LA PAYSANNE PERVERTIE - Lecture en ligne - Partie 2

Note des utilisateurs: / 37
MauvaisTrès bien 
Index de l'article
LA PAYSANNE PERVERTIE
Lecture en ligne - Partie 1
Lecture en ligne - Partie 2
Lecture en ligne - Partie 3
Lecture en ligne - Partie 4
Toutes les pages

[Il lui donne avis du danger qu’il cause.].

Même jour.

Pardonnez, mademoiselle, la liberté que je prends de vous écrire : mais il le faut. Je ne sais ce qui m’est revenu ces jours-ci, d’une entreprise que méditait un de vos adorateurs (car vous en avez, quoique vous les ignoriez) ; mais je me crois obligé, par l’amitié qui règne entre votre frère et moi, de vous donner avis de tout, même des bruits que je crois peu vraisemblables. Le mal, c’est que je n’ai encore pu découvrir lequel de vos amants forme un dessein très hardi : si je le savais, je serais son ombre, tant que le péril durerait. Cependant ne prenez pas d’inquiétude : dans cette capitale, les coups fourrés sont aussi difficiles que dangereux pour leur auteur ; il ne s’agit donc que d’un peu d’attention sur vos démarches, lorsque vous sortirez seule… Au reste, je voudrais de tout mon cœur que quelque imprudent fît cette équipée ! je n’y verrais que l’acheminement à la fortune du frère de la sœur… Ma découverte est l’effet du hasard, ou, si vous voulez, de l’habitude que j’ai prise de ne jamais passer un jour sans tâcher de vous voir à votre fenêtre, afin de pouvoir toujours être en état d’écrire à mon ami : ta sœur se porte bien.

Votre cousine Laure veut aussi vous écrire. Je suis très respectueusement, mademoiselle,

Votre, etc.

Lettre 32. Laure, à Ursule.

[Elle l’avertit de son prochain malheur.].

Même jour.

Ma très chère cousine, comme je crains que la lettre d’un homme ne vous parvienne pas avec autant de facilité que celle d’une écriture de femme, je me joins à M… pour vous écrire. Quelque danger vous menace de la part d’un homme qui vous aime : c’est ce que M… a découvert hier soir, et ce que des circonstances particulières l’ont empêché d’éclaircir, ayant été obligé de se soustraire lui-même à la vue de gens de sa connaissance, dont il était important pour lui de ne pas être remarqué. Je vous engage, par la tendre amitié que j’ai toujours eue pour vous, et par l’intérêt que je prendrai toute ma vie à une parente d’un aussi rare mérite, d’employer toutes les précautions possibles pour éviter le mal qu’on veut vous faire, quoique cependant je ne croie pas que ce soit un mal, dans un certain sens : puisqu’on vous aime ; mais c’est au moins pour gêner votre liberté. Si j’avais pu espérer de vous entretenir en particulier sans être entendue par Mme Canon, j’aurais été vous voir, au lieu de vous écrire : car il est mille petites choses, au sujet de votre famille, dont je suis très curieuse ; de mon côté, je vous en aurais appris au sujet d’Edmond, beaucoup d’autres, et des plus importantes, que je ne puis confier au papier, surtout dans les circonstances actuelles. Je suis avec le plus sincère attachement,

Votre très affectionnée cousine.

LAURE C **.

[On peut recourir ici aux XCIIème, et XCIIIème lettres du PAYSAN.].

Lettre 33. Le Marquis de ***, à Ursule.

[Il fait des soumissions à la fille qu’il a violentée.].

Le surlendemain des précédentes.

Vous verrez à vos pieds, dès que vous le daignerez permettre, l’amant le plus tendre, le plus soumis, le plus dévoué à toutes vos volontés, quelles qu’elles soient. Mettez sur le compte de l’amour, tous mes torts, tous mes attentats, comme vous les nommez, ils cesseront de l’être, dès que vous le voudrez : je vous offre un mariage ; faut-il écrire à vos parents, avec tout le respect que j’ai pour vous ; je vais écrire ?… Votre situation me désole ! Quoi ! une fille si douce, si gaie, se porter à ces extrémités-là ! qui l’aurait cru !… Je suis détrompé ; croyez, mademoiselle, croyez, fille adorée, que si j’avais tout prévu, vous seriez encore chez Mme Canon. Mais je ne puis me repentir que vous n’y soyez plus… Je vous adore, même par vos rigueurs, par vos cruautés. Recevez-moi sans crainte ; à présent que je suis éclairé sur vos vrais sentiments ; que je sais, à n’en pouvoir douter, combien je m’étais abusé, vous ne verrez en moi qu’un esclave rampant, qui ne lèvera sur vous ses regards chargés de honte et de douleur, que lorsque vos yeux adoucis le lui permettront.

Je suis avec un éternel dévouement,

Votre, etc.

LE MARQUIS DE***.

Lettre 34. Ursule, à Laure.

[Elle crie en vain au secours.].

26 septembre.

À qui m’adresser, dans la situation cruelle où je me trouve, entre les mains d’un homme assez peu délicat… Ah ! je l’abhorre ! juste Dieu ! qui m’aurait dit… Ma chère parente, si cette lettre te parvient, engage M. Gaudet à me secourir !… Je me meurs… Je suis, à ce que je puis entrevoir, et si l’homme qui te rendra cette lettre ne me trahit pas, rue de la chaussée d’Antin, dans une maison isolée, ayant un jardin dont les marronniers sont très grands, et où il y a des statues, entre autres une Vénus voyant expirer Adonis, qu’un sanglier vient de blesser.

Adieu.

Lettre 35. Gaudet, à Laure.

[Il montre à nu son âme, sans idées de morale ni de frein, et découvre à demi qu’il est complice du rapt !].

27 septembre.

Edmond vient d’arriver avec Mme Parangon ; je reste avec eux tout le jour, et peut-être la nuit. Ne sois pas inquiète, ma chère…

2 heures après.

Je ne voulais écrire que sur une carte, et j’allais te l’envoyer, mais j’ai été obligé de les accompagner, avant de pouvoir parler à mon laquais. En l’attendant, à notre retour ici, je vais te mettre au fait de ce qui se passe. C’est pour moi un spectacle bien singulier, et que je puis dire tout neuf, que celui d’une femme vertueuse, auprès d’un homme qui, selon elle, lui a manqué essentiellement, obligée néanmoins, par la plus terrible des catastrophes, de suspendre et ses reproches et sa douleur, pour s’occuper de la douleur de cet homme qui l’a mise au désespoir. La céleste Parangon, a dans cela même, une grâce particulière, et qui n’appartient qu’à elle. C’est un air timoré, allié à je ne sais quelle espèce de sourire de componction et d’humilité tout à fait angélique ; elle craint de déplaire, tout en voulant n’exciter pas de criminels désirs. J’étais réellement curieux de la voir, après son accident ! Pour Edmond, il m’a fait sentir, par la manière dont il en agit avec elle, qu’il est possible qu’une femme succombe, sans cesser d’être estimée : j’ai vu dans ses regards, qu’il l’honore autant qu’auparavant la chute. La plus décente manière pour une femme, et la meilleure à tous égards, d’accorder des faveurs, est de se laisser faire violence. J’imagine que c’est là qu’en est à présent la charmante Ursule. Je ne m’en chagrinerais pas, ou plutôt, je t’avouerai que j’en serais enchanté, si cela pouvait la rendre marquise : ce serait un millier de peines pour moi, et de difficultés pour Edmond, d’épargnées sur la route qu’il doit tenir. Mais c’est là ce qu’il faut savoir… Ce malheureux homme de l’autre jour, avec sa lettre perdue (ou que peut-être le marquis n’aura pas voulu que je reçusse), m’aurait instruit de ce qu’elle pense !… Voilà six grands jours, sans compter les nuits, qu’elle est entre ses mains…

Mais j’entends la belle Parangon, qui revient auprès de moi… Je l’entrevois qui rencontre Edmond… Il a voulu lui prendre la main ; elle l’a retirée… et la voilà qui lève les yeux au ciel !… Il n’y a pas de femme au monde qui soit si belle qu’elle l’est, dans cette attitude ; si pourtant il ne faut pas en excepter Ursule, sans doute à cause de la grandeur de ses yeux… Ils viennent.

Adieu.

Lettre 36. Le même, à la même.

[Il est toujours le même, et ne se déguise pas avec sa complice.].

9 octobre.

Ursule est retrouvée. Je remets à ce soir les détails. Elle était dans un véritable désespoir. Le marquis a rempli mes vues, et il n’a rien ménagé : la pauvre fille est… comme la belle Parangon. J’en suis fort touché ; mais les espérances que je conçois, me donnent d’autres idées qui me distraient : elle sera marquise, ou j’y perdrai… tout mon repos. L’action est noire : tant mieux ! Il faudra davantage pour la laver. Heureusement la fille est belle ; et s’il se pouvait… (car je crois qu’on n’a pas mis sa pudeur à une seule épreuve) cela serait bien mieux encore. Je fais des vœux sincères, pour qu’il n’y ait rien eu de fait à demi.

À ce soir, mon Ange.

Lettre 37. Ursule, au Marquis.

[Hélas ! l’honneur et la pudeur sont encore tout-puissants sur son âme !].

15 octobre.

On veut que je vous écrive : je le fais, par déférence pour ceux à qui je ne puis ni ne dois rien refuser ; mais, comment avez-vous osé le demander ! Vous que j’abhorre et que je dois abhorrer : vous m’avez enlevé ce que j’avais de plus précieux ; sans cette insulte cruelle, je serais peut-être reconnaissante de l’honneur que vous vouliez me faire ; à présent, j’aimerais mieux mourir que de recevoir votre main : vous avez trouvé le secret de me rendre indigne d’un infâme ravisseur, et je me tiens pour telle ; je ne veux nourrir que ma douleur et mon désespoir, voilà tout ce que peut vous écrire,

Votre infortunée victime,

Ursule R**.

Lettre 38. La même, à Laure.

[Elle lui fait le récit de son malheur.].

18 octobre.

Apprends à connaître les hommes, ma cousine ; je te dois cette leçon pour tous les mouvements que tu t’es donnés à mon sujet. Voici une partie de ce que tu ignores : joins-y ce que tu sais, et envoie le tout à ma belle-sœur Fanchon.

J’étais dans un trouble inexprimable, causé par les lettres de deux personnes qui me sont chères, lorsque Mme Canon m’apporta celle de M. Gaudet. Encore une lettre, me dit-elle : cela finira sans doute aujourd’hui !) je lus cette lettre, et je ne fus pas effrayée de l’avis qu’elle contenait : je m’étais déjà promis d’employer les plus grandes précautions ; mais toutes mes idées ne se portaient que sur l’exactitude à bien fermer la nuit les portes et les croisées. Un instant après vint la tienne, qui me fut donnée avec beaucoup d’humeur ; ce qui fit que je la présentai à lire à la bonne dame, en lui disant que la précédente contenait un pareil avis. Je la lui remis de même. Elle secoua la tête, et dit : « Voilà un sot badinage ! » Comme il faisait très beau, immédiatement après le dîner, Mme Canon proposa d’aller prendre l’air sur le boulevard, ajoutant que nous rentrerions de bonne heure, et bien avant la nuit. Nous partîmes en voiture, afin d’arriver à la promenade sans être lasses ; comme nous montions en carrosse, le marquis nous aborda, et salua respectueusement Mme Canon. Il lui présentait la main pour monter ; mais elle évita de la prendre. Pour moi, j’acceptai cette politesse, et pour déguiser un peu l’humeur de Mme Canon, je souris à ce traître. Mlle Fanchette en fit autant, et nous partîmes.

Mme Canon fut de très mauvaise humeur. Je l’en blâmais, insensée ! elle, était plus sage que moi… Nous ne fîmes que deux ou trois tours, et ayant encore aperçu le marquis qui nous saluait, elle voulut s’en revenir. Nous n’avions pas eu la précaution de garder notre cocher : nous ne trouvâmes point de voiture ; mais le pavé était si net, et nous étions si peu fatiguées d’une promenade d’une demi-heure, que nous fûmes charmées, Fanchette et moi, de nous en retourner à pied. »Nous marcherons du moins dans les rues, me disait tout bas ma jeune et chère compagne, si nous ne marchons pas au boulevard. » Nous causions ensemble, allant environ dix pas devant Mme Canon, qui tenait le bras de la cuisinière… Notre conversation nous intéressait. Je témoignais à ma jeune amie les inquiétudes que me donnaient les deux lettres que j’avais reçues avant les vôtres ; elle me répondait par ses conjectures. Nous étions ainsi parvenues jusqu’à la rue des Billettes, je crois, s’en nous apercevoir du chemin, lorsque nous nous sentîmes poussées par des hommes de campagne, qui se battaient. Mlle Fanchette effrayée, fit un mouvement en arrière, du côté de Mme Canon, et m’abandonna au milieu d’eux. C’était ce qu’ils demandaient ; ils ne laissèrent de libre que l’espace qui était entre un carrosse et moi : j’y ai été pour me sauver, croyant y avoir vu quelqu’un. C’est alors que deux de ces hommes m’ont enlevée de terre, et m’ont jetée dans la voiture, en me disant : « Entrez là, vous nous gênez. » J’ai cru bonnement que c’était pour se débarrasser de moi ; j’ai paru céder comme si j’eusse été d’accord avec eux : cependant, j’ai fait un cri. Les deux hommes sont aussitôt montés après moi, car je n’ai trouvé personne dans la voiture ; il fallait qu’on fût sorti par l’autre portière, qui était ouverte, nous avons roulé avec une rapidité que je n’ai jamais vue. J’ai voulu imposer à ces scélérats par un ton de dignité : mais ils m’ont fermé la bouche à m’étouffer, au point que je me suis évanouie. Je ne suis revenue à moi-même, qu’en descendant de voiture, dans la cour de la maison où l’on me conduisait. le me suis débattue. Le marquis s’est présenté en riant. Je l’ai reçu d’un air de courroux et de hauteur, en lui disant : « Votre conduite est indigne d’un homme de votre condition, monsieur le marquis ! – je vous adore pardonnez. – Je vous pardonnerai chez Mme Canon mais ici, jamais. – Vous êtes chez votre mari : je jure sur mon honneur que vous n’en sortirez que ma femme. – Les moyens que vous choisissez ne vous réussiront pas, monsieur ; jamais la violence n’a soumis le cœur d’une femme ; le mien surtout se révolte contre une entreprise aussi hardie, aussi coupable que la vôtre. – Mon entreprise est criminelle, je le sais, surtout envers vous que j’adore : mais après l’éclat qu’elle va faire, il ne reste plus qu’à vous donner à moi. – Jamais, monsieur ! c’est mon dernier mot. » Il s’est mis à mes genoux ; je l’ai repoussé. J’ai voulu sortir. On m’a emportée dans une pièce éclairée par des bougies. L’excès de ma douleur et la frayeur où j’étais, m’ont causé un long évanouissement ; et le marquis a eu la bassesse, et l’indignité… En revenant à moi, je me suis trouvée dans les bras de cet homme odieux qui me traitait comme la dernière des créatures. Mes forces m’ont encore abandonnée ; car je voulais lui arracher les yeux. Je ne sais comme sont les autres hommes, mais s’ils agissent tous comme le marquis… Il appelait ses attentats des hommages ; je l’entendais, sans avoir la force de parler, et ce malheureux fouillait toutes les parties de mon corps, par ces criminels hommages. Je suis restée mourante. Il s’en est enfin aperçu à n’en pouvoir douter ; car je pense qu’auparavant il n’en croyait rien. Il a été obligé d’avoir recours à deux femmes à lui. Elles l’ont effrayé sans doute par ce qu’elles lui ont dit de ma situation. Il a envoyé chercher un médecin, qu’on a conduit jusqu’auprès de moi les yeux bandés. J’ai entendu qu’il disait : « Du repos ; calmer son esprit, ou je ne réponds pas de sa vie. » Je n’ai plus vu alors que des femmes autour de moi, et peu à peu j’ai repris mes sens.

Le lendemain matin, je n’avais encore rien pris depuis la veille : les deux femmes m’ont pressée d’avaler quelques cordiaux, et du consommé. Je refusais. Elles ont imaginé de me menacer de faire entrer le marquis, et j’ai pris tout ce qu’elles ont voulu.

Je me suis peu à peu fortifiée pendant deux jours, sans voir mon cruel ravisseur. On me présenta une lettre de lui le second ou le troisième jour, et on me fit entendre qu’il fallait absolument la lire ; j’obéis en tremblant : mais je ne pus trouver la force de faire une réponse qu’on exigeait. On me laissa tranquille ; et moi-même je contribuais à me tranquilliser, en songeant que la maladie m’ôtant ce qui pouvait exciter la passion du marquis, je n’en avais plus rien à redouter ! mais je me trompais. Dès qu’il crut lui-même ne plus avoir à craindre pour ma vie, il me fit donner un soir une potion calmante, disait-il, qui me procura un profond sommeil, dont il abusa : je m’éveillai dans ses bras, et s’il faut l’avouer, mes sens d’accord avec lui…

Cette circonstance ne fit qu’augmenter mon désespoir. Je l’accablai de reproches ; je voulus attenter à ma vie, à la sienne ; ses soumissions ne faisaient que m’irriter, et me mettre en fureur. Il s’éloigna ; les femmes revinrent, me tinrent les propos les plus singuliers, par leur effronterie. Les infâmes me félicitaient. Je gardai un silence de mépris et d’indignation.

Enfin, le marquis voyant qu’après son nouvel attentat, il y avait deux jours que je n’avais pris de nourriture, il me fit offrir la liberté, si je voulais avaler quelque chose ; je me laissai gagner : je pris avec indifférence ce qu’on me donna ; j’aurais su que c’était du poison, que je l’aurais pris de même. Je fis sommer le marquis de me tenir sa promesse. Il vint lui-même me dire qu’il y consentait : qu’on allait m’habiller. Mais hélas ! je n’eus pas la force de me remuer, et on me fit résoudre à me laisser fortifier durant quelques jours. Je demandai Mlle Fanchette, ou toi, ma cousine. Le marquis me représenta que ç’aurait été le perdre, que de divulguer un pareil secret. Il exigea en même temps de ma parole d’honneur que jamais je ne porterais de plainte contre lui. Je répondis qu’il m’avait ôté l’honneur. Il insista. Je promis tout ce qu’il voulut. Mais j’eus ensuite continuellement à me défendre de ses entreprises, et il me fit des trahisons de plus d’une espèce…

Je me rétablis enfin, assez pour me lever ; et le marquis, au lieu de tenir sa parole, allait sans doute recommencer ses attentats, quand un soir, j’entendis beaucoup de bruit à la porte de ma chambre. Mes deux geôlières allèrent voir ce que c’était. Au même instant où elles ouvrirent la porte, je vis mon frère se précipiter dans la chambre, l’œil égaré. Il m’aperçut et vint se jeter dans mes bras. « Ah ! mon cher Edmond ! » je ne dis que ce mot, et je m’évanouis… En revenant à moi-même, je vis M. Gaudet et Mme Canon : on me donna tous les secours qu’exigeait mon état, et on attendit que je fusse remise de cet assaut pour me transporter. Je n’avouai mon malheur à mon frère, qu’à mon arrivée chez Mme Canon. Ô Dieu ! quelle fureur ! Il me repoussa de ses bras ! un instant après, il vint sur moi fondant en larmes. La fureur recommençait bientôt. Il fit le serment de me venger, dût-il y périr… Ah ! puisse-t-il ne me pas venger !

Voilà ma triste aventure ! Elle ne fait pas honneur aux sentiments du marquis de *** ! Adieu, ma cousine. Crains tous les hommes : j’aurais juré que le marquis était honnête.

Lettre 39. Gaudet, à Edmond.

[Il le veut calmer par le récit des arrangements avantageux qu’il a faits pour Ursule.].

20 octobre.

Du calme ! de la tranquillité ! Tu ne m’écoutes pas ; tu me liras peut-être ! À quoi servent les menaces, l’emportement, la fureur ? je suis de sang-froid, je vois mieux les choses qu’un homme hors de lui-même. Cette aventure est malheureuse ; mais l’issue en peut être ta fortune et celle de ta sœur, sans que l’honneur de cette dernière y perde rien ; c’est à quoi je travaille : tout est conclu. J’ai droit d’exiger quelque complaisance de ta part : c’est moi seul qui ai découvert ta sœur, par mes soins infatigables, en faisant suivre en même temps les démarches de trois hommes que je soupçonnais, un financier, un vieux seigneur italien et le marquis. Que mon zèle au moins me donne quelque empire sur ton esprit, et que le succès de mes démarches t’inspire quelque reconnaissance !

Hier, j’ai vu la famille du marquis, et muni d’une lettre assez longue d’Ursule à Laure, j’ai parlé comme peut le faire à des coupables un homme qui tient la preuve du crime, comme le doit l’ami des offensés. On l’a pris sur un ton de hauteur. Je me suis concentré ; j’ai gardé deux minutes ce terrible silence qui précède l’éruption enflammée des passions, et comme un autre Flaminius, j’ai dit : « Je ne vous donne qu’un quart d’heure, tout-puissants que vous êtes, qu’un quart d’heure, pour m’accorder tout ce que je vais vous demander : après cet instant fatal expiré, je n’écoute plus rien, et vous verrez à quel homme vous avez à faire. (On a souri dédaigneusement …) C’est à celui qui s’est fait donner les ordres pour reprendre la demoiselle, qui pouvait les étendre jusqu’au marquis, et qui cependant lui a fait grâce… Je vous préviens d’avance que je n’exige pas un mariage ; c’est à l’honneur à vous dire là-dessus ce que vous avez à faire. » Ces derniers mots ont réveillé l’attention. Le comte m’a dit : « Que demandez-vous donc ? – Une fortune pour la demoiselle, qui la dédommage d’un mariage qu’on était prêt à faire, et dont j’ai toutes les preuves ; le jeune magistrat de province qu’elle allait épouser, a cent mille écus au moins : il me faut un don pareil pour la demoiselle, afin qu’elle puisse vivre dans l’indépendance le reste de ses jours, si elle le veut, et que la connaissance de votre fils ne la retienne pas dans un état au-dessous de celui, qu’elle aurait eu. C’est bien assez qu’il l’empêche d’obtenir la qualité d’épouse d’un honnête homme, celle de mère de famille, sans que son action la condamne encore à vivre dans l’indigence, fille, et déshonorée…, peut-être enceinte : car, voici la conduite du marquis… Trois attentats commis…, et un dont on ne parle pas… La conduite d’un forcené… Parlez, ou j’imprime cette lettre, avec des notes de ma façon ; je ne m’en tiens pas là ; je fais agir des amis aussi puissants que vous et que les vôtres, auprès d’un prince protecteur des innocents et vengeur des crimes… Mais, je sens que je me suis peut-être trop vivement exprimé, en parlant à des gens d’honneur… Ma demande est juste : je préfère de vous avoir pour juges, à vous avoir pour parties. Je ne suis cependant autorisé par personne : ses parents sont au désespoir, un frère qui est ici, ne respire que le sang et la vengeance ; mais terminons et mon meilleur moyen auprès de ces gens-là, sera notre traité : il le faut éblouissant pour la famille ; il faut qu’il la détermine à intimer ses ordres au fils. Ce jeune homme, plein de cœur, de la plus heureuse figure, propre à tout, trouverait des protecteurs, et surtout des protectrices j’ose vous inviter à le prévenir. Il n’y a point ici de honte réparer un crime honore le réparateur, presque autant que les plus sublimes vertus… » « Monsieur, a dit le comte, après avoir lu la lettre d’Ursule, si j’avais deux fils, je sacrifierais celui-ci à la vengeance publique : mais je n’en ai qu’un. » La famille du comte, qui s’était assemblée pour m’entendre, a parlé le même langage : le marquis a essuyé les plus cruels reproches. On est ensuite convenu qu’on m’accorderait ma demande. Je te fais grâce de quelques discussions, pour en venir au fait. On m’a dicté un écrit, pour le faire signer à ta sœur. Je l’ai tracé de ma main, tel que le voici :

« Je soussigné, Ursule R **, fille mineure, âgée de dix-huit ans trois mois, de présent à Paris, où ma famille m’a envoyée, sous les auspices de Mme Parangon, amie de madite famille, et sous la conduite de la respectable dame Canon, sa tante, reconnais, qu’ayant été enlevée par des paysans, dans la rue des Billettes, à Paris, j’ai été heureusement rencontrée et délivrée par M. le marquis de ***, qui me trouvant évanouie et sans connaissance, m’a conduite dans une petite maison à lui appartenante, du côté de la Chaussée d’Antin, où il m’a mise en sûreté. Qu’étant revenue à moi, ledit sieur marquis m’a parlé avec respect, soumission et tendresse. Que sur la demande que je lui ai faite, d’être ramenée chez Mme Canon, il s’est mis en devoir de me satisfaire ; mais que ma faiblesse, causée par la frayeur, et par la fièvre qui s’était allumée, ne l’ayant pas permis, il a continué de me garder, en usant avec moi de la manière la plus obligeante. Qu’à la vérité, il m’a parlé d’amour, mais comme peut le faire un honnête homme. Que je l’ai paisiblement écouté ; qu’un jour n’ayant pas bien compris ce qu’il me disait et, ayant donné une marque d’acquiescement, ledit sieur marquis trompé, pensa que je consentais à couronner sa tendresse, et se conduisit en conséquence, tandis que moi, encore effrayée de mon enlèvement, et croyant que l’action du marquis en était une suite, j’ai perdu l’usage de mes sens ; situation dont le marquis ne s’est point aperçu… Qu’après l’injure involontaire qu’il m’avait faite, le marquis m’a exprimé ses regrets de la manière la plus vive et la plus vraie. Que pour réparer, autant qu’il est en lui, et qu’il convient à un fils de famille encore sous l’autorité de ses parents, le mal que j’avais souffert par son erreur, il a promis d’engager ses parents à me faire le capital de quinze mille livres de rentes ; que j’ai promis d’accepter, en lui délivrant la présente reconnaissance, pour servir et valoir en toute occurrence où elle sera nécessaire. Fait à Paris, ce octobre 17… Approuvé l’écriture. URSULE R **. ».

J’ai fait signer cette décharge à ta sœur, comme une lettre à tes parents, où je la priais de mettre sa signature pour les tranquilliser. Elle ignore ce qu’elle a reconnu, et je crois qu’il est à propos qu’elle n’en soit pas de sitôt instruite. Le mal est fait : en exigeant un prix aussi fort, pour acheter le silence d’Ursule, je n’ai pas seulement en vue de lui faire un sort, mais de diminuer aux yeux, du monde, et d’une famille distinguée, la distance que le rang et les richesses mettent entre ta sœur et le marquis de *** : cent mille écus sont une dot honnête ; et si l’attentat avait des suites, qu’un fils, par exemple, vînt appuyer des droits légitimes, nous pourrions prétendre à un mariage : c’est un plan que je n’abandonne pas ; au contraire, toutes mes démarches, et en particulier celle-ci, tendent à le réaliser.

Ainsi, mon cher il s’agit ici d’acquitter la parole d’honneur que je viens de donner aux parents du marquis, en leur remettant la déclaration, et en recevant d’eux, en bons effets, la somme convenue. Je la place sur-le-champ : parce qu’un notaire de ma connaissance se trouve avoir un fonds très avantageux à vendre à l’amiable, l’acquisition produira au-delà de l’intérêt ordinaire, c’est une excellente occasion ! Les vendeurs partent pour les colonies, et, ils sont enchantés d’emporter une somme ronde avec eux ; cette considération leur a fait rabattre du prix une vingtaine de mille francs. Ce nouvel acte vient d’être signé par Ursule, en ma présence : ainsi tout est fait. Je compte sur ton amitié, sur quelque reconnaissance pour mes soins, sur la considération de ton intérêt ; je dis plus, de ta sûreté : car avec la déclaration d’Ursule, la famille, en cas de vengeance, te perdrait sûrement. Je suis,

Ton fidèle ami, à toute épreuve.

P.-S. – Le conseiller vient d’arriver : de la prudence avec cet homme ! Mon intention est de ménager tous les partis, de les tromper s’il le faut, et de n’être utile qu’à toi.

Lettre 40. Ursule, à Fanchon.

[Elle raconte son malheur à ma femme, et en reconnaît la cause. Ensuite elle met son âme à nu, disant ce qu’elle a tu dans la lettre à Laure.].

10 novembre.

C’est entre la mort et la vie, que je t’écris, chère sœur ; mais je crois pourtant que je suis mieux : du moins j’ai plus de courage. Quel triste sort m’attendait à Paris ! Et quel a été le terme de mes trop mondaines espérances ! J’ai perdu… ce qu’on ne recouvre jamais, et j’envie le sort de ces filles que je regardais comme bien au-dessous de moi, mais qui sont à présent au-dessus ; elles ont l’honneur, et je ne l’ai plus !… On a beau me dire que la violence… La violence faite à Thamar ne lui ôta pas moins sa qualité de fille, et l’infortunée passa ses jours dans la honte et dans la douleur !…

Chère amie ! je ne veux pas que tu saches mes malheurs par d’autres que par moi ; on pourrait te les affaiblir, en te les racontant ; je veux te les peindre tels qu’ils me sont arrivés. Ils sont une punition du Ciel : si je n’avais rien écouté ; si je n’avais pas souri au crime, aurait-il jamais osé porter la main sur moi ! Tu le sais, je ménageais le marquis ; j’ai fait la faute de lui répondre par écrit de lui parler, on ne se doute pas ici des torts que j’ai eus ; mais je les sais, moi, et ils ont toujours été l’une des causes de mon désespoir. Bien plus, j’étais avertie que l’odieux marquis devait entreprendre quelque chose contre moi dans la journée, et mon cœur s’est gonflé d’orgueil ; j’ai eu la vanité de me considérer d’avance comme une héroïne enlevée qui n’aurait qu’à dire un mot pour se faire obéir par son ravisseur. Je n’ai rien craint, rien redouté ; je me croyais trop adorée, pour qu’on osât entreprendre quelque chose qui pût me déplaire. J’ai été plus loin, j’ai bravé un serrement de cœur, que j’éprouvais depuis deux jours ; et qui s’était augmenté depuis la soirée des échelles de corde, dont je t’ai parlé. Que je suis punie de ma vanité sotte, et de mon imprudent orgueil ! Tu vas en juger par mon récit.

Tu sais, ma chère sœur, que j’étais dans une situation singulière, lorsque je t’écrivis ma dernière lettre, précisément la veille de mon malheur. Je ne crois pas aux pressentiments, d’ailleurs mes inquiétudes avaient pour objet deux autres personnes, au sujet desquelles je ne suis guère tranquillisée : je t’en dirai deux mots en finissant. Nous partîmes de bonne heure pour aller à la promenade, à cause du beau temps. Je ne m’étais jamais sentie tant de vanité que ce jour-là : pas un homme qui ne s’arrêtât pour nous regarder, Mlle Fanchette et moi, et qui ne nous adressât des choses gracieuses… J’ai payé cher ce plaisir frivole !… Le marquis nous suivait, et sans doute il fut témoin de cette admiration qu’on nous marquait ; peut-être hâta-t-elle l’exécution de son dessein, en donnant plus d’activité à sa criminelle passion… À notre retour, il m’enleva. Je ne voulus ni crier, ni me défendre. Je n’avais même aucune frayeur ; mais je m’aperçus bientôt que j’avais affaire à de vils agents, qui exécutaient leurs ordres en automates : l’état gênant où ils me mirent, en me couvrant la bouche, et même les yeux, me fit évanouir. Je revins à moi chez le marquis : il se présenta en riant. Je le traitai comme il convenait à une femme outragée, qui parle à un homme dont elle se croit la maîtresse adorée. J’exigeai qu’il punît ses agents. Il les a effectivement punis, de la manière la plus complète, à ce qu’il me paraît. Mais je me fis tort par-là ; il crut m’avoir satisfaite, et lorsque j’exigeai ma liberté, je reconnus que les hommes ne nous sont pas aussi soumis, malgré leurs adulations, qu’ils tâchent de nous le persuader ; je ne fus pas obéie à beaucoup près ! je te l’avouerai, je m’abaissai aux prières les plus humbles, jusqu’à promettre d’écouter ses vœux, s’il voulait me rendre à Mme Canon. Je vis dans ses yeux qu’il avait d’autres desseins ; une frayeur puérile succéda aussitôt à mon excès d’audace ; je m’évanouis. L’infâme (c’est le nom qu’il mérite), m’a dit ensuite, qu’il croyait que je l’avais fait exprès. Il abusa de ma triste situation pour satisfaire sa brutalité. J’étais entre la mort et la vie : car j’avais une connaissance confuse de ce qui se passait ; je voulais m’écrier, et je sentais que ma langue était liée. Enfin, je repris connaissance. Mon premier mouvement fut de le déchirer. Je fis un effort qui épuisa mes forces, ou plutôt qui me montra que je n’en avais plus. Il est impossible d’exprimer à combien d’indignités je fus exposée dans cette triste situation : le malheureux agissait comme si j’eusse été sa complice… J’entendais ses expressions et ma langue ne pouvait se délier pour le démentir. Mais l’excès de mon désespoir le toucha enfin, ou le rebuta, je ne sais lequel. Il passa dans une autre pièce, et il dit tout haut à deux femmes, la honte de notre sexe, qui le servent dans ses débauches : « Voyez donc ce qu’elle a ! je crois en vérité qu’elle est réellement évanouie. » Elles le regardèrent en ricanant, et elles vinrent auprès de moi ; je les voyais, je les entendais, mais je ne pouvais leur parler. L’une me tâta le pouls, et elle fit à l’autre un signe alarmant : « Elle se meurt ! ceci est sérieux ! il faut le dire à monsieur !… » Celle à qui l’on parlait se prit à rire, en répondant une chose très grossière. Elle alla trouver le marquis. Il revint : je crus qu’il allait insulter à mon malheur ; mais il fit un geste de désespoir, et il leur dit : « Ne négligez rien ! Ah Dieu ! si j’étais assez malheureux pour causer sa mort, je ne me le pardonnerais pas ! Bon ! répondit la plus méchante des deux femmes, c’est une bégueule ! est-ce qu’on meurt de ces choses-là ! » Le marquis la fit taire, et on me laissa tranquille, par l’ordre d’un médecin, qui ne m’aborda que les yeux bandés, je crois, mais je n’en suis pas absolument sûre à présent. Les femmes me forcèrent, par toutes sortes de moyens, à prendre ce qui m’était ordonné ; j’avais une si grande frayeur du marquis, que dès qu’on prononçait son nom, je tressaillais ; elles s’en aperçurent, et elles employèrent ce moyen, pour m’obliger à recevoir tout ce qu’elles me présentaient ; la menace de faire entrer le marquis m’eût fait avaler du poison. Je me remis un peu. Lorsqu’on vit que j’avais recouvré toute ma connaissance, on me présenta une lettre du marquis, que je rejetai avec indignation. »Lisez sa lettre, me dit une des femmes, où il va paraître lui-même. » Je lus donc cette odieuse lettre, que j’ai retrouvée dans mes poches, et que je t’envoie.

Lettre du Marquis, à Ursule.

L’amant le plus tendre et le plus respectueux, malgré les apparences contraires, obtiendra-t-il que vous vouliez le voir un instant, mademoiselle ? Il ne prétend que vous rassurer sur les étranges idées que vous avez prises de lui et de sa conduite avec vous. Votre situation me met au désespoir ; je n’aurais jamais pensé qu’une fille aussi raisonnable pût s’abandonner à des frayeurs, assez vives, pour la mettre à deux doigts du tombeau ; et comme si ce n’était pas assez de ses peines trop réelles, les chimères de son imagination lui en fournissent de plus cruelles encore, Quoi ! vous avez pensé… Mais non, vous ne l’avez pas cru, et les reproches que vous m’avez faits, étaient une suite du délire. Vous êtes, mademoiselle, telle que vous êtes entrée chez moi ; rassurez-vous, et ne croyez pas à des attentats qui n’ont eu de réalité que dans votre imagination. C’est pour vous tranquilliser là-dessus, connaissant toute votre délicatesse, que je prends la liberté de vous écrire : l’horreur que je vous inspire, d’après ces idées fausses, ces rêves, que vous croyez des réalités, m’empêche de me présenter devant vous ; mais une fois désabusée, et votre santé assez fortifiée pour qu’on puisse vous transporter sans danger, moi-même j’irai prendre vos ordres, pour vous remmener chez votre gouvernante, et m’exposer à tout ce que la colère pourra lui suggérer. Voilà, mademoiselle, votre vraie situation, et mes véritables dispositions.

Je suis avec le plus profond respect et le dévouement le plus absolu,

Votre, etc.

On me demandait une réponse à cette lettre, ou plutôt on l’exigeait : mais, malgré tous mes efforts, je ne pus parvenir à la commencer. J’étais absorbée dans mes réflexions, et ma tête encore faible, se fatiguait à tâcher de rendre vraisemblable ce que le marquis m’écrivait. Ne pouvant rien débrouiller, je trouvai plus court et plus consolant de le croire, et cette crédulité me tranquillisa beaucoup mieux que tout le reste. C’était son but sans doute. Mais l’abominable homme ne me rappelait des portes de la mort, que pour m’y faire retomber par la plus indigne des brutalités.

Il vint me voir, et par les respects les plus affectés, par ses regrets, par ses larmes, il me rassura davantage encore. J’allais absolument mieux le lendemain, mais le sommeil fuyait loin de mes paupières, et j’étais fort agitée. Il me proposa lui-même une potion calmante que j’acceptai. Elle me procura un profond sommeil, qui ne finit que par une situation dans laquelle je ne m’étais jamais trouvée, soit que ce fût l’effet de ce qu’on m’avait fait prendre, ou qu’elle eût une tout autre cause. En m’éveillant, le marquis était à mon égard le plus coupable des hommes : cependant… Je secondais son crime, malgré moi, comme s’il y eût eu dans moi une autre volonté contraire à la mienne… Il a même osé depuis m’assurer que je lui avais rendu un baiser… Si je l’ai fait, mon âme n’y a point eu de part, et cette malheureuse connivence de mes sens n’a servi qu’à redoubler mon désespoir, lorsque ma raison a été revenue. Jamais il n’y eut de fureur égale à la mienne ; je voulais tuer l’infâme ; j’aurais, je crois, attenté à ma propre vie, si j’en avais eu la liberté. Je l’entendais qui disait, en se retirant, après m’avoir laissée entre les mains des deux femmes : « C’est une inconcevable fille ! ».

Ces deux malheureuses, loin de me consoler, entreprirent de me faire honte de mon désespoir ; elles me raillèrent cruellement, et si j’avais cru le marquis capable de penser et de parler comme elles, je ne sais ce que je serais devenue. Mais lorsque leurs propos eurent porté mon indignation au plus haut point, et que j’eus imposé silence aux deux créatures de la manière la plus propre à m’en faire obéir, un laquais du marquis les fit sortir de ma chambre, et j’entendis qu’il les traitait avec une sévérité réelle. Aussi ne reparurent-elles plus devant moi ; deux autres, fort jeunes et très naïves, leur furent substituées. Malgré cet adoucissement (si l’on pouvait en donner à des peines comme les miennes), j’envisageais ma situation avec désespoir ; je voyais que le marquis avait résolu de me garder, pour assouvir entièrement sa passion, et passer successivement avec moi, de la violence aux soumissions, comptant qu’enfin, je me ferais à mon sort ; je pris le parti de ne plus rien recevoir de leurs mains, qui prolongeât ma vie. On me laissa d’abord assez tranquille, espérant qu’en ne me pressant pas, et feignant de ne pas s’apercevoir de mon dessein, le besoin me ferait bientôt accepter sans honte, ce que je n’aurais pas encore refusé. Mais la journée s’étant écoulée, on marqua de l’inquiétude : je le voyais aux mouvements qui se faisaient autour de moi. Le marquis parut enfin lui-même, et sans m’approcher de trop près, il me pria de prendre quelque chose. »Je ne veux rien de vous que la mort, lui dis-je ; tout autre don qui viendra de votre part m’est odieux. » En même temps je fis un mouvement de désespoir qui l’obligea de disparaître. Je refusai constamment durant la nuit et le lendemain de prendre aucune nourriture. Ce fut alors qu’il m’offrit ma liberté. Cette promesse ébranla ma résolution ; je ne voulus pas avoir à me reprocher d’y avoir été insensible. J’acceptai quelque chose, et je le sommai aussitôt de tenir sa parole. Mais je ne pus moi-même faire aucun mouvement sans m’évanouir, tant ma faiblesse était grande ! Je vis le marquis en larmes ; il me les cachait, et ce fut ce qui me donna moins d’horreur pour lui. Je continuai de recevoir les secours qu’on apportait à ma situation, et je me fortifiai en quelques jours. Je fis de nouveau presser le marquis de me tenir sa parole : mais il éludait toujours sous quelque prétexte. Enfin, un soir, il vint auprès de mon lit, et après beaucoup d’excuses et de protestations, il me déclara qu’il n’attendait que ma convalescence, pour me tenir sa parole, au sujet du mariage secret, qu’il m’avait proposé ; qu’il me donnerait toutes les assurances d’une prompte ratification. Je rejetai son offre. Il jura pour lors que ma liberté dépendait de moi, mais à ce prix, et qu’il aimerait mieux me voir périr que d’abandonner ses espérances. Il me tourmenta, il m’effraya même par les plus terribles menaces (du moins dans mes idées). Je fléchis… malgré moi. Nous en étions là (et voici un secret que je n’ai révélé à personne, pas même à Mme Parangon, ni à Laure, à laquelle dans mon premier trouble, j’ai écrit ce même récit), quand je vis entrer un prêtre et quatre témoins. On essaya de me lever : on y parvint, en me soutenant, on me para même, et on me conduisit dans une chapelle, où le prêtre nous donna la bénédiction des mariés. Je dis oral, ne sachant ce que je faisais. Le marquis paraissait transporté d’autant de joie que j’avais de douleur.

Je suis revenue, et l’on m’a remise au lit. Il a passé la journée auprès de moi, ne souffrant pas que je reçusse aucun service que de sa main. J’en conviendrai, je me résignais à mon sort, et je cherchais à prendre pour un homme que je regardais comme mon mari, les sentiments que j’allais lui devoir. Il a profité de ces dispositions, qu’il a devinées dans mes regards, et par un demi-sourire qui m’est échappé sur quelque chose qu’il disait. Il s’est mis à genoux devant mon lit ; il a pris ma main ; il l’a baisée la larme à l’œil, en me disant : « Non, belle Ursule, non, ma chère femme, vous ne me haïssez pas ! dites-moi que vous ne me haïssez pas ? – Au moins, ai-je répondu, votre démarche d’aujourd’hui m’oblige-t-elle a étouffer la haine, si j’en ai eu. » Il ne m’a répondu que par des transports, et me voyant assez bien disposée, il s’est mis auprès de moi, disant qu’il était mon mari, et que c’était son droit. Je me suis trouvée hors d’état de lui résister : qu’aurais-je dit ? j’ai cédé, et malgré ma faiblesse, il a fallu souffrir tout ce que cet homme a voulu. Il m’a donc eue enfin de mon aveu… Je sentais néanmoins quelque chose qui m’inquiétait : non que je doutasse de la vérité de mon mariage, mais j’avais une inquiétude sans motif clair ; je me demandais si ce qui venait de se passer était un songe ? J’ai soupé avec lui, avec assez de tranquillité. Il allait sans doute se remettre au lit avec moi, lorsque j’ai entendu un grand bruit à la porte de ma chambre. Les deux femmes que je croyais renvoyées par le marquis, sont venues lui dire que c’était des gens armés, avec la garde. Sans se troubler, du moins en apparence, le marquis a dit d’ouvrir : mais en même temps il a disparu par une porte dérobée. Les deux femmes ont ouvert, et se sont évadées facilement ; parce que mon frère et ceux qui l’accompagnaient, n’ayant d’abord songé qu’à moi, ils leur en ont laissé tout le temps. J’ai été surprise de la conduite du marquis, et j’attendais qu’il revînt pour s’expliquer. Ainsi je n’ai pas dit un mot de mon prétendu mariage, ni à mon frère, ni à M. Gaudet ; mais ce dernier m’ayant demandé si le mariage secret était fait, sur ma réponse affirmative, il m’a recommandé de garder le silence là-dessus, en me disant : « J’ai des raisons pour croire que c’est un faux mariage, qui d’ailleurs ne vaudrait absolument rien, quand ç’aurait été un véritable prêtre. Mais je m’en informerai, et je tiendrai le marquis par-là, mieux que si le mariage était valide… » Je me suis absolument abandonnée à la conduite de l’ami de mon frère, surtout quand j’ai su que c’était lui qui avait découvert ma prison, et obtenu les ordres pour m’en tirer.

Je ne te déguise rien, ma chère sœur ; mais je te demande le plus profond secret. Je me trouve dans une si étrange conjoncture, que je n’ose ni parler, ni louer, ni blâmer personne, pour que cette conduite ne fasse pas une impression défavorable pour moi, je feins d’être plus absorbée que je ne la suis. Je redoute d’ailleurs la colère d’Edmond et les dangers où elle peut l’exposer, ainsi que nos chers parents, sur qui le contrecoup de son imprudence retomberait ; je lui dissimule autant qu’il est en moi, les torts du marquis, et si je l’avais pu, il aurait ignoré tout ce qui s’est passé dans l’intérieur de la petite maison. Pour M. Gaudet, c’est la prudence même : je suis instruite de toute sa conduite, parce qu’on en parle à côté de moi dans des temps où l’on me croit assoupie ; elle est très adroite, et il me dédommage au moins par tous les moyens possibles : car il serait bien honteux et bien désespérant de n’être venue à Paris que pour être la victime d’une brutalité, sans que rien compensât la perte irréparable que j’ai faite. J’apprends que j’ai quinze mille livres de rentes. Je n’oublierai jamais ce service, que je dois à M. Gaudet, et ma douleur, toute vive qu’elle est, ne me rend pas insensible au bien qu’il m’a procuré. Si je m’étais vendue, et que ce fût le prix de mon innocence, j’en aurais honte, et ni nos chers parents, ni vous ne pourriez me revoir ; mais ce ne sont que des réparations trop méritées, malheureusement !… On peut dire que cet homme est un ami essentiel : tandis que les autres parlent, il agit, et va droit au but. Car si désormais, je suis réellement l’épouse du marquis, ou si le conseiller (ignorant ce qui, s’est passé, à l’enlèvement près) se détermine jamais à conclure, je crois que ma dot aidera beaucoup à les décider l’un et l’autre ! M. Gaudet m’a fait entendre qu’il avait eu ce double motif en vue : vrai, cet homme-là est à tout ; et s’il avait entrepris de me faire duchesse, avant mon accident, je crois qu’il y aurait aisément réussi. C’est ce qui fait que dans tous nos entretiens particuliers, je recommande à mon frère de se tenir attaché à M. Gaudet, quoi qu’on lui dise : sa conduite le regarde ; mais ses services nous obligent ; il est capable d’en rendre de toute espèce, et nous lui devons infiniment de reconnaissance…

Le lendemain.

Comme j’en étais hier à la page précédente de ma lettre, j’ai reçu la visite de M. Gaudet. Mon mariage est faux : l’homme en prêtre était un domestique du marquis ; M. Gaudet a fait cette découverte, par le, moyen des deux jeunes filles qu’on m’avait données en second pour me servir, quoiqu’elles ne fussent pas du secret, car elles n’avaient pas vu le mariage ; mais M. Gaudet, qui avait des soupçons, leur ayant demandé tout uniment lequel des gens du marquis était en prêtre, le jour de ma délivrance, elles l’ont nommé, sans connaître le motif de ce déguisement…

Une heure après.

Lorsque M. Gaudet a été parti, on m’a annoncé M. le conseiller. On m’a dit qu’il était déjà venu plusieurs fois. La conversation que nous avons eue est singulière ! Après m’avoir témoigné l’intérêt qu’il prend à ce qui me touche, j’ai vu qu’il voulait pénétrer plus avant avec moi, qu’il n’avait fait avec Mme Parangon et mes autres amis. Je me suis trouvée très embarrassée. Mentir me répugnait ; d’ailleurs le mensonge nous met toujours au-dessous de celui à qui nous mentons, fût-ce le dernier des laquais ; car nous craignons qu’il ne découvre la vérité, et qu’après avoir su le mensonge, il ne nous méprise. Cela est encore plus vrai d’une fille avec son amant : le mensonge, dans cette position, est, je crois, égal au manque de sagesse, pour la honte dont il la peut couvrir ; voici comme je me suis tirée. Le conseiller, après les compliments, m’a dit : « L’état où je vous vois, prouve que vous avez eu beaucoup à souffrir du marquis, mademoiselle ? – Et de mon désespoir, monsieur. – Quel indigne moyen… d’arracher des faveurs ! Ce ne sont pas des faveurs que la violence arrache. – Je le sais, mademoiselle : mais j’ai employé ce terme faute d’autre. Le marquis s’est rendu bien coupable ! – Au-delà de ce que vous pouvez imaginer, monsieur, et ses propositions de mariage secret n’ont pas été le moindre de ses torts. – Il employait ce moyen ? – Certainement, et toute la violence d’un homme emporté par une passion criminelle ! Et quelle ressource aviez-vous, contre ses attaques ? Mes larmes, les instances, les prières, l’état déplorable où je me suis trouvée, par de fréquents évanouissements. – Vous vous êtes évanouie ? – Au point que deux femmes qu’il m’avait données pour me servir, ne pouvaient me quitter. – Elles ne vous quittaient pas ? – Non, monsieur, ni jour ni nuit ; et lorsque le marquis venait, elles étaient toujours prêtes à venir au moindre mot. (C’est la vérité, mais les malheureuses me trahissaient.) – N’a-t-il rien osé… c’est comme magistrat, et comme ayant du crédit ici que je vous fais cette question ? » J’ai feint de me trouver mal, en lui répondant : « Le souvenir des excès du marquis… Je ne me trouve pas bien, monsieur, sonnez… » Il a sonné… « Cette image, ai-je repris, comme égarée, ôtez-la ! – où ? – Là, au pied de mon lit… Retire-toi, monstre !… Ne m’approche pas !… » On est entré. « Elle est dans le délire ! » a dit le conseiller avec effroi. Par cette adresse je m’en suis débarrassée, sans avoir répondu à sa question d’une manière qui l’éclairât, et sans avoir menti. Si pourtant un jour, il s’agissait réellement de mariage entre lui et moi, je crois que je ferais le mensonge : car sa personne m’a toujours convenu ; et puis, je ne perds pas de vue l’utilité dont cette alliance serait à notre famille, et le relief qu’elle nous donnerait dans le pays.

Le jour suivant.

Je viens d’avoir une longue conversation avec Mme Parangon. Ô ! ma chère sœur ! que de secrets elle m’a dévoilés ! Ils sont tels que je ne lui ai rien caché non plus : je lui ai ouvert mon cœur comme à toi-même. Je vais seulement te rendre compte de ce qui la concerne.

Elle croit que ce qui vient de m’arriver est une juste punition du Ciel, dont elle s’accuse elle-même d’être l’auteur, ainsi que mon frère : c’est fondante en larmes qu’elle s’est chargée de tout mon malheur. Hélas ! je suis plus coupable qu’elle (si quelqu’un l’est, outre le marquis) !… Et mon orgueil a fait bien plus que toutes les fautes étrangères ! je ne t’ai rien déguisé, et tu as vu que je n’ai pas toujours été prudente… La vanité est présomptueuse, et quand le vice est le gardien de la vertu, il est aisé d’endormir la sentinelle. Elle est grosse… Mais de qui ?… oh ! ma chère !… l’oserai-je dire ? d’Edmond !… Elle a subi le même traitement que moi… la violence… Mon frère !… ma chère Fanchon ! Ah ! tous les hommes se ressemblent ! Edmond s’être porté à cet excès, avec une femme… la sœur de sa prétendue… Voici le récit de cette vertueuse dame ; car elle l’est plus que jamais.

« Ma chère Ursule, je vois dans tout ce qui vous est arrivé, beaucoup plus loin que vous, et que tout le monde non que j’aie plus de pénétration, mais je suis plus instruite. Est-il possible, ma chère fille, que tu sois la victime des fautes d’autrui !… Mais Dieu est juste ; il nous punit par des vues profondes, convenables à sa divine sagesse, et toujours de manière que si nous savions tirer avantage de la Punition, elle nous serait profitable par ses effets… Ma chère Ursule… Je suis sans doute la cause de ton malheur, ou du moins, je partage cette funeste influence avec Edmond… Nous sommes, lui et moi, les plus viles des créatures… Je nourris depuis longtemps un penchant criminel pour ton frère… Ô mon amie ! je puis te faire cet aveu aujourd’hui que ton accident te met hors des atteintes de la séduction… Ce n’est pas que je me sois, avant notre faute, avoué jamais ce penchant coupable ; au contraire, je me le déguisais de toutes les manières, et lorsque l’évidence se présentait à mon esprit, je fuyais : mais je fuyais auprès de toi, et sans le savoir, sans que je le susse bien clairement moi-même, ta présence nourrissait un feu que je croyais éteindre par ton amitié. Durant mon séjour ici avec toi, j’ai tour à tour éprouvé tout ce que l’amour et la jalousie ont de plus cruel. Je le destinais à ma sœur : rien ne paraissait devoir empêcher leur union, et cette assurance, objet de tous mes désirs, au lieu de combler mes vœux, me rendait jalouse de Fanchette ! Jamais, jamais mon amie, ce sentiment affreux n’a été écouté ; mais je l’avais, et j’étais obligée de le combattre : un premier mouvement, dans certaines occasions, me portait à haïr ma rivale dans Fanchette, à la repousser, lorsqu’elle venait me caresser. Mais, ma chère Ursule, c’était précisément dans ces occasions que je lui prodiguais ces caresses si vives, qui ont souvent excité ton admiration : je me punissais moi-même, et mon coupable cœur, en faisant tout le contraire de ce qu’il eût désiré.

« Je me lassai d’être avec vous : ma folle passion, portée à son comble, par la nouvelle qu’Edmond aimait une fille, pour laquelle il avait eu du goût, ne me laissait plus de repos. Je gagnai à ce surcroît de supplice il rendit mon cœur à la nature, et je plaignis Fanchette comme si elle avait senti à ma manière la perte qu’elle allait faire : tu l’as vue arrosée de mes larmes que tu attribuais à de plus purs motifs. Je partis. J’arrivai. Edmond vint au-devant de moi : et son premier regard fut celui de l’amour. On ne s’y trompe pas, surtout quand on est coupable soi-même. Ce regard me remplit de joie. J’osai penser, j’osai me dire : – je suis aimée. Au premier moment de liberté, il ne me laissa plus de doute. Il m’apprit que sa passion pour Edmée m’était immolée de la manière la plus complète. Je nageai dans une sorte de volupté ; je la croyais innocente : je m’y livrai tout entière. Edmond paraissait enivré ! que je le trouvai aimable ! Il s’était formé depuis mon absence, hélas ! aux dépens de ses mœurs ! mais je l’ignorais ! il s’était formé ; et moi je crus devoir quitter le ton pédagogue que j’avais toujours eu avec lui : nous nous mîmes à l’unisson. J’étais enchantée de trouver dans Edmond un homme fait, au lieu d’un timide protégé. J’admirai comment, s’il prenait encore son ancienne manière, ce n’était plus que pour m’exprimer plus respectueusement ses sentiments d’estime, de reconnaissance et d’amitié. Je me livrai avec une sécurité dangereuse à la plus traîtresse des passions, et je fus pendant quelque temps dans la plus douce situation de ma vie car le reste en est empoisonné ! Jamais je n’avais été si heureuse auparavant !… Je ne sais si c’était de lui-même, ou par des conseils étrangers, mais Edmond tint une conduite très adroite : respectueux en apparence, mais tendre, il m’arrachait tous les jours de nouvelles faveurs sans que je pusse m’en offenser. Comment l’aurais-je soupçonné ! mon cœur, d’accord avec lui, bien loin de chercher à le trouver coupable, en rejetait l’idée avec horreur. Je m’accusais d’être chimérique. Je m’accoutumai donc insensiblement à sa conduite, et nous étions déjà beaucoup plus familiers qu’il ne convient à une femme de l’être avec tout autre que son mari, lorsque Edmond hasarda quelques libertés qui m’éclairèrent. Je les réprimai. Il se plaignit, comme de la plus grande injustice ; je me calmai. Il en abusa. C’est la marche des hommes ; ils ne reculent jamais : je l’ai appris à mes dépens. Ne pouvant plus douter de ses vues, je l’évitai, mais sans le haïr. Le pouvais-je, quand je portais dans mon sein le complice… Et je l’y porte encore : mon cœur me trahissait !… Il m’écrivit. Ma réponse fut, selon moi, foudroyante. Mais je n’aurais pas dû la faire, ni avouer que j’avais surpris une lettre de ce même Gaudet que tu nommes ton Sauveur, et qui l’est en effet, mais qui n’en est pas moins la cause première de tous nos maux ; cela mettait entre Edmond et moi trop de familiarité, en me donnant l’air d’une femme curieuse et peut-être jalouse. Je payai chèrement cette imprudence !… Nous nous réconciliâmes encore ; ma facilité à pardonner enhardissait à m’offenser ; ou plutôt, je n’aurais dû ni me fâcher, ni me réconcilier : une femme est perdue, lorsqu’elle en vient à ces alternatives, qui donnent également prise sur elle, en montrant son fort ou son, faible, ce qui la flatte ou ce qui lui déplaît… Un jour, le plus cruel de ma vie !… Je l’avais d’abord cru le plus beau, mais les hommes empoisonnent tout !… un jour Edmond était avec moi, respectueux, raisonnable. Nous nous parlions comme un frère et une sœur, de nos projets : le plaisir que je trouvais à cet entretien, me donnait de l’estime pour moi-même, et je me complaisais à la sentir. Insensiblement Edmond changeait de ton : je m’en apercevais, mais je ne lui en voulais pas… Eh ! pouvais-je prévoir !… Ramenant tout à mes idées pour ma sœur, je souffrais des choses plus hardies que je n’en avais encore tolérées. Edmond s’émancipait de plus en plus. Aveuglée, je ne le réprimais que malgré moi et sans doute avec trop de mollesse, cependant ses mains s’égaraient sur moi ; elles pressaient tout ce qu’elles pouvaient presser… Je les arrêtai, et dans un mouvement involontaire, non réfléchi du moins, je serrai dans les miennes ces mains brûlantes. Ah Dieu ! quel orage j’excitai. Edmond perdit toute retenue dans ses discours ; il me fit des reproches ; oui, il me reprocha ma vertu !… Faible vertu, hélas ! déjà détruite par mes coupables complaisances !… Il attaqua les droits des époux, il me montra toute la corruption de son cœur, et je n’en fus pas effrayée ! je lui répondis avec douceur, en raisonnant avec lui : je citai la religion, les lois ; je ramenai l’idée de Fanchette pour qu’elle me servît de bouclier, mais je le fis trop tendrement ; en disant que je voulais être heureuse par elle ; C’était avouer que j’aimais !… Je ne le sentais pas ! Edmond le sentit !… Enfin, j’eus l’imprudence de me retrancher derrière mon mari ! ma bouche, chaste jusqu’alors, osa dire : « Voudriez-vous me partager avec un autre ? » C’était dire, si tu veux, je suis à toi… Je sentis que je m’égarais ; j’eus encore recours à Fanchette, à toi ; toutes deux vous me servîtes ; je fis un tableau touchant de notre union future, qui charma Edmond. Il devint paisible Comme un agneau. Il fit plus, il me jura de ne me jamais montrer de coupables désirs : il me nomma : sa sœur, sa sœur chérie (nom sacré qu’il profanait ! le Ciel l’en a puni en toi, ma chère Ursule !) « Vous voilà comme il convient, lui dis-je : vous êtes mon frère ! vous me nommez votre sœur ; à ce titre, nous pouvons nous aimer sans crime. Mon cher Edmond, croyez-moi, le crime n’est pas la route du bonheur ; car si j’entends bien ce que c’est que le crime, c’est tout ce qui est contraire à la maxime, de ne pas faire à autrui, ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît ; dès qu’une fois nous avons violé cette règle, il n’y a plus rien de sacré à notre égard, et tout le monde peut nous insulter avec justice : nous sentons à quoi nous expose le tort que nous nous sommes donné, et nous souffrons de notre crainte, à défaut du remords. Nous avons beau nous le dissimuler, crier assez haut contre les autres, pour ne pas entendre le cri de notre propre conscience, nous retombons dans nous-mêmes, nous ne pouvons nous estimer, et nous ne sommes pas heureux ; fussions-nous des Gaudet, nous ne saurions l’être. Aussi voyez-vous que pour être supportable à lui-même, votre Gaudet a des vertus ; il s’en donne le plus qu’il peut, afin de tenir la balance égale, et de se procurer autant d’estime de lui-même, qu’il a sujet de se mépriser en certaines occasions. Combien serait-il plus heureux, s’il n’avait que des vertus ! Ô mon cher Edmond ! tâchez de profiter de l’exemple, tout mauvais qu’il est, de votre dangereux ami ; imitez-le en ce point, d’être sûr qu’il n’y a de bonheur que dans la vertu : lui-même, chose étrange ! ne veut que de ce bonheur-là ! Observez qu’il ne séduirait pas une femme mariée, lui qui viole ses autres devoirs avec une sorte de frénésie. On ne saurait dire de lui, qu’il n’a rien de sacré ; au contraire, il respecte tout ce qui bouleverserait le système social (ce sont les termes que j’ai entendu sortir de sa bouche, en parlant à mon mari). Ainsi, Gaudet ne sera pas adultère, ni voleur, ni homicide, ni fainéant, ni traître, ni parjure à ses amis, ni même à aucun homme, quoiqu’il le soit à Dieu : c’est un être qui fut fait pour être bon, et que son état, la compagnie de ses semblables a perverti. Il veut vous rendre heureux à sa manière, mon frère. Mais voyez-la, sa manière, et concluez : Gaudet se donne des vertus, pour se lester, en quelque sorte, et compenser le mal qu’il fait ; si je me donnais ses vertus, en évitant ses vices, ne serais-je pas infiniment plus sage que lui ? Voilà, ce me semble, une conclusion nécessaire et très heureuse ? Ensuite, vous pouvez encore tirer un parti excellent de sa conduite : Gaudet s’abstient d’un crime, le plus grand de tous, peut-être ! il a de bonnes raisons, des raisons absolument humaines ; cet homme ne saurait, en avoir d’autres ; Gaudet est prudent, quoique passionné ; cet éloignement de l’adultère est fondé sur l’expérience d’autrui, peut-être sur la sienne propre : profitons de cet expérience, sans nous embarrasser comment il peut l’avoir acquise ; on peut en cela l’imiter aveuglément. ».

« Je me perdais, comme tu vois, en beaux raisonnements, sans faire attention, qu’Edmond s’était mis à mes genoux, qu’il baisait mes mains. Ses discours à la vérité, démentaient ses actions : mais il n’en était pas moins passionné. Il me nommait sa sœur ; il me jurait qu’il adorait Fanchette. Il me prit un baiser pour elle. Je sentis bien que c’était pour moi : mais je crus qu’il ne fallait pas que je fisse semblant de m’en apercevoir ; et d’un air d’aisance, de confiance, je lui rendis son baiser, me proposant de me lever et de nous séparer à l’instant… Ô ma chère Ursule, ce fatal baiser a été de l’huile jetée sur un brasier dévorant ; la flamme a jailli, elle m’a enveloppée, consumée !… Ton frère n’a plus été un homme ; il est devenu comme une bête féroce… Je ne pouvais revenir de mon étonnement ; à peine j’en croyais la réalité. Je me suis défendue. Il m’a meurtrie. « Périr, ou vous posséder ! » Les menaces, l’emportement, la force, la rage, voilà ses moyens… J’ai senti, que plus je résisterais, plus je le rendrais forcené… J’ai cédé, je l’avoue, non à l’amour, ma conscience ne me le reproche pas, mais à la rage. « Satisfais-toi, pensais-je ; mais de ma vie, je ne te reverrai : va, je me punirai de t’avoir enhardi !… » Il a triomphé… Je ne te le dirais pas, ma chère Ursule, sans ton malheur ; mais… Je ne veux plus te rien cacher… Accablée de douleur, forcée… Je sentis que j’aimais le coupable, et mes sens me trahirent comme avait déjà fait mon cœur… Tout est pour lui ! pensai-je, dès que je pus penser : que reste-t-il donc à la vertu ? hélas ! rien, que ma faible raison…

« Il se mit ensuite à mes genoux ; et par les expressions les plus tendres, mais les plus emportées, il me jurait que la jouissance n’avait pas été son but ; qu’il avait voulu joindre son âme à la mienne… Je ne répondais pas, oppressée, anéantie. Il a continué ; et le coupable a osé s’adresser à la divinité même, qu’il venait d’offenser, et lui demander… de me rendre mère !… Il est exaucé, mais… ce ne saurait être qu’un don de colère… Il est venu me prendre un baiser. Je l’ai repoussé de la main ; et comme si toute résistance était faite pour exciter les hommes, il a… renouvelé son offense, presque avec autant d’emportement…

« Ce nouvel attentat m’a cruellement irritée… J’ai entendu venir quelqu’un. Edmond s’est caché : c’était mon … Je l’avouerai l’excès de ma honte m’a fait évanouir, en voyant l’offense. Revenue à moi-même, je ne me connaissais plus, j’ai dit quelques extravagances, sans doute : on m’a crue folle. Mais je n’étais qu’accablée de douleur, d’avoir perdu… hélas ! toute la douceur de ma vie, que j’attendais d’Edmond… J’ai laissé croire de moi tout ce qu’on a voulu ; je n’ai pas été fâchée d’effrayer le coupable, par l’idée qu’il aurait de ma situation ; et comme il ne se croirait pas entendu, de lire dans son cœur pour voir s’il y avait des remords. Il y en a eu, ma chère Ursule. Il m’a juré que jamais il n’entreprendrait rien contre ma vertu ; il en a fait le serment à Dieu même. Mais j’avais moi-même excité ces remords. Comme il me croyait en délire, lorsqu’il venait auprès de moi, je voyais son abattement : j’en ai été touchée ; mais pour creuser l’impression, j’affectais les plus grands écarts du délire. Ensuite, je lui prenais les mains ; je les baisais, je le suppliais de m’épargner… effet de ces scènes répétées était terrible sur lui. J’y ai mis le comble, en paraissant recouvrer ma raison : mon premier mot a été de le bannir sévèrement de ma présence !… Oh ! que cet ordre m’a coûté !… mais il le fallait… Il ne m’a plus revue seul : mais il revenait avec tous ceux qui entraient auprès de moi, et sans oser me parler, il était le plus empressé à me rendre tous les, services que ma situation exigeait.

« Je me suis rétablie. Fidèle à mes résolutions, je n’ai plus souffert qu’Edmond m’approchât, et quelque peine que me causât cette privation, elle devait être éternelle. Je voyais sa douleur, son désespoir. J’entendais souvent les discours, qu’il tenait seul : il voulait me fuir, et ne le pouvait pas, s’écriait-il. J’ai cru devoir le calmer, par une lettre que voici :

Celle que vous avez si cruellement outragée, ne vous évite, Edmond, ni par haine, ni par rancune : c’est par raison et par devoir. Elle vous évitera toujours. Vous l’avez voulu !… son bonheur vous était à charge, peut-être sa vie… La dernière échappe au danger, mais l’autre est perdu pour toujours. N’aggravez pas sa peine ! c’est l’offensée, qui vous prie de ne pas tant vous occuper de votre crime, que des moyens efficaces de le réparer, par une conduite sans reproche ; nous nous sommes perdus, Edmond : plus de confiance, où il n’y a plus d’innocence, plus de douceur, plus d’amitié ; tout est détruit, tout est éteint ; il ne reste plus que le vice !… J’ai mérité mon sort. Mais tel est mon cœur, que si je pouvais encore vous rendre heureux par la vertu, je le ferais. Mais je sens que je ne le puis plus… Vous avez tout renversé !… Vous êtes le plus coupable des hommes, et… Je suis votre complice !… Edmond, voilà votre crime le plus grand ! Vous avez commis un forfait que les lois punissent du dernier supplice, et non seulement, vous m’en avez rendue l’objet et la victime, mais vous avez fait de moi votre complice !… Ingrat, vous m’avez ôté mon innocence, pour prix de la tendre amitié que je vous portais, et que… je ne saurais étouffer, vous m’avez avilie au rang des plus méprisables créatures en faisant retomber sur ma tête, toutes mes faiblesses passées !… Était-ce à vous de m’en punir, vous qui en étiez l’objet !… Mon cousin ! jetez un coup d’œil sur votre conduite : envisagez-la de sang-froid, et jugez-vous… Ne perdez cependant pas courage ; réparez votre faute, et secondez mes résolutions : elles sont de ne jamais vous voir tête à tête et de vous aimer comme auparavant… Bon Dieu ! que fais-je ? Ma lettre était commencée, pour vous parler comme le doit une femme, que vous avez… déshonorée… et je finis comme une faible amante !… Je m’en punirai.

Après avoir écrit cette lettre, je la déchirai, ne trouvant pas qu’il fût à propos de l’envoyer ; mais je ne la brûlai pas, n’ayant pas en ce moment de feu dans ma chambre, à cause de la saison. Toinette entra, qui m’ayant distraite par quelque chose, me la fit oublier. Je sortis avec elle. À mon retour, je la cherchai, et ne la retrouvai plus. J’en étais dans la plus grande inquiétude, quand ayant ouvert une commode où je serrais mes chaussures, je trouvai deux choses qui m’étonnèrent infiniment. C’était ma lettre, et la réponse, placées dans une paire de souliers de droguet blanc, que j’avais le jour… de mon malheur. Je les pris, et j’aperçus en même temps les traces d’un égarement fougueux… Je lus la réponse, que voici :

Je me conforme, ma Divinité, aux ordres que vous m’avez donnés, et que vos yeux ont la cruauté de me répéter chaque jour : mais du moins, lorsque vous êtes sortie, ne peut-il m’être permis de venir dans le temple que vous habitez ? Oui, j’y viens, et j’y rends hommage à ce qui m’est la chose la plus sacrée, après vous, votre parure : elle a un charme céleste, qu’elle tient de vous… J’ai trouvé ce billet déchiré dans votre cheminée ; je l’ai lu ; j’y réponds ; mais je n’ose le garder ; je vous le remets, puisqu’il n’était plus destiné à m’être envoyé. Cependant, vous vous êtes occupée de moi ! oh ! cette idée est le premier plaisir que j’éprouve depuis longtemps ! Elle a ouvert mon cœur à un sentiment inépuisable de tendresse, et j’ai prodigué mes adorations à tout ce qui vous touche !… Oui, si j’en étais le maître, je changerais mon sort, avec celui de ces choses inanimées ; je m’anéantirais ; mais ce serait à votre service, et l’anéantissement serait un bonheur ! Femme adorée ! soyez cruelle, j’y consens laissez vous adorer, du moins en votre absence ! ne m’interdisez pas ce faible soulagement à ma douleur, à mes regrets… Vous m’aimez ! ah ! que me faut-il donc à présent pour être heureux ?… Votre bonheur : voilà ce qui manque au mien… Ne croyez pas cesser jamais d’être ma divinité vous la serez seule, j’en fais le serment ! Vous êtes à moi, et je suis à vous rien ne pourra plus rompre le nœud qui nous lie, que la mort. J’en jure par vous-même. Adieu, ma céleste amie. Vous vous débattrez en vain : je vous tiens liée à mon sort… Adieu. C’est de l’amour que j’ai pour vous, pour vous seule ; je n’en eus jamais que pour vous ; toutes les autres n’ont eu que des désirs ; vous, vous seule avez eu de l’amour, je le sens, je vous le jure ; il sera éternel : crime ou non crime, je vous adore, je vous adorerais la foudre prête à partir, la terre prête à s’entrouvrir sous mes pas… Ah ! grand Dieu ! j’ai vu le bonheur, et je me suis dit « Il est inaccessible ! » Ce n’est pas vous arracher des faveurs, qu’il me faut : c’est vous posséder, n’être qu’une âme avec vous, confondre la mienne dans la vôtre, vous tenir enlacée, vous regarder, et me dire : « Elle est à elle est ma femme ! » Voilà, voilà ce qu’il nie fallait !… Dieu ! quel supplice j’éprouve ! je brûle d’amour, d’impatience, de désespoir et de rage !… Adieu, Colette… Tu m’es cruelle, je t’en remercie : ne t’avise pas de te radoucir ! au lieu de satisfaire ma passion, tu ne ferais, que l’irriter. Après une faveur, j’en voudrais une autre ; après t’avoir possédée, je te voudrais avoir seul ; je voudrais t’enlever à toute la nature, t’envelopper dans mon existence, pour que tu ne fusses plus que pour moi, qu’aucun œil mortel ne te vît que moi ; je te tourmenterais, en t’adorant ; je te rendrais esclave, en te traitant en déesse : la passion que tu m’inspires est un délire, une frénésie… Oui, j’aimerais mieux te poignarder, que de te voir à un autre… Je quitte cette idée. Si tu en aimais un autre, toi, moi, lui, nous n’existerions pas un instant après cette fatale découverte !…

Adieu, ma Divinité.

« En cet endroit, j’ai interrompu mon amie. »Ah Dieu ! quel emportement ! me suis-je écriée. Quoi ! c’est ainsi qu’il aime ! je ne m’étonne plus !… Ma charmante amie, il faut lui pardonner ! ».

« Eh ! que veux-tu que je lui pardonne ! ne m’en ôte-t-il pas les moyens !… Je ne pus lire cette étrange lettre, sans une vive émotion ! Si je l’avais eu lue avant mon malheur, il ne serait jamais arrivé ; elle m’apprenait à quel homme j’avais affaire et je me rappelai ce que votre père m’avait dit à V ***, qu’Edmond était emporté ; mais je ne croyais pas que je dusse l’éprouver, et que ce fût à cet excès. Je continuai donc de l’éviter, jusqu’au jour fatal… Ma chère, fille, ton malheur me fit oublier, et ton frère, et mes remords, et son caractère violent, et sa fougue impétueuse. La lettre de ma tante à la main, je courus à lui : et comment l’abordai-je ? La larme à l’œil, inclinée, suppliante, avant de lui montrer la lettre, j’adoucis le coup. Mon premier mouvement, en sortant de ma chambre, avait été de lui dire : « Tenez, Edmond, voilà quelle suite le Ciel donne à votre crime ! » Je changeai bien d’avis durant les vingt pas que j’avais à faire !… La douleur et la honte me serrèrent le cœur, et il me vit presque à ses genoux, le prier de se calmer. Je lui baisais les mains !… surpris, confondu, effrayé même, il se lève précipitamment, et se jette à mes pieds. »Qu’est-ce ; qu’y a-t-il ?… J’atteste le Ciel… Ma cousine ! non, rien ne m’est échappé… D’où vient ce trouble ?… Ah ! je meurs du plus affreux des supplices ! Parlez !…, je lui donnai la lettre. Il rougit, il pâlit. Il se leva ; mit la lettre en pièces ; me poussa hors de son passage, sans me parler, et descendit. Il revint un instant après. « Pardon, pardon, ma cousine !… Ah ! je suis au désespoir !… Courons, allons la délivrer ! poignarder l’infâme… » J’ai soupiré profondément. Il m’a regardée, s’est écrié : « Ah ! c’est moi, c’est mon crime, qui perd ma sœur !… Mais le traître n’est pas celui que j’ai offensé… Me punisse le Ciel après, s’il le veut, mais l’univers entier ne m’empêchera pas de lui arracher l’âme… » Je tâchais de le calmer. Tantôt il m’écoutait ; tantôt il me repoussait comme un être inanimé, il s’élançait pour courir ; cette agitation cruelle dura longtemps. Mais enfin il se calma un peu. Dans ce nouvel état, quoique plus tranquille, il ne brûlait que plus ardemment de la soif de la vengeance : sa tendresse pour toi se manifestait dans tous ses propos ; l’honneur, dont son âme est pleine (quoiqu’il ne l’eût pas empêché… mais les passions sont inconséquentes !) l’honneur ne lui permettait pas d’envisager un instant les périls auxquels la vengeance l’exposait. Nous partîmes en poste deux heures après avoir reçu la lettre, ensemble ; j’étais à côté, presque dans les bras de ce même homme que j’avais juré de ne plus voir tête à tête ; le jour, la nuit même, rien ne m’effrayait. Effectivement, il n’y avait rien à craindre ; Edmond ne voyait qu’Ursule, il ne me parlait que d’elle ; il brûlait d’être à Paris. Un seul instant, très court, fut donné à ses sentiments. Ce fut en approchant de cette ville, et lorsque nous l’aperçûmes – « Voilà donc où je brûle d’arriver ! » s’écria-t-il. Et se tournant aussitôt de mon côté : « Hélas ! dans une autre circonstance, que j’aurais craint l’instant qui doit m’ôter d’auprès de vous ! qui doit me priver de la moitié la plus chère de moi-même ! Quoi ! je désire cet instant ! Ah ! je le vois bien à présent, l’accident cruel qui m’enlève ma sœur, me prive aussi du jugement et de la raison ! » Ses larmes coulèrent aussitôt avec abondance, et il me baisa la main. Il la retint quelques instants, quoique je la voulusse retirer, les yeux fixes, et sans rien regarder. Ensuite il me la rejeta, comme avec horreur, et ne me parla plus, jusqu’à notre arrivée.

À la porte de ma tante, il sauta de la chaise, et monta précipitamment, sans penser à moi. Il revint sur-le-champ m’en faire des excuses. Il salua ma tante. « Où est il ? ajouta-t-il aussitôt ; son nom, sa demeure, je vous en prie ? – Hélas ! monsieur, je l’ignore ! – Mort et furie ! je saurai bien le trouver, moi ! – Voyez M. Gaudet ! – Ah oui ! c’est vrai !… Où est-il ?… Je sais son adresse : j’y cours. » Il y courait. Il revint. « Par où faut-il passer en sortant d’ici ? – On va vous y conduire, lui dit ma tante ; Martine, où est ce jeune homme ? – Le jeune homme, le jeune homme ; votre Martine me ferait sécher. » Il part. Il vole. Il poussait devant lui son guide. Enfin, il arrive chez M. Gaudet.

« Celui-ci, en l’apercevant, court à lui, l’embrasse, veut lui montrer Laure. Edmond ne lui répond pas. Il interroge : « Son nom, sa demeure : allons retrouver ? – Crois-tu qu’il est sous notre main ? répond son ami. Il faut de la prudence, de l’adresse… – Et il a ma sœur !… Enfer et rage ! il a ma sœur ! – Va, nous lui ferons payer cher son audace ! Payer ! payer ! Il faut l’anéantir… – Rapporte-t’en à moi ! – À toi !… il est vrai ! – Mais il faut dissimuler : s’il entend parler de ton arrivée, de tes menaces, c’est un homme riche, puissant, il se cachera si bien, que nous ne le découvrirons jamais ; et il pourrait d’ailleurs, d’après quelques imprudences, te faire arrêter. – Me faire arrêter ! je l’en défie, lui et toute cette grande ville ! – Un peu de calme ! Il faut m’écouter, si tu veux agir. Ignorant tout, que veux-tu faire ?… Salue au moins ta cousine… – Ah ! il est vrai ! Bonjour, ma chère Laure !… Comme elle est embellie !… Mort et furie ! ma sœur ! – Calme-toi !… Ursule est une ravissante personne. – Ah ! le scélérat ! où est-il ! – Si bien caché, que toutes mes recherches, et celles de la police même n’ont encore pu le découvrir. – L’abominable homme ! oh ! je le tiendrai ! je le tiendrai ! – L’assassineras-tu ? – …Moi ! moi !… Le Ciel m’en préserve ! nous nous battrons ; je le tuerai, ou il me tuera : si je le tue, je serai vengé ; s’il me tue, sa vilaine âme aura un crime de plus à se reprocher, le mépris, et la haine de tout l’univers. Je ne puis que le punir, et je le punirai. – Le plus pressé, je crois, est de tâcher de délivrer ta sœur ? – Ah ! il est vrai ! allons, allons, cherchons ! Allons donc ! que faisons-nous ici ? – Demain, je compte avoir des nouvelles. Demain ! demain ! ah ! mon cher Gaudet ! sur le gril jusqu’à demain !… Voilà leur conversation, qui fut dix fois répétée. Heureusement que dès le lendemain, on te retrouva : car Edmond, à ce que dit M. Gaudet lui-même, aurait donné plus d’embarras que ta recherche.

« À présent, ma chère Ursule, j’ai d’autres craintes. Edmond est concentré : il ne parle plus du marquis, il contraint tous ses mouvements ; il ne laisse rien percer au dehors de ses sentiments ; il se livre même à une sorte de dissipation. Mais je le connais ; il est capable de dissimuler, lorsque ses premiers mouvements sont calmés. Nous allons partir. M. Gaudet compte le garder ici. Je ne sais qu’en penser : sans ma faiblesse, je m’y opposerais. Mais après ce qui est arrivé, il faut qu’il reste. Depuis quelques jours, je le revois comme il était avant ton malheur ; il reprend les mêmes sentiments à mon égard ; il les exprime de même… Il faut qu’il reste !… Mais que de craintes m’assaillent pour lui ! Cette ville, Gaudet, le marquis, tout m’épouvante, et point de remède !… Il me disait hier, en regardant Fanchette : « Qu’elle est charmante ! je l’aurais adorée, si… elle n’avait pas eu de sœur ! » Tu vois qu’il ne veut plus être mon beau-frère, et que ses vues sont changées… D’ailleurs, ma délicatesse répugne à ce mariage. Le but de cette longue confidence, ma chère Ursule, est pour te dire, qu’il ne se fera jamais ; qu’il ne saurait plus se faire. ».

« Pourquoi ? ai-je dit : il me semble, qu’il vaudrait mieux sacrifier un peu de délicatesse, et donner à mon frère un moyen de régler ses sentiments, pour vous, ma respectable amie ? – Non, ma chère Ursule : je porte dans mon sein l’empêchement à ce nœud si désiré. ».

On nous a interrompues en ce moment. Je t’avouerai, ma chère Fanchon, que je ne goûte pas les raisons de Mme Parangon, et que malgré moi, il me vient des soupçons, qu’elle veut réserver Edmond pour elle-même. Si elle était fille ou veuve, à la bonne heure ! mais… elle se dissimule sa faiblesse, et la cache sous des scrupules. D’un autre côté, considère que si une femme est excusable, c’est celle-là. Son mari ne mérite aucuns égards ; il est même impossible qu’elle vive à présent avec lui ; on l’accuse d’être… comme les libertins, qui ont été peu délicats dans le choix. de leurs amours. En tout cas, je dois suspendre mon jugement : Mme Parangon a trop de mérite, pour être condamnée, sans connaître parfaitement tous ses motifs.

13 novembre.

Je finis aujourd’hui cette longue lettre. Edmond reste décidément ici, mais seul ; M. Gaudet nous accompagne : cet arrangement concilie tout. Nous partirons sous deux ou trois jours. Je brûle de vous embrasser tous, ma chère Fanchon ! Mais si, après monsieur, cet embrassement a quelque douceur pour moi, je la devrai à M. Gaudet. C’est un homme bien essentiel, comme on dit ici. Mme Parangon se propose de passer quelque temps chez nous avec sa sœur. Je ne désespère pas du mariage ; et entre nous, il faudra tâcher de l’y déterminer, tandis que nous la tiendrons là-bas avec sa petite sœur ; on ferait venir Edmond. Car entre nous, je crains quelque chose ; il m’a semblé que M. le conseiller voyait Fanchette avec des yeux d’admiration. Il faut tout prévoir. Si ce mariage s’arrangeait, le mien pourrait se faire aussi, moyennant ma fortune actuelle. Je ne t’en dis pas davantage ; où la raison parle, tout s’entend.

Adieu, ma bonne amie.

Lettre 41. Laure, à Fanchon.

[Elle s’informe d’Ursule et de Mme Parangon.].

6 décembre.

Permettez-moi, chère cousine, de m’adresser à vous, pour avoir des nouvelles de la cousine Ursule et de Mme Parangon, que j’ai vues familièrement, surtout les deux dernières semaines de leur séjour ici. Je suis dans la plus grande inquiétude au sujet de la première, et vous savez combien la seconde intéresse mon cousin Edmond ! J’espère que vous voudrez bien m’en donner des nouvelles. J’aurais pu m’adresser à Ursule, ou à Mme Parangon : mais votre frère a voulu que ce fût à vous que j’écrivisse, parce qu’il désirerait savoir je ne sais combien de choses, au sujet des aimables arrivées, et il vous prie de me les écrire en toute confiance ; leur santé, leur situation, rien ne lui doit être caché. Mme Parangon lui a paru un peu indisposée : il faudrait, pour le tranquilliser, qu’il fût assuré d’une conjecture qu’il a faite, que cette jeune dame n’a qu’une incommodité de mariage. Il vous prie instamment de ne lui rien laisser ignorer à ce sujet en particulier. Enfin, il espère que vous n’oublierez pas de lui parler de Mlle Fanchette. Il vient de recevoir une lettre de votre mari, par laquelle il lui marque que vous avez le bonheur d’avoir une fille, et qu’Ursule était ce qu’on craignait. Je ne sais si c’est un mal : M. Gaudet ne le pensait pas, et il vous dira sans doute ses raisons à ce sujet, puisqu’il est auprès de vous. Tout ce que je sais là-dessus, c’est qu’il désirerait que ce fût un fils.

Quant à moi, très chère cousine, je me trouve ici fort contente, au moyen des services que m’a rendus, et, que me rend encore M. Gaudet. Je suis, etc.

Lettre 42. Réponse.

[Ma femme lui rend compte de l’arrivée et de la réception d’Ursule, et elle lui parle du désir qu’on a de marier Edmond à Mlle Fanchette.].

10 décembre.

La vôtre, ma chère cousine, m’a fait un bien sensible plaisir, d’apprendre directement de vos nouvelles, et de savoir de vous-même que vous avez du contentement. Ce n’est pas que je n’aie été surprise qu’Edmond vous revît : mais M. Gaudet m’en a donné des raisons suffisantes ; et je vous avouerai que j’en avais besoin, ainsi que de voir par moi-même ce qu’est ce monsieur, qui m’a paru un bon et édifiant personnage, sans petitesse ni simagrées. Par ainsi, je commence à comprendre qu’il ne faut pas croire tout ce qu’on en dit : c’est pourquoi, ma chère cousine, je m’en vais vous répondre de point en point à tout ce que vous me demandez, et vous écrire dans la même liberté que si c’était à Ursule. Et d’abord, pour commencer par le commencement, je m’en vais vous parler de l’arrivée ; car ma lettre étant autant pour le cher Edmond que pour vous, ça lui fera plaisir.

Dès que nous avons eu appris par nos frères d’Au ** Georget et Bertrand, que notre sœur Ursule avait été enlevée, notre bon père, et notre bonne mère se prirent tous deux à pleurer et à se lamenter, comme jamais ça ne leur était arrivé. Et ils nous firent tous avertir de venir, car ils étaient seuls en ce moment à la maison. Et étant venus tous en grande hâte, pour savoir ce que c’était, nous avons trouvé notre bonne mère à genoux en pleurs, et notre père qui se tenait appuyé contre une armoire. Dès qu’il nous a vus, il nous a dit : « Mes enfants, Dieu m’envoie une grande affliction ! car il a livré au pouvoir des méchants la fille bien-aimée que j’avais envoyée à la ville, et dans laquelle j’avais mis ma complaisance : il me punit de ma gloire et vanité, que j’avais mise dans cette pauvre créature, à cause de sa gentillesse : on l’a enlevée. » À ce mot, nous avons tous poussé un cri de douleur et de désespoir. Et un chacun des garçons a offert de courir au secours de sa sœur ; mon mari surtout. Et notre père nous a dit : « Mes enfants, j’apprends que votre frère Edmond et la bonne Mme Parangon sont partis. Et ils feront plus que vous, et plus que moi-même, qui ne connaissons pas ce pays-là sans quoi je partirais tout aussitôt. » Et le bon vieillard s’est mis à genoux, et nous a dit de nous y mettre, pour entendre la lecture du chapitre de Job, où Dieu envoie les maux à ce saint homme ; et notre père nous l’a lu en pleurant : et après qu’il l’a eu lu, il s’est levé, et il a dit à notre bonne mère : « Ma femme, consolez-vous, et coignez un peu vos larmes ; Dieu nous l’a donnée, Dieu nous l’a ôtée, que son saint nom soit béni ; mais il faut espérer qu’il nous la va rendre : car votre fils Edmond, actif et vigilant, est à sa poursuite ; et ce bon fils, je le connais, n’aura ni repos ni trêve qu’il ne l’ait retrouvée. Et vos fils, que voilà, qui viennent nous apprendre ce malheur, seraient bien partis avec lui, si cela était nécessaire : mais il leur a dit qu’il suffisait, et qu’il avait à Paris M. Gaudet, homme de crédit et d’esprit, qui en ferait plus qu’eux tous ensemble ; sans compter que la bonne dame Parangon partait avec lui. Réconfortez-vous donc un petit brin ; car votre fille sera sauvée. » Ce discours a donné un peu de courage à notre bonne mère, et elle s’est mise à questionner ses deux fils Georget et Bertrand. Mais ils n’ont pu lui rien dire, sinon qu’Edmond était tout hors de lui-même, et qu’il se dépêchait, dépêchait, à celle fin de partir plus vite, n’écoutant rien de ce qu’on lui disait d’autre chose ; et leur disant à eux : « Mes chers frères, répondez de ma sœur sur ma vie à nos chers père et mère. » Et à ce mot, sur ma vie, notre bon père s’est levé, les bras tendus vers le ciel, en s’écriant : « Mon Dieu ! bénissez ce bon fils, qui est de flamme et de fer, pour servir ses frères et sœurs !… Si est-ce bien, que c’est lui qui l’a demandée pour aller à la ville : mais tant s’en faut que je le fasse auteur du mal qui arrive, qu’au contraire, je l’en regarde comme le réparateur ; c’est un malheur envoyé par Dieu même, pour nous éprouver, et où notre fils Edmond n’a part qu’innocemment, et pour le réparer. – Ô mon mari ! vous avez raison, a dit notre mère ; et nous serions bien injustes, si nous mettions le malheur de sa sœur sur ce pauvre fils, qui n’en peut mais ; et si pourtant vous voyez qu’il le croit, et qu’il vous répond d’elle sur sa vie ! Ô si j’allais perdre mes deux pauvres enfants ! Mon Dieu ! ayez pitié de mon fils et de ma fille ! » Et voilà que nous avons eu huit ou dix grands jours de mortelle inquiétude jusqu’à temps que soit venue la lettre d’Edmond à mon mari qui nous a appris qu’Ursule était retrouvée, mais… victime d’un brutal… Cette nouvelle a porté d’abord un rayon de joie ; et dès que mon mari eut lu : notre sœur est retrouvée, notre bonne mère s’écria : Dieu soit béni ! et notre père ajouta : Et qu’il bénisse notre fils ! Mais ensuite… tout le monde a baissé les yeux, et peut-être y en avait-il qui eussent mieux aimé apprendre sa mort… Et quand on en a été à la grosse somme que M. Gaudet a fait donner, sans qu’Edmond y eût part, si ce n’est par l’amitié que lui porte M. Gaudet, et sans que notre sœur le sût, notre bon père en a fait la remarque, et il a eu la bonté de demander à son fils aîné, ce qu’il en pensait, comme s’il avait eu peur de se tromper. « Je dis, mon père, a répondu le bon Pierre, que voilà un grand malheur autant en train d’être bien réparé qu’il peut l’être ; et que si M. Gaudet est fils du siècle, comme l’Évangile le dit de l’intendant infidèle, il est encore plus prudent et plus sage que cet intendant. Si le mal nous est venu par la demande qu’Edmond a faite de notre sœur, pour aller à la ville, c’est aussi par lui que vient toute la réparation ; car c’est pour lui qu’agit son ami, et non pour nous, qu’il ne connaît pas. Et quant à ce qui est de la somme, toute la manière de M. Gaudet marque l’estime qu’il a pour nous, et sa croyance à nos sentiments d’honneur, puisqu’il nous cache tant ce qui pourrait nous blesser dans une chose d’honneur, qu’il raccommode par l’intérêt, autant que raccommoder se peut. Voilà, mon père quel est mon sentiment. – Je l’approuve, mon fils aîné, car c’est aussi le mien ; et ça aurait été, je crois, celui du vénérable Pierre R** (que Dieu mette en sa gloire !) » On a ensuite achevé de lire la lettre ; où Edmond parle de l’état d’Ursule, des bons soins de Mme Parangon, tant envers la sœur, qu’envers le frère, et où il s’exprime à ce sujet d’une façon bien vive, de l’arrivée du conseiller, ainsi que de tout le reste. J’ai ensuite reçu une longue lettre d’Ursule qui m’a bien touchée, et bien fait faire des réflexions ! Mais je me suis bien donnée de garde de la montrer à personne ; elle est serrée pour jamais en un lieu où on ne pénétrera pas de mon vivant. J’en ai pourtant dit quelque chose à mon mari, me doutant bien qu’il en viendrait une autre. Et c’est aussi ce qui est arrivé. On a reçu une lettre d’avis, que M. Gaudet avait adressée au très cher père Ed. R **, et qui n’était qu’un simple avis du jour de l’arrivée à Au **, et du nombre des personnes qui venaient : si bien que mon mari est parti au-devant de ces chères personnes, avec nos deux frères d’Au **, et leurs femmes, qui étaient venues les joindre, et qui étaient restées pour consoler nos bons père et mère dans leur affliction. Et le même soir, nous avons vu tout le monde arriver. Notre bon père et notre chère mère ont été au-devant, par envie de revoir plus tôt leur pauvre fille, et par révérence pour Mme Parangon et pour M. Gaudet, qu’ils ont reçus, ainsi que l’a marqué mon mari à son frère. Et quand ils ont vu Ursule un peu pâlote, mais si jolie, qu’ils ne l’ont pas reconnue, et qu’ils l’ont demandée, quoiqu’elle se levât pour les venir embrasser, ils ont tous les deux fondu en larmes ; et ils l’embrassaient, puis la regardaient émerveillés, surtout notre bonne mère, qui ne cessait de dire : « Ô ma chère enfant ! je ne m’étonne pas !… Ô madame ! a-t-elle dit à Mme Parangon, cachez-vous, vous et votre aimable Mlle Fanchette, quand vous serez : à Paris ! car au premier jour, il vous en arriverait tout autant ! » Mme Parangon, pour réponse, a laissé couler deux larmes, qui nous ont navré le cœur, et nous nous sommes tous empressés à la consoler ; et notre père lui-même, lorsqu’elle a entré, l’a fait asseoir dans le grand fauteuil qui vient de son père, et où il ne se met jamais par respect, et là, il a fléchi un genou devant elle, en lui disant : « Belle dame, encore qu’il ne convienne de fléchir le genou, si ce n’est devant Dieu et ses saints, si est-ce qu’on voit reluire en vous tant de grâce et de rayons divins, que je ne crois faillir, en vous départant cet hommage : d’autant que je vous demande humblement pardon des peines que vous ont causées mes enfants. – Monsieur, a répondu la dame, je les pardonnerais avec bien de la joie, si toutes étaient sans offense du Seigneur : mais il en est que je ne saurais me pardonner à moi-même. » Et elle a encore pleuré. Ce qui la rendait si belle et si touchante, que tous nous en étions émerveillés. Ensuite notre père a cherché des yeux M. Gaudet ; car il n’avait pu encore songer qu’à Ursule et à Mme Parangon. Et voyant un bel homme en habit violet à boutons d’or, il lui a demandé où donc était le révérend ? « C’est moi, mon cher monsieur R** : permettez que j’embrasse en vous le respectable père du meilleur de mes amis. » Et il l’a accolé ; puis il a embrassé cordialement notre mère ; puis nous tous sans exception aucune, et moi-même, en disant : « J’embrasse Edmond dans chacune de ces chères personnes. » Notre père l’a regardé et écouté ; puis il a dit à Mme Parangon. « Dites, madame, si mon fils mérite tant d’amitié ? – Oui, bon père ; et vous pouvez m’en croire : car je ne le flatterais pas. – Peut-être, a dit M. Gaudet, êtes-vous surpris, monsieur, de me voir sous cet habit ; mais les démarches que j’ai été obligé de faire, et la compagnie de ces dames le rendent nécessaire : en cavalier, on impose aux faquins ; sous mon habit ordinaire, ils m’eussent ri au nez, et eussent peut-être insulté celles qui marchaient sous mon escorte. En bon chrétien, je pardonne les injures, quand je n’ai pu les éviter ; mais en homme prudent, je préfère de m’en garantir, à les pardonner. – Vous en avez, monsieur, de la prudence, a dit notre père, et de la si parfaite en toute votre conduite, que vous êtes pour nous un objet d’admiration. – Vous voyez, mon sauveur, a dit Ursule, qu’on a ici de vous la même idée que moi : il ne vous reste plus qu’à mériter l’admiration la plus flatteuse. » Et je crois qu’elle a jeté un coup d’œil fin sur Mme Parangon. On avait préparé un beau souper, qui a été plus gai que nous ne le comptions ; car M. Gaudet a tant d’esprit, qu’il n’a pas laissé régner la mélancolie ; au contraire, il a égayé jusqu’à Mme Parangon, qui paraissait la plus triste et la plus enfoncée en elle-même. Elle a souri deux fois ; et elle lui a même dit : « Je conviens de tous vos talents ; vous êtes un homme aimable, unique peut-être ! ah ! M. Gaudet ? qu’il vous en coûterait peu, si vous le vouliez !… » Mon mari à ce mot, à regardé la belle dame, et lui a fait comme un serrement de main, que j’ai entrevu, parce que j’étais la plus près d’eux. Voilà, ma chère cousine, ce qui s’est passé le premier jour de l’arrivée. Le lendemain, je me suis rendue la première auprès d’Ursule : elle dormait. J’ai passé dans la chambre de Mme Parangon. Je l’ai trouvée debout. Elle m’a fait signe qu’elle allait sortir avec moi, pour ne pas réveiller Mlle Fanchette. Je l’ai menée chez nous ; où elle m’a fait tant d’amitiés, tant de louanges, tant de caresses, qu’elle aurait amolli mon cœur, si je l’avais eu de pierre ou de fer. Je n’ai jamais senti de ma vie une si grande ouverture de confiance : j’ai répondu à bien des petites questions qu’elle m’a faites. Ensuite, apparemment qu’elle a été contente de moi ; car elle m’a fait ses confidences, et entre autres qu’elle était enceinte : et elle m’a demandé sur son état des conseils, que je lui ai donnés avec grande satisfaction. Voilà ce que vous paraissez désirer de savoir à son sujet. Quant à sa santé, je ne suis pas sans crainte ; elle a un fond de chagrin, qui, à certains mots qu’on lâche sans y penser, quand on n’est pas au fait, lui tirent aussitôt les larmes des yeux. La pauvre chère dame ! tant de mérite et de beauté, et n’être pas heureuse !… Hélas ! que de regrets doivent avoir ceux qui l’ont affligée !… Elle m’a parlé de ce que vous aviez été ensemble à la comédie, avec Ursule, et elle en a regret ; car elle pense qu’elle a offensé Dieu, par toutes ces choses-là, et que dans certaines circonstances, on doit plutôt mater l’esprit et la chair, que de leur donner leurs plaisirs. Au reste, elle parle de vous en bons termes ; assurant que vous vivez fort honnêtement avec la cousine votre mère que vous respectez. Ce mot m’a fait plaisir, ma chère Laurote. Quant à notre pauvre Ursule, elle s’est éveillée tard, et elle sera bien plus tôt rétablie que Mme Parangon. Cependant, depuis huit jours que les voilà ici, elle ne paraît pas se remettre vite. Je la soupçonne dans l’état qu’on craint d’une part, pendant que de l’autre, on voudrait voir si ça n’amènerait pas une chose glorieuse et réparatoire. Je crois pouvoir assurer mon frère, que s’il est de ceux qui désirent (puisque le mal est fait) que la chose soit, qu’elle est. Pour à l’égard de Mlle Fanchette, c’est une enfant si aimable, si douce, si innocente, et si spirituelle malgré ça, qu’elle fait ici l’admiration et l’amour de tout le monde. J’ai eu avec Ursule une conversation à son sujet. Son sentiment serait qu’on profitât du demeurement ici pour faire le mariage d’Edmond. Et si mon frère aime nos père et mère, et veut calmer la secousse qui leur vient d’arriver, ce serait de faire ce mariage, sans s’arrêter à toutes raisons contraires, que nous ne trouvons bonnes ni Ursule ni moi. Je vois assez comme pense la bonne Parangon, pour répondre de son consentement : quoiqu’elle ait beaucoup d’esprit, c’est une brebiette ; et jamais elle ne pourrait se refuser à faire ce plaisir à notre pauvre mère : qu’Edmond voie donc, s’il veut mettre la joie dans l’âme à sa bonne mère, qui l’aime tant ! je vous prie, très chère cousine, de lui faire entendre ça. Ursule se joint à moi, pour l’en prier, et toutes deux nous l’en prions quasi à genoux. Autre chose ne puis vous mander, très chère cousine, sinon que ceux d’ici qui savent que je vous écris, comme mon mari, Ursule, et Edmée notre belle-sœur, qui est revenue hier, vous prient d’accepter leurs amitiés, comme celles de bons parents et parentes. Et moi, je suis, etc.

Lettre 43. Gaudet, à Edmond.

[Il l’empêche de songer à un honnête mariage par des motifs adroits.].

25 décembre.

Si tu désires d’être encore père, tu le seras, et tu le seras, par la belle Parangon : tu peux y compter ; elle se conserve, sa conscience timorée lui ferait un crime d’exposer, ce qui lui vient d’une part trop chère, pour qu’elle ne l’aime pas au-delà de toute expression. Quant à certain mariage, dont j’ai découvert qu’on te parle d’ici, dans une lettre furtive, mon avis est négatif. J’ai d’autres vues : et la belle Parangon elle-même ne s’y prêterait que par complaisance. Voudrais-tu lui ravir tout espoir, dans la situation où elle est ? Il y aurait de la cruauté ! Attends mon retour : ne te rends à aucune sollicitation. Les femmes ne t’ont pas assez bien conduit jusqu’à présent pour que tu les écoutes. surtout ne dérange pas mes projets au sujet du marquis, par ta bravoure enfantine, comme toutes tes autres vertus. Car en vérité, tu n’es qu’un grand enfant. Ce qui ne veut pas dire que tu manques d’esprit ; au contraire, tu en as beaucoup ; mais il te manque du génie, pour embrasser l’ensemble d’un projet. Celui que j’ai formé est le plus vaste que tête humaine ait jamais conçu, et le plus scabreux. La réussite en serait certaine, si j’avais un second ; mais il ne faut pas encore te l’exposer. Lorsque je paraîtrai rétrograder, tu croiras tout perdu, et tu te tromperas ; il me faudrait un génie comme le mien, pour me seconder, ou un automate : tu n’es ni l’un ni l’autre, et tu es entêté comme le sont les sots, quoique que tu ne sois pas sot. En effet, qu’est-ce qu’un sot ? C’est un homme d’un esprit borné, dont les vues sont courtes et qui se les croit fort longues, prévenu en sa faveur, assez bouché pour croire tout connaître, tout savoir, et qui ne sait rien : n’ayant pas assez de lumières pour voir ses défauts et son incapacité, hardi par ignorance, jusqu’à l’effronterie ; ne rougissant jamais, parce qu’il manque de sentir, et que son orgueil stupide l’empêche de s’apercevoir qu’il fait mal ; méchant, parce qu’il manque d’entrailles et que la sensibilité est en lui aussi obtuse que les lumières de son esprit sont obscures : dans mille choses, n’en saisissant qu’une comme les animaux, et ne voyant qu’elle, y tendant en dépit des obstacles, même insurmontables ; réussissant par là quelquefois, et n’en devenant que plus sot, la vanité étant le comble de la sottise. Edmond au contraire, est sensible à l’excès, et ne ressemble quelquefois au sot, que par le trop de ce que ce dernier n’a pas : mon ami est pénétrant ; il a l’esprit juste, un discernement exquis ; il voit le vrai but, pourvu que les choses ne soient pas trop compliquées ; son impatience naturelle l’offusquerait ; il ne faut pas non plus que les choses à faire, quelques avantageuses qu’elles soient, blessent les préjugés de son éducation ; il se cabre alors, et il ressemble dans cette situation au sot, comme deux gouttes d’eau. Par exemple, si je lui découvrais mon plan dans son entier, je suis sûr qu’il y apporterait le plus grand obstacle : non par sottise, mais par une sorte de magnanimité qui lui est naturelle. Mais il faut savoir distinguer les vertus, et les employer à propos, Turenne, sous Louis XIV, avait besoin de cette magnanimité, qui ne veut rien que de noble : elle allait à merveille à ce vaillant guerrier. Mais donnons cette vertu, dans le même genre, à Louvois, elle aurait perdu l’État ; c’était pourtant deux grands hommes : mais il fallait que le ministre eût des vertus bien différentes du guerrier, des vertus qu’un préjugiste eût regardé comme des vices, et qui n’en étaient que plus sublimes, parce qu’il fallait une âme forte pour les avoir à ce degré… Laisse-moi donc agir, Edmond. Ta sœur est ce qu’il faut qu’elle soit. Si cela se confirme, je la remmène, ainsi que la belle Parangon, qui doit se cacher, comme tu penses ! Et je n’aurai ni repos ni trêve, que je n’aie réussi, ou fait quelque chose de mieux. Car, que m’importe comment ta sœur et toi vous soyez heureux ? L’unum necessarium est de l’être. Adieu. Je me dépêche, pour profiter d’une occasion.

P.-S. – N’avoue rien à Laure de ce qui regarde Mme Parangon : je ne lui en parlerai de ma vie. Elle est un peu indiscrète ; mais elle n’a que ce défaut-là.

Lettre 44. Ursule, à Edmond.

[La voilà qui s’ennuie du ton qui règne chez nos père et mère, et qui découvre des dispositions, que nous n’aurions pas soupçonnées !].

10 janvier.

On a reçu ta lettre et ta relation, cher ami. La dernière m’a plus fait de plaisir qu’on ne s’en doute chez nous ; elle m’a fait espérer que tu étais tranquille, et que je n’avais plus de nouveaux malheurs à craindre. Nous sommes à Au** depuis deux jours : Mme Parangon s’y montre à présent, pour en disparaître ensuite avec plus de sûreté ; je dois l’accompagner. Mais nous ne voyons qu’un certain monde, et nous passons les journées chez Mme Canon. Fanchette sort avec cette dernière, pour tout ce qu’il faut que nous ayons, avant notre départ. Nous avons eu à S** bien du lamentable ; et je t’avoue que, moi, qui ne suis plus faite à ce ton, j’en ai par-dessus les yeux. J’ai été charmée de l’absence que nous procure notre petit voyage ; et dans l’excès de mon ennui, je ne sais en vérité si je ne pardonnerais pas au marquis une situation qui m’oblige de retourner à Paris. La vertu est aimable, mais il faut un peu l’égayer, et chez nous, elle ne se montre que la larme à l’œil. Avec cela, si vous prenez le moindre soin de cette pauvre figure, vous vous attirez des apostrophes sans fin : Je ne m’étonne pas ! Vous êtes coquette ! Voilà ce que les coquettes s’attirent ! On n’ose rien répondre : mais je songe à mes quinze mille livres, et je me console. Tu vois par le ton que je prends dans cette lettre qu’il ne faut pas que tu voies les choses au dernier tragique, et que tu ferrailles avec, le marquis, si, tu le rencontres.

Parlons un peu de tes affaires. L’aimable femme est grosse, c’est un point assuré : elle en est sans doute fâchée ; mais ne crains rien de sa douleur ; je suis bien sûre qu’elle ne voudrait pas qu’un pouvoir surnaturel lui en Ôtât la cause : ainsi, ton chagrin à toi-même doit s’éclaircir et devenir moins sombre ; il ne te doit rester que la douleur de l’offense faite à Dieu : je te le répète, quant à l’aimable femme, tu lui as fourni une occasion d’exercer agréablement le reste de sa vie sa précieuse sensibilité.

Mais il est un autre point que je veux traiter. Ma charmante compagne est jeune, belle, innocente, héritière en totalité de Mme Canon qui me le dit encore hier, et qui désire ton mariage avec elle. Fanchette te rendra heureux, je puis t’en répondre, s’il est dans la nature de ton cœur qu’une femme puisse faire ta félicité. Donne-moi cette aimable sœur. Cela est jeune, tu la formeras à ta fantaisie ; tu ne seras pas gêné, comme tu le serais avec Mme Parangon, si elle était veuve, et que tu l’épousasses ; jamais tu ne serais que son humble esclave ; à moins que tu n’imitasses ces brutaux qui humilient d’autant leur femme, qu’ils lui doivent davantage : viens ici. M. Gaudet nous a quittés ; il est chez ses anciens confrères. C’est un cher ami, que j’aime de tout mon cœur ; mais il faut nous cacher de lui pour ce mariage. Arrive à S**, sans t’arrêter ici ; fais m’en dire un mot en passant ; nous te suivrons le lendemain, nous conclurons, et tu reviendras marié embrasser ton ami ! car il faut qu’il soit des fêtes ; et tu verras qu’il en fera le plus agréable assaisonnement. Tout le monde ici désire ce mariage, et tu es sûr de causer une satisfaction générale : ce motif ne sera pas impuissant sur ton cœur, naturellement bon. Viens donc, mon cher ami frère : nous repartirons tous ensemble pour Paris, et j’y demeurerais chez vous jusqu’à l’événement, ou un mariage, avec un agrément infini.

Le conseiller est fort aimable : mais je t’avouerai que si le marquis en agissait comme il convient, et qu’il te fallût un sacrifice, je te le ferais, ou tout autre. Il me suffira toujours de savoir qu’une chose t’est réellement avantageuse pour que je me sacrifie. Je l’ai dit à notre ami commun, qui m’a sondée plus d’une fois à ce sujet, et qui loue fort mes dispositions à ton égard.

Adieu, mon cher Edmond : et crois que je me féliciterai toute ma vie de ce qu’a fait ton amitié, pour ta tendre sœur.

URSULE.

P.-S. – Renvoie-moi cette lettre, ou garde-la pour me la rendre, de peur d’accident.

Lettre 45. Réponse.

[Il enveloppe l’annonce de son duel, en répondant sur ce qu’Ursule lui a marqué.].

29 janvier.

Tout ce que tu m’écris, ma chère Ursule, est raisonnable : mais je suis dans une passe qui ne me permet pas d’y songer. Ainsi, abandonne ces chimères, pour ne t’occuper que de toi. J’ai mes desseins, dont rien ne peut me détourner : ma trame est ourdie ; il faut que je suive ma destinée. Je ne saurais cependant m’empêcher de te marquer la satisfaction que m’a donnée un mot de ta lettre, au sujet du marquis. S’il t’épouse, c’est mon meilleur ami ; j’oublie tout. Le mariage est le baptême du viol ; il doit l’effacer. En effet, ce crime change alors de nature ; au lieu d’être un coupable attentat, digne de tous les châtiments, ou de toutes les fureurs de la vengeance, parce qu’il a humilié une famille dans ce qu’elle a de plus délicat, l’honneur d’une fille, il ne devient plus que l’effet d’une passion insurmontable, obligeante, flatteuse : loin de blesser l’honneur de la fille, il élève au contraire un trophée à ses charmes. Le seul qui soit digne des tiens, ma sœur, c’est le mariage, avec le titre que le marquis seul peut te procurer : ta beauté est assez séduisante pour cela, et quoique ton frère, cent fois j’ai senti que tu ne pouvais causer des passions médiocres. Tu sauras dans peu ce qu’on a droit d’attendre du marquis ; et alors, quoi qu’il en soit, je te recommande de partir, et de venir te présenter ici à la famille. Si tu as un fils, et que la chose ait tourné d’une certaine façon, elle pourra l’adopter. Si c’est le contraire, elle fera sans doute le mariage : mille raisons que je tais pourront l’y engager ; et je prends dès aujourd’hui des précautions pour cela. J’ai des idées que j’ai mises par écrit, et qui seront rendues à Gaudet, pour qu’il agisse, lorsqu’il en sera temps. Ce papier est tout prêt, et cacheté, entre les mains de Laure qui ne doit le remettre que dans une circonstance que j’aurai soin de lui faire connaître. Adore pour moi ma véritable, ma seule épouse, mais en silence. Quant à la charmante Fanchette, que n’ai-je un second moi-même digne d’elle à lui donner ! Que n’ai-je deux corps avec une seule âme, qui les animât en même temps ! elle en aurait un. Adieu, chère sœur. Tu sauras dans peu combien je t’aime, à n’en pouvoir douter. Prie nos chers parents de m’aimer, et de se souvenir de leur fils.

EDMOND.

Lettre 46. Ursule, à Edmond.

[Elle flatte le penchant d’Edmond, et lui ouvre son cœur, déjà gâté, au sujet de l’adultère.].

Ier février.

En vérité, mon ami, tu es parvenu à me donner les plus cruelles inquiétudes, par la manière dont ta lettre est tournée ! Mais avant de faire aucune démarche imprudente, songe, auparavant à tout le chagrin que tu donnerais aux personnes qui te sont les plus chères ! Mme Parangon, déjà languissante, ne pourrait supporter un nouveau malheur ; et si tu l’aimes, comme je n’en saurais douter, tu lui épargneras un surcroît de peines. Je la regarde avec plus d’attention, depuis que j’ai reçu ta lettre ; et je vois qu’en effet, quand on l’aime, il est impossible de cesser de l’aimer. Ne parlons donc plus de Mlle Fanchette, mais de sa sœur. Conserve-toi pour elle. Que sait-on ce qui peut arriver ? Son mari n’est pas immortel… J’oserais même dire quelque chose de plus, si cela pouvait aller dans la bouche d’une fille… Mais pourquoi non ?… Je ne l’aurais pas dit il y a six mois ; mais aujourd’hui, je puis parler, ce me semble, aussi librement qu’une femme. Je crois qu’il est certains maris, à qui leurs épouses ne doivent rien, ou très peu de chose. Je rassemble dans mon esprit tout ce qu’il faudrait être pour mériter certain traitement ; ensuite, je trouve que M. Parangon est tout cela au plus haut degré… J’ai résolu de te servir auprès de mon amie. Cela te convient-il ? Parle ? Je ferai tout ce qui pourra t’obliger. M. Gaudet me paraît dans le même dessein ; il m’en a touché quelque chose, mais comme en craignant de s’ouvrir à une bégueule, telle qu’il me croit encore. Envisage donc l’avenir qui t’attend, comme l’amitié te le prépare, cher ami, et calme-toi, par reconnaissance pour tant de personnes qui vont travailler à ton bonheur. Je te préviens qu’on veut chez nous que je reste maîtresse absolue de mon revenu : c’est dire que tu en seras le maître. Adieu. Je voudrais déjà que cette lettre fût entre tes mains ; et tu sens de quelle conséquence il est qu’elle me revienne !

P.-S. – Nous sommes toujours à Au**. Nous n’avons vu qu’une fois M. Parangon ; son état nous dispense de lui rendre visite, et l’empêche de venir chez nous. Tout le monde dit que c’est bien fait.

Lettre 47. Gaudet, à Edmond.

[Idées vraies sur le duel.].

3 février.

Je commence ex abrupto ; je vais parler comme je t’aime.

Le duel, Edmond, est une action basse, un acte dégradant qui ravale l’être raisonnable à la condition des brutes. Ose l’analyser ; qu’est-il ? un mouvement félon, qui porte l’homme à chercher à ravir la vie de l’homme dont il se prétend offensé, en exposant la sienne propre. Les peuples modernes mettent de la noblesse dans cette action ; mais il y a là un renversement absolu d’idées ; car c’est la plus atroce de toutes : j’y vois l’assassinat, et le suicide. L’assassinat s’y trouve : car celui qui provoque, ou accepte le duel, espère tuer, souvent il s’est préparé pour être plus sûr de son fait. Le suicide y est également, en ce qu’il faudrait être fou, pour ne pas compter sur la possibilité d’être tué : le duelliste fait donc alors le sacrifice volontaire de sa vie à la passion qui le domine. Or si le suicide et l’assassinat sont deux actes illégitimes, le gentilhomme français, qui met son honneur à Venger ses injures particulières par ce moyen, ne peut être un homme d’honneur, qu’autant qu’une loi du prince et de la religion aura autorisé le suicide et l’assassinat ; jusqu’au moment où cette loi sera portée, le duelliste est le plus coupable et le plus vil des hommes.

À l’appui de cette assertion, vient la connaissance que j’ai eu occasion de prendre du caractère des plus déterminés duellistes.- Je les ai trouvés des lâches à leurs derniers moments ; je les ai trouvés des lâches après la victoire, lorsqu’il fallait se dérober aux poursuites ; je les ai trouvés des lâches dans les affaires mêmes d’honneur, comme on les appelle si improprement ; je me suis aperçu que l’excès de crainte de la mort les portait à se susciter quelques affaires, auxquelles ils s’étaient préparés, pour inspirer une haute idée de leur courage, et pouvoir être lâches tranquillement le reste de leurs jours ; je les ai trouvés aussi mauvais officiers et mauvais soldats en campagne, qu’ils étaient bravaches en garnison, et loin du danger. Le plus faquin des duellistes que j’aie vus, était un certain P…, qui sûr que ceux qui l’accompagnaient avaient ordre de préserver sa vie, et qu’il en serait quitte pour quelques gouttes de sang, poussait son adversaire par des injures, et la plus sanglante ironie. Il se battit ; il fut blessé : effrayé, comme une femmelette, à la vue de son sang, il se hâta de remonter dans la voiture qui l’attendait, et donna les soins les plus inquiets à une blessure qui n’avait qu’effleuré la peau. Une autre fois, je suivais sur le quai du Louvre, deux jeunes officiers en semestre, qui, accompagnés de trois de leurs camarades, allaient se battre dans les Champs-Élysées. Celui qui avait provoqué l’autre, était pâle, tremblant, et tous cinq faisaient tant de bruit, que tout le monde, depuis le pont Henri jusqu’aux Tuileries, fut instruit de leur futur combat, et de ce qui l’avait occasionné. Parmi dix mille âmes qui furent mises dans la confidence, il s’en trouva une, heureusement ! qui empêcha le combat, à la grande satisfaction des combattants.

Tous les duellistes sont en général de mauvais sujets ; c’est une vérité certaine : pour les avilir, je n’ai besoin ni des lois du prince, ni de celle de la religion ; je ne veux employer que le sens commun. L’origine des duels, tant cherchée, n’est autre que les combats en champ clos, ordonnés par des militaires ignorants, trop peu versés dans l’exercice de leur raison, pour connaître le bon droit : ces combats, la honte de la raison humaine, qu’une demi-civilisation a fait supprimer il y a longtemps, avaient du moins un appareil imposant, ils étaient ordonnés, ils avaient des témoins, des règles ; au lieu que le duel, leur fils, n’est qu’une vraie boutade, une vraie polissonnerie, ainsi que sa cause. Car la plus grave est un soufflet ; ensuite un démenti. Là-dessus on met l’épée à la main, parce qu’il est impossible de vivre avec un soufflet reçu, ou un démenti donné. Pour laver cette injure de souffleté, ou de menteur, il faut devenir meurtrier, assassin, suicidé… Un païen (c’était Cratès le Thébain), reçut un jour un soufflet d’un autre Grec nommé Nicodrome ; Cratès fit écrire sur sa joue enflée, Nicodromus fecit : qu’en est-il résulté dans le temps et de nos jours ? Nicodrome seul est déshonoré : jugement qui est d’accord avec la raison. On vous a donné un démenti. Là-dessus vous mettez l’épée à la main. Qu’est-ce que cela peut faire à la vérité, insensé que vous êtes ! Brute insigne, que prouverez-vous par là ? Rien, sinon que vous êtes une bête féroce. Le duel, pour l’officier et le soldat, est un crime égal à la désertion, s’il ne le surpasse : vous vous êtes engagés à servir l’État ; et vous tuez ses défenseurs ! Louis XIV a fait un acte de suprême justice en défendant le duel : eh ! plût à Dieu ! pour l’honneur de la raison, que cette loi fût sévèrement exécutée !…

Quant à vous, Edmond, plus fou que tous les duellistes, si vous le deveniez, vous ôteriez à votre sœur, sous prétexte de la venger, le seul homme dont elle puisse attendre une véritable réparation.

Adieu.

Lettre 48. Ursule, à Fanchon.

[Edmond s’est battu pour elle avec le marquis.].

5 février.

Chère sœur ! Edmond s’est battu le marquis est blessé, peut-être mort. Laure l’écrit à M. Gaudet. Ô Dieu ! est-il possible ! Cet étourdi ! tout gâter, tout perdre ! plus d’espoir ! je sens que je regrette un homme… qui, au fond, ne m’aurait pas offensée, s’il ne m’eût pas aimée au-delà de toute expression ! Annonce cette nouvelle avec ménagement, ou plutôt, n’en parle qu’à ton mari. Nous partons ; et il sera temps d’instruire nos chers père et mère, quand nous aurons mis notre frère hors de péril, s’il est possible. Je le crois : son cas est le plus graciable de tous ceux qu’on peut imaginer, Mme Parangon et M. Gaudet le disent. Mais la pauvre dame est au désespoir.

M. Gaudet, lui, dit qu’Edmond lui taille diablement de besogne, et qu’apparemment son bon ange a pensé qu’il lui fallait un pareil ami, pour empêcher que le malin n’eût le temps de le tenter. Quant à moi, je suis tout à la fois très affligée, et fort en colère contre Edmond. Le marquis ne m’a jamais déplu, quoique je l’aie fait croire à cet étourdi pour écarter de lui certains soupçons : car on est bien embarrassée avec ces fous-là !… Je suis pourtant touchée de son amitié pour moi ; je vois que Mme Parangon m’en veut un peu de lui être si chère : je le devine à quelques expressions. Comme la nature perce en dépit de la vertu la plus épurée !… Adieu, chère bonne amie sœur. Ne dis rien à nos père et mère : on me recommande de te le marquer.

Lettre 49. La même, à la même.

[Elle nous rassure au sujet d’Edmond.].

De Paris, 11 février.

Vous pouvez tranquilliser nos chers parents, ton mari et toi, très chère sœur. Tout est arrangé, et le marquis n’en mourra pas. Edmond s’est comporté en homme d’honneur, et son combat n’a rien qui puisse lui faire tort ; il a passé mes espérances. En partant d’ici, nous comptions toutes sur M. Gaudet, cependant il n’a rien fait, il n’en a pas eu le temps : sans intrigues, sans protection, par la seule éloquence persuasive de ses discours, de sa beauté, de son intéressante langueur, Mme Parangon, dès le lendemain de son arrivée, a tout obtenu. Elle a d’abord parlé au marquis, qui était chez ses parents. Il a su d’elle qu’on poursuivait mon frère : et c’est lui-même, qui a fléchi sa famille irritée, en faisant de son ennemi le plus bel éloge. On a pardonné. Juge de notre joie, en apprenant cette nouvelle, modestement racontée par Mme Parangon !

M. Gaudet, qui désapprouvait auparavant le duel avec tant de force, a été ensuite le plus ardent apologiste d’Edmond, contre Mme Parangon, elle-même, qui persiste dans son sentiment à ce sujet. Mais on assure qu’elle a parlé sur un ton bien différent au père du marquis, après en avoir obtenu la grâce d’Edmond ! Elle lui a fait entendre, qu’il n’est aucun juge, qui eût osé condamner un frère, en pareille occasion…

Je ferme ma lettre, à cause de l’heure.

Adieu, ma chère Fanchon.

Lettre 50. Réponse.

[Comme nos père et mère furent contents du courage et de la magnanimité. d’Edmond ; et ma femme elle-même paraît l’approuver dans sa vengeance.].

4 mars.

Ma très chère sœur, à celle fin de vous faire une réponse plus ample, j’ai attendu que nous évussions quelque autre nouvelle : ne doutant pas que le cher Edmond délivré, ne nous écrivît lui-même sa délivrance. Et c’est ce qu’il vient de faire, par une lettre à mon mari, lequel l’a reçue en tremblant, mais qui l’a ensuite solennellement lue, par ordre de notre père, devant toute la famille assemblée. Et ce qui nous a fait à tous la plus grande joie, ça été qu’Edmond n’ait pas tué ; mais qu’après le combat, il soit humainement venu offrir et donner secours au blessé. À cet endroit, notre respectable père s’est levé et mon mari s’est arrêté de sa lecture, croyant qu’il allait parler, mais le digne homme murmurait bas, comme priant Dieu et ensuite il a dit à mon mari : « Continuez, mon fils. » Et quand ensuite notre bon père a entendu le reste de ce combat : comme notre frère a porté le blessé, comme il lui a dit qu’il ne lui en voulait plus, et que le sang qu’il venait de perdre était le seul qu’il eût de mauvais, comme il a demandé au marquis s’il croyait qu’il eût dû se battre ? Et comme le marquis lui a répondu qu’il le croyait, et qu’il lui pardonnait sa mort, qu’il avait méritée plus ignominieuse ; comme il a voulu qu’Edmond l’embrassât ; comme il lui a offert sa bourse ; et comme Edmond l’a refusée ; le bon vieillard, en entendant tout ça, s’est encore levé suffoqué, et nous a dit : « Mes enfants : voilà de grandes et belles choses ! Et Dieu a tiré le bien du mal, dont je bénis son très saint nom ! car voilà de grandes et belles choses ! Et plût à Dieu que ce marquis, qui n’a le cœur aucunement gâté, réparât son offense envers ma fille, comme il vient de le faire dignement, en la personne de mon fils ! Et Dieu, pour ce, daigne conserver ses jours ! Mais mon Edmond s’est comporté d’une façon grande et digne ; et je voudrais que mon vénérable père fût en ce monde pour en être témoin. Et quoiqu’il le voie du séjour des justes, où il est : par ainsi, qu’Edmond soit pardonné de lui et de moi, pour les chagrins que son cœur vif nous a causés ! Car les cœurs vifs causent des angoisses et des chagrins ; mais ils les guérissent avec un baume de joie ; au lieu que les cœurs dormants comme les eaux croupissantes, ne causent que langueur mourante et, nauséique, sans jamais plaisir aucun. Continuez, mon cher Pierre : car vous êtes cœur vif aussi, mon fils ; mais du depuis que vous êtes, je n’ai trouvé en vous et par vous que liesse et plaisir, sans jamais ombre de peine, si ce n’est en votre maladie, quand nous faillîmes de perdre en vous notre bras droit, et le repos de notre vieillesse. » Et mon mari a continué. Et il a lu de Mme Parangon, que notre père a bénie, en entendant, comment cette bonne et chère dame avait parlé. Et il semblait qu’il la voyait, quand elle a été le soir dans l’assemblée des dames, et qu’elle a si bien parlé, nommant Mlle Fanchette : « je lui destinais ma sœur. » « Oh ! plût à Dieu, que nous fussions à ce beau jour, a dit notre bonne mère, et que je visse au rang de mes filles, la chère et aimable demoiselle Fanchette ! Mon fils m’en paraîtrait encore plus aimable ; et je compterais, en par-dessus, tout ce qu’il m’a déjà donné à Au**. » Et la réponse des dames a bien fait plaisir à notre bon père. Et quand il a entendu que toutes les dames voulaient qu’il fît leur portrait ; il a dit : « Bien, bien ! voilà que Dieu me rend au-delà de mes espérances ! » Et puis les réflexions d’Edmond ensuite, lui ont encore fait plaisir ; car il l’a loué ; et tout ce que dit là Edmond, lui a plus donné de contentement, que jamais nous ne lui en avons vu prendre. Cette joie-là, chère sœur, vous regardait tous deux. Mais il a été un peu mécontent d’un mot qui termine : Ah ! Pierre ! je ne te dis pas tout ! parce qu’il a eu peur qu’il n’y ait encore quelque chose. Mais moi, qui en sais la signifiance, je l’ai rassuré de mon mieux en disant quel ce n’était rien qui dût inquiéter, au sujet de querelles ou de dangers de sa vie, que j’en étais certaine ; et que ça n’avait de rapport qu’à son mariage. Après ça, nous avons parlé mon mari et moi des nouvelles que nous avions eues auparavant que de savoir le bout des choses, et que vous aviez recommandé de ne pas dire, qu’on n’eût réussi nous assurant qu’on y allait tout employer : ce qui a bien fait plaisir à nos chers père et mère, que vous ayez eu cette attention-là : car ils ont dit, en se regardant l’un l’autre : « Nous avons de bons enfants ; que Dieu les bénisse tous ainsi qu’ils nous aiment et respectent ! » Quant à ce qui est de ce qui vous regarde, très chère sœur il faut que je vous recommande de vous comporter là où vous êtes, à votre plus grand avantage, qui sera toujours ce qui fera le plus de plaisir ici. Si j’en étais crue, moi qui étais pour le conseiller, avant ce qui est arrivé, je serais à présent pour le Marquis. Et je le tranche net, chère sœur, une fille doit épouser l’homme qui l’a approchée, ou personne. Songez bien à cela. Ce n’est ni la gloire, ni l’honneur de l’alliance qui me tiennent ; c’est la raison et le bon sens. Ne croyez pas que vous seriez aussi bien avec M. le conseiller, que sans ça ; les hommes ont des mémorarés terribles, dans ces occasions-là, et on voit souvent grise mine quand leur premier feu est passé ! Et puis il y a je ne sais quoi qui répugne à l’imagination d’une femme, d’avoir un enfant d’autre part, tandis qu’elle est mère d’une autre famille ; ça lui partage le cœur et ça lui blesse à tout moment le souvenir. C’est mon idée ; et je crois celle de mon mari, que j’ai mis sur ce chapitre-là, à mots couverts. Quant à ce qui est d’Edmond, je vois que c’est un homme du monde, et fait pour le monde. Et j’ai assez bien goûté ce que m’a dit M. Gaudet, en me parlant à son sujet : « Je forme Edmond pour être dans les villes, ce qu’il faut qu’on y soit : ma conduite avec Bertrand ou Georget serait différente ; et celle avec vos frères d’ici, ne ressemblerait pas encore à cette dernière. Mais il y a deux hommes qui m’étonnent : votre mari et votre beau-père. Le premier est d’un sens et d’une noblesse que je n’ai trouvé nulle part ; le second est un véritable patriarche, plein d’honneur et de confiance dans tout le monde qu’il juge d’après sa belle âme. Je ne parle pas de vous, ni de votre belle-mère : des femmes de votre sorte ne se trouvent qu’ici. Quant à Ursule, elle a besoin de mes leçons, unies à celles de Mme Parangon. ».

Par ce que je vous marque là, chère sœur, vous voyez qu’Edmond n’est mal dans l’esprit de personne ici, à moins que ce ne soit un peu dans celui de son meilleur ami, après son père : car mon mari, dans tout ça, hors quand son père parle, est tout pensif, et on voit qu’il n’a pas la tranquillité d’esprit au sujet d’Edmond, ni peut-être de vous. Et il est fâché de ce qu’Edmond voit les comédies et divertissements mondains : c’est vous dire qu’il les craint encore plus pour vous.

Je suis avec une tendre amitié de sœur, etc.

Lettre 51. Gaudet, à Ursule.

[Adresse du corrupteur, pour faire aller jusqu’à la sœur, ce qu’il a dit au frère, et pis encore.].

3 juin.

Je suis en commerce de lettres avec votre frère, mademoiselle : et quoique nous soyons dans la même ville, nous traitons par écrit. Comme votre situation présente vous prive de tous les divertissements et de tous les plaisirs, je pense que la lecture de notre correspondance vous distraira, et pourra vous instruire : j’ai gardé le brouillon de mes lettres, et je vais vous copier les siennes, ainsi que deux de la belle Parangon, qu’il a bien voulu me confier.

Ici Gaudet place tout au long les CI, CII, CIII, CIV, CV, CVIèmes lettres du PAYSAN.

Vous voyez que l’adorable Parangon ne dédaigne pas d’entrer en lice avec moi, et je veux bien vous prendre pour juge, quoique je puisse vous soupçonner d’un peu de partialité.

Dans votre famille on a de la piété, comme nos militaires ont de l’honneur ; c’est une sorte d’esprit de famille. Elle y est onctueuse, touchante, et la source de mille vertus sociales, telles que la bonté, la foi, l’honneur, la bonne opinion des autres, la candeur. Cette piété naturelle et vraie est ce qu’il faut à une famille de village, pour être honorée, considérée, en un mot pour être heureuse avec des gens bonasses, et qui, si quelquefois ils sont impies, n’ont pas assez de lumières pour l’être par principes. Mais à la ville, c’est tout autre chose ! votre piété, telle qu’elle existe dans la maison paternelle, ne serait qu’un ridicule. En effet, la piété est ici bien différente de la vraie piété, elle participe du parti que suivent les dévots, dont voici le caractère général. Ils méprisent tout le monde, parce qu’ils croient les autres hommes capables de tous les vices ; ils sont défiants par cette raison, et d’un orgueil insupportable : comme ils n’ont qu’un seul frein, la religion, qu’ils ne connaissent ni l’honneur, ni la réciprocité, ni l’intérêt patriotique (ils y substituent celui de leur secte), ils s’imaginent que, dès qu’on n’a pas leur frein, on n’en a plus : ils n’ont pas d’idée d’une vertu philosophique ; ils méprisent même dédaigneusement cette sorte de vertu : ce qui leur est commun avec ceux qui n’étant pas dévots, comme les F**, les S***, et d’autres mauvais sujets de cette espèce, ont pris le langage de la dévotion par intérêt, par fourberie, par bassesse, et calomnient la philosophie, pour en imposer aux chefs d’une clique. Persuadés que tout ce qui les entoure, n’est que tison d’enfer, les dévots sont sans pitié : ils brûleraient, poignarderaient quiconque ne pense pas comme eux, si la sagesse des lois civiles ne les en empêchait ; à leurs yeux, ce ne serait avancer que de quelques années les supplices de l’enfer aux réprouvés, qui ne sont pas leur prochain. Voilà pour les dévots en général.

Ils se subdivisent ensuite en deux sectes : les rigoristes et les relâchés. Les premiers faisant Dieu atroce comme eux, pensent qu’il ne se plaît que dans les larmes, les gémissements et les souffrances de ses enfants. Partisans d’un fatalisme, contradictoires dans leurs idées, ils nient la liberté de nos actions, et par conséquent leur moralité ; ils assurent que nous ne pouvons rien de bien par nous-mêmes ; et ils n’en précipitent pas moins au fond de l’enfer les malheureux humains, pour une infinité de crimes imaginaires. Ceux-ci sont les plus orgueilleux des dévots : ils se guindent à une perfection ridicule, et de là ils insultent au reste des hommes qui valent mieux qu’eux : dès qu’on rit, dès qu’on danse, dès qu’on s’amuse, soit au spectacle, soit à la promenade, soit à table, ou à quelque autre jouissance, ils vous damnent. Un d’entre eux, appelé Nicole, respirait avec délices l’odeur des latrines et des voiries, pour mortifier sa chair par le sens de l’odorat : quelle folie !

Les relâchés sont plus humains : mais ils ne prennent que l’écorce de la religion ; ils en font une vraie momerie ; ils ne veulent que des signes extérieurs, et du reste, ils se livrent à tous leurs penchants, comme s’ils n’avaient aucun frein : selon eux, une salutation, en passant devant l’image de la Vierge, efface tous les péchés, etc. Il en est cependant, parmi ces derniers, qui ont une piété délicieuse, inconnue des sots ; elle consiste à trouver son bonheur dans les pratiques extérieures de la religion, qui donnent le contentement du cœur, et la parfaite quiétude de l’âme : quand ces dévots-là ont été à la messe, qu’ils ont récité leurs prières, fait quelques aumônes, vous les voyez satisfaits et radieux ; ils mangent avec plaisir et sans scrupule les mets les plus délicats ; ils ne méprisent que faiblement le reste du genre humain ; ils sont compatissants, etc. Il est, dans cette classe d’heureux par la religion, différents degrés. J’en ai connu qui jouissaient d’une béatitude complète, ou à peu près. C’étaient de bonnes âmes, qui attachaient à leurs pratiques une importance d’autant plus grande, qu’ils étaient persuadés que Dieu les voyait, les écoutait avec plaisir, et faisait grâce) en leur faveur, à une infinité de misérables pécheurs sans dévotion : ce commerce intime avec l’Être suprême les ravissait. Ils le croyaient souverainement bon, et ne songeaient à lui qu’avec des transports d’amour. De sorte qu’on voit dans ces deux sectes une grande inconséquence ! le rigoriste, pour achever d’être absurde, se fait un Dieu cruel, qu’il force ses partisans d’aimer par-dessus toutes choses, sous peine de l’enfer ; tandis que le relâché, qui a la piété véritable, tout en soutenant que cet amour n’est pas absolument nécessaire (parce qu’en effet il est impossible à tous les hommes de le ressentir) est néanmoins le seul qui aime Dieu.

D’après cette exposition vraie, belle Ursule, vous voyez le parti qui vous reste à prendre. Soyez femme du monde, et n’embrassez aucune secte, à moins que vous ne soyez susceptible d’être de celle des heureux dévots, qui aiment un Dieu indulgent. C’est la seule idée de Être suprême qu’il est à, propos de conserver. J’aurais peut-être bien fait de n’en pas dire davantage à Edmond. Car votre frère est un grand enfant, comme je crois le lui avoir marqué : ce qui ne signifie pas qu’il manque d’esprit ; mais il sent trop vivement, et même trop puérilement ; c’est-à-dire qu’il se laisse mollement entraîner, comme les enfants, à tout ce qui l’affecte : je ne le trouve tenace que dans son goût pour la belle prude, que j’aime et révère autant que si elle ne l’était pas. Cela fait deux singuliers êtres, que le sort a là rassemblés ! Il faut avouer qu’ils sont bien faits pour se tourmenter ! L’une a beaucoup de vertu, et encore plus d’amour ; l’autre a les passions fougueuses, mais l’âme faible ; il ne peut que violer, ou langoureusement soupirer aux pieds de sa belle : il a d’ailleurs des idées à lui : par exemple, la manie de la paternité le possède : il a manqué sa vocation ; le sort aurait dû le faire naître Commandeur des Croyants ; il aurait eu de quoi se satisfaire avec un nombreux sérail, et il aurait donné de l’ouvrage à son successeur, s’il avait fallu faire étrangler tout cela. Au reste, cette manie est peut-être la plus noble ; et si j’en ris, c’est qu’il faut rire de tout. La belle prude va le servir à son goût : et il faut avouer qu’avoir un enfant de cette vertu cardinale (passez-moi l’expression), est un ragoût auquel personne ne serait indifférent. Je sens cela : je vois combien il sera glorieux pour Edmond d’avoir à lui un petit être qui lui sera commun avec elle ; c’est un lien bien fort que celui-là !… C’est aussi, mademoiselle, ce qui doit vous déterminer à nous laisser employer tous nos efforts pour vous faire marquise. Qu’importe que le marquis vous plaise ou non ? C’est son titre que vous épouserez, et le père de votre enfant que vous lierez à vous. Soyez sûre que votre fils (si c’en est un) vous rendra le marquis supportable, le haïssiez-vous à la rage : c’est une expérience que toutes les femmes ont faites. Ces héros de l’ancienne Grèce, qui violaient les filles, tuaient leurs pères, la plupart du temps, pour les avoir, en étaient d’abord abhorrés : mais les avaient-ils rendues mères, ils en étaient chéris. Ainsi, que le plus ou le moins de goût ne vous arrête pas. Au reste, le marquis n’est pas votre unique ressource : vous en aurez mille dans ce pays-ci ; et je vous aimerais autant Ninon que marquise, sans vos parents et votre frère. Une autre chose, que j’ai grande envie de vous dire depuis longtemps, et que la gêne qu’on met à nos entretiens m’a encore empêché de pouvoir vous communiquer ; c’est qu’il faut vous lier, Edmond et vous, de manière que l’un porte l’autre à la fortune ; et le moyen le plus simple pour cela, c’est d’agir, lui, comme s’il n’avait en vue que votre avantage ; et vous, que le sien. Dans tout ce que vous ferez, il faudra toujours vous dire : Qu’en résultera-t-il pour mon frère ? je vous prédis qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire votre chemin l’un et l’autre, et de vous rendre heureux à jamais : en pensant à votre frère, vous ferez mieux vos affaires, qu’en ne pensant qu’à vous seule : et lui, en sacrifiant tout pour vous mettre dans une situation brillante travaillera plus efficacement pour lui-même que s’il vous oubliait. Que désormais ce soit là votre pierre de touche, à chaque fois que vous aurez un parti à prendre… C’est ce qui fait que je ne pense point du tout au conseiller, qui ne peut que vous enterrer à Au**, et vous ôter au monde, pour lequel vous êtes faite. J’entrevois sous le petit air malade, que vous avez à présent, qu’après votre liberté, vous serez plus brillante que jamais : rassurez-vous sur la perte que vous avez faite ; votre fleur renaîtra de sa cendre, et vous allez avoir une saison, où vous serez plus agréable demi-femme que fille. Vous pouvez en avoir fait l’observation, sur les femmes, et les filles de ce pays-ci ; quant à moi, je me suis plus très souvent à la faire sur les nouvelles mariées : filles, c’étaient de belles fleurs, mais un peu après, et trop vives en couleur ; femmes, elles joignaient à leurs attraits quelque chose d’un peu fatigué, mais si délicieux, qu’elles inspiraient dix fois plus de volupté que dans leur première fraîcheur. C’est par cette raison que dans, ce pays-ci, où les bons gourmets en plaisir s’entendent bien autrement à ce qui leur convient, que partout ailleurs, une belle n’en est que plus recherchée, quand elle est femme : il ne faut pas croire qu’il y ait là une perversité morale, et un espoir de plaisirs plus faciles, à l’abri des conséquences ; cela y entre bien pour quelque chose ; mais le physique est une cause plus puissante et toujours durable. En effet, la femme a quelque chose de mol et de voluptueux, dans sa démarche, dans ses manières, qui, lui vient de la connaissance du plaisir et de l’habitude de le goûter, que n’a pas la fille, ou que celle-ci, lorsqu’elle s’est furtivement échappée, n’a goûté que très imparfaitement : au lieu que la femme s’abandonne à cet air qu’elle se doute qu’elle a : parce qu’elle se croit, avec raison, dispensée de la prude réserve des filles. C’est à prendre cet air que je vous invite, après votre liberté comme le marquis a eu la bonté de se comporter de manière avec vous que vous n’avez aucun tort, vous ne risquez rien de sentir un peu la femme ; et si l’on approfondissait, qu’on découvrît, eh bien, qu’en serait-il ? je crois qu’il n’y a rien de si glorieux pour une femme, ni qui la rende si intéressante, qui excite davantage les désirs que sa beauté fait naître, que d’avoir été… ce que vous avez été par le marquis. Le violeur est odieux : mais la violée est toujours intéressante. Il lui reste une sorte de virginité, que les hommes ne trouvent pas moins délicieuse à moissonner que l’autre ; celle du consentement du cœur. Et ils ont raison. Vous n’en seriez donc que plus excitante, et peut-être même plus mariable. Mais ne portons pas encore nos vues jusque-là ; les circonstances nous détermineront. En attendant soyez sûre que plus vous acquerrez de légèreté, de ce ton absolument opposé à la bonhomie de votre famille, si peu faite pour la figure noblement voluptueuse qui m’y paraît héréditaire, et plus facilement vous subjuguerez, et le marquis, et tous eux que vous aurez intérêt de subjuguer. J’ai décidé que nous ferions ensemble un petit cours de philosophie morale : vous m’entendrez mieux que votre frère, et c’est par vous que je veux aller à lui.

Mais c’en est assez pour votre situation : après votre liberté, nous traiterons plus amplement les matières qui s’offrent à mon esprit.

Je suis, mademoiselle,

Votre tout dévoué.

Lettre 52. Réponse.

[La voilà qu’elle prend aussi Gaudet pour guide, l’infortunée !].

4 juin.

S’il y a chez moi de la partialité, cher Mentor (comme vous nomme mon frère), c’est apparemment en votre faveur qu’elle sera. Trop convaincue de vos bonnes intentions, pour Edmond et pour moi, je ne puis que bien interpréter tout ce que vous me direz. Ainsi, quoiqu’il se trouve dans votre lettre des choses qui m’étonnent un peu, cependant d’après l’idée si bien fondée, que j’ai prise de vous, je vous soumets ma raison, comme étant le plus éclairé. Je présume d’ailleurs, comme vous l’avez dit dans une autre occasion, que vous proportionnez les instructions que vous avez à donner, aux personnes et aux circonstances où elles se trouvent. En effet, ce qui est bon à l’une, serait souvent nuisible à l’autre, et c’est mal l’entendre que de donner à toutes les mêmes lumières. Voilà mes dispositions à votre sujet : elles doivent vous mettre à l’aise, pour tout ce que vous avez à m’écrire désormais. De mon côté, je ne manquerai pas de vous consulter en tout.

D’abord, il est certain que j’ai grande envie d’épouser le marquis. Je ne crois pas que vous ayez été la dupe de mes dédains. Mais je sens qu’il faut, pour que cet homme ne me méprise pas, après le mariage, me faire beaucoup, prier ; c’est à vous à travailler de façon qu’il me prie beaucoup. Je feindrai de préférer le conseiller, dont au fond, je ne me soucie plus, et dont je ne saurais me soucier, puisqu’en m’épousant, il semblerait qu’il m’aurait fait une double grâce. Par vos soins (et c’est un éternel sujet de reconnaissance), je ne crois pas me voir jamais obligée d’en recevoir d’aucun homme. Mais pour être sûre, du secret de ma conduite, il faut tromper mon frère lui-même au sujet de mes vraies dispositions. Je veux être agréée de la famille du marquis, priée par elle. L’idée que vous m’avez donnée de mon mérite, me fait croire que j’en vaux la peine ; ou je resterai fille.

Je goûte fort cette association d’intérêts que vous me proposez avec mon frère, et je vous la laisserai entièrement diriger. Parmi les principes qu’on m’a donnés chez nous, et que vous paraissez regarder avec une sorte de mépris, il en est un cependant, qui cadre avec les vues que vous avez pour mon frère : on y inculque aux filles que tant qu’elles ne sont pas mariées, elles doivent se sacrifier pour leurs frères, qui seuls perpétueront le nom qu’elles portent. Vous me permettrez au moins de conserver ce principe-là ?

Quant à vos lettres de controverse, si vous avez cru m’amuser par là, non : tout cela me paraît des idées creuses, excellentes pour occuper des imaginations trop sensibles, comme celle de Mme Parangon ; mais pour moi, il me faut quelque chose de plus matériel dans mes amusements. Je vous parle à cœur ouvert, sachant combien vous me voulez de bien, par celui que vous m’avez déjà procuré. Cette réponse ne s’est pas fait attendre : ma promptitude vous prouve le cas que je fais de tout ce qui vient de votre part, la controverse exceptée.

Je vous salue.

Lettre 53. La même, à Laure.

[Origine de la corruption d’Ursule. Et voilà comme le premier mariage de mon pauvre frère fût aussi la perte de ma sœur !].

15 juin.

Je touche au terme craint et désiré. La belle dame vient de mettre au jour une fille, jolie, jolie, … il faut la voir ! Elle en est folle. Je crois que je ferai de même, et pour ma satisfaction, je voudrais une fille ; pour mon ambition, un fils. La sage-femme de Mme Parangon dit que j’aurai un fils. Je la prendrai plutôt qu’un accoucheur ; car je pense comme la belle dame, qu’il faut avoir de la pudeur jusque dans ce moment-là. Passons à une autre chose. Je voudrais bien savoir quelle est ta politique avec tous les hommes ? je tiens la mienne de ma feue belle-sœur Manon, qui m’a très bien endoctrinée pendant le peu de temps que j’ai vécu avec elle. Son principe était qu’il faut si rarement leur dire la vérité, qu’on pourrait employer jamais, au lieu de rarement ; car il n’arrive presque jamais qu’elle nous soit avantageuse ; qu’il faut les tromper pour leur bien autant que pour le nôtre ; leur montrer toutes les vertus qu’il nous souhaitent, et si nous ne pouvons les avoir, en prendre le masque. Je commence à mettre ces maximes assez bien en usage. Je trompe Edmond, sur mes dispositions, je trompe le marquis, je trompe le conseiller ; aide-moi un peu à tromper M. Gaudet, en me faisant confidence des moyens que tu emploies ? Tu me demanderas qui m’a rendue si fine ? Mon sexe et les exemples que j’ai devant les yeux. Il n’est pas jusqu’à ma belle-sœur Fanchon, qui ne trompe un peu son mari ; car je suis bien sûre qu’elle ne lui montre pas toutes les lettres qu’elle reçoit de moi, et qu’elle va chercher elle-même à V***. La belle dame ne trompe-t-elle pas le sien ? Et Manon, comme elle trompait ce pauvre frère, si vif, si emporté, pour des torts qui ne le touchent pas d’aussi près ! Reste toi, cousine : comment trompes-tu ? Les lumières que tu me donneras me seront très utiles ! M. Gaudet me veut former ; je me trouve bien comme je suis, mais je serais charmée de lui laisser la gloriole de croire qu’il m’a formée. Aide-moi donc à lui donner cette satisfaction, je t’en prie ! Cependant, de peur que tes confidences ne soient perdues, attends que mon triste jour soit passé ! Entre nous, je le redoute un peu ! mourir avant vingt ans, parce qu’il a plu à un Ostrogoth de satisfaire la passion que nous lui avons inspirée, c’est un peu dommage ! je ferai mon possible pour échapper. Tu étais plus jeune, et te voilà.

Je t’embrasse, ma Pouponne, et t’aime de tout mon cœur.

Lettre 54. Réponse.

[Tricherie ! car cette lettre fut dictée en partie par Gaudet, plus fin que cette pauvre fine ! Portrait de Gaudet.].

16 juin.

On dit que je suis fine ; mais tu me dames le pion, mon aimable cousine ! je suis pourtant charmée que tu m’aies écris comme tu l’as fait : cela me met à l’aise, et je vais te parler à cœur ouvert. Je suis de ton avis ; et tu penses très juste, quand tu supposes que je trompe M. Gaudet, et que je le mène. Il faut te faire son portrait. Il est de lui ; car il se connaît ; mais j’y mettrai du mien quelques traits, que j’écrirai différemment ; remarque-les. Il est pour l’esprit comme pour la figure ; tu as vu dans ses traits ! qui sont tous gracieux, quelque chose de dur, dont on ne peut se rendre raison : quoique très bien fait, il se ramasse quelquefois en peloton, dans son fauteuil, et alors il a l’air d’un ours. Son caractère est l’enjouement, l’aimable gaieté : mais au milieu des saillies de sa belle humeur, il lui échappe où une expression dure, où une ironie sanglante. Il est bon, et il est fin ; deux qualités presque incompatibles. Il est bon ami ; mais quelquefois sa conduite a toutes les apparences de la perfidie ; il trahit pour servir ; et semblable à ces somnambules qui marchent en sûreté sur le haut d’un toit, tant qu’on ne les éveille pas, il vous sert en effet, si vous ne vous apercevez pas de sa trahison ; mais si vous le remarquez, et que vous le troubliez, tout est perdu, et la perfidie a son effet naturel. Il n’est pas vindicatif, à moins que ce ne soit pour venger un ami, une amie, et que cette vengeance ne leur soit réellement utile : alors, il a l’air du plus atroce des hommes, et il se comporte de même ; car comme il est sans préjugés, rien ne peut l’arrêter, que la raison, dont il écoute toujours la voix : voilà l’homme. Conduis-toi avec lui en conséquence de ce portrait, le plus vrai qui fut jamais. Quant à moi, voici ma manière à son égard.

Je ne joute pas avec lui de finesse ; il s’en apercevrait, et je serais sa dupe, comme bien d’autres : mais je lui dis clairement ce que je ne veux pas, ou ce que je veux : je le dis fermement. Ordinairement il cède au premier mot, et se conforme à mes volontés, comme à ces événements qui partent de causes supérieures, et qu’on ne saurait empêcher. Quelquefois, mais rarement, il forme des objections. Si je l’écoute, il me subjugue : mais si je l’arrête dès le premier mot, en répétant, je le veux, il me répond : « Cette raison-là vaut mieux que toutes les miennes, et cela sera… » Malgré ta finesse, cousine, je te conseille d’employer ma recette : c’est un conseil d’amie. Ce qui rend cette conduite sans inconvénients avec M. Gaudet, c’est qu’il ne connaît rien d’illicite que ce qui est contraire à l’avantage de la personne qu’il sert : mais aussi, comme il est fort éclairé, souvent on le croirait scrupuleux. Il faut alors l’écouter, et on a la satisfaction d’être convaincu ; on est forcé de l’approuver, de vouloir et de penser comme lui. D’après cela, tu vois s’il a beaucoup de peine à conduire Edmond ! Cent fois moins que toi et moi Ainsi, ma chère, que ce caractère décidé ne t’effraie pas c’est un guide sûr, que celui qui ne bronche jamais, et qui, s’il tombe quelquefois, ne le fait qu’en vous disant. Vous voulez que je tombe et tomber avec moi ; je vais le faire pour vous complaire ; prenons garde à nous faire mal ! vous m’avertirez quand vous voudrez vous relever, et marcher plus fermement. » Adieu, chère cousine. Je te souhaite bien au-delà du triste jour (comme tu le nommes) ; qui ne sera cependant pas si triste ; car il fera naître dans ton cœur la joie du danger passé, celle d’avoir un fils, et l’espoir d’un heureux mariage.

Lettre 55. Laure, à Gaudet.

[Ursule a un fils.].

30 juin.

C’est un fils. Elle est aussi bien qu’on peut l’être : je la garde, puisque l’absence de la belle dame me laisse une liberté entière. Edmond est venu. Je lui ai montré son neveu, en lui disant : « C’est un fils ! » Il a paru transporté de joie. En vérité, j’en ai ri. Mais au fond, il a raison. Le marquis s’est présenté trois fois à la porte : elle a refusé de le voir. Elle en a envie, cependant, depuis que c’est un fils. Elle veut le nourrir. Je m’y oppose. Il faut ici le poids de votre autorité. J’ai fait prendre les précautions pour cacher ce que vous appelez, la valeur d’une négresse, la gloire d’une sauvage, et la honte d’une jolie Européenne. Nous avions là trois agneaux tout prêts, qui ont été inhumainement excoriés : je n’aurais pas été capable d’y consentir ; mais le soin de notre beauté nous rend cruelles.

Je finis par ce mot qui porte sentence.

Lettre 56. Gaudet, à la cruelle Laure.

[Adresse du méchant Gaudet, pour empêcher Ursule d’allaiter.].

Même jour.

Mille compliments à l’aimable cousine : ma joie égale la sienne et celle du marquis, que je viens de voir avec Edmond. On ne peut les faire taire ; ils parlent ensemble ; ils se coupent la parole ; n’y font aucune attention, et quand vous leur répondez à une question importante, ils vous en font une frivole. C’est tout ce que je puis en dire à présent à l’heureuse personne. Quant à vous, cruelle Laure, j’ai à vous gronder. Nourrir son fils est le devoir d’une mère, et ce sentiment si naturel, si légitime devait naître dans le cœur de la méritante personne auprès de laquelle vous êtes. Voilà ce que je pense. La jeune et charmante maman a dû vouloir ce qu’elle veut. Reste à savoir si nous devons nous y opposer. Je trouve que vous avez décidé la question un peu vite, mademoiselle Laure, et comme une véritable étourdie. Je voudrais être là pour vous en demander les raisons. Je suis sûre que vous n’en donneriez que de frivoles comme vous-même : la conservation de quelques attraits ; la gêne, oh ! surtout la gêne, la privation des plaisirs. Mais la jeune maman ne consentira jamais à perdre de vue l’objet de sa tendresse : elle a d’ailleurs sous les yeux un trop bel exemple pour ne pas l’imiter en tout : son amie, sa déesse, la belle dame fait nourrir sa fille sous ses yeux ; elle lui rend tous les soins de mère, à l’exception de celui de l’allaiter ; parce que l’allaitement laisse certaines traces, que certaines personnes, comme la belle dame et l’aimable maman, ont des raisons de ne pas conserver sur elles. Voilà, charmante étourdie, ce qu’il fallait dire à la petite maman, et n’ont pas ce que vous avez dit sans doute. Le parti que la belle dame a pris, est le seul à prendre, voilà mon avis, et je fais chercher à présent ce qu’il nous faut. C’est une fille que j’ai vue un de ces jours, de l’âge de la petite maman, assez jolie, douce, qui n’a eu qu’une faiblesse, et par inclination. Je vous l’enverrai tantôt. Elle restera dans la maison, et outre qu’on fera ainsi tout ce qu’on doit, on aura de plus le mérite d’une très belle charité envers cette pauvre fille.

P.-S. – Sur un papier séparé. Tu vois, ma belle, comme il faut s’y prendre, pour amener ces petites personnes à ce qu’on veut. Gage que ma lettre a produit son effet ? Tu m’en diras des nouvelles.

Lettre 57. Mme Parangon, à Ursule.

[Elle lui donne de véritablement bons conseils.].

Ier juillet.

Ma très chère amie. J’apprends avec une joie inexprimable, que la terrible crise est passée : c’est à l’amitié la plus tendre et la plus vive à t’en féliciter. Mais, chère amie, c’est de ta conduite actuelle que va dépendre tout le reste de ta vie. Je ne te porterai certainement pas à l’ambition ; on peut être heureuse sans être marquise : mais tu as un fils ; il t’impose deux devoirs principaux, essentiels tous deux : le premier de lui donner le lait de sa mère ; le second, de légitimer sa naissance. Grâces au Ciel, tu n’as rien à te reprocher, et ta singulière position est toute à ton avantage : mais quel présent que la vie, si tu ne donnes pas à ton fils une place parmi les citoyens ? Si par ta faute, il descend au-dessous du rang de son père, au-dessous même du tien ! Il faut ici de la vertu et quelque adresse, ma chère fille : ne t’en fie pas uniquement à ta beauté ; emploie tous les moyens légitimes de captiver non seulement le marquis, mais de gagner encore l’estime de sa famille. Le premier de tous ces moyens, c’est de nourrir ton fils, de ne vivre, de ne respirer que pour lui ; de le tenir d’une façon qui le rende aimable, et qui enchante une famille orgueilleuse et puissante. Tu seras mille fois plus intéressante aux yeux du marquis lui-même, ton fils sur ton sein, qu’avec la plus brillante parure. Ce n’est pas que je te conseille de te négliger de ce côté-là ; au contraire, il faut que la propreté de ta personne soit plus recherchée que jamais. Je sais que c’est une recommandation inutile avec toi. J’espère te pouvoir rendre une visite demain. Ma chère Ursule, si tu réponds à mes vues, nous allons être plus unies que jamais. Il faut rappeler Fanchette de son couvent : nous n’avons plus de, raisons de la tenir éloigné de nous, et peut-être sera-t-il plus sûr, vu la prudence de cette chère enfant, de lui faire nos confidences ; non pas entières pour moi ; cela n’est pas nécessaire, mais pour tout ce qui peut lui être dit. Adieu, ma plus chère amie.

P.-S. – C’est au mariage que tu dois tendre. J’insisterais davantage encore ; mais je crois que c’est le vœu général, et que personne n’a ici des vues en dessous.

Lettre 58. Ursule, à Laure.

[Elle désire d’épouser le marquis, et se plaint de ce que Gaudet s’y oppose.].

15 juillet.

Quoique vous en disiez, les raisons de Mme Parangon valaient mieux que les vôtres ; je le sens à n’en pouvoir douter. Cependant elle s’y est rendue, et au moyen de ce que la nourrice demeurera ici, je puis me donner les mêmes avantages, que si je nourrissais mon fils. Le marquis m’impatiente, Edmond aussi ; je les brusque tous deux. Il n’y a qu’une chose à me dire, au lieu de fadeurs ; un ban à l’église, et un contrat chez le notaire. Je vis le marquis avec plaisir, au retour du baptême ; et en vérité, s’il avait eu de l’esprit, c’était le moment de me parler mariage il n’en dit pas un mot. Aussi dut-il s’apercevoir de ma froideur, lorsqu’il nous quitta. Je souhaiterais que M. Gaudet voulût me servir un peu à ma manière, plutôt qu’à la sienne. Je ne suis pas contente de notre dernier entretien. Je te prie de lui dire cela sérieusement. Ce qu’il me propose est trop éloigné de ma façon de penser et de mon caractère ; il a fallu tout ce que je lui dois de considération, pour m’empêcher de lui répondre durement. J’ai résolu de feindre d’aimer le conseiller, pour exciter la jalousie du marquis. Ce mariage tant offert il n’en est plus question ! Cela me pique. C’est le moment à ma première sortie, et je ne devrais quitter ma chambre, que pour aller à l’autel. Voilà ce que je veux : dis-le à M. Gaudet.

P.-S. – Il m’a fait entendre qu’il avait eu part à mon enlèvement si je n’épouse pas, quel était donc son but ?

Lettre 59. Réponse.

[Laure, de concert avec Gaudet, lui conseille une finesse dangereuse.].

16 juillet.

Tu as raison, chère cousine, et je viens de le dire à l’homme dont tu te plains à juste titre. Ses réponses sont pitoyables ! Toujours ce qui est plus utile à ton frère ! En vérité ! les hommes croient que nous ne devons exister que pour eux ! Voici mon avis, à moi : je rebuterais le marquis, au point qu’il faudrait qu’il s’expliquât ; et lorsqu’il aurait parlé net, je ferais la dédaigneuse ; j’irais jusqu’à lui dire, à dire à ses parents, s’ils me proposaient sa main, que j’ai de la répugnance pour lui. Je vois à cela de grands avantages ! la famille te pressera ; elle t’honorera ; le marquis se croira trop heureux que tu le prennes par complaisance, et comme tous ces gens-là n’estiment les femmes qu’à proportion des difficultés, tu te trouveras considérée, chérie, après ton mariage. Essaie de cette recette. Quant aux conseils, ceux à suivre ne sont ni ceux de M. Gaudet, ni ceux de la belle dame, du moins en tout, mais les miens. Je t’embrasse.

Ne crains pas que ce mariage puisse manquer ! ton fils le rend infaillible.

Lettre 60. Ursule, à Mme Parangon.

[Comment elle refuse le marquis, en voulant accepter ; Gaudet ne lui faisant faire les propositions, que lorsqu’il sait qu’elles seront sans effet.].

25 juillet.

Enfin, il est question de mariage ma chère Madame, et vous voyez que les conseils de Laure ne sont pas si mauvais ! car je les ai suivis à la lettre. J’ai eu la plus belle occasion du monde hier de faire la fière, la dédaigneuse, et je ne l’ai pas laissée échapper : la mère du marquis m’est venue rendre visite. Elle m’a laissé entrevoir qu’on avait un établissement en vue pour le marquis, et qu’on craignait que je n’y apportasse obstacle. Je me suis trouvée piquée de cette ouverture, et j’ai été charmée que les conseils de Laure vinssent à l’appui de ma vanité blessée. « Non, madame, ai-je répondu, je n’apporterai pas d’obstacles à vos vues : ma situation est très affligeante ! M. votre fils ne m’inspire absolument rien du tout, et sa violence a été aussi cruelle qu’elle le pouvait être, puisque rien ne l’a certainement adoucie. Je vous dirai plus ; il est un autre homme, vertueux, modeste, sans torts à mon égard, qui m’aimait à mon insu avant mon malheur ; qui depuis, n’a pas changé : c’est à cet honnête homme que mon cœur se donnerait, s’il pouvait se donner. Voilà, madame, la vérité nue ; je vous parle comme je ferais à ma mère elle-même. » La comtesse a aggravé la peine que je ressentais, en me caressant ; j’ai vu que ma réponse lui faisait plaisir. Elle a demandé mon fils : Marie l’a apporté. La comtesse a paru charmée de sa figure et de ses petites grâces enfantines ; elle l’a caressé fort longtemps. J’attendais qu’elle allait changer de langage avec moi. Point du tout ! Elle m’a demandé l’enfant. J’ai répondu que j’aimais trop mon fils pour m’en priver. Elle aurait dû entendre ce que cela voulait dire : mais voyant qu’elle ne me comprenait pas, j’ai ajouté : « je le veux élever enfant, madame : mais je serais charmée que la famille de son père lui conservât cette bonne volonté, pour quand il sera prêt d’entrer dans le monde. Je le remettrais alors très volontiers, soit à son père, soit à vous, madame ; après avoir fait naître et nourri dans son cœur les tendres sentiments qu’une absence entière empêcherait d’y germer pour celle qui l’a mis au monde. Car je renoncerais plutôt à tout espoir de bonheur, qu’aux sentiments naturels que me devra cette créature innocente. Et ne croyez cependant pas, madame, que je me les approprie seule ; sans aimer M. le marquis, je connais ses droits ; il peut être sûr que je pénétrerai son fils du respect légitime et de la piété filiale dus à un père. Après un langage si clair, et qui marquait si bien mes dispositions, je m’attendais que la comtesse allait au moins les louer ; ou que peut-être même, touchée de la façon de penser de la mère, et de la beauté du fils (car il est charmant), elle allait me parler de mariage : mais au contraire, elle s’est rendue, comme si mon but avait été qu’elle se rendit à mon refus.

Je suis au désespoir que votre indisposition ne vous ait pas permis de vous trouver là ; je suis sûre que vous auriez éclairé cette mère, et que vous l’auriez amenée où je la veux. Marquez-moi s’il n’y a rien, dans ma conduite qui vous déplaise, ou qui ne tende pas au but que je me propose, dans ma position présente. Le marquis reparle de mariage très ardemment, c’est un point de gagné. Mais moi, dois-je supplier la mère de cet homme de me faire épouser son fils ? je ne le crois pas. J’attendrai encore quelque temps. Il faut que je sois pressée : c’est ce que je dis à Edmond, et il me seconde assez bien de ce côté-là. Je sais, malgré ma jeunesse, qu’une femme de mon état risque le tout pour le tout, en épousant un jeune seigneur.

Je vous souhaite un prompt rétablissement, et surtout la tranquillité d’esprit. Ni vous ni moi ne pouvons commander aux événements, et notre volonté, qui n’y a pas eu de part, pourrait seule nous rendre coupable : mais dans ce cas-là même, faudrait-il nous désespérer ? Nous n’avions qu’une raison d’être attachées à la vie, la voilà doublée ; conservons-la.

Lettre 61. Gaudet, Au Comte de ***, père du marquis.

[Adresse mondaine et ruse du corrupteur, pour servir le frère aux dépens de la sœur, et remplir d’autres vues secrètes.].

26 juillet.

Monsieur le comte,

Il m’est facile de vous donner les instructions que vous me faites demander. Je connais la famille de la jeune personne, comme la mienne. Ce sont de bonnes gens, dont l’origine est peut-être égale à la vôtre, mais la situation présente bien inférieure ! ce sont des laboureurs, tant le père que les enfants restés au village de S**. Quant à la jeune personne, sa figure est charmante, et tout le de cette maison est beau. Le caractère de la belle Ursule est parfait, il n’y a pas là de candeur affectée ; tout est franchise ; c’est la vertu même, avec tous ses épouvantails ; le marquis aimé ou non, serait sûr de la femme, si une fois il lui avait donné ce titre honorable. Voilà, je crois, monsieur le comte, exactement tout ce que vous voulez savoir.

À présent me sera-t-il permis d’ajouter un mot au-delà de vos questions ? J’ose l’espérer de votre indulgence. Le marquis est père, et il l’est d’un fils. Il me semble qu’il n’y aurait pas à hésiter à conclure un mariage, qui donne un état à votre petit-fils. Vous n’avez aucune objection à faire contre la mère ; et elle a un million de plaintes à faire contre son ravisseur. Il est vrai que vous avez donné une forte somme : vous avez acheté son silence ; aussi ne réclamera-t-elle jamais contre vous le secours de la loi ; mais ce serait un bien triste avantage pour vous-même, si vous aviez aussi acheté le droit de proscrire votre sang ? Il n’y avait pas de fils, pas même d’apparence de grossesse, quand l’accord a été fait par moi seul, et à l’insu non seulement de la demoiselle, mais de toute sa famille. J’ai fait ratifier depuis, non sans peine : mais s’il y avait eu un fils, moi-même je n’aurais voulu me prêter à aucun arrangement, et j’aurais attendu, de la crainte fondée d’une dénonciation au ministère public, un mariage, que je n’attends aujourd’hui que des sentiments naturels d’un père pour ses enfants. Je sais que le marquis peut trouver un parti plus avantageux qu’une fille avec quinze à seize mille livres de rente : mais je sais aussi qu’il ne trouvera sûrement pas le bonheur ; qu’il l’a chassé loin de lui pour jamais, par son attentat sur la fille d’un citoyen, qu’il a violée, retenue malgré elle chez lui plus de dix jours, mise à deux doigts du tombeau. Il aura toujours. cette image devant les yeux. et s’il devenait assez endurci pour l’écarter, il n’écartera pas celle de son fils ; ni vous-même, monsieur le comte, ne réussirez pas à l’écarter. Voilà ce que ma conscience m’oblige de vous dire.

D’un autre côté, je sens que c’est un mauvais mariage, pour un homme comme le marquis de *** : qu’il aura un frère à avancer ; une famille nombreuse à protéger, à aider, qu’un mariage dans une famille égale à la sienne, lui procurera des avantages si considérables qu’il est impossible de les négliger ; qu’enfin, il aura d’autres fils, dont l’origine sera également illustre par les deux sources de leur existence. Comment faire dans une pareille occurrence ? N’y aurait-il pas moyen de tout concilier ? je le crois ; et voici celui que j’imagine. Les filles ne sont rien dans. les maisons nobles ou roturières ; elles en sortent pour n’y rentrer jamais. La tache faite à la famille R**, par la violence sur une fille de cette maison, tombe donc bien plus sur les mâles, et surtout sur celui de ces mâles qui est à la capitale, et connu dans le monde, ou prêt à l’être, que sur la fille elle-même, qui d’ailleurs me paraît presque dédommagée. Ainsi, pour n’avoir rien à se reprocher, et que des gens aussi relevés, que vous l’êtes, ne se trouvent pas un tort réel avec des gens au-dessous d’eux, je proposerais, mais comme un simple projet, que je soumets à votre examen, que M. le marquis épousât, pour sa fortune et son avancement, la personne de distinction que vous avez en vue ; et que pour réparer ses torts, relativement à la personne qu’il a déshonorée, il rendît au frère plus qu’il n’a ôté à la sœur. Ce frère, monsieur le comte, est un beau garçon, capable de faire honneur à son protecteur par ses qualités, par sa belle figure, par ses sentiments nobles et distingués. Il faudrait le faire entrer au service, lui faire avoir une compagnie, lorsqu’il en serait temps ; à moins que vous ne préférassiez de lui faire un sort dans la robe : car il est propre à tout ; je choisirais même ce dernier parti. La finance ne doit pas vous inquiéter ; c’est un article dont je me charge, avec le secours des autres amis de ce garçon méritant : car il est adoré de tout ce qui le connaît. J’imagine que la protection que lui donnerait M. le marquis, et vous-même, monsieur le comte, vous honorerait autant que lui, et ferait briller aux yeux de tout le monde votre grandeur d’âme et votre justice. Votre gloire serait ici d’autant plus pure, que vous n’encourreriez pas, auprès des gens de qualité, le blâme de vous être mésallié dans votre fils unique.

Je viens, comme un avocat général, de plaider le pour et le contre ; voilà toutes les raisons possibles : c’est vous qui faites la fonction de juge, prononcez.

J’espère, monsieur le comte, que vous recevrez en bonne part ce que je prends la liberté de vous marquer, et que vous y verrez le langage d’un homme également fidèle à l’amitié qu’il a jurée à la famille R**, et à la considération respectueuse qu’il doit à la vôtre.

J’ai l’honneur d’être, etc.

P.-S. – J’écris également à l’insu du frère et de la sœur. Un seul cas détruirait la seconde partie de ma lettre : c’est celui où le marquis n’aurait pas de fils du mariage projeté. Mais ne vient-il pas de faire ses preuves ?

Lettre 62. Réponse.

[On voit ici comment va s’arranger le refus d’Ursule.].

27 juillet.

Les motifs que vous m’exposez, monsieur, ont fait sur moi l’impression que méritait leur importance. Il ne s’agit que d’un point, c’est de déterminer le marquis, et d’exciter la générosité de la demoiselle, au point de lui faire refuser mon fils. Si vous y réussissez, nous nous engageons, ma famille et moi, à faire avancer le frère, et à le servir de tout notre crédit. Nous nous conduirons d’après le succès de vos démarches.

Votre affectionné serviteur.

LE COMTE DE ***.

Lettre 63. Réplique.

[Gaudet a tout préparé ; il est sûr de son fait.].

29 juillet.

J’espère, monsieur le comte, que si vous voulez faire après-demain, une démarche auprès de la demoiselle, avec monsieur votre fils, vous aurez la satisfaction que vous désirez. J’y ai travaillé avec une ardeur infatigable : heureux de concilier l’honneur d’une famille respectable avec l’intérêt du plus cher de mes amis. Je sais que le marquis doit vous presser vivement demain ou après. Vous pourrez céder en apparence, et de là venir ensemble chez la demoiselle. Il est essentiel qu’il y soit, et surtout que vous n’ayez pas d’entretien particulier avec elle hors de la présence de monsieur votre fils. On est fâchée contre lui ; on ne l’est pas contre vous ; au contraire, on vous respecte et l’on vous honore autant que vous le méritez, c’est-à-dire infiniment, et comme le fait.

Votre, etc.

Lettre 64. Laure, à Ursule.

[Elle continue à servir les desseins de Gaudet.].

Écrite avant les deux précédentes.

Tu touches, si tu le veux, chère cousine, au moment désiré de te montrer sous le jour le plus favorable à la famille du marquis. On est sur le point de te demander solennellement : c’est l’instant de la fierté, ton mariage ne s’en fera pas moins, il est immanquable, à cause de ton fils ; mais il sera beaucoup plus heureux. Je te préviens qu’un de ces jours, tu auras la visite de M. le comte, et que le marquis doit employer devant lui les raisons les plus fortes pour te déterminer. C’est à toi d’arranger tes refus de manière qu’ils te donnent un nouveau relief, sans décourager ton futur. Cette occasion est unique ; il ne faut pas la laisser échapper. Je crois que M. Gaudet te verra cet après-midi : tâche de savoir son sentiment, sans lui dire le tien.

Lettre 65. Ursule, à Mme Parangon.

[Elle se doute de la supercherie.].

30 juillet.

Voilà, très chère amie, une lettre que Laure m’écrivit il y a trois jours : je vais ensuite vous faire part de la conversation que j’ai eue avec M. Gaudet. Mais lisez d’abord la lettre de Laure. L’ami de mon frère est venu sur les quatre heures. » À quand le mariage ? – Je l’ignore ; on n’en dit mot. – Si, l’on en parle fort chez M. le comte de*** : tout le monde le désire, et vous en êtes la maîtresse. – Je ne vous cacherai pas que j’en suis ravie. – Cela est fort naturel ! Comment vous proposez-vous de vous conduire ? – Mais d’accepter tout uniment. – C’est un parti sage : ce mariage devrait être fait ! – je le pense ! J’accepterai le marquis ; je le dois à présent. – Certainement, c’est un devoir, à cause de votre fils, et vous devez vous sacrifier. – C’est bien un sacrifice, je vous assure ! C’est aussi, je crois, ce qu’il faudra faire sentir vivement ! – je n’y manquerai pas. – Il serait délicieux de désespérer le marquis, en le refusant… au moins d’abord ? – C’est ce que je me propose. – À votre place, je n’accepterais qu’avec M. le comte en particulier ? – Cette idée est excellente, et je veux en profiter. – je lui ferais entendre, que c’est autant par le respect qu’il m’inspire, et la haute considération que j’ai pour lui, que pour l’intérêt de mon fils ? – C’est justement ce que j’avais pensé. – Nous sommes d’accord ; parce qu’en effet la raison dicte cette conduite, dans la position où vous êtes », etc. Mon amie, ne se pourrait-il pas que M. Gaudet et Laure eussent des vues particulières, pour faire échouer le projet de mon mariage ? je leur trouve un air en dessous depuis quelque temps. J’ai résolu de les attraper (si tant est qu’ils me trompent), et d’accepter, après quelques difficultés assez vives. Votre avis là-dessus, je vous prie ?

P.-S. – je crois cependant que je les soupçonne à tort. Quel serait le motif de M. Gaudet, par exemple ? Pour Laure, peut-être un peu d’envie… Encore, elle est ma cousine, et mon mariage lui fera plus de bien que de mal. Je crois que je suis soupçonneuse ? J’en serais fâchée ; cela marquerait que je suis méchante, et que je juge les autres d’après moi.

Lettre 66. Réponse.

[Mme Parangon donne le seul conseil à suivre.].

Même jour.

Accepte, ma chère Ursule, sans faire même ces difficultés auxquelles tu parais tenir : voilà mon avis. Ce n’est pas que je soupçonne M. Gaudet de te trahir : mais cet homme a une manière de faire le bien de ses meilleurs amis, qui souvent est fort mauvaise ! Il se pourrait qu’il eût quelque dessein secret, tel qu’il ne lui est pas avantageux qui soit connu. Comporte-toi en cette occasion, d’après mes avis ; car il n’y a qu’une chose de certain ici, c’est que tu as un fils, auquel il faut donner un état, une famille, un titre en un mot, et qu’un fils est tout pour sa mère. Elle doit lui tout immoler, hors l’honneur ; mais la vie et le bonheur sont au nombre des sacrifices à lui faire ; sans cela, elle n’est pas mère, elle est marâtre.

Lettre 67. Laure, à Gaudet.

[Jalousie de femme contre Ursule.].

31 juillet.

Tes projets sont renversés, l’ami, si tu n’y mets ordre Ursule vient d’accepter. Tout allait bien d’abord ; elle a dit au marquis les choses les plus dures ; entre autres, qu’elle avait de la répugnance pour lui. J’aurais cru qu’il allait se cabrer à un mot si dur ; point du tout ! il a répondu avec une modération, dont un homme de son âge, de son rang (je pourrais ajouter, de son caractère) ne me, paraissait guère susceptible ; Mademoiselle, en avez-vous pour votre fils ?… Il est certain que la famille du comte n’est point pour ce mariage ; il faut les aider, dans cette circonstance, et faire en sorte que cette petite tête refuse absolument : à moins que tu n’aimes mieux laisser terminer. Voici néanmoins l’occasion de développer les ressources de ton génie. Edmond sera négligé, si l’on n’a plus rien à attendre de son crédit sur l’esprit de sa sœur, pour l’éloigner du mariage. J’aurais bien encore un autre motif, pour t’engager à agir : c’est que Mlle ma cousine est naturellement un peu fière ; si elle devient marquise, je ne pourrai plus la regarder. Je la connais, cela en viendra là :

A chi fa legger nella fronte il mostro.

Mets ordre à cela, je t’en prie, n’importe par quel motif ; car je sais que tu es au-dessus de mes idées, que tu nommes des femmillages.

Je soupçonne Mme Parangon d’être son guide en cette occasion ; car Ursule pensait comme nous.

Lettre 68. Réponse.

5 août.

J’ai depuis longtemps en main un mauvais sujet, presque aussi beau qu’Edmond, mais qui en est tout l’opposé par le caractère et les sentiments : c’est une âme basse, crapuleuse, que j’ai maintenue basse et crapuleuse avec autant de soin, que je cherche à élever celle d’Edmond. Cela n’est bon qu’à faire du mal, et je l’y emploierai, pour que cette âme nulle soit bonne à quelque chose. Tu inviteras ce vil personnage, que j’ai donné pour élève lors de mon départ, au maître d’Ursule, à un bal chez Coulon, faubourg Saint-Germain : la salle est assez bien, pour que tu y conduises ta cousine et son frère ; car j’imagine qu’elle n’irait pas seule. Tu diras à Lagouache (c’est le nom de mon vil instrument), qu’il s’agit de plaire à Ursule : le sot danse bien ; tâche qu’il ne parle pas ; excite en lui la lubricité, le bas intérêt ; fais luire l’espoir d’un succès facile, et ne lui cache pas qu’Ursule a fait un enfant ; cela enhardit les sots, et quelquefois les gens d’esprit. Tu auras soin de faire remarquer à ta cousine les grâces du fat, de vanter son mérite ; tu lui apprendras qu’il est élève de son maître, et tu lui feras naître l’envie d’en faire son émule. Une fois prise, quand la sottise paraîtrait, elle n’éteindrait pas l’amour ; cette passion métamorphose la bêtise en aimable simplicité. Tu vois, ma chère Laure, que je ne suis jamais en défaut, et que j’ai une pièce pour tous les trous. Je finis par cette jolie phrase, qui t’appartient.

Lettre 69. Ursule, à Laure.

[Comment Gaudet lui fait refuser le marquis par libertinage. Elle parle ensuite des bals, ces dangereuses assemblées, si fatales aux mœurs ! et des comédies.].

25 août.

Il est en vérité très aimable ce jeune élève que M. Gaudet a donné à mon maître de peinture. Quelle grâce il avait hier à la danse ! Tout le monde l’admirait. Je t’avouerai aujourd’hui tout bonnement qu’il m’avait frappée, le premier jour où je le vis chez Coulon, quoique le soir je n’aie pas voulu en convenir. C’est qu’en vérité j’étais honteuse qu’il eût fait sur moi, à une première fois, une impression si vive… Oui, la préférence marquée qu’il me donnait m’a flattée ; car en vérité, il n’y avait rien là qui le valût qu’Edmond : mais mon frère n’est pas homme ordinaire ; c’est, je crois, le plus bel homme du monde ; mais après lui, c’est M. Lagouache : ce qui me flatte extrêmement. ! je t’ai beaucoup d’obligation du genre de plaisir que tu m’as fait connaître au bal ; je n’avais qu’une idée imparfaite de cet amusement, que je préfère au bal de l’Opéra : ce dernier n’est, qu’une cohue. À la vérité, le déguisement favorise une infinité d’aventures, et donne une liberté, qui doit être un agrément sans prix aux yeux des gens que les bienséances contraignent ; mais outre qu’il faut, pour en jouir, aller fréquemment à ces assemblées, je trouve encore qu’il est nul pour toi et pour moi : tu jouis de ta liberté, moi je n’ai pas le goût des aventures ; il faut pour cela, être duchesse, marquise, ou fille entretenue. Mais à nos bals bourgeois, où l’on va sans masque ; où l’on est connaissance après deux assemblées, où l’on voit ce qu’il y a de plus élégant dans les deux sexes, parmi les gens qui nous assortissent, c’est je te l’avoue, un passe-temps charmant et c’est dommage qu’il faille en faire mystère à Mme Canon ! car mon frère invente toujours un prétexte, pour m’avoir. Au reste, peut-être cette gêne et ce mystère y donneraient-ils un prix, si ce n’était pas un obstacle, pour mener Fanchette. Car il n’est en vérité pas possible d’y conduire cette jeune et charmante enfant ! L’on y fait et l’on y dit des choses trop libres. Hier, mon frère, qui n’est assurément pas fort grave, a froncé deux fois le sourcil, et j’ai vu l’instant où il allait coller d’un revers de main contre le mur ce faquin efféminé, qui dansait avec tant de lubricité, lorsqu’il s’est avisé de toucher la gorge à sa danseuse. M. Lagouache m’en a paru aussi fort scandalisé ; cependant il a calmé mon frère, en lui parlant à l’oreille. À cela près, c’est charmant, et je regrette de n’avoir pas connu plus tôt ce divertissement-là : on y brille, pour peu qu’on ait de figure ; on reçoit de la part des hommes polis mille compliments délicats, dits d’un air qui en double le prix, et M. Lagouache y est mieux que personne, je crois. Qu’en dis-tu ?

L’un de ces jours, Edmond est venu me prendre pour aller aux Français. Tu sais que j’ai déjà vu avec lui l’Opéra, où tout m’a ennuyé, jusqu’aux danses ; car j’ai cinq à six fois demandé à mon frère ce qu’on applaudissait. Il me gardait les Français pour la bonne bouche. On donnait le Négociant, ou le Bienfait rendu, et les Folies amoureuses. La première de ces deux pièces, que le tumulte de la cabale m’a empêché d’entendre aussi bien que je l’aurais voulu, m’a fait beaucoup de plaisir : elle exprime une action généreuse, et m’a paru calquée d’après un événement réel. Un négociant de Bordeaux a prêté cent mille écus à un comte, il veut faire épouser la fille de son débiteur à son neveu, mais ni le comte ni la fille ne s’en soucient. L’oncle, qui se voit mal reçu, menace d’exiger son paiement, ce qui abaisse la morgue du comte et de sa fille Angélique ; mais Verville (le neveu) a vu chez le comte, une Julie ; amie d’Angélique, aussi jolie, et surtout moins fière ; il en est devenu amoureux, et pour l’épouser, il fait prêter au comte les cent mille écus qu’il doit à son oncle. Ce dernier n’ayant plus de droit à faire valoir auprès du noble orgueilleux consent au mariage de son neveu avec l’aimable Julie.

Les Folies amoureuses m’ont fort amusée, il faut en convenir. Je ne vois pas d’où vient on contraint toujours les amants ! Qu’est-ce que cela fait aux cœurs de bois, que l’on s’aime ? je crois qu’ils sont jaloux de ce qu’on est plus heureux qu’eux ? Aussi approuvé-je de tout mon cœur les amants qui trompent ces surveillants maussades, et qui se rendent heureux en dépit de leurs précautions. Je ne saurais dire combien je m’intéressais à la jeune Agathe, quand je la voyais tromper son vieux et jaloux tuteur Albert. Je tremblais qu’elle ne fût découverte ! Heureusement elle ne l’a pas été. Veuille l’amour nous donner, ma chère Laure, un semblable succès, en pareille occasion !

À propos, notre maître nous a mis aux prises, M. Lagouache et moi, pour une copie de Lebrun. C’est un moyen tableau pour la grandeur, mais sublime pour l’exécution ; M. Lagouache l’a emporté. Je n’en suis pas fâchée, et je craignais plus la victoire, que je ne la désirais, je te l’avoue.

Je suis riche ; si le marquis se rebute, j’obligerai sa famille… Quant au conseiller, je ne l’aime que dans l’imagination d’Edmond, à qui je l’ai fait croire… Si je faisais l’avantage d’un jeune artiste aimable, et qui peut faire son chemin ? qu’en dis-tu, cousine ? Nous avons ici le consentement de nos parents ?… Il faut consulter M. Gaudet : s’il est à Passy, je veux lui écrire, et suivre en tout ses conseils.

P.-S. – je me cache en ceci de Mme Parangon d’ailleurs, elle part sous peu de jours.

Lettre 70. Laure, à Gaudet.

[Elle se moque de sa dupe.].

Lendemain.

Elle y donne à plein collier, ma foi ! Je ne l’aurais pas crue si facile à tromper, ni si prompte à prendre feu, la commère ! Ton Lagouache lui a tourné la tête en moins de huit jours. Il est vrai que le maître a fait la copie du tableau, qu’elle croit du fat ; mais ce n’est pas là ce qui la décide. le t’envoie sa lettre. Fais-lui réponse, où à moi. Cela m’humilie un peu, et doit t’humilier aussi ; tes talents vont rester sans emploi, et leur victoire actuelle n’a rien de flatteur, grâce à la danse.

Lettre 71. Gaudet, à Laure.

[On voit ici tout ce que le corrupteur a dans l’âme.].

27 août.

Il n’est point de méprisable succès, lorsque les vues sont remplies. Prends donc la juste opinion que tu dois avoir de mon adresse et de ma capacité. J’échouais par les moyens ordinaires avec la sœur et avec le frère lui-même, auquel il n’était pas facile de faire entendre raison ; une confidence entière, quoiqu’à son avantage, nous brouillait à jamais : dans cette famille, on va au but désiré, sans regarder les entours ; ce but pour Edmond, est que sa sœur, qu’il a mandée à la ville, qui y a été violée, un peu par sa faute, et dont l’accident lui, a causé des larmes amères, peut-être des reproches de la part de ses parents, son but dis-je, est qu’elle soit marquise ; il s’immolerait lui-même, pour remplir cet objet ; et secondé comme il l’est par le marquis, surtout par l’ambition d’Ursule, il allait réussir ; le mariage se faisait ; le comte lui-même était ébranlé. Qu’ai-je imaginé, moi, dont le plan est de sacrifier la sœur au frère ? J’ai fait trouver sous la main de la sœur, un très joli garçon ; une brute d’ailleurs : mais ces drôles-là réussissent de préférence avec les femmes ; Edmond ne valait guère mieux, lorsqu’il a subjugué la belle Parangon. J’ai donc ensorcelé Ursule. À présent il me faut une chute, et je la tiens ; j’en ferai ensuite tout ce que je voudrai : mais j’en jure par l’amitié, je ne m’en servirai, ou je ne la ferai servir qu’à l’avantage de son frère ! J’aurai soin ensuite d’écarter le vil instrument que j’aurai employé, pour ne pas ruiner absolument la sœur. Si je puis, après le mariage du marquis avec la riche héritière, je ferai en sorte qu’Ursule, aguerrie, soit avec celui qu’elle aura refusé pour mari, sur le pied de maîtresse ; et c’est alors que je la ferai servir à mes projets, pour le frère : parce que n’ayant pas de famille à elle, il sera naturel qu’elle ne songe qu’à lui : les filles bien mariées sont la ruine des maisons ; les catins y seraient plus utiles. Mon but est de m’élever avec Edmond ; de m’attacher à sa fortune, de connaître, à l’aide de son caractère vif, sensible, et de mon intrépidité, toute l’étendue des ressources humaines ; jusqu’à quel point cet animal, qu’on appelle l’homme, peut user de ses facultés pour tromper ses semblables, leur en imposer, S’en faire respecter, et les braver, sans craindre leurs lois. J’aurai par là le secret de la conduite et du succès de tant d’hommes qui m’ont étonné. La sœur, lorsqu’elle n’aura plus d’établissement en vue pour elle-même, qu’elle n’aura plus à prétendre à l’honneur de son sexe, sera toute à celui de son frère : j’aurai soin alors de lui montrer sa vraie situation, et de lui indiquer l’illustration d’Edmond comme le seul moyen d’en sortir. Je remplirai son esprit et son cœur du désir d’une gloire propre aux filles de son état, d’une Courtisane généreuse, d’une Marion Delorme, d’une Ninon de Lenclos ; je me servirai surtout d’une nouvelle, que je viens de voir dans le Mercure, où un certain de Terlieu trouve la plus vertueuse des femmes, ou du moins la plus généreuse, dans une fille galante. Je voudrais alors porter les choses encore plus loin, et quand il n’y aura plus qu’à la déterminer à servir absolument son frère, pouvoir l’intéresser à lui au point de faire tous ses efforts, pour monter où d’autres sont parvenues…

(Lacune de deux lignes environ.).

Ce serait le meilleur et le plus sûr moyen de remplir toutes mes vues. Après cela, je voudrais que le marquis, devenu veuf, et sans enfant, épousât Ursule, pour légitimer un fils unique : c’était mon premier but, en suggérant au marquis de l’enlever, en dirigeant comme je l’ai fait, toute la conduite qu’il a tenue avec elle.

Voilà de vastes projets ! J’ai résolu de les remplir par tous les moyens ; en un mot, de voir tout ce que l’on peut faire en bravant tout, et quel est le terme où l’on est arrêté. Seconde-moi : je ne suis pas fâché que tes petites passions de femme viennent à mon secours ; elles en font quelquefois davantage que toute l’adresse et toute la résolution d’un homme. Tu as raison de croire qu’Ursule serait fière dans la fortune, et de craindre qu’après avoir commencé comme toi elle ne finît par monter, à raison de son accident, jusqu’à un marquis ; tandis que par le tien, on ne t’a pas jugée digne d’un petit paysan. Considère néanmoins, pour t’adoucir, que sans ce petit malheur, tu ne serais pas adorée d’un homme qui vaut un peu mieux que tous les rustres de S** et d’Au** ; songe que tu es associée à mes desseins, et que si la fortune les seconde, tu marcheras dans peu au moins l’égale de la belle Ursule. C’est le but où je tends pour toi.

Lettre 72. Réponse.

[On voit ici, pourquoi Ursule a laissé emporter son fils à la mère du marquis de***.].

10 septembre.

Sans que tu paraisses, tout va le mieux du monde. On vient de persuader à Ursule que son fils est mort. Ç’a été un coup de partie, que la comtesse l’ait pris il y a trois semaines, et que tu aies fait en sorte qu’Ursule ne s’y refusât pas, sous prétexte que cet enfant serait plus aimé des parents de son père, s’ils l’élevaient eux-mêmes ! Il faut avouer que la conduite d’Ursule me donne du mépris pour mon sexe. Cette fille si raisonnable, si ambitieuse, qui voulait le marquis, pour avoir son rang ; qui aimait son fils ; qui croyait que son mariage serait utile à son frère ; qui sait de quelle joie et de quelle gloire elle aurait comblé son orgueilleuse famille (car les R** sont orgueilleux au-delà de l’imagination) ; la voilà qui sacrifie tout, parce qu’on a fait trouver sous ses yeux un joli polisson ! Car elle n’a laissé emporter son fils qu’à cause de Lagouache qu’elle aime. La comtesse l’a fait disparaître en un clin d’œil, tandis qu’elle amusait Ursule, qui ne cédait cependant qu’à regret : « Allez, allez donc ! » a dit la comtesse par deux fois à sa femme de chambre. Je te passerai désormais tout ce que tu diras des femmes ; elles le méritent ; en voilà une, des mieux en sentiments, qui sacrifie son père, sa mère, son fils, son frère, sa fortune, son honneur, un rang au-dessus de ce qu’elle pouvait jamais prétendre, à qui ? à un inconnu, sans mérite, vil, bas, qui n’a pour lui qu’une jolie et plate figure ; car il a les yeux et le menton bêtes… Je me repens de t’avoir secondé ; car je doute que sans moi, tu eusses réussi, toute subjuguée, qu’est Ursule : l’ambition parle quelquefois bien haut !… Il est vrai que le dernier coup frappé (je veux dire cette mort du fils) lui enlève absolument toute espérance de marquisat, et que nous la tenons ; mais il fallait ce coup-là, et tu m’en dois l’invention : c’est moi qui ai tout fait. Nous verrons ta reconnaissance.

P.-S. – Un autre avantage ; c’est que la belle dame part ces jours-ci : ne serait-ce pas, le moment d’écrire à Ursule cette lettre dont tu m’as parlé, sur la pudeur ? Les parties de spectacles que nous faisons faire, Edmond et moi, ont déjà préparé tout ce que tu diras là-dessus, particulièrement les comédies du grandissime Molière, qui sont bien les plus impudentes qu’on puisse voir, après celle de Nicolet ; l’École des Maris, George Dandin, École des Femmes montrent à notre sexe l’effronterie récompensée. Je ne dis rien des Folies amoureuses, et de ce tas de pièces des Comédiens-Auteurs : celles de Plaute (que je lis depuis huit jours), tant, accusées d’obscénité, sont bien moins indécentes !

Lettre 73. Gaudet, à Ursule.

[Il combat la pudeur, la chasteté, toutes les vertus.].

15 septembre.

Dans le trouble et la perplexité où vous êtes, charmante Ursule, prête à prendre un parti définitif, je pense que peut-être vous pourriez vous trouver arrêtée par des considérations qui, s’opposant à vos goûts, ne feraient que vous tourmenter, sans vous empêcher de les satisfaire enfin. Mais quelle satisfaction que celle empoisonnée par le remords !… Je me crois donc obligé, à tout événement, de vous aplanir les difficultés, et en véritable ami, de vous ôter les épines qui entourent la rose du plaisir, en quelque endroit qu’elle croisse. Si vous devenez marquise, mes leçons vous serviront, pour vous venger des immanquables infidélités de votre mari : si vous ne l’êtes pas, et que vos intentions vous portent, soit à mener une vie libre, soit à vous choisir un beau jeune homme pour mari, ce que je me propose de vous dire dans cette, lettre vous tranquillisera, en vous mettant d’accord avec vous-même ; ce qui de tous les avantages est le plus précieux.

La question que je vais examiner dans cette lettre est ce qu’on doit aux convenances, et même à ce qu’on nomme la pudeur, dans votre sexe.

Rien de si futile, dans le vrai, que la convenance, si importante aux yeux des sots. Définissons-la : on nomme convenance tout ce qui donne à nos actions un vernis qui les rend agréables aux autres, et fait qu’elles ne choquent en rien leurs idées, leurs préjugés, l’usage, etc. Ainsi votre mariage avec le marquis est très convenable pour vos parents et pour vos amis, qui ne voient dans cette alliance que les avantages qu’ils tireront de votre illustration : soyez heureuse ou malheureuse, c’est ce qui leur importe peu ; cela n’influe en rien sur la convenance de ce mariage à leurs yeux. Pour la famille du marquis, le même mariage n’est pas dans la convenance ; au contraire ! Et si on venait à le contracter, ce ne serait qu’à raison de la convenance de l’enfant ; mais s’il n’existait plus, toute convenance cesserait aux yeux de cette famille, et il n’y faudrait plus songer.

Après l’espoir que vous avez eu d’être marquise, toute autre alliance paraîtra hors de convenance à vos parents : et si par exemple, vous aimiez un beau jeune homme, peu fortuné, il est certain qu’ils s’opposeraient de tout leur pouvoir au dessein que vous formeriez de l’épouser ; vous essuieriez à cet égard tant de tracasseries, que le plus sûr pour votre repos serait d’y renoncer. J’abandonne donc ici également les deux hypothèses de votre mariage avec le marquis, et avec un jeune amant, que vous prendriez sans fortune par inclination. Un pareil mari, à qui sa femme a fait un sort, pour l’ordinaire, est un dissipateur, qui la réduit bientôt à la misère : ce qui a sa cause non seulement dans le moral, mais dans le physique même ; un homme regardant comme mal méritée la fortune, et comme mal acquis le bien qu’il tient de sa femme.

Mais j’ai une autre hypothèse favorite. C’est celle que vous resterez libre, comme vous avez commence ; que vous vivrez heureuse, et faisant des heureux, qui vous paieront leurs plaisirs, en satisfaisant tous vos caprices. Le sort d’une souveraine est moins agréable que celui d’une pareille femme ; elle est souveraine elle-même, et avec votre beauté, elle peut aller… à tout. En admettant cette hypothèse, que je désire qui soit la vôtre, tant pour votre avantage que pour celui de votre frère, il faut vous mettre à l’abri des préjugés de cette éducation mesquine si fatale à Edmond jusqu’à ce jour, et qui m’a donné tant de peine ! De toutes les chimères de vertus auxquelles vous m’avez paru le plus attachée, jusqu’à ce jour, les deux principales ont été la pudeur et la pudicité. Ce sont aussi ces deux fantômes que je veux chasser, et bannir si loin de vous, qu’ils ne reviennent, jamais.

La pudeur n’est pas plus naturelle aux femmes, qu’aux femelles des animaux. Qu’est-ce en effet, que ce sentiment vanté, qui fait fuir une femelle, pour exciter le mâle davantage ? C’est un sentiment factice, et qui l’était déjà, dès le temps d’Esacus fils de Priam, dès le temps où Daphné fuyait Apollon. Si la fuite a été naturelle, ç’a été uniquement lorsque le mâle était hideux ou d’une espèce monstrueuse et mélangée ; ou d’une couleur trop différente, encore entrait-il, pour ce dernier article, déjà un peu de factice, un peu de préjugé dans la pudeur. Que faisait d’impudent, ou de mal, une femelle, qui, attaquée par un mâle qui lui plaisait, se rendait sans combat ? Rien, je pense ; si ce n’est que le mâle remplissait son désir plus paisiblement ; qu’il n’outrait pas la jouissance, et qu’il se comportait plus physiquement. Qu’est-ce, que la pudeur de nos femmes d’aujourd’hui ? Sinon l’assaisonnement du vice, dans le cas où la jouissance avec ce qu’on aime, ce qui plaît, serait un crime : pensée absurde, blasphématoire, puisqu’elle est injurieuse à la Nature. La pudeur n’est donc, en physique, qu’un être de raison, et en morale, plutôt un vice qu’une vertu, sous quelque point de vue qu’on la considère. Elle n’est qu’un moyen d’aiguiser le désir, de le porter au-delà du ton naturel des organes, et sous ce point de vue, peut-être devez-vous conserver une pudeur coquette. La pudeur, qui dit-on, nous fait porter des habits, et couvrir votre nudité, n’est pas bien nommée ; c’est politique qu’il fallait dire : celle qui fait voiler le visage des vierges, n’est qu’un raffinement de luxure dans ceux qui en ont établi la loi, afin que la vierge tentât davantage ou, afin que l’homme, qui ne la peut voir qu’en l’épousant, comme à la Chine, se déterminé plus facilement à contracter le lien du mariage. La coquetterie, parmi nous, tire ses plus grands avantages de ce qui fut d’abord annexé à la pudeur : c’est par les habits qu’on embellit les formes, qu’on en crée même d’agréables ; par les habits, une maigre qui blesserait nos regards et nous repousserait, paraît avoir la taille fine ; au lieu d’un squelette décharné, elle ne nous fait voir, par une illusion heureuse, qu’un corps délicat, recouvert par les étoffes les plus élégantes. La coiffure, corset rassemblant, une robe bien faite, une jupe agréablement flottante, une chaussure mignonne se variant tous les jours, cela renouvelle la même femme, et la change, sans cesse (avantage infini ! le changement étant dans les mets et dans les plaisirs de l’amour, le ressort le plus efficace de la nature). Ajoutez que la parure devenant l’effet des goûts factices, il arrive que lorsque les derniers sont satisfaits à un certain point, la parure excite plus que les appâts naturels. Ainsi quand la mode sera qu’on ait des hanches factices qui fassent danser la jupe en marchant qui donnent au mouvement du corps un branle lascif, alors, un homme qui aura pris vivement ce goût, en voyant une femme avec ce costume porté jusqu’au ridicule, éprouvera des désirs ardents, beaucoup plus vifs que ceux inspirés par la nature ; il brûlera de les satisfaire avec celle qui sera mise ainsi. Il arrivera même de là que les laiderons qui auront ce genre de parure, l’enflammeront plus que la beauté. Un autre aime-t-il la forme moderne des chaussures de nos femmes ? plus une d’entre elles aura un soulier bien pointu, un talon bien haut et bien mince, plus cet homme se passionnera ; il ira jusqu’au délire, comme on en a vu… Par tout cela, vous voyez, belle Ursule, que la prétendue pudeur est une politique, ou un vice, et que sa plus grande utilité est en faveur des catins. Elle peut aussi être utile aux femmes, qui veulent conserver le goût qu’elles ont inspiré filles à leurs maris ; sous ce dernier point de vue, vous en ferez usage, pour plaire davantage : mais vous n’y serez pas astreinte en esclave, comme si elle était un devoir, ou seulement une vertu.

Je passe à présent à un autre article plus important, la pudicité.

D’abord, on ne saurait disconvenir que ce que les moralistes nomment impudicité, ne soit un acte non seulement légitime, mais nécessaire. Cependant, avant d’aller plus loin, distinguons. Il y a une pudicité, qui est vertu ; c’est la pudicité naturelle, qui consiste à ne pas outrer la faculté de jouir : la détruire, par un usage immodéré, c’est un crime, comme tous les autres excès, comme l’ivrognerie, la gourmandise, (vices infâmes, qui ravalent celui qui les a fort au-dessous des animaux). Mais la jouissance modérée est le plus bel apanage que la nature nous ait donné c’est le baume de la vie. Ainsi, belle Ursule, n’ayez aucun scrupule de vous y livrer en créature raisonnable, de faire un, ou même des heureux ; loin d’être vile et coupable, vous serez alors une image plus parfaite de la divinité même. C’est sous ce point de vue que, la Grèce considéra Phryné, Laïs, et les autres grandes courtisanes qui se sont illustrées par le plaisir, autant que les héros par la vertu. Mais remarquez qu’elles ne s’avilissaient pas comme une Cléopâtre, comme une Messaline, en portant à l’excès, et au-delà des bornes le don de leurs faveurs. Nos prostituées de Paris, sont pour la plupart, de viles, d’exécrables créatures, non par leur état, mais par la manière infâme, dont elles en remplissent les fonctions. Soyez Laïs, soyez Phryné, Ursule, ou cette Flora des Romains, autrement Acca-Laurentia, à laquelle ils élevèrent des autels, tandis que Lucrèce n’en a jamais obtenus. Mais ne soyez pas Messaline, ne faites pas du plus beau des états, un vil, un infâme métier ; n’y outragez pas la nature, mais prêtresse fidèle, embellissez-la par la volupté ; c’est tout ce qui vous est permis. Votre honneur et la conservation de vos charmes y sont intéressés vous devez être avare de vos faveurs comme une prude, à proportion de ce qu’elles valent et de ce que vous perdriez, en fanant trop tôt vos appâts.

C’est en prenant des idées saines sur la pudicité, que vous vous garantirez de ce triste sentiment qui met souvent aux abois votre pauvre cher frère, et qui empoisonne tous ses plaisirs par le remords ; tâchons que les vôtres soient purs, et pour cela mettez-vous bien dans l’esprit que la vraie chasteté n’est pas le célibat, mais cette jouissance modérée, que les femmes grecques demandent à Vénus, dans l’Iphigénie d’Euripide. Par exemple, pour ce qui me regarde, je suis sûr que vous avez quelquefois eu de monstrueuses idées à mon sujet. Mais examinons les choses en elles-mêmes : j’aime Laure ; elle m’est attachée, sinon fidèle. La loi par laquelle je l’aime, est la loi éternelle de la nature, qui m’a fait homme ; celle qui me l’interdit, est une loi humaine, folle, injurieuse à la divinité : voilà pourquoi je la brave ; sans cela, ayez assez bonne opinion de moi, pour croire que je l’observerais. Je ne fais donc qu’une action légitime ; je remplis même un devoir, par des raisons secrètes, en aimant Laure ; ce devoir m’obligera peut-être un jour à faire à une autre personne certaines propositions…

Il y a un peuple sur la terre, ce sont les nègres de Guinée, ce même pays qui vend tant d’infortunés aux Européens, pour les envoyer crever de travail en Amérique : chez ce peuple, le premier, le plus autorisé des plaisirs, c’est cette même jouissance, dont les Européens, je crois par impuissance, ont fait le plus grand des crimes (du moins leurs moralistes, si ce ne sont pas leurs législateurs). En Guinée, tout se rapporte à ce plaisir, les institutions religieuses, les divertissements publiques et jusqu’aux fondations pieuses des mourants : l’acte reproductif est regardé comme le plus beau, et comme le plus agréable à la divinité. Non contents de s’y livrer, pour aiguiser encore ce goût, dans leurs danses, ils retracent tous les gestes de la lubricité : l’homme et la femme qui figurent ensemble paraissent se provoquer, pour, se leurrer mutuellement, jusqu’à ce qu’enfin les désirs portés à l’excès, chacun soit obligé de se dérober, et d’aller à l’écart, goûter des délices au-dessus de l’imagination. Qu’un missionnaire européen arrive sur le lieu de la danse, il se signe, et la regarde comme une invention du Démon, pour corrompre ces pauvres peuples. Si je me trouvais auprès de cet homme, je lui ferais une question : « Pourquoi cette danse, le seul plaisir de ces pauvres nègres (y compris ce qui la suit) est-elle une chose horrible ? – Parce qu’elle est impudique. – Pourquoi une danse impudique est-elle une chose horrible ? – Parce que la loi de Dieu la défend. – Pourquoi la loi de Dieu la défend-elle ? (Ici mon homme commence à être embarrassé ; mais je veux bien l’aider.) Vous me direz : parce qu’elle est capable d’allumer les passions, de les porter à l’excès, et d’égarer l’homme, s’il entre en frénésie, il va s’armer d’un poignard, pour écarter les rivaux, il va tuer, massacrer, ou l’être. – Très bien ! – Vous parlez là pour les peuples chez qui ces inconvénients peuvent arriver. Mais avec ces pauvres nègres, chez lesquels jamais ils n’arrivent, pourquoi leur danse est-elle une abomination ? » (Ici mon homme fait un cercle vicieux, et dit) : « Parce que c’est mal. – Pourquoi cela est-il mal ? – Parce que c’est impudique, et que Dieu le défend. » Il ne peut sortir de là ; des raisons, il n’en a plus : parce qu’en effet, il n’y en a pas. C’est que la danse des nègres, qui fait leur plaisir et leur bonheur est très légitime, ainsi que ce qui la suit. De même, lorsque la femme de quelqu’un de leurs petits chefs vient à mourir, et qu’elle fonde deux, quatre, ou douze Abélérés (filles de plaisir), pour le repos de son âme, cette action est traitée d’infâme par nos Prêtres ; et de sainte par les luxurieux marabouts, des nègres. Je suis cependant ici de l’avis de nos prêtres : il en coûte ordinairement la vie à ces Abélérés, parce qu’étant vouées, elles ne peuvent refuser personne ; on les épuise en peu de temps, et elles périssent.

La loi des peuples policés contre la luxure ne fut originairement qu’une loi de police, une loi contre la publicité de l’acte ; la religion en porta une autre contre son excès. Tout allait bien jusque-là : car la publicité a des inconvénients, tant pour la jeunesse, non encore formée, que pour les personnes de tous les âges. L’excès réprimé par la religion, est toujours condamnable : mais quand ensuite, outrant ces deux lois, ces fous de l’Indoustan sont venus faire une vertu du crime, du célibat ; quand ils ont, en véritables enthousiastes, fait regarder l’acte comme un crime, on les aurait fort embarrassés, si on les avait obligés d’en déduire les raisons ! Du respect pour cet acte saint, je sens qu’il en faut : c’est pourquoi j’abhorre la prostitution qui l’avilit, le profane ; mais j’abhorre presque autant la pruderie et le purisme prétendu, qui refusent absolument. La pudeur, la pudicité, ne sont au fond que des vertus passives, de véritables abstractions, toujours au-dessous des vertus actives ; ne les estimons donc que ce qu’elles valent.

Concluons ensemble, belle Ursule, de ces principes que je viens de poser, quelle est la conduite que vous avez à tenir. Ne vous méprisez pas vous-même lorsque vous aurez cédé, en créature raisonnable ; au contraire estimez-vous, comme ayant fait une action louable, naturelle, comme ayant dispensé le plus grand des bienfaits : car s’il l’est en lui-même, il le sera beaucoup plus de votre part, à vous, qui êtes si belle, que les délices que vous procurez, doivent être centuples. Donnez-vous des vertus, qui étayent, aux yeux des préjugistes, votre conduite libre de préjugés : on a toujours des, vertus, quand on s’estime soi-même, et qu’on est fondée à se croire estimable. Je ne prétends pas, charmante fille, que vous descendiez au-dessous de votre grade, de perfection du sexe ; au contraire, je veux vous y maintenir, en vous écartant de la route tortueuse et pleine d’épines qu’a prise la prude Parangon. Elle est vertueuse sans être heureuse : c’est une duperie. Mon but, à votre égard, c’est que vous soyez vertueuse et heureuse, heureuse par le plaisir, vertueuse en ne faisant que des actions louables en, elles-mêmes, estimables, obligeantes. Acquérez du crédit pour porter votre frère aussi loin que son mérite peut aller, …, et pour obliger tous ceux qui vous approcheront. Déterrez des malheureux pour les secourir… Mais je traiterai ailleurs cette importante matière. Si mon plan réussissait, et qu’à force de connaissances illustres, vous montassiez… Jusqu’à la Cour… (lacune) quel champ vaste ! Quelle fortune pour Edmond ! Voyez-le… (lacune) Ce doit être là, je crois, le but de tous vos désirs : c’est le terme des miens. Il vous faut, pour cela, belle fille, acquérir le plus qu’il vous sera possible l’usage du grand monde ; aussitôt après l’extinction du préjugé, vous aurez d’autres choses à détruire, des qualités à prendre. Quittez votre franchise naturelle, mais gardez-en l’air, qui va si bien à votre genre de beauté, qui la rend si séduisante ! Accoutumez-vous à contraindre vos désirs, et si vous en avez à présent de trop vifs, satisfaites-les, pour connaître combien c’est peu de chose que certains caprices quand on peut les suivre jusqu’au bout. Quand il n’y a plus rien à attendre d’une femme, on la trouve dix fois moins belle, parce que l’imagination n’a plus rien à faire : pourquoi n’en serait-il pas autant d’un homme ?

En voilà beaucoup, charmante Ursule ! Mais j’ai tant de zèle pour votre véritable bonheur, que le vous parle, comme je ne ferais pas encore à votre frère.

Tout à vous.

P.-S. – Un jour, je pourrai bien vous donner du respect. Que n’y suis-je déjà !

Lettre 74. Ursule, à Mme Parangon.

[Derniers bons sentiments d’une pauvre abandonnée ; encore la passion en est-elle le motif.].

19 octobre.

Ma très chère amie. La situation où je me trouve enfin parvenue, m’étonne ! Mon fils est mort !… Quoi ! de toutes ces brillantes espérances que j’avais conçues, il ne me reste plus rien ! rien !… Mon frère désolé me reproche le tort que je me suis fait, comme si je le lui avais fait à lui-même : quelque ennuyeux, quelque fatigant qu’il soit sur cet éternel chapitre de ses remontrances, je ne puis m’empêcher d’en aimer le motif… En vérité, je me crois la dupe de quelque menée secrète ! Mais quels en sont les auteurs ? Qui soupçonner, à moins que ce ne soient mes meilleurs amis, dont les vues ont toujours été si pures ?… Il est des instants où je suis tentée de renoncer à toute ambition, et de me jeter dans les bras d’un époux, qui me doive la fortune que je puis lui faire : tranquille, sinon heureuse, dans la médiocrité, je partagerais mes instants entre mon mari, mon frère, et vous. Mais je crains Edmond ! Il ne veut pas entendre parler de médiocrité pour moi. Cependant, qu’ai-je à espérer, après la mort de mon fils ?… Vous avez vu ma douleur : elle n’avait d’abord qu’un objet, ce cher enfant, mais depuis, combien d’autres s’y sont joints, sans que celui-là soit affaibli !…

Je n’ai plus ici que Laure, à qui je puisse parler de ce qui m’afflige, encore suis-je obligée de lui déguiser la plupart de mes sentiments : la façon de penser de cette parente me paraît absolument différente de la mienne. Je dissimule, et souvent le parais approuver des choses que je suis très fâchée qui soient arrivées. Je n’ai de véritable conseil à prendre que de vous ; ceux de mon frère sont impossibles à suivre à présent.

Votre aimable Fanchette commence à s’ennuyer fort de votre absence : elle est ici la seule personne dont la compagnie me plaise toujours. Edmond nous donne tous ses moments de liberté : mais s’il faut vous parler vrai, je vois plus de complaisance et d’amitié que d’amour, dans les soins qu’il rend à la charmante Fanchette. Je lui en ai touché un mot l’autre jour. Il ne m’a d’abord répondu que par un soupir. Ensuite, il m’a dit à l’oreille, quoique nous fussions seuls : « Mes inclinations sont engagées ailleurs. » Je l’ai regardé avec étonnement ! Un instant après, je lui ai dit : « Vous qui prétendez que dans tous mes désirs, dans tous mes goûts, je ne dois avoir que la raison pour guide, il me semble que vous ne feriez pas mal de garder le conseil pour vous. – Oh ! moi ! c’est autre chose, ma sœur ! j’éprouve un sentiment invétéré, profond ; dès que je l’ai eu parfaitement connu, je me suis dit à moi-même : « Voilà un amour qui sera le destin de ma vie. » Il l’a fait et le fera. Gaudet s’agitera, se tourmentera, intriguera ; un regard de cette femme détruira son ouvrage, s’il est contraire à ce que ce regard m’ordonnera. Je puis lui tout sacrifier, hors mon amour. Voilà mon dernier mot. Quant à Mlle Fanchette, de toutes les jeunes personnes qui sont au monde, et à marier, elle est celle que je préférerais : c’est encore là une vérité, aussi certaine, que le Soleil est père du jour. »Mais que n’épousez-vous cette personne, qui vous est si chère ? – Elle est engagée. – Et vous l’aimez… Je veux dire, et vous refusez un établissement, qui la satisferait peut-être ? – Non il ne la satisferait pas. L’amour est clairvoyant : le mien a vu que sa vertu s’indignait de mes sentiments, mais que son cœur était pour moi ; oui, j’en suis sûr, elle ressentirait une peine secrète, si j’en épousais une autre, quelle qu’elle fût. » Voilà sa réponse que j’ai combattue comme j’ai pu.

Ces sentiments n’empêchent pas qu’il n’ait fait le portrait de Mlle Fanchette et le mien, en véritable amant, c’est-à-dire très flatté. Il me jure que c’est comme il nous voit. Il a réellement un talent décidé : les dernières preuves qu’il nous en a données sont encore plus frappantes que celles que vous avez vues. Mais dois-je vous faire cette confidence-là ? Si ce n’était pas celle d’un peintre, la conduite d’Edmond serait inexcusable… Il a profité de certaines circonstances, pour nous voir sous l’habit des Grâces, Mlle Fanchette et moi, et c’est en cet état qu’il nous a rendues sur la toile. Mlle Fanchette m’a paru un chef-d’œuvre. Il ne nous a pas montré ces tableaux ; nous les avons vus chez lui par hasard, en fouillant, partout, pour chercher quelque lettre qui m’éclairât sur ses dispositions. J’en ai effectivement trouvé une, où il était question de nous : j’y ai vu son secret, et j’ai découvert les tableaux ; Fanchette est en Hébé ; il doit vous l’envoyer, à ce que j’ai vu écrit derrière la toile. Pour le mien, j’ignore ce qu’il veut en faire. J’avais bien envie de m’en emparer : mais comme mon nom n’y est pas, qu’est-ce que cela me fait ?… On dirait que je n’ai pas de chagrin, à la manière dont je traite cette bagatelle. Hélas ! faibles mortels ! une mouche nous distrait, et c’est un grand avantage sans doute !

Comme j’ai formé le dessein d’envoyer à ma belle-sœur Fanchon le récit de tout ce qui m’est arrivé depuis ma dernière qu’elle ait reçue, je vous l’adresse afin que vous le voyiez avant de le lui faire parvenir ; je suis bien aise qu’elle connaisse les motifs de toute ma conduite.

À ma sœur Fanchon.

[Elle lui donne des nouvelles de son fils, etc.].

Il y a un temps si considérable que je ne t’ai écrit, chère sœur, que je crains de passer dans ton esprit pour t’avoir oubliée ! mais il n’en sera jamais rien, je t’assure. J’ai eu tant d’inquiétudes et de soins différents, depuis que je suis ici, qu’à peine ai-je trouvé le temps d’être à moi-même. Je suis un peu plus tranquille enfin : mais est-ce Un avantage, lorsque je vois échouer tous les projets qu’on ait formés, pour me procurer un établissement avantageux, et que toutes les circonstances paraissent se réunir contre moi ? C’est ce que tu vas voir par le récit que je me propose de te faire ici de tout ce qui s’est passé. En arrivant à Paris, ma situation exigeait que je vécusse dans la retraite : mais pressée par mon frère, je consentis à recevoir les visites du marquis. C’était indiquer clairement mes intentions à son sujet. Cependant je ne lui trouvai pas d’abord un certain empressement pour le mariage.

Mes amis, me conseillèrent de marquer de la fierté ; j’en marquai beaucoup et je m’en trouvai bien : le marquis parla. Ayant eu un fils, je regardai moi-même mon mariage comme assuré. Mais il y eut alors de grandes difficultés de la part de la famille du marquis : j’en fus piquée, au point que dans un moment de dépit, j’allai jusqu’à leur dire que j’avais de là répugnance pour le père de mon fils, et que je ne l’épouserais qu’à des conditions très dures, comme d’entrer dans un couvent, après que j’aurais donné. un état à l’enfant, auquel seul je me sacrifiais. Cette conduite fut approuvée ici de tout le monde, à l’exception de Mme Parangon, qui la trouva outrée, et de mon frère qui aurait voulu que j’eusse dit oui, tout d’un coup. Mais je croyais devoir suivre les conseils d’un homme plus prudent et plus expérimenté que lui. On me demandait en mariage mais on s’arrêtait aux moindres objections et la vérité est que jamais la famille du marquis n’a eu l’intention que ce mariage se fît. La preuve, en va paraître par la suite de mon récit.

Un jour Mme la comtesse sa mère vint voir mon fils. Elle me le demanda. Je lui dis mes raisons pour le garder, et elle s’y rendit. Mais quelque temps après, elle revint à la charge : malheureusement mes amis avaient agité devant moi l’importante question, si je devais confier mon fils à cette dame ? Et ils s’étaient décidés pour l’affirmative. Je le confiai donc. Il se portait à merveille, et trois semaines après on vint m’annoncer sa mort. Edmond doute que cette mort soit vraie, moi, je désire qu’elle soit fausse : mais dans les deux cas, il est bien dur pour moi d’être privée de mon fils, et de perdre par sa mort, ou par sa soustraction l’espérance ! d’un mariage qui aurait porté la joie dans ma famille… Il est une chose que j’attends encore, pour, être entièrement convaincue de la mort de l’enfant : c’est le mariage du marquis, que Laure vient de m’annoncer. Si ce mariage s’accomplit, je n’aurai plus à douter de mon double malheur ; et comme il ne faut pas s’abandonner au désespoir, je saisirai les moyens de consolation que le sort, ou mes amis me présenteront.

Quant au conseiller, je n’y ai jamais sérieusement compté, depuis, qu’il connaît mon accident. Ainsi, je ne le regrette pas : on me marque aussi qu’il va se marier. Je lui souhaite bien du bonheur !

Edmond me tourmente beaucoup ! Ce pauvre frère, plus occupé de mes intérêts que des siens, est désolé de ce que mes deux mariages échouent. Mais je veux tâcher de le rendre plus raisonnable et moins ambitieux pour moi.

Il continue d’être fort lié avec le marquis, et je ne sais trop ce qu’il en résultera. Je me déguise un peu avec lui ; c’est-à-dire que je donne à mes chagrins bien réels, des causes. conformes aux idées qu’il a de la situation de mon cœur ; mais je me lasse de cette fausseté, toute obligeante qu’elle est, et je veux un de ces jours, le faire lire au fond de mon âme…

Il vient de me dire que le marquis est marié !… C’est avec une jeune personne de la première qualité, belle, riche… Tout est fini de ce côté-là ! mon cœur se gonfle… Ah ! j’ai perdu mon fils… Edmond va vous écrire. Il doit me montrer sa lettre…

Deux heures après.

La voilà. Je viens de la lire… Le marquis est marié ?... on l’a trompé, en lui faisant croire la mort de mon fils… je ne me trouve sensible, en ce moment, qu’à cette heureuse nouvelle ! je suis encore mère… mais je ne dois plus rien au marquis… il m’aime cependant… il fulmine de la tromperie, qu’on lui a faite !… il le feint peut-être… il ferait casser son mariage… s’il n’avait pas d’héritier… ce cruel homme veut me tenir toute ma vie en suspens !… Enfin la lettre d’Edmond vous apprendra des choses bien étranges, et m’apprend à moi-même que mon frère a pénétré mon secret. Mais je, ne l’avouerai que pour me venger du faible marquis, s’il m’aime, ou du perfide, s’il me trompe. Quant au conseiller, son mariage m’est absolument indifférent, surtout après l’heureuse assurance que je suis encore mère. Adieu, chère sœur. Je comptais faire ma lettré plus longue : mais je suis trop troublée.

P.-S. à Mme PARANGON. – Voilà bien des choses, ma généreuse et tendre amie, que j’ignorais au commencement de ma lettre ! Vous les voyez par celle qui est incluse dans la vôtre, Cependant, je ne vous copierai pas celle d’Edmond qui m’instruit : elle est en vérité singulière, mais lorsque je vous reverrai, je vous parlerai d’une visite que j’ai reçue d’un oncle du marquis. Il s’est presque mis à mes genoux, pour me prier d’engager son neveu à bien vivre avec sa femme ; il m’a dit aussi que sa passion pour moi avait des titres si respectables, qu’il n’avait osé la condamner, lorsqu’il lui en avait parlé, et qu’il avait feint, pour ne le pas heurter, de donner dans des maximes très criminelles, devant mon frère, mais qu’il les désavouait devant moi. Une réflexion me vient : si le marquis m’aime, comme il me le paraît, d’après la visite de son oncle, pourquoi n’a-t-il pas tenu plus ferme ! je crois qu’on m’a fait commettre une grande faute, en m’obligeant de lui marquer de la répugnance ! Si je lui avais parlé d’après mon cœur, il aurait été comblé ; jamais il n’eût épousé une autre femme ; il aurait décidé sa famille… Je suis trahie ! mais est-ce par le sort, ou par les hommes ?

Adieu, chère bonne amie ! mon fils existe, et j’ai encore un cœur.

Lettre 75. Gaudet, à Laure.

[Cet esprit tentateur conduit tout à la perdition.].

24 octobre.

Je viens d’ôter le dernier asile à la mariageomanie d’Ursule : j’ai parlé de façon au conseiller, sans paraître moins zélé pour Ursule et pour sa famille, que je l’en ai dégoûté. C’est à un souper chez M. de Ch*** : j’ai feint de boire un peu au-delà de la mesure de l’homme prudent ; et dans cette ivresse simulée j’ai divulgué, preuve en main, au moyen d’une certaine lettre qu’Ursule a écrite, certains secrets de cette belle. J’ai retiré adroitement ma lettre, après qu’on en a eu lu ce que je voulais. Le voilà marié de ce matin. Il épouse une coquette fieffée : cet homme a une étoile qui le domine furieusement !… Le pauvre homme aime encore Ursule, tout en fulminant contre elle ; et réellement il m’a fait pitié. Mais s’il m’avait importé que la sœur de mon amie se mariât, ç’aurait été au marquis, et non à ce petit robineau provincial. J’écrirai demain à Edmond, et je le renverrai aux détails que je te fais. Tu sais comme il faudra les rendre : ma lettre sera égarée, ou tout ce que tu voudras. Il était essentiel que je partisse ! La belle dame nouait l’intrigue, et le mariage s’accomplissait. Que de peines ! Le sort me doit un succès glorieux ; il ne me le donnera pas, je l’achète. Dès que je pourrai m’échapper d’ici, je retournerai où mon cœur et mes affaires m’appellent. Je ne crains pas grand-chose à présent du marquis. Que fera-t-il ? Il n’enlèvera plus ; et quand il le ferait ? Séduira-t-il ? je le voudrais. Entretiendra-t-il ? À la bonne heure. Il faut donner de la (…) à ce faquin de Lagouache, nous n’avons plus besoin de ce drôle-là. Commence à le détruire dans l’esprit de ta cousine. Les (…) ne sont bons à rien dans aucun cas ; à moins qu’il n’y ait encore une vertu bien raboteuse à aplanir.

P.-S. – Crois-tu que nous soyons soupçonnés ? Examine cela ; je t’envoie un brouillon de lettre que tu mettras au net, pour URSULE je le crois nécessaire, pour parer à tout.

Lettre 76. Laure, à Ursule.

[Elle lui fait des remontrances trompeuses.].

19 octobre.

Il y a de par le monde, cousine, des êtres singuliers, surtout parmi les jolies femmes, lorsqu’elles sont filles à marier ! J’en connais une qui est charmante ! C’est une grâce, une Hébé ; tu ne pourrais t’empêcher d’en convenir, si je la nommais : mais c’est bien la plus singulière petite créature qu’on puisse imaginer ! Oubliant qu’elle est faite pour être adorée, de divinité, elle vient de descendre au rang de simple mortelle, et c’est elle qui adore humblement une espèce de beau qui n’a pour lui que le suffrage de sa propre fatuité, joint à celui de sa très humble servante (car il serait peu exact de dire sa maîtresse). Tu ne serais pas capable d’une pareille inconséquence, toi, cousine ? tu sais trop ce que tu vaux pour cela. Mais je voudrais bien que tu connusses celle dont je parle ; tu lui dirais ton sentiments et je suis sûre qu’il aurait du poids sur son esprit ; il faut que je vous fasse faire connaissance ; j’aime beaucoup cette jolie personne, quoique très assurée que j’ai peu de crédit sur son esprit, car elle est passablement orgueilleuse, ou entêtée (ce qui, je crois, est synonyme) ; avec cela, elle me fait l’honneur de me croire fort inférieure à elle en esprit, en manières, en usage du monde, en capacité pour les bons conseils, autant qu’en charmes ; pour ce dernier point, je le lui passe, elle a raison. Je ne lui dispute qu’un article, parce que je le puis, sans mortifier sa vanité : c’est l’expérience ; je m’en crois beaucoup plus qu’elle ! Mais elle s’en consolera facilement, l’expérience ne va pas aux jolies femmes ; c’est quelquefois à leur égard un si vilain mot ! J’ai vu des filles qui s’en tenaient pour offensées comme de la plus grosse injure… Mais je reviens à l’Adonis. Je ne lui dispute pas non plus les grâces ; peut-être même lui supposerais-je de l’amour : car la jolie personne est faite pour en inspirer, fut-on homme-plante, homme-pierre ; je lui en supposerais, dis-je, si je ne croyais pas le cœur de ce beau garçon, si rempli de lui-même, que je regarde comme impossible qu’il puisse y loger des sentiments pour un autre objet, quelque aimable et quelque méritant qu’il fût. Il serait malheureux pour ma jeune amie, avec tous ses attraits et vingt ans, d’aller aimer sans l’être, elle qui a été si souvent adorée sans y répondre ! passe encore si elle avait la cinquantaine, et qu’elle eût mérité la colère de Vénus par une longue suite de cruautés, ou de perfidies ! Mais hélas ! elle est neuve la belle enfant, à un petit échec près que lui a fait éprouver un trait perfide décoché par, l’Amour. Car le petit Traître voyant bien qu’elle serait invulnérable, s’il l’attaquait de franc-jeu, s’est avisé de substituer la force à ses armes ordinaires, et ce Dieu si faible, à en juger par sa stature, qui n’emploie avec les victimes de sa déloyauté que la séduction du plaisir, s’est avisé d’en user avec elle comme un Hercule, ou comme un Grenadier, entré par la brèche, dans une ville prise d’assaut. Ah ! cela est fort mal de sa part !… Il paraît qu’il s’en repent aujourd’hui : mais qu’elle prenne garde ! ses douceurs sont plus dangereuses que ses violences, et je crains ici, pour elle, les premières bien davantage !

Je suis très parfaitement,

la simple et bonne LAURE.

Lettre 77. Réponse.

[URSULE avoue sa folle passion pour un vaurien.].

10 novembre.

C’en est trop cousine, et je me lasse d’être contrariée dans tous mes goûts. Je ne sais en vérité ce que tu as voulu dire ! Il est certain que M. Gaudet estime M. Lagouache, et que cet aimable jeune homme lui a paru digne des sentiments que j’ai pris pour lui. Ce n’est pas à moi, d’ailleurs, déshonorée par une violence, abandonnée ensuite de sang-froid, rejetée par une famille, à faire tant la renchérie. Je l’aime ; le bonheur m’attend avec lui : voilà mon dernier mot ; et si vous me contrariez, je suis ici ma maîtresse, je sais le parti qu’il me conviendra de prendre. Je suis réellement piquée ; et si je ne repoussais la pensée qui s’est déjà présentée deux fois, je te soupçonnerais de… ce que je ne veux pas écrire, mais que je te dirais fort bien.

Lettre 78. Réplique.

[Laure est parvenue à son but, d’entêter URSULE pour Lagouache.].

10 novembre.

Doucement ! Comme tu t’échauffes, avant d’être sûre qu’il est question de toi ! Mais supposons-le pour un instant. Eh mon Dieu ! aime ton, automate ! qui t’en empêche ? je t’ai dit mon avis : tu gardes le silence ; un quart d’heure après, tu parais furieuse !… Je t’écris en plaisantant : tu réponds par des soupçons… Je vous aime trop, pour me brouiller avec vous pour si peu de chose ! M. Lagouache ! ah ! c’est un parti, ça ! qu’Edmond sera content ! comme il s’honorera d’avoir pour beau-frère M. Lagouache ! Il le présentera partout, mais en lui recommandant de garder le silence : car entre nous, M. Lagouache est un sot, une vraie mâchoire. J’ai en vérité la plus mince opinion de ton goût depuis que tu t’es coiffée de ce faraud-là : car c’est un vrai faraud de faubourg. Tu étais en colère tout à l’heure : eh bien, moi, à présent, j’y suis dix fois plus que toi, et si M. Lagouache était là, je lui dirais ce que je t’écris à son sujet ; et s’il osait répliquer, un bon soufflet sur son stupide museau lui marquerait le cas que je fais de lui. Tu peux lui montrer ma lettre ! Mon Dieu montre-la-lui : tu m’obligeras. Va, si ton mariage a manqué, M. Gaudet s’en console : il a d’autres vues pour toi qu’il saura faire réussir, et qui seraient déjà remplies, si tu n’étais pas d’un bégueulisme provincial, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la bêtise. Je te parle franc – c’est que je suis franche, et que j’enrage de voir faire des sottises à une grande fille, qu’on mène comme une enfant, à qui l’on fait accroire tout ce qu’on veut, et qui ne voit que ce qu’on lui montre, en lui disant regarde ! oh ! que j’aurais honte de m’être enmourachée comme ça d’un nigaud, d’un balourd, d’un pleutre, d’un butor, d’un imbécile sans talent, sans fortune, d’un crâne sans cœur, sans âme, incapable de tout, hors du mal ! Si c’était Edmond, encore, encore ! mais un Lagouache ! fi, fi, donc !… Montre-lui ma lettre, je te le répète, et crois-moi jalouse après, si tu veux. Je te déclare que je préférerais cent fois N’èg’ret : juge d’après cela de mes tendres sentiments pour ta brute !… Je t’aime pourtant, puisque je t’écris ainsi.

Ta cousine Laurette.

Lettre 79. Ursule, à Lagouache.

[La voilà qui se montre folle et sans retenue.].

15 novembre.

Tout le monde est ici contre vous ; je vous reste seule ; mais je tiendrai bon contre tout le monde et surtout contre mon frère, quoique je l’aime tendrement. Je viens d’avoir avec lui une prise très violente à votre sujet. Tâchez de le gagner par les moyens les plus convenables : il est bon, et si vous lui montrez les bonnes qualités que je vous crois, vous vous en ferez un ami. Quant à mon cœur, soyez-en sûr ; il est à vous pour jamais ; et je ne vous en aurais pas accordé la plus forte preuve, si je n’avais une ferme résolution de devenir votre femme. C’est ma première faiblesse ; mais je ne m’en repentirai jamais puisqu’elle est une faveur de l’amour le plus tendre. Je dois écrire à mes parents, non pour avoir leur aveu, que peut-être ils refuseraient, mais je leur parlerai, dans ma lettre d’un établissement qui se présente pour moi. Nous nous servirons de leur consentement déjà donné dès qu’ils m’auront fait une réponse à peu près selon mes vues. Si tout s’oppose à mes désirs, vous savez ce que je vous ai promis ; je le tiendrai. Adieu, mon cher amour ; je n’aimerai jamais que toi.

P.-S. – Viens ce soir à minuit.

Lettre 80. Ursule, à Fanchon.

[Elle tâche de gagner ma femme par des discours trompeurs.].

20 novembre.

Grâces au ciel, ma chère sœur, après toutes mes peines, je respire enfin, puisque le marquis et le conseiller sont mariés tous deux ! je n’y pense plus. Il n’y avait pas que ces partis-là dans le monde ; peut-être n’est-ce pas en épousant des gens qui se croient au-dessus de nous qu’on peut espérer vivre heureux en ménage ; j’ai toujours ouï-dire que la douce égalité assortissait bien mieux. C’est le cas où je me trouve, et je t’avouerai que je préfère un mari auprès duquel je n’aurai pas toujours le rôle d’une obligée : il me semble qu’il n’y a rien de si fatigant, à la longue, que ce rôle-là, et, qu’il suffit seul pour rendre une femme très malheureuse. Je trouve ici un jeune peintre, ami de mon frère, estimable, rempli de belles qualités et de talents, auquel je désirerais de m’unir, si c’est, comme je le pense, le bon plaisir de nos chers père et mère. Il se nomme M. Lagouache, et il est de très bonne famille. Je te dirai que ma rupture avec le marquis ne les a pas brouillés, mon frère et lui ; loin de là, ils se voient tous les jours ; et comme mon frère demeure à l’étage au-dessus de moi, il ne s’en passe guère que je n’aie leur visite. Je me conforme à l’usage du grand monde, avec le marquis, et je lui parle comme s’il n’était rien arrivé entre nous. De son côté, il me débite des galanteries d’usage, et qui ne signifient rien ; je les reçois avec des expressions de la même valeur : mais comme il est le plus riche et le plus puissant, il s’avance quelquefois davantage, et il me disait un de ces jours : « Croyez, mademoiselle, que s’il avait dépendu de moi, vous seriez mon épouse, et que sans la tromperie qu’on m’a faite, en me persuadant la mort de mon fils, jamais je n’aurais eu la complaisance de me conformer aux vues de ma famille. Dans le fond, je sais tout ce que je vous dois : la moitié de ma fortune ne m’acquitterait pas avec vous, aussi, brûlé-je d’envie de faire pour vous tout ce qui dépendra de moi. Je voudrais que vous eussiez un carrosse, un domestique, une maison. Je puis, sans déranger mes, affaires, mettre à cet objet soixante mille francs par an, et vous m’obligeriez de prendre ce train de vie, qui vous convient, comme à la mère de mon fils. Car certainement, si je n’en ai pas d’autre, ou que mon épouse ne me donne que, des filles, il sera mon héritier, et j’aurai pour cet effet recours à la bonté, du prince. Il n’y aura aucun obstacle à craindre du côté de ma famille ; car mon père et mes deux oncles sont dans les mêmes sentiments ; je suis le dernier mâle de ma maison. Ainsi, je voudrais que vous prissiez dès à présent un ton, qui indiquât que la mère de mon fils est une femme du premier mérite. Votre beauté ne vous donnera que des admirateurs, et aucun détracteur, après vous avoir vue, n’osera ouvrir la bouche ; vous êtes si parfaite en appas et en grâces, que sans avoir les puissantes raisons que j’allègue, sans amour pour vous, sans désirer de retour de votre part, je vous offrirais encore les mêmes choses, pour mettre dans un jour digne d’elle une femme propre à faire l’ornement de la société, lorsqu’elle voudra s’y montrer. » Il fait plus : il me presse, il presse mon frère d’accepter ces propositions. Mais je ne vois pas que je doive le faire ; du moins jusqu’à ce qu’il y ait, lieu, de croire que le marquis n’aura pas d’autre fils. Car pour lors, comme il le dit, ce ne serait pas de lui que je ni pour lui que je brillerais tout, cela n’aurait, que mon fils pour objet. Un enfant de ce rang-là, s’il obtenait celui de son père, mériterait, exigerait même que sa mère eût un train convenable, et qu’elle ne demeurât pas dans une obscurité dont il aurait à rougir. Tout cela me met dans un furieux embarras ! D’un côté mon cœur me sollicite pour un établissement où je serai tranquille, mais privée de mon fils ; de l’autre, je vois l’aisance, une vie dissipée, bruyante même, qui n’est pas sans attrait, mais qui pourrait offrir un côté désavantageux aux yeux des critiques sévères. Je crois que pour éviter les dangers de toute espèce que je prévois, il vaudrait mieux me marier. Je te prie, chère sœur, d’en toucher un mot à nos bons père et mère, et de les engager à m’envoyer leur aveu, pour m’en servir, en cas d’un avantage réel à mon égard, et de l’avis de mes amis.

Lettre 81. Réponse.

[Ma femme expose les pressentiments de nos parents sur les malheurs qui menacent Ursule et Edmond.].

1er décembre.

Vos deux dernières lettres, chère sœur dont une m’est venue par renvoi de Mme Parangon, ont été vues de mon mari quoique ce ne fût pas mon intention. Je ne saurais que vous témoigner le plus grand chagrin de tout ce qui vous arrive ma très chère sœur, et de la tournure de vos affaires ; et il est certain que si ça venait à la connaissance de nos chers père et mère, ils en seraient bien marris ! mais nous comptons bien de le leur cacher, en leur lisant nous-mêmes les lettres, et passant tout ce qu’il y aurait de plus chagrinant : espérant qu’avant que tout ça se découvre à leurs yeux, il y aura quelque bonne nouvelle températive du mal par le bien. Et d’abord ils n’approuvent pas. votre inclination pour M. Lagouache, et ils en chargent mon mari de le marquer au cher frère Edmond, auquel ils enjoignent de s’y opposer en leur nom. Par ainsi, ma très chère bonne amie sœur, c’est une chose à quoi vous ne pouvez plus bonnement penser. Quant à l’égard de ce que vous me marquez de M. le marquis, ce sont là choses à quoi nous ne nous entendons aucunement mon mari ni moi ; si ce n’est que ça ne nous paraît pas bon ; et votre frère aîné a là-dessus des doutes qui le tourmentent jour et nuit, sans pourtant oser juger que ça soit mal. C’est ce qui fait qu’il écrit en grand attendrissement de cœur au cher frère Edmond ; car il l’a serré, et moi aussi, chère sœur ; et nous sommes comme en crainte tous deux de quelque grand malheur qui vous pourrait bien arriver à l’un ou à l’autre, ou à tous deux. Et je vous prie donc, chère bonne amie sœur, ainsi que le très cher frère Edmond, par la révérence que tous tant que nous sommes devons à la vieillesse de nos bons père et mère, de prendre bien garde à ne pas leur donner des chagrins qui deviendraient mortels à leur âge ; et tout au contraire, de ne chercher que ce qui peut les flatter et leur faire plaisir. Hier, chère sœur, notre bon père était debout sur la porte du jardin, rêveur et pensif ; et notre bonne mère le regardait. Et elle me dit : « Fanchon, votre père me paraît rêveur et pensif ; et si crois-je que je viens de voir une larme couler de ses yeux ? » Mon mari était là. À ce mot, il se lève et court à son père ; et le voyant ne se pas remuer, quoiqu’il s’approchât tout près, et que la larme coulait, il s’est tenu arrêté, attendant que son père lui parlât, allant, revenant et rôdant autour de lui. À la fin, il l’a vu, et il lui a dit : « Mon fils, en cette même place, je viens d’avoir en pensée qu’un malheur menaçait mes enfants qui sont à Paris. C’est un mot des lettres d’Ursule qui me l’a fait venir. Tu m’as lu qu’on lui offre soixante mille livres par année !… Ô mon fils ! il y a un nuage entre ces deux enfants-là et moi, qui me cache leur malheur arrivé, ou prêt à arriver. – Non, non, mon père, a dit Pierre, il n’y a que ce que je vous ai lu de vrai. Mais tu ne le saurais pas, mon Pierre ! – Si fait, mon père ; ou l’un ou l’autre écrivent, tantôt à ma femme, tantôt à moi. – Mon fils, vois cette place, elle me tire souvent des larmes ! c’est là où j’ai, il y a cinq ans, donné des instructions à ton frère, avant que de l’envoyer à la ville ; et c’est en la même place, que j’ai parlé à Ursule, un an après, lui recommandant la sagesse et l’honneur, avec la sainte crainte de Dieu. 0 mon fils ! ton frère et ta sœur ont-ils conservé l’honneur et la sagesse, avec la sainte crainte de Dieu !… Hélas ! hélas ! que je crains qu’en les voulant avancer, je ne les aie envoyés à leur perdition !… » Et ses larmes ont coulé. Mon mari l’a embrassé au milieu du corps, en lui disant : « Mon très honoré père, calmez vos paternelles douleurs ! Edmond est bon fils et bon frère, et il conduira la jeunesse d’Ursule ; et moi, de ma part, je vous promets de leur écrire tendrement, pour encore les y exhorter. Car vous savez, très cher père, que s’ils vous honorent, respectent et chérissent, comme auteur de leur vie, après Dieu, dont vous êtes le lieutenant à notre égard, ils m’aiment, moi, comme leur aîné, et votre lieutenant ; et jamais ni l’un ni l’autre ne m’a volontairement contristé ; car ils savent qu’ainsi que je respecte père et mère dans leurs saintes et respectables personnes, ainsi les aimé-je plus familièrement dans chacun et chacune de mes frères et sœurs, et surtout en eux deux, la paternelle et maternelle ressemblance. Par ainsi, très cher père ! accoisez-vous, et vivez en liesse au milieu de vos respectueux enfants. Pierre, a dit le vieillard, mes jours s’avancent, et je suis déjà au nombre des anciens : je ne demande qu’à descendre en paix dans le tombeau de mes pères, mais il m’était avis tout à l’heure que j’y descendrais avec amertume ! Dieu le détourne, mon père ! a crié votre frère aîné ; et ça ne sera ni par Edmond, ni par Ursule, ni par aucun de nous, très cher père ! » Et ils n’ont plus rien dit ; mais ils s’en sont venus à la maison, le fils soutenant son père, qui paraissait plus calme. Vous voyez par ce petit récit, ma très chère sœur, tout ce que vous pourriez donner de joie et de contentement à ce bon père, ainsi qu’à notre si bonne mère ! qui, tous les jours parle de vous, comme si elle n’avait que vous de fille. C’est, dit-elle, qu’elle voit les autres, et que ses yeux nous parlent ; mais qu’elle ne vous voit pas, et qu’il faut bien que sa langue fasse mention de vous, puisqu’elle ne vous voit, ni ne vous entend. Consultez-vous donc avec le cher frère Edmond, pour voir ce qui pourra être le mieux, afin de complaire aux chères personnes.

Lettre 82. Ursule, à Lagouache.

[Elle lui annonce qu’il n’est pas accepté de nos parents, et, qu’il peut l’enlever.].

12 décembre.

Le refus de mes parents est absolu, mon cher amour il faudra en venir à ce que nous avons projeté. Je ne suis inquiète que du chagrin que je vais causer à mon frère. Il faudra que je disparaisse seule, afin qu’on n’ait aucun soupçon à ton sujet : car mon frère est terrible dans ses premiers moments. Si je n’étais pas brouillée avec Laure, à cause de toi, j’aurais recours à elle : mais il n’y faut pas songer… J’aurais pourtant envie de la sonder adroitement, sans me découvrir. Je vais lui écrire. Il faudrait nous tenir à portée de donner de mes nouvelles à mon frère, si l’on voyait que cela fût nécessaire : car je le connais. Prépare tout : l’argent ne te manquera pas. Il n’y a qu’à louer dans la cité, chez cette femme de la rue du Haut-Moulin : c’est un quartier perdu, dont les rues sont un labyrinthe, où rien n’est de si aisé que de se dérober aux yeux des curieux, et des espions, si l’on est suivi. Tu vois, bon ami, combien tu m’es cher, puisque rien ne m’arrête : père, mère, frère (et tu sais ce que c’est qu’un frère comme Edmond !) je te sacrifie tout. On n’est pas digne d’aimer et de l’être s’il est quelque chose dans le cœur qui balance l’objet aimé. Il faut être tout à lui, et que notre vie, notre honneur ne nous soient pas plus chers, que son honneur et sa vie. C’est dans ces sentiments que je t’embrasse.

Adieu.

Lettre 83. La même, à Laure.

[Elle feint de lui demander conseil.].

Même jour.

Ma chère cousine j’ai si peu de rancune, surtout avec les personnes dont je sais que je suis aimée, autant que je les aime, que tu vas être mon conseil, en une circonstance bien scabreuse ! Il s’agit de mon mariage, avec ce M. Lagouache que tu n’aimes pas, et que j’aime beaucoup. Je pourrais profiter du consentement que j’ai ici, et c’est ce que je me propose : on fera casser le mariage après si l’on veut ; mais alors je n’en aurai pas moins le droit de vivre avec lui, et de le regarder comme mon véritable époux : tu sais que dans ces occasions, nous sommes aussi autorisées à marquer de l’attachement pour l’homme auquel nous nous sommes déjà données, qu’il nous est indécent de le faire dans une autre position. Parle-moi vrai, et sans aucune prévention : que me conseilles-tu ? Pèse, je t’en prie, les choses avec impartialité : j’aime, je suis aimée, les conditions sont égales. Je serai la bienfaitrice de mon mari. Or tu sais que dans ces occasions, l’autorité nous est entièrement dévolue ; et laisse-moi faire, je suis femme, et je ne céderai pas mes droits. Il y a trois mille ans, de compte fait, que les femmes plus riches que leurs maris, les font trembler ; je le lisais l’autre jour dans les Comédies de Plaute, qu’a si maussadement défigurées ce faquin de Gueudeville. Or, la comédie est la peinture des mœurs. Tu vois que je serai heureuse, beaucoup plus que si j’eusse épousé le marquis, le conseiller ?… J’attends bien sérieusement ton avis pour me décider.

Ta tendre amie cousine, URSULE R**.

Lettre 84. Réponse.

[Elle lui répond d’après les vues de Gaudet, qu’elle savait.].

Même jour.

J’irais t’embrasser, chère amie, au lieu de te répondre par écrit, si je n’étais pas retenue chez moi pour la maladie de ma mère : mais je ne veux pas que ma réponse en soit différée. Le parti de te marier, avec le consentement donné pour un autre est mauvais, absolument mauvais ; et pour te marquer qu’il n’y a aucune animosité dans ma façon de voir, je vais te donner un autre conseil, qui ne te flattera pas moins. Disparais avec Lagouache, et force ton frère à faire ton mariage, par cette démarche hardie ! surtout aie soin qu’il ne puisse pas douter que tu es avec lui, et que as tout accordé. Voilà mon avis. Je t’aime de tout mon cœur.

LAURE.

Lettre 85. Laure, à Gaudet.

[Cette lettre, par son langage, découvre la trame de Gaudet.].

13 décembre.

URSULE sort de chez moi. D’après un conseil que je lui avais donné par écrit, elle est venue me voir : elle va disparaître avec Lagouache ; n’est-ce pas ton avis ! Mais il me semble que cela pourrait nuire aux vues sur le marquis, et aux projets que tu formes ? Il est nécessaire que tu sois bientôt ici : car, à parler vrai, je ne vois pas la fin de tout cela. Elle en est folle, et je crois que tout est dit entre eux. N’était-ce pas là tout ce que tu prétendais ! Va, je te réponds qu’elle est aguerrie à présent, pour recevoir tes insinuations ! il ne s’agit plus que d’éteindre cette passion, ce qui, je crois, ne sera pas difficile. J’ai vu son automate ; il y travaille lui-même : car il la traite fort lestement ; mais l’expression est impropre, c’est grossièrement qu’il fallait dire. Elle en rit, et regarde cela comme des naïvetés charmantes. Il est avantageux qu’elle en rie ; car si elle les prenait sérieusement bien, elle serait plus éloignée de sa guérison ; mais elle les sent, puisqu’elle en rit, autant peut-être pour les excuser aux autres qu’à elle-même. Je deviens profonde, comme tu vois, depuis que tu m’as appris à chercher les causes de tout. Maman va mieux, sans être bien. Moi, je m’ennuie : les amis d’ici ne sont pas récréatifs, avec tout ce qu’il faudrait pour l’être. Edmond, par exemple, sera charmant, quand il n’aura plus d’inquiétudes pour sa sœur. Tire-le de ce mauvais pas. Réponse, et viens ; à moins que tu ne fusses aussitôt arrivé qu’une réponse.

Lettre 86. Réponse.

[Gaudet n’est pas toujours le maître d’arrêter, où il veut, le mal qu’il fait.].

20 décembre.

Je réponds, et j’arriverai dans peu. Il ne faut pas que l’escapade d’Ursule avec Lagouache s’effectue, mais qu’elle soit prête à s’effectuer, et qu’Edmond averti par toi, en empêche. Instruis-le par un mot d’écrit, à l’instant où Ursule sera sur le point de s’évader. Si c’était un enlèvement qui n’eût pas son aveu, à la bonne heure, cela ferait notre affaire dans un sens. Jusqu’à ce moment, tout va selon mes désirs ; mais voici la crise ! J’espère que tout ira bien. J’écris au marquis : cela vaut peut-être mieux que de lui parler, et je tâcherai de tirer parti de mon absence. Du côté de ce seigneur, à présent qu’il n’est plus question de mariage, un peu plus ou moins d’honnêteté, ou de vertu, comme tu voudras, n’est pas une chose à laquelle il regardera : pourvu que Lagouache soit expulsé, et qu’Ursule lui reste, il sera content. Or je connais Lagouache, et je suis sûr qu’il donnera dans le piège que je lui fais tendre par le marquis. J’écris aussi à Edmond, et tu feras rendre ces deux lettres, après les avoir lues.

P.-S. – Je travaille beaucoup ! j’ai de grands desseins, et je suis ici avec des hommes qui peuvent les faire réussir. Que de choses sur le tapis ! je souffre loin de vous tous, mais à peine ai-je le temps de sentir que je souffre.

Lettre 87. Gaudet, au Marquis de***.

[Il veut perdre Ursule tout à fait.].

Même jour.

Monsieur,

À l’instant où vous recevrez ma lettre, vous serez fort agité, sans doute, et vous croirez qu’Ursule est perdue ? C’est tout le contraire. Il n’est pas possible qu’une fille d’esprit comme elle supporte deux jours de suite le tête-à-tête d’un Lagouache, faraud du dernier ordre, brutal, et capable, au bout de vingt-quatre heures de la traiter en fille. Ursule est à vous, après cette escapade, si vous savez vous y prendre. Mon conseil serait qu’après avoir découvert la fugitive (ce qui ne sera pas difficile), vous la fissiez cacher avec son frère dans une pièce, d’où elle pourrait entendre la proposition suivante, faite par vous à Lagouache : « Ah ça, mon ami, tu sais que j’aime Ursule : il s’agit de me la céder, que ce soit entre nous une affaire de finances ? » Le sot vous répondra quelque bêtise, mais sûrement désagréable à Ursule que la bassesse révolte, parce qu’elle a l’âme haute et fière. S’il se fait ; valoir, et qu’il vous dise l’équivalent du mot de Pécour, serrez-lui le bouton, et vous verrez bientôt le plat personnage. en venir à tout ce que vous exigerez. Il faudra que la manière dont il vous cédera Ursule soit bien insultante pour elle. Quand tout cela sera fait, montrez les plus belles, les plus ; généreuses dispositions ; et vous aurez enfin à souhait une fille parfaite, autant que femme peut l’être. Vous savez nos conventions pour le frère ; c’est un jeune homme capable de tout : il faut le pousser. J’ai changé d’avis pour le militaire : cela aurait été bon, si vous eussiez fait la folie du mariage avec sa sœur ! il aurait bien fallu illustrer votre paysanne par ce brillant jeune homme ; car il aurait fait son chemin, je vous le jure ; mais le frère de votre maîtresse serait déplacé, où votre beau-frère aurait été vu de bon œil. Je pense à la robe. C’est une autre carrière qui a ses illustres, et surtout un pouvoir, qui m’a souvent tenté : cela est sans prétention, et il n’y aura pas de déboire à craindre.

Pour revenir à Lagouache, je lui écris, ainsi qu’à Edmond. Je ne veux rien laisser à faire au hasard, et j’ai pour maxime ce beau vers de Lucain, cité par Voltaire, comme valant seul un poème épique :

Nil actum reputans, si quid superesset agendum.

Nous voilà dans la crise : ne perdons pas courage ; quelques égratignures de plus que recevra la belle ne la déchireront pas.

je suis avec une respectueuse considération, monsieur le marquis,

Votre, etc.

P.-S. – Je ferai en sorte, au moyen de mes intelligences avec Marie, la nourrice, de prévenir tout ce qui pourrait blesser en rien votre délicatesse. Comptez là-dessus.

Lettre 88. Le même, à Edmond.

[Le corrupteur fait servir tout le monde à ses méchantes vues.].

Même jour.

Il est certain, mon ami, par ce que j’apprends ici, que ta sœur aime Lagouache : mais il ne l’est pas moins que tu dois être inébranlable dans ton opposition. Je sais que tes parents t’ont donné plein pouvoir à ce sujet, et que loin d’envoyer leur consentement, ils ont écrit tout le contraire : j’ai fait prendre des informations auprès de ton frère aîné. Pour que la défense soit plus efficace, notifie-la un peu plus fermement qu’à l’ordinaire : on dirait, quand tu parles à Ursule, que tu es un de ses adorateurs ! Si malgré tout cela, elle s’obstinait, et qu’il arrivât quelque chose de décisif, il faudrait employer le marquis pour avoir raison de ce Lagouache. Mon avis serait qu’on le tentât, Pour lui faire abandonner Ursule, et qu’elle fût témoin secret de cette lâcheté. Tu sens qu’après cela notre plan doit s’exécuter, afin d’ôter à ta sœur cette fureur du mariage, que vous avez tour à tour ; à moins que ce ne fût ton avis, qu’elle se mariât au premier venu.

La belle dame vit à Au** dans une retraite absolue : elle ne voit personne, pas même son mari (dit-on). Quant à lui, je le trouve très changé. On le dit atteint d’une maladie dangereuse. J’ai vu la petite Edmée-Colette à l’insu de sa mère : c’est une charmante enfant ! Si elle a le cœur fait comme tous les enfants d’amour, que de félicité elle promet à ses adorateurs futurs !… On ignore parfaitement le mystère de cette maternité, comme tu penses ! c’est la fille d’une amie de Paris, qu’on nomme Mme Monded ! ne connaîtrais-tu pas cette dame-là ? J’admire comment la prudente Parangon a risqué cet anagramme ! Mais voilà ce qu’on gagne à bien établir sa réputation d’abord : quelque méchant que soit le monde, il ne soupçonne jamais le mal, quand notre conduite, notre caractère ou nos discours n’en ont jamais donné l’idée. C’est une petite observation que j’ai faite quelquefois à nos belles calomniées, qui vont partout étalant leurs grandes douleurs. Je demandais un jour à la jolie Vill, avant sa petite vérole : « Mais d’où vient donc cet acharnement contre vous ! Car enfin, la beauté concilie les cœurs et ne les aliène pas ? – Vous vous trompez, me répondit-elle ; les femmes la jalousent, les hommes cherchent à l’humilier, parce qu’elle nous met trop au-dessus d’eux. J’ai même observé plus de joie sur le visage de certains hommes, lorsqu’on dénigrait devant eux une jolie femme, que sur celui des femmes elles-mêmes. – Cela est très bien vu, madame. Mais dites-moi, l’aventure avec M. D** est-elle vraie ? – Non certainement ! – Je le crois : mais n’avez-vous jamais été en tête à tête avec lui ? – Si, plusieurs fois. – Est-il vrai qu’un jour votre mari ait écouté à la porte, et qu’il soit rentré furieux ? – Oui : mais il avait tort. Un homme dit toujours des douceurs à une femme, et je ne pouvais en empêcher. – Est-il vrai qu’une autre fois, il vous pressait du genou en jouant, au point que la table fût prête à se renverser, et qu’une dame ayant levé le tapis… – Oui, mais tout cela prouve qu’il m’aime, et non que je l’écoute ? – Votre main était sous la table ? – Elle était sur mes genoux. – Ce n’est pas ce que dit la dame : mais qu’y faisait-elle, sur vos genoux ? les deux mains ont affaire sur la table quand on joue aux cartes ? Oh ! vous épiloguez sur tout ! – Vous voyez, madame, qu’on n’a point parlé sans en avoir sujet ; le sujet est faux, je le veux ; mais il a quelque apparence. Ne savez-vous pas, que Mme P****, qui est aujourd’hui déshonorée, n’en a pas fait davantage ? Son mari sortait, la laissant avec M. D-Mej ; il s’arrêta sur l’escalier ; il entendit au bout de trois minutes tomber la mule de sa femme, sur le parquet, comme si quelqu’un avait enlevé le corps à une certaine hauteur : il rentra, et avec la modération d’un mari indigné de se voir préférer un magot, il se contenta d’empêcher la conclusion. « Remettez-vous, monsieur, dit-il au galant : et vous, madame, soyez prudente. » Il fit ensuite sortir le galant, et ne dit pas un mot de plus à son épouse. Mais une malheureuse femme de chambre était témoin de la scène ; toute la ville l’a sue, et Mme P**** passe pour une (…). » Je reviens à la belle prude Mme Parangon : elle a eu la plus grande attention à ne jamais donner prise sur elle ; voilà pourquoi il n’y en a aucune. Contente, lorsqu’elle a eu dans sa maison son obscur Adonis, elle se livrait à la douceur de l’aimer, sans que personne en jasât, s’en doutât : eh ! qui se fût allé imaginer qu’un jeune paysan, sans usage du monde, dont le mérite, tout réel qu’il était, se cachait sous une grossière enveloppe, captivait la plus belle femme de la ville ? Celle qui fuyait tous les hommages, et même tous les hommes ? Une véritable passion, comme la sienne, est la sauvegarde la plus sûre de l’honneur, quand une femme a le bonheur d’avoir affaire à un jeune homme modeste… Je te sers à ton goût, en te parlant de la belle dame. Mais c’en est assez. Revenons à Ursule.

Tout ce qui se passe ne m’ôte aucune de mes idées pour l’avenir ; au contraire ; et s’il faut te parler vrai, je ne suis pas fâché que ta sœur use un peu son cœur c’est un état que celui de l’amour, par lequel il faut passer tôt ou tard c’est une douce erreur à vingt ans ; c’est une impardonnable folie à quarante. J’ai connu de ces dragons de vertu, qui tant qu’elles ont été aimables et jeunes, rebutaient tous les adorateurs : c’est qu’elles voyaient bien qu’il leur en reviendrait deux, pour un quelles renvoyaient, et elles se réservaient tout bas la liberté de choisir : mais quarante ans sont venus avec cette coquetterie ; les amants ont disparu ; il n’y a plus eu de choix à faire : alors, mes folles se sont éprises d’un jouvenceau, qui brûlait d’un feu de paille, qu’elles ont payé pour les tromper, et qui les a trompées. Si donc ta sœur n’a pas encore eu la petite vérole de l’amour, qu’elle l’aie : c’est mon avis.

P.-S. – Il reste entre les mains d’Ursule un certain consentement de tes parents, dont il faut te saisir par précaution.

Lettre 89. Le même, à Lagouache.

[Gaudet se sert aussi du fat qu’il méprise.].

Même jour.

Puisque vous avez le bonheur d’être aimé d’Ursule, monsieur, c’est la servir sans doute que d’entrer dans vos intérêts. Vous savez que j’y suis depuis longtemps : mais en cette occasion surtout, je dois vous en donner des preuves. Il s’agit de rendre heureuse la sœur de mon ami. Pour cela, il faut que vous la connaissiez parfaitement. Mlle Ursule est une fille haute, capricieuse, inconstante, et plus inconséquente encore. Il faut la mater pour son propre avantage, autant que pour le vôtre, et lui montrer ce que vous êtes, dès avant le mariage : car si vous attendiez après, et qu’elle se crût trompée, elle ne manquerait pas de moyens, pour secouer le joug, et de protections pour vous faire punir ; outre que moi-même je prendrais alors son parti contre vous. Songez donc à vous conformer à ce que je vous prescris. Si vous l’avez réellement subjuguée, elle ne vous en sera que plus acquise ; si vous n’avez fait sur elle qu’une impression légère, vous éviterez le malheur d’être un jour renfermé, dans le cas où vous viendriez à lui déplaire. L’intérêt que je prends à vous, m’engage à vous présenter les choses sous leur vrai point de vue. Je vous conseillerais de lui faire faire quelque démarche décisive, comme de quitter la maison de Mme Canon, pour aller avec vous : surtout disparaissez avec elle, pour qu’il n’y ait pas de doute ; ces démarches inconsidérées de sa part seront un jour des armes contre elle entre vos mains. Marquez-moi, et sur-le-champ, à quel point vous en êtes avec elle. Il ne serait pas mal non plus que vous écrivissiez une lettre adressée à elle, mais qui tombât en d’autres mains, comme dans celles de Mlle Laure, par laquelle vous paraîtriez vous faire presser au sujet de l’enlèvement, ou de la fuite, comme vous voudrez. J’espère que vous vous conformerez en tout aux avis de.

Votre affectionné.

P.-S. – Renvoyez-moi ma lettre. Le conseil que je vous donne est de la plus grande conséquence : soit de ma part, soit de celle d’Ursule. Vous connaissez ma prudence, et mon pouvoir.

Lettre 90. Ursule, à Lagouache.

[Elle lui donne rendez-vous pour l’enlever.].

Trouve-toi ce soir avec un carrosse à la porte, de la maison : je descendrai sans bruit, entre dix, onze heures, ou minuit ; mais sois prêt dès les dix heures. Mon frère s’est emparé, il n’y a qu’une heure, du consentement de mes parents, et il n’y a pas espérance de le ravoir de ses mains. Il y a toute apparence qu’il venait de recevoir une lettre, que je soupçonne de chez nous, de M. Gaudet, ou de Mme Parangon. Peut-être que demain il ne serait plus temps. J’emporterai avec moi ce que j’ai de plus précieux. Surtout ne manque pas !

À ce soir, mon ami.

Lettre 91. Réponse.

[Il répond d’après la lettre qu’il a reçue de Gaudet.].

Même jour.

Foin des fames depui que je te connes jé plu de cassetete qu’an toute ma vie vla quinz jour que tu me tourmente pour tanlevé ma foi anleve toi toi maime jé bel afaire dalé me faire des affaires acose de toi i lais vrai que je teme mes on a bo emer les jans cant ilia du risque serviteur inci giré si je peu ou sinon je niré pa ces bin drol qui falle faire tout ce que tu veu i fot faire oci un peu ce que je veu moi é jespaire que tu le fera cant nou ceron marié mes tais si joli qui fo bien te pardoné inci giré a leure dite mes ne me fet pas croqué le marmo pandan deuz heures o moins je t’embrasse.

LAGOUACHE.

P.-S. – De Laure, à laquelle cette lettre fut remise :

Je viens à l’instant de recevoir une lettre de M. Lagouache, qui m’est adressée, sous enveloppe, pour que je te la fasse parvenir, chère cousine : je l’ai copiée exactement dans sa belle orthographe, car je garde l’original, pour le montrer à M. Gaudet, et le faire rougir de son protégé. Je te demande pardon de cette petite liberté : mais il y a en vérité pour rire de ton choix ! ton goût pour les beaux esprits, est décidé ; te voilà Ninon ! Adieu. Tu me feras savoir de tes nouvelles, j’espère ? Je garde tous les secrets qu’on me confie ; je divulgue tous ceux que j’attrape.

Lettre 92. Lagouache, à Pastourel, son ami.

[Il montre sa bassesse et sa poltronnerie.].

Même jour.

Ma foi cet a se soir que je la quiens com sa sera la nuit é con ne set pas se qui peut arriver trouve toi pas loin de sa porte pour que cil arivet queq chose jus quecun pour me secouri car voi tu ge ne me fi o fames que de la bonne sorte é puis son frere qui ais une lame dame i fot prande garde un peu a soi dan les cas com celui ou me voila i fodra avoir ave toi cin ou si de nos camarade je vous dedommageré de tout sa un queq jour je sui ben faché que tu naye pas été che toi je tores dit ben dote chose car je ne suis pas san zavoir de linquiétud o sujet de ce que tu me marquede Mr Godai qui ais un hom qui a lais bras lon gai peur qui gniait queq finece caché ladsous il y a oci le marqui de *** par tout sa i fo que mais bons zamis se trouve a porté de me secouri can ca cera fai ma foi vog la galair tan quel tan quel e vog la galair tan quel pourra voger la fill est riche queq j risque don.

LAGOUACHE.

Lettre 93. Laure, à Gaudet.

[On voit qu’elle ne sait pas tous les desseins du corrupteur.].

20 décembre.

C’est fait ; ils sont ensemble d’hier : je le tiens de Lagouache ; ils ont pris un appartement dans une maison borgne d’une très vilaine rue de la Cité. La cachette est excellente ! on n’irait jamais les chercher là : mais j’y pourvoirai. Pars, ou dirige ma conduite. Ton silence me laissera maîtresse d’agir à ma tête ; et tu vois d’ici, que je ne tarderai pas à les découvrir à Edmond. Il est furieux. C’est un excès de colère, d’emportement !… Je crains fort pour Lagouache. Le marquis est dans une inquiétude !… Il ne sait que penser de cette démarche. Je lui ai dit que je ne croyais pas que les deux fugitifs fussent ensemble qu’Ursule n’ayant pour but que de forcer ses parents à consentir à son mariage, elle prenait sûrement toutes les précautions possibles, pour n’avoir rien à se reprocher du côté de la conduite. J’ai dit ce que la folle aurait dû faire. Voilà donc comme sont les filles, quand la passion les aveugle, et qu’elles ne peuvent plus se dire : « Jamais un homme ne m’a touchée ! » C’est comme moi (car on peut se citer) ; aurais-je pu me résoudre jamais à écouter les vœux d’un certain homme, tout aimable qu’il est, sans… À propos, cet accident me délivre d’une grande attaque, et l’homme dont je parlais, d’un rival dangereux ! Ces jours passés, Edmond m’en contait, mais très vivement, et en vérité il faut être fidèle, comme je la suis, n’ayant, plus rien qui me retienne d’un autre côté, pour être demeurée cruelle !… Je crois qu’un homme prudent ne doit jamais faire un esprit fort de sa femme ou de sa maîtresse, s’il veut qu’elle ne le trompe pas : c’est un avis que je donne à l’homme en question. S’il faut un frein aux hommes, il en faudrait dix aux femmes ; je l’ai déjà senti, et Ursule me le prouve.

Lettre 94. Ursule, à Laure.

[La pauvre infortunée s’en étant allée avec Lagouache, elle en est punie par ce fat lui-même, d’après les conseils de Gaudet.].

25 décembre.

On ne m’a remis ton apostille, et ta copie de lettre, qu’à l’instant où je sortais de chez Mme Canon pour n’y plus rentrer. J’ai serré ta lettre, ne pouvant la lire, et je ne l’ai ouverte qu’ici. Je l’ai d’abord regardée comme un jeu de ton esprit, et je n’y ai pas fait grande attention. C’était à tort : quelques jours passés avec Lagouache, m’ont fait voir que tu m’écrivais ce que tu penses, et par malheur, la vérité. Mon dessein est de mettre fin à l’inquiétude cruelle où je sais qu’est mon frère ; tâche de le prévenir, et de l’engager à me recevoir avec douceur : c’est tout ce que je lui demande. Mais ne lui montre pas cette lettre ; je l’exige absolument de ton amitié.

Samedi (19), je partis comme tu le sais vers les onze heures, à l’instant où je savais que Mme Canon et Fanchette devaient être au lit. Je m’en assurai cependant, et je vis la chambre de la bonne dame sans lumière. Pour Fanchette, elle dormait, et je la baisai sans l’éveiller. Je descendis en tâtonnant, et je toussai, quand je fus à la porte de la rue. M. Lagouache m’attendait en fiacre, à vingt pas, avec Marie, la nourrice de mon fils, qu’on m’avait rendue à la prétendus mort de l’enfant, et que j’ai retenue pour me servir. Il était fort maussade. Je l’avais fait geler, disait-il, pendant une heure. Ses plaintes étaient si grossières, son action, en m’aidant à monter, me parut si brutale, que j’étais presque tentée de rentrer. Eh ! plût à Dieu ! Je ne sais quoi m’a retenue. Nous arrivâmes dans notre logement. Le souper était prêt : mais comme j’avais été obligée de me mettre à table avec Mme Canon, et Mlle Fanchette, je ne pus manger. Il voulait m’y forcer, et me fit cent contes, tous plus sots les uns que les autres. Il alla jusqu’à me dire en ricanant, que c’était… l’envie d’être au lit. Ce mot me fit lui lancer un regard… qui l’interdit. Il se mit à ricaner encore, en me demandant si l’on ne pouvait pas badiner avec sa petite femme ? je me calmai, bien résolue de me venger de ses propos. Je quittai la table avant lui, et m’enfermai dans ma chambre. Il eût l’indécence de rester jusqu’à trois heures, à me prier, à me presser, je crois même qu’il lui échappa quelques menaces. Je tins bon. Le lendemain monsieur me bouda. Je le laissai faire. Le soir, je m’enfermai comme la veille. Il jura très fort, s’emporta, et me cria qu’il allait mettre la porte en dedans. Il y frappa en effet, avec une espèce de gros marteau, si longtemps, et si fort, que les voisins sont accourus. Il leur a dit que sa femme ne voulait pas le recevoir auprès d’elle depuis plusieurs jours, et qu’il voulait enfoncer la porte, non pour la maltraiter, mais pour la caresser. Voyant qu’il y avait là du monde, et tous des inconnus, je suis sortie. Il est veau m’embrasser : tout le monde s’est mis à rire, et s’est retiré en riant ; on nous a souhaité le bonsoir, en nous disant qu’un aussi beau couple que nous le faisions, ne devait pas avoir de différend. Il s’est donc trouvé dans ma chambre malgré moi. Je lui ai signifié que je voulais être seule. Alors M. Lagouache a changé de ton, et m’a signifié à son tour qu’il prétendait rester, que j’étais à lui, que je m’étais donnée, et qu’il n’y avait rien de si beau que le don. En même temps il est venu pour se familiariser au dernier point : car il a voulu mettre une main sur ma gorge. Je lui ai appliqué un soufflet. Il a porté sa main sur sa joue, en lâchant ce mot grossier, dont les ss sifflantes écorchent les oreilles d’une femme honnête. Il s’est tenu tranquille un moment. Mais à l’instant où je ne m’y attendais pas, il s’est jeté sur moi. Je me suis défendue de toutes mes forces, et j’ai appelé ma domestique à mon secours. Il lui a déclaré que si elle approchait, il lui… du pied dans le… Ces brutales expressions ont achevé de me mettre en fureur : je ne l’ai plus ménagé. Il a été obligé de me laisser. Je lui ai ordonné de sortir. « Ordonne ! – Oui, je vous ordonne dé sortir de ma chambre. – Non pardieu ! que je ne t’aie eue à mon plaisir. – Vous ! jamais. – Ah ! si, mignonne, si ; tu mettras de l’eau dans ton vin : car je te jure que je ne quitte pas d’ici que ça ne soit. – Tu sortiras, à l’instant, lui ai-je dit… Marie, allez chercher mon frère, rue …, et dites-lui de venir sur-le-champ à mon secours. – Si tu sors, Marie (a-t-il dit en la retenant par la jupe) je t’écrase. – Allez, obéissez-moi ; je suis votre maîtresse. – Et moi ton maître… – Ma chère Marie, partez, je vous en prie ! je reconnaîtrai ce service. – Et moi aussi : car si tu bouges, au premier pas, un de ces chenets t’arrêtera court, en te fendant la cervelle. – Sortez de ma chambre, monsieur ! – Je suis chez moi, en étant chez vous, et j’y resterai. – Mais vous n’êtes pas encore mon mari. – Si je ne suis pas chez ma femme, je suis chez ma … (le plus vilain mot est sorti de sa bouche), et mes droits sont les mêmes. » Je me suis mise à pleurer. Il est resté tranquille, étendu dans un fauteuil, feignant de s’endormir. J’étais au désespoir. J’ai été auprès de Marie, et je lui ai parlé fort bas, pour l’engager à se réunir à moi. « Ô madame ! il me tuerait : il a des yeux qui m’ont fait peur ! Oh ! le vilain ogre ! si vous n’êtes pas sa femme encore, ne la devenez jamais, je vous en prie ! – Il faut absolument ma chère Marie, que tu m’aides à le mettre hors de ma chambre ; tu n’en seras pas fâchée ; je te garderai avec moi. » Et je l’ai embrassée, pour l’y engager. Nous sommes venues tout doucement derrière l’ogre (comme l’appelait Marie), nous nous sommes jetées sur lui ensemble et quoiqu’il ne dormît pas, nous l’avons si bien contenu, que nous l’avons mis dehors. Nous avons fermé la porte sur nous, et nous nous sommes mises au lit ensemble, malgré le vacarme qu’il a fait à la porte, le reste de la nuit. Au jour, il s’est couché. Et comme ma chambre a une sortie sur l’escalier, nous avons fait notre déjeuner et nous avons passé la moitié de la journée fort tranquillement. À dîner, Marie lui a été mettre le couvert pour lui seul dans sa chambre. Il a voulu la maltraiter ; mais cette fille, que j’avais aguerrie, lui a tenu tête, et lui a déclaré, que s’il osait la frapper, elle lui fendrait le crâne avec une bouteille. Elle l’a contenu par là, et il a été forcé de dîner seul.

C’était lundi. Le reste du jour et la nuit suivante, il est resté tranquille. Le mardi matin, je l’ai entendu soupirer et gémir dans sa chambre, jusqu’à l’heure du déjeuner. Il m’a fait demander humblement par Marie, la permission de déjeuner avec moi. J’ai cru devoir y consentir. Il s’est fort bien comporté jusqu’à dîner. Nous nous sommes mis à table ensemble. En finissant, il m’a proposé une partie de trictrac, que j’ai acceptée. Nous avons causé ensuite. Il m’a demandé pardon de ses torts, et j’ai pensé que je pouvais l’accorder. Comme nous allions nous mettre à table pour souper, il est entré chez nous une voisine fort aimable avec son mari. Je les ai reçus poliment.

Lagouache, sans m’en demander avis, les a priés de souper avec nous. Ils ont accepté, en disant qu’ils brûlaient d’envie de faire notre connaissance. La gaieté a régné à table : les propos ont été fort libres, de la part des convives, et de Lagouache qui les aime. J’étais surprise par intervalles, d’entendre sortir certains mots des halles de la bouche d’une femme jeune, jolie, et qui paraissait assez bien élevée. En quittant la table, on s’est mis à faire des folies : la voisine a embrassé fort librement son mari ; elle voulait que j’en agisse de même avec le mien : « Ah ça, madame la prude (m’a-t-elle dit), je vous avertis que je ne sors pas de chez vous, que je ne vous voie au lit avec ce cher époux ; et je vous avoue tout uniment que c’est à sa prière, que nous sommes venus souper ici ce soir pour cimenter votre réconciliation. Allons, point de bégueulerie ; je le veux et ça sera. » J’ai voulu parler. Elle m’a fermé la bouche. J’ai compris alors la raison de l’apparente tranquillité de Lagouache : il avait agi par les conseils de cette femme, à laquelle sans doute il avait fait une demi-confidence, en nous donnant pour mariés ; j’ai cru qu’il fallait cesser de rire : j’ai pris un ton sérieux, en disant à la dame voisine que j’avais des raisons importantes. « Comment ! comment ! est-ce qu’il aurait… (je n’ose écrire une expression aussi libre et aussi grossière.) Ah ! dans ce cas-là, c’est autre chose, et je ne dis plus rien ! – Eh non, madame, a dit Lagouache en riant d’une manière qui, pour la première fois, me l’a fait paraître sot, je me porte aussi bien que vous. – Mais que veut donc dire madame ? Elle m’en veut, pour un badinage qui m’est échappé le soir de notre arrivée ici ; elle ne saurait me le pardonner. Je vais vous le dire à l’oreille. » Et il le lui a dit sans doute. « Quoi ! ce n’est que ça ! Ah ! tu es une franche bégueule, madame Lagouache ! si je me fâchais pour ça ! – Chacun a son humeur, madame, ai-je dit fort sèchement : moi cela me fâche beaucoup ! Et il faut que monsieur ait la bonté de laisser calmer mon ressentiment, avant qu’il soit question de réconciliation entre nous. » Le mari n’avait encore rien dit que de général. Il a pris mon parti, et soutenu vivement à sa femme, qu’elle serait fâchée, s’il lui avait tenu un pareil propos. Elle a assuré d’abord le contraire ; mais à la elle s’est rendue, en disant que cela était vrai : mais qu’il ne fallait pas en convenir devant moi, parce que cela m’autorisait dans ma bouderie. Et elle a continué de protester qu’elle ne sortirait pas que nous ne fussions ensemble au lit, M. Lagouache et moi. Son mari, qui me parait un homme de bon sens, a voulu l’emmener elle s’est fâchée très sérieusement contre lui, et a continué de me ; persécuter, jusqu’à ce que, je me sois fâchée à mon tour, et que je l’aie renvoyée très mécontente de moi. Lagouache a été obligé de sortir avec elle, et il l’a fait pour montrer sa douceur à nos voisins. Lorsqu’il a été parti, j’ai dit à Marie que je voyais, bien que cette femme était gagnée par monsieur ; que je la priais d’aller aux écoutes, pour savoir s’il n’y avait pas quelque dessous de carte qu’il m’importait de connaître. Elle est montée doucement, et elle a entendu le mari et la femme qui se querellaient. « Que savez-vous, des, raisons de cette jeune dame, disait le mari : peut-être est-ce une fille de famille, car elle en a l’air, qui ne s’est laissée enlever qu’à condition d’un prompt mariage, ou d’être respectée jusqu’à ce qu’il se fasse, et que ce jeune homme-ci veut abuser de sa situation ? – Ah ! si je le savais, a dit la femme, je serais la première à la soutenir ! – Sois-en sûre, ma femme : je sais que malgré certaines expressions libres, que tu tiens de ta mère, tu as l’âme honnête et le cœur excellent ; étudie un peu ces jeunes gens-ci, avant de te décider pour ou contre lorsque tu seras sûre, je trouverai bon tout ce que tu feras, et tout ce que tu diras. » La femme a répondu à son mari qu’il avait raison, et ils se sont réconciliés.

Mercredi matin, Lagouache était furieux contre moi. Il a demandé à déjeuner ensemble. Je m’y suis prêtée. Il a gardé un morne silence, qui m’effrayait, et j’ai commencé à me repentir sérieusement de m’être mise à la merci d’un tel homme… Ma chère Laure, je te l’avoue, j’ai eu une faiblesse avec lui, mais dans ma position actuelle, j’aimerais mieux mourir… Il s’en est allé après le déjeuner. Nous avons dîné et soupé à la même table. Le lendemain jeudi, même conduite, si ce n’est que nous avons dîné chez nos voisins. On est veau jouer, chez nous jusqu’au souper. On a repris le jeu après avoir quitté la table, jusqu’à la messe de minuit, où j’avais des raisons de ne pas aller. Lagouache a feint de se trouver incommodé ; sans doute pour se donner un prétexte de ne pas accompagner nos voisins : je n’ai eu aucun soupçon, croyant sentir ses motifs ; il a demandé la permission de se retirer dans sa chambre, pour aller se mettre au lit. J’ai voulu aussitôt quitter le jeu. Il m’a priée instamment de n’en rien faire, et de continuer à m’amuser, Nos voisins ont eu la discrétion de se retirer dès que le tour a été achevée je suis rentrée dans ma chambre, et je me suis mise au lit avec, Marie. J’étais à peine endormie, que j’ai entendu quelque mouvement, qui m’a éveillée, c’était Marie, qui se remuait, se retournait. Je lui ai demandé ce qu’elle avait, et pourquoi elle m’empêchait de dormir ! « Vous dormiez donc, madame ? – Belle demande ! Allons, tâchez de vous tenir tranquille. – Mais c’est vous qui avez commencé. » Je n’ai rien compris à cela, et nous avons tâché toutes deux de retrouver le sommeil : je n’ai pu y parvenir ; et Marie, de son côté, n’y ayant pas plus réussi que moi, ou peut-être voulant s’assurer de quelque chose, elle a feint de dormir profondément : ce qu’on entendait à sa respiration forte. Au bout d’une heure environ, j’ai senti Marie, qui cherchait mes mains : elle a les trouvées toutes deux, dans une position qui lui a fait voir que je ne l’avais pas touchée. Elle s’en est assurée encore ; et ne pouvant plus douter, elle m’a donné de petits coups pour m’éveiller. »Que voulez-vous, lui ai-je dit ? – Madame, a-t-elle répondu fort bas, monsieur est ici : voyez ce que vous voulez faire ? – Restez à côté de moi, quelque chose qui arrive. – Mais c’est, madame, qu’il me fait des choses…, J’ai compris ce qu’elle voulait dire, et je lui ai fait prendre certaines précautions, que j’ai aussi employées pour moi-même. Nous sommes restées ainsi tranquilles, sans oser nous endormir : causant ensemble, de choses indifférentes. À minuit, à l’instant, où l’on a entendu tout le monde partir pour aller à la messe, Lagouache, qui se tenait caché dans la ruelle de mon lit, est venu se jeter sur moi, repoussant Marie si rudement, qu’il l’a fait tomber à terre : surprise et sans défense, j’allais être la victime de sa brutalité, car il était parvenu à me couvrir la bouche. Marie n’osait crier ; cependant, je tâchais de l’encourager à ma défense par des mots inarticulés. Elle m’a comprise, et par ses efforts, elle est parvenue à me dégager. J’ai sauté hors du lit, et prenant mes habits avec moi, je me suis enfermée dans mon cabinet, où ma première pensée a été de m’habiller promptement. Je l’étais à demi, lorsque j’ai fait attention aux cris étouffés de Marie, car auparavant, je pensais que c’était une querelle entre elle et Lagouache ; cette pauvre fille était nue ; elle est jeune, et assez jolie : le malheureux, qu’elle tenait embrassé, pour me donner le moyen de m’échapper, la trouvant à sa portée, parce qu’elle ne soupçonnait pas son dessein, a tourné sa rage contre elle… et elle a été la victime de son zèle pour sa maîtresse… Je suis accourue à son secours. Mais… il n’était plus temps. J’ai vu M. Lagouache, fier de son indignité, se retirer, en disant qu’elle venait de payer pour moi. Ce trait est infâme, et je ne saurais dire combien je suis peinée d’avoir pris à mon service cette pauvre fille, déjà trompée par les hommes, pour lui causer un second embarras, qui achèvera peut-être de la perdre. Car ne nous flattons pas, ma cousine ; quand les filles ont éprouvé ce cruel affront, elles n’ont plus la même délicatesse, ni la même vertu, si elles en conservent encore. J’ai tâché de, consoler Marie. Mais, elle est au désespoir, et depuis ce moment je ne puis parvenir à la calmer. Lagouache a osé paraître devant moi. Je l’ai traité comme il le méritait. Il s’est mis à ricaner. Je l’aurais souffleté, s’il avait été à portée de ma main, ou que je n’eusse pas craint de me donner l’air d’être sa femme, en lui sautant au visage. J’ai pris ma résolution de le quitter ce soir : il est moins sur nos pas depuis son infamie ; je prépare nos paquets, et je n’attends que ta réponse. Je t’envoie Marie, tandis qu’il est sorti, à la brune, enveloppé dans son manteau. Tâche qu’il ne me retrouve pas ici.

À ce soir, chère Laure.

Lettre 95. Laure, à Gaudet.

[Comme elle emporte tout, et laisse Lagouache avec les quatre murs.].

Ursule est chez moi. La voilà quitte de son enlèvement dont je t’envoie la relation, et de son Lagouache. Elle s’est comportée en Lucrèce ! Nous sommes dans l’incertitude sur la manière dont elle doit se remontrer à son frère. Marque-nous ton avis.

Je ne doute pas qu’Edmond ne t’ait instruit de son malheur (car c’est ainsi qu’il appelle l’escapade d’Ursule) ; si tu ne lui as pas encore fait réponse, mon sentiment serait que tu le badinasses un peu : tu te justifieras toujours bien, en lui montrant ma lettre, à ton retour ici. Je vais à présent reprendre la suite du récit, où Ursule l’a laissé, dans sa relation.

Au lieu de lui répondre, et pour ne rien donner au hasard, pensant qu’elle avait assez souffert pour être dégoûtée de son Lagouache, j’accompagnai la pauvre Marie, qui de son côté me priait à mains jointes de venir délivrer sa maîtresse. Cette fille joue fort bien son personnage, et elle ne commet en rien les secrets que tu lui as confiés. Tu fais des héroïnes de toutes tes élèves !… J’aurais bien laissé Ursule quelques jours de plus avec son automate, qui en agit si bien ; mais je craignais une réconciliation, si j’avais fait la difficile pour la recevoir. Je suis arrivée avant le retour de Lagouache. Et vite j’ai fait monter Ursule en voiture, avec les effets transportables ; elle n’en avait pas beaucoup ; et je l’ai fait partir. Je suis demeurée pour le reste, avec Marie, que j’ai envoyée me chercher une autre voiture et un tapissier. Nous avons tout ôté. Ceci n’était pas de concert avec Ursule ; elle comptait que je laisserais les meubles à Lagouache ; d’autant que cela est de peu de valeur : mais je voulais me donner le plaisir, s’il revenait tard, de ne rien trouver. J’ai été secondée par son mauvais génie : tout était chez le tapissier, qui demeure dans la même maison, quand mon rustre est arrivé. Nous étions déjà dans la voiture, Marie et moi. Il est rentré. Nous avons levé les portières, nous avons fait éloigner notre fiacre de quelque cinquante pas ; ensuite, je suis descendue, et j’ai été dans la maison. Lagouache essayait ses clefs, qui n’ouvraient pas ; j’avais fait ôter les serrures de sûreté ; il n’y avait plus que celles de la maison. Enfin, il en a trouvé les clefs apparemment ; car il a ouvert. Il jurait comme un charretier, et se servait d’expressions fort malhonnêtes contre Ursule et contre sa domestique. En entrant, il n’y voyait pas : les chambres vides rendaient sa voix plus sonore, et ses cris étaient divertissants. Enfin il est monté chez ses voisins. Je riais comme une folle, en retenant les éclats de mon mieux. Il est revenu avec de la lumière ; son entrée, en ne voyant que les quatre murs, a été un coup de théâtre. Il a appelé ses voisins. Ils sont accourus : « – Voyez ?… tout est nu !… Elle a tout enlevé !… – Nous n’avons rien entendu ! » je crois bien ! je les avais prévenus de tout, en leur racontant au vrai l’histoire d’Ursule, qu’ils ne doivent plus revoir : ma mise, mon air… distingué, j’hésitais à l’écrire, leur ont imposé ; ils m’ont crue (comme c’est la vérité), une parente sensée qui venait au secours d’une étourdie, et m’ont promis le secret. Oh ! comme ce vilain Lagouache a juré !… J’écoutais tout cela. Il a visité l’appartement, où je n’avais pas laissé une chaise. Il s’embrasait ; il marchait ; il jetait au Ciel des regards de joueur qui perd ; il tapait du pied ; enfin, il faisait tant de grimaces et de contorsions, que j’ai éclaté de rire, en m’enfuyant. Il m’a entendue, et a voulu courir après moi. Mais j’ai regagné mon fiacre, qui est parti sur-le-champ. Je suis venue rendre tout cela fidèlement à Ursule, qui a plié les épaules. Nous sommes ensuite convenues qu’elle paraîtrait n’avoir quitté sa retraite que pour calmer l’inquiétude de son frère. Ce ne sera pas tout à fait mentir ; elle est très affectée de la peine qu’elle lui cause ; et je crois qu’il est bon qu’il ait d’elle cette idée.

Prompte réponse ; sinon je fais à ma tête, et je rends Ursule à son frère après-demain, dès que l’heure des lettres sera passée.

Lettre 96. Réponse.

[Tortueux serpent ! que de ruses pour perdre celle qui l’est déjà !].

Le projet d’Ursule de revenir à son frère, comme par inquiétude, et par amitié pour lui, me paraît bon ! Ce que tu me marques sur la façon de lui écrire, est excellent, et je m’y conforme. La relation d’Ursule est singulière, et absolument différente de ce que j’aurais imaginé ! c’est une pièce curieuse, et qui pourra nous servir, en retranchant l’aveu qu’elle t’y fait. Permets cependant que je révoque en doute sa sincérité : si j’avais ici Marie, il se pourrait qu’elle me dit que la nouvelle Lucrèce n’a pas été traitée différemment de l’ancienne. C’est ce qu’il est important d’approfondir, et tu peux y travailler en m’attendant, car je partirai sous peu de jours. D’après tes découvertes affirmatives de mes soupçons, tu pourras parler librement du marquis, et conseiller adroitement d’accepter ses offres. Si au contraire la conduite a été conforme à la relation, il faudra m’attendre.

J’ai vu la belle Parangon, après l’escapade d’Ursule : son étonnement, à cette nouvelle, m’a infiniment amusé. Il aurait fallu la voir chercher à lire dans mes yeux, si je disais la vérité. Je lui ai laissé la petite satisfaction de douter ; j’ai feint d’être interdit, de n’être pas bien sûr ; et quand je l’ai vue demi-rassurée, je suis sorti, comme pour aller chercher la lettre. Je n’avais pas dit que c’était d’Edmond. Je l’ai présentée ouverte. Elle a rougi, en voyant l’écriture. « C’est de mon cousin ! – De lui-même. – Et fait-il ?… – Lisez, belle dame. » Elle a lu. Dès le premier mot elle a rougi ; elle a chancelé, après avoir lu quelques lignes, lorsqu’il a été question du marquis sans doute. Elle s’est assise tremblante. La suite la remettait un peu, quand un mot de la marquise de***, qu’Edmond a placé à la fin de sa lettre, lui a rendu toute sa couleur. Elle s’est levée, et me l’a rendue assez majestueusement, en me disant Vous, devez triompher ! – Moi ! madame ! des malheurs de mon ami ! – Ils sont l’effet de vos conseils. – À moi, qui suis ici ! – Ah Dieu ! s’est-elle écriée, est-il possible ! et le frère et la sœur !… J’irai à Paris, monsieur ; j’irai au secours de mon amie, et je l’arracherai à sa perte. » Elle s’est retirée dans son cabinet, en achevant ces mots, et m’a laissé. Je n’aime pas à faire autant de peine que je lui en ai causé ; je ne voulais qu’humilier sa pruderie, et lui montrer que le néant de la vertu ressemble assez au néant des grandeurs ; mais je l’ai profondément blessée : on m’apprend ce matin qu’elle a la fièvre ; et qu’elle garde le lit. C’est une femme que j’estime et que je plains ! Elle a tout pour être heureuse, et c’est peut-être la plus infortunée des femmes par sa vertu. Adieu, ma Laure ; tu vois bien que la route que tu suis est la meilleure ?

Lettre 97. Ursule, à Gaudet.

[La pauvre infortunée avoue sa turpitude, et découvre celle de son Lagouache, qui est horrible.].

15 janvier 1753.

Mon frère vous a tranquillisé à mon sujet, l’ami ; je sais qu’il vous a écrit le 31 du mois dernier. L’amitié, la reconnaissance et mon goût me mettent la plume à la main pour vous rendre compte de tout ce qui s’est passé depuis notre réunion. Vous serez content de moi j’espère : car je connais vos dispositions à mon sujet ; Laure m’a parlé clairement, et je vais faire de même.

Vous savez que j’avais quitté la maison de Mme Canon, et que j’étais allée demeurer dans la rue du Haut-Moulin, avec Lagouache. J’aimais réellement ce jeune homme, et sa bassesse m’était absolument inconnue. Le premier soir, nous étions fort bons amis, et je vais vous avouer ce que je cache à Laure elle-même ; ainsi le secret ! je vous connais, et j’y compte ; je vous avouerai donc que nous n’avons eu qu’un lit : c’était mon but, et je voulais forcer par là mon frère à faire mon mariage. Le lendemain, est arrivée la scène que je place au premier soir, dans mon récit à Laure, mais avec des circonstances encore plus humiliantes pour moi ; car il me reprocha ma … ; vous devinez ce mot, et me traita comme une malheureuse. Vous savez que j’ai du cœur ; je fus piquée au vif, et je me conduisis comme je le marque à Laure. Le lendemain, il vint pour me demander pardon. J’étais tentée de l’accorder : mais un reste de décore à garder m’en empêcha pour l’heure. Cependant je m’adoucis beaucoup. Il sortit, et rentra dans sa chambre. Une heure après, Marie vint me dire qu’il était sorti. J’avais des doubles clefs à son insu : c’était une précaution que j’avais prise en faisant préparer l’appartement ; j’entrai dans sa chambre, en faisant tenir Marie à une croisée de la mienne pour m’avertir, s’il revenait. J’ouvris son secrétaire avec ma double clef, et j’y trouvai un brouillon de lettre, conçu en ces termes.

Lettre de Lagouache, à Pastourel.

Je suis ici avec ma drôlesse come je ne conte pas de pouvoir lépouzer a coze de son frair e dune Dle Lore file entretenu e peu taite pis je la trete come une vile prize dassot e je ne la ménage pas je lé traitez hiair au soir comme une G-use pour que la reconsiliation me vaille ancor queque chose. Je la done pour ma Fame dans le voizinage et lé fai accroir a un voizin e une voisine for honêtejans pour quil ne foure pas leurs né dans mais affeir sil entendent du brui car cil fot la rocer je la roceré je lé traitez an marié la premiair nuit mes sa ete la plus belle ge né pas envie a presant de me genez tien mai une chanbe prete acote de toi je tanvoi di loui pour la meubler en chanbe de pentre cait la que nous riboteron aveque larjant de la donzelle ge la ferez chantez sur le bon ton e ge la travallerez de maniair que ci on man done le tantje la razerai au plus prais possibe come je ne pourai pas lepouzer et que je ses quelle te plet je te la cederé une de ses nuits san quelle le sache il fot bien fere queque choze poure ces amis elle le sora par aprais si. tu vœu quan cela cera pacez quaisse que sa me fera a moi voila une bonne obeine e cela oret été bien melleur cil i avet pu avoir un mariage car je noret pas fet le difficile o sujet d’un cairten marqui vu quil lui a degea fet un anfan tu voi que sa net pas a menager je tiré voir le pluto que je pouré car je ne vœu pas tro mabcenté que je naye fait mon cou de peur de manquez une bone ocasion je pille tou ce que je peus attrapé arjan bigeou mon cecretaire dont gé la clé ait degea bien garni.

Adieu, mon cher Pastourel.

ton ami LAGOUACHE.

Je te diré qu’elle me croi amoureu amoureu moi je meprise tro, les fame pour sa elle est joli mais je nanvizajeret sa ci elle etet ma fame que du cote de linteret tu mantans.

Comme j’achevais de lire cette lettre importante pour moi, Marie m’a fait le signal que Lagouache paraissait. J’ai refermé bien vite, sans avoir le temps de reprendre ce qu’il m’avait volé : mais je me suis promis de profiter de la première occasion ; et pour qu’il ne se doutât de rien, j’ai laissé la lettre. Il est rentré. Mon parti était pris, et depuis ce moment, jusqu’à la fin, le relation de Laure est exacte. J’y ajoute que la journée même de mon départ, j’avais repris tous mes bijoux, et jusqu’aux dix louis envoyés pour meubler la chambre ; apparemment qu’il avait cette somme à lui, en venant avec moi. Laure vous a marqué quel avait été son étonnement à son retour. Il n’a profité de rien, pas même de ce que je voulais lui laisser Laure est impitoyable pour les mauvais sujets. Je vais à présent parler de ma réconciliation avec mon frère. J’étais chez Laure depuis le 25 au soir, et il y avait déjà cinq jours d’écoulés que j’avais quitté Lagouache. Je priai Laure de sonder Edmond par lettre. Elle préféra d’y aller, et de pénétrer ses dispositions. Elle les trouva assez favorables pour me dire qu’il fallait me montrer. Elle l’envoya chercher par Marie, que je veux garder avec moi, quoiqu’elle ne sache pas coiffer ; je prendrai une femme de chambre. Edmond en voyant cette fille a paru transporté de joie, « Des nouvelles de ma sœur ! – Oui, monsieur ; Mme Laure vient d’en recevoir ; elle vous attend. » Il a tout quitté. Marie, qu’on avait envoyée en voiture, a tâché de le devancer, pour nous prévenir. Laure l’a attendu ; moi, j’ai passé dans une autre pièce.

« Eh bien, chère cousine, a dit Edmond, en entrant, URSULE met-elle fin à mon tourment ! – Oui, mon ami. cette pauvre fille ne songe qu’à toi, et ta peine l’occupe bien plus à présent, que l’envie de faire son mariage. – Serait-il possible ? Où est-elle ? m’est-il permis de la voir ? – je ne sais. – Ah Dieu ! Vous me flattez, Laure ! » À ce mot, je n’ai pu me retenir, je suis venue par-derrière sur la pointe du pied, et je l’ai embrassé. Il m’a reconnue à ma main. « C’est ma sœur ! » et il a porté cette main à sa bouche. J’ai été touchée au-delà de toute expression ; je me suis jetée dans ses bras, fondante en larmes : « Jamais, jamais, me suis-je écriée, je ne donnerai le moindre chagrin à un si bon frère ! qu’il parle ; ses volontés seront des lois pour moi. » Edmond m’a serrée contre son cœur, sans pouvoir me répondre en ce premier moment ; et lorsqu’il allait parler, le marquis est entré. Ça été une autre scène : mais comme elle m’intéresse moins, je ne la décrirai pas.

Depuis ce moment, je les ai vus tous deux à chaque instant, ou ensemble, ou au moins l’un d’entre eux. J’ai cru devoir prêter l’oreille aux propositions du marquis appuyé par mon frère… Ce n’est pas que je ne voie fort bien que l’honnêteté d’Edmond est la dupe du projet du marquis ; mais je dois tant à ce cher frère, je vous dois tant à vous-même, que je me crois obligée de vous sacrifier une vaine délicatesse : les restes d’un Lagouache valent-ils la peine que je vous mécontente ?

Il faut à présent vous dire un mot de la manière dont ce malheureux a cédé au marquis ce qui ne lui appartenait plus. De concert avec Laure, j’ai soigneusement caché les torts de ce vaurien afin de me donner un certain prix. Edmond m’en croyait encore amoureuse : cependant à la manière prompte avec laquelle j’ai consenti à l’épreuve proposée par le marquis, un Gaudet m’aurait devinée ; mais mon frère est encore bonasse. Le marquis l’a fait venir chez Laure : nous nous sommes cachés, Edmond et moi. M. de*** lui a fait la proposition de m’épouser, pour me céder ensuite. Lagouache a consenti, sans la moindre difficulté, d’une manière si vile, si basse, que l’eussé-je encore adoré, je l’aurais pris en horreur. J’étais humiliée du peu de valeur qu’il me donnait. Ah Dieu ! que j’ai méprisé toute cette espèce mercenaire ! Les grands ont leurs défauts, mais que ces défauts sont aimables, en comparaison de ceux des gens sans éducation ! J’ai fait à cette occasion la comparaison du marquis voulant m’enlever, employant la violence… Il était encore poli dans ses plus grands écarts ; rien de mortifiant pour moi ; ce n’étaient que des hommages ; ses outrages marquaient l’excès de sa passion : du reste, que n’eût-il pas fait pour moi ! quel bonheur à ses yeux, si j’avais daigné exprimer un désir ! Que c’est avec justice qu’on méprise le peuple, et que vous avez raison quand vous dites qu’on pourrait justifier tous les préjugés, même ceux qui paraissent les plus odieux et les plus cruels !… Cédée, humiliée, je pleurais de rage, et j’ai laissé croire que c’était d’amour. Le marquis a envoyé Lagouache l’attendre à son hôtel, pour conclure, et il est venu essuyer mes larmes, auxquelles il supposait une source plus douce. Je ne l’ai pas détrompé : eh ! le pouvais-je ? mais je l’ai assuré que c’étaient les dernières. On dit que le vil Lagouache a été fort maltraité chez le marquis. Je sens que la pitié me parle encore pour lui ; car j’en suis fâchée.

Pour terminer mon récit, je n’ai plus qu’à vous ajouter que j’ai accepté les propositions du marquis. Aux yeux d’Edmond, c’est un dédommagement qu’il me doit, et dont il s’acquitte ; entre le marquis et moi, c’est une liaison, et il m’entretient. J’aurai soixante mille livres par an. Ce qui me flatte davantage, dans ce revenu considérable, c’est l’emploi que je me propose d’en faire. Venez bien vite ici ; car Edmond est riche dès que je la suis, et donnez carrière à vos brillants projets.

Adieu, l’ami.

Toute à vous.

Lettre 98. Réponse.

[Le méchant ne veut pas le libertinage, mais une perversion raisonnée, pour procurer un avantage temporel à Edmond.].

20 janvier.

C’est à présent, belle Ursule, que vous avez besoin de conseils, et surtout de prudence pour vous conduire ! Vous voilà au-dessus des préjugés : mais le pas est glissant ! pour peu que vous incliniez à droite ou à gauche, vous tombez, ou dans le remords, ou dans le libertinage. Je vous demande pardon de l’expression je l’emploie dure, parce que vous ne la méritez pas, et qu’il est bon de vous parler net. Il faut donc, très chère fille, commencer à vous rendre compte à vous-même de vos principes, si vous voulez éviter le malheur, et jouir au sein de la volupté, de toutes les douceurs de la vertu, unies à tous les avantages du vice (que ce mot ne vous effraie pas ; ce n’est qu’un mot). Vous êtes fille entretenue : je tranche au vif, et je parle vrai, vous vous donnez au marquis, qui vous adore. Cette action en elle-même est indifférente : elle peut être louable, ou digne de mépris, d’après les motifs. Quels sont les vôtres ? je les connais, et je crois qu’ils sont les seuls. Vous avez un frère qui vous aime, qui est digne de toute votre affection, à qui vous devez une seconde existence, car sans lui que seriez-vous ? Sûrement la femme d’un rustre, qui vous ferait des enfants, vous forcerait à les nourrir, à le servir, et à travailler par-dessus tout cela comme une négresse. Qu’êtes-vous aujourd’hui ? Une femme charmante, adorée, fêtée, riche, qui pouvez, avec le temps, faire la fortune de votre frère et celle de toute votre famille. Vos motifs sont uniquement de servir Edmond. Cette disposition est noble, elle fait une vertu sociale d’une action indifférente. Mais, direz-vous, je suis au mari d’une autre ! Vous savez que cette autre a un dédommagement, et qu’ainsi personne n’est lésé : car si quelqu’un l’était, votre conduite serait criminelle, et celle de votre frère aussi, qui aime la marquise, et qui en est aimé. C’est un échange : ils sont permis, dans la société, pour tous les autres biens ; une sorte de décence l’interdit pour les femmes, chez les nations policées (car il en est parmi les sauvages, et même chez les Tartares où cet échange est autorisé), à l’exception de Sparte, dont les lois sont exaltées par tout le monde, comme les plus sages qui aient jamais été données aux hommes. Eh bien, prenez que vous vivez à Sparte, et pour ne pas être contrariée, gardez une réserve modeste devant le monde ; qu’on ignore quelle loi vous suivez, et contentez-vous de jouir du repos d’une conscience pure, unie à l’estime de vos concitoyens les plus scrupuleux.

Pour cela, chère fille, vous voyez qu’il faut éviter tout ce qui serait capable de faire connaître votre conduite ; que vous devez, sinon vous attacher au marquis, du moins le bien traiter, ne le tromper jamais ; et si cela vous arrivait par hasard, ou par accident, faire en sorte qu’il ne s’en aperçût pas. À qui ne connaît pas un tort, ce tort devient nul. Je vous conseille de vous unir s’il est possible d’amitié avec la marquise : cela se pourra, si elle aime votre frère. Il en est des moyens : celui qui me rirait davantage, et que je regarderais comme le plus digne de vous, serait d’attirer quelques présents du marquis, pour les rendre à sa femme : mais il faudrait être bien sûre auparavant qu’elle ne s’en trouverait pas humiliée ! C’est ce que l’étude de son caractère vous apprendra, soit par vous-même, soit par Edmond. Une chose que vous ne devez jamais perdre de vue, c’est que vous n’êtes qu’un, votre frère et vous ; vos intérêts sont les mêmes ; tout le bien qui arrive à l’un, rejaillit sur l’autre ; tout le monde peut être étranger à votre égard, mais Edmond et vous ne pouvez jamais être séparés d’intérêts. Il faut penser tout haut ensemble, n’avoir qu’une même âme, les mêmes vues, les mêmes desseins ; de l’instant où vous serez désunis, vous êtes perdus l’un ou l’autre, et peut-être tous les deux. Je vous donnerai de bouche un autre conseil, que je n’ose confier au papier.

Quant à votre morale et à votre philosophie, suivez celles de la nature, ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit ; faites du bien, pour qu’on vous en fasse ; ne faites jamais à personne un mal inutile, c’est-à-dire, qui n’ait pas pour vous un avantage assez grand pour que vous puissiez un jour réparer le mal que vous auriez fait, s’il était nécessaire. Ne ruinez pas votre amant : parce qu’il faut être au-dessous des bêtes féroces, pour réduire à la misère et au désespoir un galant homme qui a de la faiblesse pour nous. Enrichissez-vous cependant : mais par une sage économie ; en bannissant toutes les fantaisies ruineuses, toutes les dépenses sans but. Aimez l’argent, c’est une vertu dans une fille de votre classe, pourvu qu’elle ne la pousse pas jusqu’à l’avarice sordide : c’est que ce vice ôterait quelque chose aux grâces, il donnerait à la beauté un air mesquin ; la prodigalité lui en donne un autre, qui ne me revient pas davantage ; c’est un air délabré, avide, corsaire ; tout cela gâte les traits d’un joli visage, parce que jamais ceux de l’avare ni ceux de la prodigue ne portent l’empreinte du contentement, de la tranquillité, de la paix de l’âme, le plus précieux des biens. Évitez le jeu ; c’est un vice, et l’un des plus odieux. Fuyez le libertinage ; et si vous aviez du tempérament, comportez-vous avec prudence, et comme je vous le dirai, lors de mon séjour à Paris.

Le train de vie que vous prenez n’est peut-être pas sans une sorte de scandale ; mais qu’importe, si l’on s’y fait un nom qui distingue, et que la réputation qu’on acquiert soit honorable à certains égards : on se met alors au niveau de tous les hommes illustres qui ne sont pas loués entièrement et dans toutes leurs actions. Le plus grand mal, quoi qu’en disent les moralistes, c’est l’obscurité, la bassesse ; c’est la vie de ces plantes mouvantes, qui végètent autour de vous, qui vivent et qui meurent sans que personne se soit aperçu de leur existence. C’est ce malheur que je veux faire éviter à Edmond, et par occasion à vous-même ; car c’est lui que j’avais seul en vue autrefois, ne vous connaissant pas encore ; c’est ce malheur que je redoute pour moi-même bien plus que la mort ; jusque-là, que je préfère le sort d’Érostrate, de Cartouche, ou de Mandrin, à celui de quelque honnête homme obscur, mort avant d’avoir cessé de vivre, et parfaitement nul aujourd’hui. Cette assertion paraît forte ! mais je me suis donné le plaisir, à Saint-Bris, de faire lire la vie de Cartouche à de petits paysans, encore dans l’innocence, et je n’en ai pas vu un seul qui ne s’intéressât à lui, qui ne sautât de joie, lorsqu’il échappait à quelque danger. Qu’en aurait obtenu de plus Turenne ou de Saxe ? Mais il faut ici considérer, ma chère fille, que ce n’est pas le crime ou le vice qui intéresse ; c’est une certaine hardiesse, une certaine grandeur : un scélérat bas, un vil empoisonneur, n’excite que le frissonnement et l’indignation. Il faut donc, dans un état scabreux, et, qui nous expose au grand jour, montrer un côté brillant ; il faut compenser les petits défauts par de belles qualités ; ce que le monde nomme machinalement inconduite, par des vertus, l’humanité, par exemple, la bienfaisance. J’ai fait une observation : c’est que les comédiennes, presque toutes des libertines, et les plus viles des créatures, par leur vilaine âme (Mlle Lecouvreur exceptée), trouvent néanmoins la gloire dans le chemin du libertinage. Pourquoi ? C’est que ce dernier n’est qu’un accessoire ; les qualités brillantes des grandes actrices l’effacent, et le font regarder comme un badinage, un délassement de ces femmes à talents sublimes : que ce soit une doublante qui donne dans les mêmes travers, elle n est pas également excusée, à moins que sa beauté ne lui tienne lieu de mérite ; car ce don naturel dans les femmes compense tout, au lieu que ce n’est qu’une misère dans les hommes, qui souvent même les a rendus ridicules ; et la mode en cela, est conforme au bon sens. J’ai connu d’autres actrices qui n’ayant ni grand mérite, ni grande beauté, ont eu recours au moyen le plus efficace, pour se faire honorer dans leur état ; elles ont été charitables. Il ne faut qu’une bagatelle pour cela ; telle de ces filles qui reçoit de son amant en titre quarante mille francs par an, se fait la plus brillante réputation, avec moins de mille écus, distribués durant un rude hiver ; elle est prônée, louée par nos poètes, et bénie par tous les bonnes gens ; la dévote, qui en enrage, cite aux cœurs durs, à son sujet, ce passage adressé aux Pharisiens Les prostituées mêmes seront mieux traitées que vous.

Mais, ma chère fille, la gloire qui vous attend est bien au-dessus de tout cela. Votre figure est parfaite, vous avez des sentiments nobles, élevés, le marquis est puissamment riche, et il vous met à la tête d’une maison, dont vous êtes réellement la maîtresse, où vous recevrez du monde, où vous jouerez le rôle de Ninon : car voilà votre modèle, ou la charmante Marion de Lorme, que le chevalier de Grammont élève si haut, tout en parlant de ses galanteries. Placez-vous, s’il se peut, au-dessus de ces deux femmes qui font honneur à leur siècle : devenez comme elles, fameuse, courue, fêtée ; mais ne vous contentez pas d’établir votre réputation sur les charmes de votre commerce, sur votre beauté, sur votre façon de penser libre, hardie : joignez-y la bienfaisance. Il faut cela dans ce siècle ! le moins aumônier de tous, et où tout le monde est si pauvre, au sein des richesses, à cause du luxe, qu’on y prêche la bienfaisance, plutôt pour en être l’objet, que par goût pour elle. Tel est l’effet de nos besoins factices trop multipliés !… D’après cela, soyez généreuse ; ayez quelques familles pauvres, auxquelles vous ferez du bien, et qui en diront de vous ; choisissez-les bien, ou plutôt, je vous les choisirai – ce seront des gens un peu relevés au-dessus du commun, obérés par des malheurs, des faillites, et obligés à garder dans le monde un certain décore. Ces gens-là, qui verront la bonne bourgeoisie, ne diront pas qu’ils sont vos obligés, mais ils exalteront votre bienfaisance, ils en parleront la larme à l’œil, et feront aller votre réputation partout. Pour leur donner des sujets à citer, vous aurez aussi deux ou trois pauvres manœuvres, bien chargés d’enfants, à qui vous donnerez le nécessaire, que vous leur porterez de temps en temps vous-même, mise avec modestie, et presque en grisette, mais ayant de belles dentelles, des odeurs et tout ce qui peut annoncer une grande dame qui se cache. Voilà les traits que citeront vos obligés d’un ordre au-dessus du commun. Il ne sera pas mal que je vous déterre aussi quelque croix de Saint Louis, réellement brave homme, et dans le plus grand besoin : j’aurai soin que ce soit un homme modeste, plein de mérite, que sa timidité, sa fierté ou son manque d’intrigue auront seuls empêché de faire son chemin. Vous ferez à cet homme une pension de mille écus, et vous lui donnerez votre table. Vous l’y traiterez avec respect, et vous tâcherez qu’il y tienne le haut bout, en l’absence du marquis. Vous le reconduirez toutes les fois qu’il sortira, en un mot, vous lui marquerez la plus haute considération. Plus vous l’honorerez, plus vous vous honorerez vous-même. Quand on vous demandera qui il est ? Vous répondrez en citant ses belles actions, et vous laisserez entrevoir que votre respect pour lui, ne vous permet pas de lui offrir autre chose que votre table : mais que c’est bien malgré vous ! ces propos lui reviendront ; et soyez sûre que cet homme, tel qu’il soit, portera votre réputation jusqu’à la cour, et vous y fera voir en beau.

Il faudra éviter les faiblesses de tempérament, ou du moins tâcher qu’elles soient inconnues ; si pourtant il vous en arrivait, il y a une ère de les faire passer, je l’appelle à la Gaussin, parce que cette actrice savait faire excuser ses goûts, les plus bas, par la manière dont elle les satisfaisait. Mais le mieux est de ne pas avoir besoin de sa recette ; et que ni le coiffeur, ni le porteur d’eau n’aient rien de commun avec vous, hors de leur emploi. S’il se trouve des gens distingués par l’élévation de leur rang, par leur illustre naissance, qui viennent à vous plaire, cédez alors, et prenez toutes les grâces d’une aimable liberté. Faites-vous valoir cependant ; plus la personne sera élevée, plus vous devez paraître ne céder qu’au sentiment ; fût-ce un vieillard, il se croira adoré ; les hommes sont si présomptueux, qu’en dépit de l’évidence, ils imaginent être encore aimables, sous l’extérieur le plus révoltant. C’est à ce point, ma belle, où je vous attends pour établir solidement votre fortune ; car je m’offre à vous diriger, et tous mes talents sont à votre service : je serai votre intendant et votre conseil, également désintéressé dans les deux emplois. Vous sentez parfaitement qu’il faut beaucoup ménager le marquis d’abord, et tant que nous aurons besoin de lui. c’est l’homme qui vous donne un état, une maison, une existence ; il vous mettra en vogue, et vous fera remarquer. Mais un jour viendra que vous le quitterez. Alors, pour vous faire honneur, vous mettre au-dessus de Ninon elle-même, et sûrement au-dessus de toutes nos courtisanes actuelles, vous feindrez que c’est par générosité, pour ne pas achever de déranger ses affaires : car il faudra que nous les dérangions un peu, lorsque nous serons sûrs d’avoir pour le remplacer ; et cela, par un motif que vous devinerez, j’en suis sûr, à la grandeur et à la beauté d’âme que je vous fais le marquis ruiné à demi, vous entre les mains d’un homme distingué, puissant, vous ferez un coup d’éclat ; sans revoir le marquis, vous vendrez vos diamants, et paierez ses dettes. Ce coup adroitement ménagé tout sera dit, et je vous vois au-dessus de la fortune.

C’est ainsi, belle Ursule, que vous irez à la gloire. Placée par le sort dans une condition obscure, vous étiez condamnée à y rester, si je n’avais pas découvert la passion du marquis, et si je ne l’avais pas déterminé à vous enlever Pour vous aguerrir. Il fallait ce coup décisif, pour vous tirer de chez les Canones et les Parangones ; il fallait encore plus, et c’est à quoi j’ai travaillé, en faisant échouer tous vos mariages ; (car ce sont ici des aveux que je vous dois ; vous êtes trop belle, pour qu’on vous eût plantée là, sans mes intrigues ; il n’est pas jusqu’à votre Lagouache, que j’ai dirigé ; cela vous prouve la vérité de ce que Laure vous a écrit de moi) ; vous sortez de votre obscurité par le moyen le plus efficace ; si ce moyen a quelques côtés défavorables, vous allez y suppléer par des correctifs ; de sorte que l’ensemble de votre conduite sera quelque jour cité avec admiration, Attachez-vous surtout à élever votre frère : qu’il porte aussi haut qu’elle pourra monter la gloire de votre nom : pour cela, il faut marcher sur le ventre à toutes les filles de votre classe ; et vous le pouvez, si vous êtes docile. Ne demandez jamais que pour lui ; on vous accordera toujours votre demande, sans que vous y perdiez rien.

je vais à présent poser les principes de morale, que je vous avais annoncés en commençant, et dont l’abondance de choses pressées à vous dire m’a écarté.