JOURNAL D’UNE ENFANT VICIEUSE - Lecture en ligne - Partie 1

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Lecture en ligne "JOURNAL D’UNE ENFANT VICIEUSE"

 

 

 

 

Hugues Rebell

(Madame de Morency)

Journal d’une enfant vicieuse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface

 

Livre I

 

CHAPITRE PREMIER. Où ma tante se repent de s’être montrée caressante

 

CHAPITRE II. Les amours de Rose et de Valentine

 

CHAPITRE III. Les pets de Valentine

 

CHAPITRE IV. Les pêches volées

 

CHAPITRE V. Valentine se brouille avec l’amant de sa mère

 

CHAPITRE VI. Le Couvent de Corbeil

 

CHAPITRE VII. Comment je m’amusais au dortoir avec Valentine

 

CHAPITRE VIII. Comment fouettent les Ursulines de Corbeil

 

CHAPITRE IX. J’enseigne à une petite dévote les dévotions de Vénus

 

LIVRE II

 

CHAPITRE PREMIER. Je jouis en grande fille et l’on me traite en enfant

 

CHAPITRE II. Comment je suis courtisée par le fils, par le père et par le Saint-Esprit

 

CHAPITRE III. « Mes » Maris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface

 

 

 

 

 

 

 

Ce manuscrit inédit de Suzanne Giroux, dite La Morency, qui l’écrivit en l’an V (1796), en même temps qu’Alysine, est publié avec une préface de M. HUGUES R., bibliothécaire de S. A. Mgr. le duc de ***.

 

 

 

 

 

Ces pages, retrouvées par hasard à Soissons, viennent enrichir l’œuvre déjà si abondante de cette gracieuse Suzanne Giroux qui, sous le nom de Madame de Morency, a composé durant le Directoire, tant de livres passionnés sans rien perdre de son charme de femme et sans jamais chausser le bas-bleu des pédantes. Sauf une note ajoutée après coup à la fin et qui est de la main de Colin d’Harleville, l’un de ses amants, Suzanne écrivit ce journal encore fillette, au courant de la plume, avec la même naïveté qu’elle laissa voir plus tard en nous initiant à ses nombreuses amours. Lorsqu’elle fixait ainsi ses impressions d’enfant, elle n’avait d’autre but que d’en conserver le souvenir pour elle-même et peut-être aussi ses petites amies. C’est justement ce manque d’apprêt qui nous les rend intéressantes. Plus âgée, Suzanne eût rougi de ces amusements et de ces misères qui remplirent ses premières années ; elle les eût plus ou moins dégustés ; elle eût, comme dans ses romans, employé ce langage aux périphrases molles et fades qui masque beaucoup trop ces objets agréables, où, par exemple, trousser une jolie fille est dit « s’abandonner à sa tendresse ». Au contraire, l’ingénuité du journal le fera trouver savoureux à ces jouisseurs acharnés qui goûtent de l’amour jusqu’à la fleur encore indécise, et qui se plaisent à voir tressaillir et s’éveiller une petite âme libertine même quand ses mouvements manquent d’élégance et ne témoignent que d’une belle vivacité joyeuse ou d’une extrême liberté animale.

 

Cette Suzanne, ou la Rose du Journal (c’est la même personne) a « du vice » ; mais c’est le vice d’une gentille gamine qui a tous les appétits et toutes les facultés pour vivre avec énergie, donner à ses amants beaucoup de jouissances et jouir elle-même infiniment.

 

Dans l’enfant, dans la fillette, cette aptitude au plaisir s’annonce peut-être sous une forme incongrue, mais du moins très naturelle. Suzanne parle sans modération et avec une complaisance évidente du jeu de ses entrailles ; elle est émue à l’extrême quand elle lève ses jupes ou qu’on les lui relève contre son gré. Évidemment, elle attache déjà une importance énorme aux assises mystérieuses de sa personne, elle veut bien jouir en petite égoïste, en secret, mais n’entend pas découvrir ses trésors. Il semble qu’au grand jour et devant des profanes ce glorieux siège du plaisir ne soit plus que l’envers de la médaille et les coulisses de la beauté, un sujet de dérision et de honte, dont sa coquetterie de future femme a grand effroi et ne peut plus tirer que des effets d’insolence.

 

Ainsi l’auteur, avec sa franchise et sa crudité impudique d’enfant, nous montre comment la jouissance se lie aux deux actes de la vie alimentaire, comment elle s’accompagne, selon les circonstances, d’orgueil et de honte, fière de prendre à la vie ambiante, ivre de se décomposer et d’être généreuse à la terre. Même châtiée et au plus fort de la douleur, cette petite fille trouve une griserie et comme un opium ; les coups la font rentrer en elle-même, et ramenant toute son attention sur le point le plus délicat et le plus sensible de sa peau, la font vivre et même penser par son derrière, qui devient alors l’inspirateur et le maître de sa tête pour quelques instants. Quel rêve pour une enfant vicieuse ! c’est le cas de le dire, le vice suprême ! La peine et la déconvenue n’ont lieu réellement qu’avant ou après la correction. Alors notre fillette ne se trouve point à l’aise, car elle peut bien vivre comme un joli petit animal, elle n’en a pas moins des prétentions instinctives à être un ange et à conserver devant tous ses apparences angéliques. Or, quelle chute du ciel où elle planait lorsqu’elle se voit contrainte de ne laisser voir d’elle-même que des chairs joufflues, éloignées de l’idéal et tournées vers la terre, et encore de les étaler dans toute leur ampleur tandis qu’elle cache les traits divins de son visage ! En dévoilant et ensanglantant ce que couvrait avec tant de soin sa pudeur, on accomplit sur elle une sorte de viol, le seul que sa chair neuve et encore incomplètement formée soit bien capable alors de ressentir.

 

On voit que notre fillette, avant de se connaître un amant, un amour, et même de découvrir le lien secret de sa jouissance, ne manque pas de sensations. Ce n’est point qu’elle ait lu les Confessions de Rousseau, qui ne parurent que beaucoup plus tard, ce n’est point non plus qu’elle soit de la famille un peu extravagante du grand homme. Il suffit d’aller un soir à la Comédie Française à une représentation du Malade imaginaire ou du Médecin malgré lui, pour être convaincu que les sensations de notre petite héroïne ne sont point exceptionnelles. Les éclats de rire frais et sains de l’assistance nous apprendront que la vue des coups et les allusions aux jeux de nos organes ont toujours le don d’amuser les jeunes filles, comme au temps où elles accouraient en foule place Dauphine, écouter les farces de Tabarin sur le beau cul des Chambrières. Que les amis de l’idéal se voilent la face, mais c’est un sol engraissé de débris et riche de décompositions, qui porte les tiges les plus odorantes et les plus lourds calices ; c’est au milieu de beaucoup de rêves impurs et de caresses souillées, que la fantaisie amoureuse la plus légère, que les plus puissantes et les plus superbes passions prennent leur vol. Direz-vous que la maturité de l’amour seule nous intéresse ; mais cette préparation à la vie, cet instinct qui se reconnaît parmi des songes fameux et des images contradictoires n’est point non plus indifférent. Cette chair d’amoureuse a beau souiller ses langes, elle est malgré tout séduisante dans son désir de vivre et de prendre sa forme dans l’univers.

 

Il n’est pas inutile non plus d’observer dans ce Journal comment fut élevée cette jolie fille qui sut rendre heureux tous ses amants. Elle fut souvent fouettée. C’était la discipline de l’époque, et longtemps après la Révolution on l’appliquait encore. Il y a une lettre du véritable Duchêne où l’on nous apprend que M. Sédaine a retiré sa fille des mains des religieuses parce qu’elles lui avaient fait souffrir « mille tracasseries assaisonnées de verges ». Et l’auteur demande grâce pour « ces petits culs de vierges, embellis par les roses ». Il a peut-être tort. Sans parler de ces filles riches de sang, ivres de plaisir et d’orgueil, qu’il est nécessaire de dominer par la douleur, il importe que la cruauté naturelle des êtres puisse s’exercer innocemment de crainte qu’elle ne devienne autrement fort nuisible. Les haines féroces de certaines femmes, leur acharnement au mal viennent, soit d’une éducation trop douce où la cruauté n’a pas été domptée par la cruauté, soit encore de la retenue trop grande à laquelle les astreignent les mœurs modernes. Quelques coups donnés à leurs enfants et à leurs serviteurs les rendraient probablement plus calmes et moins haineuses. Elles satisferaient ainsi leur besoin d’autorité ou de vengeance sans autre inconvénient que de rendre un peu rouges les jeunes fesses parfois fort jolies de leur entourage et d’activer les circulations de sang trop paresseuses. En outre, elles préviendraient probablement un grand nombre de viols : si des amants malheureux maltraitent et battent les femmes parce qu’elles se refusent à leur désir, c’est aussi parce qu’ils ne peuvent fouetter des petits culs de fillettes, que des hommes en arrivent à cette aberration de désirer des enfants et de vouloir posséder un sexe qu’elles n’ont pas encore. Ne vaudrait-il pas mieux qu’ils fessent en paix ! Les hommes qui ont ce goût sont en effet bien excusables. Ce sont seulement des amoureux pressés dont le désir ne connaît point la patience et qui ne peuvent rencontrer une petite femme ébauchée sans que leur imagination n’en fasse aussitôt un chef-d’œuvre.

 

La Morency, dans son Journal donne bien à cette sorte de jouisseurs le récit des plaisirs qui les attendent. Plaisirs certes sauvages et piquants ! Ce sont des fruits de haie et qu’on dérobe, secs, irritants, mais dont la flamme, l’aiguillon luxurieux rendent ensuite plus désirables le baume et le vin glacé, la saveur fraîche et enivrante du véritable amour. Soyons reconnaissants à l’aimable femme qui nous enseigne à les cueillir, ils réjouiront les avides et les curieux et pourront même tromper la faim de ces blasés, qui sont incapables d’en goûter d’autres. La Morency, jusque dans ses écrits, s’est montrée femme charitable. Comme pour ces galants chenus qu’un simple abandon et l’offre délicieuse de son corps ne pouvaient échauffer, son style use du moyen suprême Digitos habet dit le poète. Il a des doigts !

 

 

 

 

 

Livre I

 

CHAPITRE PREMIER. Où ma tante se repent de s’être montrée caressante

 

Moulin-Galant, juillet 1774.

 

C’était hier l’anniversaire de ma naissance. Ma tante qui, d’ordinaire, ne montre pas à mon égard un excès de tendresse, a eu toutes sortes d’amabilités. Pour célébrer mes douze ans, elle m’a donné une robe neuve qui est en mousseline à raies avec une jolie garniture, et où sont peints de petits bouquets de roses ; puis, au dîner, la cuisinière Manon avait fait une de ces tartes aux prunes que j’aime tant. Enfin, ma tante, avant de me coucher, m’a remis une petite boîte entourée d’un ruban. J’étais si désireuse de voir ce qu’il y avait dans cette boîte, que mes doigts ne prirent pas le temps de dénouer la faveur et que je saisis des ciseaux pour la couper ; mais ma tante, qui est soigneuse des moindres choses, défit elle-même le ruban et me tendit la boîte ouverte.

 

J’aperçus alors, enfouie dans du coton, une mignonne petite croix d’or avec sa chaîne. J’étais folle de joie. Je courus à la cuisine montrer ma croix à Manon, qui poussa des cris d’admiration.

 

― Eh bien, fit ma tante, vous ne me remerciez pas ?

 

― Si ma tante, ma bonne tante.

 

Je me jetai à son cou et l’embrassai comme je n’avais encore embrassé que ma pauvre maman. Je n’ai même pu m’empêcher de regretter de l’avoir si bien traitée. Maman me faisait d’aussi beaux cadeaux et plus souvent, et elle ne me donnait pas des soufflets comme ma tante. Cependant ma tante m’a fait asseoir près d’elle et m’a tenu un long discours : « Mon enfant, m’a-t-elle dit, voici que vous avez douze ans, vous n’êtes donc plus une petite fille. Il est temps de vous corriger de vos défauts et de vous appliquer sérieusement à votre travail. Je n’ai pas eu, jusqu’à présent, à me plaindre de vous, votre conduite, toutefois n’est pas exemplaire, et vous le voyez vous-même, j’ai dû vous punir bien des fois, plus souvent que je ne l’aurais voulu. Ii serait à désirer que je n’eusse désormais plus besoin de le faire. Cette croix que je vous donne doit être pour vous un encouragement à observer toujours, dans la suite, cette diligence que j’ai remarquée chez vous depuis un mois que nous sommes à la campagne et que je récompense aujourd’hui. Qu’elle vous fasse souvenir de votre âge et des obligations qu’il vous impose. »

 

Ma tante là-dessus m’a baisée au front et m’a envoyée coucher. J’étais très fière de ce cadeau qu’on venait de me faire, et à la fois heureuse et gênée de porter cette croix sur la poitrine : il me semblait que je n’étais plus la même et que je venais d’être revêtue d’une grande dignité. Je montai solennellement à ma chambre avec Manon qui m’aida à me déshabiller. Mais une fois que j’eus retiré la fameuse croix, ôté mon bonnet, mes jupes et défait mes cheveux, je me mis à faire des gambades et des cabrioles autour de ma chambre, puis, à un moment, me jetant à genoux en travers du lit, la tête basse et le derrière en l’air, j’ai troussé ma chemise et, appelant Manon qui était dans la chambre voisine occupée à ranger des vêtements :

 

― Manon ! Manon ! lui ai-je crié, viens voir ce que tu n’as jamais vu, et je lui ai présenté mes fesses.

 

Manon a éclaté de rire et pour me punir de mon indécence, elle a voulu me claquer, mais vive comme l’éclair, je me suis glissée entre les draps. Une fois couchée, j’ai attiré Manon sur le lit et ai entrepris de lui faire raconter des histoires. Manon sait mille choses et elle ne se gêne pas pour dire tout ce qu’elle connaît. C’est une bonne amie, et qui m’a souvent épargné des corrections. Elle m’a parlé de papa que je n’ai jamais connu et d’une belle dame qui vint le voir un jour à la maison et que maman jeta à la porte par les épaules, ce qui rendit furieux papa quand il le sut.

 

― Maman était donc méchante quelquefois, ai-je demandé, elle était si douce pour moi ; elle ne m’a jamais frappée.

 

― Non, a répondu Manon, votre maman n’était pas méchante, mais c’est cette belle dame qui était une méchante femme et qui faisait du mal à votre père.

 

― Et papa ne s’en apercevait pas, de toutes ses méchancetés, me suis-je écriée. Mais comment n’a-t-il pas cru maman.

 

Manon a paru alors embarrassée et ne m’a rien répondu. Je l’ai ensuite fait s’approcher tout près de moi et je lui ai dit à l’oreille :

 

― J’ai vu un homme aujourd’hui qui pissait tout debout et sans enlever sa culotte. Comment donc est-il fait pour ne pas s’accroupir comme les autres. Il me semble qu’il doit gâter tous ses vêtements en pissant ainsi. Manon, il doit y avoir beaucoup de gens difformes dans le monde, n’est-ce pas ? Ainsi la femme de Pierre le maçon ? elle a un ventre énorme qu’elle n’avait pas l’année dernière, elle en est si gênée qu’elle se traîne avec peine, elle marche maintenant comme les canards.

 

Manon est partie d’un tel éclat de rire, qu’elle a dû réveiller toute la maison.

 

Ma tante est arrivée un flambeau à la main.

 

― Eh ! bien, qu’est-ce que cela signifie ? Il est onze heures et vous ne dormez pas encore. Voulez-vous aller vous coucher ? Manon, et vous, Rose, qu’est-ce que cela veut dire, de babiller à cette heure-ci ; voyons, voulez-vous vous tourner, dites.

 

Et comme je ne bougeais pas, elle m’a appliqué un vigoureux soufflet.

 

― Je vois bien, a-t-elle ajouté, que ce n’est pas une croix que j’aurais dû vous donner ce soir, mais le fouet pour vous apprendre à être obéissante.

 

Là-dessus elle a soufflé la bougie et s’est retirée. Manon était déjà partie. Un si brusque changement, les coups et les menaces succédant aux récompenses, cela m’a bouleversée et j’ai éclaté en sanglots.

 

Je passai la nuit à pleurer et je commençais à m’endormir quand ma tante est venue dans ma chambre.

 

― Allons, paresseuse hors du lit. Madame Dangevert m’écrit qu’elle va venir nous voir aujourd’hui avec sa fille, votre amie Valentine. Dépêchez-vous de vous habiller.

 

Je me suis habillée à la hâte, savonnée des pieds à la tête et j’ai pris ma belle robe de mousseline rose. L’idée de voir mon amie m’a donné de la promptitude et je ne me tenais pas d’impatience lorsque Manon m’a coiffée. Toute la matinée j’allais et je venais de ma chambre à la grille du jardin. Enfin, comme madame Dangevert ne venait point et qu’on l’attendait toujours, je me suis mise, pour me distraire, à écrire mon journal.

 

 

 

CHAPITRE II. Les amours de Rose et de Valentine

 

Quelles heures j’ai passées avec mon amie Valentine Dangevert ! Je ne sais pas où commencer mon récit tant je suis encore troublée par le souvenir de ce que nous avons fait ensemble, et cependant j’eus tant de plaisir hier que je ne puis m’empêcher de me raconter, dans ce journal à moi-même, cette journée : ce sera une manière de me la rendre davantage présente à l’imagination.

 

Dès que j’entendis le bruit des roues sur le sable de l’avenue et le trottement des chevaux, je descendis en toute hâte pour aller au-devant de mon amie, si vite même que je tombai dans l’escalier, je me fis une bosse au front et je déchirai ma belle robe. J’étais déjà confuse et attristée de ma chute qui allait peut-être me valoir, à cause de ma robe gâtée, une sévère remontrance, quand madame Dangevert, Valentine et ma tante entrèrent dans le vestibule. Je restai immobile et toute honteuse, ne sachant quelle contenance tenir j’eusse bien voulu me sauver.

 

― Eh bien Rose, qu’avez-vous ? demandait déjà ma tante.

 

Manon qui passait me tira encore d’embarras.

 

― Mademoiselle était si pressée de voir madame Dangevert et son amie, qu’elle a failli se casser les bras, les jambes et la tête. Heureusement qu’elle en est quitte pour avoir déchiré sa robe.

 

― La pauvre enfant ! S’écria madame Dangevert, elle souffre peut-être beaucoup.

 

Tout le monde alors s’empressa autour de moi, et ma tante elle-même, dont j’attendais des claques, ne me donna que des soins et des caresses ; je fus si émue de tant de bontés que j’en avais les larmes aux yeux ; on crut que je pleurais à cause du mal que je m’étais fait en tombant et ma tante me releva mes robes pour examiner mes genoux. Ils étaient écorchés et Valentine en voyant la plaie à vif ne put retenir un cri.

 

― Ce ne sera rien dit ma tante, je vais seulement mettre un peu d’arnica sur la plaie.

 

Après m’avoir fait ce pansement qui me causa plus de mal que ma chute, ma tante me dit d’aller me changer dans ma chambre. Valentine voulut m’accompagner et nous montâmes ensemble.

 

Valentine était plus jolie encore que l’année passée je l’avais quittée maigre et pâle, et je la trouvais grassouillette, fraîche et rose. Ses yeux étaient plus vifs et plus malins que jamais, sa bouche, aux lèvres fortes, était entrouverte et découvrait les plus jolies dents que j’aie vues. Elle était coiffée et vêtue avec une élégance qui me fit honte. Même ma robe neuve, si j’avais pu la garder, eût paru bien pauvre auprès de la sienne, en soie rose à raies, aux ramages de dentelles. Elle portait sur son chapeau des plumes noires magnifiques ; et j’avais envie de jeter ma croix d’or quand je regardais les bagues qui lui ornaient les doigts. De la voir si bien mise alors que moi j’avais une toilette si négligée, je conçus un dépit et un ennui que je montrai d’abord beaucoup trop à Valentine, en ne lui répondant, à toutes les aimables et joyeuses questions qu’elle m’adressait, que par monosyllabes. Mais à peine commençais-je à me déshabiller, que voici Valentine empressée à me servir, elle tirait sur un lacet, elle dénouait, déboutonnait sans relâche. Quand je sortis, comme d’un sac, de mes robes et de mes jupes entassées sur le tapis.

 

― Oh ! fit-elle, comme tu as une jolie peau, et à la campagne, c’est extraordinaire !

 

J’étais confuse, je ne savais comment répondre à tant d’obligeance, et mon ressentiment contre elle commençait à se dissiper.

 

Tout d’un coup, comme j’allais passer une robe, je sentis qu’on me serrait les jambes et qu’on me baisait le bas du corps. C’était Valentine qui s’était agenouillée derrière moi et qui m’embrassait ainsi. Je devins toute rouge, mon cœur battit plus fort :

 

― Cesse, dis-je, cesse, si ma tante venait ! tu sais bien que ce n’est pas convenable de s’embrasser à cet endroit.

 

― Grosse bête, s’écria Valentine, et elle me donna un dernier baiser, laissa retomber ma chemise qu’elle avait retroussée et se releva.

 

En ce moment la cloche sonna pour le déjeuner ; j’achevai ma toilette à la hâte et nous descendîmes sans nous rien dire. À table nous étions placées l’une près de l’autre ; et entre chaque plat, Valentine approchait sa jambe de la mienne ou prenait ma main. Je dis après chaque plat, car Valentine est très gourmande et se bourrait de nourriture. Ma tante était assez choquée de voir que sa belle-mère lui avait si peu appris la sobriété et qu’elle redemandait de chaque plat après avoir été servie une première fois. Mais Valentine ne sembla pas plus gênée à la maison que dans sa chambre ; elle boit de grands verres de vin pur, mange énormément, et quand elle a bu et mangé se caresse le ventre, pousse un soupir de satisfaction et dit : « C’est joliment bon ! » Sa belle-mère semble tout à fait indifférente à son éducation, ne la complimente, ni ne la reprend, elle se contente d’éclater de rire quand Valentine lance une de ces réparties extraordinaires dont elle a le secret.

 

La nourriture, les vins de plusieurs sortes que nous avons pris, la longueur du dîner, la chaleur du jour, l’animation de la causerie, nous avaient donné quelque fatigue ; et nous fûmes heureuses de prendre l’air.

 

Tandis que ma tante se promenait avec madame Dangevert, je fis visiter à Valentine le jardin. Comme nous passions dans une allée ombragée, voici que Valentine se jette à mon cou, me donne un baiser sur la bouche, tandis que sa main me touche entre les jambes. J’étais toute confuse, je regardai Valentine avec frayeur, comme si elle avait été le diable, mais elle était si jolie, avec ses dents et ses yeux brillants, que je l’embrassai à mon tour, tout en chassant sa main de l’endroit où elle l’avait mise. Nous allions ensuite nous asseoir dans la charmille. Valentine me dit :

 

― Ferme les yeux et ouvre la bouche. Je lui obéissais comme un petit chien, je fis ce qu’elle me demandait. Je sentis aussitôt qu’elle me mettait la langue dans la bouche et qu’elle y déposait une délicieuse praline. J’ouvris les yeux en souriant et je vis alors qu’elle avait dans ses mains toutes sortes de bonbons qu’elle avait pris à même au déjeuner dans la boîte. Je fus à la fois étonnée et amusée de son audace.

 

― Si on t’avait vue ? lui dis-je.

 

― Eh bien ! répondit-elle, qu’est-ce que cela m’aurait fait.

 

Cependant elle s’était mise une autre praline dans la bouche, et me l’avait offerte sur le bout de sa langue où je l’attrapai en avançant la tête, car j’étais près d’elle.

 

― Avance-toi, s’écriait-elle alors, et, me prenant par le bras, elle me força de m’asseoir contre elle et me mit une jambe entre mes jambes, tandis que sa main, à ma grande confusion, tantôt s’introduisait au bas de mon ventre, tantôt me caressait le bas de mes reins :

 

― Tiens, dit-elle, mets cette dragée dans ta bouche, mâche-la de manière à en bien sentir le goût et tu me la présenteras ainsi sur la langue comme je t’ai présenté la praline.

 

Je lui obéis. Elle mangea la dragée avec des yeux que je ne lui avais jamais vus. Elle semblait au Paradis. Elle me donna ensuite un baiser sur la bouche en me prenant la tête entre ses mains :

 

― Ma chérie, comme je t’aime ! s’écria-t-elle.

 

Je la baisai à mon tour pour la remercier, mais sans avoir le plaisir qu’elle semblait ressentir. Elle fut étonnée que je n’eusse pas mis dans ce baiser autant d’ardeur qu’elle-même et garda quelques instants un silence qui m’intimida. Soudain :

 

― Ma chérie, dit-elle lentement, quand tu es seule le soir dans ton lit, n’as-tu jamais l’idée… Elle s’arrêta, et moi très étonnée :

 

― L’idée de quoi ? dis-je.

 

Alors, comme elle allait parler, j’entendis la voix de ma tante qui m’appelait ; sans attendre la réponse de Valentine, je me mis à courir et elle suivit.

 

Ma tante nous dit que nous allions au Château-Rouge qui est à deux lieues de la maison et que madame Dangevert ne connaît pas. Elle nous ordonna de nous préparer à la hâte, parce que la voiture qui devait nous conduire était déjà à la grille du jardin.

 

― Quelle chance d’aller à Château-Rouge, dis-je à Valentine. Tu ne peux pas te figurer comme l’endroit est intéressant à visiter. Il paraît que la grosse tour a été bâtie du temps de Hugues Capet. Puis le pays est très beau.

 

Mais Valentine ne semblait pas prêter attention à mes paroles, quoique ses yeux ne quittassent pas mon visage.

 

Madame Dangevert et ma tante montèrent les premières en voiture, avec le médecin et le bailli qui nous accompagnaient. Comme la voiture était étroite, ma tante me dit de prendre Valentine, qui était moins grande que moi, sur mes genoux. Je m’assis donc entre les deux Messieurs avec Valentine sur moi.

 

Elle était assez lourde, mais je ne me plaignais pas de ma charge, au contraire, cela m’amusait de sentir ses grosses fesses sur mes genoux, et sans doute elle aussi éprouvait du plaisir à être assise sur moi, car de temps en temps elle se détournait de mon côté et me montrait sa bouche souriante et ses grands yeux tout brillants de joie. À un moment le bailli, qui était à ma gauche, passa la main sous mon derrière ; je fus près de jeter un cri ; je ne sais pourquoi je me retins.

 

Après trois quarts d’heure environ, nous arrivâmes à une auberge, où on laissa la voiture, puis nous nous dirigeâmes à pied vers le château qui était tout proche. Madame Dangevert fut surprise des beaux arbres qu’entouraient les remparts en ruine. Ma tante, qui connaissait fort bien l’endroit pour y être venue plusieurs fois, nous servit de guide. Comme la compagnie s’engageait dans l’allée principale, Valentine me retint à l’entrée et lorsque tout le monde fut éloigné sans faire attention à nous, elle se jeta dans un petit sentier qui se perdait sous bois et me fit signe de la suivre. Quand nous fûmes toutes deux assez loin du chemin et au milieu des arbres, je commençais à avoir peur. Les yeux de Valentine avaient encore plus d’éclat que tout à l’heure.

 

― Assois-toi là, me dit-elle, là tout près de moi. Je t’ai demandé de me dire ce que tu faisais le soir dans ton lit toute seule ; pourquoi ne veux-tu pas me répondre ?

 

― Mais, je ne fais rien.

 

― Oh ! tu ne fais rien, c’est-à-dire que tu ne veux rien m’avouer, mais je sais bien que tu mets ton doigt ici, comme cela, sous ta robe.

 

― Mon Dieu ! que faites-vous, Valentine, je ne sais ce que vous avez.

 

― Ne veux-tu pas que mon doigt remplace le tien ?

 

― Mais je vous assure que jamais pareille chose ne m’est arrivée.

 

― Pas de mensonges !

 

― Eh bien si ! autrefois, quand maman vivait je me suis chatouillée, mais on m’a dit que c’était très mal, on m’a même fouettée pour m’en punir, et je n’ai jamais recommencé.

 

― Petite peureuse ! Ici, du moins, personne ne peut nous voir et tu n’as nulle crainte à avoir. Mais tu me souris, tu ne te défends pas, allons donc ! je savais bien que tu aimais cela.

 

Valentine m’avait relevé mes jupes et ma chemise et me frottait le bouton tout en me donnant de temps à autre des petits baisers sur la bouche. J’étais très effrayée, je craignais à tout moment que ma tante ne passât près de nous, puis, mon amie elle-même, je dois le dire, m’épouvantait, à voir ses regards, à entendre ses soupirs, je la croyais en proie à des souffrances infernales, je la croyais damnée, et pourtant elle était si belle et ses caresses si agréables que je m’abandonnais à elle. Bientôt, sans cesser de me frotter le bouton, de son autre main, elle me caressa le derrière, puis entrouvrant mes fesses elle chercha le petit trou et introduisit lentement son doigt. Pour du coup, je n’y tins plus, je tombai sur l’herbe et je me pâmai de jouissance. Je me relevais toute honteuse, avec l’idée d’avoir sali ma robe et défait ma coiffure quand Valentine me dit :

 

― Oh ! l’égoïste ! elle s’amuse toute seule et oublie ses amies. Ne pourrait-elle donner aux autres les plaisirs qu’on vient de lui procurer.

 

À ces mots elle trousse elle-même ses jupes et conduit mes mains, mais je suis trop inhabile, je n’arrive qu’à lui faire mal. Alors, d’un geste, elle me dit de cesser, se sert elle-même de ses doigts et n’est pas longtemps sans ressentir mon plaisir, mais au lieu d’en avoir comme moi du repentir et de la honte, elle ne finit ses divertissements que pour les recommencer. Sur son ordre, je m’étendis par terre, les jambes ouvertes, elle s’étendit elle-même en face de moi, avance son corps entre mes cuisses, lève les jambes et se frotte son bas du ventre contre le mien ; toutes deux, en même temps, ressentîmes du plaisir.

 

Quand elle se releva :

 

― Sens-moi donc les doigts, dit-elle, comme ils sentent bon !

 

Elle les respira comme un bouquet et me les passa sous le nez en riant.

 

Cependant, les divertissements que nous avions pris après le copieux dîner de l’après-midi nous avaient causé quelque émotion dans les entrailles. Et nous eûmes, toutes les deux, besoin de nous accroupir ; moi j’avais honte de cette opération, et je cherchai, pour y satisfaire, à m’éloigner de Valentine. Quelle fut ma surprise, alors que je pensais m’être dérobée à ses regards, de la voir tout près de moi également accroupie et qui, en me considérant avec un sourire, poussait la charge de son ventre avec des cris de boulanger qui pétrit le pain, non sans lâcher des rapides et nombreuses détonations auxquelles ne manquait ni le bruit ni l’odeur. Elle se releva sans hâte, arracha des feuilles et des poignées d’herbe et, debout, se nettoya les parois de ses fesses, les robes sur les épaules, ne craignant pas de me montrer sa nudité et l’ordure qui la salissait. Enfin, elle laissa tomber ses jupes et, me prenant par la main, elle se mit à sauter.

 

Nous nous étions attardées, le soleil déjà bas, et le bois s’obscurcissait.

 

― Mon Dieu ! fis-je, que vont dire ma tante et madame Dangevert. Puis, allons-nous les retrouver ?

 

― Vilaine peureuse ! me répondit Valentine, quand donc prendras-tu un peu d’assurance ?

 

Valentine avait raison, en quelques minutes nous avions retrouvé l’allée du Château-Rouge, où nous aperçûmes ma tante et ses invités :

 

― Où étiez-vous donc ? dit madame Dangevert.

 

― Ah ! s’écria Valentine, nous avons fait une grande promenade.

 

― Petite malpropre, dit alors ma tante, vous voulez donc avoir la correction, que vous salissez ainsi votre robe.

 

J’étais déjà toute tremblante de penser à l’idée du châtiment dont on me menaçait. Mais madame Dangevert plaida pour moi :

 

― Oh ! laissez-la donc, dit-elle, à la campagne il faut bien que les enfants s’amusent.

 

Et ma tante ne me battit point. Nous montâmes en voiture ; Valentine et moi étions un peu fatiguées de nos jeux ; et nous somnolions durant la route. À peine étions-nous arrivées, que nous soupâmes ; après le souper, madame Dangevert partit avec sa fille. Quels adieux Valentine et moi nous nous fîmes ! Nos parents furent étonnés de notre tendresse, mais n’en devinèrent pas la cause :

 

― Écris-moi, reviens ! lui dis-je en la quittant.

 

Elle me le promit et me donnant un dernier baiser, elle s’en alla avec sa belle-mère.

 

Depuis je pense souvent, avec des remords et, je dois l’avouer, beaucoup de plaisir, à cette belle journée où Valentine eut une si bonne idée de négliger le Château-Rouge pour le bois où nous nous sommes tant amusées.

 

Aujourd’hui, après le déjeuner, je suis allée aux latrines où je me suis amusée comme Valentine me l’a montré. Je recommencerai ce soir dans mon lit quand j’aurai soufflé la bougie et je penserai, pendant mon plaisir, au joli corps de Valentine. Si ma tante me voit, tant pis ! D’ailleurs elle ne s’en apercevra pas.

 

Manon est venue comme j’écrivais mon journal. Je lui ai fait respirer mon doigt.

 

― Sens, lui ai-je dit, je viens de le mettre dans mon cul.

 

C’était vrai. Pour me punir de mon indécence, elle m’a claqué le derrière, je lui ai claqué le sien, et nous nous sommes amusées à nous battre pour rire, jusqu’au moment où, entendant le pas de ma tante, nous avons cessé de jouer et nous sommes toutes deux devenues sérieuses, moi m’appliquant à un résumé d’histoire sainte, et Manon s’occupant de ranger la chambre.

 

 

 

CHAPITRE III. Les pets de Valentine

 

J’avais coutume de m’amuser à la campagne avec une paysanne qui était d’une ferme voisine du bourg. Nous jouions « au ménage » ; je faisais la demoiselle, et elle faisait la domestique. Ou bien c’était le jeu à la maîtresse d’école, et il n’est pas besoin de dire que souvent l’élève était mise à genoux et recevait le fouet avec des verges, mais sur ses jupes, car, comme nous jouions dans le jardin, je craignais, si je la troussais, que ma tante vint à passer et ne nous troussa pour de bon. Un jour, la maman de Goton (c’est ainsi que s’appelait cette petite paysanne) vint jusque dans le jardin où nous étions à jouer, elle se jeta sur ma petite amie, lui tira les cheveux et les oreilles, lui claqua les joues en répétant :

 

― Ah ! vilaine malhonnête, tu vas en avoir, je t’le promets, pour te punir de m’avoir brisé mes bouteilles. Tu savais bien c’que t’avais fait c’matin, saloperie, c’est pour ça que tu t’sauvais ; mais maintenant que je te tiens, j’vais te faire danser.

 

Là-dessus la commère, à mon grand étonnement, prit mon amie sous ses bras, et, en dépit de la rage de Goton qui cherche à égratigner et à ruer, elle lui lève ses robes et, sur son cul qu’elle avait fort gros, elle lui applique avec des brins d’osier une correction que je ne pus m’empêcher de trouver terrible. Goton poussait des cris épouvantables et joignait, à ces appels désespérés, des décharges postérieures non moins bruyantes. Son bourreau ne semblait faire attention qu’à la bien fouetter. Moi qui d’abord avait souffert une honte énorme à voir ainsi maltraiter mon amie, sans pouvoir m’interposer, je m’amusais maintenant à la voir ainsi se débattre, je prenais plaisir à regarder les grimaces de sa figure, les contractions de ses fesses et, dois-je le dire ? à l’entendre lâcher des pets sous les coups.

 

Le lendemain Goton vint encore me trouver, mais la démarche mal assurée, car la fessée avait endommagé son derrière et gênait ses mouvements ; elle avait encore les yeux rouges et gonflés et paraissait toute honteuse.

 

― Goton, lui dis-je, presque en la voyant, il faut que nous nous amusions bien aujourd’hui : jouons à la maîtresse d’école.

 

Je ne pouvais lui faire une proposition plus désagréable. Goton refusa absolument ; alors je lui dis qu’au lieu de faire la maîtresse, je ferais l’élève et que c’est elle qui administrerait la discipline au lieu de la recevoir. À cette condition elle consentit au jeu que je lui demandais, et elle se vengea sur ma peau avec des houssines épineuses de la correction qu’elle avait reçue la veille. Je goûtais je ne sais quelle singulière joie à me vautrer dans l’herbe, la tête par terre, et à présenter mes fesses aux cinglades de Goton. Puis voulant pousser plus loin le jeu, pour qu’on ne nous surprît pas, nous allâmes au fond d’un petit bois de pins qui se trouvait derrière la maison. Goton, qui jouait tout à fait bien son rôle de maîtresse de maison, me prit l’oreille et me souffleta en me disant, comme sa maman lui avait dit la veille :

 

― Eh ! salope, tu vas en avoir dans ton sale cul.

 

Alors, d’un coup de genou, et comme je ne me défendais que pour la forme, elle me fit m’étaler à plat ventre, le derrière en l’air ; trousse mes jupes, me met les fesses à nu, puis leur lance un coup terrible : c’est là que je l’attendais. Au moment où elle me frappe ma chair, je lui lâche, pour me venger, un pet qu’elle a certainement senti et entendu. Elle se mit d’abord à rire, mais voyant que, comme un vieux roussin, je continue ma musique du derrière, elle devient furieuse et me cingle les fesses sans interruption, tandis que je lui réponds à chaque coup par une nouvelle explosion de mon postérieur. À la fin, sur un coup trop fort, je me relève brusquement et je la fais tomber. J’allais lui rendre la correction qu’elle venait de m’administrer lorsqu’elle me demanda sa grâce d’une façon suppliante. J’avais relevé ses jupes, et le spectacle que m’offrait son pauvre cul me fit pitié. Pourtant le jeu me plaisait tellement qu’après une courte hésitation, je ne pus me refuser au plaisir de lui donner quelques cinglées qui, quoique légères, lui firent pousser de grands cris. Elle réussit enfin à m’échapper ; je la vis, avant que j’aie en l’idée de la retenir, se glisser tout d’un coup sur les mains, se relever, rabattre ses jupons et se mettre à fuir à toutes jambes. Depuis, elle n’a jamais voulu revenir jouer avec moi, me trouvant sans doute trop cruelle. Heureusement qu’elle n’a rien dit, à sa maman, de nos jeux, ce que j’avais craint un instant.

 

Pendant quelques jours, j’ai donc été contrainte de jouer toute seule à la maîtresse d’école. Je montais dans une chambre de débarras qui se trouvait au second étage de la maison, et où il y avait une glace. Après avoir fermé la porte à clef, je m’agenouillais en tournant le dos à la glace, la tête renversée sur le plancher, de manière à voir l’image que réfléchissait le miroir. Alors me retroussant les jupes, je faisais à la fois la maîtresse et l’élève : mon derrière était à l’enfant coupable et mon bras à la correctrice. Je m’amusais aussi de voir mes fesses rougir sous les tapes que je leur donnais ; puis je me divertissais fort des grimaces que je faisais faire à mon cul, le tendant, le voyant se desserrer, avancer sa bouche plissée, l’ouvrir et lâcher des pets au miroir. À un certain moment, j’éprouvais un plaisir très vif, et je me pâmais sur le plancher, m’enfonçant un doigt dans le trou de mon derrière, tandis que de l’autre main je me pressais mon bouton, je me divertis ainsi plusieurs jours à ce jeu, jusqu’à ce que, ayant rencontré ma tante comme je sortais de ma chambre, j’eus une si grande crainte d’être surprise et mon cœur battit si fort que je me jurai de ne plus recommencer : ma tante pourtant ne s’est jamais doutée de rien. Quand je suis allée voir Valentine, je lui ai demandé de jouer à la maîtresse d’école, et nous l’avons fait dans la chambre des servantes : je ne sais pourquoi j’avais moins peur d’être surprise chez elle que chez ma tante.

 

Valentine est d’ailleurs fort sale : un soir nous étions dans la charmille, elle lâche un gros pet.

 

― Tu ne m’accompagnes pas ? fait-elle.

 

Je la regardai en riant, mais un peu étonnée de cette liberté.

 

― Viens avec moi aux latrines, dit-elle alors, j’ai envie.

 

Je la suivis. Une fois entrées, nous fermons la porte à clef, puis Valentine retrousse jupes, robes, chemise et étale son cul qui est fort large. Alors elle me fit entendre une véritable musique avec son derrière. Des sons de flûte suivaient de longues et bizarres décharges d’artillerie, puis des notes vives, des voix de basses se succédaient au milieu de parfums peu délicats. À la fin, elle se courba le derrière en avant, et je vis un gros boudin jaune qui lui pendait entre les fesses. Elle fit tout le tour des latrines et dansant avec son étron au cul, et enfin montant sur le siège et s’accroupissant devant le trou, elle l’y laissa tomber.

 

― À ton tour, me dit-elle.

 

Mes mains sur les hanches je riais à gorge déployée, et le rire me secouait si bien le ventre que, malgré moi, je lâchai des pets au nez de Valentine qui s’était agenouillée devant mon cul et à chaque vent s’écriait :

 

― Celui-là sent le fromage, ou bien celui-là fleure le vieux chou.

 

Et nous riions toujours à qui mieux mieux. Enfin il a fallu me mettre sur le trône et y aller moi aussi de mon étron. Valentine regardait les crottes brunes tomber une à une dans le trou, annonçant celles qui étaient les petites, les moyennes et les grandes. Quand j’eus fini, elle me torcha elle-même le cul avec une feuille de papier, puis trouvant que le papier n’était pas bon pour cet office, elle me mit la langue dans le derrière. Je trouvais cela à la fois ignoble et délicieux.

 

Ayant une nouvelle envie, nous allions recommencer l’opération de compagnie — il y avait deux trous — et tâcher de faire s’accorder nos pets ensemble, tandis que nous frotterions du doigt notre petit bouton, quand Manon qui veille toujours sur nous, vint nous dire à travers la porte qu’on nous cherchait. Nous nous essuyâmes le derrière à la hâte, nous rabattîmes nos jupes, nous nous rajustâmes et sortîmes.

 

Valentine m’a conté alors un tour qu’elle a joué à une vieille dame dévote et prude qui était descendue au château chez sa belle-mère et devait y passer quelques jours. Il y avait un petit cabinet dans la chambre de cette dame, et dont la porte était condamnée. Valentine voulait lui faire croire que c’était une garde-robe qui servait de portemanteaux. Le soir, quand la vieille dame fut couchée et commença ses prières, Valentine alla avec les servantes du château et étouffant leurs rires elles lâchaient le plus de pets qu’elles purent en ayant soin de les pousser retentissants. Elles avaient mangé haricots et navets en conséquence. À la fin Valentine, revêtue d’un grand drap noir, ouvre sans bruit la porte, se glisse en coup de vent auprès de la chandelle qu’elle éteint, et à la lueur du clair de lune qui éclaire la chambre, se troussant et se courbant, elle approche ses deux fesses découvertes du visage de la dame, et elle lui lâche au nez une dernière mais tonitruante pétarade, au risque de lui envoyer au visage autre chose que du vent, puis, vive comme l’éclair, elle disparaît. La vieille dame se levant alors, à la fois dégoûtée et terrifiée, se mit à prier le ciel, croyant que c’était le démon qui venait la tenter. Le lendemain, Valentine ayant recommencé cette farce, la vieille dame partit, n’osant dire pourquoi elle quittait si vite le château. Valentine déclara ce qu’elle avait fait à sa belle-mère qui rit beaucoup, la blâma un peu de son incongruité, mais en réalité fut fort satisfaite du départ de cette prude dont l’humeur ennuyait tout le monde.

 

 

 

CHAPITRE IV. Les pêches volées

 

Comme Manon était malade, elle a demandé à partir dans sa famille. Cette séparation m’a causé beaucoup de peine, Manon m’aimait tant ! Nous avons pleuré ensemble.

 

― Je reviendrai quand je serai bien, mamz’elle, m’a-t-elle dit.

 

En attendant, la servante qui la remplace me fait horreur. C’est une grande ricaneuse, qui a l’air de se moquer de moi. Qu’elle marche droit, ou sinon j’avertirai ma tante. Mais, j’y songe, ma tante voudra-t-elle m’écouter ? J’ai remarqué depuis quelque temps un grand changement dans ses manières d’être avec moi. Sans doute elle n’a jamais été bonne, ni douce, mais si elle m’adressait des reproches, c’était tranquillement et sans une menace, comme elle fait à présent. Elle me donnait bien parfois, et même assez souvent, des claques, mais c’était par vivacité, elle le regrettait presque ensuite, et si elle me menaçait du fouet, elle ne me l’avait jamais donné qu’une fois, quand j’étais toute petite et du temps que ma pauvre maman vivait. Or, maintenant je vois qu’il suffirait d’un léger manquement à mon devoir pour qu’elle m’administrât la correction. Manon prétend que c’est l’abbé Plancheteau, le confesseur de ma tante, qui est cause de ce changement. Il est venu, il y a quelques jours, à la maison, et Manon a entendu une partie de la conversation qu’ils ont eue dans le salon.

 

― Elle est paresseuse, désobéissante, emportée, a dit ma tante en parlant de moi.

 

― Eh bien ! a répondu le Plancheteau, il faut lui donner le fouet. Vous savez, les paroles du roi Salomon : « N’épargnez point la correction à l’enfant ; vous le frapperez avec la verge, et vous délivrerez son âme de l’enfer. »

 

― Vous avez raison, mon père, a repris ma tante, je vois que je ne l’ai pas traitée jusqu’ici avec assez de sévérité. Mais soyez sûr que dans l’avenir vous n’aurez rien à me reprocher.

 

Le vilain homme ! je le déteste. Je n’étais pas trop malheureuse chez ma tante, et maintenant je sens que la vie va être terrible pour moi… c’est ce méchant prêtre qui en sera la cause.

 

Moi qui m’amusais tant à jouer au fouet avec Valentine et la petite Mathurine, voici que l’idée que je puis le recevoir pour tout de bon me couvre de honte et me gâte mes plus agréables récréations. L’autre jour, ma tante, en se mettant à table, devant Rosalie, cette nouvelle domestique, que je hais de plus en plus, a tiré de dessous son manteau un martinet de cuir :

 

― Je l’ai acheté pour vous, Mademoiselle, m’a-t-elle dit, je vois que la bonté ne vous profite point, et que, n’étant pas meilleure que les autres enfants, vous avez besoin comme eux de certains remèdes cuisants que je ne me ferai pas faute de vous appliquer. Oui vous sentirez la vertu de ces lanières, je vous le prédis, si vous continuez à vous conduire comme vous l’avez fait jusqu’ici. Voyez, les bas que je vous avais donnés à tricoter, ils ne sont pas encore achevés ! Si, ce soir, vous ne les avez pas finis, vous aurez du martinet, soyez-en sûre. Pour le moment, qu’il vous suffise de regarder l’instrument, vous saurez ainsi à quoi vous vous exposez par votre paresse et votre désobéissance.

 

Jamais je n’avais été si humiliée, je ne touchai pas au dîner, malgré les ordres et les menaces de ma tante. Je sentais arrêté sur moi le regard narquois de Rosalie, et j’eusse voulu rentrer sous terre. Aussi je travaillai toute la journée à ces bas, sans oser lever les yeux. Quand le soir je les eus achevés, je les montrai à ma tante qui me dit :

 

― Allons, c’est bien, quand vous vous conduirez comme vous le devez, vous savez que vous n’aurez rien à craindre de moi, je ne serai sévère que lorsque vous m’y contraindrez.

 

Malgré ces paroles, l’impression du matin ne s’est pas dissipée, je sens que je suis au pouvoir d’une femme qui peut, d’un moment à l’autre, m’infliger une punition ignominieuse, et j’en suis anéantie. Je me suis couchée à la hâte, baissant ma chemise avec soin sur mes jambes, comme pour me garantir des coups à venir, et me blottissant dans mon lit, me faisant bien petite, j’ai essayé de m’endormir.

 

 

 

Je vais rappeler d’horribles moments ; heureusement que je viens de voir mon amie Valentine et que cette visite m’a fait un peu oublier les douloureuses émotions que j’ai ressenties avant-hier.

 

Je commençais à oublier les menaces de ma tante et à retrouver ma gaieté que Manon, en partant, semblait avoir emportée avec elle. Ma misérable gourmandise m’a perdue.

 

Ma tante, qui voulait donner un dîner à plusieurs amies, gardait pour ce repas plusieurs belles pêches qu’elle laissait à l’espalier, et qu’elle se proposait de cueillir seulement le jour de son dîner. Sans m’avoir défendu particulièrement d’y toucher ! je savais qu’elle ne me permettait jamais de manger des fruits sans sa permission, seulement je ne devais pas prendre ceux du jardin, mais encore ceux de l’office, dont d’ailleurs je n’avais pas la clef.

 

Mais comme je me promenais dans le jardin et que je voyais ces belles pêches, je ne pus m’empêcher de vouloir en manger une ou deux : leur peau empourprée les rendait si appétissantes ! Je pensais que comme on avait souvent parlé devant moi de maraudeurs qui volaient tout dans le pays, on serait porté à mettre le vol des pêches sur leur dos, et qu’on ne me soupçonnerait point, je choisis donc un moment où ma tante n’était pas à la maison pour cueillir les pêches. Non seulement j’en pris deux comme j’en avais d’abord l’intention, mais six des plus belles. Je les cueillis à la hâte et me sauvai pour les manger dans les latrines dont je fermai la porte à clef. Puis, m’asseyant sur le siège, je savourai ces fruits qui étaient excellents. Comme je mangeai la dernière pêche, voici que j’entends ma tante qui descendait dans le jardin. Elle appela Rosalie qui se trouvait dans la cuisine :

 

― Vous avez pris les pêches, Rosalie ?

 

― Oh ! Madame, fit Rosalie d’une voix indignée.

 

Je commençais à avoir peur et à trembler de tous mes membres ; je résolus de ne pas sortir des latrines avant que ma tante ait quitté le jardin, et comme j’avais un besoin pressant, je profitai de l’endroit. Je relevai mes jupes et me soulageai. Je finissais à peine quand j’entends ma tante demander à Rosalie où j’étais.

 

― Mamz’elle est dans les latrines, répond la fille.

 

Aussitôt ma tante m’appelle à grands cris.

 

J’étais morte de peur ; je laisse tomber mes jupes, sors vivement et me mets à courir pour retrouver ma tante, qui me dit en m’apercevant :

 

― C’est vous, Mademoiselle, qui avez volé ces pêches ?

 

Malgré ma frayeur, je prends un air d’innocence et lui réponds sans hésitation :

 

― Non, ma tante, c’est Rosalie qui les a volées, je l’ai vue…

 

Tant d’assurance de ma part égare ses soupçons ; elle ordonne à Rosalie de venir :

 

― Vous entendez, lui dit-elle, on vous accuse.

 

Faut-il mentir pareillement ! s’écria la fille, j’ai vu, de mes yeux vu, mamz’elle Rose cueillir les pêches, les mettre dans ses poches et se cacher pour les manger dans les latrines… Et tenez, ajouta-t-elle, en v’là la preuve.

 

À ces mots elle a pris sur moi un noyau qui s’était accroché dans les plis de ma robe. Je ne pouvais nier. Je ne savais où me mettre, tant j’avais de frayeur à l’idée de ce qui allait se passer : je prévoyais une scène terrible. En effet, ma tante, après une minute d’étonnement et de silence, éclata :

 

― Ah ! petite misérable, c’est ainsi que vous joignez la désobéissance au vol et à la calomnie ! mais vous allez expier tout cela, je vous le promets. Agenouillez-vous d’abord devant Rosalie et demandez-lui pardon de votre abominable mensonge.

 

Je voulus me révolter contre l’humiliation qui m’était imposée, de m’agenouiller devant une domestique, et je restais debout, mais ma tante, d’une main me prit l’oreille, et de l’autre, pesant sur mes épaules de toutes ses forces, me força de m’agenouiller.