JUSTINE OU LES MALHEURS DE LA VERTU - Lecture en ligne - Partie 4

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JUSTINE OU LES MALHEURS DE LA VERTU
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Dès que nous fûmes enfermées dans le souterrain, Roland nous examina toutes deux avec des yeux féroces ; il se plaisait à nous redire notre arrêt et à nous bien convaincre l'une et l'autre qu'il en resterait assurément une des deux.

– Allons, dit-il en s'asseyant et nous faisant tenir droites devant lui, travaillez chacune à votre tour au désenchantement de ce perclus, et malheur à celle qui lui rendra son énergie.

– C'est une injustice, dit Suzanne ; celle qui vous irritera le mieux doit être celle qui doit obtenir sa grâce.

– Point du tout, dit Roland ; dès qu'il sera prouvé que c'est elle qui m'enflamme le mieux, il devient constant que c'est elle dont la mort me donnera le plus de plaisir… et je ne vise qu'au plaisir. D'ailleurs, en accordant la grâce à celle qui va m'enflammer le plus tôt, vous y procéderiez l'une et l'autre avec une telle ardeur, que vous plongeriez peut-être mes sens dans l'extase avant que le sacrifice ne fût consommé, et c'est ce qu'il ne faut pas.

– C'est vouloir le mal pour le mal, monsieur, dis-je à Roland ; le complément de votre extase doit être la seule chose que vous deviez désirer, et si vous y arrivez sans crime, pourquoi voulez-vous en commettre ?

– Parce que je n'y parviendrai délicieusement qu'ainsi, et parce que je ne descends dans ce caveau que pour en commettre un. Je sais parfaitement bien que j'y réussirais sana cela, mais je veux ça pour y réussir.

Et, pendant ce dialogue, m'ayant choisie pour commencer, je l'excite d'une main par-devant, de l'autre par-derrière, tandis qu'il touche à loisir toutes les parties de mon corps qui lui sont offertes au moyen de ma nudité.

– Il s'en faut encore de beaucoup, Thérèse, me dit-il en touchant mes fesses, que ces belles chairs-là soient dans l'état de callosité, de mortification où voilà celles de Suzanne ; on brûlerait celles de cette chère fille, qu'elle ne le sentirait pas ; mais toi, Thérèse, mais toi… ce sont encore des roses qu'entrelacent des lys : nous y viendrons, nous y viendrons.

Vous n'imaginez pas, madame, combien cette menace me tranquillisa : Roland ne se doutait pas sans doute, en la faisant, du calme qu'il répandait dans moi, mais n'était-il pas clair que puisqu'il projetait de me soumettre à de nouvelles cruautés, il n'avait pas envie de m'immoler encore ? Je vous l'ai dit, madame, tout frappe dans le malheur, et dès lors je me rassurai. Autre surcroît de bonheur ! Je n'opérais rien, et cette masse énorme, mollement repliée sous elle-même, résistait à toutes mes secousses ; Suzanne, dans la même attitude, était palpée dans les mêmes endroits ; mais comme les chairs étaient bien autrement endurcies, Roland ménageait beaucoup moins ; Suzanne était pourtant plus jeune.

– Je suis persuadé, disait notre persécuteur, que les fouets les plus effrayants ne parviendraient pas maintenant à tirer une goutte de sang de ce cul-là.

Il nous fit courber l'une et l'autre, et s'offrant par notre inclination les quatre routes du plaisir, sa langue frétilla dans les deux plus étroites ; le vilain cracha dans les autres. Il nous reprit par-devant, nous fit mettre à genoux entre ses cuisses, de façon que nos deux gorges se trouvassent à hauteur de ce que nous excitions en lui.

– Oh ! pour la gorge, dit Roland, il faut que tu le cèdes à Suzanne ; jamais tu n'eus d'aussi beaux tétons ; tiens, vois comme c'est fourni !

Et il pressait, en disant cela, le sein de cette malheureuse jusqu'à le meurtrir dans ses doigts. Ici, ce n'était plus moi qui l'excitait, Suzanne m'avait remplacée ; à peine s'était-il trouvé dans ses mains, que le dard, s'élançant du carquois, menaçait déjà vivement tout ce qui l'entourait.

– Suzanne, dit Roland, voilà d'effrayants succès… C'est ton arrêt, Suzanne, je le crains, continuait cet homme féroce en lui pinçant, en lui égratignant les mamelles.

Quant aux miennes, il les suçait et les mordillait seulement. Il place enfin Suzanne à genoux sur le bord du sofa. Il lui fait courber la tête, et jouit d'elle en cette attitude, de la manière affreuse qui lui est naturelle : réveillée par de nouvelles douleurs, Suzanne se débat, et Roland, qui ne veut qu'escarmoucher, content de quelques courses, vient se réfugier dans moi au même temple où il a sacrifié chez ma compagne, qu'il ne cesse de vexer, de molester pendant ce temps-là.

– Voilà une catin qui m'excite cruellement, me dit-il, je ne sais ce que je voudrais lui faire.

– Oh ! monsieur, dis-je, ayez pitié d'elle ; il est impossible que ses douleurs soient plus vives.

– Oh ! que si ! dit le scélérat. On pourrait… Ah ! si j'avais ici ce fameux empereur Kié, l'un des plus grands scélérats que la Chine ait vus sur son trône[6], nous ferions bien autre chose vraiment. Entre sa femme et lui, immolant chaque jour des victimes, tous deux, dit-on, les faisaient vivre vingt-quatre heures dans les plus cruelles angoisses de la mort, et dans un tel état de douleur qu'elles étaient toujours prêtes à rendre l'âme sans pouvoir y réussir, par les soins cruels de ces monstres qui, les faisant flotter de secours en tourments, ne les rappelaient cette minute-ci à la lumière que pour leur offrir la mort celle d'après… Moi, je suis trop doux, Thérèse, je n'entends rien à tout cela, je ne suis qu'un écolier.

Roland se retire sans terminer le sacrifice, et me fait presque autant de mal par cette retraite précipitée qu'il n'en avait fait en s'introduisant. Il se jette dans les bras de Suzanne, et joignant le sarcasme à l'outrage

– Aimable créature, lui dit-il, comme je me rappelle avec délices les premiers instants de notre union ! Jamais femme ne me donna des plaisirs plus vifs ; jamais je n'en aimai comme toi !… Embrassons-nous, Suzanne, nous allons nous quitter, pour bien longtemps peut-être.

– Monstre, lui dit ma compagne en le repoussant avec horreur, éloigne-toi ; ne joins pas aux tourments que tu m'infliges le désespoir d'entendre tes horribles propos ; tigre, assouvis ta rage, mais respecte au moins mes malheurs.

Roland la prit, il la coucha sur le canapé, les cuisses très ouvertes, et l'atelier de la génération absolument à sa portée.

– Temple de mes anciens plaisirs, s'écria cet infâme, vous qui m'en procurâtes de si doux quand je cueillis vos premières roses, il faut bien que je vous fasse aussi mes adieux…

Le scélérat ! il y introduisit ses ongles, et farfouillant avec, plusieurs minutes, dans l'intérieur, pendant lesquelles Suzanne jetait les hauts cris, il ne les retira que couverts de sang. Rassasié de ces horreurs, et sentant bien qu'il ne lui était plus possible de se contenir :

– Allons, Thérèse, me dit-il, allons, chère fille, dénouons tout ceci par une petite scène du jeu de coupe-corde[7].

Tel était le nom de cette funeste plaisanterie dont je vous ai fait la description, la première fois que je vous parlai du caveau de Roland. Je monte sur le trépied, le vilain homme m'attache la corde au col, il se place en face de moi ; Suzanne, quoique dans un état affreux, l'excite de ses mains ; au bout d'un instant, il tire le tabouret sur lequel mes pieds posent, mais armée de la serpe, la corde est aussitôt coupée et je tombe à terre sans nul mal.

– Bien, bien, dit Roland ; à toi, Suzanne, tout est dit, et je te fais grâce si tu t'en tires avec autant d'adresse.

Suzanne est mise à ma place. Oh ! madame, permettez que je vous déguise les détails de cette affreuse scène… La malheureuse n'en revint pas.

– Sortons, Thérèse, me dit Roland ; tu ne rentreras plus dans ces lieux que ce ne soit ton tour.

– Quand vous voudrez, monsieur, quand vous voudrez, répondis-je ; je préfère la mort à l'affreuse vie que vous me faites mener. Sont-ce des malheureuses comme nous à qui la vie peut encore être chère ?…

Et Roland me renferma dans mon cachot. Mes compagnes me demandèrent le lendemain ce qu'était devenue Suzanne, je le leur appris ; elles ne s'en étonnèrent pas ; toutes s'attendaient au même sort, et toutes, à mon exemple, y voyant le terme de leurs maux, le désiraient avec empressement.

Deux ans se passèrent ainsi, Roland dans ses débauches ordinaires, moi dans l'horrible perspective d'une mort cruelle, lorsque la nouvelle se répandit enfin dans le château que non seulement les désirs de notre maître étaient satisfaits, que non seulement il recevait pour Venise la quantité immense de papier qu'il en avait désiré, mais qu'on lui redemandait même encore six millions de fausses espèces dont on lui ferait passer les fonds à sa volonté pour l'Italie ; il était impossible que ce scélérat fît une plus belle fortune ; il partait avec plus de deux millions de rentes, sans les espérances qu'il pouvait concevoir : tel était le nouvel exemple que la providence me préparait, telle était la nouvelle manière dont elle voulait encore me convaincre que la prospérité n'était que pour le crime et l'infortune pour la vertu.

Les choses étaient dans cet état, lorsque Roland vint me chercher pour descendre une troisième fois dans le caveau. Je frémis en me rappelant les menaces qu'il m'avait faites la dernière fois que nous y étions allés.

– Rassure-toi, me dit-il, tu n'as rien à craindre, il s'agit de quelque chose qui ne concerne que moi… une volupté singulière dont je veux jouir et qui ne te fera courir nul risque.

Je le suis. Dès que toutes les portes sont fermées :

– Thérèse, me dit Roland, il n'y a que toi dans la maison à qui j'ose me confier pour ce dont il s'agit ; il me fallait une très honnête femme… Je n'ai vu que toi, je l'avoue, je te préfère même à ma sœur…

Pleine de surprise, je le conjure de s'expliquer.

– Écoute-moi, me dit-il ; ma fortune est faite, mais quelques faveurs que j'aie reçues du sort, il peut m'abandonner d'un instant à l'autre ; je puis être guetté, je puis être saisi dans le transport que je vais faire de mes richesses, et, si ce malheur m'arrive, ce qui m'attend, Thérèse, c'est la corde ; c'est le même plaisir que je me plais à faire goûter aux femmes, qui me servira de punition. Je suis convaincu, autant qu'il est possible de l'être, que cette mort est infiniment plus douce qu'elle n'est cruelle ; mais, comme les femmes à qui j'en ai fait éprouver les premières angoisses n'ont jamais voulu être vraies avec moi, c'est sur mon propre individu que j'en veux connaître la sensation. Je veux savoir, par mon expérience même, s'il n'est pas très certain que cette compression détermine, dans celui qui l'éprouve, le nerf érecteur à l'éjaculation ; une fois persuadé que cette mort n'est qu'un jeu, je la braverai bien plus courageusement, car ce n'est pas la cessation de mon existence qui m'effraie : mes principes sont faits sur cela, et bien persuadé que la matière ne peut jamais redevenir que matière, je ne crains pas plus l'enfer que je n'attends le paradis ; mais j'appréhende les tourments d'une mort cruelle ; je ne voudrais pas souffrir en mourant : essayons donc. Tu me feras tout ce que je t'ai fait ; je vais me mettre nu ; je monterai sur le tabouret, tu lieras la corde, je m'exciterai un moment, puis, dès que tu verras les choses prendre une sorte de consistance, tu retireras le tabouret, et je resterai pendu ; tu m'y laisseras jusqu'à ce que tu voies ou l'émission de ma sentence ou des symptômes de douleur ; dans ce second cas, tu me détacheras sur-le-champ ; dans l'autre, tu laisseras agir la nature, et tu ne me détacheras qu'après. Tu le vois, Thérèse, je vais mettre ma vie dans tes mains : ta liberté, ta fortune, tel sera le prix de ta bonne conduite.

– Ah ! monsieur, répondis-je, il y a de l'extravagance à cette proposition.

– Non, Thérèse, je l'exige, répondit-il en se déshabillant, mais conduis-toi bien ; vois quelle preuve je te donne de ma confiance et de mon estime !

A quoi m'eût-il servi de balancer ? N'était-il pas maître de moi ? D'ailleurs, il me paraissait que le mal que j'allais faire serait aussitôt réparé par l'extrême soin que je prendrais pour lui conserver la vie : j'en allais être maîtresse de cette vie, mais quelles que pussent être ses intentions vis-à-vis de moi, ce ne serait assurément que pour la lui rendre.

Nous nous disposons : Roland s'échauffe par quelques-unes de ses caresses ordinaires ; il monte sur le tabouret, je l'accroche ; il veut que je l'invective pendant ce temps-là, que je lui reproche toutes les horreurs de sa vie : je le fais ; bientôt son dard menace le ciel, lui-même me fait signe de retirer le tabouret, j'obéis. Le croirez-vous, madame, rien de si vrai que ce qu'avait cru Roland : ce ne furent que des symptômes de plaisir qui se peignirent sur son visage, et presque au même instant des jets rapides de semence s'élancèrent à la voûte. Quand tout est répandu, sans que j'aie aidé en quoi que ce pût être, je vole le dégager, il tombe évanoui, mais à force de soins, je lui ai bientôt fait reprendre ses sens.

– Oh ! Thérèse, me dit-il en rouvrant les yeux, on ne se figure point ces sensations ; elles sont au-dessus de tout ce qu'on peut dire : qu'on fasse maintenant de moi ce que l'on voudra, je brave le glaive de Thémis. Tu vas me trouver encore bien coupable envers la reconnaissance, Thérèse, me dit Roland en m'attachant les mains derrière le dos, mais que veux-tu, ma chère, on ne se corrige point à mon âge… Chère créature, tu viens de me rendre à la vie, et je n'ai jamais si fortement conspiré contre la tienne ; tu as plaint le sort de Suzanne, eh bien ! je vais te réunir à elle ; je vais te plonger vive dans le caveau où elle expira.

Je ne vous peindrai point mon état, madame, vous le concevez ; j'ai beau pleurer, beau gémir, on ne m'écoute plus. Roland ouvre le caveau fatal, il y descend une lampe, afin que j'en puisse encore mieux discerner la multitude de cadavres dont il est rempli, il passe ensuite une corde sous mes bras, liés, comme je vous l'ai dit, derrière mon dos, et par le moyen de cette corde il me descend à vingt pieds du fond de ce caveau et à environ trente de celui où il était : je souffrais horriblement dans cette position, il semblait que l'on m'arrachât les bras. De quelle frayeur ne devais-je pas être saisie, et quelle perspective s'offrait à moi ! Des monceaux de corps morts au milieu desquels j'allais finir mes jours et dont l'odeur m'infectait déjà ! Roland arrête la corde à un bâton fixé en travers du trou, puis armé d'un couteau, je l'entends qui s'excite.

– Allons, Thérèse, me dit-il, recommande ton âme à Dieu, l'instant de mon délire sera celui où je te jetterai dans ce sépulcre, où je te plongerai dans l'éternel abîme qui t'attend ; ah !… ah !… Thérèse, ah !…

Et je sentis ma tête couverte des preuves de son extase sans qu'il eût heureusement coupé la corde : il me retire.

– Eh bien ! me dit-il, as-tu eu peur ?

– Ah, monsieur !

– C'est ainsi que tu mourras, Thérèse, sois-en sûre, et j'étais bien aise de t'y accoutumer.

Nous remontâmes… Devais-je me plaindre, devais-je me louer ? Quelle récompense de ce que je venais encore de faire pour lui ! Mais le monstre n'en pouvait-il pas faire davantage ? Ne pouvait-il pas me faire perdre la vie ? Oh, quel homme !

Roland enfin prépara son départ. Il vint me voir la veille à minuit ; je me jette à ses pieds, je le conjure avec les plus vives instances de me rendre la liberté et d'y joindre le peu qu'il voudrait d'argent pour me conduire à Grenoble.

– A Grenoble ! Assurément non, Thérèse, tu nous y dénoncerais.

– Eh bien ! monsieur, lui dis-je en arrosant ses genoux de mes larmes, je vous fais serment de n'y jamais aller, et pour vous en convaincre, daignez me conduire avec vous jusqu'à Venise ; peut-être n'y trouverai-je pas des cœurs aussi durs que dans ma patrie, et une fois que vous aurez bien voulu m'y rendre, je vous jure sur tout ce qu'il y a de plus saint de ne vous y jamais importuner.

– Je ne te donnerai pas un secours, pas un sou, me répondit durement cet insigne coquin ; tout ce qui tient à la pitié, à la commisération, à la reconnaissance, est si loin de mon cœur, que fussé-je trois fois plus riche que je ne le suis, on ne me verrait pas donner un écu à un pauvre : le spectacle de l'infortune m'irrite, il m'amuse, et quand je ne peux pas faire le mal moi-même, je jouis avec délices de celui que fait la main du sort. J'ai des principes sur cela dont je ne m'écarterai point, Thérèse ; le pauvre est dans l'ordre de la nature : en créant les hommes de forces inégales, elle nous a convaincus du désir qu'elle avait que cette inégalité se conservât, même dans les changements que notre civilisation apporterait à ses lois ; soulager l'indigent est anéantir l'ordre établi ; c'est s'opposer à celui de la nature, c'est renverser l'équilibre qui est la base de ses plus sublimes arrangements ; c'est travailler à une égalité dangereuse pour la société ; c'est encourager l'indolence et la fainéantise ; c'est apprendre au pauvre à voler l'homme riche, quand il plaira à celui-ci de refuser son secours, et cela par l'habitude où ces secours auront mis le pauvre de les obtenir sans travail.

– Oh ! monsieur, que ces principes sont durs ! Parleriez-vous de cette manière si vous n'aviez pas toujours été riche ?

– Cela se peut, Thérèse ; chacun a sa façon de voir, telle est la mienne, et je n'en changerai pas. On se plaint des mendiants en France : si l'on voulait, il n'y en aurait bientôt plus ; on n'en aurait pas pendu sept ou huit mille que cette infâme engeance disparaîtrait bientôt. Le corps politique doit avoir sur cela les mêmes règles que le corps physique. Un homme dévoré de vermine la laisserait-il subsister sur lui par commisération ? Ne déracinons-nous pas dans nos jardins la plante parasite qui nuit au végétal utile ? Pourquoi donc, dans ce cas-ci, vouloir agir différemment ?

– Mais la religion, m'écriai-je, monsieur, la bienfaisance, l'humanité !…

– Sont les pierres d'achoppement de tout ce qui prétend au bonheur, dit Roland ; si j'ai consolidé le mien, ce n'est que sur les débris de tous ces infâmes préjugés de l'homme ; c'est en me moquant des lois divines et humaines ; c'est en sacrifiant toujours le faible quand je le trouvais dans mon chemin ; c'est en abusant de la bonne foi publique ; c'est en ruinant le pauvre et volant le riche, que je suis parvenu au temple escarpé de la divinité que j'encensais ; que ne m'imitais-tu ? La route étroite de ce temple s'offrait à tes yeux comme aux miens ; les vertus chimériques que tu leur as préférées t'ont-elles consolée de tes sacrifices ? Il n'est plus temps, malheureuse, il n'est plus temps, pleure sur tes fautes, souffre et tâche de trouver, si tu peux, dans le sein des fantômes que tu révères, ce que le culte que tu leur as rendu t'a fait perdre.

Le cruel Roland, à ces mots, se précipite sur moi et je suis encore obligée de servir aux indignes voluptés d'un monstre que j'abhorrais avec tant de raison ; je crus cette fois qu'il m'étranglerait. Quand sa passion fut satisfaite, il prit le nerf de bœuf et m'en donna plus de cent coups sur tout le corps, m'assurant que j'étais bien heureuse de ce qu'il n'avait pas le temps d'en faire davantage.

Le lendemain, avant de partir, ce malheureux nous donna une nouvelle scène de cruauté et de barbarie, dont les annales des Andronic, des Néron, des Tibère, des Venceslas ne fournissent aucun exemple. Tout le monde croyait au château que la sœur de Roland partirait avec lui : il l'avait fait habiller en conséquence ; au moment de monter à cheval, il la conduit vers nous.

– Voilà ton poste, vile créature, lui dit-il, en lui ordonnant de se mettre nue ; je veux que mes camarades se souviennent de moi en leur laissant pour gage la femme dont ils me croient le plus épris ; mais comme il n'en faut qu'un certain nombre ici, que je vais faire une route dangereuse dans laquelle mes armes me seront peut-être utiles, il faut que j'essaie mes pistolets sur l'une de ces coquines.

En disant cela, il en arme un, le présente sur la poitrine de chacune de nous, et revenant enfin à sa sœur :

– Va, lui dit-il, catin, en lui brûlant la cervelle, va dire au diable que Roland, le plus riche des scélérats de la terre, est celui qui brave le plus insolemment et la main du ciel et la sienne !

Cette infortunée, qui n'expira pas tout de suite, se débattit longtemps sous ses fers : spectacle horrible que cet infâme coquin considère de sang-froid et dont il ne s'arrache enfin qu'on s'éloignant pour toujours de nous.

Tout changea dès le lendemain du départ de Roland. Son successeur, homme doux et plein de raison, nous fit à l'instant relâcher.

– Ce n'est point là l'ouvrage d'un sexe faible et délicat, nous dit-il avec bonté ; c'est à des animaux à servir cette machine : le métier que nous faisons est assez criminel, sans offenser encore l'Être suprême par des atrocités gratuites.

Il nous établit dans le château, et me mit, sans rien exiger de moi, en possession des soins que remplissait la sœur de Roland ; les autres femmes furent occupées à la taille de pièces de monnaie, métier bien moins fatigant sans doute et dont elles étaient pourtant récompensées, ainsi que moi, par de bonnes chambres et une excellente nourriture.

Au bout de deux mois, Dalville, successeur de Roland, nous apprit l'heureuse arrivée de son confrère à Venise : il y était établi, il y avait réalisé sa fortune, et il jouissait de tout le repos, de tout le bonheur dont il avait pu se flatter. Il s'en fallut bien que le sort de celui qui le remplaçait fût le même. Le malheureux Dalville était honnête dans sa profession : c'en était plus qu'il ne fallait pour être promptement écrasé.

Un jour que tout était tranquille au château, que sous les lois de ce bon maître le travail, quoique criminel, s'y faisait pourtant avec gaieté, les portes furent enfoncées, les fossés escaladés, et la maison, avant que nos gens aient le temps de songer à leur défense, se trouve remplie de plus de soixante cavaliers de la maréchaussée. Il fallut se rendre ; il n'y avait pas moyen de faire autrement. On nous enchaîne comme des bêtes ; on nous attache sur des chevaux et l'on nous conduit à Grenoble. Oh, ciel ! me dis-je en y entrant, c'est donc l'échafaud qui va faire mon sort dans cette ville où j'avais la folie de croire que le bonheur devait naître pour moi… Ô pressentiments de l'homme, comme vous êtes trompeurs !

Le procès des faux-monnayeurs fut bientôt jugé, ; tous furent condamnés à être pendus. Lorsqu'on vit la marque que je portais, on s'évita presque la peine de m'interroger, et j'allais être traitée comme les autres, quand j'essayai d'obtenir enfin quelque pitié du magistrat fameux, honneur de ce tribunal, juge intègre, citoyen chéri, philosophe éclairé, dont la sagesse et la bienfaisance graveront à jamais au temple de Thémis le nom célèbre en lettres d'or. Il m'écouta ; convaincu de ma bonne foi et de la vérité de mes malheurs, il daigna mettre à mon procès un peu plus d'attention que ses confrères… Ô grand homme, je te dois mon hommage, la reconnaissance d'une infortunée ne sera point onéreuse pour toi, et le tribut qu'elle t'offre, en faisant connaître ton cœur, sera toujours la plus douce jouissance du sien.

M. S*** devint mon avocat lui-même ; mes plaintes furent entendues, et sa mâle éloquence éclaira les esprits. Les dépositions générales des faux-monnayeurs qu'on allait exécuter vinrent appuyer le zèle de celui qui voulait bien s'intéresser à moi : je fus déclarée séduite, innocente, pleinement déchargée d'accusation, avec une entière liberté de devenir ce que je voudrais. Mon protecteur joignit à ces services celui de me faire obtenir une quête qui me valut plus de cinquante louis ; enfin je voyais luire à mes yeux l'aurore du bonheur ; enfin mes pressentiments semblaient se réaliser, et je me croyais au terme de mes maux, quand il plut à la providence de me convaincre que j'en étais encore bien loin.

Au sortir de prison, je m'étais logée dans une auberge en face du pont de l'Isère, du côté des faubourgs, où l'on m'avait assuré que je serais honnêtement. Mon intention, d'après le conseil de M. S***, était d'y rester quelque temps pour essayer de me placer dans la ville, ou m'en retourner à Lyon, si je ne réussissais pas avec des lettres de recommandation que M. S*** avait la bonté de m'offrir. Je mangeais dans cette auberge à ce qu'on appelle la table d'hôte, lorsque je m'aperçus le second jour que j'étais extrêmement observée par une grosse dame fort bien mise, qui se faisait donner le titre de baronne : à force de l'examiner à mon tour, je crus la reconnaître, nous nous avançâmes simultanément l'une vers l'autre, comme deux personnes qui se sont connues, mais qui ne peuvent se rappeler où.

Enfin la baronne me tirant à l'écart

– Thérèse, me dit-elle, me trompé-je ? n'êtes-vous pas celle que je sauvai il y a dix ans de la Conciergerie, et ne remettez-vous point la Dubois ?

Peu flattée de cette découverte, j'y réponds pourtant avec politesse, mais j'avais affaire à la femme la plus fine et la plus adroite qu'il y eût en France : il n'y eut pas moyen d'échapper. La Dubois me combla de politesses, elle me dit qu'elle s'était intéressée à mon sort avec toute la ville, mois que si elle avait su que cela m'eût regardée, il n'y eût sorte de démarches qu'elle n'eût faites auprès des magistrats parmi lesquels plusieurs étaient, prétendait-elle, de ses amis. Faible à mon ordinaire, je me laissai conduire dans la chambre de cette femme et lui racontai mes malheurs.

– Ma chère amie, me dit-elle en m'embrassant encore, si j'ai désiré de te voir plus intimement, c'est pour t'apprendre que ma fortune est faite, et que tout ce que j'ai est à ton service ; regarde, me dit-elle en m'ouvrant des cassettes pleines d'or et de diamants, voilà les fruits de mon industrie ; si j'eusse encensé la vertu comme toi, je serais aujourd'hui enfermée ou pendue.

– Ô madame, lui dis-je, si vous ne devez tout cela qu'à des crimes, la providence, qui finit toujours par être juste, ne vous en laissera pas jouir longtemps.

– Erreur, me dit la Dubois, ne t'imagine pas que la providence favorise toujours la vertu ; qu'un court instant de prospérité ne t'aveugle pas à ce point. Il est égal au maintien des lois de la providence que Paul suive le mal, pendant que Pierre se livre au bien ; il faut à la nature une somme égale de l'un et de l'autre, et l'exercice du crime plutôt que celui de la vertu est la chose au monde qui lui est le plus indifférente. Écoute, Thérèse, écoute-moi avec un peu d'attention, continua cette corruptrice en s'asseyant et me faisant placer à ses côtés ; tu as de l'esprit, mon enfant, et je voudrais enfin te convaincre.

Ce n'est pas le choix que l'homme fait de la vertu qui lui fait trouver le bonheur, chère fille, car la vertu n'est, comme le vice, qu'une des manières de se conduire dans le monde ; il ne s'agit donc pas de suivre plutôt l'un que l'autre ; il n'est question que de marcher dans la route générale ; celui qui s'en écarte a toujours tort. Dans un monde entièrement vertueux, je te conseillerais la vertu, parce que les récompenses y étant attachées, le bonheur y tiendrait infailliblement : dans un monde totalement corrompu, je ne te conseillerai jamais que le vice. Celui qui ne suit pas la route des autres périt inévitablement ; tout ce qu'il rencontre le heurte, et comme il est le plus faible, il faut nécessairement qu'il soit brisé. C'est en vain que les lois veulent rétablir l'ordre et ramener les hommes à la vertu ; trop prévaricatrices pour l'entreprendre, trop insuffisantes pour y réussir, elles écarteront un instant du chemin battu, mais elles ne le feront jamais quitter. Quand l'intérêt général des hommes les portera à la corruption, celui qui ne voudra pas se corrompre avec eux luttera donc contre l'intérêt général ; or, quel bonheur peut attendre celui qui contrarie perpétuellement l'intérêt des autres ? Me diras-tu que c'est le vice qui contrarie l'intérêt des hommes ? Je te l'accorderais dans un monde composé d'une égale partie de bons et de méchants, parce qu'alors l'intérêt des uns choque visiblement celui des autres ; mais ce n'est plus cela dans une société toute corrompue ; mes vices, alors, n'outrageant que le vicieux, déterminent dans lui d'autres vices qui le dédommagent, et nous nous trouvons tous les deux heureux. La vibration devient générale ; c'est une multitude de chocs et de lésions mutuelles où chacun, regagnant aussitôt ce qu'il vient de perdre, se retrouve sans cesse dans une position heureuse. Le vice n'est dangereux qu'à la vertu qui, faible et timide, n'ose jamais rien entreprendre ; mais quand elle n'existe plus sur la terre, quand son fastidieux règne est fini, le vice alors, n'outrageant plus que le vicieux, fera éclore d'autres vices, mais n'altérera plus de vertus. Comment n'aurais-tu pas échoué mille fois dans ta vie, Thérèse, en prenant sans cesse à contresens la route que suivait tout le monde ? Si tu t'étais livrée au torrent, tu aurais trouvé le port comme moi. Celui qui veut remonter un fleuve parcourra-t-il dans un même jour autant de chemin que celui qui le descend ?

Tu me parles toujours de la providence ; eh ! qui te prouve que cette providence aime l'ordre, et par conséquent la vertu ? Ne te donne-t-elle pas sans cesse des exemples de ses injustices et de ses irrégularités ? Est-ce en envoyant aux hommes la guerre, la peste et la famine, est-ce en ayant formé un univers vicieux dans toutes ses parties, qu'elle manifeste à tes yeux son amour extrême pour le bien ? Pourquoi veux-tu que les individus vicieux lui déplaisent, puisqu'elle n'agit elle-même que par des vices ; que tout est vice et corruption dans ses œuvres ; que tout est crime et désordre dans ses volontés ? Mais de qui tenons-nous d'ailleurs ces mouvements qui nous entraînent au mal ? N'est-ce pas sa main qui nous les donne ? Est-il une seule de nos sensations qui ne vienne d'elle ? un seul de nos désirs qui ne soit son ouvrage ? Est-il donc raisonnable de dire qu'elle nous laisserait ou nous donnerait des penchants pour une chose qui lui nuirait, ou qui lui serait inutile ? Si donc les vices lui serrent, pourquoi voudrions-nous y résister ? de quel droit travaillerions-nous à les détruire ? et d'où vient que nous étoufferions leur voix ? Un peu plus de philosophie dans le monde remettrait bientôt tout dans l'ordre, et ferait voir aux magistrats, aux législateurs, que les crimes qu'ils blâment et punissent avec tant de rigueur ont quelquefois un degré d'utilité bien plus grand que ces vertus qu'ils prêchent sans les pratiquer eux-mêmes et sans jamais les récompenser.

– Mais quand je serais assez faible, madame, répondis-je, pour embrasser vos affreux systèmes, comment parviendriez-vous à étouffer le remords qu'ils feraient à tout instant naître dans mon cœur ?

– Le remords est une chimère, me dit la Dubois ; il n'est, ma chère Thérèse, que le murmure imbécile de l'âme assez timide pour n'oser pas l'anéantir.

– L'anéantir ! le peut-on ?

– Rien de plus aisé ; on ne se repent que de ce qu'on n'est pas dans l'usage de faire ; renouvelez souvent ce qui vous donne des remords, et vous les éteindrez bientôt ; opposez-leur le flambeau des passions, les lois puissantes de l'intérêt, vous les aurez bientôt dissipés. Le remords ne prouve pas le crime, il dénote seulement une âme facile à subjuguer ; qu'il vienne un ordre absurde de t'empêcher de sortir à l'instant de cette chambre, tu n'en sortiras pas sans remords, quelque certain qu'il soit que tu ne feras pourtant aucun mal à en sortir. Il n'est donc pas vrai qu'il n'y ait que le crime qui donne des remords. En se convainquant du néant des crimes, de la nécessité dont ils sont, eu égard au plan général de la nature, il serait donc possible de vaincre aussi facilement le remords qu'on sentirait après les avoir commis, comme il te le deviendrait d'étouffer celui qui naîtrait de ta sortie de cette chambre après l'ordre illégal que tu aurais reçu d'y rester. Il faut commencer par une analyse exacte de tout ce que les hommes appellent crime ; par se convaincre que ce n'est que l'infraction à leurs lois et à leurs murs nationales qu'ils caractérisent ainsi ; que ce qu'on appelle crime en France, cesse de l'être à deux cents lieues de là ; qu'il n'est aucune action qui soit réellement considérée comme crime universellement sur la terre ; aucune qui, vicieuse ou criminelle ici, ne soit louable et vertueuse à quelques milles de là ; que tout est affaire d'opinion, de géographie, et qu'il est donc absurde de vouloir s'astreindre à pratiquer des vertus qui ne sont que des vices ailleurs, et à fuir des crimes qui sont d'excellentes actions dans un autre climat. Je te demande maintenant si je peux, d'après ces réflexions, conserver encore des remords, pour avoir par plaisir, ou par intérêt, commis en France un crime qui n'est qu'une vertu à la Chine ; si je dois me rendre très malheureuse, me gêner prodigieusement, afin de pratiquer en France des actions qui me feraient brûler au Siam ? Or, si le remords m'est qu'en raison de la défense, s'il ne naît que des débris du frein et nullement de l'action commise, est-ce un mouvement bien sage à laisser subsister en soi ? n'est-il pas stupide de ne pas l'étouffer aussitôt ? Qu'on s'accoutume à considérer comme indifférente l'action qui vient de donner des remords ; qu'on la juge telle par l'étude réfléchie des mœurs et coutumes de toutes les nations de la terre ; en conséquence de ce travail, qu'on renouvelle cette action, telle qu'elle soit, aussi souvent que cela sera possible ; ou mieux encore, qu'on en fasse de plus fortes que celle que l'on combine, afin de se mieux accoutumer à celle-là, et l'habitude et la raison détruiront bientôt le remords ; ils anéantiront bientôt ce mouvement ténébreux, seul fruit de l'ignorance et de l'éducation. On sentira dès lors que dès qu'il n'est de crime réel à rien, il y a de la stupidité à se repentir, et de la pusillanimité à n'oser faire tout ce qui peut nous être utile ou agréable, quelles que soient les digues qu'il faille culbuter pour y parvenir. J'ai quarante-cinq ans, Thérèse, j'ai commis mon premier crime à quatorze ans. Celui-là m'affranchit de tous les liens qui me gênaient ; je n'ai cessé depuis de courir à la fortune par une carrière qui en fut semée ; il n'en est pas un seul que je n'aie fait, ou fait faire… et je n'ai jamais connu le remords. Quoi qu'il en soit, je touche au but, encore deux ou trois coups heureux et je passe, de l'état de médiocrité où je devais finir mes jours, à plus de cinquante mille livres de rente. Je te le répète, ma chère, jamais dans cette route heureusement parcourue le remords ne m'a fait sentir ses épines ; un revers affreux me plongerait à l'instant du pinacle dans l'abîme, je ne l'éprouverais pas davantage, je me plaindrais des hommes ou de ma maladresse, mais je serais toujours en paix avec ma conscience.

– Soit, répondis-je, madame, mais raisonnons un instant d'après vos principes mêmes ; de quel droit prétendez-vous exiger que ma conscience soit aussi ferme que la vôtre, dès qu'elle n'a pas été accoutumée dès l'enfance à vaincre les mêmes préjugés ? A quel titre exigez-vous que mon esprit, qui n'est pas organisé comme le vôtre, puisse adopter les mêmes systèmes ? Vous admettez qu'il y a une somme de bien et de mal dans la nature, et qu'il faut en conséquence une certaine quantité d'êtres qui pratiquent le bien, et une autre qui se livrent au mal. Le parti que je prends est donc dans la nature ; et d'où exigeriez-vous d'après cela que je m'écartasse des règles qu'elle me prescrit ? Vous trouvez, dites-vous, le bonheur dans la carrière que vous parcourez : eh bien ! madame, d'où vient que je ne le trouverais pas également dans celle que je suis ? N'imaginez pas d'ailleurs que la vigilance des lois laisse en repos longtemps celui qui les enfreint ; vous venez d'en voir un exemple frappant ; de quinze fripons parmi lesquels j'habitais, un se sauve, quatorze périssent ignominieusement…

– Et voilà donc ce que tu appelles un malheur ? reprit la Dubois. Mais que fait cette ignominie à celui qui n'a plus de principes ? Quand on a tout franchi, quand l'honneur à nos yeux n'est plus qu'un préjugé, la réputation une chose indifférente, la religion une chimère, la mort un anéantissement total, n'est-ce donc pas la même chose alors de périr sur un échafaud ou dans son lit ? Il y a deux espèces de scélérats dans le monde, Thérèse : celui qu'une fortune puissante, un crédit prodigieux, met à l'abri de cette fin tragique, et celui qui ne l'évitera pas s'il est pris. Ce dernier, né sans bien, ne doit avoir qu'un seul désir, s'il a de l'esprit : devenir riche à quelque prix que ce puisse être ; s'il réussit, il a ce qu'il a voulu, il doit être content ; s'il est roué, que regrettera-t-il, puisqu'il n'a rien à perdre ? Les lois sont donc nulles vis-à-vis de tous les scélérats, dès qu'elles n'atteignent pas celui qui est puissant, et qu'il est impossible au malheureux de les craindre, puisque leur glaive est sa seule ressource.

– Et croyez-vous, repris-je, que la Justice céleste n'attende pas dans un autre monde celui que le crime n'a pas effrayé dans celui-ci ?

– Je crois, reprit cette femme dangereuse, que s'il y avait un Dieu, il y aurait moins de mal sur la terre ; je crois que si ce mal y existe, ou ces désordres sont ordonnés par ce Dieu, et alors voilà un être barbare, ou il est hors d'état de les empêcher : de ce moment, voilà un Dieu faible, et dans tous les cas, un être abominable, un être dont je dois braver la foudre et mépriser les lois. Ah ! Thérèse, l'athéisme ne vaut-il pas mieux que l'une ou l'autre de ces extrémités ? Voilà mon système, chère fille, il est en moi depuis l'enfance, et je n'y renoncerai sûrement de la vie.

– Vous me faites frémir, madame, dis-je en me levant, pardonnez-moi de ne pouvoir écouter davantage et vos sophismes et vos blasphèmes.

– Un moment, Thérèse, dit la Dubois en me retenant, si je ne peux vaincre ta raison, que je captive au moins ton cœur. J'ai besoin de toi, ne me refuse pas ton secours ; voilà mille louis, ils t'appartiennent dès que le coup sera fait.

N'écoutant ici que mon penchant à faire le bien, je demandai tout de suite à la Dubois ce dont il s'agissait, afin de prévenir, si je le pouvais, le crime qu'elle s'apprêtait à commettre.

– Le voilà, me dit-elle : as-tu remarqué ce jeune négociant de Lyon qui mange ici depuis quatre ou cinq jours ?

– Qui ? Dubreuil ?

– Précisément.

– Eh bien ?

– Il est amoureux de toi, il m'en a fait la confidence ; ton air modeste et doux lui plaît infiniment, il aime ta candeur, et ta vertu l'enchante. Cet amant romanesque a huit cent mille francs en or ou en papier dans une petite cassette auprès de son lit ; laisse-moi faire croire à cet homme que tu consens à l'écouter : que cela soit ou non, que t'importe ? Je l'engagerai à te proposer une promenade hors de la ville, je lui persuaderai qu'il avancera ses affaires avec toi pendant cette promenade ; tu l'amuseras, tu le tiendras dehors le plus longtemps possible, je le volerai dans cet intervalle, mais je ne fuirai pas ; ses effets seront déjà à Turin, que je serai encore dans Grenoble. Nous emploierons tout l'art possible pour le dissuader de jeter les yeux sur nous, nous aurons l'air de l'aider dans ses recherches ; cependant mon départ sera annoncé, il n'étonnera point ; tu me suivras, et les mille louis te seront comptés en touchant les terres du Piémont.

– J'accepte, madame, dis-je à la Dubois, bien décidée à prévenir Dubreuil du vol que l'on voulait lui faire ; mais réfléchissez-vous, ajoutai-je pour mieux tromper cette scélérate, que si Dubreuil est amoureux de moi, je puis, en le prévenant, ou en me rendant à lui, en tirer bien plus que vous ne m'offrez pour le trahir ?

– Bravo ! me dit la Dubois, voilà ce que j'appelle une bonne écolière ; je commence à croire que le ciel t'a donné plus d'art qu'à moi pour le crime. Eh bien ! continua-t-elle en écrivant, voilà mon billet de vingt mille écus : ose me refuser maintenant.

– Je m'en garderai bien, madame, dis-je en prenant le billet, mais n'attribuez au moins qu'à mon malheureux état, et ma faiblesse et le tort que j'ai de me rendre à vos séductions.

– Je voulais en faire un mérite à ton esprit, me dit la Dubois : tu aimes mieux que j'en accuse ton malheur, ce sera comme tu le voudras ; sers-moi toujours, et tu seras contente.

Tout s'arrangea ; dès le même soir, je commençai à faire un peu plus beau jeu à Dubreuil, et je reconnus effectivement qu'il avait quelque goût pour moi.

Rien de plus embarrassant que ma situation : j'étais bien éloignée sans doute de me prêter au crime proposé, eût-il dû s'agir de dix mille fois plus d'or ; mais dénoncer cette femme était un autre chagrin pour moi ; il me répugnait extrêmement d'exposer à périr une créature à qui j'avais dû ma liberté dix ans auparavant. J'aurais voulu trouver le moyen d'empêcher le crime sans le faire punir, et avec toute autre qu'une scélérate consommée comme la Dubois, j'y serais parvenue. Voilà donc à quoi je me déterminai, ignorant que les manœuvres sourdes de cette femme horrible, non seulement dérangeraient tout l'édifice de mes projets honnêtes, mais me puniraient même de les avoir conçus.

Au jour prescrit pour la promenade projetée, la Dubois nous invite l'un et l'autre à dîner dans sa chambre ; nous acceptons, et le repas fait, Dubreuil et moi descendons pour presser la voiture qu'on nous préparait ; la Dubois ne nous accompagnant point, je me trouvai seule un instant avec Dubreuil avant que de partir.

– Monsieur, lui dis-je fort vite, écoutez-moi avec attention ; point d'éclat, et observez surtout rigoureusement ce que je vais vous prescrire ; avez-vous un ami sûr dans cette auberge ?

– Oui, j'ai un jeune associé sur lequel je puis compter comme sur moi-même.

– Eh bien, monsieur, allez promptement lui ordonner de ne pas quitter votre chambre une minute de tout le temps que nous serons à la promenade.

– Mais j'ai la clé de cette chambre ; que signifie ce surplus de précaution ?

– Il est plus essentiel que vous ne croyez, monsieur usez-en, je vous en conjure, ou je ne sors point avec vous ; la femme chez qui nous avons dîné est une scélérate : elle n'arrange la partie que nous allons faire ensemble que pour vous voler plus à l'aise pendant ce temps-là ; pressez-vous, monsieur, elle nous observe, elle est dangereuse ; remettez votre clé à votre ami ; qu'il aille s'établir dans votre chambre, et qu'il n'en bouge que nous ne soyons revenus. Je vous expliquerai tout le reste dès que nous serons en voiture.

Dubreuil m'entend, il me serre la main pour me remercier, vole donner des ordres relatifs à l'avis qu'il reçoit, et revient. Nous partons ; chemin faisant, je lui dénoue toute l'aventure, je lui raconte les miennes, et l'instruis des malheureuses circonstances de ma vie qui m'ont fait connaître une telle femme. Ce jeune homme honnête et sensible me témoigne la plus vive reconnaissance du service que je veux bien lui rendre ; il s'intéresse à mes malheurs, et me propose de les adoucir par le don de sa main.

– Je suis trop heureux de pouvoir réparer les torts que la Fortune a envers vous, mademoiselle, me dit-il ; je suis mon maître, je ne dépends de personne ; je passe à Genève pour un placement considérable des sommes que vos bons avis me sauvent, vous m'y suivrez ; en y arrivant je deviens votre époux, et vous ne paraissez à Lyon que sous ce titre, ou si vous l'aimez mieux, mademoiselle, si vous avez quelque défiance, ce ne sera que dans ma patrie même que je vous donnerai mon nom.

Une telle offre me flattait trop pour que j'osasse la refuser ; mais il ne me convenait pas non plus de l'accepter sans faire sentir à Dubreuil tout ce qui pourrait l'en faire repentir ; il me sut gré de ma délicatesse, et ne me pressa qu'avec plus d'insistance… Malheureuse créature que j'étais ! fallait-il que le bonheur ne s'offrît à moi que pour me pénétrer plus vivement du chagrin de ne jamais pouvoir le saisir ! fallait-il donc qu'aucune vertu ne pût naître en mon cœur sans me préparer des tourments !

Notre conversation nous avait déjà conduits à deux lieues de la ville, et nous allions descendre pour jouir de la fraîcheur de quelques avenues sur le bord de l'Isère, où nous avions dessein de nous promener, lorsque tout à coup Dubreuil me dit qu'il se trouvait fort mal… Il descend, d'affreux vomissements le surprennent ; je le fais aussitôt remettre dans la voiture, et nous revolons en hâte à la ville. Dubreuil est si mal qu'il faut le porter dans sa chambre ; son état surprend son associé que nous y trouvons, et qui, selon ses ordres, n'en était pas sorti ; un médecin arrive : juste ciel ! Dubreuil est empoisonné ! A peine apprends-je cette fatale nouvelle, que je cours à l'appartement de la Dubois ; l'infâme ! elle était partie ; je passe chez moi, mon armoire est forcée, le peu d'argent et de hardes que je possède est enlevé ; la Dubois, m'assure-t-on, court depuis trois heures du côté de Turin. Il n'était pas douteux qu'elle ne fût l'auteur de cette multitude de crimes ; elle s'était présentée chez Dubreuil ; piquée d'y trouver du monde, elle s'était vengée sur moi, et elle avait empoisonné Dubreuil, en dînant, pour qu'au retour, si elle avait réussi à le voler, ce malheureux jeune homme, plus occupé de sa vie que de poursuivre celle qui dérobait sa fortune, la laissât fuir en sûreté, et pour que l'accident de sa mort arrivant pour ainsi dire dans mes bras, je pusse en être plus vraisemblablement soupçonnée qu'elle ; rien ne nous apprit ses combinaisons, mais était-il possible qu'elles fussent différentes ?

Je revolai chez Dubreuil : on ne me laisse plus approcher de lui ; je me plains de ces refus, on m'en dit la cause. Le malheureux expire, et ne s'occupe plus que de Dieu. Cependant il m'a disculpée ; je suis innocente, assure-t-il ; il défend expressément que l'on me poursuive ; il meurt. A peine a-t-il fermé les yeux, que son associé se hâte de venir me donner des nouvelles, en me conjurant d'être tranquille. Hélas ! pouvais-je l'être ? pouvais-je ne pas pleurer amèrement la perte d'un homme qui s'était si généreusement offert à me tirer de l'infortune ? pouvais-je ne pas déplorer un vol qui me remettait dans la misère, dont je ne faisais que de sortir ? Effroyable créature ! m'écriai-je ; si c'est là que conduisent tes principes, faut-il s'étonner qu'on les abhorre, et que les honnêtes gens les punissent ! Mais je raisonnais en partie lésée, et la Dubois qui ne voyait que son bonheur, son intérêt, dans ce qu'elle avait entrepris, concluait sans doute bien différemment.

Je confiai tout à l'associé de Dubreuil, qui se nommait Valbois, et ce qu'on avait combiné contre celui qu'il perdait, et ce qui m'était arrivé à moi-même. Il me plaignit, regretta bien sincèrement Dubreuil et blâma l'excès de délicatesse qui m'avait empêchée de m'aller plaindre aussitôt que j'avais été instruite des projets de la Dubois. Nous combinâmes que ce monstre, auquel il ne fallait que quatre heures pour se mettre en pays de sûreté, y serait plus tôt que nous n'aurions avisé à la faire poursuivre ; qu'il nous en coûterait beaucoup de frais ; que le maître de l'auberge, vivement compromis dans la plainte que nous ferions, et se défendant avec éclat, finirait peut-être par m'écraser moi-même, moi… qui ne semblais respirer à Grenoble qu'en échappée de la potence. Ces raisons me convainquirent et m'effrayèrent même tellement que je me résolus de partir de cette ville sans prendre congé de M. S***, mon protecteur. L'ami de Dubreuil approuva ce parti ; il ne me cacha point que si toute cette aventure se réveillait, les dépositions qu'il serait obligé de faire me compromettraient, quelles que fussent ses précautions, tant à cause de mon intimité avec la Dubois, qu'en raison de ma dernière promenade avec son ami ; qu'il me conseillait donc, d'après cela, de partir tout de suite sans voir personne, bien sûre que de son côté il n'agirait jamais contre moi qu'il croyait innocente, et qu'il ne pouvait accuser que de faiblesse dans tout ce qui venait d'arriver.

En réfléchissant aux avis de Valbois, je reconnus qu'ils étaient d'autant meilleurs, qu'il paraissait aussi certain que j'avais l'air coupable, comme il était sûr que je ne l'étais pas ; que la seule chose qui parlât en ma faveur, la recommandation faite à Dubreuil à l'instant de la promenade, mal expliquée, m'avait-on dit, par lui à l'article de la mort, ne deviendrait pas une preuve aussi triomphante que je devais y compter ; moyennant quoi je me décidai promptement. J'en fis part à Valbois.

– Je voudrais, me dit-il, que mon ami m'eût chargé de quelques dispositions favorables pour vous, je les remplirais avec le plus grand plaisir, je voudrais même qu'il m'eût dit que c'était à vous qu'il devait le conseil de garder sa chambre ; mais il n'a rien fait de tout cela ; je suis donc contraint à me borner à la seule exécution de ses ordres. Les malheurs que vous avez éprouvés pour lui me décideraient à faire quelque chose de moi-même, si je le pouvais, mademoiselle, mais je commence le commerce, je suis jeune, ma fortune est bornée, je suis obligé de rendre à l'instant les comptes de Dubreuil à sa famille ; permettez donc que je me restreigne au seul petit service que je vous conjure d'accepter : voilà cinq louis, et voilà une honnête marchande de Chalon-sur-Saône, ma patrie ; elle y retourne après s'être arrêtée vingt-quatre heures à Lyon où l'appellent quelques affaires ; je vous remets entre ses mains. Mme Bertrand, continua Valbois, en me conduisant à cette femme, voici la jeune personne dont je vous ai parlé ; je vous la recommande, elle désire de se placer. Je vous prie avec les mêmes instances que s'il s'agissait de ma propre sœur, de vous donner tous les mouvements possibles pour lui trouver dans notre ville quelque chose qui convienne à son personnel, à sa naissance et à son éducation ; qu'il ne lui en coûte rien jusque-là, je vous tiendrai compte de tout à la première vue. Adieu, mademoiselle, continua Valbois en me demandant la permission de m'embrasser ; Mme Bertrand part demain à la pointe du jour ; suivez-la, et qu'un peu plus de bonheur puisse vous accompagner dans une ville où j'aurai peut-être la satisfaction de vous revoir bientôt.

L'honnêteté de ce jeune homme, qui foncièrement ne me devait rien, me fit verser des larmes. Les bons procédés sont bien doux quand on en éprouve depuis si longtemps d'odieux. J'acceptai ses dons en lui jurant que je n'allais travailler qu'à me mettre en état de pouvoir les lui rendre un jour. Hélas ! pensai-je en me retirant, si l'exercice d'une nouvelle vertu vient de me précipiter dans l'infortune, au moins, pour la première fois de ma vie, l'espérance d'une consolation s'offre-t-elle dans ce gouffre épouvantable de maux, où la vertu me précipite encore.

Il était de bonne heure : le besoin de respirer me fit descendre sur le quai de l'Isère, à dessein de m'y promener quelques instants ; et, comme il arrive presque toujours en pareil cas, mes réflexions me conduisirent fort loin. Me trouvant dans un endroit isolé, je m'y assis pour penser avec plus de loisir. Cependant la nuit vint sans que je pensasse à me retirer, lorsque tout à coup je me sentis saisie par trois hommes. L'un me met une main sur la bouche, et les deux autres me jettent précipitamment dans une voiture, y montent avec moi, et nous fendons les airs pendant trois grandes heures, sans qu'aucun de ces brigands daignât ni me dire une parole ni répondre à aucune de mes questions. Les stores étaient baissés, je ne voyais rien. La voiture arrive près d'une maison, des portes s'ouvrent pour la recevoir, et se referment aussitôt. Mes guides m'emportent, me font traverser ainsi plusieurs appartements très sombres, et me laissent enfin dans un, près duquel est une pièce où j'aperçois de la lumière.

– Reste là, me dit un de mes ravisseurs en se retirant avec ses camarades, tu vas bientôt voir des gens de connaissance.

Et ils disparaissent, refermant avec soin toutes les portes. Presque en même temps, celle de la chambre où j'apercevais de la clarté s'ouvre, et j'en vois sortir, une bougie à la main… oh ! madame, devinez qui ce pouvait être… la Dubois ! … la Dubois elle-même, ce monstre épouvantable, dévoré sans doute du plus ardent désir de la vengeance.

– Venez, charmante fille, me dit-elle arrogamment, venez recevoir la récompense des vertus où vous vous êtes livrée à mes dépens… Et me serrant la main avec colère : Ah ! scélérate, je t'apprendrai à me trahir !

– Non, non, madame, lui dis-je précipitamment, non, je ne vous ai point trahie : informez-vous, je n'ai pas fait la moindre plainte qui puisse vous donner de l'inquiétude, je n'ai pas dit le moindre mot qui puisse vous compromettre.

– Mais ne t'es-tu pas opposée au crime que je méditais ? ne l'as-tu pas empêché, indigne créature ? Il faut que tu en sois punie…

Et comme nous entrions, elle n'eut pas le temps d'en dire davantage. L'appartement où l'on me faisait passer était aussi somptueux que magnifiquement éclairé ; au fond, sur une ottomane, était un homme en robe de chambre de taffetas flottante, d'environ quarante ans, et que je vous peindrai bientôt.

– Monseigneur, dit la Dubois en me présentant à lui, voilà la jeune personne que vous avez voulue, celle à laquelle tout Grenoble s'intéresse… la célèbre Thérèse, en un mot, condamnée à être pendue avec des faux-monnayeurs, et depuis délivrée à cause de son innocence et de sa vertu. Reconnaissez mon adresse à vous servir, monseigneur ; vous me témoignâtes, il y a quatre jours, l'extrême désir que vous aviez de l'immoler à vos passions ; et je vous la livre aujourd'hui. Peut-être la préférerez-vous à cette jolie pensionnaire du couvent des Bénédictines de Lyon, que vous avez désirée de même, et qui va nous arriver dans l'instant : cette dernière a sa vertu physique et morale, celle-ci n'a que celle des sentiments ; mais elle fait partie de son existence, et vous ne trouverez nulle part une créature plus remplie de candeur et d'honnêteté. Elles sont l'une et l'autre à vous, monseigneur : ou vous les expédierez toutes deux ce soir, ou l'une aujourd'hui, l'autre demain. Pour moi, je vous quitte : les bontés que vous avez pour moi m'ont engagée à vous faire part de mon aventure de Grenoble. Un homme mort, monseigneur, un homme mort ! je me sauve.

– Eh ! non, non, femme charmante, s'écria le maître du lieu, non, reste et ne crains rien quand je te protège : tu es l'âme de mes plaisirs ; toi seule possèdes l'art de les exciter et de les satisfaire, et plus tu redoubles tes crimes, plus ma tête s'échauffe pour toi… Mais elle est jolie, cette Thérèse… Et s'adressant à moi : Quel âge avez-vous, mon enfant ?

– Vingt-six ans, monseigneur, répondis-je, et beaucoup de chagrins.

– Oui, des chagrins, des malheurs ; je sais tout cela, c'est ce qui m'amuse, c'est ce que j'ai voulu ; nous allons y mettre ordre, nous allons terminer tous vos revers ; je vous réponds que dans vingt-quatre heures vous ne serez plus malheureuse… Et avec d'affreux éclats de rire : N'est-il pas vrai, Dubois, que j'ai un moyen sûr pour terminer les malheurs d'une jeune fille ?

– Assurément, dit cette odieuse créature ; et si Thérèse n'était pas de mes amies, je ne vous l'aurais pas amenée ; mais il est juste que je la récompense de ce qu'elle a fait pour moi. Vous n'imagineriez jamais, monseigneur, combien cette chère créature m'a été utile dans ma dernière entreprise de Grenoble ; vous avez bien voulu vous charger de ma reconnaissance, et je vous conjure de m'acquitter amplement.

L'obscurité de ces propos, ceux que la Dubois m'avait tenus en entrant, l'espèce d'homme à qui j'avais affaire, cette jeune fille qu'on annonçait encore, tout remplit à l'instant mon imagination d'un trouble qu'il serait difficile de vous peindre. Une sueur froide s'exhale de mes pores, et je suis prête à tomber en défaillance : tel est l'instant où les procédés de cet homme finissent enfin par m'éclairer. Il m'appelle, il débute par deux ou trois baisers où nos bouches sont forcées de s'unir ; il attire ma langue, il la suce, et la sienne au fond de mon gosier semble y pomper jusqu'à ma respiration. Il me fait pencher la tête sur sa poitrine, et relevant mes cheveux, il observe attentivement la nuque de mon cou.

– Oh ! c'est délicieux, s'écrie-t-il en pressant fortement cette partie ; je n'ai jamais rien vu de si bien attaché : ce sera divin à faire sauter.

Ce dernier propos fixa tous mes doutes : je vis bien que j'étais encore chez un de ces libertins à passions cruelles, dont les plus chères voluptés consistent à jouir des douleurs ou de la mort des malheureuses victimes qu'on leur procure à force d'argent, et que je courais risque d'y perdre la vie.

En cet instant, on frappe à la porte ; la Dubois sort, et ramène aussitôt la jeune Lyonnaise dont elle venait de parler.

Tâchons de vous esquisser maintenant les deux nouveaux personnages avec lesquels vous allez me voir. Le monseigneur, dont je n'ai jamais su le nom ni l'état, était, comme je vous l'ai dit, un homme de quarante ans, mince, maigre, mais vigoureusement constitué ; des muscles presque toujours gonflés, s'élevant sur ses bras couverts d'un poil rude et noir, annonçaient en lui la force avec la santé ; sa figure était pleine de feu, ses yeux petits, noirs et méchants, ses dents belles, et de l'esprit dans tous ses traits ; sa taille bien prise était au-dessus de la médiocre, et l'aiguillon de l'amour, que je n'eus que trop d'occasions de voir et de sentir, joignait à la longueur d'un pied, plus de huit pouces de circonférence. Cet instrument, sec, nerveux, toujours écumant, et sur lequel se voyaient de grosses veines qui le rendaient encore plus redoutable, fut en l'air pendant les cinq ou six heures que dura cette séance, sans s'abaisser une minute. Je n'avais point encore trouvé d'homme si velu : il ressemblait à ces faunes que la fable nous peint. Ses mains sèches et dures étaient terminées par des doigts dont la force était celle d'un étau ; quant à son caractère, il me parut dur, brusque, cruel, son esprit tourné à une sorte de sarcasmes et de taquinerie faits pour redoubler les maux où l'on voyait bien qu'il fallait s'attendre avec un tel homme.

Eulalie était le nom de la petite Lyonnaise. Il suffisait de la voir pour juger de sa naissance et de sa vertu : elle était fille d'une des meilleures maisons de la ville où les scélératesses de la Dubois l'avaient enlevée, sous le prétexte de la réunir à un amant qu'elle idolâtrait ; elle possédait, avec une candeur et une naïveté enchanteresses, une des plus délicieuses physionomies qu'il soit possible d'imaginer. Eulalie, à peine âgée de seize ans, avait une vraie figure de vierge ; son innocence et sa pudeur embellissaient à l'envi ses traits : elle avait peu de couleur, mais elle n'en était que plus intéressante ; et l'éclat de ses beaux yeux noirs rendait à sa jolie mine tout le feu dont cette pâleur semblait la priver d'abord ; sa bouche un peu grande était garnie des plus belles dents, sa gorge, déjà très formée, semblait encore plus blanche que son teint : elle était faite à peindre, mais rien n'était aux dépens de l'embonpoint ; ses formes étaient rondes et fournies, toutes ses chairs fermes, douces et potelées. La Dubois prétendit qu'il était impossible de voir un plus beau cul : peu connaisseuse en cette partie, vous me permettrez de ne pas décider. Une mousse légère ombrageait le devant ; des cheveux blonds, superbes, flottant sur tous ces charmes, les rendaient plus piquants encore ; et pour compléter son chef-d'œuvre, la nature, qui semblait la former à plaisir, l'avait douée du caractère le plus doux et le plus aimable. Tendre et délicate fleur, ne deviez-vous donc embellir un instant la terre que pour être aussitôt flétrie !

– Oh ! madame, dit-elle à la Dubois en la reconnaissant, est-ce donc ainsi que vous m'avez trompée !… Juste ciel ! où m'avez-vous conduite ?

– Vous l'allez voir, mon enfant, lui dit le maître de la maison en l'attirant brusquement vers lui et commençant déjà ses baisers, pendant qu'une de mes mains l'excitait par son ordre.

Eulalie voulut se défendre, mais la Dubois, la pressant sur ce libertin, lui enlève toute possibilité de se soustraire. La séance fut longue ; plus la fleur était fraîche, plus ce frelon impur aimait à la pomper. A ses suçons multipliés succéda l'examen du cou ; et je sentis qu'en le palpant, le membre que j'excitais prenait encore plus d'énergie.

– Allons, dit monseigneur, voilà deux victimes qui vont me combler d'aise : tu seras bien payée, Dubois, car je suis bien servi. Passons dans mon boudoir : suis-nous, chère femme, suis-nous, continue-t-il en nous emmenant ; tu partiras cette nuit, mais j'ai besoin de toi pour la soirée.

La Dubois se résigne, et nous passons dans le cabinet des plaisirs de ce débauché, où l'on nous fait mettre toutes nues.

Oh ! madame, je n'entreprendrai pas de vous représenter les infamies dont je fus à la fois et témoin et victime. Les plaisirs de ce monstre étaient ceux d'un bourreau. Ses uniques voluptés consistaient à trancher des têtes. Ma malheureuse compagne… Oh ! non, madame… Oh ! non, n'exigez pas que je finisse… J'allais avoir le même sort ; encouragé par la Dubois, ce monstre se décidait à rendre mon supplice plus horrible encore, lorsqu'un besoin de réparer tous deux leurs forces les engage à se mettre à table… Quelle débauche ! Mais dois-je m'en plaindre, puisqu'elle me sauva la vie ? Excédés de vin et de nourriture, tous deux tombèrent ivres morts avec les débris de leur souper. A peine les vois-je là, que je saute sur un jupon et un mantelet que la Dubois venait de quitter pour être encore plus immodeste aux yeux de son patron, je prends une bougie, je m'élance vers l'escalier : cette maison dégarnie de valets n'offre rien qui s'oppose à mon évasion, un se rencontre, je lui dis avec l'air de l'effroi de voler vers son maître qui se meurt, et je gagne la porte sans plus trouver de résistance. J'ignorais les chemins, on ne me les avait pas laissé voir, je prends le premier qui s'offre à moi… C'est celui de Grenoble ; tout nous sert quand la Fortune daigne nous rire un moment ; on était encore couché dans l'auberge, je m'y introduis secrètement et vole en hâte à la chambre de Valbois. Je frappe, Valbois s'éveille et me reconnaît à peine en l'état où je suis ; il me demande ce qui m'arrive ; je lui raconte les horreurs dont je viens d'être à la fois et la victime et le témoin.

– Vous pouvez faire arrêter la Dubois, lui dis-je, elle n'est pas loin d'ici, peut-être me sera-t-il possible d'indiquer le chemin… La malheureuse ! indépendamment de tous ses crimes, elle m'a pris encore et mes hardes et les cinq louis que vous m'avez donnés.

– Oh ! Thérèse, me dit Valbois, vous êtes assurément la fille la plus infortunée qu'il y ait au monde, mais vous le voyez pourtant, honnête créature, au milieu des maux qui vous accablent, une main céleste vous conserve ; que ce soit pour vous un motif de plus d'être toujours vertueuse, jamais les bonnes actions ne sont sans récompense. Nous ne poursuivrons point la Dubois, mes raisons de la laisser en paix sont les mêmes que celles que je vous exposais hier ; réparons seulement les maux qu'elle vous a faits, voilà d'abord l'argent qu'elle vous a pris.

Une heure après une couturière m'apporta deux vêtements complets et du linge.

– Mais il faut partir, Thérèse, me dit Valbois, il faut partir dans cette journée même ; la Bertrand y compte, je l'ai engagée à retarder de quelques heures pour vous, rejoignez-la.

– Ô vertueux jeune homme ! m'écriai-je en tombant dans les bras de mon bienfaiteur, puisse le ciel vous rendre un jour tous les biens que vous me faites !

– Allez, Thérèse, me répondit Valbois en m'embrassant, le bonheur que vous me souhaitez… j'en jouis déjà, puisque le vôtre est mon ouvrage… Adieu.

Voilà comme je quittai Grenoble, madame, et si je ne trouvai pas dans cette ville toute la félicité que j'y avais supposée, au moins ne rencontrai-je dans aucune, comme dans celle-là, tant d'honnêtes gens réunis pour plaindre ou calmer mes maux.

Nous étions, ma conductrice et moi, dans un petit chariot couvert attelé d'un cheval que nous conduisions du fond de cette voiture ; là étaient les marchandises de Mme Bertrand, et une petite fille de quinze mois qu'elle nourrissait encore, et que je ne tardai pas pour mon malheur de prendre bientôt dans une aussi grande amitié que pouvait le faire celle qui lui avait donné le jour.

C'était d'ailleurs une assez vilaine femme que cette Bertrand, soupçonneuse, bavarde, commère ennuyeuse et bornée. Nous descendions régulièrement chaque soir tous ses effets dans l'auberge, et nous couchions dans la même chambre. Jusqu'à Lyon, tout se passa fort bien, mais pendant les trois jours dont cette femme avait besoin pour ses affaires, je fis dans cette ville une rencontre à laquelle j'étais loin de m'attendre.

Je me promenais l'après-midi sur le quai du Rhône avec une des filles de l'auberge que j'avais priée de m'accompagner, lorsque j'aperçus tout à coup le Révérend Père Antonin de Sainte-Marie-des-Bois, maintenant supérieur de la maison de son ordre située en cette ville. Ce moine m'aborde, et après m'avoir tout bas aigrement reproché ma fuite, et m'avoir fait entendre que je courais de grands risques d'être reprise, s'il en donnait avis au couvent de Bourgogne, il m'ajouta, en se radoucissant, qu'il ne parlerait de rien si je voulais à l'instant même le venir voir dans sa nouvelle habitation avec la fille qui m'accompagnait, et qui lui paraissait de bonne prise ; puis faisant haut la même proposition à cette créature :

– Nous vous payerons bien l'une et l'autre, dit le monstre, nous sommes dix dans notre maison, et je vous promets au moins un louis de chaque, si votre complaisance est sans bornes.

Je rougis prodigieusement de ces propos ; un moment, je veux faire croire au moine qu'il se trompe : n'y réussissant pas, j'essaie des signes pour le contenir, mais rien n'en impose à cet insolent, et ses sollicitations n'en deviennent que plus chaudes ; enfin, sur nos refus réitérés de le suivre, il se borne à nous demander instamment notre adresse ; pour me débarrasser de lui, je lui en donne une fausse : il l'écrit dans son portefeuille, et nous quitte en nous assurant qu'il nous reverra bientôt.

En nous en retournant à l'auberge, j'expliquai comme je pus l'histoire de cette malheureuse connaissance à la fille qui m'accompagnait ; mais soit que ce que je lui dis ne la satisfît point, soit qu'elle eût peut-être été très fâchée d'un acte de vertu de ma part qui la privait d'une aventure où elle aurait autant gagné, elle bavarda ; je n'eus que trop lieu de m'en apercevoir aux propos de la Bertrand, lors de la malheureuse catastrophe que je vais bientôt vous raconter. Cependant le moine ne parut point, et nous partîmes.

Sorties tard de Lyon, nous ne pûmes, ce premier jour, coucher qu'à Villefranche, et ce fut là, madame, que m'arriva le malheur affreux qui me fait aujourd'hui paraître devant vous comme une criminelle, sans que je l'aie été davantage dans cette funeste circonstance de ma vie que dans aucune de celles où vous m'avez vue si injustement accablée des coups du sort, et sans qu'autre chose m'ait conduite dans l'abîme que la bonté de mon cœur et la méchanceté des hommes.

Arrivées sur les six heures du soir à Villefranche, nous nous étions pressées de souper et de nous coucher, afin d'entreprendre une plus forte marche le lendemain ; il n'y avait pas deux heures que nous reposions, lorsque nous fûmes réveillées par une fumée affreuse ; persuadées que le feu n'est pas loin, nous nous levons en hâte. Juste ciel ! les progrès de l'incendie n'étaient déjà que trop effrayants, nous ouvrons notre porte à moitié nues et n'entendons autour de nous que le fracas des murs qui s'écroulent, le bruit des charpentes qui se brisent, et les hurlements épouvantables de ceux qui tombent dans les flammes. Entourées de ces flammes dévorantes, nous ne savons déjà plus où fuir ; pour échapper à leur violence, nous nous précipitons dans leur foyer, et nous nous trouvons bientôt confondues avec la foule des malheureux qui cherchent, comme nous, leur salut dans la fuite. Je me souviens alors que ma conductrice, plus occupée d'elle que de sa fille, n'a pas songé à la garantir de la mort ; sans l'en prévenir, je vole dans notre chambre au travers des flammes qui m'atteignent et me brûlent en plusieurs endroits ; je saisis la pauvre petite créature ; je m'élance pour la rapporter à sa mère, m'appuyant sur une poutre à moitié consumée : le pied me manque, mon premier mouvement est de mettre mes mains au-devant de moi ; cette impulsion de la nature me force à lâcher le précieux fardeau que je tiens… Il m'échappe, et la malheureuse enfant tombe dans le feu sous les yeux de sa mère. En cet instant je suis saisie moi-même… on m'entraîne ; trop émue pour rien distinguer, j'ignore si ce sont des secours ou des périls qui m'environnent, mais je ne suis pour mon malheur que trop tôt éclaircie, lorsque, jetée dans une chaise de poste, je m'y trouve à côté de la Dubois qui, me mettant un pistolet sur la tempe, me menace de me brûler la cervelle si je prononce un mot…

– Ah ! scélérate, me dit-elle, je te tiens pour le coup, et cette fois tu ne m'échapperas plus.

– Oh ! madame, vous ici ! m'écriai-je.

– Tout ce qui vient de se passer est mon ouvrage, me répondit ce monstre ; c'est par un incendie que je t'ai sauvé le jour ; c'est par un incendie que tu vas le perdre ; je t'aurais poursuivie jusqu'aux enfers, s'il l'eût fallu, pour te ravoir. Monseigneur devint furieux quand il apprit ton évasion ; j'ai deux cents louis par fille que je lui procure, et non seulement il ne voulut pas me payer Eulalie, mais il me menaça de toute sa colère si je ne te ramenais pas. Je t'ai découverte, je t'ai manquée de deux heures à Lyon ; hier, j'arrivai à Villefranche une heure après toi, j'ai mis le feu à l'auberge par le moyen des satellites que j'ai toujours à mes gages ; je voulais te brûler ou t'avoir ; je t'ai, je te reconduis dans une maison que ta fuite a précipitée dans le trouble et dans l'inquiétude, et t'y ramène, Thérèse, pour y être traitée d'une cruelle manière. Monseigneur a juré qu'il n'aurait pas de supplices assez effrayants pour toi, et nous ne descendons pas de la voiture que nous ne soyons chez lui. Eh bien ! Thérèse, que penses-tu maintenant de la vertu ?

– Oh, madame ! qu'elle est bien souvent la proie du crime ; qu'elle est heureuse quand elle triomphe ; mais qu'elle doit être l'unique objet des récompenses de Dieu dans le ciel, si les forfaits de l'homme parviennent à l'écraser sur la terre.

– Tu ne seras pas longtemps sans savoir, Thérèse, s'il est vraiment un Dieu qui punisse ou qui récompense les actions des hommes… Ah ! si dans le néant éternel où tu vas rentrer tout à l'heure, il t'était permis de penser, combien tu regretterais les sacrifices infructueux que ton entêtement t'a forcée de faire à des fantômes qui ne t'ont jamais payée qu'avec des malheurs !… Thérèse, il en est encore temps, veux-tu être ma complice ? Je te sauve, il est plus fort que moi de te voir échouer sans cesse dans les routes dangereuses de la vertu. Quoi ! tu n'es pas encore assez punie de ta sagesse et de tes faux principes ? Quelles infortunes veux-tu donc pour te corriger ? Quels exemples te sont nécessaires pour te convaincre que le parti que tu prends est le plus mauvais de tous, et qu'ainsi que je te l'ai dit cent fois, on ne doit s'attendre qu'à des revers quand, prenant la foule à rebours, on veut être seule vertueuse dans une société tout à fait corrompue ? Tu comptes sur un Dieu vengeur : détrompe-toi, Thérèse, détrompe-toi, le Dieu que tu te forges n'est qu'une chimère dont la sotte existence ne se trouva jamais que dans la tête des fous ; c'est un fantôme inventé par la méchanceté des hommes, qui n'a pour but que de les tromper, ou de les armer les uns contre les autres. Le plus important service qu'on eût pu leur rendre eût été d'égorger sur-le-champ le premier imposteur qui s'avisa de leur parler d'un Dieu. Que de sang un seul meurtre eût épargné dans l'univers ! Va, va, Thérèse, la nature toujours agissante, toujours active n'a nullement besoin d'un maître pour la diriger. Et si ce maître existait effectivement, après tous les défauts dont il a rempli ses œuvres, mériterait-il de nous autre chose que des mépris et des outrages ? Ah ! s'il existe, ton Dieu, que je le hais, Thérèse, que je l'abhorre ! Oui, si cette existence était vraie, je l'avoue, le seul plaisir d'irriter perpétuellement celui qui en serait revêtu deviendrait le plus précieux dédommagement de la nécessité où je me trouverais alors d'ajouter quelque croyance en lui… Encore une fois, Thérèse, veux-tu devenir ma complice ? Un coup superbe se présente, nous l'exécuterons avec du courage ; je te sauve la vie si tu l'entreprends. Le seigneur chez qui nous allons, et que tu connais, s'isole dans la maison de campagne où il fait ses parties ; le genre dont tu vois qu'elles sont l'exige ; un seul valet l'habite avec lui, quand il y va pour ses plaisirs : l'homme qui court devant cette chaise, toi et moi, chère fille, nous voilà trois contre deux. Quand ce libertin sera dans le feu de ses voluptés, je me saisirai du sabre dont il tranche la vie de ses victimes, tu le tiendras, nous le tuerons, et mon homme pendant ce temps-là assommera son valet. Il y a de l'argent caché dans cette maison ; plus de huit cent mille francs, Thérèse, j'en suis sûre, le coup en vaut la peine… Choisis, sage créature, choisis : la mort, ou me servir ; si tu me trahis, si tu lui fais part de mon projet, je t'accuserai seule, et ne doute pas que je ne l'emporte par la confiance qu'il eut toujours en moi… Réfléchis bien avant que de me répondre ; cet homme est un scélérat : donc, en l'assassinant lui-même, nous ne faisons qu'aider aux lois desquelles il a mérité la rigueur. Il n'y a pas de jour, Thérèse, où ce coquin n'assassine une fille : est-ce donc outrager la vertu que de punir le crime ? Et la proposition raisonnable que je te fais alarmera-t-elle encore tes farouches principes ?

– N'en doutez pas, madame, répondis-je, ce n'est pas dans la vue de corriger le crime que vous me proposez cette action, c'est dans le seul motif d'en commettre un vous-même : il ne peut donc y avoir qu'un très grand mal à faire ce que vous dites, et nulle apparence de légitimité. Il y a mieux : n'eussiez-vous même pour dessein que de venger l'humanité des horreurs de cet homme, vous feriez encore mal de l'entreprendre, ce soin ne vous regarde pas : les lois sont faites pour punir les coupables, laissons-les agir, ce n'est pas à nos faibles mains que l'Être suprême a confié leur glaive ; nous ne nous en servirions pas sans les outrager elles-mêmes.

– Eh bien ! tu mourras, indigne créature, reprit la Dubois en fureur, tu mourras : ne te flatte plus d'échapper à ton sort.

– Que m'importe, répondis-je avec tranquillité, je serai délivrée de tous mes maux, le trépas n'a rien qui m'effraie, c'est le dernier sommeil de la vie, c'est le repos du malheureux…

Et cette bête féroce s'élançant à ces mots sur moi, je crus qu'elle allait m'étrangler ; elle me donna plusieurs coups dans le sein, mais me lâcha pourtant aussitôt que je criai, dans la crainte que le postillon ne m'entendît.

Cependant nous avancions fort vite ; l'homme qui courait devant faisait préparer nos chevaux, et nous n'arrêtions à aucune poste. A l'instant des relais, la Dubois reprenait son arme et me la tenait contre le cœur… Qu'entreprendre ?… En vérité, ma faiblesse et ma situation m'abattaient au point de préférer la mort aux peines de m'en garantir.

Nous étions prêtes d'entrer dans le Dauphiné, lorsque six hommes à cheval, galopant à toute bride derrière notre voiture, l'atteignirent et forcèrent, le sabre à la main, notre postillon à s'arrêter. Il y avait à trente pas du chemin une chaumière où ces cavaliers que nous reconnûmes bientôt pour être de la maréchaussée, ordonnent au postillon d'amener la voiture : quand elle y est, ils nous font descendre, et nous entrons tous chez le paysan. La Dubois, avec une effronterie inimaginable dans une femme couverte de crimes, et qui se trouve arrêtée, demanda avec hauteur à ces cavaliers si elle était connue d'eux, et de quel droit ils en usaient de cette manière avec une femme de son rang ?

– Nous n'avons pas l'honneur de vous connaître, madame, dit l'exempt ; mais nous sommes certains que vous avez dans votre voiture une malheureuse qui mit hier le feu à la principale auberge de Villefranche. Puis, me considérant : Voilà son signalement, madame, nous ne nous trompons pas ; ayez la bonté de nous la remettre et de nous apprendre comment une personne aussi respectable que vous paraissez l'être a pu se charger d'une telle femme.

– Rien que de simple à cet événement, répondit la Dubois plus insolente encore, et je ne prétends ni vous la cacher, ni prendre le parti de cette fille, s'il est certain qu'elle soit coupable du crime affreux dont vous parlez. Je logeais comme elle hier à cette auberge de Villefranche, j'en partis au milieu de ce trouble, et comme je montais dans la voiture, cette fille s'élança vers moi en implorant ma compassion, en me disant qu'elle venait de tout perdre dans cet incendie, qu'elle me suppliait de la prendre avec moi jusqu'à Lyon où elle espérait de se placer. Écoutant bien moins ma raison que mon cœur, j'acquiesçai à ses demandes ; une fois dans ma chaise, elle s'offrit à me servir ; imprudemment encore, je consentis à tout, et je la menais en Dauphiné où sont mes biens et ma famille. Assurément c'est une leçon, je reconnais bien à présent tous les inconvénients de la pitié ; je m'en corrigerai. La voilà, messieurs, la voilà ; Dieu me garde de m'intéresser à un tel monstre ! je l'abandonne à la sévérité des lois, et vous supplie de cacher avec soin le malheur que j'ai eu de la croire un instant.

Je voulus me défendre, je voulus dénoncer la vraie coupable ; mes discours furent traités de récriminations calomniatrices dont la Dubois ne se défendait qu'avec un sourire méprisant. Ô funestes effets de la misère et de la prévention, de la richesse et de l'insolence ! Était-il possible qu'une femme qui se faisait appeler madame la baronne de Fulconis, qui affichait le luxe, qui se donnait des terres, une famille, se pouvait-il qu'une telle femme pût se trouver coupable d'un crime où elle ne paraissait pas avoir le plus mince intérêt ? Tout ne me condamnait-il pas, au contraire ? J'étais sans protection, j'étais pauvre, il était bien certain que j'avais tort.

L'exempt me lut les plaintes de la Bertrand. C'était elle qui m'avait accusée ; j'avais mis le feu dans l'auberge pour la voler plus à mon aise, elle l'avait été jusqu'au dernier sou ; j'avais jeté son enfant dans le feu, pour que le désespoir où cet événement allait la plonger, en l'aveuglant sur le reste, ne lui permît pas de voir mes manœuvres : j'étais d'ailleurs, avait ajouté la Bertrand, une fille de mauvaise vie, échappée du gibet à Grenoble, et dont elle ne s'était sottement chargée que par excès de complaisance pour un jeune homme de son pays, mon amant sans doute. J'avais publiquement et en plein jour raccroché des moines à Lyon : en un mot, il n'était rien dont cette indigne créature n'eût profité pour me perdre, rien que la calomnie aigrie par le désespoir n'eût inventé pour m'avilir. A la sollicitation de cette femme, on avait fait un examen juridique sur les lieux mêmes. Le feu avait commencé dans un grenier à foin où plusieurs personnes avaient déposé que j'étais entrée le soir de ce jour funeste, et cela était vrai. Désirant un cabinet d'aisances mal indiqué par la servante à qui je m'adressai, j'étais entrée dans ce galetas, ne trouvant pas l'endroit cherché, et j'y étais restée assez de temps pour faire soupçonner ce dont on m'accusait, ou pour fournir au moins des probabilités ; et on le sait, ce sont des preuves dans ce siècle-ci. J'eus donc beau me défendre, l'exempt ne me répondit qu'en m'apprêtant des fers.

– Mais, monsieur, dis-je encore avant que de me laisser enchaîner, si j'avais volé ma compagne de route à Villefranche, l'argent devrait se trouver sur moi : qu'on me fouille.

Cette défense ingénue n'excita que des rires ; on m'assura que je n'étais pas seule, qu'on était sûr que j'avais des complices auxquels j'avais remis les sommes volées, en me sauvant. Alors la méchante Dubois, qui connaissait la flétrissure que j'avais eu le malheur de recevoir autrefois chez Rodin, contrefit un instant la commisération.

– Monsieur, dit-elle à l'exempt, on commet chaque jour tant d'erreurs sur toutes ces choses-ci, que vous me pardonnerez l'idée qui me vient : si cette fille est coupable de l'action dont on l'accuse, assurément ce n'est pas son premier forfait ; on ne parvient pas en un jour à des délits de cette nature : visitez cette fille, monsieur, je vous en prie… si par hasard vous trouviez sur son malheureux corps… mais si rien ne l'accuse, permettez-moi de la défendre et de la protéger.

L'exempt consentit à la vérification… elle allait se faire…

– Un moment, monsieur, dis-je en m'y opposant, cette recherche est inutile ; Madame sait bien que j'ai cette affreuse marque ; elle sait bien aussi quel malheur en est la cause : ce subterfuge de sa part est un surcroît d'horreurs qui se dévoileront, ainsi que le reste, au temple même de Thémis. Conduisez-y-moi, messieurs : voilà mes mains, couvrez-les de chaînes ; le crime seul rougit de les porter, la vertu malheureusement en gémit, et ne s'en effraie pas.

– En vérité, je n'aurais pas cru, dit la Dubois, que mon idée eût un tel succès ; mais comme cette créature me récompense de mes bontés pour elle par d'insidieuses inculpations, j'offre de retourner avec elle, s'il le faut.

– Cette démarche est parfaitement inutile, madame la baronne, dit l'exempt, nos recherches n'ont que cette fille pour objet : ses aveux, la marque dont elle est flétrie, tout la condamne ; nous n'avons besoin que d'elle, et nous vous demandons mille excuses de vous avoir dérangée si longtemps.

Je fus aussitôt enchaînée, jetée en croupe derrière un de ces cavaliers, et la Dubois partit en achevant de m'insulter par le don de quelques écus laissés par commisération à mes gardes pour aider à ma situation dans le triste séjour que j'allais habiter en attendant mon logement.

Ô vertu ! m'écriai-je, quand je me vis dans cette affreuse humiliation, pouvais-tu recevoir un plus sensible outrage ! Était-il possible que le crime osât t'affronter et te vaincre avec autant d'insolence et d'impunité !

Nous fûmes bientôt à Lyon ; on me précipita dès en arrivant dans le cachot des criminels, et j'y fus écrouée comme incendiaire, fille de mauvaise vie, meurtrière d'enfant et voleuse.

Il y avait eu sept personnes de brûlées dans l'auberge ; j'avais pensé l'être moi-même ; j'avais voulu sauver un enfant ; j'allais périr, mais celle qui était cause de cette horreur échappait à la vigilance des lois, à la justice du Ciel : elle triomphait, elle retournait à de nouveaux crimes, tandis qu'innocente et malheureuse, je n'avais pour perspective que le déshonneur, que la flétrissure et la mort.

Accoutumée depuis si longtemps à la calomnie, à l'injustice et au malheur, faite depuis mon enfance à ne me livrer à un sentiment de vertu qu'assurée d'y trouver des épines, ma douleur fut plus stupide que déchirante, et je pleurai moins que je ne l'aurais cru. Cependant, comme il est naturel à la créature souffrante de chercher tous les moyens possibles de se tirer de l'abîme où son infortune l'a plongée, le père Antonin me vint à l'esprit ; quelque médiocre secours que j'en espérasse, je ne me refusais point à l'envie de le voir : je le demandai, il parut. On ne lui avait pas dit par quelle personne il était désiré ; il affecta de ne pas me reconnaître ; alors je dis au concierge qu'il était effectivement possible qu'il ne se ressouvint pas de moi, n'ayant dirigé ma conscience que fort jeune, mais qu'à ce titre je demandais un entretien secret avec lui. On y consentit de part et d'autre. Dès que je fus seule avec ce religieux, je me précipitai à ses genoux, je les arrosai de mes larmes, en le conjurant de me sauver de la cruelle position où j'étais ; je lui prouvai mon innocence ; je ne lui cachai pas que les mauvais propos qu'il m'avait tenus quelques jours auparavant avaient indisposé contre moi la personne à laquelle j'étais recommandée, et qui se trouvait maintenant mon accusatrice. Le moine m'écouta très attentivement.

– Thérèse, me dit-il ensuite, ne t'emporte pas à ton ordinaire, sitôt qu'on enfreint tes maudits préjugés ; tu vois où ils t'ont conduite, et tu peux facilement te convaincre à présent qu'il vaut cent fois mieux être coquine et heureuse que sage et dans l'infortune ; ton affaire est aussi mauvaise qu'elle peut l'être, chère fille, il est inutile de te le déguiser : cette Dubois dont tu me parles, ayant le plus grand intérêt à ta perte, y travaillera sûrement sous main ; la Bertrand poursuivra ; toutes les apparences sont contre toi, et il ne faut que des apparences aujourd'hui pour faire condamner à la mort. Tu es donc une fille perdue, cela est clair. Un seul moyen peut te sauver ; je suis bien avec l'intendant, il peut beaucoup sur les juges de cette ville ; je vais lui dire que tu es ma nièce, et te réclamer à ce titre : il anéantira toute la procédure ; je demanderai à te renvoyer dans ma famille ; je te ferai enlever, mais ce sera pour t'enfermer dans notre couvent d'où tu ne sortiras de ta vie… et là, je ne te le cache pas, Thérèse, esclave asservie de mes caprices, tu les assouviras tous sans réflexion ; tu te livreras de même à ceux de mes confrères : tu seras, en un mot, à moi comme la plus soumise des victimes… Tu m'entends : la besogne est rude ; tu sais quelles sont les passions des libertins de notre espèce : détermine-toi donc, et ne fais pas attendre ta réponse.

– Allez, mon père, répondis-je avec horreur, allez, vous êtes un monstre d'oser abuser aussi cruellement de ma situation pour me placer entre la mort et l'infamie ; je saurai mourir s'il le faut, mais ce sera du moins sans remords.

– A votre volonté ! me dit ce cruel homme en se retirant ; je n'ai jamais su forcer les gens pour les rendre heureux… La vertu vous a si bien réussi jusqu'à présent, Thérèse, que vous avez raison d'encenser ses autels… Adieu : ne vous avisez pas surtout de me redemander davantage.

Il sortait ; un mouvement plus fort que moi me rentraîne à ses genoux.

– Tigre, m'écriai-je en larmes, ouvre ton cœur de roc à mes affreux revers, et ne m'impose pas pour les finir des conditions plus affreuses pour moi que la mort…

La violence de mes mouvements avait fait disparaître les voiles qui couvraient mon sein ; il était nu, mes cheveux y flottaient en désordre, il était inondé de mes larmes ; j'inspire des désirs à ce malhonnête homme… des désirs qu'il veut satisfaire à l'instant ; il ose me montrer à quel point mon état les irrite ; il ose concevoir des plaisirs au milieu des chaînes qui m'entourent, sous le glaive qui m'attend pour me frapper… J'étais à genoux… il me renverse, il se précipite avec moi sur la malheureuse paille qui me sort de lit ; je veux crier, il enfonce de rage un mouchoir dans ma boucle ; il attache mes bras : maître de moi, l'infâme m'examine partout… tout devient la proie de ses regards, de ses attouchements et de ses perfides caresses ; il assouvit enfin ses désirs.

– Écoutez, me dit-il en me détachant et se rajustant lui-même, vous ne voulez pas que je vous sois utile, à la bonne heure ! je vous laisse ; je ne vous servirai ni ne vous nuirai, mais si vous vous avisez de dire un seul mot de ce qui vient de se passer, en vous chargeant des crimes les plus énormes, je vous ôte à l'instant tout moyen de pouvoir vous défendre : réfléchissez bien avant que de parler. On me croit maître de votre confession… vous m'entendez : il nous est permis de tout révéler quand il s'agit d'un criminel ; saisissez donc bien l'esprit de ce que je vais dire au concierge, ou j'achève à l'instant de vous écraser.

Il frappe, le geôlier paraît :

– Monsieur, lui dit ce traître, cette bonne fille se trompe, elle a voulu parler d'un père Antonin qui est à Bordeaux ; je ne la connais nullement, je ne l'ai même jamais vue : elle m'a prié d'entendre sa confession, je l'ai fait, je vous salue l'un et l'autre, et je serai toujours prêt à me représenter quand on jugera mon ministère important.

Antonin sort en disant ces mots, et me laisse aussi confondue de sa fourberie que révoltée de son insolence et de son libertinage.

Quoi qu'il en fût, mon état était trop horrible pour ne pas faire usage de tout ; je me ressouvins de M. de Saint-Florent. Il m'était impossible de croire que cet homme pût me mésestimer par rapport à la conduite que j'avais observée avec lui ; je lui avais rendu autrefois un service assez important, il m'avait traitée d'une manière assez cruelle pour imaginer qu'il ne refuserait pas et de réparer ses torts envers moi dans une circonstance aussi essentielle, et de reconnaître, en ce qu'il pourrait, au moins ce que j'avais fait de si honnête pour lui ; le feu des passions pouvait l'avoir aveuglé aux deux époques où je l'avais connu, mais dans ce cas-ci, nul sentiment ne devait, selon moi, l'empêcher de me secourir… Me renouvellerait-il ses dernières propositions ? mettrait-il les secours que j'allais exiger de lui au prix des affreux services qu'il m'avait expliqués ? eh bien ! j'accepterais, et une fois libre, je trouverais bien le moyen de me soustraire au genre de vie abominable auquel il aurait eu la bassesse de m'engager. Pleine de ces réflexions, je lui écris, je lui peins mes malheurs, je le supplie de venir me voir ; mais je n'avais pas assez réfléchi sur l'âme de cet homme, quand j'avais soupçonné la bienfaisance capable d'y pénétrer ; je ne m'étais pas assez souvenue de ses maximes horribles, ou, ma malheureuse faiblesse m'engageant toujours à juger les autres d'après mon cœur, j'avais mal à propos supposé que cet homme devait se conduire avec moi comme je l'eusse certainement fait avec lui.

Il arrive ; et comme j'avais demandé à le voir seul, on le laisse en liberté dans ma chambre. Il m'avait été facile de voir, aux marques de respect qu'on lui avait prodiguées, quelle était sa prépondérance dans Lyon.

– Quoi ! c'est vous ? me dit-il en jetant sur moi des yeux de mépris, je m'étais trompé sur la lettre ; je la croyais d'une femme plus honnête que vous, et que j'aurais servie de tout mon cœur ; mais que voulez-vous que je fasse pour une imbécile de votre espèce ? Comment, vous êtes coupable de cent crimes tous plus affreux les uns que les autres, et quand on vous propose un moyen de gagner honnêtement votre vie, vous vous y refusez opiniâtrement ? On ne porta jamais la bêtise plus loin.

– Oh ! monsieur, m'écriai-je, je ne suis point coupable.

– Que faut-il donc faire pour l'être ? reprit aigrement cet homme dur. La première fois de ma vie que je vous vois, c'est au milieu d'une troupe de voleurs qui veulent m'assassiner ; maintenant, c'est dans les prisons de cette ville, accusée de trois ou quatre nouveaux crimes, et portant, dit-on, sur vos épaules la marque assurée des anciens. Si vous appelez cela être honnête, apprenez-moi donc ce qu'il faut pour ne l'être pas ?

– Juste ciel, monsieur, répondis-je, pouvez-vous me reprocher l'époque de ma vie où je vous ai connu, et ne serait-ce pas bien plutôt à moi de vous en faire rougir ? J'étais de force, vous le savez, monsieur, parmi les bandits qui vous arrêtèrent ; ils voulaient vous arracher la vie, je vous la sauvai, en facilitant votre évasion, en nous échappant tous les deux ; que fîtes-vous, homme cruel, pour me rendre grâces de ce service ? est-il possible que vous puissiez vous le rappeler sans horreur ? Vous voulûtes m'assassiner moi-même ; vous m'étourdîtes par des coups affreux, et profitant de l'état où vous m'aviez mise, vous m'arrachâtes ce que j'avais de plus cher ; par un raffinement de cruauté sans exemple, vous me dérobâtes le peu d'argent que je possédais, comme si vous eussiez désiré que l'humiliation et la misère vinssent achever d'écraser votre victime ! Vous avez bien réussi, homme barbare ; assurément vos succès sont entiers ; c'est vous qui m'avez plongée dans le malheur, c'est vous qui avez entrouvert l'abîme où je n'ai cessé de tomber depuis ce malheureux instant. J'oublie tout néanmoins, monsieur, oui, tout s'efface de ma mémoire, je vous demande même pardon d'oser vous en faire des reproches, mais pourriez-vous vous dissimuler qu'il me soit dû quelques dédommagements, quelque reconnaissance de votre part ? Ah ! daignez n'y pas fermer votre cœur quand le voile de la mort s'étend sur mes tristes jours ; ce n'est pas elle que je crains, c'est l'ignominie ; sauvez-moi de l'horreur de mourir comme une criminelle : tout ce que j'exige de vous se borne à cette seule grâce, ne me la refusez pas, et le ciel et mon cœur vous en récompenseront un jour.

J'étais en larmes, j'étais à genoux devant cet homme féroce, et loin de lire sur sa figure l'effet que je devais attendre des secousses dont je me flattais d'ébranler son âme, je n'y distinguais qu'une altération de muscles causée par cette sorte de luxure dont le germe est la cruauté. Saint-Florent était assis devant moi ; ses yeux noirs et méchants me considéraient d'une manière affreuse, et je voyais sa main faire sur lui-même des attouchements qui prouvaient qu'il s'en fallait bien que l'état où je le mettais fût de la pitié ; il se déguisa néanmoins, et se levant :

– Écoutez, me dit-il, toute votre procédure est ici dans les mains de M. de Cardoville ; je n'ai pas besoin de vous dire la place qu'il occupe ; qu'il vous suffise de savoir que de lui seul dépend votre sort. Il est mon ami intime depuis l'enfance, je vais lui parler ; s'il consent à quelques arrangements, on viendra vous prendre à l'entrée de la nuit, afin qu'il vous voie ou chez lui ou chez moi ; dans le secret d'une pareille interrogation, il lui sera bien plus facile de tourner tout en votre faveur qu'il ne le pourrait faire ici. Si cette grâce s'obtient, justifiez-vous quand vous le verrez, prouvez-lui votre innocence d'une manière qui le persuade ; c'est tout ce que je puis pour vous. Adieu, Thérèse, tenez-vous prête à tout événement, et surtout ne me faites pas faire de fausses démarches.

Saint-Florent sortit. Rien n'égalait ma perplexité ; il y avait si peu d'accord entre les propos de cet homme, le caractère que je lui connaissais, et sa conduite actuelle, que je craignis encore quelque piège ; mais daignez me juger, madame ; m'appartenait-il de balancer dans la cruelle position où j'étais ? et ne devais-je pas saisir avec empressement tout ce qui avait l'apparence du secours ? Je me déterminai donc à suivre ceux qui viendraient me prendre : faudrait-il me prostituer, je me défendrais de mon mieux ; est-ce à la mort qu'on me conduirait ? à la bonne heure ! elle ne serait pas du moins ignominieuse, et je serais débarrassée de tous mes maux. Neuf heures sonnent, le geôlier paraît ; je tremble.

– Suivez-moi, me dit ce cerbère ; c'est de la part de MM. de Saint-Florent et de Cardoville ; songez à profiter, comme il convient, de la faveur que le ciel vous offre ; nous en avons beaucoup ici qui désireraient une telle grâce et qui ne l'obtiendront jamais.

Parée du mieux qu'il m'est possible, je suis le concierge qui me remet entre les mains de deux grands drôles dont le farouche aspect redouble ma frayeur ; ils ne me disent mot : le fiacre avance, et nous descendons dans un vaste hôtel que je reconnais bientôt pour être celui de Saint-Florent. La solitude dans laquelle tout m'y paraît ne sert qu'à redoubler ma crainte. Cependant mes conducteurs me prennent par le bras, et nous montons au quatrième, dans de petits appartements qui me semblèrent aussi décorés que mystérieux. A mesure que nous avancions, toutes les portes se fermaient sur nous, et nous parvînmes ainsi dans un salon où je n'aperçus aucune fenêtre : là se trouvaient Saint-Florent et l'homme qu'on me dit être M. de Cardoville, de qui dépendait mon affaire ; ce personnage gros et replet, d'une figure sombre et farouche, pouvait avoir environ cinquante ans ; quoiqu'il fût en déshabillé, il était facile de voir que c'était un robin. Un grand air de sévérité paraissait répandu sur tout son ensemble ; il m'en imposa. Cruelle injustice de la providence, il est donc possible que le crime effraie la vertu ! Les deux hommes qui m'avaient amenée, et que je distinguais mieux à la lueur des bougies dont cette pièce était éclairée, n'avaient pas plus de vingt-cinq à trente ans. Le premier, qu'on appelait La Rose, était un beau brun, taillé comme Hercule : il me parut l'aîné ; le cadet avait des traits plus efféminés, les plus beaux cheveux châtains et de très grands yeux noirs ; il avait au moins cinq pieds six pouces, fait à peindre, et la plus belle peau du monde : on le nommait Julien. Pour Saint-Florent, vous le connaissez : autant de rudesse dans les traits que dans le caractère, et cependant quelques beautés.

– Tout est-il fermé ? dit Saint-Florent à Julien.

– Oui, monsieur, répondit le jeune homme : vos gens sont en débauche par vos ordres, et le portier, qui veille seul, aura soin de n'ouvrir à qui que ce soit.

Ce peu de mots m'éclaira, je frémis ; mais qu'eussé-je fait avec quatre hommes devant moi ?

– Asseyez-vous là, mes amis, dit Cardoville en baisant ces deux jeunes gens, nous vous emploierons au besoin.

– Thérèse, dit alors Saint-Florent en me montrant Cardoville, voilà votre juge, voilà l'homme dont vous dépendez ; nous avons raisonné de votre affaire ; mais il me semble que vos crimes sont d'une nature à ce que l'accommodement soit bien difficile.

– Elle a quarante-deux témoins contre elle, dit Cardoville assis sur les genoux de Julien, le baisant sur la bouche, et permettant à ses doigts sur ce jeune homme les attouchements les plus immodestes ; nous n'avons condamné personne à mort depuis longtemps dont les crimes soient mieux constatés !

– Moi, des crimes constatés ?

– Constatés ou non, dit Cardoville en se levant et venant effrontément me parler sous le nez, tu seras brûlée, p….., si par une entière résignation, par une obéissance aveugle, tu ne te prêtes à l'instant à tout ce que nous allons exiger de toi.

– Encore des horreurs, m'écriai-je ; eh quoi ! ce ne sera donc qu'en cédant à des infamies que l'innocence pourra triompher des pièges que lui tendent les méchants !

– Cela est dans l'ordre, reprit Saint-Florent ; il faut que le plus faible cède aux désirs du plus fort, ou qu'il soit victime de sa méchanceté : c'est votre histoire. Thérèse, obéissez donc.

Et en même temps ce libertin retroussa lestement mes jupes. Je me reculai, je le repoussai avec horreur, mais étant tombée par mon mouvement dans les bras de Cardoville, celui-ci, s'emparant de mes mains, m'exposa dès lors sans défense aux attentats de son confrère… On coupa les rubans de mes jupes, on déchira mon corset, mon mouchoir de cou, ma chemise, et dans l'instant je me trouvai sous les yeux de ces monstres aussi nue qu'en arrivant au monde.

– De la résistance ? disaient-ils l'un et l'autre en procédant à me dépouiller… de la résistance ?… cette catin imagine pouvoir nous résister ?…

Et pas un vêtement ne s'arrachait qu'il ne fût suivi de quelques coups.

Dès que je fus dans l'état qu'ils voulaient, assis tous deux sur des fauteuils cintrés, et qui s'accrochant l'un à l'autre resserraient, au milieu de leur espace vide, le malheureux individu qu'on y plaçait, ils m'examinèrent à loisir : pendant que l'un observait le devant, l'autre considérait le derrière ; puis ils changeaient, et rechangeaient encore. Je fus ainsi lorgnée, maniée, baisée plus d'une demi-heure, sans qu'aucun épisode lubrique fût négligé dans cet examen, et je crus voir qu'en ce qui s'agissait de préliminaires, tous deux avaient à peu près les mêmes fantaisies.

– Eh bien ! dit Saint-Florent à son ami, ne t'avais-je pas dit qu'elle avait un beau cul !

– Oui, parbleu ! son derrière est sublime, dit le robin qui le baisait pour lors : j'ai fort peu vu de reins moulés comme ceux-là ; c'est que c'est dur, c'est que c'est frais !… comment cela s'arrange-t-il avec une vie si débordée ?

– Mais c'est qu'elle ne s'est jamais livrée d'elle-même ; je te l'ai dit, rien de plaisant comme les aventures de cette fille ! On ne l'a jamais eue qu'en la violant (et alors il enfonce ses cinq doigts réunis dans le péristyle du temple de l'Amour), mais on l'a eue… malheureusement, car c'est beaucoup trop large pour moi : accoutumé à des prémices, je ne pourrais jamais m'arranger de cela.

Puis, me retournant, il fit la même cérémonie à mon derrière, auquel il trouva le même inconvénient.

– Eh bien ! dit Cardoville, tu sais le secret.

– Aussi m'en servirai-je, répondit Saint-Florent, et toi qui n'as pas besoin de cette même ressource, toi qui te contentes d'une activité factice qui, quelque douloureuse qu'elle soit pour une femme, perfectionne pourtant aussi bien la jouissance, tu ne l'auras qu'après moi, j'espère.

– Cela est juste, dit Cardoville, je m'occuperai, en t'observant, de ces préludes si doux à ma volupté, ; je ferai la fille avec Julien et La Rose, pendant que tu masculiniseras Thérèse, et l'un vaut bien l'autre, je pense.

– Mille fois mieux sans doute ; je suis si dégoûté des femmes !… t'imagines-tu qu'il me fût possible de jouir de ces catins-là sans les épisodes qui nous aiguillonnent si bien l'un et l'autre ?

A ces mots, ces impudiques m'ayant fait voir que leur état exigeait des plaisirs plus solides, ils se levèrent et me firent placer debout sur un large fauteuil, les coudes appuyés sur le dos de ce siège, les genoux sur les bras, et tout le train de derrière absolument penché vers eux. A peine fus-je placée qu'ils quittèrent leur culotte, retroussèrent leur chemise, et se trouvèrent ainsi, à la chaussure près, parfaitement nus de la ceinture en bas ; ils se montrèrent en cet état à mes yeux, passèrent et repassèrent plusieurs fois devant moi en affectant de me faire voir leur cul, m'assurant que c'était bien autre chose que ce que je pouvais leur offrir. Tous deux étaient effectivement formés comme des femmes dans cette partie : Cardoville surtout en offrait la blancheur et la coupe, l'élégance et le potelé ; ils se polluèrent un instant devant moi, mais sans émission.

Rien que de très ordinaire dans Cardoville ; pour Saint-Florent, c'était un monstre ; je frémis quand je pensai que tel était le dard qui m'avait immolée. Oh ! juste ciel ! comment un homme de cette taille avait-il besoin de prémices ? Pouvait-ce être autre chose que la férocité qui dirigeât de telles fantaisies ? Mais quelles nouvelles armes allaient, hélas ! se présenter à moi ! Julien et La Rose, qu'échauffait tout cela sans doute, également débarrassés de leur culotte, s'avancent la pique à la main… Oh ! madame, jamais rien de pareil n'avait encore souillé ma vue, et quelles que soient mes descriptions antérieures, ceci surpassait tout ce que j'ai pu peindre, comme l'aigle impérieux l'emporte sur la colombe. Nos deux débauchés s'emparèrent bientôt de ces dards menaçants ; ils les caressent, ils les polluent, ils les approchent de leur bouche, et le combat bientôt devient plus sérieux. Saint-Florent se penche sur le fauteuil où je suis, en telle sorte que mes fesses écartées se trouvent positivement à la hauteur de sa bouche ; il les baise, sa langue s'introduit en l'un et l'autre temple. Cardoville jouit de lui, s'offrant lui-même aux plaisirs de La Rose dont l'affreux membre s'engloutit aussitôt dans le réduit qu'on lui présente, et Julien, placé sous Saint-Florent, l'excite de sa bouche en saisissant ses hanches, et les modulant aux secousses de Cardoville qui, traitant son ami de Turc à Maure, ne le quitte pas que l'encens n'ait humecté le sanctuaire. Rien n'égalait les transports de Cardoville quand cette crise s'emparait de ses sens : s'abandonnant avec mollesse à celui qui lui sert d'époux, mais pressant avec force l'individu dont il fait sa femme, cet insigne libertin, avec des râlements semblables à ceux d'un homme qui expire, prononçait alors des blasphèmes affreux. Pour Saint-Florent, il se contint, et le tableau se dérangea sans qu'il eût encore mis du sien.

– En vérité, dit Cardoville à son ami, tu me donnes toujours autant de plaisir que lorsque tu n'avais que quinze ans… Il est vrai, continua-t-il en se retournant et baisant La Rose, que ce beau garçon sait bien m'exciter… Ne m'as-tu pas trouvé bien large aujourd'hui, cher ange ?… Le croirais-tu, Saint-Florent, c'est la trente-sixième fois que je le suis du jour… il fallait bien que cela partît. A toi, cher ami, continua cet homme abominable en se plaçant dans la bouche de Julien, le nez collé dans mon derrière et le sien offert à Saint-Florent, à toi pour la trente-septième.

Saint-Florent jouit de Cardoville, La Rose jouit de Saint-Florent, et celui-ci, au bout d'une courte carrière, brûle avec son ami le même encens qu'il en avait reçu. Si l'extase de Saint-Florent était plus concentrée, elle n'en était pas moins vive, moins bruyante, moins criminelle que celle de Cardoville ; l'un prononçait en hurlant tout ce qui lui venait à la bouche, l'autre contenait ses transports sans qu'ils en fussent moins actifs ; il choisissait ses paroles, mais elles n'en étaient que plus sales et plus impures encore : l'égarement et la rage, en un mot, paraissaient être les caractères du délire de l'un ; la méchanceté, la férocité se trouvaient peints dans l'autre.

– Allons, Thérèse, ranime-nous, dit Cardoville ; tu vois ces flambeaux éteints, il faut les rallumer de nouveau.

Pendant que Julien allait jouir de Cardoville, et La Rose de Saint-Florent, les deux libertins, penchés sur moi, devaient alternativement placer dans ma bouche leurs dards émoussés ; lorsque j'en pompais un, il fallait de mes mains secouer et polluer l'autre, puis d'une liqueur spiritueuse que l'on m'avait donnée je devais humecter et le membre même et toutes les parties adjacentes ; mais je ne devais pas seulement m'en tenir à sucer, il fallait que ma langue tournât autour des têtes, et que mes dents les mordillassent en même temps que mes lèvres les pressaient. Cependant nos deux patients étaient vigoureusement secoués ; Julien et La Rose changeaient, afin de multiplier les sensations produites par la fréquence des entrées et des sorties. Quand deux ou trois hommages eurent enfin coulé dans ces temples impurs, je m'aperçus de quelque consistance : Cardoville, quoique le plus âgé, fut le premier qui l'annonça ; une claque de toute la force de sa main sur l'un de mes tétons en fut la récompense. Saint-Florent suivit de près ; une de mes oreilles presque arrachée fut le prix de mes peines. On se remit, et peu après on m'avertit de me préparer à être traitée comme je le méritais. Au fait de l'affreux langage de ces libertins, je vis bien que les vexations allaient fondre sur moi. Les implorer dans l'état où ils venaient de se mettre l'un et l'autre n'aurait servi qu'à les enflammer davantage : ils me placèrent donc, nue comme je l'étais, au milieu d'un cercle qu'ils formèrent en s'asseyant tous quatre autour de moi. J'étais obligée de passer tour à tour devant chacun d'eux et de recevoir de lui la pénitence qu'il lui plaisait de m'ordonner ; les jeunes ne furent pas plus compatissants que les vieux, mais Cardoville surtout se distingua par des raffinements de taquineries dont Saint-Florent, tout cruel qu'il était, n'approcha qu'avec peine.

Un peu de repos succéda à ces cruelles orgies ; on me laissa respirer quelques instants ; j'étais moulue, mais ce qui me surprit, ils guérirent mes plaies en moins de temps qu'ils n'en avaient mis à les faire ; il n'en demeura pas la plus légère trace. Les lubricités se reprirent.

Il y avait des instants où tous ces corps semblaient n'en faire qu'un, et où Saint-Florent, amant et maîtresse, recevait avec profusion ce que l'impuissant Cardoville ne prêtait qu'avec économie ; le moment d'après, n'agissant plus, mais se prêtant de toutes les manières, et sa bouche et son cul servaient d'autels à d'affreux hommages. Cardoville ne peut tenir à tant de tableaux libertins. Voyant son ami déjà tout en l'air, il vient s'offrir à sa luxure : Saint-Florent en jouit ; j'aiguise les flèches, je les présente aux lieux où elles doivent s'enfoncer, et mes fesses exposées servent de perspective à la lubricité des uns, de plastron à la cruauté des autres : enfin nos deux libertins, devenus plus sages par la peine qu'ils ont à réparer, sortent de là sans aucune perte, et dans un état propre à m'effrayer plus que jamais.

– Allons, La Rose, dit Saint-Florent, prends cette gueuse et rétrécis-la-moi.

Je n'entendais pas cette expression : une cruelle expérience m'en découvrit bientôt le sens. La Rose me saisit, il me place les reins sur une sellette qui n'a pas un pied de diamètre ; là, sans autre point d'appui, mes jambes tombent d'un côté, ma tête et mes bras de l'autre ; on fixe mes quatre membres à terre dans le plus grand écart possible ; le bourreau qui va rétrécir les voies s'arme d'une longue aiguille au bout de laquelle est un fil ciré, et sans s'inquiéter ni du sang qu'il va répandre, ni des douleurs qu'il va m'occasionner, le monstre, en face des deux amis que ce spectacle amuse, ferme, au moyen d'une couture, l'entrée du temple de l'Amour ; il me retourne dès qu'il a fini, mon ventre porte sur la sellette ; mes membres pendent, on les fixe de même, et l'autel indécent de Sodome se barricade de la même manière : je ne vous parle point de mes douleurs, madame, vous devez vous les peindre ; je fus prête à m'en évanouir.

– Voilà comme il me les faut, dit Saint-Florent, quand on m'eut replacée sur les reins et qu'il vit bien à sa portée la forteresse qu'il voulait envahir. Accoutumé à ne cueillir que des prémices, comment sans cette cérémonie pourrais-je recevoir quelques plaisirs de cette créature ?

Saint-Florent était dans la plus violente érection, on l'étrillait pour la soutenir ; il s'avance, la pique à la main ; sous ses regards, pour l'exciter encore, Julien jouit de Cardoville ; Saint-Florent m'attaque : enflammé par les résistances qu'il trouve, il pousse avec une incroyable vigueur, les fils se rompent, les tourments de l'enfer n'égalent pas les miens ; plus mes douleurs sont vives, plus paraissent piquants les plaisirs de mon persécuteur. Tout cède enfin à ses efforts, je suis déchirée, le dard étincelant a touché le fond, mais Saint-Florent, qui veut ménager ses forces, ne fait que l'atteindre ; on me retourne, mêmes obstacles ; le cruel les observe en se polluant, et ses mains féroces molestent les environs pour être mieux en état d'attaquer la place. Il s'y présente, la petitesse naturelle du local rend les attaques bien plus vives, mon redoutable vainqueur a bientôt brisé tous les freins ; je suis en sang ; mais qu'importe au triomphateur ? Deux vigoureux coups de reins le placent au sanctuaire, et le scélérat y consomme un sacrifice affreux dont je n'aurais pas supporté un instant de plus les douleurs.

– A moi ! dit Cardoville, en me faisant détacher, je ne la coudrai pas, la chère fille, mais je vais la placer sur un lit de camp qui lui rendra toute la chaleur, toute l'élasticité que son tempérament ou sa vertu nous refuse.

La Rose sort aussitôt d'une grande armoire une croix diagonale d'un bois très épineux. C'est là-dessus que cet insigne débauché veut qu'on me place ; mais par quel épisode va-t-il améliorer sa cruelle jouissance ? Avant de m'attacher, Cardoville fait pénétrer lui-même dans mon derrière une boule argentée de la grosseur d'un œuf ; il l'y enfonce à force de pommade ; elle disparaît. A peine est-elle dans mon corps, que je la sens gonfler, et devenir brûlante ; sans écouter mes plaintes, je suis fortement garrottée sur ce chevalet aigu. Cardoville pénètre en se collant à moi ; il presse mon dos, mes reins et mes fesses sur les pointes qui les supportent. Julien se place également dans lui. Obligée seule à supporter le poids de ces deux corps, et n'ayant d'autre appui que ces maudits nœuds qui me disloquent, vous vous peignez facilement mes douleurs ; plus je repousse ceux qui me pressent, plus ils me rejettent sur les inégalités qui me lacèrent. Pendant ce temps, la terrible boule, remontée jusqu'à mes entrailles, les crispe, les brûle et les déchire ; je jette les hauts cris : il n'est point d'expressions dans le monde qui puissent peindre ce que j'éprouve. Cependant mon bourreau jouit ; sa bouche, imprimée sur la mienne, semble respirer ma douleur pour en accroître ses plaisirs : on ne se représente point son ivresse, mais à l'exemple de son ami, sentant ses forces prêtes à se perdre, il veut avoir tout goûté avant qu'elles ne l'abandonnent. On me retourne, la boule que l'on m'avait fait rendre va produire au vagin le même incendie qu'elle alluma dans les lieux qu'elle quitte ; elle descend, elle brûle jusqu'au fond de la matrice : on ne m'en attache pas moins sur le ventre à la perfide croix, et des parties bien plus délicates vont se molester sur les nœuds qui les reçoivent. Cardoville pénètre au sentier défendu ; il le perfore pendant qu'on jouit également de lui. Le délire s'empare enfin de mon persécuteur, ses cris affreux annoncent le complément de son crime ; je suis inondée, l'on me détache.

– Allons, mes amis, dit Cardoville aux deux jeunes gens, emparez-vous de cette catin, et jouissez-en à votre caprice ; elle est à vous, nous vous l'abandonnons.

Les deux libertins me saisissent. Pendant que l'un jouit du devant, l'autre s'enfonce dans le derrière ; ils changent et rechangent encore ; je suis plus déchirée de leur prodigieuse grosseur que je ne l'ai été du brisement des artificieuses barricades de Saint-Florent ; et lui et Cardoville s'amusent de ces jeunes gens pendant qu'ils s'occupent de moi. Saint-Florent sodomise La Rose qui me traite de la même manière, et Cardoville en fait autant à Julien qui s'excite chez moi dans un lieu plus décent. Je suis le centre de ces abominables orgies, j'en suis le point fixe et le ressort ; déjà quatre fois chacun, La Rose et Julien ont rendu leur culte à mes autels, taudis que Cardoville et Saint-Florent, moins vigoureux ou plus énervés, se contentent d'un sacrifice à ceux de mes amants. C'est le dernier, il était temps, j'étais prête à m'évanouir :

– Mon camarade vous a fait bien du mal, Thérèse, me dit Julien, et moi je vais tout réparer.

Muni d'un flacon d'essence, il m'en frotte à plusieurs reprises. Les traces des atrocités de mes bourreaux s'évanouissent, mais rien n'apaise mes douleurs ; je n'en éprouvai jamais d'aussi vives.

– Avec l'art que nous avons pour faire disparaître les vestiges de nos cruautés, celles qui voudraient se plaindre de nous n'auraient pas beau jeu, n'est-ce pas, Thérèse ? me dit Cardoville. Quelles preuves offriraient-elles de leurs accusations ?

– Oh ! dit Saint-Florent, la charmante Thérèse n'est pas dans le cas des plaintes ; à la veille d'être elle-même immolée, ce soit des prières que nous devons attendre d'elle, et non pas des accusations.

– Qu'elle n'entreprenne ni l'une ni l'autre, répliqua Cardoville ; elle nous inculperait sans être entendue : la considération, la prépondérance que nous avons dans cette ville ne permettraient pas qu'on prît garde à des plaintes qui reviendraient toujours à nous, et dont nous serions en tout temps les maîtres. Son supplice n'en serait que plus cruel et plus long. Thérèse doit sentir que nous nous sommes amusés de son individu par la raison naturelle et simple qui engage la force à abuser de la faiblesse ; elle doit sentir qu'elle ne peut échapper à son jugement ; qu'il doit être subi ; qu'elle le subira ; que ce serait en vain qu'elle divulguerait sa sortie de prison cette nuit : on ne la croirait pas ; le geôlier, tout à nous, la démentirait aussitôt. Il faut donc que cette belle et douce fille, si pénétrée de la grandeur de la providence, lui offre en paix tout ce qu'elle vient de souffrir et tout ce qui l'attend encore ; ce seront comme autant d'expiations aux crimes affreux qui la livrent aux lois. Reprenez vos habits, Thérèse, il n'est pas encore jour, les deux hommes qui vous ont amenée vont vous reconduire dans votre prison.

Je voulus dire un mot, je voulus me jeter aux genoux de ces ogres, ou pour les adoucir, ou pour leur demander la mort. Mais on m'entraîne et l'on me jette dans un fiacre où mes deux conducteurs s'enferment avec moi ; à peine y furent-ils que d'infâmes désirs les enflamment encore.

– Tiens-la-moi, dit Julien à La Rose, il faut que je la sodomise ; je n'ai jamais vu de derrière où je fusse plus voluptueusement comprimé ; je te rendrai le même service.

Le projet s'exécute, j'ai beau vouloir me défendre, Julien triomphe, et ce n'est pas sans d'affreuses douleurs que je subis cette nouvelle attaque : la grosseur excessive de l'assaillant, le déchirement de ces parties, les feux dont cette maudite boule a dévoré mes intestins, tout contribue à me faire éprouver des tourments renouvelés par La Rose dès que son camarade a fini. Avant que d'arriver, je fus donc encore une fois victime du libertinage criminel de ces indignes valets. Nous entrâmes enfin. Le geôlier nous reçut ; il était seul, il faisait encore nuit, personne ne me vit rentrer.

– Couchez-vous, me dit-il, Thérèse, en me remettant dans ma chambre, et si jamais vous vouliez dire à qui que ce fût que vous êtes sortie cette nuit de prison, souvenez-vous que je vous démentirais, et que cette inutile accusation ne vous tirerait pas d'affaire…

Et je regretterais de quitter ce monde ! me dis-je dès que je fus seule. Je craindrais d'abandonner un univers composé de tels monstres ! Ah ! que la main de Dieu m'en arrache dès l'instant même, de telle manière que bon lui semblera : je ne m'en plaindrai plus ; la seule consolation qui puisse rester au malheureux né parmi tant de bêtes féroces est l'espoir de les quitter bientôt.

Le lendemain, je n'entendis parler de rien, et résolue de m'abandonner à la providence, je végétai sans vouloir prendre aucune nourriture. Le jour d'ensuite, Cardoville vint m'interroger ; je ne pus m'empêcher de frémir en voyant avec quel sang-froid ce coquin venait exercer la justice, lui, le plus scélérat des hommes, lui qui, contre tous les droits de cette justice dont il se revêtait, venait d'abuser aussi cruellement de mon innocence et de mon infortune. J'eus beau plaider ma cause, l'art de ce malhonnête homme me composa des crimes de toutes mes défenses. Quand toutes les charges de mon procès furent bien établies selon ce juge inique, il eut l'impudence de me demander si je connaissais dans Lyon un riche particulier nommé M. de Saint-Florent ; je répondis que je le connaissais.

– Bon, dit Cardoville, il ne m'en faut pas davantage : ce M. de Saint-Florent, que vous avouez connaître, vous connaît parfaitement aussi ; il a déposé vous avoir vue dans une troupe de voleurs où vous fûtes la première à lui dérober son argent et son portefeuille. Vos camarades voulaient lui sauver la vie, vous conseillâtes de la lui ôter ; il réussit néanmoins à fuir. Ce même M. de Saint-Florent ajoute que, quelques années après, vous ayant reconnue dans Lyon, il vous avait permis de venir le saluer chez lui sur vos instances, sur votre parole d'une excellente conduite actuelle, et que là, pendant qu'il vous sermonnait, pendant qu'il vous engageait à persister dans la bonne route, vous aviez porté l'insolence et le crime jusqu'à choisir ces instants de sa bienfaisance pour lui dérober une montre et cent louis qu'il avait laissés sur sa cheminée…

Et Cardoville, profitant du dépit et de la colère où me portaient d'aussi atroces calomnies, ordonna au greffier d'écrire que j'avouais ces accusations par mon silence et par les impressions de ma figure.

Je me précipite à terre, je fais retentir la voûte de mes cris, je frappe ma tête contre les carreaux, à dessein d'y trouver une mort plus prompte, et ne rencontrant pas d'expressions à ma rage :

– Scélérat, m'écriai-je, je m'en rapporte au Dieu juste qui me vengera de tes crimes, il démêlera l'innocence, il te fera repentir de l'indigne abus que tu fais de ton autorité !

Cardoville sonne ; il dit au geôlier de me rentrer, attendu que, troublée par mon désespoir et par mes remords, je ne suis pas en état de suivre l'interrogation ; mais qu'au surplus, elle est complète puisque j'ai avoué tous mes crimes. Et le scélérat sort en paix ! Et la foudre ne l'écrase point !…

L'affaire alla bon train, conduite par la haine, la vengeance et la luxure ; je fus promptement condamnée et conduite à Paris pour la confirmation de ma sentence. C'est dans cette route fatale, et faite, quoique innocente, comme la dernière des criminelles, que les réflexions les plus amères et les plus douloureuses vinrent achever de déchirer mon cœur ! Sous quel astre fatal faut-il que je sois née, me disais-je, pour qu'il me soit impossible de concevoir un seul sentiment honnête qui ne me plonge aussitôt dans un océan d'infortunes ! Et comment se peut-il que cette providence éclairée dont je me plais d'adorer la justice, en me punissant de mes vertus, m'offre en même temps au pinacle ceux qui m'écrasaient de leurs crimes !

Un usurier, dans mon enfance, veut m'engager à commettre un vol ; je le refuse : il s'enrichit. Je tombe dans une bande de voleurs, je m'en échappe avec un homme à qui je sauve la vie : pour ma récompense, il me viole. J'arrive chez un seigneur débauché qui me fait dévorer par ses chiens, pour n'avoir pas voulu empoisonner sa tante. Je vais, de là, chez un chirurgien incestueux et meurtrier à qui je tâche d'épargner une action horrible : le bourreau me marque comme une criminelle ; ses forfaits se consomment sans doute : il fait sa fortune, et je suis obligée de mendier mon pain. Je veux m'approcher des sacrements, je veux implorer avec ferveur l'Être suprême dont je reçois néanmoins tant de maux ; le tribunal auguste où j'espère de me purifier dans l'un de nos plus saints mystères devient le théâtre sanglant de mon ignominie : le monstre qui m'abuse et qui me fouille s'élève aux plus grands honneurs de son Ordre, et je retombe dans l'abîme affreux de la misère. J'essaie de sauver une femme de la fureur de son mari : le cruel veut me faire mourir en perdant mon sang goutte à goutte. Je veux soulager un pauvre : il me vole. Je donne des secours à un homme évanoui : l'ingrat me fait tourner une roue comme une bête, et me pend pour se délecter ; les faveurs du sort l'environnent, et je suis prête à mourir sur un échafaud pour avoir travaillé de force chez lui. Une femme indigne veut me séduire pour un nouveau forfait : je perds une seconde fois le peu de bien que je possède, pour sauver les trésors de sa victime. Un homme sensible veut me dédommager de tous mes maux par l'offre de sa main : il expire dans mes bras avant que de le pouvoir. Je m'expose dans un incendie pour ravir aux flammes un enfant qui ne m'appartient pas : la mère de cet enfant m'accuse et m'intente un procès criminel. Je tombe dans les mains de ma plus mortelle ennemie, qui veut me ramener de force chez un homme dont la passion est de couper les têtes : si j'évite le glaive de ce scélérat, c'est pour retomber sous celui de Thémis. J'implore la protection d'un homme à qui j'ai sauvé la fortune et la vie ; j'ose attendre de lui de la reconnaissance ; il m'attire dans sa maison, il me soumet à des horreurs, il y fait trouver le juge inique de qui mon affaire dépend ; tous deux abusent de moi, tous deux m'outragent, tous deux hâtent ma perte ; la fortune les comble de faveurs, et je cours à la mort.

Voilà ce que les hommes m'ont fait éprouver, voilà ce que m'a appris leur dangereux commerce ; est-il étonnant que mon âme aigrie par le malheur, révoltée d'outrages et d'injustices, n'aspire plus qu'à briser ses liens ?

Mille excuses, madame, dit cette fille infortunée en terminant ici ses aventures ; mille pardons d'avoir souillé votre esprit de tant d'obscénités, d'avoir si longtemps, en un mot, abusé de votre patience. J'ai peut-être offensé le ciel par des récits impurs, j'ai renouvelé mes plaies, j'ai troublé votre repos. Adieu, madame, adieu ; l'astre se lève, mes gardes m'appellent, laissez-moi courir à mon sort, je ne le redoute plus, il abrégera mes tourments. Ce dernier instant de l'homme n'est terrible que pour l'être fortuné dont les jours se sont écoulés sans nuages ; mais la malheureuse créature qui n'a respiré que le venin des couleuvres, dont les pas chancelants n'ont pressé que des ronces, qui n'a vu le flambeau du jour que comme le voyageur égaré voit en tremblant les sillons de la foudre ; celle à qui ses cruels revers ont enlevé parents, amis, fortune, protection et secours ; celle qui n'a plus dans le monde que des pleurs pour s'abreuver et des tribulations pour se nourrir ; celle-là, dis-je, voit avancer la mort sans la craindre, elle la souhaite même comme un port assuré où la tranquillité renaîtra, pour elle, dans le sein d'un Dieu trop juste pour permettre que l'innocence, avilie sur la terre, ne trouve pas dans un autre monde le dédommagement de tant de maux.

L'honnête M. de Corville n'avait point entendu cette histoire sans en être profondément ému ; pour Mme de Lorsange en qui, comme nous l'avons dit, les monstrueuses erreurs de sa jeunesse n'avaient point éteint la sensibilité, elle était prête à s'en évanouir.

– Mademoiselle, dit-elle à Justine, il est difficile de vous entendre sans prendre à vous le plus vif intérêt ; mais faut-il l'avouer ? un sentiment inexplicable, bien plus tendre que je ne vous le peins, m'entraîne invinciblement vers vous et fait mes propres maux des vôtres. Vous m'avez déguisé votre nom, vous m'avez caché votre naissance ; je vous conjure de m'avouer votre secret ; ne vous imaginez pas que ce soit une vaine curiosité qui m'engage à vous parler ainsi… Grand Dieu ! ce que je soupçonne serait-il ?… Ô Thérèse ! si vous étiez Justine ?… si vous étiez ma sœur ?

– Justine ! madame, quel nom !

– Elle aurait aujourd'hui votre âge…

– Juliette ! est-ce toi que j'entends ? dit la malheureuse prisonnière en se jetant dans les bras de Mme de Lorsange… toi… ma sœur !… ah ! je mourrai bien moins malheureuse, puisque j'ai pu t'embrasser encore une fois !…

Et les deux sœurs, étroitement serrées dans les bras l'une de l'autre, ne s'entendaient plus que par leurs sanglots, ne s'exprimaient plus que par leurs larmes.

M. de Corville ne put retenir les siennes ; sentant qu'il lui devient impossible de ne pas prendre à cette affaire le plus grand intérêt, il passe dans une autre chambre, il écrit au chancelier, il peint en traits de feu l'horreur du sort de la pauvre Justine que nous continuerons d'appeler Thérèse ; il se rend garant de son innocence, il demande que, jusqu'à l'éclaircissement du procès, la prétendue coupable n'ait d'autre prison que son château, et s'engage à la représenter au premier ordre de ce chef souverain de la Justice ; il se fait connaître aux deux conducteurs de Thérèse, les charge de ses lettres, leur répond de la prisonnière ; il est obéi, Thérèse lui est confiée ; une voiture s'avance.

– Approchez, créature trop infortunée, dit alors M. de Corville à l'intéressante cœur de Mme de Lorsange, approchez, tout va changer pour vous ; il ne sera pas dit que vos vertus restent toujours sans récompense, et que la belle âme que vous avez reçue de la nature n'en rencontre jamais que de fer : suivez-nous, ce n'est plus que de moi que vous dépendez…

Et M. de Corville explique en peu de mots ce qu'il vient de faire.

– Homme respectable et chéri, dit Mme de Lorsange en se précipitant aux genoux de son amant, voilà le plus beau trait que vous ayez fait de vos jours ; c'est à celui qui connaît véritablement le cœur de l'homme et l'esprit de la loi à venger l'innocence opprimée. La voilà, monsieur, la voilà, votre prisonnière : va, Thérèse, va, cours, vole à l'instant te jeter aux pieds de ce protecteur équitable qui ne t'abandonnera pas comme les autres. Oh ! monsieur, si les liens de l'amour m'étaient chers avec vous, combien vont-ils me le devenir davantage, resserrés par la plus tendre estime !…

Et ces deux femmes embrassaient tour à tour les genoux d'un si généreux ami et les arrosaient de leurs larmes.

On arriva en peu d'heures au château : là. M. de Corville et Mme de Lorsange s'occupèrent à l'envi l'un de l'autre de faire passer Thérèse de l'excès du malheur au comble de l'aisance. Ils la nourrissaient avec délices des mets les plus succulents ; ils la couchaient dans les meilleurs lits, ils voulaient qu'elle ordonnât chez eux, ils y mettaient enfin toute la délicatesse qu'il était possible d'attendre de deux âmes sensibles. On lui fit faire des remèdes pendant quelques jours, on la baigna, on la para, on l'embellit ; elle était l'idole des deux amants, c'était à qui des deux lui ferait le plus tôt oublier ses malheurs. Avec quelques soins, un excellent chirurgien se chargea de faire disparaître cette marque ignominieuse, fruit cruel de la scélératesse de Rodin. Tout répondait aux soins des bienfaiteurs de Thérèse : déjà les traces de l'infortune s'effaçaient du front de cette aimable fille ; déjà les Grâces y rétablissaient leur empire. Aux teintes livides de ses joues d'albâtre succédaient les roses de son âge, flétries par autant de chagrins.

Le rire, effacé de ses lèvres depuis tant d'années, y reparut enfin sous l'aile des plaisirs. Les meilleures nouvelles venaient d'arriver de la Cour ; M. de Corville avait mis toute la France en mouvement, il avait ranimé le zèle de M. S***. qui s'était joint à lui pour peindre les malheurs de Thérèse et pour lui rendre une tranquillité qui lui était si bien due. Il arriva enfin des lettres du Roi qui purgeaient Thérèse de tous les procès injustement intentés contre elle, qui lui rendaient le titre d'honnête citoyenne, imposaient à jamais silence à tous les tribunaux du royaume où l'on avait cherché à la diffamer, et lui accordaient mille écus de pension sur l'or saisi dans l'atelier des faux-monnayeurs du Dauphiné. On avait voulu s'emparer de Cardoville et de Saint-Florent ; mais suivant la fatalité de l'étoile attachée à tous les persécuteurs de Thérèse, l'un, Cardoville, venait, avant que ses crimes ne fussent connus, d'être nommé à l'intendance de ***, l'autre à l'intendance générale du commerce des Colonies ; chacun était déjà à sa destination, les ordres ne rencontrèrent que des familles puissantes qui trouvèrent bientôt les moyens d'apaiser l'orage, et tranquilles au sein de la fortune, les forfaits de ces monstres furent bientôt oubliés[8].

A l'égard de Thérèse, sitôt qu'elle apprit tant de choses agréables pour elle, peu s'en fallut qu'elle n'expirât de joie ; elle en versa plusieurs jours de suite des larmes bien douces, dans le sein de ses protecteurs lorsque tout à coup son humeur changea, sans qu'il fût possible d'en deviner la cause. Elle devint sombre, inquiète, rêveuse ; quelquefois elle pleurait au milieu de ses amis, sans pouvoir elle-même expliquer le sujet de ses peines.

– Je ne suis pas née pour tant de félicités, disait-elle à Mme de Lorsange… Oh ! ma chère sœur, il est impossible qu'elles soient longues.

On avait beau l'assurer que toutes ses affaires étant finies, elle ne devait plus avoir d'inquiétude : rien ne parvenait à la calmer ; on eût dit que cette triste créature, uniquement destinée au malheur, et sentant la main de l'infortune toujours suspendue sur sa tête, prévît déjà les derniers coups dont elle allait être écrasée.

M. de Corville habitait encore la campagne ; on était sur la fin de l'été, on projetait une promenade que l'approche d'un orage épouvantable paraissait devoir déranger ; l'excès de la chaleur avait contraint à laisser tout ouvert. L'éclair brille, la grêle tombe, les vents sifflent, le feu du ciel agite les nues, il les ébranle d'une manière horrible ; il semblait que la nature, ennuyée de ses ouvrages, fût prête à confondre tous les éléments pour les contraindre à des formes nouvelles. Mme de Lorsange, effrayée, supplie sa sœur de fermer tout, le plus promptement possible ; Thérèse, empressée de calmer sa sœur, vole aux fenêtres qui se brisent déjà ; elle veut lutter une minute contre le vent qui la repousse : à l'instant un éclat de foudre la renverse au milieu du salon.

Mme de Lorsange jette un cri épouvantable et s'évanouit ; M. de Corville appelle au secours ; les soins se divisent, on rappelle Mme de Lorsange à la lumière, mais la malheureuse Thérèse est frappée de façon que l'espoir même ne puisse plus subsister pour elle ; la foudre était entrée par le sein droit. ; après avoir consumé sa poitrine, son visage, elle était ressortie par le milieu du ventre. Cette misérable créature faisait horreur à regarder : M. de Corville ordonne qu'on l'emporte…

– Non, dit Mme de Lorsange en se levant avec le plus grand calme ; non, laissez-la sous mes regards, monsieur ; j'ai besoin de la contempler pour m'affermir dans les résolutions que je viens de prendre. Écoutez-moi, Corville, et ne vous opposez pas surtout au parti que j'adopte, à des desseins dont rien au monde ne pourrait me distraire à présent. Les malheurs inouïs qu'éprouve cette infortunée, quoiqu'elle ait toujours respecté ses devoirs, ont quelque chose de trop extraordinaire pour ne pas m'ouvrir les yeux sur moi-même ; ne vous imaginez pas que je m'aveugle par ces fausses lueurs de félicité dont nous avons vu jouir, dans le cours des aventures de Thérèse, les scélérats qui l'ont flétrie. Ces caprices de la main du ciel sont des énigmes qu'il ne nous appartient pas de dévoiler, mais qui ne doivent jamais nous séduire. Ô mon ami ! la prospérité du crime n'est qu'une épreuve où la providence veut mettre la vertu ; elle est comme la foudre dont les feux trompeurs n'embellissent un instant l'atmosphère que pour précipiter dans les abîmes de la mort le malheureux qu'ils ont ébloui. En voilà l'exemple sous nos yeux ; les calamités incroyables, les revers effrayants et sans interruption, de cette fille charmante, sont un avertissement que l'Éternel me donne d'écouter la voix de mes remords et de me jeter enfin dans ses bras. Quelle punition dois-je craindre de lui, moi, dont le libertinage, l'irréligion et l'abandon de tous principes ont marqué chaque instant de la vie ? A quoi dois-je m'attendre, puisque c'est ainsi qu'est traitée celle qui n'eut pas de ses jours une seule erreur véritable à se reprocher ? Séparons-nous, Corville, il est temps ; aucune chaîne ne nous lie, oubliez-moi, et trouvez bon que j'aille par un repentir éternel abjurer aux pieds de l'Être suprême les infamies dont je me suis souillée. Ce coup affreux était nécessaire à ma conversion dans cette vie, il l'était au bonheur que j'ose espérer dans l'autre. Adieu, monsieur ; la dernière marque que j'attends de votre amitié est de ne faire aucune sorte de perquisitions pour savoir ce que je suis devenue. Ô Corville ! je vous attends dans un monde meilleur, vos vertus doivent vous y conduire ; puissent les macérations où je vais, pour expier mes crimes, passer les malheureuses années qui me restent, me permettre de vous y revoir un jour.

Mme de Lorsange quitte aussitôt la maison ; elle prend quelque argent avec elle, s'élance dans une voiture, abandonne à M. de Corville le reste de son bien en lui indiquant des legs pieux, et vole à Paris, où elle entre aux Carmélites, dont au bout de très peu d'années elle devient l'exemple et l'édification, autant par sa haute piété que par la sagesse de son esprit et la régularité de ses mœurs.

M. de Corville, digne d'obtenir les premiers emplois de sa patrie, y parvint, et n'en fut honoré que pour faire à la fois le bonheur des peuples, la gloire de son maître, qu'il servit bien, quoique ministre, et la fortune de ses amis.

Ô vous, qui répandîtes des larmes sur les malheurs de la vertu ; vous, qui plaignîtes l'infortunée Justine ; en pardonnant les crayons, peut-être un peu forts que l'on s'est trouvé contraint d'employer, puissiez-vous tirer au moins de cette histoire le même fruit que Mme de Lorsange ! Puissiez-vous vous convaincre avec elle que le véritable bonheur n'est qu'au sein de la vertu, et que si, dans des vues qu'il ne nous appartient pas d'approfondir, Dieu permet qu'elle soit persécutée sur la terre, c'est pour l'en dédommager dans le ciel par les plus flatteuses récompenses !

[1] Siècles à venir ! Vous ne verrez plus ce comble d'horreurs et d'infamie.

[2] Le marquis de Bièvre en fit-il jamais un qui lui valut celui du Nazaréen à son disciple : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » ? Et qu'on vienne nous dire que les calembours sont de notre siècle !

[3] Voyez un petit ouvrage intitulé : Les Jésuites en belle humeur.

[4] Voyez l'Histoire de Bretagne, par dom Lobineau.

[5] Qu'on ne prenne pas ceci pour une fable : ce malheureux personnage a existé dans Lyon même. Ce que l'on dit ici de ses manœuvres est exact : il a coûté l'honneur à quinze ou vingt mille petites malheureuses : son opération faite, on les embarquait sur le Rhône, et les villes dont il s'agit n'ont été trente ans peuplées d'objets de débauches que par les victimes de ce scélérat. Dans cet épisode-ci, il n'y a de romanesque que le nom.

[6] L'empereur chinois Kié avait une femme aussi cruelle et aussi débauchée que lui ; le sang ne leur coûtait rien à répandre, et pour leur seul plaisir, ils en versaient journellement des flots ; ils avaient, dans l'intérieur de leur palais, un cabinet secret où les victimes s'immolaient sous leurs yeux pendant qu'ils jouissaient. Théo, l'un des successeurs de ce prince, eut comme lui une femme très cruelle ; ils avaient inventé une colonne d'airain que l'on faisait rougir, et sur laquelle on attachait des infortunés sous leurs yeux : « La princesse, dit l'historien dont nous empruntons ces traits, s'amusait infiniment des contorsions et des cris de ces tristes victimes ; elle n'était pas contente si son mari ne lui donnait fréquemment ce spectacle. » (Hist. des Conj., tome VII, page 43.)

[7] Ce jeu, qui a été décrit plus haut, était fort en usage chez les Celtes dont nous descendons (voyez l'Histoire des Celtes, par M. Peloutier) ; presque tous ces écarts de débauches, ces passions singulières du libertinage, en partie décrites dans ce livre et qui éveillent ridiculement aujourd'hui l'attention des lois, étaient jadis ou des jeux de nos ancêtres qui valaient mieux que nous, ou des coutumes légales, ou des cérémonies religieuses : maintenant nous en faisons des crimes. Dans combien de cérémonies pieuses des païens faisait-on usage de la fustigation ! Plusieurs peuples employaient ces mêmes tourments ou passions pour installer leurs guerriers, cela s'appelait Huscanaver (voyez les cérémonies religieuses de tous les peuples de la terre). Ces plaisanteries, dont tout l'inconvénient peut être au plus la mort d'une catin, sont des crimes capitaux à présent ! Vivent les progrès de la civilisation ! Comme ils coopèrent au bonheur de l'homme, et comme nous sommes bien plus fortunés que nos aïeux !

[8] Quant aux moines de Sainte-Marie-des-Bois, la suppression des ordres religieux découvrira les crimes atroces de cette horrible engeance.