LA PAYSANNE PERVERTIE - Lecture en ligne - Partie 3

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LA PAYSANNE PERVERTIE
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Ce qui regarde l’Être suprême ne doit pas vous arrêter. Tout est égal à ses yeux : non qu’il soit indolent, comme le dieu d’Épicure, mais parce que les lois qui règlent nos actions, surtout celles que vous ferez, sont toutes humaines : elles sont des conventions humaines, faites pour certaines raisons, valables pour certains esprits baroques, et dignes du mépris des gens sensés. Ainsi votre situation de fille entretenue est condamnée par certaines lois de décence ; tandis qu’au fond, c’est un véritable mariage à volonté ; vous êtes la seconde femme du marquis ; vous recevez de lui, parce qu’il le doit, vous ayant rendue mère, et que dans le vrai l’homme doit nourrir la femme, la protéger, etc. Ce qui regarde vos parents est autre chose. Vous leur devez du contentement, de la satisfaction ; c’est une dette. Vous leur en donnerez facilement : il faut qu’ils ne voient que vos richesses, et les services rendus, tant à Edmond, qu’au reste de votre famille. J’y veillerai.

Loin que les plaisirs dans lesquels vous allez vivre, soient contraires à quelques lois générales de la nature, c’est tout le contraire : plus un être est heureux, plus il remplit le but de sa formation ; car Dieu l’a fait principalement pour le bonheur : le bien-être épanouit l’âme, la pénètre, et la rend plus reconnaissante envers Être suprême. Le mal-être, la peine, la portent au contraire au murmure, à la haine de son principe. Jouissez donc.

La débauche est un crime contre la nature ; et quoique les femelles des animaux paraissent donner dans une sorte de débauche, lorsqu’elles sont en chaleur, cela ne convient point à la créature humaine qui est douée de raison. C’est pour avoir suivi la conduite des bêtes que les nègres, qui en approchent beaucoup, et quelques autres nations sauvages des pays chauds, ont donné lieu à la plus cruelle des maladies, à la plus incommode au moins, à la plus honteuse ; ces hommes brutes, en se livrant sans réserve à leurs appétits, ont corrompu en eux les sources de la vie. Les hommes des pays tempérés n’auraient jamais contracté cette infirmité d’eux-mêmes : parce que jamais ils ne se fussent livrés à l’excès qui est capable de la produire. Mais ce qui est bien singulier, pour cette maladie, et pour toutes les autres qui sont contagieuses, comme la petite sœur de celle dont je parle, la peste, la rage, les fièvres, la g…, c’est qu’elles n’existent pas en nous ; ce. sont des êtres moraux, Pour ainsi dire, qui une fois engendrés, s’étendent, se propagent, se conservent, comme des germes d’animaux, des années entières sans altération ! Cela est presque inconcevable ; à moins de considérer ces miasmes, ces germes, comme des animalcules imperceptibles, dont les semences ont la faculté de se conserver longtemps, et qui ne se développent que dans le corps humain, ou du moins dans les corps animés. Le venin des reptiles doit être regardé comme un peu différent, car il ne se conserve pas, etc. Mais je reviens à ce que je disais : il faut éviter l’excès des plaisirs, surtout de ceux de l’amour, et fut-on du tempérament de Cléopâtre, le contraindre, et le borner. Les autres plaisirs ne sont pas moins dangereux ; le vin, les liqueurs, la bonne chère, tout cela détruit les charmes ; et la belle de Berri en fit une triste expérience ! elle était née la plus délicate des nymphes ; elle mourut la plus grosse des tripières. Le jeu ne doit rien prendre sur votre sommeil ; jouez, pour vous amuser, un petit jeu ; il vaut mieux que le plaisir soit moins vif – car s’il l’est trop, il vous absorbera, il vous abrutira comme l’ivresse, il vous maîtrisera, et vous rendra une femme aussi rebutante qu’une plaideuse. Quant aux arts, effleurez-les : la peinture, où vous excellez, peut être conservée ; occupez-vous à faire de petits présents, pour les hommes que vous voudrez subjuguer : si c’est leur portrait, flattez-le, trouvez des grâces aux magots mêmes ; si c’est le vôtre, un beau nu ; vous serez encore longtemps assez belle pour cela, surtout en ne vous peignant qu’à la Staal, ainsi que le demande la miniature, c’est-à-dire, en buste. C’était une galante femme que celle-là, et qu’il est bon que vous imitiez. La musique et le chant doivent aussi vous prendre quelques moments : il vous faut une harpe, et même un clavecin ; apprenez à l’écart, et ne vous montrez au jour qu’aussi parfaite que vous voulez le paraître. Soyez douce, affable à vos domestiques, sans familiarité ; cela est plus important aujourd’hui que si vous étiez marquise, parce que vous serez plus exposée à leur critique ; ne leur parlez que pour vous louer d’eux ; et s’ils manquent, qu’un autre les reprenne ; le marquis par exemple ; que tout le bien qu’ils recevront passe par vos mains : ce sont des hommes, ce sont des femmes, cela parle, et cela est écouté, même des honnêtes gens. Devant eux, ayez de la religion : Gabrielle d’Estrées se faisait respecter par là. Vous devez absolument éviter les expressions libres, les jurements, etc. ; davantage encore les attitudes, les libertés, même avec le marquis : plus vous serez décente, plus vous donnerez de ressort au désir. À votre place, en étant maîtresse d’un homme, je me conduirais de façon, qu’en me voyant, en se rappelant ma conduite, il doutât si je ne suis pas l’épouse la plus décente, la plus chaste, la plus réservée.

Mais en même temps, que tout ce qu’il y a de plus coquet, de plus provocant fasse ressortir vos appas : la propreté, la coiffure, la chaussure, que rien de tout cela ne soit négligé. Évitez, dans votre parure, que rien n’approche de notre sexe : cela tribadise une femme, et la rend hommasse, ou mesquine. C’est une détestable mode qui prend depuis quelque temps ; les femmes baissent leur chaussure, les hommes haussent. la leur ; ils vont se ressembler : roidissez-vous contre cet abus, et conservez leur sexe à vos cheveux, à vos robes, à vos chaussures. Prenez garde à vos ouvrières. Celles pour femmes sont pour la plupart des machines, et ont moins de goût que les ouvriers pour hommes, ou que les hommes qui travaillent pour des femmes ; cela est tout simple : c’est que les femmes ne sentent rien pour leur sexe ; un homme au contraire, s’il n’est bûche, sent tout ce qui doit rendre une femme provocante, et il tâche de le donner. N’ayez rien sur vous, qui n’ait l’empreinte de votre génie ; faites défaire, tant qu’il faudra, et donnez à cette importante affaire tout le temps que vous pourrez. La raison de ce conseil est prise dans les mœurs et le goût de notre siècle : la façon de penser y est telle que souvent la mise l’emporte sur la beauté. Les goûts, même en amour, y sont tellement factices, qu’au bout d’un temps, ce qui avait d’abord déplu dans les modes, inspire au même homme les plus violents désirs. Ceci doit vous servir de règle, dans votre façon de vous mettre. Il faut suivre les modes, quelque extravagantes qu’elles paraissent : parce qu’elles donnent un certain prix à la laideur même, et qu’elles rendent la beauté extasiante. Mais en même temps, perfectionnez-les ; ayez toujours l’attention de ramener leurs formes au vrai beau : ce qui est très facile ; la mode la plus bizarre ayant sûrement été à quelque belle. Ne l’adoptez pas en automate, et quoique tout aille aux jolies femmes, ayez soin de vous adapter la mode nouvelle de la manière qui vous aille le mieux. C’est par ce moyen que vous serez toujours neuve, toujours piquante, toujours originale, c’est-à-dire jamais imitatrice servile. Ne sacrifiez qu’aux grâces, même en vous conformant à la mode ; perfectionnez l’habillement français ; rendez-lui sa noblesse et sa légèreté ; sentez le but de tous ses accompagnements, et ramenez-les à leur institution, que d’ignorantes couturières ont fait oublier. Que deviendrait l’Univers, si l’on en bannissait les grâces ! Elles seules méritent des autels, parce qu’elles seules font le charme de la vie ; ne les offensez jamais : c’est un crime irrémissible, et le désagrément qu’il jette sur la coupable est une tache que rien ne saurait effacer.

je ne me lasse pas de vous écrire, belle Ninon, ou plutôt belle Aspasie : mais vous pourriez trouver que je pérore un peu trop longtemps. Je finis par la plus importante de mes maximes : peu de rouge, ou point s’il est possible, ne pas se mettre par des veilles, ou par des nuits trop occupées, dans le cas d’en avoir besoin, de fréquentes ablutions dans la zone torride ; c’est un pays chaud, qui doit être tenu comme les appartements d’Amsterdam, qu’on lave deux ou trois fois par jour. Adieu, charmante sœur de mon meilleur ami.

P.-S. – Que personne ne voie cette lettre, ni Edmond, ni même Laure. Gardez vous-même vos secrets, et ils ne seront pas trahis.

Lettre 99. Ursule, à Edmond.

[L’infortunée approuve le vice.].

27 février.

Voilà trois jours que tu n’es venu ! Cette absence me donne de l’inquiétude ! que fais-tu, cher ami ?… Si c’était ce que je pense, et que la marquise t’absorbât absolument, je m’en réjouirais ! une aventure aussi relevée avec la femme d’un homme, dont, au fond, je suis un peu dépendante, puisque je reçois de lui, rendrait au frère, ce que la sœur perd de sa dignité naturelle : et comme tout nous est commun, les choses seraient dans un juste équilibre. Viens me dire ce qui en est au juste, et surtout, réponds-moi vrai, sur ce que je t’ai déjà demandé dix fois, depuis le mois de janvier : quelle femme est-ce ? supposons, que je lui rendisse une visite, ou que je lui écrivisse, comment le prendrait-elle ? serait-elle d’humeur à badiner de l’inclination que son mari a pour moi, si j’en badinais la première ?… Il serait de la plus grande conséquence, pour ton avancement, que j’eusse quelque liaison avec cette femme, si cela était possible ; tant secrète qu’elle voudra tout ce qui nous importe, c’est que je lui parle, ou que. Je lui écrive, de son aveu… Ah ! si je pouvais en faire une Parangon !… Mon intention, cher ami, serait de la faire penser à ton avancement.

Ne diffère pas une heure à venir me tranquilliser. Trois jours !… Je sais que tu n’es pas malade ; que tu as passé les nuits dehors de chez toi – que tu es sorti paré, parfumé, charmant ? Hem ? où as-tu été ? le saurai-je ? Oh oui ; tu ne résisteras pas à ta sœur, qui ne veux que te servir…

On doit te remettre ces deux mots à ton réveil. Au plaisir vivement désiré de te voir, et de te voir heureux.

P.-S. – On m’assure qu’elle a été voir mon fils, et qu’elle lui a fait mille caresses. On prétend qu’elle a pleuré, en le voyant si joli. La personne qui me l’a dit en secret, m’assure que depuis ce moment, elle paraît te voir avec plus de plaisir, et qu’il lui est échappé un mot… Devine ?… Ces pauvres hommes ce sont leurs femmes qui leur donnent des héritiers… Je t’assure que j’aimerais bien mon neveu.

Lettre 100. Ursule, à la Marquise.

[Comme elle a déjà de l’aisance dans le vice !].

Ier mars.

Madame,

C’est une fille généreuse autant qu’honnête qui vous écrit ; une fille qui vous honore, excitée par, la reconnaissance. Je sais indirectement, par certains discours respectueux, échappés à mon frère, que vous faites quelque attention à lui. Soyez assurée, madame, que vos bontés ne pouvaient tomber sur un sujet qui en fût plus digne. Son respect et son dévouement pour votre personne, n’ont pas plus de bornes que vos perfections, et ne peuvent se comparer qu’à l’attachement que j’ai moi-même pour ce frère chéri. C’est d’après cet attachement, le plus tendre qui fût jamais, que vous devez juger la démarche que je fais aujourd’hui. Madame, M. le marquis m’a aimée ; et quoiqu’il ne m’aime plus, puisqu’il est votre mari, il a conservé des égards pour moi, auxquels je ne suis pas insensible : mais quelles que soient ma reconnaissance, et ses dispositions, je remettrais son sort entre vos mains, s’il le faisait dépendre de moi, et j’oserais vous demander comment vous voudriez que je le traitasse ? comment vous souhaiteriez que j’en agisse avec ses rivaux ? Il en avait quelques-uns, qui tous laissent mon cœur libre. Je me voue à vos ordres en tout, lorsqu’il vous plaira de me les intimer : commandez, madame, et si vous m’avez crue la maîtresse de votre mari, soyez mille fois plus assurée que vous êtes la mienne, et que je vous obéirai comme à ma souveraine.

Je suis avec respect, etc.

Lettre 101. Réponse.

[La marquise répond sur le même ton aux impudences de ma pauvre sœur.].

le lendemain.

Voilà, je vous assure, mademoiselle, la correspondance la plus extraordinaire qui se soit jamais ouverte entre deux femmes ! Je sais tout ce qui s’est passé entre vous et mon mari : mais je ne sais pourquoi je n’en suis pas jalouse. Peut-être qu’une aussi belle fille qu’on assure que vous l’êtes me force d’excuser le marquis. D’ailleurs il a des torts si grands avec vous, qu’il ne saurait les réparer. Cependant, s’il faut vous parler avec sincérité, je serais la première femme qui, pouvant tourmenter son mari infidèle, s’en abstiendrait par générosité : je ne veux pas de cette vertu, elle ressemble trop à la bêtise. Faites-moi donc le plaisir de le mettre aux abois soyez bien coquette ; et si ce n’est pas assez, allez plus loin, pour peu que cela vous amuse. Quant à votre frère, c’est un garçon du premier mérite, et dont je fais un cas infini. Je le prône partout, et cinq à six nouvelles mariées de mes amies en sont folles, mes récits. Ce qui me plaît davantage en lui, c’est sa modestie ; il est peu de jeunes gens de sa figure et de son mérite qui aient aussi peu de prétention : cette manière de penser noble et spirituelle fait davantage pour lui que ses rares talents, et que toutes les autres qualités ; je ne saurais vous dire à quel point il prend partout : ce qui est une preuve non équivoque de son mérite.

Adieu, mademoiselle : votre lettre augmente les sentiments distingués avec lesquels j’étais déjà.

Très affectionnée à vous servir.

(sans signature.).

P.-S. – Votre fils est un bijou ; il est tout R**, je vous jure.

Lettre 102. Ursule, à la Marquise.

[Elle travaille à ruiner le marquis, de concert avec sa femme.].

20 Mars.

Madame,

Votre charmante lettre a été baisée mille fois ; elle m’a honorée, flattée à tous les titres possibles. J’espère que M. le marquis vous dira de mes nouvelles ; cependant, s’il lui arrivait de se taire, je vais vous faire le tableau de ma conduite avec lui depuis vos instructions.

Dès le lendemain de votre lettre, il trouva chez moi un jeune capitaine de dragons, que j’ai connu page, un financier, un ambassadeur et un abbé. Je m’attachai à montrer des préférences au capitaine, à faire des signes d’intelligence au financier ; à marquer une haute considération à l’ambassadeur et à parler souvent à l’oreille de l’abbé ; au pauvre marquis, pas un mot ; il fut traité en mari, autant qu’il est d’usage. Il s’est prêté de bonne grâce le premier jour ; mais les choses ayant continué sur le même pied les jours suivants, et ma compagnie étant augmentée d’un colonel, d’un jeune robin et d’un seigneur de la cour, le marquis a réellement pris de l’humeur. Il s’est plaint, quoique avec discrétion. Je l’ai mal reçu. Il m’a traitée en femme intéressée, il m’a fait des présents ; mais avec tant de profusion, que j’en suis honteuse ; je me crois obligée à restitution. Je me ferais conscience de dissiper une fortune, dont la moitié vous appartient, madame. Oserai-je vous faire une proposition, et ne vous paraîtrai-je pas indiscrète, en vous priant d’accepter la plus forte portion de mes pirateries. ?

J’ai l’honneur d’être, etc.

P.-S. – J’attends vos ordres pour vous faire parvenir ce qui doit retourner à sa légitime propriétaire.

Lettre 103. Réponse.

[La marquise accepte la honteuse et ridicule proposition de partager les dépouilles de son mari.].

le lendemain.

Pour un pirate, ma belle fille, c’est avoir une probité que j’admire. J’accepte : envoyez-moi, quand il vous plaira, ma part des dépouilles ; et puisse notre accord, jusqu’à ce moment inouï, épouvantera les maris infidèles et dissipateurs !

Adieu.

(sans signature.).

M. de Crébillon fils ne pouvait croire que ces Réponses de la marquise fussent réelles. Je lui montrai les originaux, de la main d’une femme de qualité. Le vrai, me répondit-il, n’est souvent pas vraisemblable.

Lettre 104. Ursule, à la Marquise.

[Elle effectue ses promesses.].

le lendemain de la précédente.

Madame,

J’agis en conscience, et vous avez la meilleure part. Que dites-vous de la galanterie de M. le marquis ? Pour moi, je ne crois pas qu’il puisse y en avoir d’aussi bien entendue. Tout est parfait : les dentelles, les étoffes, les diamants, les bijoux ; c’est d’un choix exquis ! je serais tentée de croire qu’il connaissait là destination de toutes ces belles choses car en vérité, madame, d’après ce que dit mon frère de votre ravissante beauté, il n’y a que vous au monde qui soyez digne d’une parure aussi brillante qu’elle est riche. Je n’ai qu’un regret : c’est de ne pas avoir le bonheur de vous voir sous cette parure, que vous embellirez. Mais je n’ose ni le demander, ni l’espérer.

Je suis, etc.

Lettre 105. Réponse.

[La marquise lui donne un rendez-vous.].

le lendemain.

De tout mon cœur, je vous verrai, charmante fille. Nous irons au bois de Boulogne, sans domestiques, qu’une de mes femmes, et votre laquais ; nous prendrons une remise et nous ferons partie carrée, vous, mon mari, votre frère et moi. Tenez-vous prête pour demain. J’amènerai M. le marquis, et vous amènerez votre frère. Surtout le secret ! nous les surprendrons. Je serai parée ; vous aussi : mais sous un costume un peu coquet outré ; nous nous donnerons l’air d’être les maîtresses de ces messieurs, qui seront mis sans éclat, mais dont les dentelles et les bijoux indiqueront des gens distingués. Cette partie me promet la plus agréable journée de ma vie.

Adieu, ma belle fille ; au plaisir de vous voir.

P.-S. – je change d’avis ; j’amènerai votre frère, et vous, le marquis. Ma voiture me conduira chez lui : j’y descendrai, je la renverrai, et il nous aura une remise ; cela sera plus piquant à la rencontre au bois de Boulogne : ma voiture, outre les autres inconvénients, aurait celui d’ôter toute la surprise à M- le marquis ; puisqu’il fait, si bien les choses, n’est-il pas juste qu’il. ait un peu sa part du plaisir ?

Lettre 106. Ursule, à Gaudet.

[Elle lui fait confidence de toute sa coupable conduite.].

15 avril.

Il ne faut plus compter sur vous, l’ami ! Vous n’arrivez pas, et des mois entiers s’écoulent ! Vous mériteriez qu’on vous laissât tout ignorer. Mais non ; vous êtes un ami trop essentiel, et vos sages avis sont trop nécessaires, pour qu’on s’en passe volontiers. J’ai fait usage des vôtres à la lettre, au moins dans tout ce que j’ai pu, et je m’en suis très bien trouvée. Je vais vous donner à présent quelques détails sur ce qui se passe ici. Je pense que mon frère vous a écrit ; mais il ne saurait vous apprendre ce qu’il ignore.

Comme je vous le disais, en finissant ma dernière, j’ai accepté les propositions du marquis ; une première raison, c’est que j’en ai eu un fils, et qu’il est plus naturel que je sois à lui qu’à un autre. Il m’a logée somptueusement, et m’a mise à même de faire une très belle dépense : j’ai tous les jours du monde, et nous vivons assez bien ensemble. Mais je lui ai fait entendre qu’il ne fallait pas qu’aux yeux du monde, ni de mon frère, notre intimité fût si parfaite ; que le plus sûr était que j’affectasse des dégoûts, de l’ennui ; que je saurais l’en dédommager dans le particulier. Il a consenti à tout, et je lui ai tenu parole. Il s’est trouvé trop heureux. Je ne m’en suis pas tenue là ; je lui ai proposé de mettre son épouse dans mes intérêts par mes procédés à son égard. Il a paru surpris. Je lui ai détaillé mon projet, à peu près de la manière suivante :

« La marquise est votre femme ; elle appartient à une famille puissante ; vous la négligez : elle peut s’en plaindre avec justice, et troubler par là mon bonheur et le vôtre. Que vous alliez lui dire que vous m’aimez, et que vous la priez de le souffrir, c’est un rôle fou et plus que ridicule ; mais que moi, après ce qui s’est passé entre nous, avant votre mariage, je la recherche, que je lui offre de ménager ses droits, de modérer votre dépense, de vous préserver de la prodigalité, c’est une démarche qui pourra lui plaire, à ce que j’imagine, à juger d’après mon cœur ? » Le marquis m’a fort approuvée ; il m’a juré qu’une liaison avec son épouse serait ce qui le flatterait davantage ; que j’en étais absolument la maîtresse, et qu’il me seconderait à sa manière, en se plaignant de mes rigueurs. Je n’ai rien dit d’Edmond, sur qui je fonde le succès de ma démarche, et que je veux tâcher de servir auprès de la marquise. Ils sont du dernier mieux : mais je ne sais si la glace est brisée. En tout cas, j’y fais mes efforts, de toute manière ; et s’il le faut, je donnerai de la jalousie à la marquise. J’ignore si c’est discrétion de la part de mon frère, ou si elle lui tient encore rigueur, mais il me tait sa bonne fortune. Peut-être me croit-il capable de quelque indiscrétion ? je lui pardonne ; jamais je ne ferai un crime à un homme de manquer de confiance en pareille occasion ; c’est un si beau défaut, et si rare, d’être assez défiant, pour taire à ses plus intimes les faveurs d’une femme, que je ne m’en sentirais que plus attachée à Edmond. En conséquence des dispositions que je viens de vous montrer, j’ai écrit à la marquise, après avoir tâché de faire expliquer mon frère sur ce qu’elle pensait de moi. J’en ai été assez contente, pour risquer une lettre, où je lui donne mille témoignages de reconnaissance pour Edmond, et de mon respect personnel. Je mets ensuite à sa disposition la conduite qu’elle juge à propos que je tienne avec son mari, et je l’en fais l’arbitre absolue. Sa réponse (car, elle m’en a fait une dès le lendemain) a, été celle d’une femme d’esprit. Après s’être récriée sur le phénomène d’un commerce de lettres entre nous, qu’elle trouve une chose trop singulière et trop piquante pour s’y refuser, elle me dit que, quoiqu’elle ne soit pas jalouse, elle accepte mes offres ; elle m’engage avec beaucoup de gaieté à tourmenter son mari, à le mettre aux abois. Elle m’assure qu’il est jaloux de moi à la rage, et qu’ainsi, je dois le tourmenter par la coquetterie la plus décidée ; elle m’invite même à aller plus loin, s’il le faut. Quelques jours se sont écoulés, pendant lesquels j’ai appris, par une lettre qu’Edmond vous écrivait, et que j’ai surprise, en allant chez lui, tandis qu’il était chez moi, que la marquise l’avait favorisé, d’une manière aussi spirituelle que prudente. Cette découverte m’a encouragée ; dès que j’ai été de retour, j’ai remis la main à la plume, pour écrire à l’aimable marquise toute la conduite que j’avais tenue avec son mari. Ma lettre était assez libre : mais j’étais sûre qu’elle serait bien reçue. Je ne me suis pas trompée ; une réponse courte et décisive, en a été la suite. Je l’ai montrée au marquis : « Voyez ce que vous voulez faire ? C’est à vous de cimenter une secrète liaison entre la marquise et moi ? » Il a ri de mon idée, qu’il a trouvée charmante, et il a lui-même préparé le cadeau que je devais envoyer à sa femme, avec une lettre. « Le trait est unique, disait-il, et bien plus extraordinaire que ne le croit la marquise ! Oh ! j’en rirai quelque jour avec elle, supposé que les choses s’arrangent comme je l’espère… » Je ne sais ce qu’il entend par cet arrangement : peut-être le découvrirez-vous durant votre séjour ici ?

Nous avons fait hier une partie proposée par la belle marquise. Je m’y suis préparée dès le matin. Le marquis est arrivé : « Vous allez à la campagne ? – Oui, monsieur. – Peut-on savoir ?… – Non. – C’est un mystère ? – Oh ! très mystérieux, je vous assure. – Vous êtes la maîtresse madame, et je ne vous demande plus que l’instant où je vous reverrai ? – Mais vous ne me quittez pas, j’espère – Comment ! – Vous êtes de ma partie. » Il est venu m’embrasser dix ou vingt fois. « Vous êtes seul dans ma confidence : nous avons lié une partie carrée, une des mes amies et moi, et je vous ai choisi pour mon chevalier. – C’est charmant ! – Allez prendre un habit de, campagne et une remise. » Il est sorti avec une vivacité qui m’a plu. À son retour, nous sommes partis. J’ai nommé la porte Maillot au cocher. Le marquis était, tout en l’air : il cherchait à lire dans mes yeux ; mais il n’y voyait rien. Nous sommes arrivés, et, j’ai fait arrêter. « Descendons un moment ; il fait beau – je voudrais marcher un peu sous ces arbres. » je me suis appuyée sur le bras du marquis, d’un air assez tendre. Il était hors de lui-même. Ce que c’est que d’avoir un peu de rigueur ! … Enfin, j’ai aperçu l’autre remise qui venait au grand trot. J’ai dirigé notre marche de ce côté : à cinquante pas environ, voyant que nous étions reconnus, j’ai fait retourner le marquis. Je causais de manière à captiver toute son attention. Cependant Edmond et la marquise étaient descendus, en donnant ordre à leur voiture d’aller joindre la nôtre. lis nous ont surpris par-derrière, en nous disant – « Ah ! l’on vous y trouve ! » Le marquis a tressailli. Sa femme s’est emparée de son bras, et lui a dit : « C’est moi qui fais cette partie : j’ai voulu connaître mademoiselle, et causer avec elle, tant que je voudrai ; ainsi vous aurez la bonté de me la céder, et de vous amuser ensemble comme vous pourrez, M. Edmond et vous. » Et sans attendre sa réponse, elle est venue m’embrasser. Je l’avoue, sa beauté m’a éblouie ; je n’ai pu cacher mon admiration ; elle s’en est aperçue et m’a dit à l’oreille : « Nous éprouvons toutes deux le même sentiment. Vous êtes ce que j’ai vu de plus séduisant dans mon sexe, je ne sais quel charme accompagne vos moindres mouvements, surtout votre rire. Je n’en veux plus au marquis, ni pour ce qu’il vous a fait, ni pour sa conduite actuelle ; vous êtes la seule coupable ; ou plutôt, c’est Vénus elle seule qui vous a faite si belle, si jolie, si mignonne, en un mot tout ce qu’il faut être pour qu’on ne puisse vous résister. » Cinq ou six baisers ont suivi ce compliment, que j’ai rendu avec usure, mais pas si bien tourné. Nous avons voulu marcher. La marquise était en robe à l’anglaise verte, relevée de rose ; j’en avais une de taffetas blanc, garnie de rose et de vert. Ces habits nous allaient comme jamais rien n’a été à jolie femme ; nous étions charmantes ; car non seulement nos deux hommes nous le disaient, mais tous les passants s’arrêtaient avec une sorte d’admiration. Nos voitures suivaient : elles étaient propres, mais sans armoiries, puisque c’étaient des carrosses de louage. Nous n’avions à la mienne que mon laquais, et à celle de la marquise, que le valet d’Edmond ; ainsi, rien qui fît connaître les deux époux. Comme nous avancions sur la pelouse du côté de Passy, nous avons rencontré un brillant équipage, où étaient un homme décoré, un jeune homme, et deux dames. Le marquis en était connu ; il s’est éclipsé adroitement, et est rentré dans une des voitures dont il a baissé les stores. Le brillant équipage s’est arrêté, pour nous considérer. On nous regardait, on regardait Edmond, que je nommais mon frère. Il donnait le bras à la marquise, et je marchais seule. Tout l’équipage s’est mis aux portières ; et nous entendions derrière nous : « Voilà ce qu’il y a de plus beau. dans le monde ! les connaissez-vous ? – Non ! – Non ! » Tout le monde répondait non. Le jeune homme, qui paraissait fils de l’homme décoré, a dit : « Mais je crois avoir vu quelque part la dame en vert. – Elle est charmante ! a dit une des dames : quel air noble ! que de grâces ! Et l’autre ? a dit l’homme décoré : c’est une des grâces sans doute à sa mise ! c’est une enfant ; elle n’a pas quatorze ans ! – Il est vrai ! a répondu l’autre dame ; je l’examine depuis quelques instants : je ne sais en vérité si c’est une fée, ou une mortelle. – Voilà qui est singulier ! » répétaient-ils tous ensemble, « Le jeune homme est charmant ! quelle taille ! quel air distingué ! il est trop beau. – Oui, ont dit les deux hommes, il est trop beau, surtout s’il le sait. » Nous écoutions sans souffler, quoique nous parussions causer entre nous. La marquise était comblée, et j’ai vu que mon frère ne perdait pas à ces éloges. De son côté, il s’appliquait à prendre avec la marquise l’air le plus respectueux, et avec moi, le plus tendre : de sorte qu’il a enchanté tout ce monde. (Mais nous avions entrevu un autre cavalier ? ont dit les dames. – Oui, a répondu le jeune homme ; il s’est retiré avant que nous descendissions, et peut-être est-ce lui qu’on attend. » D’après ce mot, nous avons marché du côté des voitures, et nous y sommes montées, la marquise dans celle de son mari, et moi avec Edmond. Nous avons ainsi échappé à la curiosité.

Parvenus dans le bois, nous y sommes descendus : nous avons d’abord marché tous quatre, ensuite nous nous sommes séparées, la marquise et moi. La première chose qu’elle m’a dite a été un compliment flatteur, suivi d’un baiser, que je lui ai rendu : ce qui a paru lui plaire. Elle m’a proposé un plan de vie, dont je vous entretiendrai de bouche. Il paraît qu’elle a les mêmes vues que son mari, et qu’elle se propose de foire un joli Quatuor. Elle m’a ensuite parlé de mon portrait, qu’elle tient de la main d’Edmond ; du sien, que le mien lui a donné envie d’avoir sous un costume, où les draperies ne sont pas visibles. Elle m’a témoigné la plus tendre amitié ; je croyais être avec Mme Parangon, et la marquise, au lieu de l’effacer, n’a fait que me faire mieux sentir tout ce que vaut cette belle prude : en vérité Mme Parangon a tout ; et ce que la marquise m’a montré de mieux, elle l’a tout comme la première. C’est un hommage que je suis bien aise de rendre, en passant, à l’ancienne inclination de mon frère. Après un entretien particulier, assez long pour faire connaissance, et nous communiquer tous nos petits secrets tant au sujet d’Edmond que du marquis, nous les avons rejoints. La marquise a donné la main à mon frère, et j’ai présenté la mienne au marquis. L’heure du dîner approchait ; nous avions beaucoup marché ; nous, sommes revenus à La Muette, chez le Suisse. C’est à table que la gaieté a brillé ; j’ai vu là tout ce que vaut une femme bien élevée, mais au-dessus du préjugé comme la marquise : car ici, elle a surpassé Mme Parangon, sans néanmoins sortir de la décence. Le marquis paraissait enchanté, autant de son épouse que de moi. En effet, le charme que cette femme aimable répandait autour d’elle agissait avec tant de force sur moi-même, que j’étais tendre pour le marquis ; je l’enivrais, et je m’enivrais moi-même. Edmond, timide et modeste, était si bien ce qu’il fallait qu’il fût, que tous trois nous ne pouvions nous lasser de l’admirer ; et la marquise m’a dit vingt fois à l’oreille : « Il est réellement aimable ! Ce n’est pas une vaine apparence : regardez-le ! pas la moindre imprudence ; pas la moindre familiarité, même avec mon mari : il est modeste avec noblesse ; il se prête à tout, et ne s’avance jamais : cette partie-ci lui fait bien de l’honneur dans mon esprit, et s’il ne change pas… » Elle s’est arrêtée ; elle l’a regardé ; puis dans un mouvement très rapide, elle a embrassé son mari, qui en a été aussi surpris que moi. Cependant il s’est comporté de la manière la plus reconnaissante ; il a fait des compliments à sa femme ; il a vanté la bonté de son cœur, qui égale ses grâces et sa beauté. Il nous en a fait juges. Vous imaginez comme j’ai dû répondre : mais ici Edmond nous a surpassés. Obligé de dire son sentiment, il a su mêler les choses les plus fortes et les plus flatteuses pour, la marquise, à des marques de respect, assez touchantes, pour exciter deux larmes, que nous avons laissé couler, la marquise et moi, dans le même instant. Le marquis les a recueillies à toutes deux, et dans ce moment, j’ai vu, ou cru voir, que la marquise, a pressé imperceptiblement une main d’Edmond, qui était près d’elle. Voilà comme s’est terminé notre dîner, un des plus agréables que j’aie faits en ma vie. Nous avons aussitôt quitté la table, pour aller nous promener dans les jardins. Il y a eu beaucoup plus de liberté : le marquis m’a prise sans façon, et a laissé la marquise à mon frère. Nous avons d’abord marché à quelque distance ; mais ensuite nous nous sommes perdus de vue. L’envie de ménager un agréable tête-à-tête à Edmond m’a rendue très tendre : le marquis était comblé de me sentir m’appuyer mollement sur son bras ; ses discours étaient de feu ; il me montrait les sentiments les Plus Passionnés ; il me jurait qu’il n’était heureux que de ce moment, et qu’il devait son bonheur à la marquise ; qu’il voulait lui en conserver une éternelle reconnaissance. (Vous voyez que je ne brouille pas les ménages !) Quant à Edmond, il paraît que son entretien avec la marquise a été fort animé : nous les avons quelquefois entrevus, très attachés à ce qu’ils se disaient ; quelquefois nous les avons entendus, parlant avec une aimable vivacité. Du reste, nous n’y avons rien compris : le marquis, dès que nous les approchions, m’obligeait à les éviter, malgré la grande envie que j’aurais eue de découvrir quelque chose. J’ai cependant usé de finesse, sous un prétexte naturel, je me suis écartée seule : la voix de la marquise s’étant fait entendre, je me suis approchée : ils étaient assis sous un berceau de jasmins et de chèvrelle, et j’ai vu Edmond tenant fort tendrement une main de la dame, dans les yeux de laquelle je n’ai rien vu de cruel. Je ne sais où les choses, seront allées : mais un baiser donné m’ayant fait craindre un dénouement trop heureux, surtout quand Edmond l’a eu rendu, j’ai rejoint le marquis pour l’éloigner.

Nous sommes revenus le soir, comme nous étions partis, en changeant un peu l’ordre : au sortir des Tuileries, tout à la brune, le marquis est entré dans la même voiture avec sa femme, et Edmond m’a ramenée ; mais au bout d’une demi-heure, le marquis était chez moi ; et Edmond chez la marquise.

je vais maintenant passer à des choses d’un autre genre, Le marquis m’a trouvé des talents si marqués pour la danse, qu’il m’a engagée à les cultiver : j’y ai réussi au-delà de ses espérances, à l’aide des leçons du célèbre Dupré. Dans son premier enthousiasme, le marquis voulait que je débutasse à l’Opéra : j’y ai consenti assez légèrement, enivrée moi-même des talents qu’on me trouve. Il a obtenu un début, et vendredi dernier je devais doubler Mlle Lionnais, dans le ballet charmant qui termine l’intermède du Citoyen, de Genève. J’ai fait la répétition avec un applaudissement général. Quelle voluptueuse ivresse donne cet encens flatteur !… Mais le marquis, témoin des hommages qui m’ont été rendus, les a trouvés trop forts, sans doute : d’ailleurs, depuis la répétition, j’ai reçu au moins dix messages, entre autres de mon vieux Italien, qui s’est trouvé là comme, à point nommé : c’est l’ambassadeur, dont j’ai dit un mot dans une de mes lettres, à la marquise ; ma porte a été fermée à tous ces gens-là ; et vendredi dès le matin, le marquis a fait dire que de puissants motifs m’empêchaient de paraître sur la scène. Je sens qu’il a raison. Pour m’en dédommager, il a fait dresser un joli théâtre dans mon jardin, et j’y ai dansé avec l’applaudissement universel le rôle de Mlle Lanni, dans le ballet des Champs-Élysées de Castor et Pollux. Un autre rôle, qu’on a trouvé que je rendais supérieurement, tant pour la danse que pour la naïveté du chant, c’est celui de Mlle Dervieux, dans l’acte de Pygmalion : on dit que j’y surpassé Mlle Puvigné, qui le joua il y a dix ans. Vous voyez par tout cela que je ne manque pas d’amusements extérieurs.

Quant à mon cœur, il est parfaitement tranquille. Lagouache est guéri. Il a prié Marie de lui procurer un moment d’entretien particulier avec moi, avant son départ de Paris : j’y ai consenti ; mais j’en avais averti M. le marquis, et j’ai voulu qu’il en fût témoin secret. Lagouache est entré humblement. « Mademoiselle, j’ai bien des pardons à vous demander, des excuses à vous faire, d’avoir… – Rien du tout, monsieur : vous m’avez rendu service, par toutes ces choses-là que vous me priez d’oublier. Je ne m’en souviens, que pour vous en avoir obligation : et si vous voulez faire le voyage de Rome, je m’offre de vous recommander à M. le marquis ? – Ah ! mademoiselle ! le voyage de Rome !… – Il faut que vous quittiez Paris, et à votre place, je profiterais de cette nécessité, pour faire un voyage utile à mes progrès : j’aurai soin que M. le marquis fournisse à votre entretien. – Quoi ! vous m’abandonnez ! – Vous le mériteriez ; mais je ne vous abandonne pas. » J’étais convenue avec le marquis, qu’il paraîtrait à un signal : je l’ai fait, dans la crainte qu’il n’échappât quelque indiscrétion à Lagouache. Le marquis est entré sur-le-champ, comme s’il fût arrivé, et m’a demandé sèchement, ce que je voulais à ce garçon. « Je lui promettais que vous vous intéresserez, pour lui, et que vous lui donnerez les moyens de faire le voyage de Rome. – J’y consens, à votre considération, madame, pourvu qu’il parte demain. » Il l’a congédié, en achevant ces mots, et j’en suis débarrassée.

Voilà, je crois, toutes mes affaires jusqu’à présent, l’ami. Vous devez vous apercevoir que je suis assez fidèlement vos conseils, du moins, autant que me le permet l’humaine fragilité. Pardonnez les fautes ; et si vous trouvez que vos élèves ne vont pas aussi bien que vous le voudriez, venez nous mettre de bouche dans, la bonne voie.

P.-S. – Mme Canon ignore les arrangements actuels ; elle m’a fait témoigner son étonnement de ne pas me revoir. Je n’oublie pas Laure ; mais je ne voulais en parler qu’en hors-d’œuvre : je ne suis pas contente d’elle. Je désire beaucoup votre arrivée par cette seconde raison.

Lettre 107. Réponse.

[Il éteint la délicatesse de l’amour, et parle bien contre les spectacles, qu’il tourne en ridicule, l’inconcevable homme !].

25 avril.

Je n’oublie pas Laure…, je ne suis pas contente d’elle. Je désire beaucoup votre arrivée, par cette seconde raison. Ma belle, est-ce que vous me croyez jaloux ? Quoi ! l’homme qui sacrifierait à son ami, son bien, son honneur, tout l’agrément de sa vie (parce que l’amitié satisfaite le lui rendrait au centuple), cet homme ne lui céderait pas une femme !… Vous avez encore bien des préjugés, belle Ursule, même après être montée sur le théâtre, le moins scrupuleux de tous, l’Opéra ! Tranquillisez-vous, ma belle ! si c’est mon plaisir à moi qu’on me trompe, il ne faut pas disputer des goûts. L’égoïsme est un vice partout, même en amour ; C’est lui, lui seul qui traite de débauche l’aimable liberté de la nature, et qui, par la contrariété, le plus souvent la rend débauche, de liberté naturelle qu’elle était. Détichez-vous de ce malheureux égoïsme, belle Ursule, et sans donner dans la débauche, qui est toujours un mal, mettez à la mode une aimable communité. Quoi ! vous si parfaite, vous seriez le partage d’un seul ! mais par quel motif ? pour mettre tous les autres au désespoir sans doute, et jouir en despote féroce de leurs tourments. Non, non ; plus belle que Gaussin, vous serez en même temps plus humaine encore. Mais (et c’est ce que je ne cesserai de vous répéter), prêtresse du plaisir, de Vénus, ou de la beauté, de l’amour enfin, vous sentirez l’importance de votre ministère, vous ne l’avilirez, vous ne le profanerez pas. Mon avis serait que vous vous acquissiez le respect des hommes, par la manière dont vous les rendrez heureux ; que vous leur élevassiez l’âme, au lieu de l’abrutir en cela bien différente de la Circé de la mythologie, qui n’était autre chose qu’une belle Abéléré, dont l’amusement fut de dégrader par la plus crapuleuse débauche ceux qu’elle avait enivrés de ses faveurs. J’abhorre cette espèce de femmes. Je ne trouve pas même Ninon assez délicate : elle avait, dans l’exercice du sacerdoce amoureux, des légèretés choquantes. Je ne vous parlerai pas des actrices dont vous avez presque été la compagne : le trait des noyaux de cerise excite mon indignation à un point que je souffletterais la nymphe, si elle était là.

Par cette transition naturelle, je vais vous dire mon avis sur votre début.

Je méprise acteurs, actrices, danseurs, danseuses, figurants, figurantes, les chœurs masculins, les chœurs féminins, baladins, baladines, sauteurs, sauteuses, danseurs et danseuses de corde voltigeurs, voltigeuses, paradeurs, paradeuses ; je mets tout cela dans le même sac, en dépit de la morgue de nos demoiselles des Français et des Italiens. Je suis absolument du sentiment de M. le marquis : vous ne devez pas vous mêler dans cette tourbe ; vous êtes au-dessus de ces femmes-là. Songez donc à ce qu’est une actrice ! Pour vous en former une idée, je voudrais que vous eussiez, comme moi, entendu siffler la sainval pendant plus de cinq longues années, à dater de son début, et de l’Épître très bien rimée, que lui adressa M. du Rosoi. Vous auriez vu alors ce qu’est une actrice, même avec du mérite, lorsqu’elle n’est pas aimée ! je sais que votre charmante figure, et le genre où vous auriez donné, la danse voluptueuse, vous auraient mise à l’abri de ce revers. Mais encore vous presque marquise, ou approchant, quelque chose qui arrive, qu’auriez-vous été sur les planches ? La petite Ursule : on aurait applaudi la petite Ursule quand elle aurait bien sauté, bien minaudé et au bout d’un certain temps, dès qu’elle aurait paru. Trois faquins, six petits maîtres, quatre abbés et deux crapuleux du parterre auraient dit : « Elle est ma foi gentille ! je voudrais l’avoir ce soir ! – je l’ai eu, moi. – Touchez là, nous sommes frères. – C’est une pauvre jouissance. – Vous l’avez dit ! Voyez ?… » Et certaine partie de son ajustement arrangée d’une certaine manière, aurait peint hiéroglyphiquement contre vous la plus grosse injure qu’on puisse dire d’une femme. « A-t-elle quelqu’un ? – Non : depuis un temps, elle vit sur le commun. – On prétend qu’on est reçu à un louis. – Bon ! (dit alors un des crapuleux) ; pardieu, je suis charmé de le savoir. – Elle a sa sœur avec elle (on fera cet honneur à Laure, avec qui on vous aura vue quelquefois), qui est encore plus humaine ; elle est à douze francs. Oh ! j’aime mieux celle-ci à un louis ; c’est une fille à talents. – Elle est jolie ! Mais si libertine ! croiriez-vous qu’elle a presque tué six chanteurs des chœurs, douze figurants, et la. moitié de l’orchestre ? – C’est une Messaline ! – Autant vaut. – Oh ! parbleu ! je lui porterai mon louis ! » reprend le crapuleux… Et voilà ce que j’ai vingt fois entendu dire de nos actrices, de nos grandes actrices !

Depuis longtemps, je cherche dans ma tête quelle est la classe où je dois ranger ce métier ? Cela serait bientôt fait, si les comédiens ne jouaient que des Bourgeois gentilhomme, des Cocu imaginaire, des Médecin malgré lui, du Dancour, du Dufresnil, une fois ou deux du Regnard ; des Tuteur dupé, des Hommes dangereux, des Philosophes, des Sganarelle ; des Mariages Samnites, des Réduction de Paris, et des Comédies italiennes. Mais ils jouent les Horace, le Cid, la Mort de Pompée, Athalie, Phèdre, Britannicus, Mérope, Alzire, Mahomet, Inès, le Siège de Calais, la Veuve du Malabar, les Druides, le Père de famille, Eugénie, Nanine, le Duel, le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, les Précieuses ridicules, le Joueur, le Dissipateur, la Gouvernante, l’École des mères, le Préjugé à la mode, le Glorieux, Ésope à la cour, la Partie de chasse, etc. Ils représentent la Surprise de l’amour, l’Épreuve, la Mère confidente ; Arlequin sauvage, Rose et Colas, Lucile, Silvain, Zémire et Azor, l’Amoureux de quinze ans. Ils donnent à l’Opéra les Iphigénie, Alceste, Castor, le Devin, Electre. Et je m’arrête un moment à réfléchir : si les acteurs sont méprisables, de vils baladins dans les pièces d’abord citées, ils sont des rôles honorables dans les secondes, Par exemple, dans le Duel, Victorine, Antoine, les Vandeck, ont des rôles qui me charment. Dans Eugénie, le vieil Anglais son père, est un homme respectable, la fille, une jeune personne vertueuse et charmante. Il n’est rien là qui puisse avilir l’acteur ou l’actrice ; au contraire, ils sont dans ces occasions les prêtres de la bonne morale et de la vertu. Mais quand je vois un George Dandin et sa gaupe de femme ; un Pourceaugnac, et les friponnes qui le dupent un Sganarelle, un Moncade et son valet à bonnes fortunes ; une Agathe, dans les Folies amoureuses ; ces basses bouffonneries des Comédies italiennes ; quand je vois l’air platement comique que l’acteur donne à des héros dans Henri IV, dans la Réduction ; une Eliane trois fois ridicule le casque en tête. ; alors je ne puis m’empêcher de voir l’identité des acteurs, des actrices, avec les baladins, les baladines du boulevard ; et ce n’est pas une question si ces derniers sont méprisables : Taconet, en savetier, ne rend pas la nature, il la charge et la dégrade : or il est bien certain que Pourceaugnac, George Dandin, l’Avocat patelin, sa femme, le berger Agnelet, etc., ressemblent comme deux gouttes d’eau à Taconet. Donc il est honteux, dégradant d’être comédien, et surtout comédienne. Quelle que soit la morgue des femmes de cette classe, combien ne sont-elles pas au-dessous d’une fille telle que vous !

D’ailleurs, l’état d’actrice, de danseuse, me paraît contraire à mes projets à votre égard : et il faut vous avouer ici, que le marquis, emporté par une idée de jeune homme, aurait persisté dans sa première idée de vous faire actrice sans mes observations. En effet, vous êtes la mère de son fils, et ne fut-il jamais qu’un fils naturel, il n’en tiendra pas moins à la maison de *** ; il pourra être officier, etc., voudriez-vous que ses confrères lui disent un jour que sa mère était une excellente danseuse à l’Opéra ? Cette raison seule a fait changer le marquis d’idée.

Si nous considérons le théâtre quant au fond, c’est-à-dire philosophiquement par ses effets, il n’est pas plus honorable, que par son écorce : cet état, quelques plaisirs qu’il nous donne, est légalement flétri, et c’est toujours descendre que d’y entrer : sa flétrissure est juste, premièrement par ses effets sur les mœurs ; deuxièmement par le genre d’imitation auquel il assujettit les acteurs et les actrices, les danseurs et les danseuses. Examinons ces deux articles.

Premièrement, les effets du spectacle dramatique sur les mœurs sont toujours nuisibles, quelle que soit la pièce, au moins à une partie des spectateurs : car si la pièce est l’Ecole des maris, par exemple, tous les spectateurs y apprendront qu’il faut que les femmes soient telles que nous les voyons de nos jours, libres, folles, coureuses de bal et de promenades, coquettes pour la mise, insubordonnées. Qu’il faut tromper, vilipender les maris sensés, qui ne veulent pas que leurs épouses suivent cette conduite indécente, destructive de toute retenue, de toute économie, de tout bon gouvernement dans le ménage. Molière dans cette pièce, digne du feu, a été le plus dangereux des corrupteurs, le plus mauvais, des citoyens, le plus punissables des auteurs. On va cependant tous les jours sans scrupule à l’Ecole des maris ; on y va rire des bonnes mœurs, approuver les mauvaises ; les Maris de la capitale et des provinces y vont comme de vrais benêts, applaudir ce qui les fait journellement enrager chez eux ! Et la leçon ne sera pas infructueuse pour leurs dignes épouses ! Comment regarder les deux actrices principales, les deux sœurs, dans l’Ecole des maris ? Comme les prêtresses de l’impudence, de la perversité, de l’insubordination, de la coquetterie : rôle infâme, ministère abominable, détestable, digne des peines les plus sévères, et à leur défaut, de l’infamie justement jetée sur les comédiens. Vous voyez, belle Ursule, que pour démontrer l’infamie de la profession, je ne vais pas chercher des auteurs obscurs ; je prends Molière, le grand Molière, ce grand corrupteur, qui faisait sa cour aux dépens des mœurs, sous un roi aussi galant que glorieux : je prends Molière, dis-je, ce véritablement grand homme, qui aurait eu assez fait pour la gloire, et bien mérité de ses concitoyens, après le Misanthrope, le Tartuffe, les Précieuses ridicules, les Femmes savantes, ces éternels chefs-d’œuvre de bon goût et de bonne morale. Aussi remarquez que dans ces quatre drames sublimes, l’homme divin qui les a faits, y prêche directement une morale opposée à celle de l’Ecole des maris. La coquette est abandonnée par Alceste, parce qu’elle veut vivre comme la femme de l’Ariste de l’Ecole des maris. La femme du Tartuffe ne vit pas comme celle de l’Ecole des maris. Que fait-il dans les Précieuses ridicules, que de ramener les femmes à la noble simplicité de la nature ? Mais dans les Femmes savantes, ce grand homme prévoit les abus actuels ; il y fronde d’avance, et ces bibliothèques, qu’on prétend ouvrir aux femmes, et la manie de vouloir leur donner l’éducation des hommes, parce qu’elles sont la moitié du genre humain ; (notez ceci, belle URSULE elles sont la moitié du genre humain ; et la tourbe méprisable des Gynomanes prétend les élever comme si elles étaient le genre humain tout entier !) Il me semble, en voyant les efforts de nos Homoncioncules-femmelettes, pour faire des hommes de nos femmes, entendre encore ce vigneron grossier et bourru de Saint-Bris, qui, au milieu de ses concitoyens assemblés sous la Halle, se plaignait de ce que Dieu avait fait des femmes. Comme il était à demi instruit, il repassait les torts qu’elles avaient fait au genre humain, en commençant par Ève, descendant à Hélène, de celle-ci à la marquise de Brinvilliers, et de cette dernière à sa femme, ainsi qu’à toutes les méchantes femmes du bourg. »Eh ! pourquoi Dieu, qui est tout-puissant (s’écria ce nouveau Garot), n’a-t-il pas donné aux hommes la faculté de se reproduire ? pourquoi les a-t-il affligés de ces Etres détestables et maudits, qui ont amené l’Enfer sur la terre ? » etc. Nos Gynomanes en font autant que ce brutal. Ils veulent qu’il n’y ait plus qu’un sexe ; que tout soit homme. Mais la femme est la plus belle fleur de la nature. Cet Etre charmant, en le laissant ce que l’a fait cette bonne nature, est le puissant lénitif qui adoucit les hommes ; l’attrait qui les réunit, les attache les uns aux autres : d’où vient donc le détruire ? Car c’est le détruire que de lui donner l’éducation des hommes ; que de lui ôter son aimable ignorance, sa naïveté, enchanteresse, sa délicieuse timidité ; que d’empêcher qu’il ne soit le parfait opposé de l’homme courageux. Maudit soit celui qui ravira pour jamais à l’homme l’inexprimable plaisir d’être le protecteur, le défenseur, le rassureur de la femme contre ces craintes enfantines, qu’il est si ravissant de calmer !… Il faut donc laisser femmes les femmes ; comme il ne faut pas efféminer les hommes. Et c’est ce qu’a voulu nous enseigner Molière, par sa comédie des Femmes savantes. »Mais, me dira-t-on, ces bonnes pièces sont donc utiles aux mœurs ? – Oui et non ; comme répondrait le Sphynx : oui, à la lecture ; non, à la représentation. C’est le second membre de ma première proposition, que la représentation des pièces, quelles qu’elles soient, est contraire aux bonnes mœurs. J’en appelle à tous ceux qui vont au spectacle : les jeunes hommes y voient plus l’actrice que la morale : ils ne sont occupés, durant tout son jeu, qu’à la désirer, à la convoiter ; et comme il en est peu qui puissent parvenir jusqu’à elle, voici ce que j’ai vu cent fois : les femmes de plaisir abondent aux environs des spectacles ; le jeune homme ému, en sortant, aperçoit-il quelqu’une de ces malheureuses qui ait dans sa parure ou dans sa figure quelque rapport avec sa déesse de théâtre, il se livre à cette Céléno, perd avec elle un argent nécessaire et sa santé. Ce ne serait que demi-mal, si on réalisait le Projet que m’a montré l’autre jour un bonhomme, qu’au premier aspect je pris pour un sot. Mais la lecture de son manuscrit me détrompa. Il est intitulé Le Pornographe, ou la Prostitution réformée ; il y donne des moyens de rendre les prostituées moins pernicieuses pour les mœurs, sans danger pour la santé, etc. Je l’ai lu avec surprise, et j’ai senti le chagrin le plus vif, en prévoyant que le préjugé empêcherait que jamais on exécutât ce plan de réformation. La représentation de toute pièce, d’après ce point de vue, est dangereuse pour les jeunes hommes. Elle l’est également pour les jeunes filles et pour les femmes. Combien en est-il qui ont ensuite cédé à un amant, coiffé, costumé, parlant, se tenant comme tel acteur qui les avait enchantées ! Si j’ai vu cent jeunes gens se perdre, en trouvant à certaines prostituées de la ressemblance avec la (…) (parce que de nos jours les hommes et les femmes sont tous jetés dans le même moule ; qu’il n’y a plus d’allure ni de marche de caractère, mais seulement une façon d’exister générale imitative ; de sorte que par le dos, on ne saurait distinguer aujourd’hui les hommes et les femmes de même taille). Si j’ai vu cent jeunes gens se perdre, j’ai de même également vu des jeunes filles se donner à la ressemblance des (…), etc. Quelles que soient les pièces, les représentations théâtrales sont donc nuisibles aux mœurs du spectateur. Eh ! combien de fois la sage et touchante (…) n’a-t-elle pas excité la tempête dans de jeunes cœurs, qui venaient de la voir jouer soit Eugénie, soit Lindane, soit Angélique, ou tout autre rôle honnête ! Cette actrice, la décence même, qui est touchante, sans être belle, parce qu’elle a la forme de l’innocence, de la candeur, était encore plus, dangereuse que la (…), que la voluptueuse (…), que ces lubriques danseuses de l’Opéra, qui réunissent la figure la plus provocante à la mise rappelante, aux talents enchanteurs… » Mais c’en est assez là-dessus : je dirai tout à l’heure où je prétends en venir. Deuxièmement, le genre d’imitation auquel le drame, tel qu’il soit, assujettit les acteurs et les actrices, les dégrade, les avilit ; rend leur profession indigne du titre d’art libéral et libre. Rien de si aisé à prouver. – Qu’est-ce qu’un mime, un comédien, un acteur ? – C’est un imitateur. – Comment imite-t-il ? – Ce n’est pas, comme le peintre, en se servant de sa main, pour rendre sur un corps étranger l’image de la nature : le comédien, le danseur pantomime rend la nature vivante dans sa propre personnels comme le singe. S’il le fait pour s’amuser, se divertir, rire avec ses amis, c’est une singerie divertissante, c’est un jeu d’enfant. Pour sentir la vérité de ce que je dis là, il suffit de rentrer en soi-même ; la raison le dit. Mais s’il le fait pour divertir des gens qui le paient, c’est un bouffon, et ce mot emporte avec lui, chez toutes les nations, l’idée d’un homme vil ; on sent encore cela. Quelles en sont les raisons ? C’est que cet homme, ou cette femme, fait à l’égard des autres hommes un rôle d’infériorité ; qu’il les divertit comme ses maîtres ; un rôle de singe, en un mot, exercé à divertir en les imitant, des êtres au-dessus de lui. Et une fille comme URSULE R**, devant qui tout homme de bon sens, ou qui aura des sens ne pourra s’empêcher de fléchir le genou, descendrait au rôle de danseuse, de sauteuse, d’imitatrice ! elle qui est une souveraine adorée, deviendrait l’être soumis qui gambade pour divertir une assemblée de tous les ordres de citoyens, pour leur donner publiquement le plaisir d’admirer son petit pied, sa jambe jusqu’à la cuisse, sa gorge, ses beaux cheveux ? Elle se fatiguera, elle se mettra à nage, pour obtenir d’insultants bravo ! des battements de mains, des encouragements enfin comme on en donne aux dogues du Combat du Taureau ! Fil fi ! URSULE R**, la belle Ursule, plâtrée de rouge irait gâter son beau teint, sa peau délicate ! elle irait se donner en spectacle, comme un objet de curiosité, à tant par personne, comme la Géante prussienne, ou le Nain polonais ! fi !… Ce n’est pas tout ce que j’ai à dire contre l’imitation des comédiens. Vous conviendrez que toutes les pièces ne sont pas des chefs-d’œuvre ; qu’il s’y trouve des folies, des choses déraisonnables ; que de plats, de sots auteurs mettent bien des platitudes et des sottises dans la bouche des acteurs ; des paroles à double entente, des calembours, etc. ; qu’une actrice, une danseuse, sont obligées de se laisser baiser la main, le visage ; de répondre à des propos qui blessent l’honnêteté ; que la seconde, si le compositeur des ballets l’a voulu, est forcée de faire d’indécentes pirouettes, etc. Eh ! quelle honte, pour un être doué de raison, quelle humiliation, quelle dégradation de se voir nécessitée, par exemple, à se remplir la tête des fadaises d’un N***, d’un D***, d’un C***, etc. ? de s’identifier au personnage que ces sots ont créé ; de parler comme lui et comme eux, et d’être devant un public, confondu pendant trois heures avec leur sot personnage ! je ne sais comme on envisage cela dans le monde : mais pour moi, je soutiens que ce point seul est une flétrissure, dont jamais le comédien ne peut se laver : c’est pis que passer par la main du bourreau…

Il paraît que les comédiens Italiens l’ont senti, lorsqu’ils ont arrêté que les pièces seraient examinées deux fois. Je trouve qu’ils ont eu raison par rapport à eux ; puisqu’ils risquent tant à se charger de pièces nouvelles ! mais des gens qui ont avili deux fois le bon Henri sur leur théâtre, qui ont admis des Mariages…, un rôle d’Eliane, etc., mériteraient que les auteurs obtinssent contre eux un arrêt qui les déclarât indignes d’examiner les pièces, et qui les obligeât à recevoir avec respect tout ce que les auteurs leur présenteraient, avec la seule approbation du censeur de police. Les Français sont plus sensés ; ils ont le jugement plus sûr et s’avilissent moins mais auraient-ils dû jouer (…) ?

L’intérêt devrait-il les empêcher de rejeter à jamais certaines farces du grand Molière, telle que le Bourgeois gentilhomme, la plus méprisable de toutes ? l’Avocat patelin ? le Légataire ; l’Esprit follet ; la Femme juge et partie, et cent autres fadaises, que les prétendus partisans du bon goût loueront tant qu’ils voudront, mais qu’un profond examen m’a prouvé ne devoir plaire qu’aux sots, ou aux méchants ? je ne suis pas au bout des reproches à faire aux comédiens comme individus, et à leur métier, comme profession. Ils jouent les ridicules ! ils les étendent morbleu ! ils les propagent ! ils les font passer de la ville aux provinces. Grandval a plus fait de fats en France, que tous nos petits maîtres de la cour. Ceux-ci ont créé les ridicules prétendus aimables : Grandval en a été l’apôtre ; ils les a joués divinement, et ils ont plu, ils ont charmé, les femmes surtout. Les comédies de Regnard et les pièces de Nicolet ont plus conduit de valets et de filles domestiques à la Grève, que la potence n’en a effrayés. Je me souviens qu’un jour, un jeune homme de famille menait un notaire de Paris, qui est un officier public, dont l’état a réellement de l’importance, il le menait, dis-je, chez son avocat, pour une transaction. Ils étaient en fiacre. Ils descendirent ; le jeune homme payait. Il arriva que par hasard le notaire tira sa montre : « Monsieur, lui dit le jeune homme, en ricanant de ce ton persifleur si fort à la mode aujourd’hui est-ce que je vous ai aussi pris à l’heure ? » Le notaire, homme sensé, plia les épaules, et par une gravité bien placée, imposa au jeune étourdi. Je demandai à celui-ci, d’où vient-il s’était permis ce mauvais bon mot ? « Ma foi je n’avais pas envie de l’insulter : mais hier j’en entendis un pareil aux Italiens, et cela m’est revenu. » L’impudence des valets et des soubrettes est encore un autre inconvénient du théâtre ; cela passe dans la société, avec l’esprit d’intrigue, etc., etc., etc., mille fois.

Résumons : sous tous les points de vue, le comédien est un homme avili, et doit l’être. La comédienne est avilie en raison double ; parce que outre ce qui lui est commun avec l’acteur, elle a encore ce qui est particulier à son sexe ; une plus grande impudence à s’exposer sur le théâtre ; l’encan de ses charmes, et les mœurs particulières à ces sortes de filles, leur inconduite affectée, leur insolence, leur égoïsme, le sot orgueil, la puérile vanité, dont le plus affiché prostitutisme ne les garantit pas.

Tout ce que j’ai dit contre le théâtre est si vrai, belle Ursule, que lorsque vous étiez bégueule, c’est moi qui conseillais à Laure de vous conduire au spectacle ; je louai exprès une loge à l’année. Laure me demanda un choix de pièces, afin de savoir les jours, et elle me pria de les lui marquer sur le catalogue de l’Almanach des spectacles. Je lui répondis : « N’importe quelle pièce, toutes iront également au but, dès qu’elle en verra la représentation. » Dans la vérité, il n’y a pas de choix à faire, si ce n’est pour la lecture ; jamais pour la représentation ; le poison distille de la bouche des acteurs et des actrices. Pour séduire la belle Parangon, je ne demanderais que de pouvoir la faire conduire par votre frère trente fois de suite au Préjugé à la mode, ou à la Gouvernante, ces deux chefs d’œuvre de bonne morale : je garantis qu’à la trentième, si ce n’est avant, la belle dame serait la plus complaisante des maîtresses.

Je vous vois d’ici froncer ces deux beaux sourcils, qui se prêtent si bien à vous rendre majestueuse, quand vous le voulez : « Que me débite-t-il là, lui, dont les principes relâchés admettent tout ce qu’il dit qu’inspire la comédie représentée ? » Vous avez raison, charmante fille : mais j’ai raisonné d’après les idées communes, dont j’ai tiré des conséquences vraies. J’ai ôté aux comédiennes leur considération, d’après vos anciens principes, pour que vous ne soyez jamais tentée de croire vous donner du relief en entrant dans une troupe, fût-ce celle de l’Opéra, ou celle, plus honorée encore, de la comédie française. Pourquoi prendre un état qui ne nous élève pas, qui peut nous rabaisser, et qui a un caractère ? Or ce caractère est honteux dans la comédienne ; la preuve, c’est qu’un comédien ne sera reçu ni avocat, ni conseiller, ni président, ni capitaine, ni pourvu d’aucun grade civil ou militaire. Restez donc sans caractère ; vous serez capable de tout, voilà mon avis : et sans doute le vôtre, puisque vous avez déféré si docilement aux conseils du marquis, lors même que votre frère paraissait indifférent là-dessus ? je crois que c’est une grande inconséquence de la part d’Edmond ! puisqu’une sœur comédienne, fut-elle Melpomène ou Thalie, et la sagesse même, est toujours une tache. Et puis vos parents le sauraient tôt ou tard : d’où vient leur donner gratuitement un pareil chagrin ? car ce ne sont pas là de ces choses qui se puissent cacher : Edmond n’y a pas songé en vérité ! Au lieu que votre intimité honorable avec le marquis est une chose qui se cache d’elle-même, et à laquelle on donnera la couleur qu’on voudra.

Je sais par Laure que vous lisez beaucoup depuis quelque temps : j’aurais fort désiré d’être consulté sur vos lectures, que j’aurais dirigées comme j’ai fait celles de votre frère. Il s’est quelquefois écarté de mes conseils ; mais ce n’a pu être qu’à ses dépens. S’il a fait servir pour vous le choix fait pour lui, c’est mal ; son choix était masculin ; il vous en faut un féminin, et le sexe n’est pas plus différent de vous à lui, que le doit être le genre de vos lectures. Vous allez en juger, par le catalogue de sa bibliothèque.

Point de journaux : cette lecture rend paresseux, décideur et superficiel. L’histoire ancienne dans les sources ; le trop estimé Rollin l’a gâtée, c’est mon avis, que j’appuierai sur des preuves, quand on voudra. 1. Les historiens grecs, savoir Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe, Diodore de Sicile, Denys d’Halicarnasse, Joseph, Philon, Plutarque, Arrien, Arpien (qui est peu sûr, ainsi que) Dion Cassius, Hérodien, Zozime, Procope, Agathias, Socrate le Scholastique, Sozomène, Evagre, Nicéphore, Manassès, Cedrenus, Zonare, Nicéphore Caliste, Nicéphore Gregoras et Nicétas ; 2. Les historiens latins, Salluste, César, TiteLive, Patercule, Quinte-Curce, Cornelius Nepos, Valère Maxime, Tacite, Florus, Suétone, Justin, Spartien, Lampride, Végèce, Capitolin, Vopisque, Ammien et Eutrope ; 3. Les poètes grecs, Homère, Hésiode, Sapho, Anacréon, Pindare, Théocrite, Bion et Moschus ; les dramatiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane et Ménandre ; 4. Les poètes latins, Lucrèce, Virgile, Lucain, Stace, Silius Italicus ; les satiriques, Horace, Perse, Juvénal ; les élégiaque Ovide, Properce, Catulle, Tibulle ; les comiques, Plaute, Térence ; le tragique, Sénèque ; le fabuliste, Phèdre ; le caractériste, Théophraste.

Voilà les premières sources de toute bonne littérature, en y joignant les philosophes, Platon chez les Grecs, Cicéron, Sénèque, chez les Romains ; les économistes, tels que Columelle et Varron ; Celse le médecin ; Vitruve l’architecte ; Suidas.

Le choix des livres modernes a été le plus long et le plus difficultueux ; celui des anciens est tout fait les Siècles intermédiaires d’eux à nous, les ont jugés, pour ainsi dire à l’égyptienne, et n’ont laissé passer que ceux dignes d’être lus : mais les modernes, sont d’un triage difficile ! Voici, pour ces derniers, comme j’ai composé la bibliothèque de votre frère : 1. L’Esprit des lois : c’est un livre d’homme, que celui-là ! 2. La Bruyère. 3. Machiavel, dont je lui recommande de lire un chapitre tous les soirs en se couchant. 4. De l’esprit. 5. L’Émile, et tous les ouvrages de Rousseau de Genève. 6. Tous les ouvrages de Voltaire. 7. Les livres de Physique jusqu’à Nollet. 8. Buffon, avec des notes de ma façon. 9. L’Encyclopédie, première édition. 10. Bayle. 11. Spinoza. 12. L’abbé Raynal, de la Conquête et du Commerce des deux Indes. 13. Tous les ouvrages de nos Philosophes actuels. 14. Nos poètes dramatiques, tragiques, et comiques. 15. Prevôt, Mme Riccoboni, et tous nos bons romanciers. 16. L’Histoire de France. 17. Il n’a pas Don Quichotte, livre dont la réputation est mal méritée, mais il a Gil Blas. 18. Il n’a pas d’opéras-comiques, de comédies ariettes, ni d’opéras, mais il a Shakespeare. 19. Il a l’An deux mille quatre cent quarante, etc. ; mais il n’a ni la Dunciade, ni Clément, ni Gilbert, ni… etc. 20. Il a Moréri. 21. Les Lois romaines. 22. Les Lois françaises. 23. Les Projets de réformation, que je ne regarde pas comme des chimères, ainsi que le fait un certain auteur prétendu comique, dans une comédie sans intrigue et sans intérêt : je dis que les rois et les ministres n’étant que des hommes, les idées d’autres hommes peuvent les éclairer, et n’y eût-il dans un projet qu’une chose à prendre, il vaudrait mieux que la comédie sans comique de l’homme dont je parle. Je n’oublierai jamais ce mot d’un despote asiatique à ses ministres : « Vous ne sauriez tout penser ; ne rebutez point ceux qui pensent ; il y a souvent à profiter dans les projets qui paraissent les plus chimériques Que la jalousie ne vous fasse jamais rejeter ce que d autres ont pensé : discerner le bon, et l’exécuter, c’est plus que de l’avoir imaginé. » 24. Il apprend par cœur Corneille, Racine, Molière, La Chaussée, Crébillon.

25. Votre frère ne tient de moi aucun livre licencieux ; je les regarde comme des poisons ; et si vous en avez eu de lui, comme je l’apprends, il les a reçus d’ailleurs : je le désapprouve fort de les avoir lus ; je ne lui pardonne pas de vous les avoir prêtés : je crains même que le tort qu’ils vous ont fait ne soit irréparable ; mais jetez-les au feu, et pour préservatif, lisez, je vous en supplie, deux ouvrages que je lui envoie, le Traité de l’Onanisme, et le Livre d’Astruc.

Tous les livres de votre frère, à l’exception du Voltaire et des Théâtres, ne sont pas faits pour vous, belle Ursule ; et les deux derniers ne vous conviennent que par occasion. Voici comme je composerai votre bibliothèque particulière : 1. Les Opéras-comiques, dont vous ferez votre lecture favorite, et toutes les Comédies ariettes, dont vous vous étudierez à bien savoir les airs, pour briller en compagnie. Cela n’a pas le sens commun : mais une jolie femme, pour être à la mode, doit paraître ne pas l’avoir. 2. Tous les romans, exceptés ceux des Scudéry : ainsi vous aurez la Princesse de Clèves, Mme de Villedieu, Hippolyte Douglass, le Sofa et tout Crébillon fils, Angola, les Bijoux indiscrets, le Grelot, les Lettres d’un Singe, celles du Marquis de Rozelle, l’Héloïse ; en un mot tous les romans qui sont bien écrits. 3. Le Chansonnier français, l’Anthologie française. 4. les Contes des Fées. 5. Les Mille et Une Nuits, les Mille et Un Jours ; et si vous pouvez en trouver un exemplaire, les Mille et Une Faveurs, que vous lirez avec le marquis, en faisant bien la naïve ; car il ne faut pas imiter une jeune personne de dix-neuf ans, avec laquelle je les lisais un jour, qui trouvait toutes les anagrammes obscènes beaucoup mieux que moi.

Je crois que voilà tout pour votre bibliothèque ; les romans qui ont quelque mérite, garniront une pièce entière. Pour l’histoire, la philosophie, la physique, fuyez tout cela ; une femme savante, ou seulement pensante, est toujours laide, je vous en avertis sérieusement, et surtout une femme auteur…

À propos ! qu’est-ce donc que m’a dit Laure ? que vous vouliez écrire. Ah ciel ! une femme autrice ! mais c’est le comble du délire ! Examinons cela ensemble de sang-froid ; car à vous parler sincèrement, je n’en ai rien cru ; ainsi vous êtes désintéressée. Il me semble que si je voyais à la promenade une jolie femme qui me plût infiniment, dont je ne pourrais détourner la vue, il suffirait de me dire : – Elle est autrice : elle a fait tel et tel ouvrage, pour m’inspirer à son égard un dégoût si complet, qu’il irait jusqu’aux nausées. – Pourquoi cela, me direz-vous ? – Ah ! le voici, ma belle. Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe. La première femme auteur est, je crois, Sapho : elle écrivit en vers, comme quelques-unes de nos belles d’aujourd’hui. Je leur demande si elles souhaitent qu’on leur attribuent les mœurs de cette lesbienne ? Toute femme qui se produit en public, par sa plume, est prête à s’y produire comme actrice, j’oserais dire comme courtisane : si j’en étais cru, dès qu’une femme se serait fait imprimer, elle serait aussitôt mise dans la classe des comédiennes, et flétrie comme elles. Ainsi, je ne permettrais d’écrire qu’aux femmes entretenues et aux actrices. J’accorderais aux autrices le privilège flétrissant des filles de théâtre, qui les soustrait au pouvoir paternel : car c’est là surtout ce qui établit la bassesse des comédiennes, les tire du rang, de citoyennes, et les place dans la clam des prostituées. Si jamais vous en veniez à vous faire inscrire, il faudrait que les circonstances les plus malheureuses vous y eussent réduite ; ce que toute la prudence humaine ne peut quelquefois prévoir. Vous, pourriez écrire alors, si vous en aviez le talent : mais il faudrait faire des ouvrages utiles aux femmes seulement, en leur dévoilant tout ce qui les dégrade, sans jamais vous donner l’air d’instruire les hommes ! Si vous avez besoin d’un guide dans cette carrière, ne prenez jamais un savant de l’Acade ; ces messieurs ne sont pas propres à vous y diriger ; ils gâtent les ouvrages des femmes, par leur régularité pédantesque. J’en ai vu l’exemple le plus frappant au sujet des Lettres de Catesby, cet ouvrage charmant d’une femme que j’excepte de cette critique, ainsi qu’une autre non moins célèbre ? : le libraire de Catesby connaissait un philosophe ; il le consulta sur le manuscrit : celui-ci le jugea inférieur aux Lettres de Fanny, de la même auteur. Pour son honneur, il faut croire, qu’il ne l’avait pas lu, ou que la philosophie ne se connaît guère en élégance et en intérêt.

Il ne me reste plus à vous dires pour terminer cette longue lettre, premièrement qu’un mot sur les préjugés écoutez-les, toutes les, fois que leurs chimères peuvent avoir des effets réels sur l’esprit de ceux que vous aurez intérêt de ménager.

Deuxièmement que je vous crois beaucoup plus facile à conduire que votre frère, qui tient des bas-Bourguignons pour l’entêtement. C’est un vice des paysans de tous les pays, mais surtout des paysans français. Il en est peu d’aussi malheureux, non par le genre de notre gouvernement, qui est fort bon, mais par les charges, et par les seigneurs, qui ont trop d’autorité. Dans un village, comme le vôtre, où il n’y a pas de seigneur visible, parce que c’est un corps, où l’on a des bois communaux, où les habitants s’assemblent pour des affaires d’intérêt commun, pour des nominations de syndics, de collecteurs, de pâtres, on est républicain comme un Genevois, entêté, fier, ou du moins patriarcal, comme votre père. Au lieu que dans les autres villages, où séjournent les seigneurs, on est bas, rampant, souple ; mais sans énergie, sans capacité pour le bien. Tous ces villages policés ne valent pas le vôtre : on a beau y fêter les seigneurs, ils ont beau faire du bien, la manière dont ils le font, empêche qu’on ne les aime. Je m’applaudis de ce que vous n’êtes pas née dans ces derniers endroits ; vous en avez l’âme plus noble, vous en êtes plus capable des grandes choses. À la vérité, vous auriez été Rosière : mais où cela vous aurait-il menée ?… À propos des Rosières, c’est une épidémie depuis quelque temps. Je ne sais qu’en penser, et au fond de l’âme, j’ai senti que je désapprouvais ces. institutions, avant de pouvoir m’en rendre raison à moi-même. Ce n’est que cette répugnance machinale, qui m’a fait en chercher la cause. J’ai d’abord vu que la vertu de village est simple, naïve, sans prétention, et que le Rosiérat détruit ces trois qualités, pour y substituer une dangereuse émulation, l’envie, l’hypocrisie. J’ai ensuite vu que pour augmenter le mal, les seigneurs et les dames de paroisse venaient eux-mêmes donner le prix, en étalant leur magnificence aux yeux de simples paysans – ce qui fait tenir à ces bonnes gens, un propos que j’ai entendu : « Mais qu’avons-nous donc fait à Dieu, nous qui sortons d’Adam, comme ces gens-là, pour être pauvres, impuissants, méprisés, tandis… » J’ai ensuite observé, que des endroits voisins d’un rosiéra, il se faisait une émigration nombreuse de laquais, de femmes de chambre, de cuisinières, qui venaient en foule à Pans, éblouis par la magnificence du seigneur et de la dame ; que plusieurs de ces filles devenaient des catins, etc. J’en ai conclu, que si on institue des Rosières, il faut éviter de mettre de l’ostentation dans la cérémonie ; que ni les seigneurs ni les dames ne doivent y donner de l’éclat ; la vertu de village est une violette, que fane l’air de la ville, ou la présence de : ceux qui l’ont, l’or, les diamants l’éclipsent, au lieu de la faire briller… Mais je sors ici de mon sujet. Revenons-y, et je termine.

Il est nuisible pour nos intérêts bien entendus, surtout pour ceux d’Edmond, que vous soyez femme de théâtre : il faut éviter toute espèce d’avilissement, ou ce qui est tel aux yeux du monde. Si vous avez des galanteries, il faut qu’elles aient un air philosophique, et qu’au lieu de vous avilir, elles vous élèvent au contraire par-dessus tout ce qu’on nomme décence bourgeoise. Il faut être libre, et si vous sacrifiez jamais votre liberté, il faut que le personnage soit si grand, qu’il y ait de l’honneur à dépendre de lui. Il faut compenser par des vertus réelles tout ce que le vulgaire appelle vice ; il ne faut ni étourderies, ni folies, ni rien qui puisse faire dire au peuple : ces filles-là dépensent comme elles gagnent. Une jeune et jolie personne de ma connaissance avait reçu d’un magistrat son amant les fleurs les plus rares : il lui prit fantaisie, après qu’elles furent arrangées dans la corbeille de son parterre, de les fouler aux pieds, en dansant dessus. Ce trait la fit traiter de G… par son coiffeur, et par tout le village.

Adieu, belle Ursule. Vous voyez que je ne suis pas un si mauvais moraliste. Consultez-moi donc avec confiance, et soyez sûre, que je ne vous répondrai pas comme à tout le, monde mais conformément à ce qui vous sera utile, suivant les circonstances.

Lettre 108. Mme Canon, à Mme Parangon.

[Bon cœur de femme, sous une rude enveloppe !].

28 avril.

De bien mauvaises nouvelles à vous apprendre, ma chère nièce ! J’entends dire d’étranges choses d’Ursule et de son frère ! Ils vivent tous deux, ou tous trois, car le marquis est avec eux, dans une jolie maison, à ce faubourg Saint-Honoré. Je ne sais ce que tout ça veut dire ; et la manière dont URSULE m’a quittée ; et son frère qui la cherchait pour la frime, et qui l’a trouvée quand il a voulu ! je m’y perds ! Cet Edmond va devenir un vaurien, et je ne sais quoi me tient que je ne l’écrive à ses parents, qui sont de bonnes gens, et craignant Dieu. Je vois que cette petite URSULE va donner dans le travers ; ça est joli ; ça aura des hommes qui lui en conteront, la tête tournera à ça ; et puis la tête emportera le cul, comme dit le proverbe. Jamais de ma vie ! Si ça avait affaire à moi !… Je vous, en avertis, ma nièce, vu que vous avez quelque crédit sur l’esprit de ces gens-là ; et vous l’avez acheté assez chers Dieu merci ! afin que vous leur fassiez des remontrances un peu vertes. Et marquez-leur tout ce que je vous écris, si vous voulez ! je ne les crains pas ! je n’ai jamais craint les vauriens. Merci de ma vie ! je voudrais qu’ils me vinssent parler ! je les ferais rentrer cent pieds sous terre. Ah dame, c’est qu’on est bien forte, quand on a le bon droit de son, côté, et que des mal-vivants viennent vous reprocher ce que vous avez dit d’eux ! moi je tiendrais tête à une armée de méchants, et si je ne suis qu’une vieille femme !

Tenez, ma nièce, Ursule, a toujours été coquette ; j’ai vu ça dès le premier jour. Voyez à mettre fin à la conduite de cette petite fille-là : car je m’y intéresse malgré moi ; et à présent que ma colère vient de s’évaporer sur ce papier, tenez, les larmes me viennent aux yeux, et si vous savez bien que je ne suis pas pleureuse. – Mais avoir vu cette petite fille si aimable, si douce, si portée au bien, et la voir aujourd’hui là quasi perdue, avec une figure si angélique, c’est un crève-cœur pour moi ! je voudrais ne l’avoir jamais connue !… Oui, si elle était là, je la souffletterais, oui, oui, je la souffletterais ! m’avoir quittée, pour aller avec qui ?… Est-ce là la place d’une honnête fille ?… Je ne vous en dis pas davantage ; mais cette petite drôlesse-là nous met la mort au cœur, à moi, et à cette pauvre Fanchette, qui la pleure tous les jours. Hom ! si je tenais votre Gaudet !… Adieu ; car revoilà mes larmes.

Lettre 109. Mme Parangon, à Ursule.

[La bonne dame lui écrit, d’après la précédente, pour tâcher de la toucher : mais il n’était déjà plus temps !].

Ier mai.

Ton long silence avec moi, ma très chère bonne amie, me donne les plus vives inquiétudes, surtout sachant que tu n’es plus avec ma tante Canon, et que tu vis, je crois, avec ton frère. Ma chère fille, c’est un jeune homme, qui doit nécessairement mener une vie très dissipée ; je ne sais si tu as bien fait de t’abandonner à sa discrétion ; au reste, j’attendrai, pour porter un jugement, que tu veuilles bien m’instruire toi-même : je l’espère de l’amitié qui nous unit, et de la certitude où tu es que je ne veux que ton bonheur. Mon amitié, chère Ursule, est à toute épreuve : veuille le Ciel que tu n’aies pas besoin que je t’en convainque, et que des circonstances fâcheuses ne me mettent jamais dans le cas de t’en montrer toute la force et toute la vérité ! je ne connais rien, quand j’aime, qui puisse me détacher de mes amis ; ils seraient coupables, au pied de l’échafaud, que malgré ma timidité naturelle, je m’élancerais vers eux, je les reconnaîtrais, je les arroserais de mes larmes ; je plaindrais leurs erreurs ; je détesterais leurs crimes, mais j’aimerais encore leurs personnes. Je leur dirais : 0 mes chers amis ! que le vice a dupés, égarés, perdus ! mes chers amis reconnaissez du moins qu’il est votre ennemi, et que la vertu vous eût rendus, sinon heureux, du moins tranquilles ; haïssez le vice en ce moment suprême, et revenez à la vertu : que je reçoive vos derniers sentiments, dignes de notre ancienne amitié !… Je les embrasserais ; j’essuierais leurs larmes, s’ils en répandaient ; et si la source en était tarie par la douleur, ou par la dureté, je porterai dans leur âme un rayon de consolation, ou un mouvement de tendresse, pour les faire couler… Quelles tristes images je te présente là, ma chère URSULE ! mais elles me poursuivent depuis quelque temps. J’ai des songes affreux, et sans y croire, je sens que du moins ils marquent l’excès d’agitation où sont mes esprits.

J’espère, ma très chère bonne amie, que toi, ou ton frère, voudrez bien me tirer d’inquiétude : elle peut être dangereuse pour ma santé. Ah ! URSULE ! il faudrait avoir mon cœur pour connaître tout ce que je souffre de votre indifférence … Adieu, ma chère Fanfan. Ne m’aimes-tu donc plus du tout ? Que t’ai-je fait, URSULE ? Parle ? si j’ai des torts, je mettrai mon bonheur à les réparer.

Lettre 110. Ursule, à Laure.

[La voilà tout à fait corrompue ; car elle raisonne le vice.].

7 mai.

Réconcilions-nous, ma chère ; en vérité je ne saurais tenir rancune : pourquoi t’en voudrais-je de quelques infidélités faites, à un absent ? tant pis pour lui, et tant mieux pour d’autres : je ne vois rien là dont le genre humain doive souffrir. Je veux être infidèle aussi, et j’aurai besoin de ton secours. Ne va pourtant pas croire que l’intérêt seul nous réconcilie ! non, c’est un sentiment de justice. Je vais te ressembler ; je te ressemble même déjà, et j’aurais l’abominable hypocrisie de te bouder, pour les mêmes choses que je fais ! Non, cela n’est pas dans mon caractère. D’ailleurs que faisons-nous, que tout le monde ne fasse ? La marquise elle-même trompe son mari pour Edmond ; elle trompe Edmond lui-même, quoique le favori du cœur, pour… En vérité, il faut être femme de qualité pour se donner ces licences-là ! J’imagine que se trouvant fort au-dessus du commun des hommes, elle croit qu’en descendant à son laquais, elle a, encore assez d’honneur de reste en comparaison d’une grisette ! Ce qu’il y a de certain, c’est que je me croirais tout à fait déshonorée, si j’en avais fait autant ; et que la marquise, elle, voit à peu près sur la même ligne tout ce qui est au-dessous d’elle. Edmond a tout découvert : il s’est fâché ; mais je l’ai forcé à demander pardon de ses reproches indiscrets, et le pauvre battu a payé l’amende. Il faut soutenir son sexe, et à tout événement, accoutumer les hommes, quels qu’ils soient, à ne pas se formaliser de quelques misères qu’une femme se permet, pour se désennuyer, et éviter la… Je cherche le mot ; je crois que la marquise appelle cela, la monopée ; elle tient cette expression d’un savant. C’est une charmante femme ! Est-ce qu’Edmond ne comptait pas qu’elle lui serait fidèle !… J’en ris encore. Je viens de lui faire à ce sujet, un raisonnement sans réplique : « La marquise trompe son mari pour toi ; elle manque à son devoir, à la vertu ; elle a, pour en venir à ce point, secoué tous les préjugés ; tu en as été ravi ; tu y as peut-être contribué. Comment veux-tu qu’une femme au-dessus des préjugés se gêne au point de t’être fidèle ? » Il a répondu : « Par amour. – L’es-tu ? » Il a gardé le silence. J’ai été bien aise de lui faire ce raisonnement, qui doit me servir à moi-même, et qui doit également fermer la bouche à ton pédagogue, s’il vient à découvrir tes fredaines, ou qu’il s’avise d’être jaloux. Ils nous ont ôté toute espèce de frein, et ils veulent que nous soyons retenues ! Cela me paraît contradictoire, inconséquent au dernier point. Mais les hommes le sont tous singulièrement à notre égard. Il n’en est pas un qui, en séduisant une femme mariée, en lui faisant trahir son mari, ne prétende ensuite qu’elle lui soit fidèle, à lui, le corrupteur ; c’est-à-dire, qu’ils voudraient allier le froid et le chaud, le doux et l’amer, la vertu et le vice.

Ce matin (pour revenir à mes affaires), j’ai eu besoin, pour moi-même de toute la force de mes raisonnements. Ce pauvre Cuvilier soupirait toutes les fois qu’il venait me faire chanter ; il baisait le bas de ma robe ; il était toujours prêt à se mettre à mes genoux… Cela m’a touchée, au point que pour me débarrasser de ses soupirs qui le faisaient chanter faux, et moi aussi, je lui ai répondu par un autre soupir. Il m’a entendue, et il a brusqué l’aventure. Je n’ai pas trop fait la renchérie. Mais je lui ai bien signifié ensuite que je ne voulais plus qu’il détonnât, ni qu’il fût distrait durant mes leçons. D’un autre côté, ce pauvre Gallini, qui se tue à me montrer le rigodon, m’impatientait par sa manie de vouloir me parler des mains pour arranger mes jambes et mes pieds ; j’avais beau lui dire, que j’entendais son français et qu’il pouvait parler ; il ne me parlait que d’une voix syncopée. Je lui ai demandé tout bonnement ce qu’il voulait ? Il a soupiré. J’ai soupiré aussi. Il m’a montré un sofa ; je l’ai regardé, … et j’ai bien voulu m’y laisser conduire. Je ne sais pas si ces deux indiscrets ont parlé de leur bonne fortune à Grandval : mais ce maître de déclaration qui ne m’avait encore paru enthousiasmé que de son art, l’est devenu tout à coup de mes attraits. Hier, à l’instant que je m’y attendais le moins, je l’ai vu à mes genoux. Je lui ai répondu par ces vers du Méchant :

« Une autre vous ferait perdre ici votre temps,

« On vous amuserait par l’air des sentiments.

« Moi qui ne suis point fausse. […].

« CLEON. Et vous pouvez cruelle !…

« Allons, parlez-moi comme Cléon à la vieille Florise ?

« CLEON. M’en préservent les dieux !

D’honneur, je vous adore, je brûle, je suis consumé. » Il ne m’a pas laissée tranquille, et pour m’en débarrasser, je l’ai traité comme les autres.

Ce matin, je ne. sais pourquoi ces trois hommes m’ont tourmentée successivement… Que voulais-tu que je fisse ?… J’hésitais cependant, quand j’ai entendu : « Hâte-toi de jouir ! » Je ne sais d’où cela venait ; mais j’ai pris le hasard au mot.

Un instant après, le marquis est entré ; le financier le suivait, et l’italien s’est fait annoncer : me voyant cette cour, je me suis assise sur le trône du plaisir, et je leur ai ordonné à tous de me divertir. Ils ont obéi. Mais si tu avais vu le marquis ! quel regard !… Il n’a pu y tenir. Il a rencontré Edmond en sortant : il s’est plaint ; et mon frère, instruit de ce qui venait de précéder avec mes maîtres, m’a fait des remontrances, des reproches… Je cherchais à lui répondre que c’était mon plaisir, que je l’avais voulu : mais il avait l’air si bon, tout en me grondant que je n’ai pas osé le mortifier. Je lui ai répondu par un aveu, ajoutant qu’il me fallait bien quelque dédommagement pour mes sacrifices ; que je n’avais écouté le marquis que par complaisance ; que je pouvais aussi quelquefois suivre mon goût, et accorder des faveurs dont on n’eût obligation qu’à moi seule ; qu’au reste, si mes maîtres lui déplaisaient, il pouvait les empêcher de parvenir jusqu’à moi ; que de ce côté-là, je n’avais rien à lui refuser. J’ai encore donné quelques autres raisons, qu’il est inutile de rapporter. Edmond avait je ne sais quoi dans les yeux : mes défenses l’ont singulièrement affecté !

Je reçois à l’instant une lettre de Gaudet. Il paraît que mon frère lui a écrit ses sujets de plainte ! Il s’adresse bien, n’est-ce pas ? Voyons…

Ah ! je meurs d’envie de rire ! Comment ! comment ! tu fais de ces aveux-là ! et tu les fais à l’homme… Oh ! pour le coup, petite cousine, la tête t’a tourné !… Gage que tu m’as craint ?… Enfant ! je t’aurais trahie ! va, jamais pour un homme, quel qu’il soit, je ne trahirais ma plus grande ennemie. Je t’envoie la lettre ; mais tu me la rendras. Tout ouvert entre nous, et le cœur sur la main : pour les hommes… c’est bien assez de ce que nous leur donnons : d’ailleurs, c’est tout ce qu’ils demandent. Ah ! sont-ils dignes de notre cœur et de notre amitié ?

Ainsi, ma chère Laure, nous voilà au pair, et c’est le vrai motif de ma réconciliation, comme je te l’ai dit en commençant.

Lettre 111. Réponse.

[Comme les femmes courent vite dans la carrière du vice,

dès qu’elles y sont entrées !].

12 mai.

Gaudet vient d’arriver. Prépare tes oreilles, ton cœur, et ton corbillon ; les premières pour l’entendre, le second pour l’aimer, le troisième pour recevoir je ne sais combien des plus beaux fruits du jardin des (…). Je lui ai fait lire ta lettre. Il paraissait en extase, et en l’achevant, il s’est levé dans une sorte de transport, prononçant des mots que je n’ai pas trop bien entendus. Il brûle de te voir ; il n’est pas encore débotté, et il voulait t’écrire ; je lui en évite la peine. Marque-nous s’il peut t’aller voir sur-le-champ ? Il serait charmé de te parler en particulier, avant de voir ton frère.

Autre nouvelle : la belle dame voulait partir ; elle y était décidée. Un je ne sais quel sentiment de componction l’en a empêchée. C’est dommage ! elle est charmante ! nous l’aurions mise à l’unisson, ainsi que sa petite bégueule de Fanchette, que je hais de tout mon cœur. Parbleu ! Edmond qui sait si bien forcer les filles innocentes, est un grand sot, de n’avoir pas encore rangé celle-là ! Est-ce que je n’avais pas autant de défense qu’elle ? là, voyons ? Il est clair qu’Edmond est un imbécile. Je finis par là car je lui en veux horriblement.

Réponse par le porteur.

Réponse.

Oui.

Lettre 112. Ursule, à Laure.

[Écarts effroyables de la pauvre infortunée.].

Un mois après la précédente.

Une jolie vie, ma mignonne !… En vérité, nous sommes de vraies libertines !… Heureusement il est parti ! Mais ce pauvre marquis ! il ne savait en vérité comment prendre la chose ! Je lui rétorquais ses arguments d’autrefois ; puis je riais comme une folle : il ne savait si cela était sérieux, ou un simple badinage. Edmond était plus instruit ; mais il n’osait parler. Ton conseil a été excellent ! je lui ai fermé la bouche. Que j’aurais ici une belle Relation à te faire !… mais il est tant de petits mystères !… Il faut pourtant que je m’y amuse : je suis lasse des réalités, je veux un peu exercer mon imagination… Foin de moi ! la jouissance l’éteint ; il ne me vient rien du tout ! Que ce petit Magot de N’ègrèt était un grand sot, de me dire que ça donne de l’esprit ! C’était apparemment pour me tenter par quelque chose ! mais je ne le suis pas de me débarrasser de ses importunités à ce prix-là. Je l’ai proposé l’autre jour à Marie. Elle m’a répondu, par une grimace, qui t’aurait fait mourir de rire… Voyons donc si je me mettrai en train par ces misères… Je vais écrire ab hoc et ab hac ; si, quand j’aurai fini, je vois que cela soit trop décousu, ou que j’aie été trop sincère, je serrerai ma lettre dans mon secrétaire, et tu ne l’auras pas.

Il faut avouer que Gaudet est arrivé bien à propos ! Je commençais à mourir d’ennui avec le marquis l’ami a jeté de la variété dans l’assommante uniformité qui me donnait des vapeurs. J’aurais envie de te peindre son début, lorsqu’il m’aborda le jour de son arrivée. J’étais sous le déshabillé le plus voluptueux : une simple gaze me couvrait, sans presque rien cacher, si ce n’est dans quelques endroits, où elle formait des doubles. Je me suis levée pour le recevoir ; ma mule, dont le talon gros comme le petit doigt, était fort élevé, a fait tourner mon pied : l’ami m’a recueillie dans ses bras, et ce qu’il n’aurait osé qu’après me l’avoir demandé, il l’a pris, un baiser à la Colombe. Nous sommes revenus vers mon sofa : il s’est assis, auprès de moi sur une jaseuse. Je lui ai fait signe de se mettre à mes côtés. Il s’est précipité vers moi avec un empressement qui m’a fait deviner son dessein… En vérité j’en étais charmée ! aussi n’ai-je pas fait la difficile… J’étais bien aise d’ailleurs, de savoir quelle tournure prendraient ses sermons, après cela. Car il en fait aussi. J’ai observé qu’il les contredisait dans la pratique. Mais voilà les hommes !… Soyez sage, réservée, donnant peu… (aux autres) ; prodiguant tout, au sermonneur. Il était un peu étonné, après ; moi, j’ai conservé la même aisance, il m’en a fait compliment. J’ai voulu rougir, et j’ai rougi. Ensuite je l’ai agacé, avec une coquetterie, qu’il a nommée délicieuse. Il n’a pu y tenir… J’ai voulu mettre les principes de mon mentor à l’épreuve. Ô ma chère amie, quand le mets est assaisonné à leur goût, ces philosophes se gorgent tout comme les plus grossiers des mortels : je n’oserais te dire jusqu’où j’ai mené le nôtre !… Je lui en ai fait honte ; et il n’en a point eu ; car avant de me quitter, il m’a fait une nouvelle prière. J’ai refusé net : j’ai pris à mon tour l’air pédagogue, et j’ai parodié la prude Parangon d’une manière qui l’a encore plus enflammé, Rien ; j’ai été inexorable. Il est parti.

Une heure après, j’ai reçu un billet de mon prudhomme :

Gaudet, à Ursule.

Tu es une divinité : car tu rends trop heureux, pour n’être qu’une magicienne. Ah ! belle URSULE ! tu feras des hommes tout ce que tu voudras, par ce qui les rend infidèles aux autres femmes ! Non, je ne te ; dirai plus d’être réservée ; l’univers y perdrait trop de bonheur ! charmante fille ! je te rends grâces ; tu m’as aujourd’hui fait connaître la félicité, et tu m’as conservé la vie ; il ne tenait qu’à toi d’en épuiser la source. Adieu ; et sois plus sage que ton.

MENTOR.

Tu vois qu’il n’est pas mal enthousiaste, et pas mal injuste envers son ancienne bienfaitrice.

Le lendemain, nous n’avons pu nous parler en particulier : je n’en étais pas fâchée, et je fuyais les occasions. Mais j’ai voulu porter un peu de désordre dans son imagination : je lui ai donné un rendez-vous, que j’étais sûre de ne pas réaliser ; le marquis en a profité. Depuis quelque temps, je tiens ce dernier au régime : comme il est assez pressant ; je me suis attendrie, et je l’ai mené où notre ami m’attendait. Il a fallu que ce dernier se cachât. Le marquis m’a exprimé sa tendresse, et j’y ai répondu. J’avais eu l’attention de me placer de manière que mon pied allait justement toucher le prisonnier ; je l’avançais en dessous, comme pour lui faire signe de ne pas remuer. Je voulais voir s’il se fâcherait, et s’il ne m’en donnerait, pas quelques marques : mais au contraire, j’ai senti qu’il le pressait tendrement de ses lèvres. J’ai été touchée de la peine que le lui causais, et j’en étais si réellement, pénétrée que le marquis a dû les plus heureux moments qu’il ait encore passés avec moi aux sentiments que m’inspirait son rival. Nous sommes ensuite sortis ; et je n’ai eu garde de revenir dans le boudoir : j’ai envoyé Marie dire à l’ami que j’étais engagée pour le reste du jour ; qu’il fallait remettre la partie au lendemain.

Ce jour-là, je me suis encore amusée à ses dépens : il m’a semblé que par là j’aiguiserais ses désirs, et que je leur donnerais une énergie que la plus belle femme ne sait pas toujours procurer. Je l’ai rendu témoin d’une infidélité que je fais au marquis avec le duc de ** son ami. J’ai pris la même position que la veille, pour la conversation ; j’ai avancé le pied dans un moment où je riais de tout mon cœur. Mais ce n’a pas été tendresse ici : le prisonnier m’a fait un mal horrible, et j’ai poussé un cri aigu. Ce qui a produit un effet merveilleux pour le duc ; il a cru… les hommes sont bien avantageux !… Je l’ai laissé dans son erreur. J’ai fini, la conversation, et nous sommes rentrés chez moi. Le marquis est venu ; on a joué, et j’ai fait prier notre ami d’être notre quatrième au vingt un.

J’attendais avec curiosité l’effet de mon expérience le lendemain. Il a boudé ; il n’est pas venu. Je me suis tranquillisée. Enfin le quatrième jour il a paru. J’étais seule. »Madame est seule ! – Oui, je vous attends. – Avant-hier, hier, vous m’attendiez ? – Non ; ce que j’ai fait, c’est exprès. – Ah ! cruelle ! – Aveugle, bénissez-moi ; je n’ai que vous en vue. » Il m’a comprise, et j’ai eu peine à modérer ses transports. Que de remerciements il m’a faits ! Comme il m’a exaltée !…

Mais un malheur nous attendait ce jour-là : je dis un malheur, parce que je crois que cela doit avoir fait de la peine à mon frère. Nous sommes passés dans mon boudoir des rendez-vous. J’ai pris par hasard la même position que les jours précédents, et ce qui m’a surprise, dans la même circonstance que la veille, je me suis. senti serrer le pied. Un mouvement de frayeur m’a fait le retirer vivement, en même temps que je me suis à demi soulevée pour regarder. Je n’ai rien vu. Ensuite faisant réflexion que ce ne pouvait être que le marquis, ou mon frère, j’ai fait la prude ; j’ai montré des regrets de ma chute ; j’ai versé des larmes. L’ami était d’un étonnement stupide ; mais il s’est remis. Je suis rentrée dans mon cabinet de toilette, où il est venu se mettre à mes genoux, en me jurant que Mme Parangon ne s’en, acquitterait pas mieux. Il croyait que je le faisais pour me divertir, et lui montrer tous mes talents. Cependant j’avais de l’inquiétude. J’ai sonné Marie, et je lui ai dit tout bas de savoir adroitement qui s’était caché dans mon boudoir. Elle est revenue me dire à l’oreille que c’était Edmond. Comme j’ai mes desseins à son sujet, j’en ai été charmée, dans un sens, et nous sommes retournés l’ami et moi. Je ne me suis pas contrainte et je me suis abandonnée à tout ce que le sentiment a de plus recherché, de plus délicieux. Il en était si émerveillé, qu’il n’a pu s’empêcher de me demander de qui je tenais ces charmants… Je suis bien fâchée de ne lui avoir pas dit que c’était de la belle. bégueule : mais j’étais trop occupée en ce moment. J’ai reposé mon pied à l’endroit de la cachette ; mais on n’y a touché que pour faire quitter imperceptiblement ma mule, que je n’ai pu retrouver. Ce qui a été cause que l’ami m’a reportée dans ses bras jusque sur mon sofa dans le petit salon, où j’ai voulu aller. Là, j’ai avoué à l’ami qu’Edmond nous avait vus. Il en a paru surpris, et il est sorti quelques instants après.

J’attendais l’orage. En effet, dès que l’ami a été parti, j’ai vu paraître Edmond, ma mule à la main. Il l’a jetée à mes pieds de sa hauteur, sans me dire un mot, et s’est retiré en levant les yeux au ciel. Je l’ai rappelé : mais il n’a rien voulu entendre. J’ai achevé ma toilette, et je me disposais à sortir, quand mon frère est rentré. J’ai jeté un coup d’œil sur la glace ; j’étais… à croquer… je ne me suis pas remuée. Il est venu me prendre la main. « Est-il possible ! – Que veux-tu dire ! – N’as-tu pas, tout à l’heure… – Eh bien, sans doute ! ne lui devons-nous pas assez ? ne le mérite-t-il pas autant que le marquis ? Voilà toujours où tu en reviens ! – Mais, c’est vrai ! c’est que tu m’y forces. Laisse faire à ma prudence ; va, je me conduirai pour le mieux. Si j’étais encore belle, ce serait autre, chose ; mais puisque m’y voilà, ne désobligeons pas nos amis. » Il n’a su que me dire. Il a encore levé, les yeux au ciel, il m’a serré la main, l’a baisée, et m’a quittée précipitamment.

J’ai appris ensuite indirectement que la marquise lui donne des chagrins par ses infidélités : il paraît que son attendrissement avec moi venait d’une comparaison, qu’il faisait de son sort avec celui du marquis, et peut-être même l’ai-je un peu consolé, en lui prouvant, que les autres ne sont pas plus heureux que lui. Car c’est une consolation au moins et je t’avouerai que je serais enchantée, en suivant mes fantaisies, d’avoir diminué le chagrin de mon frère ! L’ami l’a évité, depuis le tête-à-tête où nous avons été vus, et je crois que son départ précipité a eu pour cause la honte… de quoi ? de m’avoir rendu hommage ? En vérité, je lui en aurais voulu, s’il m’avait froidement admirée, j’aurais été incrédule à tous ses éloges ! Tu me diras si son départ a eu d’autres raisons ?

Ne voyant plus l’ami, j’ai laissé revenir les connaissances ordinaires que j’avais écartées. Mais un bonheur rare, qui m’est arrivé ! j’ai revu mon page ! Il est colonel, et charmant. Je l’ai aperçu par la fenêtre. Et vite j’ai envoyé Marie après lui pour lui dire qu’une jeune dame de ses amies lui voulait parler. Il est venu sur-le-champ. J’étais en gaze, comme le jour de la première réception de notre dépréjugeur, assise sur mon sofa le plus voluptueux. En me voyant, il m’a reconnue dès la porte. Il a fait un cri de joie, et s’est élancé jusqu’à moi. Je lui ai tendu la main en souriant. « Quoi ! C’est vous !… c’est vous, ma divinité ! c’est vous que j’ai le bonheur de revoir, et de votre aveu !… Mais, comment êtes-vous ici ? – je suis chez moi. – Fille, femme ? – Tous deux. – J’entends : vous êtes à quelque Midas ? – Point du tout ! je suis à moi-même : mais M. le marquis de***, ami de mon frère, vient souvent ici ; je jouis d’une certaine fortune, que j’ai acquise par des moyens légitimes ; j’ai vu le monde, et je ne suis plus si prude qu’autrefois. – Parle vrai ; tu es entretenue ? » J’ai souri ; car je ne voulais pas le faire languir. Il m’a traitée en officier ; je me suis conduite en femme qui sait le monde, et le boudoir a été visité. J’y ai pris la même posture, et, à ma grande surprise, pour le coup, mon pied a encore payé les torts qu’il n’avait pas ! J’ai été réellement inquiète.

Mais le page ne me donnait pas de relâche : il me jurait qu’il était le plus heureux des hommes, et que je le mettais hors de lui ; il a fallu écouter tout ce qu’il avait à me dire, et il n’a pas eu sitôt fini. Enfin, je l’ai renvoyé, sous prétexte que mon frère allait rentrer. « Est-ce bien ton frère ? – Tu ne me feras pas cette question, lorsque tu me connaîtras mieux : tu juges de ma facilité, par celle qu’une ancienne inclination m’a fait avoir pour toi ; va, je ne veux pas te répondre aujourd’hui sur ta question impertinente. » Il est sorti, un peu incertain si je lui disais la vérité.

Bien heureusement, je t’assure ! Aussitôt est entré le vieux Italien, qui m’a fait les plus belles promesses. Mais néant à sa requête. Cependant, comme c’est un homme décoré, je le traite avec politesse ; d’ailleurs, cela donne un ton à ma maison, et le marquis n’étant pas jaloux de ce vieux satyre, je me plais à le voir quelquefois soupirer. Je l’ai reçu dans mon boudoir, et nous avons parlé. Je l’ai fait placer de façon qu’il tournât le dos à la cachette : j’y ai porté le pied, qu’on a touché encore, mais sans me faire mal. Je n’ai plus douté que ce ne fût Edmond.

Dès que j’ai été libre, je suis revenue seule, et je l’ai découvert. Sans me plaindre, je l’ai embrassé, je l’ai fait asseoir à côté de moi. « Pourquoi m’épies-tu ? Ne veux-tu pas mon bonheur ? – Oui, je le veux : mais… – Laisse-moi donc le faire à ma fantaisie ; si tu me gênes, même en me donnant des plaisirs, tu les empoisonnes. » Il n’a rien répondu ; il a soupiré. Enfin, il m’a serrée contre son cœur très fortement et il m’a dit : « Fais donc ce que tu veux ; mais ménage le marquis ; je l’exige. – Je le ferai. Et toi, comment es-tu avec la marquise ? – Raccommodés, depuis la bassesse que tu m’as fait faire… Mais en vérité, elle ne te vaut pas… » Il m’a baisé la main, tout, troublé. Il m’est venu du monde que j’ai été recevoir, c’était le financier : Edmond n’était pas sorti, j’ai amené tout uniment mon Montdor dans mon boudoir, comptant que mon frère resterait pour m’y tenir compagnie. Point du tout ! en entrant, je n’ai vu personne. Comme l’endroit où j’amenais Montdor est la marque de la dernière faveur, dès qu’il s’y est vu, il s’est jeté à mes genoux, en me remerciant de mes bontés, et en m’assurant qu’il saurait en marquer la plus vive reconnaissance. J’ai demandé de quelles bontés ? « Mais, mignonne, ne vois-je pas… Tu doutes peut-être ? » Il a ouvert un portefeuille garni en diamants, et en a tiré pour cinquante mille livres d’effets au porteur : « Voilà des arrhes de ma reconnaissance, dont tu ne parais douter, belle reine daigne les recevoir. » Je les ai regardés, en lui disant « Mais ce n’est pas de votre reconnaissance que je doute, monsieur ! je songe seulement, de quelles bontés vous me remerciez ? – je suis dans le temple, le sacrifice s’accomplira ; voilà mon ex-voto. » J’ai ri de l’expression ; mais l’ex-voto m’a tentée. Cinquante mille livres ! J’ai pris le portefeuille, en lui disant. »Vous êtes une de mes premières connaissances, il faut bien avoir quelque indulgence pour vous ! » En même temps j’ai jeté le portefeuille sur ma jaseuse, – de façon qu’il tombât à terre. Montdor s’est mis en devoir de me prouver qu’il m’adorait : j’éludais adroitement ; je faisais comme ces enfants qui jouent à la baie ; je l’ai tantalisé ; les femmes le sont si souvent, qu’elles peuvent bien prendre leur revenge ! Pendant ce petit jeu, mon pied a cherché la cachette ; Edmond m’a fait connaître qu’il y était. J’ai alors poussé le portefeuille insensiblement de son côté, jusqu’à ce qu’il l’ait eu pris. Dès que je me suis aperçue qu’il s’en était saisi, je n’ai pas cru qu’il me fût permis de leurrer davantage un honnête homme qui payait si cher. J’ai souffert que Tantale portât les lèvres aux mets qui le fuyaient auparavant. Il s’est comporté en véritable affamé je souffrais pour le pauvre Edmond…

Quand il a été parti, c’était l’heure du dîner. J’ai présenté la main à mon frère, en lui disant : « Je t’assure que si tu n’avais pas accepté ce présent, que je te faisais, le financier n’aurait rien obtenu ! » Il a rougi, et a jeté le présent avec indignation sur mon ottomane. Je l’ai été prendre. « Il faut le garder, si tu ne veux pas que je sois au désespoir d’avoir favorisé un singe, qui ne m’inspire que de la répugnance. » Il l’a enfin repris, et l’a serré, non sans de grands soupirs… Jamais je n’ai éprouvé, une joie plus vive et plus pure ! si cela m’était arrivé vertueuse, je ne pourrais me lasser d’exalter les douceurs que procure la vertu mais c’est le vice, et je sens que cela me le rend beaucoup moins laid. Le marquis est entré pour lors, et nous nous sommes mis à table. J’ai été le reste de la journée d’une gaieté bruyante, et si folle, que mon frère et le marquis m’ont demandé la raison ? J’ai dit tout bas à Edmond : « je n’en ai pas d’autre que le plaisir que tu m’as fait. » Il a été touché de ces sentiments ; il m’a baisé la main, en disant au marquis : « C’est un excellent cœur ! quel dommage que la tête soit si folle ! » Et comme le marquis sait qu’Edmond est absolument dans ses intérêts, il s’est tranquillisé… Il a quelquefois eu beaucoup moins de sujets d’inquiétude, que rien ne pouvait le calmer !… Mais les voilà, ces bonshommes ! Trompons-les bien ! car, fussions-nous des Lucrèces, ils n’en seraient pas plus heureux ; c’est une pure duperie que de leur être fidèles ; ils n’y gagnent rien, et nous y perdons.

Je serais la plus ingrate des femmes, si je ne rendais pas la gloire à qui elle appartient : mon bonheur actuel est l’ouvrage de l’ami ; sans lui, entre nous, que serais-je ? supposons la femme du marquis ? je serais bornée, contrainte ; sans doute réduite à garder mon appartement dans une triste solitude, à voir une maîtresse inspirer tous les sentiments qu’on me jure, et jouir de tous les plaisirs qu’on me prodigue : car il ne faut pas croire, que devenue femme du marquis, j’aurais eu la liberté dont il laisse jouir son égale, une femme qui a des parents qui prendraient sa défense, et une forte dot, qu’on pourrait lui faire restituer, j’aurais le sort de toutes les grisettes qui épousent des marquis, si ces derniers ne sont pas des benêts, comme un certain comte : je serais méprisée, réduite à la compagnie de mes femmes ; je n’aurais pas même, si ce n’est en cachette, la société de mes laquais. Oui, l’ami est un génie ; lui seul, véritablement au-dessus des préjugés, a su me rendre réellement heureuse, et je crois que mon frère le serait également, s’il s’était entièrement abandonné à ses conseils ; si, comme moi, il lui avait livré son corps et son âme. En effet, quelle mort elle fut jamais dans une situation plus agréable ! Tout me rit autour de moi : j’ai le plaisir, comme certaines princesses, de choisir les plus beaux hommes, et de leur jeter le mouchoir, qui est toujours ramassé avec des transports de reconnaissance. Aucune étiquette ne me gêne ; on sait que je fais ce que je puis, dans ma situation. mes gens eux mêmes, qui savent tout, ne me méprisent pas. Je suis fille, maîtresse de moi, et c’est mon état que de faire des heureux… Je n’ai. pas eu le bonheur d’avoir un père comme celui de Ninon, l’ami m’en a servi ; je lui dois plus qu’à mon père charnel… Tu vois que cela coule de source, et que je ne saurais m’arrêter, quand il s’agit de marquer ma reconnaissance pour l’ami.

À présent, ma chère Laure, auras-tu cette lettre ? Il faut que je me consulte… Oui, je vois que j’ai encore laissé un petit repli dans mon cœur à la discrétion. Remercie-moi ! Il faut être aussi bonne que je la suis, et aussi tendre amie envers toi, pour te donner… que sait-on ? des verges pour me fouetter un jour. Rends-moi la pareille, si tu es généreuse ; ou…

Lettre 113. Laure, à Ursule.

[Elle lui rend confidence pour confidence en turpitude.].

21 juin.

Quelle que soit ma répugnance pour les relations, cousine, la crainte que tu me croies disposée à l’indiscrétion, me fait surmonter ma paresse naturelle : je vais te donner un otage ; et s’il n’est pas aussi riche que le tien, il faudra t’en prendre, non à mes discrétions, mais à mes attraits qui ne sont pas aussi piquants ni aussi courus que les tiens. Sans préambule, j’entre en matière : car si je n’aime pas les relations, j’aime encore bien moins la morale et les préfaces.

Tu sais ma première aventure. J’étais innocente dans toute la valeur du terme, quand M. Edmond, qui n’était encore qu’un paltoquet, mais que je croyais un petit maître du premier ordre, m’en imposa par, son air demi civilisé. Il cueillit ma fleur : je n’en avais qu’une ; mais dix lui auraient également été sacrifiées, tant je me croyais honorée de ses attentions. J’étais si neuve, que je ne me doutais seulement pas de ce qui pouvait en résulter : je pensais que pour faire des enfants, il fallait absolument être mariée en face d’église. Je me croyais fort aimée : à présent que je me rappelle sa conduite, je vois clairement que monsieur s’amusait aux dépens d’une innocente. Mais il faut avouer qu’il avait déjà fait quelques progrès dans la philosophie, puisque notre parenté ne le retint pas. Je passe mes chagrins : je les ai oubliés. L’ami nous fit partir pour Paris, ma mère et moi : il nous y logea fort décemment, mais au-dessous de ce qu’il aurait désiré, afin de ne pas nous éblouir tout d’un coup, et de, laisser, quelque prix à ce qu’il devait faire ensuite. Cependant il n’attendit pas que je ne portasse plus les livrées d’un autre, pour me revêtir des siennes. Je cédai de bonne grâce à la reconnaissance. Je fis ma fille, et je me rétablis. Ce fut alors que l’ami nous logea plus somptueusement, et qu’il employa pour nous les ressources heureuses de son génie. Ma mère ne voyait rien de ce qui se passait : les chagrins qu’elle se forgeait à elle-même l’avaient déjà absorbée presque autant qu’elle l’est aujourd’hui ; la machine mangeait, dormait, parlait, voyait, entendait ; mais l’esprit ne discernait plus.

Je vécus fidèle, tant que je fus sans connaissance. Tu vins à Paris tes confidences, dans le temps même où tu étais bégueule, m’éclairèrent sur ce que je valais. Jusqu’à ce moment, je n’avais encore fait aucune attention aux propos qu’on me tenait, ni à certains gestes, qui sûrement annonçaient quelque papier : je devins plus observatrice, et je ne tardai guère à m’apercevoir que je n’étais pas sans adorateurs. Je t’imitai, dans ta conduite, et faute d’en connaître une meilleure, ce fut le modèle que je me proposai. Mais comme j’étais plus libre, j’allai aussi beaucoup plus vite, et dès avant que l’ami fît sa longue absence, j’avais déjà filé une intrigue, sauf le dénouement. Il partit enfin. Le temps de son absence fut fécond en événements. Tu fus enlevée, violée ; Edmond vint ; je le revis avec intérêt, et je couchai son cœur en joue dès le premier moment. Je ne sais si ce fut mon goût ou ma vanité qui me fit désirer sa conquête ; mais cette idée ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Je savais par toi sa passion pour la belle Parangon, et qu’il l’avait traitée comme tu l’avais été par le marquis ; tout cela lui donnait à mes yeux un prix infini. Je pensais en moi-même quelle gloire j’aurais de le rendre infidèle à cette fière beauté : car mon but était qu’elle le sût, et qu’elle en fût jalouse.

Mais à travers tout cela, Edmond eut l’intrigue de la marquise ; moi, je me ressouvins de la mienne : on ne m’avait pas perdue de vue. J’accordai un rendez-vous chez moi. Tu étais alors avec Lagouache, et tu ne m’avais pas encore écrit ta relation ; de sorte que je te croyais au faîte du bonheur, et rassasiée de jouissances. J’en étais un peu jalouse, et je me dis : « Serai-je donc la seule qui me priverai, tandis que les vertus les plus sauvages se laissent enlever, violer, et qu’après ces malheurs cruels arrivés à leur pudeur, elles trouvent la chose assez ragoûtante pour en vouloir tâter encore ? Essayons-en aussi. » Je faisais ces réflexions, profondément recueillie sur mon sofa, lorsque mon galant se fit annoncer. Je le reçus d’un air ouvert, qu’il crut agaçant ; car il brusqua si vivement l’aventure que j’en fus un peu honteuse. Hélas ! j’ignorais encore que c’est le bon ton, et ta seconde relation (que j’ai vue) m’a ôté là-dessus tous mes scrupules. Il en agit assez bien, à sa brusquerie près, et me fit un joli présent. Il revint deux ou trois fois. Je m’en lassai ; je me ressouvins successivement des autres, j’allai aux endroits où je les avais rencontrés le plus souvent, et que je ne fréquentais plus ; ils reparurent sur mes pas ; et je donnai le mouchoir tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Voilà ce que t’a dit la femme de chambre que j’ai renvoyée, et ce qui t’avait refroidie avec moi.

J’abrège, parce que, je n’ai pas, comme, toi, le talent de relater : notre réconciliation s’est faite, et je t’avouerai que ton motif m’a si bien gagné le cœur, que je suis à toi pour jamais.

Il s’agissait de rendre Edmond infidèle à deux beautés ; la présente, dont il jouissait, et l’absente qu’il désirait. Après avoir passé par différentes mains, je sentis mon goût pour lui se ranimer plus vivement que jamais. L’ami allait revenir ; il fallait se dépêcher, quoique ce ne fût pas mon intention de lui en faire mystère (c’est-à-dire de cet article seulement). La marquise fut infidèle ; Edmond en fut piqué : il vint s’en plaindre à moi ; je le consolai, je le louai ; je lui pressais les mains dans les miennes ; je les ai douces et potelées ; cela fit sensation. Il me prit un baiser, que je rendis. C’était le coup de briquet ; le feu prit à l’amorce… Qu’Edmond mérite bien d’être la folie des femmes ! En vérité, sa prude cousine n’est pas de mauvais goût, et je crois que la commère ne serait pas fâchée d’avoir encore des pleurs à verser, un viol à souffrir, et une pénitence à faire. J’écrivis ma chute à l’ami, en ces termes :

Foudre éclate ! tonnerre tombe, écrase ! Terre tremble ! Soleil pâlis, recule ! Et toi Lune éclipse-toi ! que tous les éléments se déchaînent ; que la mortalité se mette sur les moutons et sur les poules ; que les puces naissent par fourmilières, et désolent les belles ; que tout en un mot se bouleverse dans la nature ! Laure, la perfide Laure, a… trahi l’orgueil de son amant ! Oui, la fidélité, qu’il croit qu’elle lui doit s’est éclipsée totalement, entre minuit et une heure : le premier contact à 1h30 minutes ; l’immersion totale à 1h30 minutes 2 secondes. Adieu je vais pleurer… c’est-à-dire, rire aux larmes.

LAURE.

Depuis ce temps-là, je reprends de temps en temps quelqu’un de mes anciens amants, suivant qu’ils sont généreux ; car je suis un peu intéressée ; c’est mon défaut ; j’ai observé que les vices dorés ressemblent comme deux gouttes d’eau aux vertus, et si j’étais médecin des mœurs, une Socrate, par exemple, qu’on m’amenât bien des scélérats à guérir, je dirais, Pour honneur ravi par trahison, bassesse, friponnerie, m-ge, concussion, V. de l’or. Item, pour honneur féminin, chasteté, modestie, perdus, R. de l’or, changeant seulement le V. en – R. [Allusion aux formules de pharmacie : V. versez ; R. récipé.].

Adieu.

P.-S. – Je te renvoie la terrible lettre que l’ami t’a écrite contre les spectacles, les acteurs, les actrices, etc. : elle m’a fait bien rire ; j’ai eu la pensée de l’adresser au semainier des Français, qui est de ma connaissance pour le prier de la faire imprimer, et d’en donner copie à ses camarades mâles et femelles. Quant à mon sentiment, je pense que l’auteur de la lettre doit se rétracter. Je te charge de l’exiger. Que savons-nous, hélas ! ce que nous serons un jour ? Il doit aussi des excuses à quelques auteurs… mais cet article, à son aise.

Lettre 114. Ursule, à Gaudet.

[Elle lui expose son art pour le libertinage. Hélas ! l’infortunée le paiera cher !].

30 juin.

Me voilà presque brouillée avec le marquis, et davantage encore avec Edmond. Ce dernier est, je crois, jaloux, mais beaucoup plus que le marquis lui-même. J’étais si heureuse ! jamais vie ne réunit tant de plaisirs que la mienne, pendant environ un mois, le temps de votre voyage compris ! mais à présent, ce ne sont que des plaintes, des soupirs, des brouilles. On me reproche surtout mes complaisances pour vous : c’est mon plus grand crime aux yeux d’Edmond. Il me dit hier soir des choses très dures, et appela ma maison par un très vilain mot. Cela me surprit, et les larmes m’en vinrent aux yeux. Il eut regret de sa brutalité ; il m’en demanda pardon, et me promit de se contenir, pourvu que je bannisse tous mes amants. J’ai promis ; mais bien résolue de ne pas tenir…

Où en serais-je, avec la dépense que je fais ! Voilà plus de cinquante mille écus que je dépense, depuis un an, et le marquis n’a guère fourni que quatre-vingt mille livres : encore commence-t-il à se plaindre. C’est que sa femme, de son côté, fait aussi une forte dépense : surtout depuis quelque temps, que nous nous sommes écrit. Il est inconcevable (c’est une réflexion que je faisais ce matin) combien une femme entretenue coûte ! c’est quelque chose d’effrayant ! Si elle veut plaire, exciter des désirs dans tous ceux qui l’approchent, il faut qu’elle se diversifie, au point de ne jamais se ressembler : pour être toujours appétissante, il faut du neuf tous les jours ; il lui est, impossible de mettre deux fois les mêmes choses, la plupart trop fragiles, à moi, par exemple, les gazes, les chaussures ne me servent qu’une fois : Marie et Trémoussée s’emparent de ma dépouille chaque soir. Je sais bien que les autres femmes entretenues n’en agissent pas avec autant de prodigalité ; mais qu’est-ce que cela, en comparaison de moi ? J’en ai vu que je n’aurais pas voulu toucher avec des pincettes : des souliers dont le talon était crotté ; des bas de trois jours au moins ; des bonnets presque salis ; une chemise de deux jours. J’en prends deux ou trois dans la belle saison, et une seulement en hiver, par paresse. J’ai déjà fait remonter dix fois mes diamants ; chaque mouchoir ne me sert qu’une fois. Aussi tous les, hommes m’adorent ; ils ne trouvent rien en moi qui ne soit la propreté même : car si je suis si attentive, pour ce qui me touche, et n’est pas moi, vous devez croire que je la suis davantage encore pour ce qui est moi-même.

Quant à mes meubles, on les croirait vivants, et ils ont leur coquetterie : c’est un talent dans lequel je me suis perfectionnée depuis votre, absence. Outre leur somptuosité, ils ont la volupté pour âme ; car j’ai voulu qu’ils en eussent une. Mes sofas sont d’une façon particulière : mes chaises pliantes, mes ottomanes, mes bergères, etc., me reçoivent dans leurs bras, et paraissent plutôt des êtres actifs qui m’étreignent, que des meubles passifs qui me portent. Tout cela coûte des sommes immenses. J’ai des tableaux : ce ne sont pas des chefs-d’œuvre, à l’exception de ceux de mon frère, qui ont beaucoup de mérite ; mais ils peignent la passion que je veux exciter, dans toutes les attitudes, graduées avec art par moi-même ; et chacun est en opposition avec une glace. qui le reflète : ils sont placés de manière qu’il y en a toujours un de vu, des trois qui accompagnent chez moi chaque trône du plaisir. Celui des préludes est libre et tendre, celui qu’on voit dans l’ivresse, est licencieux : et celui qu’on ne voit qu’ensuite, exprime la reconnaissance ; il est suivant les preuves que j’en attends, et il les indique. C’est moi dans le premier et le troisième tableau ; c’est une autre dans celui du milieu, parce que l’émotion, même celle du plaisir, quand elle est aussi fortement exprimée que je l’ai fait rendre, contracté les muscles, et enlaidit toujours un peu. Vous demanderez comment on voit ces trois différents tableaux, sans doute placés dans le même cadre ? C’est encore ici une de mes inventions – il y a un petit bouton d’ivoire au parquet, à la portée de mon pied ; ce bouton a un fil d’archal qui passe par-dessous le bois, et qui va faire glisser la toile de chaque tableau, dès que je l’ai poussé. Ce mécanisme est très prompt, et ne fait aucun bruit. J’ai joui quelquefois de l’étonnement de mes adorateurs. Il en est qui croient s’être trompés, et qui pensent avoir vu le premier et le second tableau dans une autre pièce. Un a voulu voir s’il n’avait pas été déplacé par quelqu’un : il a tout visité, et ayant trouvé un mur solide, il n’a su qu’imaginer. Il y a cent ans, que je lui aurais persuadé que j’étais une fée, ou une magicienne : mais aujourd’hui, il n’y a plus moyen ; il faut rester femme, sauf à se rendre la plus séduisante que l’on peut : cependant il y aurait beau jeu ! car on ne trouve pas même le fil d’archal du ressort ; c’est qu’au troisième, il quitte le tableau, et je remonte la machine à chaque fois. Les ressorts de mes sofas ont encore plus de perfection.

J’ai fait peindre quelques-unes de vos estampes, et j’espère qu’à votre dernier voyage, vous me fournirez de nouveaux sujets d’après nous… J’oubliais de vous dire que la vertu même ne pourrait être sage sur mes meubles. : j’aurais fort envie d’y voir la belle Parangon, Edmond à ses genoux : parbleu ! c’est un plaisir que je voudrais me donner ! Ce qui me fait penser à cette folie, c’est que Fanchette est venue me voir un de ces jours, mais bien accompagnée ; on me regarde comme une femme dangereuse. Je l’ai fait asseoir, exprès, sur le plus animé de mes sofas. Elle s’est aussitôt relevée avec une sorte de frayeur. J’en ai beaucoup ri. Cependant l’innocente ne s’y connaît pas si c’eût été sa pudique sœur, j’aurais pu donner à sa frayeur un motif plus éclairé.

J’ai bien des amants ! je les rends tous assez contents de moi : mais c’est un travail !… N’allez pas rire ! c’est un travail d’esprit, que je veux dire. Il me faut une adresse infinie pour concilier les rendez-vous, renvoyer les traîneurs, distribuer à tous ces gens-là, quand ils sont rassemblés, des attentions qui ne me commettent pas, de sorte que ce que je fais à chacun soit précisément dans ses idées, la marque distinctive de la préférence. Il faut préparer tout cela dans le tête-à-tête, sans avoir l’air d’en convenir avec eux. Cette étude m’occupe beaucoup ! et souvent, tandis qu’on me croit livrée au sommeil, je réfléchis aussi profondément qu’un ministre d’État. L’étude de ma toilette succède : vous savez quels détails elle exige ! quelle imagination il me faut chaque jour : car s’en rapporter aux ouvrières, ce sont des brutes, même à Paris. Rien de si galant, dans son origine, que la robe à la française : c’était un corsage élégamment fait, dont une étoffe en plis gracieux recouvrait le dos, plutôt pour masquer les épaules, ou leur rondeur, que pour ensevelir la taille : voyez où les maudites ouvrières l’ont amenée ? c’est à présent l’habillement le plus maussade ; il donne aux femmes, même aux plus sveltes, l’air de ruches à miel ambulantes. Mon goût, à moi, prescrit tout, imagine tout ; je fais défaire, refaire, je déchire, je coupe, je jette au feu tout ce qui me déplaît, et je le fais recommencer : j’ai dix ouvrières, car je manquerais à tout moment d’habits. Chacune de mes robes est faite de manière, qu’à les voir, fût-ce à la friperie, ceux qui me connaissent m’y retrouveraient : c’est un compliment que me fit l’autre jour l’ambassadeur de***. Ma chaussure ne m’exerce pas moins que mes robes : c’est la partie de la parure où l’âme d’une femme se montre davantage ; moins cet article tient à nous, plus il semble vil et bas, et plus il doit être soigné ; mes chaussures non seulement ont de la grâce, mais une grâce unique, qui n’est qu’à moi ; ni Laure, ni la marquise, ni… J’allais dire la Parangon, mais celle-là, sans avoir les grâces comme moi, elle les a d’une autre manière, que je préférerais, si j’étais elle sa beauté majestueuse est d’un autre genre que la mienne, et son goût est exquis pour son genre de beauté ; mon frère, qui n’est pas un automate en amour, l’a bien senti ! il me disait un jour : « Je connais deux personnes qui sont absolument espagnoles pour les pieds, et qui devraient, comme les belles ibériennes, ne les montrer, que pour annoncer la dernière faveur : car il est impossible de les voir, sans éprouver les plus violents désirs. » Je lui demandai qui ? Il me regarda : « Vous êtes la seconde pour moi. » Il me dit ensuite, qu’en voyant ma chaussure et celle de Mme Parangon, on ne pouvait s’empêcher de sentir que cela devait appartenir à une jolie femme… J’adopte le blanc de préférence ; mais j’emploie aussi les autres couleurs, surtout le noir, qui fait quelquefois à merveille ; le rose, le vert, mais il veut de la broderie ; l’orangé, le bleu céleste, le gris perle, les étoffes d’or et d’argent pour les mules, etc. La façon varie : la plus galante, celle qui fait plus d’impression, est une pointe aiguë, un talon mince et fort haut ; mais il faut que la forme soit aisée, qu’elle ne paraisse pas fatigante, et c’est à quoi je veille ce qui m’a donné le goût des talons élevés, auxquels je me suis si bien habituée, qu’ils ne me gênent pas, est d’abord la grâce que j’ai vu qu’ils donnaient à la belle Parangon, ensuite, un mot de mon frère, qui causait avec le marquis : « J’aime singulièrement les talons minces élevés pour les femmes : parce que ce genre de chaussure est plus éloigné du nôtre, et par conséquent a le sexe opposé ; cela donne en outre aux femmes une marche moins facile, plus molle, plus voluptueuse ; une marche qui semble nous demander notre appui. » Je goûtai beaucoup cela, et j’en fais mon profit. Enfin, malgré la mode des talons bas, je vis un jour au Palais-Royal une jolie femme en talons hauts et minces, dont je fis la comparaison avec une autre jolie femme à talons bas ; la première avait l’air d’une déesse, la seconde, d’une petite caillette. Le talon court d’ailleurs, grossit la jambe d’une femme, et lui ôte toute la grâce du bas : je trouve que celles qui adoptent cette mode, entendent bien mal leurs intérêts ! Cependant, je porte quelquefois des chaussures basses : mais alors le devant est fait de manière qu’on les croirait élevées, et les talons en sont toujours très minces. Mes bas sont du plus beau blanc, souvent à coins d’argent, surtout lorsque le costume que je dois prendre exige une jupe courte. Rien n’est à négliger. Mais mon chef-d’œuvre de goût, d’élégance, de coquetterie c’est la coiffure : les pieds et la tête sont le plus important de la parure ; le proverbe qui le dit, en est trivial ; c’est par ma coiffure, que je me donne tous les jours une physionomie nouvelle, et du caractère que je la veux, tantôt en cheveux, tantôt en bonnet ; mais surtout par mes bonnets. J’en change plusieurs fois le jour, si j’en ai le temps, suivant les personnes que j’ai à recevoir, et je deviens tour à tour agaçante, ou modeste, ou coquette, ou prude, ou folle, ou bacchante, ou naïve, ou effrontée, ou honteuse ma coiffure me donne l’âme que je veux, et en y joignant l’expression des yeux, je tromperais… Gaudet lui-même. Mes amants me possèdent sous tous ces caractères : il en est qui me reconnaissent difficilement, et qui me regardent à deux fois. Ce n’est pas tout, mes détails avec eux sont proportionnés au costume que j’ai choisi ; et je prends ce costume, ou d’après la façon dont je me trouve montée ; ou d’après la connaissance de ce qui plaît davantage à l’amant que je veux favoriser ; ou d’après l’idée que je veux lui donner de moi ; ou enfin d’après le genre de plaisir que je veux lui procurer. La coiffure en bacchante annonce une Cléopâtre ; celle en folle, une badine, qui leurre et couronne, tour à tour ; celle en naïve, une vierge, qui se défend avec maladresse ; celle en effrontée, que je veux prévenir, et faire un Encolpe de mon amant ; celle en honteuse, que je veux me défendre, par ces finissez donc charmants de la jolie G** ; celle en prude, que je veux ressembler à la Parangon, et qu’il faut employer la violence ; celle en coquette, que je veux jouir à la M***, et me servir du secours de mes meubles. Chacun voit ainsi, en m’abordant, le sort qui l’attend dans mon boudoir : et comme chacune de ces choses a ses détails agréables, je ne me suis pas encore aperçue que personne ait été mécontent du sort que je lui préparais.

Voilà ma philosophie, à moi, l’ami, et non pas les billevesées d’astronomie ou de physique dont vous remplissez la tête de mon frère, et que la Parangon paraît posséder tout aussi bien que vous. Ce n’est pas que je ne raisonne quelquefois : je me suis fait des principes, dont je vous entretiendrai peut-être quelque jour.

On me flatte que j’aurai un amant de la première distinction : c’est mon maître de danse qui se mêle de cela. Il m’a prévenue que cette affaire ne me gênerait pas ; que suivant toutes les apparences, j’en serai quitte pour une nuit ou deux ; attendu qu’il n’est guère possible que ce personnage m’ait en titre : vu que cela m’exposerait ; je ne passerai que pour une simple fantaisie du moment, et je n’aurai absolument rien à redouter. C’est précisément ce que je demande : je hais l’esclavage, et je ne suis pas encore blasée. J’espère que je ferai là un bon coup de filet ; je travaille aux préparatifs ; ma parure sera unique en son genre : il n’y entre que de la gaze brillantée la plus claire, tout en est, jupes, robe ; la chemise sera de mousseline transparente. Je garderai cette parure pour vous la montrer. Adieu, l’ami ; c’est assez causé, je crois car cette lettre est un vrai babillage de femme.

P.-S. – Les théâtres, les acteurs, les actrices, les auteurs, toute la séquelle vous en veut ; Laure a montré votre lettre que je lui avais confiée ; cela me fâche : car je crois qu’au premier jour, j’aurai besoin de m’affilier aux privilégiées des coulisses ; elle sent aujourd’hui qu’elle a fait une imprudence, et craint pour vous. Que faire à cela ?

Lettre 115. Réponse.

[Il montre ici d’autres sentiments sur le théâtre et les comédiens, et sur tout ce qu’il a frondé.].

4 juillet.

Que faire à cela ? En rire : la colère de messieurs les histrions ne doit produire que cet effet-là. Je voudrais qu’il se fût agi d’Edmond, et vous auriez vu, ma belle, ce que je lui aurais dit, pour le détourner de prendre le parti du théâtre !… Mais avec vous, je serai plus modéré, parce que vous êtes plus raisonnable que votre frère ; du moins, j’aime à me le persuader.

Vous ne voulez plus être actrice ; l’amitié, le zèle pour votre intérêt m’avaient fait outrer les choses ; à présent je vais découvrir mes véritables sentiments. Ce que j’ai dit des représentations est vrai : mais tout a ses abus, tout a ses inconvénients et ses avantages. Or les inconvénients du théâtre sont moindres que ses avantages. La représentation est un amusement légitime, qui nous donne le plaisir, et le plaisir est le baume de la vie. En effet, ma chère fille, les besoins sont bien tristes, bien uniformes ! qui n’a que les besoins, sans connaître les plaisirs, n’est ni heureux, ni malheureux, il végète. Celui qui n’a que les besoins, et qui connaît les plaisirs, est souverainement misérable. C’est l’état de l’homme social, en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Russie, en Turquie, dans tout l’Univers policé. On ne me le disputera pas : dès lors l’amusement du théâtre est légitime, il est nécessaire, comme tous les autres agréments de la vie. Si les besoins sont uniformes, les plaisirs sont infiniment variés ; ils jettent dans la société une diversité, qui en fait le charme ; ils ne font pas le bonheur chacun en particulier ; mais ils le font tous ensemble : il est impossible à l’homme de les goûter tous ensemble, c’est pourquoi la jouissance complète du bonheur est une chimère ; mais celui qui fait succéder des plaisirs variés, purs, non sujets à être suivis du repentir, est le plus proche du bonheur. Le spectacle, à Paris surtout, est un des plaisirs qui constituent le bonheur. Eh ! je serais assez ennemi du genre humain, pour réprouver ce plaisir ! je regarderais comme vils ceux qui le procurent ? Moi, je serais assez méchant, assez dépravé, pour mépriser Doligni ! cette femme vertueuse, au théâtre, et le modèle de son sexe ! Je n’applaudirais pas aux grâces de la jolie Fannier ? au jeu fin de Luzi ? à l’intelligence de Mlle Dugazon ! je n’admirerais pas les brusques élans que Sainval a dérobés à la sublime Dumesnil ! Je ne reconnaîtrais pas que la belle Raucour remplacera, quand elle le voudra, cette actrice, dont le nom honore l’art, et dont l’art surpassa la nature, Clairon… À ce nom je m’enflamme, et si j’étais adoreur par goût, je lui dresserais des autels ! je ne reconnaîtrais pas que Vestris rend l’horreur de la scène de Gabrielle au-delà de ce que l’imagination osait se figurer ! Quoi ! je serais de mauvaise humeur, quand l’aimable Contat me retrace dans ses rôles d’amoureuse, et la sensibilité de la nature, et le jeu séduisant des Gaussin, des Hus, des Guéant, ces actrices charmantes à qui Vénus avait prêté sa ceinture ! Quoi ! Brizard ne m’inspirerait pas le respect, la vénération ! je ne verrais pas dans Larive, cet acteur que demandait Baron, élevé sur les genoux des reines, formé par les grâces, plus beau que Pâris, dont le jeu sage, un peu gâté par le parterre de Paris, eût tari les larmes que je donne à Lekain ! Ô sublime Roscius ! ô Lekain ! quand j’allais et t’entendre, et t’admirer, en te voyant paraître sur la scène, je te remettais mon âme, pour la mouvoir à ton gré ; et tu la mouvais toujours fortement, mais délicieusement, tant était profonde la connaissance que tu avais du cœur humain ! Incomparable acteur, tu n’es plus ; une des sources du bonheur est à jamais tarie pour moi… J’ai perdu Bellecour, cet acteur longtemps froid, plus longtemps naturel ; je ne verrai plus cette scène de rupture dans la Réconciliation normande, où Mlle Gauthier et lui me faisaient pousser le cri de l’admiration. Mais j’ai encore Molé ! Petits maîtres français, adorez-le ; en vous jouant, il vous a rendus aimables : nos danseurs ont été à Londres pendant la guerre qui désole la patrie : ah ! pourquoi Molé n’y a-t-il pas été aussi ! son talent enchanteur, en rendant aimables au farouche Anglais jusqu’à nos ridicules, nous en eût fait chérir ; il aurait adouci ce peuple magnanime, mais trop dur encore, et qui est à deux siècles de l’urbanité française. Si Brizard me pénètre de vénération, dans les vieillards tragiques, Préville, peut-être plus habile encore (car je n’ose prononcer entre ces deux hommes), Préville m’étonne par son double talent : mais où je l’adore, comme rival de Brizard, c’est dans ses rôles de bonhomie : il me fait respecter, par le sublime de son art, un Antoine, garde magasin ! Dans Eugénie, dans le Bourru bienfaisant, quelle vérité !… Si le drame est un mauvais genre, ô Fréron, ô Delaharpe, ô Cailhava, ô vous tous, auteurs et journalistes, qui le décriez, je vous indique le coupable : allez aux Français ; saisissez Préville ; liez-le, garrottez-le ; jetez-le dans un cachot. Revenez, avant qu’ils soient instruits du sort de leur confrère, mettez la main sur Molé, sur Brizard ; ne vous avisez pas d’épargner la sensible, la touchante Doligni ! qu’elle soit entraînée sans miséricorde, et traitée comme les Vestales, qu’elle n’imite qu’en beau ; enterrez-la vive, et le drame l’est avec elle : faites ensuite à votre aise étrangler Préville et son Épouse, Brizard et Molé. Je vous garantis que cela sera plus efficace que dix extraits de Fréron, de Grosier, de Royoux ; que cent Nouvelles salles de Delaharpe, et que toutes les déclamations des gens de goût. Quoi ! je serais assez dépourvu de sensibilité, de sens commun ; je serais assez brut, assez huître, pour ne pas être délicieusement ému, quand le Père de famille (Brizard), son Fils (Molé), la jeune Sophie (Doligni), me peignent avec la touche de la vérité, un de ces événements de la vie humaine, qui me remettent avec des hommes, qui m’instruisent, en me donnant un plaisir mille fois au-dessus du rire méchant, qu’excite notre Aristophane !… Ce n’est pas que je haïsse, ou que je méprise cet auteur : son mérite est rare, estimable à certains égards, mais si, dans sa comédie des Philosophes, la première en son genre depuis les Nuées du comique athénien, et aussi odieuse que cette pièce enragée, il s’est cru permis de désigner, dans une satire représentée, des hommes vivants, des hommes estimables, qui n’ont contre eux que les mauvais citoyens, et quelques dévots sans lumières, il doit être permis à tout homme de dire et d’imprimer son avis sur sa pièce. Elle est mauvaise dans son but ; funeste dans ses effets ; calomniatrice dans ses détails ; tout ce que le poète prête aux Philosophes pour les rendre odieux, est controuvé, exagéré, comme dans Aristophane. Eh ! pourquoi, pourquoi, ingrats que nous sommes, dire du mal de la philosophie, à laquelle nous devons les beaux jours, les jours à jamais mémorables qui luisent sur l’Europe ! Elle est notre bienfaitrice ; elle a brisé, elle brise encore les entraves des peuples. À la vérité, la religion le ferait ; mais elle ne le fait pas : ses maximes de fraternité sont oubliées, méconnues : la philosophie est venue au secours du genre humain ; et les égoïstes, les mauvais citoyens, ceux qui n’ayant aucune vertu dans le cœur, se trouvent, par leur position, dans le cas d’être servis par les autres, se sont couverts du masque de la religion, pour déclamer contre la philosophie. Elle n’avait qu’une seule réponse à faire ! (mais on lui impose silence) : « je suis plus amie de la religion que vous, hypocrites méprisables ! car je fais faire ce qu’elle recommande, ce qu’elle ordonne. Vous, mes vils calomniateurs, vous redoutez ma vertu ; vous craignez que les hommes ne m’écoutent, et qu’ils ne veuillent être heureux : eh bien, je vous laisse ; je me retire, à une condition : que sur les mêmes points que je recommande, vous écouterez la religion. » Si la philosophie s’était aussitôt retirée ; que de bons ministres de la religion se fussent levés ; qu’ils eussent, le code à la main, prêché la morale du législateur ; alors qu’aurait-on vu ? Ces mêmes hommes, qui par zèle pour la religion, avaient attaqué la philosophie, eussent attaqué la religion. Eh ! ne croyez pas, ma fille, que tous ces roquets qui aboient en faveur de la religion, aient de la religion ! Ils n’en ont aucune : mais ils ne veulent pas de la philosophie, et ils se servent de la religion pour la chasser !… Le nouvel Aristophane s’est rendu leur organe, sans doute faute de les connaître, et dans deux de ses pièces, celle que je viens de citer, et l’Homme dangereux, il a voulu rendre odieuse la philosophie. Je suis fâché de sentir trop bien ses motifs, et de ne pouvoir les approuver. Mais où il a mon approbation tout entière, c’est dans les Courtisanes ! je reconnais ici le poète dramatique que la passion n’aveugle pas ; qui ne prostitue pas son rare talent à servir des passions étrangères, à se venger de petits mécontentements particuliers ; j’y retrouve le diamatiste habile, qui joint la saine morale à l’élégance de la diction. Oui, cette pièce est supérieure à la Métromanie ; elle va au but, et la Métromanie n’y va pas ; un jeune métromane, après la pièce de Piron, est encore plus métromane. Mais quel est le jeune homme qui ne frémira pas, s’il est dans le cas du héros des Courtisanes, en sortant de la représentation de cette pièce ! Ne renoncera-t-il pas à la sirène qui l’enchante ? s’il est abusé, s’il lui croit des vertus, ne l’approfondira-t-il pas ? Qu’on décerne donc une couronne à l’auteur pour cette pièce, et que le jour de son triomphe, on brûle ses deux autres comédies, pour effacer à jamais la tache qu’elles font à son nom. Mais dans ces Courtisanes, quel rôle pour vous, jeune Contat ! Et si je voulais encore mépriser, avilir les comédiennes, quel puissant argument ce rôle ne me fournirait-il pas ? Vous avez souffert sans doute, actrice aimable, en jouant ce rôle ; mais tout le public aurait souffert, s’il eût été joué par Doligni ; peut-être même ce public indigné ne l’eût-il pas permis…

Ce ne sont pas les seuls acteurs du théâtre par excellence, qui ont droit à la reconnaissance des citoyens, dont ils font les délices. Ne dirai-je rien de Larrivée, cet acteur des grâces et de la belle expression ? ce Lekain de l’Opéra ? De Legros, qui réunit à l’expression heureuse, la plus belle voix de l’univers ! Que de doux moments ne m’a pas donnés cette belle actrice, la reine de la scène lyrique pendant plus de dix ans ! Arnoult, qui ne t’a pas adorée, n’avait ni âme, ni sensibilité ; il n’avait rien d’homme ; c’était une huître à figure humaine. Et toi, charmante Rosalie, dont j’ai deviné les talents avant que tu les eusses montrés, toi, digne de Gluck, Gluck seul et J. – J. sont dignes de toi. Où trouvera-t-on une femme qui fasse tes rôles, majestueuse Duplant ! Combien de fois Beauménil m’a-t-elle fait désirer d’être l’heureux berger qui sert d’écho à sa voix touchante !… Mais que dirai-je de ces nymphes enchanteresses, de ces magiciennes aimables, de ces fées qui réalisent les contes de Mme D’Aunoi ! Halard, tu chassais la mélancolie de mon cœur, et malgré le chagrin, qui en gardait l’entrée, tu introduisais la gaieté. Ainsi disposé par toi, ta douce et voluptueuse compagne, Guimard, y faisait glisser la volupté. D’Hauberval accourait alors, et repoussait la réflexion ; il m’amenait un chœur de jeunes nymphes, Théodore, Cécile, Dorival, Heinel… D’autres fois, il conduisait l’épouvante et l’horreur : suivi des furies, Peslin, Hidoux, il portait dans mon âme un effroi que j’aimais à sentir… Mais quittons les enfers, quittons ce gouffre immonde, et revoyons à la céleste lumière, l’élégant Vestris, le sage et savant Gardel étaler la majesté, les grâces et toute la magie de leur art…

Où es-tu, Philomèle ? qu’es-tu devenue, voix enchanteresse, qui eût désespéré le rossignol ? Laruette, actrice adorable, je n’entendrai plus tes divins accents ! je ne verrai plus ton jeu noble et vrai ? Mais Mandeville me reste encore ; et puisse-t-elle ne pas quitter la scène, tant que j’aurai des yeux pour la voir, et des oreilles pour l’entendre ! Où est Cailleau ? devait-il se montrer, pour me rendre insensible à jamais aux talents de ceux qui l’ont remplacé ? Aimable et sensible Clerval, tu me consoles de son absence : vous jouiez ensemble ; en te voyant, je crois vous voir tous deux… Mais qu’aperçois-je avec toi, au lieu de Laruette ? quelle est cette actrice maniérée, qui ne songe qu’à sa beauté, qui ne s’occupe qu’à la faire admirer, qui développe bien mieux ses mouvements que sa voix, qui ne songe qu’à se montrer avantageusement, sans s’occuper du personnage ? Et cette autre qui, le masque du comique sur le visage, vient grimacer la sensibilité ? Actrice charmante sur les tréteaux de la foire, pour y seconder Vadé, peut-être même y jouer le chef-d’œuvre de Favart, cette Chercheuse d’esprit toujours fraîche, et qui jamais ne vieillira ; mais incapable de doubler Laruette, ni Mandeville ! Ah ! fuyons ce théâtre ! il faut y renoncer ; il n’est plus que le spectacle des Cataugans… Cependant j’y vois encore Carlin ! Carlin, qui fit le charme de mes jeunes années te souviens-tu ! ô Carlin ! quand tu soufflais l’allumette que tenait Coraline, fraîche alors, brillante des fleurs de la jeunesse ? Eh bien, je vous admirais tous deux, et je sentais quelque chose de plus pour elle, où le talent n’entrait pour rien. Te souviens-tu, ô Carlin, quand, dans le Maître de musique, tu jouais avec la sémillante Favart ? et que tu vins à l’amphithéâtre nous chanter encore, Je suis sorti ? Il y a longtemps ! Rochart était parmi vous ; on n’a pas joué la Bohémienne depuis lui, depuis Favart ; votre Suin fait mal au cœur dans ce rôle : nous avions Champville ; mais il ne valait pas Trial…

Pardon belle URSULE ! je viens de m’oublier, en vérité ! mais je suis si enthousiaste du théâtre, qu’en me rappelant les plaisirs qu’il m’a donnés par ses grands, ses inimitables Colons, l’illusion m’a emporté ; j’ai cru les voir et converser avec eux. Cependant tout ne convient pas à tous ; et le théâtre n’est bon ni pour vous, ni pour Laure ; encore moins pour Edmond, si jamais le caprice lui en prenait. Ce que je ne crains guère cependant : c’est, à certains égards, un faible courage, il n’est pas de ces âmes dégagées qui, s’élançant au-delà des préjugés, bravent les erreurs communes : ainsi rien à redouter de ce côté-là, du moins quant à présent. Je me rappelle, à ce sujet, qu’un jour il lisait dans Suidas, historien moine grec et compilateur du XIème siècle, que les farceurs du triumvir Antoine, étaient les mêmes à qui le roi Attale avait donné la ville de Myonnèse : « Lorsqu’ils eurent cet établissement, ajoute l’historien, ils prétendirent s’y fortifier, et y former une république histrions : mais les habitants de Theïos (aujourd’hui Suzar), indignés d’un pareil voisinage, envoyèrent à Rome, pour se plaindre au Sénat, de ce que ces farceurs érigeaient une forteresse sous les yeux de leurs anciens maîtres ; et par un reste de justice, le Sénat de Rome corrompue, transporta la colonie comique à Lébédos, aujourd’hui Lacéréa », Edmond, dis-je, en achevant de lire ce trait, courut à moi l’indignation dans les yeux : « – Ah, ciel ! quelle République ! et quelles mœurs elle aurait eues ! » s’écria-t-il. Je souris. Mais il me regarda d’un air si grand, si majestueux, que je l’embrassai. « J’aime cette indignation, lui dis-je ; conserve-la, elle te sera nécessaire j’aime cet air surtout ; il montre la noblesse de ton âme je ne croyais pas ta figure efféminée susceptible de tant de dignité, quoique j’en eusse remarqué l’à-peu-près dans celle d’Ursule. Mais ne méprise personne ; les comédiens sont des hommes. ».

Ce n’est pas sérieusement non plus que j’ai dit du mal de la plupart des pièces dramatiques : cependant, je persiste à l’égard de l’École des maris : malgré son but moral, je n’aime pas George Dandin ; et comme quelqu’un l’observa au Parterre, le jour de la première représentation des Courtisanes, un étranger sachant notre langue, sans connaître nos mœurs, qui se fût trouvé à Paris, quand on y donna George Dandin avec cette nouvelle pièce, aurait pris de nous une singulière idée, s’il en avait jugé par notre comédie qui doit être la peinture des mœurs.

Restent les Femmes autrices, dont j’ai dit du mal, comme autrices seulement. Il y a trente ans que Clément écrivait : « Je hais l’esprit dans les femmes (à moins que ce ne soit celui de saillie, ou de naïveté), parce qu’il me semble qu’il prend quelque chose sur l’air de jeunesse : je le pardonne à celles qui ont le nez long, parce qu’elles ne peuvent jamais avoir l’air jeunes ; et à fée de S*, qui n’a plus de visage. » Moi, je suis plus indulgent, je leur pardonne tout l’esprit possible ; mais non la science : je voudrais qu’une femme autrice ne peignît que la nature, qu’elle n’eût de moyens que ceux de l’esprit naturel, sans aucun appui de lecture. Cependant il faut des exceptions : je permettrais la science à Mme Riccoboni ; parce qu’elle sait en faire un charmant usage : à Mme de Genlis, parce qu’elle sait la rendre utile ; mais je l’interdirais à Mlle Saint-Léger, parce que l’ignorance doit être adorable dans ses vives et sémillantes productions. Je voudrais que Mme Benoît ne peignît que des caricatures, parce qu’elle s’en acquitte bien ; sa Nouvelle Aspasie est un ouvrage prononcé, bien au-dessus de ses premières productions ; je vous en conseille la lecture. J’interdirais encore la science à nos femmes poètes ; l’érudition ne peut qu’appesantir leurs éruptions légères : d’ailleurs, que nous apprendront-elles ? Les femmes qui veulent régenter dans leurs écrits, ressemblent, pour la plupart, au compilateur ignorant qui a rassemblé les Anecdotes des beaux-arts ; elles nous apprennent faiblement, que ce que nous savons beaucoup mieux.

Quant aux rosières, aux prix de vertu, que j’ai paru désapprouver, au lieu de revenir à ce sujet depuis ma lettre du 25 avril, je me suis au contraire confirmé dans mon opinion. Il ne doit point y avoir de prix d’émulation pour les mœurs : je m’explique, de prix unique ; il faut autant de prix, qu’il y aurait d’individus : parce qu’il n’y aura jamais de mérite assez tranchant pour mériter un prix unique et que pour favoriser une fille, on humiliera toutes les autres. Au lieu qu’y ayant autant de prix que de filles, mais gradués par leur valeur, on verrait tout d’un coup ce qu’on estime la vertu de chacune d’elles. Il n’en est pas des mœurs, comme de l’excellence dans un art : les mœurs sont une chose délicate et sacrée, à laquelle on ne doit toucher que comme à l’œil, avec des précautions infinies : 1. Si vous mettez un prix unique pour les filles et qu’elles soient dix en âge égal, vous en découragez au moins six ou sept, qui n’y pourront aspirer durant la saison du mariage ; 2. le prix unique est fondamentalement vicieux, en ce qu’il donne à la vertu un motif étranger à la vertu, essentiellement modeste, aimant substantiellement le secret, le retirement ; 3. Les hommes ne sont pas infaillibles ; ils peuvent donner le prix à la plus adroite et la moins digne ; alors la véritable vertu est gratuitement humiliée ; ce point seul devrait faire réprouver la séduisante institution des rosières ; 4. une rosière élue éprouve un mouvement de vanité, d’orgueil ; l’appareil de la fête fait qu’elle s’occupe trop d’elle-même pendant un temps. Jeune homme à marier, je ne voudrais pas d’une rosière ; j’irais choisir dans l’obscurité celle à laquelle on aurait le moins pensé ; j’en ferais ma douce et modeste compagne ; et tout jeune homme de bon sens pensera de même. En voilà suffisamment pour justifier mon idée. Laissons nos poètes parisiens s’extasier ; mettre aux Italiens une rosière, qui n’a pas le sens commun, et ne peut être applaudie que par des badauds ; pour nous qui voyons en grand, qui savons approfondir, rions de la folie des hommes, qui croient créer la vertu. Oui, on peut la créer, mais il n’en est qu’un moyen, la liberté, l’égalité des fortunes, qui empêchera que le besoin ne porte la jeune fille à se vendre, et qu’il ne se trouve un corrompu assez riche pour l’acheter… Que de choses à dire encore ! mais une lettre doit finir, sans quoi jamais elle n’arriverait à sa destination. N’imitons pas le bon évêque instituteur des rosières de Salenci ; ses vues étaient pures ; mais indépendamment de son institution la plus parfaite de toutes, les filles de son village en seraient encore meilleures. Adieu, ma rosière. Puissé-je vous voir la rose d. l. C. et l’. o. d. l’. e. d. t. l. C I.

(Ces mots sont ainsi abrégés dans l’original, et ils sont relatifs à des vues secrètes de Gaudet.).

P.-S. – J’ai oublié de répondre à l’article des lectures ; je m’en aperçois ma lettre fermée. Mais il est trop important pour n’en rien dire : voici deux mots sur un papier séparé, que je glisse dans ma lettre.

Je ne vous ai conseillé que des lectures futiles et convenables à votre position. Aux femmes moins répandues que vous dans un certain monde, astreintes aux soins du ménage, il ne faut qu’un livre, la maison Rustique : si néanmoins elles sont des liseuses par goût, je leur accorderai la bibliothèque bleue, comme une très bonne lecture, à cause de la bonhomie qui y règne : surtout que leur Livre d’heures, soit en latin ! il n’est pas nécessaire que les femmes entendent ce qu’elles demandent à Dieu : et voici tout ce qu’il leur convient de lui dire avec connaissance Mon Dieu ! accordez-moi tout ce que désire mon mari !

Remarque. Que penser d’un pareil homme, qu’on va voir, dans la CXXIIIème lettre, élever des autels au saint législateur des chrétiens ! M. Gaudet, pour le peindre d’une manière bien sentie, nous a paru avoir naturellement un bon cœur, une âme excellente ; mais jeté malheureusement parmi des hommes sans mœurs, opprimé par un parent injuste, doué d’un tempérament ardent au plaisir, il a perdu de bonne heure toute estime pour les hommes, toute croyance ; il a cherché à secouer toute espèce de frein, pour satisfaire ses passions. Cependant son âme, lorsqu’elle n’est pas courbée par l’orage, se redresse ; elle se montre alors dans toute sa beauté ; elle étonne. Dans les deux ouvrages dont il est l’âme, on doit remarquer que ce n’est pas un scélérat, quoiqu’il soit un corrupteur, caractère unique peut-être dans tous les ouvrages du genre de celui-ci : Gaudet est un véritable ami, et il perd la sœur et le frère ; non par erreur, non par sottise, non par perfidie ; il leur veut du bien ; il veut les élever : mais n’étant pas retenu par la crainte salutaire d’un Dieu rémunérateur et vengeur, il vacille, il s’égare ; il égare les autres : son âme forte prolonge son erreur ; parce qu’il se croit toujours assez de moyens pour triompher des obstacles ; il espère jusqu’au dernier moment, où surpris par un malheur imprévu, il se voit sans ressource : il succombe alors en héros païen, et fait regretter que ses grandes et belles qualités n’aient pas eu l’appui de la religion divine, faite pour le bonheur des hommes. Preuve évidente, sans réplique, sublime, qu’elle est nécessaire : c’est le fruit que le bon Pierre R** a prétendu que sa famille retirât de la lecture des lettres qui composent LE PAYSAN et LA PAYSANNE PERVERTIS. Je puis le dire, en qualité d’éditeur, et d’après quelques journalistes, ce double ouvrage est le plus frappant, dans son genre, le plus vaste, le plus fortement pensé, le plus naturel, qui ait encore paru.

L’Éditeur.

Lettre 116. Ursule à Laure.

[Chez une libertine, tout est libertin, et fait horreur.].

20 juillet.

On n’y saurait tenir. Edmond me fait tourner la tête ! je crois qu’il se convertit, ou que désolé des infidélités de la marquise, il veut s’en venger sur moi ! Il faudra que j’en vienne au moyen que je t’ai dit. Il m’a surprise ce matin avec mon page ; tu sais bien ? Dans la pièce d’à côté, Marie était avec le cocher, dans la même situation que sa pauvre maîtresse ; et Trémoussée faisait le trio dans ma garde-robe avec le laquais. Il a vu tout cela, et il est venu m’en faire les plaintes les plus amères, dès que j’ai été libre. Il a pleuré : je me suis jetée à son cou ; j’ai encore le défaut d’être sensible ; et je l’ai adouci. Mais c’est toujours à recommencer. Je vais achever de secouer le scrupule.

Je désirerais que tu me prêtasses ton appartement pour une intrigue nouvelle, avec un homme qui n’est pas de mise dans ma société : c’est un gros Américain, bête, brutal, et fort laid ; mais qui doit me valoir une tonne d’or. Il ne faut pas laisser échapper cela. C’est mon maître de musique qui me le procure. Tu devrais avoir aussi des maîtres ? qu’en dis-tu ?

Je crois que la visite du*****, dont je t’ai parlé, est pour dans trois jours. Je l’attends avec impatience : t’ai-je dit que c’est mon maître à danser qui me procure cet honneur.

J’écrirai à l’ami l’un de ces jours. Il vient de me faire une lettre !… tu la verras. Réponse.

Adieu.

P.-S. – J’apprends que mon frère vient d’écrire à la Parangon. C’est quelque réminiscence.

Lettre 117. Réponse.

[Étonnée de son libertinage, Laure l’en raille, quoique aussi corrompue.].

21 juillet.

Tu n’es pas encore assez philosophe : à ta place, je ne me gênerais pas, et je recevrais tout mon monde sans déplacer. Au reste, il ne nous appartient pas, comme dit Rousseau, en parlant de Voltaire, de juger nos maîtres ; et tu peux disposer de mon appartement. Permets seulement que je te fasse une observation. Messaline prenait le boudoir de Lycisca, parce que cette courtisane valait mieux qu’elle tu fais tout le contraire : ne crains-tu pas de te décréditer ?

LAURE.

P.-S. – J’ai lu ta belle lettre. Il est au-dessous de toi et de moi d’être comédiennes : vois-tu que nous sommes quelque chose ?

Lettre 118. Ursule, à Laure.

[Elle fait des projets criminels de luxure, et d’ingratitude envers Mme Parangon.].

11 août matin.

Sauve qui peut ! La belle Parangon est arrivée. Elle vient d’écrire à Edmond : ce sont des plaintes, des jérémiades ! La Parangon écrit comme ma belle-sœur de S**, dont les lettres m’amusaient autrefois, et qui me donneraient à présent des vapeurs. Mais admire l’aveuglement de la pauvre prude jalouse ! Edmond lui avait apparemment demandé sa sœur pour éviter nos filets de Satan, et la bonne âme la refuse ! Elle nous sert ! elle entre dans nos vues ! Oh ! il faut qu’il y ait un peu de vice dans son vertueux cœur, puisqu’il sympathise avec le nôtre ! Il est sûr qu’elle veut garder Edmond pour elle… Ah pardi ! ceci me donne une idée. Edmond ne verra la missive qu’en temps et lieu ; et je vais profiter des lumières qu’elle me procure pour hâter le succès de mon projet ! Quoi ! belle Parangon ! vous venez à Paris chercher votre violeur ! Colombe gémissante, vous voulez donc encore tâter du péché ? Eh bien, vous en tâterez, je vous jure, ou je ne pourrai… Mais il faut commencer par l’exécution de mon grand dessein : j’ai dans l’idée que cela rendra Edmond plus docile à suivre l’impulsion que je voudrai lui donner… Il sera honteux du moins, et je n’aurai plus de reproches à essuyer… Ne m’abandonne pas d’un moment, ou tiens-toi à ma portée ; faisons défense commune : ma porte sera fermée ; Edmond seul pourra se faire ouvrir. Soyons deux, pour l’intimider, nous consulter et laisser plus sûrement seule la belle avec son amant, dès qu’il le faudra.

L’ami m’a fait réponse : il m’envoie une lettre de mon frère, qui répand un nouveau jour sur ses dispositions. Il a vu nos bonnes gens de S**, et il les a ensorcelés : mais comme il peut arriver un revers, je vais suivre le conseil qu’il m’a donné précédemment, de me faire encataloguer au magasin Saint-Nicaise : on dit que cela ôte tout pouvoir aux parents sur leurs filles… Eh bien ? ne m’y voilà-t-il pas ?… Oh ! il a bien fait de se rétracter ! les théâtres sont utiles… Car enfin, c’est une très belle invention, que ce catalogue-là ! je voudrais en connaître l’inventeur, et s’il n’est pas trop vieux, j’irais lui offrir… ce que tant d’autres me demandent avec mille instances, et paient si cher ! je ferai faire les démarches de mon enrôlement à Edmond, après mon coup de filet, comme le nomme l’ami.

P.-S. – J’écris à ce dernier, et je lui envoie la lettre que j’ai escamotée.

J’ai montré la dernière lettre de l’ami à Mlle*** de l’Opéra : elle en est enchantée !

Lettre 119. La même, à la même.

[L’infortunée URSULE raconte un mauvais tour qu’elle paiera cher !].

(Ceci est la suite de la CXXXVI, lettre du PAYSAN, dont elle parle en finissant le post-script. de la précédente.).

Le soir.

Voici une autre lettre, que je joins à celle qui est déjà cachetée.

Je viens de faire maison nette : j’ai banni d’un seul coup, et le marquis lui-même, qui s’est trouvé trop instruit, et qui l’a pris sur le ton du persiflage ; et Négret, qui me criait du bas de l’escalier : « Quand voulez-vous donc m’accorder quelque chose ? » et mon ancien page qui voulait paraître mon favori ; et le financier que ses dons maussades rendaient exigeant ; enfin l’italien, qui prétendait que je lui avais promis la dernière fois de le recevoir au détroit de l’île Bank (consulte la carte des terres australes, tu l’y trouveras). Mais celui-ci mérite quelques détails, et son aventure serait à mourir de rire, sans le dénouement, qui est du plus tragique.

On me fait beaucoup appréhender sa vengeance ! Je suis femme, que me fera-t-il ? Un coup de poignard ? Mais je tiens à quelqu’un, et je ne suis pas Zaïde. D’ailleurs, me voilà sur le catalogue de la liberté ; si ce catalogue a le pouvoir de nous soustraire à l’autorité de nos pères, je ne crois pas qu’il soit moins efficace contre les amants : il doit nous donner le droit de trompandi, dupandi, pillandi, ruinandi, substituendi et mocquandi per universam terram, comme aux médecins de Molière. Je n’ai plus que l’Américain que je reçois ici, et un nouveau soupirant qui s’est annoncé ce matin. Il vient fort à propos ! car il me propose de quitter cette maison, où je me déplais à présent, pour aller demeurer dans une autre très jolie à Saint-Mandé, quartier que je ne connais pas et absolument éloigné de toutes mes habitudes. Je verrai cela ; nous sommes en pourparlers : l’homme est assez agréable ; je lui trouve de l’air de Lagouache : la noblesse n’y domine pas comme tu vois. Je vais tout vendre, sans en parler à personne : cela me sera très facile. Edmond, depuis une espièglerie que je lui ai faite, est d’une soumission… Oh ! s’il savait que la Parangon est ici !… Mais le tour que j’ai joué à Fanchette, la dernière fois qu’elle est venue, en la faisant asseoir sur mon sofa, l’a bannie de chez moi. Car il faut ajouter, qu’étant sortie exprès, au signal que me fit Marie, qu’il me venait quelqu’un, je laissai la belle enfant seule ; c’était l’italien ; il n’y voit pas comme une jeunesse : de sorte qu’il alla droit à Fanchette, que le sofa faisait retomber à chaque fois qu’elle voulait se lever ; il se mit à ses genoux, et peut-être même alla-t-il jusqu’à… Je n’en sais rien mais elle s’écria, et j’envoyai à son secours Trémoussée, qui la ramena en riant comme une folle. Fanchette sortit sans me parler, et je ne l’ai pas revue depuis. Pour achever ce qui regarde l’italien, je ne pouvais m’en débarrasser, et la complaisance d’une ou deux fois, ne faisait que le rendre plus importun. Peut-être y aurais-je consenti, sans les horribles angoisses par où il fallait passer : car du moins il y avait un avantage, et j’étais délivrée d’un autre supplice… Je pris conseil de Trémoussée ; suivant ce vers de Boileau :

Molière quelquefois consultait sa servante.

« Parbleu, madame, vous êtes bien embarrassée ! laissez-moi faire. » Je crus qu’elle voulait prendre ma place, et j’admirais son héroïsme ; mais vu sa taille, je doutais du succès ; je lui témoignai mes craintes ? « Moi, madame ! oh que non ! je ne suis pas ainsi mon bourreau. Il est noir, il faut l’assortir… » Elle alla chercher la sœur de mon jeune nègre : cette fille est de ma taille, et d’environ vingt ans : Trémoussée l’instruisit de ce qu’elle avait à faire ; ensuite elle me l’amena, pour que je lui donnasse mes lazzis. La comédie commença de ce moment. Zaïde me copia de son mieux. Lorsque nous l’eûmes bien instruite, nous attendîmes le soir avec impatience. Il arriva, et avec lui l’italien. Je le reçus mieux que jamais : il était enchanté. On se mit à table, et s’étant approché de mon oreille, il me demanda si c’était l’heureux jour ? « Il faut bien vous céder ! car vous ne diminuez rien de vos prétentions, vous autres hommes ! » À ce mot, il donna un ordre à son valet de chambre, et avant de sortir de table, je vis entrer un magnifique présent, qu’on porta sur ma toilette. Il était fort impatient de me conduire dans ma chambre : je m’y laissai mener, moitié gré, moitié force. Trémoussée me mit au lit, et suivant mes ordres, emporta les flambeaux. Le vieux mulâtre vint auprès de moi : j’esquivai comme je pus son haleine empestée ; je lui dis de se contenter de mes promesses, et de me permettre la plainte, sans exiger que je lui parlasse. Il consentit à tout, et me pria même de me plaindre le plus que je pourrais. La Négresse, cachée dans mon alcôve, était prête, et surtout fort zélée pour m’obliger. Je me glissai adroitement, et fus me mettre dans son lit, tandis qu’elle prenait ma place. Elle y fut à peine, que le mulâtre la joignit… Il vanta beaucoup mes prétendus appas, et il jurait que quelque belle que je fusse, il ne leur avait pas encore trouvé tant de perfection. J’avais toutes les peines du monde à m’empêcher de rire. Enfin… tout se passa fort à son gré ; mais avec des peines infinies.

La faute que je commis, fut de ne pas faire sortir Zaïde, dès qu’il fût endormi. Je m’étais assoupie moi-même, et nous avions oublié ce point dans les instructions que nous avions données à cette pauvre fille. Je m’éveillai cependant la première : je quittai bien vite le lit, et j’allai pincer Zaïde de toute ma force. Mais en vain ; elle dormait comme si elle eût été morte : j’allai chercher Trémoussée, pour l’emporter ainsi toute endormie. Elle entra fort heureusement : il dormait encore ; elle prit la jeune Négresse, et la tira du lit : mais cette petite malheureuse retint machinalement les draps, de sorte qu’elle entraîna le vieux singe avec elle, et qu’il tomba ; ainsi que Trémoussée, dont les pieds s’embarrassèrent dans la couverture. Parfaitement éveillé par sa chute l’Italien vit Zaïde et Trémoussée. Ma femme de chambre ne trouva pas qu’il y eût grand mal à cela. Elle revint auprès de moi. Il n’y avait pas trois minutes qu’elle était rentrée, que nous entendîmes un cri aigu. Nous accourûmes : nous vîmes le vieux monstre qui sortait, et Zaïde poignardée, qui perdait son sang. Trémoussée s’empressa de la secourir ; moi, je donnais mes ordres pour faire chasser de chez moi l’infâme Italien mais ses gens l’entouraient ; il regagna lentement sa voiture. Je revins auprès de Zaïde ; elle était expirante. Elle avait dit à Trémoussée que le vieillard, après s’être assuré que c’était elle qu’il avait eue…, l’avait poignardée, en lui disant : « Voilà pour toi : mais ta maîtresse aura son tour. ».

P.-S. – Si Négret revient, car c’est un effronté sapajou ! il faut que je m’amuse à ses dépens, d’une manière qui marque tout le mépris que je fais de lui.

Lettre 120. Ursule, à Gaudet.

[Elle montre comment elle s’est corrompu le jugement, pour être sans remords.].

11 août.

Je t’écrivis hier ; je t’écris encore aujourd’hui. Qu’ai-je donc tant à te dire ? je ne sais, mais je me meurs d’envie de m’occuper, pour me tenir hors de moi-même ; et je crois sentir qu’en t’exposant mes sentiments et ma conduite, je me justifie les premiers et la dernière. Me voilà dans une situation qui m’aurait fait horreur, si on me l’avait prédite lorsque j’étais à mon village, ou bien à Au**, même à Paris, dans les premiers temps. Mais je ne tardai pas à entendre dans cette grande ville des propos, qui m’ouvrirent les yeux, Dès Au**, on en avait tenu quelques-uns devant moi ; mais je ne les comprenais pas. Il serait bien étonnant, que la façon de penser des gens de ville, presque tous éclairés, fût mauvaise et fausse, et qu’il n’y eût de vraie que celle des automates de village, telle que j’étais ; telle qu’est encore toute ma famille !

Dans les villes, les femmes ont des amants, tant qu’elles sont jeunes et jolies : je suis fille, je suis moins coupable qu’elles, si elles le sont ; je tiens une conduite louable, si elles ne le sont pas. Voilà ce que je me dis. J’observe tout le monde, même ceux qui croient la religion : ils la croient comme s’ils n’y croyaient pas ; même intérêt, même sensualité, même ambition, même jalousie, même dureté, même indifférence pour les devoirs et les pratiques de cette même religion, que s’ils n’y croyaient pas. Ils rient de la mort des autres, comme si le paradis ou l’enfer ne devaient pas suivre. C’est qu’ils n’y croient pas. Et c’est tout le monde qui agit ainsi : car les exceptions sont si rares ! Tout le monde se trompe-t-il ? Voilà ce que je me dis ? je crois que non, et cela me tranquillise sur le crime.

Reste l’honneur. Mes sentiments là-dessus ont encore cherché à s’appuyer sur ce qui existe dans le monde. J’y ai vu que l’honneur accompagnait toujours les richesses, bien ou mal acquises : j’ai bien examiné cela ; je ne me suis pas trompé. J’en ai conclu qu’il n’y avait qu’un véritable honneur, celui des richesses. En effet, les personnes de ma connaissance, en hommes et en femmes qui sont les plus honorées, sont les plus riches. Le marquis n’a pas de mœurs, mais il est riche et de plus il a la noblesse : il est respecté, pas un grain de mérite personnel ; il tient tout de ses aïeux, gloire et fortune. La marquise est une prostituée, depuis quelque temps : elle a commencé par aimer mon frère, parce qu’il est bel homme ; elle n’avait pas d’autre motif ; son cœur n’était intéressé par rien de louable, ensuite, elle l’a aimé pour le plaisir des sens. Malheureusement elle était insatiable, et Edmond n’était qu’un homme ; elle a voulu essayer des autres hommes : elle a trouvé que c’était la même chose que son amant ; et elle a fait des amants de tous les hommes. Enfin, considérant que j’étais entretenue ; que je nageais dans l’abondance et les plaisirs, elle a pensé qu’étant aussi belle que moi, elle pouvait être payée aussi cher : elle s’est affichée ; les richards libertins ont été enchantés de cette découverte ! mais elle n’a pas tardé à leur montrer qu’une femme de qualité entretenue, qui prostitue ses aïeules, les fait payer cher ! Elle les a traités avec une hauteur, une impudence !… Elle ne daignait pas cacher le rival au rival ; elle les croyait trop heureux de la partager. Le marquis, comme c’est l’ordinaire, n’a su tout cela que le dernier : il l’a souffert, parce qu’il m’aimait, et qu’il trouvait le plaisir dans ma maison : mais lorsqu’il a été rebuté de ma conduite, il a fait attention à celle de sa femme : il a voulu se plaindre, tout le monde lui a donné tort ; et la marquise l’emporte : d’où je conclus que tout le monde pense comme elle et comme nous sur l’honneur ; sans quoi, elle n’en aurait plus. Qui est plus honoré que mon vieux Italien ? Et cependant, qui est plus méprisable ? Le financier Montdor est reçu partout, on se l’arrache, on s’honore de sa société : c’est qu’il a le véritable honneur ; il est riche. Mme S***, après avoir été au public, a trouvé un mari qui l’adore ; elle a un nom, un titre, et de l’honneur : parce que ayant eu de l’économie, elle avait, en se mariant, soixante ou cent mille livres de rentes, avec quoi elle a fait la fortune d’un pauvre et bon gentilhomme : on l’élève aux nues ; on la regarde comme une femme généreuse, qui a relevé une ancienne maison ; elle a de l’honneur à revendre ; car elle en a cédé à un auteur qui lui a dédié un gros livre.

À l’appui de tout cela, viennent tes leçons : mais sans les exemples, je doute qu’elles m’eussent persuadée ; tu aurais perdu toute ta logique avec moi, si j’étais restée au village.

Je m’enfonce dans le raisonnement, je m’y plais aujourd’hui ; je ne sais pourquoi. C’est que mon serin est mort, et qu’une belle Angola blanche que j’aimais beaucoup, m’a été volée : cela me rend philosophe.

Il suit de ce que j’ai dit, de la façon de voir générale, que je suis revenue de mes préjugés : je n’ai plus les mêmes idées du vice, de la vertu, de l’honneur, de la religion. Le vice, je le regarde aujourd’hui comme un écart de la routine, une licence hardie, telle que celles que font les grands poètes. La vertu, je la compare à mon rouge ; cela donne de l’éclat, mais il faut que la couche soit superficielle ; je compte m’en parer quelquefois : par exemple, tu sais que j’ai réalisé ton conseil, pour le vieux militaire : j’en ai un très respectable dont je prends soin ; je ne me montre à ses yeux que sous le masque Parangon ; il me croit bonne, franche, et plus inconsidérée que coquette. L’honneur, ah ! il faut en avoir ! Mais selon les gens ! par exemple, avec le marquis, le financier, l’Italien, mon page, etc., quelle espèce d’honneur puis-je avoir ? pas d’autre, avec le premier, que celui de l’écouter seul : avec les autres, que celui d’exceller dans la volupté, de varier leurs plaisirs ; avec toi, quel sera mon honneur ? de fouler tout aux pieds ; mais assez adroitement pour ne pas me compromettre : d’être humaine, cependant, mais par égoïsme, ou plutôt par sensualité, pour me procurer le contentement intérieur, l’estime de moi-même, un certain orgueil très agréable à sentir. Quant à la religion, mes idées sont absolument changées sur cet article : c’est le frein du peuple ; mais les gens éclairés comme nous, en ont-ils besoin ? Au reste, je ne désapprouve pas que celles qui ne peuvent avoir mes plaisirs, tâchent de goûter ceux que procure la dévotion : l’amour est toujours l’amour ; car j’ai connu autrefois ce genre de jouissance-là. Voilà mes sentiments, d’après lesquels je règle toute ma conduite.

Celle-ci est absolument conforme à ceux-là. Et c’est ce qui me fait admirer ta philosophie, qui me met ainsi d’accord avec moi-même, quelque chose que je fasse ; au lieu que tout le monde que je vois et que j’ai vu, même chez nous, ne fait jamais ce qu’il trouve le mieux. Moi, par ton bienfait, je fais toujours ce que j’approuve davantage. En effet, rien ne m’arrête, d’après cette excellente règle que tu as donnée à mon frère, pour juger nos actions : Que doit-il en résulter ? Si c’est un bien pour tout le monde, quelle que soit l’action, elle est bonne : si c’est un petit mal pour les autres, et un grand bien pour nous, elle est bonne. Ne sont-ce pas là tes règles ? Et je les crois fondées dans la nature. D’après cela, je dépouille toutes les actions de leurs enveloppes préjugiennes, je les considère nues et je les fais, si elles me plaisent. Par exemple, j’ai ruiné le marquis, autant qu’il était ruinable. Cela paraît mal d’abord aux yeux des préjugistes, et même aux miens : c’est le père de mon fils. Mais d’abord, que me fait mon fils ? C’est un être hors de moi, dans lequel je ne sens pas, et qui ne sent pas en moi. Ensuite, j’ai considéré moralement le marquis riche, abusant de ses richesses : j’ai mis à sa solde une foule d’ouvriers, de pauvres gens, et je me suis occupée à leur partager le superflu de M. le marquis, les gaziers, les soyeurs de toute espèce ; les marchands de tous les genres possibles, les bouchers, les poissonnières, tout ce qui sert le luxe et la bouche, m’a bénie de ce que je ruinais le marquis : et j’aurais eu des remords, en faisant tant d’êtres heureux, aux dépens d’un seul ?… Je l’ai trahi : j’ai encore bien fait ; je suis belle, je suis désirée, dois-je, pour un seul homme, rendre souffrants tant d’autres individus ? Mais ensuite, je ne lui ôtais rien : il trouvait toujours les mêmes plaisirs, je satisfaisais les autres, sans le priver. À la vérité, j’avais des caprices ; mais je puis me rendre le témoignage que mon motif a été souvent d’empêcher son goût pour moi de s’émousser trop vite, et qu’une autre ne ruinât sa bourse et sa santé.

Je reviens à mon fils : est-il vrai que j’ai diminué son bien-être futur, en ruinant son père ? Rien de plus douteux ; j’ai fait dépenser au marquis ce qu’il aurait donné à des filles de l’Opéra. Me voilà donc tranquille de toute manière. Reste un point ; le grand point !

Je l’examine de sang-froid – à qui fait-il tort ? à personne : à moi, à lui, plaisir. Il brûlait, il était dévoré, il souffrait ; je l’ai rafraîchi, tranquillisé, guéri… J’ai bien eu quelques petits scrupules ; mais à l’aide de mes principes, ils se sont évanouis. Je suis fière depuis cet instant : mon action me met au-dessus de toutes les courtisanes de la Grèce et de Rome ; elle me reporte aux premiers temps de l’âge du monde, à ces temps heureux, où le désir n’avait point d’entraves : je ne vois plus rien qui m’étonne dans la conduite des anciens Persans et des Guèbres modernes, des rois d’Égypte et des sectateurs de Jatab, qui subsistent encore dans le même pays ; je me dis, j’ai fait tout cela ; je suis citoyenne du monde ; aucune loi ne m’asservit, que celle de la raison ; tout préjugé est foulé aux pieds par moi, jeune paysanne naguère, destinée par le sort à être la victime de tous les préjugés. Par exemple, que dirait-on chez nous, de ce que j’ai permis, lorsque je me suis fait mettre sur le catalogue des danseuses de l’Opéra ? J’allai chez un des vieux directeurs. Il prit ses lunettes, me regarda, les remit dans leur étui ; m’embrassa, et me dit… Enfin au bout d’une heure, il exigea que je revinsse à dix heures du soir. Je n’y manquai pas… Le lendemain, j’allai chez l’autre. Il me demanda si j’avais vu son confrère ? Je dis que non. « Vous êtes charmante !… » Ce mot fut suivi des mêmes libertés ; du même ordre de venir à dix heures du soir. Et le lendemain, je fus encataloguée. Que dirait-on, si l’on savait ce que j’ai fait pour l’italien ? moi, qui d’après tes sages principes, abhorre les modes qui rapprochent notre parure de celles des hommes, je me suis dix fois mise d’une manière qui me répugne, pour exciter les présents de ce vieux singe : trois fois je me suis habillée en jeune homme de la tête aux pieds, parce que je savais le subjuguer par là ! J’étais charmante. Il m’assurait que j’avais l’air du plus beau garçon… Si la religion était vraie, que je la crusse, pourrais-je faire cela, et tant d’autres choses, que tu sais et que tu ne sais pas, car je suis sans frein, absolument sans frein, et je déteste tout ce qui peut m’en servir ? aussi, je hais la religion, ceux qui la prêchent, et surtout ceux qui la pratiquent. Je hais la philosophie contraire aux passions, et ceux qui la pratiquent, autant que la hait l’auteur des P****.

Tu vois que je suis une excellente écolière… Mais !… Je m’oublie ! le plaisir de converser avec toi m’entraîne ; on m’attend… Qu’on m’attende. Je ne veux pas y aller moi ? Qui peut me contraindre ? Cependant, ce n’est pas tout, que de me justifier toutes mes actions par mes principes ; j’ai encore été plus loin : j’en suis venue à voir clairement que je n’ai pas besoin de les justifier.

En effet, si, comme tu m’en as convaincue, l’homme est un être souverain, qui ne rend de comptes à personne, si ce n’est quelquefois aux lois, quand il a manqué d’adresse ; il suit de là, que si un homme était assez sage pour savoir, comme l’Ange de Zadig tout ce qui est utile aux hommes, il pourrait en agir avec eux tout comme lui. Cependant on le condamnerait ; on crierait, au voleur, au meurtrier ! je t’avoue que je raisonne encore un peu, dans ce qui concerne les autres ; mais dans ce qui ne regarde que moi, je me décide sans examen : qu’importe ? ne suis-je pas ma maîtresse ? c’est de la peine et du temps perdu. Tu seras étonné de mes progrès, quand tu reviendras, et j’apprends que c’est dans peu. Rien ne m’arrête : je traite avec une indifférence qui t’enchantera, tout ce qui constitue ces crimes de mon village, si grands, qu’ils font dresser les cheveux de la tête des bonnes gens. À l’occasion de mon dernier triomphe sur les préjugés, que je dois à ta morale, j’ai approfondi le plus général de ces crimes. Pourquoi les hommes en ont-ils de tout temps fait un si grand de l’union des deux sexes ? Je cherche d’où vient cette idée, je me creuse l’imagination, et je ne trouve rien qui me satisfasse, à moins que ce ne soit la crainte de l’épuisement. Je me rappelle que tu as dit autrefois, dans une lettre à mon frère, que c’était de l’abus seulement que les hommes font un crime. Mais comme je n’ai pas cette lettre, j’ignore si tu examines la question à fond. Pour moi, je vois fort bien que ce n’est pas l’abus seulement qu’ils réprouvent, c’est la, chose même : il ne faut pour cela que des yeux et des oreilles, quand on est dans le monde, à la ville tout comme au village ? je voudrais bien avoir quelque chose de décisif sur cette manière ?… Ou plutôt, que m’importe ? Adieu : il m’a plu d’écrire jusqu’à ce moment ; il me plaît de cesser.

P.-S. – je vais envoyer cette lettre à Laure : car que sais-je si tu n’es pas en route, ou arrivé ? je n’ai fini d’écrire que ce matin 12. Tu dois avoir ma lettre du 10 ; à moins que Laure ne l’ait gardée. Je suis recluse d’hier, et ne sais plus rien de ce qui se passe : j’oublierai bientôt le monde entier, hors toi, et les présents ; tous les absents auront tort.

Lettre 121. Gaudet, à Laure.

[Son arrivée ne garantira pas la malheureuse Ursule du châtiment !].

10 août.

Des raisons m’ont obligé à ne pas descendre chez nous. S’il y a quelque chose, fais-moi-le savoir ; mon laquais, quoique nouveau, est un homme sûr : il est instruit. Parle-moi de ta cousine. La belle Parangon, que j’ai suivie, accompagnée, amusée, distraite malgré elle de son cher Edmond, est arrivée dans cette ville, pleine de charmes et de douleur : mais je saurai préserver le frère des premiers, la sœur de la dernière, et l’un et l’autre de reproches mérités, qui seraient inutiles à présent : je suis plus propre qu’elle à remédier au mal ; je ressemble à la lance d’Achille, je porte blessure et guérison.

Tout à ma Laure, en plus d’un sens.

Lettre 122. Réponse.

[Elle craint pour Ursule.].

Même jour.

Ton arrivée ne sera pas inutile à tes deux élèves : Ursule est dans un étrange embarras, et son frère paraît livré à la fureur du jeu, avec un emportement qui m’épouvante ! Voilà deux lettres de ma cousine qu’elle a fait remettre chez moi, et que j’ai gardées ; l’une du 10, l’autre d’hier. Je n’en veux pas confier davantage au papier. Ursule va bien loin ! et elle est menacée d’une cruelle vengeance ! mais j’espère plus de tes talents et de ton esprit que je ne crains le vindicatif Italien.

À notre entrevue désirée.

Lettre 123. Réplique.

[Il néglige un avis utile ! Dieu lui ôte sa prudence ordinaire, pour que le crime soit puni.].

Même jour.

Tu feras tenir cette lettre à Ursule, le plus tôt possible. J’ai fait réponse à la première, avant d’avoir lu la seconde je vais lire celle-ci, et j’y répondrai sur-le-champ. J’ai caché mon arrivée, parce que j’ai su que l’italien voulait faire un mauvais parti à Ursule : je me tenais où je suis pour l’observer. Mais il n’oserait, et je vais me montrer. Que fera-t-il ? dans notre siècle, les atrocités ne sont plus de mode, même parmi les descendants des proscripteurs et des proscrits. Il y a longtemps que les sentiments des Marius, des Sylla, des Antoine, des Octavien, des Tibère, des Caligula, des Néron, des Commode, etc., sont absolument éteints en Italie. L’avis m’avait étonné. Je suis revenu de cette crainte pusillanime. On m’avait offert de me vendre l’agent de l’italien, un malheureux tiré des cachots, qui s’est mis porteur d’eau, pour se dérober à la justice. Je l’aurais eu, en donnant cent louis de plus que l’Italien. C’est une duperie, ces gens-là ne voulaient que m’escroquer de l’argent : le silence a été ma réponse.

Tu feras tenir ma seconde lettre dès que je te l’aurai fait remettre.

P.-S. – Justement ! comme j’allais cacheter, j’apprends par un de mes affidés, que c’était de concert avec l’italien, qu’on m’offrait de corrompre son vil agent. Je me tiendrai coi, et ils en seront pour leurs démarches.

Lettre 124. Gaudet, à Ursule.

[Il répond à la CXXème, et paraît se rétracter de tous ses mauvais avis : mais fatalement cette lettre ne put être remise, et Laure la garda ; si bien qu’elle ne fut ouverte qu’après la captivité d’Ursule, et ce fut ce qui commença de la ramener. Il semble que Dieu ait voulu tirer le bien de la source même du mal.].

Même jour.

Vous n’avez pas oublié, ma charmante, ce que je vous écrivais le 7 mai dernier : qu’il ne faut rien outrer, que la nature et la société punissent tous les excès, et que dans notre situation présente, nous dépendons autant de la société que de la nature. J’ai détruit vos préjugés, parce que j’ai cru qu’ils nuiraient à votre bonheur : mais si j’avais pensé qu’ils eussent pu contribuer à votre félicité, je les aurais fortifiés, au lieu de les détruire. Vous avez été trop loin, ma chère Ursule ! beaucoup trop loin ! et je crains aujourd’hui ce que vous avez fait faire à votre frère ; si jamais ses lumières venaient à s’offusquer, sa philosophie à être moins sûre, cette action le réduirait à un désespoir féroce. Je n’ai jamais eu l’idée, en vous dépréjugeant l’un et l’autre, que vous en viendriez là. Ce n’est pas tout que de faire tout ce qui est permis ; il faut envisager toutes les suites possibles, et celles de cette action me font trembler. Au reste, peut-être ne sont-ce que de vaines craintes ; Edmond me paraît affermi… Cependant, quand je considère la violence qu’ont ses passions, je n’ose croire à sa philosophie ; je croirais plutôt à la vôtre.

Ma chère enfant ! arrête-toi ; tu as été trop loin : rétrograde un peu, pour être ce qu’il faut que tu sois. J’avais sur toi des vues importantes que tu as anéanties. On peut être sans préjugés, mais il ne faut pas détruire les facultés de la nature : tu te blases ; un honnête homme, qui t’aimera, ne pourra plus espérer de te rendre mère, si tu continues ; cette qualité est la plus belle des femmes : il ne faut pas l’oublier.

J’ai été mécontent de ce que tu dis au sujet de ton fils, en parlant du marquis ruiné. La tendresse maternelle est naturelle au moins, si la paternelle ne l’est pas ; évite d’être un monstre : on l’est de plusieurs manières, au moral, comme au physique, par la cruauté, par l’insensibilité, par des sentiments et des actions qui éteignent toute idée de société générale ou particulière. Si tu manques d’une faculté essentielle à la femme, quelle qu’elle soit, tu n’es plus une femme ; tu es un monstre ! Il est temps de s’arrêter. Il faut une réforme, et il la faut absolue, autant que prompte.

Si j’ai tâché d’anéantir la religion dans ton frère, dans toi-même, ce n’est pas que je haïsse la religion ; loin de là ! je suis un de ses amateurs, et il est des gens à qui je l’inculque journellement. Si j’avais existé du temps de son institution, j’aurais été un de ses apôtres. En effet, considère ce qu’était le genre humain, quand un héros, un Dieu la montra au monde ! Des monstres égorgeaient d’autres monstres ; les provinces étaient dévastées par des gouverneurs rapaces ; la capitale du monde, Rome, après d’horribles proscriptions, avoir gémis sous un Tibère, un Caligula, une Messaline, se voyait gouvernée par Néron ; des bêtes féroces qui s’entre-déchirent, sont plus douces que n’étaient ces hommes. Une voix s’élève du fond de la Judée ; un homme, un ange, un Dieu, s’écrie : « Aimez-vous les uns les autres ! Vous êtes tous frères : pardonnez les injures ; si l’on vous frappe, souffrez, bénissez, faites du bien : donnez, tolérez ; que la différence des sentiments ne vous empêche pas de vous entre-secourir. Ô Mortels infortunés ! je vous aime ! je vous chéris ! Je viens vous annoncer une religion nouvelle, qui fera que vous vous aimerez, que vous vous chérirez les uns les autres : je sais que les méchants vont s’opposer à ma doctrine ; la hardiesse que j’ai de la prêcher, me coûtera la vie, mais je donnerai mon sang avec joie pour cimenter ma doctrine : que je meure du plus cruel des supplices ; mais que je vous adoucisse ; que je vous rende heureux !… Opprimés, réjouissez-vous ! Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés. Vous serez heureux, lorsque les hommes vous persécuteront, qu’ils vous chargeront d’injures, qu’ils vous tueront, à cause de ma doctrine fraternelle. Prêchez-la sans crainte : si vous périssez ! qu’est-ce que la vie, auprès de la gloire immortelle qui vous attend ? Soyez les bienfaiteurs du genre humain ; allez partout inviter, presser les hommes de s’aimer, de vivre en frères ; vous trouverez au fond de votre cœur une satisfaction douce, qui vous rendra heureux, dès cette vie, comme je le suis ; un jour vous et moi, nous aurons des autels. » Il ne s’en tient pas là ; il exécute ce qu’il dit ; il prêche, il touche ; il recherche les pauvres qu’il a loués ; il les console ; il leur montre la gloire et le bonheur, dans la bonne vie, dans la confraternité : il fait des héros de douze pauvres pêcheurs, de soixante-douze pauvres manœuvres ; il les anime de son esprit sacré ; ils deviennent, par lui, plus que des hommes. Ce héros, ce Dieu (car quel autre nom lui donner ?) est arrêté, comme il l’avait pressenti : on le condamne ; et il meurt avec la douceur de l’agneau. Ses prosélytes effrayés, se croient perdus. Ils se dispersent ; ils se cachent, – mais bientôt, ils reprennent courage, ils reviennent, animés de l’esprit de leur divin maître, du bienfaiteur, du sauveur du genre humain, ils affrontent la mort, rien ne peut les arrêter ! ces, hommes généreux, ces héros, ces demi-dieux, ils viennent au milieu des pierres qui les lapident, des fouets qui les déchirent, des épées qui les mutilent, et qui leur donnent la mort, ils viennent crier à leurs bourreaux : « Vous êtes tous frères ; aimez-vous, chérissez-vous, faites-vous du bien : pourquoi vous haïr, vous tourmenter, vous persécuter ? imitez notre patience : vous nous déchirez, et nous vous pardonnons, nous vous bénissons, nous vous aimons, tous nos bourreaux que vous êtes. – Et Celui qui leur avait inspiré de pareils sentiments, qui leur avait donné l’exemple, dont l’âme aimante les animait encore, ne serait pas un Dieu ! Périsse le blasphémateur qui osera le dire !… Ô Fils de Marie ! si tu n’avais pas des autels, je t’en dresserais… Je t’en dresserais au moins dans mon cœur, si les lois de mon pays s’y opposaient. Sauveur du genre humain, divin législateur, qui es venu faire des hommes et des frères de bêtes féroces, prosterné devant l’image glorieuse de l’instrument de ton supplice, je t’adore avec une ardeur brûlante et le transport de la reconnaissance !…

Voilà mes sentiments, Ursule. Quoi ! vous vous êtes imaginé que je méprisais, que je haïssais la religion chrétienne !… Ô ma Fille ! que je suis malheureux de vous avoir crue plus éclairée que vous ne l’êtes ! et que je crains de m’être également trompé avec votre frère ! Sans doute cette religion sainte a des abus qui viennent des hommes : ces abus vivement sentis, ont produit les guerres des Huguenots, dont le souvenir est si vif encore dans votre village, et surtout dans votre famille, qu’ils ont ruinée : mais les abus viennent des hommes ; le divin législateur les avait tous prévenus ; c’est pourquoi les papes et les évêques sont inexcusables de ne pas les anéantir ; de ne rappeler pas à sa primitive pureté, cette divine religion, dont la beauté est si grande, que si elle existait sans abus, toutes les nations viendraient l’embrasser. Des incrédules ! ah ! il n’y en aurait plus ! Quel intérêt les rendrait athées ? la religion ferait leur bonheur dès ce monde…

Ce sujet m’a emporté ; je ne veux pas finir par une matière aussi sérieuse, et je me rappelle à propos que je dois une réparation aux auteurs dramatiques. Je veux la leur faire publique ou particulière, comme l’insulte : ainsi, dans le cas où vous auriez montré ma lettre à quelqu’un, montrez de même la réparation. Un auteur dramatique, tel que Corneille, est capable d’ennoblir une nation, de la rendre grande à ses propres yeux. Un auteur dramatique, tel que Racine, serait capable d’amollir, de civiliser… les Anglais, et même les sauvages qui sont à leur solde en Amérique. Un auteur dramatique, tel que Molière, où il est bon, donnerait de la gaieté à un spleenique, corrigerait une précieuse, convertirait un hypocrite, rendrait sociable un misanthrope. Un auteur dramatique tel que Regnard, amuse au moins, et fait rire les maîtres, que leurs domestiques volent. Un auteur dramatique tel que le grand Voltaire, instruit, touche, rend honnête homme, en un mot, réunit tout le mérite des Corneille, des Racine, des Crébillon. Ce dernier effraie le vice. Destouches par son Glorieux, a contribué au progrès de la vraie philosophie. Lachaussée et Marivaux font aimer le devoir aux époux, aux pères, aux enfants. Tous nos auteurs modernes sont estimables ; un Lemierre, un Ducis, un Blin de Saint-More, un de Marmontel, un de La Harpe, un Sedaine, un Dorat, un Palissot ont plu, et méritaient de plaire.

Mais si je loue les auteurs dramatiques, certainement je ne louerai pas le public spectateur ! Dieu ! quels automates les talents ont pour juges ! et qu’il est peu flatteur d’exciter leur applaudissement ! Comment les gens d’esprit que j’ai nommés en dernier lieu, peuvent-ils se résoudre à travailler pour cette hydre à mille tètes, dont pas une n’est d’accord ! J’ai été au parterre, au parquet, aux loges, jusqu’à l’amphithéâtre, qui est au spectacle, ce qu’est le Marais à la rue Saint-Honoré ; et là, j’ai entendu louer les sottises, autant que les beautés ; j’ai entendu blâmer les morceaux sublimes ; j’ai vu admirer les défauts de l’acteur, et honnir ses qualités, la sagesse, la finesse, la raison de son jeu senti. Mais, me direz-vous, ce public décide Juste cependant ! Oui : deux ou trois têtes au plus, quelquefois une, qui donnent le branle à cette grosse bête qu’on appelle le public. Il faut même absolument que ces trois, deux, un, aient lu auparavant la pièce ; car il est impossible d’entendre à la première représentation : ce gros Cheval poussif, le public tousse, crache, mouche, claque, hennit, braie, grogne, mugit, bêle continuellement, suivant l’espèce d’animal, dont est chacune de ses mille têtes. Il n’a pas seulement l’esprit d’avoir du plaisir, car il se l’ôte continuellement à lui-même, et vous voudriez que ce gros animal-là jugeât !… Il est si vrai qu’il ne sait pas juger, et que l’électricité communicative du mouvement qui fait applaudir aux beautés, a une cause qui peut manquer, cela est si vrai, qu’on lui a vu approuver des sottises palpables, parce que ce jour-là, l’immense ruche n’avait pas d’âme reine, c’est-à-dire, pas une de ses mille têtes qui eût le sens commun. Le lendemain, ou huit jours après, il se trouvait que la ruche avait une reine, et alors l’électricité avait lieu ; elle conspuait ce qu’elle avait adoré. Le contraire est arrivé plus d’une fois. La bête, le premier jour, étant absolument brute, ne sentait pas les beautés ; et comme les beautés non senties ont quelque chose de très plat pour ceux qui ne les peuvent entendre, les mille têtes ennuyées sifflaient, grognaient, brayaient, etc., etc. Ce fut ainsi que la bête était à la première représentation de l’Athalie de Racine ; à celle de plusieurs pièces de nos auteurs modernes, qui redonnées dix ans après ont réussi ; parce que la bête avait enfin une ou deux de ses mille têtes qui étaient humaines. Je suis persuadé, par exemple, que le Gustave de M. de La Harpe, redonné, réussirait aujourd’hui ; que plusieurs tragédies de M. de Marmontel seraient vues avec plaisir. J’ai entendu juger la Florinde de M. Lefèvre ; en vérité ce jour-là, il fallait que la bête fût de mauvaise humeur ; elle ne me permit pas d’entendre. Si au lieu d’écouter j’eusse applaudi, peut-être la décidais-je : mais je voulais donner à mes co-têtes l’exemple de la raison, et malheureusement celles qui étaient autour de moi, étaient, l’une de linote, l’autre de chien, une de serpent, deux de singe, trois de peccata, une d’éléphant, six de carpe, huit de merle, dix d’oison : je voulus changer de place, et je me trouvai entre deux dogues, ayant par-devant six taureaux, et par-derrière vingt cochons, quatre loups, et trois ours. Que dire à tous ces animaux-là ? pas un ne m’entendait, lorsque je leur voulais parler dans les entractes. Est-il étonnant, qu’avec un pareil composé, les têtes humaines, qui se trouvent par hasard sur le même tronc, avec cet assemblage d’animaux, ne puissent goûter le plaisir du spectacle ? Si on attendrit la bête, elle beugle, tousse et mouche ensuite, à vous faire perdre le reste de l’acte ou de la scène ; si on la fait rire, elle braie si fort et si longtemps, que vous n’entendez plus rien ; si on l’impatiente, elle frappe du pied, elle grogne, elle mugit, ensuite elle s’écrie : « Paix donc ! » Vous vous croyez au milieu de la foire où toutes ces différentes espèces devraient être à vendre. Pauvres auteurs, qui êtes jugés sur un mot par une linote, ou par un sansonnet, dont la plaisanterie fait quelquefois tomber votre pièce, sans être entendue ! Pauvre spectateur humain, qui crois aller te délasser du travail et des peines de la vie, et qui ne trouves, au lieu du plaisir, que l’impatience et de vains efforts pour voir et pour entendre ! Je ne saurais concevoir comment on va au spectacle à Paris ! On dirait que ceux qui s’y rassemblent, n’y vont que pour se gêner, s’étouffer, se brusquer, se montrer égoïstes, sans égards, sans politesse. C’est le rendez-vous de tous les enrhumés, de tous les cracheurs, de tous les moucheurs, de tous les rousseurs, de tous les polissons qui aiment à entendre et à faire du bruit ! Combien de clercs, de jeunes officiers, et même de plus graves spectateurs ne vont là que pour s’amuser entre eux, indépendamment des pièces ! je crois que le moindre bruit devrait être défendu à nos spectacles, qui sont absolument différents de ceux des anciens, où le peuple criait bravo ! mais il faut observer que ce n’était qu’aux combats des hommes comme les bêtes, ou des gladiateurs. Aux pièces dramatiques, on ne soufflait pas le mot, tant que l’acteur parlait ; aux entractes seulement, les plauditeurs donnaient le signal, en frappant des mains en cadence.

Adieu, ma chère fille.

Lettre 125. Ursule, à Laure.

[La malheureuse se livre, pour apprendre à escroquer au jeu.].

Même jour.

L’ami vient de m’écrire il est ici depuis trois jours, et tu ne me le disais pas !… Je pars malheureusement dès demain pour Saint-Mandé avec mon nouvel adorateur. Je garderai l’Américain, il ignore mes nouveaux arrangements, et je lui ai fait entendre qu’il fallait recommencer à nous revoir chez toi. Ainsi tu auras ma visite une ou deux fois par semaine, si je puis. Le charmant homme, que l’ami ! Dis-lui que je l’attends à l’instant, et que j’écarte tout le monde…

Je continue, en attendant mon petit nègre qui m’est allé chercher des joueurs : ainsi ce billet va devenir une lettre.

Il faut avouer que mon nouvel amant vient très à propos. Edmond et moi, nous avons horriblement dépensé ! Il a joué, moi aussi, et nous avons été la dupe d’escrocs. Edmond est furieux : il voudrait (et moi aussi), pour le double de la perte, savoir le secret de ces honnêtes messieurs, seulement pour qu’ils ne pussent s’applaudir de leur adresse à nos dépens. Pendant qu’il travaille à acquérir cette science vindicative, j’emploie de mon côté tous les moyens possibles pour y réussir. J’ai fait adroitement avertir ce matin le plus huppé de ces fripons de me venir trouver. Il n’a pas manqué d’accourir. Jamais je n’eus plus envie de plaire, et de ma vie je n’en multipliai autant les moyens. Mon homme est arrivé sur les une heure aujourd’hui. Je l’ai fait introduire dans mon boudoir, où Marie avait ordre de me l’amener. Je l’ai reçu comme un dieu. Je voyais dans ses yeux quelque mouvement de défiance. Je l’ai fait asseoir sur mon sofa, dont le ressort a parti, et je lui ai fait mes agaceries mignardes. Il ne savait où il en était ; j’ai vu les désirs étinceler. Je les ai irrités avec toute la coquetterie d’une femme qui a de l’usage. Il n’était plus maître de lui. C’est alors que j’ai fait ma demande. On m’a tout promis. Je me suis levée sur-le-champ, et je l’ai mené à une table. Il a commencé à me donner des leçons. Mais il n’a voulu me montrer le coup de maître qu’après… Il a fallu en passer par là. J’ai ensuite repris les cartes, et il m’a découvert ce fameux coup de maître. J’ai joué avec lui, et je l’ai facilement gagné. Je n’ai pas eu la sottise de m’en rapporter à sa discrétion avec ses camarades : ma fidèle et zélée Trémoussée avait mes ordres. Elle est venue lorsqu’il a été sur le point de sortir, plutôt affriandé, que rassasié de mes faveurs. Elle lui a fait entendre qu’il ne fallait pas me quitter ainsi ; qu’elle s’intéressait à son bonheur, et qu’elle voulait lui ménager un tête-à-tête charmant, après le dîner ; qu’elle défendrait la porte à tout le monde. Il a consenti à tout ; elle l’a placé dans mon cachot, en lui disant, qu’on lui servirait à dîner là ; que c’était l’endroit de faveur, où les heureux attendaient les bonnes fortunes de distinction. Elle a ajouté, que pour qu’il ne s’ennuyât pas, elle lui offrait un livre d’estampes… ou sa camarade, qui viendrait lui tenir compagnie. L’Escroc a regardé le livre et parcouru les estampes : mais ces sortes de gens n’aiment pas la lecture, quelle qu’elle soit. Il a demandé une compagnie vivante. Marie, que j’ai dressée le mieux du monde, et qui sera un jour une fine mouche, est venue auprès de lui ; Trémoussée les a laissés ensemble. J’avais un double but ; qu’il s’amusât assez pour que je ne fusse pas obligée de le retenir par force, et de lui ôter tout soupçon pour la suite. J’ai fait avertir mes joueurs de la veille, et nous allons avoir une séance lucrative, j’espère… Je souhaite que l’ami la devance… Mon nègre ne vient point ! je lui tirerai les oreilles d’importance…

Ne l’avais-je pas dit ! voilà Négret qui revient ! mais, cela est pourtant de conséquence pour moi ! si j’avais de secrètes raisons, pour qu’on ne se présentât pas, contre mes ordres, ce serait tout de même ! je pense que les filles de notre sorte doivent écarter ces espèces de mouches importunes, qu’attire le miel des faveurs… Je le ferai traiter comme il le mérite… Ah ! voici donc enfin Jacinthe !… Je vais le corriger, et lui faire porter ma lettre.

P.-S. – je lui pardonne : il est si caressant !… Je suis encore un peu préjugiste, je le vois, puisqu’il me reste de la compassion.

Lettre 126. La même, à la même.

[Commencement de ses peines. Ursule et Edmond escrocs, sont escroqués au jeu.].

18 août.

Envoie-moi l’ami. Je suis au désespoir, et nous sommes ruinés, Edmond et moi ! Ç’a été l’affaire d’une séance. Ah Dieu !… de tout ce que je possédais, il ne me reste plus que le fonds que l’ami m’a fait assurer par la famille du marquis. Il faut que je te fasse ce récit, en attendant encore Jacinthe, que ma bonté ne corrige pas.

Après avoir mis l’escroc en cage avec Marie, j’ai fait part à mon frère de la science que je venais d’acheter et je me suis disposée à recevoir l’ami, qui n’a pas tardé à paraître… Le souvenir de cette agréable entrevue, tempère un peu mon amertume ; mais je ne puis qu’y jeter un coup d’œil rapide ; je ne saurais détailler. Les joueurs sont arrivés pendant ce temps-là. L’ami ayant entendu Edmond, il n’a pas voulu se montrer ; il est sorti par l’escalier dérobé. J’aurais dû suivre ma première idée qui était de le faire rester comme spectateur ; il nous aurait sûrement été très utile ; mais on voit ce qu’il fallait faire, quand les malheurs sont arrivés… Nous nous sommes mis au jeu à sept heures. Edmond, que j’avais prévenu, avait apporté des fonds ; qu’il a fait briller aux yeux des escrocs. La séance a commencé. Nous n’avons pas voulu d’abord faire usage de notre adresse. Les escrocs en ont agi de même ; ils ont sondé le terrain. Après quelques tours, Edmond a hasardé un filé, qui lui a réussi. J’en ai fait autant. Les escrocs s’en sont aperçus ; mais ils n’en ont rien témoigné. Ils nous ont laissé aller. Enhardi par le succès, Edmond a mis en usage une botte secrète, qu’il avait apprise de son côté dans la journée. Ce coup, auquel les escrocs ne s’attendaient pas, et dans lequel j’ai secondé mon frère, avertie par un petit signal, nous a rendu la moitié de ce que nous avions perdu la veille. J’étais transportée de joie, et dans le fond de mon âme, je me promettais que notre perte rentrée, je quittais le jeu, pour ne le reprendre de ma vie, avec cette canaille. Nous avons continué ; le jeu a été franc de part et d’autre : petit gain de notre part. Le coup suivant, petite perte. Les joueurs ont voulu faire usage d’une supercherie ordinaire au troisième tour. Nous nous en sommes aperçus, et Edmond a dit froidement : « Refaites, monsieur, vous avez retourné une carte. » Ce n’était pas cela, mais ils l’ont compris. On a refait, et joué franc plusieurs tours, avec avantage égal. Enfin nous avons miné avec adresse, à ce que nous croyions. Sûrs de notre coup, nous y avons été de sommes considérables : on les a tenues. Brelan dans ma main, et d’as ! lorsque je vois abattre trois valets, le quatrième tournant. Ça été un coup de foudre ! Edmond avait vu un valet dans le talon : il y a couru. Rien ! nous avons bien vus que nous étions dupes, par un tour plus fin que tous les nôtres. Nous avons payé. Un reste d’espoir nous a fait continuer : nous comptions qu’en les intimidant, le tour suivant, où j’avais la main, ils n’oseraient pas recommencer leur escamotage. Edmond les observait d’un œil sévère. Je me suis donné le même jeu en rois : nous y avons été du double de l’autre fois ; on a tenu en hésitant. J’abats : tout est perdu ! les dix que j’avais crus écartés, se sont trouvés dans la même main, le quatrième tournant. L’opération de combiner ce qu’ils avaient chacun, de reprendre d’autres cartes qu’ils avaient dans un repli de doublure, sous les boutons de leur frac, et de n’avoir que celles de leurs trois jeux, cette opération si compliquée, n’a été que d’un clin d’œil, tandis qu’Edmond relevait ses cartes. Cette dextérité m’a surprise ! nous n’avions rien vu. Il fallait cesser le jeu, faute de fonds. On nous a proposé une revenge, sur ma maison, mes meubles, et… mes faveurs (ce dernier article à l’oreille). J’ai accepté, également furieuse et de jouer et de ma perte ; j’aurais joué ma vie, ou si l’on veut mes doigts les uns après les autres, comme les nègres. Nous avons gagné. Remis en fonds par ce coup-là, nous avons continué avec acharnement : petit gain, pendant cinq à six tours. Enfin le hasard, sans tricherie, nous a donné jeu sûr. J’espérais… un trésor de ce coup. Mais tout le monde a passé, à l’exception d’Edmond, qui a ramassé ce qui m’appartenait. Coup nul par conséquent. Nous avons ensuite usé d’adresse, avec des précautions infinies, nous relevant pour examiner nos joueurs. J’avais un vingt-un : Edmond rien du tout. Nous avons pris un air d’assurance, et nous avons poussé, tant qu’on a voulu. On a quitté. Gain complet de notre part. Il fallait lever le siège. J’en étais tentée. Edmond m’a fait signe de continuer. Après quelques tours sans effet, il s’est présenté un beau coup. Il nous a éblouis, et notre attention s’est ralentie. On en a profité. Nous avons perdu tout notre comptant, ma maison, mes meubles, mes diamants… J’étais au désespoir, et les larmes me sont venues aux yeux. Edmond en fureur s’est levé. Je l’ai retenu. Un insolent de la troupe m’a dit à l’oreille : Vous avez encore une ressource ? – Je la joue, ai-je repris. – Pour tous trois ? – Oui, tous trois. » Nous avons rejoué. C’était un forfait, contre une somme désignée très considérable. J’ai perdu !… Edmond était sorti au désespoir, pour aller prendre l’air un moment. On m’a sommée de payer. J’ai refusé avec indignation. Ils m’ont emportée dans mon cachot, où était encore leur ami, que j’ai trouvé… avec Marie, dans la plus grande familiarité. Les quatre se sont réunis contre moi, et l’infâme Marie, que le joueur avait mise dans ses intérêts, pendant le temps qu’il avait passé avec elle, a contribué à ma défaite. Heureusement qu’Edmond est venu après deux insultes. Il a fondu sur eux l’épée à la main, et les a chassés de la maison. C’est un héros. Ils tremblaient tous quatre devant lui ; sa gloire a diminué ma honte. Mais pendant le combat, Marie et son complice ont emporté ce que les autres avaient gagné : ma fidèle Trémoussée voyant agir Marie, n’y a fait aucune attention, croyant que c’était par mes ordres. Ainsi me voilà dépouillée absolument, et pour ce qui me reste, le billet qui était sur jeu contre l’argent, va me l’enlever, à moins que je ne réclame. Mais un avocat que je viens de consulter, et à qui je n’ai rien déguisé, me conseille de ne pas les attaquer, vu que nous serions tous également punis. Je me console un peu ; il me reste quelques ressources, et mon intrigue commençante. Quant à Edmond, il a tout perdu ; il n’a pas une obole des cinquante mille livres du financier ; il a joué jusqu’au portefeuille garni de diamants. Il est furieux : sa rage le porte à des excès… Il m’a proposé tout à l’heure de me poignarder, et lui ensuite. Je l’ai ramené à des sentiments plus doux, en lui exposant mes ressources, que j’ai même enflées à dessein.

J’attends Jacinthe. J’ai écrit si rapidement que cette lettre est l’ouvrage de dix minutes. Tu liras si tu peux. Fais partir l’ami.

À tantôt.

Lettre 127. Ursule, à Laure.

[Elle appelle à son secours, la pauvre infortunée ! mais il est trop tard ! l’horrible malheur est tombé sur elle, et il l’accable !].

19 octobre.

À mon secours ! mes bons amis ! s’il est possible, venez à mon secours !… Empare-toi de mon frère, ma chère Laure, plutôt pour le retenir, que pour l’exciter ; que l’ami seul agisse : sa prudence est ma dernière ressource, il n’y a qu’elle qui puisse me sauver !… Tu vas frémir, ma chère cousine, de tout ce qui m’est arrivé, de ce qui m’arrive encore, et de ce qui m’attend. Il faut l’écrire, pour que l’ami sache comme il doit s’y prendre, et trouve les moyens les plus sûrs de me secourir, sans exposer ma vie, peut-être la sienne.

Après avoir tout perdu, comme je te l’ai marqué avant mon malheur, et avoir été traitée par deux misérables comme la dernière des créatures, j’allais sans doute essuyer le même sort de la part du troisième, malgré ma résistance et mes cris, lorsque Edmond est venu me délivrer. Je l’ai laissé sortir, après l’avoir un peu calmé : mais il était au désespoir ; la honte, la rage (il me l’a dit en me quittant), déchiraient également son cœur ; je ne l’ai plus revu depuis ce funeste moment. Mais j’en étais presque bien aise d’abord, afin d’avoir plus de liberté dans les premiers temps de mon séjour à Saint-Mandé. Je suis partie le lendemain matin, avec un serrement de cœur, triste présage, ou triste ressouvenir ! Tous deux, sans doute !… J’ai été reçue comme une divinité par mon traître, qui m’a pour ainsi dire dévorée de caresses. Tout était brillant, et avait autant d’éclat et de commodité que chez moi avant mes pertes. J’ai nagé dans les plaisirs ; ce nouvel athlète valait l’Américain… Je ne te copierai pas ici la lettre que l’ami t’a sans doute montrée. Hélas ! tout était mis en jeu par ce maudit Italien. C’était lui qui avait envoyé chez moi les escrocs qui m’ont ruinée, ainsi que mon frère ; c’est lui qui a fait habiller un malheureux porteur d’eau en seigneur, et qui m’a réduite à assouvir la brutalité de ce misérable qui m’avait servie, et que j’étais loin de reconnaître. Voilà cet amant sur lequel je comptais, pour réparer mes pertes !… On ne s’en cache plus aujourd’hui… Tu sais que l’italien jouissait tous les jours de sa vengeance, caché dans la maison que je croyais à moi. Il me fit insulter par son laquais, que le porteur d’eau, par mes ordres, jeta par la fenêtre : mais c’était pour me duper mieux, qu’on me sacrifiait ce maraud, comme tu vas voir, ma chère cousine.

L’Italien, suivi de ses gens, était venu au secours de son laquais, étendu, brisé sur le pavé de la cour : les miens les attaquèrent, et au moyen du zèle de ma fidèle Trémoussée, qui frappait comme quatre, et à laquelle on n’osait le rendre, le vieux bouc eut le dessous, et fit retraite. Je me reposais sur mes trophées, me disposant à quitter la maison, après avoir payé la dépense qu’on m’y avait fait faire, et rendu les meubles au tapissier : quand le porteur d’eau, qui était sorti pour aller me chercher une voiture, est revenu avec deux fiacres. « Madame peut partir : où sont ses paquets ? où madame va-t-elle ? » je nommai votre maison… Je n’avais plus d’autre asile… Quant à mes paquets, je lui montrai un chausson. « Tout tient là-dedans… » Je montai dans une des voitures, et j’appelai Trémoussée. « Je vais prendre l’autre, madame (me répondit-elle), la larme à l’œil, afin d’être avec mes paquets, à moi, qui pourraient vous incommoder. » Nous sommes parties. J’ai dit au porteur d’eau escroc de monter auprès de moi. « Non, madame ! derrière le carrosse c’est assez pour votre ancien domestique. – Je le veux. – Il n’en sera rien ; je suis connu ; je veux être à ma place. » Et il a fait rouler, sans écouter les ordres que je lui donnais de venir occuper le devant. Nous avons pris le chemin de Paris. Au bout de quelque temps, je n’ai plus entendu rouler sur le pavé. J’ai fait arrêter, pour demander au misérable qui était derrière, où j’allais ? « À Paris, madame ; vous roulez sur la terre, pour que vous soyez plus tranquille. Où est Trémoussée ? – Les chevaux de son fiacre valent mieux que les nôtres, elle nous a devancés. » Cela ne m’a pas plu : mais qu’y faire ? Nous avons continué de rouler plus d’une heure, sans que j’entendisse le pavé. Au milieu d’une route, que je ne connais pas, nous avons arrêté ; on m’a dit de descendre, et de donner ma bourse ; on a mis le pistolet sur la gorge du cocher de fiacre, et on l’a forcé de s’éloigner. Je suis restée à la merci de six hommes, y compris le traître qui me suivait, et qui m’a dit : « Madame ! ce sont des voleurs ! nous sommes morts !… » On nous a bandé les yeux, du moins à moi, et le traître disait qu’on les lui bandait aussi ; on m’a portée dans une voiture, et nous avons roulé environ deux heures. On m’avait pris ma bourse, ma montre, et tout ce que j’avais de quelque valeur…

Nous nous sommes arrêtés, et l’on m’a descendue. Je me suis trouvée dans une chambre mesquine, puante, lorsqu’on m’a débandé les yeux ; et j’ai vu devant moi le malheureux Italien… Il m’a dit que tout ce qui m’était arrivé depuis quinze jours, venait de sa part. J’ai voulu le dévisager. Une grosse femme, qui avait l’air d’une bouchère, est sautée sur moi, m’a donné deux gourmades, et m’a terrassée. Elle m’a ensuite déshabillée nue, et m’a forcée à me vêtir d’habits dans le costume des femmes de porteurs d’eau. Je les ai pris avec fierté, voyant que je ne pouvais faire autrement. C’est avec cet habit que je vous écris. Pendant ce temps-là, mon traître reprenait les mêmes habits, avec lesquels je l’avais vu porter de l’eau, et il est venu auprès de moi me dire qu’il, était bien fâché, mais qu’il y allait de sa vie, s’il n’obéissait pas : qu’on l’avait tiré des cachots, où il était enfermé en attendant les preuves de ses crimes, et qu’on pouvait l’y renvoyer. « Tu vois bien, m’a-t-il dit ensuite, en levant le masque, qu’il n’y a pas ici à barguigner, et que je ne te ménagerai pas plus que les innocents que j’ai attendu à la corne d’un bois ? » J’ai bien vu que j’étais perdue : mais voulant essayer si la douceur me servirait à quelque chose, pour sauver au moins ma vie, j’ai cédé. Le porteur d’eau m’a traitée comme sa femme, ou comme sa servante ; il m’a fait faire sa soupe, j’ai été obligée de laver sa vaisselle, de nettoyer ses gros souliers, de faire son grabat, où cependant il ne s’est pas mis ; je l’ai occupé seule.

Le lendemain on m’a fait signer des bans, le bâton levé : c’était un nègre hideux qui le tenait suspendu. J’ai cédé encore. Huit jours se sont écoulés, sans qu’on m’ait fait autre chose, que de me tenir vêtue avec des haillons que les plus pauvres ne ramasseraient pas dans la rue, pleins de crasse et de vermine, en m’obligeant à servir M. le porteur d’eau, et à faire tout l’ouvrage de son ménage, même à porter de l’eau, pour arroser le jardin : le grand nègre, le bâton ou le nerf de bœuf levé, était mon inspecteur. Il me fit la galanterie de me dire le septième jour, qu’il ne garderait cet emploi que jusqu’à ce que j’eusse un mari, lequel en serait chargé : que pour lui, lorsque je serais femme, il me ferait l’honneur de prétendre auprès de moi à un emploi qui me serait plus agréable. Je n’osai lui répondre, ayant déjà senti deux fois la pesanteur de son bras.

Un chapelain, muni d’un pouvoir des deux curés, et du consentement de mes père et mère, est venu me fiancer au porteur d’eau le septième jour ; et le lendemain huitième, nous avons été mariés. C’est alors que ce malheureux m’a traitée en esclave ; il attendait qu’il eût pour lui les apparences du droit pour me maltraiter. L’Italien est venu me ricaner au nez, et me dire que j’étais à ma place. On m’a fait travailler plus fort que jamais, à porter de l’eau pour arroser, et des fardeaux, à récurer, à laver toute la vaisselle de la maison, dont les marmitons me jetaient l’eau grasse au visage. Je partageais le grabat du porteur d’eau, qui ne me laissait aucun repos la nuit, et dormait le jour, tandis que je travaillais. Enfin, le troisième au soir, harassée, je me suis assise, et je lui ai dit de me laisser respirer. Il m’a poché les yeux à coups de poing, et m’a rendue à faire peur. Toute la maison est venue m’insulter le lendemain. Quelqu’un m’a voulu plaindre. « Tais-toi donc ! une p…, c’est une fille de village comme nous, une paysanne ! Elle n’est pas plus que son mari ! Est-ce qu’il faut que le vice profite ? » Ce n’était pas tout : le quatrième jour le porteur d’eau m’a fait signer, à force de coups, et presque mourante, la vente de mon bien, déjà hypothéqué pour la moitié de sa valeur. En voyant le notaire, quoiqu’après avoir consenti, j’ai voulu réclamer ; l’infâme s’en est aperçu, et m’a foulée aux pieds. On est accouru à mes hurlements, car ma voix étouffée n’était plus autre chose. « Tu signeras ! » criait le misérable porteur d’eau. J’étais couverte de sang et méconnaissable. On m’a lavée, et mise au lit. J’ai signé. Depuis ce moment, je n’ai plus été battue. Mais d’autres abominations m’attendaient. On m’a laissé guérir. L’infâme porteur d’eau m’a montré l’argent de mon bien, et m’a donné douze francs, pour m’acheter une jupe de toile, un juste, et de gros bas de fil. Voilà mes habits des dimanches, avec des souliers ferrés. Lorsque j’ai eu cette parure pour la première fois, M. Antonini le nègre, est venu me faire sa cour. Je l’ai reçu comme il le méritait. Il m’a dit des infamies, s’est découvert… En ce moment, le porteur d’eau est arrivé. « Puisque vous êtes mon mari, lui ai-je dit, sachez que ce nègre… (Je lui ai dit ce que me demandait Antonini.) – C’est convenu entre nous, m’a dit l’infâme ; il m’a payé roquille pour cela ce matin, et c’est tout ce que tu vaux à présent. » Je me suis mise à pleurer, à crier. L’Italien, que je n’avais pas vu depuis les coups qui m’avaient défigurée, et dont il avait ri aux éclats, a reparu : il a donné ses ordres. Le porteur d’eau s’est jeté sur moi, et m’a tenu les mains avec une des siennes, en me montrant au nègre… Celui-ci s’est avancé le poignard à la main, en me disant, qu’il voulait me devoir à moi-même, ou que ma vie lui était abandonnée. Eh ! comment ne meurt-on pas de ce que j’ai souffert !… J’ai prié le porteur d’eau de me lâcher, je me suis jetée à ses genoux : je l’ai nommé mon cher mari ! je l’ai prié de m’épargner, de me sauver de cette horreur, et que je l’adorerais. « Obéis, p…, ou meurs. » Voilà toute sa réponse. Je l’avouerai ; j’ai craint la mort… Ô Dieu ! que j’ai souffert d’humiliations ! à quelles complaisances, le poignard à la main, le hideux nègre, dont le visage est tout balafré, ne m’a-t-il pas réduite !… Il m’a piquée trois fois, et j’ai vu la mort prête à s’emparer de moi, glacer mon sang, avant qu’il coulât. Enfin je me suis résignée : j’ai prodigué à l’infâme tout ce qu’il demandait…

Je suis obligée de cesser ici faute de papier. Tu vois celui que j’emploie : je tâcherai de m’en procurer de pareil ; tel qu’il est, il m’est précieux.

À demain, si j’existe encore !

Lettre 128. Ursule, à Laure.

[L’infortunée continue à décrire des horreurs qui font frémir.].

20 octobre.

Barbarie ! oh ! si je t’avais prévue !… Quoi ! il est des hommes qui s’abreuvent de sang et de larmes ! Mais c’est un récit, et non des plaintes, qu’il faut tracer sur cette seconde feuille, sac à poudre jeté ce matin par une fenêtre.

Après avoir subi l’horrible humiliation qui termine l’autre feuille, je fus parée comme dans les jours de ma gloire, mais en coureuse des rues, avec des mouches ridicules sur mes contusions, et en cet état, livrée à la dérision des valets. L’Italien, accosté de son nègre, commandait cette canaille, qui d’abord, à la vue de quelques restes de beauté, demeura interdite : « Point de pitié ! » s’écria le vieux monstre. Aussitôt les uns me dirent des infamies, ou m’en firent ; les autres tiraient les loques de mes falbalas déchirés ; ceux-là puisèrent de l’eau sale dans la mare, et m’inondèrent d’ordures ; ceux-ci poussaient la barbarie jusqu’à me frapper. On me lava ensuite, en me jetant dans un bassin ; puis je fus livrée au nègre, qui m’enferma avec lui. J’étais au désespoir : mais enfin, la soif de la vengeance a succédé à l’abattement. J’ai pris la résolution de poignarder l’abominable nègre, et d’attendre la mort de qui voudrait me la donner. J’ai donc dissimulé ; j’ai feint de tomber dans une sorte de stupidité. Avec quelle barbarie, dans cet état qu’ils croyaient réel, les infâmes valets m’ont tourmentée, outragée, jusqu’à me pousser dans la mare de la basse-cour, d’où je sortais couverte de fange et d’immondices ! Ô que la valetaille est une lâche espèce !… Il est vrai que pour vendre aux autres, son temps, son corps, sa volonté, il faut n’avoir plus d’âme !… On m’a enfin négligée dans cet état : la crasse dont j’étais couverte me rendait dégoûtante, et si quelque marmiton, sur le récit de ce que j’avais été, voulait encore m’outrager, je savais l’écarter par une apparence de fureur. Je commençais à être si abandonnée de tout le monde, qu’à peine me donnait-on de la nourriture : on me faisait coucher dans une loge, destinée au gros chien de garde, et où je ne pouvais me tenir qu’assise. Cependant je guettais le nègre, et surtout l’Italien. Mais ce dernier n’ayant plus de vengeance à prendre d’une imbécile, abandonne ma vie à la merci de ses valets ; il ne paraît plus.

J’oubliais un trait d’humiliation que j’essuyai ; c’est qu’un jour, il me fit servir de jouet à toute sa valetaille, devant deux filles du monde, qu’il avait fait venir à cette maison de campagne ; que ces deux malheureuses me firent des infamies détestables, et que ma plume refuse d’écrire… Je les gourmai de mon mieux : mais elles me le rendirent jusqu’à me laisser pour morte. Ces sortes de femmes sont des bêtes féroces, plus cruelles que le porteur d’eau, que le nègre lui-même.

C’est dans l’état d’abandon où je suis à présent, enfermée dans une cour intérieure entourée de hautes murailles, que je vous écris. Je vais tâcher de guetter par un œil-de-bœuf qui est dans le mur sur la campagne à plus de vingt pieds de haut, quelque laitière, à laquelle je ferai ramasser ma lettre. J’en entends une tous les jours ; mais je ne saurais lui parler ; je retombe toujours, quand je veux mettre mon corps dans l’embrasure : peut-être pourrai-je lui jeter ma lettre ; j’espère, ou que cette femme vous la portera et vous dira où je suis, ou tout au moins qu’elle la fera lire à quelqu’un, et que la police sera instruite. Le post-script. vous apprendra, si je suis vengée.

Lettre 129. La même, à la même.

[La pauvre infortunée raconte ce qu’elle a souffert depuis ; comment on l’a mise dans un lieu infâme, comment elle s’en est échappé, et ce qu’elle est devenue ensuite.].

20 décembre.

Si mes deux lettres, péniblement écrites avec un curedent trouvé par hasard, et taillé à l’aide d’un mauvais couteau, avaient pu vous être remises, je ne serais pas ici. Ah ! si vous m’aviez oubliée, apprenez que je me suis encore plus oubliée moi-même. On n’a pas de faibles passions dans notre fille ! elles nous portent au bien ou au mal avec excès : lisez et frémissez !

Je venais de passer ma lettre à la laitière : je la vis, ou crus la voir se baisser. Je m’en retournai à ma loge, agitée d’un commencement d’espérance, pour y prendre un peu de nourriture, reste des chats et des chiens, qu’on me donnait dans le même vase qu’à ces animaux… (que la vengeance est ingénieuse, longue et cruelle chez les Italiens !…) J’allais manger, lorsque le nègre a paru. Il était à demi ivre. Il m’a ordonné de venir à lui, du langage et du bon ton dont on parle aux chiens. J’ai souri pour la première fois, depuis mon malheur. Je suis sortie à reculons, suivant mon usage… Sa main brutale m’a saisie, et m’a fait pousser un cri. « Tu n’es pas grosse, m’a-t-il dit, en employant le terme dont on se sert pour les animaux, et mon maître ne te veut pas mettre à la porte, que tu n’aies un petit de moi ; viens… » (jurant des mots infâmes). Je l’ai prié de me lâcher. Il ne m’a répondu qu’en me faisant le plus de mal qu’il a pu. Je me suis jetée sur lui. Loin de s’effrayer, il m’attendait la poitrine découverte. J’ai enfoncé un vieux couteau dans son vilain cœur. L’Italien a raison : quelle volupté, qu’une juste vengeance ! Il a encore eu assez de force pour le retirer, et il l’a levé pour m’en frapper : mais son bras a perdu le mouvement, avant qu’il ait pu le ramener sur moi. J’ai poussé un cri de joie, en voyant l’infâme tombé, et son sang bouillonner. Je l’ai laissé mourir… Comme la vengeance endurcit ! une goutte de sang me faisait évanouir autrefois ! Je suis donc Italienne enfin ! Lorsqu’il a été expiré, je l’ai traîné dans la mare durant la nuit ; parce qu’en entrant dans ma prison, il avait laissé la porte de communication ouverte, et je l’ai fixé au fond par des cailloux, que la fange recouvrait. Après ce glorieux exploit, je suis venue laver son sang, pour qu’il n’en restât pas de trace, et je me suis renfermée moi-même dans ma cour. Le lendemain, on a cherché Antonini partout. On est venu dans ma prison. On a regardé dans tous les recoins. J’ai fait l’imbécile. On me laissait : j’aurais échappé sans doute, quand le porteur d’eau est entré ma lettre à la main. Ou il l’avait trouvée, ou la laitière l’avait donnée aux gens de la maison. « Ah, ah ! tu n’es donc pas imbécile ! Allons, allons, au travail ! » En parlant ainsi, le bourreau me fourgonnait dans ma loge avec un gros bâton qu’il tenait à la main. « Tu ferais la demoiselle, si on voulait te croire ! » Je suis sortie, mais je ne pleurais pas. Je cherchais seulement à frapper le scélérat. Je n’ai pu l’aborder. On m’a remise au travail, on m’a fait servir de jouet comme autrefois. Cependant on appelait le nègre : on le cherchait. On l’a cru à Paris. On m’excédait de travail, à porter de l’eau pour arroser le jardin, pour cueillir les fruits, sarcler, et le reste. Je supportais tout cela avec patience, espérant de trouver l’occasion de me venger, ou de me sauver. Mais le soir on m’a renfermée dans ma cour, comme une chienne. Le lendemain un cheval qui s’est échappé des mains du palefrenier, a été dans la mare ; il a dérangé les pierres, et le corps du nègre a paru. On l’a tiré. On m’a obligée de le laver, et l’on a vu sa plaie. On ne songeait pas à moi d’abord : mais le marmiton le plus insolent à mon égard, a dit qu’il l’avait vu entrer dans ma cour, vers les six heures du soir, et qu’il n’en était pas ressorti. On ne faisait pas attention à son discours ; mais il m’a fouillée ; il a trouvé le vieux couteau de cuisine, dont la gaine avait un peu de sang ; on a examiné ma poche : elle était ensanglantée dans un endroit que je n’avais pas vu. On a couru au maître. Il m’a fait venir devant lui, et m’a demandé : « As-tu tué mon nègre ? – Oui, et je t’aurais fait subir le même sort, si je t’avais trouvé sous ma main. – Je regrette mon nègre : mais ton action est courageuse, et ta réponse me plaît. Tu n’es pas aussi vile que je l’avais cru : ton sort actuel va cesser… Qu’on l’habille promptement, et qu’elle attende mes ordres. Défense à personne de lui rien dire : ce n’est plus ma volonté. » Deux femmes sont venues me prendre ; on m’a habillée en bourgeoise, après m’avoir mise au bain qui en enlevant ma crasse a fait reparaître ces faibles attraits, qui m’ont perdue. Ce petit succès m’a tirée de mon indifférence pour moi-même ; j’ai mis la main à ma toilette, et je me suis rendue comme je n’avais jamais été dans cette maison : je me suis ensuite promenée fièrement dans la maison. Tout le monde me regardait, et j’ai cru entrevoir des désirs des signes de repentir de n’avoir pas profité… À la vérité, j’attendais la mort : mais je faisais bonne contenance ; mon âme était exaltée depuis le meurtre, et je ne sentais plus d’autre émotion dans mon âme, que celle de la cruauté ; j’aurais voulu déchirer tout ce que je voyais… Ainsi les assassins ont du plaisir à massacrer sans doute ! ainsi les anciens soldats romains trouvaient. leurs délices dans le sang et dans le carnage des proscriptions… Au bout de deux heures environ, une voiture s’est trouvée prête ; les deux femmes y sont montées, on m’a bandé les yeux et mis un bâillon, on m’a portée auprès d’elles, et la voiture a parti. J’ai entendu le pavé au bout d’une heure de marche : une demi-heure après, on m’a descendue dans une maison sans cour, à ce que j’ai pensé, car je n’ai pas entendu ouvrir de porte, ni senti la voiture tourner, et je me suis trouvée dans une chambre assez propre. Une femme est venue m’y trouver qui m’a délié les mains, débandé les yeux, ôté le bâillon, et qui m’a dit : « Ah, ça, ma fille, je sais ce que tu es, ce que tu as fait ; la corde était ton lot, si on avait voulu : ne va donc pas faire la bégueule ! c’est ton plus court, pour ne me pas obliger à te maltraiter : car je suis payée pour ça ; c’est le témoignage que je rendrai de toi, qui pourra te faire avoir ta liberté. Tu recevras tout ce qui se présentera ; ou sinon, tu seras fustigée, tiens vois-tu, attachée à ces deux crampons, comme à la correction de Bicêtre. C’est à toi de voir, si tu veux être douce ; car moi, j’aime mieux la douceur que la rigueur, et être amie avec toi qu’ennemie : nous y gagnerons toutes deux ; dès que tu seras une bonne…, (elle trancha le mot), tu seras libre : mais il faut l’être, et volontairement. » Je ne répondis, qu’en priant cette femme de me ménager. Elle le promit, si j’étais bonne fille, après une petite épreuve. Quelle petite épreuve ! durant six semaines… J’ai cru que j’y succomberais. Je n’ai pas marqué la moindre répugnance : au contraire, je demandais à employer tous mes moments. J’ai gagné par ce moyen l’amitié de la G**, et j’ai commencé à jouir d’un peu de liberté… Oh ! si je pouvais m’échapper ! Mais il faut que je prenne bien garde ! l’effet de ma première lettre trouvée m’épouvante, et je n’écris celle-ci qu’en tremblant. Un jour que je différai un peu à ouvrir, parce que j’en faisais une page, j’ai été mise aux crampons, malgré mes excuses, et j’ai reçu, par l’ordre de l’italien, qui malheureusement venait d’arriver, vingt coups de nerf de bœuf, des mains du domestique de la G**, en présence de cette femme : elle a paru me plaindre ; mon bourreau lui-même détournait la vue : mais je n’en ai pas moins perdu la moitié d’une confiance acquise avec des peines qui font frémir… Je l’ai regagnée enfin : mes discours, mes actions, tout me fait passer pour ce qu’on veut que je sois. Car je sais que je ne dis pas un mot qui ne soit écouté. Si je ne puis faire porter cette lettre, je la garderai, jusqu’au moment d’une plus grande liberté…

30 décembre.

Infortunée que je suis ! que vais-je devenir, hélas !… Je suis sortie ; je me suis échappée ; la joie rentrait dans mon cœur ; je me croyais sauvée… et je n’ai pu trouver, ni vous, ni mon frère !… J’ai erré tout le reste du jour. Enfin, le soir, harassée, mourant de faim, j’ai été chez une femme comme celle que je quittais, mais qui du moins ne sera pas ma geôlière. Je lui ai fait croire que, j’étais une fille de famille maltraitée par une belle-mère, qui s’échappait. Elle m’a regardée. « Tu es trop sucée pour ça, ma fille ! » J’ai donné des raisons. « À la bonne heure ; car pour neuve, tu ne l’es pas. » Elle m’a admise chez elle, et j’ai recommencé mon train de vie de l’autre maison. Mais quelle différence ! je respire ici ! une partie du gain est pour moi… Quel sort pourtant, grand Dieu !… J’ai perdu cette fraîcheur appétissante qui m’attirait tant d’adorateurs et d’éloges ! je suis fanée, ternie, avant la vieillesse ! j’éprouve déjà le sort de ces ridées, que je trouvais si à plaindre !…

20 janvier 1754.

Voilà trois semaines que je suis dans ma nouvelle demeure. Je me suis faite amie de la P…, ma maîtresse, ou maman, et j’en suis assez bien traitée. Il me revient quelques charmes, par le soin que je prends de moi, et surtout par le repos durant la nuit, dont j’ai si longtemps été privée. Cet état est bien vil ! bien dégradant ! mais comment le quitter ! Écrirai-je à mes parents, moi déshonorée !… J’aimerais mieux mourir. Ah ! si je retrouvais mon frère !…

décembre 1756.

Je m’accoutume à ma situation : j’ai tout oublié, honneur, parents, vertu, fils, et moi-même ! Trois années, grand Dieu ! dans cet état ! sans entendre parler de personne ! Quoi ! je ne verrai pas un visage de connaissance ! je commence à sortir… J’ai été prête deux fois à être reconnue par un des gens de l’italien : je n’ai même échappé que par hasard ; mais c’était la première année : depuis deux, je ne vois plus personne que des inconnus. L’univers est devenu un désert pour l’infortunée Ursule R** !… Ursule ! R** ! Une fille de mon état a-t-elle un nom de famille ! Rayée du nombre des citoyennes, morte civilement, elle n’est plus rien ! elle n’a plus ni nom, ni parents, ni sexe ; elle est un monstre d’une nature au-dessous de l’humaine ; elle en est sortie, et si elle y rentre, ce n’est que pour être le jouet des brutaux qui la dégradent ! Quelles humiliations journalières ! et si je ne m’y étais. pas accoutumée par force chez la G**, aurais-je pu jamais m’y résoudre ! Bon Dieu ! descendre au-dessous de ce que j’étais dans ma loge, durant ma captivité !… Mais dissipons ces noires vapeurs ! N’ai-je pas quelquefois du plaisir avec un joli homme ?… Du plaisir ! Ah ! malheureuse ! si tu te fais illusion un instant ne vois-tu pas bientôt comme on te quitte ?… Le mépris, l’insolence, la crainte, le regret, le dédain… Il n’existe pas deux hommes comme Edmond, qui honore celle qui le favorise même au sein du libertinage…

24 février 1757.

Enfin je l’ai revu, cet Edmond… mon âme en est encore épanouie !… Que de peines il a essuyées ! Soldat, déserteur par désespoir, il a vu la mort ; il l’a presque sentie… Ainsi le frère et la sœur ont été malheureux également !… J’ai donc revu quelqu’un à qui je tiens au monde !… Mes larmes coulent ! je répands des larmes d’attendrissement ! Il y a si longtemps que je n’en versais que de rage !… Ah ! je sens mon cœur ! j’ai encore un cœur ! je l’ai retrouvé, en retrouvant Edmond !…

Lettre 130. Ursule, à Edmond.

[La malheureuse, au fond du bourbier, paraît s’y complaire ; mais elle est désespérée.].

10 mars.

Edmond ! félicite-moi ! ah ! me voilà contente ! Tu cherchais Laure, Laure disparue depuis si longtemps, que je croyais m’avoir oubliée, ou trahie ! il n’en est rien ! je la retrouve, je l’ai retrouvée digne de moi, incapable de me rien reprocher ; je l’ai retrouvée telle que je suis !… Oh ! la chère amie ! Nous voilà unies ; nous ne faisons plus qu’un… Moi ! me ménager ! non ! non !… Je provoque les libertins, les sacripants ! les soldats ! et j’ai un ami, qui me bat ! Je suis entièrement comme les filles de ma classe… Et cet ami… c’est le plus vil et le plus cher des hommes : car je ne saurais plus aimer, je ne saurais plus embrasser avec plaisir qu’un infâme, qui dégradé, flétri comme moi, n’a rien à me reprocher !… cet ami, c’est un espion, fouetté, marqué aux deux épaules ; c’est une âme basse, basse à l’excès… c’est un laquais de l’Italien, le même qui a été jeté dans la cour… À ce mot, tu frissonnes… Va ! si tu ne te complais pas dans mon avilissement, comme je m’y complais, tu n’es pas digne d’être mon frère ?… Mon frère ! est-ce que j’ai un frère, des parents ?… Non, non, je n’en ai plus… Avilis-toi, ne vois que des femmes de ma sorte ; soutiens-en une, comme le fait à mon égard le laquais, et bats-la, si tu veux que je te revoie !… Enfin, me voilà au plus bas degré des créatures humaines !… Ce n’est plus Ursule depuis longtemps, ç’a été Fatime chez la G** ; Zaïre chez la P**, aujourd’hui, c’est Trémoussée chez la M***, où je viens d’avoir l’honneur d’être admise, malgré mon âge (car je suis vieille ; j’ai vingt-deux ans !) j’ai pris le nom de ma fidèle femme de chambre, que je voudrais revoir ! Laure est avec moi ; nous nous faisons des défis, et lorsque nous ne trouvons pas à satisfaire nos goûts crapuleux où nous sommes, nous faisons des excursions ailleurs. Nous étions l’autre jour, les complaisantes d’un trucheur estropié, et d’un lâche déserteur des colonies qui vient d’être pris et condamné à être pendu : c’est Lagouache ; le vil Lagouache, ton dénonciateur, m’a trouvée, m’a vue dans la fange, en a ri, voulait m’insulter… Je l’ai fait rougir de n’être pas aussi vicieux que moi ; il m’a respectée à force d’infamie : ainsi, les Bédouins s’honorent du gibet… Il a été pris dans mes bras : on l’a renvoyé exécuter à l’île d’Aix.

Mon tempérament est devenu une fureur ; mon goût pour la crapule une rage ; je veux m’anéantir dans l’infamie… Ma main s’appesantit… Pourquoi t’écrire ? qu’ai-je à te dire ?… Ah !… que j’avais retrouvé Laure et un laquais, pour faire de l’une ma compagne chérie de débauche, et de l’autre mon tyran : je veux être esclave, moi ! je veux être par goût ce que l’Italien m’a fait être par force, et me mettre au-dessous du sort. Je veux qu’il enrage de ne m’avoir pas abaissée autant que je m’abaisse ; qu’il en crève de dépit… La tête me tourne !… C’est la joie d’avoir retrouvé Laure, et de venir d’être battue par le vil laquais du plus vil des hommes … Infortunée ! j’ai perdu les lumières de la raison ! mon imagination se dérègle, et force mes facultés ; je succombe à l’excès de mes caprices… Ursule ! Ursule !… quitte tes vils noms ! reprends celui d’Ursule… Mais reprendras-tu ton innocence !… Non ! non ! c’est l’impossible. Le plastron d’un porteur d’eau, d’un nègre, de la plus vile canaille, des scélérats, qui de ses bras ont passé à la roue, au gibet, à la rame, ne saurait plus recouvrer un seul sentiment d’estime d’elle-même !… Ah ! que ne puis-je effacer le passé ! Que n’est-ce un songe, grand Dieu ! quel plaisir j’aurais au réveil !… Mais c’est la réalité : me voilà… voilà ma chair ; la voilà ; je la touche, je la sens, je suis éveillée ; c’est moi, moi qui écris, et ne dors pas… c’est moi qui viens d’être battue, foulée aux pieds par un laquais souteneur, à qui je n’ai pas assez donné d’argent, pour aller le perdre au billard ; il m’a arraché mon bonnet, il l’a écrasé sous ses pieds… Voilà mon sein flétri… Voilà mon orgueilleuse beauté ternie… me voilà pâle, éraillée, couverte de rougeurs, de boutons, n’ayant plus dans mes veines qu’un sang ardent, échauffé, corrompu… Où est le temps de mon innocence !… Maudit sois-tu, chien d’Edmond ! je te maudis ! maudite soit ta Parangon, et sa passion langoureuse ; que l’enfer la confonde ! et sa Fanchette, et la Canon, qui ne m’a pas assez surveillée, assez retenue, et mes parents, qui m’ont envoyée à la ville, qui ne m’ont pas gardée chez eux, après mon viol !… Ah ! chien de vil marquis ! c’est toi ! c’est toi !… que je t’étrangle…

le lendemain.

J’ai cessé d’écrire hier, parce que j’avais écrasé ma plume, et répandu mon encre… Malheureuse ! il n’y a plus de pardon pour moi, j’ai maudit, et mon père, et ma mère, et mon frère !… La malédiction, je vais la vérifier.

P.-S. – J’apprends que tu aimes, et que tu es aimé de la jolie Zéphire : cela me ranime et me console ; c’est une fille de joie ; elle ne rougira pas de ta sœur !

Adieu. Je n’écrirai plus.

Lettre 131. Laure, à Edmond.

[Peinture du misérable état d’Ursule, et de celle qui écrit.].

15 mars.

Il est à craindre qu’Ursule ne se tue, ou qu’elle ne se fasse tuer. Depuis une lettre qu’elle t’a écrite, elle nous ôterait, si elle pouvait, tous les hommes qui viennent ici. Cependant, elle est absolument gâtée ; je le lui ai dit ; mais elle ne m’écoute pas. Plusieurs hommes incommodés par elle, sont furieux et l’auraient poignardée, ou jetée par la fenêtre, si on ne l’avait pas cachée : ils doivent faire enlever toute notre maison, à ce que m’a dit un ancien laquais de l’Italien, qui est espion. Nous allons nous mettre en sûreté. Tu sais que la M*** nous a renvoyées, comme trop libertines pour sa maison. Nous sommes à présent rue Beaurepaire, et nous allons aller rue Tiquetone, à un troisième, pour que Sofie (c’est le nouveau nom de ta sœur) soit moins exposée à être trouvée et reconnue. Nous nous mettons dans nos meubles. Si tu peux nous aider, tu nous obligeras ; car nous n’avons qu’un mauvais lit, composé d’une paillasse et d’un matelas dur comme une planche. J’ai trop manqué à Gaudet, pour avoir recours à lui. Tâche de faire entendre raison à ta sœur, s’il est possible ; ou plutôt envoie-lui Zéphire : elle s’est éprise de cette jeune fille, et je suis sûre qu’elle l’écoutera. Voilà un triste sort ! avec de si grandes richesses ! une si belle perspective !… Si ta sœur était comme une autre, nous aurions recours au marquis : mais comme elle est, je crois que tu en mourrais de honte, s’il la voyait… Adieu. Je t’attends ce soir à 11 heures, rue Tiquetone : envoie-moi six francs par le porteur, si tu les as.

Lettre 132. Réponse.

[L’infortuné Edmond n’est pas mieux que les deux malheureuses.].

Même jour.

Je suis malade, et pauvre mais je vous envoie par ma Zéphire tout ce que je possède. C’est une charmante et généreuse fille. Imitez-la ; je ne veux pas vous donner d’autre modèle : même au sein du libertinage, l’innocence, la candeur, sont aimables encore, Zéphire me le prouve ; et si je reviens un jour de mon profond avilissement, c’est à Zéphire que je le devrai.

P.-S. – Quant à Gaudet, tu le crains ; moi je le fuis ; Ursule le désire. Il ne sait pas encore toutes les horreurs qu’elle a souffertes. Il les saura : mais s’intéresse-t-on beaucoup à une fille comme est à présent Ursule ? Gaudet est comme tous les autres hommes ; il aime le plaisir, et celles qui peuvent le donner.

Lettre 133. Ursule, à Edmond.

[Petit commencement de retour : hélas ! que le vice nous abaisse !].

27 mai.

J’avais jeté mes plumes, brisé mon écritoire ; je ne voulais plus écrire : une véritable prost… n’écrit pas, elle a bien autre chose à faire !… Je récris aujourd’hui. J’ai vu un ange, j’ai vu Zéphire. Il y a deux mois que tu me l’envoyas, avec tout ton argent : elle y joignit tout le sien, et nous meubla. J’ai travaillé le plus que j’ai pu, et j’ai rendu aujourd’hui à cet ange céleste, qui refusait de recevoir, mais que j’ai forcée, en lui jurant que j’allais gourmer, si elle ne recevait pas… Je lui en ai demandé pardon ensuite, je me suis mise à ses genoux, j’ai baisé ses belles mains (comme je les ai eues !) mais avec modération, mon haleine et mes lèvres ne sont pas pures. Que j’avais de plaisir à adorer la vertu dans ma pareille ! dans une prostituée !… Mon cœur se dilate ; il bondit, je le sens bondir, en t’écrivant… Une prostituée m’offre l’image chérie, mais que je redoutais de voir dans toute autre, de la modestie dans la mise, dans les discours, dans les actions ! d’un cœur pur, pur comme son haleine : d’une âme belle, grande, généreuse (comme je l’eus, hélas !), d’un sourire aimable, enfantin, mignard (comme je l’eus), point défiguré par le tiraillement de la rage, tel qu’est aujourd’hui le mien et celui de mes compagnes… Ah ! deux sources de larmes… Je n’y vois… plus… mes yeux se fondent… Oh ! oh ! mon pauvre cœur ! mon pauvre cœur !… Ô mes parents !… Zéphire aime sa mère… Eh ! quelle mère ! Une mère comme moi, une infâme !… Zéphire, bonne, tendre fille, battue par elle, prostituée par elle, trompée, vendue par elle avant l’âge de onze ans, Zéphire dit : « C’est ma mère : je ne veux plus être ce qu’elle veut que je sois ; mais son chagrin me déchire le cœur : je donnerai ma vie pour elle, mais non ce qu’elle veut. » Et moi, qu’ai-je fait à la mienne ? à la mienne, si bonne, si tendre, qui s’ôtait le nécessaire, pour me donner le superflu ; qui me portait dans son vertueux cœur !… Ô ma mère !… ô mon père !… mon vénérable père !… Mon père !… Ah ! ces deux noms me déchirent le cœur !… Furies, laissez-moi du moins écrire à mon frère la douleur qui me déchire le cœur ! Furies, vous n’y perdrez rien !…

.............................

Viens me voir ; mon cœur s’attendrit ; je t’écouterai viens ; je péris – viens ; peut-être sera-ce pour recevoir mon dernier soupir.

(Il y a toute apparence qu’Edmond n’y alla pas : il la fuyait alors ; la vue de son infortunée sœur le déchirait de remords.).

Lettre 134. Edmond, à Laure.

[Le corrupteur, après les avoir tous abattus, est encore debout !].

5 juin.

Prépare ton cœur et ton courage, Laure ! arme-toi d’effronterie, si tu le peux : ou plutôt, viens modestement te mettre aux genoux de l’ami le plus digne, et le seul qui nous reste. Gaudet est arrivé.

1er P.-S. – Je n’ajoute rien à ce mot : c’est un coup de foudre. Préviens Ursule : encourage-la, si tu n’es pas toi même sans courage.

2ème P.-S. – Il sait tout : l’excès de sa fureur me prouve son amitié ! Dieu ! qu’elle était grande et belle ! elle m’a causé un mouvement d’honneur, le premier, depuis trois ans…

Lettre 135. Réponse.

[Laure apprécie enfin, et le corrupteur, et le vice ; mais il est trop tard ! Elle raconte ses folies.].

6 juin.

Mes torts avec l’ami sont-ils de nature à être pardonnés ? je t’en fais juge, Edmond ; et d’après ta réponse, j’irai le voir, ou je le recevrai ; dans les deux cas, je ne veux point paraître en coupable. Je ne la suis pas, d’après ses maximes, et c’est à lui seul qu’il doit s’en prendre, s’il a été trompé.

Quand je commençai d’être infidèle, du temps d’Ursule, l’ami, qui préférait sa possession à la mienne, ferma les yeux, et je m’accoutumai ainsi au vice ; car c’en est un que la prostitution : l’état de mon amie, et celui qui me menace chaque jour, le prouvent sans réplique. Lorsque Ursule fut disparue ; que tu fus parti pour l’Angleterre, à la poursuite du porteur d’eau, que l’Italien y avait envoyé, sur quelques menaces, que les doutes de l’ami lui avaient fait lâcher, de peur d’avoir ici ce témoin contre lui, toutes les scènes d’horreur qui se succédaient, me tinrent effrayée. Cependant nous ignorions les plus cruelles !… Le porteur d’eau poignardé, toi, sauvé comme par miracle, de retour en France, tu disparus, soit pour te cacher, soit par d’autres causes : mais tu n’avais rien à craindre de l’Italien ; il aurait lui-même fait poignarder le porteur d’eau, qu’il n’osait rendre aux fers, s’il n’avait craint que tant d’atrocités ne se découvrissent. Il nous fit dire qu’il ne poursuivrait pas Edmond, qu’il excusait un frère outragé, dont la sœur était avilie jusqu’à ce point. Le trouble causé Par toutes ces infamies se calma. L’ami fut obligé de faire un voyage à Au** ; je demeurai seule et ma maîtresse, ma mère étant dès lors comme morte. Je me livrai à tous les égarements, qui avaient perdu ta sœur, et moi, si bonne conseillère du temps de Lagouache, j’en trouvai un pareil, qui me ruina. Tout fut consumé en six mois. L’ami, à qui je n’osais écrire ma position, devait bientôt revenir ; je vendis le reste des meubles, et je suivis mon indigne amant dans un hôtel garni, rue Tirechappe. Il ne me fit pas languir : dès le lendemain matin de notre arrivée, tandis que je me livrais au sommeil, dont il m’avait exprès garantie durant la nuit, il disparut avec tout mon argent, tous mes bijoux, ne me laissant que mes hardes, et les choses dont le poids l’aurait embarrassé : mais il fit main basse sur mes dentelles ; il m’ôta jusqu’à des boucles d’oreilles que j’avais en ce moment, ainsi que celles de mes souliers. Je m’éveillai, tandis qu’il dégarnissait mes oreilles ; il m’embrassa, et me dit de dormir ; que cela me blessait. J’étais sans défiance, à demi assoupie, les rideaux tirés. Je me tins tranquille, et il sortit.

Cependant je réfléchissais machinalement aux boucles d’oreilles qu’il venait de m’ôter ; je ne me rendormis qu’assez mal, et au bout d’une heure, cette idée m’étant revenue fortement, je sautai hors du lit. Je m’habillais à la hâte, quand un commissionnaire m’apporta une lettre. Je cherchai ma bourse, pour le payer. Je ne la trouvai pas. J’allai à ma malle ; je l’ouvris : pas le sou ! je brisai enfin le cachet, et je lus :

Ma chère femme. Ne t’inquiète pas de mon absence d’une partie de la journée. Je suis au jeu : j’ai perdu hier ; mais j’espère me rattraper aujourd’hui. J’ai pris notre argent ; mais je t’en rendrai bon compte ce soir. Ne le cherche pas.

Comme je n’avais pas de monnaie, j’ai pris la tienne : tu n’as rien à dépenser aujourd’hui, sois tranquille. À ce soir.

Le commissionnaire est payé.

Je fus très en colère, tout en croyant que c’était une vérité ; je ne pensais qu’à la possibilité d’une perte au jeu de tout ce que nous avions. Je me tranquillisai : je dînai seule, et il fallut, dès ce premier repas, demander crédit, qu’on me fit d’assez mauvaise grâce. Dans l’après-dîner, je voulus mettre quelque chose en ordre de mes hardes : j’ouvris mes malles ; plus de dentelles, plus de bijoux ! il ne restait que mon linge et mes robes ! j’eus l’a bonhomie de croire qu’il avait craint les revers du jeu, et qu’il s’était muni : mais je me promettais bien, si je pouvais ravoir ce qui m’appartenait, qu’il n’y toucherait plus ! je l’attendis pour souper. Personne. le mangeai quelques tristes restes de mon dîner, je me mis à lire, en attendant, jusqu’à six heures du matin, que je m’assoupis. En m’éveillant, il me sembla qu’un voile se déchirait de devant mes yeux ; je sentis que j’étais dupée, volée, abandonnée, sans ressources ! Je fus au désespoir… Cependant je me calmai, songeant que souvent les joueurs passent le jour et la nuit, mais ce retard était pour moi d’un mauvais augure : j’imaginais qu’il avait perdu, et qu’il n’osait revenir. Je fus toute la journée dans un état cruel. Vers le soir, n’ayant rien pris, je fis vendre une de mes robes, qu’on donna pour une misère, quoiqu’elle fût très belle, et j’eus quelque argent.

La nuit vint : j’étais à chaque instant aux écoutes ; chaque passant me paraissait celui que j’attendais, et mon cœur battait à la marche de tous ceux que j’entendais sous mes fenêtres : ils s’éloignaient, et j’étais au désespoir. Enfin quatre jours s’écoulèrent. Je témoignai alors mes inquiétudes à mon hôtesse. Elle me dit qu’il fallait faire faire des recherches. « Mais il a emporté tout mon argent ! – Vous avez des effets, vendez. – On n’en donne rien. On fait ce qu’on peut dans votre passe. » Il fallut vendre, et en peu de temps, ruinée, accablée de chagrin et de honte, obligée d’avouer au commissaire, devant qui je portai plainte, que ce n’était pas mon mari, je me vis huée, et ne sachant où me cacher.

Dans cette situation, il fallait recourir à l’ami. Je m’en gardai bien ! c’était lui que je redoutais le plus. Mon hôtesse, qui me voyait à la fin de mes ressources, me dit que puisque j’étais déjà… Je n’avais qu’à l’être davantage, si je n’avais rien de mieux à faire. La honte, la colère, l’indignation contre moi-même, et contre les autres, me fit suivre ce conseil ; je la priai de me laisser ma chambre, et de m’adresser quelqu’un. Elle m’envoya effectivement un marchand de la rue du Roule, âgé de cinquante-cinq ans, un grand sec bourgeonné, qui m’offrit un louis par semaine. J’acceptai, ne pouvant faire autrement. Mais bientôt le dégoût que me causa cet homme me le rendit insupportable. Je vendis secrètement tout ce qu’il m’avait donné, je tirai de lui le plus qu’il me fut possible, je me mis de mon mieux, et j’allai me promener au Palais-Royal, dans les allées solitaires. J’y fus enfin abordée par un homme moins laid que le bourgeonné, mais environ du même âge, qui me parla honnêtement d’abord, pour me sonder. Le voyant à peu près ce qu’il me fallait pour l’instant, je ne fis pas la bégueule, je ris avec lui. Charmé de ma rencontre, il me fit des propositions, que je reçus mal, et dont il me demanda pardon. Il allait me quitter. Je le retins. « Vous êtes un galant homme, lui dis-je, et je ne veux pas vous tromper. Vous m’avez prise pour une fille : ce n’est pas mon sort, grâce au ciel : mais je puis me lier avec un honnête homme… » Le voyant interdit, j’ajoutai : « Je donnerai toutes les preuves possibles de mon honnêteté : voyez ? Je ne suis venue ici que pour faire une connaissance, dont j’ai besoin : je la veux honnête ; vous me convenez : ne laissez pas échapper une occasion que vous ne retrouverez peut-être jamais… » Ma beauté (à ce qu’il me dit) me rendait persuasive ; il me répondit que si j’étais effectivement une fille décente, et non une coureuse, que je lui convenais parfaitement, et qu’il s’estimerait heureux de m’être utile. Je lui fis alors mon histoire, à quelques déguisements près. J’avais eu trois amants successifs, auxquels j’avais été fidèle. Le premier était en Amérique pour ses affaires, et ne m’écrivait pas ; le second m’avait abandonnée, sans me rien laisser ; et je ne voulais pas du troisième, qui n’avait encore (disais-je) rien obtenu de moi. Je parlais avec la candeur et la naïveté que tu me connais ; je fus crue, et conduite dans la rue du Chantre, où l’homme me montra un petit appartement très joli, que venait de quitter une maîtresse qu’il avait depuis deux ans, laquelle était entrée à l’Opéra, où elle commençait à se distinguer. Je fus installée sur-le-champ, les clefs me furent remises : nos conventions furent trois louis par semaine, sans les robes et les autres présents. Contente de ce qui m’aurait paru bien mesquin avant mes malheurs, je retournai chez moi ; j’emportai dans un fiacre, qui m’attendait rue Béthisi, tout ce que je pus emporter, et je quittai chambre, hôtesse, et vieux bourgeonné, pour ne les plus revoir, si je pouvais.

Mon nouvel amant vint souper avec moi, et débuta par quelques présents. J’ai vécu avec lui assez tranquille, quoique je le trompasse presque tous les jours. Je me mis à faire des parties avec mes voisines, chez des abbesses célèbres, à un louis par soirée. J’amassai ainsi quelque argent, car je suis naturellement ménagère. Un jour (le plus malheureux de ma vie, après celui où j’ai quitté l’ami), j’allai chez la G** (où était alors enfermée Ursule à mon insu) : nous étions quatre femmes. J’y trouvai trois hommes ; on attendait le quatrième. Il arriva. Juge de ma confusion et de mon embarras, quand je vis paraître dans ce quatrième convive mon marchand bourgeonné de la rue du Roule ! je crois qu’il ne venait pas au hasard et qu’il m’avait aperçue dans cette maison. Il se félicita ironiquement du bonheur de me retrouver, et il vanta mes charmes à celui qui m’avait choisie. J’en fus quitte pour cela en ce moment. La joie régna ; on soupa ; on se divertit, et je ne fis pas la prude, moi qui l’avais toujours faite avec l’homme bourgeonné. On se sépara vers le matin, et je pris un fiacre, à qui je me gardai bien de nommer ma rue ; je le fis aller au Marais, et de là chez moi. Mais en descendant de ma voiture, je n’en aperçus pas moins le malheureux bourgeonné. Je me promis bien de demander à déménager dès le jour même, sous prétexte que j’avais été vue de quelqu’un de ma famille. Je n’en eus pas le temps. Le bourgeonné se tint aux environs de ma porte, sans la perdre de vue, et dès qu’on entrait, il venait voir si c’était chez moi. Il eut la patience d’attendre jusqu’à deux heures, que mon amant parut. Il le vit entrer. Un instant après, il sonna, et me demanda. Ma domestique répondit que j’étais en affaires. « Je le sais, reprit-il ; je suis l’intendant du monsieur qui est là, et je voudrais lui dire un mot. » La sotte vint avertir mon amant que son intendant le demandait. Il sortit, et alla parler au bourgeonné, qui l’entretint quelque temps à l’oreille, lui représentant sans doute combien il s’exposait avec moi, d’après les parties que je me permettais. Il offrit de me confondre, et de le convaincre par lui-même. Mon amant accepta le dernier parti, et rentra auprès de moi. J’aperçus quelque altération sur son visage. Je lui demandai s’il avait reçu quelque mauvaise nouvelle ? Il répondit que oui ; mais que c’était une bagatelle, et qu’il verrait si le mal était comme on le disait.

Le soir, la G** me fit encore demander. Je refusai. Plusieurs semaines de suite, je tins ferme. Enfin, au bout de plus d’un mois, j’oubliai peu à peu ma rencontre, et j’allai chez la G** ; mais j’exigeai pour condition que je verrais les hommes de la partie à faire avant que d’entrer. Elle y consentit, et à la première occasion, je me rendis à ses offres. J’arrivai bien voilée. Je descendis en faisant raser la porte par mon fiacre, et j’entrai. Mais avant de me montrer où j’étais attendue, je rappelai à la G** la convention. Elle me fit envisager les acteurs. Un des quatre était mon amant et un autre le bourgeonné. Je reculai vivement, et je dis à la G**, que j’allais lui envoyer à ma place une de mes bonnes amies. Je retournai promptement chez moi, et je me substituai une petite fille de modes, de chez la Dub, qui était très jolie.

Cependant on m’attendait avec impatience. Quand la petite Adelaïde entra, tous les yeux se portèrent vers la porte. On appela aussitôt la G**. « Mais ce n’est pas là ce que nous attendions ? Pardonnez ; c’est ce que je vous ai promis ; elle est charmante ; cela est neuf ; c’est du joli et du bon. – Mais nous attendions cette autre (dit le bourgeonné) qui a l’œil si fripon ; là, celle qui porte sa tête avec tant de grâces, et qui avait une robe de mousseline, lorsque je vins ici la dernière fois ? – je ne me rappelle pas cela. Voilà ce que j’ai de mieux, et je n’en connais pas d’autres. » Le bourgeonné fut confondu. Cependant la partie se fit.

Le lendemain, mon amant, qui m’avait toujours battu froid, depuis son entretien avec le bourgeonné, me parla d’un air plus ouvert ; il me proposa la promenade, et me fit descendre chez la G**. Il ne me fut pas difficile de comprendre son dessein. Je ne laissai voir aucune surprise ; je descendis avec lui, et j’eus la plus grande attention à ne pas faire un pas qu’il ne me guidât. Il me présenta à la G**. Je ne fis pas le moindre geste, le moindre coup d’œil ; je la saluai froidement et cérémonieusement : elle en fit de même, et pendant une visite de plus d’une heure, il ne nous échappa rien. Mon amant me ramena, et arrivé à la maison, il se jeta à mes genoux, me découvrit ses soupçons, et m’en demanda pardon. Je versai des larmes, et je lui pardonnai cependant de fort bonne grâce.

Me voilà donc un peu rassurée. Je m’observai soigneusement, et ayant découvert chez une de mes amies, un passage par sa maison d’une rue à l’autre, je profitai de cette découverte, pour aller chez elle, n’y rester qu’un instant, et me rendre de là voilée chez la G**, ou ailleurs. Cette vie dura trois mois. Mais le coup de foudre le plus funeste m’attendait. À force de m’observer, je m’oubliai une seule fois, et cette fois me perdit. J’allai voir la M***, chez qui je n’avais pas encore mis le pied : elle m’avait demandée sur ma réputation de mignardise. J’étais bien aise de faire sa connaissance ; je me rendis chez elle, en passant néanmoins par la maison de mon amie. Le hasard voulut que lorsque j’entrai dans ma brouette, parfaitement voilée, la finesse de ma taille frappât un homme bien mis, qui passait, et qui le dit à un autre ; cet autre était mon amant. Les deux hommes suivirent la brouette, jusque chez la M*** – Comme je n’étais pas sortie de chez moi, je n’étais pas soupçonnée. Je fis raser la porte, et je m’élançai dans la maison. Les deux hommes ne virent que peu de chose de ma taille. Mais leur curiosité était excitée. J’avais aux yeux du premier ce charme du premier objet qui nous plaît dans le jour, charme toujours si puissant, qu’il centuple la valeur d’une femme, et qu’un homme qui pourrait avoir ainsi toutes celles qui le frappent de cette manière, éprouverait une volupté, sinon absolument inconnue, du moins très rare. Ils entrèrent, et demandèrent à se choisir une compagne, pour passer agréablement une heure de temps. Je venais d’entrer dans le salon de la M***, et on me donnait une clef, pour aller me renfermer, lorsqu’en tournant la première marche, je me trouvais en face de mon amant. Je voulus fuir, et me hâter de monter. Il me retint par le bras : « Je vous y trouve ! » Il ne me dit que ce mot. Et appelant la M*** : « Vous pouvez garder mademoiselle ici, puisque votre maison lui plaît ; car elle n’en trouverait pas d’autre à son retour. » Il me salua ironiquement, et partit seul, en disant à son ami : « Tu peux t’amuser ; voilà une fille. » Je restai confondue, et mes larmes coulèrent. La M*** lui dit qu’elle ne voulait pas de moi, si j’étais honnête fille, et qu’elle allait me prier de sortir de chez elle sur-le-champ. L’ami me consola. Je tâchai de le toucher par une fausse confidence : je lui fis quelques aveux, que je motivai comme je pus, et je le priai de me prendre, lui jurant une fidélité à toute épreuve. Je lui avais trop plu, pour qu’il me refusât. Il m’emmena chez lui, car il était garçon ; et là, après m’avoir rassurée, et promis un sort comme celui que me faisait mon ami, il ajouta : « Mais prenez garde ! Je ne vous quitterais que pour vous faire mettre à l’hôpital ! ».

J’abrège ce récit. Je le trompai au bout d’un an, une seule fois, que je le croyais en campagne. Il le sut, et le même soir, je fus conduite à Saint-Martin. C’était un jeudi. Le lendemain, je subis la honte d’être jugée en public avec les autres malheureuses, et je fus conduite à la Salpêtrière. J’y restai trois mois. En en sortant, je retournai chez la M***, qui me fit guérir d’une maladie de la peau, et on me coupa les cheveux. Je n’avais absolument pas le sou : lorsque je fus guérie, elle ne me trouva plus digne de sa maison ; elle me renvoya. J’allai dans un endroit où je trouvai Ursule, avec laquelle je retournai chez la M***, qui nous reçut à cause de la réputation de ta sœur, et qui nous garda six mois.

Tu sais le reste, Edmond : voilà ma vie, en y ajoutant, que je… aujourd’hui les passants et que j’ai peut-être l’incommodité de ta sœur. Puis-je paraître devant l’ami ? Parle ? Ta réponse sera ma loi ; je m’interdirai le raisonnement.

Lettre 136. Gaudet, à Laure.

[Le séducteur profanait la sainte amitié, en la ressentant comme il ne méritait pas de le ressentir. Il donne trop tard des maximes de retenue.].

7 juin.

C’est moi qui vous réponds. J’ai lu votre lettre. Vous avez eu tort de me fuir, Laure ; et si ce tort n’était pas l’origine de tout ce que vous avez souffert, de tout le dommage que vous vous êtes causé à vous-même, je vous le pardonnerais aisément ! mais comment voulez-vous que je vous pardonne le mal que vous avez fait à mon amie, à ma compagne, à celle que je regardais comme une autre moi-même ? Insensée ! Comment veux-tu que je te pardonne !… à moins que je n’espère réparer tout le mal que tu t’es fait !… Va, ce n’est ni ta beauté, ni ta vertu, ni tes mœurs que j’ai aimées, c’est toi ; et tu me restes !… viens, non dans les bras d’un amant… jamais ! jamais !… viens renaître dans le sein d’un ami ! connais-moi, toi qui m’a quitté, qui m’a redouté, compare-moi aux autres hommes, et donne-moi un nom, si tu peux le trouver !

P.-S. – Lisez le papier ci inclus, Laure, et montrez-le à votre cousine.

(On voit que Gaudet ne sait comment s’y prendre, pour réparer le mal qu’a fait sa fausse doctrine ; et ceci est beaucoup plus en faveur des mœurs, que le plus beau traité de morale.).

Ce qu’on ne peut faire.

I. Il n’est pas d’actions défendues absolument ; celles qui paraissent les plus criminelles, sont quelquefois permises, d’après les circonstances : l’assassinat, le meurtre, le viol, l’incendie, le poison, le vol, la fraude, le pillage. Si vous ne distinguez pas, et que vous assassiniez, que vous tuiez, que vous forciez la pudicité, que vous mettiez le feu, que vous empoisonniez, que vous voliez, que vous fraudiez, que vous pilliez, vous serez puni par les lois, et en horreur au genre humain.

II. Chacun est maître de son corps : mais en abuser, au point de se perdre soi-même moralement et physiquement, est un crime contre la nature et contre la société. La nature nous punit par les maux physiques, tels que les maladies. La société, à laquelle nous nous sommes rendus inutiles, nous flétrit, nous rejette de son sein ; nous couvre d’opprobres, d’infamies. Je ne vois pas du tout qu’elle ait tort ; et c’est une très fausse philosophie, que de prétendre se mettre au-dessus du déshonneur social ; il est un mal réel, un mal qui a les conséquences les plus sérieuses : vous dites, dans une lettre que j’ai vue, que je vous ai ôté tout frein : je ne vous ai pas ôté celui-là ; tout au contraire ; je vous ai toujours dit, qu’Épicure ne violait pas les lois de son pays. J’ai pensé, en vous parlant, que je parlais à des êtres raisonnables, auxquels il suffisait de dire, la raison, la réciprocité ne veulent pas cela. La raison, c’est Dieu ; la réciprocité, c’est la société : tous les deux punissent l’un pour l’autre.

III. On n’est pas obligé de croire telle ou telle religion ; mais si on brave impudemment toute espèce de religion devant le monde, il en résulte de grands maux : 1. On scandalise, on blesse cruellement ceux qui croient une religion quelconque ; on les anime contre soi ; on leur inspire le désir de nous faire du mal. 2. Comme les gens non instruits, qui ont besoin du frein de la religion, sont en très grand nombre, il arrive de là qu’on contribue à les rendre nuisibles à la société : d’où il suit qu’on est réellement coupable, par cela seul. On ne peut donc, à cause du scandale et du danger, manquer à s’acquitter des devoirs publics de la religion.

IV. Rien ne nous force à faire du bien aux autres : la nature, à la vérité, nous a donné la compassion ; mais l’intérêt personnel que nous tenons d’elle, est beaucoup plus fort, et il nous est impossible de ne pas en suivre l’impulsion. Mais ne leur faisons jamais de mal, quoiqu’il se présente un grand bien personnel à notre égard, par une raison dictée par le bon sens et par l’équité – le bon sens nous enseigne que tout ce que nous faisons, peut nous être fait : l’équité nous dit qu’un mal fait à autrui blesse l’ordre éternel, qui est Dieu ; et cette voix, qui se fait entendre au fond de notre cœur, et qu’on nomme conscience, est celle de l’ordre éternel, dont elle atteste l’existence contre tous les beaux raisonnements des prétendus athées, qui ne le sont pas plus que moi en ce moment. Il faut écouter cette voix ; sans quoi la peine de la violation sera prompte, fut-on revêtu de la puissance souveraine.

Préjugés à respecter.

I. Les diables. Il est certain, quoi qu’on en dise, que c’est une fausseté que leur existence ; que leur croyance peut produire du mal ; qu’elle cause des frayeurs très douloureuses aux âmes honnêtes et timorées ; qu’elle a empoisonné les derniers moments d’une foule de malheureux moribonds.

II. Celle des anges n’est pas à beaucoup près aussi utile, ni aussi dangereuse.

III. Celle des revenants est moins effrayante que celle des diables ; mais elle l’est beaucoup ! Il faudrait la rectifier à la chinoise, en bannir ce qu’elle a d’effrayant, et la rendre un sujet de consolation.

IV. Les médecins guérissent de très peu de maladies, et tuent beaucoup de monde : il semble qu’il les faudrait anéantir, comme dangereux, comme nuisibles au genre humain ?

V. Les rêves. C’est une vraie superstition, et jamais les songes n’ont rien signifié. C’est un effet de ce qu’on a, ou vu, ou entendu, ou senti, ou pensé, ou une combinaison monstrueuse de tout cela, opérée par les organes matériels de la pensée durant le sommeil. Rarement les rêves ont pour objet ce qui nous arrive actuellement, quoi que cela nous affecte beaucoup ; ils ne nous retracent le plus ordinairement que les choses éloignées, et dont le souvenir commence à s’effacer. La manière de rêver n’est pas la même pour tous les hommes ; il en est dont les rêves sont agréables et sages, d’autres dont les rêves sont fous ; enfin le même homme a des songes tantôt sages, tantôt fous.

VI. Je ne mets pas la Religion au rang des préjugés, mais il y a des préjugés dans la religion, qui paraissent très préjudiciables au bonheur du genre humain, j’ai pensé quelquefois à en faire un plan de réformation, que dans ma jeunesse je croyais d’une sagesse consommée : heureusement que j’ai différé de le publier ! Les prêtres sont riches, au lieu d’être pauvres : ils ne présentent que de l’ostentation dans le culte, au lieu d’adorer en esprit et en vérité : ils sont acharitables, vindicatifs, impérieux ; ils négligent d’observer toutes les maximes du législateur, au point de faire précisément le contraire de ce qu’il prescrit, etc.

Nota. Ceci n’est pas la faute des prêtres, qui sont toujours ce que le gouvernement veut qu’ils soient ; mais celle des législateurs civils, qui ont envisagé la religion sous un point de vue différent du véritable. Ainsi, toutes les fois que les philosophes déclament contre les prêtres, c’est qu’il faut un mot pour se faire entendre : les prêtres ne sont pas plus coupables des abus de la religion, que les autres citoyens. Ils reçoivent, comme eux, de l’éducation, tous les préjugés dangereux sur leurs prérogatives, et ils les soutiennent par intérêt personnel : mais que la société règle une fois ces prérogatives, et le prêtre, qui est notre fils, notre frère, sera ce qu’on voudra qu’il soit.

VII. Les occupations basses, quoiqu’utiles, sont méprisées : qu’en résulte-t-il ?

VIII. Le préjugé de la différence des conditions est contraire à la raison, à la religion.

IX. Pourquoi une femme ne reçoit-elle pas tous les hommes ? Ce qui est permis avec l’un, ne peut être défendu avec l’autre : c’est un préjugé ?

Ce qu’on peut faire.

I. Il est permis d’assassiner à la guerre, c’est-à-dire, de guetter nommément un ennemi, et de le coucher par terre d’un coup de fusil, de pistolet, de sabre, d’épée, de poignard. On tue licitement, en se battant dans la mêlée. On peut violer, si le général qui met la ville au pillage, l’ordonne ; l’infamie retombe sur lui. On peut incendier à la guerre, on le doit quelquefois. On peut empoisonner les vivres d’une garnison opiniâtre. On vole, on pille, on trompe légitimement sur mer et sur terre, pendant cet horrible fléau, qui ne l’est que par le mal qu’il autorise.

II. Certainement il est permis à une femme, à un homme d’user de ses facultés, pour le plaisir, en se tenant dans les bornes de la raison. Les actions naturelles ne sauraient être un crime contre la nature, quoique les hommes aient pu convenir entre eux qu’il ne serait permis de s’y livrer qu’en telles et telles circonstances. C’est pourquoi, dans le cas où la convention sociale gênerait la liberté naturelle, je crois permis de se cacher pour se satisfaire, et pour éviter le déshonneur ; à condition qu’on n’outragera pas la nature. Car alors, si les peines physiques venaient à déceler la violation de la loi sociale, on souffrirait également et la peine que la société imposera, et celle de la nature : or c’est une folie que de s’y exposer. Si donc une fille fait un enfant, qu’elle se cache : mais si on vient à le savoir, qu’elle s’en fasse honneur, comme d’une action naturelle, et qu’elle en tire la preuve qu’elle n’est pas une libertine. Car l’estime publique nous est nécessaire, et quand elle nous échappera d’un côté, il faut tâcher de la rattraper de l’autre.

III. Il suffit de ne pas scandaliser, et de ne pas contribuer à ôter aux ignorants un frein nécessaire, notre croyance ne peut jamais être opposée à nos lumières : mais je soutiens que la croyance chrétienne est conforme aux lumières, et qu’il n’est rien de si aisé que de modeler sa conduite sur cette croyance, qui consiste à aimer ses semblables, à leur faire du bien, à rendre à l’être-principe l’hommage filial de notre existence, à regarder J.-C. comme la plus pure émanation de Dieu, eu égard au bien que sa doctrine a fait aux hommes.

IV. Nous ferons toujours du bien aux autres : parce qu’il en résultera pour nous une sûreté d’existence, qu’est le plus grand des plaisirs : ce bien nous sera rendu par les autres ; nous jouirons d’un sentiment délicieux, celui d’en être aimés, surtout, si nous faisons le bien désintéressement, et sans blesser l’orgueil de nos obligés : notre réputation de bienfaisance, ou de bienveillance (car l’une égale l’autre, lorsqu’on manque de pouvoir) n’en sera pas moins étendue, et elle en sera beaucoup plus pure : tout ce que l’ostentation ôte au secret, elle l’ôte à notre réputation, pour le donner à l’ingratitude. Celui qui fait du mal aux autres est un fou qui, de gaieté de cœur, s’expose sous une maison que des maçons démolissent.

Passons aux préjugés à respecter.

I. Mais combien n’a-t-elle pas retenu de scélérats ! Je me rappelle que dans ma jeunesse, aux veillées, on m’en faisait des contes, qui excitaient en moi un frissonnement salutaire, qui m’a éloigné de mille actions, non seulement injustes, mais préjudiciables à ma santé.

II. Cependant, combien de voyageurs effrayés elle a rassurés ; combien de soldats chrétiens elle a raffermis, lorsqu’ils étaient le plus exposés !

III. Par ce moyen, elle serait très utile ! elle entretiendrait les enfants dans la soumission à leurs parents, et ceux-ci dans la tendresse paternelle et maternelle.

IV. Non : combien de malades la confiance au médecin tranquillise sur leur état, et qui guérissent naturellement au moyen de cette précieuse tranquillité, que les animaux ont sans médecins !

V. Comme les songes sont très souvent relatifs aux choses qui nous ont fortement occupés, il peut arriver, et il est quelquefois arrivé, que l’homme endormi qui les a, peut fortuitement penser quelque chose de très utile, dont la sagesse l’étonne à son réveil : mais j’ai remarqué que les choses rêvées, crues faciles, étaient toujours réformables à l’exécution.

VI. Les prétendus abus de la religion sont devenus nécessaires avec le changement des circonstances. Par exemple, il n’est personne qui, l’Évangile à la main, ne condamne la représentation, le cérémonial introduit dans la religion, et surtout les richesses. Cependant, si l’on fait attention que la religion chrétienne, par exemple, simple, républicaine dans son origine, est devenue la religion des monarchies ; si l’on considère qu’elle est devenue loi et constitution des États, objet de la vénération publique, frein des méchants, espérance et consolation des bons, on sentira qu’il lui a fallu de l’appareil, de la majesté, au lieu de son humilité, de son obscurité premières. Il n’y a qu’un seul point de réforme à exécuter aujourd’hui, c’est le choix sévère des ministres, la pureté de leurs mœurs ; il faut augmenter leur considération, au lieu de la diminuer : mais il faut qu’ils soient toute humilité, douceur, charité, que jamais ils ne plaident. Il faut que celui qui, étant entré dans cet état saint, n’en pourra soutenir la pureté, ait la liberté d’en sortir, et de redevenir profane, etc. C’est le seul moyen de maintenir la pureté dans un État spécialement établi pour inspecter les mœurs.

VII. Que ces occupations étant faciles, elles ne sont exercées que par les incapables ; tous les autres citoyens s’en éloignent, et s’élèvent par l’émulation aux choses sublimes.

VIII. Mais il maintient l’ordre, dans la société civile, où il est impossible que les citoyens soient tous la même chose.

IX. Rien de plus sage que cette prohibition, dans tous ses effets. Elle a fait naître la pudeur, sentiment si utile, qu’il est le charme de l’amour. Elle a empêché que parmi les hommes, chez qui l’imagination est facile à dérégler, l’incontinence n’anéantît le genre humain. Elle a fortifié l’attachement des hommes pour les femmes, celui des femmes pour les hommes…

Je m’arrête ici. Tout ce que vous nommez préjugés, depuis que votre conduite vous a fait craindre le mépris de vos semblables, ma chère Laure, peut également se justifier : pour réformer les abus, il faudrait avoir moyens assurés d’empêcher que les nouveaux usages n’en fissent pas naître de plus dangereux.

Ursule et vous m’avez convaincu d’une grande vérité ! C’est qu’il faut des lumières peu communes, un esprit aussi rare que juste, pour ne pas avoir besoin de préjugés, de loi, de frein. Ursule s’est perdue ; je la regrette à proportion de ce qu’elle pouvait monter plus haut, avec ses charmes, ses grâces, ses talents. Je ne doute pas que je n’en fusse venu à bout, sans l’Italien. Je me suis déjà vengé des joueurs qui l’ont humiliée ; je les ai découverts, ils sont pris tous quatre, et vont partir pour les galères, auxquelles j’ai trouvé moyen de les faire condamner, en fouillant dans la sentine de leur vie passée. J’ai eu soin qu’ils fussent instruits de la cause de leur malheur. Edmond a puni faiblement le porteur d’eau, en s’exposant lui-même ; tandis que moi, je l’eusse fait rompre sans m’exposer. Je laisse la G** : parce que sans elle, Ursule n’existerait plus, elle avait des ordres pour cela, qu’elle n’a pas exécutés. D’ailleurs, je sais que c’est exprès qu’elle a laissé Ursule s’échapper : elle avait mis de l’argent à sa portée, que l’infortunée n’a pas pris ; grâce pour elle, en conséquence. Mais tout le reste sera puni ! La vengeance est ici un acte de justice ; et comme les hommes ne me la donneraient pas, je la prendrai. Je veux qu’elle fasse frémir Ursule elle-même. Je me suis emparé, à force d’argent, de toute la canaille qui l’a insultée : la lecture de sa relation m’a rendu furieux, et j’ai eu soin de faire prendre tous ces gens-là ; les uns pour vol domestique, que j’ai découvert, ont été pendus ; les autres, pour différents sujets, ont été soit aux galères, soit à Bicêtre, d’où j’aurai soin qu’ils ne sortent pas de sitôt. Tout cela fait que c’est Ursule qu’on venge : Reste le plus coupable !

Mais la vengeance est-elle légitime ? c’est une question que je me suis faite mille fois depuis que je l’exerce. Oui, en tant que passion naturelle, qui repousse l’outrage. Cependant le pardon est préférable, et si j’étais l’outragé, l’eussé-je été (ce qui est l’impossible), au même degré qu’Ursule, je pardonnerais. Mais mon amie ! la sœur d’Edmond ! la cousine de Laure ! une fille que j’ai pressée dans mes bras… Il faut qu’elle soit vengée : la générosité de ma part serait lâcheté, indifférence, insensibilité, bassesse, atrocité… Italien ! lâche et sot oppresseur, qui me connaissait, et qui as outragé à ce point une fille qui m’intéressait à tant de titres, quel nuage affreux de malheurs tu as formé sur ta tête !… Le plan de la vengeance est tracé, et il sera… digne de l’outrage.

Console Ursule, Laure : dis-lui qu’elle se relève de son abaissement, apprends-lui combien de victimes lui sont immolées déjà : dis-lui que je lui en réserve une digne d’elle. Elle est marquée ; depuis deux jours, je sais que son persécuteur a une fille, jeune, belle, innocente, restée chez lui sous la garde d’une duègne incorruptible. Mais en est-il, quand on les attaque avec assez d’argent ?… Je suis riche, et je n’épargnerai rien. Ursule vengée, l’ordre rétabli, sera content enfin,

Votre ami, à toutes deux,

GAUDET.

P.-S. – Je réfléchis quelquefois sur la conduite d’Edmond. Mon ami est, je crois, l’homme par excellence. Quel être, que ce garçon ! quel mélange de petitesse et de grandeur ! Rapenot, le libraire, vient de me montrer une de ses lettres ; elle est d’un héros. Huit jours après, il s’engage comme un polisson. Il déserte ; on le prend ; il se croit condamné. C’est ici où je l’admire, où je me mettrais à genoux devant lui ; je n’aurais pas défié la mort plus courageusement, moi qui la méprise, comme le fait tout homme doué de raison.

Les VII lettres suivantes montrent à quel point Gaudet était implacable, terrible, et ami d’Edmond.

Lettre 137. Gaudet, à Edmond.

[Dieu punit les scélérats les uns par les autres.].

30 juin.

Qui sème l’injure, moissonnera la vengeance. Ta sœur et toi, vous êtes vengés du vieillard italien : connais mon amitié par l’excès du mal que je lui ai fait.

Tandis que tu me croyais à Au**, j’étais en Italie ; j’étais à *** : on me renvoyait tes lettres. J’ai dépensé les trois quarts de mon bien, pour réussir ; mais j’ai réussi, et je ne regrette rien : le crime était trop odieux, pour ne pas être puni. J’ai su à Paris que le monstre avait dans sa ville une fille unique, charmante, âgée de seize ans. J’ai dirigé toute ma conduite sur cette connaissance. Je suis parti, je suis arrivé ; j’ai vu la duègne le même soir, comme si j’eusse été dépêché par son patron ; j’ai attaqué sa fidélité : elle m’a d’abord paru incorruptible ; j’ai prodigué l’or, l’or ouvrit la tour de Danaé ; la vieille a cédé enfin j’ai eu la preuve encore une fois du mot de Jugurtha « Ô Ville vénale, tu seras à qui pourra te payer. » La jeune personne m’a été livrée. Non content de lui ôter ce qu’on nomme l’honneur, j’ai cherché à porter le vice dans son âme, et j’y ai réussi : lorsqu’elle a été corrompue, je l’ai déterminée à fuir avec moi. Elle a fui, elle est ici ; elle va subir le sort d’Ursule, et le mauvais lieu est tout prêt : viens l’humilier, ensuite je la livre à l’horreur de son sort. Mais je mettrai des bornes à ma vengeance. J’avertirai son père, et je lui ferai trouver sa fille au centre du désordre, quand elle aura passé par toutes les épreuves que je lui destine. Je ne suis plus le même. La beauté ne me touche plus : le récit d’Ursule, lorsque mon cœur s’amollit, me remet en fureur, et me rend plus féroce qu’un tigre, qu’un Jagga. Je t’attends, rue… Viens : aie du moins le courage de la vengeance.

Lettre 138. Edmond, à Zéphire.

[Il a horreur de la vengeance, qu’il eût prise lui-même mais le vice vu dans les autres est toujours laid, quoiqu’on l’excuse en soi-même.].

31 juin.

Chère petite, trouve-toi ce soir rue… Gaudet y est ce n’est plus mon ami ; je ne le reconnais plus ; c’est un forcené. Il a fait une action infâme, abominable, que je déteste ; il faut avoir été…, pour porter la vengeance à cet excès. Dans ma fureur, je poignarderais encore le vieillard : mais sa fille ! l’innocence, la beauté, l’avoir mise au rang de ces infortunées… Viens, ma fille : empare-toi de la signora Filippa, sous prétexte de vouloir porter la vengeance encore plus loin que lui, et tâchons de la sauver…

La main me tremble, et je suis hors de moi ! Elle est charmante ! quelle rage pour le vieil infâme !

Lettre 139. Gaudet, à Zéphire.

[Il est forcené de fureur et de rage ; lui, ce corrupteur abominable, plus coupable encore que celui qu’il punit !].

8 juillet.

Charmante follette. Avertis-moi, quand la Filippa sera dans l’état que je désire : c’est-à-dire, telle qu’Ursule était, lorsqu’elle fut mise entre les mains des chirurgiens ; c’est ainsi que je veux la rendre à son père. Ne l’épargne pas surtout ! Si tu hésitais, lis cet écrit que je t’envoie ; il te mettra en fureur, comme j’y suis. Quelles indignités ce malheureux a fait éprouver à la sœur de mon ami ! qu’il sente à son tour la rage naturelle à l’homme, blessé dans ce sexe, dont toutes les injures nous sont bien plus sensibles que les nôtres : parce qu’on nous humilie dans ce que nous devons défendre. Deux choses sont essentielles aux femmes, Zéphire ; (ta mère ne m’entendra peut-être pas ?) l’honneur et la beauté : leur honneur blessé, ne se répare pas plus que leur beauté flétrie ; par cette raison, qui a déshonoré notre femme, notre fille, ou notre sœur, est voué à l’éternelle vengeance, à la plus cruelle qu’on puisse imaginer. Quelle honte n’a pas répandue sur Ursule l’infâme dont tu vas lire les forfaits, dans cet écrit, que j’ai copié sur celui tracé de la main d’Ursule elle-même ! Elle me les avait dits de bouche ; j’ai voulu qu’elle les écrivît pour les avoir toujours présents. Venge ton amie et la mienne ; venge Edmond ; point de pitié ; dis à ta mère la récompense que je lui destine : cent louis ; ils sont tout prêts, et j’épuiserais avec plaisir les restes de ma fortune pour une si belle action. Oui, oui, belle, noble, grande ! elle punit un crime affreux ?… On m’a peut-être cru indifférent pour l’honneur de la sœur de mon ami, la manière dont je lui ai quelquefois écrit, pourrait donner cette idée : qu’on en juge à présent par ma vengeance, il m’en coûte cinq cent mille francs ; j’en aurais fait autant pour ma sœur ; mais pas au-delà. Adieu, Zéphire. La pitié serait ici un vice dans ton excellent cœur. Quelle relation !… Ursule l’a écrite, et sans en être prévenue, comme si elle eût voulu donner à ma fureur toute l’activité qui lui est nécessaire, elle a mis cet écrit à la poste ; je l’ai reçu, comme s’il eût été d’hier ; je l’ai lu avec la même avidité, que s’il m’eût appris quelque chose de nouveau : j’ai frémis de même… Frémis aussi, sensible Zéphire, et deviens féroce.

Lettre 140. Zéphire, à Edmond.

[Elle montre son âme compatissante.].

9 juillet.

Viens, cher ami. Voilà une lettre de Gaudet : elle me fait horreur. L’infortunée a été mise malgré moi entre les mains de ma mère : elle est perdue, si tu ne la délivres. J’ai tâché de parler ce matin à Filippa : mais elle est si avide des plaisirs dangereux qu’on lui veut procurer, qu’elle ne m’écoute pas. Bon Dieu ! elle ne me ressemble guère ! ils sont nuls pour moi, si ce n’est… donnés par l’homme que j’adore… Cette fille m’intéresse : sa jeunesse, sa naissance, sa beauté, sa douceur naturelle, qui rend décent en elle jusqu’au libertinage effréné que Gaudet a soufflé dans son cœur… Ne me parle pas de ces bâtards ! ton ami l’est : ces gens-là ont tous une âme de fer, ou de boue. Laure vient d’arriver ; elle a vu l’Italienne, et elle pense comme moi. « D’ailleurs, dit-elle, n’y en a-t-il pas assez de fait, et en la rendant telle qu’elle est à son père, n’est-ce pas assez, pour faire mourir de rage le vieil infâme ? » Adieu, mon ami : tu es bon, et je compte sur ta bonté.

P.-S. – Ah, ciel ! j’entends du bruit chez Filippa !… Je vais à son secours…

1 heure après.

C’était un soldat qui la battait : elle est tout en sang. Je me suis jetée sur ce misérable, que ma mère et ma sœur regardaient faire, je l’ai culbuté, jeté dehors, par ma seule vivacité… Viens, mon bon ami !

Réponse sur une carte.

[Il a partagé la vengeance.].

Ne me tourmente pas, Zéphire : je le suis assez par mes remords !… Que deviendra tout ceci ! Moi ! moi ! j’ai pu faire servir à la vengeance, ce que la nature… Je n’ose achever.

Lettre 141. Anonyme au vieillard italien.

[Ô Dieu ! à quel point les méchants se punissent !].

2 août.

Infâme ! tu cherches ta fille ! elle est à Paris. Je l’ai déshonorée, avilie, fait passer par cent mains différentes ; les plus vils des hommes l’ont… humiliée. Reconnais la vengeance ! cette passion que tu chéris, que tu as si cruellement exercée sur un chef-d’œuvre de beauté, n’est jamais stérile ; chaque jouissance la féconde : la tienne a enfanté cent mille indignités qu’essuie ta fille… Je ne forme qu’un désir, c’est de voir ta rage, ton impuissante fureur. Je tiens à présent ta fille entre mes mains ; je l’ai séduite, corrompue ; j’ai gagné sa gouvernante, qui me l’a livrée chez toi : je l’ai ensuite enlevée… Je la tiens ; un lieu infâme est son palais ; elle y est soumise à tous les caprices de la plus vile espèce des hommes… Je te dévoue aux furies par cet écrit. Lis, lis-le, infâme ! lis, lis-le ! tu me venges de toi, en le lisant. Lis donc, infâme profanateur de la beauté, de la jeunesse, de la volupté, lis, lis, lis ! Enfonce toi-même, par tes yeux, le poignard d’Alecto dans ton mauvais cœur… Je te brave ; tu ne me découvriras pas. Et quand tu me découvrirais ? qu’en serait-il ? Que nous péririons ensemble. Tu sais ce que tu as fait à Ursule R** ? Eh bien, ta fille, ta chère fille, l’objet de ta tendresse, de tes complaisances, en a souffert autant… autant, jusqu’au nègre… et pis encore. Tu la verras, quand il en sera temps. Tes yeux paternels la verront fanée, flétrie, dégradée, malade… C’est ton sang : il est coupable ; mais si ce n’eût pas été ton sang, Filippa était une divinité.

Adieu.

(Cette lettre est de Gaudet.).

Lettre 142. Le même, à Edmond.

[Il lui détaille la cruelle vengeance qu’il a prise de l’italien.].

10 août.

Tu es vengé. Ce n’est pas à ton faible courage que j’ai laissé le soin de remettre les choses dans l’ordre : il faut une âme ferme comme la mienne, pour punir le crime par le crime, la scélératesse par la scélératesse, l’infamie par l’infamie, la rage par la rage, l’horreur par l’horreur, et tous les transports de l’affreux désespoir, par tous les transports de l’affreux désespoir. Comme un être invisible, je guidais le malheureux vieillard, et je le forçais à courir où l’attendait son supplice. Après vous avoir enlevé la signora Filippa, je l’ai mise entre des mains plus sûres, chez une de ces femmes sans âme, qui n’ont pas même le type de l’humanité sur leur basse et atroce figure. Là, je l’ai rendue le plastron des valets et des portefaix. Elle n’a pas tardé de se trouver comme je le désirais : alors j’ai été chercher Ursule, ta sœur. Sa situation m’a fait horreur : mais c’est ce que je voulais ; elle a redoublé ma rage : je l’ai amenée chez la P…, où était Filippa : « Ursule, vois-tu cette fille ? je l’ai corrompue et fait corrompre, je l’ai humiliée et fait humilier, comme on t’a humiliée ; elle est descendue aussi bas qu’on t’a fait descendre ; je l’ai avilie, prostituée, dégradée au-dessous des bêtes, comme son barbare père t’a avilie, prostituée, dégradée au-dessous des bêtes…

– Eh bien ? que veux-tu me dire, malheureux ? – C’est une victime, que j’ai immolée à ta beauté flétrie, à ta vengeance, à l’amitié outragée. Regarde, Ursule, cette misérable, vil plastron des laquais et des porteurs d’eau… – Malheureux ! tu n’es pas un homme, tu es le diable envoyé sur la terre pour faire le mal !… – Écoute, Ursule ! prends ta victime ; cette fille noble, riche, belle, honorée, fêtée, vertueuse, il y a six mois ; aujourd’hui la dernière des prostituées, qui a perdu toute vertu, toute beauté, toute pudeur, par moi, par mes soins, est la fille… devine, Ursule ? – Laisse-moi ! – De ton persécuteur, de l’Italien… Savoure ta vengeance, Ursule ! Vois sa fille ! la voilà ! Voilà où je l’ai réduite, et comme je vais la lui rendre. » Ton infortunée sœur a versé des larmes. « Ah ! misérable ! tu augmentes mes peines, au lieu de les soulager ! » Vous n’avez que des cœurs mols dans votre famille. Je l’ai renvoyée avec indignation. La pitié sied à Zéphire : mais dans Ursule… c’est une lâcheté !

Après le départ de ta faible sœur, j’ai fait nettoyer Filippa, je l’ai fait parer ; j’ai sacrifié des diamants qui ne devaient pas me revenir, et je l’ai fait loger vis-à-vis son père. Il l’a vue sans la connaître : elle avait des laquais, un carrosse. Un porteur d’eau habillé était son amant : je n’ai pas regardé à la dépense ; j’ai fait écrire au vieillard ce billet : Une belle dame voudrait vous dire un mot, monsieur : passez chez elle à six heures du soir ; elle sera libre, et vous attendra. Sa demeure est vis-à-vis votre hôtel, et vous l’avez honorée de votre attention.

Le vieillard n’a pas manqué, sans doute par inquiétude. Il est venu, suivi de tout son monde, de peur de surprise, et il a pénétré dans le boudoir de la belle. Ils ne se sont pas reconnus d’abord. Suivant les ordres qu’avait reçus Filippa, à qui l’on avait fait entendre que c’était un riche dupe, elle l’a reçu dans une attitude voluptueuse. Le vieillard s’est approché. Il paraissait chercher à se rappeler les traits de la fille : mais elle avait tant de rouge et de blanc, qu’il était bien difficile de la reconnaître, après six ans d’absence. Filippa l’a remis la première, et dans son trouble, elle s’est levée pour fuir. Mais les portes étaient fermées. « Que vois-je ! a dit le vieillard : serait-ce… Ha ! è la mia figlia Filippa ! – Ça ! ont dit deux femmes apostées, qui ont paru : c’est une fille de chez la P…, que nous cherchons depuis huit jours, et que nous allons remmener. » Filippa, qui ne demandait qu’à s’échapper, ne les a pas démenties, et elle les suivait : mais son père l’a retenue, en, lui serrant la main si fort, qu’il a fait crier l’infortunée. Le son de sa voix a achevé de la lui faire reconnaître. Cependant les femmes ont repoussé le vieillard, et ont emmené Filippa qui s’est échappée en courant. Elle est montée dans un fiacre avec les deux femmes, tandis que les gens de la maison retenaient le vieillard et son escorte. Dès que Filippa a été partie, tout ce monde a disparu ; je ne les avais loués et payés que pour deux jours. Le vieillard a obtenu des ordres pour découvrir sa fille. Comme, à sa parure, il la jugeait dans quelque endroit de marque, on n’a cherché que chez les fameuses : Filippa était dans un todion de la rue Maubué : on n’a pas été la déterrer là. Mais j’ai fait parvenir un avis au vieillard, pour qu’il y allât sans bruit, en lui donnant à entendre que tous les ordres qu’il obtenait étaient éventés, et qu’il fallait surprendre. Il y a donc été lui-même, bien suivi, mais n’ayant personne qui l’accompagnât, lorsqu’il est entré. C’est là que sous le costume le plus crapuleux, il a trouvé sa fille avec un soldat aux gardes qui la querellait. Il l’a aisément reconnue. Le soldat s’est retiré en jurant contre la malheureuse qui avait détruit sa santé. Le vieillard a saisi sa fille qui s’est débattue pour s’échapper : mais elle a été prise en descendant ; et son père l’a emmenée dans son carrosse. Je les laisse ensemble : ma vengeance est remplie.

Lettre 143. Zéphire, à Laure.

[Comment se termine l’horrible vengeance de Gaudet.].

1er septembre.

Le vieillard avait retrouvé sa fille : l’infortunée !… Il avait résolu de la poignarder. Un domestique, touché de compassion, a procuré à la signora le moyen de s’évader ! Elle a fui et est tombée entre les mains du secrétaire du prince de**, qui ayant su qui elle était, se proposait d’en prendre soin. Mais vers le soir du jour même de sa fuite, son père a découvert sa retraite. Il s’y est rendu, et a obtenu du Prince qu’on lui remît sa fille. Dès qu’il l’a eue en son pouvoir, il l’a empoisonnée dans la première chose qu’elle a prise. Comme elle ne cherchait qu’à fuir, elle en a trouvé l’occasion : elle est venue chez nous, où les douleurs l’ont prise. Elle n’a vécu que douze heures. Gaudet l’ayant su, il est accouru avec Ursule, et a cherché à lui sauver la vie : mais en vain, elle est morte entre nos bras. Il vient de renvoyer cette nuit son corps à son père. Quel homme ! C’est un tigre féroce. Je suis encore épouvantée de tant d’horreurs !…

2 heures après.

Ursule, instruite de tout, vient de se mettre en fureur contre Gaudet, qu’elle a nommé son corrupteur, l’auteur de sa perte : elle lui a reproché des lettres qu’il lui a écrites ; elle l’a maudit. « Je le mérite (a-t-il répondu) ; car la lettre où je me démens, a été écrite trop tard. Cependant vous l’avez lue ? » Ursule a dit qu’elle ne savait ce qu’il voulait dire. Laure en était chargée. Elle l’a peut-être encore. Ursule a pleuré. Elle doit vous demander cette lettre. Je serais charmée de la voir aussi : copiez-la-moi, je vous en prie.

Lettre 144. Ursule, à Zéphire.

[L’infortunée fait la peinture de son horrible état.].

11 septembre.

Petite chère amie ! toi, dont l’exemple m’a parlé plus efficacement que tous les philosophes, je n’implore pas ta pitié dans le triste état où je suis réduite ; non, je ne l’implore pas ! Un médecin, un Dieu me promet la vie… mais c’est tout… Qu’est-ce que la vie, hélas ! quand on n’a qu’elle !… Je suis dévorée d’ulcères ; mon cadavre infect me fait horreur à moi-même ; je me dégoûte de ce que j’ai touché : des os découverts, et non des doigts, tiennent ma plume, et ma main est appuyée sur un papier brouillard, afin que tu puisses toucher et lire ma lettre. Ma langue gonflée sort de ma bouche ulcérée ; mon sein flétri est disparu : deux plaies remplacent ma gorge… La main de Dieu s’est appesantie sur moi … La main de Dieu ! C’est la première fois depuis quatre ans que je prononce ce nom sacré… Le reste de mon corps fait horreur, et je souffre horriblement, quelque position qu’on me donne. J’envie le sort funeste de la malheureuse Filippa… Et tu veux me venir voir ! mon frère me l’a dit. Tout m’abandonne, jusqu’à Edmond, et tu veux me venir voir ! Ne viens pas, mon ange, je te ferais peur… Mais si, viens ! viens, Zéphire ; viens, ma fille, viens te pénétrer d’horreur pour le vice et pour les hommes qui l’ont créé ! viens frémir ! viens voir au plus bas degré de la douleur et de la pourriture un corps vivant, rongé, qui n’est plus que la moitié de lui-même. Viens, charmante enfant ! viens m’entendre gémir, pousser les cris lamentables que m’arrachent mes douleurs… Je les suspens en t’écrivant… Viens apprécier ton attachement pour Edmond lui-même… Tu veux me voir ! viens, viens donc… Ah ! Dieu ! je grince des dents… ce qui m’en reste… tant je souffre… Je cesse, je ne saurais me tenir… Zéphire ! ma chère… viens me voir… expirer.

1 heure après.

Je reprends la plume. Laure vient de me lire la lettre de Gaudet. Quoi ! le traître nous a trompées ! Il est chrétien dans le cœur, et il nous a empêché de l’être !… L’enfer est donc ouvert sous mes pas… Je le vois ! rien ne me rassure plus ! je suis perdue, à jamais perdue ! Ah ! ma Zéphire ! viens me voir ; viens m’encourager, et me relire cette lettre… fatale pour moi, mais qui peut être salutaire, consolante pour Zéphire !

Lettre 145. Zéphire, à Laure.

[Elle n’aspire qu’à l’honnêteté : quel reproche pour celles à qui elle écrit, et dont elle parle !].

Même jour.

On m’empêche d’aller à elle ! ma mère et ma sœur me retiennent, par le conseil d’Edmond. Consolez-la, ma chère Laure ! dites-lui, que je brûle de la voir, de la consoler : sa lettre à la main, je brave ma mère et ma sœur ; je la lis tout haut, et je les fais trembler !… Ma chère Laure ! que vous êtes heureuse ! vous voilà dans une maison honnête, avec un homme… que je nommerais bon et généreux, s’il n’était pas le bourreau de Filippa… mais il est bon pour vous… et vous voyez Edmond à toute heure ; au lieu que moi, je ne le vois presque plus… Ah ! puissé-je être comme vous, fussé-je accablée des maux que souffre Ursule !… Je finis. Ma mère est sortie. Je m’échappe, et je porte moi-même ma lettre à la petite poste.

Lettre 146. Gaudet, à Zéphire.

[Il loue la vertu !].

12 septembre.

Nous fondons en larmes ; vous venez de briser nos cœurs !… Enfant, qui m’étonnes, et de qui j’attends tout un jour pour mon ami, dis-moi, où as-tu pris ta vertu !… Elle est naturelle à l’homme, tu me l’as prouvé. Innocence, pureté, naïveté, candeur, générosité, charité, tu as toutes les vertus, et jusqu’à la prudence, si parfaite pour ton âge, qu’elle surpasse la nôtre à tous ! où les as-tu prises, ces vertus, dis-le-moi ! Ah ! c’est dans ton cœur ! c’est du saint auteur de ton être que tu les tiens ! Toi, toi, née d’une…, élevée pour la prostitution, nourrie au…, soumise dès ton enfance à la corruption, tu es pure ! ton âme céleste a toute son originelle beauté !… Chef-d’œuvre de la nature qui me montres enfin l’espèce humaine, dans toute sa bonté possible, tu forcerais à aimer la vertu le scélérat le plus endurci ; l’assassin prêt à tremper ses mains dans le sang, laisserait, à ta vue, tomber le poignard ; après t’avoir entendue, il serait le défenseur de sa victime… Tu as éteint dans Edmond la frénésie de la crapuleuse débauche ; tu l’as ramené, mieux que toute ma philosophie, à des sentiments d’estime de lui-même ; tu l’as changé. Ange céleste, aujourd’hui tu sais plus sur Ursule que nous tous ; tu la rends à la raison, à la nature : viens la voir ; viens la pénétrer, nous pénétrer tous de ta précieuse innocence… Je suis bon, sensible ; je me connais à ces vertus : j’approche quarante ans…, tu n’en as que quinze ; mais tu y es mon maître. Viens m’en donner des leçons : je les recevrai à genoux, loin de toi pourtant ; ces charmes que tu as arrachés au vice, ne doivent être vus qu’avec une respectueuse admiration.

À ce soir.

Le bourreau de Filippa, mais le vengeur d’Ursule.

Lettre 147. Gaudet, à Laure.

[Il dit de belles vérités, sur la fragilité de la beauté : Mon Dieu ! vous aviez mis en lui la connaissance et le goût de la vertu.].

18 septembre.

Je compte, chère amie, que la connaissance parfaite que vous avez de mon caractère, et les cruelles épreuves par lesquelles vous avez passé, vous garantiront à l’avenir de semblables malheurs. Je vous ai quittée sans inquiétude : mais il n’en est pas de même d’Ursule et d’Edmond ! J’écris à ce dernier, mais sur un ton peu approfondi, de peur d’effaroucher son imagination blessée ! Bon Dieu ! dans quels écarts, dans quel sublime et sombre avilissement il s’était plongé ! Son âme est forte : mais sa fougueuse imagination fait la loi à sa raison ; sa sœur lui ressemble, et vous en connaissez les effets sur tous deux… La voilà guérie ; mais elle est affreuse ; j’espère cependant qu’elle ne l’est pas à toujours, et que si son imagination se calme, elle pourra reprendre quelques grâces, et être supportable. Mais qu’est-ce que d’être supportable, après avoir tout charmé, tout enchanté, tout subjugué !… Je vous avouerai, que je ne vois plus aucune jolie femme, à présent, sans éprouver un sentiment profond de commisération. Je sens comme elle sera malheureuse, un jour, lorsque privée de ces frêles avantages, elle se verra dédaignée, abandonnée, méprisée ! La vieillesse d’une belle femme, si elle n’a pas fait provision de vertus, n’est pas une vieillesse, c’est une rage ; et c’est avec bien de la raison que les Anciens disaient que la vieille Hécube, devenue laide et malheureuse, fut changée en chienne !… Il faudra placer Ursule quelque part, en attendant que les chairs soient revenues ; elle serait mal avec vous, ou avec son frère, à cause des connaissances que vous avez tous deux ; elle serait d’ailleurs trop abandonnée. Que sa pension ne vous embarrasse pas. Mais c’est Edmond qui m’inquiète !… Veillez sur lui, toutes deux, vous et Zéphire. Ce n’est pas que je ne craigne cette dernière ! cette enfant a trop de mérite, et si Edmond s’exalte une fois, voilà un sot mariage qui se fera. Zéphire me fait trembler pour lui !… Ma chère Laure, quel beau naturel que cette Zéphire ! Il n’y a pas un défaut dans cette petite tête de quinze ans, pas un vice dans son cœur ; et l’on y voit mille vertus ! N’allez pas croire que j’en sois amoureux ! Non, non. Ursule m’a guéri de l’amour, je crois, pour la vie. Cette fille si belle, comme je l’ai vue ! comme elle est aujourd’hui ! Que je la plains ! que je la trouve malheureuse !… Le pis qui pourrait lui arriver, c’est qu’elle retournât chez ses parents dans l’état où elle est ; son bon père, imagination ardente ainsi qu’elle, commence à radoter ; ils se feraient, sécher mutuellement de douleur, de regret et d’impatience… J’ai observé qu’une belle pécheresse excite un tendre sentiment dans le plus zélé convertisseur ; dans l’âme de ceux mêmes qu’elle a le plus cruellement outragés, amants, amis, parents. Le premier, en la prêchant, sent malgré lui le pouvoir de la beauté ; quelle que soit sa vertu, la nature repoussée reprend par intervalles le dessus ; il tomberait à ses genoux, s’il ne se retenait ; au milieu de sa plus grande véhémence, son ton, son œil s’adoucissent…, et la friponne ne manque pas de le voir. Les amants sont encore plus lâches. Les amis biaisent. Les parents au plus fort de leur colère, éprouvent la céleste influence de la beauté. Mais une pauvre laide ! ah ! personne ne la ménage ; on lui parle avec aigreur, comme si on la voulait faire souffrir de l’impuissance où elle est de retomber.

Je crois que le plus sûr, pour préserver Edmond de Zéphire, c’est de l’engager à renouer avec la belle Parangon : cette femme, telle qu’une belle fleur que la grêle et l’orage ont seule respectée au milieu d’un parterre, a vu passer toutes ses égales en beauté ; elle seule demeure toujours la même ; c’est à cela qu’on distingue une belle d’une jolie : la belle Parangon le sera longtemps encore, après que les jolies seront déjà passées, fanées, ridées ! Je me propose de lui parler d’Ursule : cependant avec ménagement. Elle est sensible, je sais qu’elle l’aime, et qu’elle l’aimera, tant que son cœur battra… pour Edmond.

Je finis, ma chère Laure, par un trait de morale. Vous autres femmes, vous êtes toutes, ou des prudes, ou des… catins ;… à l’exception d’une catin, et d’une prude.

Lettre 148. Réponse.

[On met Ursule à l’hôpital.].

1er octobre.

Ursule est placée ; Edmond vous l’écrit. Notre séparation me serre le cœur. Quand elle a vu cette maison de honte, où le désordre emprisonné fermente et empire (ce sont les expressions d’Edmond), ses larmes ont coulé. Elle s’est penchée vers mon oreille, et elle m’a dit : « Je l’ai mérité ! » Ce mot m’a frappée comme un coup de foudre, et mon cœur a battu. Cependant, je l’ai consolée, en lui disant : « Vous n’êtes pas ici prisonnière ; vous êtes libre et pensionnaire ; vous avez votre chambre seule, propre ; vous sortirez quand il vous plaira, pour prendre l’air hors de la maison, et vous aurez une. femme pour vous servir : je l’ai vue, elle est fort adroite et fort douce. Votre nourriture sera celle des officières ; sans compter que vous aurez de nous tout ce qui vous fera plaisir. Enfin, vous vous rétablirez : cela sera long ; mais votre médecin espère tout du temps, et que ces difformités disparaîtront enfin tout à fait, ou du moins presque entièrement. » Elle m’a baisé la main, à ce discours, en me répondant : « Laure, je suis difforme ; mais ma maladie a changé mon cœur : je m’aime mieux comme je suis, qu’avec l’âme que, j’avais. Mais ne verrai-je pas Zéphire ? » je lui ai dit que nous nous étions cachés d’elle, parce qu’elle s’opposait à notre plan, sans avoir de bonne raison à nous donner ; puisqu’elle n’aurait pu la mettre que chez sa mère ; ce qui était son dessein. « Non, non ! a dit Ursule ; et vous avez bien fait de vous cacher d’elle. J’aime Zéphire : mais plutôt tout autre lieu, que d’être chez sa marâtre. Que ne peut-elle la quitter !… » Nos adieux ont été bien tristes ! Edmond surtout paraissait enseveli dans une rêverie profonde, dont rien n’a pu le tirer, que les larmes d’Ursule. Il l’a regardée, et se levant avec vivacité, il a fui, en se retournant avec effroi, comme s’il eût été poursuivi par un spectre ; nous l’avons entendu pousser de profonds soupirs, et le père gardien, qui remplit parfaitement vos intentions, s’étant avancé pour le découvrir, il nous a dit qu’il était appuyé contre le mur, les deux mains jointes et son front dessus. Ursule a voulu le voir. Elle l’a prié de modérer sa douleur. Il ne lui a pas répondu ; mais nous avons tous entendu sortir de sa bouche, à travers les sanglots, ces paroles « Ô misérable ! voilà donc où tu as réduit ta sœur ! » Il s’est ensuite tourné vers nous, le visage en pleurs ; il nous a considérés d’un air farouche ; puis il a descendu l’escalier précipitamment. Cette douleur, cet adieu sombre ont plus fait pour résigner Ursule, que tout ce que nous lui avions dit. Le père gardien a été parler aux supérieures ; il leur a fait l’éloge d’Ursule, et sans mentir, mais en joignant habilement deux époques, très décousues, il a parlé du viol d’Ursule, et de sa maladie, comme si la seconde eût été la suite du premier. Il ne s’en est pas tenu là ; il a, par vos ordres sans doute, augmenté la pension de tout ce qu’on a demandé, pour qu’Ursule fût aussi bien qu’il est possible. Il est ensuite revenu vers nous, et il l’a priée de ne faire ses confidences à qui que ce fût dans la maison. Je suis très contente de ce bon gardien ; il était animé de votre esprit, et vous n’auriez pas mieux fait ; outre que sa figure vénérable donnait beaucoup de poids à ses discours. Zéphire ne parle de lui qu’avec attendrissement, depuis qu’il a secouru Edmond dans sa maladie avec tant de zèle, et qu’il l’a comparée, elle, à la Samaritaine. Enfin, nous sommes sortis de cet endroit, qui m’a si fort déplu que je préférerais la mort à le choisir pour asile.

Je vois rarement Edmond depuis ce moment, et Zéphire elle-même se plaint qu’il la néglige. Peut-être voyez-vous plus clair que nous dans sa conduite !

Nota : Edmond, quoique Zéphire l’eût retiré de ses goûts crapuleux, qu’il respectât la vertu dans cette fille, ne travaillait point à épurer sa propre conduite, ni celle de sa maîtresse : non seulement il vivait avec elle ; mais il se livra pour lors au goût des aventures difficiles, compliquées, multipliées, qui exercent l’esprit et les sens, au lieu d’intéresser le cœur ; on le voit, dans le PAYSAN, mener jusqu’à trois intrigues à la fois : Gaudet le laissait se rassasier de jouissances, pour faire un jour succéder l’ambition, et la rendre plus puissante ; mais on a vu dans le PAYSAN, ce qui en est arrivé.

Lettre 149. Ursule, à Fanchon.

[Enfin, elle récrit à ma femme ! mais digne de lui écrire ; elle est changée ! je vous en remercie, ô mon Dieu !].

15 mars.

Ne cherche pas la signature, chère sœur ; c’est Ursule qui t’écrit… après six ans de silence !… Ai-je encore un père et une mère ? des frères ? des sœurs ?… S’il m’en reste, dis-leur que je respire, accablée de honte et de douleur, dis-leur que j’ai mérité mes maux ; mais ajoute que je me repens, et qu’humblement prosternée aux pieds des autels, j’offre au Dieu vivant les sanglots d’un cœur brisé… hélas ! il ne fut longtemps que le foyer impur d’où s’échappaient les exhalaisons du crime et de la débauche !… Dis-leur que le crime et la débauche m’ont punie avec un excès de peine et de tourment, capable de faire frémir : mais que la paix rentre peu à peu dans mon cœur, depuis que je sens que j’ai été assez punie. Dis-leur que je n’ai pas encore osé former un vœu pour eux au Ciel, de peur que la source ne fût pas assez purifiée ; mais que dès qu’elle le sera, je me tiendrai prête à m’immoler au Seigneur en holocauste, fût-ce sur un bûcher, pour obtenir de sa paternelle bonté qu’il verse dans leurs cœurs la joie que j’en ai bannie ; que je fus plus coupable que Madeleine, que Pélagie, que Marie d’Égypte ; mais que mes peines ont passé les leurs, et que, comme elles, je ne veux plus vivre que pénitente et gémissante, pour effacer, à force de larmes, les taches que le vice à imprimées sur moi. Dis-leur que leur malheureuse fille et sœur est au rang des plus viles créatures ; qu’elle s’est couverte de leur habit ; qu’elle se mêle avec elles, pour les servir, les exhorter, les consoler, se mettre au-dessous d’elles, par la confession publique de ses fautes, devant celles des sœurs de cette maison de honte, à qui, par une indulgence aveugle, on avait rendu, à son sujet, un bon témoignage non mérité ; eh ! puisse-t-elle en être humiliée autant que le méritent ses ordures ! puisse-t-elle être ainsi de quelque utilité à ses compagnes de séjour, de désordre et d’infamie !… Dis-leur que leur fille et leur sœur est à l’hôpital…, juste demeure pour elle, quoique les lois ne l’y aient pas condamnée. Dis-leur que j’attendrai toute ma vie la réponse foudroyante que je mérite de leur part, et que je la lirai prosternée dans la poussière, la montrant à Dieu même, en lui disant : « Punissez-moi seule, ô mon Dieu ! ils m’ont bien élevée ; ils ne sont pas mes complices ! *** **.

Je n’ai plus de nom dont je sois digne que LA PÉCHERESSE.

P.-S. Edmond vient me voir quelquefois.

Lettre 150. Réponse de Fanchon.