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Lecture en ligne "LA PAYSANNE PERVERTIE"

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

LA PAYSANNE PERVERTIE

ou

LES DANGERS DE LA VILLE

-1784

L’éditeur au lecteur.

Préface de l’éditeur.

Avis trouvé à la tête du recueil.

Notre sœur Ursule…

Lettre 1. Ursule, à ses père et mère.

Lettre 2. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 3. Mme Parangon, Au Père R**.

Lettre 4. Ursule, à Fanchon Berthier.

Lettre 5. Ursule, à Fanchon, sa belle-sœur.

Lettre 6. Réponse.

Lettre 7. La même, à la même.

Lettre 8. Ursule, à Fanchon.

Lettre 9. Ursule, à la même.

Lettre 10. Fanchon, à Ursule.

Lettre 11. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 12. Réponses d’Ursule, aux deux lettres précédentes.

Lettre 13. Fanchon, à Ursule.

Lettre 14. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 15. Gaudet, à Edmond.

Lettre 16. Edmond, à ses père et mère.

Lettre 17. Ursule, à Fanchon.

Lettre 18. Réponse.

Lettre 19. Ursule, à Fanchon.

Lettre 20. Edmond, à Ursule.

Lettre 21. Fanchon, à Ursule.

Lettre 22. Ursule, à Fanchon.

Lettre 23. Gaudet, à Edmond.

Lettre 24. Ursule, à Fanchon.

Lettre 25. Fanchon, à Ursule.

Lettre 26. Ursule, à Fanchon.

Lettre 27. Gaudet, à Edmond.

Lettre 28. Ursule, à Fanchon.

Lettre 29. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 30. Edmond, à Ursule.

Lettre 31. Gaudet, à Ursule.

Lettre 32. Laure, à Ursule.

Lettre 33. Le Marquis de ***, à Ursule.

Lettre 34. Ursule, à Laure.

Lettre 35. Gaudet, à Laure.

Lettre 36. Le même, à la même.

Lettre 37. Ursule, au Marquis.

Lettre 38. La même, à Laure.

Lettre 39. Gaudet, à Edmond.

Lettre 40. Ursule, à Fanchon.

Lettre 41. Laure, à Fanchon.

Lettre 42. Réponse.

Lettre 43. Gaudet, à Edmond.

Lettre 44. Ursule, à Edmond.

Lettre 45. Réponse.

Lettre 46. Ursule, à Edmond.

Lettre 47. Gaudet, à Edmond.

Lettre 48. Ursule, à Fanchon.

Lettre 49. La même, à la même.

Lettre 50. Réponse.

Lettre 51. Gaudet, à Ursule.

Lettre 52. Réponse.

Lettre 53. La même, à Laure.

Lettre 54. Réponse.

Lettre 55. Laure, à Gaudet.

Lettre 56. Gaudet, à la cruelle Laure.

Lettre 57. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 58. Ursule, à Laure.

Lettre 59. Réponse.

Lettre 60. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 61. Gaudet, Au Comte de ***, père du marquis.

Lettre 62. Réponse.

Lettre 63. Réplique.

Lettre 64. Laure, à Ursule.

Lettre 65. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 66. Réponse.

Lettre 67. Laure, à Gaudet.

Lettre 68. Réponse.

Lettre 69. Ursule, à Laure.

Lettre 70. Laure, à Gaudet.

Lettre 71. Gaudet, à Laure.

Lettre 72. Réponse.

Lettre 73. Gaudet, à Ursule.

Lettre 74. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 75. Gaudet, à Laure.

Lettre 76. Laure, à Ursule.

Lettre 77. Réponse.

Lettre 78. Réplique.

Lettre 79. Ursule, à Lagouache.

Lettre 80. Ursule, à Fanchon.

Lettre 81. Réponse.

Lettre 82. Ursule, à Lagouache.

Lettre 83. La même, à Laure.

Lettre 84. Réponse.

Lettre 85. Laure, à Gaudet.

Lettre 86. Réponse.

Lettre 87. Gaudet, au Marquis de***.

Lettre 88. Le même, à Edmond.

Lettre 89. Le même, à Lagouache.

Lettre 90. Ursule, à Lagouache.

Lettre 91. Réponse.

Lettre 92. Lagouache, à Pastourel, son ami.

Lettre 93. Laure, à Gaudet.

Lettre 94. Ursule, à Laure.

Lettre 95. Laure, à Gaudet.

Lettre 96. Réponse.

Lettre 97. Ursule, à Gaudet.

Lettre 98. Réponse.

Lettre 99. Ursule, à Edmond.

Lettre 100. Ursule, à la Marquise.

Lettre 101. Réponse.

Lettre 102. Ursule, à la Marquise.

Lettre 103. Réponse.

Lettre 104. Ursule, à la Marquise.

Lettre 105. Réponse.

Lettre 106. Ursule, à Gaudet.

Lettre 107. Réponse.

Lettre 108. Mme Canon, à Mme Parangon.

Lettre 109. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 110. Ursule, à Laure.

Lettre 111. Réponse.

Lettre 112. Ursule, à Laure.

Lettre 113. Laure, à Ursule.

Lettre 114. Ursule, à Gaudet.

Lettre 115. Réponse.

Lettre 116. Ursule à Laure.

Lettre 117. Réponse.

Lettre 118. Ursule, à Laure.

Lettre 119. La même, à la même.

Lettre 120. Ursule, à Gaudet.

Lettre 121. Gaudet, à Laure.

Lettre 122. Réponse.

Lettre 123. Réplique.

Lettre 124. Gaudet, à Ursule.

Lettre 125. Ursule, à Laure.

Lettre 126. La même, à la même.

Lettre 127. Ursule, à Laure.

Lettre 128. Ursule, à Laure.

Lettre 129. La même, à la même.

Lettre 130. Ursule, à Edmond.

Lettre 131. Laure, à Edmond.

Lettre 132. Réponse.

Lettre 133. Ursule, à Edmond.

Lettre 134. Edmond, à Laure.

Lettre 135. Réponse.

Lettre 136. Gaudet, à Laure.

Lettre 137. Gaudet, à Edmond.

Lettre 138. Edmond, à Zéphire.

Lettre 139. Gaudet, à Zéphire.

Lettre 140. Zéphire, à Edmond.

Lettre 141. Anonyme au vieillard italien.

Lettre 142. Le même, à Edmond.

Lettre 143. Zéphire, à Laure.

Lettre 144. Ursule, à Zéphire.

Lettre 145. Zéphire, à Laure.

Lettre 146. Gaudet, à Zéphire.

Lettre 147. Gaudet, à Laure.

Lettre 148. Réponse.

Lettre 149. Ursule, à Fanchon.

Lettre 150. Réponse de Fanchon.

Lettre 151. Mme Parangon, à Fanchon.

Lettre 152. Edmée, à Fanchon.

Lettre 153. Réponse de Fanchon.

Lettre 154. Fanchon, à Catherine, femme de Georget.

Lettre 155. Ursule, à Fanchon.

Lettre 156. Gaudet, à Edmond.

Lettre 157. Ursule, à Fanchon.

Lettre 158. Ursule, à la même.

Lettre 159. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 160. Fanchon, à Mme Parangon, en lui envoyant la précédente.

Lettre 161. Mme Parangon, à Pierre.

Lettre 162. Le Marquis de***, à Ursule.

Lettre 163. Ursule, au Marquis de***.

Lettre 164. La Marquise de***, à Fanchon.

Lettre 165. Edmond, à Marianne Frémi.

Lettre 166. La Marquise de***, à Mme Parangon.

Lettre 167. Laure, à Obscurophile.

Lettre 168. Edmond, à Ursule.

Lettre 169. Ursule, à Fanchon.

Lettre 170. Fanchon, à Edmée.

Dernière lettre. La même, à la même.

Air de la Romance de Gabrielle de Vergy.

L’éditeur au lecteur.

Histoire d’Ursule R**, sœur d’Edmond, le paysan, mise au jour d’après les véritables LETTRES des personnages.

L’éditeur au lecteur.

J’offre avec confiance cet ouvrage au public : que j’en sois l’auteur, ou que j’aie mis seulement en ordre les lettres qui le composent, il n’en est pas moins vrai, que les personnages y parlent comme ils le doivent, et que sans le secours de la souscription, on devinerait leur condition à leur style. Celui de Fanchon est d’un naturel frappant, et c’est des lettres de cette vertueuse belle-sœur de la Paysanne, que j’attends un succès mérité : la religion, la tendresse paternelle, maternelle, filiale, fraternelle, y brillent d’un éclat pur et sans nuage… On trouvera dans cette production, le simple, l’attendrissant, le sublime, le terrible ; le vice y est peint hideux, la vertu, comme elle assiste devant le trône de Dieu ; on y voit la naïveté, l’innocence, la perversion, la volupté, la débauche, le remords, la pénitence, une conduite admirable et digne d’une sainte, dans la même personne, sans qu’elle change de caractère ; le vice lui était étranger, et la vertu naturelle ; laissée à elle-même elle y revient.

Que les petits puristes critiquent, s’ils l’osent, et le style et les détails : tout cela part du cœur, et ils ne le connaissent pas ; ils n’ont que de l’esprit.

Cet ouvrage complète le PAYSAN : les deux ont ensemble 114 estampes.

Préface de l’éditeur.

Je reprends ici un titre qui m’appartient. On a prétendu traiter ce sujet d’imagination : mais la vérité, que j’avais par-devers moi, est bien au-dessus d’une fiction mal digérée. Au reste, je ne me plains pas du faible imitateur qui, me croyant auteur des lettres du PAYSAN PERVERTI, a voulu brocher une paysanne, comme il s’est figuré que j’avais composé le Paysan perverti : loin de là ! Je voudrais qu’il eût mieux réussi ; on aurait eu le plaisir de comparer le vrai avec le beau vraisemblable. Je dirai plus, je lui dois de la reconnaissance, puisque la lecture de son ouvrage a tellement excité l’indignation du bon Pierre R*** mon compatriote, que c’est le principal motif qui l’a déterminé à me communiquer ses découvertes, au sujet de sa sœur Ursule. Ainsi l’on peut regarder ce nouveau recueil comme le complément du Paysan perverti ; et à ce titre, il est précieux : car Ursule détaille souvent ce qui n’a été qu’indiqué dans le Paysan ; elle va dévoiler les secrets de sa propre conduite, comme femme ; on verra dans sa petite vanité, dans la découverte qu’elle fait des sentiments de Mme Parangon, lorsque cette dame se les cachait encore à elle-même, le principe de sa corruption future, qui se développe peu à peu, et dans chacune de ses lettres. L’intérêt, la coquetterie, le goût d’une liberté indéfinie étouffent insensiblement sa délicatesse : tandis que le corrupteur de son frère, qui a ses vues, achève de la pervertir, dans l’espoir qu’elle servira au succès de ses desseins sur Edmond.

Avis trouvé à la tête du recueil.

Mes chers enfants,

Ma femme, votre digne et bonne mère (dont Dieu ait l’âme dans son sein paternel) ayant jusqu’à la mort gardé intact le dépôt des lettres de sa belle-sœur Ursule, ce n’a été que prête à rendre l’âme, qu’elle me l’a remis. Au dernier voyage que j’ai fait à Paris, pour y voir le comte mon neveu, et lui exposer les fruits de notre administration d’Oudun, et de ses bienfaits, je l’ai prié aussi de voir s’il ne trouverait pas dans les papiers de feue sa pauvre mère (que Dieu lui fasse paix et miséricorde), quelques lettres qui pussent me servir à vous donner d’utiles leçons, et surtout de celles de votre bonne mère. Il a eu la bonté de s’y prêter, et il en a trouvé un assez bon nombre qu’il m’a remises, et que j’ai rassemblées dans cette liasse, pour qu’elles demeurent dans notre famille, comme un livre instructif : car on y verra que le principal défaut qui a perdu notre famille, a été l’intérêt, si ordinaire aux gens de campagne, et qui est si âpre en eux, qu’encore qu’ils aient de l’honneur, ils le font passer avant tout. Et je souhaite que ce second recueil soit un préservatif pour les filles qui sortiront de moi, dans tous les temps futurs, tant que le glorieux royaume de France subsistera.

Je, soussigné, ai remis ces lettres à M. N.-E. R** de la B***, pour qu’il les fasse imprimer comme les premières.

Signé Pi. R**.

Notre sœur Ursule…

Notre sœur Ursule était, ainsi qu’Edmond, ce qu’on peut voir de meilleur et de plus aimable ; et ce fut à cause de leur excellence que notre digne père et notre digne mère les envoyèrent à la ville. Sans plus parler d’Edmond, dont les malheurs ont fait tant de bruit dans le monde, je dirai ici d’Ursule, que c’était la grâce du visage et du corps, la douceur, la naïveté, la candeur du caractère, la bonté du cœur ; la générosité de l’âme, comme elle m’en a donné des preuves dans le cours de sa vie, surtout avant ses chutes si lourdes et si épouvantables, et après, pendant la rude pénitence qu’elle en a faite, comme on le verra par ces lettres. Mais il convient, qu’avant de découvrir cette pauvre sœur, tant regrettée ! je montre quelle elle fut, lorsque la corruption des villes, qu’habitent ceux qui doivent lire cet ouvrage, comme ils ont lu l’autre, concernant mon pauvre frère, n’avait pas corrompu et fangé en elle l’image de Dieu, gâté les beautés de la belle nature, et qu’elle était encore telle que le Tout-Puissant l’avait créée ; et que je leur fasse voir, que tout ce qui a perverti et vicié ma pauvre sœur, était non dans son cœur droit et simple, mais dans vos villes, ô lecteurs, dans ce séjour de perdition, où l’on n’a pu souffrir que cette belle créature conservât sa noblesse native et son excellence de cœur et d’esprit ; parce qu’elle aurait sans doute trop humilié les difformes d’âme et de corps, dont les villes sont pleines !… Mais pardonnez ce langage à ma douleur ! Et qu’il me soit seulement permis de dire que si ma pauvre sœur eût été moins belle, elle aurait été moins attaquée, moins tentée, moins violentée par les méchants, et que peut-être aurait-elle, avec la grâce du Seigneur, échappé à la perversion.

Dès son enfance, Ursule était déjà aimable, tant par sa douceur que par sa jolie figure ; ce qui la rendait l’admiration de tout le monde. Et tous ceux qui venaient à la maison, chez nos chers père et mère, demandaient à la voir. Et on disait à notre mère : « C’est tout votre portrait ; mais elle a en outre quelque chose d’angélique, qu’elle ne tient que de Dieu. » C’est ce qui fit qu’une Dame, qui vint à passer par le pays, et qui logea chez nous, la demanda pour l’emmener avec elle, promettant d’en avoir grand soin, et de la traiter comme sa fille. Notre bonne mère, tant qu’elle crut que la dame ne parlait pas sérieusement, y accordait de bonne grâce, en riant, et notre respectable père, lui, y allait tout de bon : mais quand elle vit que la dame faisait déjà les arrangements, et qu’elle ne badinait pas, elle se prit à pleurer, si bien qu’il fallut laisser Ursule, ce que notre père ne trouva pas bon ; et pourtant il ne voulut pas lui donner le chagrin de lui ôter de force une de ses enfants, et depuis souvent il en parlait, et c’est ce qui a fait sans doute que jamais notre mère ne s’est depuis opposée au départ d’Edmond et d’Ursule, quand il a été question de les envoyer à la ville : car cette excellente femme se souvenait de ce que lui avait dit notre père ; et elle regardait comme une chose très vilaine et vicieuse, qu’étant femme, elle allât contre les volontés de son mari, qu’elle regardait comme son seigneur et maître, et auquel elle faisait profession d’être soumise, non de parole seulement, mais d’effet, comme elle en a donné l’exemple toute sa vie à ses filles, mes très chères sœurs.

Et à mesure qu’Ursule grandissait, elle devenait de plus en plus aimable et gentille, même de caractère ; si bien qu’elle faisait nos délices à tous : car elle était bonne, obligeante, prévenante, et elle se fût privée de son nécessaire pour nous le donner. Aussi un chacun de nous l’aimait-il, au point qu’elle était au milieu de nous tous, frères et sœurs, comme une petite reine, que chacun craignait de mécontenter. Et pareillement en était-il d’Edmond : c’étaient les deux bien-aimés, non seulement de père et mère, mais de frères et sœurs. Et encore que nous vissions bien tous qu’ils étaient plus aimés que les autres, à cause de leurs gentilles faces et minois agréables qui ne permettaient de leur parler comme aux autres enfants, si pourtant est-il sûr, qu’aucun de nous n’en fût jaloux ; mais nous sentions en nous-mêmes que c’était une justice qu’on leur rendait, et nous cherchions à gagner leurs bonnes grâces ; et ce qu’il y avait de merveilleux, c’est qu’ils ne s’en prévalaient pas : au contraire, ils étaient d’autant plus accorts envers nous tous, que nous les recherchions davantage ; et quant à ce qui me regarde en particulier, tout fêtés qu’ils étaient, ils ne me parlaient qu’avec respect, comme à, leur aîné, craignant de me déplaire, et recherchant en tout mon approbation, car ils me disaient souvent, surtout Edmond : « Tu es à mes yeux l’image de notre respectable, père ; notre père est l’image de Dieu ; et par ainsi, Pierre, je vois aussi Dieu en toi, et je t’honore et honorerai jusqu’au tombeau. » Et il m’a honoré, même dans ses égarements. Et Ursule m’a honoré, même dans le temps qu’elle avait oublié Dieu, notre divin Père ; et jamais ni elle ni Edmond, n’ont dit une parole peu respectueuse à mon égard, non pas même une pensée n’est jamais née dans leurs cœurs qui ait fait brèche à leur amitié pour moi. Aussi les ai-je toujours tendrement portés dans le mien, et les y porterai-je jusqu’au tombeau…

Et quand il fut question de les envoyer à la ville, quoiqu’un chacun de nous (hors moi) en eût envie, si est-ce pourtant qu’en nous-mêmes nous pensions tous : « C’est à Ursule, c’est à Edmond qu’il y convient d’aller. » Car effectivement, il n’y avait aucun de nous qui eût autant de gentillesse de figure, pour s’y faire honneur, et se faire aimer et rechercher ; ni de noblesse d’âme, pour s’y montrer digne de notre sang ; ni de tendresse filiale et fraternelle, pour s’y souvenir de nous et nous y servir. Ainsi, au discours que tint notre respectable père, un soir à table : « J’ai de nombreux enfants, et il faut que quelqu’un se pousse, pour aider et soutenir les autres qui, à faute de bien, tomberont et déchéeront après moi : par ainsi, j’en mettrai un ou deux à la ville… » À ce discours, disais-je, ainsi tenu à table en conversant avec ma mère, un chacun de nous porta les yeux sur Edmond et sur Ursule. Et Edmond le vit bien, ainsi qu’Ursule ; et leurs beaux yeux pétillèrent du feu de la joie : car ils nous aimaient tendrement, et ils ne voyaient pas les dangers qui les attendaient, mais seulement le service qu’ils pouvaient nous rendre. Et notre bon père vit aussi tout ce qui se passait dans les cœurs de ses enfants et sa digne âme en fut émue, car nous vîmes des larmes rouler dans ses yeux. Il se retourna du côté de la cheminée, au-dessus de laquelle était le portrait de son père, et il le regarda comme s’il l’eût consulté ; et certainement le digne homme lui rendait hommage au fond de son cœur filial, d’avoir de si agréables et honnêtes enfants qu’Ursule et Edmond ; et où est-ce qu’on en pourrait trouver qui fussent mieux nés, mieux disposés, plus spirituels, plus portés au bien !… Mais le Seigneur les a pris pour victimes des fautes de la famille ; il les a choisis comme deux victimes sans macule ni tache, et il a dit au malheur : frappe et le malheur a frappé. Que le saint nom de Dieu soit béni ! Notre vie lui appartient, ainsi que nos personnes, et il n’y a point à lui demander : pourquoi m’as-tu traité ainsi ?

Et quand Edmond fut parti pour aller à la ville, et qu’il eut commencé à m’écrire qu’il s’y déplaisait, Ursule, qui avait toujours été du même sentiment que lui en toutes choses n’en fut pas en ça car elle me dit : « Mon frère Pierre, je crois que mon frère Edmond s’écoute trop dans ses dégoûts, et qu’il n’attend pas assez, pour voir s’il ne se fera pas : car il est vif et impatient à la peine, et c’est son seul défaut ; et il me semble, à moi, que je ne me découragerais pas si vite. » Je pensai tout comme elle ; car nous approuvons souvent ce qui nous est contraire. Et quand Edmond commença d’aimer un peu la ville, et qu’il dit qu’il s’y accoutumerait, Ursule ne se sentait pas d’aise : « Je retrouve enfin mon frère, me disait-elle (hélas ! elle ne le retrouvait donc que pour le perdre !), et je le reconnais à ses nouveaux sentiments. » Et elle me disait sans cesse de le solliciter pour la demander. Et quand il la demanda, elle en était d’une joie que je trouvai trop grande, moi, pauvre aveuglé, qui en approuvais alors le motif ! Et elle se mourait d’envie d’aller à la ville ; si bien que huit jours après la première lettre où Edmond en parlait, s’étant présenté un joli garçon, fort riche et un peu de nos parents, qui s’ouvrit à moi du dessein qu’il avait de demander Ursule, je lui en fis la confidence à elle la première. Mais comme elle savait que ce jeune homme était aimé de notre père, et qu’il l’avait maintes fois désiré pour gendre, elle eut peur : qu’il ne fût écouté ; c’est pourquoi, elle me pria, les mains jointes, de n’en dire mot chez nous, et de répondre au garçon, qu’il n’y avait rien à faire pour elle. Ce que je fis, par la grande envie que j’avais de la satisfaire.

À la fin, Edmond la demanda tout de bon, au nom d’une digne et respectable femme ; et jamais je n’ai vu d’aussi grand contentement, que celui de cette pauvre victime, qui allait là où le couteau de l’affliction et le poignard du malheur étaient levés sur elle… La propre, nuit de son départ (car elle partit avant le jour), il me sembla, durant mon sommeil, que je la voyais garder nos moutons, et, qu’un grand loup étant venu pour emporter la plus belle brebis du troupeau, ma pauvre sœur l’avait voulu empêcher, et qu’il l’avait emportée elle-même ; et comme je courais après pour la délivrer, le loup fut changé en homme, et je vis Ursule le caresser. Et j’avais beau lui crier : « Ursule ! Ursule ! c’est un loup ! », elle ne m’écoutait pas, jusqu’au moment où étant redevenu loup, il l’avait dévorée. Je n’ai pas foi aux rêves ; mais je rapporte celui-là à cause de sa singularité à pareil jour.

Je n’en dirai pas davantage : ce sont à présent les lettres d’Ursule qui vont faire son histoire.

Lettre 1. Ursule, à ses père et mère.

[Son arrivée à la ville.].

16 octobre 1749.

Mon très cher père et ma très chère mère,

Je vous écris ces lignes, pour vous présenter mes respects, et pour vous remercier de la bonté que vous avez eue de m’envoyer ici, où j’ai trouvé une dame aimable et respectable qui m’a prise en amitié, et qui aime bien aussi mon frère Edmond, qui est un bon cœur, et qui nous aime comme notre chère bonne mère lui a recommandé de nous aimer, quand il serait à la ville ; et comme elle nous recommandait de songer à nous pousser tous les uns les autres, en nous attirant où il serait, pour nous rendre service, et nous procurer ses connaissances, quand il en aurait de bonnes ; aussi fait-il, et je puis bien dire que ce n’est pas à cause de mon petit mérite que l’aimable Mme Parangon m’aime, mais à cause d’Edmond qui se fait aimer et bien venir de tout le monde par sa douceur et ses bonnes façons dont je souhaite que vous receviez le contentement et la joie, mon très cher père et ma très chère mère, que Dieu bénisse, comme votre fille souhaite que vous lui donniez votre heureuse bénédiction. Je vous dirai qu’il y a ici une bonne dame Canon qui m’aime bien aussi, et qui est la tante de Mme Parangon, qui m’a mise chez elle, où je suis fort bien, avec deux autres jeunes demoiselles, en attendant une troisième, que je désire beaucoup, car c’est Mlle Fanchette C**, la sœur de Mme Parangon, qui est jeune, comme le sait bien ma bonne chère mère, car je crois qu’elle n’a que onze ans ; et c’est tant mieux ! car les deux demoiselles d’ici sont trop spirituelles pour moi, et il me semble que je serai plus à mon aise, quand j’aurai la jolie petite demoiselle Fanchette pour causer ; car elle doit être bien jolie, si elle tient de sa sœur, et bien bonne ! ce qui me sera d’autant plus agréable que les deux demoiselles, qui se nomment Mlles Robin, s’en vont retourner chez leurs parents, et que je n’aurai plus que la nouvelle. Autre chose ne vous puis mander, mon frère vous ayant écrit mon arrivée ici, et le pauvre petit frère Bertrand vous l’ayant contée. Je suis avec une respectueuse et filiale tendresse, très cher père et très chère mère,

Votre tendre et toute obéissante fille,

URSULE R**.

Je vous dirai qu’après ma lettre finie, mon frère est venu chez Mme Canon, et que j’ai entendu qu’il me demandait pour aller chez Mlle Manon Palestine ; mais qu’on ne lui a pas accordé sa demande, et que nous allons partir avec Mme Parangon pour Seignelais, à deux lieues d’ici, où nous resterons quelques jours, Mme Canon y ayant affaire pour vendre le reste du bien qu’elle y possède avant de se fixer à Paris.

Lettre 2. Ursule, à Mme Parangon.

[Elle est revenue au village, et elle s’ennuie chez nous de la ville.].

12 novembre.

Madame et très respectable amie,

Je prends la liberté de vous écrire, dans l’ennui que me laisse votre absence ; car, en vérité, il me semble que du depuis que je vous ai vue, ce ne soit plus ici chez nous, puisque je m’y ennuie, et m’y trouve étrangère, mais que c’est où vous êtes qu’est mon pays ; aussi suis-je bien fâchée de cette vilaine aventure qu’on a fait arriver à mon frère, et qui est cause qu’on m’a remmenée, et je vous prie bien instamment, très chère madame, de me faire encore redemander, si pourtant c’est votre bon plaisir ; mais en vérité ce doit l’être, puisque je ne suis ici occupée que du souhait de vous revoir et d’être auprès de vous. Je voudrais savoir à présent ce que pense et ce que fait la Mlle Manon ? Elle a dû être bien attrapée ! je n’ai parlé de rien ici, qu’à ma belle-sœur future Fanchon qui est prudente, et qui se comporte avec moi comme une véritable amie ; et elle a été bien étonnée de tout ça ! Et une chose qui m’a surprise de sa part, c’est qu’elle a pris son parti, de Mlle Manon, je veux dire d’après tout ce que je lui ai conté, tantôt en l’excusant, et tantôt en ne croyant pas ce qu’il y avait de pis ; et elle m’a dit, qu’elle aimerait mieux mourir que d’en ouvrir la bouche : car elle dit qu’une pauvre fille est déjà assez à plaindre d’avoir été comme ça attaquée par des hommes, si fins qui ont le dessus d’elle, par leur âge et leur expérience, et qu’il faudrait tout entendre et tout voir pour la juger. Mais moi, je suis ; un peu plus rigoureuse, je vous l’avoue, ma chère Madame, et il n’y a expérience et finesse des hommes qui y tienne ; on voit bien quand ils nous veulent attraper, et ils ne nous attraperaient pas, si nous n’avions un tant fait peu envie d’être attrapées : ainsi je pense au sujet de Mlle Manon, tout comme vous, Madame, et Mlle Tiennette ; mais je suis bien aise que ma belle-sœur pense comme elle pense, parce que mon frère aîné aura une bonne femme, et c’est ce qu’il faut ici. Quant à mon frère Edmond, je crois qu’il ne m’oublie pas auprès de vous, et qu’il me rappelle à votre souvenir, toutes les fois qu’il a le bonheur de vous parler à part. Il était, jaloux de moi ; mais c’est moi qui la suis de lui à présent qu’il vous voit tous les jours, et que je ne vous vois plus, et je lui en voudrai, si je le puis, s’il n’emploie pas tout pour me ravoir, et me donner à celle que lui et moi nous regardons comme notre protectrice. Qu’est-ce qu’on veut à présent que je fasse ici ? En vérité, j’y mourrais plutôt fille que de me voir faire la cour, comme la font nos patauds, même ceux qui veulent faire les polis.

Comme vous m’aviez demandé une fois la manière de faire ici l’amour, il faut, pendant que j’en ai le temps, que je vous conte ça, ma chère Madame, quoiqu’on ne me l’ait guère fait encore pour mon compte : mais j’ai vu ça aux filles du village, et quelquefois à mes deux sœurs aînées. Pendant le jour, on ne se dit rien ; mais cependant quand on se rencontre, on se regarde avec un rire, niais, et on se dit : « Bonjou, Glaudine, ou Matron ? » « Bonjou don, Piarrot, ou Tounias, ou Jaquot », répond la fille, en rougissant d’un air gauche, et en marchant de travers, un peu plus vite qu’elle ne faisait auparavant. Mais le beau, c’est le soir. À l’heure où sortent les chauves-souris et les chats-huans, les grands garçons après leur souper, rôdent dans les rues, cherchant les filles. Je dis les grands garçons, parce qu’on n’est ici grand garçon qu’à vingt ans passés ; et alors, on est accepté à payer la maîtrise au maître garçon, c’est-à-dire le plus âgé, ou le plus ancien passé maître des garçons ; elle est de vingt sous qu’un garçon est quelquefois un an à amasser dans notre pays, tant l’argent y est rare ! Les grands garçons rassemblent plusieurs maîtrises, comme trois ou quatre, et cela sert à les régaler un dimanche au soir, et à donner une danse, au son du hautbois. Si un garçon s’immisçait de rôder avant l’âge de vingt ans, pour chercher une maîtresse le soir, ou avant d’avoir payé sa maîtrise, les grands garçons portent chacun leur houssine, avec laquelle ils le rosseraient d’importance. Quant aux maîtres garçons ils ont toute liberté ; ils vont à toutes les portes, cherchant les filles, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une maîtresse. Et quand ils en ont trouvé une, ils le déclarent au maître garçon, qui en donne avis aux autres, en ces propres termes : « Mes amis, Jaquot tel, ou Giles tel, va à Margot, Jeanne ou Reine telle ; ainsi, au cas où personne n’aura jeté ses vues sur elle, il ne faut pas le troubler ; mais le laisser tranquille, jusqu’à conclusion de mariage en face d’église. » Les autres garçons répondent l’un après l’autre, et s’il y a rivalité, celui qui est rival, le déclare. Le maître garçon leur dit alors : « Mes amis, jalousie ne vaut rien ; une fille est une fille, et il y a plus d’une fille dans le village, voire même dans les autres villages ; par ainsi, je vous conseille de vous accorder, ou de tirer à la courtepaille, à qui l’aura ? » Et ordinairement les garçons acceptent de tirer, et tout est dit : mais s’ils persistent chacun, alors le maître garçon se borne à leur défendre les voies de fait, sous peine, pour l’agresseur, d’avoir tous les garçons sur le corps, et d’être rossé. Et le maître garçon leur dit : « Courez-en donc l’aventure, et que les parents en décident : mais quand ils auront décidé, ainsi que la fille, j’entends que le refusé se retire. » Et quand la fille veut l’un, et les parents l’autre, les grands garçons ne se mêlent pas de décider ; ils laissent faire les deux rivaux, en défendant seulement les voies de fait. Mais tout cela est rare ; le plus souvent, à l’entrée de l’hiver, les garçons se partagent les filles, soit au sort, soit en choisissant, et chacun va tout l’hiver à celle qui lui est échue. Voilà comme les filles sont ici traitées ; elles n’ont seulement pas la satisfaction de recevoir celui qui leur plairait le mieux, et souvent il faut qu’elles aient tout l’hiver à côté d’elles, à la veillée, ou devant la porte, quand il fait clair de lune, un gros pacant qu’elles détestent. Il faut à présent vous dire, comme les filles voient leur galant, et ce qu’elles mettent du leur, en faisant l’amour. Les garçons vont vers la fille, longtemps avant de parler aux parents, pour voir si elle leur plaira, et s’ils lui plairont. Pour cela ils rôdent quelquefois des mois entiers autour de la maison, avant de lui pouvoir parler. On en cause dans le pays, et la fille apprend que Piarrot ou Jaquot tel rôde autour de la maison pour elle. Un soir, par curiosité pure, elle prend un prétexte pour sortir, comme d’avoir oublié de fermer le poulailler, l’écurie aux vaches, ou de leur avoir donné de la paille pour leur nuit, etc. Les parents n’en sont pas la dupe : si le garçon leur convient, ils ne disent mot, et la fille sort. Si au contraire il ne leur agrée pas, la mère ou le père se lève, repousse la fille sur sa chaise, ou sur sa selle, en lui disant, Tîns-te là ; j’y vas moi-même : et alors le garçon, ne voyant pas sortir la fille, prend le parti d’entrer dans la maison, en disant aux parents, V’lez-vous m’ permette d’approcher de vote fille ? On ne le refuse jamais net : on lui dit de s’asseoir. Il se met à côté d’elle, et on lui fait bonne ou mauvaise mine, jusqu’à ce qu’il s’attire un refus, conçu en ces termes : Tîns-te chez vous. Mais si on a laissé sortir la fille le soir, alors le garçon l’approche en câlinant : « Où qu’vou allez donc, Jeanne ? – Donner de la pâille à nos vaches… – J’vas donc vou ainder ? – Ça n’est pas de refus, Jaquot. » Et il lui aide. Elle sort ensuite tous les soirs, et elle trouve toujours Jaquot. On s’assit dans un coin obscur : la fille ou file, ou teille le chanvre, et alors le garçon lui aide et on cause. Les dimanches, on cause sans rien faire, et c’est le jour où le garçon se hasarde d’embrasser ; il est rare cependant que les filles ne soient pas sages. Quand il commence à faire froid elle l’invite à entrer à la maison ; il accepte, si elle lui a plu ; car c’est un premier amour d’essai qu’ils ont là fait jusqu’à ce moment. On fait ordinairement l’amour deux ou trois ans, et il n’est guère question de mariage le premier hiver (à moins qu’il n’y ait milice), et les parents de la fille ne s’avisent guère de faire au garçon la demande ordinaire : « Qu’est-qu’ tu viens faire ici, Jaquot ? » que le second hiver de la fréquentation.

Quant à moi, ma chère dame, je vous dirai que même avant d’avoir eu le bonheur de vous voir à la ville, je n’avais aucun goût pour cette manière de faire l’amour ; elle m’a toujours déplu, et je ne vous ai parlé de ça que pour vous obéir imaginant que, si j’ai le bonheur de retourner auprès de vous, j’aurai des choses plus agréables à vous dire qui me seront inspirées par votre présence. Il faut pourtant que je vous avoue un petit secret, dans cette lettre, qui est sûre, et, que personne ne verra ici, pas même mon frère aîné ; car je ne la montrerai qu’à Fanchon Berthier, qui sera ma belle-sœur. C’est que j’ai ici un amoureux que je ne saurais sentir ! Imaginez-vous un demi-monsieur de village, qui n’a des manchettes que pour faire sortir davantage la noirceur de ses mains brûlées par le soleil ; qui dit des : « Ce n’est pât à moi tant d’honneur ; J’ai diz à mon père » et autres semblables ; qui, par la grosseur du corps, ressemble à ces gros tilleuls qui sont devant la porte des églises, et dont l’enveloppe est aussi grossière : voilà mon amoureux d’avant que je partisse ; et ce qui me met encore plus en colère contre ça, c’est qu’on le nomme ici un joli garçon ; mes parents eux-mêmes, et les paysans le nomment monsieur, uniquement à cause qu’il a des manchettes. À mon retour ici, ce monsieur ayant ouï-dire que c’était pour y rester, il en a montré une grosse joie, qui me le fait encore plus détester. Le manant ! se réjouir de ce que je ne serais pas avec vous ! Oh ! je l’abhorre plus que tout homme au monde… Je ne vous aurais pas parlé de ça, si je n’espérais que cette raison vous engagera, ma très chère dame, à me demander plus vite. Vrai, ce vilain amoureux me paraît un de ces satyres dont j’ai lu l’histoire chez vous, au bas d’une estampe. Mais je laisse ce sujet désagréable, pour continuer à répondre à vos aimables questions de bouche.

Vous m’avez aussi demandé quels étaient les goûts que j’avais dans ma jeunesse, et mes occupations, mon caractère, et comme j’en agissais avec mes frères et sœurs, surtout avec Edmond ? je vais, si je puis, répondre à tout ça, pour avoir le plaisir de vous écrire plus longtemps ; car il me semble que je vous parle, en vous écrivant, et j’ai eu si peu le temps de vous parler à Au**, que je n’ai pu vous répondre à la moitié des choses. Je vous dirai donc que mes goûts ont toujours été au-dessus de, ceux de nos paysannes ; je n’aimais pas trop, ni leur mise, ni leurs occupations, et je sentais au-dedans de moi-même que j’avais du goût pour quelque chose de plus distingué, dont pourtant je n’avais aucune connaissance. Mais jusque-là, qu’un jour, mon frère Edmond m’ayant dit qu’il avait rêvé que mon père n’était pas son père, mais qu’il était fils d’un duc, qui l’avait mis chez nous en pension, en disant : « Gardez-moi ce fils, sans lui apprendre ce qu’il est, et je viendrai le chercher un jour » ; Edmond, disais-je, m’ayant conté ce rêve, moi, je le crus, et je m’attendais tous les jours qu’un duc viendrait chercher notre Edmond, pour l’emmener dans un carrosse ; et je lui faisais bien ma cour ; ce qui ne m’était pas difficile, attendu qu’avant son rêve, je l’aimais déjà le mieux de tous mes frères et sœurs. Cela me trottait si bien dans la tête, que je fis aussi à mon tour le même rêve : il me sembla qu’une marquise venait me prendre, et qu’elle donnait à mon père et à ma mère tout plein, tout plein d’argent, en leur disant : « Tenez, voilà pour avoir élevé ma fille, et l’avoir rendue si gentille. » Et j’étais bien contente de m’en aller avec elle ; et elle me disait : « Tu seras un jour marquise comme moi, et non une paysanne ! Viens, viens à mon château, où tu auras de beaux habits, de beau linge… » je m’éveillai de joie, et je courus, dès que je fus levée, conter mon rêve à mon frère Edmond, qui me dit « Dame ! sais-tu que ça pourrait bien être ? Tiens, regarde, comme nous sommes plus jolis qu’eux tous, toi et moi ? » Nous avions alors, lui treize ans, et moi dix. Quant à l’égard de mes occupations, je les choisissais toujours à la chambre, et non à la campagne comme mon aînée ; j’aimais tous les jolis ouvrages d’aiguille, comme à présent. Mon caractère a toujours été doux ; mais j’aimais un peu à commander, avant d’être tout à fait raisonnable : à présent, ce que je préférerais, ça serait de vous obéir ; je suis un peu vive, fière, orgueilleuse, j’aimerais à paraître, à être riche… mais je crois que je l’ai déjà dit, en parlant de mes goûts. J’ai toujours tendrement aimé mes frères et mes sœurs ; mais principalement Edmond, et toute mon envie, si jamais je faisais mon chemin, ça serait de leur être utile, et d’avoir la gloire, que mon père et ma mère disent le soir aux veillées, quand ils causent entre eux devant toute leur famille : « C’est pourtant notre fille Ursule, qui procure telle et telle chose à son frère, à sa sœur ! » Il me semble que je serais bien glorieuse. Si on disait de moi, comme je l’ai entendu dire de vous, Madame, au sujet d’Edmond et au mien. C’est surtout à Edmond que je voudrais être profitable, quoique je ne sache pas trop comment ça pourrait être. Je voudrais bien aussi l’être à ma future belle-sœur Fanchon : car vous ne sauriez croire, Madame, comme c’est une jolie fille ! je crois pourtant que vous l’avez vue au voyage à Au** ; car elle y était, comme vous savez. Nous sommes amies dès l’enfance ; car outre qu’il a toujours été dit qu’elle serait ma belle-sœur, c’est qu’elle est la plus jolie de tout le pays, et que je me trouvais plus honorée d’être avec elle, qu’avec toutes les autres filles. Et elle m’aimait bien aussi, ainsi que mon frère Edmond, et je crois que si Edmond avait été l’aîné, pour rester au village, elle n’en aurait pas été fâchée : car Pierre est par trop sérieux. Mais c’est pourtant un bon humain, quoique n’ayant pas cette aimable façon d’Edmond. Et une fois, que j’ai écrit ici en cachette de tout le monde à Edmond, pour qu’il me fît venir à la ville, c’est Fanchon qui a porté ma lettre à la poste à V*** ; et quand Edmond est venu, elle lui a redemandé ma lettre de peur qu’elle ne fût trouvée. Je ne sais pas si vous l’avez lue, Madame ; car elle était bien simple ! mais je ne savais pas encore trop bien écrire. Dans tous nos jeux et dans tous nos amusements, j’ai toujours préféré Fanchon à mes propres sœurs. C’est qu’elle est si aimable, si complaisante ! Et puis nous nous disions tous nos petits secrets. Par exemple, à présent, elle m’avoue, que Pierre notre aîné lui inspire du respect, et qu’elle a plus de confiance en lui, qu’elle n’en aurait eu en Edmond, quoiqu’elle eût peut-être eu plus d’amitié pour le dernier. De mon côté, je vais toujours lui contant mes affaires et toutes mes pensées, et que je ne m’écarterai jamais de la crainte de Dieu à la ville, sous votre bonne protection, Madame.

Mais voilà une bien longue lettre ! et mon papier est fini. Je cesse donc, pour vous dire, que j’ai l’honneur d’être avec le plus grand respect, Madame,

Votre, etc.

Lettre 3. Mme Parangon, Au Père R**.

[Elle redemande Ursule, et nous fait la déclaration de la tromperie qu’on a faite à Edmond.].

9 octobre.

Je félicite ma bonne amie Ursule d’être retournée auprès de vous, Monsieur et Madame : elle ne saurait être mieux. Cependant, elle m’est si chère, et je m’y étais déjà tellement attachée, que j’espère que vous me la rendrez bientôt : car je ne renoncerais pas volontiers au plaisir que sa société m’a procuré pendant le séjour qu’elle a fait ici. Mais j’ai été charmée qu’elle vous accompagnât, pour suppléer aux détails que je ne pouvais vous faire, et dans lesquels je ne me hasarderai jamais d’entrer par lettre ; tout ce que je puis vous dire, c’est que si j’ai fait manquer le mariage d’Edmond avec ma cousine, c’est que je n’ai pas cru qu’il fût honorable pour lui, ni même avantageux pour elle dans sa position. Elle a eu le malheur, sinon de manquer de sagesse, au moins de manquer de courage, ou de bonheur, en se laissant tromper par un homme, qui sans doute a employé des moyens au-dessus des forces et des lumières d’une jeune fille : car ma cousine est honnête, et je l’ai connue très estimable. On ne change pas ainsi de caractère, ni aussi promptement, et on ne se laisserait pas séduire par un homme marié, si ce dernier n’employait qu’une séduction ordinaire. Mais tout en excusant ma pauvre cousine, autant que je le dois, je n’ai pu souffrir qu’on trompât un jeune homme, qui a droit à la protection de ceux qui l’ont attiré chez eux ; et je me serais crue très coupable, si je ne l’avais pas empêché, le pouvant. Je vous prie instamment, Monsieur et Madame, de garder le silence sur cette malheureuse aventure, et de me croire, avec tous les sentiments que vous méritez,

Votre, etc.

COLETTE C, Fme Parangon.

P. -S. – J’attends votre Ursule, et la mienne, le plus tôt possible ; faites-moi ce plaisir ; j’en serai reconnaissante.

À Ursule.

J’espère que ton père voudra bien te lire ces deux lignes :

Je désire beaucoup ma bonne amie Ursule, et je la prie de compter sur moi tant que je vivrai.

Lettre 4. Ursule, à Fanchon Berthier.

[Elle est retournée à la ville, et commence à laisser voir un peu de goût mondain.].

23 décembre.

Ma chère bonne amie,

Nous nous félicitons, mon frère Edmond et moi, du bonheur dont va jouir notre cher aîné, en t’obtenant pour femme ; tu étais déjà notre sœur par l’affection, et de plus mon amie dès l’enfance, à moi ; je ne puis donc que bénir un mariage, qui va resserrer les nœuds qui nous unissaient, et donner à l’aîné de notre famille une compagne, telle que le fut pour notre bon père, Barbe de Bertro. Ma chère bonne amie ! tu vas avoir, de ton côté, un bon mari ! Pierre est un garçon sage, craignant Dieu, n’ayant ni dans ses discours, ni dans ses actions, ni je crois dans ses plus secrètes pensées, aucune idée puérile et frivole ; tu es sérieuse, raisonnable, aimant l’occupation : vous serez bien assortis. Mais, chère sœur, et c’est l’avis de Mme Parangon, ne néglige pas un peu de coquetterie dans ta mise quand tu seras mariée ; les femmes de chez nous l’abandonnent trop vite ! Tu es si jolie, comme tu te mets ! ne pourras-tu continuer !… C’est la sincère amitié que je te porte qui me fait te parler comme ça, et aussi librement, désirant que tu sois toujours autant aimée, chérie et désirée de ton mari, que tu l’es à présent, du moins tant que la jeunesse durera ; et il y a loin d’ici qu’elle cesse, Dieu merci ! Je regarde ici que Mme Parangon est mise comme si elle était fille ; c’est une propreté, un soin !… et ça fait beaucoup, chère sœur ; car enfin, si une femme est négligée dans ses habits et le soin d’elle-même, tout, le monde la laisse là ; au lieu que celle qui est plaisante, agréable, comme Mme Parangon, porte la vie et la joie partout où elle daigne se montrer. Je te dirai que cette jolie dame me paraît très bien disposée pour mon frère et pour moi, mieux que je ne saurais te l’écrire ; mais je te dirai ça de bouche, à notre entrevue prochaine ; car enfin, elle est prochaine, cette fête tant désirée !… Je te dirai aussi, que j’ai vu Mlle Manon, sans qu’elle me vît : c’est en vérité une jolie fille ! quel dommage !… Mon frère la regardait, sans savoir que je l’examinais : je ne l’en crois pas si dégoûté qu’on croirait bien, et que Mme Parangon le pense ; car il la regardait, ce me semble, avec bien du plaisir ! je ne sais pas, mais cette fille-là est très aimable, et si j’étais garçon, il me semble qu’une figure comme ça me ferait oublier bien des choses !… Mais je suis femme, et les hommes ne sont pas si indulgents pour nous. Quant à Mme Parangon, elle a, je crois, des vues fort avantageuses pour mon frère, et je lui ai entendu parler de sa jeune sœur, qui doit venir ici, comme si elle pensait à lui pour elle. Mais Mlle Fanchette est bien jeune !… si c’était l’aînée, qui fût encore fille… J’ai l’autre jour lâché ce mot-là devant Edmond. Oh ! si tu avais vu ses yeux ! ils auraient mis le feu à de l’amadou, comme ils ont brillé. Le gaillard ! il lui en faudrait !… Mais pour revenir, la petite Mlle Fanchette C** est bien jeune, et l’aînée est bien belle ! et Mlle Manon est bien piquante, comme on dit ici ; je sens que mon frère (qui est aussi le tien), doit être bien embarrassé ! Et, en vérité, je crois qu’il ne l’est pas pour un peu, ma chère Fanchon ! Et plus je l’étudie, et plus je crois qu’il l’est, et qu’il doit l’être. Je m’en suis souvent aperçue, et surtout hier, qu’il vit passer Mlle Manon, et qu’un petit moment après il regarda Mme Parangon, qui descendit vers nous ; dans un instant où elle tournait le dos, il porta sa main à son front, avec un regard ! un geste !… comme s’il avait dit : Oh ! que ne puis-je !… Du moins voilà comme j’entendais ça…

Je te dirai aussi, pour ne te rien cacher, qu’un de ces jours, comme j’allais dans la chambre de Mme Parangon, j’y ai trouvé son mari, au lieu d’elle : j’en ai véritablement eu peur, et j’ai fait un ah ! de frayeur : Il s’est mis à rire, et m’a dit : « Ah, ah, vous avez peur de moi ! je ne vous aurais pas embrassée, mais vous le serez pour vous apprendre… » Oh ! comme il embrasse ! quel homme ! je j’aurais battu, si je l’avais osé. La pauvre Manon ! comme elle a dû souffrir avec cet homme-là ! car en vérité il est impossible qu’on l’aime ; il a des yeux, des façons… Aussi sa femme ne l’aime-t-elle guère, et je serais tout comme elle, si j’étais à sa place ; depuis ce qu’il m’a fait, je ne saurais plus le sentir…

Comme je babille ! Adieu, et à te voir, petite sœur ! je ne montrerai cette lettre à personne d’ici ; c’est bon pour d’autres, ou je n’aurai pas été si sincère. Ta bien bonne amie, et sœur.

URSULE R**.

Mes enfants : vous voyez comme cette pauvre sœur commence d’être légère, et comme sa tête est déjà remplie de mondanités ! Hélas ! c’est ainsi que la perversion commence toujours à la ville ; excusable d’abord, à ce qu’on croit ; mais allant rapidement au dernier période.

Lettre 5. Ursule, à Fanchon, sa belle-sœur.

[Elle commence à pénétrer bien des choses !].

5 mars 1750.

Je sais, chère petite sœur, que mon frère d’ici écrit à ton mari, et je profite de l’occasion, qui est sûre, pour qu’on te remette ma lettre en main propre, et qu’elle ne soit vue que de qui tu voudras. Eh bien, ma chère Fanchon ? ce que je sentais dans mon cœur, Edmond le sentait aussi, et Manon était sa femme, que nous ne nous en doutions pas plus ici que chez nous ! Tout cela s’est fait par M. Gaudet, que tu connais, et cela s’est arrangé le plus singulièrement du monde ! Heureusement que nos chers bons parents ont consenti à ratifier ; et ils ont bien fait, pour éviter le scandale : car qu’aurait-on fait à mon frère d’ici ? beaucoup de peine ! Mme Parangon, la plus aimable des femmes, a pris la chose on ne peut mieux : mais que dirait Edmond, s’il se doutait seulement combien elle verse des larmes, dont elle me donne à moi (et peut-être à elle-même), une tout autre cause, que celle que je sais ? Car enfin, elle avait fait venir ici Mlle Fanchette, pour amuser mon frère d’une petite amourette, en attendant les grandes amours : et elle me disait à moi, mais bien en secret : « Fanchette est jeune ; mais je la remplacerai quelques années, par mes attentions pour son petit mari, et ensuite elle le charmera par elle-même. » C’est une grande bonté ! mais je crois que la chère dame s’attacherait à Edmond plus qu’elle ne le voudrait, s’il n’y avait pas des empêchements. Aussi, on ne peut rien voir en garçon, qui vaille notre Edmond, pas même ici : de jour en jour il devient plus aimable, et le mariage ne lui a pas du tout nui. Cependant je ne comprends rien à sa façon d’être et d’agir ! Car il aime Mme Parangon, au point que souvent je l’en aurais cru amoureux, si cela avait été possible, après en avoir épousé une autre, tant il marquait d’émotion en la voyant ! mais son mariage m’en ôte toute idée, et la réconciliation de Mme Parangon avec sa cousine, qu’il a faite ces jours-ci, me tranquillise au sujet de Mme Parangon ; quoique en vérité, je crois que je l’aurais excusé, si ce n’est pourtant l’offense de Dieu. Mais son mari… Dieu le bénisse ! sans être laid, car il est bel homme au contraire, il n’est guère aimable. Enfin, voilà notre Edmond marié : sa femme est tous les jours avec nous ; et en vérité il n’y a que Mme Parangon qui soit plus aimable qu’elle. Oh ! si tu voyais que de jolies petites mignardises elle me fait ! J’en avais vu faire à Mme Parangon ; mais ce n’était rien, comparé à ce que je vois, depuis que sa cousine est avec nous, et qu’elle lui en fait ! Mme Parangon lui en fait aussi, ainsi qu’à nous, et mieux, je crois, que notre belle-sœur : c’est charmant, et je m’y accoutume avec elles, surtout avec Mlle Fanchette qui est une aimable, enfant, et, qui m’aime bien. Mme Canon ne goûterait pas trop tout ça ; mais nous réservons toutes ces jolies choses, pour quand nous ne sommes que nous chez Mme Parangon, où nous passons la moitié du temps ; ce qui est heureux ! car Mme Canon est tanante.

Je te dirai, ma chère sœur, que c’est l’épouse d’Edmond qui règle à présent ma mise, et je ne suis ni plus ni moins qu’elle ; ce qui me va, à ce qu’on dit. Je suis beaucoup blanchie, mais à un point que je n’aurais pas espéré ; car je suis brune, et fort brune, au moins par les cheveux ; mais la ville ma donné une blancheur de peau, qui ne me rend pas reconnaissable, au prix de ce que j’étais. Manon me témoigne bien de l’amitié ! elle me dit quelquefois : « Vous êtes la sœur bien-aimée de mon mari ; vous le remplacez quand il est absent ; je crois, d’ailleurs, par votre ressemblance, le voir en fille à côté de moi… » Je porte à présent des souliers et des mules, où en vérité je n’aurais pas cru pouvoir mettre le bout du pied en arrivant ici ; il faut que les miens s’y soient rapetissés, et j’en suis vraiment étonnée ! On me fait des compliments de tout ça, et Mme Parangon la première. C’est ce qui fait que je passe d’agréables moments du matin au soir, à n’entendre que des choses gracieuses et qui font plaisir. Je te dirai que je crois que ma petite figure a fait ici quelque impression sur des gens assez comme il faut : on ne se doute pas que je m’en doute ; et, en effet, je me comporte comme si je ne m’en doutais pas, car une fille raisonnable doit ignorer ou paraître ignorer ces choses-là ; et puis, j’ai ici de bons amis et de bonnes amies ; mon frère, M. Loiseau, ma bonne et chère protectrice, ma sœur, Edmond, et Tiennette, qui est bien demoiselle, et charmante, comme tu le verras dans la lettre de notre cher frère à ton mari ; toutes ces chères personnes-là s’aperçoivent pour moi de tout ce qu’il faut voir. Les hommes me paraissent aimables ici : au lieu que chez nous, leur rudesse me les rendait odieux, et c’était sincèrement que je les fuyais. Je n’aurais pourtant pas haï ton frère, s’il eût vécu ; aussi, je ne sais qu’Edmond, qui lui fût comparable, pour la douceur de la figure… Je te conte tous mes petits secrets, chère sœur, et je ne te déguise rien : car je t’aime de tout mon cœur, et je ne veux pas avoir une pensée qui te soit cachée. J’embrasse nos chères sœurs, et deux fois Christine, qui m’a toujours la plus aimée. Tu diras un mot de ma lettre à notre bonne mère, et que je n’oublie pas le respect que je dois à notre bon père, dont ton mari est le lieutenant. Je t’embrasse mille fois.

URSULE R**.

P.-S. – Mon frère m’a parlé de me mettre, pour la conscience, entre les mains du Père, son ami : j’y serais assez portée ; c’est un aimable homme ; mais trop peut-être pour une jeune fille. Je consulterai Mme Parangon là-dessus.

Lettre 6. Réponse.

[Ma femme lui remontre doucement, d’après mes conseils.].

10 mars.

Ma très chère et très aimée sœur, je vous écris avec bien du plaisir, car quand on aime comme je vous fais, au défaut de la conversation, on aime à s’entretenir muettement avec les personnes qui nous sont chères, et qu’on a tant et si longtemps chéries, qu’elles ne peuvent par absence, comme elles ne le pourraient par torts, s’effacer de notre souvenir. Tant s’en faut que ça soit avec vous, chère sœur, qu’au contraire vous m’êtes, je crois, d’autant plus présente, en raison de ce que votre absence me prive du plaisir de voir en vous ma plus chère amie, et de plus la sœur du digne Pierre R** mon mari, lequel a vu votre lettre ; et comme je vous dois la sincérité autant que l’amitié, chère sœur, je vous dirai que votre frère aîné, en la lisant, a par trois ou quatre fois froncé le sourcil, et sur ce que je lui ai demandé, ce qu’il y reprenait, il m’a répondu : « Ce n’est que légèreté ; Ursule est légère, et ce sont les deux plus légers de chez nous qu’on a envoyés à la ville, et les plus beaux ; comme aussi les meilleurs cœurs : Dieu les préserve ! car je suis quelquefois en transe rapport à eux : et je vous en prie, ma chère femme, en vertu de l’affection que vous me portez, et de celle que vous avez toujours eue pour le cher Edmond et la très chère Ursule, de leur écrire du fond de votre bon cœur (car votre frère ne me dit jamais que des choses honorables), des discours qui leur rappellent nos années premières ; et si mal arrivait, je sens que ce ressouvenir me ferait fondre en larmes, et il les y fera fondre aussi ; car leur cœur bon et tendre est facile à toucher. » Je n’ai rien retranché de son discours, ma chère sœur, pas tant seulement une syllabe, et pendant que le voilà qui lit le prophète Jérémie, je vous écris. Chère et bonne sœur, ce mariage du cher Edmond, et la manière, nous ont bien surpris, ici ! Mais la volonté de Dieu soit faite, et ce qui est fait et approuvé de nos bons père et mère, arrête et clos notre jugement ; car la voix de Dieu parle par leur bouche : c’est ce qui fait qu’aussitôt que nous avons su leur approbation, mon mari, et moi-même, nous avons fait une lettre au nom de nos bons père et mère, pour donner toute satisfaction au cher et bien-aimé frère et à sa femme (que Dieu le veuille rendre heureux par elle, et elle heureuse par lui !) et les inviter à venir passer ici les fêtes de Pâques, et quelque temps avec ; et je vous puis assurer, que je marquerai à la femme du cher frère, tous les sentiments d’une bonne sœur, et tels que je les dois à la femme d’Edmond. Quant à ce qui est de vous personnellement, très chère sœur, que ne puis-je avoir le bonheur de vous revoir aussi ! En bonne vérité ! si quand vous arriverez, je vous trouve un petit air émerillonné, comme quand vous êtes ici revenue avec nous, vous n’avez pas sitôt passé deux jours dans cette maison paternelle, que vous reprenez votre air de bonté naïve, qui vous va si bien et vous rend si jolie, que ce n’est rien de le dire, il faut le voir ! Oh ! ma chère sœur ! je ne sais pas si vous gagnez à la blancheur de la ville, mais je sais bien qu’ici, avec votre œil modeste, votre grande paupière baissée, votre parler doux et timide, votre action retenue, votre marche posée, et pourtant si gracieuse et si vive, vous étiez, et êtes encore, un des plus agréables objets que le bon Dieu ait mis sur la terre, pour donner à ceux qui vous voient une idée de la gentillesse et de la beauté de ses créatures. Vous ressouvenez-vous, chère sœur, de ce jour, que nous étions, quatre de vos autres sœurs, vous et moi, sur le chemin de Vermenton, nous en revenant de la vigne du Vaurainin, et que nous fûmes rencontrées par ce bon vieillard de cent ans, qui avait connu votre bon père tout petit garçon ? Il ne nous connaissait pas ! Et pourtant il s’arrêta pour nous regarder toutes, et il dit : « je ne sais pas ! mais il semble que ces traits-là de visage ne me sont pas étrangers, et si pourtant je ne les ai jamais vus ? mais je m’en rappelle de pareils, qui florissaient il y a soixante ans, dans Magdelon R**, la plus séante et la meilleure, comme la plus jolie des filles de Nitry (et c’était votre bonne tante, aînée de votre père) : je gagerais que voilà sa nièce ? (Vous montrant.) Oh ! que vous avez de gentillesse, aimable et revenante fille ! Et je crois bien que vous avez l’âme de celle que vous représentez qui était si bonne, si douce, si pieuse, si parfaite en modestie et retenue, que le pasteur l’en a citée, à l’honneur et gloire de Dieu et de ses parents ; oui, voilà sa modestie, et son regard gracieusement baissé. Dieu vous bénisse, belle et modeste fille, dont la vue réjouit et enlève l’âme vers le bon Dieu ; soignez bien cette belle et gracieuse image, qu’il a mise dans votre agréable tête, pour la faire servir à sa gloire, et au bonheur d’un de ses enfants, qu’il vous garde en sa toute bonté : car il se complaît dans si joli chef-d’œuvre de ses divines mains. Et il vous donna sa bénédiction, que Dieu veuille ratifier. Vous étiez un peu brune pourtant, et si vous voyez que vous n’en étiez pas moins agréable. Quant à vos sœurs, il les loua toutes, et les reconnut, mais il les loua moins que vous ; et il voulut bien faire à moi quelque attention, dont je conserverai toute ma vie le souvenir : car il avait aussi connu mon père tout enfant. Quant à ce qui est de votre parure, encore que mon mari ait froncé le sourcil à cet endroit, si est-ce que je pense qu’il faut que vous soyez comme on est à la ville, et je crois que mon mari, votre frère, n’a repris, par son air, que le ton avec lequel vous en parlez. Pardon, chère sœur, si je vous parle moi-même avec tant de liberté ! mais voilà des choses qui sont moins de moi que de votre digne frère, et même de votre bonne mère qui, toute indulgente qu’elle est, a pourtant quelques craintes pour vous. Mais à tout prendre, dans ce que vous m’écrivez, nos chers parents sont heureux de n’avoir que de si petits sujets de remontrances ; et moi, à part, j’en félicite leurs bons et tendres cœurs. Quant à ce qui est des partis, c’est là le point important, et mon mari a encore froncé là le sourcil ; mais votre bonne mère en a tressauté d’aise ; et elle m’a dit : « Fanchon, ma chère fille et bru, je n’ai aucune inquiétude, quoique votre mari en ait ; car d’abord, je connais Ursule, comme elle est bien craignant Dieu ; et ensuite je sais en quelles mains qu’elle est, et que c’est dans celles de la sagesse même ; et quant à ce qui est de sa nouvelle belle-sœur, tout un chacun en dit du bien à c’t’heure : par ainsi, ma chère fille, Dieu lui pardonnera, et elle fera une bonne femme, incapable de mauvais exemple ; et puis Ursule est prévenue : que je serais joyeuse, de voir quelqu’un de mes pauvres enfants, filles et garçons, bien établis à la ville, pour, en cas d’affaires ici, avoir quelqu’un à nous, et à tous vous autres, qui nous serve et nous recommande ! car les pauvres villageois sans connaissances sont bien malmenés ! » Vous voyez, chère sœur, comme elle pense, et c’est d’après ces vues, bien d’une bonne mère, qu’il faut envisager tout établissement et toute inclination. En voilà bien, ma chère aimée sœur ! et je ne veux pas finir en vous avec toi, ma très chère Ursule, que j’aime si tendrement. Je t’embrasse, et te souhaite, outre mille et mille biens, le souvenir de ton attachée à jamais sans diminution.

FANCHON BERTHIER, Fme de Pierre R**.

Lettre 7. La même, à la même.

[Fanchon lui raconte la réception de Manon à la maison paternelle.].

19 avril.

Je profite de l’occasion de la chère sœur Manon, que voilà qui s’en retourne avec son mari qui l’est venu chercher, comme tu sais, ma chère bonne amie Ursule, pour t’écrire quelques mots, et te conter tout ce qui s’est passé ici à cette visite. Et d’abord je te dirai, ma fille, qu’on est ici dans la joie d’autant plus, qu’on n’attendait pas cette visite sans quelque crainte, et même sans quelque répugnance ; mais il le fallait, et on aurait voulu en être quittes.

Le premier jour, lorsque la sœur Manon arriva, avec son mari, l’on était dans un remuement qui ressemblait à celui que cause la visite des gabeliers ; voilà Edmond qui entre, et qui de la porte, apercevant notre digne père, s’incline, et puis relève les yeux avec crainte, et comme attendant un mot. Ce mot est venu : « Mon fils, où est votre femme ? » Aussitôt Edmond s’est jeté sur la main de son père, et l’a baisée ; puis notre bonne et excellente mère l’a embrassé la larme à l’œil. Ensuite, toujours sans dire un mot, que mon père ! ma mère ! il est allé chercher sa femme que mon mari et moi recevions de notre mieux, et sans nous parler, il l’a menée par la main. Et dès qu’elle a été sur le seuil de la porte, avec cette grâce que tu lui sais, que sa rougeur et une petite honte augmentaient, notre respectable père n’a pu tenir à ça ; il est venu lui-même jusqu’à elle, et elle s’est glissée à ses genoux, lui prenant et baisant la main ; mais le digne homme l’a bien vite relevée, en lui disant : « Asseyons-nous, ma fille. » Et notre bonne mère l’a embrassée. Et voilà que Manon a commencé à parler : et c’était un charme que de l’entendre ! Tous nos frères et sœurs rangés debout autour d’elle faisaient un rond, et on l’écoutait avec admiration. Elle a dit mille respectueuses choses à notre père et à notre mère, touchant par-ci, par-là quelque chose de sa faute, d’un air qui la faisait si bien excuser, que j’ai vu l’heure où notre tout bon père allait lui demander pardon des idées qu’il avait eues, car il avait la larme à l’œil, ainsi que notre bonne mère. Et voilà que lui-même a commencé à lui dire des choses gracieuses, et à appeler Edmond son fils avec plus de complaisance, sans pourtant le tutoyer ; et ce n’est que quand tout ça a été fait, que la chère sœur Manon s’est mise à nous faire ses présents, commençant par notre honorable père, notre bonne mère, mon mari, moi, et nos frères et sœurs, suivant le degré d’âge, et tout cela si bien et si heureusement choisi qu’il semblait que ce fût ce que chacun aurait désiré : il est vrai qu’Edmond lui aura aidé à deviner, car il sait nos pensées comme nous-mêmes ; et elle donnait ça avec une grâce et des paroles si obligeantes que notre honorable père, qui est tout sensibilité, n’a pu y tenir ; il s’est levé, et il a été cacher quelques vénérables larmes qui s’écoulaient de ses yeux, en dépit de lui ; et il n’y a force de caresses qu’il n’ait ensuite faites à Edmond, jusqu’à l’appeler son cher fils, ce qui n’était pas encore arrivé : et mon mari même en a été traité comme jamais il ne le fut ; car le digne vieillard le voyant tenir Edmond embrassé par le corps, et causant ainsi avec lui, il est venu au milieu d’eux, et a dit à son aîné : « Pierre, vous portez le nom de mon honorable père, et votre frère porte le mien ; mes fils, ceci vous prescrit la conduite à tenir : Pierre, aime ton frère en père ; et toi, Edmond, sois mon image, et révère en lui et ton aîné, et le nom de mon père, comme je révère la mémoire et le cher souvenir de ce digne homme ; l’un de vous me retrace ma propre personne ; mais l’autre me retrace celle de mon tant regretté père ; bénis soyez-vous, mes chers enfants, dont l’un ranime Pierre, et dont l’autre ranimera Edme un jour, et fera, qu’il y aura encore sur la terre l’image du meilleur des pères, et du plus respectueux des fils. » Nous n’avions jamais entendu un pareil langage sortir de sa bouche, et nous étions tout attendris, même les plus jeunes, et jusqu’à Brigitte, qui ne s’attendrit pas aisément. Ensuite on a dîné ; et c’est alors qu’on a vu les agréments de la chère sœur qui ont semblé s’accroître de jour en jour ; et quand elle s’est vue aimée ici, c’est qu’elle a été si aimable, que tous tant que nous sommes nous en étions fous ; et il n’est à présent personne qui n’approuve Edmond ; car elle était non résistible, c’est le mot de notre père. Et un de ces jours, il a dit à son aîné : « Mon fils, je croirais qu’on s’est trompé dans ce qu’on nous a dit, et qu’il y a quelque chose là-dessous ! car il n’est pas possible que cette aimable créature ait été un instant abandonnée de son Créateur ! » Mon mari lui a répondu : « Aussi, cher père, y a-t-il eu comme violence, encore plus que finesse. – Ce mot me fait plaisir, mon fils : oui, c’est violence ; oh ! je n’en saurais un instant douter, et je bénis Dieu, qui lave ma fille Manon de cette tache. » Et depuis ce moment, il l’a beaucoup plus appelée sa fille. Elle, de son côté, s’est mise à devenir mignarde et caressante envers lui, au point que le respectable vieillard dit avant-hier à son fils aîné : « Jusqu’à ce moment, je vois que j’avais eu un sentiment injuste à l’égard d’Adam, notre premier père, qui succomba, et je suis bien aise de ne plus l’avoir : car il est notre père ; eh ! comment eût-il résisté à Ève ! Elle n’avait qu’à être comme Manon ! » Tu vois, ma chère bonne amie, que nous voilà tous bien réconciliés et unis ; et ce qui m’en fait plus de plaisir, c’est que dans la vérité, la chère sœur est une bonne et aimable femme ; car elle m’a dit ses sentiments les plus secrets, qui sont dignes et louables, dont je bénis Dieu, quoique au fond il fût à souhaiter que certaines choses fussent non avenues : mais aussi, sans elles, notre cher Edmond ne l’aurait peut-être pas eue ; et c’est cette idée qui a fait grande impression sur nos chers père et mère. Ce n’est pas qu’en mon particulier, je ne trouve les airs de ville un peu extraordinaires : par exemple, je m’aperçois que la chère sœur a une petite coquetterie avec tout le monde ; hier elle vit que Courtcou le berger la regardait avec admiration ; et elle se mit à se donner des grâces, que la tête en tournait à ce pauvre garçon, qui est assez libertin, comme tous ceux de Nitry, dans ce Moyen Âge ; car du temps de la jeunesse de votre père et de mon aïeul, ils ne l’étaient pas tant ; elle en a de même avec son beau-père ; mais cette coquetterie-là est permise ; avec mon mari, avec nos frères ; au lieu qu’elle y va sans façon avec les femmes… Tous nos frères et sœurs d’ici te désirent bien et te saluent, car je t’écris à leur su, mais sans montrer ma lettre. Je te prie de présenter à la chère Mme Parangon mes respectueuses amitiés, et mes tendresses à la petite Mlle Fanchette, dont je n’ai garde de parler ici, et tu m’entends ; il ne faut pas diminuer la joie qu’on a. Ta sœur tendre et affectionnée, autant et plus que si elle était formée du même sang.

FANCHON BERTHIER.

Lettre 8. Ursule, à Fanchon.

[Elle conte à ma femme différentes choses, où l’on voit comme dès lors elle s’accoutumait à voir en autrui des faiblesses excusables : de plus fortes eussent été moins pervertissantes.].

26 mai.

Ta lettre, que j’ai reçue dans le temps, chère petite sœur, m’a fait un grand plaisir, et parce qu’elle venait de toi, et par les récits que tu m’y faisais. Aussi, tout va de mieux en mieux depuis le retour de ma belle-sœur Manon : et je te vais dire cela par ordre, car voici une lettre qui sera longue, tant j’ai de choses à te marquer.

D’abord, nous avons été de la noce de Mlle Tiennette et de M. Loiseau, qui sont heureusement mariés, et, il faut l’espérer, au bout de leurs peines : Mme Loiseau va me faire ici une nouvelle et bien sincère amie ; car elle l’était d’Edmond, ainsi que son mari, et tous ceux qui l’aiment, m’aiment aussi. Mais il faut te parler de la noce, de la mariée et de tout ce qui est arrivé, dusses-tu encore m’écrire vous, et me faire tes aimables remontrances que je respecte, et qui ne m’ennuieront jamais, parce que je voudrais toujours en profiter.

J’étais priée de cette fête, et quoique Mme Canon ne s’en souciât pas, j’y ai été, Mme Parangon ayant fait entendre à sa bonne tante, que je ne pouvais m’en dispenser. »Bon ! une noce où il n’y a pas de père, et où la fille est mariée à neuf lieues de son pays et de sa paroisse ! cela n’est pas de bon exemple ! – Ma chère tante, a repris Mme Parangon, c’est une fille à qui je sers de mère autant que la sienne propre ; il faut qu’Ursule lui serve de sœur. » Et tout en bougonnant, la bonne dame m’a dit de m’habiller. Mme Parangon m’a parée ; ce qui l’a encore fait murmurer ; enfin il a été convenu que Mme Canon me mènerait elle-même, car on la voulait aussi avoir. Après que Mme Parangon a été partie, Mme Canon s’est mise à me donner des avis, tous fort bons, mais assez inutiles ; car on m’aurait ordonné de faire le contraire, que je n’aurais pu m’y résoudre : aussi n’ai-je pu me défendre d’un petit mouvement d’impatience, d’entendre tant répéter ce que je sais aussi bien qu’elle. Enfin nous sommes parties, et en arrivant, Mme Parangon a eu la bonté de venir me prendre, et de me mettre sous sa protection contre l’ennui : cette femme-là, chère sœur, a un je ne sais quoi qui charme, et sa compagnie est un plaisir, indépendamment de ce qu’elle vous dit et des caresses qu’elle vous fait ; car il n’y a personne qui caresse comme elle ; et puis elle a tant de charmes et de grâces dans son rire, qu’en riant avec elle, on y participe, car on l’imite sans y penser : avec cela, ses caresses doivent donner bien du relief à ce qu’on a de beau ; car pour être caressée d’une aussi jolie femme, il faut être aimable ; outre que son goût donne un prix, et que d’être touchée par elle, c’est acquérir de la valeur. C’est, je crois, ce qui m’est arrivé : car dès que j’ai paru être aimée d’elle, tout le monde a semblé m’admirer, sans doute à cause de mon bonheur, et des gens qui n’eussent pas songé à moi, m’ont donné une obligeante attention. Je me suis même aperçue, pendant que j’étais avec les mariés (mais personne ne s’en doute), qu’un conseiller d’ici a parlé quelque temps à Mme Parangon, en me regardant par intervalles, d’un air qui marquait beaucoup de bonne volonté, et j’ai entendu qu’il disait : « Elle est d’une beauté unique ! » Ma charmante amie me regardait aussi, avec une satisfaction, qui m’a fait comprendre, que le conseiller lui disait du bien de moi. Mais je ne veux pas trop arrêter là-dessus ma pensée, de peur de vanité. Mme Parangon est ensuite revenue à côté de moi ; car elle m’avait laissée auprès des mariés pendant cette petite conversation avec le conseiller, et elle m’a parlé d’un ton si tendre, si pénétré, que je ne saurais dire combien il l’était. La chère bonne amie ! Elle est si obligeante, que plus elle fait de bien, ou plus elle a occasion qu’il en arrive, et plus elle aime : c’est un bien excellent caractère !…

Le conseiller a demandé à Mme Parangon la permission de danser un menuet avec moi. L’aimable dame, qui s’est bien doutée que je ne le savais pas, avait hésité : enfin, elle avait dit, que j’étais à la ville depuis trop peu de temps, pour avoir acquis l’aisance nécessaire, et qu’elle ne croyait pas devoir m’exposer devant une aussi nombreuse assemblée. Il n’a plus insisté que pour une contredanse, à quoi la chère dame a consenti. Elle m’a prévenue, quand elle a été auprès de moi, que M. le conseiller allait me prier. Il est venu, et j’ai accepté un peu honteuse. J’avais bien regardé comme dansaient les autres, et quand on m’a fait l’honneur de me demander mon goût, j’ai nommé la contredanse la plus aisée que je venais de voir, dont je ne me suis pas mal tirée. Dès le lendemain on m’a donné un maître de danse, et je suis guidée par mon aimable amie, par Manon, ou par mon frère, qui danse on ne peut mieux. Cela me forme la marche, la rend plus agréable, et on m’assure que j’ai meilleure grâce, depuis que j’apprends.

J’ai un peu commencé par moi, dans cette lettre, et j’y reviendrai encore à la fin : mais il faut parler d’Edmond et de sa femme : et c’est avec bien du plaisir ; car je vais augmenter les sentiments que tu as pris pour elle, et ceux dont l’affectionnent nos chers père et mère : c’est qu’elle a eu pendant cette noce, une épreuve qui a fait briller ses vertueux sentiments : et, en vérité, la qualité de ma sœur à part, je l’aime à présent pour elle-même autant que Mme Parangon. L’homme que vous savez tous, ne s’est-il pas avisé de chercher à lui parler en tête à tête ? Après y avoir bien essayé, il a enfin réussi ; il l’a jointe sous un berceau de coudriers, qui est dans son jardin ; car la noce de Mlle Tiennette s’est faite chez sa bonne maîtresse : le motif qui avait fait écarter notre sœur, est bien à son avantage ; car, en voyant le mariage de deux amants qui ont toujours été fidèles l’un à l’autre, et qui s’épousent sans reproche, ça lui a attendri le cœur, et elle s’est retirée à l’écart pour pleurer, tenant dans sa jolie main le portrait de son mari, qu’elle baisait et rebaisait, quand l’homme que tu sais l’a jointe. Tu t’imagines bien comme il a été reçu ! mais il est si effronté !… Elle l’a voulu renvoyer : il n’a pas voulu s’en aller ; si bien qu’ils se sont querellés : le meilleur, c’est que mon frère avait suivi sa femme, et qu’il a tout entendu ; ils sont revenus ensemble, bien contents l’un de l’autre ; et mon frère a tout conté à Mme Parangon, pendant que j’étais avec Manon, qui me faisait mille caresses, avec une émotion que je ne lui avais jamais vue. Mon frère a ramené Mme Parangon auprès de nous, et il est décidé que sa femme passera la plupart du temps avec Mlle Fanchette et moi, chez Mme Canon, qui y a consenti. J’ai su ce qui s’était passé par ma sœur elle-même. Voilà qui va bien jusqu’à présent, et il semble, que pour être heureuse, je n’aurais qu’à rester comme me voilà : mais ce n’est pas assez pour Mme Parangon. Elle veut me traiter comme sa sœur, et que nous allions ensemble à Paris, sous la conduite de Mme Canon ; elle m’a dit qu’elle avait pour cela différentes raisons, dont je crois soupçonner une partie. D’abord son mari a encore tâché de me parler, mais d’une drôle de manière ! Il s’était caché dans l’escalier de la salle à l’appartement, qui est obscur, et comme je passais, il m’a prise par le milieu du corps, en me disant : « Est-ce vous, Fanchette ? » J’ai répondu : « Non, Monsieur, je suis Ursule. » Mais il ne me lâchait toujours pas ; et, en vérité, je ne sais ce qu’il me voulait faire : heureusement que Mlle Fanchette était dans le cabinet de sa sœur, et comme je parlais fort haut, elle m’a entendue ; elle est venue à moi, et il m’a lâchée. »C’est joli ! mon frère ! de faire peur aux filles ! » lui a-t-elle dit. Il s’est mis à rire. Oh ! c’est un homme bien terrible, et je le crains comme le feu ! Il a des façons, il vous prend on ne sait comment, et agit comme jamais je n’ai vu personne. Quant à M. Gaudet, dont je t’ai dit un mot dans ma dernière, je ne l’aurai pas pour ce que tu sais ; Mme Parangon s’y oppose ; elle en a dit son avis à mon frère bien fortement, et plus que je n’aurais compté, car elle est douce ; et elle m’a donné un bon vieillard, qui la conduit elle-même. Ce M. Gaudet s’est trouvé ici pendant la noce, et il me voulait parler : mais Mme Canon d’un côté, mon amie de l’autre, et même ma sœur Manon, en ont si bien su empêcher, qu’il n’a pu me joindre.

Je pense que le voyage de Paris me serait avantageux ; je le vois aux grâces de la chère Mme Parangon, qui, dit-on, les doit au temps qu’elle a passé à Paris ; mais moi, je lui crois tout ça naturel : je te prie donc, d’en parler à nos chers père et mère, comme d’une chose utile, et qui, si tant est que M. le conseiller pense à moi, me donnera le ton qu’il faudrait, pour entrer dans une famille comme celle-là. Mon frère écrit aussi à ce sujet à ton mari, avec, je crois, des détails plus amples au sujet de l’entrevue du berceau. Le secret, je te prie, sur ce que je me doute du conseiller ; car je mourrais de honte devant un homme, fût-ce mon frère, qui saurait que j’ai eu ces idées-là : il n’y a qu’avec toi que je pense tout haut ; parce que je sais comme tu es bonne, et que tu ne te moques de rien ; mais que tu prends tout au sérieux, comme font toujours les bons cœurs.

Nous sommes dans une si grande intimité toutes trois ici, Mme Loiseau, ma sœur Manon et moi, que nous passons ensemble tout le temps possible ; et quand nous allons chez Mme Parangon nous tâchons d’y être toutes ensemble, pour ne pas manquer une occasion de nous réunir : et Mme Parangon a une si grande confiance en nous, qu’elle nous met quelquefois de ses secrets, sans qu’Edmond le sache ; comme le jour qu’elle lui annonça son dessein pour le voyage de Paris, et qu’elle lui parla si bien, au sujet de M. Gaudet. Mais cette fois-là, elle nous fit paraître, parce qu’il n’y avait rien qui empêchât qu’il sût que nous l’avions écouté : au lieu qu’hier, il en a été autrement pour une conversation qu’elle a eue encore avec lui ; car il ne se doute pas que nous l’ayons entendue, Mme Loiseau et moi ; ma sœur Manon n’était pas encore arrivée. Voici ce que c’est. On venait de nous apporter des chaussures neuves, à Mme Parangon, à Mlle Fanchette et à moi, nous les avons essayées : Edmond est entré comme nous finissions ; il a dit son avis à Mme Parangon et à nous : ensuite comme nous nous retirions dans l’autre chambre, j’ai entendu qu’il disait à sa cousine le commencement d’un couplet de chanson, où je n’entendais pas finesse, mais Mme Loiseau, elle, a souri ; c’était,

Que ne suis-je la fougère !

Mme Parangon l’a regardé très sérieusement ; et voyant que nous avions entendu qu’il lui répondait : « Il m’est impossible d’avoir à votre égard d’autres sentiments : mais ils n’ont rien de criminel ; car j’aime qui je dois aimer à présent, comme je le dois : et je crois que quand il y aurait du mal, je ne pourrais pas changer, ce n’est là qu’une matière grossière (lui montrant sa chaussure) ; mais depuis que cela vous a touché, c’est un talisman, c’est un être animé ; vous lui avez communiqué votre âme ; cela fait partie de vous, et si c’était en ce moment tout ce qui doit me rester de ma cousine, j’en ferais un trésor, dont rien ne pourrait me séparer. » Mme Parangon l’a interrompu : « Loin que j’approuve ces sentiments, mon cousin, je vous dirai qu’ils me blessent sensiblement, et je vous prie, au nom de notre amitié, de ne m’en jamais tenir de pareils : plus vous êtes aimable, plus vous vous croyez sûr de mes sentiments, et comme parent, et comme ami ; plus aussi vous devez vous abstenir de tout ce qui sent la galanterie : c’est un vol que vous faites à votre femme, pour une presque étrangère, et pis encore, pour la femme d’un autre homme : je veux bien qu’il y ait de la liaison entre nous, mais qu’elle soit pure comme le cœur de l’enfant, et telle qu’il le faut, pour donner bon exemple à cette chère sœur qui est là-dedans, ainsi qu’à la mienne. (Elle a fait un soupir.) Mon pauvre Edmond, nous sommes liés tous deux à des attaches différentes, et c’est l’ordre de Dieu que nous nous y tenions. Je me tiens à la mienne, que vous connaissez : la vôtre est charmante, et vous devez bénir votre chaîne ; car on peut dire, que vous avez une épouse qui vous aime autant qu’elle le doit, et qui sent tout ce que vous valez : c’était ce que je vous désirais, et mes souhaits sont remplis de ce côté-là. Songez donc bien, mon cousin, à me considérer, non seulement comme votre amie et votre parente, mais aussi comme quelque chose de plus ; j’ose prendre ce titre avec vous, par le bien que je vous ai voulu, et celui que je me proposais de vous faire : je suis même la cause de tout celui qui vous est arrivé ; j’en exige une reconnaissance, et je ne suis pas assez généreuse, pour vous en faire grâce… – Cette grâce, a interrompu Edmond, serait la plus cruelle des injustices, et je n’en veux pas de cette nature-là ! » Et je crois qu’il lui a baisé la main : car elle est venue vers nous fort agitée. Un instant après, elle est ressortie ; Edmond était encore là : ils ont paru s’entretenir de bonne amitié : « Vous me réduisez à fuir ! – Votre fuite ne m’a pas désobligé, au contraire : tout ce qui me rappelle à mon devoir, de votre part surtout, m’est agréable, cher… Vous êtes parfaite, et je ne le suis pas ; j’ai tout à craindre, et vous rien ; si vous fuyez, c’est par générosité pour moi. – J’aime à vous croire, même quand vous me flattez. – Vous flatter ! Ah ! j’approche à peine de la vérité. – Je veux vous en croire : mais, cher cousin, ne nous complimentons pas, et soyons fermes l’un et l’autre contre l’ennemi de notre repos et de notre bonheur : vous aimez votre femme… – Je l’adore. – C’est une vertu dans votre cœur ; elle vous rendra heureux… Mais, mon cher Edmond, prenez garde aux sentiments trop libres que cherche à vous inspirer votre Gaudet ! je rends, comme vous, justice à ses vertus morales ; il en a, trop peut-être, pour votre bonheur, ou du moins pour votre sûreté ! car s’il était comme tant d’autres de ses pareils, il serait moins dangereux pour vous ! je voudrais pouvoir rompre cette liaison. – Serais-je digne de votre amitié, si, quand on m’en inspire, j’étais si facile à en rompre le doux lien ? Gaudet est un homme, comme on en trouve peu : la nature ne produit les êtres comme lui qu’un à un, c’est un ami comme il n’en fut jamais, et si vous le connaissiez comme il m’est connu, il aurait votre estime. Vous lui avez ôté ma femme ; il sait que vous l’avez empêché d’avoir ma sœur : eh bien, voulez-vous connaître ses sentiments ? Lisez : je vais vous laisser cette lettre ; ce sera son titre justificatif auprès de vous :

Lettre de Gaudet, à Edmond.

Je viens d’apprendre, cher ami, que je suis quitté. Que me fait cela ? Je ne voulais diriger, que pour te rendre plus heureux ; mais si c’est la belle Parangon qui dirige à ma place, elle fera cent fois mieux que moi. Je t’avouerai que je ne m’attendais pas que ta femme aurait jamais ce directeur-là ! C’est pourquoi, je désirais de l’être : mais elle, elle, mon ami ! C’est une divinité que cette femme ; c’est la vertu, telle qu’elle doit être pour avoir des autels, même chez les vicieux : abandonne-toi donc à sa conduite ; et si elle te disait : hais Gaudet, il faudrait, je crois, me haïr, car elle ne peut dire que ce qui est le mieux ; sa bouche est trop belle, pour qu’il en sorte jamais rien de mal. Quant à ta charmante sœur, elle a encore plus raison (cet elle, c’est Mme Parangon) ; un jeune guide ne convient pas aux jeunes filles : cependant, si j’avais eu ta sœur, je sais ce que j’aurais dû faire, et je l’aurais fait. Je l’aurais préservée de bien des petites idées, qui sont dans le cœur d’une belle, autant de petites étincelles, qui peuvent mettre le feu à la sainte barbe, et faire sauter la nef ; mon expérience ne lui aurait peut-être pas été inutile. Mon cher Edmond, connais-moi ; c’est tout ce que je te demande ; une fois bien connu, je te tiens, et tu es à moi pour toujours : ne t’effraie pas ! Je ne te veux à moi, que pour être tout à toi : tu en auras des preuves en toute occasion, envers et contre tous. Mais (et je le répète), s’il se trouve quelqu’un plus capable, ou plus digne que moi de te rendre heureux, je te cède. Cela n’est pas, mon ami : mais cela serait dans une seule occasion ; c’est si tu étais libre, et la céleste aussi (tu sais qui je veux dire) : alors tous deux unis, je n’aurais plus que faire à toi, et je te dirais adieu pour une dizaine d’années au moins. Je te souhaite le bonsoir, et point de regrets : tout ce qui vient de cette main, qui t’es si chère, fût-ce du mal, je le reçois avec résignation.

GAUDET.

– Le voilà bien ! a dit Mme Parangon, en achevant de lire : quel homme !… Voyez-le donc ; car c’est un démon, et il vous déterrerait partout : mais de la prudence ! et surtout de l’attachement aux excellents principes que vous avez reçus de vos parents ! ».

Voilà, ma très chère Fanchon, où nous en sommes : car ce dernier trait est d’hier, comme je te l’ai dit. Adieu, chère bonne amie, etc.

Lettre 9. Ursule, à la même.

[Elle parle de la manière dont Edmond fut terrassé de ma lettre, au sujet de sa faute avec Laurote.].

2 juin.

Oh ! ma chère sœur ! que ton mari a écrit durement ! La faute est grande, mais le reproche est trop dur, pour un cœur comme celui d’Edmond ! il est éperdu, et ne sait que devenir ! Je suis la seule qui ai vu, et encore à son insu, la lettre qu’il vient de recevoir, et je ne sais si j’en dois parler ; car c’est une chose qui n’est pas de nature à être communiquée, non pas même à Mme Parangon…

Ô mon Dieu ! que viens-je d’entendre ! L’homme chargé de la lettre sait ce qu’elle contient, et il l’a dit à la femme d’Edmond ! Il faut que je demande à l’aller voir… Eh ! comment donc ton mari a-t-il fait cette faute, lui… Il y a quelque chose là-dessous, et vous verrez que ça n’est pas vrai, qu’on aura mal compris ; que notre cousine sa mère, aura interprété le silence de sa fille, à cause qu’Edmond l’a bien aimée dans notre jeune âge. Il faudrait que Laurote fût une grande misérable, d’avoir ainsi manqué de sagesse ! elle serait la seule criminelle, et je ne la plaindrais pas : car un garçon, à ce qu’il me semble, quand il trouve une fille faible, avance toujours, pour voir où elle le réprimera : « Sachant fort bien, comme nous le disait hier Mme Parangon, que c’est à nous qu’est le rôle de résistance, et se tranquillisant à cet égard absolument sur nos bons principes : et quand il voit que nous en manquons, il en est tout étonné, mais il presse toujours la malheureuse fille, parce qu’il y a pour lui une véritable gloire à en triompher ; cela marque son mérite en tout genre, sa beauté, son esprit, son adresse, et son talent de se faire aimer, qui renferme toutes les autres qualités. C’est donc à nous à toujours résister ; puisque notre gloire est tout l’opposé de celle des hommes ; car quand nous sommes humiliées, ils sont réellement exaltés, quoi qu’en veulent dire les femmes-hommes de notre siècle. » Ma chère sœur, écris-moi ce qui en est, d’après de bonnes informations, et que je rassure ici tout le monde. Oh ! si tu savais ce que je sais, tu verrais bien qu’Edmond n’est pas capable d’une chose comme celle-là…

On ne veut pas que j’aille voir ma belle-sœur ; et comme on sait tout, j’en devine la raison : nous partons demain matin pour Paris, Mlle Fanchette et moi ; Mme Parangon vient de me l’annoncer, comme j’étais accourue auprès d’elle, pour m’informer. Je crois avoir entrevu Edmond, à qui je n’ai pas demandé à parler, m’apercevant bien qu’on me le cachait. Il avait la main sur son front, et il cachait son visage, comme lorsqu’on est dans une profonde douleur. J’étais si fâchée de partir sans ma protectrice, que j’en ai pleuré : « Je pars, et vous restez ! » me suis-je écriée. »Il le faut », m’a-t-elle dit ! Cette aventure malheureuse, qu’on me cache, avance notre départ, de peur que nous ne l’apprenions ; et encore peut-être, de peur que nos chers parents ne me fassent revenir. Adresse-moi donc ta réponse à Paris ; et encore, où ? Il faudra attendre que je te récrive, chère sœur. Tout est ici en combustion ; je vois, sans en faire semblant, le trouble qu’on veut me dérober ; car Mme Parangon se cache de moi ; mais je m’aperçois qu’elle pleure. Tout à l’heure, je l’ai entendue ; elle se croyait seule, et disait, la larme à l’œil : « Dieu me punit cruellement ! et peut-être un jour, moi-même, serai-je l’infortunée victime de ce jeune imprudent ! » Elle disait cela avec des sanglots. Adieu ; je cachette bien vite, et je vais prier Vezinier d’être plus prudent au retour, qu’il ne l’a été ici.

Je vais donc partir pour la grande ville !… mais bien tristement ! J’ai le cœur serré !

Lettre 10. Fanchon, à Ursule.

[Tableau de douleur, et lettres de fausseté, dont ma femme lui fait part.].

14 juin.

Chère sœur,

J’ai appris votre adresse par Mme Parangon, à un voyage que nous avons fait à Au**, pour voir le cher frère Edmond, qui est bien malade : mais il faut qu’il y ait un peu de mieux, puisque je vous écris. C’est Mme Parangon qui nous avait mandés, comme vous le verrez par la lettre, ci-jointe… Hélas ! il y a eu bien des malheurs ! la pauvre Manon (Dieu lui fasse paix), a fini douloureusement ses jours par un double poison, celui de la jalousie au sujet de ce que vous savez, et un autre qui tue plus vite le corps… Vous m’entendez… Cependant, ma très chère sœur, vous aviez bien raison, dans ce que vous m’avez marqué, qu’Edmond était incapable d’une action pareille ! Et ce nous est, à mon mari et à moi, une grande consolation ! quoique Edmond ait démenti la lettre de son ami qui le dit, j’aime à en croire M. Gaudet de préférence. Vous allez en juger ; je me suis emparée de cette lettre, pour la remontrer quelque jour à nos bons père et mère, quand ils seront de sens froid : ce qui me fait croire qu’Edmond pourrait bien dire ça, dans le dessein de ne pas faire passer Laurote pour une malheureuse, c’est que sa femme étant morte, il n’a plus de raison de craindre pour elle l’effet de ce qu’on lui attribue. Mais, moi, je regarde la lettre comme bien croyable : car enfin, pourquoi M. Gaudet aurait-il fait une chose comme celle-là ?

Je vous dirai que j’ai vu ici bien des douleurs, dont je suis charmée que vous n’ayez pas été témoin ; car vous l’auriez été ; on vous allait envoyer chercher pour redemeurer ici, quand on a su que vous étiez partie : cela a d’abord fait différer ; ensuite on a eu peur de fâcher Mme Parangon, en lui marquant de la défiance. Ma chère sœur, le triste et pieux spectacle, qu’un père vénérable qui maudit ! j’ai tressailli jusque dans les entrailles, en l’entendant maudire, et nous nous sommes tous jetés à genoux devant lui. Mais sa colère ne se calmait pas ; elle était encore animée par notre cousine, la mère de l’infortunée : notre père voulait partir pour aller châtier Edmond ; il allait, il venait ; il ne se possédait pas : cet orage faisait trembler ; car il ne jetait sur nous tous qu’un regard sombre. Il a pourtant été à l’église ; et on dit, car je ne l’ai pas vu, qu’il s’est mis à genoux sur la tombe de son père, et qu’il s’y récriait seul : « Des enfants ! des enfants ! ô mon Dieu ! je vous ai demandé des enfants, et vous me les avez donnés dans votre fureur ! » Et mon mari, dit-on (car il ne m’en a pas touché un mot, et je n’ai osé l’interroger là-dessus), s’est approché doucement et en tremblant derrière lui, et lui a dit, en se prosternant, et baisant la poussière : « Non pas tous, mon père ! » Et le vieillard vénérable est resté immobile à ce mot de son fils aîné ; il s’est tu plus d’un quart d’heure ; ensuite il a dit à son fils : « Bénissons-en Dieu ensemble, mon fils, sur la tombe de mon digne père : que Dieu punisse le coupable, et bénisse les bons ! – Ô mon père ! s’est écrié Pierre, si vous n’aviez été mon père, je vous aurais fermé la bouche, au premier mot de ce maudissons ! mais vous êtes mon père, sur la tombe du vôtre, doublement sacrée en ce moment ici pour moi : mais veuillez rétracter, en priant Dieu ; car mon pauvre frère serait perdu à jamais ! » Et le vieillard s’est mis à pleurer, et il a prié bas, sans répondre à son fils, qui a bien vu qu’il rétractait : et ils sont revenus ensemble, le père s’appuyant sur le fils, et le fils tenant un bras passé autour de son père, d’une façon d’amitié d’une part, et de respect de l’autre, qu’un chacun qui les voyait en était attendri ; car ils sont bien aimés, tant le père que les enfants ; et tout le monde d’ici disait, qu’Edmond n’était pas capable de ça. Mandez-moi, chère sœur, de vos nouvelles ; car je me sens de l’inquiétude pour vous, du depuis que vous êtes dans ce Paris ; et il me semble à chaque lettre qui vient de la poste, qu’il peut y avoir dedans quelque malheur à votre sujet. Ô chère petite sœur ! pauvre Brebiette si douce et si jolie, au milieu des loups, que n’êtes-vous ici !

Je vous rêve souvent, et quoique je n’aie pas foi aux rêves car mon mari dit que ce sont des chimères, si est-ce que je ne rêve qu’en mal, et ça ne me fait pas plaisir. Je prie tous les jours le bon Dieu pour vous et pour Edmond, après mes devoirs, et avec bien de l’ardeur ; je vous assure ! Adieu, chère petite sœur : et puissé-je avoir de plus heureuses nouvelles de peu en ça à vous mander !

Lettre de Mme Parangon, à Pierrot et à sa femme.

Mon cher Pierre, et ma chère Fanchon,

C’est à vous que je m’adresse de préférence, pour vous annoncer la maladie où le désespoir a réduit votre cher frère Edmond. Dès qu’il vous eut écrit la lettre, qui vous annonçait la mort de sa femme, une fièvre violente le saisit, et dans la même soirée il eut le transport. Je ne vous ferai pas les détails de ce cruel commencement de maladie, où il disait des choses, tant au sujet de l’infortunée qu’au mien que je n’oublierai jamais. Je puis vous assurer que j’ai pris de lui les mêmes soins que s’il eût été mon frère, comme il est le vôtre ; car il est le mien de cœur et de volonté. Mais ne m’en ayez aucune obligation ; l’humanité seule et mon penchant suffisaient pour m’obliger à m’occuper de ce cher malade, et l’une et l’autre ont été mon dédommagement. Ainsi, je laisse là ces détails, quoique je sache qu’ils vous intéressent beaucoup, pour vous entretenir du départ de mon Ursule ; que je regarde comme réellement à moi, autant par l’amitié qu’elle m’inspire, que par celle qu’elle a pour moi ; non que je prétende m’emparer de son affection, pour l’ôter à vos chers parents et à vous, à qui elle sera toujours, par la tendresse filiale ou fraternelle ; mais elle est à moi, par le bien que je lui veux.

Dès que le malheur fut arrivé, je décidai son départ, comme je sais qu’elle vous l’a écrit ; et elle se conforma en tout à ma volonté avec sa douceur ordinaire. Depuis qu’elle est avec moi, je ne lui ai remarqué que des qualités, et pas un défaut ; et voici l’idée que je me suis formée de son caractère. Elle est douce par tempérament : haute par l’éducation libre et républicaine que vous a donnée votre père. Elle regarde le déshonneur comme une tache matérielle en quelque sorte, et dans ses idées, elle serait capable de dire le même mot qu’un jeune gentilhomme disait un jour d’un officier qui avait reçu un soufflet : il s’approcha de celui qui le venait de nommer, et lui dit avec un naïf étonnement : « Il n’est pas changé ! » De même si Ursule voyait une de ces femmes déshonorées par leur inconduite, elle la considérerait avec un étonnement naïf, qui lui ferait demander si elle mange, boit et dort comme nous ? Elle s’imaginerait qu’une libertine devrait être tout autrement constituée qu’elle. C’est une chose dont je me suis aperçue, à l’égard de l’infortunée que nous pleurons. Ursule était instruite des premières. Aussi ne la regardait-elle d’abord qu’avec une curiosité de frayeur : mais lorsqu’elle l’a connue particulièrement, elle a pris pour elle la plus tendre amitié, une estime sincère, et tous les sentiments obligeants. Vous pensez bien que j’en étais charmée. Mais j’avais une crainte pour ma jeune amie, en qualité de son institutrice et de sa seconde mère, puisque je remplace à son égard Barbe de Bertro : je voulus savoir un jour, si elle ne regardait plus certaines fautes comme aussi graves qu’à son arrivée ici. Je la questionnai adroitement, et voici comme je connus sa façon de penser :

« Tu aimes bien Manon, Ursule ? – Beaucoup, Madame ! – C’est bien : il faut aimer ta sœur. – Et votre cousine. – Et mon amie. – Ah ! ce titre-là me la rend bien chère !… Voyez pourtant ! c’est avec raison que l’Évangile dit que les jugements téméraires sont un grand péché ! – C’est une belle vérité, ma bonne amie : mais comment l’appliques-tu ici ? – Par exemple, vous, Mlle Tiennette et moi, n’avons-nous pas cru que Manon était une libertine ? Cependant, depuis que je la connais, je vois que cela ne se peut pas, et que nos yeux nous avaient trompées : elle agit tout comme nous, elle parle de même, elle est faite de même ; ainsi, cela ne saurait être : j’ai bien vu que vous le pensiez aussi, et je l’ai aimée au double, à cause qu’elle n’a pas fait à mon frère Edmond les vilaines choses que j’avais crues d’abord, ainsi que vous. » Je ne lui répondis rien ; mais je l’embrassai, en pensant tout bas : Respectable et précieuse innocence ! combien serait coupable celui qui te porterait la première atteinte ! Outre le péché en lui-même, ce serait encore un horrible sacrilège !… Quand j’eus dit cela à Tiennette, afin qu’elle ne détruisît pas l’heureuse idée qu’avait Ursule, cette bonne fille me répondit, qu’elle s’en était aperçue, et qu’elle s’était proposée de m’en parler, pour me demander mes conseils.

Vous jugez, d’après cela, cher Pierre et chère Fanchon, si je dois aimer mon Ursule, et avoir confiance en elle ! Aussi lui ai-je donné ma sœur pour compagne ; je veux qu’elles soient inséparables jusqu’à leur établissement.

Il ne me reste plus qu’à vous parler de nos adieux, à l’instant de la séparation. Je n’étais pas trop à moi, comme vous pensez. Quand Ursule sut qu’elle allait partir avec Fanchette, sous la conduite de Mme Canon, elle me regardait avec des yeux interdits ; car je n’avais pas encore prononcé le mot : « Je reste ». Mais quand une fois j’eus dit : « Il faut que je reste à cause d’Edmond », je vis le bon naturel d’Ursule, son bon caractère, son amitié pour moi, et sa tendresse pour ses parents dans ses regards et dans sa réponse. Ses yeux devinrent humides. Elle fit un mouvement les bras étendus, pour venir à moi : elle s’arrêta, me regarda tendrement, et me dit enfin : « Je pars, et vous restez ! mais il le faut, et je vais être orpheline tout à fait ; je n’aurai plus que la sœur que vous m’avez donnée !… Cependant, permettez-moi de vous dire, qu’il est juste que je ressente la douleur d’être éloignée de mon digne père et de ma bonne mère ; votre compagnie l’aurait trop affaiblie ; ainsi je la sentirai, sinon avec plaisir, puisque la douleur y est contraire, du moins avec contentement de la sentir : car toutes les fois que je sens cette heureuse douleur, de l’éloignement de ma bonne mère surtout, cela me rappelle de qui j’ai le bonheur d’être fille, et de qui j’ai l’honneur d’être amie. » Eh bien, mes chers bons amis, que pensez-vous de cette réponse, dans une jeune fille de dix-sept ans, élevée au village ? Mais que dis-je au village ! l’éducation que vous ont donnée chez vous, cet homme que vous appelez votre père, et cette femme que vous appelez votre mère, et que moi je nomme des anges, fait plus penser mille fois que celle des villes… Mon Ursule est partie… mais j’ai encore Edmond. Il vous demande ; je vous désire : venez nous voir, et me consoler un peu de mes privations par votre chère présence.

Que j’aime cette bonne dame ! qui sait si bien me faire aimer ce que j’aime tant déjà !

Voici à présent la lettre de l’ami d’Edmond que je vous ai promise.

Lettre de Gaudet, à Edmond,

conservée par Fanchon.

Mon très cher ami,

Au lieu d’employer de vaines consolations, comme les amis vulgaires, j’ai couru à la source du mal : je me suis emparé de l’esprit d’une mère désolée et d’une fille innocente, dont l’une ne savait que se lamenter à grand bruit ; et dont l’autre, vierge encore d’esprit, s’étonnait de la désolation qu’elle voyait autour d’elle : « Car enfin (c’est l’innocente qui parle), faire un enfant n’est pas tuer un homme, ni voler, ni piller, ni mettre le feu, ni battre, ni même seulement dire des injures à quelqu’un : j’en ai vu qui en ont fait, et elles en ont été quittes, pour une chanson qu’on a composée sur elles. » Surpris de ce langage, j’ai voulu pénétrer dans l’âme de la jeune personne et y voir, s’il était bien vrai que ce fût toi qui l’eusses mise dans l’embarras ; et tu penses que je n’ai pas eu de peine à l’amener à me dire ce que je désirais. Mais vu son innocence, elle m’a instruit, sans le savoir : j’ai profité de mes avantages sur cette enfant pour lui faire signer, à l’insu de sa mère, une lettre à tes parents, qui est incluse dans celle-ci, par laquelle elle s’accuse de t’avoir injustement chargé de la moitié de sa faute. Mon motif, dans cette démarche, est louable doublement ; c’est de te réconcilier avec ta famille, par la certitude de ton innocence, et de rendre la tranquillité à ton épouse : aussi n’ai-je pas perdu un seul moment, et j’ai préféré de partir sans te voir, à te voir sans te servir. Adieu, cher Edmond ; et ne te laisse pas prévenir : car j’ai bien des ennemis ! mais ton inexpérience est le plus dangereux.

P.-S. – Ostensibilem hanc epistolam feci.

Lettre de Laure, aux parents d’Edmond,

(dictée par Gaudet).

Mon cher cousin, et ma chère cousine,

Je vous écris ces lignes à l’insu de ma mère, afin de vous tranquilliser au sujet de mon cousin Edmond, que j’ai eu la faiblesse d’accuser à ma mère, crainte d’être battue : mais la vérité est que ce n’est pas lui qui m’a mal-fait ; bien au contraire : car c’est en revenant un jour du marché à V***, que m’étant arrêtée sous des vernes et des aulnes à l’ombre, et m’étant endormie, pendant que Robin broutait d’appétit, je m’éveillai à ce que me faisait un gros blatéyer, qui m’avait surprise, et dont je ne pus me défendre. Mais comme je ne savais pas ce que c’était, je ne fus pas si en colère que je l’aurais cru, et je n’en dis rien tant seulement à ma mère, jusqu’au moment où elle l’a deviné, et qu’avant tout, elle a été tout justement me nommer mon cousin, en disant : « Encore si c’était lui ! » Et moi, entendant ça, j’ai dit, que ce l’était. Ensuite elle a appris qu’il était marié ; ce qui a fait tout le bruit. Voilà tout mon cher cousin et ma chère cousine : ainsi je vous prie de n’en point vouloir à mon cousin Edmond. J’ai l’honneur d’être avec respect,

Votre très humble et très obéissante servante,

LAURE C***.

Vous voyez, chère sœur, que c’est bien malheureux qu’on ait accusé le pauvre frère Edmond !

Lettre 11. Mme Parangon, à Ursule.

[La pauvre dame montre toujours son bon et faible cœur, sans qu’elle s’en doute.].

30 juillet.

Ne m’en veux pas, ma bonne amie, du long silence que j’ai gardé avec toi, quoique je t’eusse promis de t’écrire, et même de te voir bientôt. Ton frère a été malade, après ce que tu sais, puisque M. Gaudet, qui est à Paris, doit t’en avoir parlé. Dispense-moi de tous les détails. J’ai vu Edmond aux portes de la mort : il est meilleur que je ne croyais, et si, je le regardais comme un bon cœur. Ce pauvre garçon ! ah, qu’il m’a touchée ! Il est à présent à S**, pour achever de se rétablir. J’espère le voir bientôt de retour ici. Le voilà donc libre encore !… Je ne lui dirais pas à lui-même, mais avec toi, ma chère, je puis me donner un peu plus de liberté ; car tu vois bien que Fanchette sera ta sœur : commence à l’envisager sous ce point de vue, et que cela te donne la consolation dont tu as besoin. Ma chère Ursule, le terrible lien que le mariage ! Lorsqu’on nous le propose, pour ceux ou celles qui nous sont chers, nous devons bien hésiter ! et c’est ce que je fais à plus d’un égard. Quant à l’envie que j’ai de voir un jour celui de ton frère avec Fanchette, je m’y livre d’autant plus volontiers, qu’il y a encore le temps de la réflexion. Et puis, j’ai dans l’idée qu’il m’est attaché, qu’il aimera un peu ma sœur par rapport à moi, et un peu aussi parce qu’elle sera fort jolie. N’est-ce pas qu’elle le sera ? Dis-le-moi sincèrement, toi qui n’as pas les yeux prévenus d’une sœur ? Je ne m’en défends pas ; j’aimerais à voir mon frère dans Edmond, et à le nommer du même nom dont tu le nommes… Il vient de me tomber une larme ! Hélas ! ne le nommerais-je donc jamais de ce nom si cher ! Il me semble entendre une voix qui me dit, non !… Mais tout cela n’est que chimères de l’imagination troublée. La mienne l’est beaucoup, et je viens d’éprouver de terribles secousses !… J’irai me calmer auprès de toi, chère amie : prépare-moi un cœur bien tendre pour recevoir tout le mien. Que Paris va m’être agréable avec toi ! J’y serai libre ; je n’y verrai que ce qui me plaît, mes deux sœurs ; tout le reste du monde ne sera rien pour moi. Un jour, ton frère y viendra… Je voudrais que Fanchette eût quinze ans : on est raisonnable à cet âge-là… car je crois que je l’étais : ne l’étais-tu pas aussi ? Nous les marierions, et nous serions tous heureux. Adieu, ma fille. Je t’ai bien écrit des choses auxquelles je ne songeais pas en commençant ; mais la lettre est faite, et elle partira.

Lettre 12. Réponses d’Ursule, aux deux lettres précédentes.

[Elle raconte son arrivée, et comme la corruption règne dans les grandes villes.].

10 août.

Madame et très chère amie,

Votre lettre m’a fait le plaisir que vous imaginez, d’avoir de vos précieuses nouvelles : quant aux choses tristes, je les savais déjà, par la lettre de ma belle-sœur que je joins à celle-ci, et que je vous supplie de me rapporter ; car elle m’est chère, à cause de la part d’où elle vient. Je n’espère pas de réponse, mais votre vue, qui est pour moi le plus grand des biens.

Nous sommes arrivés très heureusement. Paris, vu de la Seine, fait un spectacle imposant et majestueux : mais le dedans a ses désagréments, comme vous allez voir, et comme sans doute vous le savez. Nous sommes arrivées de grand jour au port Saint-Paul : je suis descendue la première, plus hardiment que je n’aurais cru. La bonne dame Canon a eu peur, en me voyant aller si résolument, et elle s’est écriée : « Prenez garde, Ursule !… » Ce qui m’a fait frissonner, je ne sais pourquoi. Mes genoux ont tremblé, quand mes pieds ont touché la terre, comme si celle de Paris me devait porter malheur. Mais c’était de joie : car ce pays me plaît beaucoup, et je suis très satisfaite de la capitale ; il ne me manque que la présence d’une amie adorée, pour y être heureuse. Mais il faut que je vous dise un mot des désagréments dont j’ai parlé. D’abord la chère dame Canon en est quelquefois de bien mauvaise humeur ! Elle nous fait souffrir de toutes les sottises qu’on nous dit, ou des compliments qu’on nous fait dans les rues. L’un de ces jours, un homme nous suivait le soir, et nous disait je ne sais combien de choses où je n’ai rien compris : nous doublions le pas ma charmante petite sœur et moi (je l’appelle ainsi depuis votre chère lettre, mais comme par amitié, sans lui en dire le vrai sujet), pour ne pas entendre les sots propos : Mme Canon nous a rappelées, et nous a grondées de ce que nous allions trop loin devant elle ; nous avons marché doucement, et le vilain homme a été à son aise : Mme Canon, qui bouillait, et qui n’osait rien dire, parce qu’elle avait peur, nous a encore grondées de ce que nous allions doucement. Nous avons été vite ; l’homme s’est mis entre elle et nous : elle nous a encore rappelées, suffoquée de colère, et elle l’a menacé de le faire arrêter : il lui a ri au nez ; effectivement elle avait un air si comique, que Fanchette a éclaté ; je me pinçais, moi, pour m’empêcher de rire, et surtout je regardais le vilain homme, qui s’est avisé de venir à moi : il m’a mise en colère, au point que je lui préparais un bon soufflet, lorsque la garde a paru. Il s’est aussitôt glissé entre deux carrosses, et nous ne l’avons plus vu. Après cela, nous en avons eu un autre plus poli, qui nous a fait de jolis compliments, surtout à Mlle Fanchette, qui me disait assez haut : « Est-ce qu’il nous connaît, ma bonne amie ? » C’est qu’il disait que nous n’avions pas besoin de parure, et que nous étions adorables en déshabillé ; que nous avions de l’esprit, et je ne sais combien d’autres choses. Il a beaucoup ri de ce que me disait Fanchette, à chacun de ses compliments ; car Mme Canon, qui donnait le bras à la cuisinière, était à quelques pas de nous, et cet homme-ci ne faisait pas semblant de nous parler. Ce qu’il nous disait était fort singulier, lorsque nous sommes heureusement arrivées à notre porte. Il nous a regardées entrer, et je l’ai encore aperçu du balcon, qui restait en extase de l’autre côté de la rue. Cela est drôle ici ! Comme on ne se connaît pas, chacun y dit ce qu’il pense, et on n’est pas retenu comme chez nous et à Au**, par une sorte de respect humain, dans la crainte que ces petits écarts ne soient sus. Il me semble, sans être philosophe, que c’est pourquoi le vice va plus tête levée ici qu’ailleurs ; il n’a que le moment présent de la honte à craindre ; la chose passée, la rue quittée, on est un être tout neuf, et absolument intact où l’on arrive. Cela est commode pour les malhonnêtes gens, et pour tant de filles perdues qu’il y a ici (dit-on). Vous voyez que je commence à raisonner ; c’est l’air de ce pays-ci qui en est cause ; et puis, quelquefois de sur notre chaise aux Tuileries, où au Palais-Royal, nous entendons des femmes philosopher, comme elles disent, et cela donne envie de les imiter. Mais je badine, et je ne sais comment cela m’est venu. Je vous attends avec impatience, et je suis avec un respectueux attachement,

Votre, etc. Je vous prie de faire tenir vous-même cette réponse à ma belle-sœur, épouse de mon frère Pierre : parce que je voudrais qu’elle fût sûrement remise, et en secret.

À sa belle-sœur Fanchon.

[Voilà qu’elle lui parle, comme elle pense : elle a déjà fait bien du chemin !].

Je te remercie, très chère bonne amie, de ta lettre et de tes sentiments pour moi. Je me trouve ici très heureuse ; et comme tu le disais, ça été un coup d’or, que Mme Parangon, ma respectable protectrice, m’ait fait partir, comme elle a fait : car, entre nous, il ne faut pas qu’on envoie à la ville, les enfants qu’on veut qui demeurent au village, les manières des villes sont trop agréables, pour qu’on puisse ensuite trouver supportables celles de la campagne ; outre qu’à la ville la vie est bien plus douce, et surtout qu’on y connaît des plaisirs que rien ne peut compenser au village. Je te parle à cœur ouvert, chère petite sœur, pour te guider dans tout ce qui me concernera chez nous, et par l’espérance que j’ai que cette lettre ne sera vue de personne que de toi, et de la respectable dame qui te la fait parvenir. D’après ma façon de penser, je t’avouerai que je ne serai pas fâchée qu’on me trouve un parti ; car tant qu’on est fille, on dépend de la volonté de père et mère, et il ne tient qu’à eux de rappeler leur enfant auprès d’eux. Il est certain, que les partis se trouvent à la ville plus facilement qu’au village ; peut-être la corruption des mœurs en est-elle cause ; on regarde ici davantage à la figure, et on sacrifie plus volontiers l’intérêt au plaisir : au lieu que chez nous, tant pis si les deux ne se trouvent pas réunis ; car l’intérêt passe avant tout. Pour moi, je ne suis pas intéressée : mais j’aimerais à trouver un bon parti pour bien des raisons ; c’est d’abord que je sais le plaisir que cela vous ferait à tous ; ensuite, que je suis un peu orgueilleuse, un peu aimant à être parée, car la beauté est un beau présent de la divinité : ôte sa charmante figure à Mme Parangon, elle sera toujours une excellente dame, mais ce ne sera qu’une femme ; au lieu que c’est une déesse, qui tient fixés sur elle les yeux et les vœux du tout ce qui la connaît, surtout d’Edmond et d’Ursule R** ; qu’on t’ôte ta jolie figure, ma chère Fanchon, ton mari t’aimera encore pour tes qualités ; mais te regardera-t-il avec cette admiration et ce tendre sentiment de reconnaissance envers Dieu, qui t’a donnée à lui ! Et pour parler aussi un peu, de moi si je n’avais rien, rien du tout en ma faveur, Edmond aurait-il songé à me procurer tous les avantages que je lui dois, et qui sont si grands, que le seul de m’avoir donnée à Mme Parangon, vaut la vie, et plus, car c’est le bonheur ? Quant à ce cher frère, il faut aussi considérer, que sa beauté donne bien du relief à ses bonnes qualités, et, je crois, lui attache ses amis : car il en a qui lui sont tout dévoués, et une protectrice, qui veut l’élever jusqu’à elle, par le don d’un petit trésor, que j’ai le bonheur d’avoir ici pour compagne. On peut donc légitimement avoir envie d’être belle, de plaire, et d’augmenter sa beauté : pour moi, je ne m’en fais aucun scrupule, et j’y mets tous les soins que je puis, sans nuire à mes devoirs ; car je regarderais comme un mal d’y donner tout son temps, et de ne songer qu’à cela. Après t’avoir ainsi parlé, chère sœur, il convient que je te témoigne tout ce que ta lettre m’a causé d’amertume, relativement au cher Edmond, tu sais tout ce qu’il m’est : car si je dois aimer mes autres frères comme frères et comme bons amis, surtout Pierre R**, je dois aimer Edmond comme père ; oui, je dois partager le sentiment filial, entre notre vénérable père, et ce frère si bon à mon égard ; et telle est ma position, que plus j’aime mon frère, et plus j’aime Mme Parangon et la ville ; et que plus j’aime ma protectrice et la ville, plus j’aime mon frère Edmond : ces deux sentiments rentrent l’un dans l’autre.

À présent je vais te parler de l’ami d’Edmond, ami comme il n’y en a point ; je le vois par ce que tu me marques à son sujet, relativement à Laurette. Cette action de M. Gaudet, supposé qu’il ait trompé, je crois qu’on la peut excuser, en faveur de son amitié pour Edmond : car Edmond se fait aimer si bien, qu’on n’est pas toujours maître de le servir comme l’exacte justice le demande. Je te dirai, à cette occasion, que j’ai vu Laure : mais personne ne le sait, pas même Mme Canon. Nous étions sorties seules, Mlle Fanchette et moi, pour aller à l’église, Mme Canon étant indisposée ; justement à la porte de Saint-Eustache, un monsieur m’a saluée par mon nom : je ne le voyais pas, à cause de ma calèche ; mais sa voix ne m’était pas étrangère. Je l’ai voulu regarder, et au lieu de lui, j’ai vu Laurette devant moi, qui m’a embrassée. Elle est jolie comme un cœur, et en vérité je l’ai aimée ; ce qui est une nouvelle preuve que la gentillesse est un grand avantage ! Nous avons causé, mais peu, à cause du temps qui nous manquait, et les choses qu’elle m’a dites ne m’ont pas surprises, car je m’en doutais. Elle a tout à fait bonne grâce, malgré son état, et elle est très formée pour le raisonnement : je la verrai quelquefois, si Mme Parangon le trouve bon ; nous nous le sommes promis ; mais j’ai mis la condition que je viens de dire. Vois, pourtant, ma chère sœur, ce que c’est qu’une grande ville ! Nous voilà que nous nous parlons, et que personne ne le trouve mauvais ! Suppose notre village, que de discours ! Il aurait fallu passer notre vie à nous regarder noir, ou nous exposer à mille désagréments. Je dois jouir dans peu du bonheur d’avoir ici Mme Parangon : écris-moi par cette occasion, qui est la plus sûre.

Lettre 13. Fanchon, à Ursule.

[Ma femme décrit ici la réception, le séjour et le départ de mon frère Edmond.].

20 août.

J’écris cette lettre, très chère sœur, pour la faire tenir à Mme Parangon le plus tôt possible, afin de ne pas manquer l’occasion de son départ. Je vous dirai que nous avons ici Edmond depuis trois semaines : et je ne lui ai pourtant pas montré votre lettre, ni à personne ; car je l’ai trouvée faite tout à fait pour femme, et point du tout pour homme, qu’il nous soit tant proche qu’on voudra. Et je ne répondrai à rien de ce que vous me dites sur la beauté : puisque Mme Parangon a vu votre lettre, et qu’elle verra aussi la mienne, je la crois bien suffisante pour vous dire tout ce qu’il faut, et mieux que mon petit esprit, qui se peut tromper, en croyant dire merveilles ; car je suis plus défiante de moi et de mes lumières que jamais. Pour à l’égard de Laure, que vous avez vu et parlé, mon sentiment est, que vous avez bien fait ; car c’est notre parente, et dès que dans le pays où vous êtes, il n’y a aucun scandale à se parler, parce qu’on ne sait ce qu’il en est, je pense qu’il est toujours bien de se rapprocher. Mais il faut vous parler d’ici, et vous dire que j’entends votre demi-mot, vu qu’Edmond ne me laisse rien ignorer de la vérité, non plus qu’à son frère, et à Mme Parangon elle-même, qui est instruite : car il m’a montré la lettre qu’il lui écrivit le 2 du présent mois, que j’ai trouvée très belle, et où il contait les derniers moments de sa femme : sans doute que Mme Parangon vous la montrera, ainsi que deux autres ; c’est à savoir la copie d’une qu’il a écrite à M. Gaudet, et la réponse qu’il en a eue. Ce que j’ai à faire à présent, est de vous dire, comment Edmond ayant, à son arrivée ici, démenti le bruit qu’avait fait courir la lettre de M. Gaudet, il s’est derechef exposé, par sa franchise, à tout le courroux de notre vénérable père, qui ne peut souffrir rien de contraire à la bonne conduite : ceci n’est pas inutile à vous dire, puisque ça vous fera sentir combien il est terrible de manquer à son devoir devant votre digne père, l’image de Dieu sur terre à notre endroit. Edmond arrivait avec mon mari, qui l’avait été chercher à cause de sa convalescence, et qui l’avait trouvé à Saint-Bris, venant sur un cheval de louage ; et qui en voyant son frère changé, a couru à lui, et l’a descendu à terre, dans ses bras, en lui disant : « Mon cher frère, mon cher Edmond ! je te revois ! ah ! mon ami ! j’en bénis le bon Dieu, et de ce que la maladie qu’il t’a envoyée a montré ton bon cœur, et ton innocence ! » Et il l’a porté dans la carriole, comme si c’eût été un petit garçon de neuf à dix ans, et puis il y est monté à côté de lui, et ils se sont mis à causer : mais Edmond avait quelque chose sur le cœur, au sujet de cette innocence dont son frère lui venait de parler, et il lui en a demandé l’explication, et Pierre la lui a donnée, et Edmond a dit la vérité. Mon mari a baissé la tête, et puis la relevant, il s’est jeté au cou de son frère, en lui disant : « Et la vérité aussi est une vertu, et nous ne sommes pas, pauvres mortels, pour les avoir toutes ! » Les voilà qui sont arrivés comme ça. Et notre bon père et notre bonne mère, qui attendaient leurs enfants, parlaient d’eux toute la journée, tantôt entre eux, tantôt à nous ; et notre bonne mère s’en allait à chaque quart d’heure sur la montée du grenier, où est le perron, et elle regardait par le chemin de la montagne, si elle verrait une carriole la descendre, et elle appelait tantôt Brigitte, tantôt Marthon, plus souvent Christine, et quelquefois moi : « Oh Fanchon ! vous qui avez de si bons yeux, voyez donc voir, mon enfant, si vous ne verriez pas la carriole descendre la montagne ? m’est avis que je la vois ? – Non, ma mère, il n’y a rien, que des charrues qui s’en reviennent. – Ô mon enfant ! c’est la carriole !… Augustin-Nicolas, tiens, viens donc voir ? N’est-ce pas là la carriole ! – Non, ma mère, c’est Colin Peupeu, en chemise, qui vient de la charrue. » Et elle ne nous croyait quasi pas ; car la chère bonne femme n’avait dans le cœur, l’esprit et les yeux que la carriole, et elle remontait à tout moment, tant plus le jour s’avançait : et elle a aussi appelé notre bon père vers le soir : « Mon homme, la voilà ! la voilà ! » Et le bon vieillard est monté, et on a vu qu’il souriait : mais il a encore de bons yeux, et il a dit doucement : « Non, ma femme, ce n’est pas la carriole », et il est redescendu, en disant à Georget, qui arrivait bien las : « Georget, va-t’en donc au-devant de tes frères. » Et nous qui voyions comme il était las, nous avons dit à notre père : « Mais il est trop las, mon père ! – Eh bien, Bertrand. » Et Bertrand y a couru. Mais Georget y a voulu aller aussi, et il s’est caché, pour qu’on ne le vît pas sortir, et il a dit à Bertrand : « Allons, allons, fussent-ils à deux lieues ; je monterai dans la voiture en revenant, et ça me reposera comme dans mon lit. » Et ils y ont été ; mais pas loin ; car quant-et-quant que le jour tombait, et que notre bonne mère montait encore au perron, bien qu’on n’y voyait plus goutte, et qu’elle nous appelait encore, si bien que notre bon père s’est mis à rire, en lui disant : « Ma femme, ma femme, ce n’est pas vos enfants qu’il faut appeler pour voir, mais adressez-vous aux oiseaux de nuit ; car il n’y a plus que les chouettes et les chauves-souris qui puissent y voir. » Ce qui l’a rendue honteuse ; et elle descendait, quand on a vu la chienne Friquette, que mon mari avait menée, qui est venue à notre père en joie, comme quand il y a longtemps qu’elle ne l’a vu. Et aussitôt notre bon père a ouvert le livre de Tobie, à l’article du chien, et il nous a dit à tous : « Allez au-devant de vos frères ; car ils arrivent. » Et notre bonne mère s’est appuyée sur nous deux Christine, et elle y a couru comme elle pouvait ; car ses genoux tremblaient. Et notre bon père l’a regardée, ouvrant la bouche, comme pour lui parler ; mais il ne lui a rien dit, et se tournant vers moi : « Il faut la laisser faire : ma fille, ne la quittez pas ; car elle va revoir celui qui nous a peinés ; et tant plus on l’a peinée, tant plus elle aime : Dieu la veuille bénir ! C’est une bonne femme ! » Mais pendant tout ça, voilà que la carriole est entrée dans la cour : et Georget en est descendu, car Bertrand était à pied, menant les chevaux ; ensuite mon mari ; et puis Edmond… Et quand il a paru avec sa pâleur, voilà que notre bonne mère s’est récriée : « Mon fils ! ô mon pauvre fils ! » et la chère bonne femme tombait. Edmond est venu l’embrasser et la soutenir. »Mon pauvre fils, je te revois ! je mourrai contente ! mon cher fils ! Et par son empressement à l’embrasser, elle ne le pouvait, car elle lui baisait les cheveux au lieu du visage, et quelquefois les mains ; elle était comme en ivresse… Et voilà les mères : que Dieu est bon d’avoir fait si tendres les mères !… Et elle ne cessait de dire : mon fils, comme si elle n’eût eu que lui, aussi Edmond lui a-t-il dit, en montrant ses frères : « Les voilà, vos fils, et il n’y en a pas un là qui ne vaille mieux que moi : et voilà votre digne fils, mon cher aîné. – Je vous aime tous, a dit la bonne femme, en suffoquant, mais… mon Edmond, j’ai été deux jours à croire que je ne t’aurais plus. » Et aussitôt deux fontaines de larmes sont sorties de ses yeux ; ce qui l’a soulagée : et Edmond et Pierre l’ont à eux deux remmenée par-dessous les bras, et ils l’ont assise auprès de notre bon père, qui s’est gravement levé, en voyant Edmond, et a dit : « Mes fils, mes filles, je suis bien aise, que vous voyiez ce cœur de mère, à celle fin que vous aimiez Dieu votre Père, comme elle vous aime… Bonsoir, Edmond. – Mon cher père ! » et il s’est mis à ses genoux quasi. Et notre père l’a embrassé, en lui disant : « Je ne t’aurais pas embrassé coupable. » Et Edmond s’est aussitôt retiré, en disant incliné : « Et je le suis, mon père. » À ce mot, notre père s’est assis, le front sévère, et n’a plus parlé qu’à mon mari, dans toutes les questions qu’il a faites. Ce qui a quasi glacé notre bonne mère. On a soupé, et on s’est allé coucher, sans qu’il ait redit une parole à Edmond, ni le lendemain non plus ; mais comme Edmond empirait, mon mari a parlé à son père, et ce bon père a reparlé à son fils, mais sans le tutoyer ; et il a dit à part à son aîné : « Pierre, c’est une pauvre femmelette qu’Edmond, et ça se croit homme ! Ça n’a pas de nerf pour résister au vice, et dès que quelque chose plaît à ça, ça se laisse aller : mon fils, ayons-en pitié ; car je m’étonne tant seulement qu’il ait eu la force d’être vrai à ses dépens, et je trouve en lui par-delà de ce que j’attendais. » Et il lui a reparlé depuis ce moment comme à l’ordinaire, lui gardant une bonne remontrance, pour quand il se portera mieux.

Voilà, très chère sœur, ce que j’avais à vous raconter. Je vais remettre ma lettre au regrattier, pour Mme Parangon, et si j’apprends dans quelque temps que cette bonne dame ne soit pas encore partie, je récrirai des choses plus nouvelles, que je lui ferai remettre avec celles-ci, pour qu’elle ait la bonté de n’en faire qu’un paquet. Et quant à ce qui est de la santé d’Edmond, je trouve qu’il se refait d’un jour à l’autre. J’ajoute, chère sœur, que ma situation est telle qu’elle doit être en mariage : priez Dieu pour moi ; je ne suis pas sans crainte, mais je suis soumise et résignée. Si une mère comme la vôtre est si tendre, qu’est donc Dieu, le meilleur des pères, à qui je remets ma vie !

5 novembre.

Je reprends aujourd’hui la plume, chère sœur, parce que j’apprends, que Mme Parangon va partir aussitôt le retour de mon frère. Il nous a quittés il y a trois jours, après environ quatre mois de séjour ici, qui ont été nécessaires pour rétablir sa santé ; et nous ne l’avons vu partir qu’avec bien du regret ! car il nous avait r’accoutumés à lui, ainsi que notre bon père lui-même, qui le voyant instruit, aimait à passer le temps à converser avec lui sur toutes choses nouvelles ; si bien qu’on voit à présent qu’il le trouve à redire, car il va et revient sans cesse, s’arrêtant, en faisant le tour de l’enclos, dans les endroits et sous les arbres, où lui et Edmond s’asseyaient, et on dit qu’on lui a vu les larmes aux yeux. Mais il faut, chère sœur, vous raconter le départ d’ici. Il y a huit jours qu’Edmond s’occupait à finir pour l’église de Perci-le-Sec un Saint-Paul, qui en est le patron, commencé depuis longtemps, quand un monsieur qui passait vint le demander à notre père. « Il est là, monsieur, qui travaille à la peinture d’un saint. » Et il l’y a conduit. Le monsieur a regardé le tableau, et il a dit : « Que fait monsieur ici ? C’est un meurtre qu’il s’ensevelisse dans un village. » Et notre bon père, qui aime à tous notre avantage, s’est aussitôt enflammé, et il a dit au monsieur : « Oh ! il n’y restera pas ! » et le monsieur s’en est allé, après avoir dîné à la maison, où il a beaucoup parlé des peintres, dont il nous a conté des histoires, que vous devez bien savoir, très chère sœur, étant à la source. Et depuis ce moment, notre père n’a fait que parler du départ d’Edmond dont il semblait s’éloigner auparavant ; et on voyait qu’Edmond n’en était pas fâché : ce qui a fait soupçonner à mon mari, que ce monsieur pourrait bien être venu de concert avec lui, ou tout au moins avec M. Gaudet ; ce qui serait assez fin d’une part, et marque d’amitié de l’autre : car enfin Edmond est à présent pour la ville, et la ville est pour lui. Tout s’est donc préparé pour son départ et notre bonne mère s’est mise à se dépêcher de lui mettre tout en bon ordre ; les jours n’étaient plus assez longs, et elle nous faisait toutes veiller bien tard, aussi Brigitte, un soir qu’elle avait bien envie de dormir, s’est-elle mise à lui dire, en son style que tu connais : « Mon Dieu, ma mère ! on dirait que vous avez hâte que mon frère Edmond s’en aille, que vous nous faites tant dépêcher ! » Et voilà que la pauvre bonne mère s’est arrêtée tout court. »T’as raison, mon enfant ! » Et les larmes lui sont coulées grosses des yeux. Mais elle s’est remise à l’ouvrage, en disant : « Mieux vaut se dépêcher, et le voir une heure de moins, qu’il ne lui faille quelque chose, quand il n’y sera plus, à ce pauvre enfant ! » Enfin, le triste jour est venu bien vite ; et le soir de la veille, vers la nuit, mon mari est entré, et a dit à notre, père : « Mon père, la carriole est prête ; vous plaît-il venir voir si rien n’y manque ? – Je m’en rapporte bien à toi, Pierre ; tu es mon fils attentif à tout, et je n’ai su encore du depuis que tu es mon aide, te trouver en défaut ; outre que tu as travaillé pour ton ami. – Oh ! oui ! mon père, vous l’avez dit : mon ami, autant que mon frère. – je le sais bien, mon Pierre, et il m’est bien doux de le dire, en ce moment, où va venir la séparation ! » Et notre bonne mère écoutait tremblante et pâle, comme si on lui eût appris une nouvelle inattendue : et il faut dire que tous nous étions de même. Et Edmond l’a vu, et il a été embrasser notre mère, puis moi, en me disant : « Chère sœur, je ne vais pas loin, ma mère le sait ; et j’espère revenir ici, à la belle journée que vous nous préparez. » Ce mot qu’il a dit là, a bien fait, car notre père a souri, et notre bonne mère m’a dit : « Il songe à tout, et m’y fait songer, ma chère fille ! que Dieu le bénisse ! » Et elle a paru un peu consolée, car elle a dit : « Nous avons plus reçu de biens de la main de Dieu, que nous ne méritons ; pourquoi n’en recevrions-nous pas les maux ? » Cependant notre père a été voir la charrette couverte, et y a mis la main, quoique tout fût bien arrangé, voulant avoir travaillé pour son fils ; et il parlait à son aîné ni plus ni moins que si c’eût été son camarade, lui disant toi, et se familiarisant, sans mot de fils, ni autre : mais à Edmond, il lui disait vous, et répétait avec complaisance le mot de mon fils, plus souvent que de coutume, et que le discours ne semblait le demander. Je prenais plaisir à voir tout cela, chère sœur ; car c’est un doux et agréable spectacle, que la bonne union d’une famille ! Et puis notre mère est venue aussi voir la charrette couverte, et ce qui était dedans pour asseoir son fils, et mon mari lui a dit : « N’y manque-t-il rien, ma mère ? – Oh ! non, mon fils, et ton pauvre frère sera bien en s’en allant. » Et cet en s’en allant-là, n’a pas été sans un sanglot. Et puis on est venu se mettre à table pour souper. Chacun était triste et gardait le silence, au point que mon mari, qui est ferme, comme tu sais, a laissé couler une larme, qu’Edmond a vue le premier, et il s’est jeté à son cou, sans rien dire ; et quand ils se sont quittés, tous deux étaient en eau : ce qui a tellement attendri notre bon père, que les larmes lui roulaient dans les yeux, et montrant ses deux fils à nous tous, d’un geste sans parole, sa noble et vénérable figure m’a paru celle d’un dieu, comme dit souvent Edmond, en parlant de lui. Et notre bonne mère regardait ainsi son digne mari, avec admiration, et comme si elle eût été non sa compagne de trente ans et plus, mais sa fille. Et pas un mot de parole, pendant tout ça ; nous n’avions que des bondissements de cœur, sans rien trouver à dire, qui pût exprimer nos pensées. Et voilà que Pierre, mon honorable mari, comme le plus ferme a parlé le premier : « Edmond, mon cher et aimé frère, que je vais cesser de voir, et non d’avoir présent, car je te porte là, comme uni avec toi de corps et d’âme, telle est la volonté de Dieu, que notre joie, notre bonheur et notre honneur soient en toi ; ainsi que la satisfaction, repos et tranquillité de vieillesse de nos chers père et mère ; gardes-en le dépôt, et le conserve ; et quand tu verras l’autre toi-même d’un autre sexe, image de notre bonne mère, comme tu la portes sur ton visage, de notre excellent et vénérable père, dis-le-lui, et songez tous deux, que vous êtes la partie de nous-même qui est à la ville, et que tout ce que vous y ferez de bien, nous le ferons, et que tout ce que vous y feriez de mal, nous le ferions aussi, et en porterions la honte et la peine : mais non, non ! aucun mal ne sortira de mon aimable frère, image de mon père ; ni de mon aimable sœur, image terrestre de ma mère, et ils seront à leur façon à la ville, ce que sont ici leurs vénérables et saints modèles. Amen. » Dès qu’il a eu dit Amen, tous, et moi aussi, nous sommes écriés Amen, amen ! et notre père s’est levé priant. Ensuite il a dit : « Mon fils Pierre, vous venez de bien et dignement parler, et je bénissais à l’instant Dieu de m’avoir donné un fils tel que vous : mes enfants, voilà votre second père, quand je ne serai plus ; et moi-même je le regarde comme l’image de Pierre R**, mon digne père, et je le respecte à cet égard, quoique mon fils. Edmond, mon ami, ainsi que l’est ton frère aîné, tu vas nous quitter ! que Dieu te bénisse, mon fils, et qu’il inspire à ton bon cœur de dignes sentiments, qui fassent ton bonheur en cette vie, par l’estime des honnêtes gens, et en l’autre, devant le Dieu de miséricorde. Amen. » Ensuite il l’a embrassé, en le serrant contre son sein paternel, et lui disant : « Porte ce paternel embrassement à Ursule quand tu la verras, et dis-lui, que l’éloignement d’un enfant, ne fait que rendre plus sensible le cœur d’un bon père : qu’il aime tous ses enfants, mais au double dans l’absence. » Et le bon vieillard n’a pu retenir ses larmes, et il a même sangloté, en disant : « Ces larmes sont amères ! » Puis il a pris lui-même Edmond, et l’a mis dans les bras de notre bonne mère, à qui il a dit : « Femme, voilà votre fils ; bénissez-le aussi. » Mais la bonne et excellente femme n’a répondu que par un long sanglot, qui nous a déchiré l’âme ; et ensuite elle a dit : « N’ai-je donc mis au monde mes chers enfants, que pour m’en séparer !… – Il le faut, ma femme. – Oui, mon mari ; mais excusez ma douleur ; c’est celle d’une mère qui quitte son fils, et qui a quitté sa fille. – Il nous en reste, ma femme, et de dignes. – Sans eux, mon cher mari, et sans vous, y serais-je encore ! » Et elle a baisé Edmond deux fois, en lui disant : « Cher fils, comme a dit ton père, l’absence te fera aimer au double des autres : dis bien à ta sœur, que sa pauvre mère, à chaque fois qu’elle voit ses chers enfants, les compte comme le bon pasteur son troupeau, et qu’elle dit, il me manque Ursule, et que c’est à chaque fois un coup de poignard dans son pauvre cœur. Oh ! oh ! je dirai, à présent tous les jours de ma vie : Il me manque Edmond ! Il me manque Ursule ! et je dévorerai mes larmes, pour ne point attrister ni le père ni mes autres enfants, que Dieu bénisse, car ils sont bons tous, tous, et l’aîné est la bénédiction du Seigneur sur nous ; c’est le fruit de la bénédiction, que l’honorable Pierre donna à son fils, votre père, mes chers enfants, la veille de notre mariage. » Et il a semblé que ces mots l’aient consolée : car la bonne et excellente femme s’est levée sereine, et elle a dit : « Allons, mes enfants, voyons si nous n’oublions rien pour votre frère, car demain matin, on sera trop pressé pour y songer. » je passe les petits détails, chère sœur. Et le lendemain, dès le matin, notre père, qui s’éveille toujours de bonne heure, s’est levé doucement, et il a été éveiller Edmond ; car mon mari était debout, et déjà prêt, et puis, sans que qui que ce soit que moi les ait entendus, ils sont sortis de la cour, les roues de la carriole roulant sur du fumier que mon mari avait répandu jusque dehors ; si bien qu’on ne l’a pas entendue : notre bon père a monté dedans, et je me suis trouvée à la porte du pressoir, où j’ai tendu les bras à Edmond ; qui s’est jeté à terre pour me venir serrer contre son cœur. »Ursule, lui ai-je crié, Ursule ! » C’est tout ce que j’ai dit ; car son père le rappelait. Et ils sont partis. Je ne me suis pas recouchée ; j’ai été à la porte de notre bonne mère, où j’ai attendu assise qu’elle s’éveillât. Ça n’a pas tardé d’une demi-heure ; je l’ai entendue se lever et parler. Aussitôt je suis entrée. »Déjà vous, ma fille ! en votre état ! il fallait reposer : je m’en vais l’éveiller. » Je la retenais embrassée : mais elle a été au lit d’Edmond, dans la petite chambre, et elle y a tâté. »Il est levé ! le lit est froid ! il y a longtemps ! – Ma bonne mère, ils sont… – Partis !… ah ! je ne verrai plus mon fils !… » Et elle est quasi tombée sans connaissance. Tous nos autres frères et sœurs, qui l’avaient entendue, sont venus, et, ils lui ont dit un mot de moi. La bonne chère femme ! elle s’est rassise tout de suite, et elle a tâché de rire, en m’embrassant. Je lui ai dit tout bas : « Il vaut mieux pleurer, si vous en avez envie. – Oh oui ! ma chère, chère bru ! » Et elle a pleuré ; et quand le jour a été grand, elle a été regarder partout, comme si elle l’y eût dû trouver. Enfin notre bon père est revenu, et elle a été à sa rencontre, en lui disant assez posément : « Sont-ils loin ? – Bien à Saint-Bris, ma femme, et votre fils aîné, à son retour, vous rendra compte de l’heureux voyage. ».

Ma chère et bien-aimée sœur, voilà tout ce qui s’est passé, et où vous n’avez pas été oubliée. Dieu vous bénisse, et priez pour moi, chère bonne amie.

Lettre 14. Mme Parangon, à Ursule.

[Elle montre son bon cœur et sa faiblesse.].

20 novembre.

Me voilà prête à partir, ma chère fille. Mon Dieu que d’obstacles, quand on veut aller où notre goût et la raison nous appellent ! J’ai cru que je ne pourrais les vaincre ! Mais enfin ils le sont. Il m’a fallu attendre ici le retour de ton frère, rester à sa portée, en cas qu’il eût besoin de moi ; il a fallu qu’il ménageât son retour à la ville, sans blesser vos vertueux parents : tout cela n’a pu se faire tout d’un coup. Mais le voilà de retour, et rien ne saurait plus m’arrêter ; tu me verras dans la quinzaine. Chère bonne amie ! quelle respectable famille que la vôtre ! quand je ne t’aurais pas aimée, ce que je viens de lire me ferait tout entreprendre pour toi : c’est une lettre de ta belle-sœur, ou plutôt, c’est un trésor de sensibilité, qu’elle t’envoie. J’en suis si touchée, que cela m’engage à te donner la suite du récit, je veux dire l’arrivée de ton frère auprès de moi : ne crois pas, ma chère fille, que je puisse l’égaler ! quelques vifs et sincères que soient mes sentiments, ils ne sont que de glace auprès de ceux qu’exprime si bien Fanchon Berthier dans son style naïf. Cependant, depuis le dernier malheur d’Edmond, les vues que j’ai pour lui, devant légitimer mon attachement, j’ose enfin m’y livrer… Mais je ne suis toujours qu’une étrangère, et qu’est-ce que la simple amitié, auprès de la belle nature, dans sa pureté, telle qu’elle existe chez vous ?

Ton frère ne m’avait pas écrit son arrivée : j’étais seule le 3 de ce mois vers les 10 heures du matin, M. Parangon étant à la campagne, lorsque j’ai entendu une carriole s’arrêter à la porte. J’ai envoyé Toinette voir ce que c’était. Elle est remontée aussitôt tout essoufflée : « Madame ! madame ! je crois que c’est M. Edmond ! » Je voulais la gronder de la manière effrayante dont elle m’annonçait une nouvelle agréable : mais j’ai senti que j’étais si troublée moi-même, qu’il y aurait eu de l’injustice. Je n’ai vu Edmond qu’assez pour le reconnaître, avant qu’il m’embrassât, car il est venu comme l’éclair ; il me pressait vivement contre son cœur, me nommant tantôt madame, tantôt sa chère cousine ; du reste, ne sachant ce qu’il disait. Je me laissais docilement embrasser ; je n’y songeais pas, et je t’assure que je n’ai rien à me reprocher. Enfin, j’y ai songé, assez pour lui parler. Le bon aîné est entré alors : oh ! celui-là, je n’ai pas attendu qu’il vînt à moi ; j’ai été à lui, et c’est moi, je crois, qui l’ai embrassé, ou qui le lui ai rendu, n’importe, ç’a été de tout mon cœur : mais je l’aurais embrassé dix fois, si j’avais eu lu ce qu’on t’écrit. » J’ai voulu descendre ici, m’a dit Edmond : ce doit être ma première visite ; l’univers ne renferme que vous, mes parents, et ce qui est à nous à Paris. » Pierre m’a ensuite remis la lettre pour toi, toute ouverte ; ce qui m’a flattée : mais j’étais trop occupée en ce moment pour la lire. J’ai dit à Pierre : « Mettez votre voiture sous la remise, et ôtez le cheval ; je vous garde ici tous deux jusqu’au soir, que vous irez ensemble chez Edmond, ou que vous resterez ici, à votre choix. – Il faut que je m’en retourne, a dit Pierre ; mon frère le sait. – En ce cas, menez reposer votre cheval, et je vais faire hâter le dîner. » Il y est allé, après un petit rafraîchissement versé de ma main. »Ma chère cousine ! a dit Edmond, je vous revois donc enfin, et je vous revois telle que je vins ici pour la première fois, avec la robe de l’innocence et de la candeur ! – Laissez-moi lire cette lettre, lui ai-je dit ; car on le veut, je le vois bien, et je suis pressée de savoir ce qu’on y dit à mon Ursule : l’avez-vous lue ? – Non, ni son mari non plus ; nous avons parlé tout le long du chemin, sans qu’il en ait été question… Ma chère cousine, je renais, en me retrouvant auprès de vous… Mais lisez ; il me suffit de voir que vous êtes là, je ne vous interromprai plus, je ne veux que tenir cette main : cela doit être permis au bout de quatre mois, sans tirer à conséquence, je vous en assure ! » je la lui ai laissée, et j’ai lu. En vérité, je me suis tout à fait oubliée durant cette lecture : car Edmond a baisé ma main, sans que j’y songeasse ; j’étais si touchée, que mes larmes coulaient. J’en étais à la dernière ligne, quand Pierre est rentré, le domestique ayant voulu se charger du surplus des soins que demandait son cheval. Je n’étais plus à moi : je me suis levée vivement, et j’ai été prendre votre aîné par la main, en lui disant : « Digne et respectable frère, asseyez-vous là, tout près de moi, et regardez aussi Colette C** comme une sœur ; car j’aime tendrement Ursule, et j’en suis aimée ; que je la remplace en ce moment à vos yeux ; prenez-moi pour elle. » Il m’a répondu des choses très agréables ; car il a de l’esprit : ensuite regardant son frère, il lui a dit : « je reconnais là ton bon cœur. – Edmond vous chérit, et ne parle de vous qu’avec les sentiments que vous méritez ; mais vous devez en ce moment votre admiration à une autre personne. – Qui donc cette bonne créature, Madame, que je l’en remercie ? – Votre femme ; c’est une digne épouse ! tenez, lisez cela vous deux, pendant que je vais donner un coup d’œil au dîner, et faire un peu la ménagère. » Ils ont lu sans doute ; et à mon retour, je les ai trouvés enlacés l’un avec l’autre, la larme à l’œil. »Voilà comme j’aime à voir des frères, leur ai-je dit, et je veux à mon tour faire un récit à Ursule, en lui annonçant mon arrivée ; j’y joindrai cette lettre ; car il faut que ma tante Canon la voie. Allons, bons frères, venez m’honorer à table de votre compagnie. » Nous avons dîné assez vite, ensuite les deux frères se sont dit adieu : mais le pauvre Pierre ne pouvait quitter Edmond ; et il m’a dit à deux fois : « Oh ! madame ! il n’a que vous, pour soutien ; car je ne compte plus sur personne : et vos si grandes bontés, il est vrai, sont au-dessus de tout ! mais s’il les oubliait (ça ne se peut pas), ou s’il en mésusait, Dieu le punirait, et mon frère serait perdu !… Adieu, très honorée dame ! adieu, mon frère : car en arrivant tard, je donnerais de l’inquiétude chez nous : je vous quitte, et permettez que je le dise, madame, avec une égale peine tous deux ; car je ne sais où vous prenez ce qui vous fait tant aimer, mais ça est en vous, et je le sens ; comment Edmond ne le sentirait-il pas ! » Il s’est arraché des bras de son frère, en achevant ces mots, et il a monté dans la voiture, que le domestique tenait prête. Je te l’avoue, ma chère fille, je regardais s’éloigner un si digne homme, avec autant d’intérêt que s’il eût été mon frère, et deux larmes sont venues sur mes paupières. Pour Edmond, il le considérait immobile, et il n’est revenu à lui-même, que lorsque la voiture n’a plus été en vue.

Nous avons ensuite causé familièrement : Edmond m’a d’abord parlé de toi : ça été son premier mot ; il est vrai qu’il a joint le nom de ma sœur au tien : mais je ne te rendrai cette conversation que de bouche. Adieu, chère amie. Je voudrais bien être à Paris ! c’est mon refuge. Adieu.

Pour Mlle Fanchette.

Chère petite amie,

Je suis sur le point de partir, pour me rejoindre à toi et à ta bonne amie Ursule ; et surtout pour remercier ma chère tante des soins qu’elle vous donne à toutes deux : contente-la bien, afin qu’elle ne se repente pas de sa complaisance pour nous. Quant à moi, en mon particulier, chère petite, je ne songe qu’à ton bonheur, et j’espère que si Dieu me trouve digne de le faire, je le ferai. Si tu savais, chère petite amie, combien je me trouve heureuse de t’avoir ! oui, ma chère fille, tu es une seconde moi-même, et la moitié de ma vie ; ton bonheur et le mien ne sont qu’un : mais je tâcherai toujours que mon malheur, si j’en ai, n’ait rien de commun avec toi. Que j’aurais de plaisir à te caresser, quand nous serons ensemble ! à te dire, et à te prouver que je t’aime ! Non, tu n’en as pas d’idée. Ce n’est pas qu’avec cette tendresse, tu doives compter que je te passe tes petits défauts, qui, je crois, sont bien loin à présent ; mais je veux dire, s’ils se remontraient ; car je te désire presque parfaite, et ce que la nature n’a pu faire en moi, unie à la bonne éducation, tâcher de le faire en toi.

J’ai vu notre bon papa ces jours-ci, et je lui ai bien parlé de toi. Voici ses propres paroles : « Ma fille, je m’en rapporte tout à fait à vous pour votre sœur, et surtout j’approuve fort le parti que vous avez pris de l’envoyer à Paris, sous la conduite de la respectable Mme Canon, que j’ai toujours honorée, quoique nous ayons eu ensemble quelque refroidissement autrefois : j’aime aussi que vous lui ayez donné pour compagne la jeune R** ; c’est un ange de douceur que cette fille ; il n’y a qu’une voix en sa faveur dans tout le pays, pour la prôner comme le plus excellent sujet de son sexe. C’est aussi mon sentiment ; car je l’ai vue plusieurs fois à S** chez son père, digne homme, et mon ami : ces enfants-là ont reçu de bons principes, et Fanchette ne peut que profiter avec une d’entre eux. Quant à tout le reste, elle est jeune, et il y a apparence qu’elle n’aura que vous, quand il faudra l’établir : soyez donc sa mère, plus que sa sœur ; je vous en donne l’autorité. » je ne saurais te dire, chère petite, combien ce discours m’a fait de plaisir, et surtout de ce que Papa me laisse maîtresse de ton établissement, quand le temps en sera venu. Je baise tes jolies joues de lis, et ta petite bouche de rose ; mais comme je suis encore absente, j’en charge Ursule.

TA BONNE AMIE SOEUR.

Lettre 15. Gaudet, à Edmond.

[Il lui écrit qu’il l’a secondé ; il lui annonce la naissance de la petite Laure, et lui parle mondainement d’Ursule.].

Paris, 10 novembre.

Quinze jours de bouderie ; c’est tout ce que je puis, mon cher ! encore y en a-t-il douze que je délibère, s’il est plus avantageux que je te boude, que de te marquer mon affection : ce dernier parti l’emporte, Edmond, parce que je suis un véritable ami. Aussi ai-je résolu de te mettre à ton aise. Aime-moi, haïs-moi, je ne t’en serai pas moins attaché : et pourvu que je te serve, qu’importe ? T’aimé-je donc pour moi ? Il n’y aurait pas à gagner, et la recette d’Épicure ne me produirait que des chardons… Encore te demandé-je pardon de ce mot de reproche. En dise ce pauvre Helvétius tout ce qu’il voudra, je brûlerai son livre, s’il me tombe entre les mains, pour cela seul, qu’il ne croit pas à l’amitié désintéressée : que m’importe qu’il ait raison pour tout le monde ? Il a tort pour moi ; car je la sens au fond de mon cœur. Me dira-t-il qu’elle n’y est pas ? Qu’il l’ose ; je lui dirai, moi, qu’il en a menti… Mais trêve de préambule et de justification ; ce n’est pas le but de ma lettre, et j’ai bien autre chose à te dire.

Tu es père. Je te vois d’ici, car tu as un excellent cœur ! tu baises ma lettre, et tu bénis Gaudet : père d’une fille charmante, qui ressemblera un peu à sa mère, un peu a toi, un peu à la gentille Ursule, un peu, je crois, à Minerve Parangon ; c’est dire, qu’elle aura tous les charmes et toutes les grâces : en effet, jamais je n’en vis tant à une petite créature à peine ébauchée. Laure se porte bien ; et surtout elle est très satisfaite d’être débarrassée d’un incommode fardeau. Je l’ai un peu formée ; elle se propose de jouir dans la capitale de toute sa liberté : mais j’aurai soin qu’elle n’en abuse pas ; et ce n’est pas son dessein. Quant à l’enfant, je respecterai ta propriété, en me conformant à tes ordres, pour tout ce qui la concerne ; mais sans te laisser aucun des soins, aucune des peines qui sont les dépendances de la paternité.

Je reviens à la mère : je n’ai jamais vu de fille si aimable ; c’est un bijou ; elle va être plus charmante que jamais, j’en suis sûr. Quel est le but de cet éloge ? De t’y faire penser ? Non, en vérité ! Garde ta liberté, c’est mon avis ; quant à Laure, je m’en charge : j’aurai un soin égal de ses mœurs et de son bonheur, et s’il lui faut un jour un mari, je lui en trouverai un ; mais pas mon ami. De tous les partis possibles, Laure serait le pire pour toi, à présent. Mais c’en est assez là-dessus. Je t’embrasse. Toujours ton ami,

GAUDET.

À propos, un petit alinéa d’Ursule.

Je l’ai vue, cette fille charmante : ah ! mon cher, que je te félicite ! si cette fille-là était répandue dans un certain monde, il y aurait pour faire sa fortune et la tienne ; honnêtement, car c’est ainsi que je l’entends : elle est assez belle ou assez jolie, je ne sais lequel, pour faire une passion sérieuse, et tourner la tête d’un duc, tout comme celle d’un homme du commun. Il est singulier, comme votre sang est beau ! tout ce qui vous touche participe d’un certain charme, dont on ne peut se défendre ; je t’avouerai que toi-même tu m’avais séduit d’abord par ta figure : Formosum pastor Coridon ardebat Alexin : je me dis quelquefois, que Vénus était de votre famille ; que si nous vivions du temps de la guerre de Troie, ou du bon aveugle Homère, je tenterais de le prêcher, et que ce serait l’objet de mes missions. Cette fille-là ne doit jamais être la femme d’un homme du commun, entends-tu, Edmond ? et s’il faut l’y servir, je l’y servirai : je connais de par le monde un certain héritier d’une grande famille … Mais il n’est pas encore temps de m’ouvrir, même avec toi.

Avec Ursule, j’ai vu la sœur de la déesse Parangon : cela sera charmant ; un peu plus colorié que sa sœur, mais moins touchante, en étant peut-être plus belle. C’est un joli couple de grâces, que Fanchette et ta sœur ! la belle Parangon viendra sans doute faire la troisième ; et il faut avouer que Mme Canon, qui couvera tout cela des yeux, ne ressemblera pas mal au dragon du jardin des Hespérides : mais celui-là ne gardait que des pommes d’or, bien au-dessous de celles qui seront ici !

J’adresse cette lettre chez Mme Parangon, où je te crois à présent. Ne me fais pas de réponse, et pour cause. Adieu, cher ami.

[Cette lettre tomba entre les mains de Mme Parangon, qui l’ouvrit trompée par la forme de l’adresse : mais ses yeux s’étant portés sur l’article du mariage proposé pour Ursule, elle le lut, et tout en reconnaissant que la lettre n’était pas pour elle, elle fut charmée qu’Edmond ne la vît pas en entier : elle en enleva les deux dernières pages, qui ne tenaient pas au reste, et il ne vit plus que ce qui regardait Laure ; encore lorsqu’il l’eut parcourue, tâcha-t-elle de s’en emparer : c’est ce que dit une note à demi effacée, que je trouve au bas, et lorsqu’elle fut à Paris, elle la remit à Mme Canon, qui nous l’a conservée. On peut lire dans le PAYSAN, LXIVème lettre, l’arrivée de Gaudet à Au**, et son entrevue avec Edmond.].

Lettre 16. Edmond, à ses père et mère.

[Son cœur conserve encore les apparences de son innocence première.].

25 décembre.

Mon très honoré père, et ma très chère mère,

Agréez les vœux et les hommages d’un fils respectueux, pour le commencement de la prochaine année. J’ai heureusement pour vous la souhaiter de bonnes nouvelles à vous apprendre de la très chère sœur Ursule, auprès de laquelle est actuellement ma cousine, ou plutôt notre seconde mère, à ma sœur et à moi. J’étais trop méchant sans doute l’an passé, pour mériter que le ciel bénît mes prières pour vous : mais il m’a châtié dans sa justice, en me punissant par où je vous avais désobéi. Puisse cette nouvelle année vous être plus agréable ! au moins il n’y a plus rien de caché dans le fond de mon cœur, si ce n’est un trésor inépuisable de tendresse pour vous, mon cher père et ma très chère mère.

Vous verrez par la copie de la lettre ci-incluse, que Mme Parangon m’a fait l’honneur de m’écrire, les bonnes nouvelles que j’ai reçues de Paris. Est-il possible, cher père et chère mère, que je m’acquitte jamais de la reconnaissance que je dois à cette femme, digne d’un trône, par son penchant à bien faire, autant que par sa beauté ? Non, cela n’est pas possible, et tout ce que je pourrai, c’est de mettre ses bontés sur la même ligne que les vôtres : car elle m’oblige d’autant plus, que ce n’est pas tant dans ma personne, que dans celle d’Ursule, l’image de ma bonne mère ; ce qui me lie bien plus que si tout se faisait pour moi. Cependant, combien ne fait-elle pas pour moi-même ?… Aussi, loin de désirer de m’acquitter, je veux au contraire lui toujours devoir, afin que ma reconnaissance soit pour moi un plaisir continuel, qui dure autant que ma vie, car il est des personnes dont nous aimons à être les obligés, parce que nous savons qu’elles ont trouvé tant de plaisir à nous faire du bien, que nous leur en sommes plus chers : tels vous êtes, cher père et chère mère, à l’égard de vos enfants, et telle est Mme Parangon, pour ma sœur et pour moi.

J’apprends que le cher frère aîné va bientôt vous faire renaître dans la postérité du plus vertueux de vos enfants : permettez que je vous félicite, et que je répande mon cœur devant vous, dans une circonstance aussi heureuse. Que vous aurez de plaisir, et que je m’en promets à voir votre satisfaction ! Voilà le plus beau bouquet dont vos enfants puissent vous orner, et il était juste que ce fût de votre aîné que vous le reçussiez ; puisqu’il a toutes vos vertus, et que nous le regardons comme votre lieutenant à notre égard. J’ose, dans cette lettre, qui vous est adressée, lui faire mes félicitations, et je le prie d’être persuadé que ma joie ne cédera qu’à la sienne, et à celle de la chère sœur, son épouse. C’est elle qui sera contente dans quelques jours ! sensible comme elle est, chérissant son mari, vous respectant, comme elle le fait, jamais on n’aura vu de mère plus tendre, pas même la mienne, qui l’est infiniment. En attendant le bonheur de vous voir, cher père et chère mère, ainsi que mes frères et sœurs, je les embrasse tous, et je fais mille souhaits pour leur bonheur.

Je suis et serai toute ma vie, avec le plus profond respect et la plus vive tendresse, etc.

Lettre 17. Ursule, à Fanchon.

[Ma sœur copie un papier secret de Mme Parangon, et montre qu’elle commence à n’être pas aussi bonne et naïve qu’on la croyait : ce qu’on voit par les confidences qu’elle fait à ma femme.].

26 décembre.

Elle est ici, chère sœur : je la vois, mais elle ne me voit pas ; car je t’écris en cachette d’elle, et de tout le monde : j’ai fait en sorte d’occuper Fanchette, et je suis seule. Cette lettre-ci est bien importante, et pour Edmond et pour moi ! je commence par lui. Il est trop heureux ; car je sais qu’il aime bien Mme Parangon : or il en est aimé pour le moins autant, et c’est parce qu’elle l’aime trop, qu’elle l’a fui ; c’est son expression. Mais elle ne me l’a pas dit : je l’ai vu par un brouillon de lettre qu’elle a déchiré et jeté dans la cheminée. Pour toute autre chose, je n’aurais pas été curieuse : mais un morceau où j’ai vu le nom d’Edmond et le mien m’a donné de la curiosité ; j’ai ramassé le papier, je l’ai lu et je l’ai copié, très heureusement ! car un instant après, elle est venue elle-même le brûler ; voici ce que c’est :

« INFORTUNÉE ! je cherche partout, non le bonheur, mais le repos ; et le repos me fuit ! À Au**, je disais, le repos m’attend à Paris, dans les bras de ma chère Ursule : à Paris, je regrette le temps où je voyais Edmond tous les jours, à toutes les heures ! Qui me rendra l’innocence ? Tout ce qui m’environne a le cœur pur : moi, moi seule, je nourris un feu coupable, qui me consume, qui me dévore… Pardon, ma chère Ursule ! je ne suis pas une Safo…, ou si je la suis, c’est Faon, et non Lesbie qui cause mes soupirs… Où m’égaré-je quelquefois ? Infortunée où m’égaré-je ?… Hélas ! je veux tromper la nature et l’amour ; je veux que du moins mon corps soit chaste, puisque mon cœur ne l’est plus… Je l’ai fui ; j’ai fui le cher ennemi de mon repos, de mon innocence ; lui seul m’a fait fuir ; et je le porte dans mon cœur, cet ennemi que je fuis ! Pourquoi le fuir !… Pourquoi, infortunée ! pour que tu sois la seule coupable, et qu’il ne devienne pas ton complice… Quelquefois, je me surprends à être jalouse de ma sœur, je m’efforce à le destiner pour elle, et peut-être serais-je aujourd’hui au désespoir qu’il fût son mari ! Que n’ai-je pas souffert, quand arriva l’aventure de Laure !… Mais elle était sans intérêt pour moi, quand elle éclata ; il était le mari d’une autre ; que m’importait sa constance pour elle ?… Oui, j’ai senti une sorte de joie coupable… Mais, grand Dieu, que n’avais-je pas souffert, quand j’avais appris son mariage avec Manon ! Et si je n’eusse pas vu, qu’au fond, c’était encore moi qui étais la souveraine de ses pensées, aurais-je pu y survivre ?… Je me suis vaincue ; j’ai feint d’aimer Manon… Que dis-je ? ne l’ai-je donc pas aimée ?… Non, non, je ne l’ai pas aimée, non ! je le sens, à ce que me fait éprouver Fanchette : mon cœur l’a repoussée, quand, à mes pressantes sollicitations, elle m’a dit, qu’elle aimerait bien son petit mari. Eh ! pourquoi lui en parler ? Pourquoi mettre sitôt dans son cœur des idées… Je me la sacrifie !… Non, non, je surmonterai ma faiblesse ; elle aura Edmond ; elle l’aura : je ne veux plus le voir ; je me le promets, mon Dieu, devant vous, punissez-moi, si je lui parle, si je lui écris : je tâcherai de le bannir de ma pensée… Il est des rencontres fatales !… Il vient chez mon père, jeune encore : hélas, j’avais son âge ! il apportait une lettre : sa naïveté, son innocence, m’intéressèrent dès ce moment, je sentis qu’il était aimable ; ma pensée s’occupa de lui ; je ne séparai pas, devenue plus grande, l’idée de l’amour de celle d’Edmond… On me maria : je crus que ce devait être un Edmond pour moi, qu’un mari ; je me livrai tête baissée, comme la victime conduite à l’autel… Ah ! quelle différence !… Pour mon malheur, je passais un jour sur un grand chemin ; je le revois conduisant au lavoir les brebis de son père : comme mon cœur fût touché de ses grâces naïves en me saluant ; de son empressement à raccommoder la sangle de mon cheval !… (Mais j’étais mariée alors !) Mon cœur fût touché d’une sorte de compassion : tant de charmes et de grâces seront-ils perdus ? c’est le fils de l’ami de mon père ; il faut le prendre chez nous ; il faut lui donner un état plus doux… Je fis parler à ses parents ; je l’obtins pour le temps où finissent les travaux de la campagne… Dieu me punit dès le premier pas : j’étais absente quand on me l’envoya ; sa beauté, son innocence, sa noble sécurité, tentèrent des âmes vicieuses, et on voulut le tromper ! On s’était hâté de le faire venir, pour le tromper !… Moi, qui espérais le recevoir, lui adoucir les commencements d’un séjour étranger ; l’instruire, le former, m’en faire aimer comme bienfaitrice, je l’exposai, à tout ce qu’ont de dur et d’amer les façons des gens des villes, à l’égard d’un jeune campagnard qui vaut mieux qu’eux !… Que n’a-t-il pas souffert !… Cher Edmond !… va, je t’en dédommagerai : ma sœur sera ton épouse ; la tienne sera ma compagne, mon amie à jamais ; je ferai tout pour elle ; et surtout elle aura un mari qu’elle aimera… Cette chère Ursule !… Elle est aimée déjà, elle est adorée ; les vicieux la désirent ; les vertueux l’adorent ! mais elle les ignore tous ! Le frère et la sœur sont également aimables… Au fond, mes sentiments pour Edmond sont peut-être un bonheur : que d’hommages intéressés ne m’offre-t-on pas ! que d’hommes adroits m’eussent peut-être entraînée dans des chutes honteuses ! Edmond m’a soutenue ; il m’a fait dédaigner tous les hommes ; ils ne sont que des monstres, comparés à lui, et je suis sans mérite dans ma vertu à leur égard ; je la lui dois. (…) ne l’a-t-il pas inutilement attaquée ? (…), plus poli, plus aimable, ayant toutes les grâces qu’on acquiert à la capitale, a-t-il pu vaincre mon indifférence ? que d’amour, cependant ? Mais Edmond était au fond de mon cœur, le gardien de ma vertu. Oui, je lui dois de la reconnaissance. Ah ! que j’aurais de plaisir à lui montrer toute celle qu’il m’inspire, si… Ô malheureuse ! quel souhait allais-tu former ! Edmond n’en est pas le complice ; non jamais son cœur ne fût souillé par ce vœu coupable !… Mais Gaudet ne peut-il pas le corrompre ? je l’ai craint ; d’où vient est-ce que je ne le crains plus ? D’où vient ne suis-je pas fâchée qu’il voie cet homme dangereux ! Sondons mon cœur… Bon Dieu ! si c’était, parce que je voudrais qu’Edmond fût moins vertueux, moins timide !… Je ne sais ce que j’entrevois au fond de mon âme ; mais si c’était là mes vrais sentiments, je m’abhorrais moi-même ! Non, non, ce ne saurait être là mon secret désir : au contraire, je suis rassurée par les principes d’Edmond ; un jeune homme élevé par des parents comme les siens, imbu de leurs maximes, ne peut s’oublier… Eh ! pourtant, il s’oublia, quand Laure… Ah ! la cruelle idée ! et la cruelle anxiété, que celle où je me trouve ! Mais qu’importe le passé ! Tâchons qu’il nous reste ; qu’il soit à nous, à ma sœur et à moi… Mais, aucun objet ne fera-t-il d’impression sur son cœur, en mon absence ? Il est seul, à présent ; il est jeune, aimable, il a les passions vives, je m’en suis aperçue plus d’une fois !… Je dois me rassurer : il n’a pas recherché cette petite Edmée ; il l’eût trouvée, s’il l’avait bien voulu : les coquettes ne sont pas dangereuses pour lui… tout doit me rassurer. Cependant, il ne faut pas que mon séjour ici soit trop long : que sais-je ?… Hélas ! je n’ai pas de confidente ; je n’en saurais avoir pour mes sentiments ; je les cache à tout l’univers, et je voudrais me les cacher à moi-même… Cruelle situation, qui fait trouver du plaisir à écrire, lors même qu’on sait que c’est en vain !… ».

Voilà bien ses vrais sentiments ; et j’en suis très aise ; car j’aime mieux devoir son amitié à Edmond, qu’à toute autre cause : je serais d’ailleurs charmée que Mlle Fanchette fût un jour notre sœur ; je t’avouerai que je l’aimerais mieux que la défunte, et parce que c’est la sœur de Mme Parangon, et parce qu’il y avait dans l’autre quelque chose qui répugnait à la délicatesse. Ici au contraire, c’est tout honneur et profit ; car Fanchette sera riche : enfin, puisque Edmond ne peut pas être le mari de la chère Mme Parangon, il faut qu’il soit son frère. En mon particulier, je ne l’oublie pas auprès de la petite Fanchette ; je lui peins tout le monde en laid hors Edmond ; et comme sa sœur me seconde, elle me croit autant que je puis désirer d’être crue. Ainsi, ma chère sœur, tu vois que cet attachement pour notre cher frère, dans une femme aussi vertueuse que Mme Parangon, n’aura aucune mauvaise suite, et qu’au contraire, il en aura de très bonnes pour lui et pour moi ; ce qui, vu le bien que vous nous voulez tous, doit vous faire le plus grand plaisir ; et ce n’est qu’à cette intention que je te le marque. L’écrit copié n’est aussi que pour te donner de bonnes preuves de ce que je dis, et te montrer l’extrême confiance que j’ai en ta discrétion ; te priant, après l’avoir lu, de me le renvoyer, pour que je le garde précieusement.

À présent, il faut parler de moi. Je t’avouerai que je suis un peu curieuse ; c’est ce qui fait que je sais bien des petites choses qu’on ne se doute pas que je sache. Telle est par exemple la recherche de M. H…, le conseiller : j’entendais hier Mme Parangon qui parlait de lui à sa tante, et qui lui disait qu’elle avait refusé un très joli présent qu’il voulait m’envoyer ; et qu’il m’avait écrit une lettre, qu’elle avait d’abord acceptée, mais que tout considéré, il ne fallait pas que je visse ; parce qu’on ne savait pas ce qui pouvait arriver ; qu’un homme de cette condition-là, pouvait se retirer, ce qui donnait toujours des chagrins à une fille, et qu’elle voudrait pouvoir me les éviter tous. Mme Canon l’a bien louée de sa prudence ! Et moi, tout bas, je l’ai remerciée de ses excellents sentiments à mon égard ; ils marquent tant d’amitié, que j’en étais attendrie. Mme Canon a demandé à voir la lettre, et elle a cherché ses lunettes pour la lire : mais ne les trouvant pas assez vite, elle a prié sa nièce de la lire elle-même. Et voici ce que j’en ai retenu.

Lettre du Conseiller, à Ursule.

Mademoiselle,

Quoique je sois un inconnu pour vous, je viens d’obtenir de Mme Parangon la permission de vous écrire deux mots : cette respectable dame, à qui vous êtes si chère, connaît mes sentiments, et elle s’est chargée d’être mon interprète auprès de vous : si donc j’écris, c’est pour vous rendre mon hommage en personne, et vous exprimer d’une manière exempte de tout soupçon d’adulation, l’estime et le respect que vous m’avez inspirés. L’une et l’autre sont l’effet d’une impression durable, et telle que vous devez la faire sur tous ceux qui ont le bonheur de vous approcher, puisque l’absence n’a contribué qu’à la creuser davantage. C’est à l’honneur de vous obtenir pour compagne de mon sort que j’aspire.

Je vous avouerai, mademoiselle, qu’avant de m’abandonner sans réserve à mes sentiments, je me suis informé de votre famille, et que je n’y ai trouvé que des choses honorables, sous tous les points de vue possibles, soit par les ancêtres, soit par les mœurs et la bonté de vos auteurs les plus proches, comme M. votre père et Mme votre mère : c’est d’après ces informations, que j’ai suivi, avec un plaisir au-dessus des termes que je pourrais employer, le penchant que vous m’inspiriez, et que je me propose de m’honorer de votre parenté, au moins autant que de la mienne. Voilà, je crois, mademoiselle, ce qu’un honnête homme, tel que je fais profession de l’être, doit écrire à une jeune personne qu’il recherche. Aussi ne m’en permettrai-je pas davantage ; me contentant d’ajouter, que je suis et serai toute ma vie, avec un dévouement parfait, mademoiselle,

Votre très humble, très obéissant serviteur, et tendre adorateur,

H**, conseiller.

Il me semble, ma chère sœur, que cette lettre est très bien, et qu’on ne peut écrire plus honnêtement : je l’en estime fort, et si mon bonheur veut que j’aie un aussi honnête mari, ma joie la plus vive viendra de celle qu’en ressentiront nos chers père et mère, de celle que vous en aurez tous, ma chère, surtout toi, avec qui mon inclination m’a toujours unie. Il me semble que notre digne père serait bien content, lorsqu’il nous verrait à S**, honorés par tous ces gens de justice de V*** et des environs, qui nous regardent du haut de leur grandeur, et qui se trouveraient alors bien au-dessous de nous ! je t’avouerai, ma bonne amie, que cela me tente plus que le mariage, quoique le conseiller soit bel homme à mes yeux, et je crois aux yeux de tous ceux qui le voient. À présent que je t’ai dit tous mes petits secrets les plus importants, je puis bien t’en dire d’autres, qui ne m’intéressent pas autant, à beaucoup près.

Toutes les fois que je sors, pour peu que je reste en arrière, on me glisse des billets, surtout de la part d’un certain marquis, ou se disant tel, qui m’a déjà parlé. Je m’embarrasse assez peu de pareils messages ; et cependant j’en suis flattée, parce que cela me rassure au sujet de M. le conseiller ; je me dis, que n’étant pas le seul, il faut qu’il y ait quelque raison pour qu’on me trouve aimable. Sans prendre de vanité, ce qui serait bien sot à moi ! je trouve du plaisir à tous les compliments que je reçois, de bouche, ou par écrit. Je sens pourtant qu’il ne faut pas avoir l’air de lire les billets ; et voici comme je m’y suis prise. J’ai gardé le premier qu’on m’a glissé, comme si je ne m’en étais pas aperçue, et j’ai eu bien soin de le mettre dans ma poche. Une autre fois quand nous sommes sorties, j’ai été attentive si on m’en donnerait un nouveau : ça n’a pas manqué ; et moi je vous ai tiré le premier billet, que je tenais exprès entre mes doigts, et je vous l’ai déchiré en mille pièces : par ce moyen, je satisfais ma curiosité, en lisant toutes les sornettes qu’on m’écrit, sans porter aucune atteinte à ma réputation. Je vais te copier quelques-uns de ces poulets, chère petite sœur, pour te donner une idée de ce qui se passe ici, et de la manière dont on y déclare ses sentiments aux filles sans les connaître ; si j’osais m’informer, je serais plus instruite : mais il me semble qu’on en agit avec toutes les filles comme avec moi. Le premier qui m’ait écrit, est celui qui m’a parlé : c’est quelqu’un d’importance, et son air de distinction me le faisait respecter, mais je ris à présent de mon respect ; voici de son style :

Premier billet doux.

Je ne sais, ma belle demoiselle, avec qui vous êtes ; si c’est votre mère, votre tante, votre gouvernante, etc. ; mais elle est inabordable : ou vous êtes à quelqu’un de puissant, comme un ministre, qui vous entretient en secret, ou à quelqu’un de riche, qui ne laisse rien à désirer à votre maman : dans ce dernier cas, je l’emporterai à coup sûr ; je suis distingué autant qu’un particulier peut l’être : honorez-moi d’une réponse, que vous laisserez tomber, lorsque je vous ferai remettre un second billet ; je serai exact à me conformer à vos intentions, quelque hautes qu’elles soient. Si pourtant vous étiez encore neuve, j’avouerai que vous êtes un trésor, que toute la fortune de votre serviteur ne pourrait payer.

Le M. de***.

P.-S. – Mon nom sera signé, dès que je connaîtrai vos intentions.

Tu vois que c’est un riche parti ! Mais je préférerais le conseiller, à cause du plaisir que cela ferait chez nous. Mme Canon est en effet rebutante, et je crois qu’un ministre d’État viendrait pour nous entretenir un moment, qu’elle ne le permettrait pas. Il croit que nous appartenons à quelqu’un de riche : effectivement, nous sommes très bien mises, surtout depuis que Mme Parangon est ici.

Deuxième billet doux.

On m’a fait entendre que vous ne receviez que des gens d’Église, et que l’on voit souvent un moine aux environs de votre demeure, quelquefois en habit de son ordre, et quelquefois mis en cavalier : à moins que l’habit de moine ne soit un déguisement ? J’espère que votre réponse à mon premier billet me donnera quelques lumières ; mais si je ne pouvais avoir cet avantage, répondez du moins à celui-ci : les diamants, les bijoux, un ameublement superbe, un carrosse du dernier goût, tout cela est prêt ; un mot, et une bourse de mille louis va précéder.

Pour le coup, je commence à douter que cela soit sincère ! car, en vérité, il faudrait y regarder à deux fois ! Mais on ne jette pas ainsi l’argent par les fenêtres !…

En tout cas, je voudrais avoir ici Christine : elle est charmante ; elle aurait quelqu’un des partis dont il n’est pas possible que je m’accommode : celui-ci est un jeune seigneur, assez agréable, quoiqu’un peu voûté. Un pareil mariage donnerait du relief à notre famille, qui fût autrefois plus relevée qu’elle n’est. Mais voici le.

Troisième billet doux.

Quoi ! vous avez déchiré ma lettre ! sans la lire ! ma foi c’est m’ôter tout espoir, puisque c’est me fermer la bouche, et me condamner sans m’entendre : si celui-ci a le même sort, j’aurai recours à d’autres moyens, que je ne vous explique pas, et qui peut-être seront plus efficaces. Je n’en suis pas avec un attachement moins sincère,

Votre tout dévoué, etc.

J’ai encore déchiré le second, en recevant ce troisième billet, et ayant jeté un coup d’œil dans un beau carrosse, qui nous barrait le passage, j’y ai vu le jeune seigneur voûté, qui se mordait les doigts. Je savais que c’était lui : je me suis approchée sans affectation, et je l’ai entendu me dire : « Vous mettez au désespoir l’amant le plus tendre ! Ne pourrai-je vous intéresser ? Ah ! daignez me lire ! » Je l’ai regardé avec le plus de colère que j’ai pu : mais en vérité, j’étais presque attendrie : car un si beau parti causerait bien de la joie à nos chers père et mère ! En ce moment, Mme Canon, m’ayant jointe, il n’a plus rien dit, et nous avons passé. Je suis dans l’attente de ces moyens auxquels il aura recours : nous verrons. En voici à présent d’un autre.

Premier billet doux du second amant.

Je suis jeune, mademoiselle, mais d’une famille relevée, et je puis faire mon chemin ; mais je sens qu’il me faudrait tout le feu de vos beaux yeux pour m’animer : votre vue, et le peu d’espoir que j’ai de réussir auprès de vous, me plongent dans une langueur qui m’ôte tout le courage ; vous pouvez être ma créatrice, et mettre dans mon cœur toute l’énergie que j’y ai quelquefois sentie. Je brûlais de l’amour de la gloire ; je ne brûle plus que pour vous ! Quels charmes touchants ! Ah ! si j’étais assez fortuné pour que vous me donnassiez un moment d’audience, je crois que vous seriez contente des choses que je vous dirais ! Je suis encore page, mais j’ai les plus brillantes espérances. Je vous en prie, voyez-moi : si vous avez un vieux mari je vous consolerai, si c’est un vieil amant, je le tromperai, si vous n’avez personne, je suis bien sûr de vous faire un jour comtesse. Le malheur, c’est que je n’ai que seize ans ! mais je suis orphelin, et les droits des tuteurs cessent plus tôt que ceux de pères. Je crains de vous ennuyer : je finis, en jurant de vous adorer jusqu’au tombeau, et si vous êtes cruelle, d’aller me faire tuer pour vous, à la première campagne que je ferai.

Le Comte de*******.

J’ai lu ce billet avec plaisir, et je t’avouerai, que le lendemain le jeune homme m’en ayant remis un autre, rue des Prouvaires, j’ai déchiré un papier que j’avais pris à cet effet, au lieu de celui de cet aimable page : car il est charmant, mais comme dit la chanson, C’est un enfant, c’est un enfant !

Deuxième billet doux du jeune page.

Je meurs d’inquiétude sur le sort de ma lettre ; l’avez-vous lue ? Hélas ! peut-être que non ! qui croirait que je suis tendre sous cet habit ! Vous aurez pensé que c’était quelque polissonnerie, et vous l’aurez déchirée sans la lire !… Mon Dieu que je voudrais être homme, et tout au moins capitaine ou colonel ! Je parlerais un autre langage que celui de promesses en l’air, qui, je le sens trop, ne peuvent faire aucune impression sur vous, dans tous les cas ; si vous êtes raisonnable (ce que je crois), vous allez mépriser et mon cœur et mes offres ; si vous êtes intéressée (ce que je ne crois pas), elles vous feront pitié : il faudrait que vous fussiez simple et naïve comme moi, pour que vous y fissiez attention : mais les femmes le sont-elles à Paris !… Daignez me faire un mot de réponse, dût-ce être un coup de foudre : je veux bien mourir ; mais je ne veux pas languir : c’est votre intérêt, et quand on saura dans le monde que vous avez fait mourir un page d’amour, cela est capable de mettre à vos pieds et la ville et la cour. Ce sera ma consolation, en perdant la vie par vos rigueurs : car je vous aime plus que ma vie, et si c’était à vous-même que je la donnasse, je ne la regretterais pas.

Ce pauvre enfant ! il me fait pitié : mais qu’y faire !… J’ai encore gardé ce billet, et déchiré un autre chiffon de papier.

Troisième billet doux du page.

Je devais m’y attendre, mademoiselle : un jeune homme tel que je suis, n’est pas fait pour être écouté dans ce siècle où tout est vénal, et le riche financier, qui vous a glissé un billet hier, est sûrement mieux reçu que moi… Ah, Dieu, aimer si tendrement, et ne pouvoir espérer !… Mais, hélas ! que fais-je ? Les expressions de ma douleur ne seront sues que de moi ! Je m’arrête ; je n’ai plus qu’à mourir.

Il m’a pourtant écrit encore, parce que je n’ai rien déchiré en prenant ce troisième billet, et que je lui ai jeté un coup d’œil, qui ne marquait pas de colère. J’ai en vérité eu peur qu’un si aimable jeune homme ne se fît du mal par désespoir. Il m’en remercie dans son quatrième billet, que je garde aussi.

Un autre adorateur de mes charmes appétissants (c’est le terme qu’il emploie), est le parfait opposé de celui-ci : j’avouerai que si son mérite était uni à celui du page, je serais toute déterminée. Figure-toi un gros homme rond, tout d’or des pieds à la tête ; ayant une figure rouge et fraîche, malgré qu’elle date de cinquante ans, et un ventre comme une demi-tonne de bourgogne. Il m’a aussi envoyé de son style : Je ne sais comme les femmes de ce pays-ci le trouvent ; mais pour moi, sans m’y connaître beaucoup, je présume qu’il doit leur paraître très persuasif.

Premier billet du financier.

Vous êtes adorable, mademoiselle ; et quoique je le sache très bien, j’imagine que vous le savez encore mieux. Cependant, je le sais, pour ma partie, aussi bien qu’il est possible ; et la preuve, c’est la manière dont je vais vous apprécier : je vous ferai douze mille livres de rentes, assurées pour toujours, et je vous en donnerai quarante par an, tant que vous voudrez vivre avec moi. Je ne sais qui vous êtes ; mais votre mine est diablement éveillée ! Cependant, je ne crois pas que vous ayez encore eu plus d’un amant ou deux ; je vois cela au peu d’assurance de vos regards. Vous êtes ce qu’il me faut, je n’aime pas à briser la glace, pas plus qu’à avoir une femme si courue, qu’on ne puisse être sûr de la garder huit jours : je veux être constant ; c’est ma manie à moi. Vous êtes charmante ! Et je ne doute pas que vous ne fassiez de brillantes conquêtes : c’est ce qui me fait me dépêcher de vous prendre ; la foule pourrait y venir, si vous étiez plus connue. Au premier signe de bienveillance de votre part, je suis à vos ordres. On ne doit rien ménager pour la beauté, dût-on, pour l’enrichir et satisfaire ses caprices, piller et voler tout le monde.

En vérité, celui-ci me tente encore ! Ce serait un mariage bien avantageux, que celui qui me donnerait quarante mille livres de rentes, et qui m’en laisserait douze, si je venais à perdre mon mari ! Cependant j’ai suivi à son égard la même conduite qu’avec les autres, afin d’avoir un second billet, qui n’a pas manqué :

Deuxième billet du financier.

Je crains, mademoiselle, que mon billet d’avant-hier ne soit pas tombé entre vos mains : c’est ce qui fait que je vous en fais remettre un second, où je vais vous renouveler les propositions que renferme le premier. (Elles étaient les mêmes.) Mais comme je me suis informé de vous, et que je n’en ai reçu que de bons témoignages, j’ajouterai quelque chose à ce que je viens de vous marquer : on m’a dit que vous n’aviez encore eu personne, cela mérite quelque considération ; car je vous préfère ainsi, quoique j’aie dit au contraire dans ma première (supposé que vous l’ayez reçue) ; les hommes s’expriment toujours de cette manière, quand ils croient avoir affaire à une femme usagée, afin de ne paraître pas trop exiger ; mais au fond, ils sont charmés de n’être pas pris au mot, et d’avoir l’étrenne d’un jeune cœur. Je vous ferai cinquante mille livres par an, et quinze perpétuelles. Je suis un galant homme, qui n’aurait que les procédés les plus honnêtes, et qui ne serai jamais votre tyran, mais

Votre ami.

En recevant ce billet, je déchirai le premier, suivant ma petite politique. Dès le lendemain, j’en reçus un troisième : mais il était écrit d’une manière différente des deux autres.

Troisième billet du financier.

Mademoiselle,

De meilleures informations, depuis que vous avez déchiré ma lettre, m’ont appris au juste ce que vous étiez : je vous demande pardon de mes propositions, dans le cas où vous auriez lu ma première et ma seconde lettre : je ferai en sorte que vous lisiez celle-ci. Je sais que vous êtes une jeune personne honnête, qui êtes à Paris avec Mme votre tante et Mlle votre sœur, ou votre cousine. Je ne voudrais pas qu’on pût me reprocher d’avoir cherché à séduire une fille honnête ; je me retire ; vous priant, au cas où il se présenterait un parti sortable pour vous épouser, de songer qu’il y a d’excellents emplois à la disposition de

Votre serviteur **, rue ****, hôtel de ***.

J’ai lu cette lettre en présence de la dame qui me l’a remise, parce qu’elle m’en a priée : je n’y conçois pas grand-chose ; si ce n’est qu’apparemment les financiers n’épousent que les filles qu’ils n’estiment pas. Cela n’est guère flatteur !

Mais ce qu’il y a de risible, c’est un vieux, vieux seigneur, car il est décoré, qui m’a parlé à l’église, le jour que j’y ai vu le financier et mon page : (le marquis n’est pas dévot apparemment ; il n’y vient jamais !) je me suis un peu prêtée, en paraissant vouloir éviter mon page et mon financier, qui cherchaient à me glisser une lettre. J’ai favorisé le nouveau venu, parce que m’apercevant bien qu’il avait envie de me parler, j’ai été curieuse de savoir ce qu’un homme de cet âge pouvait avoir à dire à une fille du mien : je me suis mise un peu en arrière de Mme Canon et de Mme Parangon, afin de n’être pas vue. Il s’est approché de mon oreille, et m’a parlé un langage comme celui des opérateurs des places publiques ; et ce qui m’a surprise, c’est que c’était de l’amour : « Voi siete bella come oun Ange. » J’ai manqué deux fois de lui rire au nez : mais le respect pour le lieu où j’étais m’en a empêchée. J’ai même changé de place, et j’ai été me mettre entre Fanchette et sa sœur ; ce qui a fait plaisir à mon page. En sortant, le vieillard m’a glissé un billet, que je n’ai pas fait semblant de sentir :

Billet doux d’un Seigneur Italien.

Ma belle mignonne : voilà doux semaines que je vous souis partout, sans pouvoir vous faire connaître mes sentiments, et la boune voulonté que je me sens pour vous : car je désire de faire votre fortoune, sans qu’il vous en coûte rien dou vôtre, que quelques bontés pour moi. Si je savais come vous êtes, si c’est votre mère ou votre tante qui vous condouit partout avec elle, et qu’elle espèce de femme qu’elle est, je me serais adressé à elle come il convient, c’est-à-dire la bourse d’oune main, et oun contrat de l’altre, pour loui assourer plous encore : mais cette femme ne veut rien entendre. Dans le cas où vous auriez quelqu’oun, engagez-la, je vous prie, à me le faire savoir, ou écrivez-le-moi vous-même ; on pourrait s’arranger : car vous valez votre pesant d’or, Mignonne, et il n’est pas oune chose que vous n’oussiez de moi : je souis en attendant votre réponse,

Tout à vous, le S***

Celui-là ne m’a pas tentée, et un pareil mari, fût-il prince, me paraîtrait plutôt un malheur qu’un avantage : mais comme tout le monde n’a pas mon goût, et que le bien vaut toujours son prix, je voudrais avoir ici une ou deux de mes sœurs, les plus jolies, persuadées qu’elles feraient bientôt un bon mariage. Parles-en chez nous, ma chère sœur : de mon côté, je sonderai Mme Parangon, et je t’écrirai ce qui sera décidé.

Tu dois avancer, chère amie : j’ai, à ton sujet, les meilleures espérances ; grande et bien faite comme tu l’es, ce ne sera qu’un jeu ; car les grandes femmes ont bien moins de peine, dit-on, et de risques à courir que les petites. Je te souhaite un fils, mais si c’est une fille, ton mari n’aura pas à se plaindre ; car il aura le double d’une excellente femme.

je joins à cette lettre les souhaits de la nouvelle année, pour nos chers parents et pour toi : présente-leur mes vœux avec mes respects, et mes tendresses à nos frères et sœurs.

J’apprends que M. le conseiller est ici.

Lettre 18. Réponse.

[Fanchon lui donne de bons avis ; naissance de mon fils, et ce qui s’est passé de la part de mon respectable père.].

10 février.

Voilà huit jours que je suis mère d’un fils, ma très chère sœur, et c’est à vous que je donne le premier moment, où je puis tenir une plume avec quelque assurance. Je me suis très bien portée pour ma situation, mais on m’a rendu autant de soins que si j’avais été à l’agonie : cela m’aurait impatientée, sans le motif, qui était si agréable et obligeant, que j’ai eu autant de plaisir à me voir soignée, que si j’en avais eu besoin ; à la fin, on me laisse un peu sur ma bonne foi, et je vous écris, ma chère Ursule ; car votre dernière lettre me tient sur le cœur du depuis que je l’ai reçue, et j’espère qu’une réponse me soulagera, en vous ouvrant ma pensée.

D’abord, ma très chère sœur, j’ai bien relu vingt fois le petit écrit de Mme Parangon : et je trouve ça bien dit, bien tourné ! Oh ! la chère dame ! comme elle épanche ses sentiments ! Il paraît qu’elle a écrit ça comme notre père dit que le Roi David faisait ses psaumes, où il exhalait tous ses sentiments, ses repentirs et ses combats : il me semble à moi, d’après mon petit jugement, que la chère dame n’a rien à se reprocher ; car il n’est pas crime d’être tentée, mais de succomber à la tentation, et c’est ce qui n’arrivera jamais, s’il plaît à Dieu : mais, chère sœur, encore que j’aie eu bien du plaisir à lire et relire ce débordement de son bon cœur, si est-ce pourtant que je ne sais trop si nous l’avons eu légitimement ; car pour ça, il le faudrait tenir d’elle : ce que je ne dis pas pour vous blâmer, chère sœur, mais pour vous dire ma pensée. Quant à ce que vous dites de la manière dont vous mettez bien Edmond dans l’esprit de Mlle Fanchette, je n’y trouve qu’à louer, puisqu’elle sera sa petite femme, et qu’il l’aimera chèrement, j’en suis sûre, vu qu’il aime déjà si respectueusement sa sœur ; et que ce mariage innocentera bien des sentiments, qui vont et viennent à travers champ. Pour quant à ce qui est du conseiller, tout ça est bel et bon, et je crois que ça réussira, vu sa lettre ; ce qui me donne une grande joie, à cause de nos chers père et mère ; qui, encore qu’ils n’aient pour eux aucunes idées mondaines, ont pourtant envie que leurs enfants se poussent ; ce qui n’est que l’effet de la grande amitié qu’ils leur portent, et non d’autre chose : mais je voudrais encore que nous évussions légitimement cette lettre-là, que je suis pourtant bien aise d’avoir ; et je ne sais trop comment arranger tout ça. Pour à l’égard des admirateurs que vous fait votre gentillesse, ça est tout naturel, puisque dès ici, vous étiez trouvée si jolie, que plusieurs jeunes gens du bourg ont dit qu’ils passeraient par une forêt en feu, s’il le fallait, pour aller à Ursule R**, et pour l’avoir en mariage. Et vous vous souvenez bien de ce jour que nous revenions de fener au Vaudelannard, avec Edmond, vous, Madelon Polvé, Marie-Jeanne Lévêque, Marion Fouard, et moi, que des messieurs de Noyers à cheval nous rencontrèrent, et qu’ils s’arrêtèrent à nous examiner, quoique jeunettes. L’un dit : « Il y a de jolies fillettes dans ce pays-ci ! – Corbleu ! mon ami, dit l’autre (il me semble l’entendre encore), vois donc ce minois-là ! (vous montrant). – Il est vrai, reprit l’autre, qu’elle est gentille ! c’est un beau sang ! – Gentille ! dit un troisième, elle est belle !… Mademoiselle, qui êtes-vous ? – Je suis Ursule R**, monsieur, à vous servir, que vous répondîtes en rougissant. – Ah ! je ne m’étonne pas ! c’est une petite cousine ! – Et ils descendirent tous pour vous embrasser, et ils nous complimentèrent aussi toutes, jusqu’à moi, dont ils demandèrent le nom. Et sur ce que nous ne répondions pas, Marion, la plus hardie, le dit. « Ah ! c’est la petite fille d’un honnête homme ! dit un : je la croyais votre sœur, ma petite cousine ? – Oh ! non, monsieur ; mais elle le sera, quand elle sera grande ; car mon grand frère Pierre dit comme ça, qu’il ne voudra jamais en avoir d’autre que Fanchon Berthier, qui est d’honnêtes gens, et dont le grand-père est un saint homme. » Vous voyez, ma chère sœur, qu’il n’est pas surprenant, que vous soyez regardée et contemplée là que vous êtes aujourd’hui, où l’on se connaît mieux qu’en n’un lieu, en gentillesse de figure : mais je trouve un peu à redire (et pardon de ma sincère dictée) à la manière dont vous gardez et lisez les billets doux, et dont vous écoutez ce que disent leurs écrivains ; car il me semble qu’il y aurait bien là quelque danger ; et je vous prierais, sans vous déplaire, de vouloir en toucher deux mots à Mme Parangon ; surtout, de ce vieux jargonneur italien, qui m’a fait frissonner sans que je sache pourquoi ; je suis fâchée que vos gentilles oreilles l’aient écouté. Quant à ce qu’ils sont comme partis, je ne sais si l’on ferait son salut avec tous ces gens-là ; pour moi, je suis pour M. le conseiller, ainsi que vous. Le richard M. de***, qu’est-ce que c’est ? Ça écrit drôlement ! Ce langage-là ne me revient pas, je ne sais non plus pourquoi. Le jeune page est hardi comme un page, en vérité ! et il n’y a rien de solide là-dedans ; ça est trop jeune, et ça n’a pas d’état ; ça sera un freluquet, qui laisserait là une femme un jour, pour aller courir de garnison en garnison, comme les officiers des casernes de Joigny, et d’ailleurs. Je ne sais pas ce que vous veut dire celui que vous appelez le financier ; un financier est sans doute un homme de la finance, ou de l’argent ; cela est utile : mais la lettre de M. le conseiller est d’un honnête et digne homme ; je suis de votre avis sur son compte. Quant à ce que vous ajoutez de quelqu’une de nos sœurs à mettre auprès de vous, j’en ai voulu toucher un mot d’abord à notre mère, qui m’a clos la bouche, et m’a bien priée de n’en rien dire à notre père ; ainsi c’est une chose à ne plus penser. Voilà que je viens de répondre à toute votre lettre, chère petite sœur : il ne me reste qu’à vous recommander de faire usage de votre sagesse et prudence, que vous possédez à un aussi haut point que les agréments du corps ; et c’est dire qu’il ne vous manque rien de ce côté-là : car je tremble toujours, en songeant à tout ce qui arrive, ou peut arriver de mal à Paris.

Je vais quant à présent vous parler un peu de nous, de l’heureux événement, et d’Edmond, qui nous quitte demain matin, après avoir passé chez nous huit jours, qui ne nous semblent à tous qu’une minute, tant il nous amuse et nous plaît : ce qui a fait dire ce matin en riant à notre bon père, en parlant à notre digne mère : « Ma femme, tant plus il vous plaît, et vous paraît agréable en ses discours et en ses connaissances ; tant plus vite le devons-nous renvoyer où il a pris tout ce mérite-là, afin qu’il s’en remplisse davantage, et fasse un jour l’honneur de notre vieillesse, comme notre excellent fils aîné en fera le soutien et la douceur : et puis songez que vous avez une fille, dont ce fils, que vous voudriez garder, est l’appui ; si bien qu’il est à propos de dire, que la vraie place d’Edmond, n’est pas dans votre giron, où vous le teniez tout à l’heure, comme un enfant allaitant, mais auprès d’Ursule, dont je le crée tuteur et père en mon absence. » Ce qui a si fort touché notre excellente mère, qu’elle s’est mise à dire, presque en souriant : « Ô mon mari ! vous parlez toujours en digne père et en homme sage, dans tout ce que vous dites ; mais en ce moment vous passez tout : car ce discours me va droit à l’âme, et me montre mon vrai devoir ; par ainsi, je suis la première à dire, et fermement à mon Edmond, mon cher fils, c’est demain qu’il faut partir. » Mais je ne sais quelle vertu ont eue ces derniers mots, qu’elle, qui paraissait si ferme, ne les a pu finir, sans que la larme n’ait brillé sous sa paupière. Elle a pourtant fait bonne contenance, et notre père l’a deux fois appelée Débora : « Voilà une vertueuse et ferme Débora ! c’est Débora par le courage » ; et il souriait en dessous, de cet air, qui nous laisse entrevoir encore comme il était agréable en sourire dans sa jeunesse ; car Edmond est son vivant portrait, et c’est pour cela, que cette bonne mère, qui aime si tendrement tous ses enfants, aime plus mollement et plus enfantinement Edmond ; ce qu’elle fait aussi pour vous, chère Ursule ; car en vous sont fondus les traits d’Edmond, avec ce féminin agrément, qui mignardise davantage la beauté ; et malgré ça, vous avez encore l’empreinte de votre digne mère, non si matériellement que Brigitte, mais spirituellement, par l’air du visage, les yeux, le parler, et mille autres choses, qui font que notre père dit quelquefois, depuis votre absence : « En Ursule est notre portraiture unie et confondue, pour marquer visiblement, mes chers enfants, qu’homme et femme conjoints par mariage ne font qu’un ; et c’est la plus belle preuve que le bon Dieu en a donnée dans notre maison. ».

Je mets la charrue devant les bœufs, comme on dit ici ; car à présent je vais vous parler de choses précédentes à tout ça. Et d’abord, je commence par l’arrivée d’Edmond, qui a été moins triste que celle de l’autre voyage ici ; car on était tout occupé de moi et de mon fils. Le premier de février, je me sentis arrivée à l’heure de Dieu : aussitôt tout fût ici en l’air. Mon pauvre mari allait, venait, agissait, et pourtant ne me quittait quasi pas des yeux. Notre bonne mère descendit chez nous dès le premier mot qu’elle en entendit, et m’encouragea par des paroles de douceur, et par l’espérance d’un fils, en citant son exemple, et me parlant de sa fermeté courageuse en ces occasions. Je ne ferai pas à une fille d’autres détails. Enfin mon fils a vu le jour. Tout aussitôt, notre bonne mère l’a dit à son fils, par ces paroles : « Pierre, c’est le nom de votre père qui va être porté. » Et dès que ce mot a été dit, mon mari est venu m’embrasser, encore toute comme j’étais, et puis il a couru à son père, qui était sur le perron, et il a pris la main de son père, qu’il a portée à sa bouche, en lui disant : « Mon père, c’est votre nom qui va être porté. Mon digne père, je n’ai encore pas touché l’enfant ; il doit passer des mains de sa mère aux vôtres, afin que je le reçoive de Dieu et de vous. – Non, mon fils, a dit le bon vieillard, en descendant, appuyé sur son fils ; non, c’est de toi que je dois le recevoir, puisque c’est par toi que Dieu me l’envoie. » Et mon mari a couru chez nous, où il a trouvé mon fils dans mes bras ; et il me l’a pris, en me disant : « Je vais l’offrir à mon père, pour qu’il l’offre à Dieu. » Et je lui ai tendu l’enfant, qu’il a porté nu sur ses bras, et il l’a présenté à son père qui entrait, en lui disant, avec plus de hardiesse, que jamais il n’en avait eu avec un tel père : « Mon père ; voilà mon fils, qui entre dans le monde ; bénissez-le, et moi aussi : car c’est en ce moment que je vous tends ce que j’ai reçu de vous, et à mon pays. – Je te bénis, mon fils aîné, a répondu le vieillard, et que ma bénédiction d’abondance de cœur passe par toi sur mon petit-fils, dont je rends grâces à l’Éternel, qui me fait renaître une seconde fois. Mon Dieu, bénissez mes enfants, et recevez l’hommage de celui-ci. » Et se tournant vers moi : « Voilà comme votre mari fût offert à mon père ; mais quand Edmond vint, il n’y était plus. » Et les larmes ont roulé dans les yeux du vénérable vieillard, qui a dit : « Mes enfants, depuis que j’existe, j’ai toujours tempéré le feu de la joie, comme celle que j’éprouve en cet instant, par l’eau de la tristesse, afin que mon cœur ne s’élançât pas dans des transports trop vifs, et hors des bornes de la raison : et depuis que j’ai perdu mon honorable père, il y a vingt et cinq ans, son cher et pitoyable souvenir a toujours été mêlé à toutes mes joies, dont je lui ai fait libation, comme les Anciens à Dieu, du vin de leurs repas… Mes chers enfants ! voilà comme tous nous sommes venus au monde nus, sans appui, sans secours, poussant le cri de la douleur ; et voyez, par cet exemple, comme un chacun de vous a été tendrement reçu par père et par mère, et que la digne Fanchon, ma bru, et votre sœur, vous représente au naturel les affections qu’eut Barbe de Bertro ; et que la joie de mon fils Pierre vous représente la mienne, et ce que je dis, je le fais moi-même, c’est pourquoi en ce moment, mon cœur tout ouvert par la joie, n’en reçoit que plus avidement le cher et précieux souvenir de mes honorables père et mère (que Dieu a dans son sein). » Ensuite il ajouta : « Edmond peut venir à cette heureuse naissance ; et peut-être ne le pourra-t-il pas à une autre : par ainsi je lui cède mon droit de nommer l’aîné des fils de mon fils aîné (si tant est qu’un père cède une chose, en la faisant passer à son fils ; car ce sera moi encore qui le nommerai). Je prie donc mon fils aîné, de ce moment homme et père comme moi, de m’accorder cette satisfaction ? – Ô ! mon père, a dit Pierre, c’est vous qui nommez mon fils, puisque vous ordonnez de le nommer à mon frère ; et il aura deux parrains au lieu d’un. » On a donc mandé Edmond très vivement, et dès qu’il a été arrivé, tout s’est préparé pour le baptême ; et notre père a voulu que Christine tînt l’enfant avec Edmond, pour et au nom de Mlle Fanchette ; et pour ce, il en a été lui-même demander l’aveu à M. C**, père de la demoiselle, qui l’a gracieusement accordé ; et c’est par cette raison que Mme Parangon a reçu la lettre de demande, après la chose faite. À son retour de V***, où il a été seul, on a porté l’enfant à l’église, Edmond et Christine marchant de chaque côté de la sage-femme, et notre père et notre mère derrière chacun d’eux : et quand on a été aux fonts, le pasteur, qu’on a prévenu, a dit que rien n’empêchait que les quatre chères personnes ne fussent parrains et marraines en même temps ; ce qui a fait que tous quatre ont répondu pour l’enfant, notre père tenant la main d’Edmond, comme pour ne faire qu’un avec lui, et notre bonne mère celle de Christine : et notre bon père, au moment où le prêtre faisait faire le renoncement à Satan, a répondu rayonnant de majesté paternelle : « J’y renonce pour cet enfant, et pour ce cher fils, qui répond aussi pour lui, et fasse le Ciel, que les manques de l’un ou de l’autre, retombent plutôt sur ma tête que sur la leur : car je suis leur père. » Quand la cérémonie a été achevée, notre père a fait passer tout le monde devers la tombe de son père, qui est près de la porte des épousailles ; et là, il s’est arrêté, sans prononcer une parole haute, mais remuant les lèvres, et jetant de temps en temps vers le ciel ses yeux, d’où coulaient des larmes en abondance : notre bonne mère, elle, était à genoux, et elle a posé l’enfant sur la tombe ; ce qui a paru faire plaisir à notre père : car il a dit tout haut : « Il vous a aimée et honorée, comme j’aime et honore Fanchon Berthier, et il m’est bien agréable qu’il reçoive de vous notre petit-fils. » Ensuite on est revenu, avec M. le curé, qui a soupé chez nous dans ma chambre, car je me portais assez bien pour cela. Et la conversation a roulé sur Paris, et sur vous, ma chère sœur : mais moi, qui en savais le plus, je ne disais rien. Et M. le curé a été charmé du raisonnement d’Edmond, qui parlait si bien, que j’en étais émerveillée. Oh ! il est tout aimable, et il a je ne sais combien d’esprit ; et si vous étiez ici, il m’est avis que j’aurais autant de plaisir à vous entendre ; et il faut dire, que si les villes n’avaient aucun péril, ça serait une belle et bonne chose ! On a aussi parlé de Mme Parangon, avec le respect qui lui est dû, et de Mlle Fanchette : ce doux nom a fait briller la joie sur le visage de notre bonne mère, et notre père paraissait dans une ivresse de joie ; mais on n’a pas lâché un mot, quoiqu’il n’y eût là d’étrangers que le pasteur, qui doit ne l’être pas. Voilà, ma chère bonne amie sœur, le récit de tout ce qui s’est passé en cette occasion. Présentez, je vous prie, après mes respects à Mme Parangon, mes tendres amitiés à ma chère petite commère, et dites-lui, que le premier moment où je la verrai, sera le plus glorieux de ma vie. Pour Mme Parangon, elle sait bien que mon cœur est à elle comme à vous, ma chère sœur, et qu’il y sera toujours.

Lettre 19. Ursule, à Fanchon.

[Elle continue à lui rendre compte de toute sa conduite, qui marque bien de la coquetterie !].

8 mars.

Comme je ne fais guère mes lettres qu’en cachette, ma chère sœur, afin de pouvoir parler plus librement, j’écris par petits intervalles, et il n’est pas dit que tu auras cette lettre à trois jours de la date, comme cela pourrait être, si je la finissais aujourd’hui. Je t’accuse d’abord la réception de la lettre que m’écrivit mon frère ; elle est fort courte, et je te la copie :

Lettre d’Edmond.

Je pars pour S**, ma bonne amie, sur une lettre du cher aîné, qui me mande l’heureux accouchement de son épouse, notre sœur aussi tendre, que si elle était du même sang. Je craignais ce moment ; on craint toujours pour ce qu’on chérit : et c’est doublement que j’aime Fanchon Berthier, pour elle-même, et à cause de mon frère, qui sentirait beaucoup plus qu’elle tout ce qui pourrait arriver de mal à son aimable moitié. Ainsi, réjouis-toi, avec nous, chère sœurette, de ce qu’elle va bien, et représente-toi la joie qu’on doit avoir eue, chez nous, à la venue de ce nouveau-né, issu de deux personnes si méritantes, si chéries, et si dignes de l’être. Je ne t’en marquerai pas davantage à ce sujet ; car je pars : je ne fermerai pas non plus ma lettre, sans dire un mot de notre déesse, et de sa charmante sœur. La première a sur moi des droits inaliénables ; ils sont étayés par tout ce qui peut les éterniser : et quant à la seconde, elle m’occupe déjà bien plus qu’on ne croit ! Fais-leur ma cour à toutes deux, surtout à l’aînée, qui tient mon sort dans sa main, et celui de ce que j’ai de plus cher, de ma sœur. Adieu, bonne amie. Je pars, et je serai chez nous, auprès de nos chers parents, demain à deux heures et demie : c’est l’heure où tu recevras ma lettre, et sûrement je leur parlerai de toi, et de ce que je te dis ici en finissant.

Il n’y a qu’amitié, tendresse, bonne intelligence dans la famille où tu es entrée, et que tu rends aujourd’hui si heureuse, chère Fanchon ; je suis sûre que tous nos frères et sœurs écriraient à ton sujet, comme Edmond vient d’écrire là, s’ils étaient à même de le faire. Je vais à présent te parler de la lettre de notre respectable et digne père à Mme Parangon, au sujet de Mlle Fanchette : je crois que tu l’as vue ; mais dans le doute, je te la vais copier, comme celle de mon frère.

Madame,

Cette-ci est pour avoir l’honneur de vous demander une grâce, mais déjà octroyée par votre respectable père, mon digne ami, chez lequel je me suis transporté le jour même de la naissance de l’enfant dont est accouchée ma bru, femme de mon fils aîné, à celle fin de faire représenter Mlle Fanchette, votre aimable sœur, comme marraine dudit enfant, par Christine, l’une de mes filles : j’espère, madame, obtenir de vous le même agrément, ainsi que de Mlle votre sœur, vous suppliant de me faire un mot de votre main, qui m’autorise à me glorifier de votre consentement à toutes deux. Je ne traite point d’autre matière dans cette lettre, madame, cette-ci étant assez importante pour la remplir seule : si ce n’est pourtant, que je vous fais mes très humbles remerciements de vos incomparables bontés pour ma fille que vous avez par devers vous : agréez-les, je vous en supplie, madame, à raison de leur parfaite humilité, et du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, madame,

Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur.

E. R**.

Mme Parangon, dès qu’elle eut achevé de lire cette lettre, vint à nous, la joie dans les yeux, et demanda l’agrément de sa jeune sœur, qui le donna de la manière la plus obligeante, demandant même s’il fallait partir : sa sœur l’embrassa en souriant, et me dit de rendre témoignage des dispositions de sa chère Fanchette ; et elles se félicitèrent toutes deux de ce que tu portais le même nom que ta petite commère : ce qui fait qu’elles espèrent que vous aurez fait appeler l’enfant Edmond-François. Mme Parangon mit aussitôt la main à la plume, pour écrire ce que voici : (mais il faut te prévenir que la lettre que vous avez reçue n’est pas la moitié de ce qu’elle avait écrit : c’est pourquoi je vais te la remettre ici en entier, car elle m’en a laissé le brouillon) :

Réponse de Mme Parangon, au Père R**.

C’est avec un vrai plaisir, monsieur, que ma sœur et moi nous acceptons l’honneur que vous nous avez fait à toutes deux, dans une cérémonie aussi auguste que celle du baptême de l’aîné de votre premier fils : vous avez bien voulu vous relâcher de votre droit, en faveur du second, qui pourrait être loin de vous, lorsque son tour serait venu, et vous avez pensé que personne ne pouvait être plus zélé pour vous, après lui, que ma sœur et moi. Vous nous avez rendu justice, monsieur, et vous en verriez la preuve, si nous avions le plaisir d’être auprès de vous. « En effet, qui peut s’intéresser davantage à vous, à Edmond, à toute votre chère famille, qu’une femme qui se propose d’y placer sa sœur, et de devenir elle-même la sœur d’un de vos enfants, et par lui de toutes les autres ? Oui, mon cher monsieur R**, vous que j’honore et comme un digne vieillard, et comme un excellent père, et comme l’ami du mien, le plus doux de mes vœux, celui que j’avais déjà exprimé à Edmond avant son mariage avec ma cousine, c’est de lui donner dans ma sœur une autre moi-même, de nous unir par là, et de serrer des nœuds qui durent autant que notre vie. Rien ne pourra les briser, et l’intérêt, ce boutefeu des sociétés humaines, n’aura aucun pouvoir sur la nôtre ; la fortune de ma sœur sera la mienne, et tout ce que je possède, je n’aurai de plaisir à le conserver que pour elle. C’est un engagement que je suis bien aise de prendre avec vous, par cette lettre, dans une occasion, où de vous-même, vous avez cherché à établir quelques rapports entre ma sœur et votre fils Edmond. Je suis charmée d’avoir occasion de vous avouer que ces rapports sont réels, qu’ils existaient déjà, et qu’ils sont mon ouvrage. Le temps où ils seront absolument réalisés, n’arrivera jamais assez tôt, au gré de mes désirs, soyez-en sûr, mon cher monsieur. » Fanchette et moi nous sommes dans les mêmes sentiments ; j’ai souvent occasion de m’en assurer. Votre aimable fille, ma chère et constante amie Ursule, en est le témoin irréprochable. C’est avec ces sentiments que je suis, et serai toute ma vie, monsieur,

Votre, etc.

Voilà tout ce que renfermait la lettre écrite dans le premier mouvement de joie : mais ensuite, Mme Parangon, sans changer d’avis, l’a trouvée trop expressive ; c’est ce qu’elle m’a dit à moi-même. Tu vois, chère sœur, que tous nos projets de bonheur ne sont pas des chimères : car Mlle Fanchette est un excellent parti, Mme Parangon n’ayant pas d’enfants, outre qu’elle est riche de sa seule portion.

10 mars.

Je te sers à ton goût, je le sais, ma chère sœur, par la manière dont je t’ai écrit avant-hier, parlant d’abord des choses que tu as plus envie de savoir, et passant après aux compliments, qui t’intéressent moins. Reçois pourtant ceux que je te fais, ils le méritent par le cœur dont ils partent, et je suis d’une joie inconcevable, depuis que ta chère lettre ne me laisse aucun doute sur le bonheur de ton mari et sur ta santé. Tout ce qui m’approche et tout ce qui a rapport à moi s’en est aperçu ; j’ai été plus résignée avec Mme Canon, plus tendre avec ma protectrice, plus gaie, plus folle avec Mlle Fanchette, et plus humaine envers mes adorateurs : car j’en ai toujours, et ils ne font qu’accroître, mais ce qu’il y a d’agréable, c’est qu’on s’adresse aussi à mes deux compagnes ; car Fanchette grandit beaucoup, et se forme très vite ; je vais t’amuser de tout cela : avec toi, je suis sincère, et sans aucune réserve ; au lieu que je ne crois pas qu’il faille tout dire à Edmond ; c’est un homme quoique mon frère.

Mes trois ou quatre amoureux me donnent toujours des lettres, et celui qui devait mourir de désespoir se porte à merveille : c’est que dans ma joie, il m’est arrivé un jour de lui sourire, ce qui lui a fait tant de plaisir, que depuis ce moment-là, il a un teint charmant. Je t’avouerai qu’auparavant il était fort pâle, et il est à croire qu’il était fort tourmenté ; cela peut arriver, et je n’y vois rien d’extraordinaire. Mais ce qui doit le contrarier, c’est qu’avec Mme Parangon, qui est moins économe que sa tante, nous ne sortons plus qu’en voiture. Je crois pourtant en deviner la raison : c’est qu’on la courtise aussi, elle m’a bien caché qu’elle eut des adorateurs, et si je le sais, je t’en parlerai tout à l’heure : elle prend le bon moyen pour ne les pas entendre, ni recevoir leurs billets. Mon pauvre page, que nos sorties en carrosse contrarient, met son esprit à la torture pour me parler, ou me faire parvenir ses lettres, et il y réussit, parce que j’y aide un peu ; d’ailleurs, nous sortons et rentrons toujours aux mêmes heures : il se trouve à la porte, il me dit un mot, ou me glisse son poulet, sans pourtant que je le prenne. Je n’entends plus parler de mon vieillard. Mon prometteur de richesses (c’est le financier, qui m’avait écrit qu’il se retirait), ne se retire pas ; il est parvenu hier jusqu’à Mme Canon, et dans un discours fort long et fort amphigourique (à ce qu’elle a dit à Mme Parangon), il lui a fait des propositions de mariage pour moi assez embrouillées. S’il ne s’est pas clairement expliqué, que demandait-il ? Au reste, je n’en suis pas fâchée, et je m’en tiens à celui que tu sais. Quant à mon premier adorateur qui est cet homme de haute condition, celui-là ne parle pas de mariage, mais d’amour, de la plus drôle de manière du monde. Il se nomme le marquis de*** ; il n’est ni beau ni laid de figure, malgré qu’il soit un peu marqué au b à une épaule ; mais on déguise cette tache, qui paraît néanmoins, en dépit des vestes matelassées. Il continue à me parler de ses moyens plus efficaces : qu’il les emploie donc ! Ce qu’il y a de singulier, c’est que personne ne se doute ici de tout cela : quant à moi, je m’en amuse, parce qu’en vérité, il n’y a pas l’ombre du danger pour mon cœur. Cependant, comme je ne saurais plus espérer d’avoir ici une de mes sœurs, je vais cesser de prendre part à tout cet enfantillage.

Ce qui m’a fait rire, et ne m’a pas surprise, c’est, comme je te le disais tout à l’heure, que Mme Parangon ait sa part de ces hommages ; car, si j’en crois sa conduite, on s’est expliqué avec elle beaucoup plus clairement de bouche que par écrit. Ce n’est pourtant pas l’air de Mme Canon, qui fait qu’on se frotte aux personnes qui paraissent sous sa garde ! car elle a l’encolure d’un vrai cerbère (comme tu ne sais pas ce que c’est, Cerbère est le chien qui garde la porte des Enfers, chez les païens). Mais avec son air rébarbatif, elle a quelque chose de si comique dans sa mise et dans sa figure, que je pense qu’on la prend pour une folle. Avec cela, dès qu’on nous regarde, et qu’elle s’en aperçoit, elle lance un coup d’œil hagard, qui fait rire ; car je vois qu’on éclate.

Je vais te copier une des lettres qu’a reçues Mme Parangon, et qu’on lui a mise dans le coqueluchon de son mantelet, un jour que nous entrions fort pressées à Saint-Eustache : je fus la seule qui m’en aperçus ; je ne voulus rien dire, et le billet étant tombé à l’église, je le ramassai, me proposant de le lui remettre à notre retour, comme un papier qui lui appartenait. Mais il arriva que nous rentrâmes seules, Mlle Fanchette et moi ; Mme Parangon et Mme Canon, après nous avoir descendues, allèrent à quelques affaires. Je ne pus résister à la tentation de lire. Je m’enfermai seule, et comme le billet n’était pas cacheté, mais plié comme un papier d’affaires, je l’ouvris sans conséquence. En voici le contenu :

Je ne sais, ma belle, ni qui vous êtes, ni l’état de votre fortune : mais je pense que qui que vous soyez, et quel que soit l’état de vos affaires, vous ne serez pas fâchée qu’un honnête homme vous propose quarante mille livres de rentes. Voilà mon premier mot ; il est clair, élégant, sonore, et de la meilleure prose possible. Cette proposition est à réaliser, selon ce que vous serez ; car je le répète, je n’ai pas l’avantage (fort désiré !) de vous connaître. Si par hasard, vous êtes une femme galante, je vous avouerai, et vous aurez une maison montée ; si vous êtes décente, tout se fera en secret ; si vous êtes honnête dans toute la rigueur du terme, vous êtes assez belle pour que je fasse la folie de vous épouser : car, sans vous fâcher, ma belle, le mariage est toujours une folie ; mais vous êtes si aimable, que du moins avec vous la folie sera gaie. Je vous parle franc, parce que je suis vrai, et tout rond dans mes manières. Que mon ton ne vous fâche ni ne vous révolte ; je suis homme à vous adorer prude, si vous l’êtes, tout comme à en agir sans façons, si vous ne l’êtes pas. Tout ce que je vous marque est conditionnel, hors mon amour, qui est réel, dans quelque passe que vous soyez, et à parler sincèrement, de toutes les passes, c’est la dernière des trois que j’ai citées que je préférerais avec vous : oubliez donc tout ce qui ne vous regarde pas, pour ne vous souvenir que de ce qui a rapport à ce que vous êtes en effet. Je suis tout à vous, ou passionnément respectueux, ou passionnément amoureux, ou passionnément généreux,

Votre très humble et très obéissant serviteur. ** ***.

Après avoir lu ce singulier billet, je le repliai, j’attendis le retour de Mme Parangon, et lorsqu’elle eut ôté son mantelet, je glissai adroitement le billet dans le coqueluchon : au premier moment où je me trouvai seule avec elle, je lui dis que je croyais avoir vu mettre un papier dans son mantelet, lorsque nous entrions dans l’église. Elle rougit, et alla le prendre ; le billet tomba : elle le lut tout bas, le serra, et me dit : « C’est une folie, comme on en écrit ici à toutes les femmes, lorsqu’elles ont le malheur de trouver un impudent en leur chemin : cela n’est pas digne de t’être montré, sans quoi je te lirais cette lettre, dont l’auteur m’est parfaitement inconnu. » Depuis ce moment, il est beaucoup plus difficile d’aborder aucune de nous.

Enfin, Mlle Fanchette a aussi un adorateur ou deux. Ce sont des vieillards chancelants : ils n’ont pas écrit, mais tous deux ont parlé, je crois, à Mme Canon, à ce que j’ai pu deviner. J’étais à portée d’entendre la conversation du premier qui s’est présenté, un matin, précisément le lendemain d’un jour où un grand échalas, un peu recourbé par le haut, et dont le nez ne ressemblait pas mal à un éteignoir, avait parlé à ma jeune compagne durant une partie du salut. Il est entré : « J’ai l’honneur de parler à Mme Canon ? – Oui, monsieur : que lui voulez-vous ? – L’entretenir d’une affaire très intéressante. » En ce moment, il s’en est peu fallu que je ne me sois trahie : imagine-toi que les deux mentons avancés de Mme Canon, et du siècle passé qui lui parlait, se touchaient quasi, encore que le reste de leurs visages fût à une honnête distance. »Madame est la maîtresse de la maison ? – Je le suis de cet appartement, et chacun des locataires l’est chez soi. – Ah ! madame, ce que je veux dire, c’est que vous êtes la principale locataire ? – Vous vous trompez, monsieur ! – On me l’a dit cependant. – On était mal instruit. – Soit, madame : je voulais vous parler d’une chose qui peut-être vous fera plaisir ? – C’est selon ; jusqu’à présent cela ne m’en fait pas beaucoup. – Je le crois, madame : mais il faut débuter par quelque chose. Mesdemoiselles vos filles sont charmantes : ne songez-vous pas à les pourvoir ? – Elles sont pourvues, monsieur. – Avantageusement, madame ? – Très avantageusement. – Elles méritent une fortune. Pour moi, je voudrais que la cadette fût libre ; je lui proposerais un parti qui l’avantagerait de vingt mille livres de rentes. – Cela ferait une belle fortune : mais elle est pourvue, monsieur, je vous l’ai déjà dit. – Est-ce une chose arrêtée, madame ? – Absolument, monsieur. – Mais en considération des avantages que je ferais faire, ne pourrait-on pas du moins balancer ?… Quel est ce parti ? – Un très aimable jeune homme, qu’elle doit épouser dès qu’elle sera en âge d’être femme. – Un jeune homme !… Qu’est-il ? – Il est peintre. – Ah !… ce serait dommage de sacrifier une si jolie personne à un homme du commun ! Il est assez de femmes pour ces gens-là ! Les beautés, comme mesdemoiselles vos filles, madame, sont faites pour trouver un sort brillant, et je vous propose ma fortune, si elle vous tente. – Vous vous moquez, monsieur ! C’est tout comme si je me proposais au prétendu de Fanchette, pour l’épouser, au lieu d’elle, sous prétexte de lui faire sa fortune, car je suis à mon aise, monsieur : cette maison est à moi, et ce n’est pas mon seul bien. – Vous voyez, madame, qu’on ne m’avait pas trompé, quand on m’avait dit que vous étiez maîtresse de cette maison ? – J’en suis la propriétaire, monsieur. – Il est vrai que le terme est plus expressif… Enfin, madame, je vous propose, pour votre charmante fille, un avantage de vingt mille livres de rentes. – je suis votre servante, monsieur : ma fille épousera son amant, un jeune homme beau comme elle, et non pas son grand-père. Adieu, monsieur ! Nous sommes ici à l’Île-des-Fous, je crois, et je redoute en vérité de vous ressembler ! » Elle l’a poussé dehors, et lui a fermé la porte au visage, en le traitant d’impertinent, lorsqu’il ne l’a plus entendue.

Mais, ma chère sœur, peut-être aimerais-tu mieux que je te parlasse des curiosités de Paris, que de toutes ces petites misères, que je ne te raconte que pour ne te rien taire ; et encore, parce que chez nous, je sais que tout amuse : d’ailleurs tu m’aimes si tendrement, que je crois pouvoir t’écrire comme je caquetterais avec toi, si nous étions ensemble soit ici, soit à L.-B. : enfin, je te marque ce qu’une autre que moi ne pourrait t’écrire, au lieu que vous avez mon frère pour vous raconter dans ses lettres ce qu’il y a de remarquable à Paris, beaucoup mieux que je ne le ferais. C’est en conséquence de tout cela, qu’après t’avoir dit que je vois Laure en secret, je vais traiter le point de mes occupations, parce que je m’en acquitterai bien.

Nous n’avons pas un moment d’inutile, sous la direction de Mme Canon ; et depuis que Mme Parangon est avec nous, elle ne diminue pas notre occupation, mais elle y répand un charme, qu’elle seule peut donner. Le matin, en nous levant, nous faisons la prière ; puis nous dessinons d’après les meilleurs modèles : nous peignons ensuite quelque sujet indiqué par notre maître, par mon frère, ou par Mme Parangon. Cela nous mène jusqu’à midi, que nous allons à la messe. Au retour, une leçon de musique, donnée par une femme : c’était une jeune marchande de musique de la rue du Roule, qui est très aimable ; mais Mme Parangon la remplace absolument depuis quelques jours. On dîne à deux heures. Nous allons à la promenade, où nous faisons une lecture. On travaille à l’aiguille, en modes, en robes, en linge le reste de la journée, jusqu’au souper ; ce temps est d’environ quatre heures, à moins que la promenade n’ait été longue ; ce qui est fort rare. Après le souper, on parle dessin, peinture, et de ce qu’on fera le lendemain en ce genre, afin de préparer la tête à ce qui doit l’occuper dans la matinée, et pour que les idées s’y gravent mieux durant les intervalles du sommeil. Cette méthode me paraît excellente, et je m’en trouve bien ; toutes mes pensées, dans les insomnies, se portent sur l’art qu’on m’enseigne, et je fais quelquefois des réflexions très heureuses. Mme Parangon aurait peut-être consenti à ne nous occuper que de peinture ; mais sa chère tante Canon lui a dit à cette occasion avec un peu d’humeur : « je ne saurais voir des femmes ne faire aucun ouvrage de femme : pour moi, si je ne tenais jamais l’aiguille, je me croirais bientôt un homme ! Fi ! des femmes qui font les hommasses ! il n’y a rien au monde de si vilain, de si messéant ! Ça conduit à perdre toute pudeur. » Mme Parangon fût l’embrasser la larme à l’œil, en lui disant : « Ah ! ma chère tante ! la belle vérité, que vous venez de dire là ! Je ne saurais vous exprimer combien je profite avec vous, et combien vos sages avis me font éviter d’écarts ! oui, en vérité, ce que vous venez de dire vous est dicté par la sagesse même ! » Je crois aussi qu’elle a raison, et qu’il faut que les femmes soient femmes. Nous sommes très heureuses dans notre vie occupée ; nous ne connaissons pas l’ennui, et si nous ne nous dissipions pas un peu trop en allant à l’église ou à la promenade, il n’y aurait pas d’innocence et de tranquillité comparables à la nôtre.

Je te dois un compliment bien sincère, en finissant cette lettre, ma chère Fanchon, c’est que tu traites tout ce que tu m’écris, de la manière la plus intéressante ; tu me touches, tu m’attendris, et Mme Parangon en particulier, est enchantée de ton style et de tes sentiments. Adieu, sœurette bonne amie : ménage-toi. Tu nourris ton fils ; cela te met à l’abri de bien des petits inconvénients, auxquels j’entends dire que les femmes de Paris sont sujettes.

Lettre 20. Edmond, à Ursule.

[Il parle d’Edmée, ainsi que de son art, et finit par un mauvais conseil à Ursule.].

13 avril.

Je suis dans un isolement pénible, ma chère sœur ; tout le monde m’abandonne à moi-même, et en vérité je ne sais comment faire pour réparer le vide où on me laisse : on est toute à toi, et je ne suis plus rien, ce n’est pas que j’en sois jaloux ; mais si je cherche aussi à occuper mon cœur, vous n’aurez rien à me dire.

J’ai revu Edmée ces jours passés : elle est encore aussi aimable qu’elle me l’avait paru à Vaux. C’est tout ce que je puis t’en écrire à présent. Tu confieras de ma part à notre adorable fée, que j’ai été assez familier chez sa voisine ; mais que je m’en retire insensiblement ; les coquettes (soit dit sans médisance), ne sont pas la société qu’il me faut. J’espère que tu me donneras de tes nouvelles. Celles d’ici, à l’exception de ce qui regarde la santé de nos chers père et mère, et de toute notre famille, qui est excellente, ne méritent pas que je t’en entretienne. Il en est cependant qui pourraient t’intéresser ; mais je ne sais pas s’il est à propos de te les donner.

Nous sommes assez bien, M. Parangon et moi, depuis quelque temps ; je le seconde de tout mon pouvoir, et nous travaillons tous deux, comme pour éviter que le diable ne nous tente. J’ai fait une Annonciation pour un maître-autel, et j’ai cherché partout une figure de vierge bien agréable et bien angélique : j’en aurais bien pris une qui est toute céleste, ou celle de Mlle Fanchette, ou la tienne : mais cela aurait pu faire un mauvais effet sur M. Parangon ; j’ai pris celle d’Edmée ; et il faut avouer que c’est peut-être le minois qui convenait le mieux au sujet : car la beauté que j’avais d’abord en vue est trop voluptueuse, et on aurait été tenté au lieu de prier, je serais ainsi tombé dans le même inconvénient que Rubens dans son Annonciation que M. le prince de Conti vient de faire acheter, et où la Vierge est en petit nez retroussé des plus coquets ; quant à Mlle Fanchette, elle est trop jeune, et elle a déjà trop de cette aimable langueur qui la rendra si dangereuse un jour. Pour toi, je ne sais, mais ta figure vaudrait mieux en Madeleine encore un peu galante. Ma foi, il me fallait Edmée, et je l’ai trouvée là fort à propos ! M. Parangon, qui ne la connaît pas, a trouvé la tête admirable ! Il en a fait honneur à mon imagination, et il m’assure que j’ai dans l’esprit les belles formes de la nature. Pour lui, qui s’était réservé un Saint-Joseph, pour mettre à la chapelle qui fait le pendant de celle de l’Annonciation, il a jugé à propos de se peindre trait pour trait, je ne sais à quelle intention. Dans un autre tableau à nous deux, où nous avions Psyché, poursuivie par Vénus déguisée en Furie, il a donné à la Furie les traits de Mme Canon, au plus naturel ; moi, j’ai fait Psyché sous ceux d’une femme que nous adorons : mais ici M. Parangon m’avait dit de prendre le grand portrait de la chambre à coucher, pour modèle. On me flatte que je l’ai surpassé, quoique M. Parangon regarde ce portrait comme son chef-d’œuvre. C’est que j’avais bien mieux dans le cœur les traits que je devais rendre sur la toile, que lui dans les yeux, et que c’est le cœur, plus que l’œil, qui conduit la main. Voilà toutes les nouvelles que je te puis donner, chère bonne amie. Offre mon hommage à Mme Parangon et à Mlle Fanchette.

P.-S. – Vous ne voyez pas M. Gaudet ? Nous sommes fort bien ensemble : c’est un bon ami. S’il veut te parler en particulier, ma foi, il faut t’y prêter, et n’en rien dire. Quant à Laure, je sais que vous vous voyez assez souvent, et qu’il te donne ses avis par elle, comme nous en étions convenus dès ici ; tu ne saurais mieux faire que de les suivre à la lettre. Il serait heureux qu’elle fût admise chez vous.

Lettre 21. Fanchon, à Ursule.

[Ma femme lui parle de notre sœur Brigitte, et d’un bruit fâcheux au sujet d’Edmond.].

28 avril.

Si j’ai si longtemps différé à vous répondre, très chère sœur, ce n’est ni par indifférence, ni que je me sois mal portée : au contraire, ma santé ne fût meilleure en aucun temps. Mais c’est que j’attendais que mon mari eût des nouvelles de son frère. Et justement il en a eu ces jours ici, ainsi que des vôtres, très chère sœur, car le cher frère Edmond nous a transcrit votre lettre : ce qui me fait croire qu’il pourrait y avoir quelque petit retentum, comme dit notre père, de sa, part, ou de la vôtre. Quoi qu’il en soit, ma chère Ursule, j’attendrai là-dessus ce qu’il vous plaira de me marquer ; et quant à moi, je vais vous dire les nouvelles d’ici : car bien qu’elles ne soient pas aussi brillantes que celles que vous me donnez, si est-ce pourtant qu’elles ne laisseront pas de vous intéresser, par la bonté que vous avez de bien interpréter ce que j’écris, et aussi par les choses en elles-mêmes : c’est qu’il s’agit de notre sœur Brigitte, qui est recherchée en mariage par un bon et honnête garçon, J. Marsigni, que vous connaissez. Mais je vous avouerai, ma chère sœur, que malgré la mode du pays, qui n’est pas galante, je n’ai jamais vu de pareilles amours ; et votre frère aîné en rit quelquefois lui-même. Brigitte est bonne, simple, n’entendant finesse à rien, prenant tout à la lettre. Marsigni est de même ; ils ne sont pas plus faiseurs de compliments ni de caresses l’un que l’autre, pourtant ils ont envie de se plaire, mais je m’imagine que c’est d’après ce qu’ils veulent être l’un envers l’autre par la suite : Marsigni ne recherche pas Brigitte parce qu’elle est assez gentille, mais parce que c’est une bonne ménagère ; et il plaît à sa maîtresse, parce qu’il est infatigable au travail, sobre et presque avare. D’après cela, quand le garçon vient ici faire l’amour, il commence à se mettre en veste, ou en chemise, et travaille comme quatre à nous aider : l’autre jour, en moins de deux heures, il nettoya le toit aux moutons, où il y avait bien trente voitures d’engrais, et en quittant, il refusa un verre de vin, que notre bonne mère lui portait. Pendant ce temps-là, Brigitte, qui travaille toujours assez, se tuait à tout ranger ; car pour donner dans la vue de son amoureux, elle ne veut pas des ouvrages tranquilles ; elle fait les plus lourds des servantes ou des filles de journée ; et quand l’amoureux et la maîtresse n’en peuvent plus, ils se regardent un peu en dessous, pour voir celui qui est le plus las ; sans doute parce que c’est celui-là qui est le plus agréable. Voilà comme se passent toutes les visites de J. Marsigni ; à sa maîtresse, pas un mot ; mais à mes sœurs et à moi, c’est toujours quelques politesses à sa manière ; il nous ôte tout des mains, pour nous empêcher de le porter, et nous repousse si fort, que l’autre jour Christine manqua d’en tomber, en nous disant : « Ôtez-vous de là ! vous n’auriez pas seulement la force de porter une paille : voyez, moi ! » Quant à sa maîtresse, il la verrait plier sous le faix qu’il n’y mettrait pas la main, et il nous dit d’un air de vanterie : « C’est que ça fait une fille vertueuse, celle-là ! et non pas vous autres, qui n’êtes que des mauviettes ! Notre cher père rit de le voir, mais à part ; car devant nous, il tient son sérieux, ne voulant pas qu’un homme qu’il se propose de donner pour seigneur et maître à sa fille aînée, soit envisagé de ses autres enfants sous un jour qui le leur rende moins respectable. Voilà toutes nos nouvelles d’ici, chère sœur.

Quant à ce qui est du cher frère Edmond, il paraît se bien plaire à la ville de mieux en mieux ; mais il parle de Mlle Edmée à son frère aîné d’une manière qui nous donne bien à penser ! Ce n’est pas qu’il me soit avis qu’il y ait rien à craindre de ce côté-là, car voici une occasion, je crois, qui va montrer qu’il n’y a point de mal sans un bien : c’est que cette grande attache qu’il a pour Mme Parangon nous répond que rien ne le fera écarter des vues qu’a sur lui cette excellente dame. Je ne sais pourtant ce qu’a chanté un jeune Gautherin de N**, qui est clerc de procureur à Au**, lequel est venu voir son père la semaine passée ; il a comme parlé d’une histoire d’Edmond, avec une demoiselle, voisine de M. Parangon, qui passe pour une grande coquette ; il a dit que votre frère en était bien venu, ainsi que de la mère, ou belle-mère, et qu’on en parlait un peu dans la ville, disant qu’il était bientôt consolé de sa femme. Mais vous verrez que tout ça n’est que des bruits sans fondement ; et puis d’ailleurs, Gautherin n’a pas dit qu’Edmond fasse du mal avec cette demoiselle. Autre chose n’ai à vous mander, très chère sœur ; car pour quant à ce qui est des choses que vous me marquez dans votre lettre, je sens que je n’ai pas assez vu le monde, pour vous donner mes conseils, et je me renferme, dans ce que j’ai entendu dire l’un de ces jours à mon mari, au sujet de ce que Gautherin avait dit de son frère : « Les gens d’ici qui veulent juger de la ville, d’après ce qu’ils voient dans notre village, sont de pauvres aveugles qui parlent des couleurs, ou des sourds qui veulent juger des sons ; les choses ne se font pas tout à fait là comme ici ; et puis d’ailleurs, mon frère est bon et sage ; il sait ce qu’il faut faire et ne faire pas. Par ainsi, moi, qui le connais mieux que ces gens-là, je me tiens coi, attendant pour juger que je me sois informé à mon frère lui-même. » Quant à ce que vous marquez dans votre lettre à Edmond qui nous est venue de son écriture, je l’ai trouvée bien jolie, et spirituellement faite, et je voudrais pouvoir écrire comme ça.

Je vous quitte en ce moment, ma très chère Ursule, pour mon fils que voilà qui s’éveille, et je ne fermerai ma lettre qu’après lui avoir donné ce qu’il demande…

Il est joli comme tout, chère petite sœur ; et vous le croirez, quand vous saurez que c’est bien plus le portrait de son oncle que de son père : ce qui vient, je crois, de ce qui s’est passé au sujet d’Edmond, pendant que l’enfant était dans mon sein ; car j’avais toujours Edmond devant les yeux du corps ou de l’esprit pendant sa maladie. Or vous savez bien qu’Edmond et vous, vous vous ressemblez ; et par tout cela, vous voyez que mon fils est très joli. Adieu, chère bonne amie sœur. Quand donc vous verrai-je ?

Lettre 22. Ursule, à Fanchon.

[La voilà qui s’émancipe à recevoir des lettres de ses amoureux, et à y répondre.].

23 mai.

Nous avons eu ici bien de l’inquiétude ces jours-ci, ma chère sœur ! Mme Parangon s’enfermait seule, et nous ne la revoyions jamais que les yeux rougis de larmes : Mlle Fanchette et moi nous ne savions qu’en penser ; mais enfin elle est plus calme. Je croyais pouvoir découvrir la cause de ce chagrin si vif ; mais cela ne m’a pas été possible, et il faut renoncer à te donner des lumières là-dessus pour ne te parler que de moi.

D’abord, je te dirai que la copie de ma lettre à notre frère Edmond n’était pas tronquée, comme tu le crois ; je me tiens sur la réserve avec les hommes, comme je te l’ai déjà marqué ; je ne parle qu’en général, et je te réserve le particulier. Le marquis, dont je t’ai déjà parlé, m’a écrit deux nouvelles lettres que j’ai un peu imprudemment reçues ; car je présume qu’il s’est aperçu que je les voulais garder. La première est sur un ton assez cavalier ; la seconde est sur une tout autre note. Entre nous, si j’allais devenir marquise, ce serait une fortune bien au-dessus de nos espérances ! Mais il ne me plaît pas, voilà le mal, et le conseiller me plaît davantage. Je crois pourtant que cela ne pourra nuire à mes affaires que le conseiller sache qu’un marquis m’a fait des propositions de mariage ; et c’est pour cela que j’ai mieux reçu ce galant que les autres. Voici la première de ces deux nouvelles lettres :

Quatrième lettre du Marquis de***.

Vous êtes charmante, mademoiselle : je vous l’ai déjà écrit plus d’une fois, et mes regards vous l’ont dit plus de cent ; mais vous paraissez ne pas faire attention à ce langage éloquent : il faut vous en parler un autre. Je vous ai marqué que j’étais riche ; que je suis de condition ; je vais aujourd’hui signer cette lettre de mon vrai nom. Je vous adore, et je vous propose tel arrangement que vous voudrez ; il n’en est point que je ne tienne, pourvu qu’il vous rende riche et heureuse. Vous me paraissez de l’honnête bourgeoisie, malgré l’air extraordinaire de votre gouvernante, mère, tante, ou bisaïeule, je ne sais lequel, mais si vous cherchez une situation honnête, elle est trouvée ; je suis à vous, et vous pouvez disposer de,

Votre dévoué serviteur,

Le marquis de***.

Cinquième lettre.

Mademoiselle, le premier billet que j’ai pris la liberté de vous écrire, est si heureusement parvenu entre vos mains, que j’attendais une réponse ; mais votre silence, et de plus exactes observations qu’il a occasionnées, m’ont fait comprendre que je m’étais mépris, non à mes sentiments, qui seront éternels, mais dans l’idée que j’avais prise de vous, par vos alentours. Je serais au désespoir, mademoiselle, de tendre des pièges à la vertu d’une jeune personne honnête, et digne de la plus haute considération, telle que vous êtes en effet : ce qui doit naturellement résulter de la découverte que j’ai faite, c’est non d’éteindre mon amour, mais de régler mes sentiments. Je vous offre un mariage secret, à cause de ma famille, mais cimenté par tout ce que pourront nous dicter des personnes prudentes et désintéressées. Je n’aspire, mademoiselle qu’à vous donner un titre dont vous êtes digne, et si vous me permettez un moment d’entretien avec vous, ou avec quelqu’un dans qui vous ayez confiance, je détaillerai le reste des arrangements, surtout la manière dont je me propose de découvrir à ma famille un mariage, qu’elle ne m’aura pas procuré. Je suis, en attendant l’honneur d’une réponse, très respectueusement, mademoiselle,

Votre très humble, etc.

Voici ma réponse à la seconde de ces deux lettres :

Monsieur, l’honnêteté de votre second billet me détermine à y répondre non pour accepter votre proposition, ce qui serait trop hardi pour une fille de mon âge, et dans la position où je me trouve, mais seulement pour vous remercier de l’honneur que vous me faites : je sais, monsieur, que votre proposition ne peut avoir été déterminée que par des sentiments très honorables pour moi. Cependant, je ne puis que vous en témoigner une stérile reconnaissance, attendu que ma famille a des vues pour mon établissement qui sont très avantageuses. J’ai cru devoir cette réponse à un homme de votre naissance et de votre mérite, qui pense à moi, pour que vous ne preniez plus des peines inutiles. Je suis avec une parfaite considération, monsieur,

Votre très humble,

URSULE R**.

Le lendemain du second billet, ayant aperçu à côté de moi à l’église le laquais qui me l’avait glissé, je l’ai regardé un instant pour lui faire entendre que je le reconnaissais, et tirant aussitôt mon mouchoir, ma réponse est tombée devant lui. Comme elle était cachetée, il a compris ce que c’était ; il l’a ramassée très adroitement, et s’est dérobé. Un instant après en levant les yeux de sur mon livre, j’ai vu le marquis devant moi. Il m’a fait à la dérobée, un regard suppliant, auquel j’ai répondu par une légère inclination qui a paru le combler de joie. Les choses en sont là.

Il paraît que l’amant de Mme Parangon, celui dont je t’ai rapporté la lettre, a aussi reçu quelques éclaircissements biscornus ; car ne pouvant réussir pour l’aînée, il s’est proposé pour la cadette, avec de magnifiques propositions. Il est vrai que Fanchette devient de jour en jour plus charmante, et je ne suis pas surprise de cette conquête. Il a écrit à sa sœur, et à elle-même. Fanchette se sentant donner un billet, m’a dit tout bas : « On se trompe ; je crois que ça te regarde, car je m’aperçois qu’on t’en donne de temps en temps. » J’ai prodigieusement rougi, moi qui me croyais si sûre de n’être pas vue dans mes petits arrangements ! Si Fanchette m’avait remis le billet, certainement je le déchirais, mais elle l’a gardé. Lorsque nous avons été à la maison, elle m’a dit : « Vois ce qu’on t’écrit : je ne suis pas curieuse, et je ne demande à rien savoir. – Qui te dit que c’est pour moi ? – Mais, je t’en ai vu donner deux, par un laquais, et tomber la réponse en tirant ton mouchoir… Mais lis. – Eh mon Dieu ! ma chère fille, c’est pour toi ! regarde ! – Mais oui ! ah ! c’est drôle ! lisons, lisons :

Lettre de Mlle Fanchette.

J’ai appris ce matin que votre charmante sœur était mariée à un jeune homme très aimable, et qu’elle adore, comme elle en est adorée. Cette découverte me détermine à m’adresser à vous, jeune et charmante personne ; je l’écris à madame votre sœur, et je lui propose pour vous les mêmes conditions que pour elle. Soyez persuadée que votre bonheur sera ma seule occupation, dès que j’aurai le bonheur d’avoir une réponse favorable. Je n’ai jamais rien vu de si beau que vos yeux, comme je n’ai rien vu de si voluptueux que ceux de votre sœur : mais il y a des causes pour cela que j’ignorais ; il ne faut pas troubler la félicité des cœurs qui sont d’accord. Si vous êtes surprise que je sois instruit, je puis d’un mot faire cesser votre étonnement ; je connais un de vos compatriotes, le chevalier Gaudet d’Arras, qui a une jeune et charmante épouse dont les attraits m’avaient d’abord subjugué ; mais les femmes de votre pays sont si tendres et si fidèles, qu’en me désespérant par leurs rigueurs, elles me donnent la plus grande envie d’en trouver une qui ait le cœur libre, et que je puisse remplir. Je ne saurais mieux m’adresser qu’à vous qui êtes la sœur de l’ami le plus intime du chevalier : ainsi, vous voyez, mademoiselle, que ce n’est plus un inconnu qui vous écrit, et qui vous offre toute sa fortune et sa personne. Je suis avec respect, mademoiselle,

Votre, etc.

Nous n’avons pas trop compris ce que voulait dire cette fin ; car Mlle Fanchette n’a ni frère, ni ne connaît de chevalier Gaudet d’Arras ; et il y a bien chevalier, d’ailleurs, il a une jolie femme, et cela nous empêche de conjecturer une erreur dans le mot chevalier. Comme je ne ferme pas ma lettre aujourd’hui, si quelque chose se découvre, je l’y ajouterai.

28 mai.

Depuis la date du commencement de ma lettre, nous avons découvert que c’était à moi, et non à Mlle Fanchette qu’on en voulait : le monsieur m’a parlé, pour se plaindre de ce que je ne lui faisais pas réponse, mais je garde pour moi cette découverte, afin que ma jeune compagne ne dise rien, en se croyant intéressée pour son compte au silence : car j’observe que nous avons beau être sages, et ne pas avoir envie de profiter de nos conquêtes, nous sommes toujours flattées d’en faire, et cela nous occupe très agréablement. Quant au marquis, il a tenté de me faire accepter quelques présents que je n’ai eu garde de prendre. Ah Dieu ! je ne le ferais pas, quand j’aurais envie du mariage secret qu’il me propose ! Recevoir d’un homme ! c’est une honte à laquelle je ne me sens pas disposée à descendre jamais.

Sixième lettre du Marquis, à Ursule,

en lui envoyant un présent.

Mademoiselle,

Excuserez-vous la médiocrité de la bagatelle que je vous envoie ? Vous êtes si belle, que vous n’avez pas besoin de ce qui pourrait donner plus d’éclat à vos charmes : avec la simplicité de la nature, ils sont trop sûrs de tout soumettre. Mais si vous êtes trop riche en attraits, pour que cet écrin ait un prix à vos yeux, ma passion est si vive et si tendre qu’elle a besoin de ce petit soulagement. Daignez donc agréer une faible marque de mon dévouement respectueux : elle serait beaucoup plus considérable, si j’osais me flatter qu’elle fût acceptée, mais je ne compte que sur sa médiocrité, pour me sauver la honte d’un refus, qui me mortifierait cruellement ! Je suis avec le plus profond respect, mademoiselle,

Votre, etc.

J’ai renvoyé le présent, qui m’avait été glissé à l’église, et j’ai eu le temps de dire au laquais, avant d’avoir lu la lettre, que je ne prétendais pas mortifier son maître par un refus, mais lui faire entendre que je ne pouvais rien accepter. J’ai gardé la lettre très sciemment : aussi, lorsque le marquis s’est offert à ma vue, ne m’a-t-il paru qu’affligé, mais nullement en colère. Le même jour, mon petit page s’est trouvé tout près de moi, comme je montais la dernière en carrosse, et il m’a dit : « Je suis lieutenant d’hier ; je ferai mon chemin rapidement, si vous voulez me faire seulement la promesse de m’être fidèle ? – Allez, lui ai-je dit, je vous attends lieutenant-général, et alors nous verrons. » J’ai lâché cela pour m’en débarrasser, et même, je l’avoue, pour ne pas éteindre l’envie de bien faire dans un jeune gentilhomme. Il l’a pris au sérieux ; il a baisé ma robe, comme j’entrais dans la voiture, et je l’ai vu très satisfait. J’en suis charmée ; avant qu’il en soit là, il m’aura oubliée, et je ne lui aurai pas fait un refus trop dur : car je n’aime causer de peine à personne.

Je ne te dirai rien de mes autres amants, pas même de mon financier, tout risible qu’il est. Mais je t’avouerai que j’ai copié une partie de ta lettre pour montrer à différentes personnes d’ici les amours de notre bonne sœur Brigitte : on les a trouvées plaisantes, et l’on en a beaucoup ri, à l’exception de Mme Parangon, qui les a louées, avec une sorte d’attendrissement. Elle m’a dit tout à l’heure qu’elle devait écrire à Edmond, et cette confidence a été accompagnée d’un soupir, qui m’a fait comprendre qu’il lui donne quelques nouveaux chagrins. J’ai témoigné de l’inquiétude ; et il m’a semblé, par sa réponse, qu’Edmond contrarie encore son plan favori. Il faut que ce soit cette voisine de Mme Parangon, dont tu m’as dit un mot ; car pour Edmée, quoique très aimable, Mlle Fanchette, qui la vaut au moins pour la figure, la passe pour la naissance, la fortune, et toutes les autres convenances.

P.-S. – La tristesse de Mme Parangon l’engageant à se dissiper, je t’apprendrai que nous avons été à une belle comédie, qui m’a fait répandre des larmes. C’est Laure qui nous en a donné l’idée, en m’offrant sa loge ; j’en ai parlé à Mme Parangon, qui d’abord ne s’en souciait pas, mais qui ensuite nous a donné cette marque de complaisance à sa sœur et à moi. Le titre de la pièce est la Gouvernante, et Mme Canon la trouve bonne.

Lettre 23. Gaudet, à Edmond.

[Le corrupteur d’Edmond lui marque ici sa coupable et séductrice amitié, surtout vers la fin de sa lettre.].

2 juin.

Enfin j’ai vu les trois Grâces qu’en punition de leur pruderie, sans doute, Vénus a mises sous la garde d’Alecto. La céleste Parangon avait un petit air languissant qui la rend adorable, et ferait tourner la tête à un anachorète. Ursule m’a surpris ; elle est embellie au-delà de toute imagination, et sa ressemblance avec toi semble s’être perfectionnée : mais tu y gagnes. Je ne crois pas qu’il y ait ici un homme bien organisé qui puisse la voir impunément Quant à Mlle Fanchette, c’est une mignature, et il est bien singulier qu’un homme qu’on a flatté de quelques espérances, dont cette petite divinité est l’objet, puisse porter des désirs ailleurs ! Il faut qu’il soit diablement sensuel, et enclin aux plaisirs actuels comme un sauvage ! (Cependant, s’il les aime, il sait où les prendre ; mais cet homme-là est un sphinx pour moi : il me donne à tout moment à deviner des énigmes, où je ne puis rien comprendre.) Il paraît que si j’ai été admis dans le sanctuaire des Grâces, c’est parce qu’on avait besoin de moi : on m’a fait une entière confidence de ce que je savais déjà, et j’ai eu deux heures de tête à tête avec la plus belle bouche et les plus beaux yeux du monde, ceux d’Ursule peut-être exceptés. J’ai répondu comme je le devais. En conséquence, j’ai assuré la belle Parangon que j’emploierais toute ma capacité pour vous servir tous deux. En effet, je suis ton ami, et je crois que tu me rends la justice de n’en pas douter. Or il est du devoir d’un véritable ami d’obliger par toutes sortes de moyens celui qu’il aime ; et c’est ce que je me propose de faire toujours pour toi, lorsque l’occasion s’en présentera : car on ne doit pas hésiter à causer une mortification passagère à son ami, quand elle doit être suivie d’un avantage réel.

J’ai causé une étrange surprise aux dames, en paraissant chez elles en habit de cavalier : c’est celui que je porte ici le plus habituellement, pour éviter le scandale. Je me suis fait annoncer sous le nom du chevalier Gaudet d’Arras, qui venait de ma part. Mme Parangon ne me reconnaissait pas : j’ai parlé, mon rire, mes tics, tout cela ne me démasquait point encore ; je me suis enfin expliqué. Ursule m’a dit qu’elle m’aimait mieux comme ça, et Mlle Fanchette, que j’étais plus joli. Je suis flatté de ces petits compliments ; car j’ai aussi ma coquetterie, mon cher, tout comme j’ai ma philosophie : je compose de mes petites qualités, de mes petits défauts, un moi, dont je suis tout à fait content, et que je ne troquerais pas, me donnât-on un roi en échange. C’est une réflexion que j’avais faite souvent, et que j’ai lue depuis, que nous souhaitons, ou que nous envions bien le sort des autres, mais que nous voudrions leur beauté, leurs qualités, leurs talents, sans cesser d’être nous-mêmes ; et qu’à tout prendre, il n’y a peut-être pas un homme au monde, qui consentît à être le roi, en cessant d’être lui-même, et d’avoir ses propres pensées, c’est-à-dire son âme : pour le corps on n’y tient pas. C’est que ce changement serait une véritable mort, dont, heureux ou malheureux, nous avons tous horreur. Aussi n’ai-je rien vu de plus sot que nos lois contre le suicide ; c’est l’acte d’un fou, et prétendre donner des lois aux fous, c’est être sage comme eux. Si j’étais roi, se tuerait qui voudrait, et il pourrait bien arriver que ces fous, que les obstacles irritent, ne se tueraient pas ; c’est un essai que je propose. L’apathique tolérance est une vertu si digne de l’homme, que je voudrais qu’on l’étendît à tout ; qu’on souffrît patiemment, sans chagrin, sans humeur, sans cet insupportable égoïsme, qui empoisonne tout, que chacun soit heureux à sa manière ; car il est certain, qu’en voulant rendre heureux les hommes, d’une manière contraire à ce qui leur plaît, c’est les rendre souverainement malheureux. Ceci fait un peu contre moi ; non pas dans ce que tu vois à présent, mais dans ce que tu ne tarderas pas à voir. Je m’explique donc : c’est qu’il est des sottises destructives du bonheur, et qui l’empoisonnent pour la vie ; de celles-là, par exemple, il faut en préserver ses amis, par la persuasion, par la violence, par la fourbe, par tous les moyens possibles. Si mon ami était assez malheureux pour qu’il lui fallût un meurtre, un viol, un incendie pour être heureux actuellement, certes je ne souffrirais pas qu’il fût heureux dans cette manière de voir qui empoisonnerait le reste de sa vie, s’il avait l’atrocité de se satisfaire. Des vœux, des engagements éternels sont du même genre. Et pourquoi se lier irrévocablement à une femme, par exemple, avant l’âge qui nous rend habitudinaires ? N’est-ce pas de gaieté de cœur chercher un repentir ? Il faut laisser ces engagements aux automates, qui, à la vérité, composent les trois quarts du genre humain ; ces gens-là, montés comme une pendule, vont machinalement pendant leur mariage, contents de retrouver chez eux une femme qui les reçoive et les héberge : c’est moins leur épouse que leur hôtesse et leur nourrice, qui leur donne à manger, du plaisir et des enfants. Mais ceux qui pensent, et dans qui s’est de bonne heure développée cette énergie, qui distingue l’être raisonnable de la brute, ils doivent se conserver libres, et ne se vendre à la société, pour ainsi dire, que lorsqu’elle les paie ce qu’ils valent. Jusqu’à ce moment, qu’ils vivent pour eux ; ils sont les fleurs du genre humain ; plus ces fleurs sont belles, plus elles ont droit de ne pas être utiles : ou plutôt leur beauté est leur utilité ; c’est l’honneur qu’elles font à l’espèce humaine qui les acquitte de leur devoir social. Aussi ai-je entendu dire à quelqu’un qui connaissait Voltaire, que ce grand homme avait cette idée de lui-même : idée philosophique et sublime, peu dangereuse, parce que très peu d’hommes ont droit de l’avoir. Je veux te mettre au rang de ces hommes distingués du vulgaire : c’est mon but ; voilà ce que je me propose de faire de toi. Quelqu’un me demandera d’où vient que j’ai ce but ? D’où vient que je m’attache ainsi à ton bonheur, à ta gloire, pour en faire dépendre mon bonheur et ma gloire ? Voici ma réponse. Je t’aime. Mais les âmes de boue qui m’interrogent, ne connaissent sans doute pas l’amitié. Eh bien, j’ai un système, et je veux le prouver. Quel est-il, me dira-t-on ? Que sans tous les impuissants étais que d’imbéciles moralistes ont prétendu donner à la vertu, on peut la pratiquer ; qu’elle peut subsister avec tous les plaisirs, si fort prohibés par toutes les sectes philosophiques et religieuses. Je veux montrer que moi, au-dessus de tous les préjugés, je suis, en dépit d’Helvétius, l’oracle nouveau de nos philosophes, un ami sûr, désintéressé ; que je pratique tous ces actes avec lesquels les prétendus vertueux ont jeté de la poussière aux yeux du genre humain, d’une manière plus parfaite qu’eux. Je t’ai trouvé : je me suis dit, voilà l’homme qu’il me faut pour être mon Omar. Je n’en ferai pas un enthousiaste, mais il serait propre à l’être ; et je veux qu’il ne soit que raisonnable : je l’éprendrai de l’amour de la raison ; je lui montrerai qu’elle est seule le guide à suivre ; je foulerai aux pieds le préjugé devant lui, et quand j’aurai tout fait je lui dirai : « jouis, tu as une âme faite pour jouir ; ma jouissance à moi, c’est de voir la tienne. » Et il jouira. Il me fallait une âme sensible ; je te l’ai trouvée. Il me fallait cependant un esprit tellement entiché des préjugés, qu’ils fussent une seconde nature : tu avais ces préjugés-là. Y en eut-il jamais de plus ridicules que les tiens au sujet des femmes ? Et lorsque pour t’aguerrir, je prêtai les mains au projet de Parangon, ne m’étais-je pas réservé un moyen de cassation ? Il était excellent, et j’aurais bien au tourner ton bonhomme de père, si la mort n’était venue, ou si la nécessité l’avait exigé. Je te l’ai déjà dit, je te le répète ; les femmes sont une monnaie, qui doit passer de main en main : si la monnaie s’use, si l’empreinte s’efface, tant pis pour elle ; nous n’y perdons pas un sou ; nous la changeons. Va, mon ami, sans moi, tu étais enterré longtemps avant d’avoir rendu l’âme !

R. La Baron ; voilà ma recette : à tous tes beaux sentiments pour tes belles ignorantes, tes respects pour tes Parangones, etc., je dirai toujours, Recipe la Baron ; et en cas de pis R. Gaudet.

À propos, j’ai trouvé le secret d’enchanter Alecto-Canon, pour la faire aller avec Ursule et les deux autres Grâces aux Italiens, où l’on donnait l’Île des Fous, pièce où il y a du caractère. La semaine d’auparavant, je les avais attirées aux Français, persuadé qu’un sermon du R.-F. Lachaussée, intitulé la Gouvernante, apprivoiserait avec le théâtre Alecto-Canon. C’est un point important que ta sœur voie nos spectacles ! Ils la rendront moins bégueule.

Adieu mon cher Edmond. J’ai le scalpel en main ; je vais tailler, couper, trancher jusqu’au vif : ma divinité l’ordonne, et je ne lui désobéis jamais. Tout à toi.

Lettre 24. Ursule, à Fanchon.

[La voici qui montre de l’ambition.].

25 juin.

Il y aurait tant de nouvelles à t’apprendre, ma bonne amie sœur, que si je voulais dire tout ce qui regarde les autres, à peine trouverais-je la place de mettre un mot de ce qui me concerne en particulier. J’ai écrit à Edmond, pour lui annoncer le retour de Mme Parangon. Je présume que vous avez vu cette lettre, et je ne la copierai pas ; Mlle Fanchette s’y joint à moi ; c’est une finesse de ma part, car je me doutais déjà de ce qui n’est plus un mystère : Edmond songeait sérieusement à Edmée. Convenons que ce cher frère est encore bonace, au moins dans ses inclinations amoureuses : je me sens, moi, plus ambitieuse, et plus capable de sacrifier mes goûts à la fortune… peut-être parce qu’ils ne sont pas encore bien vifs.

Ma charmante amie est partie enfin ; oh ! je l’adore celle-là, sans politique, tout comme je t’aime, ma chère Fanchon. Mon frère m’a écrit son heureuse arrivée : cette lettre-là est charmante, et je vais te la mettre ici tout au long ; tu verras par là mille choses que je répéterais mal............................

Il faut avouer que Mme Parangon est passionnément aimée de mon frère ; et je ne saurais leur faire un crime de leur mutuel attachement ; il est si bien réglé, dans son excès même, que l’exemple ne peut que m’en être avantageux. Voilà donc tout le monde encore une fois content ! je le suis en mon particulier, au-delà de toute expression, de l’heureuse idée qui est venue à Edmond, de procurer à deux de nos frères de meilleurs partis qu’ils n’auraient pu en trouver dans le pays ; car tous n’auraient pas eu le même bonheur que ton mari, ma chère Fanchon. Peut-être cependant cette alliance pourrait-elle porter quelque ombrage au conseiller ; mais je m’en inquiète peu, et je voudrais qu’il en prît de l’humeur, je lui ferais voir que je ne suis pas au dépourvu. Car, ma très chère sœur, j’éprouve une grande perplexité ! Ce M. le marquis continue à me faire sa cour ; et je ne saurais m’empêcher de reconnaître, que pour un homme de sa sorte, il se comporte envers moi, d’une manière bien respectueuse ! C’est de lui qu’est l’offre obligeante dont il est question à la fin de la lettre de mon frère que je t’envoie. Il s’est très bien comporté en cette occasion. J’étais d’abord toute honteuse de ce qu’il en était témoin : mais ensuite, j’en ai été charmée, il aura vu par là, qu’il n’est pas le seul de son avis.

Nous avons vu M. Gaudet : il m’a dit à la dérobée beaucoup de choses gracieuses, et il paraît que c’est lui qui se fait appeler le chevalier Gaudet d’Arras. Il est fort bien sous ce déguisement, qui ne paraît pas extraordinaire ici, où l’on sait qu’il s’est fait séculariser. Il faut en excepter Mme Canon qui a fulminé. Il m’a exhortée à songer à la fortune : « Elle ne se présente à vous, mademoiselle, que de la manière qui convient à une jeune personne aussi vertueuse qu’elle est belle ; j’en sais quelque chose, et je m’intéresse même pour un de vos prétendants : mais de tous les partis, je n’épouse que le vôtre ; préférez le plus avantageux, sans égard à la recommandation. » Voilà ses propres paroles. Il est instruit de la recherche du conseiller ; il m’en a parlé à mots couverts ; et moi, je lui ai glissé deux mots au sujet du marquis. Il a rougi de joie ; car elle éclatait dans tous ses mouvements. « Cela est très possible, mademoiselle !… et non seulement ce que vous me dites, que je crois fermement ; mais un mariage solennel ; vous êtes assez belle pour cela : soit dit sans vous flatter. Ceci me rend plus ferme encore pour un projet que j’ai formé ; votre frère ne contractera pas un mariage, dont il aurait à se repentir un jour. » Il paraît qu’il a beaucoup contribué à dissuader Edmond d’épouser Edmée, ou que même il aura pris d’autres moyens, dont vous serez peut-être plutôt instruits que moi.

De mes adorateurs, un seul mot : je les ai toujours.

Nous avons encore été au spectacle ; mais c’est aux Italiens, à une pièce qui a fait rire Mme Canon. Une autre, qui a suivi, où Arlequin est sauvage, l’a fait pleurer. C’est toujours Laure qui nous mène. Elle plaît ici : mais il n’y a que Mme Parangon et moi qui la connaissions.

Adieu, chère amie sœur.

Lettre 25. Fanchon, à Ursule.

[Ma pauvre femme la loue, de ce qu’il ne fallait pas la louer ; et lui fait les récits très bien détaillés de ce qui se passe à la maison paternelle.].

20 août.

Votre dernière lettre, très chère sœur, m’a fait un plaisir d’autant plus grand que j’y ai vu que vous êtes plus solide dans vos goûts que notre frère Edmond lui-même ; la ville ne vous a pas rendue bagatellière, comme tant d’autres, même d’ici, que j’ai vues à leur arrivée faire les légères, et ne vouloir parler que de bagatelles. C’est ce qui me donne de vous une haute espérance, chère Ursule ; comptant que vous vous tirerez à votre avantage, et au grand plaisir de nos chers parents, de toutes les passes où vous vous trouvez à c’t’heure. Par ainsi, je n’ai plus à votre sujet aucune inquiétude, vous recommandant au surplus chaque jour au Seigneur dans mes prières, et le suppliant de vous conduire, comme sa bonté l’a déjà fait jusqu’à ce jour. Quant à ce qui est d’ici, je n’ai que des nouvelles heureuses à vous annoncer. Et je vais mettre les choses par ordre, en commençant par le commencement, à celle fin que vous en voyiez mieux la suite.

D’abord, dès qu’Edmond eut marqué qu’il avait changé d’idée, au sujet de Mlle Edmée, on en fut chez nous très aise ; attendu qu’on y aime bien Mlle Fanchette, et qu’on aurait bien regretté que cette alliance manquât, à cause de tous ses avantages, tant pour Edmond, que pour vous, chère sœur ; on disait qu’il vous serait bien plus agréable d’avoir obligation à la sœur de la femme de votre frère, qu’à une étrangère. Cependant on aimait bien aussi Mlle Edmée, à cause du portrait qu’Edmond en avait fait. Mais il marqua dans la lettre qu’il écrivit à son frère, qu’il la voulait céder, cette gentille Edmée, à un autre lui-même, qui était Bertrand ; et que Georget aurait aussi un bon parti dans la sœur d’Edmée, et que ça ferait une jolie union de famille, ce qui fit que notre bonne mère pleura de joie, en disant : « Je vous l’avais toujours bien dit, mes enfants, qu’en envoyant Edmond à la ville, c’était votre avantage à tous ; et bénissez-le : car c’est un bon frère, qui vous aime comme lui-même. » Et notre bon père était tout attendri, tenant la lettre, et s’arrêtant avec complaisance, quand notre mère parlait, lui qui n’en fait pas toujours autant. Et puis quand Edmond marquait comme il comptait de s’y prendre, notre père a dit à son aîné : « Mon ami, ton frère a de l’esprit, et je vois qu’il commence à bien connaître le monde, et je suis bien content de ses sentiments et de son cœur, et surtout de ce qu’il marque qu’il ne veut plus revoir cette jolie fille qu’avec son frère Bertrand. » Nos deux frères reçurent ensuite les avis de notre père, sur la manière dont ils devaient se comporter, et il leur enjoignit surtout de se conformer en tout à ce que leur dirait Edmond : « Car il est votre aîné à vous deux. » Ils allèrent donc à Au** les fêtes de la Pentecôte, et ils furent très bien reçus d’Edmond, dans son logement, qui est celui de Mme Palestine. Et après qu’ils se furent un peu reposés, et qu’Edmond les eut fait bien friser, surtout Bertrand, tout comme lui, pour lui donner encore plus de son air, il leur fit à chacun présent d’un habit, qu’il leur avait tenu prêt, pour les mener à l’église Saint-Germain, à l’heure qu’il savait qu’Edmée et sa sœur devaient s’en revenir de la grand-messe de Saint-Loup, leur paroisse. Et voilà, qu’au bout d’une demi-heure, Catherine a paru, allant un peu devant sa sœur. « Bertrand ? a dit Edmond, si c’était là Edmée ? » Bertrand l’a regardée, et n’a rien répondu. « Comment la trouves-tu ? – Mais assez jolie. – Mon frère, a dit Georget, Catherine est-elle comme ça ? – Oui, précisément. – Oh ! tant mieux ! – Car c’est elle, a redit Edmond. » Et Bertrand a paru bien aise. Voilà qu’un moment après, Edmée a passé. « Que dis-tu de cette jeune fille-là, Bertrand ? – Ah ! seigneur ! qu’elle est gente ! Oh ! pour celle-là, je voudrais qu’elle fût Edmée ! – C’est aussi elle, a dit Edmond. – Ah ! mon frère !… » Et il l’a embrassé. « Allons chez elles, a repris Edmond : car Catherine est prévenue, et pendant que je parlerai au père, vous ferez connaissance avec les filles. » Et ils y sont allés, suivant les deux sœurs d’un peu loin : mais Catherine, qui avait le mot, s’est retournée, et les a vus. Elle a fait un petit signe à Edmond, qui s’est caché derrière Georget, et Catherine a dit à sa sœur, lui montrant Bertrand : « Voilà un petit jeune homme qui vient de notre côté, qui te regarde bien. Il ressemble à M. Edmond ; si ç’allait être son frère ? » Et Edmée s’est retournée avec une petite mine très agréable, pour regarder Bertrand, qui était déjà tout auprès d’elle, et qui n’a pu se tenir de la saluer. Elle l’a salué aussi, avec une jolie rougeur ; et Catherine lui a parlé, lui disant : je crois voir là-bas M. Edmond ; ne seriez-vous pas monsieur son frère ? – Il est bien vrai, mademoiselle, a répondu Bertrand, et que le voici qui vient avec mon frère Georget. » Et aussitôt Edmond s’est avancé le premier, disant à Catherine : « Votre père est-il de retour, mademoiselle Catherine ? – Non, pas encore. – Nous allons donc tous entrer, si vous le voulez permettre, et nous causerons en l’attendant. » Et ils sont entrés tous les trois. Georget s’est assis vers Catherine, qui s’est mise à rire, et qui s’est aussitôt levée, pour aller à la cave, pendant qu’Edmée faisait les politesses à nos frères. « Voici une de mes plus heureuses journées, si ma démarche vous est agréable, mademoiselle, lui a dit Edmond. – Vous pouvez en être sûr, monsieur : l’honneur que monsieur votre frère fait à ma sœur me touche autant que s’il était fait à moi-même. Je crois que voilà M. Georget ? (Le montrant.) – Oui, mademoiselle, a-t-il répondu. – Ainsi, voilà M. Bertrand ? – C’est moi-même, mademoiselle, à vous servir. – Je vous ai reconnu presque tout de suite, à votre grande ressemblance avec M. votre frère Edmond. – C’est la chose la plus heureuse pour moi que cette ressemblance, mademoiselle. » Catherine est remontée et a servi le vin. Le père est entré, avant que nos frères y eussent goûté : Edmond a été à sa rencontre, et il lui a présenté ses frères, les nommant par leur nom chacun. Ensuite, il a pris en particulier le vieillard, pour lui proposer Georget, qui a été accepté. Il n’a touché un mot de Bertrand qu’en passant, et par manière d’éloge qu’il a fait de lui. On a dîné là, et après le dîner, le père a mené les trois frères et ses deux filles à une promenade, la plus agréable pour Georget ; c’est à une de ses vignes qui est si belle, que jamais nos frères n’en avaient vu de pareille, par son arrangement, sa cultivation, et la récolte qu’elle annonçait. En chemin, Catherine et Georget allaient ensemble, celle-là expliquant tout à celui-ci : c’était là leurs douceurs. Edmond, lui, comme ayant affaire à parler au père, était avec lui ; et il fallait bien que Bertrand fût avec Edmée. Il y trouvait bien du contentement, et le chemin lui paraissait court, quoique pourtant ils ne parlaient que de la pluie et du beau temps : mais ça les familiarisait toujours un peu ensemble. Catherine avait seule le secret d’Edmond ; quand on a été de retour à la maison, et que les trois frères ont été enretournés chez Edmond, elle n’a fait que dire du bien de Bertrand, le louant au-delà de tout. Edmée disait comme elle ; et à la fin, un peu étonnée, elle lui a dit : « Mais ma sœur, est-ce que tu aimerais mieux à présent M. Bertrand que son frère ? – Ça n’est pas ça, ma bonne amie ! mais c’est que je veux te faire entendre que pour nous autres, ces deux frères-là valent mieux que celui d’ici : voilà tout ; Edmond est trop monsieur, et j’aimerais mieux, dix fois, si j’étais à ta place, M. Bertrand que M. Edmond. Vois comme il est doux et modeste ! Dame ! c’est qu’ça n’a pas de faquinerie ! – Je ne crois pas que son frère d’ici en ait ! – Je n’dis pas… tout à fait ça ; mais pourtant j’crais qu’il en a un tant fait peu ! mais ça n’est pas faute ; car, dans ç’pays-ci, on d’vient comme les autres, en les fréquentant. ».

Le lendemain, les trois frères retournèrent chez le père Servigné, et on passa encore la journée ensemble ; si bien qu’on alla voir une autre vigne superbe, et puis de là goûter dans un jardin du faubourg à l’ombre sous les arbres du père Servigné. Georget était bien content de tout ça, outre que Catherine lui revenait tout à fait ; et il aurait bien voulu que Bertrand eût été accepté comme lui ; mais Edmond les retenait, Catherine et lui, quand ils lui disaient qu’il fallait parler. Voilà comme ça se passa, à cette première visite : car la troisième fête au matin, nos frères partirent pour s’en revenir ici.

À leur arrivée, notre père et notre mère, ainsi que nous tous, qui les attendions avec impatience, nous avons été bien joyeux de les voir. Et Georget nous a dit en entrant : « Bonne nouvelle ! et nous venons de voir un digne homme ; un homme tout comme notre bon père, et je ne saurais trop dire de bien de lui, et de ses filles, toutes deux sans exception, ainsi que de notre frère, qui nous a fait plus comme à ses enfants, que comme à des frères. » Là-dessus notre père s’est levé, et a dit : « Béni soit Edmond, et que sa bonté envers ses frères le recouvre un jour, s’il fait quelque faute ! je vous en prie, mon Dieu ! » Et notre bonne mère a dit : « Écoutez bien, mes enfants, la bénédiction de votre père ! » Après ça, Bertrand a parlé, comme étant le cadet. Et il a conté comme Edmond les avait endoctrinés sur ce qu’ils devaient faire, leur conseillant les plus petites choses, comme les plus grandes. Et quand il a été question d’Edmée, il a dit à notre bonne mère qu’il ne pouvait bien en faire la louange qu’en disant qu’elle était la plus aimable et revenante fille qu’il eût vue en sa vie ; ayant de la façon de sa sœur Ursule, et de Mme Parangon elle-même, sans pourtant leur ressembler. Et qu’il ne pouvait penser comment avait pu faire son frère, pour se délibérer d’un pareil amour en sa faveur, vu que lui en cas pareil ne le pourrait. Georget, lui, a parlé des héritages du père Servigné, et comme il paraissait riche et à son aise, bénissant Edmond qui songeait ainsi à ses frères, et les procurait où ce qu’il fallait qu’ils fussent procurés, puisque des demoiselles ne leur auraient pas convenu, et que pourtant ces deux filles-là étaient aussi riches et aussi gracieuses et spirituelles que des demoiselles.

Quinze jours par après, nos deux frères sont encore allés voir leurs maîtresses. Mais à leur arrivée, il y avait bien du rabat-joie pour le pauvre Bertrand ! Un riche monsieur avait demandé Edmée ; et le père, qui voyait l’avantage de sa fille, et qui ne savait rien de rien au sujet de Bertrand, l’allait peut-être donner ; mais Catherine l’en a empêché, à force de le prier. Edmée elle-même, qui comptait sur Edmond, se désolait, et faisait parler sa sœur, n’osant rien dire que refuser avec timidité. Là-dessus Edmond, à qui nos frères sont venus le dire, a été trouver le père, et a parlé net pour Bertrand. Ce bon et cher homme a vu plus d’agrément pour ses filles à épouser les deux frères, et ce motif seul l’a déterminé au refus du monsieur. Mais dès que le père a eu le secret de l’échange qu’Edmond voulait faire, il l’a bien vite dit à sa fille cadette, qui n’y comprenait rien ; il a bien fallu qu’Edmond lui expliquât tout cela ; et il l’a fait. Mais quelle peine ! avec quelle adresse il a tourné ça ! Oh ! il a bien de l’esprit ! d’après ce que nous ont conté nos frères. Mais, il a pourtant tout arrangé le mieux du monde, et la pauvre Edmée, autant par la crainte de sa sœur, que pour complaire à son père, et parce que Bertrand ressemble à Edmond qu’elle ne peut plus avoir, a consenti à demi.

Mais il faut te dire à présent que ce beau cavalier, qui la demandait, était M. Gaudet ; et comme il ne pouvait l’épouser, il est en être qu’il ne voulait que l’ôter à Edmond, à celle fin de lui faire faire un mariage plus sortable au train de vie qu’il faut qu’il mène dans le monde. Edmond a su tout ça de son ami lui-même, et il nous l’a écrit par une lettre qui vaut quasi un sermon, et où il y a tant de choses que je ne sais pas, que je ne me trouve pas partie capable d’en juger.

Au troisième voyage de nos deux frères, tout a été décidé : c’est Mme Parangon (à qui il faut apparemment que nous devions toujours), qui a parachevé de faire consentir Edmée à recevoir Bertrand comme son futur. Nos frères, à leur retour ici, nous ont appris cette heureuse nouvelle, et que le jour était pris. On a donc publié les bans, et le temps arrivé, nous avons tout préparé, afin de partir pour Au**, ne devant laisser à la maison que celui qui est le plus en état d’y remplacer tout le monde. La veille au soir, notre père nous a lu dans la sainte Bible, l’histoire du mariage d’Isaac avec Rebecca, et de celui de Tobie avec Sarah, fille de Raguel, afin de donner à nos deux frères une instruction indirecte. Ensuite il s’est levé, et nous voyant tous autour de lui, en ce moment de joie, il nous a dit : « Mes chers enfants, voici, je crois, d’heureux mariages, que la bonté de Dieu nous prépare. Priez tous Dieu en cet instant pour celui qui nous les a procurés ; car ce pauvre et cher enfant est embarqué sur une mer tempêteuse, et battue de l’orage et des vents. » Et il s’est mis à genoux le premier, et il a prononcé la prière : « Mon Dieu, qui m’avez fait père de ces enfants, faites aussi, je vous supplie, que tous et un chacun d’eux se portent au bien envers vous et envers le prochain : mais, principalement, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, jetez un œil de clémence et de miséricorde sur le pauvre Edmond, que vous m’avez donné dans votre faveur et bonté, pour doublement porter mon nom, comme mon fils aîné porte doublement celui de mon digne père, et daignez ratifier les vœux que forment, la face prosternée, votre serviteur, et toute sa famille, qui vous honore et vous connaît comme son vrai Dieu, pour Edmond R**, exposé à la ville aux dangers de la séduction du monde ; et pour Ursule R**, fille de votre serviteur et de votre servante Barbe, mon épouse, qui est remplie de votre sainte crainte, et qui vous a servi tous les jours de sa vie en humilité, remplissant tous ses devoirs de femme et de mère, afin que cette chère enfant soit préservée des embûches du monde et des méchants. Daignez, Seigneur, pareillement exaucer les vœux sincères, que font en union avec moi, mon fils aîné Pierre R**, porte-nom de mon digne père (le placiez vous dans votre sein !), George R** (dont veuillez bénir le mariage !), Bertrand R**, naïf et simple comme le jeune Tobie (dont veuillez bénir aussi le mariage !), Augustin-Nicolas R**, adolescent, et Charles R**, encore dans l’innocence : ainsi que mes filles, Brigitte R**, Marthe R**, Marianne R**, Christine R**, Claudine R**, Elisabeth R** et Catherine R** ; tous vos humbles serviteurs et servantes, qui vous prions pour notre fils et notre fille, notre frère et notre sœur qui sont à la ville ; afin que vous les préserviez de pécher, et les mainteniez dans votre sainte crainte, et en tout bien et vertu envers les hommes, jusqu’au dernier moment de leur vie. Amen. » Et s’étant levé, il a fait avancer nos deux frères destinés au mariage, comme il avait fait à mon mari, la veille du nôtre, devant le portrait de Pierre R** son père : et là, il leur a dit : « Mes fils, prêts à entrer dans le saint état de mariage, rendons nos respects et devoirs à mon digne père, et ayons d’abord sa bénédiction… Puis, je vous donne la mienne. Je les bénis, mon Dieu, de ma bénédiction paternelle ; que votre divine clémence et majesté la ratifie, comme elle le fait toujours à l’égard des bons pères et des bons enfants ! Amen. » Et tous nous répétions amen ; aucun de nous ne manquant de s’unir de cœur et d’affection à tout ce que faisait ce bon et respectable père de famille.

Le lendemain nous sommes partis pour Au** ; et ç’a été une des plus agréables noces qu’on puisse voir, à commencer de l’instant de l’arrivée de nos père et mère, jusqu’au départ. Toutes les louanges qu’on me faisait d’Edmée et de Catherine ne me donnaient pas d’idée de ce que j’ai vu, en l’une de franchise aimable, en l’autre de bonté, beauté, décence, douceur, et de tout ce qui est vertu de femme, sans en omettre la moindre. Pour vous donner une idée, très chère sœur, de ce mariage, et de tout ce qui s’est passé, tracé par une plume meilleure que la mienne, je vais vous transcrire ici la lettre qu’Edmond a écrite à mon mari pendant les noces ; car ce garçon-là n’oublie rien, et s’il a quelques défauts, il faut dire qu’il les rachète par bien des qualités !

[Nous ne rapportons pas cette lettre, qui est la LXXXIIIème du PAYSAN.].

Voilà un récit bien agréablement circonstancié ! Mais il faut y ajouter quelque chose, que m’a dit Edmée, et que notre frère ne peut ni ne doit savoir. C’est qu’Edmée, en se donnant à Bertrand, a exigé de lui la promesse qu’il consentirait à n’être tout à fait son mari, que quand elle n’aurait plus de raisons à lui opposer. Et ces raisons (admire un peu la délicatesse de cette aimable sœur !) c’est qu’elle aime encore Edmond, et qu’elle veut tout à fait l’arracher de son cœur, avant d’être à son mari comme femme ; en attendant, elle n’y est que comme bonne amie. Je n’approuve pas absolument ça, et je lui en ai dit mon sentiment, qui lui a fait impression, et elle m’a fait dire par sa sœur qu’elle y penserait. Ce qui m’a portée à être si rigoureuse en son endroit, c’est une seconde lettre d’Edmond que nous venons de recevoir, et que je ne vous envoie pas, ma chère sœur.

25 août.

Je continue ma relation, pour vous dire que nos deux belles-sœurs viennent d’arriver ici, avec leurs maris, et qu’elles font l’admiration de tout le village : car Edmée est si jolie, qu’elle embellit sa sœur, et celle-ci est si entendue pour le ménage, qu’elle en a donné des leçons à notre pauvre Brigitte, qui en est toute étonnée. À Au**, c’est la sœur Georget (nous l’appelons comme ça, et Edmée la sœur Bertrand), c’est la sœur Georget qui est la mère ; car les deux ménages n’en font qu’un avec le père, qui est toujours chef et maître : notre digne père a donné là-dessus ses ordres à ses deux fils, avant de partir, d’un air et d’un ton qui le font toujours obéir. Cela n’était pas difficile à l’égard de Bertrand, mais Georget est un peu têtu ; aussi est-ce à lui que notre père et maître a principalement signifié sa volonté. En récompense, il est comme maître de son frère, et Catherine est comme maîtresse d’Edmée ; et les deux douces brebiettes, Bertrand et Edmée, ne demandent pas mieux que d’obéir, ils ne requèrent que la douceur dans le commandement. Ainsi, tout va bien. Notre bonne mère ne peut se lasser de caresser son Edmée ; et tout à l’heure, la bonne et excellente femme nous a appelées Catherine et moi : « Mes chères brus, nous a-t-elle dit, pardonnez-moi si je caresse tant votre sœur ; mais c’est qu’elle est si mignardonne, qu’on ne s’en saurait empêcher… Et puis… c’est… qu’elle me vient d’Edmond, qui l’a tant aimée !… » Et la chère femme ne se pouvait tenir ; car dès qu’elle dit le nom de son pauvre Edmond et de sa pauvre Ursule, elle les cherche d’abord des yeux, tout autour d’elle, et comme elle ne les trouve pas, on voit les larmes rouler dans ses yeux ; et tout ce qu’il y a à faire, c’est d’en dire tant de bien, tant de bien, qu’on les porte aux nues ; et elle se rassoit tout doucement en écoutant ça, finissant par dire, toute joyeuse : « N’est-ce pas que ça fait de beaux et bons enfants ? » On dit oui. Et elle se met à conter tout ce que vous avez fait de bien dans votre jeunesse ; ensuite quelques-uns de vos petits tours, qui la font sourire ; et nous avons soin de rompre la conversation, quand elle en est là : car ça finirait par vous pleurer. Ça fait une femme si sensible, que depuis votre absence, elle a besoin de toute sorte de ménagement. Ainsi sa bru Edmée nous fait bien du plaisir à tous, tant à cause de son propre mérite, qu’à cause de cette bonne mère ; et nous la caressons tous comme elle : si bien qu’Edmée ne sait où se fourrer ; elle va, pour se délivrer de nous, auprès de son mari : c’est pis ; elle va auprès de notre père : oh ! dame là, personne n’est si osé que de l’approcher. Et on voit que le vieillard la regarde avec complaisance, ne l’appelant que la fille de mon ami, et lui disant parfois qu’elle est le don le plus beau que lui ait fait son fils Edmond. « Et nous, mon père ? a dit Catherine en riant, et me montrant. – Vous, mes chères filles ! ah ! vous êtes ce dont je remercie le Ciel ; car l’une et l’autre avez le mérite que j’ai toujours désiré dans celles qui seraient mes brus : mais il ne m’irait pas de vous louer ; ma bru Fanchon (que Dieu la conserve !) m’a donné tout ce qu’on peut donner à un beau-père, le bonheur de mon fils, et mon porte-nom, dans mon petit-fils ; que Dieu la bénisse ! mais ma bouche se refuse à louer son mérite, à cause de sa pudeur et modestie. Quant à vous, ma chère Catherine, vous êtes aussi la fille de mon ami, et la bonté, la joie, qui siègent sur vos lèvres et dans les traces de votre rire, indiquent le bon et innocent cœur dont elles sortent ; mais je loue Edmée, non qu’elle soit moins modeste que son aînée Fanchon et son aînée Catherine, mais elle est à mes yeux comme les jolis enfants, qu’on flatte, qu’on caresse, et qu’on loue sans y penser, et par la force du vrai. – Ô mon père, a dit Catherine, j’ai badiné (et pardon de ce que je l’ai osé avec vous !) car je connais votre cœur ; il est sur vos lèvres, et votre amitié pour Edmée est tout comme celle de notre bonne mère, c’est qu’elle vous vient de votre Edmond ; et je vous le pardonne ; car ça fait un fripon qui gagne tout le monde, et moi la première : et s’il ne vaut rien, je vous en avertis ! Ah ! qu’il en sait long ! » (Et notre bon père a comme ri.) « Pour ce qui est de cette sœur Ursule, dont j’entends parler ici si souvent : Elle est aussi jolie que ma sœur Ursule, car voilà comme on loue Edmée, n’est-ce pas aussi une fine mouche, qui aura fait la capone auprès de sa bonne mère, pour s’emparer de tout son cœur ? Mais vous êtes justes tous deux, et vous nous le partagez également à tous : car je suis sûre qu’Edmée ni Ursule ne vous sont pas plus chères que moi, qui suis un peu ébruiteuse, mais qui porte le cœur sur la main. » Ce babil a beaucoup plu à notre père, à qui tout ce qui vient des deux sœurs paraît bon et excellent ; il était tout ému de joie et de plaisir, de s’entendre parler avec cette liberté. Ainsi tu vois, ma chère bonne amie sœur, que nous ne manquons pas d’agrément, depuis que nous avons ici ces deux aimables femmes.

Je te dirai que mon fils vient à merveille. Edmond nous vient d’envoyer deux enfants, qu’il me charge d’élever ensemble. J’aime son attention. Voici ce qu’il m’a écrit à leur sujet :

L’un est un dépôt qu’une mourante m’a confié, s’en rapportant à mon honneur et à mon humanité : j’ai son bien ; l’autre est la fille d’une parente à qui j’ai ôté l’honneur ; je lui dois plus que si elle était ma fille légitime. Élevez, chère sœur, ces deux enfants, jusqu’à ce que je puisse m’en charger : je me propose de les unir un jour ; c’est ma plus chère espérance, et le seul sujet de consolation que j’aie, lorsque je pense à eux. L’honneur et la nature me font une loi de les aimer, et jamais, je l’espère, je ne manquerai à l’honneur ni à la nature.

Il ne m’écrit que cela ; et le billet n’a ni adresse ni signature.

J’ai été bien étonnée que vous ayez été à la comédie, et que Mme Canon elle-même vous y ait menées ! je n’en ai parlé à personne d’ici : ça aurait fait dire certaines choses que je n’aime pas à entendre. Mais prenez garde, chère sœur, au monde et à ses pompes, à quoi vous avez renoncé au baptême ! Et pardon de ce que je vous dis ça.

Lettre 26. Ursule, à Fanchon.

[Elle parle imprudemment au marquis, qui lui annonce ce qu’il veut faire pour l’avoir à lui.].

31 août.

Les heureuses nouvelles, que tu me donnes, chère sœur, m’ont causé la joie la plus vive : j’ai senti combien je vous aimais, par l’intérêt que j’ai pris à tout ce qui vous regarde. Je suis au comble de la joie, qu’Edmée soit ma belle-sœur, et (je te le dis tout bas), que ce n’ait pas été en devenant femme d’Edmond ; je lui en aurais un peu voulu avec cette qualité, au lieu qu’à présent, je n’ai rien qui m’empêche de me livrer à mes tendres sentiments pour elle et pour sa sœur que je te remercie de m’avoir fait connaître, par tes peintures naïves. Avec cette lettre, je t’en envoie deux autres pour les deux sœurs : je n’ai pu les leur adresser, n’étant pas suffisamment instruite de la manière de mettre l’adresse.

Je t’avouerai, ma chère bonne amie sœur, que je commence à concevoir de grandes espérances pour mon frère Edmond, ou pour moi-même. Le marquis trouve souvent le moyen de me parler : avec de l’argent on fait tout, en ce pays-ci. Hier, il m’a juré que si je consentais au mariage secret qu’il m’avait proposé, il ferait quitter la peinture à mon frère, et lui donnerait d’abord une lieutenance dans son régiment, et de là, le ferait monter rapidement au grade de capitaine. Cette promesse m’a flattée : qu’il serait charmant en uniforme ! Le marquis voyant que je ne me déridais pas, il m’a dit en riant : « Voulez-vous donc me réduire à faire de vous une héroïne de roman ? à vous faire enlever ? » J’ai répondu en riant aussi que c’était un rôle auquel je ne me sentais point appelée. Tu vois que je lui parle. En vérité je n’aurais pas eu cette complaisance pour un homme, dût-il me faire duchesse ; mais, quand on a parlé d’illustrer le nom de mon père et de ma famille, dans un frère que j’aime si tendrement, j’ai prêté l’oreille, et j’emploie de petites finesses pour me dérober à mes deux surveillantes ; car je me cache autant de Fanchette que de Mme Canon, par des motifs qui ne sont pas les mêmes, comme tu penses. Ce n’est pas que je ne pusse engager Fanchette au secret : elle m’aime assez pour cela ; mais je m’en fais scrupule. Si elle est femme de mon frère un jour, je veux qu’il la reçoive pure, comme elle est sortie du sein de sa mère, autant pour le corps que pour la pensée. C’est en allant seule à l’église, et aux dévotions de, ce pays-ci (et non pas quand je vais aux spectacles), que je trouve moyen de parler au marquis ; mais ce n’est jamais que deux mots, en passant ; je parais en crainte, lors même que je n’y suis pas. Adieu, ma chère bonne amie sœur : tu cachetteras les deux lettres.

Lettre d’Ursule, à Catherine.

Celle-ci, ma très chère sœur, est pour vous témoin la joie que j’ai ressentie, en apprenant le bonheur de mon frère Georget, et qu’une aussi méritante personne que vous l’êtes était entrée dans notre famille. Permettez-moi de m’en féliciter, et de me recommander à votre tendre affection de sœur, dont je désire ardemment que vous m’honoriez. Je suis, avec le plus sincère attachement, ma très chère sœur,

Votre, etc.

De la même, à Edmée.

C’est avec le plus vif empressement, très chère sœur, que je saisis le premier moment où je suis instruite de votre mariage avec mon frère Bertrand, pour vous exprimer combien j’en suis glorieuse et satisfaite. Je ne vous ai qu’entrevue une fois à Au** : mais c’en est assez, pour que je sache que vous êtes au-dessus de tous les éloges que me fait de vous la très chère sœur, épouse de notre aîné ; si vous entrez dans une famille où le sang est assez beau, vous y apportez une dot dans le même genre, qui est bien précieuse ; et l’on peut dire, que de toute façon, c’est vous qui êtes la plus riche : car je sais que vous y joignez celle des vertus, ainsi que votre chère sœur et la mienne, dont on m’a fait un portrait si avantageux, que je brûle d’envie de vous voir l’une et l’autre. Le récit des attentions de notre bonne mère, et la peinture de l’amitié qu’elle a pour vous, en me persuadant de plus en plus de votre mérite, m’inspirent à votre égard le plus fort attachement possible, et même de la reconnaissance ; car je crois en devoir infiniment à quiconque, comme vous, très chère sœur, procure une satisfaction complète aux chers auteurs de mes jours. Puissé-je de mon côté leur en donner, et à vous tous qui composez ma famille, une assez vive et assez pure pour augmenter le bonheur dont vous jouissez. C’est le vœu le plus ardent de celle qui se dit avec les plus tendres sentiments, très chère sœur,

Votre affectionnée sœur et amie.

P.-S. – Mon aimable compagne, Mlle Fanchette, à qui j’ai parlé de vous, comme je le devais, se joint à moi, pour vous faire mille amitiés ; elle espère que nous nous verrons tous quelque jour réunis sous les yeux de notre digne père et de notre bonne mère, pour goûter le plaisir de nous voir, de nous aimer, et de nous le dire : ce sont les termes dont elle se sert. Et en vérité, il ne vous faudra pour la chérir (je pourrais dire l’adorer), que la voir un instant ; elle est, ainsi que vous, toute beauté, toute grâce, et toute bonté. J’en suis idolâtre ; et il faut que je l’aime autant que je le fais, pour vivre sans ennui dans l’éloignement de tous ceux à qui je tiens par le sang et par l’amitié. Elle va signer avec moi.

FANCHETTE C**.

Lettre 27. Gaudet, à Edmond.

[Il parle avec l’assurance d’un homme qui brave toute morale, et il profane la sainte amitié.].

16 septembre.

Mon très cher ami : aux injures, que doit répondre l’amitié ? ou des raisons, ou des tendresses. Tu ne me connais pas, mon cher ami ! va, tes malédictions sont des bénédictions pour moi, j’en vois la source ; elle est dans l’énergie de ton âme, et de vains mots ne m’ôteront pas le plaisir que me fait ta glorieuse action. Tu as triomphé de la belle : c’est tout ce que je désirais ; que m’importe la manière ? que m’importent et tes remords et son désespoir ? Si tu n’avais pas des remords, avec tes principes, tu ferais un scélérat. Si elle n’était pas au désespoir, avec les siens, elle serait une… Vous êtes tous deux ce que vous devez être : votre ami, tranquille au port (oui, votre ami à tous deux, l’homme qui vous veut un bonheur réel) votre ami vous regarde dans la bourrasque, avec sensibilité, avec pitié, mais sans chagrin de ce qu’en vous débattant, vous le blessez. Il ne vous en tient pas moins ouvert un cœur tout à vous. Ah ! venez-y tous deux, dussiez-vous le déchirer ! il ne vous en tendra pas moins une main secourable : il est à vous, ce cœur, plus qu’à moi, et vous en êtes les maîtres… Maudis-moi, Edmond, si tu me crois l’auteur d’un sacrilège ; maudis-moi, tu le dois ! Mais dans la réalité, je ne le suis que d’une action naturelle. Quant à la chère personne, pénétrée des principes où je la sais, elle doit me regarder comme un monstre ; elle le doit, et je serais le plus féroce, le plus barbare des anthropophages, si je lui en voulais un instant de la haine qu’elle me porte, haine qui fait l’éloge de son cœur et de sa vertu. Haïssez-moi tous deux ; épuisez contre Gaudet toute l’amertume de vos cœurs, et pourvu qu’ensuite il n’y en reste point contre vous-mêmes, je serai content. Je suis, et je veux être le roc impassible contre lequel se brise votre désespoir. Mes amis, mes chers amis ! vous êtes ce que vous devez être ; et moi, ce qu’il faut que je sois. Eh ! quelle âme auriez-vous, je le répète, si, dans vos principes, vous n’aviez pas horreur de votre action ! Vous croyez avoir violé des lois sacrées, les lois de la divinité, ah ! que seriez-vous, si vous n’en gémissiez pas ! Oui, gémissez ! vous avez porté atteinte à une religion faite pour vos âmes sensibles, à cette religion attendrissante, la consolation du pauvre, du persécuté, du souffrant de toutes les manières, la terreur du riche, de l’oppresseur, du tyran, de toute âme méchante, cruelle, injuste ! vous l’avez attaquée dans un point, que vous croyez un des principaux ; gémissez ! si elle est vraie, votre crime est affreux. Eh ! pourquoi ne le serait-elle pas ? Ah ! Edmond, c’est elle encore qui doit te consoler : elle défend le désespoir ; elle offre aux coupables des expiations, et le perfide assassin lui-même, celui qui a détruit son semblable, et qui mérite la destruction, ne trouve pas cette tendre mère inflexible ! Elle le prend par la main, à l’instant où la vengeance le conduit à l’échafaud, elle lui dit : Dieu est plus miséricordieux que tu ne fus méchant, offre-lui ta peine !… Et s’il l’offre, en effet, la religion prosternée devant le trône de Dieu, implore pour lui la clémence divine, et la fléchit… Pénètre-toi de ces vérités, présente-les à ta compagne et soutiens-la. Représente-lui, qu’au fond, votre faute, ou votre crime, comme vous l’appelez tous deux, n’est qu’une faiblesse très excusable ; que toi, loin de lui avoir manqué de respect, tu lui as donné la plus forte preuve de cette insurmontable passion qu’elle t’inspire depuis le premier moment où tu l’as vue. Ne lui dis pas (quoique ce soit la vérité), qu’elle s’est crue violée ; qu’il n’en est rien ; qu’elle a cédé, qu’elle a été heureuse, qu’elle l’est encore par son action, et que son désespoir, tout vrai qu’il est, n’en est pas moins à présent le plus doux de ses plaisirs ; mais conduis-toi, s’il est possible, comme si tu lui tenais ce langage… Edmond, tu es encore un enfant ; mais tu seras homme un jour, au lieu que les femmes sont toujours des enfants ; mais en cela même, elles sont encore ce qu’elles doivent être. Eh ! que deviendrions-nous, si elles avaient une âme d’homme ! elles seraient bien malheureuses, et nous le serions avec elles et par elles !… Calme-toi, mon cher ami ; reviens à ton mentor ; porte dans son sein toutes tes peines ; il les adoucira, ou il les voudra partager. Je te l’ai dit, je crois, mais je ne te l’ai pas encore écrit : s’il fallait, pour ton bonheur, devenir préjugiste, intolérant, cagot, je crois que je le deviendrais, au moins en partie ; je te sacrifierais mes lumières, mes goûts, mes sentiments : me voilà. Suis-je digne d’être ton ami ?… Ton cœur me répondra oui, j’en suis sûr, quand il sera calmé. En attendant, verse des larmes : c’est l’huile du Samaritain, pour les âmes tendres ; elles adouciront l’âcreté de ta douleur. C’est l’instant qu’attend avec une impatience brûlante,

Ton plus dévoué serviteur.

P.-S. – Je m’occupe d’Ursule.

Lettre 28. Ursule, à Fanchon.

[Elle a des pressentiments de son prochain malheur.].

19 septembre.

Tout est pour moi dans un effrayant silence, chère sœur ! point de nouvelles, ni de mon frère, ni de toi ! Personne ne m’écrit, ne me parle ! Ici même, je suis négligée. Un calme inquiétant règne autour de moi ! je ne saurais me défendre de secrètes terreurs. On a vu cette nuit un homme entreprendre de lancer une échelle de corde au balcon de la chambre où je couche. Mme Canon avait une insomnie ; elle était à sa croisée, elle l’a vu… »Que voulez-vous ? » s’est-elle écriée ; et ce mot a causé une grande agitation dans tout un monde, qui paraissait au-dessous de ma fenêtre, car ils étaient plusieurs, et si son œil ne la trompe pas, il y avait une chaise à quelque distance, qui a roulé lorsqu’ils se sont retirés… Cependant, une partie de tout cela pourrait bien être une chimère de son imagination. Elle nous a aussitôt éveillées, Mlle Fanchette et moi, pour nous faire partager ses frayeurs. Ma jeune compagne tremblait, et j’ai été obligée de la rassurer. J’ai regardé seule à la croisée quelques instants, et j’ai entendu parler bas, sans pouvoir rien comprendre que ce mot : « Est-ce elle ? » Nous nous sommes remises au lit ensemble, et enfin après un long babillage, nous nous sommes endormies. J’ai eu un songe affreux. Mais je n’y crois plus ; Mme Parangon m’a guérie de cette crédulité superstitieuse. J’ai cru que je me trouvais entre les mains des voleurs, dont M. Gaudet était le chef, mais il semblait craindre de se montrer, et que le marquis accourait à mon secours. Je me suis jetée dans ses bras. En ce moment, j’ai vu de loin le conseiller, l’air sombre, qui me regardait, et semblait me dire : « Voilà donc comme vous êtes confiante !… J’ai voulu me débarrasser du marquis, qui m’a retenue malgré moi. Un instant après tout a changé : je me suis trouvée entre les mains de scélérats ; l’un a levé le poignard sur mon sein, tandis que l’autre, avec un vilain rire, voulait que j’allasse le caresser : je ne pouvais m’y résoudre. Il a dit : « Frappe ! » Aussitôt j’ai vu couler mon sang, et je suis tombée mourante. Cette chute m’a réveillée. J’étais en sueur, et je serrais Mlle Fanchette dans mes bras. Elle s’est retournée de mon côté : « Ô ma bonne amie, que vous avez parlé en dormant ! vous m’avez fait bien peur, je vous assure ! mais quand je vous ai eu répondu, et que j’ai vu que vous dormiez, cela m’a rassurée. – C’est un rêve, ma chère. – Oui, à cause de la peur que nous a faite Mme Canon. » Comme il était grand jour, nous nous sommes habillées. Il m’a pris envie de mettre une robe à l’anglaise, que j’ai, avec mon petit chapeau. Mme Canon m’a dit : « On croirait que vous allez en campagne ! – Je ne sais pourquoi j’ai eu cette envie, ai-je répondu : cette robe me déplaît aujourd’hui, et je veux l’ôter. – Non, non, gardez-la ; il fait beau, nous irons au Boulevard. » je l’ai donc gardée, et je suis venue t’écrire. J’ai une inquiétude qui me fait trouver du dégoût à toutes mes occupations. Donne-moi des nouvelles de tout le monde, par le premier ordinaire, et n’oublie pas Edmond ; il m’inquiète ; ni Mme Parangon.

Adieu, très chère sœur.

Lettre 29. Mme Parangon, à Ursule.

[Elle lui donne à entendre son malheur.].

Reçue une demi-heure après que la précédente eut été mise à la poste.

Ma très chère amie ! Ce moment est le premier où je puis échapper au trouble le plus cruel ! Ah ! que de peines le sort nous cache, sous les fleurs trompeuses dont il sème la route de la vie !… Crains les hommes, ma chère Ursule, redoute-les, évite les moindres rapports avec eux ! ce sont des tigres… Je viens d’en faire une expérience qui me désespère, et qui empoisonnera le reste de ma vie !… Ma tête est trop faible pour t’écrire longtemps : mais le désir en est dans mon cœur et dans ma tête, depuis l’instant fatal… Je me trouve soulagée, en te disant que je suis malheureuse ; en t’avertissant de prendre garde à toi : hélas ! ma chère fille, ta beauté t’expose plus qu’une autre à leurs cruelles poursuites ; redoute-les, et dis à ma sœur de les redouter. Je vous embrasse toutes deux, et je voudrais ne vous avoir jamais quittées !

Ta tendre et malheureuse amie.

Lettre 30. Edmond, à Ursule.

[Remords de son attentat sur Mme Parangon.].

Même jour.

C’est un frère au désespoir, c’est le plus malheureux des hommes qui t’écrit aujourd’hui, chère sœur ! J’erre comme ce Caïn maudit, après qu’il eut tué son frère, et comme lui, je ne trouve de repos nulle part… Je reçois à cet instant une lettre de Gaudet… Ô ! fatal ami !… chère sœur ! je t’en prie, écris à ma cousine ; tâche de la déterminer à vous rejoindre à Paris, Mlle Fanchette et toi… Je ne suis pas tranquille à ton sujet, lorsqu’elle est loin de vous… Si Dieu allait me punir sur toi ! une voix secrète semble me le dire… J’en mourrais de douleur et de rage… Ne vois pas Gaudet : crains-le, redoute-le, tout mon ami qu’il est ! crains-moi moi-même !… Ne nous écoute plus ni l’un ni l’autre. Fuis Laure, n’ait plus avec elle le moindre rapport… surtout, surtout évite de parler à Gaudet ! Lui, moi, tous les hommes, nous sommes des monstres… Ô ma sœur ! ma sœur ! qui me l’eût dit, que j’étais le plus féroce, le plus barbare des hommes !… Écrire sans pouvoir ouvrir mon cœur !… Il faut cesser. Sois prudente, ma chère Ursule.

Adieu.

Lettre 31. Gaudet, à Ursule.