revenant à notre projet, dès que les flots de la mer furent enveloppés des voiles de la nuit, Carle-Son et moi saisîmes mon camarade au fort de son sommeil, et le laissâmes doucement couler dans la mer. Philogone, réveillée, frémit, mais en m’assurant néanmoins que si elle regrette peu le Hongrois, c’est parce qu’elle n’aime que moi dans le monde.

— Chère et triste enfant, répondis-je, tu n’es guère payée de retour : je ne puis souffrir les femmes, mon ange, je te l’ai dit… Puis, déculottant Carle-Son à ses yeux : Tiens, poursuivis-le, voilà comme sont faits les individus qui ont des droits à mes faveurs.

Philogone rougit, et verse quelques larmes.

— Et comment donc, continuai-je, pourrais-tu m’aimer, après le crime que tu m’as vu commettre ?

— Ce crime est affreux sans doute, mais est-on maîtresse de son cœur ? Oh ! monsieur vous m’assassineriez moi-même… je vous aimerais encore.

Et, sur cela, la conversation s’engagea. La vieille femme s’était rapprochée de nous sans affectation ; et, sans avoir l’air de nous entendre, elle ne perdait rien de ce que nous disions.

— Que faisiez-vous donc chez Calni ? demandai-je à Philogone. Cette protection me semble intéressée ; il y avait de l’amour dans tout cela ? Quand on ne tient point par le lien du sang à une jeune fille comme vous, il est rare qu’on la protège sans avoir le dessein d’en jouir.

— Le plus pur intérêt, monsieur, me répondit Philogone, guidait les sentiments de Calni… ils furent toujours honnêtes, comme son cœur. Mon protecteur, en voyageant, monsieur, trouva, il y a seize ans, dans une auberge de Suède, une jeune personne abandonnée qu’il fit transporter à Stockholm où l’appelaient ses affaires. Cette jeune personne était grosse ; mon protecteur ne la quitta point ; elle me mit au monde. Calni, voyant ma mère hors d’état de m’élever, me demanda à elle et m’obtint. N’ayant point eu d’enfants de sa femme, tous deux prirent de moi les plus tendres soins.

— Et que devint votre mère ? demandai-je ici, avec une espèce de pressentiment dont je ne fus pas le maître.

— Je l’ignore, me répondit Philogone : nous la laissâmes en Suède, seulement aidée de quelques secours accordés par Calni…

— Et qui ne la conduisirent pas loin, dit ici la vieille femme. Et se jetant à nos genoux : Ô Philogone ! reconnais celle qui t’a donné le jour ; et vous, Borchamps, jetez encore un œil de pitié sur la malheureuse Clotilde Tilson, que vous séduisîtes à Londres, après avoir sacrifié sa famille, et que vous laissâtes grosse de cette pauvre enfant, dans une auberge de Suède, où une femme, qui se disait la vôtre, eut la barbarie de vous enlever à moi.

— Foutre ! dis-je à Carle-Son, fort peu touché de cette reconnaissance, te serais-tu douté, mon ami, qu’un même instant me rendît à la fois une épouse charmante, comme tu vois, et une très jolie fille ? Eh bien ! tu ne pleures pas ?

— Non, sacredieu ! me répondit Carle-Son ; je bande, au contraire, et je vois dans cette aventure les plus charmants détails à exécuter.

— Je les sens comme toi, répondis-je tout bas ; laisse-moi faire : tu vas bientôt reconnaître en moi l’effet des grands mouvements de la nature.

— Ô Philogone, m’écriai-je, en me retournant avec tendresse vers la protégée de Calni, oui, vous êtes ma fille… ma chère fille : je vous reconnais aux doux mouvements que j’ai sentis pour vous… Et vous, madame, poursuivis-je en serrant le cou de ma chère épouse, jusqu’à l’étrangler, oui, vous êtes ma femme, je vous reconnais aussi… Puis, les rapprochant toutes deux : Baisez-moi l’une et l’autre, mes amies. Oh ! que la nature est une belle chose ! Philogone, ma chère Philogone ! voyez quels sont les sentiments de cette nature sublime : j’avais peu d’envie de vous foutre, et voilà maintenant que j’en brûle.

Un mouvement naturel fit reculer ces deux femmes avec horreur ; mais Carle-Son et moi, les apaisant aussitôt, et leur faisant sentir que leur sort dépendait absolument de moi, elles se rapprochèrent ; et si je n’eus dans elles ni fille, ni épouse, j’y trouvai du moins deux esclaves.

Mes désirs, dès ce moment, s’irritèrent à un tel point, que je ne pouvais plus les calmer. Tantôt je voulais admirer les sublimes fesses de Philogone, l’instant d’après je voulais voir en quel état la misère et le chagrin avaient réduit les charmes de Clotilde. Et, les troussant à la fois toutes deux, mes yeux ne me suffisaient pas pour les regarder, et mes mains pour les parcourir : je baisais, je fourrageais, je complotais… Carle-Son me branlait. Toutes mes idées changeaient sur le beau cul de ma chère fille. On n’imagine pas ce qu’est la nature : Philogone, dont je ne me souciais nullement comme protégée de Calni, me faisait horriblement bander, devenue la mienne. Les désirs cruels ne changeaient point ; ils étaient isolés avant, ils marchaient de front maintenant avec ceux de foutre cette belle fille ; et je l’en convainquis sur-le-champ, en lui plongeant mon vit dans le derrière, assez durement pour lui faire jeter les hauts cris. Le patron, qui les entendit, s’approcha doucement de moi.

— Monsieur, me dit-il, j’ai peur que votre conduite ne scandalise l’équipage ; notre felouque n’est pas assez commode pour vous donner vos aises sur les actions où vous avez envie de vous livrer. Nous voici sur la côte d’une petite île déserte qui n’a d’autre inconvénient que d’être remplie de chouettes et de chauves-souris, c’est ce qui fait qu’on ne l’habite pas ; mais elle est excellente pour y passer une heure. Nous allons y prendre terre ; nos matelots y feront la soupe, et vous vous y amuserez quelque temps.

Je saisis cette ouverture pour raconter au pilote de quelle manière agréable je retrouvais à la fois, le même jour, une épouse et une fille…

— Une fille ! me dit-il. Mais vous la foutiez, tout à l’heure ?

— C’est vrai, mon ami, je suis peu scrupuleux sur ces choses-là.

— Bien ! bien ! vous avez raison, seigneur français ; il vaut mieux manger le fruit de l’arbre que l’on a planté que de le laisser manger aux autres. A l’égard de cette pauvre créature, poursuivit-il, si le hasard vous la fait retrouver pour femme, tout infortunée qu’elle est, je vous en félicite ; car depuis que nous la connaissons, et qu’elle fait des voyages avec nous, il nous est facile de vous répondre que c’est la plus honnête créature que nous connaissions.

— Mon ami, dis-je à ce matelot, je suis persuadé de cette vérité ; mais cette femme, dont tu fais l’éloge, a de furieux torts avec moi, et je ne te cache pas, lui dis-je, en lui glissant encore quelques sequins, que je ne désire aborder dans cette île que pour m’en venger.

— Ma foi, dit le pilote, faites tout ce que vous voudrez, vous êtes le maître. Puis, bas et avec l’air du mystère : Vous n’aurez qu’à dire, au retour, qu’elle s’est laissée tomber à l’eau…

Enchanté de la candeur amicale de ce cher homme, je revins rendre compte à Carle-Son de ma conversation, et lui faire part de mes homicides projets. J’avais à peine fini, que nous touchâmes terre.

— Patron, dis-je en débarquant avec ma famille, donnez-nous du temps.

— Ne suis-je pas à vos ordres ? me dit-il ; vous me payez seul : je ne partirai que quand vous voudrez…

Et nous nous enfonçâmes dans les terres.

— Oh, mon ami ! dis-je à Carle-Son, tout en cheminant, quel plaisir ces deux putains vont nous donner ! Je n’aurais jamais commis de meurtre qui me chatouille autant que celui-là : viens voir mon vit, dis-je en m’arrêtant, vois comme le bougre en écume de rage… Nous serons bien seuls ici, nous serons bien à notre aise.

Puis, au bout d’une heure de marche, apercevant un petit ravin délicieux, ombragé de saules et de peupliers, garni de gazon frais et environné de broussailles qui le rendaient impénétrable à l’œil :

— Fixons-nous là, dis-je à mon ami, il fait la plus belle journée possible… Mettons-nous nus comme des sauvages ; imitons leur manière d’être, comme leurs actions. Et baisant mon cher Carle-Son avec toute la lubricité possible : Allons, dis-je, donnons-nous-en ; il faut que notre foutre ne s’élance qu’au bout du dernier soupir de ces garces.

Du même coup, je précipite alors ces deux femmes à terre ; j’encule ma fille, j’examine les fesses de ma femme, de cette Clotilde que j’avais tant adorée et que je trouvais encore belle ; du cul de l’une, je passe promptement dans celui de l’autre ; Carle-Son me foutait. Je décharge, mais en mordant si cruellement les tétons de ma fille, que je les lui laissai tout en sang. Continuant de bander, je place mon vit au con de ma fille, en baisant les fesses de ma femme :

— Tiens ! dis-je à la protégée de Calni, tiens, reçois au fond de tes entrailles le foutre qui t’a donné la vie !

Mais, toujours infidèle, c’est Clotilde que j’enconne à présent ; elle obtient encore une fois du foutre, en mordant cette fois le cul de ma fille, aussi violemment que je viens de lui déchirer les tétons.

— Ménage-toi, Carle-Son, dis-je en me retirant, il faut que tu sodomises ces deux putains, je vais te les tenir l’une et l’autre.

Mon valet encule, je lui lèche les couilles : j’adorais ce beau garçon ; je reviens pomper sa bouche pendant qu’il décharge dans le derrière de ma femme ; ma fille est promptement traitée de même ; je le fous pendant qu’il lime l’anus de cette infortunée.

— Allons ! dis-je, dès qu’il a fini, divertissons-nous maintenant de nos victimes.

Et, faisant tenir mon ami tout droit, j’exige de ces deux putains de le lécher sur toutes les parties du corps, sang oublier le vit, le trou du cul et les entre-deux des doigts de pieds, ainsi que les aisselles. Je le fais chier sur un buisson d’épines et je contrains ces femmes à aller dévorer là sa merde, en s’écorchant tout le visage ; nous les enlevons ensuite par les cheveux, et, les enfonçant dans le même buisson d’épines, nous les en arrachions et les replongions, de manière à les déchirer jusqu’aux os ; rien d’attendrissant comme leurs cris, rien de vif comme les plaisirs que nous en ressentions…

— Ô juste ciel ! qu’ai-je fait, pour être traitée de cette manière, disait Philogone en se précipitant à mes genoux.

Ô vous qui vous dites mon père, s’il est vrai que je sois votre fille, prouvez-le donc en me traitant avec plus de bonté… Et vous, ma mère… mon infortunée mère, faut-il donc qu’un même coup nous frappe au moment où la main du ciel nous rejoint ! Mon père ! mon père ! je n’ai pas mérité de vous un tel sort ; faites-moi grâce, je vous en conjure…

Mais, sans seulement écouter ces plaintes, Carle-Son et moi, nous garrottons les deux garces, et, nous étant munis de poignées d’épines, nous les étrillons de toutes nos forces. Le sang coule bientôt de toutes parts ; il n’en faut pas davantage pour me faire aussitôt rebander ; je suce avec d’incroyables délices ce sang qui distille du corps de Philogone. C’est le mien, pensais-je ; et cette idée me faisait incroyablement bander ; je savoure cette bouche voluptueuse, qui ne s’ouvre que pour m’implorer ; je baise avec ardeur ces beaux yeux mouillée des larmes que fait couler ma furie ; et, revenant de temps en temps au beau cul de ma chère Clotilde, je ne le traite pas avec moins de férocité ; puis, reprenant celui de mon cher Carle-Son, je le dévore de caresses et suce son merveilleux vit.

— Il faut les placer dans une autre posture, m’écriai-je.

Nous les délions et les faisons mettre à genoux, les bras attachés à des arbres voisins, avec de grosses pierres sur leurs jambes, pour qu’elles ne puissent bouger. Elles nous exposent toutes deux, en cet état, les plus belles gorges du monde. Rien de beau comme celle de Philogone ; celle de Clotilde, un peu plus pendante, se trouvait, néanmoins, parfaitement conservée. Cette perspective acheva de m’irriter… Oh ! comme on bande en brisant des liens ! Je leur fais baiser mon derrière, je leur chie dans la bouche, et m’emparant des tétons pendant que j’encule Carle-Son, je les coupe tous quatre à fleur de la poitrine ; puis enfilant ces masses de chair à une ficelle, je leur en compose un collier ; elles sont couvertes de sang, et c’est en cet état que je leur élance sur le corps les derniers jets de mon foutre, enculé par Carle-Son.

— Laissons-les là, dis-je alors, oui, abandonnons-les ainsi liées : les bêtes, dont cette île est remplie, vont les dévorer en détail ; elles vivront peut-être trois ou quatre jours de cette manière, et cette mort sera bien plus cruelle que celle que nous leur donnerions tout de suite.

Carle-Son, dont le caractère est singulièrement féroce, voulait absolument les immoler à l’instant, afin, disait-il, de ne pas perdre le doux plaisir de les voir expirer ; mais l’ayant convaincu que ce que nous faisions était plus scélérat, nous prenons congé de ces dames.

— Dieu du ciel ! s’écrie douloureusement, Clotilde, voilà donc où nous entraîne une première faute ! Ce monstre m’a rendue bien coupable, je le sais, mais, ô mon Dieu, que ta punition est sévère !

— Ah ! ah ! dis-je à Carle-Son, voilà ce qu’on appelle une révolte envers l’Être suprême : vengeons ce Dieu que nous révérons si bien. La punition du blasphème était autrefois d’avoir la langue coupée : imitons cette justice des lois ; il est d’ailleurs essentiel que ces deux putains ne puissent s’entendre.

Et nous rapprochant d’elles, nous leur ouvrons la bouche de force, saisissons leur langue à toutes deux, et nous les coupons de trois pouces.

— Dès qu’elles ne peuvent parler, me dit Carle-Son, ce n’est pas trop la peine qu’elles voient : arrachons ces beaux yeux qui séduisirent ton cœur…

Et ma réponse à cette sage proposition fut de faire aussitôt disparaître ceux de Philogone, pendant que Carle-Son éteignait à jamais ceux de Clotilde.

— Voici qui va fort bien, lui dis-je, mais les garces ne peuvent-elles pas mordre les chats-huants qui vont venir les dévorer ?

— Sans doute.

— Il faut donc leur briser les dents.

Un caillou nous sert à cette opération, et ne voulant pas les flétrir davantage, afin qu’elles puissent mieux ressentir le tourment que les bêtes malfaisantes de cette île vont leur faire endurer en les dévorant, nous nous éloignons. A cent pas de là, nous montâmes sur un petit tertre, d’où nous pouvions les apercevoir au mieux. Les chouettes, les chauves-souris, tous les animaux malfaisants de cette île, s’en étaient emparés déjà : on ne distinguait plus qu’une masse noire.

— Oh ! mon ami, dis-je à Carle-Son, quel spectacle ! qu’il est doux d’avoir des femmes et des filles à soi, pour les traiter de cette manière ! Je voudrais avoir cent individus qui me touchassent d’aussi près : pas un ne m’échapperait. Oh ! cher Carle-Son, vois comme cette perspective me fait bander ; viens que je sodomise encore ton beau cul, bien en face.

J’encule, je branle mon ami, et nous nous éloignons enfin, après avoir déchargé une dernière fois tous les deux.

Une histoire que nous fîmes au patron, soutenue de quelques sequins, arrangea tout ; et nous arrivâmes à Naples, le troisième jour après notre expédition de l’Ile-aux-Chouettes.

Désirant m’établir en Italie, je m’informai sur-le-champ d’une terre à vendre dans ce beau pays. On m’indiqua celle où vous me voyez aujourd’hui ; je m’y logeai. Mais, quelque riche que je fusse, il me fut impossible de renoncer à la profession de brigand ; elle a trop de charmes pour l’abandonner, elle s’allie trop bien à mes inclinations, pour que je puisse jamais en embrasser d’autre ; le vol et le meurtre sont devenus les premiers besoins de ma vie ; je n’existerais pas, privé du doux plaisir de m’y livrer journellement. J’exerce d’ici mon honorable profession, comme faisaient autrefois les grands vassaux dans leurs terres ; je soudoie une petite armée ; Carle-Son est mon lieutenant ; c’est lui qui vous arrêta ; c’est lui qui tint ma place pendant le voyage que je fis à Paris, pour aller chercher ma chère sœur à laquelle je brûlais de me rejoindre.

Malgré le crédit, les richesses dont jouissait Clairwil, elle ne balança pas à tout quitter pour partager mon sort ; mon état la flattait, elle trouvait, en le suivant, un aliment de plus aux passions féroces dont vous savez qu’elle est elle-même dévorée. Je l’attendis trois mois à Paris, et nous vînmes ensuite habiter ce repaire du crime et de l’infamie. Décidés l’un et l’autre à resserrer nos liens par tout ce qui pouvait les consolider le plus intimement, nous nous sommes mariés, en passant à Lyon, et nous espérons maintenant qu’aucune espèce de circonstance ne pourra plus désunir deux êtres si bien faits l’un pour l’autre, et qui, malgré leurs exécrables penchants, se feront toujours un devoir bien délicieux de chérir et de recevoir dans leur asile des amis aussi sincères que vous.

— Ô Juliette ! s’écria Clairwil, dès que son frère eut cessé de parler, trouves-tu qu’un tel homme soit digne de moi ?…

— Il l’est de tous ceux qui auront assez d’esprit pour sentir que la première des lois est celle de travailler à son bonheur, abstraction faite de tout ce que peuvent dire ou penser les autres.

Borghèse se jette dans nos bras, nous nous embrassons encore mille fois tous. Borchamps, auquel nous ne donnerons plus d’autre nom, et Sbrigani, paraissaient également enchantés de faire connaissance ensemble ; Élise et Raimonde se félicitent de voir ainsi se terminer une aventure dont les commencements les avaient si fort effrayées.

Nous en étions tous à ces marques réciproques de tendresse et d’amitié, lorsqu’on vint avertir le capitaine, que ses cavaliers amenaient une voiture qui contenait une famille entière et beaucoup d’argent.

— Voilà deux excellentes choses, répondit l’aimable frère de Clairwil ; ces individus, je me flatte, seront de nature à servir nos voluptés, et quant à l’argent, il ne saurait venir plus à propos, car il faudra bien que la suite de tout ceci soit d’aller passer quelques mois à Naples.

— C’est notre projet, dit Clairwil, en me serrant la main.

— Eh bien ! dit Borchamps, je sacrifie à ce voyage tout l’argent que va rapporter cette prise.

A ces mots les prisonniers parurent.

— Mon capitaine, dit Carle-Son qui conduisait la bande, c’est aujourd’hui le jour des reconnaissances : cette famille est la mienne ; voilà ma femme, continua-t-il en nous présentant une très belle personne de trente-quatre ans ; ces deux jeunes filles, poursuivit-il, en nous en montrant d’abord une de treize ans, belle comme l’amour, ensuite une de quinze, que les Grâces mêmes eussent enviée, sont les résultats de ma couille ; voilà mon fils, ajouta-t-il en nous offrant un jeune garçon de seize ans, de la physionomie la plus attrayante. Deux mots vous mettront au fait de cette intrigue ; ma femme voudra bien vous expliquer le reste. Rosine est danoise ; je l’épousai il y a dix-sept ans, lors du voyage que je fis à Copenhague ; j’en avais dix-huit à cette époque, et par conséquent trente-cinq aujourd’hui. Ce beau garçon, que j’appelle Francisque, fut le premier fruit de notre amour ; Christine, que voilà, poursuivit Carle-Son en désignant la fille de quinze ans, fut le second ; Ernelinde le dernier. Peu après la naissance de celle-ci, je vins en Russie ; quelques affaires d’État me firent envoyer en Sibérie, d’où je me sauvai avant que de me lier avec Borchamps dans Tiflis. Je retrouve cette chère famille, je vous la présente, en vous suppliant d’en faire absolument tout ce que vous voudrez : je suis jaloux de prouver à mon capitaine que je ne tiens pas plus que lui aux liens du sang.

— Madame, dit Borchamps à Rosine, ayez la bonté de nous expliquer le reste.