LA PAYSANNE PERVERTIE - Lecture en ligne - Partie 4

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LA PAYSANNE PERVERTIE
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[Ma femme lui raconte tout ce qui s’est passé, à son sujet à la maison paternelle.].

15 mars, jour de la Vierge.

Ma très chère sœur. Votre lettre a été pour nous comme un phénomène du Ciel, et je l’ai longtemps tenue, connaissant votre écriture, après l’avoir tirée de la poste, que la main me tremblait, et que le cœur me battait, sans que j’eusse la force ni l’envie de la décacheter. Je la tenais dans mes mains, en venant de V***, courant presque malgré moi, comme pour la montrer à mon mari. Mais quand j’ai été au Moulinot, tout essoufflée, il m’est venu en pensée qu’il la fallait lire, et que peut-être vouliez-vous que certaines choses ne fussent vues que de moi. Je l’ai donc décachetée, assise sous le noyer de Thomas Dondaine, et j’ai cherché à voir quelque chose, toute tremblante, n’osant lire, ni le commencement, ni la fin, ni le milieu : la tenant loin de mes yeux, pour que quelque heureux mot parût, qui me donnât la force de lire. Et le premier que j’ai vu, c’est : « Je suis prête à m’immoler au Seigneur en holocauste, fut-ce sur un bûcher, pour obtenir de sa paternelle bonté qu’il verse dans leurs cœurs, la joie que j’en ai bannie !… » Et j’ai levé au Ciel mes yeux pleins de larmes, disant au Seigneur : « Béni soyez-vous, mon Dieu ! car voilà un bon mot !… » Et j’ai lu le commencement, qui m’a fait tressauter. Et je me suis récriée : « Oui, oui, elle a encore un père, et une mère, et des frères, et des sœurs, et une belle-sœur qui l’aiment… » Car je ne comprenais pas le sens de ces paroles, que je croyais un reproche. Et j’ai lu tout du long, dévorant les lignes et les paroles, et suffoquant à chaque mot. Et j’ai fini, toute hors de moi, et me levant ensuite, j’ai couru vers chez nous, jusqu’à ce que j’y sois arrivée. Et j’ai rencontré en chemin des femmes du pays, qui me voyant courir en pleurs, m’ont dit : « Vous courez bien vite, ô Fanchon ? est-ce qu’il serait arrivé quelque malheur ? » Et je ne leur ai rien répondu, que d’un signe de la main, leur faisant à entendre que j’avais hâte. Et j’ai trouvé à l’entrée de la maison, mon fils Edmond, et ma petite Barbe-Ursule, que nous n’appelons qu’Ursule, qui m’ont dit : « Ô maman ! comme vous avez bien chaud ! » Et je ne leur ai pas répondu ; mais les embrassant seulement, et surtout ma petite, j’ai couru chez nous, où arrivait votre frère, mon mari, de la charrue du matin ; car la lecture de la lettre m’avait retardée. « Il ne fallait pas si vite courir, ma pauvre femme, m’a-t-il dit, et risquer à te faire malade ! », Mais sans lui dire une parole, je me suis jetée à son cou. Et il a dit : « Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que c’est, ma chère femme ? » Et je lui ai donné la lettre. Il l’a regardée ; et j’ai vu qu’il tremblait tout comme j’avais tremblé, n’osant lire : pourtant il s’est vite remis ; et il a lu tout bas jusqu’à la fin, cognant à tout moment ses larmes, qui coulaient et voulaient couler. Et quand il a eu fini, il a dit : « Dieu soit béni !… » Sans ajouter aucune autre parole. Et il s’est assis, rêvant, pendant que je préparais le dîner. Et à l’instant où le dîner allait être prêt, il m’a dit : « Ma femme, je vas monter avant dîner, chez mon père et ma mère, à celle fin de leur montrer cette lettre de repentance ; n’y venez-vous pas avec moi ? » Et j’y ai été avec lui. Et quand nous sommes entrés, notre bon père et notre chère mère allaient se mettre à table ; en nous voyant, ils ont dit : « Voici nos enfants qui viennent dîner avec nous : les bienvenus soient-ils ! » Et notre bonne mère s’est levée pour augmenter le dîner. Et mon mari a présenté la lettre à son père, qui l’a prise, et a regardé son fils, comme pour lui demander, de qui ? Et ayant mis ses lunettes, il a vu l’écriture, et ses mains vénérables ont défailli, comme si la lettre eût été un poids trop pesant pour elles ; et il la regardait silencieusement, les yeux baissés. Alors mon mari lui a dit : « Lisez, mon père ; car il y a un peu de consolation mêlée à la peine, et votre fille Ursule est encore votre fille ; et le Seigneur n’éconduisit pas la femme adultère, non plus que la Cananée. » Et notre père a lu bas, pendant que notre bonne mère, immobile comme une statue, pâle, tremblante, restait debout, sans presque respirer. Et quand il a eu lu, notre père a dit : « Sont-ils là tous les enfants du malheureux père et de la malheureuse mère ? » Et tous y étaient, car mon homme les avait fait avertir. Et ils ont répondu : « Nous voici tous, mon père. » Et le vénérable vieillard a recommencé de lire tout haut la lettre, s’arrêtant à chaque pose : et chacun de nous sanglotait, occupé de sa douleur, quand notre bonne mère, restée toujours debout, est tombée de sa hauteur comme morte. Heureusement son fils aîné s’est trouvé là, pour empêcher que sa tête ne portât à terre, et il l’a posée sur sa chaise, où elle a repris un peu ses sens. Et notre père l’a regardée, en lui disant : « Ma femme, le Seigneur nous a frappés par les objets de notre orgueil et de notre vanité folle ; résignez-vous à sa justice, comme à sa miséricorde, et bénissez son saint nom : car il ne faut ni découragement ni désespoir, mais confiance et soumission : il est le Dieu juste, qui punit et qui châtie, comme le Dieu bon, qui récompense et qui bienfait ; mais qui relève un jour l’humble et le repentant. Cette lettre est belle, et je la trouve contenant les sentiments qu’il faut, pour effacer de grandes fautes ! par ainsi, prenez plutôt part à la joie des anges dans le Ciel, pour une pécheresse qui fait pénitence, que de vous livrer à la douleur pour votre drachme perdue ; car elle se retrouve, Dieu merci ! – Ah ! Dieu le veuille ! a dit notre bonne mère : mais que ma fille, le fruit de mes entrailles, ait été ce qu’on dit ! c’est ma douleur éternelle ! » Et notre père a dit : « Ma femme, pleurez votre fille, car l’âme d’une mère tendre qui fut toujours en vous, se console avec des larmes ; mais mettez votre confiance dans le Seigneur : car le saint homme Job, pour chose qui lui soit arrivée, donc ne l’a maudit, comme le lui suggérait Satan, qui le tentait avec la permission de Dieu ; au contraire il l’a béni, à chaque malheur, même étant affligé en sa chair d’une honteuse et cruelle maladie, nettoyant ses plaies avec des têtes de pots cassés, assis qu’il était sur un fumier. Par ainsi, soumettez votre douleur et vos larmes au maître de tout. Car il y a de belles choses dans la lettre de votre fille, et le Seigneur a une grande miséricorde pour les grands pécheurs et les grandes pécheresses. Et il a relu la lettre, appuyant sur chaque parole, et sanglotant lui-même, comme jamais nous ne l’avons vu sangloter. « Mais c’est Edmond ! a-t-il dit enfin ! Mon Dieu ! rendez-nous Edmond ? » Et sa voix devenait si forte, et si déchirante, en disant, Mon Dieu ! rendez-nous Edmond ! qu’il nous semblait rebramer et mugir ; et nous étions quasi transis, aucun de nous n’osant lever la vue, et chacun pleurant les yeux baissés. Puis il s’est tu, et a rendu la lettre à son fils aîné, après avoir regardé l’adresse, lui disant de me la remettre. Et mon pauvre homme me l’a remise, disant : « Ma femme, notre père vous remet la lettre qui vous est adressée. » « Fanchon Berthier, a dit notre père (et c’est la première fois qu’il me nomme de mon nom de famille), serrez cette lettre, et qu’elle ne voie plus le jour ; mais conservez-la ; car elle est le cri et la lamentation d’une pauvre abandonnée, que le Seigneur regarde en sa pitié et miséricorde : partant, il ne faut pas qu’aucun étranger la voie pas même tous vos frères et sœurs, car il faut la taire à ceux d’Au** : et mettons-nous à table. » On s’y est mis ; mais à l’exception des plus jeunes, personne n’a presque rien mangé : et un chacun s’est bientôt levé de table, s’en allant mornement à son travail. Et quant à ce qui est de notre pauvre père, il y a été aussi, épierrer le champ de derrière le jardin : et comme il jetait les pierres dehors, on l’a entendu pousser des soupirs et des sanglots. Et tout un chacun disait dans le village : « C’est qu’Ursule ou Edmond sont morts ; car leur père est en grande douleur ! » Voilà, ma très chère sœur, pour la réception de votre lettre. Et il me reste à présent à vous dire ce qu’on m’a enchargée de vous répondre.

Et d’abord notre vénérable père lève de sur vous toutes les malédictions qu’il vous avait données, comme je compte de vous le dire par ci après ; et il me recommande de vous marquer qu’il est toujours votre père, et qu’on vous recevra ici comme l’enfant prodigue, en célébrant votre retour comme une fête, sans pas plus parler du passé, que s’il était non avenu. Et notre bonne mère m’en charge de vous écrire de sa part qu’elle vous porte dans son cœur, comme sa fille, tout ainsi qu’elle vous a portée dans son flanc, avant que vous vissiez le jour ; et qu’elle pleurera de joie en vous revoyant, comme elle a pleuré de douleur aux tristes nouvelles. Et notre bon père et notre bonne mère se réunissent en ce moment (car ils me regardent écrire), pour me dire et dicter ces propres paroles : « Et à qui donc pardonnerons-nous, si ce n’est à nos enfants ? » Et quant à ce qui est de mon mari, Pierre votre aîné, voici ses paroles : « Ma pauvre chère sœur, image de notre mère dans sa jeunesse, et par ce, si aimable et chère à nos yeux, revenez, je vous en prie, vers votre pauvre famille, qui verra en vous, non une coupable, puisque par votre belle pénitence et vos beaux sentiments, vous êtes plutôt une sainte à ce jourd’hui, mais le jouet du sort et de la méchanceté d’autrui… Quant à mon égard, ma chère Ursule (dit-il), je ne te reverrai qu’avec respect, contemplant en toi une fille malheureuse, illustrée par son malheur, et que Dieu a rappelée à lui, peut-être plus sûrement, que si, sans aucun écart, il t’eût fait marquise, et la protectrice de notre famille. Par ainsi, chère sœur, laisse entrer dans ton pauvre cœur le baume de la consolation. Et sur ce, je t’embrasse. » Pour à l’égard de nos autres frères et sœurs, un chacun d’eux et d’elles m’en chargent de vous dire qu’ils adoptent en tout le discours de leur aîné, comme exprimant leurs véritables sentiments. Et pour à mon égard à moi, ma chère Ursule, je ne saurais que je ne sente se fondre mon pauvre cœur, quand je me rappelle notre tendre amitié de jeunesse, toujours entretenue ; si bien que de toutes vos sœurs et belles-sœurs, toutes méritantes, c’est moi que vous avez choisie pour votre confidente et correspondante ici. Aussi tel est mon vœu, qu’il n’y a pas de minute dans le jour où je ne vous aie désirée depuis un si long temps : et quand j’entendais me parler de vous, je ne le pouvais croire, et bouchais mes oreilles, pour ne pas entendre le mal : et je ne crois aujourd’hui que votre lettre. Mais aussi, loin de vous honnir et mépriser, quand je viens à songer à toutes vos perfections, je me jette à genoux, et me récrie à Dieu : « Ô mon Seigneur ! grâces vous sont dues si je ne suis pas pire ; car je ne valais pas Ursule, et tout ce que je vaux, je le dois à la faveur que vous m’avez faite de me donner un bon mari, et de me garder au village ! à la ville, ô mon Dieu ! que serais-je devenue ! » Voilà pour la réponse, chère sœur : nous vous attendons ; et s’il vous plaît nous marquer vos besoins, et même que mon mari courre vous chercher, il y courra : veuillez seulement nous donner vos ordres, à tous tant que nous sommes de frères et sœurs, et mettre votre entière confiance dans le tendre et bon cœur de vos père et mère. Et pourtant vous faut-il faire le récit de tout ce qui s’est passé ici à votre sujet, depuis votre cessation de lettres, de tous les discours qui se sont tenus par des étrangers, ainsi que des lettres qui nous ont été écrites à votre encontre et du très cher Edmond : et ce que vous venez de lire, sera un bon préservatif.

D’abord, tout de suite que M. le marquis et M. le conseiller furent mariés, notre père dit : « Il faut qu’Ursule s’en revienne ; elle n’a plus que faire là. » Mais il ne dit pas qu’on vous l’écrivît. Bien du temps par après, on entendit comme un bruit, que vous étiez la maîtresse du marquis. Mais ce bruit tomba, par la vérité qui se sut, on ne sait comment, qu’il vous traitait avec considération à cause de votre fils, et nous n’en baissions pas la tête. Tout ça alla un peu de temps assez bien ; si ce n’est qu’il passa par V***, un monsieur qui dit qu’il y avait une jolie fille de S** bien pimpante à Paris, qui avait plus de diamants qu’une duchesse, et que tout le monde admirait. Il n’en dit pas davantage, et on ne savait ici si c’était louange ou blâme. Mais cependant notre père se mit fort en colère, disant que vous aviez donc les pompes de Satan, auxquelles vous aviez renoncé au baptême, et que bientôt vous auriez ses œuvres, si vous ne les aviez déjà. Et il en chargea mon mari de vous écrire de revenir aussitôt la lettre vue. Et mon mari vous écrivit à l’adresse de la bonne dame Canon, laquelle renvoya la lettre à mon mari, disant que vous étiez une fille perdue, et qu’elle ne savait où vous trouver ; que vous vous étiez fait mettre au Catalogue d’Opéra ; ce qui ôtait sur vous tout pouvoir à père et à mère. Cette nouvelle fit entrer notre père dans la colère la plus terrible, et il disait : « Qu’est-ce que c’est que le Catalogue d’Opéra qui ôte tout pouvoir à père et à mère ? Ça ne peut être en pays chrétien, et je me moque d’Opéra, à qui je répondrai comme il faut, quand il serait le diable : ce qu’il doit être, si ça est vrai. » Et ayant fait lui-même un voyage à Au**, pour y voir Mme Parangon, conduit pourtant par mon mari, cette dame ne sut bonnement que dire, si ce n’est que vous ne lui aviez pas fait réponse ; et deux larmes qu’elle tâchait de cacher, l’ayant trahie, notre père voulut s’en revenir tout de suite. Et arrivé qu’il fut à la maison, devant nous tous il prononça ces terribles paroles : « Maudite soit la fille qui fait baisser les yeux à sa mère, et fait montrer au doigt son père, en disant : – Voilà le père et la mère d’une catin. Je lui donne ma malédiction, et le Ciel la punisse comme elle le mérite. Exaucez, ô mon Dieu, un père dont le cœur est navré de douleur, par une fille dénaturée, et que le nom d’Ursule devienne une honte à jamais pour celle qui l’a profané ! » Et notre pauvre mère tremblante, est tombée à ses genoux, en lui disant : Mon mari et mon seigneur, est-il bien possible que vous maudissiez le fruit de mes entrailles, que j’ai porté dans mon flanc ! et suis-je donc maudite aussi ? – Non ! non ! Relevez-vous, femme ; je ne maudis pas ce que Dieu a béni, et nous l’avons été ensemble au jour de notre mariage, encore heureux, puisqu’il me reste de bons enfants ! » Et il a tendu les bras à ses autres enfants, en leur disant : « Consolez votre mère ; car la voilà navrée, et la malheureuse, qui m’a navré, la navre aussi, pour qu’elle soit doublement parricide… Ma femme, votre fille est perdue : voulez-vous que je soutienne le vice ? je la retranche de votre sein et de notre famille, afin qu’en la vouant à la céleste vengeance qu’elle a provoquée, je garantisse des têtes innocentes, nos bons enfants d’ici, nos petits-enfants, encore vêtus de la robe blanche… – Oh ! oh ! a dit notre pauvre mère, est-ce avec mon sang qu’il faut apaiser colère du Ciel, et devez-vous sacrifier ma pauvre fille !… Pauvre Ursule ! te voilà immolée à tes frères et sœurs ; mais pas un ne voudra de l’immolation !… » Et tous nous avons crié : « Non, non, ma mère, nous n’en voulons pas ! et s’il faut qu’elle soit punie, partageons entre nous sa peine, et que la malédiction paternelle s’amoindrisse, en nous frappant tous, nous et nos enfants ! » Et notre père, les larmes aux yeux a dit : « Elle vous frappera donc, car une voix secrète me le dit… Ô mes enfants ! mes chers enfants ! vous méritiez un meilleur sort ! Et c’est moi qui ai voulu mettre à la ville Edmond et Ursule : que je sois frappé seul, s’il se peut !… Frappe, mon Seigneur, frappe le père coupable mais épargne les enfants ! » Et tous à genoux, nous avons crié à la fois : « Eh ! non, non ! mon Dieu ! frappez-nous, frappez-nous ; mais épargnez votre image ! » Cette affection de ses enfants les uns pour les autres et pour lui calma un peu notre bon père, et les larmes lui ruisselèrent des yeux, en lisant le chapitre de la Bible, où les Israélites pleurent la tribu de Benjamin qu’ils avaient massacrée, disant : « Hélas ! hélas ! il y a une tribu de moins en Israël ! » et notre bon père s’arrêta là suffoqué, si bien qu’il interrompit la lecture, et ferma le saint livre. Et depuis ce moment, il parut toujours affligé. Mais ce fut bien pis quelque temps par après, quand nous reçûmes la malheureuse lettre, qui nous apprenait que vous étiez mariée à un porteur d’eau ! Notre pauvre père en fut à son tour immobile comme une pierre ; et il dit à notre bonne mère : Voilà que je l’ai maudite, et le Seigneur l’a ratifié. – Ô mon mari ! vous l’aviez démaudie ! » Notre père secoua la tête, et s’en alla se promener seul dans l’enclos soupirant ; et on le voyait de temps en temps, porter vers le Ciel ses regards et ses mains. Et notre pauvre bonne mère, elle, était à genoux pleurant, et récitant des prières. Et notre père étant revenu, il dit à notre mère : « Ma femme, appelez votre fils aîné. » Lequel vint aussitôt qu’il entendit la faible voix de sa mère. Et notre père lui dit : « Écris à Edmond : car par aventure nous donnera-t-il quelque consolation. » Et mon mari écrivit à notre frère. Et voilà qu’Edmond répondit par deux si terribles lettres, que mon pauvre homme ne les osa montrer : mais il dit que vous étiez perdue de fait, et que notre frère ne savait où vous étiez. Notre père supporta mieux ça que le déshonneur, et il dit : « Je la pleurerai morte du moins ! » Mais notre pauvre mère, pas si forte, tomba comme en langueur. Et mon mari, un jour, croyant que notre père pourrait soutenir la lecture des lettres d’Edmond, il la lui fit, avec sa réponse. Et notre père bondit (car vous savez qu’il est vif), en entendant le récit de la fureur d’Edmond ; et au lieu de colère contre lui, il dit : « Il a bien fait ! et j’aime son désespoir ; c’est moi, c’est moi qu’Edmond !… » Et ayant lu quelle lettre son fils-aîné écrivait à son frère, il ajouta : « Mais voilà mon sage et respectable père. Dieu te bénisse, mon fils ; car tu vaux mieux que moi, comme disait Saül à David, par lequel il avait été épargné dans la caverne. Et tu n’as pas été voir ton frère, comme tu le marquais ? – Pardonnez, mon père. Car j’ai fait mes informations à Mme Parangon, laquelle en a fait à son ami dangereux, lequel le pleurait lui-même, ne sachant ce qu’il était devenu. Et j’allai en deux jours jusqu’à Paris, où je ne trouvai personne, à qui m’informer. » Et depuis ce moment notre père nous demandait souvent, à mon mari et à moi, si nous avions des nouvelles ? Mais nous n’en avions pas à lui donner ; car Edmond a été jusqu’à présent sans nous écrire depuis ces deux lettres, et nous n’en avons eu de nouvelles que par vous. Aussi votre dernière ligne d’Edmond a-t-elle causé une joie universelle, au milieu même des larmes de douleur. Et voilà encore un article de ma lettre terminé, très chère sœur. Il ne m’en reste plus qu’un.

C’est que tout aussitôt que nous avons eu ces nouvelles, par votre lettre, mon mari, avec la permission de notre père, a bien vite été les porter à la chère dame Parangon ; car il était dit, entre cette bonne dame et nous, que le premier qui aurait des nouvelles, les ferait savoir à l’autre. Si bien que mon mari y a été. Et en entrant, il l’a trouvée avec une petite fille jolie comme la mère, à laquelle elle montrait à lire. Et en voyant mon mari, elle a dit à l’enfant : « Allez embrasser cet honnête et digne homme, car vous l’aimerez bien un jour. » Et la jolie enfant est venue embrasser et faire ses petites caresses à mon pauvre homme, avant qu’il ouvrît la bouche. Puis il a dit : « Madame, il y a des nouvelles. – Il y a des nouvelles ! ô bon Pierre ! – Mais je ne sais, madame, vu votre bonne et belle âme à notre égard, si je vous les dois montrer ? – Montrez, montrez, mon cher Pierre !… Et de qui sont-elles ? – De tous deux, madame. – De tous deux !… » Et la bonne dame, demi renversée sur sa chaise, et les yeux fermés, a semblé se trouver mal ; elle a pourtant dit : « Ils vivent ? – Ils vivent, chère madame. – Ce mot me rassure : donnez, je vous en prie ? » Et il lui a donné votre lettre. Et elle l’a lue, mais par pauses, fondante en larmes, et n’y pouvant quasi voir. Et quand elle a eu lu Edmond me vient voir quelquefois, elle s’est écriée : « Ô ! les cruels ! ils m’ont oubliée ! tous deux ! tous deux !… Mais cette infortunée Ursule !… Mon cher Pierre ! il ne faut pas montrer cet objet de douleur à vos pauvres père et mère : c’est moi qui l’irai chercher. Je sais donc où elle est enfin !… Allons, dînons, et je vais tout préparer pour mon départ. » Et c’est elle, très chère sœur, qui vous remettra cette lettre ; car mon mari retourne aujourd’hui lui porter le plein pouvoir de nos père et mère.

Je suis, etc.

FANCHON BERTHIER, femme PIERRE R**.

Lettre 151. Mme Parangon, à Fanchon.

[Mme Parangon raconte comment elle a repris Ursule.].

1er avril.

Nous sommes arrivées ici d’avant-hier, ma chère Fanchon, Ursule et moi : je l’ai ; je ne la quitterai plus. Elle est rétablie : sa difformité s’efface ; un sourire est déjà revenu, depuis que nous sommes ensemble. Elle a des sentiments qui me pénètrent d’estime, et j’ose dire de vénération pour elle. Je commence par le plus pressé, comme vous avez fait quelquefois, mais je ne me dispenserai pas des détails, dont vous et toute votre estimable famille devez être très avides.

Vous savez que dès que j’ai su où était Ursule, je me suis préparée au départ. Le lendemain avec le jour, j’étais en route, et je croyais que la chaise qui me conduisait était immobile, tant mon impatience la gagnait de vitesse. J’arrivai le soir même à dix heures. Je descendis à la porte de la maison : mais tout était fermé ; il aurait fallu des ordres du roi pour me faire ouvrir. Cependant je m’y obstinai, et l’on m’ouvrit. Sans m’expliquer, je demandai la Supérieure, une des plus respectables femmes que j’aie vues. Heureusement elle était encore debout, occupée à régler des comptes. Elle me reçut d’un air riant, et voyant mon air ardent et empressé, elle eut la bonté de me demander pour qui je m’intéressais ? je répondis : « Pour Ursule R**. Je m’en doutais madame. Vous lui tenez, apparemment ? – Ah ! si je lui tiens ! Oui, oui, madame !… Je vous en prie, donnez-la-moi ce soir ! – C’est bien prompt !… On va l’avertir. Vous permettez que je sois témoin de votre entrevue, afin de connaître parfaitement quels sentiments elle a pour vous par son abord ? C’est une fille que, nous estimons beaucoup ici ! (Elle avait envoyé chercher Ursule). Sa conduite que rien ne nécessite, puisqu’elle est libre, et qu’elle reste volontairement, est un si beau modèle, que c’est une perte irréparable pour la maison qu’elle en sorte. Je ne sais si elle a été bien coupable ; mais sa pénitence a été excessive je l’ai forcée à l’adoucir, tout en l’admirant, et elle m’a obéi, avec cette douceur et cette soumission qui caractérisent la vraie piété. Ces viles créatures, que nous avons ici, précieuses cependant, puisqu’elles ont une âme, ces créatures, qui ne respectent rien, honorent Ursule, et dans leur grossier vocabulaire, elles la louent, et lui donnent des marques de respect. La plus perdue de toutes, celle qui, renfermée ici pour la sixième fois, semblait pour les autres un levain de corruption et d’infamie, s’agenouille devant elle, et hier, lui demanda ses prières : de sorte que cette infortunée va peut-être devoir son salut à Ursule. Il en est sorti beaucoup de cette maison qui, instruites par elle, ont promis de quitter le vice ; j’en connais plus de douze qui l’ont quitté, et à qui je fais passer les secours et les encouragements au bien que des personnes pieuses me confient… Mais voici Ursule : elle porte ici le nom de sœur Marie. » Ursule est entrée modestement, et ses yeux s’étant d’abord portés vers la supérieure, elle l’a saluée : puis se retournant vivement de mon côté, elle a paru me considérer sous mon habit de deuil avec une méditation profonde, dont elle est sortie par un cri, en se précipitant à mes genoux. J’étais si émue que je ne pouvais parler.

Cependant Ursule était prosternée, sans articuler une parole. Je l’ai voulu soulever : « Ah ! Dieu ! s’est-elle écriée, est-ce vous, madame, qui venez à moi ! – Oui, ma chère fille. Je sus hier par ton frère aîné où tu étais, et me voilà ; je n’ai pas perdu un seul instant ! – Ô bonté !… que je ne mérite plus !… – Si, tu la mérites, puisque tu es nécessaire à mon cœur ; puisque je t’aime, et que tu vas faire couler dans la paix le reste de mes jours… – Infortunée… – Je t’emmène, à l’instant : viens avec moi chez ma tante ; ma sœur, ta tendre et constante amie, malgré ton oubli de tant d’années ! ma sœur va te revoir avec autant de plaisir que j’en ai moi-même. – Non, non ; je reste ici. – Et moi, je veux t’emmener ; je l’ai promis à ta famille, et de ne te jamais quitter qu’à la mort ; j’ai son aveu ; c’est l’ordre de ton respectable père… – Arrêtez, madame : à ce mot je n’ai rien à répliquer : que voulez-vous que le fasse ? Te préparer à sortir avec moi ; Mme la supérieure le veut bien. – L’obéissance, madame, dit-elle à la supérieure passe le sacrifice : mon père a parlé, j’obéis, et je vais suivre la plus digne et la plus parfaite des femmes qui vivent dans le monde. » Elle a fait une révérence, en disant : J’emmènerai ma compagne, madame ? – Vous le pouvez, a dit la supérieure : son temps de force est écoulé depuis longtemps ; elle est libre… » Et s’adressant à moi, quand Ursule a été partie, elle m’a dit : « Cette entrevue me décide à vous laisser emmener votre amie dès ce soir : je ne vous demande pas qui vous êtes ; la conversation que je viens d’entendre, m’en apprend assez. – Madame, je suis celle qui ai tiré cette infortunée du sein de sa famille et de sous les yeux de ses vertueux parents, pour lui faire trouver à la ville un sort plus doux. Et vous voyez à quoi j’ai réussi ! ».

Ursule est rentrée aussitôt avec une fille, qui a été sa femme de chambre et que l’abominable homme qui…, avait fait renfermer à l’hôpital pour trois ans. Nous sommes sorties toutes trois à onze heures, et nous nous sommes arrangées comme nous avons pu dans la chaise.

À notre arrivée chez Mme Canon, qui était au lit, et que j’ai défendu qu’on éveillât, j’ai mis Ursule dans la même chambre qu’elle avait autrefois occupée : elle n’a pu s’y revoir sans attendrissement, et elle est restée immobile, à repasser dans son esprit, à ce qu’il m’a paru, ce qui était arrivé depuis qu’elle avait quitté cet asile. Elle s’est mise à genoux, fondante en larmes, et priant, jusqu’au moment où ma sœur Fanchette, qui se levait pour nous recevoir, est entrée vers nous. Elle s’est jetée à mon cou sans voir Ursule, que je lui ai enfin montrée. « Ursule ! Elle vit !… Ah ! ma chère Ursule !… » Elle a voulu l’embrasser ; Ursule l’en a empêchée de la main, en lui disant : « Fille aimable et pure, ne vous souillez pas ! » Ma sœur interdite m’a regardée. Je lui ai dit qu’Ursule avait aussi refusé mon embrassement (j’avais oublié de vous le dire) ; mais Fanchette ayant voulu absolument l’embrasser, il a fallu qu’Ursule cédât ; et je l’ai aussi embrassée à mon tour.

Le lendemain, j’ai été dès le matin à la chambre de votre sœur, de peur qu’elle ne me prévînt, en se présentant à ma tante. Je l’ai trouvée habillée, et à genoux. « Enfin, je renais, m’a-t-elle dit, dans cette chère maison : mais je ne suis plus digne que d’y être la servante de tout le monde. – J’y consens, pourvu que tout le monde y soit aussi la vôtre. Il faut que je salue Mme Canon ; je l’ai entendue ; elle est levée, et j’allais passer chez elle quand vous êtes entrée. Je l’ai craint : je ne veux pas que vous la voyiez sans moi, je vais m’habiller, et nous la verrons ensemble. » Tandis que je parlais, ma tante, qui venait d’apprendre mon arrivée, est entrée dans ma chambre, et ma sœur est venue m’avertir qu’elle m’y cherchait. J’y ai couru. Mais je ne l’y ai plus trouvée. Je me suis mise à m’habiller très à la hâte, à l’aide de Fanchette et de l’ancienne femme de chambre d’Ursule, que sa maîtresse m’avait envoyée. Mais pendant ce temps-là, ma tante qui avait entendu ma voix, a été dans la chambre d’Ursule, qu’elle a retrouvée à genoux. Elle l’a regardée, sans parler, ne la connaissant pas : puis s’avançant et lui voyant à demi le visage, elle a poussé un cri de frayeur, qui a fait lever Ursule, pour venir à elle. « Qui est-ce, qui est-ce ? disait ma tante. – C’est la malheureuse Ursule, madame, qui vous demande le pardon, et des prières. » Ce dernier mot a confirmé ma pauvre tante dans sa première idée ; elle s’est mise à genoux, et a récité tout ce qui lui est venu à l’esprit, en disant à Ursule qu’elle lui ferait dire des messes. Votre sœur, qui enfin a compris son erreur, et qu’elle l’avait effrayée, est aussitôt venue me chercher, afin que je la rassurasse. Mais ma présence même ne la persuadait pas. Elle croyait Ursule morte, et que c’était son ombre. Nous l’avons remise au lit avec la fièvre. Vous imaginez que je me suis bien repentie de ne l’avoir pas été d’abord prévenir : mais je ne m’attendais pas à ce qui est arrivé. Ursule était au désespoir de cet accident, que le grand âge de ma tante pouvait rendre dangereux : mais nous sommes parvenues dans la journée à la calmer, et le soir même, elle a voulu parler à Ursule, qu’elle à grondée comme une mère gronde sa fille. Nous avons pris jour au lendemain, pour lui faire le récit de tout ce qu’a souffert l’infortunée. À ce récit, que nous n’avons fait que lire, parce qu’Ursule l’avait écrit de sa main, et l’avait conservé, ma bonne tante tantôt fondait en larmes, et tantôt se mettait dans une vive colère contre Ursule, de ce qu’elle n’avait pas eu recours à elle. Moi-même, je n’ai pu, sans frémir, entendre… de si horribles choses, et Fanchette s’est trouvée mal. Vous verrez ce récit : cela passe toute imagination. Je ne crains qu’une chose, c’est que venant à faire une impression trop vive sur vos père et mère, il ne leur soit funeste.

J’ai ensuite dit à ma tante que l’air de ce pays n’était pas bon pour Ursule, à laquelle il rappelait trop vivement ses malheurs, et que je partirais dès le lendemain ; mais que je lui laissais Fanchette. J’ai appris alors à Ursule que j’étais veuve, et que le deuil qu’elle voyait était celui de mon mari ; que nous vivrions absolument ensemble chez moi, comme deux sœurs ; que je la regarderais comme étant la mienne : et j’ai ajouté avec un sentiment cruel, et doux dans un autre sens, que c’était à plus d’un titre.

Le lendemain, je suis sortie avec ma sœur Fanchette, pour quelques achats que j’avais à faire ; et je vous avouerai que je vis Edmond. M’a-t-il aperçue ? c’est ce que j’ignore. Cela me fit penser, à mon retour, à lui écrire deux mots, pour lui annoncer que j’emmenais Ursule, et qu’il ne la cherchât plus où elle avait été. J’eus soins de ne lui faire tenir cette lettre qu’à l’instant de mon départ, et après m’être bien assurée de sa demeure, qui est rue Galande, près la place Maubert, chez un pâtissier, au quatrième : je vous la donne, pour que vous en fassiez usage, si vous le jugez à propos. Il me parut assez proprement vêtu ; mais pâle, l’air inquiet et triste, marchant par bonds, et jetant souvent les yeux de côté et d’autre, comme un homme qui cherche quelqu’un. Sa vue m’a fait tressaillir, et je l’aurais peut-être appelé, si j’en avais eu la force. Mais il est disparu, à l’instant où j’en formais la résolution. Depuis j’en ai changé.

Ursule se trouve mieux ici qu’à Paris. Elle a sa femme de chambre avec elle, et je veux qu’elle la garde ; cette pauvre fille avait un vilain nom ; Ursule le lui a changé, après l’avoir retrouvée : c’est une Frémi, d’une assez bonne famille d’Au**, c’est une bonne fille ; elle aime bien sa maîtresse. Pour moi, je ne saurais vous dire combien je remercie Dieu de me l’avoir rendue : tout ce que je possède est à nous deux. Je suis très fâchée de ne pas avoir eu des nouvelles de son fils, avant de quitter Paris ; mais j’ai prié ma sœur et ma tante de s’en procurer, soit par le moyen d’Edmond, soit directement par le marquis. Votre sœur n’est connue ici de personne, que du conseiller ; encore ignore-t-il absolument tous les tristes détails. Sa femme est attaquée de la poitrine, et traîne en langueur. La santé n’est pas toujours où elle devrait être ; souvent elle accompagne ceux que la douleur aurait dû moissonner ! Au plaisir de vous voir, ou ici, ou chez vous, ma chère Fanchon, suivant la santé d’Ursule, qui est fort dérangée.

P.-S. – Je viens de perdre ma chère tante Canon ; j’en reçois la nouvelle à l’instant : Ursule s’accuse de sa mort !… C’est à ce coup que je n’ai plus de mère !

Lettre 152. Edmée, à Fanchon.

[Elle nous parle en bien d’Ursule, demandant qu’elle tienne son enfant, et nous fait le tableau du bonheur de leur double ménage.].

12 mai.

Ma très chère sœur,

Je vous écris pour vous dire que la chère sœur Ursule, qui est arrivée ici avec Mme Parangon, comme vous le savez, me refuse de tenir l’enfant que je porte, et qui, s’il plaît à Dieu, et s’il est un garçon, portera le nom du cher frère absent, dont il y avait si longtemps que nous n’avions eu aucune nouvelle, personne ne nous en voulant donner. Vous savez pourtant que mon mari aime bien son frère Edmond : et quant à moi, je n’oublierai jamais que je lui dois le contentement que j’ai, d’avoir un bon mari, doux et honnête homme, et un bon beau-frère ; si bien que ma sœur et moi nous lui sommes redevables de tout ce que nous avons de bonheur. C’est par cette raison, et par rapport à elle-même, que je voudrais que la chère sœur Ursule tienne l’enfant que je vais mettre au monde, et qu’elle lui impose le nom du cher frère avec qui elle a été depuis si longtemps. Je ne sais pas ce qu’elle m’a été dire, qu’il lui fallait pour cela le commandement de nos chers père et mère, attendu qu’elle se croyait par elle-même indigne de nommer un de leurs petits-enfants. Je lui ai dit là-dessus que frères et sœurs étaient tous dignes les uns des autres. Et elle m’a répondu que cela n’était pas toujours vrai. Je vous écris donc, très chère sœur, et par l’amitié que je vous porte, et parce que vous êtes la femme de l’aîné, pour que vous ayez la bonté d’avoir le commandement de nos père et mère, au sujet de ma demande.

Je vous dirai que la chère sœur vit dans une grande réserve et modestie, ne sortant qu’avec Mme Parangon, et vêtue comme elle d’un deuil simple : elle n’est pas d’une bonne santé pour le présent, paraissant languissante, et cependant elle a quelque chose de joyeux dans les traits du visage ; comme se trouvant où elle se désire, qui est d’être avec Mme Parangon, car c’est une excellente dame, estimée ici de tout le monde. Mon mari et le frère Georget vont la voir de deux soirs l’un, et ma sœur et moi l’autre soir ; et son entretien n’est qu’édification : ce qui montre bien la fausseté de certains bruits sourds qui avaient couru ici. Elle va, autant qu’elle le peut, à l’Hôtel-Dieu, servir les pauvres, et je pense qu’elle aurait comme envie de se faire hospitalière. Je ne la trouve plus si changée de ce qu’elle était que les premiers jours ; car à peine ai-je pu la reconnaître, à la première fois : mais vous savez que je l’ai vue la moins de toutes nos sœurs. Mme Parangon m’a dit qu’elle contait de vous la mener, lorsqu’elle serait plus forte, et que je serai relevée ; espérant que je pourrai les accompagner ; ce qui est tout mon désir. Quant au très cher Edmond, notre sœur ne nous en parle qu’avec la plus grande réserve, disant qu’il est dans une grande ville bien dangereuse ! et qu’elle nous recommande de ne pas l’oublier dans nos prières. Ce qui nous fait bien raisonner tous quatre, quand nous sommes réunis les soirs. Car nous n’avons que ces moments-là. Nos maris sont laborieux, et ne perdent pas un instant : aussi les petites affaires vont-elles assez bien. Notre bon père vit heureux dans sa grande vieillesse, et nous sommes contents autant qu’on peut l’être, n’ayant rien à désirer pour le bonheur que de voir nos chers enfants grandir et prospérer. Je ne vous le cache pas, chère sœur, et j’en remercie Dieu, qui fait tout pour le mieux, combien ne suis-je pas plus heureuse, avec mon cher mari, que si j’avais épousé celui qui a plus de mérite (comme notre Bertrand le dit lui-même) ; mais qui est trop destiné aux grandes choses, pour rendre heureuse sa ménagère. J’en embrasse quelquefois mon mari les larmes aux yeux, en le remerciant de m’être venu demander. Et si Catherine se trouve là, il faut la voir se donner le mérite de tout, et s’applaudir toute seule ; mais si bonnement, qu’on ne saurait s’empêcher de l’en aimer mieux. C’est une bonne sœur, et plutôt mère que sœur à mon endroit. Que Dieu la bénisse ! Pour notre Georget, il ne songe qu’au travail ; à peine nous parlerait-il de lui-même : mais il n’est pas maussade, et répond bonnement quand on lui parle. Je ne sais pas si la chère Ursule et le très cher Edmond ont trouvé plus de bonheur que nous, tout partout où ils ont été dans le grand monde, et les grandes compagnies : mais ce que je sais, c’est que tous ceux qui nous connaissent nous trouvent heureux. Je me plais à vous écrire ces choses-là, très chère sœur, sachant combien vous nous aimez, et combien elles vous plairont, et combien elles plairont à nos chers père et mère que nous respectons et honorons comme l’image du Bon Dieu à notre égard, nos deux maris, ma sœur et moi. Car jamais on ne prononce le nom de mon père ou de ma mère R**, chez nous, que le frère Georget ne se découvre avec respect, et que mon Bertrand ne dise : « Dieu les bénisse. » Et ma sœur imite son mari, et fait une révérence : quant à moi, j’imite le mien, et je dis : « Dieu nous les conserve. » Et c’en est de même de notre père Servigné. Et il faut l’entendre lui, quand on nomme son frère et sa sœur de S**, comme il les appelle ; il marque sa joie à sa manière, et tout en disant : « Dieu les bénisse » comme mon mari, il se fait verser un verre de vin, et les salue tous deux comme s’ils étaient présents, disant : « Et que ne puis-je les saluer là ! Oh ! le bon homme ! oh ! la bonne femme, que m’a fait connaître Edmond ! Car c’est à lui que je dois leur connaissance, et mes deux gendres, qui sont tels, grâces à Dieu ! qu’en me les faisant faire exprès, je n’aurais pas si bien fait. Mais ils ont de qui tenir. On ne saurait être que bon, sortant de si bons père et mère. » Et la première fois qu’il dit ça, Georget se prit à pleurer de joie, en lui disant : « Et vous aussi donc, ainsi que votre femme, vous êtes bons, puisque vous nous avez donné de si bonnes femmes ! » Ce qui fit tressaillir mon père.

Voilà mon papier rempli, ma très chère sœur ; je me suis fait scrupule d’y laisser un peu de blanc en vous écrivant, à vous à qui j’ai toujours tant à dire. Je suis avec une tendresse de sœur et d’amie,

Votre, etc.

Lettre 153. Réponse de Fanchon.

[Elle envoie à Edmée le commandement de notre père pour la tenue de son enfant par Ursule.].

16 mai, jour de la Saint-Pèlerin.

Voici, ma très chère bonne amie sœur, les paroles que me dicte notre très honoré père : « Je commande et ordonne à ma fille Ursule, de tenir sur les fonts bénis et sacrés du baptême, l’enfant dont est accouchée sa sœur, ma chère fille et bru Edmée Servigné, épouse méritante de mon fils Bertrand, le quatrième de ceux que le Ciel m’a donnés (Dieu a béni les autres, qu’il daigne sauver le second !) reconnaissant que ma dite fille Ursule s’en est rendue digne par sa bonne vie et repentance actuelles. Ainsi la bénisse le Seigneur, comme de présent, moi son père, je la bénis, à celle fin que ma bénédiction repose sur elle, et se communique à l’enfant de la très chère Edmée ma fille, dont le nom m’attendrit, toutes fois et quand que je le prononce ; et parce qu’il est mon nom, et par la recordance qu’il me donne du fils éloigné de moi et de sa mère, qui sommes sur nos vieux jours, et qui nous avançons déjà courbés vers la tombe. Amen. – Amen ! amen ! » ç’a été le cri de toute la famille, devant laquelle notre respectable père m’a dicté ces paroles de sa bouche vénérable, étant assis à côté de notre bonne mère, qui les a approuvées de la tête et de ses larmes. Tout le monde ici vous souhaite un prompt rétablissement, et désire l’heureux jour où vous viendrez réjouir le cœur de nos chers père et mère, par votre aimée et désirée présence. Quant à la chère sœur Ursule, sa venue sera la fête du cœur de sa bonne mère ; car il tressaille dès qu’elle y pense. Vous et moi, chère sœur, nous sentons le cœur de mère, puisque nous le portons : mettons la plus chère de nos filles en place d’Ursule, et nous en place de Barbe de B**, et nous saurons ses sentiments, comme si son cœur était ouvert.

Votre cher récit de ménage, que j’ai lu tout haut le soir, à nos père et mère, devant toute la famille, a reproduit un de ces anciens moments de calme et de bonheur, que j’ai vus si souvent ici autrefois : notre père était rayonnant de joie. Il s’est levé transporté, disant : « Dieu bénisse mon frère Servigné ; Dieu bénisse ses chères filles et les miennes ! ah ! les excellentes filles !… » Et il a eu la bonté de dire, en me regardant : « Comme la liseuse de la lettre. » Ce qui m’a bien flattée ! Et notre bonne mère souriait, en presque larmoyant, et disant : « C’est pourtant mon Edmond qui me les a données ! » Ô cette bonne mère !…

Je suis, chère sœur, etc.

Lettre 154. Fanchon, à Catherine, femme de Georget.

[Ma femme lui rend compte de tout ce qui s’est passé chez nos père et mère à l’arrivée d’Ursule, et à la lecture de la relation.].

29 juin, jour de la Saint-Pierre et Saint-Paul.

Ma très chère et bonne amie sœur,

Je mets la main à la plume, pour vous donner des nouvelles de votre doublement sœur, la chère Edmée, de la sœur Ursule, et de tout ce qui se passe ici, depuis le jour de la Saint-Jean que nous les y possédons, ainsi que l’excellente femme Mme Parangon. Votre chère sœur se porte bien, si ce n’est qu’elle s’ennuie un peu de son mari ; ce qui lui va très bien, avec sa mine douce ; car ça la rend plus douce encore. Mais il faut vous écrire la réception ici de la sœur Ursule, depuis si longtemps absente, et si vivement désirée. Car encore qu’on l’ait contée au frère Georget, qui veut s’en retourner le même jour de son arrivée, si est-ce que je crois qu’il vous ferait le récit un peu court.

Le cher frère Bertrand, dont c’était le tour à venir ici, nous ayant annoncé que la chère sœur ainsi que Mme Parangon devaient partir en la compagnie de sa femme le samedi suivant, jour de la Saint-Jean, et qu’il ne les pourrait accompagner, à cause de la fenaison de vos luzernes, qu’il fallait faire ces deux jours-là, entre les offices, notre père et notre mère se préparèrent pendant les cinq jours de la semaine à les recevoir. Et on se mit à nettoyer et approprier toute la maison, comme si on eût dû recevoir une princesse : et notre bonne mère nous disait, plus joyeuse qu’elle n’avait encore été depuis longtemps : « Ce n’est pas une princesse ; mais c’est votre sœur, et ma fille, qui est saintement pénitente, et qui a passé par de si grandes épreuves, qu’elles sont à faire frémir, comme vous les entendrez, s’il plaît à Dieu. » Et la chère bonne femme se dépêchait toute la première, prenant garde à tout. Le vendredi mon mari partit, pour aller avec la voiture couverte, chercher celles que nous désirions. Et voilà que le samedi, notre bon père qui se lève toujours très matin, ce jour-là le fit encore plus ; et on voyait que sous prétexte de Mme Parangon, il mettait aussi la main à l’œuvre. Et à l’heure qu’on sort de la grand-messe, notre père et notre mère, au lieu de s’en revenir à la maison, sont montés la montagne de Vesehaut, pour voir s’ils rencontreraient la voiture. Et comme ils étaient à mi la montagne, vis-à-vis la Cave-aux-loups, ils ont entendu le bruit d’une voiture : « Mes enfants ! n’entendez-vous pas une voiture ? a dit notre bonne mère. – Oui da, ma mère, a dit Brigitte, et même comme de deux. – Et nos frères les plus jeunes ont couru en montant la montagne, et à deux cents pas qu’on ne les voyait plus, ils ont rencontré la chienne Friquette, qui était allée avec mon mari, laquelle les a aboyés de joie, mais qui sentant son maître plus bas, les a caressés un peu, et les a quittés tout courant. Et voilà qu’elle est venue à notre père, avec ses caresses qu’elle lui fait quand elle a été un jour sans le voir, aboyant, hurlant, et se roulant à ses pieds. Et notre bon père nous a dit : « Les voici ; car la chienne ne quitte que du haut de la montagne vers la croix. » Et il voulait faire asseoir notre mère ; mais elle l’a prié de la laisser monter, soutenue par Christine et moi. Et nous sommes arrivés aux pieds de la croix, où notre mère s’est assise : car de là on a découvert la charrette couverte, et une chaise ; et nos frères, qui les avaient jointes déjà, revenaient à côté de la chaise. Et notre bonne mère a dit : « Qu’est-ce donc qu’il y a dans la charrette, ou dans la chaise ? Car la charrette suffisait ? » Et elle était inquiète, se forgeant mille craintes ; car elle avait comme en idée que c’était peut-être le corps de sa fille qui était dans la charrette : mais la chaise étant bientôt, avancée au double, elle est arrivée auprès de la croix. C’était Mme Parangon qui guidait ; et Ursule s’est montrée vitement, et ayant vu notre père qui lui tendait la main pour lui aider à descendre, elle l’a prise, et est descendue, mais pour se laisser aller à ses genoux, qu’elle a embrassés les larmes aux yeux. Et aussitôt notre bonne mère s’est écriée : « Ma fille ! c’est ma fille ! » Et elle a voulu se lever sans le pouvoir. Ursule l’entendant, s’est traînée à genoux à ses pieds. Mais la bonne femme s’est jetée à elle, et la serrant de toutes ses forces contre son cœur, elle lui a dit : « Tu es pourtant dans mes bras, et Dieu le veut ! que son saint nom soit béni ! J’ai toutes mes filles, et il ne m’en manque aucune ! Béni soyez-vous, Seigneur ! » Et Ursule n’avait pas encore parlé : mais elle pleurait, le visage pâle, et paraissant prête à se trouver mal. Mme Parangon en a averti notre père, qui a donné la main à cette dame, et à la chère sœur Edmée, pour descendre ; et la dernière a été embrasser notre mère, qui tenait toujours Ursule, en l’avertissant qu’il fallait saluer Mme Parangon. Ce qui l’a rappelée à elle-même, et elle a fait des excuses à l’excellente dame. Pour achever de la remettre, la charrette est arrivée, conduite par mon mari, et pleine de vos chers enfants, jolis comme le beau jour, qui sont venus autour de nos père et mère les embrasser et les caresser. »Voyez ! ma femme, a dit notre père, la bénédiction du Seigneur ! Notre bonne mère s’est inclinée, sans parler, et remerciant Dieu : mais elle a aussitôt reporté les yeux sur sa fille, comme si elle l’eût cherchée, même en la voyant. Et Mme Parangon nous a dit en souriant : « Elle craint qu’elle ne disparaisse ! » On a fait remonter les enfants dans la voiture couverte, et Mme Parangon a dit qu’elle serait bien aise de faire à pied le reste du chemin avec notre père, et qu’il fallait qu’Ursule et notre mère montassent dans la chaise. Elle a parlé bas à Edmée, qui a dit : « Je veux aller avec les enfants. » Si bien que notre bonne mère a été seule avec sa fille dans la chaise, où elle l’a tenue dans ses bras, sans lui dire un seul mot presque jusqu’à la maison. Et quand Ursule y est entrée, ç’a été un cri de joie de nous tous, de revoir notre sœur avec nous. C’est là que notre père l’a embrassée, en la nommant sa fille. Et comme elle lui demandait pardon, il lui a répondu : « Si le Père Céleste et parfait a pardonné, comme je le crois, ce n’est pas au père terrestre et imparfait à être sévère et dur, puisque lui-même est pécheur. » Ensuite Ursule a été demander pardon à notre mère, avec des paroles si touchantes et si humbles, que la bonne femme ne pouvait se retenir. « Oui, oui, lui a dit cette pauvre mère, comme le bon Dieu et comme ton père, je te pardonne, ma chère fille. – Ah ! ma mère ! vous ignorez combien je suis coupable ! j’ai été tentée de me livrer au désespoir ; et peut-être y serais-je, sans les prières et les bontés de quelques amis pleins de vertu. » (Et elle a regardé Mme Parangon)… « Mais ce qui doit surprendre, c’est que le premier rayon de faveur céleste est tombé sur moi par l’organe d’une… Samaritaine… Aussi espéré-je que mon pauvre et cher frère retournera au bien, et même vous fera honneur un jour ; car c’est par lui que je l’ai connue, et il a nourri en elle les bonnes dispositions qu’elle tient de son cœur et de Dieu, sans aucune culture de la part des hommes ! Qu’elle doit m’humilier, et me confondre ! … Quant à la respectable amie que vous voyez, et qui honore de sa visite votre maison en ce jour, je lui ai toujours dû tout ce que j’ai eu de bonheur, et de bons sentiments… » À ces paroles, notre mère a été baiser les mains de Mme Parangon, et s’allait mettre à ses genoux, si elle n’en eût empêché. Pendant ce temps-là, Ursule, à l’heure qu’on s’y attendait le moins, s’est mise à nos genoux à tous, et nous a suppliés mains jointes, et les yeux baissés, de lui pardonner le déshonneur qu’elle nous avait fait, nous promettant devant Dieu et nos père et mère son image, qu’elle réparerait sa faute, avec l’aide de Dieu. Et nous la voulions relever et empêcher de parler. Notre père nous a fait signe de nous retirer, et de la laisser. Et quand elle a eu fini, comme nous n’osions répondre, à cause du silence qu’il nous avait imposé, il nous a dit de parler à notre sœur, selon nos sentiments. Et chacun de nous tous a protesté qu’il pardonnait et chérissait une sœur toujours aimée. Alors notre père a dit : « Ce dernier pardon demandé à vos frères et sœurs, ma fille, est votre plus belle action : car quant à moi, et à votre mère, cela était naturel, eussiez-vous raison, et nous tort ; mais celui demandé à vos frères et sœurs est la marque du vrai repentir ; d’autant encore, que le pardon accordé par nous ne vous acquitte ni allège à leur égard : ainsi vous avez rempli votre devoir, en leur demandant leur pardon, qu’ils vous ont bénignement accordé. C’est de ce moment, que vous pouvez vous relever, et vous asseoir à votre rang de naissance au milieu d’eux. » Et il lui a présenté la main, ajoutant : « Je vous fais cet honneur, comme encore un peu étrangère, par le grand laps de temps que vous n’êtes plus parmi nous. » Notre bonne mère a tressailli de joie, et il semblait que Mme Parangon, elle-même, fût comme pénétrée de respect pour notre père. Ce que nous remarquions tous avec, admiration. Après tout ceci, on s’est mis à table. La joie est revenue sur le visage de notre père et de notre mère, où il y avait si longtemps que nous ne l’avions vue ! Vers le milieu du repas, on a porté les santés ; et après celle de Mme Parangon, celle de Mlle Fanchette. À ce nom, d’une si aimable demoiselle, voilà notre bonne mère qui s’est pressée de présenter son gobelet contre celui de Mme Parangon, la regardant comme si elle l’eût voulu interroger. La dame, qui a de l’esprit, et qui avec de simples et bonnes gens comme nous, lit dans nos pensées, sans que nous ouvrions la bouche, lui a dit qu’elle avait écrit trois fois, sans avoir eu de réponse. « Sans avoir eu de réponse ! a répondu notre bonne mère. Ah ! madame, il ne les a donc pas reçues ? Non, ma mère, a dit Ursule, du moins les deux premières, et vous voyez la coupable ; je les ai retenues. » Mme Parangon a rougi, en disant à notre sœur : « Tu ne me l’avais pas dit ! je n’en aurais pas parlé !… Mais la dernière, il l’a reçue, quand je fus sur le point de t’emmener. – Pour celle-là, je le crois. – J’en suis sûre, car je le vis rentrer chez lui, et on l’a remise à lui-même. – Vous l’avez vu, madame ! a dit notre mère. – Oui, lui-même ; et ma commissionnaire, la fille qui servait Ursule autrefois, et qui connaît parfaitement Edmond, la lui a remise à lui-même : mais il ne l’a pas reconnue, elle, à cause de l’obscurité, et de la calèche qui la couvrait ; et parce qu’elle lui a donné la lettre à la porte entrouverte, sans entrer. S’il avait voulu répondre, il sait où je suis : au lieu que c’est par hasard que j’ai su où il était. – Il faut lui écrire, mon Pierre (a-t-elle dit à mon mari). – Je le ferai moi-même, si vous le désirez, a repris la bonne dame ; je ne suis pas fière avec mes amis. J’ai une nouvelle à lui annoncer, qu’il ignore sans doute : et alors, s’il me répond comme il convient, je verrai… Son sort, madame, dépend absolument de lui, dans tout ce qui a quelque rapport à moi. Oh ! madame ! se pourrait-il ! (a repris notre mère). Ah ! quand pourrai-je le voir ici ! quand mes pauvres enfants seront-ils tous là, sans qu’aucun y manque !… Mon Edmond ! le nom de son père et son portrait vivant… Oh ! s’il était donc là ! » Voilà que comme elle disait ces paroles, nous avons entendu de dehors une voix, comme de bourgeois, et non de paysan, qui a répondu : « Jamais ! » Nous en avons tous été troublés, et notre père lui-même a prêté attentivement l’oreille. Charlot, qui rit toujours, a paru pâle et tremblant, et il est sorti pour aller voir qui c’était. Il a couru du côté du village, du côté de la Farge, du côté du Boutpart, et du côté de la Creuse, sans rien voir par aucun de ces quatre chemins, et il est venu nous dire que ce n’était personne. Mme Parangon a souri, et nous a dit que c’était sûrement quelqu’un, et qu’il ne fallait pas s’effrayer superstitieusement. Et, en effet, nous avons su par après que c’était deux hommes de V*** qui passaient, dont l’un avait demandé à l’autre si son fils reviendrait bientôt de l’armée ? Celui-ci avait répondu avec force (car il avait appris la mort de son fils la veille) : « Jamais ! » ajoutant plus bas : « Il est mort. » Et ces deux hommes, qui avaient chaud, et avaient chacun une petite bouteille dans leur poche, voyant notre gros noyer de la Ruellote, s’étaient assis dessous, pour se reposer à l’ombre, et se rafraîchir. C’est pourquoi Charlot ne les vit pas ; et ce fut Batiste qui nous conta ça deux heures après, qu’il vit partir ces hommes, et qu’il fut leur demander pourquoi ils avaient dit : « Jamais » sous nos fenêtres ? Voilà, très chère sœur, ce qui s’est passé à la réception.

Et depuis ce moment, que nous voyons la conduite d’Ursule, nous en sommes dans l’édification ! car c’est la conduite d’une sainte : et notre bonne mère surtout l’admire, et la regarde comme avec respect. Le lendemain de l’arrivée, notre bonne mère, notre père lui-même, et nous tous étions bien curieux d’entendre la relation : Mme Parangon, qui l’avait vue, ne savait qu’en dire, et elle n’y paraissait pas encline. Mais Ursule ayant entendu notre désir, elle a demandé à nos père et mère leur heure, pour qu’elle la lût elle-même. Et ils ont dit : « L’après-midi, en sortant de table. » Et quand on a été hors de table, Ursule s’en est allée dans sa chambre, bien un quart d’heure, et elle est revenue, n’ayant plus rien de son arrangement, mais la tête couverte d’une grosse coiffe noire, avec une robe de deuil, tenant un papier à la main. Et elle s’est mise à genoux devant nos père et mère, la tête baissée, commençant à lire en toute humilité, les yeux humectés de larmes. Cet écrit était composé de plusieurs lettres ; la première à notre pauvre Laure, aujourd’hui revenue à elle (la CXXVI), d’une autre lettre à la même, qui est la suite (la CXXVII) ; d’une troisième encore à la même (la CXXVIII) ; de deux autres à Edmond (les CXXIX et CXXXIII) ; et enfin d’une lettre de l’infortunée à Zéphire (la CXXXVI)…

(Fanchon copiait ici toutes ces lettres.).

Pendant qu’Ursule a lu la première lettre, notre, père paraissait enflammé ; il ne se pouvait tenir tranquille, et la colère étincelait dans ses regards. Notre pauvre mère, elle, fondait en larmes, levait au ciel ses mains jointes, ou les tenait baissées, comme de honte. Tous nous autres étions dans un état terrible, et le moins méchant d’entre nous, aurait, je crois, tué ces gens-là. Comme la colère et le révoltement de cœur nous changent ! Ça m’a fait penser comme les deux infortunés, Edmond surtout, ont tant fait d’actions emportées ! je ne le pouvais comprendre auparavant… À l’article du nègre tenant le poignard, et… Oh ! oh !… Chacun de nous a poussé un cri ; notre père s’est levé : notre mère s’est quasi évanouie, et Mme Parangon a dit qu’il fallait cesser la lecture. « Non, non », a dit rudement notre père. Ursule a continué. Et quand on l’a crue imbécile, logée dans la loge du dogue… nous avons tous frémi !… Pour moi, je sentais un frissonnement d’horreur et de saisissement. J’ai alors jeté les yeux sur mon mari. Il ne pleurait pas. Il était à côté de Mme Parangon, la tête appuyée sur une main, se couvrant les yeux de l’autre. Ursule a continué les horreurs ; et elle est bientôt venue à la mort du nègre. Nous avons tous éclaté de joie – notre père s’est encore levé aussi transporté, comme s’il eût frappé lui-même le monstre. Nous avons retremblé quand on l’a eu découvert, et quand on a habillé Ursule ; quoique nous l’eussions devant nos yeux, nous croyions qu’on allait la mener à la boucherie. Mais nous avons eu une sombre douleur, quand nous l’avons vue… Le reste nous a navré le cœur… Jusqu’à la lettre : « J’avais jeté mes plumes », qui nous a fait fondre en larmes, comme la lisante. Et celle « petite chère amie ! » qui nous a fait aimer cette Zéphire, sans songer à ce qu’elle a été ; car elle est la bonté même, ce qui efface tout… Mon Dieu ! que la pauvre Ursule a souffert !… Quand elle a eu fini de lire, elle s’est reprosternée, devant Dieu d’abord, ensuite devant nos père et mère, en leur disant : « Vous venez d’entendre la confession de mon infamie et de ma turpitude, dont je demande pardon à Dieu, et à vous, mon cher père, et à vous ma tendre mère, qui m’avez portée dans votre sein, et que j’ai déshonorée autant qu’il a été en moi : vous suppliant tous deux de m’infliger la peine que je mérite, afin que mes crimes soient punis en ce monde, et que je puisse obtenir en l’autre la miséricorde du Seigneur… » « Mes chers frères et sœurs (a-t-elle ajouté, voyant que notre père ne répondait pas), je vous demande aussi à tous pardon, vous suppliant d’intercéder pour moi auprès de vos chers père et mère, que je n’ose nommer miens en ce moment. » Et tous nous sommes tombés à genoux priant pour elle. Et notre père a dit : « Le pardon est dans le repentir, ma fille : levez-vous, et embrassez un chacun de vos frères et sœurs… » Et quand elle nous a eu embrassés, il lui a tendu la main, qu’elle a baisée, et il lui a dit : « Allez à votre mère ; car son cœur vous désire. » Et notre bonne mère a reçu la pauvre Ursule dans ses bras, en sanglotant, et l’embrassant, disant : « Dieu te pardonne, ma chère enfant, et t’aime comme je fais ! ainsi soit sa sainte volonté !… » Voilà comme s’est passée cette lecture tant souhaitée !

Nous avons aussi eu une confidence, Mme Parangon et moi, au sujet d’une disposition qu’a cette dame, qui nous serait aussi honorable qu’avantageuse ; cela regarde Edmond et le mariage. C’est en dire assez pour le présent ; vu qu’il y a loin d’ici là, attendu que nous ne savons à présent comme pense Edmond. Ursule repartira avec Mme Parangon, dimanche prochain ; mon mari les conduira. Je suis avec la plus forte affection de sœur, etc.

N. Mme Parangon écrivit à Edmond le 15 juillet suivant ; Ursule s’y joignit, mais la lettre fut interceptée par Zéphire : c’est la CLVIIème du PAYSAN). Un an après Edmond apprit du P. Gardien que sa cousine lui avait écrit (CLXIème lettre du PAYSAN) ; mais il prit cela d’une manière fausse, quoique conforme à ce qu’il méritait (CLXIIème lettre du PAYSAN). Mme Parangon écrivit une autre lettre le 6 novembre 1759, qui fut encore retenue par Zéphire. Au mois d’août 1760, je suppliai Mme Parangon de nous avoir des nouvelles de mon pauvre frère : elle me fit réponse qu’elle lui écrivait. Sa lettre fut répondue par Mme Zéphire. Enfin le 24 janvier, Edmond m’écrivit (la CLXXXIXème lettre du PAYSAN). Pendant ce temps-là, il n’arriva rien à Ursule, qui vivait pénitente chez Mme Parangon, avec Mlle Fanchette, Mme Canon étant morte, comme on l’a vu.

Lettre 155. Ursule, à Fanchon.

[Elle n’ose offrir elle-même ses respects, à la nouvelle année.].

1er janvier 1761.

Je te prie, ma chère sœur, de mettre aux pieds de nos très chers père et mère, les vœux de leur indigne fille : ta médiation les rendra moins téméraires. Quant à toi, mon amie sœur, et à toute notre famille, je vous demande la permission de vous les offrir moi-même.

Mme Parangon m’oblige à te marquer que M. le conseiller, qui est veuf, pense à moi de nouveau. Je n’ose arrêter ma pensée sur aucun mariage, quel qu’il soit : voilà mon sentiment, si j’ai droit d’en avoir un, après avoir si longtemps abusé de ceux que j’ai eus autrefois ; si j’en suis crue, il cessera sa poursuite : je me regarde comme trop indigne de lui. D’ailleurs, je songe que j’ai un fils. Tous les jours, depuis que Dieu m’a fait la grâce de le reconnaître, je lui offre mes prières pour ce cher enfant, à qui je n’aurais donné que la vie, et mauvais exemple (s’il m’était resté). Je suis, avec respect, ma chère sœur,

Votre humble servante à tous.

URSULE PÉCHERESSE.

Lettre 156. Gaudet, à Edmond.

[Il adopte un fils d’Edmond.].

1er mars.

K** te remettra cette lettre, et une de recommandation pour lui, que j’ai cru devoir lui donner. Lis ma lettre, promets, et ne tiens rien : c’est un sujet dangereux, qu’il ne faut pas initier.

Voilà donc Ursule à Au** ! La voilà enparangonnée ! La voilà dévote, pénitente ; la voilà femme enfin, dans toute la signification du terme, c’est-à-dire, extrême en tout ! Varium et semper mutabile femina ! Si elle devait être ainsi, j’ai eu tort de vouloir la guider !… J’y suis attrapé souvent ! toutes les fois que j’ai voulu conduire quelqu’un, d’après mes principes, ou j’en ai fait des scélérats, ou j’ai trouvé des âmes timides, incapables d’effort : tu es le seul avec qui j’aie réussi : aussi mon amitié pour toi n’a-t-elle jamais été si vive ; tu es un second moi-même : et pour te le prouver, ne pouvant plus espérer d’avoir de ta sœur ce que j’en attendais, car la voilà presque morte, je renonce à l’avoir de toute autre femme ; j’adopte le fils de mon ami, et de la vertu dans le vice, de Mme Zéphire enfin. J’aime le père comme moi-même ; j’admire la mère, je la regarde en sœur chérie, et je vais faire mon héritier de l’être aimable, qui doit le jour à ces deux êtres si chers à mon cœur. Tout est terminé ; quand il s’agit de te marquer mon amitié, toutefois et quand tu verras. Je vais faire, sache que cela signifie, j’ai fait. C’est une donation pure et simple, accompagnée d’une tradition actuelle : M. Trismégiste accepte, comme il le faut, pour l’enfant : la mère a signé ; tu signeras comme ami, ainsi que Laure ; je voudrais que tous nos amis signassent, non par ostentation, tu me connais, mais pour montrer plus clairement mon amitié pour toi.

J’ai une idée : en conséquence de la loi, Pater est, qui empêchera que Zéphirin ne soit un jour le mari d’Edmée-Colette ?

Lettre 157. Ursule, à Fanchon.

[Calme trompeur avant l’orage !].

24 avril.

Une perspective plus riante que nous ne l’avons eue depuis longtemps se présente, ma très chère sœur. Edmond est veuf de cette vieille dame que M. Gaudet lui avait fait épouser, et nous avons, pour le rappeler à celle qu’il a seule constamment aimée, cette Zéphire, qui est honnête aujourd’hui et avantageusement établie, avec un homme qu’elle rend heureux. Mais il faut quelque indulgence pour Edmond ! et même de l’adresse, pour l’arracher au plus extraordinaire des hommes, plein de vertus et de vices, qui a été à son but d’une manière effrayante, depuis qu’il connaît Edmond : car il est parvenu à le faire membre d’une cour souveraine. Par quels moyens !… Malgré le sort qui nous rit, je ne saurais me défendre d’une secrète inquiétude : et me rappelant combien nous avons été coupables, Edmond et moi, je me dis que nous ne sommes pas assez punis… Mme Parangon, à l’invitation de Mme Zéphire, part sur-le-champ, et va employer tous ses efforts pour réunir Edmond à jamais avec nous. Fasse le Ciel qu’elle réussisse !… Grand Dieu ! écoute la prière de l’infortunée qui a reconnu ta justice dans ses peines, et qui sent aujourd’hui les effets de ta miséricorde, avec les plus vifs transports de reconnaissance !… Ma chère sœur, mes larmes coulent malgré moi ; il semble qu’une invisible main me repousse… Priez, vous autres, dont le cœur est pur ; le Ciel vous écoutera mieux que les esclaves du vice.

Je me prosterne devant mes respectables père et mère.

Adieu, ma chère sœur.

Ici fut écrite la CCIIème lettre du PAYSAN.

Lettre 158. Ursule, à la même.

[Elle nous annonce le malheur d’Edmond.].

3 mai.

Humilions-nous devant Dieu, ma chère sœur !… Le Dieu des vengeances vient de parler ; il a fait éclater sa puissance… Mes crimes sont punis… Edmond… est perdu… Il faut donc, grand Dieu ! que votre justice soit rassasiée ! le repentir et la douleur ne la désarment pas ! les larmes amères que je verse chaque jour n’ont pu éteindre le feu de votre colère…

Prière de Pierre R** au bas de cette lettre.

« Oh mon Dieu ! qui nous avez frappés dans votre fureur, j’adore votre justice, et je me prosterne dans la poussière sous votre bras vengeur : car j’ai eu de l’orgueil, en voyant mon frère élevé ! ».

Lettre 159. Ursule, à Mme Parangon.

[Voici en peu de mots, les plus grands malheurs.].

De S** 3 juin.

À ce coup funeste, le courage m’abandonne, mon amie !… Condamné, parti !… Mon frère !… Et mon père vient d’expirer !… Au seul mot des Galères, il a perdu la parole… Il est mort ma mère, le cœur serré, l’a regardé, immobile… Et c’est moi, moi qui l’ai prononcé, ce mot fatal !… Je ne me connaissais pas !… Je les ai tués tous deux !… Mon frère et moi, nous les avons poignardés !… Mes frères, mes sœurs, leurs enfants… J’ai cru pouvoir vous écrire… ma tête me quitte… Dieu m’abandonne… Infortunée…

Ursule tombait à tout moment dans le délire ; elle ne put achever cette lettre, que ma femme envoya dans la suivante, comme elle était.

Lettre 160. Fanchon, à Mme Parangon, en lui envoyant la précédente.

[Pitoyable récit de la mort de douleur.].

du**, même jour.

Y a-t-il au monde, très chère madame, une famille aussi infortunée que la nôtre ? Ô mon Dieu ! ayez pitié de nous et de nos pauvres enfants !… Quand je reçus la lettre de la sœur Ursule, il y avait déjà trois semaines qu’il courait un bruit sourd dans le pays, et les enfants disaient entre eux, sans qu’on entendît aucune grande personne en parler : « Edmond R** va être rompu : il a tué tout plein de monde ! Prions Dieu pour son pauvre père et sa pauvre mère. » La première fois que j’en entendis parler, ce fut par mon fils Edmond, qui vint me dire en pleurant : « Ma mère, M’lo Berault qui dit comme ça que mon oncle parrain va être rompu, à cause qu’il a tué tout plein de monde ! » Le cœur me battit. J’appelai le petit garçon : « Viens ça, Edme, mon ami. Qu’est-ce que tu viens donc de dire à mon garçon ? – Oh ! c’est que je l’ai entendu dire, la femme à Pierre : c’est le petit Simon Droin, qui l’a dit à Colas Chabin, qui l’avait entendu dire à V***, à l’auberge de la poste chez M. Quatrevaux, qui faisait taire celui qui le disait, en disant, qu’est-qu’tu dis donc là, toi, de mon cousin ! Et celui-là qui le disait, n’osa plus le dire. – Bien obligé, mon garçon : va, va, ça ne peut être vrai. – Oh ! tant mieux ! la femme à Pierre : car mon père et ma mère disont comme ça que ça serait ben dommage qu’il y eût ç’te tache-là su’ la famille, vu que c’est la pus honorable du canton. » Je restai toute rêveuse ; et mon homme étant arrivé de la charrue, je ne lui en parlai pas : ne pouvant le prendre sur moi. Son fils en causant à table, le lui dit : « Taisez-vous ! » lui répondit-il avec une sorte de sévérité qui ne lui est pas ordinaire. L’enfant rougit, et avait les larmes aux yeux. Je ne dis mot. – Voilà un vilain bruit ! me dit Pierre. – Vous le savez donc, mon ami ? – Oui, depuis deux jours. J’ai été à V***, et M. Quatrevaux m’a rassuré : mais mon cœur ne l’est pas, quoique ma raison le soit. Car enfin Edmond est dans une place si haute… Mais avez-vous des nouvelles d’Ursule, qui est seule à Au**, depuis le départ de Mme Parangon ? – Aucune, mon ami. – Il lui faudrait écrire. – Je le vais faire, mon ami, tout d’un temps après dîner. – Non ; j’irai la voir : je vais partir ce soir, et je reviendrai sans m’arrêter. – Ah ! mon ami ! c’est vous tuer ! – J’irai à cheval : mais l’inquiétude est bien plus cruelle que la fatigue ! Silence avec nos père et mère !… Petit garçon, sachez garder votre langue ; je répondais, à votre âge, aux questions, et ne parlais jamais de moi-même. » Il s’est préparé au départ, et pour le cacher à ses père et mère, il a sellé le cheval dans le pressoir. Il est parti. De ce moment, mon cœur s’est serré, et il l’est de plus en plus !… Voilà qu’au bout d’une heure, notre infortunée mère est venue : « Ô Fanchon ! est-ce votre mari qu’on vient de voir à cheval allant du côté du bois de l’Hopitault ? – je crois que oui, ma mère. – Où est-ce donc qu’il va ? – Mais il a quelque inquiétude, et il voulait voir Ursule, sans vous en parler. – La pauvre enfant ! Ah ! votre mari a eu là une bonne pensée ! et puisqu’il est à cheval, j’en suis bien aise… Dieu le bénisse de son bon cœur !… Avertissez-moi quand il sera de retour, ma fille, quelle heure qu’il soit. – Oui, ma mère : mais n’en parlez à personne, je vous en prie ! Non, non, si ce n’est à votre père et à vos frères et sœurs. – Non, non, à personne. – À mon mari, au moins ! une femme ne doit rien taire à son mari, et je n’y suis pas faite. » Quand elle a été partie, je me suis arrangée pour veiller toute la nuit. Pierre était parti à trois heures. Et dès que tout le monde a été couché, dans le grand silence de la nuit, il m’a semblé que j’entendais comme des gens qui se battent et qui trépignent. Je suis sortie tout doucement à la porte hors la cour, tremblant que mon homme ne fût attaqué : et là, j’ai écouté. Je n’ai rien entendu ; tout était tranquille. Deux heures ont sonné au coucou. Je suis rentrée, et je suis venue me remettre à filer. Et voilà qu’une demi-heure après, j’ai encore entendu le bruit, mais plus fort. J’ai eu peur ; mais je suis encore sortie bien doucement, et j’ai écouté. Pour le coup j’ai entendu comme une marche de cheval. Je suis restée là, écoutant ; parce que tant plus je restais, et tant plus le bruit devenait fort. Et quand le cavalier et le cheval ont été au bout du pré de la Cartaude, j’ai entendu un cri étouffé, et puis un Seigneur mon Dieu ! Il ne m’est plus resté de sang dans les veines : pourtant, je me suis voulue mettre à courir au-devant : mais le cheval est arrivé, et mon pauvre homme dessus, qui ne me voyant pas, est descendu à la porte du pressoir, soupirant douloureusement. « Vous n’avez pas arrêté, mon pauvre mari, lui ai-je dit. – Ah ! vous êtes là, ma pauvre femme ? je ne vous suis pas un mari profitable en honneur… Entrons, ma pauvre et à plaindre compagne. Mais du raffermissement  ! – Ce qu’ont dit les enfants est-il ? – Non pas en tout, et l’accusation était fausse : mais il y a eu mort d’homme… » Et nous sommes entrés. Il m’a dit tout bas, dans la maison : « Nos enfants dorment !… Mon père sait-il ? – Votre mère le sait ! – Mon père le sait donc… Ô ma pauvre femme ! j’ai trouvé Ursule échevelée, bouffie de larmes, avec une lettre… Je l’ai vue … Oh ! la terrible lettre !… Edmond, le malheureux Edmond, et Gaudet sont perdus !… – Perdus ! – Perdus tous deux !… Ô mon pauvre frère ! c’est donc là la fin !… » Et il se contraignait à cause de moi. Car le lendemain matin, étant allé seul au grenier à foin, je l’y ai suivi sans bruit, et je l’ai entendu pousser des sanglots qui me déchiraient l’âme, et puis prier Dieu de toute l’ardeur de son bon cœur, en lui criant merci. Et dans le moment, où je lui allais parler, voilà que notre pauvre mère me cherchait en m’appelant, et de crainte qu’elle ne vînt au grenier, j’en suis descendue : « Fanchon, à quelle heure donc est revenu votre mari ? Car tous les chevaux y sont. – À ce matin avant jour, ma mère. – A-t-il vu la pauvre enfant ? – Oui, ma mère. – Qu’est-ce qu’elle fait ? – Elle n’est pas bien. » Et la pauvre bonne femme a pâli. J’ai tout de suite ajouté « C’est de chagrin d’Edmond qui est en péril. – En péril… Oh ! oh ! je suis femme et vieille, mais je suis mère ; qu’on m’y laisse courir, et que je sauve mon pauvre enfant… » Et elle m’a quittée en courant, si légère, que je ne la voyais pas aller ; mais je l’entendais crier : Mon pauvre enfant est en péril… Mon mari ! mon mari !… Il était sorti l’infortuné père !… « Pierre, mon fils Pierre ! mon soutien, mon ami ! Pierre ! Pierre ! » Et elle ne donnait aucune relâche à sa voix. Tous ses enfants sont accourus ; mon mari lui-même les yeux rouges… « Ô Pierre ! ton frère est en péril ! – Calmez-vous, ma mère ! Oui, mais il a de bons amis. – Ah ! cours-y, mon Pierre… Edmond ! Edmond ! le nom de ton père ! – J’y vais, ma mère ; j’y cours… mais pourtant j’ai bien affaire ici ! À quoi ? mon Pierre, mon soutien, le soutien de ta pauvre mère (et elle l’a embrassé, ce qu’elle n’avait jamais fait, depuis qu’il a pris l’habit qui distingue le garçon de la fille). J’y ai affaire pour vous, ma mère. – Ah ! mon ami, laisse-moi ; et s’il s’agissait de ma vie, j’aime mieux vivre dans mon pauvre Edmond, que dans ce corps de vieille femme. – J’y ai affaire pour mon père. » (Mon pauvre homme s’entendait ; il serait parti d’Au** pour Paris sans revenir, s’il n’eût pas eu affaire ici pour père, mère, femme et enfants, qu’il voulait soutenir dans une aussi rude attaque.) La bonne femme, depuis qu’on lui avait parlé du péril de son fils, ne songeait plus à sa fille : c’est qu’Edmond ressemble à notre père ; et on ne saurait dire à quel point elle le chérit, à cause de cette ressemblance : « En ce cas, reste pour soutenir ton père ; car c’est là le premier pour nous tous : mais qui secourra donc mon pauvre fils ! » Tous les frères ont dit : « Nous voici, ma mère ; où faut-il aller ? – Auprès de notre père, qu’aucun de nous ne doit quitter (a dit mon homme) : quant à mon frère, je sais que M. Loiseau est instruit, et qu’il travaille. Ma mère, le plus grand péril est ici, auprès de mon père : aidez-nous à le garantir du coup). Il s’y prenait ainsi, la connaissant, et sachant qu’il tromperait ainsi la sensibilité de la bonne et simple femme qui regarde son mari comme un Dieu sur terre. « Oui, mon fils ! oh ! oui ! Ton père… votre père… oh ! il faut lui adoucir le coup… Pauvre Edmond ! mon pauvre fils ! » Et elle pleurait, sans demander le péril dont elle n’avait pas d’idée. Et voilà que notre infortuné père est arrivé. « Qu’est-ce, mes enfants ? – Mon mari ! Edmond est en péril ! – Mon cher père !… a dit mon mari, mon frère… est malheureux. – Et moi davantage d’être son père… Ô Edmond ! que tu me coûtes cher ! – Ô mon mari ! ne lui en voulez pas au pauvre enfant ! – Simple et bonne femme ! Compagne que Dieu m’a donnée dans sa bonté, ce fils vous fera mourir ! – S’il n’en meurt que moi, mon mari… C’est mon fils ; ce n’est pas trop de ma vie, pour lui prouver mon amitié, il est votre portrait. – Qu’est-ce, Pierre ?… Tu pleures !… Ô mon pauvre Pierre ! qu’est-ce ? – Ursule, mon père, a reçu une terrible lettre… – L’as-tu ? – Non, mon père. – Que dit-elle ? – je vais vous le dire seul à seul. » Et il l’a emmené (mais il ne lui a pas dit qu’il y avait mort d’homme). Et notre bonne mère, tremblante, nous a dit : « Il va le dire à son père : mes enfants, voilà vos deux pères ; l’un vous a donné la vie, après Dieu, et l’autre vous a tous aidés dans votre enfance : et vous savez comme il vous aime tous, surtout Edmond !… » Et tout en nous parlant, elle regardait le père et le fils : et voyant que le père jetait ses regards vers le Ciel, elle s’est écriée : « Mon pauvre fils est mort, et on me le cache !… Oui… Ursule le pleure… Il est mort ! je n’ai plus mon Edmond !… » Et elle s’est évanouie dans nos bras. Son mari est venu à elle, et la regardant : « Mère infortunée ! tu ne reverras le jour que pour souffrir ! » Nous avons tous frissonné ! Mais pas un n’a osé dire un mot : les filles et moi, nous secourions notre bonne mère, à qui notre père a dit : « Eh ! plût à Dieu qu’il fût mort ! – Il ne l’est pas ! – Non, non. – Mon Dieu je vous remercie ! – Ah ! plût à Dieu qu’il fût mort dans votre giron, innocent encore, et chéri de Dieu et des hommes ! » Et il s’est voilé la face de ses deux mains. Un instant après, il a dit à Pierre : « Aidons à ta mère à monter, mon fils… Mes enfants ! mes pauvres enfants ! Oh ! les petits enfants de Pierre R**, Edme R** ne vous transmettra pas l’honneur pur et sans tache, comme Pierre le lui avait laissé !… » Et il a aidé à monter à sa femme. Il était midi. J’ai fait le dîner : c’est la première fois que notre bonne mère n’a pas fait le dîner de son mari. Le vieillard l’a dit, en dévorant ses larmes. Je me suis approchée, et je lui ai dit fermement : « Si mon mari est votre lieutenant, moi, la mère de vos petits-enfants, ne puis-je donc pas tenir la place de ma bonne et excellente mère, que navre la douleur ? Oui, oui, Fanchon, ma fille, je ne me trouve pas mal de votre soin ; mais de ce que cette exemplaire femme ne fait pas, à cause de sa douleur, ce qu’elle fut toujours glorieuse de faire. » On a dîné. Et comme j’ôtais le couvert, voilà qu’est entré M. Loiseau. Il s’est jeté au cou de notre père, de notre mère et de nous tous, sans parler. « Je pars. Où allez-vous, monsieur ? a dit notre père… – Auprès de votre fils : j’espère ne le quitter qu’en le laissant entre vos bras… ou plutôt, je ne le quitterai jamais. Adieu. – Digne homme ! digne ami ! » s’est écriée notre mère. Et le digne homme allait monter à cheval, quand une chaise a paru à la porte : le conducteur en a tiré Ursule, mourante, qui est venue s’évanouir aux pieds de ses père et mère. On l’a fait revenir, mais elle était en délire : « Mon frère ! s’écriait-elle ! mon frère ! mon pauvre frère !… Ne voyez-vous pas ses chaînes… Il traîne ses chaînes !… » Notre bonne mère lui a dit : « Ô ma pauvre fille ! où est-il ton frère ? – Aux galères. » À ce mot, notre père a frémi : – Monsieur Loiseau ?… » Il n’a pas achevé. Le bon M. Loiseau a baissé la vue. Notre père a regardé tous ses enfants, l’œil sec, mais pâle, défiguré. Il a tendu la main à notre bonne mère sans parler. Hélas ! sa langue était liée pour jamais ! Saisi, frappé, comme s’il eût reçu le coup mortel, il n’a plus ouvert la bouche… Il est tombé sur une chaise ; il a couvert son front de sa main ; il a poussé un seul et douloureux soupir ; il est devenu froid, roide : son cœur battait encore. Mon mari l’a voulu soulever. Il était mort. Notre mère qui était venue se jeter dans ses bras, dès qu’il était tombé sur sa chaise, le tenait embrassé. S’apercevant enfin, malgré notre silence, qu’il était mort, elle s’est écriée lamentablement : « Je ne vous quitterai pas, ô mon mari ! l’infortunée mère du misérable fils qui vous donne la mort, ne vous quittera plus !… Ô pauvre infortuné ! t’avais-je porté dans mon sein… » Elle n’a pas achevé : mais elle a porté la main a ses cheveux blancs, pour les arracher… Ursule, un peu revenue à elle-même, s’est jetée aux genoux de sa mère, qui l’a repoussée, en lui disant : « Tout est fini : le voilà mort de douleur ; je ne le quitte plus. » Rien n’a pu la faire changer de résolution, ni la séparer de son époux. Le prêtre a voulu la consoler. Elle lui a répondu : « Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni. » Elle a reçu les sacrements, sans quitter le cadavre qui n’était pas changé, et le lendemain, elle est morte saisie comme lui… Je ne vous représenterai pas notre douleur, madame. Mon mari, cet homme si digne de ce nom, que je n’avais jamais vu pleurer, que par attendrissement, mais d’une manière d’homme, et non de femme, mon mari s’est abandonné aux cris ; il s’est jeté par terre ; il redemandait à Dieu son père et sa mère… Mais c’est Ursule ! Ô la pauvre infortunée ! quels cris ! que de pardons ! on eût dit qu’elle avait poignardé les deux respectables défunts… Pour moi, madame, qui les aimais si tendrement, et qui les respectais autant que je les aimais, accablée de ma propre douleur, il m’a fallu chercher à calmer celle d’un si cher mari, qui m’a toujours soutenue dans mes peines, et qui s’abandonnait en ce moment ; et celle d’Ursule, qui était une furie de désespoir. Mon digne mari s’est enfin montré homme, époux et père, après s’être montré le plus tendre des fils : il a pleuré, au lieu de crier… Cependant, ma chère dame, le bruit du funeste accident d’Edmond s’est répandu ; on nous regardait avec une sorte de curiosité insultante, à l’exception du jour des funérailles, auxquelles tout le village, et les habitants des environs sont venus en foule : tous fondaient en larmes, et bénissaient les honorables morts. Mais notre situation fait pitié !… Mes pauvres enfants baissent la tête devant leurs camarades, qui leur parlent avec insolence et supériorité ! Mon mari, redevenu ferme, honore le nom de son père, en n’en rougissant pas : mais tous n’ont pas sa fermeté !… Ô ma chère dame ! que devenir !… Mes voisins me montrent au doigt : mon mari lui-même éprouve des mépris… mais il les offre à Dieu : je lui offrirai aussi les miens… Jamais je n’ai vu Pierre R** si digne de respect ! c’est ici, où je connais l’homme dont je porte le nom !…

Je suis avec respect, madame, etc.

P.-S. – Je vais ramener moi-même Ursule à Au** elle périrait ici de douleur et de honte.

Elle l’y ramena, en effet, dans la charrette couverte, et la garda huit jours durant.

Lettre 161. Mme Parangon, à Pierre.

[La bonne dame veut me consoler. J’en fus reconnaissant ; mais j’étais soumis à Dieu.].

de Paris, 1er juillet.

Je trouve enfin la force de vous écrire ! Le coup est affreux : mais il n’est pas au-dessus de votre vertu. Je vais vendre tout ce que je possède, et le placer ici : faites-en autant, et venez m’y joindre. Nous y vivrons ensemble ; tout nous sera commun, jusqu’à la douleur et aux larmes. Quittez ce pays, que vos mœurs honorent, respectable Pierre, et venez ici, je vous en conjure à mains jointes. Partez sur-le-champ : j’ai un endroit tout prêt, pour vous recevoir tous : c’est un cœur tout à vous qui vous en prie. Ô ma pauvre Ursule ! mais j’étais nécessaire ici !

Lettre 162. Le Marquis de***, à Ursule.

[Il la demande en mariage.].

8 septembre.

Mademoiselle,

Vous vous rappelez ce que j’eus l’honneur de vous dire, lorsque je vous envoyai votre fils, il y a un an. Sans vous parler ici de mes anciens sentiments, qui ne peuvent influer en rien sur les dispositions d’une personne telle que vous êtes aujourd’hui, je me contenterai de vous représenter que c’est à l’héritier d’une grande maison que vous pouvez donner un état ; et pour tout dire à un cœur comme le vôtre, à votre fils. Ce n’est pas ici un acte de bienfaisance ou de pure générosité, c’est une justice, c’est un devoir ; je serai absolument nul dans cette affaire, si vous le voulez : mais il faut que la mère de mon fils soit marquise de***, pour qu’il prenne le titre de comte de***, que portait mon père. Je n’en dis pas davantage à une femme telle que vous ; la raison et la religion vous diront le reste.

Je suis très respectueusement, Votre, etc.

LE MARQUIS DE***.

P.-S. – Ma mère se joint à moi, pour vous faire la même demande. Elle chérit son petit-fils qui, vous le savez, est beau comme l’amour, et qui annonce les plus heureuses dispositions. Je prie Mme la comtesse de vouloir bien mettre ici un mot.

De la Comtesse de***.

Je désire ardemment, mademoiselle, le mariage que vous propose mon fils ; je rendrai cette union la plus solennelle que je pourrai, et toute la famille du marquis s’y trouvera.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

LA COMTESSE DE***.

Lettre 163. Ursule, au Marquis de***.

[Elle accepte, à cause de son fils, le mariage que le marquis de*** lui propose.].

15 septembre.

Monsieur,

Les motifs que vous employez pour me déterminer sont trop puissants, pour que j’entreprenne de les rejeter. Ceux que je pourrais y opposer ne seraient applicables qu’à vous et à moi ; et je crois comme vous, que dans un mariage tel que celui que vous me proposez, nous devons être nuls. J’accepte avec soumission. Votre fils, monsieur, m’en fait un devoir ; je le sens. Que ne puis-je lui donner une plus digne mère !… Mais le passé n’est plus en mon pouvoir ; il est dans les mains de l’Éternel, aux yeux de qui tout est présent. J’aurais bien des choses à vous marquer, monsieur, mais le titre que vous voulez prendre à mon égard me ferme la bouche, et je me conforme, dès ce moment de mon acceptation, aux lois de soumission qu’il va m’imposer. Il ne sied pas à une femme de faire la raisonneuse avec son mari. Je me contenterai d’offrir pour vous au Ciel les vœux les plus ardents, sans jamais vous fatiguer de mes remontrances, que lorsque vous me l’ordonnerez.

Je suis avec respect, monsieur,

Votre très humble et très obéissante servante.

URSULE R**.

À la Comtesse de***.

Permettez, madame, que je me jette à vos pieds pour vous témoigner mon respect. J’admire votre vertu, la bonté de votre cœur, puisque votre petit-fils vous est cher, malgré ce qu’est son infortunée mère.

Lettre 164. La Marquise de***, à Fanchon.

[Elle a des pressentiments de son assassinat.].

1er janvier.

Ma très chère sœur,

Il est fait enfin ce mariage, si longtemps souhaité, oublié ensuite, puis devenu impossible : et enfin redevenu praticable et même nécessaire. Il est fait ! mais ceux qu’il aurait consolés ne sont plus !… C’est une douceur dont je n’étais pas digne… Je ne la suis pas même d’avoir donné un état à mon fils… Mais si j’ai cette douceur, son père me la fait payer cher !… Qu’importe ? le marquis de*** vous est allié, par un bien vil lien, qui n’est bon qu’à jeter au feu, mais il l’est, et le vertueux Pierre R** est oncle du comte de*** qui annonce les plus heureuses dispositions. Ce cher enfant m’aime beaucoup ; et de mon côté, je ne saurais peindre mes sentiments pour lui… Que de tourments il faudrait pour en effacer la douceur, puisque tous mes malheurs passés et présents n’y sauraient donner atteinte !… Je conçois enfin comment je fus aimée, comment le fut mon frère, de ces vénérables parents que nous avons… (Car je suis aussi coupable que lui de leur mort.) Je ne goûte qu’en tremblant la satisfaction de caresser mon fils. Je vois à tout moment sur cette tête si chère ou sur la mienne (mais ce dernier article n’est rien), le glaive de la colère céleste suspendu, prêt à frapper… Je m’éveille quelquefois au milieu de la nuit en voyant égorger mon fils… Je m’écrie, je sors du lit, je cours… D’autres fois (et c’est pendant le jour, lorsque je me jette accablée sur un lit de repos), je crois qu’un furieux qui se cache, me plonge un poignard dans le sein. Je le regarde ; je lui tends des mains suppliantes. Je tâche de le fléchir. Il frappe !… »Encore ce crime, dit-il : il le faut. La voilà punie, ma complice !… » Il se découvre, et c’est Edmond que je vois !… Ah ! ce nom, si cher, me déchire le cœur !… Où est-il ? où est-il ?… Avoir sa grâce, et ne pas se montrer ! ne pas reparaître !… Il sera mort quelque part, de honte, de douleur, de besoin !

De tous les maux dont la nature peut accabler un misérable mortel, aucun, aucun n’a manqué à mon malheureux frère ?… Aucun ne m’a été épargné, à moi-même, infortunée, hors la mort, que mon frère a trouvée… Je le vois bien ; c’est notre sang qu’il faut aux mânes paternelles ; les deux parricides doivent périr : ce que j’ai souffert, n’était qu’une horrible question avant le supplice ; mais je suis condamnée, ma sentence est lue ; je vois, je vois un juge sévère qui me la montre, et derrière lui un bourreau…

Ah ! Dieu ! c’est encore Edmond que j’ai cru voir !… En quel état affreux ! privé d’un œil et d’un bras ; horriblement défiguré !… me montrant par les cheveux la tête sanglante… de ma mère !…

Je ne suis pas à moi, chère sœur, dès que je m’occupe de ces idées, que la présence seule de mon fils a le pouvoir de bannir : mon imagination s’allume, et je crois voir tout ce que je pense…

On m’a pourtant donné quelques nouvelles consolantes. Ton mari… ah ! c’est l’honneur de notre nom, comme j’en suis la honte !… ton mari a tout surmonté par sa vertu !…

Le cher Bertrand, qui te remettra cette lettre, te dira comme s’est fait mon mariage. Fête triste et lugubre !… J’étais en deuil : mes larmes ont coulé, presque des sanglots m’ont échappé au pied des autels. La cérémonie a été publique : Mme la comtesse, aïeule de mon fils, l’a voulu à cause de l’enfant ; les deux familles du comte et de la comtesse y étaient, avec tous leurs amis et toutes leurs connaissances. Le cher enfant était beau comme un ange : tout le monde l’admirait ; on ne pouvait se lasser de le caresser. Les étrangers mêmes s’écriaient : « Qu’il est charmant ! c’est l’amour ! Sa mère doit être bien contente !… » Et quand on a vu mes larmes… on a dit heureusement : « C’est de joie ! » Il est vrai que j’en avais. Mais nos chers parents… qui sont morts de douleur !… Un coup d’œil sur Bertrand portait dans mon sein le poignard vengeur. Aux pieds de l’autel, les yeux fixés sur le tabernacle, j’ai vu, entre les cierges, de chaque côté, mon père… le regard menaçant, et ma mère, s’arrachant les cheveux, comme le jour de sa mort !… Du doigt, mon : père me faisait signe de m’anéantir. J’ai presque fait un cri et le mouvement de frayeur que j’ai eu a frappé tout le monde… J’ai entendu qu’on disait : « Elle pense au risque presque certain qu’a couru son fils, de n’être jamais à sa place. » Je me suis anéantie devant Dieu, suivant l’ordre de mon père : j’ai réclamé la céleste miséricorde, et j’ai fait vœu d’une humilité sans mesure, telle qu’elle convient à un néant infect, tel que moi… Au retour à la maison, je me suis vêtue comme à Au**, et j’ai demandé la permission de sortir, pour aller offrir à Dieu les prémices de mon mariage. Mme la comtesse y a consenti. J’ai employé la journée à visiter les pauvres et surtout les prisonniers : je le cherchais, hélas ! parmi ces misérables…

Je te prie, ma chère sœur, de me mettre dans le cas de vous rendre à tous les services qui dépendront de moi : quoique les dettes de mon mari, et sa conduite actuelle le gênent beaucoup, sa famille est puissante, je n’y suis pas mal vue, on m’y veut infiniment de bien, à cause de mon fils ; on s’empresse de m’honorer, afin de me rendre digne de mon rang.

URSULE R**, marquise de***.

Lettre 165. Edmond, à Marianne Frémi.

[Il la menace de la colère de Dieu !].

21 décembre.

Est-ce toi que je viens de voir, malheureuse !… Oui, c’est toi ; toi, que ta fidélité à servir ta maîtresse dans la débauche, a fait mettre à l’hôpital ; qui l’a servie dans sa pénitence, qui l’a suivie à Au**, et qui sans doute l’as abandonnée, puisque je te revois ici. Que fais-tu ? Où es-tu ?… Ta vue m’a troublé. Redonnes-tu dans le vice ? dis, as-tu repris le vice ?… Si tu as repris le vice, le vice te trahira : prends-y garde ! le vice est un traître ! Entends-tu ? c’est Edmond qui t’écrit. Si tu le voyais, il te ferait trembler. Et c’est le vice qui l’a trompé, séduit, trahi. Je suis un exemple de la céleste colère : j’ai tué mon père, ma mère ; j’ai tué Gaudet, le gardien ; j’ai tué Zéphire ; et Dieu me tue par un supplice lent et cruel. Crains Dieu ! si tu es retournée au vice, Dieu te tuera, malheureuse ! Y es-tu retournée ? je le crois.

Quitte le vice ; car il te tuera peut-être par ma main. Crains ma main ! L’indignation contre le vice me met hors de moi. J’ai vu Laure. Un mouvement de fureur me saisissait, quand j’ai pensé que sans moi… J’ai rougi… Je vais la revoir aujourd’hui, ou demain… Je ne sais ce qui arrivera… Ma complice, ta maîtresse, ne peut trop se punir ; elle a péché ; mais moins que moi. Je suis un monstre ; elle n’est qu’une faible créature. Mais si elle retombait, après m’avoir aidé à parricider père, mère… ma rage s’assouvirait, dussé-je tomber au fond de l’abîme… Périssent les parricides !… et j’en suis un ; et elle en est une… Toi, tu fus sa servante ; tu as vu ses crimes et son malheur, et tu l’as quittée pénitente, repentante ! Te serais-tu lassée de voir le repentir ? tu ne t’étais pas lassée de voir le vice !… T’a-t-elle renvoyée ?… Non, je ne le crois pas ; elle t’aimait. Pourquoi donc es-tu à Paris !… Ton séjour ici m’inquiète. Tu es à Paris !… Tu ne saurais y être que pour mal faire. Si tu y es pour mal faire, je t’avertis que le bras de Dieu est levé sur toi. Baisse ta tête coupable, et reçois le coup. Je baisse la mienne depuis longtemps, et le coup ne frappe pas !…

Adieu : lis, change, ou tremble.

Tu me connais : je me suis nommé.

(Cette lettre ne fut vue d’Ursule que lorsqu’elle était à la fin de la suivante.).

Lettre 166. La Marquise de***, à Mme Parangon.

[Dieu lui inspire le désir de sa mort, et elle la sent approcher.].

24 décembre.

On l’a vu, chère madame ! Il a écrit ! Où se cache-t-il, grand Dieu !… Que je le vois, et que j’expire !… Il est temps, madame : mon fils a douze ans et demi ; il est presque formé ; sans doute il va sortir de mes mains, et peut-être… Mon mari, devenu bon père, ne me présente plus qu’un avenir trop heureux pour moi… Je serais heureuse ! pendant que mon frère… C’est l’impossible ! il est temps, il est temps que je meure… Ne nous flattons pas, madame ; la générosité de vos dispositions que je connais à l’égard d’Edmond vous honore ; mais elle n’aura jamais d’effet, soyez-en sûre. Quoi ! il serait votre mari ! vous seriez sa femme ! quel plaisir pourrait-il goûter, après la mort de son père et de sa mère, que nous avons tués ! après… L’homme qui vous a fait violence serait reçu dans vos bras !… Celui qui… Je frissonne d’horreur !… Non, il n’y sera pas ! non !… Et moi, ma carrière est finie… Si j’avais à souffrir encore, je pourrais compter des jours… Je n’en compterai plus… Mon Dieu ! si vous me préparez la mort, daignez recevoir le sacrifice que je vous fais de ma vie !… Madame, le crime empoisonne l’air que je respire ; il dénature l’âme ; il en change les sentiments ; même après le repentir, il laisse la porte fermée à la tranquillité, au repos : la seule innocence peut goûter le plaisir, et trouver le bonheur : les damnés, plongés dans le gouffre de feu, ne sont infortunés que parce qu’ils ont perdu le pouvoir de s’estimer, et que leur âme déformée par le crime ne peut se voir qu’avec horreur : ils sont eux-mêmes l’instrument hideux de leur supplice !… Je sais ce que j’ai fait, moi, à chaque fois que je me suis oubliée dans les bras de mon fils, mon tourment suspendu n’en acquiert ensuite que plus de force : lorsqu’il est dans mes bras, je me sens mère, honnête, estimable ; dès qu’il m’a quittée, la main d’un Dieu vengeur écrit aussitôt sur les parois de ma chambre mes désordres passés… Je les vois, je les lis ; ils sont peints par une invisible main… Je me vois libertine abandonnée… me livrant à mes penchants désordonnés me déshonorant… Je me vois avilie, logée dans la hutte du dogue, soumise à un porteur d’eau, à un nègre, affreux ; traînée dans la mare par une valetaille frénétique ; meurtrie, défigurée… Je me vois pis encore… prostituée de ma volonté ; la dernière, la plus basse, la plus effrénée des plus viles des créatures… Je me vois… ô crime affreux ! et quel en est le complice ! La céleste justice l’écrit sur ma muraille en traits de feu et de sang… Je suis prête à me livrer au désespoir… Une voix secrète me parle alors ; elle me dit ce que j’ai souffert ; un sentiment de consolation me soulève, et je me jette aux pieds de mon Dieu… Mais à peine relevée, mes parents s’offrent à ma vue. Ils me demandent où j’ai pu me corrompre à cet excès !… Je demeure muette… Ô ma chère dame ! je vous ferais pitié !…

Abandonnez toute idée de bonheur ; il est impossible, absolument impossible : vous n’aurez plus que des larmes à répandre, ainsi que nous : votre vie est empoisonnée par mes crimes, et vous ne pouvez plus éviter le malheur ; vous nous tenez de trop près…

Et votre chère fille ? Elle a l’âge de mon fils. Et les autres enfants ? Vous les voyez ?… Je ne les verrai plus. Je me sens accablée, une voix sourde et presque détachée de moi-même me crie au fond du cœur : « Ursule ! Ursule !… la tombe… s’ouvre… sous… tes pas !… Elle… t’appelle… pour… se… fermer !… » Tout à l’heure, une main, comme celle de l’Écriture, écrivait sur la muraille : Incestueuse. J’ai frémi : je me suis écriée… Mon effroi n’est pas encore dissipé… Je m’arrête. Ce soir, je finirai ma lettre, ou du moins je la fermerai. Dieu ! que je me suis tourmentée ! je ne vois que du sang, des crimes, des horreurs, des monstres…

le soir.

Ma chère madame ! Mon fils vient de le voir… C’est lui, je n’en doute pas… Il est estropié, privé d’un œil !… Il a demandé l’aumône à mon fils Pauvre homme ! vous êtes bien à plaindre ! – Voilà où m’ont réduit le crime et l’amour effréné du plaisir ! » Quel autre qu’Edmond aurait pu faire cette réponse !

le lendemain 25.

J’ai quitté hier la plume, pour aller dans le quartier où mon fils a vu le pauvre. J’ai regardé, j’ai cherché. À mon retour, j’étais d’une tristesse sombre, accablante. Comme je rentrais, on a crié : « Il te trouvera ! mais tremble ! » J’ai frissonné. La nuit, j’ai fait un songe affreux. Il m’a semblé que j’avais été visiter les pauvres prisonniers, comme je me propose de le faire en sortant de l’office, et que dans un sombre cachot, j’avais trouvé Edmond, chargé de fers. En me voyant, il a dit au geôlier qui m’accompagnait : « Retiens-la ! Voilà ma complice : charge-la de fers. » En même temps il a secoué les siens d’une manière affreuse ; ils sont tombés ; il est venu sur moi d’un air furieux et sans lui rien voir à la main, je me suis sentie frappée au-dessous du sein. Mon sang a coulé à gros bouillons. Edmond, d’un air furieux, en a recueilli dans un crâne ; il en a bu ! je lui ai dit : « Je te pardonne ma mort, infortuné ! – Je n’ai que faire de ton pardon ! Regarde !… » Il m’a montré une tête qu’il tenait par les cheveux, sanglante, la bouche ouverte, les yeux menaçants : c’était celle de ma mère ! J’ai fait un effort terrible pour fuir, et je me suis éveillée trempée de sueur.

à 3 heures.

Ma chère madame ; je pars pour l’office, et je ferme cette lettre, le cœur serré. Adieu ! adieu ! ô mon amie ! adieu !… Ce mot ne veut pas quitter ma plume.

P.-S. – Ah ! mon Dieu ! Marianne Frémi vient de recevoir une lettre de lui !… Ce n’est pas son écriture ; mais c’est de lui, ma chère dame !… Quelque chose me dit que je vais le voir.

(En ce moment même, l’infortuné quittait Laure, comme on l’a vu dans le PAYSAN ; et il prenait la fatale résolution de punir Ursule, qu’il croyait dans le désordre.).

Lettre 167. Laure, à Obscurophile.

[Après avoir calomnié Ursule, pour s’excuser à Edmond, elle en est effrayée, et elle exprime ses craintes à sa compagne de libertinage.].

5 heures du soir.

Je te fais des excuses, ma chère amie, de la manière dont tu viens d’être traitée chez moi, et je te prie en grâce de venir souper. Je suis dans une situation qui m’épouvante ! Edmond m’a bouleversé le sang ; je ne sais ce que je fais. Tout à l’heure j’ai pris un livre, j’ai voulu lire ; j’ai vu, je crois, et voici que j’ai lu écrit en traits de feu sur la page ouverte : « Laure ! ma cousine ! pourquoi me fais-tu poignarder ? que t’ai-je fait ! dis-le-moi, toi ma Parente, autrefois mon amie ?… » Je me suis frotté les yeux, et je n’ai plus rien vu de ce que je venais de lire. « C’est une illusion ! » me suis-je dit à moi-même. J’ai tenu le livre fermé, le doigt à l’endroit où j’en étais, et je me suis chauffée ; j’éprouvais un frisson, comme lorsqu’on a la fièvre. Je me suis assoupie. J’avais à peine fermé les yeux, que j’ai cru voir Edmond, couvert de sang, l’air furibond, qui me disait : « Tu l’as accusée ! elle est jugée, condamnée, poignardée ! je suis le bourreau ! » Je me suis éveillée. « Un songe ! un rêve ! » me suis-je dit ! J’ai voulu lire. J’étais à la seconde ligne, quand on a frappé rudement trois coups à ma porte. Alceste y a couru. Il n’y avait personne. Elle est remontée en murmurant contre ceux qui avaient frappé. « Ce n’est personne, madame. » Comme elle achevait ces mots, nous avons entendu sous nos fenêtres un cri douloureux, et qui ressemblait au hurlement d’une bête féroce, plutôt qu’à la voix d’une créature humaine. J’ai tressailli. J’ai fait ouvrir la croisée, et Alceste a vu, ou cru voir Edmond. Je suis fâchée de n’y avoir pas été moi-même. Je me suis assoupie de nouveau, ne pouvant ni lire ni m’occuper. J’aurais désiré une visite, comme la fortune, en d’autres circonstances. Personne n’est venu. C’est en ce moment que j’ai fait le rêve le plus affreux. C’était ma cousine se débattant entre les mains de son frère, qui lui donnait mille coups de poignard. Elle m’a vue ; elle m’a tendu les bras, en m’appelant à son secours. Edmond m’a regardée d’un air furieux : « N’approche pas ! » (me disait-il avec un geste menaçant). Tandis que j’étais remplie d’épouvante, ce n’a plus été Ursule que j’ai vue, mais une génisse blanche, dont les yeux versaient des larmes : je me suis réjouie de ce que ce n’était plus Ursule : mais dans cet instant, un cri terrible m’a éveillée en sursaut, et j’ai vu Alceste devant moi qui m’a dit : « Madame, il vous arrivera quelque malheur ; deux gouttes de sang viennent de tomber sur vous du plancher : ce qui m’a causé tant d’effroi, que je me suis écriée. » Je me suis presque évanouie à ce récit. Je n’ai pas voulu voir le sang ; mais je l’ai fait essuyer par Alceste. Elle m’a laissée un instant, et il m’a pris une faiblesse. Je l’ai sonnée. Elle est accourue : « Madame le malheur est passé ; car le petit commissionnaire vient de voir une dame, qu’un voleur a assassinée, c’était elle que ça regardait : car, madame, tous les malheurs sont annoncés, si on y prenait garde et si on tirait les cartes, on verrait tout ce qui doit arriver. » Cela m’a un peu rassurée. Mais je te prie, chère amie, de venir passer la soirée avec moi, si tu n’as rien qui t’en empêche. Réponse en un mot par mon petit commissionnaire.

Réponse.

Dans une demi-heure.

Lettre 168. Edmond, à Ursule.

[L’infortuné Edmond, sans doute après avoir quitté Laure, écrivit ou plutôt commença d’écrire cette lettre folle ; quoiqu’il n’en parle pas dans la CCXXIIème lettre du PAYSAN, à cause du. trouble qui l’agitait. Il, lui reproche tout ce qu’ils ont fait ensemble, et lui peint l’horreur que doit inspirer son nom. Ce fut après ou avant cette lettre que le pauvre malheureux sortit, pour aller faire le coup le plus funeste de tous ceux qu’il eût encore fait.].

date ignorée.

Le puni de Dieu et des hommes écrit à celle qui mérite, comme lui, d’être punie de Dieu et des hommes, à Ursule R**, la plus coupable des filles que jamais femme ait portée dans son flanc. Voici ce que dit le puni de Dieu, à la plus coupable des filles : « le poignard est levé ; l’ange de la colère le tient suspendu sur le cœur de la coupable, pour le percer du coup mortel ; parce qu’ayant péché grièvement, elle ne s’est point reconnue : le Dieu des vengeances a lui-même armé le bras de son complice pour la punir, en la frappant au cœur ; fille perdue, dont le cœur est impur, comment ne rougis-tu pas des ordures qui te couvrent de la tête aux pieds ? Comment te complais-tu dans, la sentine de tes vices et de tes iniquités ? » Serais-tu plus coupable que ton complice, et le Dieu des vengeances t’aurait-il réservée à l’éternelle damnation ? … Non ! non ! frappe, frappe, frappe-la et tu la purifieras. Est-ce l’ange des vengeances, est-ce un esprit infernal qui vient de me répondre ?… C’est l’ange des vengeances, détaché du trône du Dieu terrible, devant lequel il assiste, pour écouter la condamnation des coupables… Ursule, quand un criminel a trempé sa main dans le sang, le sang fumant crie vengeance, et sa voix monte jusqu’au trône de Dieu : et aussitôt l’ange terrible écoute la sentence du coupable ; il l’écrit avec le sang du meurtri, et il vient l’attacher invisiblement au front du meurtrier, jusqu’à ce qu’il soit conduit en présence des juges : alors, malgré ses dénis, les juges lisent la sentence de sang apposée sur son front, et ils le condamnent à l’échafaud !

Quand : toi et moi, nous eûmes commis nos crimes affreux, qui font dresser les cheveux à la tête, l’ange de la mort en porta le scandale jusqu’aux pieds du trône de Dieu, et il dit : « Ô Dieu ! deux infâmes le frère et la sœur, ont profané l’existence que tu leur as donnée : les voilà au rang des brutes ; ils ont abjuré la raison que tu leur as donnée ; vois-les, Seigneur, au rang des brutes ! Et le Seigneur lui dit : « Qu’ils soient punis d’un supplice terrible et nouveau. – De quel supplice, Seigneur ? – Ange de la mort et de ma vengeance, arme le bras du frère contre la sœur ; frappe celle-ci par la main du plus coupable ; je me réserve ensuite la punition du fratricide. » Cet arrêt fut écrit en lettres de sang sur ton front et sur le mien ; je vais l’exécuter… Me voilà bourreau : où sont les roues et les gibets, que j’exerce mon sanguinaire office ! Non, je ne suis nommé, par l’ange de la mort, que pour punir ma complice ; et quant à moi, mon supplice est confié au désespoir… Que de crimes j’ai commis ! Dieu ! que de crimes !… Père, mère, parricidés ; amie violée, insultée, nos corps profanés, incestués, prostitués, corrompus !… Quoi ! tu ne rougis pas de tes crimes ! Tu vis avec le marquis, à qui je t’ai prostituée !… Ô prostituée !… Mais je suis le prostitueur. Tournons le poignard contre mon cœur ; c’est moi qui l’ai prostituée !… Je ne la frapperai pas !… Non ! frappe, frappe, frappe-la au cœur ! Voix terrible ! Voix épouvantable, que me veux-tu ? Frappe, frappe, frappe-la au cœur… Je ne la frapperai pas ! – Frappe, frappe, frappe-la au cœur ! son sang versé de ta main criminelle la purifiera. Elle, ou toi, vous êtes à jamais perdus. Je frappe… meurs, meurs, meurs !… Elle est morte… À présent que mon nom soit un éternel sujet d’effroi… J’ai frappé, j’ai tué ma sœur ! qui me tuera ? – Moi… Ange terrible ! frappe ! ne m’épargne pas ! – Je frapperai quand il en sera temps ; je t’écraserai sous mes pieds, comme un reptile venimeux ; je te ferai descendre dans la tombe : point de grâce. Je n’en demande pas, ange terrible ! mais sauve mon âme…

Allons porter ma lettre… À qui ? Elle, est morte ; je l’ai poignardée… son sang ruisselait… Je l’ai vue tomber… Comment me nommera-t-on ? Comment me nommera ma mère, qui m’avait confié sa fille ?… ma mère que j’ai fait mourir de douleur ?… Ah !… et je poignarde sa fille, dont elle m’avait établi le défenseur !… On me nommera le parricide, le fratricide, l’ingrat, le parjure, le monstre, le puni de Dieu et des hommes. Les gens du pays, quand ils prononceront mon nom, frémiront d’horreur. Ils se conteront mon histoire, en frémissant ; ils la chanteront en complainte : mon nom prononcé le soir à la veillée, épouvantera les jeunes garçons et les jeunes filles… Les endroits où mes camarades ont été avec moi dans ma jeunesse, seront abandonnés ; on craindra d’y voir revenir mon ombre traînant ses chaînes. En prononçant le nom d’Edmond, avant que je le portasse, on avait l’idée de la bonté, de la douceur ; après que je l’ai eu profané, ce nom si doux, si aimé, qu’a porté mon père, le père que j’ai fait mourir, on aura l’effrayante idée d’un incestueux, d’un fratricide, d’un parricide abominable… Oh ! oh !…

Envoyons cette lettre à Ursule ; à l’hôtel du marquis… Le marquis la verra ! il tremblera ! Ma main a fait couler son sang… J’ai bien répandu du sang ! oh ! que j’en ai versé !… J’ai bien tué en ma vie !… Je n’ai qu’une vie, et j’en ai tant ôté… Que de crimes !… Un bras me manque… On va me couper l’autre ; on le coupe aux parricides ; l’échafaud m’attend… Allons à l’échafaud, recevoir la mort de la main de l’ange qui a écrit ma sentence sur mon front avec le sang de ma sœur… Frappons, frappons, frappons-la. Meurs, incestueuse…

Nota. Cette lettre, qui n’est qu’un délire, fut trouvée dans la poche d’Edmond, le jour de sa mort : Mme Parangon la prit, ensuite Mme Zéphire, qui me l’a enfin remise. Je serais tenté de croire qu’au lieu d’avoir été écrite avant le coup funeste, elle ne le fut qu’après, dans un délire complet.

Lettre 169. Ursule, à Fanchon.

(Sous l’enveloppe de la femme de chambre.).

[Ursule écrit expirante.].

6 heures du soir elle ne fut rendue que le 3 janvier.

C’en est fait… Je meurs… et c’est de sa main… Je viens d’être frappée : je l’entends encore : – Péris, monstre, de la main de ton complice !… Un cri amassait du monde, et Il était arrêté. J’ai retenu ce cri, que la douleur poussait de ma poitrine jusqu’à mes lèvres… mais elles ne se sont pas ouvertes… Mon Dieu ! pardonnez-lui !… Il m’a crue dans le vice ; je l’ai vu, à ses regards… Mon œil avide de le voir, de le reconnaître, le regardait, même en sentant le fer s’enfoncer dans mon sein !… Je n’ai plus de force et je ne sais si vous pourrez lire… Il est… ah ! Il est… défiguré, brûlé, noir… Je n’ai qu’un instant à vivre… ma poitrine s’emplit… Je vomis le sang à flots… et ce papier en est souill… Ad…

(Ursule mourante, était si occupée de ma pauvre femme, qu’elle voulait lui écrire des choses consolantes, à ce que m’ont dit les personnes présentes à la mort : mais elle n’en eut ni le temps ni la force. Elle avait à côté d’elle Marianne Frémi, sa femme de chambre, à qui elle remit sa lettre pleine de sang, comptant y pouvoir ajouter un mot ; mais le sang sortant à gros bouillons, elle perdit toute connaissance, avant l’arrivée des chirurgiens, qu’on avait couru chercher. Sa pénitence a été si belle et si grande, que j’ai la confiance que Dieu lui a pardonné. Nous veuille-t-il pardonner aussi nos offenses, comme nous pardonnons à qui nous a offensés. Amen.).

Lettre 170. Fanchon, à Edmée.

[Comment a été poignardée Ursule, et consolant récit de ses bonnes œuvres, avec ses lettres secrètes.].

13 janvier 1764.

Ô ma chère sœur, ouvre-moi un asile dans tes bras ! je suis environnée d’horreurs et d’effroi ! Mon mari, si raisonnable, si pieux, si sensible, marche sombre, morne ; il ne fait pas attention à moi (c’est la seconde fois que ça lui arrive, et c’est la marque des grands malheurs ! …) depuis une fatale lettre qu’il a reçue. Ah ! j’en ai reçu ensuite une plus fatale ! elle me montre Ursule mourante, expirante, rendant le sang à flots !… Je la vois ; je vois son sang ; sa lettre en est presque effacée, et à peine la puis-je lire !… Ô Dieu ! vous ne voulez pas que nous ayons même la consolation de voir ses vertus ! vous nous l’enlevez quand elle édifie, afin d’épouvanter tous ceux qui donneront dans le vice, et pour qu’ils ne se fient pas sur une tardive repentance !… Hélas ! la pauvre sœur l’a eue sincère et parfaite ; et si Dieu, comme il n’en faut pas douter, lui a remis la coulpe, il ne lui a pas remis la peine : c’est ce que me disait tout à l’heure M. le Curé… Ma chère sœur, on sait ici comme l’infortunée marquise est morte, et je vais te faire ce pitoyable récit.

L’Infortuné induit en erreur par un mot de Laure, qui ne voulait que se débarrasser de ses remontrances, a cru que la pauvre sœur revivait fille avec M. le marquis, sur un pied malhonnête. Il en a été si indigné, qu’il est entré en furie, oubliant qu’il était lui-même sous la main de Dieu qui le châtiait, ou plutôt s’en souvenant trop bien ! et se regardant comme un instrument de punition, qui devait exécuter les vengeances du Dieu terrible. Il a été du côté de l’hôtel du marquis, la rage dans l’âme. Il semblait que la céleste justice lui amenât sa victime – personne dans la rue ; Ursule descendant seule de la voiture, le domestique qui avait ouvert la portière, s’étant arrêté à ramasser quelque chose qu’il avait laissé tomber. Ursule a trébuché en descendant : le malheureux, voyant, ou croyant voir par tout cela, une fille, qui n’était pas trop respectée, il s’est avancé, et la revoyant jolie, à la faible clarté qui restait (car c’était le soir à la chute du jour), il n’a plus douté qu’elle ne fût coupable. Transporté de rage et désespéré, il a pensé en lui-même : Tombe au fond de l’enfer, et moi avec toi. Il a frappé, en disant… ce que porte la fatale lettre que je tiens !… Le domestique n’est venu qu’à temps, pour recevoir sa maîtresse qui tombait sans pousser un cri. D’abord, il ne voyait pas le sang, et croyait qu’elle venait de faire l’aumône à un gueux qui s’éloignait : l’autre domestique, qui était encore derrière le carrosse, et qui regardait ailleurs, n’est accouru qu’appelé par son camarade, pour lui aider à porter leur maîtresse mourante, et qui ne se plaignait toujours pas, sinon qu’elle a dit : « Ôtez-moi d’ici ; je me trouve mal. » Il a donc eu le temps de s’éloigner à pas lents, et se retournant souvent, comme il a fait. On a placé notre infortunée sœur sur son lit ; la plaie s’était presque refermée ; le sang s’était caillé, et ne coulait plus. Elle a mis la main à la plume, et m’a écrit : mais elle n’a pu achever de tracer le dernier mot ; le sang lui sortait par la bouche. Elle est expirée, avant qu’on ait pu lui donner aucun secours ; et il n’y avait pas à lui en donner. Son ancienne femme de chambre qu’elle a toujours eue avec elle, a pris sa lettre pour moi, et l’a serrée, pour me l’envoyer sous une enveloppe, à cause du sang qui la tachait, et qui ne permettait pas de la mettre ainsi à la poste ; et voici ce que m’écrit cette pauvre fille :

Lettre de Marianne Frémi, à Fanchon.

Madame,

La lettre ci-incluse vous apprend la perte que nous venons de faire ! Hélas ! Madame n’est pas la plus à plaindre ! C’est ceux qu’elle laisse ici, et surtout moi, qui n’avais de soutien qu’en elle ! Je l’ai toujours aimée, mais surtout en ces derniers temps, où elle vivait comme une sainte, n’ayant en rien les défauts des dévotes que j’ai connues : car ma chère maîtresse n’était que douceur et bonté envers un chacun de nous et surtout envers moi. Je n’ai jamais vu une pareille humilité et bonté : elle nous servait dans nos maladies, nous excusait dans nos fautes, et si nous faisions quelque chose de bien, elle l’exaltait au-dessus du peu qu’il valait ; sa maison était un paradis, et par elle seule. S’il y avait quelque différend entre les gens de la maison, dès qu’elle le savait, elle y courait, non pour gronder, mais pour réconcilier ; on l’a vue maintes fois demander pardon pour celui qui avait tort. Tout le monde en avait quelquefois les larmes aux yeux ; et quand elle passait devant son monde, avec l’air gracieux qu’elle savait prendre, quoique quelquefois elle vînt de pleurer, un chacun était transporté de joie de son salut obligeant. Elle n’oubliait pas le moindre garçon d’écurie, et elle disait un mot à chacun la première fois qu’elle les voyait de la journée : et elle veillait à ce qu’il ne manquât rien à personne, tant pour le linge, que pour la propreté des habits ; quant à la nourriture, elle venait y voir elle-même tous les jours à la cuisine sans manquer, pour que tout fût bon et proprement. Ses charités pour les pauvres ne se bornaient pas à donner ; elle leur rendait toutes sortes de services par la famille de son mari, et par son mari lui-même dans le derniers temps. Mais il fallait la voir servir les pauvres dans les prisons ! elle descendait au fond des cachots, et tâchait de toucher ces âmes dures, par les plus tendres discours, au point qu’elle a fait souvent pleurer les geôliers eux-mêmes, et quelquefois le coupable. Le saint jour de Noël, qu’elle a été poignardée, j’étais avec elle aux cachots elle avait toutes sortes de rafraîchissements avec elle, qu’elle a donnés ; elle a fait changer la paille ; elle avait obtenu un adoucissement pour les fers de deux malheureux, et elle a elle-même frotté avec une pommade adoucissante les places rouges et douloureuses des chaînes : elle en a fait manger un ; elle l’a fait nettoyer devant elle ; elle a calmé sa rage emportée, en le plaignant, en pleurant sur lui. Ce misérable l’a bénie, lui qui ne faisait que maudire, depuis le moment qu’il avait été pris. Je ne finirais pas de vous tout raconter. Je la quittai ce jour-là, en passant devant notre porte, le mauvais air des cachots m’avait suffoquée, et je n’en pouvais plus : mais ma maîtresse était infatigable ; elle ne voulut pas omettre la Tournelle. C’est en revenant de là… Ô madame ! elle est sainte, et je la prie, depuis le malheur ; car elle a fait tout ce qu’ont fait les saints… Que ne puisse vous tout dire ! Quand son mari la méprisait… mais il est mon maître, et je le respecte comme elle m’en a donné l’exemple. Je finis, madame ; me disant avec considération,

Votre, etc.

Je vous envoie une terrible lettre ! dont vous augurerez une chose qui fait frémir.

On peut dire, ma chère sœur, que voilà un bel éloge de la pauvre infortunée, qui, si elle avait encore eu quelques taches, en aurait obtenu la remise, par sa cruelle mort et sa sainte résignation. Mais ce coup-ci m’accable encore plus que tous les autres. Mon Dieu ! j’avais une si tendre et une si bonne amie, et vous me l’avez ôtée, quand je l’aimais, et quand elle m’aimait si tendrement !… Car je ne saurais rendre la moitié des amitiés qu’elle me faisait : et vous savez, chère sœur, qu’elle n’oubliait personne de la famille. Nos affaires, à tous, prospéraient par elle, et par l’excellente dame Parangon, qui souvent se cachait sous le voile de notre sœur, comme je l’ai quelquefois découvert par les lettres d’Ursule, que je vais joindre à la mienne, très chère Edmée ; te priant et conjurant d’en avoir soin, comme de reliques précieuses, pour me les rendre à ton voyage ici, que j’espère, et dont j’ai si grand besoin ! Elles sont enveloppées dans un parchemin, pour les mieux conserver, sur lequel est écrit de la main d’elle-même, à ma prière :

Lettres particulières d’Ursule R**, Marquise de***, à sa sœur Fanchon, Fme Pier. R**.

1ère.

Je vais reprendre avec toi, ma très chère sœur, mon ancienne manière de tout écrire et de te confier mes moindres pensées. Me voilà enfin dans ce mariage si désiré autrefois, et que des malintentionnés firent manquer ! Ils me persuadèrent d’agir comme une folle, et je le fis ; parce que j’étais réellement folle. Tu sais ce qu’il m’en a coûté ! mais tu n’imagines pas, ma chère Fanchon, ce qu’il m’en coûte encore ! M. le marquis a découvert une partie des horreurs auxquelles j’ai été exposée ; mais il ignore celles auxquelles je me suis dévouée volontairement : je les lui aurais avouées, si je ne nuisais, en cela, plus à mon fils, et à lui-même, qu’à ma propre tranquillité. Cependant, depuis qu’il a su que j’étais veuve du porteur d’eau, il n’est sorte de dédain qu’il ne me marque. Hélas ! s’il savait seulement la moitié de ce qui s’est passé dans ce lieu d’horreur !… Il ne me touche qu’avec le plus grand mépris ; il emploie avec moi des expressions révoltantes. Mais je suis obligée à tout souffrir, et je m’humilie sous la main de mon mari et sous celle du Dieu juste qui me châtie. L’un de ces jours, qu’il me dégradait de la plus outrageuse manière, mes larmes coulèrent pour la première fois, et je lui dis : « Monsieur, songez que cette vile créature est la mère de votre fils… » Il parut interdit. Ensuite, il se mit à rire, en disant du ton le plus insultant : « Si tu me l’avais fait après ta belle vie débauchée, je le renoncerais… » Il a ensuite ajouté bien des choses au sujet du porteur d’eau ; me faisant les demandes les plus indécentes et les plus humiliantes. Je n’ai répondu que par mes larmes, versées bien sincèrement. Quand il m’a eu quittée, j’ai été offrir ces peines à Dieu, et je suis sortie pour aller servir les pauvres ; ayant toujours soin de me faire suivre du plus affidé des domestiques de mon mari, afin qu’il lui rende compte de mes moindres démarches, comme je sais qu’il l’en a chargé. Car huit ou dix jours après notre arrivée ici, il fit entrer ce garçon dans ma chambre à. coucher, comme j’allais me mettre au lit, et il lui dit ces propres paroles : « Farisar, je te fais le surveillant de cette femme que j’ai épousée par raison, quoique je la méprise, et je la rends dépendante de toi comme de moi-même : suis tous ses pas, qu’elle le veuille ou non ; si quelqu’un, homme ou femme, montait en carrosse avec elle en chemin, comme ce ne pourrait être que pour un motif de libertinage, je t’ordonne d’y entrer, et d’y demeurer, tant que ces personnes y seront. Si cette femme voulait monter dans quelques maisons suspectes, tu t’y opposerais ; je te donne à cet égard toute autorité, même d’employer la force. – Et je vous en prie aussi, Farisar, ajoutai-je : ce que monsieur vous prescrit est ce qui sera ma sauvegarde ; et ne croyez pas que je murmure de cet ordre, ou que je le trouve rigoureux ; non, non, je mérite de plus grandes rigueurs aux yeux de Dieu, que tout ce que peuvent me faire les hommes. – Ne te fie pas à ces discours, Farisar ! c’est une ruse diabolique. » Depuis ce moment, ce laquais est devenu mon maître : c’est lui qui règle mes sorties, et je suis obligée de le consulter en tout, afin d’avoir sa permission ; jusque-là qu’il voit mes lettres : ce qui m’est le plus pénible. J’espère cependant qu’il ne verra pas celles qui sont pour toi, ma chère sœur. Ces humiliations tempèrent bien la petite vanité d’être marquise de nom ; car je suis servante d’effet, et au-dessous des servantes qui ne reçoivent des ordres que de leur Maître et maîtresse. Cependant, je bénis Dieu de cette humiliation.

J’ai peu dont je puisse disposer, mais je retranche sur la dépense de mes habits pour faire quelques bonnes œuvres, et Farisar paraît lui-même fermer un peu les yeux. Adieu, chère bonne amie sœur ; prie Dieu pour moi : car je souffre beaucoup de mille autres choses, dont je ne parle pas. Mais qu’est-ce que tout cela en comparaison de ce que je mérite ?

P.-S. – Tu ne répondras jamais à ces lettres de confidence ; il ne le faut pas.

2ème.

Depuis ma dernière, il m’est arrivé un mal plus grand que tous les autres, puisqu’il m’attaque dans mon corps, et qu’il me prive de caresser mon fils. J’en ai averti humblement M. le marquis, le suppliant de songer à lui. Je m’attendais à ce qui est arrivé : mais j’ai fait mon devoir, car je dois veiller à sa conversation. Il m’a traitée outrageusement, m’accusant de ce qui ne peut être, quoiqu’il sût très bien le contraire. Il a voulu, ou feint de vouloir, chasser Farisar ; enfin, il s’est conduit… Mais je mérite tout. Prie Dieu pour moi, ma très chère sœur. Voilà une terrible épreuve !

P.-S. – Mon fils se porte bien ; il est charmant, et promet beaucoup. Je ne veux vivre que pour lui, et pour ma pénitence voilà mes deux consolations.

3ème.

Un peu de consolation, très chère bonne amie, se mêle aux peines dont je t’ai parlé : mon surveillant, ce laquais que, mon mari a fait mon maître, était l’un de ces jours dans mon, cabinet de toilette à ranger quelque chose. Je souffrais beaucoup et M. le marquis venait de me traiter fort mal. J’entendis Farisar soupirer et pleurer. Un instant après son maître l’appela : « Qu’as-tu donc ? (je l’entendis). – Ma foi, monsieur, ma maîtresse, Mme la marquise votre femme, est la plus respectable dame que j’ai vue de ma vie. C’est une sainte et je ne veux plus être, employé à son service, que pour l’honorer et me recommander à ses prières. – Elle t’a séduit, mon pauvre sot ! Va, c’est une rusée coq… – J’ose vous assurer, monsieur et cher maître, et vous jurer par tout l’attachement que vous m’avez toujours su pour vous, que vous vous trompez au sujet de madame, et qu’un jour vous aurez regret à tout ce que vous lui dites et faites. – Monsieur Farisar, gardez vos prédictions pour vous-même, ou pour les faquins de votre espèce, et faites ce que je vous ordonne sans examen. » Cependant le discours de ce garçon a fait quelque impression sur mon mari. Je le trouve plus réservé… Ah ! s’il savait tout ! comment me traiterait-il ?

4ème.

Je me trouve enfin, ma chère bonne amie sœur, dans une situation supportable de la part de mon mari. Il ne m’humilie plus au point où il le faisait. Car il faut te dire enfin qu’il avait ici deux impudentes créatures qui étaient mes maîtresses, et qui me faisaient souffrir toutes sortes d’humiliations ; jusqu’à m’obliger à les servir à table, debout derrière leur chaise, tandis qu’elles mangeaient avec M. le marquis. Elles m’ont réduite à pis encore : mais cela ne saurait s’écrire à Fanchon Berthier. D’ailleurs ai-je des droits ? Non, non, je n’en saurais avoir et tout ce qui m’afflige, ce sont les fautes que fait M. le marquis. Hélas ! nous sommes assez coupables pourquoi nous charger de nouvelles iniquités, et augmenter le trésor de colère amassé sur nos têtes !… Enfin, il a cessé d’hier. Les deux créatures sont renvoyées, sans que j’aie dit un mot pour me plaindre. Farisar transporté de joie est venu m’annoncer cette nouvelle. Le pauvre garçon était hors de lui-même. On m’a dit qu’après l’ordre donné, il s’était jeté aux genoux de son maître, et qu’il lui avait souhaité mille bénédictions. De ce matin, la somme dont je puis disposer est augmentée. Farisar m’assure que M. le marquis instruit de l’usage que j’ai fait du peu que j’avais, en a été édifié : « Ainsi que moi, madame, ajoute-t-il, qui vous regarde comme la bénédiction de la maison de mon maître. Et veuille le Ciel, qu’elle en reçoive les effets, en vous possédant longtemps ! ».

Voilà ce qui se passe. Cependant M. le marquis m’a encore parlé fort durement à dîner, et il lui est même échappé un vilain mot… que je mérite, mais qui n’en est pas moins dur dans sa bouche.

Je me trouve en état, ma très chère sœur, au moyen de mon augmentation, de t’envoyer une petite somme, pour, sans me nommer, soulager nos pauvres compatriotes : c’est particulièrement les veuves chargées d’enfants, surtout cette pauvre Claudine Guerreau, qui en a sept ; son sort m’a quelquefois tiré des larmes. Je te recommande encore cette pauvre veuve Madeleine Brévin, qui s’est laissée séduire par le fils de Jacques Bérault, notre parent : nous lui devons plus qu’à une autre ; c’est peut-être Edmond et moi qui avons corrompu son séducteur, et qui l’avons perdue ; elle avait bien vécu fille et femme : pourquoi ne se serait-elle pas bien comportée veuve ? Tu m’enverras sa pauvre enfant ; c’est aussi notre parente, par le sang de son père ; j’en prendrai soin, et je ferai disparaître ici, dans l’obscurité que Paris favorise, la honte de sa naissance. Quant à toi, ma chère Fanchon, et à toute notre chère famille j’entretiens déjà mon fils de ce qu’il faudra faire pour vous : cela sera d’un autre genre, si je vis, ou que mon fils, comme je l’espère conserve à votre égard les sentiments que je lui inculque. Ô ! l’aimable enfant ! et qu’il m’est cher ! J’en suis tendrement aimée, et respectée, plus qu’une mère ordinaire, qui serait de la condition de M. le marquis. Il semble que ce cher enfant veuille me dédommager des humiliations auxquelles son père m’a condamnée, quoiqu’il les ignore absolument, au moins de ma part. Ma femme de chambre m’assure que, je dois ces dispositions de mon fils, non seulement à la tendresse de mes soins, mais aux discours de Farisar : elle l’a entendu un jour dire au jeune comte : « Mon cher jeune maître, Mme votre mère est une sainte, et il n’y a pas de femme au monde comme celle que vous avez le bonheur d’avoir pour mère. » Et comme le jeune comte (ajoutait cette bonne fille) sait que son père a une entière confiance dans ce garçon, un pareil discours de sa part a fait une grande impression sur lui. Voilà, ma chère bonne amie sœur, une grande consolation pour moi ! quoique je la doive à ce bon domestique, qui peut-être, gagnera son maître, non pour m’en faire aimer, mais, pour le ramener à des sentiments qui fassent un jour la paix de son cœur.

5ème.

Lorsqu’une partie de mes désirs sont remplis, ma très chère sœur, et qu’une partie de mes peines cessent, il m’en vient d’autres, non moins cruelles ! Où est mon infortuné frère ?… Tandis que je suis marquise, moi la plus coupable (car nous savons que sa peine flétrissante n’a été que l’effet d’un malheur), il erre, et sûrement gagne sa malheureuse vie aux travaux les plus rudes, ou mendie son pain, un pain bien amer ! Ô ! ma chère sœur ! on dit qu’on l’a vu ! et où vu ? je ne sais qui me l’a dit, car on paraît se cacher de moi : mais j’ai entendu, ou cru entendre ces mots : En pauvre, n’ayant qu’un bras ; il a demandé l’aumône à Mlle Fanchette. C’était sûrement d’Edmond ! qu’un bras !… Dieu tout-puissant, que signifie ce mot !… qu’un bras !… Ô ! mon Dieu !… Prie Dieu pour lui et pour moi, chère sœur !… Perclus, mutilé, il n’est pas plus malheureux que moi !… qu’un bras ! mon frère !… Ô ! Fanchon Berthier ! toi si pieuse, si méritante, invoque ton Dieu sur le malheureux Edmond et sur sa coupable sœur ! Ses peines m’indiquent celles que je mérite.

Je t’envoie une nouvelle somme, que tu iras recevoir à V*** toi-même : le port est payé. J’y ai joint des présents pour toi, pour ton mari, tes enfants ; Pour nos frères d’Au**, et notamment pour la chère Edmée, la plus chérie après toi, et à l’égal de toi, de celles qui ont honoré de leur nom et de leur foi quelqu’un de mes frères. Agréez ces faibles marques d’un sentiment inépuisable, éternel, infini. Adieu, aimée, chérie à jamais belle-sœur, et plus que sœur.

6ème.

Ô chère, amie sœur ! quelle lettre je viens de lire ! C’est Mme Parangon qui me l’a copiée comme tu vois ! « Avant-hier, j’ai baisé le seuil de ta porte ; je me suis prosterné devant la demeure de nos vénérables parents. Je t’ai vu ; et les sanglots m’ont suffoqué. Ton chien est venu pour me mordre ; il a reculé en hurlant, comme si j’eusse été une bête féroce ! tu l’as pensé toi-même ; tu as lancé une pierre ; elle m’a atteint ; c’est la première de mon supplice…, s’il n’est pas trop doux, pour… un parricide. Ta femme t’a appelé ; vous avez été aux tombeaux. Je vous devançais. Vous y avez prié. Et tu as dit à ta femme : « La rosée est forte ; la pierre est moite ; le serein pourrait te faire ; allons-nous-en… » La rosée ! c’étaient mes larmes ! EDMOND le malheureux. » Dieu tout-puissant ! faites miséricorde à votre affligée servante ! mais cette lettre a brisé mon cœur. La rosée ! c’étaient mes larmes ! Ô le pauvre infortuné ! combien donc en avait-il répandu !… Ah ! je sens pourtant un mouvement de joie ! il lave ses fautes et les miennes dans ce déluge de larmes ! il nous régénère et nous baptise tous deux dans ce torrent de larmes !… Pauvre cher frère ! pauvre ami ! mais pauvre abandonné de tout le monde, pendant que ta sœur est servie !… Mon Dieu ! je vous offre mon sang, tout indigne qu’il est de couler devant vous ! je vous l’offre, mon Dieu ! pour achever d’effacer dans les flots de ce sang versé les crimes que mon pauvre frère efface avec ses larmes !… À tout moment, ce mot retentit à mon cœur : C’étaient mes larmes ! Mon cœur bondit et tressaille à chaque fois que je répète… La rosée ! c’étaient mes larmes ! Jamais, jamais le ne me suis sentie dans la situation où je me trouve…

Emploie suivant mes intentions ce que je t’envoie, chère amie. Mes pauvres sont fort bien, à ce que j’ai su par celui qui m’est venu voir ici de ta part. Songe surtout à Edmée Bertrand elle m’est chère à plus d’un titre, ainsi que sa bonne sœur Catherine.

7ème.

Très chère amie ! j’éprouve des horreurs depuis quelque temps : je ne te les répéterai pas ; je les ai écrites en frissonnant à Mme Parangon, presque malgré moi, sachant l’impression qu’elles devaient faire sur cette respectable et sensible femme. Je crois que le terme de ma carrière n’est pas éloigné : c’est pourquoi je répète à mon fils, depuis quelques jours, tout ce que je lui ai recommandé à votre sujet, très chère sœur. Il soupçonne d’avoir fait l’aumône à son oncle ; et depuis ce moment, quoiqu’il y ait, bien six mois, l’enfant répète de temps en temps ces terribles paroles, que lui a dites le pauvre : « Voilà où m’ont réduit le crime, et le goût effréné du plaisir. » Quel autre qu’Edmond aurait prononcé d’aussi terribles paroles, en recevant l’aumône d’un enfant ! C’était moi qui avais donné l’argent à mon fils. Hélas ! Si j’avais su en soulager la misère de mon infortuné frère, j’aurais donné tout ce que je possède, et ma vie avec, et mon âme, tout moi-même !…

Pauvre malheureux ! Il n’avait qu’un œil, et qu’un bras !… Il périt en détail ! et moi… Oh !… Dieu prendra ma vie d’un seul coup. Mais par quelle main !… Dieu ! dissipez les effrayantes idées qui se présentent à mon imagination troublée !… Dois-je donc périr de la main de mon frère ! serons-nous tous deux dans les mains de la céleste vengeance un instrument de punition et de crime, comme nous fûmes dans celles de la céleste colère un instrument de corruption et de chute !… Malheureux Edmond !… malheureuse Ursule !… Exemples vivants et terribles de la punition exigée de crimes affreux !… Mais, hélas ! n’y avait-il donc ni séduction insurmontable, ni humaine faiblesse, qui puissent les faire excuser !… Non !… Redoutable non ! que j’entends sans cesse, tu ne me conduiras pas au désespoir… Ô mon Dieu ! vous ne châtiez pas ceux que vous abandonnez ; mais vos enfants, ceux que vous voulez ramener à vous, votre bras vengeur s’appesantit sur eux, et les punit avec sévérité, pour leur faire trouver un jour dans votre sein paternel le rafraîchissement et la paix. Amen.

P.-S. – Je dispose de tout ce que je puis, chère amie sœur, en cette occasion, que je crois la dernière. Je me recommande à vos prières à tous : car mon cœur bat, et la main du Seigneur s’appesantit sur moi.

8ème De Mme Parangon.

Je ne sais que penser, ma très chère Fanchon, de la situation où se trouve notre Ursule : elle vient de m’écrire une lettre effrayante. Au reste, son imagination vive réalise bien des choses, qui ne sont pourtant que des chimères. Ce n’est pas que la situation de l’infortuné ne me cause à moi-même la plus sombre terreur ! Dieu ! quel état ! et ne pouvoir ni le soulager ni le rencontrer ! toujours caché à nos yeux !… Ah ! je le sens, il est un Dieu qui est celui des vengeances ; il fait éclater toute sa puissance sur de faibles créatures et la grandeur de son courroux les agrandit en quelque sorte, pour les faire trouver digne de l’exercer !…

Je suis dépositaire de beaucoup de choses de la part de la chère marquise : c’est à vous que tout s’adresse ; mais je souhaiterais vous les remettre ici, chère Fanchon, s’il était possible, pour bien des petites raisons. J’aurais d’ailleurs un plaisir infini à vous y recevoir.

9e De la même.

Ma chère Fanchon ! Je ne crois pas aux prodiges ni aux pronostics : cependant je suis épouvantée de ce que je viens de voir et d’entendre. Je regardais avec attendrissement le portrait d’Ursule, qui est dans ma chambre à coucher. Je l’ai vu se remuer, ou du moins il me l’a semblé ; ensuite j’ai trouvé son visage pâle, et sa chair plombée. J’ai appelé Toinette. Tandis qu’elle se disposait à venir, j’ai distinctement entendu ces mots : Ursule est morte. Effrayée, j’ai de nouveau appelé vivement Toinette, qui est entrée en courant. le lui ai dit de regarder le tableau. Elle l’a trouvé comme à l’ordinaire, quoique je le visse toujours changé. Enfin, je lui ai demandé si elle n’avait rien entendu en venant ? « Si, madame : la petite Duchamps, disait à une voisine, Ursule est morte. C’est une fille de trente-deux ans, que son frère le soldat, qui la croyait libertine, sur de faux rapports, a tant battue à son arrivée, qu’elle n’en a pas relevé. » J’ai compris alors la raison de ce que j’avais entendu : mais celle de la pâleur du portrait m’étonnait encore, lorsque Toinette m’a dit : « Mon Dieu ! madame, comme le portrait est pâle ! » Je l’ai regardé, et il l’était effectivement. Mais j’en ai bientôt découvert la raison, dans un rideau de taffetas vert, que le vent soulevait par intervalles. Je me suis donc tranquillisée. L’heure de la poste est venue. J’attendais une lettre avec impatience, à cause de la dernière d’Ursule, qui avait rempli mon esprit de trouble et de tristesse. Le facteur n’arrivait pas. J’ai envoyé Toinette chez le directeur. Il n’y avait rien pour moi : mais elle a vu donner une lettre pour vous au commissionnaire de V***. C’était l’écriture de la femme de chambre d’Ursule, à ce que m’a dit Toinette, qui la connaît bien : le cachet était noir. Cela m’inquiète et me rassure. Le dessus de vos lettres est presque toujours de l’écriture de la femme de chambre, pour tromper les curieux de Paris. Mais ce cachet en noir ? Tirez-moi d’inquiétude, ma chère Fanchon, le plus tôt possible.

Voilà, ma chère sœur, le récit fidèle de tout ce qui s’est passé : car cette lettre de l’excellente dame est d’avant-hier. Je te prie de lui présenter la terrible lettre que je te confie, mais avec prudence, en l’assurant de mes très humbles respects, et tâchant d’affaiblir sa douleur, qui, je crois, ne le cédera pas à la nôtre ; surtout en lui exprimant le désir que j’ai de conserver sa précieuse amitié. Je ne doute pas qu’elle soit instruite. du malheur par mon mari, qui ne m’en avait pas parlé, de peur de me trop affliger.

Adieu, chère sœur Edmée.

(Il y eut ici dix années sans aucune lettre à Fanchon, qui fût relative à sa sœur Ursule. Enfin, Edmond étant mort, comme on l’a vu dans la CCLXXVIème du PAYSAN, Fanchon écrivit à Edmée la lettre suivante.).

Dernière lettre. La même, à la même.

[Dernier adieu dit aux morts.].

Tout est fini ! ma chère sœur ! une même tombe couvre trois corps… Ils sont aux pieds de nos chers père et mère !…

Après l’arrivée de ces tristes restes à la maison paternelle, où on les a déposés, suivant la demande de Mme Parangon, nous les avons environnés d’un luminaire, et nous nous sommes proposé de les veiller mon mari et moi, tour à tour, et tous deux ensemble. J’ai commencé la première, et au milieu de la nuit, seule, j’ai voulu ouvrir le cercueil d’Ursule. J’y ai porté la main sans trembler ; mais, j’étais en larmes ; et je l’ai ouvert !… Ô ma sœur !… un cadavre desséché !… hideux… Je me suis prosternée, et j’ai crié merci à Dieu. « Voilà donc la beauté ! Cette fille que les hommes poursuivaient, qu’ils s’arrachaient, qu’ils punissaient avec la rage d’une passion rebutée ! la voilà ! la voilà ! venez la prendre à présent, malheureux ! venez l’arracher à la mort ! au tombeau ! venez contempler d’un profane regard où est la beauté qui vous charma !… » J’ai fait couler mes larmes sur ce cadavre, restes encore chéris de celle que j’ai tant aimée… Je l’ai laissé ouvert, … J’ai voulu voir les deux autres… J’avais de les revoir une faim avide… J’ai découvert le cercueil, où sont réunis ceux que la céleste vengeance a toujours séparés ; j’ai vu… Ô déplorable objet, le malheureux Edmond, les cheveux sanglants, la bouche encore remplie du sang qu’il a vomi… à côté, celle qu’au tombeau seulement j’ai pu nommer ma sœur !… tranquille, comme pendant le sommeil, seulement pâlie : ses beaux cheveux ombrageaient son front noble et modeste, sans le, couvrir. J’ai porté ma bouche… hélas, c’était une glace que j’ai baisée…

Je me livrais à cette vue sanglotante, ne me connaissant quasi pas, quand j’ai entendu quelque bruit. Je me suis retournée. C’était mon homme. « Que faites-vous, ma femme ! – Oh ! oh !… Je, dis adieu aux morts ! ai-je fait. Ma chère femme, avez-vous pu découvrir… – Tiens (je l’ai tutoyé !) tiens, regarde… Ursule… c’est Ursule que voilà !… Regarde ! reconnais-tu celle que les malheureux ont profanée !… » Pierre s’est jeté à deux genoux, et a poussé un cri lamentable, qui m’a percé le cœur. « Ô ma sœur ! ma pauvre sœur ! voilà donc comme je vous revois !… Malheureux j’ai été orgueilleux de vous, dès votre jeunesse ; je disais : j’ai une sœur qui est la plus belle des filles, et un jour quelqu’un de grand nom l’épousera !… Oui, j’ai eu cette idée plus d’une fois, dès sa tendre jeunesse ! Hélas ! j’ai lu la relation, qui m’a bien rabaissé mon orgueil ! me le voilà bien davantage encore, que je vous vois là, de la main… ; oh ! oh ! mon Dieu ! que vous nous avez punis !… Ma chère femme, laissez-moi, ici ; je veux veiller les morts, en attendant que demain, on les mette dans le lieu de paix !… » Et il s’est levé, me voyant attentive sans lui répondre, sur le cercueil d’Edmond ; et s’étant avancé… Il a frémi ; il a reculé… « Mon frère !… mon frère !… » Oh ! quel cri ! je crois l’entendre encore… Et il s’est avancé tout près comme pour le regarder. Mais je l’ai couvert, comme inspirée : « Il a dit que tu ne le verrais jamais ! respecte la volonté. des morts !… » Mon mari s’est retiré, en criant « Ô Edmond ! ô mon ami dès notre enfance ; celui à qui j’ouvrais mon cœur, et qui m’ouvrais le tien ! tout est donc fini… Non ! non ! je ne te verrai jamais ! j’ai été, toi vivant, aussi près de toi que je le suis, en ce moment, toi mort, et je ne t’ai pas vu, parce que tu me l’as interdit ! que je ne te voie donc pas, même après ta mort !… Oh ! oh ! que m’a douleur est grandeur. Mon ami ! mon compagnon dans notre enfance te voilà donc revenu dans cette maison, où nous avons vécu, à nous aimant si tendrement, nous jurant de nous toujours aimer ; t’y voilà donc ! mais mort… à la fleur de ton âge !… Ma femme, appelez votre fils Edmond ; qu’il vienne ! qu’il vienne ici ! » Et j’ai été chercher l’enfant : et son père l’ayant vu, il s’est jeté à son cou, en lui disant : « Voilà donc à présent mon seul Edmond !… J’en avais trois ; je n’en ai plus qu’un !… Mon cher ami, tiens, sous ce voile que je n’ose lever, est ton parrain : regarde-le ; mais il m’est défendu de le voir ; regarde-le pour moi ! » Et l’enfant a levé le voile, pendant que son père se couvrait le visage de ses deux mains. Et l’enfant a reculé de frayeur, disant : « Il est mort ! Il est mort ! – Oui ! (a crié le père). Il est mort !… Ô mon fils ! tu vois là le plus beau des enfants, quand il était à ton âge ; le plus doux, le meilleur cœur, le plus pieux, le plus respectueux envers père et mère, le plus affectionné envers frères et sœurs ! et le voilà mort, tué par Dieu même ! Regarde, regarde ! comme Dieu l’a tué ! Il n’a qu’un œil… il n’a qu’un bras… Hélas ! il n’a plus rien !… » Et l’enfant regardait, pendant que son père voilé de ses deux mains, versait des larmes, en suffoquant de sanglots. « Voilà, voilà où l’ont conduit la perdition de la ville, et les mauvais conseils, et les mauvais amis, et les mauvais exemples, et les flatteries, que lui faisait un chacun sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son habileté ; et il s’en est enorgueilli, excusable qu’il était, si jamais personne le fut ; car il était en tout aimable, et agréable, et spirituel, et amusant, et plein de reparties fines ; toujours obligeant envers un chacun, donnant, et faisant plaisir, autant qu’il pouvait : mais il a oublié Dieu, et Dieu l’a châtié, en père en colère…, pour le recevoir pourtant un jour dans son sein paternel avec bonté : car il l’a assez puni ! 0 mon pauvre Edmond ! que j’ai tant aimé ! qu’il me semble que je n’aime ce petit Edmond-ci qu’à cause que tu me l’as tenu pour notre digne père, sur les saints fonts, que ton exemple du moins lui profite, et qu’un jour il lise ta vie dans tes lettres, pour y voir et comme tu t’es perdu, et comme Dieu t’a puni, et ramené à lui comme par force, à coups de verge de fer !… » Et quand mon mari a eu dit ces paroles, il est tombé à deux genoux, la tête penchée sur sa poitrine et pleurant. Et l’enfant lui a dit : « Mon père, et moi, si je perdais mon frère Pierre, je serais dolent tout comme vous. » Et le père s’est relevé. J’ai recouvert Edmond : car mon mari ne le doit point voir ; mais il a jeté ses yeux sur Mme Parangon, et se trouvant dans les mêmes paroles que moi, il a dit : « C’est donc morte, ô la meilleure et la plus infortunée des femmes, que je devais vous nommer sœur !… Mon fils, vois dans ce cercueil bonté, beauté, grâces, générosité, toute vertu ; c’est ta tante, Edmond, qui ne l’a été qu’un instant ; elle est morte de douleur, et la voilà au cercueil, pour avoir innocemment placé son excellent cœur dans Edmond, avec trop de complaisance. Dieu l’a reçue dans son sein ; car elle en est toute digne, et je la prierai plutôt, que je ne prierai pour elle. » J’ai alors dit à l’enfant : « Ici est ta tante Ursule. » Et l’enfant a détourné la vue du cadavre : « Ce n’est pas ma tante Ursule si belle, qui me caressait tant ! – Si fait, mon enfant, a dit son père ; la voilà cette sœur si belle, que j’ai tant aimée ! la voilà… Dieu est juste… Tu ne verras son histoire que devenu tout à fait homme ; car elle est bien terrible ! mais elle a fait une rude et sincère pénitence, et si rude, que je la prie depuis sa mort, au lieu de prier pour elle : car sa vie de pénitence m’a souvent rempli de consolation. Elle a été marquise, et elle est morte poignardée… par son frère, qui la croyait dans le mauvais chemin… ou plutôt, c’est Dieu qui l’a tuée… Ma pauvre sœur ! voilà donc ce qu’est devenu tant de beauté, d’innocence, de sourire gracieux, d’aimable droiture ; le voilà !… Ô mort, que tu es difforme ! Comme ta main décharnée efface tout ce qui fit l’admiration et l’orgueil des hommes !… ».

Nous avons veillé toute la nuit, après avoir renvoyé l’enfant. Et à la pointe du jour, la grosse cloche s’est fait entendre, sonnant les plaints ; et il semblait que chaque coup retentit à mon pauvre cœur. Et M. le curé est venu prier qu’on portât les corps à l’église : car il était dit, par la chère sœur, si peu longtemps femme d’Edmond, que les corps seraient mis dans la maison paternelle, et de là portés à l’église, comme venant de mourir. Et mon homme a répondu à M. le curé : « Comme il vous plaira : mais ces corps peuvent ici rester un peu, pour y être pleurés, comme il convient pleurer ceux qu’on a tant chéris. » Et il a été dit que ce serait à neuf heures, pour que la sainte messe fût célébrée sur eux. Et à neuf heures, tous nos frères et sœurs en deuil, à l’exception de vous, chère sœur, à cause de votre maladie, ont entouré les cercueils, et les ont voulu porter ; mais les filles du village ont demandé à porter Ursule, et les femmes, la chère sœur si peu de temps. Mais mon homme et Bertrand se sont mis à la tête d’Edmond, et ont passé leurs deux mains dessous le portoir, appuyant l’autre sur la tête du défunt, et pleurant d’une si pitoyable manière, que tout le monde le leur est venu ôter, et il a fallu qu’ils le quittassent, ainsi que Georget et Augustin-Nicolas, qui avaient pris les pieds ; et deux anciens amis d’école d’Edmond, en deuil, ont pris la tête, et on a marché ; mon homme suivait, étant à faire pitié à un chacun, ainsi que tous nos frères et sœurs, Bertrand surtout : et tel était le saisissement où l’on était, que les chantres se sont arrêtés de chanter, et le pasteur lui-même ne pouvait parler. Et tout le village y était. Et comme on a été à la porte de l’église, voilà qu’est arrivée une belle grande dame, que je ne reconnaissais pas : mais à sa voix, j’ai entendu que c’était Mme Loiseau. Elle est venue à moi, et m’a embrassée en pleurant : « Voilà donc ce que j’ai tant aimé ! (a-t-elle dit). Ma chère madame R**, hâtons la cérémonie. J’ai amené deux personnes, à qui la vue en serait funeste. » Elle a ensuite parlé à M. le curé, qui sur ce qu’elle lui a dit, a fait prendre le chemin de la fosse. Un chacun en était surpris, et les habitants du village, surtout les femmes, en ont murmuré. En ce moment, et pendant qu’on hésitait, ont paru les deux autres dames plus jeunes, dont l’une échevelée, fondant en larmes, et poussant des cris, s’est précipitée sur les cercueils ; l’autre plus rassise, mais non moins endolorée, a demandé à voir encore une fois sa sœur. On a découvert sa tête. À cette vue, elle est tombée évanouie, tandis que l’autre regardait Edmond sans prononcer un mot. Je me suis approchée, et j’ai recouvert les deux cadavres, en disant : « Madame, j’ai le cœur aussi affligé que vous. Elle ne m’a rien répondu. mais elle m’a suivie, et les corps ont été portés à l’église. Ces deux dames étaient Mlle Fanchette, à présent Mme Quinci, et Mme Zéphire. On a célébré le messe et à l’endroit ordinaire du prône, le pasteur est monté en chaire, où il a dit : « Mes chers paroissiens ; nous célébrons aujourd’hui les obsèques de trois personnes, dont deux sont vos compatriotes ; vous les avez vus, et vous les avez aimés, car avant leurs malheurs, on ne pouvait les voir sans les aimer et chérir. Ils ont essuyé les plus grandes épreuves et les plus grandes tribulations : elles vous feraient frémir, si vous les saviez toutes ! Mais leur pénitence des fautes qu’ils peuvent avoir commises a été si grande, si effrayante d’une part, si belle de l’autre, que je les regarde comme étant dans le séjour du repos. Si vous considérez leur mérite avant leur chute, personne n’en eut jamais davantage, ni pour le corps ni pour l’âme ; si vous les considérez après, vous aurez la plus belle instruction, et le plus grand effroi du vice ; car jamais ils ne se sont crus assez punis ; ils n’ont jamais dit à Dieu : C’est trop ! arrêtez, Seigneur ! mais ils ont reçu avec ardeur les châtiments de sa main paternelle : et quand le coup terrible de la mort a été frappé sur chacun d’eux, ils ont offert leur vie, et béni Dieu. Chers enfants ! qu’est donc le péché ! s’il faut de si grands maux pour l’expier !… Quant à la dame que nous recevons ici avec eux, elle fut toute vertu et toute piété ; vous avez connu sa famille, et son père était votre conseil elle a voulu être ici avec ceux qu’elle a aimés, ayant épousé Edmond R**, à jamais célèbre dans ce pays ; et le jour même, il est mort écrasé, comme par la main de Dieu. Unissons nos prières pour ces trois chers défunts, qui seront un jour nos protecteurs auprès de Dieu, s’ils ne le sont déjà. Amen. ».

Il est ensuite descendu de chaire, et il a achevé le service : après lequel on a porté les corps à la sépulture. La fosse était ouverte aux pieds de nos respectables père et mère, avec l’attention de ne point découvrir en aucune manière leurs restes vénérables. On a d’abord descendu le cercueil d’Ursule, qui est fort pesant, étant de plomb, et il a été placé aux pieds de sa bonne et tendre mère : mais la pesanteur avait donné un si grand ébranlement à la terre, qu’elle s’est éboulée, pendant qu’on arrangeait le cercueil, et on a vu à découvert les os des pieds dégarnis de chairs, de celle qui fut mère de douleur : ce qui a fait pousser à tout le monde un cri d’angoisse et de compassion. Et mon pauvre mari, criant : Ma mère ! ma mère ! s’est jeté dans la fosse, et a recouvert les pieds de sa mère, amoncelant la terre sur la tête d’Ursule, pour qu’ils y reposassent à jamais : et après s’être prosterné, en baisant cette terre et ces os, il est remonté, pâle et défait. Et un chacun disait, par un murmure de louange : « On voit le bon fils, jusqu’au dernier moment ! il a recouvert les pieds de sa bonne mère morte, comme il la soulageait vivante !… » Il a fallu ensuite descendre le double cercueil, et mon mari a encore été dans la fosse, pour le soutenir, l’empêchant de vaciller, et qu’il ne tombât sur le cercueil d’Ursule. Et il a dit tout haut : « Voilà donc le dernier service que je te rends, ô mon pauvre frère Edmond ! l’ami de mon enfance, le cher compagnon de ma jeunesse, le confident de toutes mes pensées. Adieu, Edmond ! Adieu ! adieu ! cher ami, moitié de ma vie, porte-nom de mon respectable père, aux pieds de qui je te dépose, suivant ton vœu, afin qu’il te reçoive dans son sein au séjour des justes, où tu m’attendras, pour nous réunir tous un jour… Ô jour de réunion ! je te salue !… » Et tandis qu’il parlait, un de ceux qui tenaient la corde du cercueil (car la fosse était profonde, à cause que notre sœur, la pauvre défunte Ursule, avait demandé d’être mise bien au-dessous de sa mère) a glissé du pied, et se serait tué en tombant, si mon mari ne l’avait retenu dans ses bras ; car Pierre est le plus fort des hommes du pays et après l’avoir retenu, sans qu’il se soit fait le moindre mal, il l’a enlevé comme un oiseau, pour le mettre hors de la fosse. Mais cet homme tombant, le cercueil a vacillé, et la terre s’est éboulée, de façon que mon pauvre mari en était couvert. Et voilà qu’aussitôt, on a vu le cercueil de notre vénérable père ; non du côté des pieds, mais du côté de la tête ; et la planche déjà pourrie étant tombée, on a vu à découvert son chef vénérable, encore en son entier, ayant ses cheveux gris, tels qu’au jour de son décès ; et il avait encore, quoique cave et décharné, cet air vénérable et doux, qui le rendait le plus gracieux des vieillards. Et mon mari voyant à nu la tête de son honoré père, est demeuré immobile, comme un homme éperdu, ou frappé de la foudre : puis tombant à deux genoux, il a prié, ses larmes coulant, comme jamais on n’en a vu. Puis se levant, il a dit : « Mon père ! je vous revois !… mais mort ! je vous revois le jour qu’on enterre à vos pieds, votre fils, qui portait votre nom, et votre fille chérie, qui tous deux vous auraient donné consolation, si vous aviez vécu ! 0 mon père ! ils sont morts ! et votre fils aîné, ainsi que tous vos autres enfants, leur rendent les derniers devoirs ! » Moi, l’entendant ainsi parler, je lui ai tendu la main tout éperdue : et il l’a serrée, en me demandant le fin bavolet de ma coiffure – et je lui ai donné le même que je portais à ma noce. Et il en a couvert le visage vénérable de son père, et puis s’est là tenu pendant qu’on jetait la terre dans la fosse, de peur que le voile ne se dérangeât. Et il a fait mettre la tête d’Edmond sous la tête de son père, comme la tête d’Ursule était sous les pieds de sa mère. Et quand la terre a été à la hauteur de ses père et mère, il l’a lui-même arrangée sur eux avec la main, fondant en larmes, prenant garde de rien déranger ni heurter ; et il poussait des sanglots d’homme, si forts et si puissants, qu’un chacun en était effrayé. Et quand il a eu pieusement et finalement couvert la tête de son père, et les pieds de sa mère, mis ainsi en terre par mégarde, lors de leurs funérailles, il est remonté, et a fait signe à ceux qui couvraient, de cesser ; et il a lui-même achevé de remplir la fosse de terre. Et quand elle a été toute comble, il a reposé lui seul les tombes de pierre de ses père et mère qui avaient été déplacées, prenant garde d’endommager les sculptures, qui y ont été posées et scellées de la main d’Edmond repentant. Et on a mis dessus un grillage tenu tout prêt, pour les préserver. Ensuite, Pierre et ses frères ont posé sur la fosse des trois corps, la tombe nouvelle, où il y a une inscription, qui porte ce qui suit :

Ci-gît Edmond R**,

bien né, de parents honnêtes et vertueux ;

mais qui fut corrompu à la ville,

où il est mort misérable,

après avoir éprouvé les plus terribles châtiments.

Et sa femme Colette C**,

vertueuse dame,

autant que belle,

qui a voulu mourir,

et être enterrée avec lui.

Ci-gît Ursule R**, sa sœur,

Marquise de***,

Qui fut à la ville avec son frère,

Y vécut comme lui,

Et fut punie de même,

Après avoir fait (comme lui), une grande pénitence.

Qu’ils reposent en paix.

Amen.

La triste cérémonie achevée, on s’en est venu à la maison, où nous avons eu le spectacle touchant de la douleur des trois dames, dont je t’ai parlé ! Mme Zéphire s’était contenue durant la cérémonie, priant, pleurant et regardant mon mari les yeux fixes : mais dès qu’on a été de retour, ses larmes, ses cris, son désespoir nous ont effrayés tous. Mlle Fanchette pleurait sa sœur avec aussi peu de modération. Il n’y avait, que Mme Loiseau qui, quoique très affligée elle-même, consolait tout le monde. Mon mari a parlé en particulier à Mme Zéphire, et elle a paru se calmer un peu. Elle nous a tous embrassés, jusqu’aux enfants, et elle a demandé à partir sur l’heure. Ce qui a été fermement secondé par Mme Loiseau. Les trois dames sont donc reparties sans avoir rien pris à la maison. Mme Zéphire a voulu avoir quelque chose qui eût été aux trois défunts, et elle l’a serré avidement. Mon mari n’a pas dit un mot sur leur prompt départ : il les a reconduites à deux cents pas, et s’en est revenu, ayant un air quasi calme. Il n’a pas ouvert la bouche, le reste du jour, si ce n’est pour me prier de manger, avec des paroles douces et affectueuses, comme jamais il m’en ait dites.

Voilà ma chère sœur, ce qui vient de se passer. J’ai oublié de te dire que M. Loiseau n’est pas de retour de Paris, où il est resté, pour les affaires des défunts, et de leurs enfants. Nous voici enfin seuls, au milieu des débris de notre famille. Mon mari est toujours sombre et pensif : mais soumis comme il l’est aux volontés de Dieu, je ne crains rien de son chagrin pour sa chère santé. Nous espérons tous beaucoup de consolation du fils d’Ursule, et des autres enfants ; que Dieu bénisse, ainsi que les morts.

FIN des lettres.

L’ouvrage que vous venez de voir, lecteur, est pris dans la belle nature, telle qu’elle existe au village, comme vous devez l’avoir remarqué dans les lettres de FANCHON. La religion, l’honneur y triomphent de la perversion et du libertinage… Malheur sur celui que ces lettres n’auront pas ému, touché, déchiré ! il n’a pas l’âme humaine ; c’est une brute.

Air de la Romance de Gabrielle de Vergy.

Premier Couplet.

Hélas ! qui pourra jamais croire.

D’Ursule et d’Edmond les malheurs !

Qui, sans pleurer, lira l’histoire.

De leurs écarts, de leurs douleurs !

Bons, innocents, beaux dans l’enfance,

En ce village on les a vus,

Mais bonté, charmes, innocence.

À la ville se sont perdus.

2

À seize ans, au vœu de son père,

Du village partit Edmond :

À quinze ans, pleurée de sa mère Ursule a quitté le canton :

L’un trouva plus d’une maîtresse,

L’autre plus d’un trompeur amant,

Et tous deux l’amitié traîtresse.

De Gaudet, mauvais garnement.

3

Edmond apprenait la peinture.

D’un maître sans religion :

Mais la femme vrai mignature,

Était une perfection :

Par malheur elle était absente,

Quand dans la maison il entra ;

Fine cousine, bonne servante.

En place d’elle il y trouva.

4

Edmond eut le malheur de plaire.

À la jeune et belle Manon :

Enceinte elle était, quoique fière,

Du fait du rusé Parangon :

Ce fut pour couvrir cette faute.

Qui lui devait ôter l’honneur,

Que cette fille vaine et haute.

Usa d’un talent suborneur.

5

D’abord, avec grande insolence,

Elle humiliait Edmond :

Puis avec grande complaisance.

Rechercha son affection :

De Gaudet elle eut l’entremise ;

Il ne fait cas d’un paysan ;

À bout il mène l’entreprise,

Et le trompe en le corrompant.

6

Mais de cet aimable jeune homme.

La naïveté le séduit ;

De biens il ne veut pas qu’il chomme,

Et son intérêt le conduit :

Edmond simple comme au village,

De Gaudet consent au vouloir ;

Comptant faire un bon mariage,

Il donne dans le pot au noir.

7

Du vil séducteur de sa femme,

Il résolut de se venger ;

Par un amour digne de blâme,

Il voulut se dédommager.

Or belle et sage était la dame,

Longtemps il sut la ménager ;

Mais il méditait dans son âme,

De l’adoucir, pour l’outrager.

8

Ursule alors vint à la ville,

Avec madame Parangon ;

Contre Edmond ce fut un asile,

Ainsi que la tante Canon :

Puis avec l’aimable Fanchette,

Toutes allèrent à Paris ;

Mais de loin sa flâme sécrète.

Encor plus troubla ses esprits.

9

Cependant il revoit Edmée.

Il est séduit par Madelon ;

Sans oublier sa bien-aimée ;

Il courtise chaque tendron.

L’une à l’apport il a connue,

À l’autre Gaudet l’a lié ;

Pour femme l’une est bien venue,

L’autre sert à la volupté.

10

La belle dame qui projette.

De lui faire épouser sa sœur,

Veut le sauver d’une coquette,

À la grisette ôter son cœur :

De la jeune et belle Fanchette.

Elle veut qu’il soit amoureux ;

Hélas ! l’innocente brebiette.

Se livre à ses coupables feux !

11

Un jour étant seule avec elle,

Il vint se mettre à ses genoux.

– Pour mon malheur vous êtes belle,

Car je vais périr, de vos coups :

Mais d’amour s’il faut que je meure,

Ne vous en applaudissez pas !

Cruelle ! je veux tout à l’heure,

Venger ma mort sur vos appas !

12

Furieux, sur elle il s’élance,

Il brave et ses pleurs et ses cris.

Il la presse avec violence,

Il contient ses membres meurtris :

Alors employant la prière,

Elle invoque son amitié !

– Non, répond-il, âme trop fière,

Pour l’amour tu fus sans pitié !

13

De cette dame la ruine.

D’Edmond ne fut le coup d’essai :

Trompant Laurote sa cousine,

Avec son sang il a méfait :

Sa femme ayant su l’aventure,

Dans un tel chagrin elle entra,

Que par un fait contre nature,

Sur elle-même elle attenta.

14

Cependant, Ursule coquette.

Avait des galants à Paris :

De tous écoutant la fleurette,

Elle recevait leurs écrits.

Mais une peine méritée,

De ses écarts fut le guerdon ;

D’un marquis elle est enlevée,

Et Dieu la laisse en abandon.

15

Aussitôt Edmond plein de rage.

Du tort qu’on a fait à sa sœur,

Court à Paris venger l’outrage.

Qu’elle a reçu dans son honneur.

Lui, qui blessa par adultère,

D’un autre époux les droits acquis,

Il ne songe dans sa colère.

Qu’à battre en duel le marquis.

16

Après avoir par sa victoire,

Satisfait son ardent courroux,

De la plus véritable, gloire.

Il ne se montre point jaloux.

Ses torts au marquis il pardonne,

Et de la marquise amoureux,

Par Ursule qu’il abandonne,

Il se fait servir dans ses feux.

17

Tous deux dans le libertinage,

On les vit marcher à grands pas.

Mais la sœur, plus faible et moins sage,

Alla plus loin, tomba plus bas.

Par Gaudet étant pervertie,

Elle commit mille forfaits…

La pensée en serait salie,

Si la langue en disait les traits.

18

Mais Dieu la frappa la première,

De sa toute-puissante main,

Pour avoir fait tomber son frère,

Comme l’Ève du genre humain.

Un méchant, contre elle en furie,

Par ses gens la fait enlever ;

À son porteur d’eau la marie,

Par son nègre la fait forcer !

19

Par ses valets elle est moquée,

Pour arroser porte de l’eau ;

Dans une mare elle est plongée,

On la vêt d’habits en lambeaux.

Pour lui faire signer la vente.

De tout ce qu’elle posséda,

Du pied, d’une main assommante.

Le porteur d’eau l’écalventra.

20

De mille horreurs l’infortunée.

Fut la victime en ce séjour :

Au nègre elle est abandonnée,

On l’enferme dans une cour :

Comme une chienne elle est traitée ;

On la met dans le même endroit ;

Par le nègre elle en est tirée ;

Par le poignard elle s’en défait.

21

On le découvre, elle est parée,

Pour être mise en mauvais lieu ;

On la lie, elle est bâillonnée,

On la descend chez la R’nidieu.

Aux libertins elle est livrée,

À la luxure on l’asservit ;

S’elle diffère, elle est châtiée,

Sur elle chacun s’assouvit.

22

Edmond que la fureur gouverne,

Ne cherche qu’à venger sa sœur,

En Angleterre, à la taverne,

D’Ursule ; il trouve le trompeur.

Hors par les cheveux il l’entraîne :

– Scélérat ! dit-il, dans ton flanc,

Que ce fer guidé par ma haine,

Cherche la source de ton sang !

23

Edmond revenu d’Angleterre,

Avec les méchants se mêla.

Il se plongea dans la misère ;

Il s’engagea, puis déserta.

Pris, on va lui casser la tête,

Il n’en est point épouvanté,

Pour lui mourir est une fête,

Sans songer à l’éternité !

24

Le malheureux livrant son âme.

Au goût des plaisirs crapuleux,

Dans un lieu de commerce infâme.

Ursule et lui se voient tous deux.

De leur abandon ils gémissent,

– Ciel ! où te vois-je ! en quel séjour !…

Ma sœur !… – Edmond !… Ils gémissent.

Des fruits d’un impudique amour.

25

Mais, hélas ! bientôt ils oublient.

Ces bons sentiments de remords ;

Pour faire mal tous deux s’allient,

Par le plus détestable accord.

Tombés au fond du gouffre immonde,

Edmond d’Ursule est souteneur,

C’est sur Edmond qu’elle se fonde,

Pour s’abandonner sans pudeur.

26

Ursule, toujours plus hardie,

En écarts de perversion,

Gagne une laide maladie,

Venant de prostitution :

Défaite, difforme, ulcérée,

À son frère elle fait horreur ;

À l’hôpital elle est placée,

Afin d’y cacher sa laideur.

27

Lors Gaudet qui l’a pervertie,

Veut la venger de son malheur ;

Il va chercher en Italie,

La fille de son oppresseur.

Il la corrompt, il l’humilie ;

Ursule en voit le déshonneur ;

Mais cette innocente punie.

Est pour elle un objet d’horreur.

28

Elle commence à reconnaître.

L’auteur de sa corruption ;

Il a rendu par une lettre.

Hommage à la religion :

Lors Ursule désespérée,

– Qu’as-tu fait, malheureux trompeur,

Pourquoi donc me l’avoir ôtée,

Cette foi qui mène au bonheur.

29

L’âme d’Edmond n’est point touchée.

Du sort malheureux de sa sœur ;

Aurore, fille débauchée,

À Zéphire enlève son cœur.

Cette Zéphire généreuse.

Qui dans son mal l’a soulagé,

Au sein du vice est vertueuse ;

Ursule par elle a changé.

30

Cette aimable samaritaine.

Pour Ursule fut un miroir,

Et, sa pareille, rompt la chaîne.

Qui la liait au désespoir :

– Ah ! je vois, dit l’infortunée,

Que Dieu pourra me pardonner ;

C’est la vertu qu’il m’a montrée,

Zéphire va m’y ramener !

31

Sitôt elle fit pénitence,

Et comme sainte elle vécut ;

Édifiant par sa repentance.

Des créatures le rebut :

Humble, et de ses pleurs inondée,

La dernière elle se mettait,

Et la plus grande abandonnée.

Toujours au-dessus d’elle était.

32

Pendant ce temps, Edmond son frère,

Moins durement par Dieu frappé,

Brave la céleste colère.

Et se livre à la saleté :

Il séduit une blanchisseuse,

Trompe la fille d’un marchand ;

Au billard une revendeuse,

À ses mauvais désirs se rend.

33

Il s’amuse avec des crieuses,

Objets de sa brutalité ;

Il courtise des écosseuses,

Qui tentent sa lubricité :

Le cœur d’une coquette orfèvre,

En Savoyard il pénétra ;

Le même soir il prit le lièvre.

Avec cent louis qu’il présenta.

34

Une autrefois en pleine rue,

Fille honnête il ose attaquer ;

Il obtient une bonne issue,

Tant il a d’art à s’expliquer :

Mais en allant pour voir sa belle,

D’une soubrette il fut tenté ;

Il la trahit à deux pas d’elle ;

On l’apprit, il fut remercié.

35

À la plus terrible aventure.

Dans un taudion s’exposa ;

Il sauta sur la couverture,

Et par miracle il échappa.

Tenu par quatre mousquetaires,

Qu’il avait escroqués au jeu,

Ils lui réservaient pour salaire,

La broche devant un grand feu.

36

Mais telle est son infortune,

Que rien ne change son penchant ;

Un soir rencontrant une brune.

Sans lumière se retirant.

Il profita de la surprise,

Se fit passer pour son amant,

Qui survenant dans l’entreprise,

S’en est vengé cruellement !

37

D’un amant il fit connaissance,

Qui de sa belle lui parla ;

En ramoneur Edmond s’agence,

Et sous la suie en triompha :

Partout, il entre et se faufile ;

C’est ainsi qu’il s’enmouracha.

De la mondaine obscurophile.

Baladine de l’Opéra.

38

Après une pareille vie,

Il épousa par intérêt,

Et de sa figure jolie.

Il tire parti par Gaudet.

Qui d’une place le décore,

Et montre au public étonné,

Dans un corps que chacun honore,

Un libertin déterminé.

39

À la vieille qu’il s’est unie.

Il ne montre que des regrets ;

Mais Gaudet lui fait chère lie,

Et pour elle se met en frais :

Courtisant la fille et la mère,

Qui sont belles au coffre-fort,

Par le plaisir, les mène en terre ;

Mais il gémira de leur mort.

40

À peine elles sont trépassées,

Que Gaudet et le pauvre Edmond.

Ont, de les avoir avancées,

Tous les deux le mauvais renom.

On les accuse, on les arrête,

On va les conduire en prison ;

Ils doivent payer de leur tête.

D’avoir employé le poison.

41

Or chez Edmond étaient deux dames,

Objets de son affection ;

On le liait, quand de ces femmes.

Une est tombée en pâmoison :

À son secours l’amour l’appelle ;

Mais ses deux bras sont retenus :

– Vous m’empêchez d’approcher d’elle !

Dit-il, ah ! vous êtes perdus !

42

Dégagé, sur eux il se jette,

Il les terrasse, il se saisit.

De la première baïonnette.

Qu’il tire du bout d’un fusil.

Il assomme, il massacre, il tue ;

Gaudet ne voyant plus d’espoir.

Fait sauver Edmond à leur vue ;

Périr tout seul est son vouloir.

43

Ils sont pris ; des juges sévères,

Les ont tous les deux condamnés,

L’un à mourir, l’autre aux galères.

Pleurons sur ces infortunés !

Puisse taire la renommée.

Ce jugement, au bon rameau,

Car si sa vie est diffamée,

Il s’en va descendre au tombeau !

44

Ursule arrive échevelée.

Annonçant ce cruel malheur ;

De père et mère interrogée,

Tous deux elle les frappe au cœur.

À cette fatale nouvelle,

Le père d’Edmond fut glacé ;

Comme lui sa femme fidèle.

De douleur elle a trépassé.

45

Cependant Edmond aux galères.

Est secouru par la pitié ;

Monsieur Loiseau, brave et sincère,

Court lui montrer son amitié :

Il le console, obtient sa grâce ;

Mais de madame Parangon,

Qu’en bonté personne ne passe,

Loiseau lui dit que c’est un don.

46

Edmond entendant qu’il est maître.

De s’en aller en liberté,

N’en profite que pour se mettre.

Dans l’état qu’il a mérité :

Il se sauve, en gueux il mendie.

Il pleure, gémit, se repent ;

Et dans cette dolente vie.

Il est mordu par un serpent.

47

De venin, sa main est enflée,

À la scie il livre son bras :

Manchot, barbu, face hâlée,

Fanchette ne le connaît pas.

Le soir elle lui fait l’aumône,

Il se sauve en la remettant ;

L’ire divine l’aiguillonne,

Il court la nuit en gémissant.

48

Au village enfin il arrive,

De ses parents baise le seuil ;

Il voit son frère, mais il l’esquive ;

Et court pleurer sur le cercueil :

De larmes la tombe est trempée,

Pierre y survient avec Fanchon,

Disant que c’était la rosée ;

Ah ! c’étaient les larmes d’Edmond !

49

Ursule toujours pénitente,

Dans ses maux offre un cœur soumis ;

Mais quoique vraiment repentante,

Son péché ne fut pas remis.

Avant de frapper sa victime,

Dieu la voulut mettre en honneur ;

Afin qu’en connaissant son crime,

Il en inspirât plus d’horreur.

50

À Paris, elle fut marquise,

Et vit son fils légitimé ;

Mais bientôt elle fut reprise.

Par son malheur accoutumé.

Un sort terrible la menace,

Tout l’annonce et l’en avertit ;

Elle le sent, demande grâce,

Mais en vain, son sort est écrit.

51

Edmond errant et misérable,

Et sur Ursule ignorant tout,

Vient à Paris, la croit coupable,

Et médite, un horrible coup.

Armé par Dieu, ce fratricide.

À punir se croit obligé ;

Il poignarde une parricide…

Sur lui ce crime sera vengé.

52

Il apprend bientôt qu’innocente,

Ursule saintement vivait ;

Il veut mourir ; mais son attente.

N’aura pas encor son effet.

On l’éloigne ; il s’en va sur l’onde,

Traînant partout son chagrin noir ;

Il acheva le tour du monde,

Sans avoir rencontré l’espoir.

53

Revenu de si loin en France,

Il retrace tous ses forfaits ;

D’un grand tableau c’est l’ordonnance,

On les y trouve sous leurs traits.

Ursule y paraît poignardée,

On y voit l’enfer et ses feux,

Une bonne âme prosternée.

Pour fléchir l’ange furieux.

54

Oh ! qui pourrait compter les peines.

Du pauvre et malheureux Edmond !

Tout couvert de rougeurs malsaines,

Aveugle et plein d’infection !

C’est Dieu qui prolongea sa vie.

Pour qu’il endurât plus longtemps ;

Car elle ne lui fut ravie.

Qu’après les plus affreux tourments.

55

Le jour qu’on fit son mariage.

Avec madame Parangon ;

Car elle était dans le veuvage.

Et toujours elle aimait Edmond :

Une pierre par Dieu lancée,

Du char effraya les chevaux.

Et de sa poitrine brisée.

On vit couler le sang par flots.

Dernier Couplet.

Après sa mort, en ce village,

Où le frère et la sœur sont nés,

Dans le tombeau de leur lignage.

Leurs corps ont été transportés.

Or profitons tous de l’exemple.

Que leur sort donne aux paysans ;

Il faut que chacun le contemple,

Pour fuir la ville, et vivre aux champs.