LA PAYSANNE PERVERTIE

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LA PAYSANNE PERVERTIE - RESTIF DE LA BRETONNE, NICOLAS




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Lecture en ligne "LA PAYSANNE PERVERTIE"

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

LA PAYSANNE PERVERTIE

ou

LES DANGERS DE LA VILLE

-1784

L’éditeur au lecteur.

Préface de l’éditeur.

Avis trouvé à la tête du recueil.

Notre sœur Ursule…

Lettre 1. Ursule, à ses père et mère.

Lettre 2. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 3. Mme Parangon, Au Père R**.

Lettre 4. Ursule, à Fanchon Berthier.

Lettre 5. Ursule, à Fanchon, sa belle-sœur.

Lettre 6. Réponse.

Lettre 7. La même, à la même.

Lettre 8. Ursule, à Fanchon.

Lettre 9. Ursule, à la même.

Lettre 10. Fanchon, à Ursule.

Lettre 11. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 12. Réponses d’Ursule, aux deux lettres précédentes.

Lettre 13. Fanchon, à Ursule.

Lettre 14. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 15. Gaudet, à Edmond.

Lettre 16. Edmond, à ses père et mère.

Lettre 17. Ursule, à Fanchon.

Lettre 18. Réponse.

Lettre 19. Ursule, à Fanchon.

Lettre 20. Edmond, à Ursule.

Lettre 21. Fanchon, à Ursule.

Lettre 22. Ursule, à Fanchon.

Lettre 23. Gaudet, à Edmond.

Lettre 24. Ursule, à Fanchon.

Lettre 25. Fanchon, à Ursule.

Lettre 26. Ursule, à Fanchon.

Lettre 27. Gaudet, à Edmond.

Lettre 28. Ursule, à Fanchon.

Lettre 29. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 30. Edmond, à Ursule.

Lettre 31. Gaudet, à Ursule.

Lettre 32. Laure, à Ursule.

Lettre 33. Le Marquis de ***, à Ursule.

Lettre 34. Ursule, à Laure.

Lettre 35. Gaudet, à Laure.

Lettre 36. Le même, à la même.

Lettre 37. Ursule, au Marquis.

Lettre 38. La même, à Laure.

Lettre 39. Gaudet, à Edmond.

Lettre 40. Ursule, à Fanchon.

Lettre 41. Laure, à Fanchon.

Lettre 42. Réponse.

Lettre 43. Gaudet, à Edmond.

Lettre 44. Ursule, à Edmond.

Lettre 45. Réponse.

Lettre 46. Ursule, à Edmond.

Lettre 47. Gaudet, à Edmond.

Lettre 48. Ursule, à Fanchon.

Lettre 49. La même, à la même.

Lettre 50. Réponse.

Lettre 51. Gaudet, à Ursule.

Lettre 52. Réponse.

Lettre 53. La même, à Laure.

Lettre 54. Réponse.

Lettre 55. Laure, à Gaudet.

Lettre 56. Gaudet, à la cruelle Laure.

Lettre 57. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 58. Ursule, à Laure.

Lettre 59. Réponse.

Lettre 60. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 61. Gaudet, Au Comte de ***, père du marquis.

Lettre 62. Réponse.

Lettre 63. Réplique.

Lettre 64. Laure, à Ursule.

Lettre 65. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 66. Réponse.

Lettre 67. Laure, à Gaudet.

Lettre 68. Réponse.

Lettre 69. Ursule, à Laure.

Lettre 70. Laure, à Gaudet.

Lettre 71. Gaudet, à Laure.

Lettre 72. Réponse.

Lettre 73. Gaudet, à Ursule.

Lettre 74. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 75. Gaudet, à Laure.

Lettre 76. Laure, à Ursule.

Lettre 77. Réponse.

Lettre 78. Réplique.

Lettre 79. Ursule, à Lagouache.

Lettre 80. Ursule, à Fanchon.

Lettre 81. Réponse.

Lettre 82. Ursule, à Lagouache.

Lettre 83. La même, à Laure.

Lettre 84. Réponse.

Lettre 85. Laure, à Gaudet.

Lettre 86. Réponse.

Lettre 87. Gaudet, au Marquis de***.

Lettre 88. Le même, à Edmond.

Lettre 89. Le même, à Lagouache.

Lettre 90. Ursule, à Lagouache.

Lettre 91. Réponse.

Lettre 92. Lagouache, à Pastourel, son ami.

Lettre 93. Laure, à Gaudet.

Lettre 94. Ursule, à Laure.

Lettre 95. Laure, à Gaudet.

Lettre 96. Réponse.

Lettre 97. Ursule, à Gaudet.

Lettre 98. Réponse.

Lettre 99. Ursule, à Edmond.

Lettre 100. Ursule, à la Marquise.

Lettre 101. Réponse.

Lettre 102. Ursule, à la Marquise.

Lettre 103. Réponse.

Lettre 104. Ursule, à la Marquise.

Lettre 105. Réponse.

Lettre 106. Ursule, à Gaudet.

Lettre 107. Réponse.

Lettre 108. Mme Canon, à Mme Parangon.

Lettre 109. Mme Parangon, à Ursule.

Lettre 110. Ursule, à Laure.

Lettre 111. Réponse.

Lettre 112. Ursule, à Laure.

Lettre 113. Laure, à Ursule.

Lettre 114. Ursule, à Gaudet.

Lettre 115. Réponse.

Lettre 116. Ursule à Laure.

Lettre 117. Réponse.

Lettre 118. Ursule, à Laure.

Lettre 119. La même, à la même.

Lettre 120. Ursule, à Gaudet.

Lettre 121. Gaudet, à Laure.

Lettre 122. Réponse.

Lettre 123. Réplique.

Lettre 124. Gaudet, à Ursule.

Lettre 125. Ursule, à Laure.

Lettre 126. La même, à la même.

Lettre 127. Ursule, à Laure.

Lettre 128. Ursule, à Laure.

Lettre 129. La même, à la même.

Lettre 130. Ursule, à Edmond.

Lettre 131. Laure, à Edmond.

Lettre 132. Réponse.

Lettre 133. Ursule, à Edmond.

Lettre 134. Edmond, à Laure.

Lettre 135. Réponse.

Lettre 136. Gaudet, à Laure.

Lettre 137. Gaudet, à Edmond.

Lettre 138. Edmond, à Zéphire.

Lettre 139. Gaudet, à Zéphire.

Lettre 140. Zéphire, à Edmond.

Lettre 141. Anonyme au vieillard italien.

Lettre 142. Le même, à Edmond.

Lettre 143. Zéphire, à Laure.

Lettre 144. Ursule, à Zéphire.

Lettre 145. Zéphire, à Laure.

Lettre 146. Gaudet, à Zéphire.

Lettre 147. Gaudet, à Laure.

Lettre 148. Réponse.

Lettre 149. Ursule, à Fanchon.

Lettre 150. Réponse de Fanchon.

Lettre 151. Mme Parangon, à Fanchon.

Lettre 152. Edmée, à Fanchon.

Lettre 153. Réponse de Fanchon.

Lettre 154. Fanchon, à Catherine, femme de Georget.

Lettre 155. Ursule, à Fanchon.

Lettre 156. Gaudet, à Edmond.

Lettre 157. Ursule, à Fanchon.

Lettre 158. Ursule, à la même.

Lettre 159. Ursule, à Mme Parangon.

Lettre 160. Fanchon, à Mme Parangon, en lui envoyant la précédente.

Lettre 161. Mme Parangon, à Pierre.

Lettre 162. Le Marquis de***, à Ursule.

Lettre 163. Ursule, au Marquis de***.

Lettre 164. La Marquise de***, à Fanchon.

Lettre 165. Edmond, à Marianne Frémi.

Lettre 166. La Marquise de***, à Mme Parangon.

Lettre 167. Laure, à Obscurophile.

Lettre 168. Edmond, à Ursule.

Lettre 169. Ursule, à Fanchon.

Lettre 170. Fanchon, à Edmée.

Dernière lettre. La même, à la même.

Air de la Romance de Gabrielle de Vergy.

L’éditeur au lecteur.

Histoire d’Ursule R**, sœur d’Edmond, le paysan, mise au jour d’après les véritables LETTRES des personnages.

L’éditeur au lecteur.

J’offre avec confiance cet ouvrage au public : que j’en sois l’auteur, ou que j’aie mis seulement en ordre les lettres qui le composent, il n’en est pas moins vrai, que les personnages y parlent comme ils le doivent, et que sans le secours de la souscription, on devinerait leur condition à leur style. Celui de Fanchon est d’un naturel frappant, et c’est des lettres de cette vertueuse belle-sœur de la Paysanne, que j’attends un succès mérité : la religion, la tendresse paternelle, maternelle, filiale, fraternelle, y brillent d’un éclat pur et sans nuage… On trouvera dans cette production, le simple, l’attendrissant, le sublime, le terrible ; le vice y est peint hideux, la vertu, comme elle assiste devant le trône de Dieu ; on y voit la naïveté, l’innocence, la perversion, la volupté, la débauche, le remords, la pénitence, une conduite admirable et digne d’une sainte, dans la même personne, sans qu’elle change de caractère ; le vice lui était étranger, et la vertu naturelle ; laissée à elle-même elle y revient.

Que les petits puristes critiquent, s’ils l’osent, et le style et les détails : tout cela part du cœur, et ils ne le connaissent pas ; ils n’ont que de l’esprit.

Cet ouvrage complète le PAYSAN : les deux ont ensemble 114 estampes.

Préface de l’éditeur.

Je reprends ici un titre qui m’appartient. On a prétendu traiter ce sujet d’imagination : mais la vérité, que j’avais par-devers moi, est bien au-dessus d’une fiction mal digérée. Au reste, je ne me plains pas du faible imitateur qui, me croyant auteur des lettres du PAYSAN PERVERTI, a voulu brocher une paysanne, comme il s’est figuré que j’avais composé le Paysan perverti : loin de là ! Je voudrais qu’il eût mieux réussi ; on aurait eu le plaisir de comparer le vrai avec le beau vraisemblable. Je dirai plus, je lui dois de la reconnaissance, puisque la lecture de son ouvrage a tellement excité l’indignation du bon Pierre R*** mon compatriote, que c’est le principal motif qui l’a déterminé à me communiquer ses découvertes, au sujet de sa sœur Ursule. Ainsi l’on peut regarder ce nouveau recueil comme le complément du Paysan perverti ; et à ce titre, il est précieux : car Ursule détaille souvent ce qui n’a été qu’indiqué dans le Paysan ; elle va dévoiler les secrets de sa propre conduite, comme femme ; on verra dans sa petite vanité, dans la découverte qu’elle fait des sentiments de Mme Parangon, lorsque cette dame se les cachait encore à elle-même, le principe de sa corruption future, qui se développe peu à peu, et dans chacune de ses lettres. L’intérêt, la coquetterie, le goût d’une liberté indéfinie étouffent insensiblement sa délicatesse : tandis que le corrupteur de son frère, qui a ses vues, achève de la pervertir, dans l’espoir qu’elle servira au succès de ses desseins sur Edmond.

Avis trouvé à la tête du recueil.

Mes chers enfants,

Ma femme, votre digne et bonne mère (dont Dieu ait l’âme dans son sein paternel) ayant jusqu’à la mort gardé intact le dépôt des lettres de sa belle-sœur Ursule, ce n’a été que prête à rendre l’âme, qu’elle me l’a remis. Au dernier voyage que j’ai fait à Paris, pour y voir le comte mon neveu, et lui exposer les fruits de notre administration d’Oudun, et de ses bienfaits, je l’ai prié aussi de voir s’il ne trouverait pas dans les papiers de feue sa pauvre mère (que Dieu lui fasse paix et miséricorde), quelques lettres qui pussent me servir à vous donner d’utiles leçons, et surtout de celles de votre bonne mère. Il a eu la bonté de s’y prêter, et il en a trouvé un assez bon nombre qu’il m’a remises, et que j’ai rassemblées dans cette liasse, pour qu’elles demeurent dans notre famille, comme un livre instructif : car on y verra que le principal défaut qui a perdu notre famille, a été l’intérêt, si ordinaire aux gens de campagne, et qui est si âpre en eux, qu’encore qu’ils aient de l’honneur, ils le font passer avant tout. Et je souhaite que ce second recueil soit un préservatif pour les filles qui sortiront de moi, dans tous les temps futurs, tant que le glorieux royaume de France subsistera.

Je, soussigné, ai remis ces lettres à M. N.-E. R** de la B***, pour qu’il les fasse imprimer comme les premières.

Signé Pi. R**.

Notre sœur Ursule…

Notre sœur Ursule était, ainsi qu’Edmond, ce qu’on peut voir de meilleur et de plus aimable ; et ce fut à cause de leur excellence que notre digne père et notre digne mère les envoyèrent à la ville. Sans plus parler d’Edmond, dont les malheurs ont fait tant de bruit dans le monde, je dirai ici d’Ursule, que c’était la grâce du visage et du corps, la douceur, la naïveté, la candeur du caractère, la bonté du cœur ; la générosité de l’âme, comme elle m’en a donné des preuves dans le cours de sa vie, surtout avant ses chutes si lourdes et si épouvantables, et après, pendant la rude pénitence qu’elle en a faite, comme on le verra par ces lettres. Mais il convient, qu’avant de découvrir cette pauvre sœur, tant regrettée ! je montre quelle elle fut, lorsque la corruption des villes, qu’habitent ceux qui doivent lire cet ouvrage, comme ils ont lu l’autre, concernant mon pauvre frère, n’avait pas corrompu et fangé en elle l’image de Dieu, gâté les beautés de la belle nature, et qu’elle était encore telle que le Tout-Puissant l’avait créée ; et que je leur fasse voir, que tout ce qui a perverti et vicié ma pauvre sœur, était non dans son cœur droit et simple, mais dans vos villes, ô lecteurs, dans ce séjour de perdition, où l’on n’a pu souffrir que cette belle créature conservât sa noblesse native et son excellence de cœur et d’esprit ; parce qu’elle aurait sans doute trop humilié les difformes d’âme et de corps, dont les villes sont pleines !… Mais pardonnez ce langage à ma douleur ! Et qu’il me soit seulement permis de dire que si ma pauvre sœur eût été moins belle, elle aurait été moins attaquée, moins tentée, moins violentée par les méchants, et que peut-être aurait-elle, avec la grâce du Seigneur, échappé à la perversion.

Dès son enfance, Ursule était déjà aimable, tant par sa douceur que par sa jolie figure ; ce qui la rendait l’admiration de tout le monde. Et tous ceux qui venaient à la maison, chez nos chers père et mère, demandaient à la voir. Et on disait à notre mère : « C’est tout votre portrait ; mais elle a en outre quelque chose d’angélique, qu’elle ne tient que de Dieu. » C’est ce qui fit qu’une Dame, qui vint à passer par le pays, et qui logea chez nous, la demanda pour l’emmener avec elle, promettant d’en avoir grand soin, et de la traiter comme sa fille. Notre bonne mère, tant qu’elle crut que la dame ne parlait pas sérieusement, y accordait de bonne grâce, en riant, et notre respectable père, lui, y allait tout de bon : mais quand elle vit que la dame faisait déjà les arrangements, et qu’elle ne badinait pas, elle se prit à pleurer, si bien qu’il fallut laisser Ursule, ce que notre père ne trouva pas bon ; et pourtant il ne voulut pas lui donner le chagrin de lui ôter de force une de ses enfants, et depuis souvent il en parlait, et c’est ce qui a fait sans doute que jamais notre mère ne s’est depuis opposée au départ d’Edmond et d’Ursule, quand il a été question de les envoyer à la ville : car cette excellente femme se souvenait de ce que lui avait dit notre père ; et elle regardait comme une chose très vilaine et vicieuse, qu’étant femme, elle allât contre les volontés de son mari, qu’elle regardait comme son seigneur et maître, et auquel elle faisait profession d’être soumise, non de parole seulement, mais d’effet, comme elle en a donné l’exemple toute sa vie à ses filles, mes très chères sœurs.

Et à mesure qu’Ursule grandissait, elle devenait de plus en plus aimable et gentille, même de caractère ; si bien qu’elle faisait nos délices à tous : car elle était bonne, obligeante, prévenante, et elle se fût privée de son nécessaire pour nous le donner. Aussi un chacun de nous l’aimait-il, au point qu’elle était au milieu de nous tous, frères et sœurs, comme une petite reine, que chacun craignait de mécontenter. Et pareillement en était-il d’Edmond : c’étaient les deux bien-aimés, non seulement de père et mère, mais de frères et sœurs. Et encore que nous vissions bien tous qu’ils étaient plus aimés que les autres, à cause de leurs gentilles faces et minois agréables qui ne permettaient de leur parler comme aux autres enfants, si pourtant est-il sûr, qu’aucun de nous n’en fût jaloux ; mais nous sentions en nous-mêmes que c’était une justice qu’on leur rendait, et nous cherchions à gagner leurs bonnes grâces ; et ce qu’il y avait de merveilleux, c’est qu’ils ne s’en prévalaient pas : au contraire, ils étaient d’autant plus accorts envers nous tous, que nous les recherchions davantage ; et quant à ce qui me regarde en particulier, tout fêtés qu’ils étaient, ils ne me parlaient qu’avec respect, comme à, leur aîné, craignant de me déplaire, et recherchant en tout mon approbation, car ils me disaient souvent, surtout Edmond : « Tu es à mes yeux l’image de notre respectable, père ; notre père est l’image de Dieu ; et par ainsi, Pierre, je vois aussi Dieu en toi, et je t’honore et honorerai jusqu’au tombeau. » Et il m’a honoré, même dans ses égarements. Et Ursule m’a honoré, même dans le temps qu’elle avait oublié Dieu, notre divin Père ; et jamais ni elle ni Edmond, n’ont dit une parole peu respectueuse à mon égard, non pas même une pensée n’est jamais née dans leurs cœurs qui ait fait brèche à leur amitié pour moi. Aussi les ai-je toujours tendrement portés dans le mien, et les y porterai-je jusqu’au tombeau…

Et quand il fut question de les envoyer à la ville, quoiqu’un chacun de nous (hors moi) en eût envie, si est-ce pourtant qu’en nous-mêmes nous pensions tous : « C’est à Ursule, c’est à Edmond qu’il y convient d’aller. » Car effectivement, il n’y avait aucun de nous qui eût autant de gentillesse de figure, pour s’y faire honneur, et se faire aimer et rechercher ; ni de noblesse d’âme, pour s’y montrer digne de notre sang ; ni de tendresse filiale et fraternelle, pour s’y souvenir de nous et nous y servir. Ainsi, au discours que tint notre respectable père, un soir à table : « J’ai de nombreux enfants, et il faut que quelqu’un se pousse, pour aider et soutenir les autres qui, à faute de bien, tomberont et déchéeront après moi : par ainsi, j’en mettrai un ou deux à la ville… » À ce discours, disais-je, ainsi tenu à table en conversant avec ma mère, un chacun de nous porta les yeux sur Edmond et sur Ursule. Et Edmond le vit bien, ainsi qu’Ursule ; et leurs beaux yeux pétillèrent du feu de la joie : car ils nous aimaient tendrement, et ils ne voyaient pas les dangers qui les attendaient, mais seulement le service qu’ils pouvaient nous rendre. Et notre bon père vit aussi tout ce qui se passait dans les cœurs de ses enfants et sa digne âme en fut émue, car nous vîmes des larmes rouler dans ses yeux. Il se retourna du côté de la cheminée, au-dessus de laquelle était le portrait de son père, et il le regarda comme s’il l’eût consulté ; et certainement le digne homme lui rendait hommage au fond de son cœur filial, d’avoir de si agréables et honnêtes enfants qu’Ursule et Edmond ; et où est-ce qu’on en pourrait trouver qui fussent mieux nés, mieux disposés, plus spirituels, plus portés au bien !… Mais le Seigneur les a pris pour victimes des fautes de la famille ; il les a choisis comme deux victimes sans macule ni tache, et il a dit au malheur : frappe et le malheur a frappé. Que le saint nom de Dieu soit béni ! Notre vie lui appartient, ainsi que nos personnes, et il n’y a point à lui demander : pourquoi m’as-tu traité ainsi ?

Et quand Edmond fut parti pour aller à la ville, et qu’il eut commencé à m’écrire qu’il s’y déplaisait, Ursule, qui avait toujours été du même sentiment que lui en toutes choses n’en fut pas en ça car elle me dit : « Mon frère Pierre, je crois que mon frère Edmond s’écoute trop dans ses dégoûts, et qu’il n’attend pas assez, pour voir s’il ne se fera pas : car il est vif et impatient à la peine, et c’est son seul défaut ; et il me semble, à moi, que je ne me découragerais pas si vite. » Je pensai tout comme elle ; car nous approuvons souvent ce qui nous est contraire. Et quand Edmond commença d’aimer un peu la ville, et qu’il dit qu’il s’y accoutumerait, Ursule ne se sentait pas d’aise : « Je retrouve enfin mon frère, me disait-elle (hélas ! elle ne le retrouvait donc que pour le perdre !), et je le reconnais à ses nouveaux sentiments. » Et elle me disait sans cesse de le solliciter pour la demander. Et quand il la demanda, elle en était d’une joie que je trouvai trop grande, moi, pauvre aveuglé, qui en approuvais alors le motif ! Et elle se mourait d’envie d’aller à la ville ; si bien que huit jours après la première lettre où Edmond en parlait, s’étant présenté un joli garçon, fort riche et un peu de nos parents, qui s’ouvrit à moi du dessein qu’il avait de demander Ursule, je lui en fis la confidence à elle la première. Mais comme elle savait que ce jeune homme était aimé de notre père, et qu’il l’avait maintes fois désiré pour gendre, elle eut peur : qu’il ne fût écouté ; c’est pourquoi, elle me pria, les mains jointes, de n’en dire mot chez nous, et de répondre au garçon, qu’il n’y avait rien à faire pour elle. Ce que je fis, par la grande envie que j’avais de la satisfaire.

À la fin, Edmond la demanda tout de bon, au nom d’une digne et respectable femme ; et jamais je n’ai vu d’aussi grand contentement, que celui de cette pauvre victime, qui allait là où le couteau de l’affliction et le poignard du malheur étaient levés sur elle… La propre, nuit de son départ (car elle partit avant le jour), il me sembla, durant mon sommeil, que je la voyais garder nos moutons, et, qu’un grand loup étant venu pour emporter la plus belle brebis du troupeau, ma pauvre sœur l’avait voulu empêcher, et qu’il l’avait emportée elle-même ; et comme je courais après pour la délivrer, le loup fut changé en homme, et je vis Ursule le caresser. Et j’avais beau lui crier : « Ursule ! Ursule ! c’est un loup ! », elle ne m’écoutait pas, jusqu’au moment où étant redevenu loup, il l’avait dévorée. Je n’ai pas foi aux rêves ; mais je rapporte celui-là à cause de sa singularité à pareil jour.

Je n’en dirai pas davantage : ce sont à présent les lettres d’Ursule qui vont faire son histoire.

Lettre 1. Ursule, à ses père et mère.

[Son arrivée à la ville.].

16 octobre 1749.

Mon très cher père et ma très chère mère,

Je vous écris ces lignes, pour vous présenter mes respects, et pour vous remercier de la bonté que vous avez eue de m’envoyer ici, où j’ai trouvé une dame aimable et respectable qui m’a prise en amitié, et qui aime bien aussi mon frère Edmond, qui est un bon cœur, et qui nous aime comme notre chère bonne mère lui a recommandé de nous aimer, quand il serait à la ville ; et comme elle nous recommandait de songer à nous pousser tous les uns les autres, en nous attirant où il serait, pour nous rendre service, et nous procurer ses connaissances, quand il en aurait de bonnes ; aussi fait-il, et je puis bien dire que ce n’est pas à cause de mon petit mérite que l’aimable Mme Parangon m’aime, mais à cause d’Edmond qui se fait aimer et bien venir de tout le monde par sa douceur et ses bonnes façons dont je souhaite que vous receviez le contentement et la joie, mon très cher père et ma très chère mère, que Dieu bénisse, comme votre fille souhaite que vous lui donniez votre heureuse bénédiction. Je vous dirai qu’il y a ici une bonne dame Canon qui m’aime bien aussi, et qui est la tante de Mme Parangon, qui m’a mise chez elle, où je suis fort bien, avec deux autres jeunes demoiselles, en attendant une troisième, que je désire beaucoup, car c’est Mlle Fanchette C**, la sœur de Mme Parangon, qui est jeune, comme le sait bien ma bonne chère mère, car je crois qu’elle n’a que onze ans ; et c’est tant mieux ! car les deux demoiselles d’ici sont trop spirituelles pour moi, et il me semble que je serai plus à mon aise, quand j’aurai la jolie petite demoiselle Fanchette pour causer ; car elle doit être bien jolie, si elle tient de sa sœur, et bien bonne ! ce qui me sera d’autant plus agréable que les deux demoiselles, qui se nomment Mlles Robin, s’en vont retourner chez leurs parents, et que je n’aurai plus que la nouvelle. Autre chose ne vous puis mander, mon frère vous ayant écrit mon arrivée ici, et le pauvre petit frère Bertrand vous l’ayant contée. Je suis avec une respectueuse et filiale tendresse, très cher père et très chère mère,

Votre tendre et toute obéissante fille,

URSULE R**.

Je vous dirai qu’après ma lettre finie, mon frère est venu chez Mme Canon, et que j’ai entendu qu’il me demandait pour aller chez Mlle Manon Palestine ; mais qu’on ne lui a pas accordé sa demande, et que nous allons partir avec Mme Parangon pour Seignelais, à deux lieues d’ici, où nous resterons quelques jours, Mme Canon y ayant affaire pour vendre le reste du bien qu’elle y possède avant de se fixer à Paris.

Lettre 2. Ursule, à Mme Parangon.

[Elle est revenue au village, et elle s’ennuie chez nous de la ville.].

12 novembre.

Madame et très respectable amie,

Je prends la liberté de vous écrire, dans l’ennui que me laisse votre absence ; car, en vérité, il me semble que du depuis que je vous ai vue, ce ne soit plus ici chez nous, puisque je m’y ennuie, et m’y trouve étrangère, mais que c’est où vous êtes qu’est mon pays ; aussi suis-je bien fâchée de cette vilaine aventure qu’on a fait arriver à mon frère, et qui est cause qu’on m’a remmenée, et je vous prie bien instamment, très chère madame, de me faire encore redemander, si pourtant c’est votre bon plaisir ; mais en vérité ce doit l’être, puisque je ne suis ici occupée que du souhait de vous revoir et d’être auprès de vous. Je voudrais savoir à présent ce que pense et ce que fait la Mlle Manon ? Elle a dû être bien attrapée ! je n’ai parlé de rien ici, qu’à ma belle-sœur future Fanchon qui est prudente, et qui se comporte avec moi comme une véritable amie ; et elle a été bien étonnée de tout ça ! Et une chose qui m’a surprise de sa part, c’est qu’elle a pris son parti, de Mlle Manon, je veux dire d’après tout ce que je lui ai conté, tantôt en l’excusant, et tantôt en ne croyant pas ce qu’il y avait de pis ; et elle m’a dit, qu’elle aimerait mieux mourir que d’en ouvrir la bouche : car elle dit qu’une pauvre fille est déjà assez à plaindre d’avoir été comme ça attaquée par des hommes, si fins qui ont le dessus d’elle, par leur âge et leur expérience, et qu’il faudrait tout entendre et tout voir pour la juger. Mais moi, je suis ; un peu plus rigoureuse, je vous l’avoue, ma chère Madame, et il n’y a expérience et finesse des hommes qui y tienne ; on voit bien quand ils nous veulent attraper, et ils ne nous attraperaient pas, si nous n’avions un tant fait peu envie d’être attrapées : ainsi je pense au sujet de Mlle Manon, tout comme vous, Madame, et Mlle Tiennette ; mais je suis bien aise que ma belle-sœur pense comme elle pense, parce que mon frère aîné aura une bonne femme, et c’est ce qu’il faut ici. Quant à mon frère Edmond, je crois qu’il ne m’oublie pas auprès de vous, et qu’il me rappelle à votre souvenir, toutes les fois qu’il a le bonheur de vous parler à part. Il était, jaloux de moi ; mais c’est moi qui la suis de lui à présent qu’il vous voit tous les jours, et que je ne vous vois plus, et je lui en voudrai, si je le puis, s’il n’emploie pas tout pour me ravoir, et me donner à celle que lui et moi nous regardons comme notre protectrice. Qu’est-ce qu’on veut à présent que je fasse ici ? En vérité, j’y mourrais plutôt fille que de me voir faire la cour, comme la font nos patauds, même ceux qui veulent faire les polis.

Comme vous m’aviez demandé une fois la manière de faire ici l’amour, il faut, pendant que j’en ai le temps, que je vous conte ça, ma chère Madame, quoiqu’on ne me l’ait guère fait encore pour mon compte : mais j’ai vu ça aux filles du village, et quelquefois à mes deux sœurs aînées. Pendant le jour, on ne se dit rien ; mais cependant quand on se rencontre, on se regarde avec un rire, niais, et on se dit : « Bonjou, Glaudine, ou Matron ? » « Bonjou don, Piarrot, ou Tounias, ou Jaquot », répond la fille, en rougissant d’un air gauche, et en marchant de travers, un peu plus vite qu’elle ne faisait auparavant. Mais le beau, c’est le soir. À l’heure où sortent les chauves-souris et les chats-huans, les grands garçons après leur souper, rôdent dans les rues, cherchant les filles. Je dis les grands garçons, parce qu’on n’est ici grand garçon qu’à vingt ans passés ; et alors, on est accepté à payer la maîtrise au maître garçon, c’est-à-dire le plus âgé, ou le plus ancien passé maître des garçons ; elle est de vingt sous qu’un garçon est quelquefois un an à amasser dans notre pays, tant l’argent y est rare ! Les grands garçons rassemblent plusieurs maîtrises, comme trois ou quatre, et cela sert à les régaler un dimanche au soir, et à donner une danse, au son du hautbois. Si un garçon s’immisçait de rôder avant l’âge de vingt ans, pour chercher une maîtresse le soir, ou avant d’avoir payé sa maîtrise, les grands garçons portent chacun leur houssine, avec laquelle ils le rosseraient d’importance. Quant aux maîtres garçons ils ont toute liberté ; ils vont à toutes les portes, cherchant les filles, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une maîtresse. Et quand ils en ont trouvé une, ils le déclarent au maître garçon, qui en donne avis aux autres, en ces propres termes : « Mes amis, Jaquot tel, ou Giles tel, va à Margot, Jeanne ou Reine telle ; ainsi, au cas où personne n’aura jeté ses vues sur elle, il ne faut pas le troubler ; mais le laisser tranquille, jusqu’à conclusion de mariage en face d’église. » Les autres garçons répondent l’un après l’autre, et s’il y a rivalité, celui qui est rival, le déclare. Le maître garçon leur dit alors : « Mes amis, jalousie ne vaut rien ; une fille est une fille, et il y a plus d’une fille dans le village, voire même dans les autres villages ; par ainsi, je vous conseille de vous accorder, ou de tirer à la courtepaille, à qui l’aura ? » Et ordinairement les garçons acceptent de tirer, et tout est dit : mais s’ils persistent chacun, alors le maître garçon se borne à leur défendre les voies de fait, sous peine, pour l’agresseur, d’avoir tous les garçons sur le corps, et d’être rossé. Et le maître garçon leur dit : « Courez-en donc l’aventure, et que les parents en décident : mais quand ils auront décidé, ainsi que la fille, j’entends que le refusé se retire. » Et quand la fille veut l’un, et les parents l’autre, les grands garçons ne se mêlent pas de décider ; ils laissent faire les deux rivaux, en défendant seulement les voies de fait. Mais tout cela est rare ; le plus souvent, à l’entrée de l’hiver, les garçons se partagent les filles, soit au sort, soit en choisissant, et chacun va tout l’hiver à celle qui lui est échue. Voilà comme les filles sont ici traitées ; elles n’ont seulement pas la satisfaction de recevoir celui qui leur plairait le mieux, et souvent il faut qu’elles aient tout l’hiver à côté d’elles, à la veillée, ou devant la porte, quand il fait clair de lune, un gros pacant qu’elles détestent. Il faut à présent vous dire, comme les filles voient leur galant, et ce qu’elles mettent du leur, en faisant l’amour. Les garçons vont vers la fille, longtemps avant de parler aux parents, pour voir si elle leur plaira, et s’ils lui plairont. Pour cela ils rôdent quelquefois des mois entiers autour de la maison, avant de lui pouvoir parler. On en cause dans le pays, et la fille apprend que Piarrot ou Jaquot tel rôde autour de la maison pour elle. Un soir, par curiosité pure, elle prend un prétexte pour sortir, comme d’avoir oublié de fermer le poulailler, l’écurie aux vaches, ou de leur avoir donné de la paille pour leur nuit, etc. Les parents n’en sont pas la dupe : si le garçon leur convient, ils ne disent mot, et la fille sort. Si au contraire il ne leur agrée pas, la mère ou le père se lève, repousse la fille sur sa chaise, ou sur sa selle, en lui disant, Tîns-te là ; j’y vas moi-même : et alors le garçon, ne voyant pas sortir la fille, prend le parti d’entrer dans la maison, en disant aux parents, V’lez-vous m’ permette d’approcher de vote fille ? On ne le refuse jamais net : on lui dit de s’asseoir. Il se met à côté d’elle, et on lui fait bonne ou mauvaise mine, jusqu’à ce qu’il s’attire un refus, conçu en ces termes : Tîns-te chez vous. Mais si on a laissé sortir la fille le soir, alors le garçon l’approche en câlinant : « Où qu’vou allez donc, Jeanne ? – Donner de la pâille à nos vaches… – J’vas donc vou ainder ? – Ça n’est pas de refus, Jaquot. » Et il lui aide. Elle sort ensuite tous les soirs, et elle trouve toujours Jaquot. On s’assit dans un coin obscur : la fille ou file, ou teille le chanvre, et alors le garçon lui aide et on cause. Les dimanches, on cause sans rien faire, et c’est le jour où le garçon se hasarde d’embrasser ; il est rare cependant que les filles ne soient pas sages. Quand il commence à faire froid elle l’invite à entrer à la maison ; il accepte, si elle lui a plu ; car c’est un premier amour d’essai qu’ils ont là fait jusqu’à ce moment. On fait ordinairement l’amour deux ou trois ans, et il n’est guère question de mariage le premier hiver (à moins qu’il n’y ait milice), et les parents de la fille ne s’avisent guère de faire au garçon la demande ordinaire : « Qu’est-qu’ tu viens faire ici, Jaquot ? » que le second hiver de la fréquentation.

Quant à moi, ma chère dame, je vous dirai que même avant d’avoir eu le bonheur de vous voir à la ville, je n’avais aucun goût pour cette manière de faire l’amour ; elle m’a toujours déplu, et je ne vous ai parlé de ça que pour vous obéir imaginant que, si j’ai le bonheur de retourner auprès de vous, j’aurai des choses plus agréables à vous dire qui me seront inspirées par votre présence. Il faut pourtant que je vous avoue un petit secret, dans cette lettre, qui est sûre, et, que personne ne verra ici, pas même mon frère aîné ; car je ne la montrerai qu’à Fanchon Berthier, qui sera ma belle-sœur. C’est que j’ai ici un amoureux que je ne saurais sentir ! Imaginez-vous un demi-monsieur de village, qui n’a des manchettes que pour faire sortir davantage la noirceur de ses mains brûlées par le soleil ; qui dit des : « Ce n’est pât à moi tant d’honneur ; J’ai diz à mon père » et autres semblables ; qui, par la grosseur du corps, ressemble à ces gros tilleuls qui sont devant la porte des églises, et dont l’enveloppe est aussi grossière : voilà mon amoureux d’avant que je partisse ; et ce qui me met encore plus en colère contre ça, c’est qu’on le nomme ici un joli garçon ; mes parents eux-mêmes, et les paysans le nomment monsieur, uniquement à cause qu’il a des manchettes. À mon retour ici, ce monsieur ayant ouï-dire que c’était pour y rester, il en a montré une grosse joie, qui me le fait encore plus détester. Le manant ! se réjouir de ce que je ne serais pas avec vous ! Oh ! je l’abhorre plus que tout homme au monde… Je ne vous aurais pas parlé de ça, si je n’espérais que cette raison vous engagera, ma très chère dame, à me demander plus vite. Vrai, ce vilain amoureux me paraît un de ces satyres dont j’ai lu l’histoire chez vous, au bas d’une estampe. Mais je laisse ce sujet désagréable, pour continuer à répondre à vos aimables questions de bouche.

Vous m’avez aussi demandé quels étaient les goûts que j’avais dans ma jeunesse, et mes occupations, mon caractère, et comme j’en agissais avec mes frères et sœurs, surtout avec Edmond ? je vais, si je puis, répondre à tout ça, pour avoir le plaisir de vous écrire plus longtemps ; car il me semble que je vous parle, en vous écrivant, et j’ai eu si peu le temps de vous parler à Au**, que je n’ai pu vous répondre à la moitié des choses. Je vous dirai donc que mes goûts ont toujours été au-dessus de, ceux de nos paysannes ; je n’aimais pas trop, ni leur mise, ni leurs occupations, et je sentais au-dedans de moi-même que j’avais du goût pour quelque chose de plus distingué, dont pourtant je n’avais aucune connaissance. Mais jusque-là, qu’un jour, mon frère Edmond m’ayant dit qu’il avait rêvé que mon père n’était pas son père, mais qu’il était fils d’un duc, qui l’avait mis chez nous en pension, en disant : « Gardez-moi ce fils, sans lui apprendre ce qu’il est, et je viendrai le chercher un jour » ; Edmond, disais-je, m’ayant conté ce rêve, moi, je le crus, et je m’attendais tous les jours qu’un duc viendrait chercher notre Edmond, pour l’emmener dans un carrosse ; et je lui faisais bien ma cour ; ce qui ne m’était pas difficile, attendu qu’avant son rêve, je l’aimais déjà le mieux de tous mes frères et sœurs. Cela me trottait si bien dans la tête, que je fis aussi à mon tour le même rêve : il me sembla qu’une marquise venait me prendre, et qu’elle donnait à mon père et à ma mère tout plein, tout plein d’argent, en leur disant : « Tenez, voilà pour avoir élevé ma fille, et l’avoir rendue si gentille. » Et j’étais bien contente de m’en aller avec elle ; et elle me disait : « Tu seras un jour marquise comme moi, et non une paysanne ! Viens, viens à mon château, où tu auras de beaux habits, de beau linge… » je m’éveillai de joie, et je courus, dès que je fus levée, conter mon rêve à mon frère Edmond, qui me dit « Dame ! sais-tu que ça pourrait bien être ? Tiens, regarde, comme nous sommes plus jolis qu’eux tous, toi et moi ? » Nous avions alors, lui treize ans, et moi dix. Quant à l’égard de mes occupations, je les choisissais toujours à la chambre, et non à la campagne comme mon aînée ; j’aimais tous les jolis ouvrages d’aiguille, comme à présent. Mon caractère a toujours été doux ; mais j’aimais un peu à commander, avant d’être tout à fait raisonnable : à présent, ce que je préférerais, ça serait de vous obéir ; je suis un peu vive, fière, orgueilleuse, j’aimerais à paraître, à être riche… mais je crois que je l’ai déjà dit, en parlant de mes goûts. J’ai toujours tendrement aimé mes frères et mes sœurs ; mais principalement Edmond, et toute mon envie, si jamais je faisais mon chemin, ça serait de leur être utile, et d’avoir la gloire, que mon père et ma mère disent le soir aux veillées, quand ils causent entre eux devant toute leur famille : « C’est pourtant notre fille Ursule, qui procure telle et telle chose à son frère, à sa sœur ! » Il me semble que je serais bien glorieuse. Si on disait de moi, comme je l’ai entendu dire de vous, Madame, au sujet d’Edmond et au mien. C’est surtout à Edmond que je voudrais être profitable, quoique je ne sache pas trop comment ça pourrait être. Je voudrais bien aussi l’être à ma future belle-sœur Fanchon : car vous ne sauriez croire, Madame, comme c’est une jolie fille ! je crois pourtant que vous l’avez vue au voyage à Au** ; car elle y était, comme vous savez. Nous sommes amies dès l’enfance ; car outre qu’il a toujours été dit qu’elle serait ma belle-sœur, c’est qu’elle est la plus jolie de tout le pays, et que je me trouvais plus honorée d’être avec elle, qu’avec toutes les autres filles. Et elle m’aimait bien aussi, ainsi que mon frère Edmond, et je crois que si Edmond avait été l’aîné, pour rester au village, elle n’en aurait pas été fâchée : car Pierre est par trop sérieux. Mais c’est pourtant un bon humain, quoique n’ayant pas cette aimable façon d’Edmond. Et une fois, que j’ai écrit ici en cachette de tout le monde à Edmond, pour qu’il me fît venir à la ville, c’est Fanchon qui a porté ma lettre à la poste à V*** ; et quand Edmond est venu, elle lui a redemandé ma lettre de peur qu’elle ne fût trouvée. Je ne sais pas si vous l’avez lue, Madame ; car elle était bien simple ! mais je ne savais pas encore trop bien écrire. Dans tous nos jeux et dans tous nos amusements, j’ai toujours préféré Fanchon à mes propres sœurs. C’est qu’elle est si aimable, si complaisante ! Et puis nous nous disions tous nos petits secrets. Par exemple, à présent, elle m’avoue, que Pierre notre aîné lui inspire du respect, et qu’elle a plus de confiance en lui, qu’elle n’en aurait eu en Edmond, quoiqu’elle eût peut-être eu plus d’amitié pour le dernier. De mon côté, je vais toujours lui contant mes affaires et toutes mes pensées, et que je ne m’écarterai jamais de la crainte de Dieu à la ville, sous votre bonne protection, Madame.

Mais voilà une bien longue lettre ! et mon papier est fini. Je cesse donc, pour vous dire, que j’ai l’honneur d’être avec le plus grand respect, Madame,

Votre, etc.

Lettre 3. Mme Parangon, Au Père R**.

[Elle redemande Ursule, et nous fait la déclaration de la tromperie qu’on a faite à Edmond.].

9 octobre.

Je félicite ma bonne amie Ursule d’être retournée auprès de vous, Monsieur et Madame : elle ne saurait être mieux. Cependant, elle m’est si chère, et je m’y étais déjà tellement attachée, que j’espère que vous me la rendrez bientôt : car je ne renoncerais pas volontiers au plaisir que sa société m’a procuré pendant le séjour qu’elle a fait ici. Mais j’ai été charmée qu’elle vous accompagnât, pour suppléer aux détails que je ne pouvais vous faire, et dans lesquels je ne me hasarderai jamais d’entrer par lettre ; tout ce que je puis vous dire, c’est que si j’ai fait manquer le mariage d’Edmond avec ma cousine, c’est que je n’ai pas cru qu’il fût honorable pour lui, ni même avantageux pour elle dans sa position. Elle a eu le malheur, sinon de manquer de sagesse, au moins de manquer de courage, ou de bonheur, en se laissant tromper par un homme, qui sans doute a employé des moyens au-dessus des forces et des lumières d’une jeune fille : car ma cousine est honnête, et je l’ai connue très estimable. On ne change pas ainsi de caractère, ni aussi promptement, et on ne se laisserait pas séduire par un homme marié, si ce dernier n’employait qu’une séduction ordinaire. Mais tout en excusant ma pauvre cousine, autant que je le dois, je n’ai pu souffrir qu’on trompât un jeune homme, qui a droit à la protection de ceux qui l’ont attiré chez eux ; et je me serais crue très coupable, si je ne l’avais pas empêché, le pouvant. Je vous prie instamment, Monsieur et Madame, de garder le silence sur cette malheureuse aventure, et de me croire, avec tous les sentiments que vous méritez,

Votre, etc.

COLETTE C, Fme Parangon.

P. -S. – J’attends votre Ursule, et la mienne, le plus tôt possible ; faites-moi ce plaisir ; j’en serai reconnaissante.

À Ursule.

J’espère que ton père voudra bien te lire ces deux lignes :

Je désire beaucoup ma bonne amie Ursule, et je la prie de compter sur moi tant que je vivrai.

Lettre 4. Ursule, à Fanchon Berthier.

[Elle est retournée à la ville, et commence à laisser voir un peu de goût mondain.].

23 décembre.

Ma chère bonne amie,

Nous nous félicitons, mon frère Edmond et moi, du bonheur dont va jouir notre cher aîné, en t’obtenant pour femme ; tu étais déjà notre sœur par l’affection, et de plus mon amie dès l’enfance, à moi ; je ne puis donc que bénir un mariage, qui va resserrer les nœuds qui nous unissaient, et donner à l’aîné de notre famille une compagne, telle que le fut pour notre bon père, Barbe de Bertro. Ma chère bonne amie ! tu vas avoir, de ton côté, un bon mari ! Pierre est un garçon sage, craignant Dieu, n’ayant ni dans ses discours, ni dans ses actions, ni je crois dans ses plus secrètes pensées, aucune idée puérile et frivole ; tu es sérieuse, raisonnable, aimant l’occupation : vous serez bien assortis. Mais, chère sœur, et c’est l’avis de Mme Parangon, ne néglige pas un peu de coquetterie dans ta mise quand tu seras mariée ; les femmes de chez nous l’abandonnent trop vite ! Tu es si jolie, comme tu te mets ! ne pourras-tu continuer !… C’est la sincère amitié que je te porte qui me fait te parler comme ça, et aussi librement, désirant que tu sois toujours autant aimée, chérie et désirée de ton mari, que tu l’es à présent, du moins tant que la jeunesse durera ; et il y a loin d’ici qu’elle cesse, Dieu merci ! Je regarde ici que Mme Parangon est mise comme si elle était fille ; c’est une propreté, un soin !… et ça fait beaucoup, chère sœur ; car enfin, si une femme est négligée dans ses habits et le soin d’elle-même, tout, le monde la laisse là ; au lieu que celle qui est plaisante, agréable, comme Mme Parangon, porte la vie et la joie partout où elle daigne se montrer. Je te dirai que cette jolie dame me paraît très bien disposée pour mon frère et pour moi, mieux que je ne saurais te l’écrire ; mais je te dirai ça de bouche, à notre entrevue prochaine ; car enfin, elle est prochaine, cette fête tant désirée !… Je te dirai aussi, que j’ai vu Mlle Manon, sans qu’elle me vît : c’est en vérité une jolie fille ! quel dommage !… Mon frère la regardait, sans savoir que je l’examinais : je ne l’en crois pas si dégoûté qu’on croirait bien, et que Mme Parangon le pense ; car il la regardait, ce me semble, avec bien du plaisir ! je ne sais pas, mais cette fille-là est très aimable, et si j’étais garçon, il me semble qu’une figure comme ça me ferait oublier bien des choses !… Mais je suis femme, et les hommes ne sont pas si indulgents pour nous. Quant à Mme Parangon, elle a, je crois, des vues fort avantageuses pour mon frère, et je lui ai entendu parler de sa jeune sœur, qui doit venir ici, comme si elle pensait à lui pour elle. Mais Mlle Fanchette est bien jeune !… si c’était l’aînée, qui fût encore fille… J’ai l’autre jour lâché ce mot-là devant Edmond. Oh ! si tu avais vu ses yeux ! ils auraient mis le feu à de l’amadou, comme ils ont brillé. Le gaillard ! il lui en faudrait !… Mais pour revenir, la petite Mlle Fanchette C** est bien jeune, et l’aînée est bien belle ! et Mlle Manon est bien piquante, comme on dit ici ; je sens que mon frère (qui est aussi le tien), doit être bien embarrassé ! Et, en vérité, je crois qu’il ne l’est pas pour un peu, ma chère Fanchon ! Et plus je l’étudie, et plus je crois qu’il l’est, et qu’il doit l’être. Je m’en suis souvent aperçue, et surtout hier, qu’il vit passer Mlle Manon, et qu’un petit moment après il regarda Mme Parangon, qui descendit vers nous ; dans un instant où elle tournait le dos, il porta sa main à son front, avec un regard ! un geste !… comme s’il avait dit : Oh ! que ne puis-je !… Du moins voilà comme j’entendais ça…

Je te dirai aussi, pour ne te rien cacher, qu’un de ces jours, comme j’allais dans la chambre de Mme Parangon, j’y ai trouvé son mari, au lieu d’elle : j’en ai véritablement eu peur, et j’ai fait un ah ! de frayeur : Il s’est mis à rire, et m’a dit : « Ah, ah, vous avez peur de moi ! je ne vous aurais pas embrassée, mais vous le serez pour vous apprendre… » Oh ! comme il embrasse ! quel homme ! je j’aurais battu, si je l’avais osé. La pauvre Manon ! comme elle a dû souffrir avec cet homme-là ! car en vérité il est impossible qu’on l’aime ; il a des yeux, des façons… Aussi sa femme ne l’aime-t-elle guère, et je serais tout comme elle, si j’étais à sa place ; depuis ce qu’il m’a fait, je ne saurais plus le sentir…

Comme je babille ! Adieu, et à te voir, petite sœur ! je ne montrerai cette lettre à personne d’ici ; c’est bon pour d’autres, ou je n’aurai pas été si sincère. Ta bien bonne amie, et sœur.

URSULE R**.

Mes enfants : vous voyez comme cette pauvre sœur commence d’être légère, et comme sa tête est déjà remplie de mondanités ! Hélas ! c’est ainsi que la perversion commence toujours à la ville ; excusable d’abord, à ce qu’on croit ; mais allant rapidement au dernier période.

Lettre 5. Ursule, à Fanchon, sa belle-sœur.

[Elle commence à pénétrer bien des choses !].

5 mars 1750.

Je sais, chère petite sœur, que mon frère d’ici écrit à ton mari, et je profite de l’occasion, qui est sûre, pour qu’on te remette ma lettre en main propre, et qu’elle ne soit vue que de qui tu voudras. Eh bien, ma chère Fanchon ? ce que je sentais dans mon cœur, Edmond le sentait aussi, et Manon était sa femme, que nous ne nous en doutions pas plus ici que chez nous ! Tout cela s’est fait par M. Gaudet, que tu connais, et cela s’est arrangé le plus singulièrement du monde ! Heureusement que nos chers bons parents ont consenti à ratifier ; et ils ont bien fait, pour éviter le scandale : car qu’aurait-on fait à mon frère d’ici ? beaucoup de peine ! Mme Parangon, la plus aimable des femmes, a pris la chose on ne peut mieux : mais que dirait Edmond, s’il se doutait seulement combien elle verse des larmes, dont elle me donne à moi (et peut-être à elle-même), une tout autre cause, que celle que je sais ? Car enfin, elle avait fait venir ici Mlle Fanchette, pour amuser mon frère d’une petite amourette, en attendant les grandes amours : et elle me disait à moi, mais bien en secret : « Fanchette est jeune ; mais je la remplacerai quelques années, par mes attentions pour son petit mari, et ensuite elle le charmera par elle-même. » C’est une grande bonté ! mais je crois que la chère dame s’attacherait à Edmond plus qu’elle ne le voudrait, s’il n’y avait pas des empêchements. Aussi, on ne peut rien voir en garçon, qui vaille notre Edmond, pas même ici : de jour en jour il devient plus aimable, et le mariage ne lui a pas du tout nui. Cependant je ne comprends rien à sa façon d’être et d’agir ! Car il aime Mme Parangon, au point que souvent je l’en aurais cru amoureux, si cela avait été possible, après en avoir épousé une autre, tant il marquait d’émotion en la voyant ! mais son mariage m’en ôte toute idée, et la réconciliation de Mme Parangon avec sa cousine, qu’il a faite ces jours-ci, me tranquillise au sujet de Mme Parangon ; quoique en vérité, je crois que je l’aurais excusé, si ce n’est pourtant l’offense de Dieu. Mais son mari… Dieu le bénisse ! sans être laid, car il est bel homme au contraire, il n’est guère aimable. Enfin, voilà notre Edmond marié : sa femme est tous les jours avec nous ; et en vérité il n’y a que Mme Parangon qui soit plus aimable qu’elle. Oh ! si tu voyais que de jolies petites mignardises elle me fait ! J’en avais vu faire à Mme Parangon ; mais ce n’était rien, comparé à ce que je vois, depuis que sa cousine est avec nous, et qu’elle lui en fait ! Mme Parangon lui en fait aussi, ainsi qu’à nous, et mieux, je crois, que notre belle-sœur : c’est charmant, et je m’y accoutume avec elles, surtout avec Mlle Fanchette qui est une aimable, enfant, et, qui m’aime bien. Mme Canon ne goûterait pas trop tout ça ; mais nous réservons toutes ces jolies choses, pour quand nous ne sommes que nous chez Mme Parangon, où nous passons la moitié du temps ; ce qui est heureux ! car Mme Canon est tanante.

Je te dirai, ma chère sœur, que c’est l’épouse d’Edmond qui règle à présent ma mise, et je ne suis ni plus ni moins qu’elle ; ce qui me va, à ce qu’on dit. Je suis beaucoup blanchie, mais à un point que je n’aurais pas espéré ; car je suis brune, et fort brune, au moins par les cheveux ; mais la ville ma donné une blancheur de peau, qui ne me rend pas reconnaissable, au prix de ce que j’étais. Manon me témoigne bien de l’amitié ! elle me dit quelquefois : « Vous êtes la sœur bien-aimée de mon mari ; vous le remplacez quand il est absent ; je crois, d’ailleurs, par votre ressemblance, le voir en fille à côté de moi… » Je porte à présent des souliers et des mules, où en vérité je n’aurais pas cru pouvoir mettre le bout du pied en arrivant ici ; il faut que les miens s’y soient rapetissés, et j’en suis vraiment étonnée ! On me fait des compliments de tout ça, et Mme Parangon la première. C’est ce qui fait que je passe d’agréables moments du matin au soir, à n’entendre que des choses gracieuses et qui font plaisir. Je te dirai que je crois que ma petite figure a fait ici quelque impression sur des gens assez comme il faut : on ne se doute pas que je m’en doute ; et, en effet, je me comporte comme si je ne m’en doutais pas, car une fille raisonnable doit ignorer ou paraître ignorer ces choses-là ; et puis, j’ai ici de bons amis et de bonnes amies ; mon frère, M. Loiseau, ma bonne et chère protectrice, ma sœur, Edmond, et Tiennette, qui est bien demoiselle, et charmante, comme tu le verras dans la lettre de notre cher frère à ton mari ; toutes ces chères personnes-là s’aperçoivent pour moi de tout ce qu’il faut voir. Les hommes me paraissent aimables ici : au lieu que chez nous, leur rudesse me les rendait odieux, et c’était sincèrement que je les fuyais. Je n’aurais pourtant pas haï ton frère, s’il eût vécu ; aussi, je ne sais qu’Edmond, qui lui fût comparable, pour la douceur de la figure… Je te conte tous mes petits secrets, chère sœur, et je ne te déguise rien : car je t’aime de tout mon cœur, et je ne veux pas avoir une pensée qui te soit cachée. J’embrasse nos chères sœurs, et deux fois Christine, qui m’a toujours la plus aimée. Tu diras un mot de ma lettre à notre bonne mère, et que je n’oublie pas le respect que je dois à notre bon père, dont ton mari est le lieutenant. Je t’embrasse mille fois.

URSULE R**.

P.-S. – Mon frère m’a parlé de me mettre, pour la conscience, entre les mains du Père, son ami : j’y serais assez portée ; c’est un aimable homme ; mais trop peut-être pour une jeune fille. Je consulterai Mme Parangon là-dessus.

Lettre 6. Réponse.

[Ma femme lui remontre doucement, d’après mes conseils.].

10 mars.

Ma très chère et très aimée sœur, je vous écris avec bien du plaisir, car quand on aime comme je vous fais, au défaut de la conversation, on aime à s’entretenir muettement avec les personnes qui nous sont chères, et qu’on a tant et si longtemps chéries, qu’elles ne peuvent par absence, comme elles ne le pourraient par torts, s’effacer de notre souvenir. Tant s’en faut que ça soit avec vous, chère sœur, qu’au contraire vous m’êtes, je crois, d’autant plus présente, en raison de ce que votre absence me prive du plaisir de voir en vous ma plus chère amie, et de plus la sœur du digne Pierre R** mon mari, lequel a vu votre lettre ; et comme je vous dois la sincérité autant que l’amitié, chère sœur, je vous dirai que votre frère aîné, en la lisant, a par trois ou quatre fois froncé le sourcil, et sur ce que je lui ai demandé, ce qu’il y reprenait, il m’a répondu : « Ce n’est que légèreté ; Ursule est légère, et ce sont les deux plus légers de chez nous qu’on a envoyés à la ville, et les plus beaux ; comme aussi les meilleurs cœurs : Dieu les préserve ! car je suis quelquefois en transe rapport à eux : et je vous en prie, ma chère femme, en vertu de l’affection que vous me portez, et de celle que vous avez toujours eue pour le cher Edmond et la très chère Ursule, de leur écrire du fond de votre bon cœur (car votre frère ne me dit jamais que des choses honorables), des discours qui leur rappellent nos années premières ; et si mal arrivait, je sens que ce ressouvenir me ferait fondre en larmes, et il les y fera fondre aussi ; car leur cœur bon et tendre est facile à toucher. » Je n’ai rien retranché de son discours, ma chère sœur, pas tant seulement une syllabe, et pendant que le voilà qui lit le prophète Jérémie, je vous écris. Chère et bonne sœur, ce mariage du cher Edmond, et la manière, nous ont bien surpris, ici ! Mais la volonté de Dieu soit faite, et ce qui est fait et approuvé de nos bons père et mère, arrête et clos notre jugement ; car la voix de Dieu parle par leur bouche : c’est ce qui fait qu’aussitôt que nous avons su leur approbation, mon mari, et moi-même, nous avons fait une lettre au nom de nos bons père et mère, pour donner toute satisfaction au cher et bien-aimé frère et à sa femme (que Dieu le veuille rendre heureux par elle, et elle heureuse par lui !) et les inviter à venir passer ici les fêtes de Pâques, et quelque temps avec ; et je vous puis assurer, que je marquerai à la femme du cher frère, tous les sentiments d’une bonne sœur, et tels que je les dois à la femme d’Edmond. Quant à ce qui est de vous personnellement, très chère sœur, que ne puis-je avoir le bonheur de vous revoir aussi ! En bonne vérité ! si quand vous arriverez, je vous trouve un petit air émerillonné, comme quand vous êtes ici revenue avec nous, vous n’avez pas sitôt passé deux jours dans cette maison paternelle, que vous reprenez votre air de bonté naïve, qui vous va si bien et vous rend si jolie, que ce n’est rien de le dire, il faut le voir ! Oh ! ma chère sœur ! je ne sais pas si vous gagnez à la blancheur de la ville, mais je sais bien qu’ici, avec votre œil modeste, votre grande paupière baissée, votre parler doux et timide, votre action retenue, votre marche posée, et pourtant si gracieuse et si vive, vous étiez, et êtes encore, un des plus agréables objets que le bon Dieu ait mis sur la terre, pour donner à ceux qui vous voient une idée de la gentillesse et de la beauté de ses créatures. Vous ressouvenez-vous, chère sœur, de ce jour, que nous étions, quatre de vos autres sœurs, vous et moi, sur le chemin de Vermenton, nous en revenant de la vigne du Vaurainin, et que nous fûmes rencontrées par ce bon vieillard de cent ans, qui avait connu votre bon père tout petit garçon ? Il ne nous connaissait pas ! Et pourtant il s’arrêta pour nous regarder toutes, et il dit : « je ne sais pas ! mais il semble que ces traits-là de visage ne me sont pas étrangers, et si pourtant je ne les ai jamais vus ? mais je m’en rappelle de pareils, qui florissaient il y a soixante ans, dans Magdelon R**, la plus séante et la meilleure, comme la plus jolie des filles de Nitry (et c’était votre bonne tante, aînée de votre père) : je gagerais que voilà sa nièce ? (Vous montrant.) Oh ! que vous avez de gentillesse, aimable et revenante fille ! Et je crois bien que vous avez l’âme de celle que vous représentez qui était si bonne, si douce, si pieuse, si parfaite en modestie et retenue, que le pasteur l’en a citée, à l’honneur et gloire de Dieu et de ses parents ; oui, voilà sa modestie, et son regard gracieusement baissé. Dieu vous bénisse, belle et modeste fille, dont la vue réjouit et enlève l’âme vers le bon Dieu ; soignez bien cette belle et gracieuse image, qu’il a mise dans votre agréable tête, pour la faire servir à sa gloire, et au bonheur d’un de ses enfants, qu’il vous garde en sa toute bonté : car il se complaît dans si joli chef-d’œuvre de ses divines mains. Et il vous donna sa bénédiction, que Dieu veuille ratifier. Vous étiez un peu brune pourtant, et si vous voyez que vous n’en étiez pas moins agréable. Quant à vos sœurs, il les loua toutes, et les reconnut, mais il les loua moins que vous ; et il voulut bien faire à moi quelque attention, dont je conserverai toute ma vie le souvenir : car il avait aussi connu mon père tout enfant. Quant à ce qui est de votre parure, encore que mon mari ait froncé le sourcil à cet endroit, si est-ce que je pense qu’il faut que vous soyez comme on est à la ville, et je crois que mon mari, votre frère, n’a repris, par son air, que le ton avec lequel vous en parlez. Pardon, chère sœur, si je vous parle moi-même avec tant de liberté ! mais voilà des choses qui sont moins de moi que de votre digne frère, et même de votre bonne mère qui, toute indulgente qu’elle est, a pourtant quelques craintes pour vous. Mais à tout prendre, dans ce que vous m’écrivez, nos chers parents sont heureux de n’avoir que de si petits sujets de remontrances ; et moi, à part, j’en félicite leurs bons et tendres cœurs. Quant à ce qui est des partis, c’est là le point important, et mon mari a encore froncé là le sourcil ; mais votre bonne mère en a tressauté d’aise ; et elle m’a dit : « Fanchon, ma chère fille et bru, je n’ai aucune inquiétude, quoique votre mari en ait ; car d’abord, je connais Ursule, comme elle est bien craignant Dieu ; et ensuite je sais en quelles mains qu’elle est, et que c’est dans celles de la sagesse même ; et quant à ce qui est de sa nouvelle belle-sœur, tout un chacun en dit du bien à c’t’heure : par ainsi, ma chère fille, Dieu lui pardonnera, et elle fera une bonne femme, incapable de mauvais exemple ; et puis Ursule est prévenue : que je serais joyeuse, de voir quelqu’un de mes pauvres enfants, filles et garçons, bien établis à la ville, pour, en cas d’affaires ici, avoir quelqu’un à nous, et à tous vous autres, qui nous serve et nous recommande ! car les pauvres villageois sans connaissances sont bien malmenés ! » Vous voyez, chère sœur, comme elle pense, et c’est d’après ces vues, bien d’une bonne mère, qu’il faut envisager tout établissement et toute inclination. En voilà bien, ma chère aimée sœur ! et je ne veux pas finir en vous avec toi, ma très chère Ursule, que j’aime si tendrement. Je t’embrasse, et te souhaite, outre mille et mille biens, le souvenir de ton attachée à jamais sans diminution.

FANCHON BERTHIER, Fme de Pierre R**.

Lettre 7. La même, à la même.

[Fanchon lui raconte la réception de Manon à la maison paternelle.].

19 avril.

Je profite de l’occasion de la chère sœur Manon, que voilà qui s’en retourne avec son mari qui l’est venu chercher, comme tu sais, ma chère bonne amie Ursule, pour t’écrire quelques mots, et te conter tout ce qui s’est passé ici à cette visite. Et d’abord je te dirai, ma fille, qu’on est ici dans la joie d’autant plus, qu’on n’attendait pas cette visite sans quelque crainte, et même sans quelque répugnance ; mais il le fallait, et on aurait voulu en être quittes.

Le premier jour, lorsque la sœur Manon arriva, avec son mari, l’on était dans un remuement qui ressemblait à celui que cause la visite des gabeliers ; voilà Edmond qui entre, et qui de la porte, apercevant notre digne père, s’incline, et puis relève les yeux avec crainte, et comme attendant un mot. Ce mot est venu : « Mon fils, où est votre femme ? » Aussitôt Edmond s’est jeté sur la main de son père, et l’a baisée ; puis notre bonne et excellente mère l’a embrassé la larme à l’œil. Ensuite, toujours sans dire un mot, que mon père ! ma mère ! il est allé chercher sa femme que mon mari et moi recevions de notre mieux, et sans nous parler, il l’a menée par la main. Et dès qu’elle a été sur le seuil de la porte, avec cette grâce que tu lui sais, que sa rougeur et une petite honte augmentaient, notre respectable père n’a pu tenir à ça ; il est venu lui-même jusqu’à elle, et elle s’est glissée à ses genoux, lui prenant et baisant la main ; mais le digne homme l’a bien vite relevée, en lui disant : « Asseyons-nous, ma fille. » Et notre bonne mère l’a embrassée. Et voilà que Manon a commencé à parler : et c’était un charme que de l’entendre ! Tous nos frères et sœurs rangés debout autour d’elle faisaient un rond, et on l’écoutait avec admiration. Elle a dit mille respectueuses choses à notre père et à notre mère, touchant par-ci, par-là quelque chose de sa faute, d’un air qui la faisait si bien excuser, que j’ai vu l’heure où notre tout bon père allait lui demander pardon des idées qu’il avait eues, car il avait la larme à l’œil, ainsi que notre bonne mère. Et voilà que lui-même a commencé à lui dire des choses gracieuses, et à appeler Edmond son fils avec plus de complaisance, sans pourtant le tutoyer ; et ce n’est que quand tout ça a été fait, que la chère sœur Manon s’est mise à nous faire ses présents, commençant par notre honorable père, notre bonne mère, mon mari, moi, et nos frères et sœurs, suivant le degré d’âge, et tout cela si bien et si heureusement choisi qu’il semblait que ce fût ce que chacun aurait désiré : il est vrai qu’Edmond lui aura aidé à deviner, car il sait nos pensées comme nous-mêmes ; et elle donnait ça avec une grâce et des paroles si obligeantes que notre honorable père, qui est tout sensibilité, n’a pu y tenir ; il s’est levé, et il a été cacher quelques vénérables larmes qui s’écoulaient de ses yeux, en dépit de lui ; et il n’y a force de caresses qu’il n’ait ensuite faites à Edmond, jusqu’à l’appeler son cher fils, ce qui n’était pas encore arrivé : et mon mari même en a été traité comme jamais il ne le fut ; car le digne vieillard le voyant tenir Edmond embrassé par le corps, et causant ainsi avec lui, il est venu au milieu d’eux, et a dit à son aîné : « Pierre, vous portez le nom de mon honorable père, et votre frère porte le mien ; mes fils, ceci vous prescrit la conduite à tenir : Pierre, aime ton frère en père ; et toi, Edmond, sois mon image, et révère en lui et ton aîné, et le nom de mon père, comme je révère la mémoire et le cher souvenir de ce digne homme ; l’un de vous me retrace ma propre personne ; mais l’autre me retrace celle de mon tant regretté père ; bénis soyez-vous, mes chers enfants, dont l’un ranime Pierre, et dont l’autre ranimera Edme un jour, et fera, qu’il y aura encore sur la terre l’image du meilleur des pères, et du plus respectueux des fils. » Nous n’avions jamais entendu un pareil langage sortir de sa bouche, et nous étions tout attendris, même les plus jeunes, et jusqu’à Brigitte, qui ne s’attendrit pas aisément. Ensuite on a dîné ; et c’est alors qu’on a vu les agréments de la chère sœur qui ont semblé s’accroître de jour en jour ; et quand elle s’est vue aimée ici, c’est qu’elle a été si aimable, que tous tant que nous sommes nous en étions fous ; et il n’est à présent personne qui n’approuve Edmond ; car elle était non résistible, c’est le mot de notre père. Et un de ces jours, il a dit à son aîné : « Mon fils, je croirais qu’on s’est trompé dans ce qu’on nous a dit, et qu’il y a quelque chose là-dessous ! car il n’est pas possible que cette aimable créature ait été un instant abandonnée de son Créateur ! » Mon mari lui a répondu : « Aussi, cher père, y a-t-il eu comme violence, encore plus que finesse. – Ce mot me fait plaisir, mon fils : oui, c’est violence ; oh ! je n’en saurais un instant douter, et je bénis Dieu, qui lave ma fille Manon de cette tache. » Et depuis ce moment, il l’a beaucoup plus appelée sa fille. Elle, de son côté, s’est mise à devenir mignarde et caressante envers lui, au point que le respectable vieillard dit avant-hier à son fils aîné : « Jusqu’à ce moment, je vois que j’avais eu un sentiment injuste à l’égard d’Adam, notre premier père, qui succomba, et je suis bien aise de ne plus l’avoir : car il est notre père ; eh ! comment eût-il résisté à Ève ! Elle n’avait qu’à être comme Manon ! » Tu vois, ma chère bonne amie, que nous voilà tous bien réconciliés et unis ; et ce qui m’en fait plus de plaisir, c’est que dans la vérité, la chère sœur est une bonne et aimable femme ; car elle m’a dit ses sentiments les plus secrets, qui sont dignes et louables, dont je bénis Dieu, quoique au fond il fût à souhaiter que certaines choses fussent non avenues : mais aussi, sans elles, notre cher Edmond ne l’aurait peut-être pas eue ; et c’est cette idée qui a fait grande impression sur nos chers père et mère. Ce n’est pas qu’en mon particulier, je ne trouve les airs de ville un peu extraordinaires : par exemple, je m’aperçois que la chère sœur a une petite coquetterie avec tout le monde ; hier elle vit que Courtcou le berger la regardait avec admiration ; et elle se mit à se donner des grâces, que la tête en tournait à ce pauvre garçon, qui est assez libertin, comme tous ceux de Nitry, dans ce Moyen Âge ; car du temps de la jeunesse de votre père et de mon aïeul, ils ne l’étaient pas tant ; elle en a de même avec son beau-père ; mais cette coquetterie-là est permise ; avec mon mari, avec nos frères ; au lieu qu’elle y va sans façon avec les femmes… Tous nos frères et sœurs d’ici te désirent bien et te saluent, car je t’écris à leur su, mais sans montrer ma lettre. Je te prie de présenter à la chère Mme Parangon mes respectueuses amitiés, et mes tendresses à la petite Mlle Fanchette, dont je n’ai garde de parler ici, et tu m’entends ; il ne faut pas diminuer la joie qu’on a. Ta sœur tendre et affectionnée, autant et plus que si elle était formée du même sang.

FANCHON BERTHIER.

Lettre 8. Ursule, à Fanchon.

[Elle conte à ma femme différentes choses, où l’on voit comme dès lors elle s’accoutumait à voir en autrui des faiblesses excusables : de plus fortes eussent été moins pervertissantes.].

26 mai.

Ta lettre, que j’ai reçue dans le temps, chère petite sœur, m’a fait un grand plaisir, et parce qu’elle venait de toi, et par les récits que tu m’y faisais. Aussi, tout va de mieux en mieux depuis le retour de ma belle-sœur Manon : et je te vais dire cela par ordre, car voici une lettre qui sera longue, tant j’ai de choses à te marquer.

D’abord, nous avons été de la noce de Mlle Tiennette et de M. Loiseau, qui sont heureusement mariés, et, il faut l’espérer, au bout de leurs peines : Mme Loiseau va me faire ici une nouvelle et bien sincère amie ; car elle l’était d’Edmond, ainsi que son mari, et tous ceux qui l’aiment, m’aiment aussi. Mais il faut te parler de la noce, de la mariée et de tout ce qui est arrivé, dusses-tu encore m’écrire vous, et me faire tes aimables remontrances que je respecte, et qui ne m’ennuieront jamais, parce que je voudrais toujours en profiter.

J’étais priée de cette fête, et quoique Mme Canon ne s’en souciât pas, j’y ai été, Mme Parangon ayant fait entendre à sa bonne tante, que je ne pouvais m’en dispenser. »Bon ! une noce où il n’y a pas de père, et où la fille est mariée à neuf lieues de son pays et de sa paroisse ! cela n’est pas de bon exemple ! – Ma chère tante, a repris Mme Parangon, c’est une fille à qui je sers de mère autant que la sienne propre ; il faut qu’Ursule lui serve de sœur. » Et tout en bougonnant, la bonne dame m’a dit de m’habiller. Mme Parangon m’a parée ; ce qui l’a encore fait murmurer ; enfin il a été convenu que Mme Canon me mènerait elle-même, car on la voulait aussi avoir. Après que Mme Parangon a été partie, Mme Canon s’est mise à me donner des avis, tous fort bons, mais assez inutiles ; car on m’aurait ordonné de faire le contraire, que je n’aurais pu m’y résoudre : aussi n’ai-je pu me défendre d’un petit mouvement d’impatience, d’entendre tant répéter ce que je sais aussi bien qu’elle. Enfin nous sommes parties, et en arrivant, Mme Parangon a eu la bonté de venir me prendre, et de me mettre sous sa protection contre l’ennui : cette femme-là, chère sœur, a un je ne sais quoi qui charme, et sa compagnie est un plaisir, indépendamment de ce qu’elle vous dit et des caresses qu’elle vous fait ; car il n’y a personne qui caresse comme elle ; et puis elle a tant de charmes et de grâces dans son rire, qu’en riant avec elle, on y participe, car on l’imite sans y penser : avec cela, ses caresses doivent donner bien du relief à ce qu’on a de beau ; car pour être caressée d’une aussi jolie femme, il faut être aimable ; outre que son goût donne un prix, et que d’être touchée par elle, c’est acquérir de la valeur. C’est, je crois, ce qui m’est arrivé : car dès que j’ai paru être aimée d’elle, tout le monde a semblé m’admirer, sans doute à cause de mon bonheur, et des gens qui n’eussent pas songé à moi, m’ont donné une obligeante attention. Je me suis même aperçue, pendant que j’étais avec les mariés (mais personne ne s’en doute), qu’un conseiller d’ici a parlé quelque temps à Mme Parangon, en me regardant par intervalles, d’un air qui marquait beaucoup de bonne volonté, et j’ai entendu qu’il disait : « Elle est d’une beauté unique ! » Ma charmante amie me regardait aussi, avec une satisfaction, qui m’a fait comprendre, que le conseiller lui disait du bien de moi. Mais je ne veux pas trop arrêter là-dessus ma pensée, de peur de vanité. Mme Parangon est ensuite revenue à côté de moi ; car elle m’avait laissée auprès des mariés pendant cette petite conversation avec le conseiller, et elle m’a parlé d’un ton si tendre, si pénétré, que je ne saurais dire combien il l’était. La chère bonne amie ! Elle est si obligeante, que plus elle fait de bien, ou plus elle a occasion qu’il en arrive, et plus elle aime : c’est un bien excellent caractère !…

Le conseiller a demandé à Mme Parangon la permission de danser un menuet avec moi. L’aimable dame, qui s’est bien doutée que je ne le savais pas, avait hésité : enfin, elle avait dit, que j’étais à la ville depuis trop peu de temps, pour avoir acquis l’aisance nécessaire, et qu’elle ne croyait pas devoir m’exposer devant une aussi nombreuse assemblée. Il n’a plus insisté que pour une contredanse, à quoi la chère dame a consenti. Elle m’a prévenue, quand elle a été auprès de moi, que M. le conseiller allait me prier. Il est venu, et j’ai accepté un peu honteuse. J’avais bien regardé comme dansaient les autres, et quand on m’a fait l’honneur de me demander mon goût, j’ai nommé la contredanse la plus aisée que je venais de voir, dont je ne me suis pas mal tirée. Dès le lendemain on m’a donné un maître de danse, et je suis guidée par mon aimable amie, par Manon, ou par mon frère, qui danse on ne peut mieux. Cela me forme la marche, la rend plus agréable, et on m’assure que j’ai meilleure grâce, depuis que j’apprends.

J’ai un peu commencé par moi, dans cette lettre, et j’y reviendrai encore à la fin : mais il faut parler d’Edmond et de sa femme : et c’est avec bien du plaisir ; car je vais augmenter les sentiments que tu as pris pour elle, et ceux dont l’affectionnent nos chers père et mère : c’est qu’elle a eu pendant cette noce, une épreuve qui a fait briller ses vertueux sentiments : et, en vérité, la qualité de ma sœur à part, je l’aime à présent pour elle-même autant que Mme Parangon. L’homme que vous savez tous, ne s’est-il pas avisé de chercher à lui parler en tête à tête ? Après y avoir bien essayé, il a enfin réussi ; il l’a jointe sous un berceau de coudriers, qui est dans son jardin ; car la noce de Mlle Tiennette s’est faite chez sa bonne maîtresse : le motif qui avait fait écarter notre sœur, est bien à son avantage ; car, en voyant le mariage de deux amants qui ont toujours été fidèles l’un à l’autre, et qui s’épousent sans reproche, ça lui a attendri le cœur, et elle s’est retirée à l’écart pour pleurer, tenant dans sa jolie main le portrait de son mari, qu’elle baisait et rebaisait, quand l’homme que tu sais l’a jointe. Tu t’imagines bien comme il a été reçu ! mais il est si effronté !… Elle l’a voulu renvoyer : il n’a pas voulu s’en aller ; si bien qu’ils se sont querellés : le meilleur, c’est que mon frère avait suivi sa femme, et qu’il a tout entendu ; ils sont revenus ensemble, bien contents l’un de l’autre ; et mon frère a tout conté à Mme Parangon, pendant que j’étais avec Manon, qui me faisait mille caresses, avec une émotion que je ne lui avais jamais vue. Mon frère a ramené Mme Parangon auprès de nous, et il est décidé que sa femme passera la plupart du temps avec Mlle Fanchette et moi, chez Mme Canon, qui y a consenti. J’ai su ce qui s’était passé par ma sœur elle-même. Voilà qui va bien jusqu’à présent, et il semble, que pour être heureuse, je n’aurais qu’à rester comme me voilà : mais ce n’est pas assez pour Mme Parangon. Elle veut me traiter comme sa sœur, et que nous allions ensemble à Paris, sous la conduite de Mme Canon ; elle m’a dit qu’elle avait pour cela différentes raisons, dont je crois soupçonner une partie. D’abord son mari a encore tâché de me parler, mais d’une drôle de manière ! Il s’était caché dans l’escalier de la salle à l’appartement, qui est obscur, et comme je passais, il m’a prise par le milieu du corps, en me disant : « Est-ce vous, Fanchette ? » J’ai répondu : « Non, Monsieur, je suis Ursule. » Mais il ne me lâchait toujours pas ; et, en vérité, je ne sais ce qu’il me voulait faire : heureusement que Mlle Fanchette était dans le cabinet de sa sœur, et comme je parlais fort haut, elle m’a entendue ; elle est venue à moi, et il m’a lâchée. »C’est joli ! mon frère ! de faire peur aux filles ! » lui a-t-elle dit. Il s’est mis à rire. Oh ! c’est un homme bien terrible, et je le crains comme le feu ! Il a des façons, il vous prend on ne sait comment, et agit comme jamais je n’ai vu personne. Quant à M. Gaudet, dont je t’ai dit un mot dans ma dernière, je ne l’aurai pas pour ce que tu sais ; Mme Parangon s’y oppose ; elle en a dit son avis à mon frère bien fortement, et plus que je n’aurais compté, car elle est douce ; et elle m’a donné un bon vieillard, qui la conduit elle-même. Ce M. Gaudet s’est trouvé ici pendant la noce, et il me voulait parler : mais Mme Canon d’un côté, mon amie de l’autre, et même ma sœur Manon, en ont si bien su empêcher, qu’il n’a pu me joindre.

Je pense que le voyage de Paris me serait avantageux ; je le vois aux grâces de la chère Mme Parangon, qui, dit-on, les doit au temps qu’elle a passé à Paris ; mais moi, je lui crois tout ça naturel : je te prie donc, d’en parler à nos chers père et mère, comme d’une chose utile, et qui, si tant est que M. le conseiller pense à moi, me donnera le ton qu’il faudrait, pour entrer dans une famille comme celle-là. Mon frère écrit aussi à ce sujet à ton mari, avec, je crois, des détails plus amples au sujet de l’entrevue du berceau. Le secret, je te prie, sur ce que je me doute du conseiller ; car je mourrais de honte devant un homme, fût-ce mon frère, qui saurait que j’ai eu ces idées-là : il n’y a qu’avec toi que je pense tout haut ; parce que je sais comme tu es bonne, et que tu ne te moques de rien ; mais que tu prends tout au sérieux, comme font toujours les bons cœurs.

Nous sommes dans une si grande intimité toutes trois ici, Mme Loiseau, ma sœur Manon et moi, que nous passons ensemble tout le temps possible ; et quand nous allons chez Mme Parangon nous tâchons d’y être toutes ensemble, pour ne pas manquer une occasion de nous réunir : et Mme Parangon a une si grande confiance en nous, qu’elle nous met quelquefois de ses secrets, sans qu’Edmond le sache ; comme le jour qu’elle lui annonça son dessein pour le voyage de Paris, et qu’elle lui parla si bien, au sujet de M. Gaudet. Mais cette fois-là, elle nous fit paraître, parce qu’il n’y avait rien qui empêchât qu’il sût que nous l’avions écouté : au lieu qu’hier, il en a été autrement pour une conversation qu’elle a eue encore avec lui ; car il ne se doute pas que nous l’ayons entendue, Mme Loiseau et moi ; ma sœur Manon n’était pas encore arrivée. Voici ce que c’est. On venait de nous apporter des chaussures neuves, à Mme Parangon, à Mlle Fanchette et à moi, nous les avons essayées : Edmond est entré comme nous finissions ; il a dit son avis à Mme Parangon et à nous : ensuite comme nous nous retirions dans l’autre chambre, j’ai entendu qu’il disait à sa cousine le commencement d’un couplet de chanson, où je n’entendais pas finesse, mais Mme Loiseau, elle, a souri ; c’était,

Que ne suis-je la fougère !

Mme Parangon l’a regardé très sérieusement ; et voyant que nous avions entendu qu’il lui répondait : « Il m’est impossible d’avoir à votre égard d’autres sentiments : mais ils n’ont rien de criminel ; car j’aime qui je dois aimer à présent, comme je le dois : et je crois que quand il y aurait du mal, je ne pourrais pas changer, ce n’est là qu’une matière grossière (lui montrant sa chaussure) ; mais depuis que cela vous a touché, c’est un talisman, c’est un être animé ; vous lui avez communiqué votre âme ; cela fait partie de vous, et si c’était en ce moment tout ce qui doit me rester de ma cousine, j’en ferais un trésor, dont rien ne pourrait me séparer. » Mme Parangon l’a interrompu : « Loin que j’approuve ces sentiments, mon cousin, je vous dirai qu’ils me blessent sensiblement, et je vous prie, au nom de notre amitié, de ne m’en jamais tenir de pareils : plus vous êtes aimable, plus vous vous croyez sûr de mes sentiments, et comme parent, et comme ami ; plus aussi vous devez vous abstenir de tout ce qui sent la galanterie : c’est un vol que vous faites à votre femme, pour une presque étrangère, et pis encore, pour la femme d’un autre homme : je veux bien qu’il y ait de la liaison entre nous, mais qu’elle soit pure comme le cœur de l’enfant, et telle qu’il le faut, pour donner bon exemple à cette chère sœur qui est là-dedans, ainsi qu’à la mienne. (Elle a fait un soupir.) Mon pauvre Edmond, nous sommes liés tous deux à des attaches différentes, et c’est l’ordre de Dieu que nous nous y tenions. Je me tiens à la mienne, que vous connaissez : la vôtre est charmante, et vous devez bénir votre chaîne ; car on peut dire, que vous avez une épouse qui vous aime autant qu’elle le doit, et qui sent tout ce que vous valez : c’était ce que je vous désirais, et mes souhaits sont remplis de ce côté-là. Songez donc bien, mon cousin, à me considérer, non seulement comme votre amie et votre parente, mais aussi comme quelque chose de plus ; j’ose prendre ce titre avec vous, par le bien que je vous ai voulu, et celui que je me proposais de vous faire : je suis même la cause de tout celui qui vous est arrivé ; j’en exige une reconnaissance, et je ne suis pas assez généreuse, pour vous en faire grâce… – Cette grâce, a interrompu Edmond, serait la plus cruelle des injustices, et je n’en veux pas de cette nature-là ! » Et je crois qu’il lui a baisé la main : car elle est venue vers nous fort agitée. Un instant après, elle est ressortie ; Edmond était encore là : ils ont paru s’entretenir de bonne amitié : « Vous me réduisez à fuir ! – Votre fuite ne m’a pas désobligé, au contraire : tout ce qui me rappelle à mon devoir, de votre part surtout, m’est agréable, cher… Vous êtes parfaite, et je ne le suis pas ; j’ai tout à craindre, et vous rien ; si vous fuyez, c’est par générosité pour moi. – J’aime à vous croire, même quand vous me flattez. – Vous flatter ! Ah ! j’approche à peine de la vérité. – Je veux vous en croire : mais, cher cousin, ne nous complimentons pas, et soyons fermes l’un et l’autre contre l’ennemi de notre repos et de notre bonheur : vous aimez votre femme… – Je l’adore. – C’est une vertu dans votre cœur ; elle vous rendra heureux… Mais, mon cher Edmond, prenez garde aux sentiments trop libres que cherche à vous inspirer votre Gaudet ! je rends, comme vous, justice à ses vertus morales ; il en a, trop peut-être, pour votre bonheur, ou du moins pour votre sûreté ! car s’il était comme tant d’autres de ses pareils, il serait moins dangereux pour vous ! je voudrais pouvoir rompre cette liaison. – Serais-je digne de votre amitié, si, quand on m’en inspire, j’étais si facile à en rompre le doux lien ? Gaudet est un homme, comme on en trouve peu : la nature ne produit les êtres comme lui qu’un à un, c’est un ami comme il n’en fut jamais, et si vous le connaissiez comme il m’est connu, il aurait votre estime. Vous lui avez ôté ma femme ; il sait que vous l’avez empêché d’avoir ma sœur : eh bien, voulez-vous connaître ses sentiments ? Lisez : je vais vous laisser cette lettre ; ce sera son titre justificatif auprès de vous :

Lettre de Gaudet, à Edmond.

Je viens d’apprendre, cher ami, que je suis quitté. Que me fait cela ? Je ne voulais diriger, que pour te rendre plus heureux ; mais si c’est la belle Parangon qui dirige à ma place, elle fera cent fois mieux que moi. Je t’avouerai que je ne m’attendais pas que ta femme aurait jamais ce directeur-là ! C’est pourquoi, je désirais de l’être : mais elle, elle, mon ami ! C’est une divinité que cette femme ; c’est la vertu, telle qu’elle doit être pour avoir des autels, même chez les vicieux : abandonne-toi donc à sa conduite ; et si elle te disait : hais Gaudet, il faudrait, je crois, me haïr, car elle ne peut dire que ce qui est le mieux ; sa bouche est trop belle, pour qu’il en sorte jamais rien de mal. Quant à ta charmante sœur, elle a encore plus raison (cet elle, c’est Mme Parangon) ; un jeune guide ne convient pas aux jeunes filles : cependant, si j’avais eu ta sœur, je sais ce que j’aurais dû faire, et je l’aurais fait. Je l’aurais préservée de bien des petites idées, qui sont dans le cœur d’une belle, autant de petites étincelles, qui peuvent mettre le feu à la sainte barbe, et faire sauter la nef ; mon expérience ne lui aurait peut-être pas été inutile. Mon cher Edmond, connais-moi ; c’est tout ce que je te demande ; une fois bien connu, je te tiens, et tu es à moi pour toujours : ne t’effraie pas ! Je ne te veux à moi, que pour être tout à toi : tu en auras des preuves en toute occasion, envers et contre tous. Mais (et je le répète), s’il se trouve quelqu’un plus capable, ou plus digne que moi de te rendre heureux, je te cède. Cela n’est pas, mon ami : mais cela serait dans une seule occasion ; c’est si tu étais libre, et la céleste aussi (tu sais qui je veux dire) : alors tous deux unis, je n’aurais plus que faire à toi, et je te dirais adieu pour une dizaine d’années au moins. Je te souhaite le bonsoir, et point de regrets : tout ce qui vient de cette main, qui t’es si chère, fût-ce du mal, je le reçois avec résignation.

GAUDET.

– Le voilà bien ! a dit Mme Parangon, en achevant de lire : quel homme !… Voyez-le donc ; car c’est un démon, et il vous déterrerait partout : mais de la prudence ! et surtout de l’attachement aux excellents principes que vous avez reçus de vos parents ! ».

Voilà, ma très chère Fanchon, où nous en sommes : car ce dernier trait est d’hier, comme je te l’ai dit. Adieu, chère bonne amie, etc.

Lettre 9. Ursule, à la même.

[Elle parle de la manière dont Edmond fut terrassé de ma lettre, au sujet de sa faute avec Laurote.].

2 juin.

Oh ! ma chère sœur ! que ton mari a écrit durement ! La faute est grande, mais le reproche est trop dur, pour un cœur comme celui d’Edmond ! il est éperdu, et ne sait que devenir ! Je suis la seule qui ai vu, et encore à son insu, la lettre qu’il vient de recevoir, et je ne sais si j’en dois parler ; car c’est une chose qui n’est pas de nature à être communiquée, non pas même à Mme Parangon…

Ô mon Dieu ! que viens-je d’entendre ! L’homme chargé de la lettre sait ce qu’elle contient, et il l’a dit à la femme d’Edmond ! Il faut que je demande à l’aller voir… Eh ! comment donc ton mari a-t-il fait cette faute, lui… Il y a quelque chose là-dessous, et vous verrez que ça n’est pas vrai, qu’on aura mal compris ; que notre cousine sa mère, aura interprété le silence de sa fille, à cause qu’Edmond l’a bien aimée dans notre jeune âge. Il faudrait que Laurote fût une grande misérable, d’avoir ainsi manqué de sagesse ! elle serait la seule criminelle, et je ne la plaindrais pas : car un garçon, à ce qu’il me semble, quand il trouve une fille faible, avance toujours, pour voir où elle le réprimera : « Sachant fort bien, comme nous le disait hier Mme Parangon, que c’est à nous qu’est le rôle de résistance, et se tranquillisant à cet égard absolument sur nos bons principes : et quand il voit que nous en manquons, il en est tout étonné, mais il presse toujours la malheureuse fille, parce qu’il y a pour lui une véritable gloire à en triompher ; cela marque son mérite en tout genre, sa beauté, son esprit, son adresse, et son talent de se faire aimer, qui renferme toutes les autres qualités. C’est donc à nous à toujours résister ; puisque notre gloire est tout l’opposé de celle des hommes ; car quand nous sommes humiliées, ils sont réellement exaltés, quoi qu’en veulent dire les femmes-hommes de notre siècle. » Ma chère sœur, écris-moi ce qui en est, d’après de bonnes informations, et que je rassure ici tout le monde. Oh ! si tu savais ce que je sais, tu verrais bien qu’Edmond n’est pas capable d’une chose comme celle-là…

On ne veut pas que j’aille voir ma belle-sœur ; et comme on sait tout, j’en devine la raison : nous partons demain matin pour Paris, Mlle Fanchette et moi ; Mme Parangon vient de me l’annoncer, comme j’étais accourue auprès d’elle, pour m’informer. Je crois avoir entrevu Edmond, à qui je n’ai pas demandé à parler, m’apercevant bien qu’on me le cachait. Il avait la main sur son front, et il cachait son visage, comme lorsqu’on est dans une profonde douleur. J’étais si fâchée de partir sans ma protectrice, que j’en ai pleuré : « Je pars, et vous restez ! » me suis-je écriée. »Il le faut », m’a-t-elle dit ! Cette aventure malheureuse, qu’on me cache, avance notre départ, de peur que nous ne l’apprenions ; et encore peut-être, de peur que nos chers parents ne me fassent revenir. Adresse-moi donc ta réponse à Paris ; et encore, où ? Il faudra attendre que je te récrive, chère sœur. Tout est ici en combustion ; je vois, sans en faire semblant, le trouble qu’on veut me dérober ; car Mme Parangon se cache de moi ; mais je m’aperçois qu’elle pleure. Tout à l’heure, je l’ai entendue ; elle se croyait seule, et disait, la larme à l’œil : « Dieu me punit cruellement ! et peut-être un jour, moi-même, serai-je l’infortunée victime de ce jeune imprudent ! » Elle disait cela avec des sanglots. Adieu ; je cachette bien vite, et je vais prier Vezinier d’être plus prudent au retour, qu’il ne l’a été ici.

Je vais donc partir pour la grande ville !… mais bien tristement ! J’ai le cœur serré !

Lettre 10. Fanchon, à Ursule.

[Tableau de douleur, et lettres de fausseté, dont ma femme lui fait part.].

14 juin.

Chère sœur,

J’ai appris votre adresse par Mme Parangon, à un voyage que nous avons fait à Au**, pour voir le cher frère Edmond, qui est bien malade : mais il faut qu’il y ait un peu de mieux, puisque je vous écris. C’est Mme Parangon qui nous avait mandés, comme vous le verrez par la lettre, ci-jointe… Hélas ! il y a eu bien des malheurs ! la pauvre Manon (Dieu lui fasse paix), a fini douloureusement ses jours par un double poison, celui de la jalousie au sujet de ce que vous savez, et un autre qui tue plus vite le corps… Vous m’entendez… Cependant, ma très chère sœur, vous aviez bien raison, dans ce que vous m’avez marqué, qu’Edmond était incapable d’une action pareille ! Et ce nous est, à mon mari et à moi, une grande consolation ! quoique Edmond ait démenti la lettre de son ami qui le dit, j’aime à en croire M. Gaudet de préférence. Vous allez en juger ; je me suis emparée de cette lettre, pour la remontrer quelque jour à nos bons père et mère, quand ils seront de sens froid : ce qui me fait croire qu’Edmond pourrait bien dire ça, dans le dessein de ne pas faire passer Laurote pour une malheureuse, c’est que sa femme étant morte, il n’a plus de raison de craindre pour elle l’effet de ce qu’on lui attribue. Mais, moi, je regarde la lettre comme bien croyable : car enfin, pourquoi M. Gaudet aurait-il fait une chose comme celle-là ?

Je vous dirai que j’ai vu ici bien des douleurs, dont je suis charmée que vous n’ayez pas été témoin ; car vous l’auriez été ; on vous allait envoyer chercher pour redemeurer ici, quand on a su que vous étiez partie : cela a d’abord fait différer ; ensuite on a eu peur de fâcher Mme Parangon, en lui marquant de la défiance. Ma chère sœur, le triste et pieux spectacle, qu’un père vénérable qui maudit ! j’ai tressailli jusque dans les entrailles, en l’entendant maudire, et nous nous sommes tous jetés à genoux devant lui. Mais sa colère ne se calmait pas ; elle était encore animée par notre cousine, la mère de l’infortunée : notre père voulait partir pour aller châtier Edmond ; il allait, il venait ; il ne se possédait pas : cet orage faisait trembler ; car il ne jetait sur nous tous qu’un regard sombre. Il a pourtant été à l’église ; et on dit, car je ne l’ai pas vu, qu’il s’est mis à genoux sur la tombe de son père, et qu’il s’y récriait seul : « Des enfants ! des enfants ! ô mon Dieu ! je vous ai demandé des enfants, et vous me les avez donnés dans votre fureur ! » Et mon mari, dit-on (car il ne m’en a pas touché un mot, et je n’ai osé l’interroger là-dessus), s’est approché doucement et en tremblant derrière lui, et lui a dit, en se prosternant, et baisant la poussière : « Non pas tous, mon père ! » Et le vieillard vénérable est resté immobile à ce mot de son fils aîné ; il s’est tu plus d’un quart d’heure ; ensuite il a dit à son fils : « Bénissons-en Dieu ensemble, mon fils, sur la tombe de mon digne père : que Dieu punisse le coupable, et bénisse les bons ! – Ô mon père ! s’est écrié Pierre, si vous n’aviez été mon père, je vous aurais fermé la bouche, au premier mot de ce maudissons ! mais vous êtes mon père, sur la tombe du vôtre, doublement sacrée en ce moment ici pour moi : mais veuillez rétracter, en priant Dieu ; car mon pauvre frère serait perdu à jamais ! » Et le vieillard s’est mis à pleurer, et il a prié bas, sans répondre à son fils, qui a bien vu qu’il rétractait : et ils sont revenus ensemble, le père s’appuyant sur le fils, et le fils tenant un bras passé autour de son père, d’une façon d’amitié d’une part, et de respect de l’autre, qu’un chacun qui les voyait en était attendri ; car ils sont bien aimés, tant le père que les enfants ; et tout le monde d’ici disait, qu’Edmond n’était pas capable de ça. Mandez-moi, chère sœur, de vos nouvelles ; car je me sens de l’inquiétude pour vous, du depuis que vous êtes dans ce Paris ; et il me semble à chaque lettre qui vient de la poste, qu’il peut y avoir dedans quelque malheur à votre sujet. Ô chère petite sœur ! pauvre Brebiette si douce et si jolie, au milieu des loups, que n’êtes-vous ici !

Je vous rêve souvent, et quoique je n’aie pas foi aux rêves car mon mari dit que ce sont des chimères, si est-ce que je ne rêve qu’en mal, et ça ne me fait pas plaisir. Je prie tous les jours le bon Dieu pour vous et pour Edmond, après mes devoirs, et avec bien de l’ardeur ; je vous assure ! Adieu, chère petite sœur : et puissé-je avoir de plus heureuses nouvelles de peu en ça à vous mander !

Lettre de Mme Parangon, à Pierrot et à sa femme.

Mon cher Pierre, et ma chère Fanchon,

C’est à vous que je m’adresse de préférence, pour vous annoncer la maladie où le désespoir a réduit votre cher frère Edmond. Dès qu’il vous eut écrit la lettre, qui vous annonçait la mort de sa femme, une fièvre violente le saisit, et dans la même soirée il eut le transport. Je ne vous ferai pas les détails de ce cruel commencement de maladie, où il disait des choses, tant au sujet de l’infortunée qu’au mien que je n’oublierai jamais. Je puis vous assurer que j’ai pris de lui les mêmes soins que s’il eût été mon frère, comme il est le vôtre ; car il est le mien de cœur et de volonté. Mais ne m’en ayez aucune obligation ; l’humanité seule et mon penchant suffisaient pour m’obliger à m’occuper de ce cher malade, et l’une et l’autre ont été mon dédommagement. Ainsi, je laisse là ces détails, quoique je sache qu’ils vous intéressent beaucoup, pour vous entretenir du départ de mon Ursule ; que je regarde comme réellement à moi, autant par l’amitié qu’elle m’inspire, que par celle qu’elle a pour moi ; non que je prétende m’emparer de son affection, pour l’ôter à vos chers parents et à vous, à qui elle sera toujours, par la tendresse filiale ou fraternelle ; mais elle est à moi, par le bien que je lui veux.

Dès que le malheur fut arrivé, je décidai son départ, comme je sais qu’elle vous l’a écrit ; et elle se conforma en tout à ma volonté avec sa douceur ordinaire. Depuis qu’elle est avec moi, je ne lui ai remarqué que des qualités, et pas un défaut ; et voici l’idée que je me suis formée de son caractère. Elle est douce par tempérament : haute par l’éducation libre et républicaine que vous a donnée votre père. Elle regarde le déshonneur comme une tache matérielle en quelque sorte, et dans ses idées, elle serait capable de dire le même mot qu’un jeune gentilhomme disait un jour d’un officier qui avait reçu un soufflet : il s’approcha de celui qui le venait de nommer, et lui dit avec un naïf étonnement : « Il n’est pas changé ! » De même si Ursule voyait une de ces femmes déshonorées par leur inconduite, elle la considérerait avec un étonnement naïf, qui lui ferait demander si elle mange, boit et dort comme nous ? Elle s’imaginerait qu’une libertine devrait être tout autrement constituée qu’elle. C’est une chose dont je me suis aperçue, à l’égard de l’infortunée que nous pleurons. Ursule était instruite des premières. Aussi ne la regardait-elle d’abord qu’avec une curiosité de frayeur : mais lorsqu’elle l’a connue particulièrement, elle a pris pour elle la plus tendre amitié, une estime sincère, et tous les sentiments obligeants. Vous pensez bien que j’en étais charmée. Mais j’avais une crainte pour ma jeune amie, en qualité de son institutrice et de sa seconde mère, puisque je remplace à son égard Barbe de Bertro : je voulus savoir un jour, si elle ne regardait plus certaines fautes comme aussi graves qu’à son arrivée ici. Je la questionnai adroitement, et voici comme je connus sa façon de penser :

« Tu aimes bien Manon, Ursule ? – Beaucoup, Madame ! – C’est bien : il faut aimer ta sœur. – Et votre cousine. – Et mon amie. – Ah ! ce titre-là me la rend bien chère !… Voyez pourtant ! c’est avec raison que l’Évangile dit que les jugements téméraires sont un grand péché ! – C’est une belle vérité, ma bonne amie : mais comment l’appliques-tu ici ? – Par exemple, vous, Mlle Tiennette et moi, n’avons-nous pas cru que Manon était une libertine ? Cependant, depuis que je la connais, je vois que cela ne se peut pas, et que nos yeux nous avaient trompées : elle agit tout comme nous, elle parle de même, elle est faite de même ; ainsi, cela ne saurait être : j’ai bien vu que vous le pensiez aussi, et je l’ai aimée au double, à cause qu’elle n’a pas fait à mon frère Edmond les vilaines choses que j’avais crues d’abord, ainsi que vous. » Je ne lui répondis rien ; mais je l’embrassai, en pensant tout bas : Respectable et précieuse innocence ! combien serait coupable celui qui te porterait la première atteinte ! Outre le péché en lui-même, ce serait encore un horrible sacrilège !… Quand j’eus dit cela à Tiennette, afin qu’elle ne détruisît pas l’heureuse idée qu’avait Ursule, cette bonne fille me répondit, qu’elle s’en était aperçue, et qu’elle s’était proposée de m’en parler, pour me demander mes conseils.

Vous jugez, d’après cela, cher Pierre et chère Fanchon, si je dois aimer mon Ursule, et avoir confiance en elle ! Aussi lui ai-je donné ma sœur pour compagne ; je veux qu’elles soient inséparables jusqu’à leur établissement.

Il ne me reste plus qu’à vous parler de nos adieux, à l’instant de la séparation. Je n’étais pas trop à moi, comme vous pensez. Quand Ursule sut qu’elle allait partir avec Fanchette, sous la conduite de Mme Canon, elle me regardait avec des yeux interdits ; car je n’avais pas encore prononcé le mot : « Je reste ». Mais quand une fois j’eus dit : « Il faut que je reste à cause d’Edmond », je vis le bon naturel d’Ursule, son bon caractère, son amitié pour moi, et sa tendresse pour ses parents dans ses regards et dans sa réponse. Ses yeux devinrent humides. Elle fit un mouvement les bras étendus, pour venir à moi : elle s’arrêta, me regarda tendrement, et me dit enfin : « Je pars, et vous restez ! mais il le faut, et je vais être orpheline tout à fait ; je n’aurai plus que la sœur que vous m’avez donnée !… Cependant, permettez-moi de vous dire, qu’il est juste que je ressente la douleur d’être éloignée de mon digne père et de ma bonne mère ; votre compagnie l’aurait trop affaiblie ; ainsi je la sentirai, sinon avec plaisir, puisque la douleur y est contraire, du moins avec contentement de la sentir : car toutes les fois que je sens cette heureuse douleur, de l’éloignement de ma bonne mère surtout, cela me rappelle de qui j’ai le bonheur d’être fille, et de qui j’ai l’honneur d’être amie. » Eh bien, mes chers bons amis, que pensez-vous de cette réponse, dans une jeune fille de dix-sept ans, élevée au village ? Mais que dis-je au village ! l’éducation que vous ont donnée chez vous, cet homme que vous appelez votre père, et cette femme que vous appelez votre mère, et que moi je nomme des anges, fait plus penser mille fois que celle des villes… Mon Ursule est partie… mais j’ai encore Edmond. Il vous demande ; je vous désire : venez nous voir, et me consoler un peu de mes privations par votre chère présence.

Que j’aime cette bonne dame ! qui sait si bien me faire aimer ce que j’aime tant déjà !

Voici à présent la lettre de l’ami d’Edmond que je vous ai promise.

Lettre de Gaudet, à Edmond,

conservée par Fanchon.

Mon très cher ami,

Au lieu d’employer de vaines consolations, comme les amis vulgaires, j’ai couru à la source du mal : je me suis emparé de l’esprit d’une mère désolée et d’une fille innocente, dont l’une ne savait que se lamenter à grand bruit ; et dont l’autre, vierge encore d’esprit, s’étonnait de la désolation qu’elle voyait autour d’elle : « Car enfin (c’est l’innocente qui parle), faire un enfant n’est pas tuer un homme, ni voler, ni piller, ni mettre le feu, ni battre, ni même seulement dire des injures à quelqu’un : j’en ai vu qui en ont fait, et elles en ont été quittes, pour une chanson qu’on a composée sur elles. » Surpris de ce langage, j’ai voulu pénétrer dans l’âme de la jeune personne et y voir, s’il était bien vrai que ce fût toi qui l’eusses mise dans l’embarras ; et tu penses que je n’ai pas eu de peine à l’amener à me dire ce que je désirais. Mais vu son innocence, elle m’a instruit, sans le savoir : j’ai profité de mes avantages sur cette enfant pour lui faire signer, à l’insu de sa mère, une lettre à tes parents, qui est incluse dans celle-ci, par laquelle elle s’accuse de t’avoir injustement chargé de la moitié de sa faute. Mon motif, dans cette démarche, est louable doublement ; c’est de te réconcilier avec ta famille, par la certitude de ton innocence, et de rendre la tranquillité à ton épouse : aussi n’ai-je pas perdu un seul moment, et j’ai préféré de partir sans te voir, à te voir sans te servir. Adieu, cher Edmond ; et ne te laisse pas prévenir : car j’ai bien des ennemis ! mais ton inexpérience est le plus dangereux.

P.-S. – Ostensibilem hanc epistolam feci.

Lettre de Laure, aux parents d’Edmond,

(dictée par Gaudet).

Mon cher cousin, et ma chère cousine,

Je vous écris ces lignes à l’insu de ma mère, afin de vous tranquilliser au sujet de mon cousin Edmond, que j’ai eu la faiblesse d’accuser à ma mère, crainte d’être battue : mais la vérité est que ce n’est pas lui qui m’a mal-fait ; bien au contraire : car c’est en revenant un jour du marché à V***, que m’étant arrêtée sous des vernes et des aulnes à l’ombre, et m’étant endormie, pendant que Robin broutait d’appétit, je m’éveillai à ce que me faisait un gros blatéyer, qui m’avait surprise, et dont je ne pus me défendre. Mais comme je ne savais pas ce que c’était, je ne fus pas si en colère que je l’aurais cru, et je n’en dis rien tant seulement à ma mère, jusqu’au moment où elle l’a deviné, et qu’avant tout, elle a été tout justement me nommer mon cousin, en disant : « Encore si c’était lui ! » Et moi, entendant ça, j’ai dit, que ce l’était. Ensuite elle a appris qu’il était marié ; ce qui a fait tout le bruit. Voilà tout mon cher cousin et ma chère cousine : ainsi je vous prie de n’en point vouloir à mon cousin Edmond. J’ai l’honneur d’être avec respect,

Votre très humble et très obéissante servante,

LAURE C***.

Vous voyez, chère sœur, que c’est bien malheureux qu’on ait accusé le pauvre frère Edmond !

Lettre 11. Mme Parangon, à Ursule.

[La pauvre dame montre toujours son bon et faible cœur, sans qu’elle s’en doute.].

30 juillet.

Ne m’en veux pas, ma bonne amie, du long silence que j’ai gardé avec toi, quoique je t’eusse promis de t’écrire, et même de te voir bientôt. Ton frère a été malade, après ce que tu sais, puisque M. Gaudet, qui est à Paris, doit t’en avoir parlé. Dispense-moi de tous les détails. J’ai vu Edmond aux portes de la mort : il est meilleur que je ne croyais, et si, je le regardais comme un bon cœur. Ce pauvre garçon ! ah, qu’il m’a touchée ! Il est à présent à S**, pour achever de se rétablir. J’espère le voir bientôt de retour ici. Le voilà donc libre encore !… Je ne lui dirais pas à lui-même, mais avec toi, ma chère, je puis me donner un peu plus de liberté ; car tu vois bien que Fanchette sera ta sœur : commence à l’envisager sous ce point de vue, et que cela te donne la consolation dont tu as besoin. Ma chère Ursule, le terrible lien que le mariage ! Lorsqu’on nous le propose, pour ceux ou celles qui nous sont chers, nous devons bien hésiter ! et c’est ce que je fais à plus d’un égard. Quant à l’envie que j’ai de voir un jour celui de ton frère avec Fanchette, je m’y livre d’autant plus volontiers, qu’il y a encore le temps de la réflexion. Et puis, j’ai dans l’idée qu’il m’est attaché, qu’il aimera un peu ma sœur par rapport à moi, et un peu aussi parce qu’elle sera fort jolie. N’est-ce pas qu’elle le sera ? Dis-le-moi sincèrement, toi qui n’as pas les yeux prévenus d’une sœur ? Je ne m’en défends pas ; j’aimerais à voir mon frère dans Edmond, et à le nommer du même nom dont tu le nommes… Il vient de me tomber une larme ! Hélas ! ne le nommerais-je donc jamais de ce nom si cher ! Il me semble entendre une voix qui me dit, non !… Mais tout cela n’est que chimères de l’imagination troublée. La mienne l’est beaucoup, et je viens d’éprouver de terribles secousses !… J’irai me calmer auprès de toi, chère amie : prépare-moi un cœur bien tendre pour recevoir tout le mien. Que Paris va m’être agréable avec toi ! J’y serai libre ; je n’y verrai que ce qui me plaît, mes deux sœurs ; tout le reste du monde ne sera rien pour moi. Un jour, ton frère y viendra… Je voudrais que Fanchette eût quinze ans : on est raisonnable à cet âge-là… car je crois que je l’étais : ne l’étais-tu pas aussi ? Nous les marierions, et nous serions tous heureux. Adieu, ma fille. Je t’ai bien écrit des choses auxquelles je ne songeais pas en commençant ; mais la lettre est faite, et elle partira.

Lettre 12. Réponses d’Ursule, aux deux lettres précédentes.

[Elle raconte son arrivée, et comme la corruption règne dans les grandes villes.].

10 août.

Madame et très chère amie,

Votre lettre m’a fait le plaisir que vous imaginez, d’avoir de vos précieuses nouvelles : quant aux choses tristes, je les savais déjà, par la lettre de ma belle-sœur que je joins à celle-ci, et que je vous supplie de me rapporter ; car elle m’est chère, à cause de la part d’où elle vient. Je n’espère pas de réponse, mais votre vue, qui est pour moi le plus grand des biens.

Nous sommes arrivés très heureusement. Paris, vu de la Seine, fait un spectacle imposant et majestueux : mais le dedans a ses désagréments, comme vous allez voir, et comme sans doute vous le savez. Nous sommes arrivées de grand jour au port Saint-Paul : je suis descendue la première, plus hardiment que je n’aurais cru. La bonne dame Canon a eu peur, en me voyant aller si résolument, et elle s’est écriée : « Prenez garde, Ursule !… » Ce qui m’a fait frissonner, je ne sais pourquoi. Mes genoux ont tremblé, quand mes pieds ont touché la terre, comme si celle de Paris me devait porter malheur. Mais c’était de joie : car ce pays me plaît beaucoup, et je suis très satisfaite de la capitale ; il ne me manque que la présence d’une amie adorée, pour y être heureuse. Mais il faut que je vous dise un mot des désagréments dont j’ai parlé. D’abord la chère dame Canon en est quelquefois de bien mauvaise humeur ! Elle nous fait souffrir de toutes les sottises qu’on nous dit, ou des compliments qu’on nous fait dans les rues. L’un de ces jours, un homme nous suivait le soir, et nous disait je ne sais combien de choses où je n’ai rien compris : nous doublions le pas ma charmante petite sœur et moi (je l’appelle ainsi depuis votre chère lettre, mais comme par amitié, sans lui en dire le vrai sujet), pour ne pas entendre les sots propos : Mme Canon nous a rappelées, et nous a grondées de ce que nous allions trop loin devant elle ; nous avons marché doucement, et le vilain homme a été à son aise : Mme Canon, qui bouillait, et qui n’osait rien dire, parce qu’elle avait peur, nous a encore grondées de ce que nous allions doucement. Nous avons été vite ; l’homme s’est mis entre elle et nous : elle nous a encore rappelées, suffoquée de colère, et elle l’a menacé de le faire arrêter : il lui a ri au nez ; effectivement elle avait un air si comique, que Fanchette a éclaté ; je me pinçais, moi, pour m’empêcher de rire, et surtout je regardais le vilain homme, qui s’est avisé de venir à moi : il m’a mise en colère, au point que je lui préparais un bon soufflet, lorsque la garde a paru. Il s’est aussitôt glissé entre deux carrosses, et nous ne l’avons plus vu. Après cela, nous en avons eu un autre plus poli, qui nous a fait de jolis compliments, surtout à Mlle Fanchette, qui me disait assez haut : « Est-ce qu’il nous connaît, ma bonne amie ? » C’est qu’il disait que nous n’avions pas besoin de parure, et que nous étions adorables en déshabillé ; que nous avions de l’esprit, et je ne sais combien d’autres choses. Il a beaucoup ri de ce que me disait Fanchette, à chacun de ses compliments ; car Mme Canon, qui donnait le bras à la cuisinière, était à quelques pas de nous, et cet homme-ci ne faisait pas semblant de nous parler. Ce qu’il nous disait était fort singulier, lorsque nous sommes heureusement arrivées à notre porte. Il nous a regardées entrer, et je l’ai encore aperçu du balcon, qui restait en extase de l’autre côté de la rue. Cela est drôle ici ! Comme on ne se connaît pas, chacun y dit ce qu’il pense, et on n’est pas retenu comme chez nous et à Au**, par une sorte de respect humain, dans la crainte que ces petits écarts ne soient sus. Il me semble, sans être philosophe, que c’est pourquoi le vice va plus tête levée ici qu’ailleurs ; il n’a que le moment présent de la honte à craindre ; la chose passée, la rue quittée, on est un être tout neuf, et absolument intact où l’on arrive. Cela est commode pour les malhonnêtes gens, et pour tant de filles perdues qu’il y a ici (dit-on). Vous voyez que je commence à raisonner ; c’est l’air de ce pays-ci qui en est cause ; et puis, quelquefois de sur notre chaise aux Tuileries, où au Palais-Royal, nous entendons des femmes philosopher, comme elles disent, et cela donne envie de les imiter. Mais je badine, et je ne sais comment cela m’est venu. Je vous attends avec impatience, et je suis avec un respectueux attachement,

Votre, etc. Je vous prie de faire tenir vous-même cette réponse à ma belle-sœur, épouse de mon frère Pierre : parce que je voudrais qu’elle fût sûrement remise, et en secret.

À sa belle-sœur Fanchon.

[Voilà qu’elle lui parle, comme elle pense : elle a déjà fait bien du chemin !].

Je te remercie, très chère bonne amie, de ta lettre et de tes sentiments pour moi. Je me trouve ici très heureuse ; et comme tu le disais, ça été un coup d’or, que Mme Parangon, ma respectable protectrice, m’ait fait partir, comme elle a fait : car, entre nous, il ne faut pas qu’on envoie à la ville, les enfants qu’on veut qui demeurent au village, les manières des villes sont trop agréables, pour qu’on puisse ensuite trouver supportables celles de la campagne ; outre qu’à la ville la vie est bien plus douce, et surtout qu’on y connaît des plaisirs que rien ne peut compenser au village. Je te parle à cœur ouvert, chère petite sœur, pour te guider dans tout ce qui me concernera chez nous, et par l’espérance que j’ai que cette lettre ne sera vue de personne que de toi, et de la respectable dame qui te la fait parvenir. D’après ma façon de penser, je t’avouerai que je ne serai pas fâchée qu’on me trouve un parti ; car tant qu’on est fille, on dépend de la volonté de père et mère, et il ne tient qu’à eux de rappeler leur enfant auprès d’eux. Il est certain, que les partis se trouvent à la ville plus facilement qu’au village ; peut-être la corruption des mœurs en est-elle cause ; on regarde ici davantage à la figure, et on sacrifie plus volontiers l’intérêt au plaisir : au lieu que chez nous, tant pis si les deux ne se trouvent pas réunis ; car l’intérêt passe avant tout. Pour moi, je ne suis pas intéressée : mais j’aimerais à trouver un bon parti pour bien des raisons ; c’est d’abord que je sais le plaisir que cela vous ferait à tous ; ensuite, que je suis un peu orgueilleuse, un peu aimant à être parée, car la beauté est un beau présent de la divinité : ôte sa charmante figure à Mme Parangon, elle sera toujours une excellente dame, mais ce ne sera qu’une femme ; au lieu que c’est une déesse, qui tient fixés sur elle les yeux et les vœux du tout ce qui la connaît, surtout d’Edmond et d’Ursule R** ; qu’on t’ôte ta jolie figure, ma chère Fanchon, ton mari t’aimera encore pour tes qualités ; mais te regardera-t-il avec cette admiration et ce tendre sentiment de reconnaissance envers Dieu, qui t’a donnée à lui ! Et pour parler aussi un peu, de moi si je n’avais rien, rien du tout en ma faveur, Edmond aurait-il songé à me procurer tous les avantages que je lui dois, et qui sont si grands, que le seul de m’avoir donnée à Mme Parangon, vaut la vie, et plus, car c’est le bonheur ? Quant à ce cher frère, il faut aussi considérer, que sa beauté donne bien du relief à ses bonnes qualités, et, je crois, lui attache ses amis : car il en a qui lui sont tout dévoués, et une protectrice, qui veut l’élever jusqu’à elle, par le don d’un petit trésor, que j’ai le bonheur d’avoir ici pour compagne. On peut donc légitimement avoir envie d’être belle, de plaire, et d’augmenter sa beauté : pour moi, je ne m’en fais aucun scrupule, et j’y mets tous les soins que je puis, sans nuire à mes devoirs ; car je regarderais comme un mal d’y donner tout son temps, et de ne songer qu’à cela. Après t’avoir ainsi parlé, chère sœur, il convient que je te témoigne tout ce que ta lettre m’a causé d’amertume, relativement au cher Edmond, tu sais tout ce qu’il m’est : car si je dois aimer mes autres frères comme frères et comme bons amis, surtout Pierre R**, je dois aimer Edmond comme père ; oui, je dois partager le sentiment filial, entre notre vénérable père, et ce frère si bon à mon égard ; et telle est ma position, que plus j’aime mon frère, et plus j’aime Mme Parangon et la ville ; et que plus j’aime ma protectrice et la ville, plus j’aime mon frère Edmond : ces deux sentiments rentrent l’un dans l’autre.

À présent je vais te parler de l’ami d’Edmond, ami comme il n’y en a point ; je le vois par ce que tu me marques à son sujet, relativement à Laurette. Cette action de M. Gaudet, supposé qu’il ait trompé, je crois qu’on la peut excuser, en faveur de son amitié pour Edmond : car Edmond se fait aimer si bien, qu’on n’est pas toujours maître de le servir comme l’exacte justice le demande. Je te dirai, à cette occasion, que j’ai vu Laure : mais personne ne le sait, pas même Mme Canon. Nous étions sorties seules, Mlle Fanchette et moi, pour aller à l’église, Mme Canon étant indisposée ; justement à la porte de Saint-Eustache, un monsieur m’a saluée par mon nom : je ne le voyais pas, à cause de ma calèche ; mais sa voix ne m’était pas étrangère. Je l’ai voulu regarder, et au lieu de lui, j’ai vu Laurette devant moi, qui m’a embrassée. Elle est jolie comme un cœur, et en vérité je l’ai aimée ; ce qui est une nouvelle preuve que la gentillesse est un grand avantage ! Nous avons causé, mais peu, à cause du temps qui nous manquait, et les choses qu’elle m’a dites ne m’ont pas surprises, car je m’en doutais. Elle a tout à fait bonne grâce, malgré son état, et elle est très formée pour le raisonnement : je la verrai quelquefois, si Mme Parangon le trouve bon ; nous nous le sommes promis ; mais j’ai mis la condition que je viens de dire. Vois, pourtant, ma chère sœur, ce que c’est qu’une grande ville ! Nous voilà que nous nous parlons, et que personne ne le trouve mauvais ! Suppose notre village, que de discours ! Il aurait fallu passer notre vie à nous regarder noir, ou nous exposer à mille désagréments. Je dois jouir dans peu du bonheur d’avoir ici Mme Parangon : écris-moi par cette occasion, qui est la plus sûre.

Lettre 13. Fanchon, à Ursule.

[Ma femme décrit ici la réception, le séjour et le départ de mon frère Edmond.].

20 août.

J’écris cette lettre, très chère sœur, pour la faire tenir à Mme Parangon le plus tôt possible, afin de ne pas manquer l’occasion de son départ. Je vous dirai que nous avons ici Edmond depuis trois semaines : et je ne lui ai pourtant pas montré votre lettre, ni à personne ; car je l’ai trouvée faite tout à fait pour femme, et point du tout pour homme, qu’il nous soit tant proche qu’on voudra. Et je ne répondrai à rien de ce que vous me dites sur la beauté : puisque Mme Parangon a vu votre lettre, et qu’elle verra aussi la mienne, je la crois bien suffisante pour vous dire tout ce qu’il faut, et mieux que mon petit esprit, qui se peut tromper, en croyant dire merveilles ; car je suis plus défiante de moi et de mes lumières que jamais. Pour à l’égard de Laure, que vous avez vu et parlé, mon sentiment est, que vous avez bien fait ; car c’est notre parente, et dès que dans le pays où vous êtes, il n’y a aucun scandale à se parler, parce qu’on ne sait ce qu’il en est, je pense qu’il est toujours bien de se rapprocher. Mais il faut vous parler d’ici, et vous dire que j’entends votre demi-mot, vu qu’Edmond ne me laisse rien ignorer de la vérité, non plus qu’à son frère, et à Mme Parangon elle-même, qui est instruite : car il m’a montré la lettre qu’il lui écrivit le 2 du présent mois, que j’ai trouvée très belle, et où il contait les derniers moments de sa femme : sans doute que Mme Parangon vous la montrera, ainsi que deux autres ; c’est à savoir la copie d’une qu’il a écrite à M. Gaudet, et la réponse qu’il en a eue. Ce que j’ai à faire à présent, est de vous dire, comment Edmond ayant, à son arrivée ici, démenti le bruit qu’avait fait courir la lettre de M. Gaudet, il s’est derechef exposé, par sa franchise, à tout le courroux de notre vénérable père, qui ne peut souffrir rien de contraire à la bonne conduite : ceci n’est pas inutile à vous dire, puisque ça vous fera sentir combien il est terrible de manquer à son devoir devant votre digne père, l’image de Dieu sur terre à notre endroit. Edmond arrivait avec mon mari, qui l’avait été chercher à cause de sa convalescence, et qui l’avait trouvé à Saint-Bris, venant sur un cheval de louage ; et qui en voyant son frère changé, a couru à lui, et l’a descendu à terre, dans ses bras, en lui disant : « Mon cher frère, mon cher Edmond ! je te revois ! ah ! mon ami ! j’en bénis le bon Dieu, et de ce que la maladie qu’il t’a envoyée a montré ton bon cœur, et ton innocence ! » Et il l’a porté dans la carriole, comme si c’eût été un petit garçon de neuf à dix ans, et puis il y est monté à côté de lui, et ils se sont mis à causer : mais Edmond avait quelque chose sur le cœur, au sujet de cette innocence dont son frère lui venait de parler, et il lui en a demandé l’explication, et Pierre la lui a donnée, et Edmond a dit la vérité. Mon mari a baissé la tête, et puis la relevant, il s’est jeté au cou de son frère, en lui disant : « Et la vérité aussi est une vertu, et nous ne sommes pas, pauvres mortels, pour les avoir toutes ! » Les voilà qui sont arrivés comme ça. Et notre bon père et notre bonne mère, qui attendaient leurs enfants, parlaient d’eux toute la journée, tantôt entre eux, tantôt à nous ; et notre bonne mère s’en allait à chaque quart d’heure sur la montée du grenier, où est le perron, et elle regardait par le chemin de la montagne, si elle verrait une carriole la descendre, et elle appelait tantôt Brigitte, tantôt Marthon, plus souvent Christine, et quelquefois moi : « Oh Fanchon ! vous qui avez de si bons yeux, voyez donc voir, mon enfant, si vous ne verriez pas la carriole descendre la montagne ? m’est avis que je la vois ? – Non, ma mère, il n’y a rien, que des charrues qui s’en reviennent. – Ô mon enfant ! c’est la carriole !… Augustin-Nicolas, tiens, viens donc voir ? N’est-ce pas là la carriole ! – Non, ma mère, c’est Colin Peupeu, en chemise, qui vient de la charrue. » Et elle ne nous croyait quasi pas ; car la chère bonne femme n’avait dans le cœur, l’esprit et les yeux que la carriole, et elle remontait à tout moment, tant plus le jour s’avançait : et elle a aussi appelé notre bon père vers le soir : « Mon homme, la voilà ! la voilà ! » Et le bon vieillard est monté, et on a vu qu’il souriait : mais il a encore de bons yeux, et il a dit doucement : « Non, ma femme, ce n’est pas la carriole », et il est redescendu, en disant à Georget, qui arrivait bien las : « Georget, va-t’en donc au-devant de tes frères. » Et nous qui voyions comme il était las, nous avons dit à notre père : « Mais il est trop las, mon père ! – Eh bien, Bertrand. » Et Bertrand y a couru. Mais Georget y a voulu aller aussi, et il s’est caché, pour qu’on ne le vît pas sortir, et il a dit à Bertrand : « Allons, allons, fussent-ils à deux lieues ; je monterai dans la voiture en revenant, et ça me reposera comme dans mon lit. » Et ils y ont été ; mais pas loin ; car quant-et-quant que le jour tombait, et que notre bonne mère montait encore au perron, bien qu’on n’y voyait plus goutte, et qu’elle nous appelait encore, si bien que notre bon père s’est mis à rire, en lui disant : « Ma femme, ma femme, ce n’est pas vos enfants qu’il faut appeler pour voir, mais adressez-vous aux oiseaux de nuit ; car il n’y a plus que les chouettes et les chauves-souris qui puissent y voir. » Ce qui l’a rendue honteuse ; et elle descendait, quand on a vu la chienne Friquette, que mon mari avait menée, qui est venue à notre père en joie, comme quand il y a longtemps qu’elle ne l’a vu. Et aussitôt notre bon père a ouvert le livre de Tobie, à l’article du chien, et il nous a dit à tous : « Allez au-devant de vos frères ; car ils arrivent. » Et notre bonne mère s’est appuyée sur nous deux Christine, et elle y a couru comme elle pouvait ; car ses genoux tremblaient. Et notre bon père l’a regardée, ouvrant la bouche, comme pour lui parler ; mais il ne lui a rien dit, et se tournant vers moi : « Il faut la laisser faire : ma fille, ne la quittez pas ; car elle va revoir celui qui nous a peinés ; et tant plus on l’a peinée, tant plus elle aime : Dieu la veuille bénir ! C’est une bonne femme ! » Mais pendant tout ça, voilà que la carriole est entrée dans la cour : et Georget en est descendu, car Bertrand était à pied, menant les chevaux ; ensuite mon mari ; et puis Edmond… Et quand il a paru avec sa pâleur, voilà que notre bonne mère s’est récriée : « Mon fils ! ô mon pauvre fils ! » et la chère bonne femme tombait. Edmond est venu l’embrasser et la soutenir. »Mon pauvre fils, je te revois ! je mourrai contente ! mon cher fils ! Et par son empressement à l’embrasser, elle ne le pouvait, car elle lui baisait les cheveux au lieu du visage, et quelquefois les mains ; elle était comme en ivresse… Et voilà les mères : que Dieu est bon d’avoir fait si tendres les mères !… Et elle ne cessait de dire : mon fils, comme si elle n’eût eu que lui, aussi Edmond lui a-t-il dit, en montrant ses frères : « Les voilà, vos fils, et il n’y en a pas un là qui ne vaille mieux que moi : et voilà votre digne fils, mon cher aîné. – Je vous aime tous, a dit la bonne femme, en suffoquant, mais… mon Edmond, j’ai été deux jours à croire que je ne t’aurais plus. » Et aussitôt deux fontaines de larmes sont sorties de ses yeux ; ce qui l’a soulagée : et Edmond et Pierre l’ont à eux deux remmenée par-dessous les bras, et ils l’ont assise auprès de notre bon père, qui s’est gravement levé, en voyant Edmond, et a dit : « Mes fils, mes filles, je suis bien aise, que vous voyiez ce cœur de mère, à celle fin que vous aimiez Dieu votre Père, comme elle vous aime… Bonsoir, Edmond. – Mon cher père ! » et il s’est mis à ses genoux quasi. Et notre père l’a embrassé, en lui disant : « Je ne t’aurais pas embrassé coupable. » Et Edmond s’est aussitôt retiré, en disant incliné : « Et je le suis, mon père. » À ce mot, notre père s’est assis, le front sévère, et n’a plus parlé qu’à mon mari, dans toutes les questions qu’il a faites. Ce qui a quasi glacé notre bonne mère. On a soupé, et on s’est allé coucher, sans qu’il ait redit une parole à Edmond, ni le lendemain non plus ; mais comme Edmond empirait, mon mari a parlé à son père, et ce bon père a reparlé à son fils, mais sans le tutoyer ; et il a dit à part à son aîné : « Pierre, c’est une pauvre femmelette qu’Edmond, et ça se croit homme ! Ça n’a pas de nerf pour résister au vice, et dès que quelque chose plaît à ça, ça se laisse aller : mon fils, ayons-en pitié ; car je m’étonne tant seulement qu’il ait eu la force d’être vrai à ses dépens, et je trouve en lui par-delà de ce que j’attendais. » Et il lui a reparlé depuis ce moment comme à l’ordinaire, lui gardant une bonne remontrance, pour quand il se portera mieux.

Voilà, très chère sœur, ce que j’avais à vous raconter. Je vais remettre ma lettre au regrattier, pour Mme Parangon, et si j’apprends dans quelque temps que cette bonne dame ne soit pas encore partie, je récrirai des choses plus nouvelles, que je lui ferai remettre avec celles-ci, pour qu’elle ait la bonté de n’en faire qu’un paquet. Et quant à ce qui est de la santé d’Edmond, je trouve qu’il se refait d’un jour à l’autre. J’ajoute, chère sœur, que ma situation est telle qu’elle doit être en mariage : priez Dieu pour moi ; je ne suis pas sans crainte, mais je suis soumise et résignée. Si une mère comme la vôtre est si tendre, qu’est donc Dieu, le meilleur des pères, à qui je remets ma vie !

5 novembre.

Je reprends aujourd’hui la plume, chère sœur, parce que j’apprends, que Mme Parangon va partir aussitôt le retour de mon frère. Il nous a quittés il y a trois jours, après environ quatre mois de séjour ici, qui ont été nécessaires pour rétablir sa santé ; et nous ne l’avons vu partir qu’avec bien du regret ! car il nous avait r’accoutumés à lui, ainsi que notre bon père lui-même, qui le voyant instruit, aimait à passer le temps à converser avec lui sur toutes choses nouvelles ; si bien qu’on voit à présent qu’il le trouve à redire, car il va et revient sans cesse, s’arrêtant, en faisant le tour de l’enclos, dans les endroits et sous les arbres, où lui et Edmond s’asseyaient, et on dit qu’on lui a vu les larmes aux yeux. Mais il faut, chère sœur, vous raconter le départ d’ici. Il y a huit jours qu’Edmond s’occupait à finir pour l’église de Perci-le-Sec un Saint-Paul, qui en est le patron, commencé depuis longtemps, quand un monsieur qui passait vint le demander à notre père. « Il est là, monsieur, qui travaille à la peinture d’un saint. » Et il l’y a conduit. Le monsieur a regardé le tableau, et il a dit : « Que fait monsieur ici ? C’est un meurtre qu’il s’ensevelisse dans un village. » Et notre bon père, qui aime à tous notre avantage, s’est aussitôt enflammé, et il a dit au monsieur : « Oh ! il n’y restera pas ! » et le monsieur s’en est allé, après avoir dîné à la maison, où il a beaucoup parlé des peintres, dont il nous a conté des histoires, que vous devez bien savoir, très chère sœur, étant à la source. Et depuis ce moment, notre père n’a fait que parler du départ d’Edmond dont il semblait s’éloigner auparavant ; et on voyait qu’Edmond n’en était pas fâché : ce qui a fait soupçonner à mon mari, que ce monsieur pourrait bien être venu de concert avec lui, ou tout au moins avec M. Gaudet ; ce qui serait assez fin d’une part, et marque d’amitié de l’autre : car enfin Edmond est à présent pour la ville, et la ville est pour lui. Tout s’est donc préparé pour son départ et notre bonne mère s’est mise à se dépêcher de lui mettre tout en bon ordre ; les jours n’étaient plus assez longs, et elle nous faisait toutes veiller bien tard, aussi Brigitte, un soir qu’elle avait bien envie de dormir, s’est-elle mise à lui dire, en son style que tu connais : « Mon Dieu, ma mère ! on dirait que vous avez hâte que mon frère Edmond s’en aille, que vous nous faites tant dépêcher ! » Et voilà que la pauvre bonne mère s’est arrêtée tout court. »T’as raison, mon enfant ! » Et les larmes lui sont coulées grosses des yeux. Mais elle s’est remise à l’ouvrage, en disant : « Mieux vaut se dépêcher, et le voir une heure de moins, qu’il ne lui faille quelque chose, quand il n’y sera plus, à ce pauvre enfant ! » Enfin, le triste jour est venu bien vite ; et le soir de la veille, vers la nuit, mon mari est entré, et a dit à notre, père : « Mon père, la carriole est prête ; vous plaît-il venir voir si rien n’y manque ? – Je m’en rapporte bien à toi, Pierre ; tu es mon fils attentif à tout, et je n’ai su encore du depuis que tu es mon aide, te trouver en défaut ; outre que tu as travaillé pour ton ami. – Oh ! oui ! mon père, vous l’avez dit : mon ami, autant que mon frère. – je le sais bien, mon Pierre, et il m’est bien doux de le dire, en ce moment, où va venir la séparation ! » Et notre bonne mère écoutait tremblante et pâle, comme si on lui eût appris une nouvelle inattendue : et il faut dire que tous nous étions de même. Et Edmond l’a vu, et il a été embrasser notre mère, puis moi, en me disant : « Chère sœur, je ne vais pas loin, ma mère le sait ; et j’espère revenir ici, à la belle journée que vous nous préparez. » Ce mot qu’il a dit là, a bien fait, car notre père a souri, et notre bonne mère m’a dit : « Il songe à tout, et m’y fait songer, ma chère fille ! que Dieu le bénisse ! » Et elle a paru un peu consolée, car elle a dit : « Nous avons plus reçu de biens de la main de Dieu, que nous ne méritons ; pourquoi n’en recevrions-nous pas les maux ? » Cependant notre père a été voir la charrette couverte, et y a mis la main, quoique tout fût bien arrangé, voulant avoir travaillé pour son fils ; et il parlait à son aîné ni plus ni moins que si c’eût été son camarade, lui disant toi, et se familiarisant, sans mot de fils, ni autre : mais à Edmond, il lui disait vous, et répétait avec complaisance le mot de mon fils, plus souvent que de coutume, et que le discours ne semblait le demander. Je prenais plaisir à voir tout cela, chère sœur ; car c’est un doux et agréable spectacle, que la bonne union d’une famille ! Et puis notre mère est venue aussi voir la charrette couverte, et ce qui était dedans pour asseoir son fils, et mon mari lui a dit : « N’y manque-t-il rien, ma mère ? – Oh ! non, mon fils, et ton pauvre frère sera bien en s’en allant. » Et cet en s’en allant-là, n’a pas été sans un sanglot. Et puis on est venu se mettre à table pour souper. Chacun était triste et gardait le silence, au point que mon mari, qui est ferme, comme tu sais, a laissé couler une larme, qu’Edmond a vue le premier, et il s’est jeté à son cou, sans rien dire ; et quand ils se sont quittés, tous deux étaient en eau : ce qui a tellement attendri notre bon père, que les larmes lui roulaient dans les yeux, et montrant ses deux fils à nous tous, d’un geste sans parole, sa noble et vénérable figure m’a paru celle d’un dieu, comme dit souvent Edmond, en parlant de lui. Et notre bonne mère regardait ainsi son digne mari, avec admiration, et comme si elle eût été non sa compagne de trente ans et plus, mais sa fille. Et pas un mot de parole, pendant tout ça ; nous n’avions que des bondissements de cœur, sans rien trouver à dire, qui pût exprimer nos pensées. Et voilà que Pierre, mon honorable mari, comme le plus ferme a parlé le premier : « Edmond, mon cher et aimé frère, que je vais cesser de voir, et non d’avoir présent, car je te porte là, comme uni avec toi de corps et d’âme, telle est la volonté de Dieu, que notre joie, notre bonheur et notre honneur soient en toi ; ainsi que la satisfaction, repos et tranquillité de vieillesse de nos chers père et mère ; gardes-en le dépôt, et le conserve ; et quand tu verras l’autre toi-même d’un autre sexe, image de notre bonne mère, comme tu la portes sur ton visage, de notre excellent et vénérable père, dis-le-lui, et songez tous deux, que vous êtes la partie de nous-même qui est à la ville, et que tout ce que vous y ferez de bien, nous le ferons, et que tout ce que vous y feriez de mal, nous le ferions aussi, et en porterions la honte et la peine : mais non, non ! aucun mal ne sortira de mon aimable frère, image de mon père ; ni de mon aimable sœur, image terrestre de ma mère, et ils seront à leur façon à la ville, ce que sont ici leurs vénérables et saints modèles. Amen. » Dès qu’il a eu dit Amen, tous, et moi aussi, nous sommes écriés Amen, amen ! et notre père s’est levé priant. Ensuite il a dit : « Mon fils Pierre, vous venez de bien et dignement parler, et je bénissais à l’instant Dieu de m’avoir donné un fils tel que vous : mes enfants, voilà votre second père, quand je ne serai plus ; et moi-même je le regarde comme l’image de Pierre R**, mon digne père, et je le respecte à cet égard, quoique mon fils. Edmond, mon ami, ainsi que l’est ton frère aîné, tu vas nous quitter ! que Dieu te bénisse, mon fils, et qu’il inspire à ton bon cœur de dignes sentiments, qui fassent ton bonheur en cette vie, par l’estime des honnêtes gens, et en l’autre, devant le Dieu de miséricorde. Amen. » Ensuite il l’a embrassé, en le serrant contre son sein paternel, et lui disant : « Porte ce paternel embrassement à Ursule quand tu la verras, et dis-lui, que l’éloignement d’un enfant, ne fait que rendre plus sensible le cœur d’un bon père : qu’il aime tous ses enfants, mais au double dans l’absence. » Et le bon vieillard n’a pu retenir ses larmes, et il a même sangloté, en disant : « Ces larmes sont amères ! » Puis il a pris lui-même Edmond, et l’a mis dans les bras de notre bonne mère, à qui il a dit : « Femme, voilà votre fils ; bénissez-le aussi. » Mais la bonne et excellente femme n’a répondu que par un long sanglot, qui nous a déchiré l’âme ; et ensuite elle a dit : « N’ai-je donc mis au monde mes chers enfants, que pour m’en séparer !… – Il le faut, ma femme. – Oui, mon mari ; mais excusez ma douleur ; c’est celle d’une mère qui quitte son fils, et qui a quitté sa fille. – Il nous en reste, ma femme, et de dignes. – Sans eux, mon cher mari, et sans vous, y serais-je encore ! » Et elle a baisé Edmond deux fois, en lui disant : « Cher fils, comme a dit ton père, l’absence te fera aimer au double des autres : dis bien à ta sœur, que sa pauvre mère, à chaque fois qu’elle voit ses chers enfants, les compte comme le bon pasteur son troupeau, et qu’elle dit, il me manque Ursule, et que c’est à chaque fois un coup de poignard dans son pauvre cœur. Oh ! oh ! je dirai, à présent tous les jours de ma vie : Il me manque Edmond ! Il me manque Ursule ! et je dévorerai mes larmes, pour ne point attrister ni le père ni mes autres enfants, que Dieu bénisse, car ils sont bons tous, tous, et l’aîné est la bénédiction du Seigneur sur nous ; c’est le fruit de la bénédiction, que l’honorable Pierre donna à son fils, votre père, mes chers enfants, la veille de notre mariage. » Et il a semblé que ces mots l’aient consolée : car la bonne et excellente femme s’est levée sereine, et elle a dit : « Allons, mes enfants, voyons si nous n’oublions rien pour votre frère, car demain matin, on sera trop pressé pour y songer. » je passe les petits détails, chère sœur. Et le lendemain, dès le matin, notre père, qui s’éveille toujours de bonne heure, s’est levé doucement, et il a été éveiller Edmond ; car mon mari était debout, et déjà prêt, et puis, sans que qui que ce soit que moi les ait entendus, ils sont sortis de la cour, les roues de la carriole roulant sur du fumier que mon mari avait répandu jusque dehors ; si bien qu’on ne l’a pas entendue : notre bon père a monté dedans, et je me suis trouvée à la porte du pressoir, où j’ai tendu les bras à Edmond ; qui s’est jeté à terre pour me venir serrer contre son cœur. »Ursule, lui ai-je crié, Ursule ! » C’est tout ce que j’ai dit ; car son père le rappelait. Et ils sont partis. Je ne me suis pas recouchée ; j’ai été à la porte de notre bonne mère, où j’ai attendu assise qu’elle s’éveillât. Ça n’a pas tardé d’une demi-heure ; je l’ai entendue se lever et parler. Aussitôt je suis entrée. »Déjà vous, ma fille ! en votre état ! il fallait reposer : je m’en vais l’éveiller. » Je la retenais embrassée : mais elle a été au lit d’Edmond, dans la petite chambre, et elle y a tâté. »Il est levé ! le lit est froid ! il y a longtemps ! – Ma bonne mère, ils sont… – Partis !… ah ! je ne verrai plus mon fils !… » Et elle est quasi tombée sans connaissance. Tous nos autres frères et sœurs, qui l’avaient entendue, sont venus, et, ils lui ont dit un mot de moi. La bonne chère femme ! elle s’est rassise tout de suite, et elle a tâché de rire, en m’embrassant. Je lui ai dit tout bas : « Il vaut mieux pleurer, si vous en avez envie. – Oh oui ! ma chère, chère bru ! » Et elle a pleuré ; et quand le jour a été grand, elle a été regarder partout, comme si elle l’y eût dû trouver. Enfin notre bon père est revenu, et elle a été à sa rencontre, en lui disant assez posément : « Sont-ils loin ? – Bien à Saint-Bris, ma femme, et votre fils aîné, à son retour, vous rendra compte de l’heureux voyage. ».

Ma chère et bien-aimée sœur, voilà tout ce qui s’est passé, et où vous n’avez pas été oubliée. Dieu vous bénisse, et priez pour moi, chère bonne amie.

Lettre 14. Mme Parangon, à Ursule.

[Elle montre son bon cœur et sa faiblesse.].

20 novembre.

Me voilà prête à partir, ma chère fille. Mon Dieu que d’obstacles, quand on veut aller où notre goût et la raison nous appellent ! J’ai cru que je ne pourrais les vaincre ! Mais enfin ils le sont. Il m’a fallu attendre ici le retour de ton frère, rester à sa portée, en cas qu’il eût besoin de moi ; il a fallu qu’il ménageât son retour à la ville, sans blesser vos vertueux parents : tout cela n’a pu se faire tout d’un coup. Mais le voilà de retour, et rien ne saurait plus m’arrêter ; tu me verras dans la quinzaine. Chère bonne amie ! quelle respectable famille que la vôtre ! quand je ne t’aurais pas aimée, ce que je viens de lire me ferait tout entreprendre pour toi : c’est une lettre de ta belle-sœur, ou plutôt, c’est un trésor de sensibilité, qu’elle t’envoie. J’en suis si touchée, que cela m’engage à te donner la suite du récit, je veux dire l’arrivée de ton frère auprès de moi : ne crois pas, ma chère fille, que je puisse l’égaler ! quelques vifs et sincères que soient mes sentiments, ils ne sont que de glace auprès de ceux qu’exprime si bien Fanchon Berthier dans son style naïf. Cependant, depuis le dernier malheur d’Edmond, les vues que j’ai pour lui, devant légitimer mon attachement, j’ose enfin m’y livrer… Mais je ne suis toujours qu’une étrangère, et qu’est-ce que la simple amitié, auprès de la belle nature, dans sa pureté, telle qu’elle existe chez vous ?

Ton frère ne m’avait pas écrit son arrivée : j’étais seule le 3 de ce mois vers les 10 heures du matin, M. Parangon étant à la campagne, lorsque j’ai entendu une carriole s’arrêter à la porte. J’ai envoyé Toinette voir ce que c’était. Elle est remontée aussitôt tout essoufflée : « Madame ! madame ! je crois que c’est M. Edmond ! » Je voulais la gronder de la manière effrayante dont elle m’annonçait une nouvelle agréable : mais j’ai senti que j’étais si troublée moi-même, qu’il y aurait eu de l’injustice. Je n’ai vu Edmond qu’assez pour le reconnaître, avant qu’il m’embrassât, car il est venu comme l’éclair ; il me pressait vivement contre son cœur, me nommant tantôt madame, tantôt sa chère cousine ; du reste, ne sachant ce qu’il disait. Je me laissais docilement embrasser ; je n’y songeais pas, et je t’assure que je n’ai rien à me reprocher. Enfin, j’y ai songé, assez pour lui parler. Le bon aîné est entré alors : oh ! celui-là, je n’ai pas attendu qu’il vînt à moi ; j’ai été à lui, et c’est moi, je crois, qui l’ai embrassé, ou qui le lui ai rendu, n’importe, ç’a été de tout mon cœur : mais je l’aurais embrassé dix fois, si j’avais eu lu ce qu’on t’écrit. » J’ai voulu descendre ici, m’a dit Edmond : ce doit être ma première visite ; l’univers ne renferme que vous, mes parents, et ce qui est à nous à Paris. » Pierre m’a ensuite remis la lettre pour toi, toute ouverte ; ce qui m’a flattée : mais j’étais trop occupée en ce moment pour la lire. J’ai dit à Pierre : « Mettez votre voiture sous la remise, et ôtez le cheval ; je vous garde ici tous deux jusqu’au soir, que vous irez ensemble chez Edmond, ou que vous resterez ici, à votre choix. – Il faut que je m’en retourne, a dit Pierre ; mon frère le sait. – En ce cas, menez reposer votre cheval, et je vais faire hâter le dîner. » Il y est allé, après un petit rafraîchissement versé de ma main. »Ma chère cousine ! a dit Edmond, je vous revois donc enfin, et je vous revois telle que je vins ici pour la première fois, avec la robe de l’innocence et de la candeur ! – Laissez-moi lire cette lettre, lui ai-je dit ; car on le veut, je le vois bien, et je suis pressée de savoir ce qu’on y dit à mon Ursule : l’avez-vous lue ? – Non, ni son mari non plus ; nous avons parlé tout le long du chemin, sans qu’il en ait été question… Ma chère cousine, je renais, en me retrouvant auprès de vous… Mais lisez ; il me suffit de voir que vous êtes là, je ne vous interromprai plus, je ne veux que tenir cette main : cela doit être permis au bout de quatre mois, sans tirer à conséquence, je vous en assure ! » je la lui ai laissée, et j’ai lu. En vérité, je me suis tout à fait oubliée durant cette lecture : car Edmond a baisé ma main, sans que j’y songeasse ; j’étais si touchée, que mes larmes coulaient. J’en étais à la dernière ligne, quand Pierre est rentré, le domestique ayant voulu se charger du surplus des soins que demandait son cheval. Je n’étais plus à moi : je me suis levée vivement, et j’ai été prendre votre aîné par la main, en lui disant : « Digne et respectable frère, asseyez-vous là, tout près de moi, et regardez aussi Colette C** comme une sœur ; car j’aime tendrement Ursule, et j’en suis aimée ; que je la remplace en ce moment à vos yeux ; prenez-moi pour elle. » Il m’a répondu des choses très agréables ; car il a de l’esprit : ensuite regardant son frère, il lui a dit : « je reconnais là ton bon cœur. – Edmond vous chérit, et ne parle de vous qu’avec les sentiments que vous méritez ; mais vous devez en ce moment votre admiration à une autre personne. – Qui donc cette bonne créature, Madame, que je l’en remercie ? – Votre femme ; c’est une digne épouse ! tenez, lisez cela vous deux, pendant que je vais donner un coup d’œil au dîner, et faire un peu la ménagère. » Ils ont lu sans doute ; et à mon retour, je les ai trouvés enlacés l’un avec l’autre, la larme à l’œil. »Voilà comme j’aime à voir des frères, leur ai-je dit, et je veux à mon tour faire un récit à Ursule, en lui annonçant mon arrivée ; j’y joindrai cette lettre ; car il faut que ma tante Canon la voie. Allons, bons frères, venez m’honorer à table de votre compagnie. » Nous avons dîné assez vite, ensuite les deux frères se sont dit adieu : mais le pauvre Pierre ne pouvait quitter Edmond ; et il m’a dit à deux fois : « Oh ! madame ! il n’a que vous, pour soutien ; car je ne compte plus sur personne : et vos si grandes bontés, il est vrai, sont au-dessus de tout ! mais s’il les oubliait (ça ne se peut pas), ou s’il en mésusait, Dieu le punirait, et mon frère serait perdu !… Adieu, très honorée dame ! adieu, mon frère : car en arrivant tard, je donnerais de l’inquiétude chez nous : je vous quitte, et permettez que je le dise, madame, avec une égale peine tous deux ; car je ne sais où vous prenez ce qui vous fait tant aimer, mais ça est en vous, et je le sens ; comment Edmond ne le sentirait-il pas ! » Il s’est arraché des bras de son frère, en achevant ces mots, et il a monté dans la voiture, que le domestique tenait prête. Je te l’avoue, ma chère fille, je regardais s’éloigner un si digne homme, avec autant d’intérêt que s’il eût été mon frère, et deux larmes sont venues sur mes paupières. Pour Edmond, il le considérait immobile, et il n’est revenu à lui-même, que lorsque la voiture n’a plus été en vue.

Nous avons ensuite causé familièrement : Edmond m’a d’abord parlé de toi : ça été son premier mot ; il est vrai qu’il a joint le nom de ma sœur au tien : mais je ne te rendrai cette conversation que de bouche. Adieu, chère amie. Je voudrais bien être à Paris ! c’est mon refuge. Adieu.

Pour Mlle Fanchette.

Chère petite amie,

Je suis sur le point de partir, pour me rejoindre à toi et à ta bonne amie Ursule ; et surtout pour remercier ma chère tante des soins qu’elle vous donne à toutes deux : contente-la bien, afin qu’elle ne se repente pas de sa complaisance pour nous. Quant à moi, en mon particulier, chère petite, je ne songe qu’à ton bonheur, et j’espère que si Dieu me trouve digne de le faire, je le ferai. Si tu savais, chère petite amie, combien je me trouve heureuse de t’avoir ! oui, ma chère fille, tu es une seconde moi-même, et la moitié de ma vie ; ton bonheur et le mien ne sont qu’un : mais je tâcherai toujours que mon malheur, si j’en ai, n’ait rien de commun avec toi. Que j’aurais de plaisir à te caresser, quand nous serons ensemble ! à te dire, et à te prouver que je t’aime ! Non, tu n’en as pas d’idée. Ce n’est pas qu’avec cette tendresse, tu doives compter que je te passe tes petits défauts, qui, je crois, sont bien loin à présent ; mais je veux dire, s’ils se remontraient ; car je te désire presque parfaite, et ce que la nature n’a pu faire en moi, unie à la bonne éducation, tâcher de le faire en toi.

J’ai vu notre bon papa ces jours-ci, et je lui ai bien parlé de toi. Voici ses propres paroles : « Ma fille, je m’en rapporte tout à fait à vous pour votre sœur, et surtout j’approuve fort le parti que vous avez pris de l’envoyer à Paris, sous la conduite de la respectable Mme Canon, que j’ai toujours honorée, quoique nous ayons eu ensemble quelque refroidissement autrefois : j’aime aussi que vous lui ayez donné pour compagne la jeune R** ; c’est un ange de douceur que cette fille ; il n’y a qu’une voix en sa faveur dans tout le pays, pour la prôner comme le plus excellent sujet de son sexe. C’est aussi mon sentiment ; car je l’ai vue plusieurs fois à S** chez son père, digne homme, et mon ami : ces enfants-là ont reçu de bons principes, et Fanchette ne peut que profiter avec une d’entre eux. Quant à tout le reste, elle est jeune, et il y a apparence qu’elle n’aura que vous, quand il faudra l’établir : soyez donc sa mère, plus que sa sœur ; je vous en donne l’autorité. » je ne saurais te dire, chère petite, combien ce discours m’a fait de plaisir, et surtout de ce que Papa me laisse maîtresse de ton établissement, quand le temps en sera venu. Je baise tes jolies joues de lis, et ta petite bouche de rose ; mais comme je suis encore absente, j’en charge Ursule.

TA BONNE AMIE SOEUR.

Lettre 15. Gaudet, à Edmond.

[Il lui écrit qu’il l’a secondé ; il lui annonce la naissance de la petite Laure, et lui parle mondainement d’Ursule.].

Paris, 10 novembre.

Quinze jours de bouderie ; c’est tout ce que je puis, mon cher ! encore y en a-t-il douze que je délibère, s’il est plus avantageux que je te boude, que de te marquer mon affection : ce dernier parti l’emporte, Edmond, parce que je suis un véritable ami. Aussi ai-je résolu de te mettre à ton aise. Aime-moi, haïs-moi, je ne t’en serai pas moins attaché : et pourvu que je te serve, qu’importe ? T’aimé-je donc pour moi ? Il n’y aurait pas à gagner, et la recette d’Épicure ne me produirait que des chardons… Encore te demandé-je pardon de ce mot de reproche. En dise ce pauvre Helvétius tout ce qu’il voudra, je brûlerai son livre, s’il me tombe entre les mains, pour cela seul, qu’il ne croit pas à l’amitié désintéressée : que m’importe qu’il ait raison pour tout le monde ? Il a tort pour moi ; car je la sens au fond de mon cœur. Me dira-t-il qu’elle n’y est pas ? Qu’il l’ose ; je lui dirai, moi, qu’il en a menti… Mais trêve de préambule et de justification ; ce n’est pas le but de ma lettre, et j’ai bien autre chose à te dire.

Tu es père. Je te vois d’ici, car tu as un excellent cœur ! tu baises ma lettre, et tu bénis Gaudet : père d’une fille charmante, qui ressemblera un peu à sa mère, un peu a toi, un peu à la gentille Ursule, un peu, je crois, à Minerve Parangon ; c’est dire, qu’elle aura tous les charmes et toutes les grâces : en effet, jamais je n’en vis tant à une petite créature à peine ébauchée. Laure se porte bien ; et surtout elle est très satisfaite d’être débarrassée d’un incommode fardeau. Je l’ai un peu formée ; elle se propose de jouir dans la capitale de toute sa liberté : mais j’aurai soin qu’elle n’en abuse pas ; et ce n’est pas son dessein. Quant à l’enfant, je respecterai ta propriété, en me conformant à tes ordres, pour tout ce qui la concerne ; mais sans te laisser aucun des soins, aucune des peines qui sont les dépendances de la paternité.

Je reviens à la mère : je n’ai jamais vu de fille si aimable ; c’est un bijou ; elle va être plus charmante que jamais, j’en suis sûr. Quel est le but de cet éloge ? De t’y faire penser ? Non, en vérité ! Garde ta liberté, c’est mon avis ; quant à Laure, je m’en charge : j’aurai un soin égal de ses mœurs et de son bonheur, et s’il lui faut un jour un mari, je lui en trouverai un ; mais pas mon ami. De tous les partis possibles, Laure serait le pire pour toi, à présent. Mais c’en est assez là-dessus. Je t’embrasse. Toujours ton ami,

GAUDET.

À propos, un petit alinéa d’Ursule.

Je l’ai vue, cette fille charmante : ah ! mon cher, que je te félicite ! si cette fille-là était répandue dans un certain monde, il y aurait pour faire sa fortune et la tienne ; honnêtement, car c’est ainsi que je l’entends : elle est assez belle ou assez jolie, je ne sais lequel, pour faire une passion sérieuse, et tourner la tête d’un duc, tout comme celle d’un homme du commun. Il est singulier, comme votre sang est beau ! tout ce qui vous touche participe d’un certain charme, dont on ne peut se défendre ; je t’avouerai que toi-même tu m’avais séduit d’abord par ta figure : Formosum pastor Coridon ardebat Alexin : je me dis quelquefois, que Vénus était de votre famille ; que si nous vivions du temps de la guerre de Troie, ou du bon aveugle Homère, je tenterais de le prêcher, et que ce serait l’objet de mes missions. Cette fille-là ne doit jamais être la femme d’un homme du commun, entends-tu, Edmond ? et s’il faut l’y servir, je l’y servirai : je connais de par le monde un certain héritier d’une grande famille … Mais il n’est pas encore temps de m’ouvrir, même avec toi.

Avec Ursule, j’ai vu la sœur de la déesse Parangon : cela sera charmant ; un peu plus colorié que sa sœur, mais moins touchante, en étant peut-être plus belle. C’est un joli couple de grâces, que Fanchette et ta sœur ! la belle Parangon viendra sans doute faire la troisième ; et il faut avouer que Mme Canon, qui couvera tout cela des yeux, ne ressemblera pas mal au dragon du jardin des Hespérides : mais celui-là ne gardait que des pommes d’or, bien au-dessous de celles qui seront ici !

J’adresse cette lettre chez Mme Parangon, où je te crois à présent. Ne me fais pas de réponse, et pour cause. Adieu, cher ami.

[Cette lettre tomba entre les mains de Mme Parangon, qui l’ouvrit trompée par la forme de l’adresse : mais ses yeux s’étant portés sur l’article du mariage proposé pour Ursule, elle le lut, et tout en reconnaissant que la lettre n’était pas pour elle, elle fut charmée qu’Edmond ne la vît pas en entier : elle en enleva les deux dernières pages, qui ne tenaient pas au reste, et il ne vit plus que ce qui regardait Laure ; encore lorsqu’il l’eut parcourue, tâcha-t-elle de s’en emparer : c’est ce que dit une note à demi effacée, que je trouve au bas, et lorsqu’elle fut à Paris, elle la remit à Mme Canon, qui nous l’a conservée. On peut lire dans le PAYSAN, LXIVème lettre, l’arrivée de Gaudet à Au**, et son entrevue avec Edmond.].

Lettre 16. Edmond, à ses père et mère.

[Son cœur conserve encore les apparences de son innocence première.].

25 décembre.

Mon très honoré père, et ma très chère mère,

Agréez les vœux et les hommages d’un fils respectueux, pour le commencement de la prochaine année. J’ai heureusement pour vous la souhaiter de bonnes nouvelles à vous apprendre de la très chère sœur Ursule, auprès de laquelle est actuellement ma cousine, ou plutôt notre seconde mère, à ma sœur et à moi. J’étais trop méchant sans doute l’an passé, pour mériter que le ciel bénît mes prières pour vous : mais il m’a châtié dans sa justice, en me punissant par où je vous avais désobéi. Puisse cette nouvelle année vous être plus agréable ! au moins il n’y a plus rien de caché dans le fond de mon cœur, si ce n’est un trésor inépuisable de tendresse pour vous, mon cher père et ma très chère mère.

Vous verrez par la copie de la lettre ci-incluse, que Mme Parangon m’a fait l’honneur de m’écrire, les bonnes nouvelles que j’ai reçues de Paris. Est-il possible, cher père et chère mère, que je m’acquitte jamais de la reconnaissance que je dois à cette femme, digne d’un trône, par son penchant à bien faire, autant que par sa beauté ? Non, cela n’est pas possible, et tout ce que je pourrai, c’est de mettre ses bontés sur la même ligne que les vôtres : car elle m’oblige d’autant plus, que ce n’est pas tant dans ma personne, que dans celle d’Ursule, l’image de ma bonne mère ; ce qui me lie bien plus que si tout se faisait pour moi. Cependant, combien ne fait-elle pas pour moi-même ?… Aussi, loin de désirer de m’acquitter, je veux au contraire lui toujours devoir, afin que ma reconnaissance soit pour moi un plaisir continuel, qui dure autant que ma vie, car il est des personnes dont nous aimons à être les obligés, parce que nous savons qu’elles ont trouvé tant de plaisir à nous faire du bien, que nous leur en sommes plus chers : tels vous êtes, cher père et chère mère, à l’égard de vos enfants, et telle est Mme Parangon, pour ma sœur et pour moi.

J’apprends que le cher frère aîné va bientôt vous faire renaître dans la postérité du plus vertueux de vos enfants : permettez que je vous félicite, et que je répande mon cœur devant vous, dans une circonstance aussi heureuse. Que vous aurez de plaisir, et que je m’en promets à voir votre satisfaction ! Voilà le plus beau bouquet dont vos enfants puissent vous orner, et il était juste que ce fût de votre aîné que vous le reçussiez ; puisqu’il a toutes vos vertus, et que nous le regardons comme votre lieutenant à notre égard. J’ose, dans cette lettre, qui vous est adressée, lui faire mes félicitations, et je le prie d’être persuadé que ma joie ne cédera qu’à la sienne, et à celle de la chère sœur, son épouse. C’est elle qui sera contente dans quelques jours ! sensible comme elle est, chérissant son mari, vous respectant, comme elle le fait, jamais on n’aura vu de mère plus tendre, pas même la mienne, qui l’est infiniment. En attendant le bonheur de vous voir, cher père et chère mère, ainsi que mes frères et sœurs, je les embrasse tous, et je fais mille souhaits pour leur bonheur.

Je suis et serai toute ma vie, avec le plus profond respect et la plus vive tendresse, etc.

Lettre 17. Ursule, à Fanchon.

[Ma sœur copie un papier secret de Mme Parangon, et montre qu’elle commence à n’être pas aussi bonne et naïve qu’on la croyait : ce qu’on voit par les confidences qu’elle fait à ma femme.].

26 décembre.

Elle est ici, chère sœur : je la vois, mais elle ne me voit pas ; car je t’écris en cachette d’elle, et de tout le monde : j’ai fait en sorte d’occuper Fanchette, et je suis seule. Cette lettre-ci est bien importante, et pour Edmond et pour moi ! je commence par lui. Il est trop heureux ; car je sais qu’il aime bien Mme Parangon : or il en est aimé pour le moins autant, et c’est parce qu’elle l’aime trop, qu’elle l’a fui ; c’est son expression. Mais elle ne me l’a pas dit : je l’ai vu par un brouillon de lettre qu’elle a déchiré et jeté dans la cheminée. Pour toute autre chose, je n’aurais pas été curieuse : mais un morceau où j’ai vu le nom d’Edmond et le mien m’a donné de la curiosité ; j’ai ramassé le papier, je l’ai lu et je l’ai copié, très heureusement ! car un instant après, elle est venue elle-même le brûler ; voici ce que c’est :

« INFORTUNÉE ! je cherche partout, non le bonheur, mais le repos ; et le repos me fuit ! À Au**, je disais, le repos m’attend à Paris, dans les bras de ma chère Ursule : à Paris, je regrette le temps où je voyais Edmond tous les jours, à toutes les heures ! Qui me rendra l’innocence ? Tout ce qui m’environne a le cœur pur : moi, moi seule, je nourris un feu coupable, qui me consume, qui me dévore… Pardon, ma chère Ursule ! je ne suis pas une Safo…, ou si je la suis, c’est Faon, et non Lesbie qui cause mes soupirs… Où m’égaré-je quelquefois ? Infortunée où m’égaré-je ?… Hélas ! je veux tromper la nature et l’amour ; je veux que du moins mon corps soit chaste, puisque mon cœur ne l’est plus… Je l’ai fui ; j’ai fui le cher ennemi de mon repos, de mon innocence ; lui seul m’a fait fuir ; et je le porte dans mon cœur, cet ennemi que je fuis ! Pourquoi le fuir !… Pourquoi, infortunée ! pour que tu sois la seule coupable, et qu’il ne devienne pas ton complice… Quelquefois, je me surprends à être jalouse de ma sœur, je m’efforce à le destiner pour elle, et peut-être serais-je aujourd’hui au désespoir qu’il fût son mari ! Que n’ai-je pas souffert, quand arriva l’aventure de Laure !… Mais elle était sans intérêt pour moi, quand elle éclata ; il était le mari d’une autre ; que m’importait sa constance pour elle ?… Oui, j’ai senti une sorte de joie coupable… Mais, grand Dieu, que n’avais-je pas souffert, quand j’avais appris son mariage avec Manon ! Et si je n’eusse pas vu, qu’au fond, c’était encore moi qui étais la souveraine de ses pensées, aurais-je pu y survivre ?… Je me suis vaincue ; j’ai feint d’aimer Manon… Que dis-je ? ne l’ai-je donc pas aimée ?… Non, non, je ne l’ai pas aimée, non ! je le sens, à ce que me fait éprouver Fanchette : mon cœur l’a repoussée, quand, à mes pressantes sollicitations, elle m’a dit, qu’elle aimerait bien son petit mari. Eh ! pourquoi lui en parler ? Pourquoi mettre sitôt dans son cœur des idées… Je me la sacrifie !… Non, non, je surmonterai ma faiblesse ; elle aura Edmond ; elle l’aura : je ne veux plus le voir ; je me le promets, mon Dieu, devant vous, punissez-moi, si je lui parle, si je lui écris : je tâcherai de le bannir de ma pensée… Il est des rencontres fatales !… Il vient chez mon père, jeune encore : hélas, j’avais son âge ! il apportait une lettre : sa naïveté, son innocence, m’intéressèrent dès ce moment, je sentis qu’il était aimable ; ma pensée s’occupa de lui ; je ne séparai pas, devenue plus grande, l’idée de l’amour de celle d’Edmond… On me maria : je crus que ce devait être un Edmond pour moi, qu’un mari ; je me livrai tête baissée, comme la victime conduite à l’autel… Ah ! quelle différence !… Pour mon malheur, je passais un jour sur un grand chemin ; je le revois conduisant au lavoir les brebis de son père : comme mon cœur fût touché de ses grâces naïves en me saluant ; de son empressement à raccommoder la sangle de mon cheval !… (Mais j’étais mariée alors !) Mon cœur fût touché d’une sorte de compassion : tant de charmes et de grâces seront-ils perdus ? c’est le fils de l’ami de mon père ; il faut le prendre chez nous ; il faut lui donner un état plus doux… Je fis parler à ses parents ; je l’obtins pour le temps où finissent les travaux de la campagne… Dieu me punit dès le premier pas : j’étais absente quand on me l’envoya ; sa beauté, son innocence, sa noble sécurité, tentèrent des âmes vicieuses, et on voulut le tromper ! On s’était hâté de le faire venir, pour le tromper !… Moi, qui espérais le recevoir, lui adoucir les commencements d’un séjour étranger ; l’instruire, le former, m’en faire aimer comme bienfaitrice, je l’exposai, à tout ce qu’ont de dur et d’amer les façons des gens des villes, à l’égard d’un jeune campagnard qui vaut mieux qu’eux !… Que n’a-t-il pas souffert !… Cher Edmond !… va, je t’en dédommagerai : ma sœur sera ton épouse ; la tienne sera ma compagne, mon amie à jamais ; je ferai tout pour elle ; et surtout elle aura un mari qu’elle aimera… Cette chère Ursule !… Elle est aimée déjà, elle est adorée ; les vicieux la désirent ; les vertueux l’adorent ! mais elle les ignore tous ! Le frère et la sœur sont également aimables… Au fond, mes sentiments pour Edmond sont peut-être un bonheur : que d’hommages intéressés ne m’offre-t-on pas ! que d’hommes adroits m’eussent peut-être entraînée dans des chutes honteuses ! Edmond m’a soutenue ; il m’a fait dédaigner tous les hommes ; ils ne sont que des monstres, comparés à lui, et je suis sans mérite dans ma vertu à leur égard ; je la lui dois. (…) ne l’a-t-il pas inutilement attaquée ? (…), plus poli, plus aimable, ayant toutes les grâces qu’on acquiert à la capitale, a-t-il pu vaincre mon indifférence ? que d’amour, cependant ? Mais Edmond était au fond de mon cœur, le gardien de ma vertu. Oui, je lui dois de la reconnaissance. Ah ! que j’aurais de plaisir à lui montrer toute celle qu’il m’inspire, si… Ô malheureuse ! quel souhait allais-tu former ! Edmond n’en est pas le complice ; non jamais son cœur ne fût souillé par ce vœu coupable !… Mais Gaudet ne peut-il pas le corrompre ? je l’ai craint ; d’où vient est-ce que je ne le crains plus ? D’où vient ne suis-je pas fâchée qu’il voie cet homme dangereux ! Sondons mon cœur… Bon Dieu ! si c’était, parce que je voudrais qu’Edmond fût moins vertueux, moins timide !… Je ne sais ce que j’entrevois au fond de mon âme ; mais si c’était là mes vrais sentiments, je m’abhorrais moi-même ! Non, non, ce ne saurait être là mon secret désir : au contraire, je suis rassurée par les principes d’Edmond ; un jeune homme élevé par des parents comme les siens, imbu de leurs maximes, ne peut s’oublier… Eh ! pourtant, il s’oublia, quand Laure… Ah ! la cruelle idée ! et la cruelle anxiété, que celle où je me trouve ! Mais qu’importe le passé ! Tâchons qu’il nous reste ; qu’il soit à nous, à ma sœur et à moi… Mais, aucun objet ne fera-t-il d’impression sur son cœur, en mon absence ? Il est seul, à présent ; il est jeune, aimable, il a les passions vives, je m’en suis aperçue plus d’une fois !… Je dois me rassurer : il n’a pas recherché cette petite Edmée ; il l’eût trouvée, s’il l’avait bien voulu : les coquettes ne sont pas dangereuses pour lui… tout doit me rassurer. Cependant, il ne faut pas que mon séjour ici soit trop long : que sais-je ?… Hélas ! je n’ai pas de confidente ; je n’en saurais avoir pour mes sentiments ; je les cache à tout l’univers, et je voudrais me les cacher à moi-même… Cruelle situation, qui fait trouver du plaisir à écrire, lors même qu’on sait que c’est en vain !… ».

Voilà bien ses vrais sentiments ; et j’en suis très aise ; car j’aime mieux devoir son amitié à Edmond, qu’à toute autre cause : je serais d’ailleurs charmée que Mlle Fanchette fût un jour notre sœur ; je t’avouerai que je l’aimerais mieux que la défunte, et parce que c’est la sœur de Mme Parangon, et parce qu’il y avait dans l’autre quelque chose qui répugnait à la délicatesse. Ici au contraire, c’est tout honneur et profit ; car Fanchette sera riche : enfin, puisque Edmond ne peut pas être le mari de la chère Mme Parangon, il faut qu’il soit son frère. En mon particulier, je ne l’oublie pas auprès de la petite Fanchette ; je lui peins tout le monde en laid hors Edmond ; et comme sa sœur me seconde, elle me croit autant que je puis désirer d’être crue. Ainsi, ma chère sœur, tu vois que cet attachement pour notre cher frère, dans une femme aussi vertueuse que Mme Parangon, n’aura aucune mauvaise suite, et qu’au contraire, il en aura de très bonnes pour lui et pour moi ; ce qui, vu le bien que vous nous voulez tous, doit vous faire le plus grand plaisir ; et ce n’est qu’à cette intention que je te le marque. L’écrit copié n’est aussi que pour te donner de bonnes preuves de ce que je dis, et te montrer l’extrême confiance que j’ai en ta discrétion ; te priant, après l’avoir lu, de me le renvoyer, pour que je le garde précieusement.

À présent, il faut parler de moi. Je t’avouerai que je suis un peu curieuse ; c’est ce qui fait que je sais bien des petites choses qu’on ne se doute pas que je sache. Telle est par exemple la recherche de M. H…, le conseiller : j’entendais hier Mme Parangon qui parlait de lui à sa tante, et qui lui disait qu’elle avait refusé un très joli présent qu’il voulait m’envoyer ; et qu’il m’avait écrit une lettre, qu’elle avait d’abord acceptée, mais que tout considéré, il ne fallait pas que je visse ; parce qu’on ne savait pas ce qui pouvait arriver ; qu’un homme de cette condition-là, pouvait se retirer, ce qui donnait toujours des chagrins à une fille, et qu’elle voudrait pouvoir me les éviter tous. Mme Canon l’a bien louée de sa prudence ! Et moi, tout bas, je l’ai remerciée de ses excellents sentiments à mon égard ; ils marquent tant d’amitié, que j’en étais attendrie. Mme Canon a demandé à voir la lettre, et elle a cherché ses lunettes pour la lire : mais ne les trouvant pas assez vite, elle a prié sa nièce de la lire elle-même. Et voici ce que j’en ai retenu.

Lettre du Conseiller, à Ursule.

Mademoiselle,

Quoique je sois un inconnu pour vous, je viens d’obtenir de Mme Parangon la permission de vous écrire deux mots : cette respectable dame, à qui vous êtes si chère, connaît mes sentiments, et elle s’est chargée d’être mon interprète auprès de vous : si donc j’écris, c’est pour vous rendre mon hommage en personne, et vous exprimer d’une manière exempte de tout soupçon d’adulation, l’estime et le respect que vous m’avez inspirés. L’une et l’autre sont l’effet d’une impression durable, et telle que vous devez la faire sur tous ceux qui ont le bonheur de vous approcher, puisque l’absence n’a contribué qu’à la creuser davantage. C’est à l’honneur de vous obtenir pour compagne de mon sort que j’aspire.

Je vous avouerai, mademoiselle, qu’avant de m’abandonner sans réserve à mes sentiments, je me suis informé de votre famille, et que je n’y ai trouvé que des choses honorables, sous tous les points de vue possibles, soit par les ancêtres, soit par les mœurs et la bonté de vos auteurs les plus proches, comme M. votre père et Mme votre mère : c’est d’après ces informations, que j’ai suivi, avec un plaisir au-dessus des termes que je pourrais employer, le penchant que vous m’inspiriez, et que je me propose de m’honorer de votre parenté, au moins autant que de la mienne. Voilà, je crois, mademoiselle, ce qu’un honnête homme, tel que je fais profession de l’être, doit écrire à une jeune personne qu’il recherche. Aussi ne m’en permettrai-je pas davantage ; me contentant d’ajouter, que je suis et serai toute ma vie, avec un dévouement parfait, mademoiselle,

Votre très humble, très obéissant serviteur, et tendre adorateur,

H**, conseiller.

Il me semble, ma chère sœur, que cette lettre est très bien, et qu’on ne peut écrire plus honnêtement : je l’en estime fort, et si mon bonheur veut que j’aie un aussi honnête mari, ma joie la plus vive viendra de celle qu’en ressentiront nos chers père et mère, de celle que vous en aurez tous, ma chère, surtout toi, avec qui mon inclination m’a toujours unie. Il me semble que notre digne père serait bien content, lorsqu’il nous verrait à S**, honorés par tous ces gens de justice de V*** et des environs, qui nous regardent du haut de leur grandeur, et qui se trouveraient alors bien au-dessous de nous ! je t’avouerai, ma bonne amie, que cela me tente plus que le mariage, quoique le conseiller soit bel homme à mes yeux, et je crois aux yeux de tous ceux qui le voient. À présent que je t’ai dit tous mes petits secrets les plus importants, je puis bien t’en dire d’autres, qui ne m’intéressent pas autant, à beaucoup près.

Toutes les fois que je sors, pour peu que je reste en arrière, on me glisse des billets, surtout de la part d’un certain marquis, ou se disant tel, qui m’a déjà parlé. Je m’embarrasse assez peu de pareils messages ; et cependant j’en suis flattée, parce que cela me rassure au sujet de M. le conseiller ; je me dis, que n’étant pas le seul, il faut qu’il y ait quelque raison pour qu’on me trouve aimable. Sans prendre de vanité, ce qui serait bien sot à moi ! je trouve du plaisir à tous les compliments que je reçois, de bouche, ou par écrit. Je sens pourtant qu’il ne faut pas avoir l’air de lire les billets ; et voici comme je m’y suis prise. J’ai gardé le premier qu’on m’a glissé, comme si je ne m’en étais pas aperçue, et j’ai eu bien soin de le mettre dans ma poche. Une autre fois quand nous sommes sorties, j’ai été attentive si on m’en donnerait un nouveau : ça n’a pas manqué ; et moi je vous ai tiré le premier billet, que je tenais exprès entre mes doigts, et je vous l’ai déchiré en mille pièces : par ce moyen, je satisfais ma curiosité, en lisant toutes les sornettes qu’on m’écrit, sans porter aucune atteinte à ma réputation. Je vais te copier quelques-uns de ces poulets, chère petite sœur, pour te donner une idée de ce qui se passe ici, et de la manière dont on y déclare ses sentiments aux filles sans les connaître ; si j’osais m’informer, je serais plus instruite : mais il me semble qu’on en agit avec toutes les filles comme avec moi. Le premier qui m’ait écrit, est celui qui m’a parlé : c’est quelqu’un d’importance, et son air de distinction me le faisait respecter, mais je ris à présent de mon respect ; voici de son style :

Premier billet doux.

Je ne sais, ma belle demoiselle, avec qui vous êtes ; si c’est votre mère, votre tante, votre gouvernante, etc. ; mais elle est inabordable : ou vous êtes à quelqu’un de puissant, comme un ministre, qui vous entretient en secret, ou à quelqu’un de riche, qui ne laisse rien à désirer à votre maman : dans ce dernier cas, je l’emporterai à coup sûr ; je suis distingué autant qu’un particulier peut l’être : honorez-moi d’une réponse, que vous laisserez tomber, lorsque je vous ferai remettre un second billet ; je serai exact à me conformer à vos intentions, quelque hautes qu’elles soient. Si pourtant vous étiez encore neuve, j’avouerai que vous êtes un trésor, que toute la fortune de votre serviteur ne pourrait payer.

Le M. de***.

P.-S. – Mon nom sera signé, dès que je connaîtrai vos intentions.

Tu vois que c’est un riche parti ! Mais je préférerais le conseiller, à cause du plaisir que cela ferait chez nous. Mme Canon est en effet rebutante, et je crois qu’un ministre d’État viendrait pour nous entretenir un moment, qu’elle ne le permettrait pas. Il croit que nous appartenons à quelqu’un de riche : effectivement, nous sommes très bien mises, surtout depuis que Mme Parangon est ici.

Deuxième billet doux.

On m’a fait entendre que vous ne receviez que des gens d’Église, et que l’on voit souvent un moine aux environs de votre demeure, quelquefois en habit de son ordre, et quelquefois mis en cavalier : à moins que l’habit de moine ne soit un déguisement ? J’espère que votre réponse à mon premier billet me donnera quelques lumières ; mais si je ne pouvais avoir cet avantage, répondez du moins à celui-ci : les diamants, les bijoux, un ameublement superbe, un carrosse du dernier goût, tout cela est prêt ; un mot, et une bourse de mille louis va précéder.

Pour le coup, je commence à douter que cela soit sincère ! car, en vérité, il faudrait y regarder à deux fois ! Mais on ne jette pas ainsi l’argent par les fenêtres !…

En tout cas, je voudrais avoir ici Christine : elle est charmante ; elle aurait quelqu’un des partis dont il n’est pas possible que je m’accommode : celui-ci est un jeune seigneur, assez agréable, quoiqu’un peu voûté. Un pareil mariage donnerait du relief à notre famille, qui fût autrefois plus relevée qu’elle n’est. Mais voici le.

Troisième billet doux.

Quoi ! vous avez déchiré ma lettre ! sans la lire ! ma foi c’est m’ôter tout espoir, puisque c’est me fermer la bouche, et me condamner sans m’entendre : si celui-ci a le même sort, j’aurai recours à d’autres moyens, que je ne vous explique pas, et qui peut-être seront plus efficaces. Je n’en suis pas avec un attachement moins sincère,

Votre tout dévoué, etc.

J’ai encore déchiré le second, en recevant ce troisième billet, et ayant jeté un coup d’œil dans un beau carrosse, qui nous barrait le passage, j’y ai vu le jeune seigneur voûté, qui se mordait les doigts. Je savais que c’était lui : je me suis approchée sans affectation, et je l’ai entendu me dire : « Vous mettez au désespoir l’amant le plus tendre ! Ne pourrai-je vous intéresser ? Ah ! daignez me lire ! » Je l’ai regardé avec le plus de colère que j’ai pu : mais en vérité, j’étais presque attendrie : car un si beau parti causerait bien de la joie à nos chers père et mère ! En ce moment, Mme Canon, m’ayant jointe, il n’a plus rien dit, et nous avons passé. Je suis dans l’attente de ces moyens auxquels il aura recours : nous verrons. En voici à présent d’un autre.

Premier billet doux du second amant.

Je suis jeune, mademoiselle, mais d’une famille relevée, et je puis faire mon chemin ; mais je sens qu’il me faudrait tout le feu de vos beaux yeux pour m’animer : votre vue, et le peu d’espoir que j’ai de réussir auprès de vous, me plongent dans une langueur qui m’ôte tout le courage ; vous pouvez être ma créatrice, et mettre dans mon cœur toute l’énergie que j’y ai quelquefois sentie. Je brûlais de l’amour de la gloire ; je ne brûle plus que pour vous ! Quels charmes touchants ! Ah ! si j’étais assez fortuné pour que vous me donnassiez un moment d’audience, je crois que vous seriez contente des choses que je vous dirais ! Je suis encore page, mais j’ai les plus brillantes espérances. Je vous en prie, voyez-moi : si vous avez un vieux mari je vous consolerai, si c’est un vieil amant, je le tromperai, si vous n’avez personne, je suis bien sûr de vous faire un jour comtesse. Le malheur, c’est que je n’ai que seize ans ! mais je suis orphelin, et les droits des tuteurs cessent plus tôt que ceux de pères. Je crains de vous ennuyer : je finis, en jurant de vous adorer jusqu’au tombeau, et si vous êtes cruelle, d’aller me faire tuer pour vous, à la première campagne que je ferai.

Le Comte de*******.

J’ai lu ce billet avec plaisir, et je t’avouerai, que le lendemain le jeune homme m’en ayant remis un autre, rue des Prouvaires, j’ai déchiré un papier que j’avais pris à cet effet, au lieu de celui de cet aimable page : car il est charmant, mais comme dit la chanson, C’est un enfant, c’est un enfant !

Deuxième billet doux du jeune page.

Je meurs d’inquiétude sur le sort de ma lettre ; l’avez-vous lue ? Hélas ! peut-être que non ! qui croirait que je suis tendre sous cet habit ! Vous aurez pensé que c’était quelque polissonnerie, et vous l’aurez déchirée sans la lire !… Mon Dieu que je voudrais être homme, et tout au moins capitaine ou colonel ! Je parlerais un autre langage que celui de promesses en l’air, qui, je le sens trop, ne peuvent faire aucune impression sur vous, dans tous les cas ; si vous êtes raisonnable (ce que je crois), vous allez mépriser et mon cœur et mes offres ; si vous êtes intéressée (ce que je ne crois pas), elles vous feront pitié : il faudrait que vous fussiez simple et naïve comme moi, pour que vous y fissiez attention : mais les femmes le sont-elles à Paris !… Daignez me faire un mot de réponse, dût-ce être un coup de foudre : je veux bien mourir ; mais je ne veux pas languir : c’est votre intérêt, et quand on saura dans le monde que vous avez fait mourir un page d’amour, cela est capable de mettre à vos pieds et la ville et la cour. Ce sera ma consolation, en perdant la vie par vos rigueurs : car je vous aime plus que ma vie, et si c’était à vous-même que je la donnasse, je ne la regretterais pas.

Ce pauvre enfant ! il me fait pitié : mais qu’y faire !… J’ai encore gardé ce billet, et déchiré un autre chiffon de papier.

Troisième billet doux du page.

Je devais m’y attendre, mademoiselle : un jeune homme tel que je suis, n’est pas fait pour être écouté dans ce siècle où tout est vénal, et le riche financier, qui vous a glissé un billet hier, est sûrement mieux reçu que moi… Ah, Dieu, aimer si tendrement, et ne pouvoir espérer !… Mais, hélas ! que fais-je ? Les expressions de ma douleur ne seront sues que de moi ! Je m’arrête ; je n’ai plus qu’à mourir.

Il m’a pourtant écrit encore, parce que je n’ai rien déchiré en prenant ce troisième billet, et que je lui ai jeté un coup d’œil, qui ne marquait pas de colère. J’ai en vérité eu peur qu’un si aimable jeune homme ne se fît du mal par désespoir. Il m’en remercie dans son quatrième billet, que je garde aussi.

Un autre adorateur de mes charmes appétissants (c’est le terme qu’il emploie), est le parfait opposé de celui-ci : j’avouerai que si son mérite était uni à celui du page, je serais toute déterminée. Figure-toi un gros homme rond, tout d’or des pieds à la tête ; ayant une figure rouge et fraîche, malgré qu’elle date de cinquante ans, et un ventre comme une demi-tonne de bourgogne. Il m’a aussi envoyé de son style : Je ne sais comme les femmes de ce pays-ci le trouvent ; mais pour moi, sans m’y connaître beaucoup, je présume qu’il doit leur paraître très persuasif.

Premier billet du financier.

Vous êtes adorable, mademoiselle ; et quoique je le sache très bien, j’imagine que vous le savez encore mieux. Cependant, je le sais, pour ma partie, aussi bien qu’il est possible ; et la preuve, c’est la manière dont je vais vous apprécier : je vous ferai douze mille livres de rentes, assurées pour toujours, et je vous en donnerai quarante par an, tant que vous voudrez vivre avec moi. Je ne sais qui vous êtes ; mais votre mine est diablement éveillée ! Cependant, je ne crois pas que vous ayez encore eu plus d’un amant ou deux ; je vois cela au peu d’assurance de vos regards. Vous êtes ce qu’il me faut, je n’aime pas à briser la glace, pas plus qu’à avoir une femme si courue, qu’on ne puisse être sûr de la garder huit jours : je veux être constant ; c’est ma manie à moi. Vous êtes charmante ! Et je ne doute pas que vous ne fassiez de brillantes conquêtes : c’est ce qui me fait me dépêcher de vous prendre ; la foule pourrait y venir, si vous étiez plus connue. Au premier signe de bienveillance de votre part, je suis à vos ordres. On ne doit rien ménager pour la beauté, dût-on, pour l’enrichir et satisfaire ses caprices, piller et voler tout le monde.

En vérité, celui-ci me tente encore ! Ce serait un mariage bien avantageux, que celui qui me donnerait quarante mille livres de rentes, et qui m’en laisserait douze, si je venais à perdre mon mari ! Cependant j’ai suivi à son égard la même conduite qu’avec les autres, afin d’avoir un second billet, qui n’a pas manqué :

Deuxième billet du financier.

Je crains, mademoiselle, que mon billet d’avant-hier ne soit pas tombé entre vos mains : c’est ce qui fait que je vous en fais remettre un second, où je vais vous renouveler les propositions que renferme le premier. (Elles étaient les mêmes.) Mais comme je me suis informé de vous, et que je n’en ai reçu que de bons témoignages, j’ajouterai quelque chose à ce que je viens de vous marquer : on m’a dit que vous n’aviez encore eu personne, cela mérite quelque considération ; car je vous préfère ainsi, quoique j’aie dit au contraire dans ma première (supposé que vous l’ayez reçue) ; les hommes s’expriment toujours de cette manière, quand ils croient avoir affaire à une femme usagée, afin de ne paraître pas trop exiger ; mais au fond, ils sont charmés de n’être pas pris au mot, et d’avoir l’étrenne d’un jeune cœur. Je vous ferai cinquante mille livres par an, et quinze perpétuelles. Je suis un galant homme, qui n’aurait que les procédés les plus honnêtes, et qui ne serai jamais votre tyran, mais

Votre ami.

En recevant ce billet, je déchirai le premier, suivant ma petite politique. Dès le lendemain, j’en reçus un troisième : mais il était écrit d’une manière différente des deux autres.

Troisième billet du financier.

Mademoiselle,

De meilleures informations, depuis que vous avez déchiré ma lettre, m’ont appris au juste ce que vous étiez : je vous demande pardon de mes propositions, dans le cas où vous auriez lu ma première et ma seconde lettre : je ferai en sorte que vous lisiez celle-ci. Je sais que vous êtes une jeune personne honnête, qui êtes à Paris avec Mme votre tante et Mlle votre sœur, ou votre cousine. Je ne voudrais pas qu’on pût me reprocher d’avoir cherché à séduire une fille honnête ; je me retire ; vous priant, au cas où il se présenterait un parti sortable pour vous épouser, de songer qu’il y a d’excellents emplois à la disposition de

Votre serviteur **, rue ****, hôtel de ***.

J’ai lu cette lettre en présence de la dame qui me l’a remise, parce qu’elle m’en a priée : je n’y conçois pas grand-chose ; si ce n’est qu’apparemment les financiers n’épousent que les filles qu’ils n’estiment pas. Cela n’est guère flatteur !

Mais ce qu’il y a de risible, c’est un vieux, vieux seigneur, car il est décoré, qui m’a parlé à l’église, le jour que j’y ai vu le financier et mon page : (le marquis n’est pas dévot apparemment ; il n’y vient jamais !) je me suis un peu prêtée, en paraissant vouloir éviter mon page et mon financier, qui cherchaient à me glisser une lettre. J’ai favorisé le nouveau venu, parce que m’apercevant bien qu’il avait envie de me parler, j’ai été curieuse de savoir ce qu’un homme de cet âge pouvait avoir à dire à une fille du mien : je me suis mise un peu en arrière de Mme Canon et de Mme Parangon, afin de n’être pas vue. Il s’est approché de mon oreille, et m’a parlé un langage comme celui des opérateurs des places publiques ; et ce qui m’a surprise, c’est que c’était de l’amour : « Voi siete bella come oun Ange. » J’ai manqué deux fois de lui rire au nez : mais le respect pour le lieu où j’étais m’en a empêchée. J’ai même changé de place, et j’ai été me mettre entre Fanchette et sa sœur ; ce qui a fait plaisir à mon page. En sortant, le vieillard m’a glissé un billet, que je n’ai pas fait semblant de sentir :

Billet doux d’un Seigneur Italien.

Ma belle mignonne : voilà doux semaines que je vous souis partout, sans pouvoir vous faire connaître mes sentiments, et la boune voulonté que je me sens pour vous : car je désire de faire votre fortoune, sans qu’il vous en coûte rien dou vôtre, que quelques bontés pour moi. Si je savais come vous êtes, si c’est votre mère ou votre tante qui vous condouit partout avec elle, et qu’elle espèce de femme qu’elle est, je me serais adressé à elle come il convient, c’est-à-dire la bourse d’oune main, et oun contrat de l’altre, pour loui assourer plous encore : mais cette femme ne veut rien entendre. Dans le cas où vous auriez quelqu’oun, engagez-la, je vous prie, à me le faire savoir, ou écrivez-le-moi vous-même ; on pourrait s’arranger : car vous valez votre pesant d’or, Mignonne, et il n’est pas oune chose que vous n’oussiez de moi : je souis en attendant votre réponse,

Tout à vous, le S***

Celui-là ne m’a pas tentée, et un pareil mari, fût-il prince, me paraîtrait plutôt un malheur qu’un avantage : mais comme tout le monde n’a pas mon goût, et que le bien vaut toujours son prix, je voudrais avoir ici une ou deux de mes sœurs, les plus jolies, persuadées qu’elles feraient bientôt un bon mariage. Parles-en chez nous, ma chère sœur : de mon côté, je sonderai Mme Parangon, et je t’écrirai ce qui sera décidé.

Tu dois avancer, chère amie : j’ai, à ton sujet, les meilleures espérances ; grande et bien faite comme tu l’es, ce ne sera qu’un jeu ; car les grandes femmes ont bien moins de peine, dit-on, et de risques à courir que les petites. Je te souhaite un fils, mais si c’est une fille, ton mari n’aura pas à se plaindre ; car il aura le double d’une excellente femme.

je joins à cette lettre les souhaits de la nouvelle année, pour nos chers parents et pour toi : présente-leur mes vœux avec mes respects, et mes tendresses à nos frères et sœurs.

J’apprends que M. le conseiller est ici.

Lettre 18. Réponse.

[Fanchon lui donne de bons avis ; naissance de mon fils, et ce qui s’est passé de la part de mon respectable père.].

10 février.

Voilà huit jours que je suis mère d’un fils, ma très chère sœur, et c’est à vous que je donne le premier moment, où je puis tenir une plume avec quelque assurance. Je me suis très bien portée pour ma situation, mais on m’a rendu autant de soins que si j’avais été à l’agonie : cela m’aurait impatientée, sans le motif, qui était si agréable et obligeant, que j’ai eu autant de plaisir à me voir soignée, que si j’en avais eu besoin ; à la fin, on me laisse un peu sur ma bonne foi, et je vous écris, ma chère Ursule ; car votre dernière lettre me tient sur le cœur du depuis que je l’ai reçue, et j’espère qu’une réponse me soulagera, en vous ouvrant ma pensée.

D’abord, ma très chère sœur, j’ai bien relu vingt fois le petit écrit de Mme Parangon : et je trouve ça bien dit, bien tourné ! Oh ! la chère dame ! comme elle épanche ses sentiments ! Il paraît qu’elle a écrit ça comme notre père dit que le Roi David faisait ses psaumes, où il exhalait tous ses sentiments, ses repentirs et ses combats : il me semble à moi, d’après mon petit jugement, que la chère dame n’a rien à se reprocher ; car il n’est pas crime d’être tentée, mais de succomber à la tentation, et c’est ce qui n’arrivera jamais, s’il plaît à Dieu : mais, chère sœur, encore que j’aie eu bien du plaisir à lire et relire ce débordement de son bon cœur, si est-ce pourtant que je ne sais trop si nous l’avons eu légitimement ; car pour ça, il le faudrait tenir d’elle : ce que je ne dis pas pour vous blâmer, chère sœur, mais pour vous dire ma pensée. Quant à ce que vous dites de la manière dont vous mettez bien Edmond dans l’esprit de Mlle Fanchette, je n’y trouve qu’à louer, puisqu’elle sera sa petite femme, et qu’il l’aimera chèrement, j’en suis sûre, vu qu’il aime déjà si respectueusement sa sœur ; et que ce mariage innocentera bien des sentiments, qui vont et viennent à travers champ. Pour quant à ce qui est du conseiller, tout ça est bel et bon, et je crois que ça réussira, vu sa lettre ; ce qui me donne une grande joie, à cause de nos chers père et mère ; qui, encore qu’ils n’aient pour eux aucunes idées mondaines, ont pourtant envie que leurs enfants se poussent ; ce qui n’est que l’effet de la grande amitié qu’ils leur portent, et non d’autre chose : mais je voudrais encore que nous évussions légitimement cette lettre-là, que je suis pourtant bien aise d’avoir ; et je ne sais trop comment arranger tout ça. Pour à l’égard des admirateurs que vous fait votre gentillesse, ça est tout naturel, puisque dès ici, vous étiez trouvée si jolie, que plusieurs jeunes gens du bourg ont dit qu’ils passeraient par une forêt en feu, s’il le fallait, pour aller à Ursule R**, et pour l’avoir en mariage. Et vous vous souvenez bien de ce jour que nous revenions de fener au Vaudelannard, avec Edmond, vous, Madelon Polvé, Marie-Jeanne Lévêque, Marion Fouard, et moi, que des messieurs de Noyers à cheval nous rencontrèrent, et qu’ils s’arrêtèrent à nous examiner, quoique jeunettes. L’un dit : « Il y a de jolies fillettes dans ce pays-ci ! – Corbleu ! mon ami, dit l’autre (il me semble l’entendre encore), vois donc ce minois-là ! (vous montrant). – Il est vrai, reprit l’autre, qu’elle est gentille ! c’est un beau sang ! – Gentille ! dit un troisième, elle est belle !… Mademoiselle, qui êtes-vous ? – Je suis Ursule R**, monsieur, à vous servir, que vous répondîtes en rougissant. – Ah ! je ne m’étonne pas ! c’est une petite cousine ! – Et ils descendirent tous pour vous embrasser, et ils nous complimentèrent aussi toutes, jusqu’à moi, dont ils demandèrent le nom. Et sur ce que nous ne répondions pas, Marion, la plus hardie, le dit. « Ah ! c’est la petite fille d’un honnête homme ! dit un : je la croyais votre sœur, ma petite cousine ? – Oh ! non, monsieur ; mais elle le sera, quand elle sera grande ; car mon grand frère Pierre dit comme ça, qu’il ne voudra jamais en avoir d’autre que Fanchon Berthier, qui est d’honnêtes gens, et dont le grand-père est un saint homme. » Vous voyez, ma chère sœur, qu’il n’est pas surprenant, que vous soyez regardée et contemplée là que vous êtes aujourd’hui, où l’on se connaît mieux qu’en n’un lieu, en gentillesse de figure : mais je trouve un peu à redire (et pardon de ma sincère dictée) à la manière dont vous gardez et lisez les billets doux, et dont vous écoutez ce que disent leurs écrivains ; car il me semble qu’il y aurait bien là quelque danger ; et je vous prierais, sans vous déplaire, de vouloir en toucher deux mots à Mme Parangon ; surtout, de ce vieux jargonneur italien, qui m’a fait frissonner sans que je sache pourquoi ; je suis fâchée que vos gentilles oreilles l’aient écouté. Quant à ce qu’ils sont comme partis, je ne sais si l’on ferait son salut avec tous ces gens-là ; pour moi, je suis pour M. le conseiller, ainsi que vous. Le richard M. de***, qu’est-ce que c’est ? Ça écrit drôlement ! Ce langage-là ne me revient pas, je ne sais non plus pourquoi. Le jeune page est hardi comme un page, en vérité ! et il n’y a rien de solide là-dedans ; ça est trop jeune, et ça n’a pas d’état ; ça sera un freluquet, qui laisserait là une femme un jour, pour aller courir de garnison en garnison, comme les officiers des casernes de Joigny, et d’ailleurs. Je ne sais pas ce que vous veut dire celui que vous appelez le financier ; un financier est sans doute un homme de la finance, ou de l’argent ; cela est utile : mais la lettre de M. le conseiller est d’un honnête et digne homme ; je suis de votre avis sur son compte. Quant à ce que vous ajoutez de quelqu’une de nos sœurs à mettre auprès de vous, j’en ai voulu toucher un mot d’abord à notre mère, qui m’a clos la bouche, et m’a bien priée de n’en rien dire à notre père ; ainsi c’est une chose à ne plus penser. Voilà que je viens de répondre à toute votre lettre, chère petite sœur : il ne me reste qu’à vous recommander de faire usage de votre sagesse et prudence, que vous possédez à un aussi haut point que les agréments du corps ; et c’est dire qu’il ne vous manque rien de ce côté-là : car je tremble toujours, en songeant à tout ce qui arrive, ou peut arriver de mal à Paris.

Je vais quant à présent vous parler un peu de nous, de l’heureux événement, et d’Edmond, qui nous quitte demain matin, après avoir passé chez nous huit jours, qui ne nous semblent à tous qu’une minute, tant il nous amuse et nous plaît : ce qui a fait dire ce matin en riant à notre bon père, en parlant à notre digne mère : « Ma femme, tant plus il vous plaît, et vous paraît agréable en ses discours et en ses connaissances ; tant plus vite le devons-nous renvoyer où il a pris tout ce mérite-là, afin qu’il s’en remplisse davantage, et fasse un jour l’honneur de notre vieillesse, comme notre excellent fils aîné en fera le soutien et la douceur : et puis songez que vous avez une fille, dont ce fils, que vous voudriez garder, est l’appui ; si bien qu’il est à propos de dire, que la vraie place d’Edmond, n’est pas dans votre giron, où vous le teniez tout à l’heure, comme un enfant allaitant, mais auprès d’Ursule, dont je le crée tuteur et père en mon absence. » Ce qui a si fort touché notre excellente mère, qu’elle s’est mise à dire, presque en souriant : « Ô mon mari ! vous parlez toujours en digne père et en homme sage, dans tout ce que vous dites ; mais en ce moment vous passez tout : car ce discours me va droit à l’âme, et me montre mon vrai devoir ; par ainsi, je suis la première à dire, et fermement à mon Edmond, mon cher fils, c’est demain qu’il faut partir. » Mais je ne sais quelle vertu ont eue ces derniers mots, qu’elle, qui paraissait si ferme, ne les a pu finir, sans que la larme n’ait brillé sous sa paupière. Elle a pourtant fait bonne contenance, et notre père l’a deux fois appelée Débora : « Voilà une vertueuse et ferme Débora ! c’est Débora par le courage » ; et il souriait en dessous, de cet air, qui nous laisse entrevoir encore comme il était agréable en sourire dans sa jeunesse ; car Edmond est son vivant portrait, et c’est pour cela, que cette bonne mère, qui aime si tendrement tous ses enfants, aime plus mollement et plus enfantinement Edmond ; ce qu’elle fait aussi pour vous, chère Ursule ; car en vous sont fondus les traits d’Edmond, avec ce féminin agrément, qui mignardise davantage la beauté ; et malgré ça, vous avez encore l’empreinte de votre digne mère, non si matériellement que Brigitte, mais spirituellement, par l’air du visage, les yeux, le parler, et mille autres choses, qui font que notre père dit quelquefois, depuis votre absence : « En Ursule est notre portraiture unie et confondue, pour marquer visiblement, mes chers enfants, qu’homme et femme conjoints par mariage ne font qu’un ; et c’est la plus belle preuve que le bon Dieu en a donnée dans notre maison. ».

Je mets la charrue devant les bœufs, comme on dit ici ; car à présent je vais vous parler de choses précédentes à tout ça. Et d’abord, je commence par l’arrivée d’Edmond, qui a été moins triste que celle de l’autre voyage ici ; car on était tout occupé de moi et de mon fils. Le premier de février, je me sentis arrivée à l’heure de Dieu : aussitôt tout fût ici en l’air. Mon pauvre mari allait, venait, agissait, et pourtant ne me quittait quasi pas des yeux. Notre bonne mère descendit chez nous dès le premier mot qu’elle en entendit, et m’encouragea par des paroles de douceur, et par l’espérance d’un fils, en citant son exemple, et me parlant de sa fermeté courageuse en ces occasions. Je ne ferai pas à une fille d’autres détails. Enfin mon fils a vu le jour. Tout aussitôt, notre bonne mère l’a dit à son fils, par ces paroles : « Pierre, c’est le nom de votre père qui va être porté. » Et dès que ce mot a été dit, mon mari est venu m’embrasser, encore toute comme j’étais, et puis il a couru à son père, qui était sur le perron, et il a pris la main de son père, qu’il a portée à sa bouche, en lui disant : « Mon père, c’est votre nom qui va être porté. Mon digne père, je n’ai encore pas touché l’enfant ; il doit passer des mains de sa mère aux vôtres, afin que je le reçoive de Dieu et de vous. – Non, mon fils, a dit le bon vieillard, en descendant, appuyé sur son fils ; non, c’est de toi que je dois le recevoir, puisque c’est par toi que Dieu me l’envoie. » Et mon mari a couru chez nous, où il a trouvé mon fils dans mes bras ; et il me l’a pris, en me disant : « Je vais l’offrir à mon père, pour qu’il l’offre à Dieu. » Et je lui ai tendu l’enfant, qu’il a porté nu sur ses bras, et il l’a présenté à son père qui entrait, en lui disant, avec plus de hardiesse, que jamais il n’en avait eu avec un tel père : « Mon père ; voilà mon fils, qui entre dans le monde ; bénissez-le, et moi aussi : car c’est en ce moment que je vous tends ce que j’ai reçu de vous, et à mon pays. – Je te bénis, mon fils aîné, a répondu le vieillard, et que ma bénédiction d’abondance de cœur passe par toi sur mon petit-fils, dont je rends grâces à l’Éternel, qui me fait renaître une seconde fois. Mon Dieu, bénissez mes enfants, et recevez l’hommage de celui-ci. » Et se tournant vers moi : « Voilà comme votre mari fût offert à mon père ; mais quand Edmond vint, il n’y était plus. » Et les larmes ont roulé dans les yeux du vénérable vieillard, qui a dit : « Mes enfants, depuis que j’existe, j’ai toujours tempéré le feu de la joie, comme celle que j’éprouve en cet instant, par l’eau de la tristesse, afin que mon cœur ne s’élançât pas dans des transports trop vifs, et hors des bornes de la raison : et depuis que j’ai perdu mon honorable père, il y a vingt et cinq ans, son cher et pitoyable souvenir a toujours été mêlé à toutes mes joies, dont je lui ai fait libation, comme les Anciens à Dieu, du vin de leurs repas… Mes chers enfants ! voilà comme tous nous sommes venus au monde nus, sans appui, sans secours, poussant le cri de la douleur ; et voyez, par cet exemple, comme un chacun de vous a été tendrement reçu par père et par mère, et que la digne Fanchon, ma bru, et votre sœur, vous représente au naturel les affections qu’eut Barbe de Bertro ; et que la joie de mon fils Pierre vous représente la mienne, et ce que je dis, je le fais moi-même, c’est pourquoi en ce moment, mon cœur tout ouvert par la joie, n’en reçoit que plus avidement le cher et précieux souvenir de mes honorables père et mère (que Dieu a dans son sein). » Ensuite il ajouta : « Edmond peut venir à cette heureuse naissance ; et peut-être ne le pourra-t-il pas à une autre : par ainsi je lui cède mon droit de nommer l’aîné des fils de mon fils aîné (si tant est qu’un père cède une chose, en la faisant passer à son fils ; car ce sera moi encore qui le nommerai). Je prie donc mon fils aîné, de ce moment homme et père comme moi, de m’accorder cette satisfaction ? – Ô ! mon père, a dit Pierre, c’est vous qui nommez mon fils, puisque vous ordonnez de le nommer à mon frère ; et il aura deux parrains au lieu d’un. » On a donc mandé Edmond très vivement, et dès qu’il a été arrivé, tout s’est préparé pour le baptême ; et notre père a voulu que Christine tînt l’enfant avec Edmond, pour et au nom de Mlle Fanchette ; et pour ce, il en a été lui-même demander l’aveu à M. C**, père de la demoiselle, qui l’a gracieusement accordé ; et c’est par cette raison que Mme Parangon a reçu la lettre de demande, après la chose faite. À son retour de V***, où il a été seul, on a porté l’enfant à l’église, Edmond et Christine marchant de chaque côté de la sage-femme, et notre père et notre mère derrière chacun d’eux : et quand on a été aux fonts, le pasteur, qu’on a prévenu, a dit que rien n’empêchait que les quatre chères personnes ne fussent parrains et marraines en même temps ; ce qui a fait que tous quatre ont répondu pour l’enfant, notre père tenant la main d’Edmond, comme pour ne faire qu’un avec lui, et notre bonne mère celle de Christine : et notre bon père, au moment où le prêtre faisait faire le renoncement à Satan, a répondu rayonnant de majesté paternelle : « J’y renonce pour cet enfant, et pour ce cher fils, qui répond aussi pour lui, et fasse le Ciel, que les manques de l’un ou de l’autre, retombent plutôt sur ma tête que sur la leur : car je suis leur père. » Quand la cérémonie a été achevée, notre père a fait passer tout le monde devers la tombe de son père, qui est près de la porte des épousailles ; et là, il s’est arrêté, sans prononcer une parole haute, mais remuant les lèvres, et jetant de temps en temps vers le ciel ses yeux, d’où coulaient des larmes en abondance : notre bonne mère, elle, était à genoux, et elle a posé l’enfant sur la tombe ; ce qui a paru faire plaisir à notre père : car il a dit tout haut : « Il vous a aimée et honorée, comme j’aime et honore Fanchon Berthier, et il m’est bien agréable qu’il reçoive de vous notre petit-fils. » Ensuite on est revenu, avec M. le curé, qui a soupé chez nous dans ma chambre, car je me portais assez bien pour cela. Et la conversation a roulé sur Paris, et sur vous, ma chère sœur : mais moi, qui en savais le plus, je ne disais rien. Et M. le curé a été charmé du raisonnement d’Edmond, qui parlait si bien, que j’en étais émerveillée. Oh ! il est tout aimable, et il a je ne sais combien d’esprit ; et si vous étiez ici, il m’est avis que j’aurais autant de plaisir à vous entendre ; et il faut dire, que si les villes n’avaient aucun péril, ça serait une belle et bonne chose ! On a aussi parlé de Mme Parangon, avec le respect qui lui est dû, et de Mlle Fanchette : ce doux nom a fait briller la joie sur le visage de notre bonne mère, et notre père paraissait dans une ivresse de joie ; mais on n’a pas lâché un mot, quoiqu’il n’y eût là d’étrangers que le pasteur, qui doit ne l’être pas. Voilà, ma chère bonne amie sœur, le récit de tout ce qui s’est passé en cette occasion. Présentez, je vous prie, après mes respects à Mme Parangon, mes tendres amitiés à ma chère petite commère, et dites-lui, que le premier moment où je la verrai, sera le plus glorieux de ma vie. Pour Mme Parangon, elle sait bien que mon cœur est à elle comme à vous, ma chère sœur, et qu’il y sera toujours.

Lettre 19. Ursule, à Fanchon.

[Elle continue à lui rendre compte de toute sa conduite, qui marque bien de la coquetterie !].

8 mars.

Comme je ne fais guère mes lettres qu’en cachette, ma chère sœur, afin de pouvoir parler plus librement, j’écris par petits intervalles, et il n’est pas dit que tu auras cette lettre à trois jours de la date, comme cela pourrait être, si je la finissais aujourd’hui. Je t’accuse d’abord la réception de la lettre que m’écrivit mon frère ; elle est fort courte, et je te la copie :

Lettre d’Edmond.

Je pars pour S**, ma bonne amie, sur une lettre du cher aîné, qui me mande l’heureux accouchement de son épouse, notre sœur aussi tendre, que si elle était du même sang. Je craignais ce moment ; on craint toujours pour ce qu’on chérit : et c’est doublement que j’aime Fanchon Berthier, pour elle-même, et à cause de mon frère, qui sentirait beaucoup plus qu’elle tout ce qui pourrait arriver de mal à son aimable moitié. Ainsi, réjouis-toi, avec nous, chère sœurette, de ce qu’elle va bien, et représente-toi la joie qu’on doit avoir eue, chez nous, à la venue de ce nouveau-né, issu de deux personnes si méritantes, si chéries, et si dignes de l’être. Je ne t’en marquerai pas davantage à ce sujet ; car je pars : je ne fermerai pas non plus ma lettre, sans dire un mot de notre déesse, et de sa charmante sœur. La première a sur moi des droits inaliénables ; ils sont étayés par tout ce qui peut les éterniser : et quant à la seconde, elle m’occupe déjà bien plus qu’on ne croit ! Fais-leur ma cour à toutes deux, surtout à l’aînée, qui tient mon sort dans sa main, et celui de ce que j’ai de plus cher, de ma sœur. Adieu, bonne amie. Je pars, et je serai chez nous, auprès de nos chers parents, demain à deux heures et demie : c’est l’heure où tu recevras ma lettre, et sûrement je leur parlerai de toi, et de ce que je te dis ici en finissant.

Il n’y a qu’amitié, tendresse, bonne intelligence dans la famille où tu es entrée, et que tu rends aujourd’hui si heureuse, chère Fanchon ; je suis sûre que tous nos frères et sœurs écriraient à ton sujet, comme Edmond vient d’écrire là, s’ils étaient à même de le faire. Je vais à présent te parler de la lettre de notre respectable et digne père à Mme Parangon, au sujet de Mlle Fanchette : je crois que tu l’as vue ; mais dans le doute, je te la vais copier, comme celle de mon frère.

Madame,

Cette-ci est pour avoir l’honneur de vous demander une grâce, mais déjà octroyée par votre respectable père, mon digne ami, chez lequel je me suis transporté le jour même de la naissance de l’enfant dont est accouchée ma bru, femme de mon fils aîné, à celle fin de faire représenter Mlle Fanchette, votre aimable sœur, comme marraine dudit enfant, par Christine, l’une de mes filles : j’espère, madame, obtenir de vous le même agrément, ainsi que de Mlle votre sœur, vous suppliant de me faire un mot de votre main, qui m’autorise à me glorifier de votre consentement à toutes deux. Je ne traite point d’autre matière dans cette lettre, madame, cette-ci étant assez importante pour la remplir seule : si ce n’est pourtant, que je vous fais mes très humbles remerciements de vos incomparables bontés pour ma fille que vous avez par devers vous : agréez-les, je vous en supplie, madame, à raison de leur parfaite humilité, et du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, madame,

Votre très humble, très obéissant et très obligé serviteur.

E. R**.

Mme Parangon, dès qu’elle eut achevé de lire cette lettre, vint à nous, la joie dans les yeux, et demanda l’agrément de sa jeune sœur, qui le donna de la manière la plus obligeante, demandant même s’il fallait partir : sa sœur l’embrassa en souriant, et me dit de rendre témoignage des dispositions de sa chère Fanchette ; et elles se félicitèrent toutes deux de ce que tu portais le même nom que ta petite commère : ce qui fait qu’elles espèrent que vous aurez fait appeler l’enfant Edmond-François. Mme Parangon mit aussitôt la main à la plume, pour écrire ce que voici : (mais il faut te prévenir que la lettre que vous avez reçue n’est pas la moitié de ce qu’elle avait écrit : c’est pourquoi je vais te la remettre ici en entier, car elle m’en a laissé le brouillon) :

Réponse de Mme Parangon, au Père R**.

C’est avec un vrai plaisir, monsieur, que ma sœur et moi nous acceptons l’honneur que vous nous avez fait à toutes deux, dans une cérémonie aussi auguste que celle du baptême de l’aîné de votre premier fils : vous avez bien voulu vous relâcher de votre droit, en faveur du second, qui pourrait être loin de vous, lorsque son tour serait venu, et vous avez pensé que personne ne pouvait être plus zélé pour vous, après lui, que ma sœur et moi. Vous nous avez rendu justice, monsieur, et vous en verriez la preuve, si nous avions le plaisir d’être auprès de vous. « En effet, qui peut s’intéresser davantage à vous, à Edmond, à toute votre chère famille, qu’une femme qui se propose d’y placer sa sœur, et de devenir elle-même la sœur d’un de vos enfants, et par lui de toutes les autres ? Oui, mon cher monsieur R**, vous que j’honore et comme un digne vieillard, et comme un excellent père, et comme l’ami du mien, le plus doux de mes vœux, celui que j’avais déjà exprimé à Edmond avant son mariage avec ma cousine, c’est de lui donner dans ma sœur une autre moi-même, de nous unir par là, et de serrer des nœuds qui durent autant que notre vie. Rien ne pourra les briser, et l’intérêt, ce boutefeu des sociétés humaines, n’aura aucun pouvoir sur la nôtre ; la fortune de ma sœur sera la mienne, et tout ce que je possède, je n’aurai de plaisir à le conserver que pour elle. C’est un engagement que je suis bien aise de prendre avec vous, par cette lettre, dans une occasion, où de vous-même, vous avez cherché à établir quelques rapports entre ma sœur et votre fils Edmond. Je suis charmée d’avoir occasion de vous avouer que ces rapports sont réels, qu’ils existaient déjà, et qu’ils sont mon ouvrage. Le temps où ils seront absolument réalisés, n’arrivera jamais assez tôt, au gré de mes désirs, soyez-en sûr, mon cher monsieur. » Fanchette et moi nous sommes dans les mêmes sentiments ; j’ai souvent occasion de m’en assurer. Votre aimable fille, ma chère et constante amie Ursule, en est le témoin irréprochable. C’est avec ces sentiments que je suis, et serai toute ma vie, monsieur,

Votre, etc.

Voilà tout ce que renfermait la lettre écrite dans le premier mouvement de joie : mais ensuite, Mme Parangon, sans changer d’avis, l’a trouvée trop expressive ; c’est ce qu’elle m’a dit à moi-même. Tu vois, chère sœur, que tous nos projets de bonheur ne sont pas des chimères : car Mlle Fanchette est un excellent parti, Mme Parangon n’ayant pas d’enfants, outre qu’elle est riche de sa seule portion.

10 mars.

Je te sers à ton goût, je le sais, ma chère sœur, par la manière dont je t’ai écrit avant-hier, parlant d’abord des choses que tu as plus envie de savoir, et passant après aux compliments, qui t’intéressent moins. Reçois pourtant ceux que je te fais, ils le méritent par le cœur dont ils partent, et je suis d’une joie inconcevable, depuis que ta chère lettre ne me laisse aucun doute sur le bonheur de ton mari et sur ta santé. Tout ce qui m’approche et tout ce qui a rapport à moi s’en est aperçu ; j’ai été plus résignée avec Mme Canon, plus tendre avec ma protectrice, plus gaie, plus folle avec Mlle Fanchette, et plus humaine envers mes adorateurs : car j’en ai toujours, et ils ne font qu’accroître, mais ce qu’il y a d’agréable, c’est qu’on s’adresse aussi à mes deux compagnes ; car Fanchette grandit beaucoup, et se forme très vite ; je vais t’amuser de tout cela : avec toi, je suis sincère, et sans aucune réserve ; au lieu que je ne crois pas qu’il faille tout dire à Edmond ; c’est un homme quoique mon frère.

Mes trois ou quatre amoureux me donnent toujours des lettres, et celui qui devait mourir de désespoir se porte à merveille : c’est que dans ma joie, il m’est arrivé un jour de lui sourire, ce qui lui a fait tant de plaisir, que depuis ce moment-là, il a un teint charmant. Je t’avouerai qu’auparavant il était fort pâle, et il est à croire qu’il était fort tourmenté ; cela peut arriver, et je n’y vois rien d’extraordinaire. Mais ce qui doit le contrarier, c’est qu’avec Mme Parangon, qui est moins économe que sa tante, nous ne sortons plus qu’en voiture. Je crois pourtant en deviner la raison : c’est qu’on la courtise aussi, elle m’a bien caché qu’elle eut des adorateurs, et si je le sais, je t’en parlerai tout à l’heure : elle prend le bon moyen pour ne les pas entendre, ni recevoir leurs billets. Mon pauvre page, que nos sorties en carrosse contrarient, met son esprit à la torture pour me parler, ou me faire parvenir ses lettres, et il y réussit, parce que j’y aide un peu ; d’ailleurs, nous sortons et rentrons toujours aux mêmes heures : il se trouve à la porte, il me dit un mot, ou me glisse son poulet, sans pourtant que je le prenne. Je n’entends plus parler de mon vieillard. Mon prometteur de richesses (c’est le financier, qui m’avait écrit qu’il se retirait), ne se retire pas ; il est parvenu hier jusqu’à Mme Canon, et dans un discours fort long et fort amphigourique (à ce qu’elle a dit à Mme Parangon), il lui a fait des propositions de mariage pour moi assez embrouillées. S’il ne s’est pas clairement expliqué, que demandait-il ? Au reste, je n’en suis pas fâchée, et je m’en tiens à celui que tu sais. Quant à mon premier adorateur qui est cet homme de haute condition, celui-là ne parle pas de mariage, mais d’amour, de la plus drôle de manière du monde. Il se nomme le marquis de*** ; il n’est ni beau ni laid de figure, malgré qu’il soit un peu marqué au b à une épaule ; mais on déguise cette tache, qui paraît néanmoins, en dépit des vestes matelassées. Il continue à me parler de ses moyens plus efficaces : qu’il les emploie donc ! Ce qu’il y a de singulier, c’est que personne ne se doute ici de tout cela : quant à moi, je m’en amuse, parce qu’en vérité, il n’y a pas l’ombre du danger pour mon cœur. Cependant, comme je ne saurais plus espérer d’avoir ici une de mes sœurs, je vais cesser de prendre part à tout cet enfantillage.

Ce qui m’a fait rire, et ne m’a pas surprise, c’est, comme je te le disais tout à l’heure, que Mme Parangon ait sa part de ces hommages ; car, si j’en crois sa conduite, on s’est expliqué avec elle beaucoup plus clairement de bouche que par écrit. Ce n’est pourtant pas l’air de Mme Canon, qui fait qu’on se frotte aux personnes qui paraissent sous sa garde ! car elle a l’encolure d’un vrai cerbère (comme tu ne sais pas ce que c’est, Cerbère est le chien qui garde la porte des Enfers, chez les païens). Mais avec son air rébarbatif, elle a quelque chose de si comique dans sa mise et dans sa figure, que je pense qu’on la prend pour une folle. Avec cela, dès qu’on nous regarde, et qu’elle s’en aperçoit, elle lance un coup d’œil hagard, qui fait rire ; car je vois qu’on éclate.

Je vais te copier une des lettres qu’a reçues Mme Parangon, et qu’on lui a mise dans le coqueluchon de son mantelet, un jour que nous entrions fort pressées à Saint-Eustache : je fus la seule qui m’en aperçus ; je ne voulus rien dire, et le billet étant tombé à l’église, je le ramassai, me proposant de le lui remettre à notre retour, comme un papier qui lui appartenait. Mais il arriva que nous rentrâmes seules, Mlle Fanchette et moi ; Mme Parangon et Mme Canon, après nous avoir descendues, allèrent à quelques affaires. Je ne pus résister à la tentation de lire. Je m’enfermai seule, et comme le billet n’était pas cacheté, mais plié comme un papier d’affaires, je l’ouvris sans conséquence. En voici le contenu :

Je ne sais, ma belle, ni qui vous êtes, ni l’état de votre fortune : mais je pense que qui que vous soyez, et quel que soit l’état de vos affaires, vous ne serez pas fâchée qu’un honnête homme vous propose quarante mille livres de rentes. Voilà mon premier mot ; il est clair, élégant, sonore, et de la meilleure prose possible. Cette proposition est à réaliser, selon ce que vous serez ; car je le répète, je n’ai pas l’avantage (fort désiré !) de vous connaître. Si par hasard, vous êtes une femme galante, je vous avouerai, et vous aurez une maison montée ; si vous êtes décente, tout se fera en secret ; si vous êtes honnête dans toute la rigueur du terme, vous êtes assez belle pour que je fasse la folie de vous épouser : car, sans vous fâcher, ma belle, le mariage est toujours une folie ; mais vous êtes si aimable, que du moins avec vous la folie sera gaie. Je vous parle franc, parce que je suis vrai, et tout rond dans mes manières. Que mon ton ne vous fâche ni ne vous révolte ; je suis homme à vous adorer prude, si vous l’êtes, tout comme à en agir sans façons, si vous ne l’êtes pas. Tout ce que je vous marque est conditionnel, hors mon amour, qui est réel, dans quelque passe que vous soyez, et à parler sincèrement, de toutes les passes, c’est la dernière des trois que j’ai citées que je préférerais avec vous : oubliez donc tout ce qui ne vous regarde pas, pour ne vous souvenir que de ce qui a rapport à ce que vous êtes en effet. Je suis tout à vous, ou passionnément respectueux, ou passionnément amoureux, ou passionnément généreux,

Votre très humble et très obéissant serviteur. ** ***.

Après avoir lu ce singulier billet, je le repliai, j’attendis le retour de Mme Parangon, et lorsqu’elle eut ôté son mantelet, je glissai adroitement le billet dans le coqueluchon : au premier moment où je me trouvai seule avec elle, je lui dis que je croyais avoir vu mettre un papier dans son mantelet, lorsque nous entrions dans l’église. Elle rougit, et alla le prendre ; le billet tomba : elle le lut tout bas, le serra, et me dit : « C’est une folie, comme on en écrit ici à toutes les femmes, lorsqu’elles ont le malheur de trouver un impudent en leur chemin : cela n’est pas digne de t’être montré, sans quoi je te lirais cette lettre, dont l’auteur m’est parfaitement inconnu. » Depuis ce moment, il est beaucoup plus difficile d’aborder aucune de nous.

Enfin, Mlle Fanchette a aussi un adorateur ou deux. Ce sont des vieillards chancelants : ils n’ont pas écrit, mais tous deux ont parlé, je crois, à Mme Canon, à ce que j’ai pu deviner. J’étais à portée d’entendre la conversation du premier qui s’est présenté, un matin, précisément le lendemain d’un jour où un grand échalas, un peu recourbé par le haut, et dont le nez ne ressemblait pas mal à un éteignoir, avait parlé à ma jeune compagne durant une partie du salut. Il est entré : « J’ai l’honneur de parler à Mme Canon ? – Oui, monsieur : que lui voulez-vous ? – L’entretenir d’une affaire très intéressante. » En ce moment, il s’en est peu fallu que je ne me sois trahie : imagine-toi que les deux mentons avancés de Mme Canon, et du siècle passé qui lui parlait, se touchaient quasi, encore que le reste de leurs visages fût à une honnête distance. »Madame est la maîtresse de la maison ? – Je le suis de cet appartement, et chacun des locataires l’est chez soi. – Ah ! madame, ce que je veux dire, c’est que vous êtes la principale locataire ? – Vous vous trompez, monsieur ! – On me l’a dit cependant. – On était mal instruit. – Soit, madame : je voulais vous parler d’une chose qui peut-être vous fera plaisir ? – C’est selon ; jusqu’à présent cela ne m’en fait pas beaucoup. – Je le crois, madame : mais il faut débuter par quelque chose. Mesdemoiselles vos filles sont charmantes : ne songez-vous pas à les pourvoir ? – Elles sont pourvues, monsieur. – Avantageusement, madame ? – Très avantageusement. – Elles méritent une fortune. Pour moi, je voudrais que la cadette fût libre ; je lui proposerais un parti qui l’avantagerait de vingt mille livres de rentes. – Cela ferait une belle fortune : mais elle est pourvue, monsieur, je vous l’ai déjà dit. – Est-ce une chose arrêtée, madame ? – Absolument, monsieur. – Mais en considération des avantages que je ferais faire, ne pourrait-on pas du moins balancer ?… Quel est ce parti ? – Un très aimable jeune homme, qu’elle doit épouser dès qu’elle sera en âge d’être femme. – Un jeune homme !… Qu’est-il ? – Il est peintre. – Ah !… ce serait dommage de sacrifier une si jolie personne à un homme du commun ! Il est assez de femmes pour ces gens-là ! Les beautés, comme mesdemoiselles vos filles, madame, sont faites pour trouver un sort brillant, et je vous propose ma fortune, si elle vous tente. – Vous vous moquez, monsieur ! C’est tout comme si je me proposais au prétendu de Fanchette, pour l’épouser, au lieu d’elle, sous prétexte de lui faire sa fortune, car je suis à mon aise, monsieur : cette maison est à moi, et ce n’est pas mon seul bien. – Vous voyez, madame, qu’on ne m’avait pas trompé, quand on m’avait dit que vous étiez maîtresse de cette maison ? – J’en suis la propriétaire, monsieur. – Il est vrai que le terme est plus expressif… Enfin, madame, je vous propose, pour votre charmante fille, un avantage de vingt mille livres de rentes. – je suis votre servante, monsieur : ma fille épousera son amant, un jeune homme beau comme elle, et non pas son grand-père. Adieu, monsieur ! Nous sommes ici à l’Île-des-Fous, je crois, et je redoute en vérité de vous ressembler ! » Elle l’a poussé dehors, et lui a fermé la porte au visage, en le traitant d’impertinent, lorsqu’il ne l’a plus entendue.

Mais, ma chère sœur, peut-être aimerais-tu mieux que je te parlasse des curiosités de Paris, que de toutes ces petites misères, que je ne te raconte que pour ne te rien taire ; et encore, parce que chez nous, je sais que tout amuse : d’ailleurs tu m’aimes si tendrement, que je crois pouvoir t’écrire comme je caquetterais avec toi, si nous étions ensemble soit ici, soit à L.-B. : enfin, je te marque ce qu’une autre que moi ne pourrait t’écrire, au lieu que vous avez mon frère pour vous raconter dans ses lettres ce qu’il y a de remarquable à Paris, beaucoup mieux que je ne le ferais. C’est en conséquence de tout cela, qu’après t’avoir dit que je vois Laure en secret, je vais traiter le point de mes occupations, parce que je m’en acquitterai bien.

Nous n’avons pas un moment d’inutile, sous la direction de Mme Canon ; et depuis que Mme Parangon est avec nous, elle ne diminue pas notre occupation, mais elle y répand un charme, qu’elle seule peut donner. Le matin, en nous levant, nous faisons la prière ; puis nous dessinons d’après les meilleurs modèles : nous peignons ensuite quelque sujet indiqué par notre maître, par mon frère, ou par Mme Parangon. Cela nous mène jusqu’à midi, que nous allons à la messe. Au retour, une leçon de musique, donnée par une femme : c’était une jeune marchande de musique de la rue du Roule, qui est très aimable ; mais Mme Parangon la remplace absolument depuis quelques jours. On dîne à deux heures. Nous allons à la promenade, où nous faisons une lecture. On travaille à l’aiguille, en modes, en robes, en linge le reste de la journée, jusqu’au souper ; ce temps est d’environ quatre heures, à moins que la promenade n’ait été longue ; ce qui est fort rare. Après le souper, on parle dessin, peinture, et de ce qu’on fera le lendemain en ce genre, afin de préparer la tête à ce qui doit l’occuper dans la matinée, et pour que les idées s’y gravent mieux durant les intervalles du sommeil. Cette méthode me paraît excellente, et je m’en trouve bien ; toutes mes pensées, dans les insomnies, se portent sur l’art qu’on m’enseigne, et je fais quelquefois des réflexions très heureuses. Mme Parangon aurait peut-être consenti à ne nous occuper que de peinture ; mais sa chère tante Canon lui a dit à cette occasion avec un peu d’humeur : « je ne saurais voir des femmes ne faire aucun ouvrage de femme : pour moi, si je ne tenais jamais l’aiguille, je me croirais bientôt un homme ! Fi ! des femmes qui font les hommasses ! il n’y a rien au monde de si vilain, de si messéant ! Ça conduit à perdre toute pudeur. » Mme Parangon fût l’embrasser la larme à l’œil, en lui disant : « Ah ! ma chère tante ! la belle vérité, que vous venez de dire là ! Je ne saurais vous exprimer combien je profite avec vous, et combien vos sages avis me font éviter d’écarts ! oui, en vérité, ce que vous venez de dire vous est dicté par la sagesse même ! » Je crois aussi qu’elle a raison, et qu’il faut que les femmes soient femmes. Nous sommes très heureuses dans notre vie occupée ; nous ne connaissons pas l’ennui, et si nous ne nous dissipions pas un peu trop en allant à l’église ou à la promenade, il n’y aurait pas d’innocence et de tranquillité comparables à la nôtre.

Je te dois un compliment bien sincère, en finissant cette lettre, ma chère Fanchon, c’est que tu traites tout ce que tu m’écris, de la manière la plus intéressante ; tu me touches, tu m’attendris, et Mme Parangon en particulier, est enchantée de ton style et de tes sentiments. Adieu, sœurette bonne amie : ménage-toi. Tu nourris ton fils ; cela te met à l’abri de bien des petits inconvénients, auxquels j’entends dire que les femmes de Paris sont sujettes.

Lettre 20. Edmond, à Ursule.

[Il parle d’Edmée, ainsi que de son art, et finit par un mauvais conseil à Ursule.].

13 avril.

Je suis dans un isolement pénible, ma chère sœur ; tout le monde m’abandonne à moi-même, et en vérité je ne sais comment faire pour réparer le vide où on me laisse : on est toute à toi, et je ne suis plus rien, ce n’est pas que j’en sois jaloux ; mais si je cherche aussi à occuper mon cœur, vous n’aurez rien à me dire.

J’ai revu Edmée ces jours passés : elle est encore aussi aimable qu’elle me l’avait paru à Vaux. C’est tout ce que je puis t’en écrire à présent. Tu confieras de ma part à notre adorable fée, que j’ai été assez familier chez sa voisine ; mais que je m’en retire insensiblement ; les coquettes (soit dit sans médisance), ne sont pas la société qu’il me faut. J’espère que tu me donneras de tes nouvelles. Celles d’ici, à l’exception de ce qui regarde la santé de nos chers père et mère, et de toute notre famille, qui est excellente, ne méritent pas que je t’en entretienne. Il en est cependant qui pourraient t’intéresser ; mais je ne sais pas s’il est à propos de te les donner.

Nous sommes assez bien, M. Parangon et moi, depuis quelque temps ; je le seconde de tout mon pouvoir, et nous travaillons tous deux, comme pour éviter que le diable ne nous tente. J’ai fait une Annonciation pour un maître-autel, et j’ai cherché partout une figure de vierge bien agréable et bien angélique : j’en aurais bien pris une qui est toute céleste, ou celle de Mlle Fanchette, ou la tienne : mais cela aurait pu faire un mauvais effet sur M. Parangon ; j’ai pris celle d’Edmée ; et il faut avouer que c’est peut-être le minois qui convenait le mieux au sujet : car la beauté que j’avais d’abord en vue est trop voluptueuse, et on aurait été tenté au lieu de prier, je serais ainsi tombé dans le même inconvénient que Rubens dans son Annonciation que M. le prince de Conti vient de faire acheter, et où la Vierge est en petit nez retroussé des plus coquets ; quant à Mlle Fanchette, elle est trop jeune, et elle a déjà trop de cette aimable langueur qui la rendra si dangereuse un jour. Pour toi, je ne sais, mais ta figure vaudrait mieux en Madeleine encore un peu galante. Ma foi, il me fallait Edmée, et je l’ai trouvée là fort à propos ! M. Parangon, qui ne la connaît pas, a trouvé la tête admirable ! Il en a fait honneur à mon imagination, et il m’assure que j’ai dans l’esprit les belles formes de la nature. Pour lui, qui s’était réservé un Saint-Joseph, pour mettre à la chapelle qui fait le pendant de celle de l’Annonciation, il a jugé à propos de se peindre trait pour trait, je ne sais à quelle intention. Dans un autre tableau à nous deux, où nous avions Psyché, poursuivie par Vénus déguisée en Furie, il a donné à la Furie les traits de Mme Canon, au plus naturel ; moi, j’ai fait Psyché sous ceux d’une femme que nous adorons : mais ici M. Parangon m’avait dit de prendre le grand portrait de la chambre à coucher, pour modèle. On me flatte que je l’ai surpassé, quoique M. Parangon regarde ce portrait comme son chef-d’œuvre. C’est que j’avais bien mieux dans le cœur les traits que je devais rendre sur la toile, que lui dans les yeux, et que c’est le cœur, plus que l’œil, qui conduit la main. Voilà toutes les nouvelles que je te puis donner, chère bonne amie. Offre mon hommage à Mme Parangon et à Mlle Fanchette.

P.-S. – Vous ne voyez pas M. Gaudet ? Nous sommes fort bien ensemble : c’est un bon ami. S’il veut te parler en particulier, ma foi, il faut t’y prêter, et n’en rien dire. Quant à Laure, je sais que vous vous voyez assez souvent, et qu’il te donne ses avis par elle, comme nous en étions convenus dès ici ; tu ne saurais mieux faire que de les suivre à la lettre. Il serait heureux qu’elle fût admise chez vous.

Lettre 21. Fanchon, à Ursule.

[Ma femme lui parle de notre sœur Brigitte, et d’un bruit fâcheux au sujet d’Edmond.].

28 avril.

Si j’ai si longtemps différé à vous répondre, très chère sœur, ce n’est ni par indifférence, ni que je me sois mal portée : au contraire, ma santé ne fût meilleure en aucun temps. Mais c’est que j’attendais que mon mari eût des nouvelles de son frère. Et justement il en a eu ces jours ici, ainsi que des vôtres, très chère sœur, car le cher frère Edmond nous a transcrit votre lettre : ce qui me fait croire qu’il pourrait y avoir quelque petit retentum, comme dit notre père, de sa, part, ou de la vôtre. Quoi qu’il en soit, ma chère Ursule, j’attendrai là-dessus ce qu’il vous plaira de me marquer ; et quant à moi, je vais vous dire les nouvelles d’ici : car bien qu’elles ne soient pas aussi brillantes que celles que vous me donnez, si est-ce pourtant qu’elles ne laisseront pas de vous intéresser, par la bonté que vous avez de bien interpréter ce que j’écris, et aussi par les choses en elles-mêmes : c’est qu’il s’agit de notre sœur Brigitte, qui est recherchée en mariage par un bon et honnête garçon, J. Marsigni, que vous connaissez. Mais je vous avouerai, ma chère sœur, que malgré la mode du pays, qui n’est pas galante, je n’ai jamais vu de pareilles amours ; et votre frère aîné en rit quelquefois lui-même. Brigitte est bonne, simple, n’entendant finesse à rien, prenant tout à la lettre. Marsigni est de même ; ils ne sont pas plus faiseurs de compliments ni de caresses l’un que l’autre, pourtant ils ont envie de se plaire, mais je m’imagine que c’est d’après ce qu’ils veulent être l’un envers l’autre par la suite : Marsigni ne recherche pas Brigitte parce qu’elle est assez gentille, mais parce que c’est une bonne ménagère ; et il plaît à sa maîtresse, parce qu’il est infatigable au travail, sobre et presque avare. D’après cela, quand le garçon vient ici faire l’amour, il commence à se mettre en veste, ou en chemise, et travaille comme quatre à nous aider : l’autre jour, en moins de deux heures, il nettoya le toit aux moutons, où il y avait bien trente voitures d’engrais, et en quittant, il refusa un verre de vin, que notre bonne mère lui portait. Pendant ce temps-là, Brigitte, qui travaille toujours assez, se tuait à tout ranger ; car pour donner dans la vue de son amoureux, elle ne veut pas des ouvrages tranquilles ; elle fait les plus lourds des servantes ou des filles de journée ; et quand l’amoureux et la maîtresse n’en peuvent plus, ils se regardent un peu en dessous, pour voir celui qui est le plus las ; sans doute parce que c’est celui-là qui est le plus agréable. Voilà comme se passent toutes les visites de J. Marsigni ; à sa maîtresse, pas un mot ; mais à mes sœurs et à moi, c’est toujours quelques politesses à sa manière ; il nous ôte tout des mains, pour nous empêcher de le porter, et nous repousse si fort, que l’autre jour Christine manqua d’en tomber, en nous disant : « Ôtez-vous de là ! vous n’auriez pas seulement la force de porter une paille : voyez, moi ! » Quant à sa maîtresse, il la verrait plier sous le faix qu’il n’y mettrait pas la main, et il nous dit d’un air de vanterie : « C’est que ça fait une fille vertueuse, celle-là ! et non pas vous autres, qui n’êtes que des mauviettes ! Notre cher père rit de le voir, mais à part ; car devant nous, il tient son sérieux, ne voulant pas qu’un homme qu’il se propose de donner pour seigneur et maître à sa fille aînée, soit envisagé de ses autres enfants sous un jour qui le leur rende moins respectable. Voilà toutes nos nouvelles d’ici, chère sœur.

Quant à ce qui est du cher frère Edmond, il paraît se bien plaire à la ville de mieux en mieux ; mais il parle de Mlle Edmée à son frère aîné d’une manière qui nous donne bien à penser ! Ce n’est pas qu’il me soit avis qu’il y ait rien à craindre de ce côté-là, car voici une occasion, je crois, qui va montrer qu’il n’y a point de mal sans un bien : c’est que cette grande attache qu’il a pour Mme Parangon nous répond que rien ne le fera écarter des vues qu’a sur lui cette excellente dame. Je ne sais pourtant ce qu’a chanté un jeune Gautherin de N**, qui est clerc de procureur à Au**, lequel est venu voir son père la semaine passée ; il a comme parlé d’une histoire d’Edmond, avec une demoiselle, voisine de M. Parangon, qui passe pour une grande coquette ; il a dit que votre frère en était bien venu, ainsi que de la mère, ou belle-mère, et qu’on en parlait un peu dans la ville, disant qu’il était bientôt consolé de sa femme. Mais vous verrez que tout ça n’est que des bruits sans fondement ; et puis d’ailleurs, Gautherin n’a pas dit qu’Edmond fasse du mal avec cette demoiselle. Autre chose n’ai à vous mander, très chère sœur ; car pour quant à ce qui est des choses que vous me marquez dans votre lettre, je sens que je n’ai pas assez vu le monde, pour vous donner mes conseils, et je me renferme, dans ce que j’ai entendu dire l’un de ces jours à mon mari, au sujet de ce que Gautherin avait dit de son frère : « Les gens d’ici qui veulent juger de la ville, d’après ce qu’ils voient dans notre village, sont de pauvres aveugles qui parlent des couleurs, ou des sourds qui veulent juger des sons ; les choses ne se font pas tout à fait là comme ici ; et puis d’ailleurs, mon frère est bon et sage ; il sait ce qu’il faut faire et ne faire pas. Par ainsi, moi, qui le connais mieux que ces gens-là, je me tiens coi, attendant pour juger que je me sois informé à mon frère lui-même. » Quant à ce que vous marquez dans votre lettre à Edmond qui nous est venue de son écriture, je l’ai trouvée bien jolie, et spirituellement faite, et je voudrais pouvoir écrire comme ça.

Je vous quitte en ce moment, ma très chère Ursule, pour mon fils que voilà qui s’éveille, et je ne fermerai ma lettre qu’après lui avoir donné ce qu’il demande…

Il est joli comme tout, chère petite sœur ; et vous le croirez, quand vous saurez que c’est bien plus le portrait de son oncle que de son père : ce qui vient, je crois, de ce qui s’est passé au sujet d’Edmond, pendant que l’enfant était dans mon sein ; car j’avais toujours Edmond devant les yeux du corps ou de l’esprit pendant sa maladie. Or vous savez bien qu’Edmond et vous, vous vous ressemblez ; et par tout cela, vous voyez que mon fils est très joli. Adieu, chère bonne amie sœur. Quand donc vous verrai-je ?

Lettre 22. Ursule, à Fanchon.

[La voilà qui s’émancipe à recevoir des lettres de ses amoureux, et à y répondre.].

23 mai.

Nous avons eu ici bien de l’inquiétude ces jours-ci, ma chère sœur ! Mme Parangon s’enfermait seule, et nous ne la revoyions jamais que les yeux rougis de larmes : Mlle Fanchette et moi nous ne savions qu’en penser ; mais enfin elle est plus calme. Je croyais pouvoir découvrir la cause de ce chagrin si vif ; mais cela ne m’a pas été possible, et il faut renoncer à te donner des lumières là-dessus pour ne te parler que de moi.

D’abord, je te dirai que la copie de ma lettre à notre frère Edmond n’était pas tronquée, comme tu le crois ; je me tiens sur la réserve avec les hommes, comme je te l’ai déjà marqué ; je ne parle qu’en général, et je te réserve le particulier. Le marquis, dont je t’ai déjà parlé, m’a écrit deux nouvelles lettres que j’ai un peu imprudemment reçues ; car je présume qu’il s’est aperçu que je les voulais garder. La première est sur un ton assez cavalier ; la seconde est sur une tout autre note. Entre nous, si j’allais devenir marquise, ce serait une fortune bien au-dessus de nos espérances ! Mais il ne me plaît pas, voilà le mal, et le conseiller me plaît davantage. Je crois pourtant que cela ne pourra nuire à mes affaires que le conseiller sache qu’un marquis m’a fait des propositions de mariage ; et c’est pour cela que j’ai mieux reçu ce galant que les autres. Voici la première de ces deux nouvelles lettres :

Quatrième lettre du Marquis de***.

Vous êtes charmante, mademoiselle : je vous l’ai déjà écrit plus d’une fois, et mes regards vous l’ont dit plus de cent ; mais vous paraissez ne pas faire attention à ce langage éloquent : il faut vous en parler un autre. Je vous ai marqué que j’étais riche ; que je suis de condition ; je vais aujourd’hui signer cette lettre de mon vrai nom. Je vous adore, et je vous propose tel arrangement que vous voudrez ; il n’en est point que je ne tienne, pourvu qu’il vous rende riche et heureuse. Vous me paraissez de l’honnête bourgeoisie, malgré l’air extraordinaire de votre gouvernante, mère, tante, ou bisaïeule, je ne sais lequel, mais si vous cherchez une situation honnête, elle est trouvée ; je suis à vous, et vous pouvez disposer de,

Votre dévoué serviteur,

Le marquis de***.

Cinquième lettre.

Mademoiselle, le premier billet que j’ai pris la liberté de vous écrire, est si heureusement parvenu entre vos mains, que j’attendais une réponse ; mais votre silence, et de plus exactes observations qu’il a occasionnées, m’ont fait comprendre que je m’étais mépris, non à mes sentiments, qui seront éternels, mais dans l’idée que j’avais prise de vous, par vos alentours. Je serais au désespoir, mademoiselle, de tendre des pièges à la vertu d’une jeune personne honnête, et digne de la plus haute considération, telle que vous êtes en effet : ce qui doit naturellement résulter de la découverte que j’ai faite, c’est non d’éteindre mon amour, mais de régler mes sentiments. Je vous offre un mariage secret, à cause de ma famille, mais cimenté par tout ce que pourront nous dicter des personnes prudentes et désintéressées. Je n’aspire, mademoiselle qu’à vous donner un titre dont vous êtes digne, et si vous me permettez un moment d’entretien avec vous, ou avec quelqu’un dans qui vous ayez confiance, je détaillerai le reste des arrangements, surtout la manière dont je me propose de découvrir à ma famille un mariage, qu’elle ne m’aura pas procuré. Je suis, en attendant l’honneur d’une réponse, très respectueusement, mademoiselle,

Votre très humble, etc.

Voici ma réponse à la seconde de ces deux lettres :

Monsieur, l’honnêteté de votre second billet me détermine à y répondre non pour accepter votre proposition, ce qui serait trop hardi pour une fille de mon âge, et dans la position où je me trouve, mais seulement pour vous remercier de l’honneur que vous me faites : je sais, monsieur, que votre proposition ne peut avoir été déterminée que par des sentiments très honorables pour moi. Cependant, je ne puis que vous en témoigner une stérile reconnaissance, attendu que ma famille a des vues pour mon établissement qui sont très avantageuses. J’ai cru devoir cette réponse à un homme de votre naissance et de votre mérite, qui pense à moi, pour que vous ne preniez plus des peines inutiles. Je suis avec une parfaite considération, monsieur,

Votre très humble,

URSULE R**.

Le lendemain du second billet, ayant aperçu à côté de moi à l’église le laquais qui me l’avait glissé, je l’ai regardé un instant pour lui faire entendre que je le reconnaissais, et tirant aussitôt mon mouchoir, ma réponse est tombée devant lui. Comme elle était cachetée, il a compris ce que c’était ; il l’a ramassée très adroitement, et s’est dérobé. Un instant après en levant les yeux de sur mon livre, j’ai vu le marquis devant moi. Il m’a fait à la dérobée, un regard suppliant, auquel j’ai répondu par une légère inclination qui a paru le combler de joie. Les choses en sont là.

Il paraît que l’amant de Mme Parangon, celui dont je t’ai rapporté la lettre, a aussi reçu quelques éclaircissements biscornus ; car ne pouvant réussir pour l’aînée, il s’est proposé pour la cadette, avec de magnifiques propositions. Il est vrai que Fanchette devient de jour en jour plus charmante, et je ne suis pas surprise de cette conquête. Il a écrit à sa sœur, et à elle-même. Fanchette se sentant donner un billet, m’a dit tout bas : « On se trompe ; je crois que ça te regarde, car je m’aperçois qu’on t’en donne de temps en temps. » J’ai prodigieusement rougi, moi qui me croyais si sûre de n’être pas vue dans mes petits arrangements ! Si Fanchette m’avait remis le billet, certainement je le déchirais, mais elle l’a gardé. Lorsque nous avons été à la maison, elle m’a dit : « Vois ce qu’on t’écrit : je ne suis pas curieuse, et je ne demande à rien savoir. – Qui te dit que c’est pour moi ? – Mais, je t’en ai vu donner deux, par un laquais, et tomber la réponse en tirant ton mouchoir… Mais lis. – Eh mon Dieu ! ma chère fille, c’est pour toi ! regarde ! – Mais oui ! ah ! c’est drôle ! lisons, lisons :

Lettre de Mlle Fanchette.

J’ai appris ce matin que votre charmante sœur était mariée à un jeune homme très aimable, et qu’elle adore, comme elle en est adorée. Cette découverte me détermine à m’adresser à vous, jeune et charmante personne ; je l’écris à madame votre sœur, et je lui propose pour vous les mêmes conditions que pour elle. Soyez persuadée que votre bonheur sera ma seule occupation, dès que j’aurai le bonheur d’avoir une réponse favorable. Je n’ai jamais rien vu de si beau que vos yeux, comme je n’ai rien vu de si voluptueux que ceux de votre sœur : mais il y a des causes pour cela que j’ignorais ; il ne faut pas troubler la félicité des cœurs qui sont d’accord. Si vous êtes surprise que je sois instruit, je puis d’un mot faire cesser votre étonnement ; je connais un de vos compatriotes, le chevalier Gaudet d’Arras, qui a une jeune et charmante épouse dont les attraits m’avaient d’abord subjugué ; mais les femmes de votre pays sont si tendres et si fidèles, qu’en me désespérant par leurs rigueurs, elles me donnent la plus grande envie d’en trouver une qui ait le cœur libre, et que je puisse remplir. Je ne saurais mieux m’adresser qu’à vous qui êtes la sœur de l’ami le plus intime du chevalier : ainsi, vous voyez, mademoiselle, que ce n’est plus un inconnu qui vous écrit, et qui vous offre toute sa fortune et sa personne. Je suis avec respect, mademoiselle,

Votre, etc.

Nous n’avons pas trop compris ce que voulait dire cette fin ; car Mlle Fanchette n’a ni frère, ni ne connaît de chevalier Gaudet d’Arras ; et il y a bien chevalier, d’ailleurs, il a une jolie femme, et cela nous empêche de conjecturer une erreur dans le mot chevalier. Comme je ne ferme pas ma lettre aujourd’hui, si quelque chose se découvre, je l’y ajouterai.

28 mai.

Depuis la date du commencement de ma lettre, nous avons découvert que c’était à moi, et non à Mlle Fanchette qu’on en voulait : le monsieur m’a parlé, pour se plaindre de ce que je ne lui faisais pas réponse, mais je garde pour moi cette découverte, afin que ma jeune compagne ne dise rien, en se croyant intéressée pour son compte au silence : car j’observe que nous avons beau être sages, et ne pas avoir envie de profiter de nos conquêtes, nous sommes toujours flattées d’en faire, et cela nous occupe très agréablement. Quant au marquis, il a tenté de me faire accepter quelques présents que je n’ai eu garde de prendre. Ah Dieu ! je ne le ferais pas, quand j’aurais envie du mariage secret qu’il me propose ! Recevoir d’un homme ! c’est une honte à laquelle je ne me sens pas disposée à descendre jamais.

Sixième lettre du Marquis, à Ursule,

en lui envoyant un présent.

Mademoiselle,

Excuserez-vous la médiocrité de la bagatelle que je vous envoie ? Vous êtes si belle, que vous n’avez pas besoin de ce qui pourrait donner plus d’éclat à vos charmes : avec la simplicité de la nature, ils sont trop sûrs de tout soumettre. Mais si vous êtes trop riche en attraits, pour que cet écrin ait un prix à vos yeux, ma passion est si vive et si tendre qu’elle a besoin de ce petit soulagement. Daignez donc agréer une faible marque de mon dévouement respectueux : elle serait beaucoup plus considérable, si j’osais me flatter qu’elle fût acceptée, mais je ne compte que sur sa médiocrité, pour me sauver la honte d’un refus, qui me mortifierait cruellement ! Je suis avec le plus profond respect, mademoiselle,

Votre, etc.

J’ai renvoyé le présent, qui m’avait été glissé à l’église, et j’ai eu le temps de dire au laquais, avant d’avoir lu la lettre, que je ne prétendais pas mortifier son maître par un refus, mais lui faire entendre que je ne pouvais rien accepter. J’ai gardé la lettre très sciemment : aussi, lorsque le marquis s’est offert à ma vue, ne m’a-t-il paru qu’affligé, mais nullement en colère. Le même jour, mon petit page s’est trouvé tout près de moi, comme je montais la dernière en carrosse, et il m’a dit : « Je suis lieutenant d’hier ; je ferai mon chemin rapidement, si vous voulez me faire seulement la promesse de m’être fidèle ? – Allez, lui ai-je dit, je vous attends lieutenant-général, et alors nous verrons. » J’ai lâché cela pour m’en débarrasser, et même, je l’avoue, pour ne pas éteindre l’envie de bien faire dans un jeune gentilhomme. Il l’a pris au sérieux ; il a baisé ma robe, comme j’entrais dans la voiture, et je l’ai vu très satisfait. J’en suis charmée ; avant qu’il en soit là, il m’aura oubliée, et je ne lui aurai pas fait un refus trop dur : car je n’aime causer de peine à personne.

Je ne te dirai rien de mes autres amants, pas même de mon financier, tout risible qu’il est. Mais je t’avouerai que j’ai copié une partie de ta lettre pour montrer à différentes personnes d’ici les amours de notre bonne sœur Brigitte : on les a trouvées plaisantes, et l’on en a beaucoup ri, à l’exception de Mme Parangon, qui les a louées, avec une sorte d’attendrissement. Elle m’a dit tout à l’heure qu’elle devait écrire à Edmond, et cette confidence a été accompagnée d’un soupir, qui m’a fait comprendre qu’il lui donne quelques nouveaux chagrins. J’ai témoigné de l’inquiétude ; et il m’a semblé, par sa réponse, qu’Edmond contrarie encore son plan favori. Il faut que ce soit cette voisine de Mme Parangon, dont tu m’as dit un mot ; car pour Edmée, quoique très aimable, Mlle Fanchette, qui la vaut au moins pour la figure, la passe pour la naissance, la fortune, et toutes les autres convenances.

P.-S. – La tristesse de Mme Parangon l’engageant à se dissiper, je t’apprendrai que nous avons été à une belle comédie, qui m’a fait répandre des larmes. C’est Laure qui nous en a donné l’idée, en m’offrant sa loge ; j’en ai parlé à Mme Parangon, qui d’abord ne s’en souciait pas, mais qui ensuite nous a donné cette marque de complaisance à sa sœur et à moi. Le titre de la pièce est la Gouvernante, et Mme Canon la trouve bonne.

Lettre 23. Gaudet, à Edmond.

[Le corrupteur d’Edmond lui marque ici sa coupable et séductrice amitié, surtout vers la fin de sa lettre.].

2 juin.

Enfin j’ai vu les trois Grâces qu’en punition de leur pruderie, sans doute, Vénus a mises sous la garde d’Alecto. La céleste Parangon avait un petit air languissant qui la rend adorable, et ferait tourner la tête à un anachorète. Ursule m’a surpris ; elle est embellie au-delà de toute imagination, et sa ressemblance avec toi semble s’être perfectionnée : mais tu y gagnes. Je ne crois pas qu’il y ait ici un homme bien organisé qui puisse la voir impunément Quant à Mlle Fanchette, c’est une mignature, et il est bien singulier qu’un homme qu’on a flatté de quelques espérances, dont cette petite divinité est l’objet, puisse porter des désirs ailleurs ! Il faut qu’il soit diablement sensuel, et enclin aux plaisirs actuels comme un sauvage ! (Cependant, s’il les aime, il sait où les prendre ; mais cet homme-là est un sphinx pour moi : il me donne à tout moment à deviner des énigmes, où je ne puis rien comprendre.) Il paraît que si j’ai été admis dans le sanctuaire des Grâces, c’est parce qu’on avait besoin de moi : on m’a fait une entière confidence de ce que je savais déjà, et j’ai eu deux heures de tête à tête avec la plus belle bouche et les plus beaux yeux du monde, ceux d’Ursule peut-être exceptés. J’ai répondu comme je le devais. En conséquence, j’ai assuré la belle Parangon que j’emploierais toute ma capacité pour vous servir tous deux. En effet, je suis ton ami, et je crois que tu me rends la justice de n’en pas douter. Or il est du devoir d’un véritable ami d’obliger par toutes sortes de moyens celui qu’il aime ; et c’est ce que je me propose de faire toujours pour toi, lorsque l’occasion s’en présentera : car on ne doit pas hésiter à causer une mortification passagère à son ami, quand elle doit être suivie d’un avantage réel.

J’ai causé une étrange surprise aux dames, en paraissant chez elles en habit de cavalier : c’est celui que je porte ici le plus habituellement, pour éviter le scandale. Je me suis fait annoncer sous le nom du chevalier Gaudet d’Arras, qui venait de ma part. Mme Parangon ne me reconnaissait pas : j’ai parlé, mon rire, mes tics, tout cela ne me démasquait point encore ; je me suis enfin expliqué. Ursule m’a dit qu’elle m’aimait mieux comme ça, et Mlle Fanchette, que j’étais plus joli. Je suis flatté de ces petits compliments ; car j’ai aussi ma coquetterie, mon cher, tout comme j’ai ma philosophie : je compose de mes petites qualités, de mes petits défauts, un moi, dont je suis tout à fait content, et que je ne troquerais pas, me donnât-on un roi en échange. C’est une réflexion que j’avais faite souvent, et que j’ai lue depuis, que nous souhaitons, ou que nous envions bien le sort des autres, mais que nous voudrions leur beauté, leurs qualités, leurs talents, sans cesser d’être nous-mêmes ; et qu’à tout prendre, il n’y a peut-être pas un homme au monde, qui consentît à être le roi, en cessant d’être lui-même, et d’avoir ses propres pensées, c’est-à-dire son âme : pour le corps on n’y tient pas. C’est que ce changement serait une véritable mort, dont, heureux ou malheureux, nous avons tous horreur. Aussi n’ai-je rien vu de plus sot que nos lois contre le suicide ; c’est l’acte d’un fou, et prétendre donner des lois aux fous, c’est être sage comme eux. Si j’étais roi, se tuerait qui voudrait, et il pourrait bien arriver que ces fous, que les obstacles irritent, ne se tueraient pas ; c’est un essai que je propose. L’apathique tolérance est une vertu si digne de l’homme, que je voudrais qu’on l’étendît à tout ; qu’on souffrît patiemment, sans chagrin, sans humeur, sans cet insupportable égoïsme, qui empoisonne tout, que chacun soit heureux à sa manière ; car il est certain, qu’en voulant rendre heureux les hommes, d’une manière contraire à ce qui leur plaît, c’est les rendre souverainement malheureux. Ceci fait un peu contre moi ; non pas dans ce que tu vois à présent, mais dans ce que tu ne tarderas pas à voir. Je m’explique donc : c’est qu’il est des sottises destructives du bonheur, et qui l’empoisonnent pour la vie ; de celles-là, par exemple, il faut en préserver ses amis, par la persuasion, par la violence, par la fourbe, par tous les moyens possibles. Si mon ami était assez malheureux pour qu’il lui fallût un meurtre, un viol, un incendie pour être heureux actuellement, certes je ne souffrirais pas qu’il fût heureux dans cette manière de voir qui empoisonnerait le reste de sa vie, s’il avait l’atrocité de se satisfaire. Des vœux, des engagements éternels sont du même genre. Et pourquoi se lier irrévocablement à une femme, par exemple, avant l’âge qui nous rend habitudinaires ? N’est-ce pas de gaieté de cœur chercher un repentir ? Il faut laisser ces engagements aux automates, qui, à la vérité, composent les trois quarts du genre humain ; ces gens-là, montés comme une pendule, vont machinalement pendant leur mariage, contents de retrouver chez eux une femme qui les reçoive et les héberge : c’est moins leur épouse que leur hôtesse et leur nourrice, qui leur donne à manger, du plaisir et des enfants. Mais ceux qui pensent, et dans qui s’est de bonne heure développée cette énergie, qui distingue l’être raisonnable de la brute, ils doivent se conserver libres, et ne se vendre à la société, pour ainsi dire, que lorsqu’elle les paie ce qu’ils valent. Jusqu’à ce moment, qu’ils vivent pour eux ; ils sont les fleurs du genre humain ; plus ces fleurs sont belles, plus elles ont droit de ne pas être utiles : ou plutôt leur beauté est leur utilité ; c’est l’honneur qu’elles font à l’espèce humaine qui les acquitte de leur devoir social. Aussi ai-je entendu dire à quelqu’un qui connaissait Voltaire, que ce grand homme avait cette idée de lui-même : idée philosophique et sublime, peu dangereuse, parce que très peu d’hommes ont droit de l’avoir. Je veux te mettre au rang de ces hommes distingués du vulgaire : c’est mon but ; voilà ce que je me propose de faire de toi. Quelqu’un me demandera d’où vient que j’ai ce but ? D’où vient que je m’attache ainsi à ton bonheur, à ta gloire, pour en faire dépendre mon bonheur et ma gloire ? Voici ma réponse. Je t’aime. Mais les âmes de boue qui m’interrogent, ne connaissent sans doute pas l’amitié. Eh bien, j’ai un système, et je veux le prouver. Quel est-il, me dira-t-on ? Que sans tous les impuissants étais que d’imbéciles moralistes ont prétendu donner à la vertu, on peut la pratiquer ; qu’elle peut subsister avec tous les plaisirs, si fort prohibés par toutes les sectes philosophiques et religieuses. Je veux montrer que moi, au-dessus de tous les préjugés, je suis, en dépit d’Helvétius, l’oracle nouveau de nos philosophes, un ami sûr, désintéressé ; que je pratique tous ces actes avec lesquels les prétendus vertueux ont jeté de la poussière aux yeux du genre humain, d’une manière plus parfaite qu’eux. Je t’ai trouvé : je me suis dit, voilà l’homme qu’il me faut pour être mon Omar. Je n’en ferai pas un enthousiaste, mais il serait propre à l’être ; et je veux qu’il ne soit que raisonnable : je l’éprendrai de l’amour de la raison ; je lui montrerai qu’elle est seule le guide à suivre ; je foulerai aux pieds le préjugé devant lui, et quand j’aurai tout fait je lui dirai : « jouis, tu as une âme faite pour jouir ; ma jouissance à moi, c’est de voir la tienne. » Et il jouira. Il me fallait une âme sensible ; je te l’ai trouvée. Il me fallait cependant un esprit tellement entiché des préjugés, qu’ils fussent une seconde nature : tu avais ces préjugés-là. Y en eut-il jamais de plus ridicules que les tiens au sujet des femmes ? Et lorsque pour t’aguerrir, je prêtai les mains au projet de Parangon, ne m’étais-je pas réservé un moyen de cassation ? Il était excellent, et j’aurais bien au tourner ton bonhomme de père, si la mort n’était venue, ou si la nécessité l’avait exigé. Je te l’ai déjà dit, je te le répète ; les femmes sont une monnaie, qui doit passer de main en main : si la monnaie s’use, si l’empreinte s’efface, tant pis pour elle ; nous n’y perdons pas un sou ; nous la changeons. Va, mon ami, sans moi, tu étais enterré longtemps avant d’avoir rendu l’âme !

R. La Baron ; voilà ma recette : à tous tes beaux sentiments pour tes belles ignorantes, tes respects pour tes Parangones, etc., je dirai toujours, Recipe la Baron ; et en cas de pis R. Gaudet.

À propos, j’ai trouvé le secret d’enchanter Alecto-Canon, pour la faire aller avec Ursule et les deux autres Grâces aux Italiens, où l’on donnait l’Île des Fous, pièce où il y a du caractère. La semaine d’auparavant, je les avais attirées aux Français, persuadé qu’un sermon du R.-F. Lachaussée, intitulé la Gouvernante, apprivoiserait avec le théâtre Alecto-Canon. C’est un point important que ta sœur voie nos spectacles ! Ils la rendront moins bégueule.

Adieu mon cher Edmond. J’ai le scalpel en main ; je vais tailler, couper, trancher jusqu’au vif : ma divinité l’ordonne, et je ne lui désobéis jamais. Tout à toi.

Lettre 24. Ursule, à Fanchon.

[La voici qui montre de l’ambition.].

25 juin.

Il y aurait tant de nouvelles à t’apprendre, ma bonne amie sœur, que si je voulais dire tout ce qui regarde les autres, à peine trouverais-je la place de mettre un mot de ce qui me concerne en particulier. J’ai écrit à Edmond, pour lui annoncer le retour de Mme Parangon. Je présume que vous avez vu cette lettre, et je ne la copierai pas ; Mlle Fanchette s’y joint à moi ; c’est une finesse de ma part, car je me doutais déjà de ce qui n’est plus un mystère : Edmond songeait sérieusement à Edmée. Convenons que ce cher frère est encore bonace, au moins dans ses inclinations amoureuses : je me sens, moi, plus ambitieuse, et plus capable de sacrifier mes goûts à la fortune… peut-être parce qu’ils ne sont pas encore bien vifs.

Ma charmante amie est partie enfin ; oh ! je l’adore celle-là, sans politique, tout comme je t’aime, ma chère Fanchon. Mon frère m’a écrit son heureuse arrivée : cette lettre-là est charmante, et je vais te la mettre ici tout au long ; tu verras par là mille choses que je répéterais mal............................

Il faut avouer que Mme Parangon est passionnément aimée de mon frère ; et je ne saurais leur faire un crime de leur mutuel attachement ; il est si bien réglé, dans son excès même, que l’exemple ne peut que m’en être avantageux. Voilà donc tout le monde encore une fois content ! je le suis en mon particulier, au-delà de toute expression, de l’heureuse idée qui est venue à Edmond, de procurer à deux de nos frères de meilleurs partis qu’ils n’auraient pu en trouver dans le pays ; car tous n’auraient pas eu le même bonheur que ton mari, ma chère Fanchon. Peut-être cependant cette alliance pourrait-elle porter quelque ombrage au conseiller ; mais je m’en inquiète peu, et je voudrais qu’il en prît de l’humeur, je lui ferais voir que je ne suis pas au dépourvu. Car, ma très chère sœur, j’éprouve une grande perplexité ! Ce M. le marquis continue à me faire sa cour ; et je ne saurais m’empêcher de reconnaître, que pour un homme de sa sorte, il se comporte envers moi, d’une manière bien respectueuse ! C’est de lui qu’est l’offre obligeante dont il est question à la fin de la lettre de mon frère que je t’envoie. Il s’est très bien comporté en cette occasion. J’étais d’abord toute honteuse de ce qu’il en était témoin : mais ensuite, j’en ai été charmée, il aura vu par là, qu’il n’est pas le seul de son avis.

Nous avons vu M. Gaudet : il m’a dit à la dérobée beaucoup de choses gracieuses, et il paraît que c’est lui qui se fait appeler le chevalier Gaudet d’Arras. Il est fort bien sous ce déguisement, qui ne paraît pas extraordinaire ici, où l’on sait qu’il s’est fait séculariser. Il faut en excepter Mme Canon qui a fulminé. Il m’a exhortée à songer à la fortune : « Elle ne se présente à vous, mademoiselle, que de la manière qui convient à une jeune personne aussi vertueuse qu’elle est belle ; j’en sais quelque chose, et je m’intéresse même pour un de vos prétendants : mais de tous les partis, je n’épouse que le vôtre ; préférez le plus avantageux, sans égard à la recommandation. » Voilà ses propres paroles. Il est instruit de la recherche du conseiller ; il m’en a parlé à mots couverts ; et moi, je lui ai glissé deux mots au sujet du marquis. Il a rougi de joie ; car elle éclatait dans tous ses mouvements. « Cela est très possible, mademoiselle !… et non seulement ce que vous me dites, que je crois fermement ; mais un mariage solennel ; vous êtes assez belle pour cela : soit dit sans vous flatter. Ceci me rend plus ferme encore pour un projet que j’ai formé ; votre frère ne contractera pas un mariage, dont il aurait à se repentir un jour. » Il paraît qu’il a beaucoup contribué à dissuader Edmond d’épouser Edmée, ou que même il aura pris d’autres moyens, dont vous serez peut-être plutôt instruits que moi.

De mes adorateurs, un seul mot : je les ai toujours.

Nous avons encore été au spectacle ; mais c’est aux Italiens, à une pièce qui a fait rire Mme Canon. Une autre, qui a suivi, où Arlequin est sauvage, l’a fait pleurer. C’est toujours Laure qui nous mène. Elle plaît ici : mais il n’y a que Mme Parangon et moi qui la connaissions.

Adieu, chère amie sœur.

Lettre 25. Fanchon, à Ursule.

[Ma pauvre femme la loue, de ce qu’il ne fallait pas la louer ; et lui fait les récits très bien détaillés de ce qui se passe à la maison paternelle.].

20 août.

Votre dernière lettre, très chère sœur, m’a fait un plaisir d’autant plus grand que j’y ai vu que vous êtes plus solide dans vos goûts que notre frère Edmond lui-même ; la ville ne vous a pas rendue bagatellière, comme tant d’autres, même d’ici, que j’ai vues à leur arrivée faire les légères, et ne vouloir parler que de bagatelles. C’est ce qui me donne de vous une haute espérance, chère Ursule ; comptant que vous vous tirerez à votre avantage, et au grand plaisir de nos chers parents, de toutes les passes où vous vous trouvez à c’t’heure. Par ainsi, je n’ai plus à votre sujet aucune inquiétude, vous recommandant au surplus chaque jour au Seigneur dans mes prières, et le suppliant de vous conduire, comme sa bonté l’a déjà fait jusqu’à ce jour. Quant à ce qui est d’ici, je n’ai que des nouvelles heureuses à vous annoncer. Et je vais mettre les choses par ordre, en commençant par le commencement, à celle fin que vous en voyiez mieux la suite.

D’abord, dès qu’Edmond eut marqué qu’il avait changé d’idée, au sujet de Mlle Edmée, on en fut chez nous très aise ; attendu qu’on y aime bien Mlle Fanchette, et qu’on aurait bien regretté que cette alliance manquât, à cause de tous ses avantages, tant pour Edmond, que pour vous, chère sœur ; on disait qu’il vous serait bien plus agréable d’avoir obligation à la sœur de la femme de votre frère, qu’à une étrangère. Cependant on aimait bien aussi Mlle Edmée, à cause du portrait qu’Edmond en avait fait. Mais il marqua dans la lettre qu’il écrivit à son frère, qu’il la voulait céder, cette gentille Edmée, à un autre lui-même, qui était Bertrand ; et que Georget aurait aussi un bon parti dans la sœur d’Edmée, et que ça ferait une jolie union de famille, ce qui fit que notre bonne mère pleura de joie, en disant : « Je vous l’avais toujours bien dit, mes enfants, qu’en envoyant Edmond à la ville, c’était votre avantage à tous ; et bénissez-le : car c’est un bon frère, qui vous aime comme lui-même. » Et notre bon père était tout attendri, tenant la lettre, et s’arrêtant avec complaisance, quand notre mère parlait, lui qui n’en fait pas toujours autant. Et puis quand Edmond marquait comme il comptait de s’y prendre, notre père a dit à son aîné : « Mon ami, ton frère a de l’esprit, et je vois qu’il commence à bien connaître le monde, et je suis bien content de ses sentiments et de son cœur, et surtout de ce qu’il marque qu’il ne veut plus revoir cette jolie fille qu’avec son frère Bertrand. » Nos deux frères reçurent ensuite les avis de notre père, sur la manière dont ils devaient se comporter, et il leur enjoignit surtout de se conformer en tout à ce que leur dirait Edmond : « Car il est votre aîné à vous deux. » Ils allèrent donc à Au** les fêtes de la Pentecôte, et ils furent très bien reçus d’Edmond, dans son logement, qui est celui de Mme Palestine. Et après qu’ils se furent un peu reposés, et qu’Edmond les eut fait bien friser, surtout Bertrand, tout comme lui, pour lui donner encore plus de son air, il leur fit à chacun présent d’un habit, qu’il leur avait tenu prêt, pour les mener à l’église Saint-Germain, à l’heure qu’il savait qu’Edmée et sa sœur devaient s’en revenir de la grand-messe de Saint-Loup, leur paroisse. Et voilà, qu’au bout d’une demi-heure, Catherine a paru, allant un peu devant sa sœur. « Bertrand ? a dit Edmond, si c’était là Edmée ? » Bertrand l’a regardée, et n’a rien répondu. « Comment la trouves-tu ? – Mais assez jolie. – Mon frère, a dit Georget, Catherine est-elle comme ça ? – Oui, précisément. – Oh ! tant mieux ! – Car c’est elle, a redit Edmond. » Et Bertrand a paru bien aise. Voilà qu’un moment après, Edmée a passé. « Que dis-tu de cette jeune fille-là, Bertrand ? – Ah ! seigneur ! qu’elle est gente ! Oh ! pour celle-là, je voudrais qu’elle fût Edmée ! – C’est aussi elle, a dit Edmond. – Ah ! mon frère !… » Et il l’a embrassé. « Allons chez elles, a repris Edmond : car Catherine est prévenue, et pendant que je parlerai au père, vous ferez connaissance avec les filles. » Et ils y sont allés, suivant les deux sœurs d’un peu loin : mais Catherine, qui avait le mot, s’est retournée, et les a vus. Elle a fait un petit signe à Edmond, qui s’est caché derrière Georget, et Catherine a dit à sa sœur, lui montrant Bertrand : « Voilà un petit jeune homme qui vient de notre côté, qui te regarde bien. Il ressemble à M. Edmond ; si ç’allait être son frère ? » Et Edmée s’est retournée avec une petite mine très agréable, pour regarder Bertrand, qui était déjà tout auprès d’elle, et qui n’a pu se tenir de la saluer. Elle l’a salué aussi, avec une jolie rougeur ; et Catherine lui a parlé, lui disant : je crois voir là-bas M. Edmond ; ne seriez-vous pas monsieur son frère ? – Il est bien vrai, mademoiselle, a répondu Bertrand, et que le voici qui vient avec mon frère Georget. » Et aussitôt Edmond s’est avancé le premier, disant à Catherine : « Votre père est-il de retour, mademoiselle Catherine ? – Non, pas encore. – Nous allons donc tous entrer, si vous le voulez permettre, et nous causerons en l’attendant. » Et ils sont entrés tous les trois. Georget s’est assis vers Catherine, qui s’est mise à rire, et qui s’est aussitôt levée, pour aller à la cave, pendant qu’Edmée faisait les politesses à nos frères. « Voici une de mes plus heureuses journées, si ma démarche vous est agréable, mademoiselle, lui a dit Edmond. – Vous pouvez en être sûr, monsieur : l’honneur que monsieur votre frère fait à ma sœur me touche autant que s’il était fait à moi-même. Je crois que voilà M. Georget ? (Le montrant.) – Oui, mademoiselle, a-t-il répondu. – Ainsi, voilà M. Bertrand ? – C’est moi-même, mademoiselle, à vous servir. – Je vous ai reconnu presque tout de suite, à votre grande ressemblance avec M. votre frère Edmond. – C’est la chose la plus heureuse pour moi que cette ressemblance, mademoiselle. » Catherine est remontée et a servi le vin. Le père est entré, avant que nos frères y eussent goûté : Edmond a été à sa rencontre, et il lui a présenté ses frères, les nommant par leur nom chacun. Ensuite, il a pris en particulier le vieillard, pour lui proposer Georget, qui a été accepté. Il n’a touché un mot de Bertrand qu’en passant, et par manière d’éloge qu’il a fait de lui. On a dîné là, et après le dîner, le père a mené les trois frères et ses deux filles à une promenade, la plus agréable pour Georget ; c’est à une de ses vignes qui est si belle, que jamais nos frères n’en avaient vu de pareille, par son arrangement, sa cultivation, et la récolte qu’elle annonçait. En chemin, Catherine et Georget allaient ensemble, celle-là expliquant tout à celui-ci : c’était là leurs douceurs. Edmond, lui, comme ayant affaire à parler au père, était avec lui ; et il fallait bien que Bertrand fût avec Edmée. Il y trouvait bien du contentement, et le chemin lui paraissait court, quoique pourtant ils ne parlaient que de la pluie et du beau temps : mais ça les familiarisait toujours un peu ensemble. Catherine avait seule le secret d’Edmond ; quand on a été de retour à la maison, et que les trois frères ont été enretournés chez Edmond, elle n’a fait que dire du bien de Bertrand, le louant au-delà de tout. Edmée disait comme elle ; et à la fin, un peu étonnée, elle lui a dit : « Mais ma sœur, est-ce que tu aimerais mieux à présent M. Bertrand que son frère ? – Ça n’est pas ça, ma bonne amie ! mais c’est que je veux te faire entendre que pour nous autres, ces deux frères-là valent mieux que celui d’ici : voilà tout ; Edmond est trop monsieur, et j’aimerais mieux, dix fois, si j’étais à ta place, M. Bertrand que M. Edmond. Vois comme il est doux et modeste ! Dame ! c’est qu’ça n’a pas de faquinerie ! – Je ne crois pas que son frère d’ici en ait ! – Je n’dis pas… tout à fait ça ; mais pourtant j’crais qu’il en a un tant fait peu ! mais ça n’est pas faute ; car, dans ç’pays-ci, on d’vient comme les autres, en les fréquentant. ».

Le lendemain, les trois frères retournèrent chez le père Servigné, et on passa encore la journée ensemble ; si bien qu’on alla voir une autre vigne superbe, et puis de là goûter dans un jardin du faubourg à l’ombre sous les arbres du père Servigné. Georget était bien content de tout ça, outre que Catherine lui revenait tout à fait ; et il aurait bien voulu que Bertrand eût été accepté comme lui ; mais Edmond les retenait, Catherine et lui, quand ils lui disaient qu’il fallait parler. Voilà comme ça se passa, à cette première visite : car la troisième fête au matin, nos frères partirent pour s’en revenir ici.

À leur arrivée, notre père et notre mère, ainsi que nous tous, qui les attendions avec impatience, nous avons été bien joyeux de les voir. Et Georget nous a dit en entrant : « Bonne nouvelle ! et nous venons de voir un digne homme ; un homme tout comme notre bon père, et je ne saurais trop dire de bien de lui, et de ses filles, toutes deux sans exception, ainsi que de notre frère, qui nous a fait plus comme à ses enfants, que comme à des frères. » Là-dessus notre père s’est levé, et a dit : « Béni soit Edmond, et que sa bonté envers ses frères le recouvre un jour, s’il fait quelque faute ! je vous en prie, mon Dieu ! » Et notre bonne mère a dit : « Écoutez bien, mes enfants, la bénédiction de votre père ! » Après ça, Bertrand a parlé, comme étant le cadet. Et il a conté comme Edmond les avait endoctrinés sur ce qu’ils devaient faire, leur conseillant les plus petites choses, comme les plus grandes. Et quand il a été question d’Edmée, il a dit à notre bonne mère qu’il ne pouvait bien en faire la louange qu’en disant qu’elle était la plus aimable et revenante fille qu’il eût vue en sa vie ; ayant de la façon de sa sœur Ursule, et de Mme Parangon elle-même, sans pourtant leur ressembler. Et qu’il ne pouvait penser comment avait pu faire son frère, pour se délibérer d’un pareil amour en sa faveur, vu que lui en cas pareil ne le pourrait. Georget, lui, a parlé des héritages du père Servigné, et comme il paraissait riche et à son aise, bénissant Edmond qui songeait ainsi à ses frères, et les procurait où ce qu’il fallait qu’ils fussent procurés, puisque des demoiselles ne leur auraient pas convenu, et que pourtant ces deux filles-là étaient aussi riches et aussi gracieuses et spirituelles que des demoiselles.

Quinze jours par après, nos deux frères sont encore allés voir leurs maîtresses. Mais à leur arrivée, il y avait bien du rabat-joie pour le pauvre Bertrand ! Un riche monsieur avait demandé Edmée ; et le père, qui voyait l’avantage de sa fille, et qui ne savait rien de rien au sujet de Bertrand, l’allait peut-être donner ; mais Catherine l’en a empêché, à force de le prier. Edmée elle-même, qui comptait sur Edmond, se désolait, et faisait parler sa sœur, n’osant rien dire que refuser avec timidité. Là-dessus Edmond, à qui nos frères sont venus le dire, a été trouver le père, et a parlé net pour Bertrand. Ce bon et cher homme a vu plus d’agrément pour ses filles à épouser les deux frères, et ce motif seul l’a déterminé au refus du monsieur. Mais dès que le père a eu le secret de l’échange qu’Edmond voulait faire, il l’a bien vite dit à sa fille cadette, qui n’y comprenait rien ; il a bien fallu qu’Edmond lui expliquât tout cela ; et il l’a fait. Mais quelle peine ! avec quelle adresse il a tourné ça ! Oh ! il a bien de l’esprit ! d’après ce que nous ont conté nos frères. Mais, il a pourtant tout arrangé le mieux du monde, et la pauvre Edmée, autant par la crainte de sa sœur, que pour complaire à son père, et parce que Bertrand ressemble à Edmond qu’elle ne peut plus avoir, a consenti à demi.

Mais il faut te dire à présent que ce beau cavalier, qui la demandait, était M. Gaudet ; et comme il ne pouvait l’épouser, il est en être qu’il ne voulait que l’ôter à Edmond, à celle fin de lui faire faire un mariage plus sortable au train de vie qu’il faut qu’il mène dans le monde. Edmond a su tout ça de son ami lui-même, et il nous l’a écrit par une lettre qui vaut quasi un sermon, et où il y a tant de choses que je ne sais pas, que je ne me trouve pas partie capable d’en juger.

Au troisième voyage de nos deux frères, tout a été décidé : c’est Mme Parangon (à qui il faut apparemment que nous devions toujours), qui a parachevé de faire consentir Edmée à recevoir Bertrand comme son futur. Nos frères, à leur retour ici, nous ont appris cette heureuse nouvelle, et que le jour était pris. On a donc publié les bans, et le temps arrivé, nous avons tout préparé, afin de partir pour Au**, ne devant laisser à la maison que celui qui est le plus en état d’y remplacer tout le monde. La veille au soir, notre père nous a lu dans la sainte Bible, l’histoire du mariage d’Isaac avec Rebecca, et de celui de Tobie avec Sarah, fille de Raguel, afin de donner à nos deux frères une instruction indirecte. Ensuite il s’est levé, et nous voyant tous autour de lui, en ce moment de joie, il nous a dit : « Mes chers enfants, voici, je crois, d’heureux mariages, que la bonté de Dieu nous prépare. Priez tous Dieu en cet instant pour celui qui nous les a procurés ; car ce pauvre et cher enfant est embarqué sur une mer tempêteuse, et battue de l’orage et des vents. » Et il s’est mis à genoux le premier, et il a prononcé la prière : « Mon Dieu, qui m’avez fait père de ces enfants, faites aussi, je vous supplie, que tous et un chacun d’eux se portent au bien envers vous et envers le prochain : mais, principalement, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, jetez un œil de clémence et de miséricorde sur le pauvre Edmond, que vous m’avez donné dans votre faveur et bonté, pour doublement porter mon nom, comme mon fils aîné porte doublement celui de mon digne père, et daignez ratifier les vœux que forment, la face prosternée, votre serviteur, et toute sa famille, qui vous honore et vous connaît comme son vrai Dieu, pour Edmond R**, exposé à la ville aux dangers de la séduction du monde ; et pour Ursule R**, fille de votre serviteur et de votre servante Barbe, mon épouse, qui est remplie de votre sainte crainte, et qui vous a servi tous les jours de sa vie en humilité, remplissant tous ses devoirs de femme et de mère, afin que cette chère enfant soit préservée des embûches du monde et des méchants. Daignez, Seigneur, pareillement exaucer les vœux sincères, que font en union avec moi, mon fils aîné Pierre R**, porte-nom de mon digne père (le placiez vous dans votre sein !), George R** (dont veuillez bénir le mariage !), Bertrand R**, naïf et simple comme le jeune Tobie (dont veuillez bénir aussi le mariage !), Augustin-Nicolas R**, adolescent, et Charles R**, encore dans l’innocence : ainsi que mes filles, Brigitte R**, Marthe R**, Marianne R**, Christine R**, Claudine R**, Elisabeth R** et Catherine R** ; tous vos humbles serviteurs et servantes, qui vous prions pour notre fils et notre fille, notre frère et notre sœur qui sont à la ville ; afin que vous les préserviez de pécher, et les mainteniez dans votre sainte crainte, et en tout bien et vertu envers les hommes, jusqu’au dernier moment de leur vie. Amen. » Et s’étant levé, il a fait avancer nos deux frères destinés au mariage, comme il avait fait à mon mari, la veille du nôtre, devant le portrait de Pierre R** son père : et là, il leur a dit : « Mes fils, prêts à entrer dans le saint état de mariage, rendons nos respects et devoirs à mon digne père, et ayons d’abord sa bénédiction… Puis, je vous donne la mienne. Je les bénis, mon Dieu, de ma bénédiction paternelle ; que votre divine clémence et majesté la ratifie, comme elle le fait toujours à l’égard des bons pères et des bons enfants ! Amen. » Et tous nous répétions amen ; aucun de nous ne manquant de s’unir de cœur et d’affection à tout ce que faisait ce bon et respectable père de famille.

Le lendemain nous sommes partis pour Au** ; et ç’a été une des plus agréables noces qu’on puisse voir, à commencer de l’instant de l’arrivée de nos père et mère, jusqu’au départ. Toutes les louanges qu’on me faisait d’Edmée et de Catherine ne me donnaient pas d’idée de ce que j’ai vu, en l’une de franchise aimable, en l’autre de bonté, beauté, décence, douceur, et de tout ce qui est vertu de femme, sans en omettre la moindre. Pour vous donner une idée, très chère sœur, de ce mariage, et de tout ce qui s’est passé, tracé par une plume meilleure que la mienne, je vais vous transcrire ici la lettre qu’Edmond a écrite à mon mari pendant les noces ; car ce garçon-là n’oublie rien, et s’il a quelques défauts, il faut dire qu’il les rachète par bien des qualités !

[Nous ne rapportons pas cette lettre, qui est la LXXXIIIème du PAYSAN.].

Voilà un récit bien agréablement circonstancié ! Mais il faut y ajouter quelque chose, que m’a dit Edmée, et que notre frère ne peut ni ne doit savoir. C’est qu’Edmée, en se donnant à Bertrand, a exigé de lui la promesse qu’il consentirait à n’être tout à fait son mari, que quand elle n’aurait plus de raisons à lui opposer. Et ces raisons (admire un peu la délicatesse de cette aimable sœur !) c’est qu’elle aime encore Edmond, et qu’elle veut tout à fait l’arracher de son cœur, avant d’être à son mari comme femme ; en attendant, elle n’y est que comme bonne amie. Je n’approuve pas absolument ça, et je lui en ai dit mon sentiment, qui lui a fait impression, et elle m’a fait dire par sa sœur qu’elle y penserait. Ce qui m’a portée à être si rigoureuse en son endroit, c’est une seconde lettre d’Edmond que nous venons de recevoir, et que je ne vous envoie pas, ma chère sœur.

25 août.

Je continue ma relation, pour vous dire que nos deux belles-sœurs viennent d’arriver ici, avec leurs maris, et qu’elles font l’admiration de tout le village : car Edmée est si jolie, qu’elle embellit sa sœur, et celle-ci est si entendue pour le ménage, qu’elle en a donné des leçons à notre pauvre Brigitte, qui en est toute étonnée. À Au**, c’est la sœur Georget (nous l’appelons comme ça, et Edmée la sœur Bertrand), c’est la sœur Georget qui est la mère ; car les deux ménages n’en font qu’un avec le père, qui est toujours chef et maître : notre digne père a donné là-dessus ses ordres à ses deux fils, avant de partir, d’un air et d’un ton qui le font toujours obéir. Cela n’était pas difficile à l’égard de Bertrand, mais Georget est un peu têtu ; aussi est-ce à lui que notre père et maître a principalement signifié sa volonté. En récompense, il est comme maître de son frère, et Catherine est comme maîtresse d’Edmée ; et les deux douces brebiettes, Bertrand et Edmée, ne demandent pas mieux que d’obéir, ils ne requèrent que la douceur dans le commandement. Ainsi, tout va bien. Notre bonne mère ne peut se lasser de caresser son Edmée ; et tout à l’heure, la bonne et excellente femme nous a appelées Catherine et moi : « Mes chères brus, nous a-t-elle dit, pardonnez-moi si je caresse tant votre sœur ; mais c’est qu’elle est si mignardonne, qu’on ne s’en saurait empêcher… Et puis… c’est… qu’elle me vient d’Edmond, qui l’a tant aimée !… » Et la chère femme ne se pouvait tenir ; car dès qu’elle dit le nom de son pauvre Edmond et de sa pauvre Ursule, elle les cherche d’abord des yeux, tout autour d’elle, et comme elle ne les trouve pas, on voit les larmes rouler dans ses yeux ; et tout ce qu’il y a à faire, c’est d’en dire tant de bien, tant de bien, qu’on les porte aux nues ; et elle se rassoit tout doucement en écoutant ça, finissant par dire, toute joyeuse : « N’est-ce pas que ça fait de beaux et bons enfants ? » On dit oui. Et elle se met à conter tout ce que vous avez fait de bien dans votre jeunesse ; ensuite quelques-uns de vos petits tours, qui la font sourire ; et nous avons soin de rompre la conversation, quand elle en est là : car ça finirait par vous pleurer. Ça fait une femme si sensible, que depuis votre absence, elle a besoin de toute sorte de ménagement. Ainsi sa bru Edmée nous fait bien du plaisir à tous, tant à cause de son propre mérite, qu’à cause de cette bonne mère ; et nous la caressons tous comme elle : si bien qu’Edmée ne sait où se fourrer ; elle va, pour se délivrer de nous, auprès de son mari : c’est pis ; elle va auprès de notre père : oh ! dame là, personne n’est si osé que de l’approcher. Et on voit que le vieillard la regarde avec complaisance, ne l’appelant que la fille de mon ami, et lui disant parfois qu’elle est le don le plus beau que lui ait fait son fils Edmond. « Et nous, mon père ? a dit Catherine en riant, et me montrant. – Vous, mes chères filles ! ah ! vous êtes ce dont je remercie le Ciel ; car l’une et l’autre avez le mérite que j’ai toujours désiré dans celles qui seraient mes brus : mais il ne m’irait pas de vous louer ; ma bru Fanchon (que Dieu la conserve !) m’a donné tout ce qu’on peut donner à un beau-père, le bonheur de mon fils, et mon porte-nom, dans mon petit-fils ; que Dieu la bénisse ! mais ma bouche se refuse à louer son mérite, à cause de sa pudeur et modestie. Quant à vous, ma chère Catherine, vous êtes aussi la fille de mon ami, et la bonté, la joie, qui siègent sur vos lèvres et dans les traces de votre rire, indiquent le bon et innocent cœur dont elles sortent ; mais je loue Edmée, non qu’elle soit moins modeste que son aînée Fanchon et son aînée Catherine, mais elle est à mes yeux comme les jolis enfants, qu’on flatte, qu’on caresse, et qu’on loue sans y penser, et par la force du vrai. – Ô mon père, a dit Catherine, j’ai badiné (et pardon de ce que je l’ai osé avec vous !) car je connais votre cœur ; il est sur vos lèvres, et votre amitié pour Edmée est tout comme celle de notre bonne mère, c’est qu’elle vous vient de votre Edmond ; et je vous le pardonne ; car ça fait un fripon qui gagne tout le monde, et moi la première : et s’il ne vaut rien, je vous en avertis ! Ah ! qu’il en sait long ! » (Et notre bon père a comme ri.) « Pour ce qui est de cette sœur Ursule, dont j’entends parler ici si souvent : Elle est aussi jolie que ma sœur Ursule, car voilà comme on loue Edmée, n’est-ce pas aussi une fine mouche, qui aura fait la capone auprès de sa bonne mère, pour s’emparer de tout son cœur ? Mais vous êtes justes tous deux, et vous nous le partagez également à tous : car je suis sûre qu’Edmée ni Ursule ne vous sont pas plus chères que moi, qui suis un peu ébruiteuse, mais qui porte le cœur sur la main. » Ce babil a beaucoup plu à notre père, à qui tout ce qui vient des deux sœurs paraît bon et excellent ; il était tout ému de joie et de plaisir, de s’entendre parler avec cette liberté. Ainsi tu vois, ma chère bonne amie sœur, que nous ne manquons pas d’agrément, depuis que nous avons ici ces deux aimables femmes.

Je te dirai que mon fils vient à merveille. Edmond nous vient d’envoyer deux enfants, qu’il me charge d’élever ensemble. J’aime son attention. Voici ce qu’il m’a écrit à leur sujet :

L’un est un dépôt qu’une mourante m’a confié, s’en rapportant à mon honneur et à mon humanité : j’ai son bien ; l’autre est la fille d’une parente à qui j’ai ôté l’honneur ; je lui dois plus que si elle était ma fille légitime. Élevez, chère sœur, ces deux enfants, jusqu’à ce que je puisse m’en charger : je me propose de les unir un jour ; c’est ma plus chère espérance, et le seul sujet de consolation que j’aie, lorsque je pense à eux. L’honneur et la nature me font une loi de les aimer, et jamais, je l’espère, je ne manquerai à l’honneur ni à la nature.

Il ne m’écrit que cela ; et le billet n’a ni adresse ni signature.

J’ai été bien étonnée que vous ayez été à la comédie, et que Mme Canon elle-même vous y ait menées ! je n’en ai parlé à personne d’ici : ça aurait fait dire certaines choses que je n’aime pas à entendre. Mais prenez garde, chère sœur, au monde et à ses pompes, à quoi vous avez renoncé au baptême ! Et pardon de ce que je vous dis ça.

Lettre 26. Ursule, à Fanchon.

[Elle parle imprudemment au marquis, qui lui annonce ce qu’il veut faire pour l’avoir à lui.].

31 août.

Les heureuses nouvelles, que tu me donnes, chère sœur, m’ont causé la joie la plus vive : j’ai senti combien je vous aimais, par l’intérêt que j’ai pris à tout ce qui vous regarde. Je suis au comble de la joie, qu’Edmée soit ma belle-sœur, et (je te le dis tout bas), que ce n’ait pas été en devenant femme d’Edmond ; je lui en aurais un peu voulu avec cette qualité, au lieu qu’à présent, je n’ai rien qui m’empêche de me livrer à mes tendres sentiments pour elle et pour sa sœur que je te remercie de m’avoir fait connaître, par tes peintures naïves. Avec cette lettre, je t’en envoie deux autres pour les deux sœurs : je n’ai pu les leur adresser, n’étant pas suffisamment instruite de la manière de mettre l’adresse.

Je t’avouerai, ma chère bonne amie sœur, que je commence à concevoir de grandes espérances pour mon frère Edmond, ou pour moi-même. Le marquis trouve souvent le moyen de me parler : avec de l’argent on fait tout, en ce pays-ci. Hier, il m’a juré que si je consentais au mariage secret qu’il m’avait proposé, il ferait quitter la peinture à mon frère, et lui donnerait d’abord une lieutenance dans son régiment, et de là, le ferait monter rapidement au grade de capitaine. Cette promesse m’a flattée : qu’il serait charmant en uniforme ! Le marquis voyant que je ne me déridais pas, il m’a dit en riant : « Voulez-vous donc me réduire à faire de vous une héroïne de roman ? à vous faire enlever ? » J’ai répondu en riant aussi que c’était un rôle auquel je ne me sentais point appelée. Tu vois que je lui parle. En vérité je n’aurais pas eu cette complaisance pour un homme, dût-il me faire duchesse ; mais, quand on a parlé d’illustrer le nom de mon père et de ma famille, dans un frère que j’aime si tendrement, j’ai prêté l’oreille, et j’emploie de petites finesses pour me dérober à mes deux surveillantes ; car je me cache autant de Fanchette que de Mme Canon, par des motifs qui ne sont pas les mêmes, comme tu penses. Ce n’est pas que je ne pusse engager Fanchette au secret : elle m’aime assez pour cela ; mais je m’en fais scrupule. Si elle est femme de mon frère un jour, je veux qu’il la reçoive pure, comme elle est sortie du sein de sa mère, autant pour le corps que pour la pensée. C’est en allant seule à l’église, et aux dévotions de, ce pays-ci (et non pas quand je vais aux spectacles), que je trouve moyen de parler au marquis ; mais ce n’est jamais que deux mots, en passant ; je parais en crainte, lors même que je n’y suis pas. Adieu, ma chère bonne amie sœur : tu cachetteras les deux lettres.

Lettre d’Ursule, à Catherine.

Celle-ci, ma très chère sœur, est pour vous témoin la joie que j’ai ressentie, en apprenant le bonheur de mon frère Georget, et qu’une aussi méritante personne que vous l’êtes était entrée dans notre famille. Permettez-moi de m’en féliciter, et de me recommander à votre tendre affection de sœur, dont je désire ardemment que vous m’honoriez. Je suis, avec le plus sincère attachement, ma très chère sœur,

Votre, etc.

De la même, à Edmée.

C’est avec le plus vif empressement, très chère sœur, que je saisis le premier moment où je suis instruite de votre mariage avec mon frère Bertrand, pour vous exprimer combien j’en suis glorieuse et satisfaite. Je ne vous ai qu’entrevue une fois à Au** : mais c’en est assez, pour que je sache que vous êtes au-dessus de tous les éloges que me fait de vous la très chère sœur, épouse de notre aîné ; si vous entrez dans une famille où le sang est assez beau, vous y apportez une dot dans le même genre, qui est bien précieuse ; et l’on peut dire, que de toute façon, c’est vous qui êtes la plus riche : car je sais que vous y joignez celle des vertus, ainsi que votre chère sœur et la mienne, dont on m’a fait un portrait si avantageux, que je brûle d’envie de vous voir l’une et l’autre. Le récit des attentions de notre bonne mère, et la peinture de l’amitié qu’elle a pour vous, en me persuadant de plus en plus de votre mérite, m’inspirent à votre égard le plus fort attachement possible, et même de la reconnaissance ; car je crois en devoir infiniment à quiconque, comme vous, très chère sœur, procure une satisfaction complète aux chers auteurs de mes jours. Puissé-je de mon côté leur en donner, et à vous tous qui composez ma famille, une assez vive et assez pure pour augmenter le bonheur dont vous jouissez. C’est le vœu le plus ardent de celle qui se dit avec les plus tendres sentiments, très chère sœur,

Votre affectionnée sœur et amie.

P.-S. – Mon aimable compagne, Mlle Fanchette, à qui j’ai parlé de vous, comme je le devais, se joint à moi, pour vous faire mille amitiés ; elle espère que nous nous verrons tous quelque jour réunis sous les yeux de notre digne père et de notre bonne mère, pour goûter le plaisir de nous voir, de nous aimer, et de nous le dire : ce sont les termes dont elle se sert. Et en vérité, il ne vous faudra pour la chérir (je pourrais dire l’adorer), que la voir un instant ; elle est, ainsi que vous, toute beauté, toute grâce, et toute bonté. J’en suis idolâtre ; et il faut que je l’aime autant que je le fais, pour vivre sans ennui dans l’éloignement de tous ceux à qui je tiens par le sang et par l’amitié. Elle va signer avec moi.

FANCHETTE C**.

Lettre 27. Gaudet, à Edmond.

[Il parle avec l’assurance d’un homme qui brave toute morale, et il profane la sainte amitié.].

16 septembre.

Mon très cher ami : aux injures, que doit répondre l’amitié ? ou des raisons, ou des tendresses. Tu ne me connais pas, mon cher ami ! va, tes malédictions sont des bénédictions pour moi, j’en vois la source ; elle est dans l’énergie de ton âme, et de vains mots ne m’ôteront pas le plaisir que me fait ta glorieuse action. Tu as triomphé de la belle : c’est tout ce que je désirais ; que m’importe la manière ? que m’importent et tes remords et son désespoir ? Si tu n’avais pas des remords, avec tes principes, tu ferais un scélérat. Si elle n’était pas au désespoir, avec les siens, elle serait une… Vous êtes tous deux ce que vous devez être : votre ami, tranquille au port (oui, votre ami à tous deux, l’homme qui vous veut un bonheur réel) votre ami vous regarde dans la bourrasque, avec sensibilité, avec pitié, mais sans chagrin de ce qu’en vous débattant, vous le blessez. Il ne vous en tient pas moins ouvert un cœur tout à vous. Ah ! venez-y tous deux, dussiez-vous le déchirer ! il ne vous en tendra pas moins une main secourable : il est à vous, ce cœur, plus qu’à moi, et vous en êtes les maîtres… Maudis-moi, Edmond, si tu me crois l’auteur d’un sacrilège ; maudis-moi, tu le dois ! Mais dans la réalité, je ne le suis que d’une action naturelle. Quant à la chère personne, pénétrée des principes où je la sais, elle doit me regarder comme un monstre ; elle le doit, et je serais le plus féroce, le plus barbare des anthropophages, si je lui en voulais un instant de la haine qu’elle me porte, haine qui fait l’éloge de son cœur et de sa vertu. Haïssez-moi tous deux ; épuisez contre Gaudet toute l’amertume de vos cœurs, et pourvu qu’ensuite il n’y en reste point contre vous-mêmes, je serai content. Je suis, et je veux être le roc impassible contre lequel se brise votre désespoir. Mes amis, mes chers amis ! vous êtes ce que vous devez être ; et moi, ce qu’il faut que je sois. Eh ! quelle âme auriez-vous, je le répète, si, dans vos principes, vous n’aviez pas horreur de votre action ! Vous croyez avoir violé des lois sacrées, les lois de la divinité, ah ! que seriez-vous, si vous n’en gémissiez pas ! Oui, gémissez ! vous avez porté atteinte à une religion faite pour vos âmes sensibles, à cette religion attendrissante, la consolation du pauvre, du persécuté, du souffrant de toutes les manières, la terreur du riche, de l’oppresseur, du tyran, de toute âme méchante, cruelle, injuste ! vous l’avez attaquée dans un point, que vous croyez un des principaux ; gémissez ! si elle est vraie, votre crime est affreux. Eh ! pourquoi ne le serait-elle pas ? Ah ! Edmond, c’est elle encore qui doit te consoler : elle défend le désespoir ; elle offre aux coupables des expiations, et le perfide assassin lui-même, celui qui a détruit son semblable, et qui mérite la destruction, ne trouve pas cette tendre mère inflexible ! Elle le prend par la main, à l’instant où la vengeance le conduit à l’échafaud, elle lui dit : Dieu est plus miséricordieux que tu ne fus méchant, offre-lui ta peine !… Et s’il l’offre, en effet, la religion prosternée devant le trône de Dieu, implore pour lui la clémence divine, et la fléchit… Pénètre-toi de ces vérités, présente-les à ta compagne et soutiens-la. Représente-lui, qu’au fond, votre faute, ou votre crime, comme vous l’appelez tous deux, n’est qu’une faiblesse très excusable ; que toi, loin de lui avoir manqué de respect, tu lui as donné la plus forte preuve de cette insurmontable passion qu’elle t’inspire depuis le premier moment où tu l’as vue. Ne lui dis pas (quoique ce soit la vérité), qu’elle s’est crue violée ; qu’il n’en est rien ; qu’elle a cédé, qu’elle a été heureuse, qu’elle l’est encore par son action, et que son désespoir, tout vrai qu’il est, n’en est pas moins à présent le plus doux de ses plaisirs ; mais conduis-toi, s’il est possible, comme si tu lui tenais ce langage… Edmond, tu es encore un enfant ; mais tu seras homme un jour, au lieu que les femmes sont toujours des enfants ; mais en cela même, elles sont encore ce qu’elles doivent être. Eh ! que deviendrions-nous, si elles avaient une âme d’homme ! elles seraient bien malheureuses, et nous le serions avec elles et par elles !… Calme-toi, mon cher ami ; reviens à ton mentor ; porte dans son sein toutes tes peines ; il les adoucira, ou il les voudra partager. Je te l’ai dit, je crois, mais je ne te l’ai pas encore écrit : s’il fallait, pour ton bonheur, devenir préjugiste, intolérant, cagot, je crois que je le deviendrais, au moins en partie ; je te sacrifierais mes lumières, mes goûts, mes sentiments : me voilà. Suis-je digne d’être ton ami ?… Ton cœur me répondra oui, j’en suis sûr, quand il sera calmé. En attendant, verse des larmes : c’est l’huile du Samaritain, pour les âmes tendres ; elles adouciront l’âcreté de ta douleur. C’est l’instant qu’attend avec une impatience brûlante,

Ton plus dévoué serviteur.

P.-S. – Je m’occupe d’Ursule.

Lettre 28. Ursule, à Fanchon.

[Elle a des pressentiments de son prochain malheur.].

19 septembre.

Tout est pour moi dans un effrayant silence, chère sœur ! point de nouvelles, ni de mon frère, ni de toi ! Personne ne m’écrit, ne me parle ! Ici même, je suis négligée. Un calme inquiétant règne autour de moi ! je ne saurais me défendre de secrètes terreurs. On a vu cette nuit un homme entreprendre de lancer une échelle de corde au balcon de la chambre où je couche. Mme Canon avait une insomnie ; elle était à sa croisée, elle l’a vu… »Que voulez-vous ? » s’est-elle écriée ; et ce mot a causé une grande agitation dans tout un monde, qui paraissait au-dessous de ma fenêtre, car ils étaient plusieurs, et si son œil ne la trompe pas, il y avait une chaise à quelque distance, qui a roulé lorsqu’ils se sont retirés… Cependant, une partie de tout cela pourrait bien être une chimère de son imagination. Elle nous a aussitôt éveillées, Mlle Fanchette et moi, pour nous faire partager ses frayeurs. Ma jeune compagne tremblait, et j’ai été obligée de la rassurer. J’ai regardé seule à la croisée quelques instants, et j’ai entendu parler bas, sans pouvoir rien comprendre que ce mot : « Est-ce elle ? » Nous nous sommes remises au lit ensemble, et enfin après un long babillage, nous nous sommes endormies. J’ai eu un songe affreux. Mais je n’y crois plus ; Mme Parangon m’a guérie de cette crédulité superstitieuse. J’ai cru que je me trouvais entre les mains des voleurs, dont M. Gaudet était le chef, mais il semblait craindre de se montrer, et que le marquis accourait à mon secours. Je me suis jetée dans ses bras. En ce moment, j’ai vu de loin le conseiller, l’air sombre, qui me regardait, et semblait me dire : « Voilà donc comme vous êtes confiante !… J’ai voulu me débarrasser du marquis, qui m’a retenue malgré moi. Un instant après tout a changé : je me suis trouvée entre les mains de scélérats ; l’un a levé le poignard sur mon sein, tandis que l’autre, avec un vilain rire, voulait que j’allasse le caresser : je ne pouvais m’y résoudre. Il a dit : « Frappe ! » Aussitôt j’ai vu couler mon sang, et je suis tombée mourante. Cette chute m’a réveillée. J’étais en sueur, et je serrais Mlle Fanchette dans mes bras. Elle s’est retournée de mon côté : « Ô ma bonne amie, que vous avez parlé en dormant ! vous m’avez fait bien peur, je vous assure ! mais quand je vous ai eu répondu, et que j’ai vu que vous dormiez, cela m’a rassurée. – C’est un rêve, ma chère. – Oui, à cause de la peur que nous a faite Mme Canon. » Comme il était grand jour, nous nous sommes habillées. Il m’a pris envie de mettre une robe à l’anglaise, que j’ai, avec mon petit chapeau. Mme Canon m’a dit : « On croirait que vous allez en campagne ! – Je ne sais pourquoi j’ai eu cette envie, ai-je répondu : cette robe me déplaît aujourd’hui, et je veux l’ôter. – Non, non, gardez-la ; il fait beau, nous irons au Boulevard. » je l’ai donc gardée, et je suis venue t’écrire. J’ai une inquiétude qui me fait trouver du dégoût à toutes mes occupations. Donne-moi des nouvelles de tout le monde, par le premier ordinaire, et n’oublie pas Edmond ; il m’inquiète ; ni Mme Parangon.

Adieu, très chère sœur.

Lettre 29. Mme Parangon, à Ursule.

[Elle lui donne à entendre son malheur.].

Reçue une demi-heure après que la précédente eut été mise à la poste.

Ma très chère amie ! Ce moment est le premier où je puis échapper au trouble le plus cruel ! Ah ! que de peines le sort nous cache, sous les fleurs trompeuses dont il sème la route de la vie !… Crains les hommes, ma chère Ursule, redoute-les, évite les moindres rapports avec eux ! ce sont des tigres… Je viens d’en faire une expérience qui me désespère, et qui empoisonnera le reste de ma vie !… Ma tête est trop faible pour t’écrire longtemps : mais le désir en est dans mon cœur et dans ma tête, depuis l’instant fatal… Je me trouve soulagée, en te disant que je suis malheureuse ; en t’avertissant de prendre garde à toi : hélas ! ma chère fille, ta beauté t’expose plus qu’une autre à leurs cruelles poursuites ; redoute-les, et dis à ma sœur de les redouter. Je vous embrasse toutes deux, et je voudrais ne vous avoir jamais quittées !

Ta tendre et malheureuse amie.

Lettre 30. Edmond, à Ursule.

[Remords de son attentat sur Mme Parangon.].

Même jour.

C’est un frère au désespoir, c’est le plus malheureux des hommes qui t’écrit aujourd’hui, chère sœur ! J’erre comme ce Caïn maudit, après qu’il eut tué son frère, et comme lui, je ne trouve de repos nulle part… Je reçois à cet instant une lettre de Gaudet… Ô ! fatal ami !… chère sœur ! je t’en prie, écris à ma cousine ; tâche de la déterminer à vous rejoindre à Paris, Mlle Fanchette et toi… Je ne suis pas tranquille à ton sujet, lorsqu’elle est loin de vous… Si Dieu allait me punir sur toi ! une voix secrète semble me le dire… J’en mourrais de douleur et de rage… Ne vois pas Gaudet : crains-le, redoute-le, tout mon ami qu’il est ! crains-moi moi-même !… Ne nous écoute plus ni l’un ni l’autre. Fuis Laure, n’ait plus avec elle le moindre rapport… surtout, surtout évite de parler à Gaudet ! Lui, moi, tous les hommes, nous sommes des monstres… Ô ma sœur ! ma sœur ! qui me l’eût dit, que j’étais le plus féroce, le plus barbare des hommes !… Écrire sans pouvoir ouvrir mon cœur !… Il faut cesser. Sois prudente, ma chère Ursule.

Adieu.

Lettre 31. Gaudet, à Ursule.


[Il lui donne avis du danger qu’il cause.].

Même jour.

Pardonnez, mademoiselle, la liberté que je prends de vous écrire : mais il le faut. Je ne sais ce qui m’est revenu ces jours-ci, d’une entreprise que méditait un de vos adorateurs (car vous en avez, quoique vous les ignoriez) ; mais je me crois obligé, par l’amitié qui règne entre votre frère et moi, de vous donner avis de tout, même des bruits que je crois peu vraisemblables. Le mal, c’est que je n’ai encore pu découvrir lequel de vos amants forme un dessein très hardi : si je le savais, je serais son ombre, tant que le péril durerait. Cependant ne prenez pas d’inquiétude : dans cette capitale, les coups fourrés sont aussi difficiles que dangereux pour leur auteur ; il ne s’agit donc que d’un peu d’attention sur vos démarches, lorsque vous sortirez seule… Au reste, je voudrais de tout mon cœur que quelque imprudent fît cette équipée ! je n’y verrais que l’acheminement à la fortune du frère de la sœur… Ma découverte est l’effet du hasard, ou, si vous voulez, de l’habitude que j’ai prise de ne jamais passer un jour sans tâcher de vous voir à votre fenêtre, afin de pouvoir toujours être en état d’écrire à mon ami : ta sœur se porte bien.

Votre cousine Laure veut aussi vous écrire. Je suis très respectueusement, mademoiselle,

Votre, etc.

Lettre 32. Laure, à Ursule.

[Elle l’avertit de son prochain malheur.].

Même jour.

Ma très chère cousine, comme je crains que la lettre d’un homme ne vous parvienne pas avec autant de facilité que celle d’une écriture de femme, je me joins à M… pour vous écrire. Quelque danger vous menace de la part d’un homme qui vous aime : c’est ce que M… a découvert hier soir, et ce que des circonstances particulières l’ont empêché d’éclaircir, ayant été obligé de se soustraire lui-même à la vue de gens de sa connaissance, dont il était important pour lui de ne pas être remarqué. Je vous engage, par la tendre amitié que j’ai toujours eue pour vous, et par l’intérêt que je prendrai toute ma vie à une parente d’un aussi rare mérite, d’employer toutes les précautions possibles pour éviter le mal qu’on veut vous faire, quoique cependant je ne croie pas que ce soit un mal, dans un certain sens : puisqu’on vous aime ; mais c’est au moins pour gêner votre liberté. Si j’avais pu espérer de vous entretenir en particulier sans être entendue par Mme Canon, j’aurais été vous voir, au lieu de vous écrire : car il est mille petites choses, au sujet de votre famille, dont je suis très curieuse ; de mon côté, je vous en aurais appris au sujet d’Edmond, beaucoup d’autres, et des plus importantes, que je ne puis confier au papier, surtout dans les circonstances actuelles. Je suis avec le plus sincère attachement,

Votre très affectionnée cousine.

LAURE C **.

[On peut recourir ici aux XCIIème, et XCIIIème lettres du PAYSAN.].

Lettre 33. Le Marquis de ***, à Ursule.

[Il fait des soumissions à la fille qu’il a violentée.].

Le surlendemain des précédentes.

Vous verrez à vos pieds, dès que vous le daignerez permettre, l’amant le plus tendre, le plus soumis, le plus dévoué à toutes vos volontés, quelles qu’elles soient. Mettez sur le compte de l’amour, tous mes torts, tous mes attentats, comme vous les nommez, ils cesseront de l’être, dès que vous le voudrez : je vous offre un mariage ; faut-il écrire à vos parents, avec tout le respect que j’ai pour vous ; je vais écrire ?… Votre situation me désole ! Quoi ! une fille si douce, si gaie, se porter à ces extrémités-là ! qui l’aurait cru !… Je suis détrompé ; croyez, mademoiselle, croyez, fille adorée, que si j’avais tout prévu, vous seriez encore chez Mme Canon. Mais je ne puis me repentir que vous n’y soyez plus… Je vous adore, même par vos rigueurs, par vos cruautés. Recevez-moi sans crainte ; à présent que je suis éclairé sur vos vrais sentiments ; que je sais, à n’en pouvoir douter, combien je m’étais abusé, vous ne verrez en moi qu’un esclave rampant, qui ne lèvera sur vous ses regards chargés de honte et de douleur, que lorsque vos yeux adoucis le lui permettront.

Je suis avec un éternel dévouement,

Votre, etc.

LE MARQUIS DE***.

Lettre 34. Ursule, à Laure.

[Elle crie en vain au secours.].

26 septembre.

À qui m’adresser, dans la situation cruelle où je me trouve, entre les mains d’un homme assez peu délicat… Ah ! je l’abhorre ! juste Dieu ! qui m’aurait dit… Ma chère parente, si cette lettre te parvient, engage M. Gaudet à me secourir !… Je me meurs… Je suis, à ce que je puis entrevoir, et si l’homme qui te rendra cette lettre ne me trahit pas, rue de la chaussée d’Antin, dans une maison isolée, ayant un jardin dont les marronniers sont très grands, et où il y a des statues, entre autres une Vénus voyant expirer Adonis, qu’un sanglier vient de blesser.

Adieu.

Lettre 35. Gaudet, à Laure.

[Il montre à nu son âme, sans idées de morale ni de frein, et découvre à demi qu’il est complice du rapt !].

27 septembre.

Edmond vient d’arriver avec Mme Parangon ; je reste avec eux tout le jour, et peut-être la nuit. Ne sois pas inquiète, ma chère…

2 heures après.

Je ne voulais écrire que sur une carte, et j’allais te l’envoyer, mais j’ai été obligé de les accompagner, avant de pouvoir parler à mon laquais. En l’attendant, à notre retour ici, je vais te mettre au fait de ce qui se passe. C’est pour moi un spectacle bien singulier, et que je puis dire tout neuf, que celui d’une femme vertueuse, auprès d’un homme qui, selon elle, lui a manqué essentiellement, obligée néanmoins, par la plus terrible des catastrophes, de suspendre et ses reproches et sa douleur, pour s’occuper de la douleur de cet homme qui l’a mise au désespoir. La céleste Parangon, a dans cela même, une grâce particulière, et qui n’appartient qu’à elle. C’est un air timoré, allié à je ne sais quelle espèce de sourire de componction et d’humilité tout à fait angélique ; elle craint de déplaire, tout en voulant n’exciter pas de criminels désirs. J’étais réellement curieux de la voir, après son accident ! Pour Edmond, il m’a fait sentir, par la manière dont il en agit avec elle, qu’il est possible qu’une femme succombe, sans cesser d’être estimée : j’ai vu dans ses regards, qu’il l’honore autant qu’auparavant la chute. La plus décente manière pour une femme, et la meilleure à tous égards, d’accorder des faveurs, est de se laisser faire violence. J’imagine que c’est là qu’en est à présent la charmante Ursule. Je ne m’en chagrinerais pas, ou plutôt, je t’avouerai que j’en serais enchanté, si cela pouvait la rendre marquise : ce serait un millier de peines pour moi, et de difficultés pour Edmond, d’épargnées sur la route qu’il doit tenir. Mais c’est là ce qu’il faut savoir… Ce malheureux homme de l’autre jour, avec sa lettre perdue (ou que peut-être le marquis n’aura pas voulu que je reçusse), m’aurait instruit de ce qu’elle pense !… Voilà six grands jours, sans compter les nuits, qu’elle est entre ses mains…

Mais j’entends la belle Parangon, qui revient auprès de moi… Je l’entrevois qui rencontre Edmond… Il a voulu lui prendre la main ; elle l’a retirée… et la voilà qui lève les yeux au ciel !… Il n’y a pas de femme au monde qui soit si belle qu’elle l’est, dans cette attitude ; si pourtant il ne faut pas en excepter Ursule, sans doute à cause de la grandeur de ses yeux… Ils viennent.

Adieu.

Lettre 36. Le même, à la même.

[Il est toujours le même, et ne se déguise pas avec sa complice.].

9 octobre.

Ursule est retrouvée. Je remets à ce soir les détails. Elle était dans un véritable désespoir. Le marquis a rempli mes vues, et il n’a rien ménagé : la pauvre fille est… comme la belle Parangon. J’en suis fort touché ; mais les espérances que je conçois, me donnent d’autres idées qui me distraient : elle sera marquise, ou j’y perdrai… tout mon repos. L’action est noire : tant mieux ! Il faudra davantage pour la laver. Heureusement la fille est belle ; et s’il se pouvait… (car je crois qu’on n’a pas mis sa pudeur à une seule épreuve) cela serait bien mieux encore. Je fais des vœux sincères, pour qu’il n’y ait rien eu de fait à demi.

À ce soir, mon Ange.

Lettre 37. Ursule, au Marquis.

[Hélas ! l’honneur et la pudeur sont encore tout-puissants sur son âme !].

15 octobre.

On veut que je vous écrive : je le fais, par déférence pour ceux à qui je ne puis ni ne dois rien refuser ; mais, comment avez-vous osé le demander ! Vous que j’abhorre et que je dois abhorrer : vous m’avez enlevé ce que j’avais de plus précieux ; sans cette insulte cruelle, je serais peut-être reconnaissante de l’honneur que vous vouliez me faire ; à présent, j’aimerais mieux mourir que de recevoir votre main : vous avez trouvé le secret de me rendre indigne d’un infâme ravisseur, et je me tiens pour telle ; je ne veux nourrir que ma douleur et mon désespoir, voilà tout ce que peut vous écrire,

Votre infortunée victime,

Ursule R**.

Lettre 38. La même, à Laure.

[Elle lui fait le récit de son malheur.].

18 octobre.

Apprends à connaître les hommes, ma cousine ; je te dois cette leçon pour tous les mouvements que tu t’es donnés à mon sujet. Voici une partie de ce que tu ignores : joins-y ce que tu sais, et envoie le tout à ma belle-sœur Fanchon.

J’étais dans un trouble inexprimable, causé par les lettres de deux personnes qui me sont chères, lorsque Mme Canon m’apporta celle de M. Gaudet. Encore une lettre, me dit-elle : cela finira sans doute aujourd’hui !) je lus cette lettre, et je ne fus pas effrayée de l’avis qu’elle contenait : je m’étais déjà promis d’employer les plus grandes précautions ; mais toutes mes idées ne se portaient que sur l’exactitude à bien fermer la nuit les portes et les croisées. Un instant après vint la tienne, qui me fut donnée avec beaucoup d’humeur ; ce qui fit que je la présentai à lire à la bonne dame, en lui disant que la précédente contenait un pareil avis. Je la lui remis de même. Elle secoua la tête, et dit : « Voilà un sot badinage ! » Comme il faisait très beau, immédiatement après le dîner, Mme Canon proposa d’aller prendre l’air sur le boulevard, ajoutant que nous rentrerions de bonne heure, et bien avant la nuit. Nous partîmes en voiture, afin d’arriver à la promenade sans être lasses ; comme nous montions en carrosse, le marquis nous aborda, et salua respectueusement Mme Canon. Il lui présentait la main pour monter ; mais elle évita de la prendre. Pour moi, j’acceptai cette politesse, et pour déguiser un peu l’humeur de Mme Canon, je souris à ce traître. Mlle Fanchette en fit autant, et nous partîmes.

Mme Canon fut de très mauvaise humeur. Je l’en blâmais, insensée ! elle, était plus sage que moi… Nous ne fîmes que deux ou trois tours, et ayant encore aperçu le marquis qui nous saluait, elle voulut s’en revenir. Nous n’avions pas eu la précaution de garder notre cocher : nous ne trouvâmes point de voiture ; mais le pavé était si net, et nous étions si peu fatiguées d’une promenade d’une demi-heure, que nous fûmes charmées, Fanchette et moi, de nous en retourner à pied. »Nous marcherons du moins dans les rues, me disait tout bas ma jeune et chère compagne, si nous ne marchons pas au boulevard. » Nous causions ensemble, allant environ dix pas devant Mme Canon, qui tenait le bras de la cuisinière… Notre conversation nous intéressait. Je témoignais à ma jeune amie les inquiétudes que me donnaient les deux lettres que j’avais reçues avant les vôtres ; elle me répondait par ses conjectures. Nous étions ainsi parvenues jusqu’à la rue des Billettes, je crois, s’en nous apercevoir du chemin, lorsque nous nous sentîmes poussées par des hommes de campagne, qui se battaient. Mlle Fanchette effrayée, fit un mouvement en arrière, du côté de Mme Canon, et m’abandonna au milieu d’eux. C’était ce qu’ils demandaient ; ils ne laissèrent de libre que l’espace qui était entre un carrosse et moi : j’y ai été pour me sauver, croyant y avoir vu quelqu’un. C’est alors que deux de ces hommes m’ont enlevée de terre, et m’ont jetée dans la voiture, en me disant : « Entrez là, vous nous gênez. » J’ai cru bonnement que c’était pour se débarrasser de moi ; j’ai paru céder comme si j’eusse été d’accord avec eux : cependant, j’ai fait un cri. Les deux hommes sont aussitôt montés après moi, car je n’ai trouvé personne dans la voiture ; il fallait qu’on fût sorti par l’autre portière, qui était ouverte, nous avons roulé avec une rapidité que je n’ai jamais vue. J’ai voulu imposer à ces scélérats par un ton de dignité : mais ils m’ont fermé la bouche à m’étouffer, au point que je me suis évanouie. Je ne suis revenue à moi-même, qu’en descendant de voiture, dans la cour de la maison où l’on me conduisait. le me suis débattue. Le marquis s’est présenté en riant. Je l’ai reçu d’un air de courroux et de hauteur, en lui disant : « Votre conduite est indigne d’un homme de votre condition, monsieur le marquis ! – je vous adore pardonnez. – Je vous pardonnerai chez Mme Canon mais ici, jamais. – Vous êtes chez votre mari : je jure sur mon honneur que vous n’en sortirez que ma femme. – Les moyens que vous choisissez ne vous réussiront pas, monsieur ; jamais la violence n’a soumis le cœur d’une femme ; le mien surtout se révolte contre une entreprise aussi hardie, aussi coupable que la vôtre. – Mon entreprise est criminelle, je le sais, surtout envers vous que j’adore : mais après l’éclat qu’elle va faire, il ne reste plus qu’à vous donner à moi. – Jamais, monsieur ! c’est mon dernier mot. » Il s’est mis à mes genoux ; je l’ai repoussé. J’ai voulu sortir. On m’a emportée dans une pièce éclairée par des bougies. L’excès de ma douleur et la frayeur où j’étais, m’ont causé un long évanouissement ; et le marquis a eu la bassesse, et l’indignité… En revenant à moi, je me suis trouvée dans les bras de cet homme odieux qui me traitait comme la dernière des créatures. Mes forces m’ont encore abandonnée ; car je voulais lui arracher les yeux. Je ne sais comme sont les autres hommes, mais s’ils agissent tous comme le marquis… Il appelait ses attentats des hommages ; je l’entendais, sans avoir la force de parler, et ce malheureux fouillait toutes les parties de mon corps, par ces criminels hommages. Je suis restée mourante. Il s’en est enfin aperçu à n’en pouvoir douter ; car je pense qu’auparavant il n’en croyait rien. Il a été obligé d’avoir recours à deux femmes à lui. Elles l’ont effrayé sans doute par ce qu’elles lui ont dit de ma situation. Il a envoyé chercher un médecin, qu’on a conduit jusqu’auprès de moi les yeux bandés. J’ai entendu qu’il disait : « Du repos ; calmer son esprit, ou je ne réponds pas de sa vie. » Je n’ai plus vu alors que des femmes autour de moi, et peu à peu j’ai repris mes sens.

Le lendemain matin, je n’avais encore rien pris depuis la veille : les deux femmes m’ont pressée d’avaler quelques cordiaux, et du consommé. Je refusais. Elles ont imaginé de me menacer de faire entrer le marquis, et j’ai pris tout ce qu’elles ont voulu.

Je me suis peu à peu fortifiée pendant deux jours, sans voir mon cruel ravisseur. On me présenta une lettre de lui le second ou le troisième jour, et on me fit entendre qu’il fallait absolument la lire ; j’obéis en tremblant : mais je ne pus trouver la force de faire une réponse qu’on exigeait. On me laissa tranquille ; et moi-même je contribuais à me tranquilliser, en songeant que la maladie m’ôtant ce qui pouvait exciter la passion du marquis, je n’en avais plus rien à redouter ! mais je me trompais. Dès qu’il crut lui-même ne plus avoir à craindre pour ma vie, il me fit donner un soir une potion calmante, disait-il, qui me procura un profond sommeil, dont il abusa : je m’éveillai dans ses bras, et s’il faut l’avouer, mes sens d’accord avec lui…

Cette circonstance ne fit qu’augmenter mon désespoir. Je l’accablai de reproches ; je voulus attenter à ma vie, à la sienne ; ses soumissions ne faisaient que m’irriter, et me mettre en fureur. Il s’éloigna ; les femmes revinrent, me tinrent les propos les plus singuliers, par leur effronterie. Les infâmes me félicitaient. Je gardai un silence de mépris et d’indignation.

Enfin, le marquis voyant qu’après son nouvel attentat, il y avait deux jours que je n’avais pris de nourriture, il me fit offrir la liberté, si je voulais avaler quelque chose ; je me laissai gagner : je pris avec indifférence ce qu’on me donna ; j’aurais su que c’était du poison, que je l’aurais pris de même. Je fis sommer le marquis de me tenir sa promesse. Il vint lui-même me dire qu’il y consentait : qu’on allait m’habiller. Mais hélas ! je n’eus pas la force de me remuer, et on me fit résoudre à me laisser fortifier durant quelques jours. Je demandai Mlle Fanchette, ou toi, ma cousine. Le marquis me représenta que ç’aurait été le perdre, que de divulguer un pareil secret. Il exigea en même temps de ma parole d’honneur que jamais je ne porterais de plainte contre lui. Je répondis qu’il m’avait ôté l’honneur. Il insista. Je promis tout ce qu’il voulut. Mais j’eus ensuite continuellement à me défendre de ses entreprises, et il me fit des trahisons de plus d’une espèce…

Je me rétablis enfin, assez pour me lever ; et le marquis, au lieu de tenir sa parole, allait sans doute recommencer ses attentats, quand un soir, j’entendis beaucoup de bruit à la porte de ma chambre. Mes deux geôlières allèrent voir ce que c’était. Au même instant où elles ouvrirent la porte, je vis mon frère se précipiter dans la chambre, l’œil égaré. Il m’aperçut et vint se jeter dans mes bras. « Ah ! mon cher Edmond ! » je ne dis que ce mot, et je m’évanouis… En revenant à moi-même, je vis M. Gaudet et Mme Canon : on me donna tous les secours qu’exigeait mon état, et on attendit que je fusse remise de cet assaut pour me transporter. Je n’avouai mon malheur à mon frère, qu’à mon arrivée chez Mme Canon. Ô Dieu ! quelle fureur ! Il me repoussa de ses bras ! un instant après, il vint sur moi fondant en larmes. La fureur recommençait bientôt. Il fit le serment de me venger, dût-il y périr… Ah ! puisse-t-il ne me pas venger !

Voilà ma triste aventure ! Elle ne fait pas honneur aux sentiments du marquis de *** ! Adieu, ma cousine. Crains tous les hommes : j’aurais juré que le marquis était honnête.

Lettre 39. Gaudet, à Edmond.

[Il le veut calmer par le récit des arrangements avantageux qu’il a faits pour Ursule.].

20 octobre.

Du calme ! de la tranquillité ! Tu ne m’écoutes pas ; tu me liras peut-être ! À quoi servent les menaces, l’emportement, la fureur ? je suis de sang-froid, je vois mieux les choses qu’un homme hors de lui-même. Cette aventure est malheureuse ; mais l’issue en peut être ta fortune et celle de ta sœur, sans que l’honneur de cette dernière y perde rien ; c’est à quoi je travaille : tout est conclu. J’ai droit d’exiger quelque complaisance de ta part : c’est moi seul qui ai découvert ta sœur, par mes soins infatigables, en faisant suivre en même temps les démarches de trois hommes que je soupçonnais, un financier, un vieux seigneur italien et le marquis. Que mon zèle au moins me donne quelque empire sur ton esprit, et que le succès de mes démarches t’inspire quelque reconnaissance !

Hier, j’ai vu la famille du marquis, et muni d’une lettre assez longue d’Ursule à Laure, j’ai parlé comme peut le faire à des coupables un homme qui tient la preuve du crime, comme le doit l’ami des offensés. On l’a pris sur un ton de hauteur. Je me suis concentré ; j’ai gardé deux minutes ce terrible silence qui précède l’éruption enflammée des passions, et comme un autre Flaminius, j’ai dit : « Je ne vous donne qu’un quart d’heure, tout-puissants que vous êtes, qu’un quart d’heure, pour m’accorder tout ce que je vais vous demander : après cet instant fatal expiré, je n’écoute plus rien, et vous verrez à quel homme vous avez à faire. (On a souri dédaigneusement …) C’est à celui qui s’est fait donner les ordres pour reprendre la demoiselle, qui pouvait les étendre jusqu’au marquis, et qui cependant lui a fait grâce… Je vous préviens d’avance que je n’exige pas un mariage ; c’est à l’honneur à vous dire là-dessus ce que vous avez à faire. » Ces derniers mots ont réveillé l’attention. Le comte m’a dit : « Que demandez-vous donc ? – Une fortune pour la demoiselle, qui la dédommage d’un mariage qu’on était prêt à faire, et dont j’ai toutes les preuves ; le jeune magistrat de province qu’elle allait épouser, a cent mille écus au moins : il me faut un don pareil pour la demoiselle, afin qu’elle puisse vivre dans l’indépendance le reste de ses jours, si elle le veut, et que la connaissance de votre fils ne la retienne pas dans un état au-dessous de celui, qu’elle aurait eu. C’est bien assez qu’il l’empêche d’obtenir la qualité d’épouse d’un honnête homme, celle de mère de famille, sans que son action la condamne encore à vivre dans l’indigence, fille, et déshonorée…, peut-être enceinte : car, voici la conduite du marquis… Trois attentats commis…, et un dont on ne parle pas… La conduite d’un forcené… Parlez, ou j’imprime cette lettre, avec des notes de ma façon ; je ne m’en tiens pas là ; je fais agir des amis aussi puissants que vous et que les vôtres, auprès d’un prince protecteur des innocents et vengeur des crimes… Mais, je sens que je me suis peut-être trop vivement exprimé, en parlant à des gens d’honneur… Ma demande est juste : je préfère de vous avoir pour juges, à vous avoir pour parties. Je ne suis cependant autorisé par personne : ses parents sont au désespoir, un frère qui est ici, ne respire que le sang et la vengeance ; mais terminons et mon meilleur moyen auprès de ces gens-là, sera notre traité : il le faut éblouissant pour la famille ; il faut qu’il la détermine à intimer ses ordres au fils. Ce jeune homme, plein de cœur, de la plus heureuse figure, propre à tout, trouverait des protecteurs, et surtout des protectrices j’ose vous inviter à le prévenir. Il n’y a point ici de honte réparer un crime honore le réparateur, presque autant que les plus sublimes vertus… » « Monsieur, a dit le comte, après avoir lu la lettre d’Ursule, si j’avais deux fils, je sacrifierais celui-ci à la vengeance publique : mais je n’en ai qu’un. » La famille du comte, qui s’était assemblée pour m’entendre, a parlé le même langage : le marquis a essuyé les plus cruels reproches. On est ensuite convenu qu’on m’accorderait ma demande. Je te fais grâce de quelques discussions, pour en venir au fait. On m’a dicté un écrit, pour le faire signer à ta sœur. Je l’ai tracé de ma main, tel que le voici :

« Je soussigné, Ursule R **, fille mineure, âgée de dix-huit ans trois mois, de présent à Paris, où ma famille m’a envoyée, sous les auspices de Mme Parangon, amie de madite famille, et sous la conduite de la respectable dame Canon, sa tante, reconnais, qu’ayant été enlevée par des paysans, dans la rue des Billettes, à Paris, j’ai été heureusement rencontrée et délivrée par M. le marquis de ***, qui me trouvant évanouie et sans connaissance, m’a conduite dans une petite maison à lui appartenante, du côté de la Chaussée d’Antin, où il m’a mise en sûreté. Qu’étant revenue à moi, ledit sieur marquis m’a parlé avec respect, soumission et tendresse. Que sur la demande que je lui ai faite, d’être ramenée chez Mme Canon, il s’est mis en devoir de me satisfaire ; mais que ma faiblesse, causée par la frayeur, et par la fièvre qui s’était allumée, ne l’ayant pas permis, il a continué de me garder, en usant avec moi de la manière la plus obligeante. Qu’à la vérité, il m’a parlé d’amour, mais comme peut le faire un honnête homme. Que je l’ai paisiblement écouté ; qu’un jour n’ayant pas bien compris ce qu’il me disait et, ayant donné une marque d’acquiescement, ledit sieur marquis trompé, pensa que je consentais à couronner sa tendresse, et se conduisit en conséquence, tandis que moi, encore effrayée de mon enlèvement, et croyant que l’action du marquis en était une suite, j’ai perdu l’usage de mes sens ; situation dont le marquis ne s’est point aperçu… Qu’après l’injure involontaire qu’il m’avait faite, le marquis m’a exprimé ses regrets de la manière la plus vive et la plus vraie. Que pour réparer, autant qu’il est en lui, et qu’il convient à un fils de famille encore sous l’autorité de ses parents, le mal que j’avais souffert par son erreur, il a promis d’engager ses parents à me faire le capital de quinze mille livres de rentes ; que j’ai promis d’accepter, en lui délivrant la présente reconnaissance, pour servir et valoir en toute occurrence où elle sera nécessaire. Fait à Paris, ce octobre 17… Approuvé l’écriture. URSULE R **. ».

J’ai fait signer cette décharge à ta sœur, comme une lettre à tes parents, où je la priais de mettre sa signature pour les tranquilliser. Elle ignore ce qu’elle a reconnu, et je crois qu’il est à propos qu’elle n’en soit pas de sitôt instruite. Le mal est fait : en exigeant un prix aussi fort, pour acheter le silence d’Ursule, je n’ai pas seulement en vue de lui faire un sort, mais de diminuer aux yeux, du monde, et d’une famille distinguée, la distance que le rang et les richesses mettent entre ta sœur et le marquis de *** : cent mille écus sont une dot honnête ; et si l’attentat avait des suites, qu’un fils, par exemple, vînt appuyer des droits légitimes, nous pourrions prétendre à un mariage : c’est un plan que je n’abandonne pas ; au contraire, toutes mes démarches, et en particulier celle-ci, tendent à le réaliser.

Ainsi, mon cher il s’agit ici d’acquitter la parole d’honneur que je viens de donner aux parents du marquis, en leur remettant la déclaration, et en recevant d’eux, en bons effets, la somme convenue. Je la place sur-le-champ : parce qu’un notaire de ma connaissance se trouve avoir un fonds très avantageux à vendre à l’amiable, l’acquisition produira au-delà de l’intérêt ordinaire, c’est une excellente occasion ! Les vendeurs partent pour les colonies, et, ils sont enchantés d’emporter une somme ronde avec eux ; cette considération leur a fait rabattre du prix une vingtaine de mille francs. Ce nouvel acte vient d’être signé par Ursule, en ma présence : ainsi tout est fait. Je compte sur ton amitié, sur quelque reconnaissance pour mes soins, sur la considération de ton intérêt ; je dis plus, de ta sûreté : car avec la déclaration d’Ursule, la famille, en cas de vengeance, te perdrait sûrement. Je suis,

Ton fidèle ami, à toute épreuve.

P.-S. – Le conseiller vient d’arriver : de la prudence avec cet homme ! Mon intention est de ménager tous les partis, de les tromper s’il le faut, et de n’être utile qu’à toi.

Lettre 40. Ursule, à Fanchon.

[Elle raconte son malheur à ma femme, et en reconnaît la cause. Ensuite elle met son âme à nu, disant ce qu’elle a tu dans la lettre à Laure.].

10 novembre.

C’est entre la mort et la vie, que je t’écris, chère sœur ; mais je crois pourtant que je suis mieux : du moins j’ai plus de courage. Quel triste sort m’attendait à Paris ! Et quel a été le terme de mes trop mondaines espérances ! J’ai perdu… ce qu’on ne recouvre jamais, et j’envie le sort de ces filles que je regardais comme bien au-dessous de moi, mais qui sont à présent au-dessus ; elles ont l’honneur, et je ne l’ai plus !… On a beau me dire que la violence… La violence faite à Thamar ne lui ôta pas moins sa qualité de fille, et l’infortunée passa ses jours dans la honte et dans la douleur !…

Chère amie ! je ne veux pas que tu saches mes malheurs par d’autres que par moi ; on pourrait te les affaiblir, en te les racontant ; je veux te les peindre tels qu’ils me sont arrivés. Ils sont une punition du Ciel : si je n’avais rien écouté ; si je n’avais pas souri au crime, aurait-il jamais osé porter la main sur moi ! Tu le sais, je ménageais le marquis ; j’ai fait la faute de lui répondre par écrit de lui parler, on ne se doute pas ici des torts que j’ai eus ; mais je les sais, moi, et ils ont toujours été l’une des causes de mon désespoir. Bien plus, j’étais avertie que l’odieux marquis devait entreprendre quelque chose contre moi dans la journée, et mon cœur s’est gonflé d’orgueil ; j’ai eu la vanité de me considérer d’avance comme une héroïne enlevée qui n’aurait qu’à dire un mot pour se faire obéir par son ravisseur. Je n’ai rien craint, rien redouté ; je me croyais trop adorée, pour qu’on osât entreprendre quelque chose qui pût me déplaire. J’ai été plus loin, j’ai bravé un serrement de cœur, que j’éprouvais depuis deux jours ; et qui s’était augmenté depuis la soirée des échelles de corde, dont je t’ai parlé. Que je suis punie de ma vanité sotte, et de mon imprudent orgueil ! Tu vas en juger par mon récit.

Tu sais, ma chère sœur, que j’étais dans une situation singulière, lorsque je t’écrivis ma dernière lettre, précisément la veille de mon malheur. Je ne crois pas aux pressentiments, d’ailleurs mes inquiétudes avaient pour objet deux autres personnes, au sujet desquelles je ne suis guère tranquillisée : je t’en dirai deux mots en finissant. Nous partîmes de bonne heure pour aller à la promenade, à cause du beau temps. Je ne m’étais jamais sentie tant de vanité que ce jour-là : pas un homme qui ne s’arrêtât pour nous regarder, Mlle Fanchette et moi, et qui ne nous adressât des choses gracieuses… J’ai payé cher ce plaisir frivole !… Le marquis nous suivait, et sans doute il fut témoin de cette admiration qu’on nous marquait ; peut-être hâta-t-elle l’exécution de son dessein, en donnant plus d’activité à sa criminelle passion… À notre retour, il m’enleva. Je ne voulus ni crier, ni me défendre. Je n’avais même aucune frayeur ; mais je m’aperçus bientôt que j’avais affaire à de vils agents, qui exécutaient leurs ordres en automates : l’état gênant où ils me mirent, en me couvrant la bouche, et même les yeux, me fit évanouir. Je revins à moi chez le marquis : il se présenta en riant. Je le traitai comme il convenait à une femme outragée, qui parle à un homme dont elle se croit la maîtresse adorée. J’exigeai qu’il punît ses agents. Il les a effectivement punis, de la manière la plus complète, à ce qu’il me paraît. Mais je me fis tort par-là ; il crut m’avoir satisfaite, et lorsque j’exigeai ma liberté, je reconnus que les hommes ne nous sont pas aussi soumis, malgré leurs adulations, qu’ils tâchent de nous le persuader ; je ne fus pas obéie à beaucoup près ! je te l’avouerai, je m’abaissai aux prières les plus humbles, jusqu’à promettre d’écouter ses vœux, s’il voulait me rendre à Mme Canon. Je vis dans ses yeux qu’il avait d’autres desseins ; une frayeur puérile succéda aussitôt à mon excès d’audace ; je m’évanouis. L’infâme (c’est le nom qu’il mérite), m’a dit ensuite, qu’il croyait que je l’avais fait exprès. Il abusa de ma triste situation pour satisfaire sa brutalité. J’étais entre la mort et la vie : car j’avais une connaissance confuse de ce qui se passait ; je voulais m’écrier, et je sentais que ma langue était liée. Enfin, je repris connaissance. Mon premier mouvement fut de le déchirer. Je fis un effort qui épuisa mes forces, ou plutôt qui me montra que je n’en avais plus. Il est impossible d’exprimer à combien d’indignités je fus exposée dans cette triste situation : le malheureux agissait comme si j’eusse été sa complice… J’entendais ses expressions et ma langue ne pouvait se délier pour le démentir. Mais l’excès de mon désespoir le toucha enfin, ou le rebuta, je ne sais lequel. Il passa dans une autre pièce, et il dit tout haut à deux femmes, la honte de notre sexe, qui le servent dans ses débauches : « Voyez donc ce qu’elle a ! je crois en vérité qu’elle est réellement évanouie. » Elles le regardèrent en ricanant, et elles vinrent auprès de moi ; je les voyais, je les entendais, mais je ne pouvais leur parler. L’une me tâta le pouls, et elle fit à l’autre un signe alarmant : « Elle se meurt ! ceci est sérieux ! il faut le dire à monsieur !… » Celle à qui l’on parlait se prit à rire, en répondant une chose très grossière. Elle alla trouver le marquis. Il revint : je crus qu’il allait insulter à mon malheur ; mais il fit un geste de désespoir, et il leur dit : « Ne négligez rien ! Ah Dieu ! si j’étais assez malheureux pour causer sa mort, je ne me le pardonnerais pas ! Bon ! répondit la plus méchante des deux femmes, c’est une bégueule ! est-ce qu’on meurt de ces choses-là ! » Le marquis la fit taire, et on me laissa tranquille, par l’ordre d’un médecin, qui ne m’aborda que les yeux bandés, je crois, mais je n’en suis pas absolument sûre à présent. Les femmes me forcèrent, par toutes sortes de moyens, à prendre ce qui m’était ordonné ; j’avais une si grande frayeur du marquis, que dès qu’on prononçait son nom, je tressaillais ; elles s’en aperçurent, et elles employèrent ce moyen, pour m’obliger à recevoir tout ce qu’elles me présentaient ; la menace de faire entrer le marquis m’eût fait avaler du poison. Je me remis un peu. Lorsqu’on vit que j’avais recouvré toute ma connaissance, on me présenta une lettre du marquis, que je rejetai avec indignation. »Lisez sa lettre, me dit une des femmes, où il va paraître lui-même. » Je lus donc cette odieuse lettre, que j’ai retrouvée dans mes poches, et que je t’envoie.

Lettre du Marquis, à Ursule.

L’amant le plus tendre et le plus respectueux, malgré les apparences contraires, obtiendra-t-il que vous vouliez le voir un instant, mademoiselle ? Il ne prétend que vous rassurer sur les étranges idées que vous avez prises de lui et de sa conduite avec vous. Votre situation me met au désespoir ; je n’aurais jamais pensé qu’une fille aussi raisonnable pût s’abandonner à des frayeurs, assez vives, pour la mettre à deux doigts du tombeau ; et comme si ce n’était pas assez de ses peines trop réelles, les chimères de son imagination lui en fournissent de plus cruelles encore, Quoi ! vous avez pensé… Mais non, vous ne l’avez pas cru, et les reproches que vous m’avez faits, étaient une suite du délire. Vous êtes, mademoiselle, telle que vous êtes entrée chez moi ; rassurez-vous, et ne croyez pas à des attentats qui n’ont eu de réalité que dans votre imagination. C’est pour vous tranquilliser là-dessus, connaissant toute votre délicatesse, que je prends la liberté de vous écrire : l’horreur que je vous inspire, d’après ces idées fausses, ces rêves, que vous croyez des réalités, m’empêche de me présenter devant vous ; mais une fois désabusée, et votre santé assez fortifiée pour qu’on puisse vous transporter sans danger, moi-même j’irai prendre vos ordres, pour vous remmener chez votre gouvernante, et m’exposer à tout ce que la colère pourra lui suggérer. Voilà, mademoiselle, votre vraie situation, et mes véritables dispositions.

Je suis avec le plus profond respect et le dévouement le plus absolu,

Votre, etc.

On me demandait une réponse à cette lettre, ou plutôt on l’exigeait : mais, malgré tous mes efforts, je ne pus parvenir à la commencer. J’étais absorbée dans mes réflexions, et ma tête encore faible, se fatiguait à tâcher de rendre vraisemblable ce que le marquis m’écrivait. Ne pouvant rien débrouiller, je trouvai plus court et plus consolant de le croire, et cette crédulité me tranquillisa beaucoup mieux que tout le reste. C’était son but sans doute. Mais l’abominable homme ne me rappelait des portes de la mort, que pour m’y faire retomber par la plus indigne des brutalités.

Il vint me voir, et par les respects les plus affectés, par ses regrets, par ses larmes, il me rassura davantage encore. J’allais absolument mieux le lendemain, mais le sommeil fuyait loin de mes paupières, et j’étais fort agitée. Il me proposa lui-même une potion calmante que j’acceptai. Elle me procura un profond sommeil, qui ne finit que par une situation dans laquelle je ne m’étais jamais trouvée, soit que ce fût l’effet de ce qu’on m’avait fait prendre, ou qu’elle eût une tout autre cause. En m’éveillant, le marquis était à mon égard le plus coupable des hommes : cependant… Je secondais son crime, malgré moi, comme s’il y eût eu dans moi une autre volonté contraire à la mienne… Il a même osé depuis m’assurer que je lui avais rendu un baiser… Si je l’ai fait, mon âme n’y a point eu de part, et cette malheureuse connivence de mes sens n’a servi qu’à redoubler mon désespoir, lorsque ma raison a été revenue. Jamais il n’y eut de fureur égale à la mienne ; je voulais tuer l’infâme ; j’aurais, je crois, attenté à ma propre vie, si j’en avais eu la liberté. Je l’entendais qui disait, en se retirant, après m’avoir laissée entre les mains des deux femmes : « C’est une inconcevable fille ! ».

Ces deux malheureuses, loin de me consoler, entreprirent de me faire honte de mon désespoir ; elles me raillèrent cruellement, et si j’avais cru le marquis capable de penser et de parler comme elles, je ne sais ce que je serais devenue. Mais lorsque leurs propos eurent porté mon indignation au plus haut point, et que j’eus imposé silence aux deux créatures de la manière la plus propre à m’en faire obéir, un laquais du marquis les fit sortir de ma chambre, et j’entendis qu’il les traitait avec une sévérité réelle. Aussi ne reparurent-elles plus devant moi ; deux autres, fort jeunes et très naïves, leur furent substituées. Malgré cet adoucissement (si l’on pouvait en donner à des peines comme les miennes), j’envisageais ma situation avec désespoir ; je voyais que le marquis avait résolu de me garder, pour assouvir entièrement sa passion, et passer successivement avec moi, de la violence aux soumissions, comptant qu’enfin, je me ferais à mon sort ; je pris le parti de ne plus rien recevoir de leurs mains, qui prolongeât ma vie. On me laissa d’abord assez tranquille, espérant qu’en ne me pressant pas, et feignant de ne pas s’apercevoir de mon dessein, le besoin me ferait bientôt accepter sans honte, ce que je n’aurais pas encore refusé. Mais la journée s’étant écoulée, on marqua de l’inquiétude : je le voyais aux mouvements qui se faisaient autour de moi. Le marquis parut enfin lui-même, et sans m’approcher de trop près, il me pria de prendre quelque chose. »Je ne veux rien de vous que la mort, lui dis-je ; tout autre don qui viendra de votre part m’est odieux. » En même temps je fis un mouvement de désespoir qui l’obligea de disparaître. Je refusai constamment durant la nuit et le lendemain de prendre aucune nourriture. Ce fut alors qu’il m’offrit ma liberté. Cette promesse ébranla ma résolution ; je ne voulus pas avoir à me reprocher d’y avoir été insensible. J’acceptai quelque chose, et je le sommai aussitôt de tenir sa parole. Mais je ne pus moi-même faire aucun mouvement sans m’évanouir, tant ma faiblesse était grande ! Je vis le marquis en larmes ; il me les cachait, et ce fut ce qui me donna moins d’horreur pour lui. Je continuai de recevoir les secours qu’on apportait à ma situation, et je me fortifiai en quelques jours. Je fis de nouveau presser le marquis de me tenir sa parole : mais il éludait toujours sous quelque prétexte. Enfin, un soir, il vint auprès de mon lit, et après beaucoup d’excuses et de protestations, il me déclara qu’il n’attendait que ma convalescence, pour me tenir sa parole, au sujet du mariage secret, qu’il m’avait proposé ; qu’il me donnerait toutes les assurances d’une prompte ratification. Je rejetai son offre. Il jura pour lors que ma liberté dépendait de moi, mais à ce prix, et qu’il aimerait mieux me voir périr que d’abandonner ses espérances. Il me tourmenta, il m’effraya même par les plus terribles menaces (du moins dans mes idées). Je fléchis… malgré moi. Nous en étions là (et voici un secret que je n’ai révélé à personne, pas même à Mme Parangon, ni à Laure, à laquelle dans mon premier trouble, j’ai écrit ce même récit), quand je vis entrer un prêtre et quatre témoins. On essaya de me lever : on y parvint, en me soutenant, on me para même, et on me conduisit dans une chapelle, où le prêtre nous donna la bénédiction des mariés. Je dis oral, ne sachant ce que je faisais. Le marquis paraissait transporté d’autant de joie que j’avais de douleur.

Je suis revenue, et l’on m’a remise au lit. Il a passé la journée auprès de moi, ne souffrant pas que je reçusse aucun service que de sa main. J’en conviendrai, je me résignais à mon sort, et je cherchais à prendre pour un homme que je regardais comme mon mari, les sentiments que j’allais lui devoir. Il a profité de ces dispositions, qu’il a devinées dans mes regards, et par un demi-sourire qui m’est échappé sur quelque chose qu’il disait. Il s’est mis à genoux devant mon lit ; il a pris ma main ; il l’a baisée la larme à l’œil, en me disant : « Non, belle Ursule, non, ma chère femme, vous ne me haïssez pas ! dites-moi que vous ne me haïssez pas ? – Au moins, ai-je répondu, votre démarche d’aujourd’hui m’oblige-t-elle a étouffer la haine, si j’en ai eu. » Il ne m’a répondu que par des transports, et me voyant assez bien disposée, il s’est mis auprès de moi, disant qu’il était mon mari, et que c’était son droit. Je me suis trouvée hors d’état de lui résister : qu’aurais-je dit ? j’ai cédé, et malgré ma faiblesse, il a fallu souffrir tout ce que cet homme a voulu. Il m’a donc eue enfin de mon aveu… Je sentais néanmoins quelque chose qui m’inquiétait : non que je doutasse de la vérité de mon mariage, mais j’avais une inquiétude sans motif clair ; je me demandais si ce qui venait de se passer était un songe ? J’ai soupé avec lui, avec assez de tranquillité. Il allait sans doute se remettre au lit avec moi, lorsque j’ai entendu un grand bruit à la porte de ma chambre. Les deux femmes que je croyais renvoyées par le marquis, sont venues lui dire que c’était des gens armés, avec la garde. Sans se troubler, du moins en apparence, le marquis a dit d’ouvrir : mais en même temps il a disparu par une porte dérobée. Les deux femmes ont ouvert, et se sont évadées facilement ; parce que mon frère et ceux qui l’accompagnaient, n’ayant d’abord songé qu’à moi, ils leur en ont laissé tout le temps. J’ai été surprise de la conduite du marquis, et j’attendais qu’il revînt pour s’expliquer. Ainsi je n’ai pas dit un mot de mon prétendu mariage, ni à mon frère, ni à M. Gaudet ; mais ce dernier m’ayant demandé si le mariage secret était fait, sur ma réponse affirmative, il m’a recommandé de garder le silence là-dessus, en me disant : « J’ai des raisons pour croire que c’est un faux mariage, qui d’ailleurs ne vaudrait absolument rien, quand ç’aurait été un véritable prêtre. Mais je m’en informerai, et je tiendrai le marquis par-là, mieux que si le mariage était valide… » Je me suis absolument abandonnée à la conduite de l’ami de mon frère, surtout quand j’ai su que c’était lui qui avait découvert ma prison, et obtenu les ordres pour m’en tirer.

Je ne te déguise rien, ma chère sœur ; mais je te demande le plus profond secret. Je me trouve dans une si étrange conjoncture, que je n’ose ni parler, ni louer, ni blâmer personne, pour que cette conduite ne fasse pas une impression défavorable pour moi, je feins d’être plus absorbée que je ne la suis. Je redoute d’ailleurs la colère d’Edmond et les dangers où elle peut l’exposer, ainsi que nos chers parents, sur qui le contrecoup de son imprudence retomberait ; je lui dissimule autant qu’il est en moi, les torts du marquis, et si je l’avais pu, il aurait ignoré tout ce qui s’est passé dans l’intérieur de la petite maison. Pour M. Gaudet, c’est la prudence même : je suis instruite de toute sa conduite, parce qu’on en parle à côté de moi dans des temps où l’on me croit assoupie ; elle est très adroite, et il me dédommage au moins par tous les moyens possibles : car il serait bien honteux et bien désespérant de n’être venue à Paris que pour être la victime d’une brutalité, sans que rien compensât la perte irréparable que j’ai faite. J’apprends que j’ai quinze mille livres de rentes. Je n’oublierai jamais ce service, que je dois à M. Gaudet, et ma douleur, toute vive qu’elle est, ne me rend pas insensible au bien qu’il m’a procuré. Si je m’étais vendue, et que ce fût le prix de mon innocence, j’en aurais honte, et ni nos chers parents, ni vous ne pourriez me revoir ; mais ce ne sont que des réparations trop méritées, malheureusement !… On peut dire que cet homme est un ami essentiel : tandis que les autres parlent, il agit, et va droit au but. Car si désormais, je suis réellement l’épouse du marquis, ou si le conseiller (ignorant ce qui, s’est passé, à l’enlèvement près) se détermine jamais à conclure, je crois que ma dot aidera beaucoup à les décider l’un et l’autre ! M. Gaudet m’a fait entendre qu’il avait eu ce double motif en vue : vrai, cet homme-là est à tout ; et s’il avait entrepris de me faire duchesse, avant mon accident, je crois qu’il y aurait aisément réussi. C’est ce qui fait que dans tous nos entretiens particuliers, je recommande à mon frère de se tenir attaché à M. Gaudet, quoi qu’on lui dise : sa conduite le regarde ; mais ses services nous obligent ; il est capable d’en rendre de toute espèce, et nous lui devons infiniment de reconnaissance…

Le lendemain.

Comme j’en étais hier à la page précédente de ma lettre, j’ai reçu la visite de M. Gaudet. Mon mariage est faux : l’homme en prêtre était un domestique du marquis ; M. Gaudet a fait cette découverte, par le, moyen des deux jeunes filles qu’on m’avait données en second pour me servir, quoiqu’elles ne fussent pas du secret, car elles n’avaient pas vu le mariage ; mais M. Gaudet, qui avait des soupçons, leur ayant demandé tout uniment lequel des gens du marquis était en prêtre, le jour de ma délivrance, elles l’ont nommé, sans connaître le motif de ce déguisement…

Une heure après.

Lorsque M. Gaudet a été parti, on m’a annoncé M. le conseiller. On m’a dit qu’il était déjà venu plusieurs fois. La conversation que nous avons eue est singulière ! Après m’avoir témoigné l’intérêt qu’il prend à ce qui me touche, j’ai vu qu’il voulait pénétrer plus avant avec moi, qu’il n’avait fait avec Mme Parangon et mes autres amis. Je me suis trouvée très embarrassée. Mentir me répugnait ; d’ailleurs le mensonge nous met toujours au-dessous de celui à qui nous mentons, fût-ce le dernier des laquais ; car nous craignons qu’il ne découvre la vérité, et qu’après avoir su le mensonge, il ne nous méprise. Cela est encore plus vrai d’une fille avec son amant : le mensonge, dans cette position, est, je crois, égal au manque de sagesse, pour la honte dont il la peut couvrir ; voici comme je me suis tirée. Le conseiller, après les compliments, m’a dit : « L’état où je vous vois, prouve que vous avez eu beaucoup à souffrir du marquis, mademoiselle ? – Et de mon désespoir, monsieur. – Quel indigne moyen… d’arracher des faveurs ! Ce ne sont pas des faveurs que la violence arrache. – Je le sais, mademoiselle : mais j’ai employé ce terme faute d’autre. Le marquis s’est rendu bien coupable ! – Au-delà de ce que vous pouvez imaginer, monsieur, et ses propositions de mariage secret n’ont pas été le moindre de ses torts. – Il employait ce moyen ? – Certainement, et toute la violence d’un homme emporté par une passion criminelle ! Et quelle ressource aviez-vous, contre ses attaques ? Mes larmes, les instances, les prières, l’état déplorable où je me suis trouvée, par de fréquents évanouissements. – Vous vous êtes évanouie ? – Au point que deux femmes qu’il m’avait données pour me servir, ne pouvaient me quitter. – Elles ne vous quittaient pas ? – Non, monsieur, ni jour ni nuit ; et lorsque le marquis venait, elles étaient toujours prêtes à venir au moindre mot. (C’est la vérité, mais les malheureuses me trahissaient.) – N’a-t-il rien osé… c’est comme magistrat, et comme ayant du crédit ici que je vous fais cette question ? » J’ai feint de me trouver mal, en lui répondant : « Le souvenir des excès du marquis… Je ne me trouve pas bien, monsieur, sonnez… » Il a sonné… « Cette image, ai-je repris, comme égarée, ôtez-la ! – où ? – Là, au pied de mon lit… Retire-toi, monstre !… Ne m’approche pas !… » On est entré. « Elle est dans le délire ! » a dit le conseiller avec effroi. Par cette adresse je m’en suis débarrassée, sans avoir répondu à sa question d’une manière qui l’éclairât, et sans avoir menti. Si pourtant un jour, il s’agissait réellement de mariage entre lui et moi, je crois que je ferais le mensonge : car sa personne m’a toujours convenu ; et puis, je ne perds pas de vue l’utilité dont cette alliance serait à notre famille, et le relief qu’elle nous donnerait dans le pays.

Le jour suivant.

Je viens d’avoir une longue conversation avec Mme Parangon. Ô ! ma chère sœur ! que de secrets elle m’a dévoilés ! Ils sont tels que je ne lui ai rien caché non plus : je lui ai ouvert mon cœur comme à toi-même. Je vais seulement te rendre compte de ce qui la concerne.

Elle croit que ce qui vient de m’arriver est une juste punition du Ciel, dont elle s’accuse elle-même d’être l’auteur, ainsi que mon frère : c’est fondante en larmes qu’elle s’est chargée de tout mon malheur. Hélas ! je suis plus coupable qu’elle (si quelqu’un l’est, outre le marquis) !… Et mon orgueil a fait bien plus que toutes les fautes étrangères ! je ne t’ai rien déguisé, et tu as vu que je n’ai pas toujours été prudente… La vanité est présomptueuse, et quand le vice est le gardien de la vertu, il est aisé d’endormir la sentinelle. Elle est grosse… Mais de qui ?… oh ! ma chère !… l’oserai-je dire ? d’Edmond !… Elle a subi le même traitement que moi… la violence… Mon frère !… ma chère Fanchon ! Ah ! tous les hommes se ressemblent ! Edmond s’être porté à cet excès, avec une femme… la sœur de sa prétendue… Voici le récit de cette vertueuse dame ; car elle l’est plus que jamais.

« Ma chère Ursule, je vois dans tout ce qui vous est arrivé, beaucoup plus loin que vous, et que tout le monde non que j’aie plus de pénétration, mais je suis plus instruite. Est-il possible, ma chère fille, que tu sois la victime des fautes d’autrui !… Mais Dieu est juste ; il nous punit par des vues profondes, convenables à sa divine sagesse, et toujours de manière que si nous savions tirer avantage de la Punition, elle nous serait profitable par ses effets… Ma chère Ursule… Je suis sans doute la cause de ton malheur, ou du moins, je partage cette funeste influence avec Edmond… Nous sommes, lui et moi, les plus viles des créatures… Je nourris depuis longtemps un penchant criminel pour ton frère… Ô mon amie ! je puis te faire cet aveu aujourd’hui que ton accident te met hors des atteintes de la séduction… Ce n’est pas que je me sois, avant notre faute, avoué jamais ce penchant coupable ; au contraire, je me le déguisais de toutes les manières, et lorsque l’évidence se présentait à mon esprit, je fuyais : mais je fuyais auprès de toi, et sans le savoir, sans que je le susse bien clairement moi-même, ta présence nourrissait un feu que je croyais éteindre par ton amitié. Durant mon séjour ici avec toi, j’ai tour à tour éprouvé tout ce que l’amour et la jalousie ont de plus cruel. Je le destinais à ma sœur : rien ne paraissait devoir empêcher leur union, et cette assurance, objet de tous mes désirs, au lieu de combler mes vœux, me rendait jalouse de Fanchette ! Jamais, jamais mon amie, ce sentiment affreux n’a été écouté ; mais je l’avais, et j’étais obligée de le combattre : un premier mouvement, dans certaines occasions, me portait à haïr ma rivale dans Fanchette, à la repousser, lorsqu’elle venait me caresser. Mais, ma chère Ursule, c’était précisément dans ces occasions que je lui prodiguais ces caresses si vives, qui ont souvent excité ton admiration : je me punissais moi-même, et mon coupable cœur, en faisant tout le contraire de ce qu’il eût désiré.

« Je me lassai d’être avec vous : ma folle passion, portée à son comble, par la nouvelle qu’Edmond aimait une fille, pour laquelle il avait eu du goût, ne me laissait plus de repos. Je gagnai à ce surcroît de supplice il rendit mon cœur à la nature, et je plaignis Fanchette comme si elle avait senti à ma manière la perte qu’elle allait faire : tu l’as vue arrosée de mes larmes que tu attribuais à de plus purs motifs. Je partis. J’arrivai. Edmond vint au-devant de moi : et son premier regard fut celui de l’amour. On ne s’y trompe pas, surtout quand on est coupable soi-même. Ce regard me remplit de joie. J’osai penser, j’osai me dire : – je suis aimée. Au premier moment de liberté, il ne me laissa plus de doute. Il m’apprit que sa passion pour Edmée m’était immolée de la manière la plus complète. Je nageai dans une sorte de volupté ; je la croyais innocente : je m’y livrai tout entière. Edmond paraissait enivré ! que je le trouvai aimable ! Il s’était formé depuis mon absence, hélas ! aux dépens de ses mœurs ! mais je l’ignorais ! il s’était formé ; et moi je crus devoir quitter le ton pédagogue que j’avais toujours eu avec lui : nous nous mîmes à l’unisson. J’étais enchantée de trouver dans Edmond un homme fait, au lieu d’un timide protégé. J’admirai comment, s’il prenait encore son ancienne manière, ce n’était plus que pour m’exprimer plus respectueusement ses sentiments d’estime, de reconnaissance et d’amitié. Je me livrai avec une sécurité dangereuse à la plus traîtresse des passions, et je fus pendant quelque temps dans la plus douce situation de ma vie car le reste en est empoisonné ! Jamais je n’avais été si heureuse auparavant !… Je ne sais si c’était de lui-même, ou par des conseils étrangers, mais Edmond tint une conduite très adroite : respectueux en apparence, mais tendre, il m’arrachait tous les jours de nouvelles faveurs sans que je pusse m’en offenser. Comment l’aurais-je soupçonné ! mon cœur, d’accord avec lui, bien loin de chercher à le trouver coupable, en rejetait l’idée avec horreur. Je m’accusais d’être chimérique. Je m’accoutumai donc insensiblement à sa conduite, et nous étions déjà beaucoup plus familiers qu’il ne convient à une femme de l’être avec tout autre que son mari, lorsque Edmond hasarda quelques libertés qui m’éclairèrent. Je les réprimai. Il se plaignit, comme de la plus grande injustice ; je me calmai. Il en abusa. C’est la marche des hommes ; ils ne reculent jamais : je l’ai appris à mes dépens. Ne pouvant plus douter de ses vues, je l’évitai, mais sans le haïr. Le pouvais-je, quand je portais dans mon sein le complice… Et je l’y porte encore : mon cœur me trahissait !… Il m’écrivit. Ma réponse fut, selon moi, foudroyante. Mais je n’aurais pas dû la faire, ni avouer que j’avais surpris une lettre de ce même Gaudet que tu nommes ton Sauveur, et qui l’est en effet, mais qui n’en est pas moins la cause première de tous nos maux ; cela mettait entre Edmond et moi trop de familiarité, en me donnant l’air d’une femme curieuse et peut-être jalouse. Je payai chèrement cette imprudence !… Nous nous réconciliâmes encore ; ma facilité à pardonner enhardissait à m’offenser ; ou plutôt, je n’aurais dû ni me fâcher, ni me réconcilier : une femme est perdue, lorsqu’elle en vient à ces alternatives, qui donnent également prise sur elle, en montrant son fort ou son, faible, ce qui la flatte ou ce qui lui déplaît… Un jour, le plus cruel de ma vie !… Je l’avais d’abord cru le plus beau, mais les hommes empoisonnent tout !… un jour Edmond était avec moi, respectueux, raisonnable. Nous nous parlions comme un frère et une sœur, de nos projets : le plaisir que je trouvais à cet entretien, me donnait de l’estime pour moi-même, et je me complaisais à la sentir. Insensiblement Edmond changeait de ton : je m’en apercevais, mais je ne lui en voulais pas… Eh ! pouvais-je prévoir !… Ramenant tout à mes idées pour ma sœur, je souffrais des choses plus hardies que je n’en avais encore tolérées. Edmond s’émancipait de plus en plus. Aveuglée, je ne le réprimais que malgré moi et sans doute avec trop de mollesse, cependant ses mains s’égaraient sur moi ; elles pressaient tout ce qu’elles pouvaient presser… Je les arrêtai, et dans un mouvement involontaire, non réfléchi du moins, je serrai dans les miennes ces mains brûlantes. Ah Dieu ! quel orage j’excitai. Edmond perdit toute retenue dans ses discours ; il me fit des reproches ; oui, il me reprocha ma vertu !… Faible vertu, hélas ! déjà détruite par mes coupables complaisances !… Il attaqua les droits des époux, il me montra toute la corruption de son cœur, et je n’en fus pas effrayée ! je lui répondis avec douceur, en raisonnant avec lui : je citai la religion, les lois ; je ramenai l’idée de Fanchette pour qu’elle me servît de bouclier, mais je le fis trop tendrement ; en disant que je voulais être heureuse par elle ; C’était avouer que j’aimais !… Je ne le sentais pas ! Edmond le sentit !… Enfin, j’eus l’imprudence de me retrancher derrière mon mari ! ma bouche, chaste jusqu’alors, osa dire : « Voudriez-vous me partager avec un autre ? » C’était dire, si tu veux, je suis à toi… Je sentis que je m’égarais ; j’eus encore recours à Fanchette, à toi ; toutes deux vous me servîtes ; je fis un tableau touchant de notre union future, qui charma Edmond. Il devint paisible Comme un agneau. Il fit plus, il me jura de ne me jamais montrer de coupables désirs : il me nomma : sa sœur, sa sœur chérie (nom sacré qu’il profanait ! le Ciel l’en a puni en toi, ma chère Ursule !) « Vous voilà comme il convient, lui dis-je : vous êtes mon frère ! vous me nommez votre sœur ; à ce titre, nous pouvons nous aimer sans crime. Mon cher Edmond, croyez-moi, le crime n’est pas la route du bonheur ; car si j’entends bien ce que c’est que le crime, c’est tout ce qui est contraire à la maxime, de ne pas faire à autrui, ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît ; dès qu’une fois nous avons violé cette règle, il n’y a plus rien de sacré à notre égard, et tout le monde peut nous insulter avec justice : nous sentons à quoi nous expose le tort que nous nous sommes donné, et nous souffrons de notre crainte, à défaut du remords. Nous avons beau nous le dissimuler, crier assez haut contre les autres, pour ne pas entendre le cri de notre propre conscience, nous retombons dans nous-mêmes, nous ne pouvons nous estimer, et nous ne sommes pas heureux ; fussions-nous des Gaudet, nous ne saurions l’être. Aussi voyez-vous que pour être supportable à lui-même, votre Gaudet a des vertus ; il s’en donne le plus qu’il peut, afin de tenir la balance égale, et de se procurer autant d’estime de lui-même, qu’il a sujet de se mépriser en certaines occasions. Combien serait-il plus heureux, s’il n’avait que des vertus ! Ô mon cher Edmond ! tâchez de profiter de l’exemple, tout mauvais qu’il est, de votre dangereux ami ; imitez-le en ce point, d’être sûr qu’il n’y a de bonheur que dans la vertu : lui-même, chose étrange ! ne veut que de ce bonheur-là ! Observez qu’il ne séduirait pas une femme mariée, lui qui viole ses autres devoirs avec une sorte de frénésie. On ne saurait dire de lui, qu’il n’a rien de sacré ; au contraire, il respecte tout ce qui bouleverserait le système social (ce sont les termes que j’ai entendu sortir de sa bouche, en parlant à mon mari). Ainsi, Gaudet ne sera pas adultère, ni voleur, ni homicide, ni fainéant, ni traître, ni parjure à ses amis, ni même à aucun homme, quoiqu’il le soit à Dieu : c’est un être qui fut fait pour être bon, et que son état, la compagnie de ses semblables a perverti. Il veut vous rendre heureux à sa manière, mon frère. Mais voyez-la, sa manière, et concluez : Gaudet se donne des vertus, pour se lester, en quelque sorte, et compenser le mal qu’il fait ; si je me donnais ses vertus, en évitant ses vices, ne serais-je pas infiniment plus sage que lui ? Voilà, ce me semble, une conclusion nécessaire et très heureuse ? Ensuite, vous pouvez encore tirer un parti excellent de sa conduite : Gaudet s’abstient d’un crime, le plus grand de tous, peut-être ! il a de bonnes raisons, des raisons absolument humaines ; cet homme ne saurait, en avoir d’autres ; Gaudet est prudent, quoique passionné ; cet éloignement de l’adultère est fondé sur l’expérience d’autrui, peut-être sur la sienne propre : profitons de cet expérience, sans nous embarrasser comment il peut l’avoir acquise ; on peut en cela l’imiter aveuglément. ».

« Je me perdais, comme tu vois, en beaux raisonnements, sans faire attention, qu’Edmond s’était mis à mes genoux, qu’il baisait mes mains. Ses discours à la vérité, démentaient ses actions : mais il n’en était pas moins passionné. Il me nommait sa sœur ; il me jurait qu’il adorait Fanchette. Il me prit un baiser pour elle. Je sentis bien que c’était pour moi : mais je crus qu’il ne fallait pas que je fisse semblant de m’en apercevoir ; et d’un air d’aisance, de confiance, je lui rendis son baiser, me proposant de me lever et de nous séparer à l’instant… Ô ma chère Ursule, ce fatal baiser a été de l’huile jetée sur un brasier dévorant ; la flamme a jailli, elle m’a enveloppée, consumée !… Ton frère n’a plus été un homme ; il est devenu comme une bête féroce… Je ne pouvais revenir de mon étonnement ; à peine j’en croyais la réalité. Je me suis défendue. Il m’a meurtrie. « Périr, ou vous posséder ! » Les menaces, l’emportement, la force, la rage, voilà ses moyens… J’ai senti, que plus je résisterais, plus je le rendrais forcené… J’ai cédé, je l’avoue, non à l’amour, ma conscience ne me le reproche pas, mais à la rage. « Satisfais-toi, pensais-je ; mais de ma vie, je ne te reverrai : va, je me punirai de t’avoir enhardi !… » Il a triomphé… Je ne te le dirais pas, ma chère Ursule, sans ton malheur ; mais… Je ne veux plus te rien cacher… Accablée de douleur, forcée… Je sentis que j’aimais le coupable, et mes sens me trahirent comme avait déjà fait mon cœur… Tout est pour lui ! pensai-je, dès que je pus penser : que reste-t-il donc à la vertu ? hélas ! rien, que ma faible raison…

« Il se mit ensuite à mes genoux ; et par les expressions les plus tendres, mais les plus emportées, il me jurait que la jouissance n’avait pas été son but ; qu’il avait voulu joindre son âme à la mienne… Je ne répondais pas, oppressée, anéantie. Il a continué ; et le coupable a osé s’adresser à la divinité même, qu’il venait d’offenser, et lui demander… de me rendre mère !… Il est exaucé, mais… ce ne saurait être qu’un don de colère… Il est venu me prendre un baiser. Je l’ai repoussé de la main ; et comme si toute résistance était faite pour exciter les hommes, il a… renouvelé son offense, presque avec autant d’emportement…

« Ce nouvel attentat m’a cruellement irritée… J’ai entendu venir quelqu’un. Edmond s’est caché : c’était mon … Je l’avouerai l’excès de ma honte m’a fait évanouir, en voyant l’offense. Revenue à moi-même, je ne me connaissais plus, j’ai dit quelques extravagances, sans doute : on m’a crue folle. Mais je n’étais qu’accablée de douleur, d’avoir perdu… hélas ! toute la douceur de ma vie, que j’attendais d’Edmond… J’ai laissé croire de moi tout ce qu’on a voulu ; je n’ai pas été fâchée d’effrayer le coupable, par l’idée qu’il aurait de ma situation ; et comme il ne se croirait pas entendu, de lire dans son cœur pour voir s’il y avait des remords. Il y en a eu, ma chère Ursule. Il m’a juré que jamais il n’entreprendrait rien contre ma vertu ; il en a fait le serment à Dieu même. Mais j’avais moi-même excité ces remords. Comme il me croyait en délire, lorsqu’il venait auprès de moi, je voyais son abattement : j’en ai été touchée ; mais pour creuser l’impression, j’affectais les plus grands écarts du délire. Ensuite, je lui prenais les mains ; je les baisais, je le suppliais de m’épargner… effet de ces scènes répétées était terrible sur lui. J’y ai mis le comble, en paraissant recouvrer ma raison : mon premier mot a été de le bannir sévèrement de ma présence !… Oh ! que cet ordre m’a coûté !… mais il le fallait… Il ne m’a plus revue seul : mais il revenait avec tous ceux qui entraient auprès de moi, et sans oser me parler, il était le plus empressé à me rendre tous les, services que ma situation exigeait.

« Je me suis rétablie. Fidèle à mes résolutions, je n’ai plus souffert qu’Edmond m’approchât, et quelque peine que me causât cette privation, elle devait être éternelle. Je voyais sa douleur, son désespoir. J’entendais souvent les discours, qu’il tenait seul : il voulait me fuir, et ne le pouvait pas, s’écriait-il. J’ai cru devoir le calmer, par une lettre que voici :

Celle que vous avez si cruellement outragée, ne vous évite, Edmond, ni par haine, ni par rancune : c’est par raison et par devoir. Elle vous évitera toujours. Vous l’avez voulu !… son bonheur vous était à charge, peut-être sa vie… La dernière échappe au danger, mais l’autre est perdu pour toujours. N’aggravez pas sa peine ! c’est l’offensée, qui vous prie de ne pas tant vous occuper de votre crime, que des moyens efficaces de le réparer, par une conduite sans reproche ; nous nous sommes perdus, Edmond : plus de confiance, où il n’y a plus d’innocence, plus de douceur, plus d’amitié ; tout est détruit, tout est éteint ; il ne reste plus que le vice !… J’ai mérité mon sort. Mais tel est mon cœur, que si je pouvais encore vous rendre heureux par la vertu, je le ferais. Mais je sens que je ne le puis plus… Vous avez tout renversé !… Vous êtes le plus coupable des hommes, et… Je suis votre complice !… Edmond, voilà votre crime le plus grand ! Vous avez commis un forfait que les lois punissent du dernier supplice, et non seulement, vous m’en avez rendue l’objet et la victime, mais vous avez fait de moi votre complice !… Ingrat, vous m’avez ôté mon innocence, pour prix de la tendre amitié que je vous portais, et que… je ne saurais étouffer, vous m’avez avilie au rang des plus méprisables créatures en faisant retomber sur ma tête, toutes mes faiblesses passées !… Était-ce à vous de m’en punir, vous qui en étiez l’objet !… Mon cousin ! jetez un coup d’œil sur votre conduite : envisagez-la de sang-froid, et jugez-vous… Ne perdez cependant pas courage ; réparez votre faute, et secondez mes résolutions : elles sont de ne jamais vous voir tête à tête et de vous aimer comme auparavant… Bon Dieu ! que fais-je ? Ma lettre était commencée, pour vous parler comme le doit une femme, que vous avez… déshonorée… et je finis comme une faible amante !… Je m’en punirai.

Après avoir écrit cette lettre, je la déchirai, ne trouvant pas qu’il fût à propos de l’envoyer ; mais je ne la brûlai pas, n’ayant pas en ce moment de feu dans ma chambre, à cause de la saison. Toinette entra, qui m’ayant distraite par quelque chose, me la fit oublier. Je sortis avec elle. À mon retour, je la cherchai, et ne la retrouvai plus. J’en étais dans la plus grande inquiétude, quand ayant ouvert une commode où je serrais mes chaussures, je trouvai deux choses qui m’étonnèrent infiniment. C’était ma lettre, et la réponse, placées dans une paire de souliers de droguet blanc, que j’avais le jour… de mon malheur. Je les pris, et j’aperçus en même temps les traces d’un égarement fougueux… Je lus la réponse, que voici :

Je me conforme, ma Divinité, aux ordres que vous m’avez donnés, et que vos yeux ont la cruauté de me répéter chaque jour : mais du moins, lorsque vous êtes sortie, ne peut-il m’être permis de venir dans le temple que vous habitez ? Oui, j’y viens, et j’y rends hommage à ce qui m’est la chose la plus sacrée, après vous, votre parure : elle a un charme céleste, qu’elle tient de vous… J’ai trouvé ce billet déchiré dans votre cheminée ; je l’ai lu ; j’y réponds ; mais je n’ose le garder ; je vous le remets, puisqu’il n’était plus destiné à m’être envoyé. Cependant, vous vous êtes occupée de moi ! oh ! cette idée est le premier plaisir que j’éprouve depuis longtemps ! Elle a ouvert mon cœur à un sentiment inépuisable de tendresse, et j’ai prodigué mes adorations à tout ce qui vous touche !… Oui, si j’en étais le maître, je changerais mon sort, avec celui de ces choses inanimées ; je m’anéantirais ; mais ce serait à votre service, et l’anéantissement serait un bonheur ! Femme adorée ! soyez cruelle, j’y consens laissez vous adorer, du moins en votre absence ! ne m’interdisez pas ce faible soulagement à ma douleur, à mes regrets… Vous m’aimez ! ah ! que me faut-il donc à présent pour être heureux ?… Votre bonheur : voilà ce qui manque au mien… Ne croyez pas cesser jamais d’être ma divinité vous la serez seule, j’en fais le serment ! Vous êtes à moi, et je suis à vous rien ne pourra plus rompre le nœud qui nous lie, que la mort. J’en jure par vous-même. Adieu, ma céleste amie. Vous vous débattrez en vain : je vous tiens liée à mon sort… Adieu. C’est de l’amour que j’ai pour vous, pour vous seule ; je n’en eus jamais que pour vous ; toutes les autres n’ont eu que des désirs ; vous, vous seule avez eu de l’amour, je le sens, je vous le jure ; il sera éternel : crime ou non crime, je vous adore, je vous adorerais la foudre prête à partir, la terre prête à s’entrouvrir sous mes pas… Ah ! grand Dieu ! j’ai vu le bonheur, et je me suis dit « Il est inaccessible ! » Ce n’est pas vous arracher des faveurs, qu’il me faut : c’est vous posséder, n’être qu’une âme avec vous, confondre la mienne dans la vôtre, vous tenir enlacée, vous regarder, et me dire : « Elle est à elle est ma femme ! » Voilà, voilà ce qu’il nie fallait !… Dieu ! quel supplice j’éprouve ! je brûle d’amour, d’impatience, de désespoir et de rage !… Adieu, Colette… Tu m’es cruelle, je t’en remercie : ne t’avise pas de te radoucir ! au lieu de satisfaire ma passion, tu ne ferais, que l’irriter. Après une faveur, j’en voudrais une autre ; après t’avoir possédée, je te voudrais avoir seul ; je voudrais t’enlever à toute la nature, t’envelopper dans mon existence, pour que tu ne fusses plus que pour moi, qu’aucun œil mortel ne te vît que moi ; je te tourmenterais, en t’adorant ; je te rendrais esclave, en te traitant en déesse : la passion que tu m’inspires est un délire, une frénésie… Oui, j’aimerais mieux te poignarder, que de te voir à un autre… Je quitte cette idée. Si tu en aimais un autre, toi, moi, lui, nous n’existerions pas un instant après cette fatale découverte !…

Adieu, ma Divinité.

« En cet endroit, j’ai interrompu mon amie. »Ah Dieu ! quel emportement ! me suis-je écriée. Quoi ! c’est ainsi qu’il aime ! je ne m’étonne plus !… Ma charmante amie, il faut lui pardonner ! ».

« Eh ! que veux-tu que je lui pardonne ! ne m’en ôte-t-il pas les moyens !… Je ne pus lire cette étrange lettre, sans une vive émotion ! Si je l’avais eu lue avant mon malheur, il ne serait jamais arrivé ; elle m’apprenait à quel homme j’avais affaire et je me rappelai ce que votre père m’avait dit à V ***, qu’Edmond était emporté ; mais je ne croyais pas que je dusse l’éprouver, et que ce fût à cet excès. Je continuai donc de l’éviter, jusqu’au jour fatal… Ma chère, fille, ton malheur me fit oublier, et ton frère, et mes remords, et son caractère violent, et sa fougue impétueuse. La lettre de ma tante à la main, je courus à lui : et comment l’abordai-je ? La larme à l’œil, inclinée, suppliante, avant de lui montrer la lettre, j’adoucis le coup. Mon premier mouvement, en sortant de ma chambre, avait été de lui dire : « Tenez, Edmond, voilà quelle suite le Ciel donne à votre crime ! » Je changeai bien d’avis durant les vingt pas que j’avais à faire !… La douleur et la honte me serrèrent le cœur, et il me vit presque à ses genoux, le prier de se calmer. Je lui baisais les mains !… surpris, confondu, effrayé même, il se lève précipitamment, et se jette à mes pieds. »Qu’est-ce ; qu’y a-t-il ?… J’atteste le Ciel… Ma cousine ! non, rien ne m’est échappé… D’où vient ce trouble ?… Ah ! je meurs du plus affreux des supplices ! Parlez !…, je lui donnai la lettre. Il rougit, il pâlit. Il se leva ; mit la lettre en pièces ; me poussa hors de son passage, sans me parler, et descendit. Il revint un instant après. « Pardon, pardon, ma cousine !… Ah ! je suis au désespoir !… Courons, allons la délivrer ! poignarder l’infâme… » J’ai soupiré profondément. Il m’a regardée, s’est écrié : « Ah ! c’est moi, c’est mon crime, qui perd ma sœur !… Mais le traître n’est pas celui que j’ai offensé… Me punisse le Ciel après, s’il le veut, mais l’univers entier ne m’empêchera pas de lui arracher l’âme… » Je tâchais de le calmer. Tantôt il m’écoutait ; tantôt il me repoussait comme un être inanimé, il s’élançait pour courir ; cette agitation cruelle dura longtemps. Mais enfin il se calma un peu. Dans ce nouvel état, quoique plus tranquille, il ne brûlait que plus ardemment de la soif de la vengeance : sa tendresse pour toi se manifestait dans tous ses propos ; l’honneur, dont son âme est pleine (quoiqu’il ne l’eût pas empêché… mais les passions sont inconséquentes !) l’honneur ne lui permettait pas d’envisager un instant les périls auxquels la vengeance l’exposait. Nous partîmes en poste deux heures après avoir reçu la lettre, ensemble ; j’étais à côté, presque dans les bras de ce même homme que j’avais juré de ne plus voir tête à tête ; le jour, la nuit même, rien ne m’effrayait. Effectivement, il n’y avait rien à craindre ; Edmond ne voyait qu’Ursule, il ne me parlait que d’elle ; il brûlait d’être à Paris. Un seul instant, très court, fut donné à ses sentiments. Ce fut en approchant de cette ville, et lorsque nous l’aperçûmes – « Voilà donc où je brûle d’arriver ! » s’écria-t-il. Et se tournant aussitôt de mon côté : « Hélas ! dans une autre circonstance, que j’aurais craint l’instant qui doit m’ôter d’auprès de vous ! qui doit me priver de la moitié la plus chère de moi-même ! Quoi ! je désire cet instant ! Ah ! je le vois bien à présent, l’accident cruel qui m’enlève ma sœur, me prive aussi du jugement et de la raison ! » Ses larmes coulèrent aussitôt avec abondance, et il me baisa la main. Il la retint quelques instants, quoique je la voulusse retirer, les yeux fixes, et sans rien regarder. Ensuite il me la rejeta, comme avec horreur, et ne me parla plus, jusqu’à notre arrivée.

À la porte de ma tante, il sauta de la chaise, et monta précipitamment, sans penser à moi. Il revint sur-le-champ m’en faire des excuses. Il salua ma tante. « Où est il ? ajouta-t-il aussitôt ; son nom, sa demeure, je vous en prie ? – Hélas ! monsieur, je l’ignore ! – Mort et furie ! je saurai bien le trouver, moi ! – Voyez M. Gaudet ! – Ah oui ! c’est vrai !… Où est-il ?… Je sais son adresse : j’y cours. » Il y courait. Il revint. « Par où faut-il passer en sortant d’ici ? – On va vous y conduire, lui dit ma tante ; Martine, où est ce jeune homme ? – Le jeune homme, le jeune homme ; votre Martine me ferait sécher. » Il part. Il vole. Il poussait devant lui son guide. Enfin, il arrive chez M. Gaudet.

« Celui-ci, en l’apercevant, court à lui, l’embrasse, veut lui montrer Laure. Edmond ne lui répond pas. Il interroge : « Son nom, sa demeure : allons retrouver ? – Crois-tu qu’il est sous notre main ? répond son ami. Il faut de la prudence, de l’adresse… – Et il a ma sœur !… Enfer et rage ! il a ma sœur ! – Va, nous lui ferons payer cher son audace ! Payer ! payer ! Il faut l’anéantir… – Rapporte-t’en à moi ! – À toi !… il est vrai ! – Mais il faut dissimuler : s’il entend parler de ton arrivée, de tes menaces, c’est un homme riche, puissant, il se cachera si bien, que nous ne le découvrirons jamais ; et il pourrait d’ailleurs, d’après quelques imprudences, te faire arrêter. – Me faire arrêter ! je l’en défie, lui et toute cette grande ville ! – Un peu de calme ! Il faut m’écouter, si tu veux agir. Ignorant tout, que veux-tu faire ?… Salue au moins ta cousine… – Ah ! il est vrai ! Bonjour, ma chère Laure !… Comme elle est embellie !… Mort et furie ! ma sœur ! – Calme-toi !… Ursule est une ravissante personne. – Ah ! le scélérat ! où est-il ! – Si bien caché, que toutes mes recherches, et celles de la police même n’ont encore pu le découvrir. – L’abominable homme ! oh ! je le tiendrai ! je le tiendrai ! – L’assassineras-tu ? – …Moi ! moi !… Le Ciel m’en préserve ! nous nous battrons ; je le tuerai, ou il me tuera : si je le tue, je serai vengé ; s’il me tue, sa vilaine âme aura un crime de plus à se reprocher, le mépris, et la haine de tout l’univers. Je ne puis que le punir, et je le punirai. – Le plus pressé, je crois, est de tâcher de délivrer ta sœur ? – Ah ! il est vrai ! allons, allons, cherchons ! Allons donc ! que faisons-nous ici ? – Demain, je compte avoir des nouvelles. Demain ! demain ! ah ! mon cher Gaudet ! sur le gril jusqu’à demain !… Voilà leur conversation, qui fut dix fois répétée. Heureusement que dès le lendemain, on te retrouva : car Edmond, à ce que dit M. Gaudet lui-même, aurait donné plus d’embarras que ta recherche.

« À présent, ma chère Ursule, j’ai d’autres craintes. Edmond est concentré : il ne parle plus du marquis, il contraint tous ses mouvements ; il ne laisse rien percer au dehors de ses sentiments ; il se livre même à une sorte de dissipation. Mais je le connais ; il est capable de dissimuler, lorsque ses premiers mouvements sont calmés. Nous allons partir. M. Gaudet compte le garder ici. Je ne sais qu’en penser : sans ma faiblesse, je m’y opposerais. Mais après ce qui est arrivé, il faut qu’il reste. Depuis quelques jours, je le revois comme il était avant ton malheur ; il reprend les mêmes sentiments à mon égard ; il les exprime de même… Il faut qu’il reste !… Mais que de craintes m’assaillent pour lui ! Cette ville, Gaudet, le marquis, tout m’épouvante, et point de remède !… Il me disait hier, en regardant Fanchette : « Qu’elle est charmante ! je l’aurais adorée, si… elle n’avait pas eu de sœur ! » Tu vois qu’il ne veut plus être mon beau-frère, et que ses vues sont changées… D’ailleurs, ma délicatesse répugne à ce mariage. Le but de cette longue confidence, ma chère Ursule, est pour te dire, qu’il ne se fera jamais ; qu’il ne saurait plus se faire. ».

« Pourquoi ? ai-je dit : il me semble, qu’il vaudrait mieux sacrifier un peu de délicatesse, et donner à mon frère un moyen de régler ses sentiments, pour vous, ma respectable amie ? – Non, ma chère Ursule : je porte dans mon sein l’empêchement à ce nœud si désiré. ».

On nous a interrompues en ce moment. Je t’avouerai, ma chère Fanchon, que je ne goûte pas les raisons de Mme Parangon, et que malgré moi, il me vient des soupçons, qu’elle veut réserver Edmond pour elle-même. Si elle était fille ou veuve, à la bonne heure ! mais… elle se dissimule sa faiblesse, et la cache sous des scrupules. D’un autre côté, considère que si une femme est excusable, c’est celle-là. Son mari ne mérite aucuns égards ; il est même impossible qu’elle vive à présent avec lui ; on l’accuse d’être… comme les libertins, qui ont été peu délicats dans le choix. de leurs amours. En tout cas, je dois suspendre mon jugement : Mme Parangon a trop de mérite, pour être condamnée, sans connaître parfaitement tous ses motifs.

13 novembre.

Je finis aujourd’hui cette longue lettre. Edmond reste décidément ici, mais seul ; M. Gaudet nous accompagne : cet arrangement concilie tout. Nous partirons sous deux ou trois jours. Je brûle de vous embrasser tous, ma chère Fanchon ! Mais si, après monsieur, cet embrassement a quelque douceur pour moi, je la devrai à M. Gaudet. C’est un homme bien essentiel, comme on dit ici. Mme Parangon se propose de passer quelque temps chez nous avec sa sœur. Je ne désespère pas du mariage ; et entre nous, il faudra tâcher de l’y déterminer, tandis que nous la tiendrons là-bas avec sa petite sœur ; on ferait venir Edmond. Car entre nous, je crains quelque chose ; il m’a semblé que M. le conseiller voyait Fanchette avec des yeux d’admiration. Il faut tout prévoir. Si ce mariage s’arrangeait, le mien pourrait se faire aussi, moyennant ma fortune actuelle. Je ne t’en dis pas davantage ; où la raison parle, tout s’entend.

Adieu, ma bonne amie.

Lettre 41. Laure, à Fanchon.

[Elle s’informe d’Ursule et de Mme Parangon.].

6 décembre.

Permettez-moi, chère cousine, de m’adresser à vous, pour avoir des nouvelles de la cousine Ursule et de Mme Parangon, que j’ai vues familièrement, surtout les deux dernières semaines de leur séjour ici. Je suis dans la plus grande inquiétude au sujet de la première, et vous savez combien la seconde intéresse mon cousin Edmond ! J’espère que vous voudrez bien m’en donner des nouvelles. J’aurais pu m’adresser à Ursule, ou à Mme Parangon : mais votre frère a voulu que ce fût à vous que j’écrivisse, parce qu’il désirerait savoir je ne sais combien de choses, au sujet des aimables arrivées, et il vous prie de me les écrire en toute confiance ; leur santé, leur situation, rien ne lui doit être caché. Mme Parangon lui a paru un peu indisposée : il faudrait, pour le tranquilliser, qu’il fût assuré d’une conjecture qu’il a faite, que cette jeune dame n’a qu’une incommodité de mariage. Il vous prie instamment de ne lui rien laisser ignorer à ce sujet en particulier. Enfin, il espère que vous n’oublierez pas de lui parler de Mlle Fanchette. Il vient de recevoir une lettre de votre mari, par laquelle il lui marque que vous avez le bonheur d’avoir une fille, et qu’Ursule était ce qu’on craignait. Je ne sais si c’est un mal : M. Gaudet ne le pensait pas, et il vous dira sans doute ses raisons à ce sujet, puisqu’il est auprès de vous. Tout ce que je sais là-dessus, c’est qu’il désirerait que ce fût un fils.

Quant à moi, très chère cousine, je me trouve ici fort contente, au moyen des services que m’a rendus, et, que me rend encore M. Gaudet. Je suis, etc.

Lettre 42. Réponse.

[Ma femme lui rend compte de l’arrivée et de la réception d’Ursule, et elle lui parle du désir qu’on a de marier Edmond à Mlle Fanchette.].

10 décembre.

La vôtre, ma chère cousine, m’a fait un bien sensible plaisir, d’apprendre directement de vos nouvelles, et de savoir de vous-même que vous avez du contentement. Ce n’est pas que je n’aie été surprise qu’Edmond vous revît : mais M. Gaudet m’en a donné des raisons suffisantes ; et je vous avouerai que j’en avais besoin, ainsi que de voir par moi-même ce qu’est ce monsieur, qui m’a paru un bon et édifiant personnage, sans petitesse ni simagrées. Par ainsi, je commence à comprendre qu’il ne faut pas croire tout ce qu’on en dit : c’est pourquoi, ma chère cousine, je m’en vais vous répondre de point en point à tout ce que vous me demandez, et vous écrire dans la même liberté que si c’était à Ursule. Et d’abord, pour commencer par le commencement, je m’en vais vous parler de l’arrivée ; car ma lettre étant autant pour le cher Edmond que pour vous, ça lui fera plaisir.

Dès que nous avons eu appris par nos frères d’Au ** Georget et Bertrand, que notre sœur Ursule avait été enlevée, notre bon père, et notre bonne mère se prirent tous deux à pleurer et à se lamenter, comme jamais ça ne leur était arrivé. Et ils nous firent tous avertir de venir, car ils étaient seuls en ce moment à la maison. Et étant venus tous en grande hâte, pour savoir ce que c’était, nous avons trouvé notre bonne mère à genoux en pleurs, et notre père qui se tenait appuyé contre une armoire. Dès qu’il nous a vus, il nous a dit : « Mes enfants, Dieu m’envoie une grande affliction ! car il a livré au pouvoir des méchants la fille bien-aimée que j’avais envoyée à la ville, et dans laquelle j’avais mis ma complaisance : il me punit de ma gloire et vanité, que j’avais mise dans cette pauvre créature, à cause de sa gentillesse : on l’a enlevée. » À ce mot, nous avons tous poussé un cri de douleur et de désespoir. Et un chacun des garçons a offert de courir au secours de sa sœur ; mon mari surtout. Et notre père nous a dit : « Mes enfants, j’apprends que votre frère Edmond et la bonne Mme Parangon sont partis. Et ils feront plus que vous, et plus que moi-même, qui ne connaissons pas ce pays-là sans quoi je partirais tout aussitôt. » Et le bon vieillard s’est mis à genoux, et nous a dit de nous y mettre, pour entendre la lecture du chapitre de Job, où Dieu envoie les maux à ce saint homme ; et notre père nous l’a lu en pleurant : et après qu’il l’a eu lu, il s’est levé, et il a dit à notre bonne mère : « Ma femme, consolez-vous, et coignez un peu vos larmes ; Dieu nous l’a donnée, Dieu nous l’a ôtée, que son saint nom soit béni ; mais il faut espérer qu’il nous la va rendre : car votre fils Edmond, actif et vigilant, est à sa poursuite ; et ce bon fils, je le connais, n’aura ni repos ni trêve qu’il ne l’ait retrouvée. Et vos fils, que voilà, qui viennent nous apprendre ce malheur, seraient bien partis avec lui, si cela était nécessaire : mais il leur a dit qu’il suffisait, et qu’il avait à Paris M. Gaudet, homme de crédit et d’esprit, qui en ferait plus qu’eux tous ensemble ; sans compter que la bonne dame Parangon partait avec lui. Réconfortez-vous donc un petit brin ; car votre fille sera sauvée. » Ce discours a donné un peu de courage à notre bonne mère, et elle s’est mise à questionner ses deux fils Georget et Bertrand. Mais ils n’ont pu lui rien dire, sinon qu’Edmond était tout hors de lui-même, et qu’il se dépêchait, dépêchait, à celle fin de partir plus vite, n’écoutant rien de ce qu’on lui disait d’autre chose ; et leur disant à eux : « Mes chers frères, répondez de ma sœur sur ma vie à nos chers père et mère. » Et à ce mot, sur ma vie, notre bon père s’est levé, les bras tendus vers le ciel, en s’écriant : « Mon Dieu ! bénissez ce bon fils, qui est de flamme et de fer, pour servir ses frères et sœurs !… Si est-ce bien, que c’est lui qui l’a demandée pour aller à la ville : mais tant s’en faut que je le fasse auteur du mal qui arrive, qu’au contraire, je l’en regarde comme le réparateur ; c’est un malheur envoyé par Dieu même, pour nous éprouver, et où notre fils Edmond n’a part qu’innocemment, et pour le réparer. – Ô mon mari ! vous avez raison, a dit notre mère ; et nous serions bien injustes, si nous mettions le malheur de sa sœur sur ce pauvre fils, qui n’en peut mais ; et si pourtant vous voyez qu’il le croit, et qu’il vous répond d’elle sur sa vie ! Ô si j’allais perdre mes deux pauvres enfants ! Mon Dieu ! ayez pitié de mon fils et de ma fille ! » Et voilà que nous avons eu huit ou dix grands jours de mortelle inquiétude jusqu’à temps que soit venue la lettre d’Edmond à mon mari qui nous a appris qu’Ursule était retrouvée, mais… victime d’un brutal… Cette nouvelle a porté d’abord un rayon de joie ; et dès que mon mari eut lu : notre sœur est retrouvée, notre bonne mère s’écria : Dieu soit béni ! et notre père ajouta : Et qu’il bénisse notre fils ! Mais ensuite… tout le monde a baissé les yeux, et peut-être y en avait-il qui eussent mieux aimé apprendre sa mort… Et quand on en a été à la grosse somme que M. Gaudet a fait donner, sans qu’Edmond y eût part, si ce n’est par l’amitié que lui porte M. Gaudet, et sans que notre sœur le sût, notre bon père en a fait la remarque, et il a eu la bonté de demander à son fils aîné, ce qu’il en pensait, comme s’il avait eu peur de se tromper. « Je dis, mon père, a répondu le bon Pierre, que voilà un grand malheur autant en train d’être bien réparé qu’il peut l’être ; et que si M. Gaudet est fils du siècle, comme l’Évangile le dit de l’intendant infidèle, il est encore plus prudent et plus sage que cet intendant. Si le mal nous est venu par la demande qu’Edmond a faite de notre sœur, pour aller à la ville, c’est aussi par lui que vient toute la réparation ; car c’est pour lui qu’agit son ami, et non pour nous, qu’il ne connaît pas. Et quant à ce qui est de la somme, toute la manière de M. Gaudet marque l’estime qu’il a pour nous, et sa croyance à nos sentiments d’honneur, puisqu’il nous cache tant ce qui pourrait nous blesser dans une chose d’honneur, qu’il raccommode par l’intérêt, autant que raccommoder se peut. Voilà, mon père quel est mon sentiment. – Je l’approuve, mon fils aîné, car c’est aussi le mien ; et ça aurait été, je crois, celui du vénérable Pierre R** (que Dieu mette en sa gloire !) » On a ensuite achevé de lire la lettre ; où Edmond parle de l’état d’Ursule, des bons soins de Mme Parangon, tant envers la sœur, qu’envers le frère, et où il s’exprime à ce sujet d’une façon bien vive, de l’arrivée du conseiller, ainsi que de tout le reste. J’ai ensuite reçu une longue lettre d’Ursule qui m’a bien touchée, et bien fait faire des réflexions ! Mais je me suis bien donnée de garde de la montrer à personne ; elle est serrée pour jamais en un lieu où on ne pénétrera pas de mon vivant. J’en ai pourtant dit quelque chose à mon mari, me doutant bien qu’il en viendrait une autre. Et c’est aussi ce qui est arrivé. On a reçu une lettre d’avis, que M. Gaudet avait adressée au très cher père Ed. R **, et qui n’était qu’un simple avis du jour de l’arrivée à Au **, et du nombre des personnes qui venaient : si bien que mon mari est parti au-devant de ces chères personnes, avec nos deux frères d’Au **, et leurs femmes, qui étaient venues les joindre, et qui étaient restées pour consoler nos bons père et mère dans leur affliction. Et le même soir, nous avons vu tout le monde arriver. Notre bon père et notre chère mère ont été au-devant, par envie de revoir plus tôt leur pauvre fille, et par révérence pour Mme Parangon et pour M. Gaudet, qu’ils ont reçus, ainsi que l’a marqué mon mari à son frère. Et quand ils ont vu Ursule un peu pâlote, mais si jolie, qu’ils ne l’ont pas reconnue, et qu’ils l’ont demandée, quoiqu’elle se levât pour les venir embrasser, ils ont tous les deux fondu en larmes ; et ils l’embrassaient, puis la regardaient émerveillés, surtout notre bonne mère, qui ne cessait de dire : « Ô ma chère enfant ! je ne m’étonne pas !… Ô madame ! a-t-elle dit à Mme Parangon, cachez-vous, vous et votre aimable Mlle Fanchette, quand vous serez : à Paris ! car au premier jour, il vous en arriverait tout autant ! » Mme Parangon, pour réponse, a laissé couler deux larmes, qui nous ont navré le cœur, et nous nous sommes tous empressés à la consoler ; et notre père lui-même, lorsqu’elle a entré, l’a fait asseoir dans le grand fauteuil qui vient de son père, et où il ne se met jamais par respect, et là, il a fléchi un genou devant elle, en lui disant : « Belle dame, encore qu’il ne convienne de fléchir le genou, si ce n’est devant Dieu et ses saints, si est-ce qu’on voit reluire en vous tant de grâce et de rayons divins, que je ne crois faillir, en vous départant cet hommage : d’autant que je vous demande humblement pardon des peines que vous ont causées mes enfants. – Monsieur, a répondu la dame, je les pardonnerais avec bien de la joie, si toutes étaient sans offense du Seigneur : mais il en est que je ne saurais me pardonner à moi-même. » Et elle a encore pleuré. Ce qui la rendait si belle et si touchante, que tous nous en étions émerveillés. Ensuite notre père a cherché des yeux M. Gaudet ; car il n’avait pu encore songer qu’à Ursule et à Mme Parangon. Et voyant un bel homme en habit violet à boutons d’or, il lui a demandé où donc était le révérend ? « C’est moi, mon cher monsieur R** : permettez que j’embrasse en vous le respectable père du meilleur de mes amis. » Et il l’a accolé ; puis il a embrassé cordialement notre mère ; puis nous tous sans exception aucune, et moi-même, en disant : « J’embrasse Edmond dans chacune de ces chères personnes. » Notre père l’a regardé et écouté ; puis il a dit à Mme Parangon. « Dites, madame, si mon fils mérite tant d’amitié ? – Oui, bon père ; et vous pouvez m’en croire : car je ne le flatterais pas. – Peut-être, a dit M. Gaudet, êtes-vous surpris, monsieur, de me voir sous cet habit ; mais les démarches que j’ai été obligé de faire, et la compagnie de ces dames le rendent nécessaire : en cavalier, on impose aux faquins ; sous mon habit ordinaire, ils m’eussent ri au nez, et eussent peut-être insulté celles qui marchaient sous mon escorte. En bon chrétien, je pardonne les injures, quand je n’ai pu les éviter ; mais en homme prudent, je préfère de m’en garantir, à les pardonner. – Vous en avez, monsieur, de la prudence, a dit notre père, et de la si parfaite en toute votre conduite, que vous êtes pour nous un objet d’admiration. – Vous voyez, mon sauveur, a dit Ursule, qu’on a ici de vous la même idée que moi : il ne vous reste plus qu’à mériter l’admiration la plus flatteuse. » Et je crois qu’elle a jeté un coup d’œil fin sur Mme Parangon. On avait préparé un beau souper, qui a été plus gai que nous ne le comptions ; car M. Gaudet a tant d’esprit, qu’il n’a pas laissé régner la mélancolie ; au contraire, il a égayé jusqu’à Mme Parangon, qui paraissait la plus triste et la plus enfoncée en elle-même. Elle a souri deux fois ; et elle lui a même dit : « Je conviens de tous vos talents ; vous êtes un homme aimable, unique peut-être ! ah ! M. Gaudet ? qu’il vous en coûterait peu, si vous le vouliez !… » Mon mari à ce mot, à regardé la belle dame, et lui a fait comme un serrement de main, que j’ai entrevu, parce que j’étais la plus près d’eux. Voilà, ma chère cousine, ce qui s’est passé le premier jour de l’arrivée. Le lendemain, je me suis rendue la première auprès d’Ursule : elle dormait. J’ai passé dans la chambre de Mme Parangon. Je l’ai trouvée debout. Elle m’a fait signe qu’elle allait sortir avec moi, pour ne pas réveiller Mlle Fanchette. Je l’ai menée chez nous ; où elle m’a fait tant d’amitiés, tant de louanges, tant de caresses, qu’elle aurait amolli mon cœur, si je l’avais eu de pierre ou de fer. Je n’ai jamais senti de ma vie une si grande ouverture de confiance : j’ai répondu à bien des petites questions qu’elle m’a faites. Ensuite, apparemment qu’elle a été contente de moi ; car elle m’a fait ses confidences, et entre autres qu’elle était enceinte : et elle m’a demandé sur son état des conseils, que je lui ai donnés avec grande satisfaction. Voilà ce que vous paraissez désirer de savoir à son sujet. Quant à sa santé, je ne suis pas sans crainte ; elle a un fond de chagrin, qui, à certains mots qu’on lâche sans y penser, quand on n’est pas au fait, lui tirent aussitôt les larmes des yeux. La pauvre chère dame ! tant de mérite et de beauté, et n’être pas heureuse !… Hélas ! que de regrets doivent avoir ceux qui l’ont affligée !… Elle m’a parlé de ce que vous aviez été ensemble à la comédie, avec Ursule, et elle en a regret ; car elle pense qu’elle a offensé Dieu, par toutes ces choses-là, et que dans certaines circonstances, on doit plutôt mater l’esprit et la chair, que de leur donner leurs plaisirs. Au reste, elle parle de vous en bons termes ; assurant que vous vivez fort honnêtement avec la cousine votre mère que vous respectez. Ce mot m’a fait plaisir, ma chère Laurote. Quant à notre pauvre Ursule, elle s’est éveillée tard, et elle sera bien plus tôt rétablie que Mme Parangon. Cependant, depuis huit jours que les voilà ici, elle ne paraît pas se remettre vite. Je la soupçonne dans l’état qu’on craint d’une part, pendant que de l’autre, on voudrait voir si ça n’amènerait pas une chose glorieuse et réparatoire. Je crois pouvoir assurer mon frère, que s’il est de ceux qui désirent (puisque le mal est fait) que la chose soit, qu’elle est. Pour à l’égard de Mlle Fanchette, c’est une enfant si aimable, si douce, si innocente, et si spirituelle malgré ça, qu’elle fait ici l’admiration et l’amour de tout le monde. J’ai eu avec Ursule une conversation à son sujet. Son sentiment serait qu’on profitât du demeurement ici pour faire le mariage d’Edmond. Et si mon frère aime nos père et mère, et veut calmer la secousse qui leur vient d’arriver, ce serait de faire ce mariage, sans s’arrêter à toutes raisons contraires, que nous ne trouvons bonnes ni Ursule ni moi. Je vois assez comme pense la bonne Parangon, pour répondre de son consentement : quoiqu’elle ait beaucoup d’esprit, c’est une brebiette ; et jamais elle ne pourrait se refuser à faire ce plaisir à notre pauvre mère : qu’Edmond voie donc, s’il veut mettre la joie dans l’âme à sa bonne mère, qui l’aime tant ! je vous prie, très chère cousine, de lui faire entendre ça. Ursule se joint à moi, pour l’en prier, et toutes deux nous l’en prions quasi à genoux. Autre chose ne puis vous mander, très chère cousine, sinon que ceux d’ici qui savent que je vous écris, comme mon mari, Ursule, et Edmée notre belle-sœur, qui est revenue hier, vous prient d’accepter leurs amitiés, comme celles de bons parents et parentes. Et moi, je suis, etc.

Lettre 43. Gaudet, à Edmond.

[Il l’empêche de songer à un honnête mariage par des motifs adroits.].

25 décembre.

Si tu désires d’être encore père, tu le seras, et tu le seras, par la belle Parangon : tu peux y compter ; elle se conserve, sa conscience timorée lui ferait un crime d’exposer, ce qui lui vient d’une part trop chère, pour qu’elle ne l’aime pas au-delà de toute expression. Quant à certain mariage, dont j’ai découvert qu’on te parle d’ici, dans une lettre furtive, mon avis est négatif. J’ai d’autres vues : et la belle Parangon elle-même ne s’y prêterait que par complaisance. Voudrais-tu lui ravir tout espoir, dans la situation où elle est ? Il y aurait de la cruauté ! Attends mon retour : ne te rends à aucune sollicitation. Les femmes ne t’ont pas assez bien conduit jusqu’à présent pour que tu les écoutes. surtout ne dérange pas mes projets au sujet du marquis, par ta bravoure enfantine, comme toutes tes autres vertus. Car en vérité, tu n’es qu’un grand enfant. Ce qui ne veut pas dire que tu manques d’esprit ; au contraire, tu en as beaucoup ; mais il te manque du génie, pour embrasser l’ensemble d’un projet. Celui que j’ai formé est le plus vaste que tête humaine ait jamais conçu, et le plus scabreux. La réussite en serait certaine, si j’avais un second ; mais il ne faut pas encore te l’exposer. Lorsque je paraîtrai rétrograder, tu croiras tout perdu, et tu te tromperas ; il me faudrait un génie comme le mien, pour me seconder, ou un automate : tu n’es ni l’un ni l’autre, et tu es entêté comme le sont les sots, quoique que tu ne sois pas sot. En effet, qu’est-ce qu’un sot ? C’est un homme d’un esprit borné, dont les vues sont courtes et qui se les croit fort longues, prévenu en sa faveur, assez bouché pour croire tout connaître, tout savoir, et qui ne sait rien : n’ayant pas assez de lumières pour voir ses défauts et son incapacité, hardi par ignorance, jusqu’à l’effronterie ; ne rougissant jamais, parce qu’il manque de sentir, et que son orgueil stupide l’empêche de s’apercevoir qu’il fait mal ; méchant, parce qu’il manque d’entrailles et que la sensibilité est en lui aussi obtuse que les lumières de son esprit sont obscures : dans mille choses, n’en saisissant qu’une comme les animaux, et ne voyant qu’elle, y tendant en dépit des obstacles, même insurmontables ; réussissant par là quelquefois, et n’en devenant que plus sot, la vanité étant le comble de la sottise. Edmond au contraire, est sensible à l’excès, et ne ressemble quelquefois au sot, que par le trop de ce que ce dernier n’a pas : mon ami est pénétrant ; il a l’esprit juste, un discernement exquis ; il voit le vrai but, pourvu que les choses ne soient pas trop compliquées ; son impatience naturelle l’offusquerait ; il ne faut pas non plus que les choses à faire, quelques avantageuses qu’elles soient, blessent les préjugés de son éducation ; il se cabre alors, et il ressemble dans cette situation au sot, comme deux gouttes d’eau. Par exemple, si je lui découvrais mon plan dans son entier, je suis sûr qu’il y apporterait le plus grand obstacle : non par sottise, mais par une sorte de magnanimité qui lui est naturelle. Mais il faut savoir distinguer les vertus, et les employer à propos, Turenne, sous Louis XIV, avait besoin de cette magnanimité, qui ne veut rien que de noble : elle allait à merveille à ce vaillant guerrier. Mais donnons cette vertu, dans le même genre, à Louvois, elle aurait perdu l’État ; c’était pourtant deux grands hommes : mais il fallait que le ministre eût des vertus bien différentes du guerrier, des vertus qu’un préjugiste eût regardé comme des vices, et qui n’en étaient que plus sublimes, parce qu’il fallait une âme forte pour les avoir à ce degré… Laisse-moi donc agir, Edmond. Ta sœur est ce qu’il faut qu’elle soit. Si cela se confirme, je la remmène, ainsi que la belle Parangon, qui doit se cacher, comme tu penses ! Et je n’aurai ni repos ni trêve, que je n’aie réussi, ou fait quelque chose de mieux. Car, que m’importe comment ta sœur et toi vous soyez heureux ? L’unum necessarium est de l’être. Adieu. Je me dépêche, pour profiter d’une occasion.

P.-S. – N’avoue rien à Laure de ce qui regarde Mme Parangon : je ne lui en parlerai de ma vie. Elle est un peu indiscrète ; mais elle n’a que ce défaut-là.

Lettre 44. Ursule, à Edmond.

[La voilà qui s’ennuie du ton qui règne chez nos père et mère, et qui découvre des dispositions, que nous n’aurions pas soupçonnées !].

10 janvier.

On a reçu ta lettre et ta relation, cher ami. La dernière m’a plus fait de plaisir qu’on ne s’en doute chez nous ; elle m’a fait espérer que tu étais tranquille, et que je n’avais plus de nouveaux malheurs à craindre. Nous sommes à Au** depuis deux jours : Mme Parangon s’y montre à présent, pour en disparaître ensuite avec plus de sûreté ; je dois l’accompagner. Mais nous ne voyons qu’un certain monde, et nous passons les journées chez Mme Canon. Fanchette sort avec cette dernière, pour tout ce qu’il faut que nous ayons, avant notre départ. Nous avons eu à S** bien du lamentable ; et je t’avoue que, moi, qui ne suis plus faite à ce ton, j’en ai par-dessus les yeux. J’ai été charmée de l’absence que nous procure notre petit voyage ; et dans l’excès de mon ennui, je ne sais en vérité si je ne pardonnerais pas au marquis une situation qui m’oblige de retourner à Paris. La vertu est aimable, mais il faut un peu l’égayer, et chez nous, elle ne se montre que la larme à l’œil. Avec cela, si vous prenez le moindre soin de cette pauvre figure, vous vous attirez des apostrophes sans fin : Je ne m’étonne pas ! Vous êtes coquette ! Voilà ce que les coquettes s’attirent ! On n’ose rien répondre : mais je songe à mes quinze mille livres, et je me console. Tu vois par le ton que je prends dans cette lettre qu’il ne faut pas que tu voies les choses au dernier tragique, et que tu ferrailles avec, le marquis, si, tu le rencontres.

Parlons un peu de tes affaires. L’aimable femme est grosse, c’est un point assuré : elle en est sans doute fâchée ; mais ne crains rien de sa douleur ; je suis bien sûre qu’elle ne voudrait pas qu’un pouvoir surnaturel lui en Ôtât la cause : ainsi, ton chagrin à toi-même doit s’éclaircir et devenir moins sombre ; il ne te doit rester que la douleur de l’offense faite à Dieu : je te le répète, quant à l’aimable femme, tu lui as fourni une occasion d’exercer agréablement le reste de sa vie sa précieuse sensibilité.

Mais il est un autre point que je veux traiter. Ma charmante compagne est jeune, belle, innocente, héritière en totalité de Mme Canon qui me le dit encore hier, et qui désire ton mariage avec elle. Fanchette te rendra heureux, je puis t’en répondre, s’il est dans la nature de ton cœur qu’une femme puisse faire ta félicité. Donne-moi cette aimable sœur. Cela est jeune, tu la formeras à ta fantaisie ; tu ne seras pas gêné, comme tu le serais avec Mme Parangon, si elle était veuve, et que tu l’épousasses ; jamais tu ne serais que son humble esclave ; à moins que tu n’imitasses ces brutaux qui humilient d’autant leur femme, qu’ils lui doivent davantage : viens ici. M. Gaudet nous a quittés ; il est chez ses anciens confrères. C’est un cher ami, que j’aime de tout mon cœur ; mais il faut nous cacher de lui pour ce mariage. Arrive à S**, sans t’arrêter ici ; fais m’en dire un mot en passant ; nous te suivrons le lendemain, nous conclurons, et tu reviendras marié embrasser ton ami ! car il faut qu’il soit des fêtes ; et tu verras qu’il en fera le plus agréable assaisonnement. Tout le monde ici désire ce mariage, et tu es sûr de causer une satisfaction générale : ce motif ne sera pas impuissant sur ton cœur, naturellement bon. Viens donc, mon cher ami frère : nous repartirons tous ensemble pour Paris, et j’y demeurerais chez vous jusqu’à l’événement, ou un mariage, avec un agrément infini.

Le conseiller est fort aimable : mais je t’avouerai que si le marquis en agissait comme il convient, et qu’il te fallût un sacrifice, je te le ferais, ou tout autre. Il me suffira toujours de savoir qu’une chose t’est réellement avantageuse pour que je me sacrifie. Je l’ai dit à notre ami commun, qui m’a sondée plus d’une fois à ce sujet, et qui loue fort mes dispositions à ton égard.

Adieu, mon cher Edmond : et crois que je me féliciterai toute ma vie de ce qu’a fait ton amitié, pour ta tendre sœur.

URSULE.

P.-S. – Renvoie-moi cette lettre, ou garde-la pour me la rendre, de peur d’accident.

Lettre 45. Réponse.

[Il enveloppe l’annonce de son duel, en répondant sur ce qu’Ursule lui a marqué.].

29 janvier.

Tout ce que tu m’écris, ma chère Ursule, est raisonnable : mais je suis dans une passe qui ne me permet pas d’y songer. Ainsi, abandonne ces chimères, pour ne t’occuper que de toi. J’ai mes desseins, dont rien ne peut me détourner : ma trame est ourdie ; il faut que je suive ma destinée. Je ne saurais cependant m’empêcher de te marquer la satisfaction que m’a donnée un mot de ta lettre, au sujet du marquis. S’il t’épouse, c’est mon meilleur ami ; j’oublie tout. Le mariage est le baptême du viol ; il doit l’effacer. En effet, ce crime change alors de nature ; au lieu d’être un coupable attentat, digne de tous les châtiments, ou de toutes les fureurs de la vengeance, parce qu’il a humilié une famille dans ce qu’elle a de plus délicat, l’honneur d’une fille, il ne devient plus que l’effet d’une passion insurmontable, obligeante, flatteuse : loin de blesser l’honneur de la fille, il élève au contraire un trophée à ses charmes. Le seul qui soit digne des tiens, ma sœur, c’est le mariage, avec le titre que le marquis seul peut te procurer : ta beauté est assez séduisante pour cela, et quoique ton frère, cent fois j’ai senti que tu ne pouvais causer des passions médiocres. Tu sauras dans peu ce qu’on a droit d’attendre du marquis ; et alors, quoi qu’il en soit, je te recommande de partir, et de venir te présenter ici à la famille. Si tu as un fils, et que la chose ait tourné d’une certaine façon, elle pourra l’adopter. Si c’est le contraire, elle fera sans doute le mariage : mille raisons que je tais pourront l’y engager ; et je prends dès aujourd’hui des précautions pour cela. J’ai des idées que j’ai mises par écrit, et qui seront rendues à Gaudet, pour qu’il agisse, lorsqu’il en sera temps. Ce papier est tout prêt, et cacheté, entre les mains de Laure qui ne doit le remettre que dans une circonstance que j’aurai soin de lui faire connaître. Adore pour moi ma véritable, ma seule épouse, mais en silence. Quant à la charmante Fanchette, que n’ai-je un second moi-même digne d’elle à lui donner ! Que n’ai-je deux corps avec une seule âme, qui les animât en même temps ! elle en aurait un. Adieu, chère sœur. Tu sauras dans peu combien je t’aime, à n’en pouvoir douter. Prie nos chers parents de m’aimer, et de se souvenir de leur fils.

EDMOND.

Lettre 46. Ursule, à Edmond.

[Elle flatte le penchant d’Edmond, et lui ouvre son cœur, déjà gâté, au sujet de l’adultère.].

Ier février.

En vérité, mon ami, tu es parvenu à me donner les plus cruelles inquiétudes, par la manière dont ta lettre est tournée ! Mais avant de faire aucune démarche imprudente, songe, auparavant à tout le chagrin que tu donnerais aux personnes qui te sont les plus chères ! Mme Parangon, déjà languissante, ne pourrait supporter un nouveau malheur ; et si tu l’aimes, comme je n’en saurais douter, tu lui épargneras un surcroît de peines. Je la regarde avec plus d’attention, depuis que j’ai reçu ta lettre ; et je vois qu’en effet, quand on l’aime, il est impossible de cesser de l’aimer. Ne parlons donc plus de Mlle Fanchette, mais de sa sœur. Conserve-toi pour elle. Que sait-on ce qui peut arriver ? Son mari n’est pas immortel… J’oserais même dire quelque chose de plus, si cela pouvait aller dans la bouche d’une fille… Mais pourquoi non ?… Je ne l’aurais pas dit il y a six mois ; mais aujourd’hui, je puis parler, ce me semble, aussi librement qu’une femme. Je crois qu’il est certains maris, à qui leurs épouses ne doivent rien, ou très peu de chose. Je rassemble dans mon esprit tout ce qu’il faudrait être pour mériter certain traitement ; ensuite, je trouve que M. Parangon est tout cela au plus haut degré… J’ai résolu de te servir auprès de mon amie. Cela te convient-il ? Parle ? Je ferai tout ce qui pourra t’obliger. M. Gaudet me paraît dans le même dessein ; il m’en a touché quelque chose, mais comme en craignant de s’ouvrir à une bégueule, telle qu’il me croit encore. Envisage donc l’avenir qui t’attend, comme l’amitié te le prépare, cher ami, et calme-toi, par reconnaissance pour tant de personnes qui vont travailler à ton bonheur. Je te préviens qu’on veut chez nous que je reste maîtresse absolue de mon revenu : c’est dire que tu en seras le maître. Adieu. Je voudrais déjà que cette lettre fût entre tes mains ; et tu sens de quelle conséquence il est qu’elle me revienne !

P.-S. – Nous sommes toujours à Au**. Nous n’avons vu qu’une fois M. Parangon ; son état nous dispense de lui rendre visite, et l’empêche de venir chez nous. Tout le monde dit que c’est bien fait.

Lettre 47. Gaudet, à Edmond.

[Idées vraies sur le duel.].

3 février.

Je commence ex abrupto ; je vais parler comme je t’aime.

Le duel, Edmond, est une action basse, un acte dégradant qui ravale l’être raisonnable à la condition des brutes. Ose l’analyser ; qu’est-il ? un mouvement félon, qui porte l’homme à chercher à ravir la vie de l’homme dont il se prétend offensé, en exposant la sienne propre. Les peuples modernes mettent de la noblesse dans cette action ; mais il y a là un renversement absolu d’idées ; car c’est la plus atroce de toutes : j’y vois l’assassinat, et le suicide. L’assassinat s’y trouve : car celui qui provoque, ou accepte le duel, espère tuer, souvent il s’est préparé pour être plus sûr de son fait. Le suicide y est également, en ce qu’il faudrait être fou, pour ne pas compter sur la possibilité d’être tué : le duelliste fait donc alors le sacrifice volontaire de sa vie à la passion qui le domine. Or si le suicide et l’assassinat sont deux actes illégitimes, le gentilhomme français, qui met son honneur à Venger ses injures particulières par ce moyen, ne peut être un homme d’honneur, qu’autant qu’une loi du prince et de la religion aura autorisé le suicide et l’assassinat ; jusqu’au moment où cette loi sera portée, le duelliste est le plus coupable et le plus vil des hommes.

À l’appui de cette assertion, vient la connaissance que j’ai eu occasion de prendre du caractère des plus déterminés duellistes.- Je les ai trouvés des lâches à leurs derniers moments ; je les ai trouvés des lâches après la victoire, lorsqu’il fallait se dérober aux poursuites ; je les ai trouvés des lâches dans les affaires mêmes d’honneur, comme on les appelle si improprement ; je me suis aperçu que l’excès de crainte de la mort les portait à se susciter quelques affaires, auxquelles ils s’étaient préparés, pour inspirer une haute idée de leur courage, et pouvoir être lâches tranquillement le reste de leurs jours ; je les ai trouvés aussi mauvais officiers et mauvais soldats en campagne, qu’ils étaient bravaches en garnison, et loin du danger. Le plus faquin des duellistes que j’aie vus, était un certain P…, qui sûr que ceux qui l’accompagnaient avaient ordre de préserver sa vie, et qu’il en serait quitte pour quelques gouttes de sang, poussait son adversaire par des injures, et la plus sanglante ironie. Il se battit ; il fut blessé : effrayé, comme une femmelette, à la vue de son sang, il se hâta de remonter dans la voiture qui l’attendait, et donna les soins les plus inquiets à une blessure qui n’avait qu’effleuré la peau. Une autre fois, je suivais sur le quai du Louvre, deux jeunes officiers en semestre, qui, accompagnés de trois de leurs camarades, allaient se battre dans les Champs-Élysées. Celui qui avait provoqué l’autre, était pâle, tremblant, et tous cinq faisaient tant de bruit, que tout le monde, depuis le pont Henri jusqu’aux Tuileries, fut instruit de leur futur combat, et de ce qui l’avait occasionné. Parmi dix mille âmes qui furent mises dans la confidence, il s’en trouva une, heureusement ! qui empêcha le combat, à la grande satisfaction des combattants.

Tous les duellistes sont en général de mauvais sujets ; c’est une vérité certaine : pour les avilir, je n’ai besoin ni des lois du prince, ni de celle de la religion ; je ne veux employer que le sens commun. L’origine des duels, tant cherchée, n’est autre que les combats en champ clos, ordonnés par des militaires ignorants, trop peu versés dans l’exercice de leur raison, pour connaître le bon droit : ces combats, la honte de la raison humaine, qu’une demi-civilisation a fait supprimer il y a longtemps, avaient du moins un appareil imposant, ils étaient ordonnés, ils avaient des témoins, des règles ; au lieu que le duel, leur fils, n’est qu’une vraie boutade, une vraie polissonnerie, ainsi que sa cause. Car la plus grave est un soufflet ; ensuite un démenti. Là-dessus on met l’épée à la main, parce qu’il est impossible de vivre avec un soufflet reçu, ou un démenti donné. Pour laver cette injure de souffleté, ou de menteur, il faut devenir meurtrier, assassin, suicidé… Un païen (c’était Cratès le Thébain), reçut un jour un soufflet d’un autre Grec nommé Nicodrome ; Cratès fit écrire sur sa joue enflée, Nicodromus fecit : qu’en est-il résulté dans le temps et de nos jours ? Nicodrome seul est déshonoré : jugement qui est d’accord avec la raison. On vous a donné un démenti. Là-dessus vous mettez l’épée à la main. Qu’est-ce que cela peut faire à la vérité, insensé que vous êtes ! Brute insigne, que prouverez-vous par là ? Rien, sinon que vous êtes une bête féroce. Le duel, pour l’officier et le soldat, est un crime égal à la désertion, s’il ne le surpasse : vous vous êtes engagés à servir l’État ; et vous tuez ses défenseurs ! Louis XIV a fait un acte de suprême justice en défendant le duel : eh ! plût à Dieu ! pour l’honneur de la raison, que cette loi fût sévèrement exécutée !…

Quant à vous, Edmond, plus fou que tous les duellistes, si vous le deveniez, vous ôteriez à votre sœur, sous prétexte de la venger, le seul homme dont elle puisse attendre une véritable réparation.

Adieu.

Lettre 48. Ursule, à Fanchon.

[Edmond s’est battu pour elle avec le marquis.].

5 février.

Chère sœur ! Edmond s’est battu le marquis est blessé, peut-être mort. Laure l’écrit à M. Gaudet. Ô Dieu ! est-il possible ! Cet étourdi ! tout gâter, tout perdre ! plus d’espoir ! je sens que je regrette un homme… qui, au fond, ne m’aurait pas offensée, s’il ne m’eût pas aimée au-delà de toute expression ! Annonce cette nouvelle avec ménagement, ou plutôt, n’en parle qu’à ton mari. Nous partons ; et il sera temps d’instruire nos chers père et mère, quand nous aurons mis notre frère hors de péril, s’il est possible. Je le crois : son cas est le plus graciable de tous ceux qu’on peut imaginer, Mme Parangon et M. Gaudet le disent. Mais la pauvre dame est au désespoir.

M. Gaudet, lui, dit qu’Edmond lui taille diablement de besogne, et qu’apparemment son bon ange a pensé qu’il lui fallait un pareil ami, pour empêcher que le malin n’eût le temps de le tenter. Quant à moi, je suis tout à la fois très affligée, et fort en colère contre Edmond. Le marquis ne m’a jamais déplu, quoique je l’aie fait croire à cet étourdi pour écarter de lui certains soupçons : car on est bien embarrassée avec ces fous-là !… Je suis pourtant touchée de son amitié pour moi ; je vois que Mme Parangon m’en veut un peu de lui être si chère : je le devine à quelques expressions. Comme la nature perce en dépit de la vertu la plus épurée !… Adieu, chère bonne amie sœur. Ne dis rien à nos père et mère : on me recommande de te le marquer.

Lettre 49. La même, à la même.

[Elle nous rassure au sujet d’Edmond.].

De Paris, 11 février.

Vous pouvez tranquilliser nos chers parents, ton mari et toi, très chère sœur. Tout est arrangé, et le marquis n’en mourra pas. Edmond s’est comporté en homme d’honneur, et son combat n’a rien qui puisse lui faire tort ; il a passé mes espérances. En partant d’ici, nous comptions toutes sur M. Gaudet, cependant il n’a rien fait, il n’en a pas eu le temps : sans intrigues, sans protection, par la seule éloquence persuasive de ses discours, de sa beauté, de son intéressante langueur, Mme Parangon, dès le lendemain de son arrivée, a tout obtenu. Elle a d’abord parlé au marquis, qui était chez ses parents. Il a su d’elle qu’on poursuivait mon frère : et c’est lui-même, qui a fléchi sa famille irritée, en faisant de son ennemi le plus bel éloge. On a pardonné. Juge de notre joie, en apprenant cette nouvelle, modestement racontée par Mme Parangon !

M. Gaudet, qui désapprouvait auparavant le duel avec tant de force, a été ensuite le plus ardent apologiste d’Edmond, contre Mme Parangon, elle-même, qui persiste dans son sentiment à ce sujet. Mais on assure qu’elle a parlé sur un ton bien différent au père du marquis, après en avoir obtenu la grâce d’Edmond ! Elle lui a fait entendre, qu’il n’est aucun juge, qui eût osé condamner un frère, en pareille occasion…

Je ferme ma lettre, à cause de l’heure.

Adieu, ma chère Fanchon.

Lettre 50. Réponse.

[Comme nos père et mère furent contents du courage et de la magnanimité. d’Edmond ; et ma femme elle-même paraît l’approuver dans sa vengeance.].

4 mars.

Ma très chère sœur, à celle fin de vous faire une réponse plus ample, j’ai attendu que nous évussions quelque autre nouvelle : ne doutant pas que le cher Edmond délivré, ne nous écrivît lui-même sa délivrance. Et c’est ce qu’il vient de faire, par une lettre à mon mari, lequel l’a reçue en tremblant, mais qui l’a ensuite solennellement lue, par ordre de notre père, devant toute la famille assemblée. Et ce qui nous a fait à tous la plus grande joie, ça été qu’Edmond n’ait pas tué ; mais qu’après le combat, il soit humainement venu offrir et donner secours au blessé. À cet endroit, notre respectable père s’est levé et mon mari s’est arrêté de sa lecture, croyant qu’il allait parler, mais le digne homme murmurait bas, comme priant Dieu et ensuite il a dit à mon mari : « Continuez, mon fils. » Et quand ensuite notre bon père a entendu le reste de ce combat : comme notre frère a porté le blessé, comme il lui a dit qu’il ne lui en voulait plus, et que le sang qu’il venait de perdre était le seul qu’il eût de mauvais, comme il a demandé au marquis s’il croyait qu’il eût dû se battre ? Et comme le marquis lui a répondu qu’il le croyait, et qu’il lui pardonnait sa mort, qu’il avait méritée plus ignominieuse ; comme il a voulu qu’Edmond l’embrassât ; comme il lui a offert sa bourse ; et comme Edmond l’a refusée ; le bon vieillard, en entendant tout ça, s’est encore levé suffoqué, et nous a dit : « Mes enfants : voilà de grandes et belles choses ! Et Dieu a tiré le bien du mal, dont je bénis son très saint nom ! car voilà de grandes et belles choses ! Et plût à Dieu que ce marquis, qui n’a le cœur aucunement gâté, réparât son offense envers ma fille, comme il vient de le faire dignement, en la personne de mon fils ! Et Dieu, pour ce, daigne conserver ses jours ! Mais mon Edmond s’est comporté d’une façon grande et digne ; et je voudrais que mon vénérable père fût en ce monde pour en être témoin. Et quoiqu’il le voie du séjour des justes, où il est : par ainsi, qu’Edmond soit pardonné de lui et de moi, pour les chagrins que son cœur vif nous a causés ! Car les cœurs vifs causent des angoisses et des chagrins ; mais ils les guérissent avec un baume de joie ; au lieu que les cœurs dormants comme les eaux croupissantes, ne causent que langueur mourante et, nauséique, sans jamais plaisir aucun. Continuez, mon cher Pierre : car vous êtes cœur vif aussi, mon fils ; mais du depuis que vous êtes, je n’ai trouvé en vous et par vous que liesse et plaisir, sans jamais ombre de peine, si ce n’est en votre maladie, quand nous faillîmes de perdre en vous notre bras droit, et le repos de notre vieillesse. » Et mon mari a continué. Et il a lu de Mme Parangon, que notre père a bénie, en entendant, comment cette bonne et chère dame avait parlé. Et il semblait qu’il la voyait, quand elle a été le soir dans l’assemblée des dames, et qu’elle a si bien parlé, nommant Mlle Fanchette : « je lui destinais ma sœur. » « Oh ! plût à Dieu, que nous fussions à ce beau jour, a dit notre bonne mère, et que je visse au rang de mes filles, la chère et aimable demoiselle Fanchette ! Mon fils m’en paraîtrait encore plus aimable ; et je compterais, en par-dessus, tout ce qu’il m’a déjà donné à Au**. » Et la réponse des dames a bien fait plaisir à notre bon père. Et quand il a entendu que toutes les dames voulaient qu’il fît leur portrait ; il a dit : « Bien, bien ! voilà que Dieu me rend au-delà de mes espérances ! » Et puis les réflexions d’Edmond ensuite, lui ont encore fait plaisir ; car il l’a loué ; et tout ce que dit là Edmond, lui a plus donné de contentement, que jamais nous ne lui en avons vu prendre. Cette joie-là, chère sœur, vous regardait tous deux. Mais il a été un peu mécontent d’un mot qui termine : Ah ! Pierre ! je ne te dis pas tout ! parce qu’il a eu peur qu’il n’y ait encore quelque chose. Mais moi, qui en sais la signifiance, je l’ai rassuré de mon mieux en disant quel ce n’était rien qui dût inquiéter, au sujet de querelles ou de dangers de sa vie, que j’en étais certaine ; et que ça n’avait de rapport qu’à son mariage. Après ça, nous avons parlé mon mari et moi des nouvelles que nous avions eues auparavant que de savoir le bout des choses, et que vous aviez recommandé de ne pas dire, qu’on n’eût réussi nous assurant qu’on y allait tout employer : ce qui a bien fait plaisir à nos chers père et mère, que vous ayez eu cette attention-là : car ils ont dit, en se regardant l’un l’autre : « Nous avons de bons enfants ; que Dieu les bénisse tous ainsi qu’ils nous aiment et respectent ! » Quant à ce qui est de ce qui vous regarde, très chère sœur il faut que je vous recommande de vous comporter là où vous êtes, à votre plus grand avantage, qui sera toujours ce qui fera le plus de plaisir ici. Si j’en étais crue, moi qui étais pour le conseiller, avant ce qui est arrivé, je serais à présent pour le Marquis. Et je le tranche net, chère sœur, une fille doit épouser l’homme qui l’a approchée, ou personne. Songez bien à cela. Ce n’est ni la gloire, ni l’honneur de l’alliance qui me tiennent ; c’est la raison et le bon sens. Ne croyez pas que vous seriez aussi bien avec M. le conseiller, que sans ça ; les hommes ont des mémorarés terribles, dans ces occasions-là, et on voit souvent grise mine quand leur premier feu est passé ! Et puis il y a je ne sais quoi qui répugne à l’imagination d’une femme, d’avoir un enfant d’autre part, tandis qu’elle est mère d’une autre famille ; ça lui partage le cœur et ça lui blesse à tout moment le souvenir. C’est mon idée ; et je crois celle de mon mari, que j’ai mis sur ce chapitre-là, à mots couverts. Quant à ce qui est d’Edmond, je vois que c’est un homme du monde, et fait pour le monde. Et j’ai assez bien goûté ce que m’a dit M. Gaudet, en me parlant à son sujet : « Je forme Edmond pour être dans les villes, ce qu’il faut qu’on y soit : ma conduite avec Bertrand ou Georget serait différente ; et celle avec vos frères d’ici, ne ressemblerait pas encore à cette dernière. Mais il y a deux hommes qui m’étonnent : votre mari et votre beau-père. Le premier est d’un sens et d’une noblesse que je n’ai trouvé nulle part ; le second est un véritable patriarche, plein d’honneur et de confiance dans tout le monde qu’il juge d’après sa belle âme. Je ne parle pas de vous, ni de votre belle-mère : des femmes de votre sorte ne se trouvent qu’ici. Quant à Ursule, elle a besoin de mes leçons, unies à celles de Mme Parangon. ».

Par ce que je vous marque là, chère sœur, vous voyez qu’Edmond n’est mal dans l’esprit de personne ici, à moins que ce ne soit un peu dans celui de son meilleur ami, après son père : car mon mari, dans tout ça, hors quand son père parle, est tout pensif, et on voit qu’il n’a pas la tranquillité d’esprit au sujet d’Edmond, ni peut-être de vous. Et il est fâché de ce qu’Edmond voit les comédies et divertissements mondains : c’est vous dire qu’il les craint encore plus pour vous.

Je suis avec une tendre amitié de sœur, etc.

Lettre 51. Gaudet, à Ursule.

[Adresse du corrupteur, pour faire aller jusqu’à la sœur, ce qu’il a dit au frère, et pis encore.].

3 juin.

Je suis en commerce de lettres avec votre frère, mademoiselle : et quoique nous soyons dans la même ville, nous traitons par écrit. Comme votre situation présente vous prive de tous les divertissements et de tous les plaisirs, je pense que la lecture de notre correspondance vous distraira, et pourra vous instruire : j’ai gardé le brouillon de mes lettres, et je vais vous copier les siennes, ainsi que deux de la belle Parangon, qu’il a bien voulu me confier.

Ici Gaudet place tout au long les CI, CII, CIII, CIV, CV, CVIèmes lettres du PAYSAN.

Vous voyez que l’adorable Parangon ne dédaigne pas d’entrer en lice avec moi, et je veux bien vous prendre pour juge, quoique je puisse vous soupçonner d’un peu de partialité.

Dans votre famille on a de la piété, comme nos militaires ont de l’honneur ; c’est une sorte d’esprit de famille. Elle y est onctueuse, touchante, et la source de mille vertus sociales, telles que la bonté, la foi, l’honneur, la bonne opinion des autres, la candeur. Cette piété naturelle et vraie est ce qu’il faut à une famille de village, pour être honorée, considérée, en un mot pour être heureuse avec des gens bonasses, et qui, si quelquefois ils sont impies, n’ont pas assez de lumières pour l’être par principes. Mais à la ville, c’est tout autre chose ! votre piété, telle qu’elle existe dans la maison paternelle, ne serait qu’un ridicule. En effet, la piété est ici bien différente de la vraie piété, elle participe du parti que suivent les dévots, dont voici le caractère général. Ils méprisent tout le monde, parce qu’ils croient les autres hommes capables de tous les vices ; ils sont défiants par cette raison, et d’un orgueil insupportable : comme ils n’ont qu’un seul frein, la religion, qu’ils ne connaissent ni l’honneur, ni la réciprocité, ni l’intérêt patriotique (ils y substituent celui de leur secte), ils s’imaginent que, dès qu’on n’a pas leur frein, on n’en a plus : ils n’ont pas d’idée d’une vertu philosophique ; ils méprisent même dédaigneusement cette sorte de vertu : ce qui leur est commun avec ceux qui n’étant pas dévots, comme les F**, les S***, et d’autres mauvais sujets de cette espèce, ont pris le langage de la dévotion par intérêt, par fourberie, par bassesse, et calomnient la philosophie, pour en imposer aux chefs d’une clique. Persuadés que tout ce qui les entoure, n’est que tison d’enfer, les dévots sont sans pitié : ils brûleraient, poignarderaient quiconque ne pense pas comme eux, si la sagesse des lois civiles ne les en empêchait ; à leurs yeux, ce ne serait avancer que de quelques années les supplices de l’enfer aux réprouvés, qui ne sont pas leur prochain. Voilà pour les dévots en général.

Ils se subdivisent ensuite en deux sectes : les rigoristes et les relâchés. Les premiers faisant Dieu atroce comme eux, pensent qu’il ne se plaît que dans les larmes, les gémissements et les souffrances de ses enfants. Partisans d’un fatalisme, contradictoires dans leurs idées, ils nient la liberté de nos actions, et par conséquent leur moralité ; ils assurent que nous ne pouvons rien de bien par nous-mêmes ; et ils n’en précipitent pas moins au fond de l’enfer les malheureux humains, pour une infinité de crimes imaginaires. Ceux-ci sont les plus orgueilleux des dévots : ils se guindent à une perfection ridicule, et de là ils insultent au reste des hommes qui valent mieux qu’eux : dès qu’on rit, dès qu’on danse, dès qu’on s’amuse, soit au spectacle, soit à la promenade, soit à table, ou à quelque autre jouissance, ils vous damnent. Un d’entre eux, appelé Nicole, respirait avec délices l’odeur des latrines et des voiries, pour mortifier sa chair par le sens de l’odorat : quelle folie !

Les relâchés sont plus humains : mais ils ne prennent que l’écorce de la religion ; ils en font une vraie momerie ; ils ne veulent que des signes extérieurs, et du reste, ils se livrent à tous leurs penchants, comme s’ils n’avaient aucun frein : selon eux, une salutation, en passant devant l’image de la Vierge, efface tous les péchés, etc. Il en est cependant, parmi ces derniers, qui ont une piété délicieuse, inconnue des sots ; elle consiste à trouver son bonheur dans les pratiques extérieures de la religion, qui donnent le contentement du cœur, et la parfaite quiétude de l’âme : quand ces dévots-là ont été à la messe, qu’ils ont récité leurs prières, fait quelques aumônes, vous les voyez satisfaits et radieux ; ils mangent avec plaisir et sans scrupule les mets les plus délicats ; ils ne méprisent que faiblement le reste du genre humain ; ils sont compatissants, etc. Il est, dans cette classe d’heureux par la religion, différents degrés. J’en ai connu qui jouissaient d’une béatitude complète, ou à peu près. C’étaient de bonnes âmes, qui attachaient à leurs pratiques une importance d’autant plus grande, qu’ils étaient persuadés que Dieu les voyait, les écoutait avec plaisir, et faisait grâce) en leur faveur, à une infinité de misérables pécheurs sans dévotion : ce commerce intime avec l’Être suprême les ravissait. Ils le croyaient souverainement bon, et ne songeaient à lui qu’avec des transports d’amour. De sorte qu’on voit dans ces deux sectes une grande inconséquence ! le rigoriste, pour achever d’être absurde, se fait un Dieu cruel, qu’il force ses partisans d’aimer par-dessus toutes choses, sous peine de l’enfer ; tandis que le relâché, qui a la piété véritable, tout en soutenant que cet amour n’est pas absolument nécessaire (parce qu’en effet il est impossible à tous les hommes de le ressentir) est néanmoins le seul qui aime Dieu.

D’après cette exposition vraie, belle Ursule, vous voyez le parti qui vous reste à prendre. Soyez femme du monde, et n’embrassez aucune secte, à moins que vous ne soyez susceptible d’être de celle des heureux dévots, qui aiment un Dieu indulgent. C’est la seule idée de Être suprême qu’il est à, propos de conserver. J’aurais peut-être bien fait de n’en pas dire davantage à Edmond. Car votre frère est un grand enfant, comme je crois le lui avoir marqué : ce qui ne signifie pas qu’il manque d’esprit ; mais il sent trop vivement, et même trop puérilement ; c’est-à-dire qu’il se laisse mollement entraîner, comme les enfants, à tout ce qui l’affecte : je ne le trouve tenace que dans son goût pour la belle prude, que j’aime et révère autant que si elle ne l’était pas. Cela fait deux singuliers êtres, que le sort a là rassemblés ! Il faut avouer qu’ils sont bien faits pour se tourmenter ! L’une a beaucoup de vertu, et encore plus d’amour ; l’autre a les passions fougueuses, mais l’âme faible ; il ne peut que violer, ou langoureusement soupirer aux pieds de sa belle : il a d’ailleurs des idées à lui : par exemple, la manie de la paternité le possède : il a manqué sa vocation ; le sort aurait dû le faire naître Commandeur des Croyants ; il aurait eu de quoi se satisfaire avec un nombreux sérail, et il aurait donné de l’ouvrage à son successeur, s’il avait fallu faire étrangler tout cela. Au reste, cette manie est peut-être la plus noble ; et si j’en ris, c’est qu’il faut rire de tout. La belle prude va le servir à son goût : et il faut avouer qu’avoir un enfant de cette vertu cardinale (passez-moi l’expression), est un ragoût auquel personne ne serait indifférent. Je sens cela : je vois combien il sera glorieux pour Edmond d’avoir à lui un petit être qui lui sera commun avec elle ; c’est un lien bien fort que celui-là !… C’est aussi, mademoiselle, ce qui doit vous déterminer à nous laisser employer tous nos efforts pour vous faire marquise. Qu’importe que le marquis vous plaise ou non ? C’est son titre que vous épouserez, et le père de votre enfant que vous lierez à vous. Soyez sûre que votre fils (si c’en est un) vous rendra le marquis supportable, le haïssiez-vous à la rage : c’est une expérience que toutes les femmes ont faites. Ces héros de l’ancienne Grèce, qui violaient les filles, tuaient leurs pères, la plupart du temps, pour les avoir, en étaient d’abord abhorrés : mais les avaient-ils rendues mères, ils en étaient chéris. Ainsi, que le plus ou le moins de goût ne vous arrête pas. Au reste, le marquis n’est pas votre unique ressource : vous en aurez mille dans ce pays-ci ; et je vous aimerais autant Ninon que marquise, sans vos parents et votre frère. Une autre chose, que j’ai grande envie de vous dire depuis longtemps, et que la gêne qu’on met à nos entretiens m’a encore empêché de pouvoir vous communiquer ; c’est qu’il faut vous lier, Edmond et vous, de manière que l’un porte l’autre à la fortune ; et le moyen le plus simple pour cela, c’est d’agir, lui, comme s’il n’avait en vue que votre avantage ; et vous, que le sien. Dans tout ce que vous ferez, il faudra toujours vous dire : Qu’en résultera-t-il pour mon frère ? je vous prédis qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire votre chemin l’un et l’autre, et de vous rendre heureux à jamais : en pensant à votre frère, vous ferez mieux vos affaires, qu’en ne pensant qu’à vous seule : et lui, en sacrifiant tout pour vous mettre dans une situation brillante travaillera plus efficacement pour lui-même que s’il vous oubliait. Que désormais ce soit là votre pierre de touche, à chaque fois que vous aurez un parti à prendre… C’est ce qui fait que je ne pense point du tout au conseiller, qui ne peut que vous enterrer à Au**, et vous ôter au monde, pour lequel vous êtes faite. J’entrevois sous le petit air malade, que vous avez à présent, qu’après votre liberté, vous serez plus brillante que jamais : rassurez-vous sur la perte que vous avez faite ; votre fleur renaîtra de sa cendre, et vous allez avoir une saison, où vous serez plus agréable demi-femme que fille. Vous pouvez en avoir fait l’observation, sur les femmes, et les filles de ce pays-ci ; quant à moi, je me suis plus très souvent à la faire sur les nouvelles mariées : filles, c’étaient de belles fleurs, mais un peu après, et trop vives en couleur ; femmes, elles joignaient à leurs attraits quelque chose d’un peu fatigué, mais si délicieux, qu’elles inspiraient dix fois plus de volupté que dans leur première fraîcheur. C’est par cette raison que dans, ce pays-ci, où les bons gourmets en plaisir s’entendent bien autrement à ce qui leur convient, que partout ailleurs, une belle n’en est que plus recherchée, quand elle est femme : il ne faut pas croire qu’il y ait là une perversité morale, et un espoir de plaisirs plus faciles, à l’abri des conséquences ; cela y entre bien pour quelque chose ; mais le physique est une cause plus puissante et toujours durable. En effet, la femme a quelque chose de mol et de voluptueux, dans sa démarche, dans ses manières, qui, lui vient de la connaissance du plaisir et de l’habitude de le goûter, que n’a pas la fille, ou que celle-ci, lorsqu’elle s’est furtivement échappée, n’a goûté que très imparfaitement : au lieu que la femme s’abandonne à cet air qu’elle se doute qu’elle a : parce qu’elle se croit, avec raison, dispensée de la prude réserve des filles. C’est à prendre cet air que je vous invite, après votre liberté comme le marquis a eu la bonté de se comporter de manière avec vous que vous n’avez aucun tort, vous ne risquez rien de sentir un peu la femme ; et si l’on approfondissait, qu’on découvrît, eh bien, qu’en serait-il ? je crois qu’il n’y a rien de si glorieux pour une femme, ni qui la rende si intéressante, qui excite davantage les désirs que sa beauté fait naître, que d’avoir été… ce que vous avez été par le marquis. Le violeur est odieux : mais la violée est toujours intéressante. Il lui reste une sorte de virginité, que les hommes ne trouvent pas moins délicieuse à moissonner que l’autre ; celle du consentement du cœur. Et ils ont raison. Vous n’en seriez donc que plus excitante, et peut-être même plus mariable. Mais ne portons pas encore nos vues jusque-là ; les circonstances nous détermineront. En attendant soyez sûre que plus vous acquerrez de légèreté, de ce ton absolument opposé à la bonhomie de votre famille, si peu faite pour la figure noblement voluptueuse qui m’y paraît héréditaire, et plus facilement vous subjuguerez, et le marquis, et tous eux que vous aurez intérêt de subjuguer. J’ai décidé que nous ferions ensemble un petit cours de philosophie morale : vous m’entendrez mieux que votre frère, et c’est par vous que je veux aller à lui.

Mais c’en est assez pour votre situation : après votre liberté, nous traiterons plus amplement les matières qui s’offrent à mon esprit.

Je suis, mademoiselle,

Votre tout dévoué.

Lettre 52. Réponse.

[La voilà qu’elle prend aussi Gaudet pour guide, l’infortunée !].

4 juin.

S’il y a chez moi de la partialité, cher Mentor (comme vous nomme mon frère), c’est apparemment en votre faveur qu’elle sera. Trop convaincue de vos bonnes intentions, pour Edmond et pour moi, je ne puis que bien interpréter tout ce que vous me direz. Ainsi, quoiqu’il se trouve dans votre lettre des choses qui m’étonnent un peu, cependant d’après l’idée si bien fondée, que j’ai prise de vous, je vous soumets ma raison, comme étant le plus éclairé. Je présume d’ailleurs, comme vous l’avez dit dans une autre occasion, que vous proportionnez les instructions que vous avez à donner, aux personnes et aux circonstances où elles se trouvent. En effet, ce qui est bon à l’une, serait souvent nuisible à l’autre, et c’est mal l’entendre que de donner à toutes les mêmes lumières. Voilà mes dispositions à votre sujet : elles doivent vous mettre à l’aise, pour tout ce que vous avez à m’écrire désormais. De mon côté, je ne manquerai pas de vous consulter en tout.

D’abord, il est certain que j’ai grande envie d’épouser le marquis. Je ne crois pas que vous ayez été la dupe de mes dédains. Mais je sens qu’il faut, pour que cet homme ne me méprise pas, après le mariage, me faire beaucoup, prier ; c’est à vous à travailler de façon qu’il me prie beaucoup. Je feindrai de préférer le conseiller, dont au fond, je ne me soucie plus, et dont je ne saurais me soucier, puisqu’en m’épousant, il semblerait qu’il m’aurait fait une double grâce. Par vos soins (et c’est un éternel sujet de reconnaissance), je ne crois pas me voir jamais obligée d’en recevoir d’aucun homme. Mais pour être sûre, du secret de ma conduite, il faut tromper mon frère lui-même au sujet de mes vraies dispositions. Je veux être agréée de la famille du marquis, priée par elle. L’idée que vous m’avez donnée de mon mérite, me fait croire que j’en vaux la peine ; ou je resterai fille.

Je goûte fort cette association d’intérêts que vous me proposez avec mon frère, et je vous la laisserai entièrement diriger. Parmi les principes qu’on m’a donnés chez nous, et que vous paraissez regarder avec une sorte de mépris, il en est un cependant, qui cadre avec les vues que vous avez pour mon frère : on y inculque aux filles que tant qu’elles ne sont pas mariées, elles doivent se sacrifier pour leurs frères, qui seuls perpétueront le nom qu’elles portent. Vous me permettrez au moins de conserver ce principe-là ?

Quant à vos lettres de controverse, si vous avez cru m’amuser par là, non : tout cela me paraît des idées creuses, excellentes pour occuper des imaginations trop sensibles, comme celle de Mme Parangon ; mais pour moi, il me faut quelque chose de plus matériel dans mes amusements. Je vous parle à cœur ouvert, sachant combien vous me voulez de bien, par celui que vous m’avez déjà procuré. Cette réponse ne s’est pas fait attendre : ma promptitude vous prouve le cas que je fais de tout ce qui vient de votre part, la controverse exceptée.

Je vous salue.

Lettre 53. La même, à Laure.

[Origine de la corruption d’Ursule. Et voilà comme le premier mariage de mon pauvre frère fût aussi la perte de ma sœur !].

15 juin.

Je touche au terme craint et désiré. La belle dame vient de mettre au jour une fille, jolie, jolie, … il faut la voir ! Elle en est folle. Je crois que je ferai de même, et pour ma satisfaction, je voudrais une fille ; pour mon ambition, un fils. La sage-femme de Mme Parangon dit que j’aurai un fils. Je la prendrai plutôt qu’un accoucheur ; car je pense comme la belle dame, qu’il faut avoir de la pudeur jusque dans ce moment-là. Passons à une autre chose. Je voudrais bien savoir quelle est ta politique avec tous les hommes ? je tiens la mienne de ma feue belle-sœur Manon, qui m’a très bien endoctrinée pendant le peu de temps que j’ai vécu avec elle. Son principe était qu’il faut si rarement leur dire la vérité, qu’on pourrait employer jamais, au lieu de rarement ; car il n’arrive presque jamais qu’elle nous soit avantageuse ; qu’il faut les tromper pour leur bien autant que pour le nôtre ; leur montrer toutes les vertus qu’il nous souhaitent, et si nous ne pouvons les avoir, en prendre le masque. Je commence à mettre ces maximes assez bien en usage. Je trompe Edmond, sur mes dispositions, je trompe le marquis, je trompe le conseiller ; aide-moi un peu à tromper M. Gaudet, en me faisant confidence des moyens que tu emploies ? Tu me demanderas qui m’a rendue si fine ? Mon sexe et les exemples que j’ai devant les yeux. Il n’est pas jusqu’à ma belle-sœur Fanchon, qui ne trompe un peu son mari ; car je suis bien sûre qu’elle ne lui montre pas toutes les lettres qu’elle reçoit de moi, et qu’elle va chercher elle-même à V***. La belle dame ne trompe-t-elle pas le sien ? Et Manon, comme elle trompait ce pauvre frère, si vif, si emporté, pour des torts qui ne le touchent pas d’aussi près ! Reste toi, cousine : comment trompes-tu ? Les lumières que tu me donneras me seront très utiles ! M. Gaudet me veut former ; je me trouve bien comme je suis, mais je serais charmée de lui laisser la gloriole de croire qu’il m’a formée. Aide-moi donc à lui donner cette satisfaction, je t’en prie ! Cependant, de peur que tes confidences ne soient perdues, attends que mon triste jour soit passé ! Entre nous, je le redoute un peu ! mourir avant vingt ans, parce qu’il a plu à un Ostrogoth de satisfaire la passion que nous lui avons inspirée, c’est un peu dommage ! je ferai mon possible pour échapper. Tu étais plus jeune, et te voilà.

Je t’embrasse, ma Pouponne, et t’aime de tout mon cœur.

Lettre 54. Réponse.

[Tricherie ! car cette lettre fut dictée en partie par Gaudet, plus fin que cette pauvre fine ! Portrait de Gaudet.].

16 juin.

On dit que je suis fine ; mais tu me dames le pion, mon aimable cousine ! je suis pourtant charmée que tu m’aies écris comme tu l’as fait : cela me met à l’aise, et je vais te parler à cœur ouvert. Je suis de ton avis ; et tu penses très juste, quand tu supposes que je trompe M. Gaudet, et que je le mène. Il faut te faire son portrait. Il est de lui ; car il se connaît ; mais j’y mettrai du mien quelques traits, que j’écrirai différemment ; remarque-les. Il est pour l’esprit comme pour la figure ; tu as vu dans ses traits ! qui sont tous gracieux, quelque chose de dur, dont on ne peut se rendre raison : quoique très bien fait, il se ramasse quelquefois en peloton, dans son fauteuil, et alors il a l’air d’un ours. Son caractère est l’enjouement, l’aimable gaieté : mais au milieu des saillies de sa belle humeur, il lui échappe où une expression dure, où une ironie sanglante. Il est bon, et il est fin ; deux qualités presque incompatibles. Il est bon ami ; mais quelquefois sa conduite a toutes les apparences de la perfidie ; il trahit pour servir ; et semblable à ces somnambules qui marchent en sûreté sur le haut d’un toit, tant qu’on ne les éveille pas, il vous sert en effet, si vous ne vous apercevez pas de sa trahison ; mais si vous le remarquez, et que vous le troubliez, tout est perdu, et la perfidie a son effet naturel. Il n’est pas vindicatif, à moins que ce ne soit pour venger un ami, une amie, et que cette vengeance ne leur soit réellement utile : alors, il a l’air du plus atroce des hommes, et il se comporte de même ; car comme il est sans préjugés, rien ne peut l’arrêter, que la raison, dont il écoute toujours la voix : voilà l’homme. Conduis-toi avec lui en conséquence de ce portrait, le plus vrai qui fut jamais. Quant à moi, voici ma manière à son égard.

Je ne joute pas avec lui de finesse ; il s’en apercevrait, et je serais sa dupe, comme bien d’autres : mais je lui dis clairement ce que je ne veux pas, ou ce que je veux : je le dis fermement. Ordinairement il cède au premier mot, et se conforme à mes volontés, comme à ces événements qui partent de causes supérieures, et qu’on ne saurait empêcher. Quelquefois, mais rarement, il forme des objections. Si je l’écoute, il me subjugue : mais si je l’arrête dès le premier mot, en répétant, je le veux, il me répond : « Cette raison-là vaut mieux que toutes les miennes, et cela sera… » Malgré ta finesse, cousine, je te conseille d’employer ma recette : c’est un conseil d’amie. Ce qui rend cette conduite sans inconvénients avec M. Gaudet, c’est qu’il ne connaît rien d’illicite que ce qui est contraire à l’avantage de la personne qu’il sert : mais aussi, comme il est fort éclairé, souvent on le croirait scrupuleux. Il faut alors l’écouter, et on a la satisfaction d’être convaincu ; on est forcé de l’approuver, de vouloir et de penser comme lui. D’après cela, tu vois s’il a beaucoup de peine à conduire Edmond ! Cent fois moins que toi et moi Ainsi, ma chère, que ce caractère décidé ne t’effraie pas c’est un guide sûr, que celui qui ne bronche jamais, et qui, s’il tombe quelquefois, ne le fait qu’en vous disant. Vous voulez que je tombe et tomber avec moi ; je vais le faire pour vous complaire ; prenons garde à nous faire mal ! vous m’avertirez quand vous voudrez vous relever, et marcher plus fermement. » Adieu, chère cousine. Je te souhaite bien au-delà du triste jour (comme tu le nommes) ; qui ne sera cependant pas si triste ; car il fera naître dans ton cœur la joie du danger passé, celle d’avoir un fils, et l’espoir d’un heureux mariage.

Lettre 55. Laure, à Gaudet.

[Ursule a un fils.].

30 juin.

C’est un fils. Elle est aussi bien qu’on peut l’être : je la garde, puisque l’absence de la belle dame me laisse une liberté entière. Edmond est venu. Je lui ai montré son neveu, en lui disant : « C’est un fils ! » Il a paru transporté de joie. En vérité, j’en ai ri. Mais au fond, il a raison. Le marquis s’est présenté trois fois à la porte : elle a refusé de le voir. Elle en a envie, cependant, depuis que c’est un fils. Elle veut le nourrir. Je m’y oppose. Il faut ici le poids de votre autorité. J’ai fait prendre les précautions pour cacher ce que vous appelez, la valeur d’une négresse, la gloire d’une sauvage, et la honte d’une jolie Européenne. Nous avions là trois agneaux tout prêts, qui ont été inhumainement excoriés : je n’aurais pas été capable d’y consentir ; mais le soin de notre beauté nous rend cruelles.

Je finis par ce mot qui porte sentence.

Lettre 56. Gaudet, à la cruelle Laure.

[Adresse du méchant Gaudet, pour empêcher Ursule d’allaiter.].

Même jour.

Mille compliments à l’aimable cousine : ma joie égale la sienne et celle du marquis, que je viens de voir avec Edmond. On ne peut les faire taire ; ils parlent ensemble ; ils se coupent la parole ; n’y font aucune attention, et quand vous leur répondez à une question importante, ils vous en font une frivole. C’est tout ce que je puis en dire à présent à l’heureuse personne. Quant à vous, cruelle Laure, j’ai à vous gronder. Nourrir son fils est le devoir d’une mère, et ce sentiment si naturel, si légitime devait naître dans le cœur de la méritante personne auprès de laquelle vous êtes. Voilà ce que je pense. La jeune et charmante maman a dû vouloir ce qu’elle veut. Reste à savoir si nous devons nous y opposer. Je trouve que vous avez décidé la question un peu vite, mademoiselle Laure, et comme une véritable étourdie. Je voudrais être là pour vous en demander les raisons. Je suis sûre que vous n’en donneriez que de frivoles comme vous-même : la conservation de quelques attraits ; la gêne, oh ! surtout la gêne, la privation des plaisirs. Mais la jeune maman ne consentira jamais à perdre de vue l’objet de sa tendresse : elle a d’ailleurs sous les yeux un trop bel exemple pour ne pas l’imiter en tout : son amie, sa déesse, la belle dame fait nourrir sa fille sous ses yeux ; elle lui rend tous les soins de mère, à l’exception de celui de l’allaiter ; parce que l’allaitement laisse certaines traces, que certaines personnes, comme la belle dame et l’aimable maman, ont des raisons de ne pas conserver sur elles. Voilà, charmante étourdie, ce qu’il fallait dire à la petite maman, et n’ont pas ce que vous avez dit sans doute. Le parti que la belle dame a pris, est le seul à prendre, voilà mon avis, et je fais chercher à présent ce qu’il nous faut. C’est une fille que j’ai vue un de ces jours, de l’âge de la petite maman, assez jolie, douce, qui n’a eu qu’une faiblesse, et par inclination. Je vous l’enverrai tantôt. Elle restera dans la maison, et outre qu’on fera ainsi tout ce qu’on doit, on aura de plus le mérite d’une très belle charité envers cette pauvre fille.

P.-S. – Sur un papier séparé. Tu vois, ma belle, comme il faut s’y prendre, pour amener ces petites personnes à ce qu’on veut. Gage que ma lettre a produit son effet ? Tu m’en diras des nouvelles.

Lettre 57. Mme Parangon, à Ursule.

[Elle lui donne de véritablement bons conseils.].

Ier juillet.

Ma très chère amie. J’apprends avec une joie inexprimable, que la terrible crise est passée : c’est à l’amitié la plus tendre et la plus vive à t’en féliciter. Mais, chère amie, c’est de ta conduite actuelle que va dépendre tout le reste de ta vie. Je ne te porterai certainement pas à l’ambition ; on peut être heureuse sans être marquise : mais tu as un fils ; il t’impose deux devoirs principaux, essentiels tous deux : le premier de lui donner le lait de sa mère ; le second, de légitimer sa naissance. Grâces au Ciel, tu n’as rien à te reprocher, et ta singulière position est toute à ton avantage : mais quel présent que la vie, si tu ne donnes pas à ton fils une place parmi les citoyens ? Si par ta faute, il descend au-dessous du rang de son père, au-dessous même du tien ! Il faut ici de la vertu et quelque adresse, ma chère fille : ne t’en fie pas uniquement à ta beauté ; emploie tous les moyens légitimes de captiver non seulement le marquis, mais de gagner encore l’estime de sa famille. Le premier de tous ces moyens, c’est de nourrir ton fils, de ne vivre, de ne respirer que pour lui ; de le tenir d’une façon qui le rende aimable, et qui enchante une famille orgueilleuse et puissante. Tu seras mille fois plus intéressante aux yeux du marquis lui-même, ton fils sur ton sein, qu’avec la plus brillante parure. Ce n’est pas que je te conseille de te négliger de ce côté-là ; au contraire, il faut que la propreté de ta personne soit plus recherchée que jamais. Je sais que c’est une recommandation inutile avec toi. J’espère te pouvoir rendre une visite demain. Ma chère Ursule, si tu réponds à mes vues, nous allons être plus unies que jamais. Il faut rappeler Fanchette de son couvent : nous n’avons plus de, raisons de la tenir éloigné de nous, et peut-être sera-t-il plus sûr, vu la prudence de cette chère enfant, de lui faire nos confidences ; non pas entières pour moi ; cela n’est pas nécessaire, mais pour tout ce qui peut lui être dit. Adieu, ma plus chère amie.

P.-S. – C’est au mariage que tu dois tendre. J’insisterais davantage encore ; mais je crois que c’est le vœu général, et que personne n’a ici des vues en dessous.

Lettre 58. Ursule, à Laure.

[Elle désire d’épouser le marquis, et se plaint de ce que Gaudet s’y oppose.].

15 juillet.

Quoique vous en disiez, les raisons de Mme Parangon valaient mieux que les vôtres ; je le sens à n’en pouvoir douter. Cependant elle s’y est rendue, et au moyen de ce que la nourrice demeurera ici, je puis me donner les mêmes avantages, que si je nourrissais mon fils. Le marquis m’impatiente, Edmond aussi ; je les brusque tous deux. Il n’y a qu’une chose à me dire, au lieu de fadeurs ; un ban à l’église, et un contrat chez le notaire. Je vis le marquis avec plaisir, au retour du baptême ; et en vérité, s’il avait eu de l’esprit, c’était le moment de me parler mariage il n’en dit pas un mot. Aussi dut-il s’apercevoir de ma froideur, lorsqu’il nous quitta. Je souhaiterais que M. Gaudet voulût me servir un peu à ma manière, plutôt qu’à la sienne. Je ne suis pas contente de notre dernier entretien. Je te prie de lui dire cela sérieusement. Ce qu’il me propose est trop éloigné de ma façon de penser et de mon caractère ; il a fallu tout ce que je lui dois de considération, pour m’empêcher de lui répondre durement. J’ai résolu de feindre d’aimer le conseiller, pour exciter la jalousie du marquis. Ce mariage tant offert il n’en est plus question ! Cela me pique. C’est le moment à ma première sortie, et je ne devrais quitter ma chambre, que pour aller à l’autel. Voilà ce que je veux : dis-le à M. Gaudet.

P.-S. – Il m’a fait entendre qu’il avait eu part à mon enlèvement si je n’épouse pas, quel était donc son but ?

Lettre 59. Réponse.

[Laure, de concert avec Gaudet, lui conseille une finesse dangereuse.].

16 juillet.

Tu as raison, chère cousine, et je viens de le dire à l’homme dont tu te plains à juste titre. Ses réponses sont pitoyables ! Toujours ce qui est plus utile à ton frère ! En vérité ! les hommes croient que nous ne devons exister que pour eux ! Voici mon avis, à moi : je rebuterais le marquis, au point qu’il faudrait qu’il s’expliquât ; et lorsqu’il aurait parlé net, je ferais la dédaigneuse ; j’irais jusqu’à lui dire, à dire à ses parents, s’ils me proposaient sa main, que j’ai de la répugnance pour lui. Je vois à cela de grands avantages ! la famille te pressera ; elle t’honorera ; le marquis se croira trop heureux que tu le prennes par complaisance, et comme tous ces gens-là n’estiment les femmes qu’à proportion des difficultés, tu te trouveras considérée, chérie, après ton mariage. Essaie de cette recette. Quant aux conseils, ceux à suivre ne sont ni ceux de M. Gaudet, ni ceux de la belle dame, du moins en tout, mais les miens. Je t’embrasse.

Ne crains pas que ce mariage puisse manquer ! ton fils le rend infaillible.

Lettre 60. Ursule, à Mme Parangon.

[Comment elle refuse le marquis, en voulant accepter ; Gaudet ne lui faisant faire les propositions, que lorsqu’il sait qu’elles seront sans effet.].

25 juillet.

Enfin, il est question de mariage ma chère Madame, et vous voyez que les conseils de Laure ne sont pas si mauvais ! car je les ai suivis à la lettre. J’ai eu la plus belle occasion du monde hier de faire la fière, la dédaigneuse, et je ne l’ai pas laissée échapper : la mère du marquis m’est venue rendre visite. Elle m’a laissé entrevoir qu’on avait un établissement en vue pour le marquis, et qu’on craignait que je n’y apportasse obstacle. Je me suis trouvée piquée de cette ouverture, et j’ai été charmée que les conseils de Laure vinssent à l’appui de ma vanité blessée. « Non, madame, ai-je répondu, je n’apporterai pas d’obstacles à vos vues : ma situation est très affligeante ! M. votre fils ne m’inspire absolument rien du tout, et sa violence a été aussi cruelle qu’elle le pouvait être, puisque rien ne l’a certainement adoucie. Je vous dirai plus ; il est un autre homme, vertueux, modeste, sans torts à mon égard, qui m’aimait à mon insu avant mon malheur ; qui depuis, n’a pas changé : c’est à cet honnête homme que mon cœur se donnerait, s’il pouvait se donner. Voilà, madame, la vérité nue ; je vous parle comme je ferais à ma mère elle-même. » La comtesse a aggravé la peine que je ressentais, en me caressant ; j’ai vu que ma réponse lui faisait plaisir. Elle a demandé mon fils : Marie l’a apporté. La comtesse a paru charmée de sa figure et de ses petites grâces enfantines ; elle l’a caressé fort longtemps. J’attendais qu’elle allait changer de langage avec moi. Point du tout ! Elle m’a demandé l’enfant. J’ai répondu que j’aimais trop mon fils pour m’en priver. Elle aurait dû entendre ce que cela voulait dire : mais voyant qu’elle ne me comprenait pas, j’ai ajouté : « je le veux élever enfant, madame : mais je serais charmée que la famille de son père lui conservât cette bonne volonté, pour quand il sera prêt d’entrer dans le monde. Je le remettrais alors très volontiers, soit à son père, soit à vous, madame ; après avoir fait naître et nourri dans son cœur les tendres sentiments qu’une absence entière empêcherait d’y germer pour celle qui l’a mis au monde. Car je renoncerais plutôt à tout espoir de bonheur, qu’aux sentiments naturels que me devra cette créature innocente. Et ne croyez cependant pas, madame, que je me les approprie seule ; sans aimer M. le marquis, je connais ses droits ; il peut être sûr que je pénétrerai son fils du respect légitime et de la piété filiale dus à un père. Après un langage si clair, et qui marquait si bien mes dispositions, je m’attendais que la comtesse allait au moins les louer ; ou que peut-être même, touchée de la façon de penser de la mère, et de la beauté du fils (car il est charmant), elle allait me parler de mariage : mais au contraire, elle s’est rendue, comme si mon but avait été qu’elle se rendit à mon refus.

Je suis au désespoir que votre indisposition ne vous ait pas permis de vous trouver là ; je suis sûre que vous auriez éclairé cette mère, et que vous l’auriez amenée où je la veux. Marquez-moi s’il n’y a rien, dans ma conduite qui vous déplaise, ou qui ne tende pas au but que je me propose, dans ma position présente. Le marquis reparle de mariage très ardemment, c’est un point de gagné. Mais moi, dois-je supplier la mère de cet homme de me faire épouser son fils ? je ne le crois pas. J’attendrai encore quelque temps. Il faut que je sois pressée : c’est ce que je dis à Edmond, et il me seconde assez bien de ce côté-là. Je sais, malgré ma jeunesse, qu’une femme de mon état risque le tout pour le tout, en épousant un jeune seigneur.

Je vous souhaite un prompt rétablissement, et surtout la tranquillité d’esprit. Ni vous ni moi ne pouvons commander aux événements, et notre volonté, qui n’y a pas eu de part, pourrait seule nous rendre coupable : mais dans ce cas-là même, faudrait-il nous désespérer ? Nous n’avions qu’une raison d’être attachées à la vie, la voilà doublée ; conservons-la.

Lettre 61. Gaudet, Au Comte de ***, père du marquis.

[Adresse mondaine et ruse du corrupteur, pour servir le frère aux dépens de la sœur, et remplir d’autres vues secrètes.].

26 juillet.

Monsieur le comte,

Il m’est facile de vous donner les instructions que vous me faites demander. Je connais la famille de la jeune personne, comme la mienne. Ce sont de bonnes gens, dont l’origine est peut-être égale à la vôtre, mais la situation présente bien inférieure ! ce sont des laboureurs, tant le père que les enfants restés au village de S**. Quant à la jeune personne, sa figure est charmante, et tout le de cette maison est beau. Le caractère de la belle Ursule est parfait, il n’y a pas là de candeur affectée ; tout est franchise ; c’est la vertu même, avec tous ses épouvantails ; le marquis aimé ou non, serait sûr de la femme, si une fois il lui avait donné ce titre honorable. Voilà, je crois, monsieur le comte, exactement tout ce que vous voulez savoir.

À présent me sera-t-il permis d’ajouter un mot au-delà de vos questions ? J’ose l’espérer de votre indulgence. Le marquis est père, et il l’est d’un fils. Il me semble qu’il n’y aurait pas à hésiter à conclure un mariage, qui donne un état à votre petit-fils. Vous n’avez aucune objection à faire contre la mère ; et elle a un million de plaintes à faire contre son ravisseur. Il est vrai que vous avez donné une forte somme : vous avez acheté son silence ; aussi ne réclamera-t-elle jamais contre vous le secours de la loi ; mais ce serait un bien triste avantage pour vous-même, si vous aviez aussi acheté le droit de proscrire votre sang ? Il n’y avait pas de fils, pas même d’apparence de grossesse, quand l’accord a été fait par moi seul, et à l’insu non seulement de la demoiselle, mais de toute sa famille. J’ai fait ratifier depuis, non sans peine : mais s’il y avait eu un fils, moi-même je n’aurais voulu me prêter à aucun arrangement, et j’aurais attendu, de la crainte fondée d’une dénonciation au ministère public, un mariage, que je n’attends aujourd’hui que des sentiments naturels d’un père pour ses enfants. Je sais que le marquis peut trouver un parti plus avantageux qu’une fille avec quinze à seize mille livres de rente : mais je sais aussi qu’il ne trouvera sûrement pas le bonheur ; qu’il l’a chassé loin de lui pour jamais, par son attentat sur la fille d’un citoyen, qu’il a violée, retenue malgré elle chez lui plus de dix jours, mise à deux doigts du tombeau. Il aura toujours. cette image devant les yeux. et s’il devenait assez endurci pour l’écarter, il n’écartera pas celle de son fils ; ni vous-même, monsieur le comte, ne réussirez pas à l’écarter. Voilà ce que ma conscience m’oblige de vous dire.

D’un autre côté, je sens que c’est un mauvais mariage, pour un homme comme le marquis de *** : qu’il aura un frère à avancer ; une famille nombreuse à protéger, à aider, qu’un mariage dans une famille égale à la sienne, lui procurera des avantages si considérables qu’il est impossible de les négliger ; qu’enfin, il aura d’autres fils, dont l’origine sera également illustre par les deux sources de leur existence. Comment faire dans une pareille occurrence ? N’y aurait-il pas moyen de tout concilier ? je le crois ; et voici celui que j’imagine. Les filles ne sont rien dans. les maisons nobles ou roturières ; elles en sortent pour n’y rentrer jamais. La tache faite à la famille R**, par la violence sur une fille de cette maison, tombe donc bien plus sur les mâles, et surtout sur celui de ces mâles qui est à la capitale, et connu dans le monde, ou prêt à l’être, que sur la fille elle-même, qui d’ailleurs me paraît presque dédommagée. Ainsi, pour n’avoir rien à se reprocher, et que des gens aussi relevés, que vous l’êtes, ne se trouvent pas un tort réel avec des gens au-dessous d’eux, je proposerais, mais comme un simple projet, que je soumets à votre examen, que M. le marquis épousât, pour sa fortune et son avancement, la personne de distinction que vous avez en vue ; et que pour réparer ses torts, relativement à la personne qu’il a déshonorée, il rendît au frère plus qu’il n’a ôté à la sœur. Ce frère, monsieur le comte, est un beau garçon, capable de faire honneur à son protecteur par ses qualités, par sa belle figure, par ses sentiments nobles et distingués. Il faudrait le faire entrer au service, lui faire avoir une compagnie, lorsqu’il en serait temps ; à moins que vous ne préférassiez de lui faire un sort dans la robe : car il est propre à tout ; je choisirais même ce dernier parti. La finance ne doit pas vous inquiéter ; c’est un article dont je me charge, avec le secours des autres amis de ce garçon méritant : car il est adoré de tout ce qui le connaît. J’imagine que la protection que lui donnerait M. le marquis, et vous-même, monsieur le comte, vous honorerait autant que lui, et ferait briller aux yeux de tout le monde votre grandeur d’âme et votre justice. Votre gloire serait ici d’autant plus pure, que vous n’encourreriez pas, auprès des gens de qualité, le blâme de vous être mésallié dans votre fils unique.

Je viens, comme un avocat général, de plaider le pour et le contre ; voilà toutes les raisons possibles : c’est vous qui faites la fonction de juge, prononcez.

J’espère, monsieur le comte, que vous recevrez en bonne part ce que je prends la liberté de vous marquer, et que vous y verrez le langage d’un homme également fidèle à l’amitié qu’il a jurée à la famille R**, et à la considération respectueuse qu’il doit à la vôtre.

J’ai l’honneur d’être, etc.

P.-S. – J’écris également à l’insu du frère et de la sœur. Un seul cas détruirait la seconde partie de ma lettre : c’est celui où le marquis n’aurait pas de fils du mariage projeté. Mais ne vient-il pas de faire ses preuves ?

Lettre 62. Réponse.

[On voit ici comment va s’arranger le refus d’Ursule.].

27 juillet.

Les motifs que vous m’exposez, monsieur, ont fait sur moi l’impression que méritait leur importance. Il ne s’agit que d’un point, c’est de déterminer le marquis, et d’exciter la générosité de la demoiselle, au point de lui faire refuser mon fils. Si vous y réussissez, nous nous engageons, ma famille et moi, à faire avancer le frère, et à le servir de tout notre crédit. Nous nous conduirons d’après le succès de vos démarches.

Votre affectionné serviteur.

LE COMTE DE ***.

Lettre 63. Réplique.

[Gaudet a tout préparé ; il est sûr de son fait.].

29 juillet.

J’espère, monsieur le comte, que si vous voulez faire après-demain, une démarche auprès de la demoiselle, avec monsieur votre fils, vous aurez la satisfaction que vous désirez. J’y ai travaillé avec une ardeur infatigable : heureux de concilier l’honneur d’une famille respectable avec l’intérêt du plus cher de mes amis. Je sais que le marquis doit vous presser vivement demain ou après. Vous pourrez céder en apparence, et de là venir ensemble chez la demoiselle. Il est essentiel qu’il y soit, et surtout que vous n’ayez pas d’entretien particulier avec elle hors de la présence de monsieur votre fils. On est fâchée contre lui ; on ne l’est pas contre vous ; au contraire, on vous respecte et l’on vous honore autant que vous le méritez, c’est-à-dire infiniment, et comme le fait.

Votre, etc.

Lettre 64. Laure, à Ursule.

[Elle continue à servir les desseins de Gaudet.].

Écrite avant les deux précédentes.

Tu touches, si tu le veux, chère cousine, au moment désiré de te montrer sous le jour le plus favorable à la famille du marquis. On est sur le point de te demander solennellement : c’est l’instant de la fierté, ton mariage ne s’en fera pas moins, il est immanquable, à cause de ton fils ; mais il sera beaucoup plus heureux. Je te préviens qu’un de ces jours, tu auras la visite de M. le comte, et que le marquis doit employer devant lui les raisons les plus fortes pour te déterminer. C’est à toi d’arranger tes refus de manière qu’ils te donnent un nouveau relief, sans décourager ton futur. Cette occasion est unique ; il ne faut pas la laisser échapper. Je crois que M. Gaudet te verra cet après-midi : tâche de savoir son sentiment, sans lui dire le tien.

Lettre 65. Ursule, à Mme Parangon.

[Elle se doute de la supercherie.].

30 juillet.

Voilà, très chère amie, une lettre que Laure m’écrivit il y a trois jours : je vais ensuite vous faire part de la conversation que j’ai eue avec M. Gaudet. Mais lisez d’abord la lettre de Laure. L’ami de mon frère est venu sur les quatre heures. » À quand le mariage ? – Je l’ignore ; on n’en dit mot. – Si, l’on en parle fort chez M. le comte de*** : tout le monde le désire, et vous en êtes la maîtresse. – Je ne vous cacherai pas que j’en suis ravie. – Cela est fort naturel ! Comment vous proposez-vous de vous conduire ? – Mais d’accepter tout uniment. – C’est un parti sage : ce mariage devrait être fait ! – je le pense ! J’accepterai le marquis ; je le dois à présent. – Certainement, c’est un devoir, à cause de votre fils, et vous devez vous sacrifier. – C’est bien un sacrifice, je vous assure ! C’est aussi, je crois, ce qu’il faudra faire sentir vivement ! – je n’y manquerai pas. – Il serait délicieux de désespérer le marquis, en le refusant… au moins d’abord ? – C’est ce que je me propose. – À votre place, je n’accepterais qu’avec M. le comte en particulier ? – Cette idée est excellente, et je veux en profiter. – je lui ferais entendre, que c’est autant par le respect qu’il m’inspire, et la haute considération que j’ai pour lui, que pour l’intérêt de mon fils ? – C’est justement ce que j’avais pensé. – Nous sommes d’accord ; parce qu’en effet la raison dicte cette conduite, dans la position où vous êtes », etc. Mon amie, ne se pourrait-il pas que M. Gaudet et Laure eussent des vues particulières, pour faire échouer le projet de mon mariage ? je leur trouve un air en dessous depuis quelque temps. J’ai résolu de les attraper (si tant est qu’ils me trompent), et d’accepter, après quelques difficultés assez vives. Votre avis là-dessus, je vous prie ?

P.-S. – je crois cependant que je les soupçonne à tort. Quel serait le motif de M. Gaudet, par exemple ? Pour Laure, peut-être un peu d’envie… Encore, elle est ma cousine, et mon mariage lui fera plus de bien que de mal. Je crois que je suis soupçonneuse ? J’en serais fâchée ; cela marquerait que je suis méchante, et que je juge les autres d’après moi.

Lettre 66. Réponse.

[Mme Parangon donne le seul conseil à suivre.].

Même jour.

Accepte, ma chère Ursule, sans faire même ces difficultés auxquelles tu parais tenir : voilà mon avis. Ce n’est pas que je soupçonne M. Gaudet de te trahir : mais cet homme a une manière de faire le bien de ses meilleurs amis, qui souvent est fort mauvaise ! Il se pourrait qu’il eût quelque dessein secret, tel qu’il ne lui est pas avantageux qui soit connu. Comporte-toi en cette occasion, d’après mes avis ; car il n’y a qu’une chose de certain ici, c’est que tu as un fils, auquel il faut donner un état, une famille, un titre en un mot, et qu’un fils est tout pour sa mère. Elle doit lui tout immoler, hors l’honneur ; mais la vie et le bonheur sont au nombre des sacrifices à lui faire ; sans cela, elle n’est pas mère, elle est marâtre.

Lettre 67. Laure, à Gaudet.

[Jalousie de femme contre Ursule.].

31 juillet.

Tes projets sont renversés, l’ami, si tu n’y mets ordre Ursule vient d’accepter. Tout allait bien d’abord ; elle a dit au marquis les choses les plus dures ; entre autres, qu’elle avait de la répugnance pour lui. J’aurais cru qu’il allait se cabrer à un mot si dur ; point du tout ! il a répondu avec une modération, dont un homme de son âge, de son rang (je pourrais ajouter, de son caractère) ne me, paraissait guère susceptible ; Mademoiselle, en avez-vous pour votre fils ?… Il est certain que la famille du comte n’est point pour ce mariage ; il faut les aider, dans cette circonstance, et faire en sorte que cette petite tête refuse absolument : à moins que tu n’aimes mieux laisser terminer. Voici néanmoins l’occasion de développer les ressources de ton génie. Edmond sera négligé, si l’on n’a plus rien à attendre de son crédit sur l’esprit de sa sœur, pour l’éloigner du mariage. J’aurais bien encore un autre motif, pour t’engager à agir : c’est que Mlle ma cousine est naturellement un peu fière ; si elle devient marquise, je ne pourrai plus la regarder. Je la connais, cela en viendra là :

A chi fa legger nella fronte il mostro.

Mets ordre à cela, je t’en prie, n’importe par quel motif ; car je sais que tu es au-dessus de mes idées, que tu nommes des femmillages.

Je soupçonne Mme Parangon d’être son guide en cette occasion ; car Ursule pensait comme nous.

Lettre 68. Réponse.

5 août.

J’ai depuis longtemps en main un mauvais sujet, presque aussi beau qu’Edmond, mais qui en est tout l’opposé par le caractère et les sentiments : c’est une âme basse, crapuleuse, que j’ai maintenue basse et crapuleuse avec autant de soin, que je cherche à élever celle d’Edmond. Cela n’est bon qu’à faire du mal, et je l’y emploierai, pour que cette âme nulle soit bonne à quelque chose. Tu inviteras ce vil personnage, que j’ai donné pour élève lors de mon départ, au maître d’Ursule, à un bal chez Coulon, faubourg Saint-Germain : la salle est assez bien, pour que tu y conduises ta cousine et son frère ; car j’imagine qu’elle n’irait pas seule. Tu diras à Lagouache (c’est le nom de mon vil instrument), qu’il s’agit de plaire à Ursule : le sot danse bien ; tâche qu’il ne parle pas ; excite en lui la lubricité, le bas intérêt ; fais luire l’espoir d’un succès facile, et ne lui cache pas qu’Ursule a fait un enfant ; cela enhardit les sots, et quelquefois les gens d’esprit. Tu auras soin de faire remarquer à ta cousine les grâces du fat, de vanter son mérite ; tu lui apprendras qu’il est élève de son maître, et tu lui feras naître l’envie d’en faire son émule. Une fois prise, quand la sottise paraîtrait, elle n’éteindrait pas l’amour ; cette passion métamorphose la bêtise en aimable simplicité. Tu vois, ma chère Laure, que je ne suis jamais en défaut, et que j’ai une pièce pour tous les trous. Je finis par cette jolie phrase, qui t’appartient.

Lettre 69. Ursule, à Laure.

[Comment Gaudet lui fait refuser le marquis par libertinage. Elle parle ensuite des bals, ces dangereuses assemblées, si fatales aux mœurs ! et des comédies.].

25 août.

Il est en vérité très aimable ce jeune élève que M. Gaudet a donné à mon maître de peinture. Quelle grâce il avait hier à la danse ! Tout le monde l’admirait. Je t’avouerai aujourd’hui tout bonnement qu’il m’avait frappée, le premier jour où je le vis chez Coulon, quoique le soir je n’aie pas voulu en convenir. C’est qu’en vérité j’étais honteuse qu’il eût fait sur moi, à une première fois, une impression si vive… Oui, la préférence marquée qu’il me donnait m’a flattée ; car en vérité, il n’y avait rien là qui le valût qu’Edmond : mais mon frère n’est pas homme ordinaire ; c’est, je crois, le plus bel homme du monde ; mais après lui, c’est M. Lagouache : ce qui me flatte extrêmement. ! je t’ai beaucoup d’obligation du genre de plaisir que tu m’as fait connaître au bal ; je n’avais qu’une idée imparfaite de cet amusement, que je préfère au bal de l’Opéra : ce dernier n’est, qu’une cohue. À la vérité, le déguisement favorise une infinité d’aventures, et donne une liberté, qui doit être un agrément sans prix aux yeux des gens que les bienséances contraignent ; mais outre qu’il faut, pour en jouir, aller fréquemment à ces assemblées, je trouve encore qu’il est nul pour toi et pour moi : tu jouis de ta liberté, moi je n’ai pas le goût des aventures ; il faut pour cela, être duchesse, marquise, ou fille entretenue. Mais à nos bals bourgeois, où l’on va sans masque ; où l’on est connaissance après deux assemblées, où l’on voit ce qu’il y a de plus élégant dans les deux sexes, parmi les gens qui nous assortissent, c’est je te l’avoue, un passe-temps charmant et c’est dommage qu’il faille en faire mystère à Mme Canon ! car mon frère invente toujours un prétexte, pour m’avoir. Au reste, peut-être cette gêne et ce mystère y donneraient-ils un prix, si ce n’était pas un obstacle, pour mener Fanchette. Car il n’est en vérité pas possible d’y conduire cette jeune et charmante enfant ! L’on y fait et l’on y dit des choses trop libres. Hier, mon frère, qui n’est assurément pas fort grave, a froncé deux fois le sourcil, et j’ai vu l’instant où il allait coller d’un revers de main contre le mur ce faquin efféminé, qui dansait avec tant de lubricité, lorsqu’il s’est avisé de toucher la gorge à sa danseuse. M. Lagouache m’en a paru aussi fort scandalisé ; cependant il a calmé mon frère, en lui parlant à l’oreille. À cela près, c’est charmant, et je regrette de n’avoir pas connu plus tôt ce divertissement-là : on y brille, pour peu qu’on ait de figure ; on reçoit de la part des hommes polis mille compliments délicats, dits d’un air qui en double le prix, et M. Lagouache y est mieux que personne, je crois. Qu’en dis-tu ?

L’un de ces jours, Edmond est venu me prendre pour aller aux Français. Tu sais que j’ai déjà vu avec lui l’Opéra, où tout m’a ennuyé, jusqu’aux danses ; car j’ai cinq à six fois demandé à mon frère ce qu’on applaudissait. Il me gardait les Français pour la bonne bouche. On donnait le Négociant, ou le Bienfait rendu, et les Folies amoureuses. La première de ces deux pièces, que le tumulte de la cabale m’a empêché d’entendre aussi bien que je l’aurais voulu, m’a fait beaucoup de plaisir : elle exprime une action généreuse, et m’a paru calquée d’après un événement réel. Un négociant de Bordeaux a prêté cent mille écus à un comte, il veut faire épouser la fille de son débiteur à son neveu, mais ni le comte ni la fille ne s’en soucient. L’oncle, qui se voit mal reçu, menace d’exiger son paiement, ce qui abaisse la morgue du comte et de sa fille Angélique ; mais Verville (le neveu) a vu chez le comte, une Julie ; amie d’Angélique, aussi jolie, et surtout moins fière ; il en est devenu amoureux, et pour l’épouser, il fait prêter au comte les cent mille écus qu’il doit à son oncle. Ce dernier n’ayant plus de droit à faire valoir auprès du noble orgueilleux consent au mariage de son neveu avec l’aimable Julie.

Les Folies amoureuses m’ont fort amusée, il faut en convenir. Je ne vois pas d’où vient on contraint toujours les amants ! Qu’est-ce que cela fait aux cœurs de bois, que l’on s’aime ? je crois qu’ils sont jaloux de ce qu’on est plus heureux qu’eux ? Aussi approuvé-je de tout mon cœur les amants qui trompent ces surveillants maussades, et qui se rendent heureux en dépit de leurs précautions. Je ne saurais dire combien je m’intéressais à la jeune Agathe, quand je la voyais tromper son vieux et jaloux tuteur Albert. Je tremblais qu’elle ne fût découverte ! Heureusement elle ne l’a pas été. Veuille l’amour nous donner, ma chère Laure, un semblable succès, en pareille occasion !

À propos, notre maître nous a mis aux prises, M. Lagouache et moi, pour une copie de Lebrun. C’est un moyen tableau pour la grandeur, mais sublime pour l’exécution ; M. Lagouache l’a emporté. Je n’en suis pas fâchée, et je craignais plus la victoire, que je ne la désirais, je te l’avoue.

Je suis riche ; si le marquis se rebute, j’obligerai sa famille… Quant au conseiller, je ne l’aime que dans l’imagination d’Edmond, à qui je l’ai fait croire… Si je faisais l’avantage d’un jeune artiste aimable, et qui peut faire son chemin ? qu’en dis-tu, cousine ? Nous avons ici le consentement de nos parents ?… Il faut consulter M. Gaudet : s’il est à Passy, je veux lui écrire, et suivre en tout ses conseils.

P.-S. – je me cache en ceci de Mme Parangon d’ailleurs, elle part sous peu de jours.

Lettre 70. Laure, à Gaudet.

[Elle se moque de sa dupe.].

Lendemain.

Elle y donne à plein collier, ma foi ! Je ne l’aurais pas crue si facile à tromper, ni si prompte à prendre feu, la commère ! Ton Lagouache lui a tourné la tête en moins de huit jours. Il est vrai que le maître a fait la copie du tableau, qu’elle croit du fat ; mais ce n’est pas là ce qui la décide. le t’envoie sa lettre. Fais-lui réponse, où à moi. Cela m’humilie un peu, et doit t’humilier aussi ; tes talents vont rester sans emploi, et leur victoire actuelle n’a rien de flatteur, grâce à la danse.

Lettre 71. Gaudet, à Laure.

[On voit ici tout ce que le corrupteur a dans l’âme.].

27 août.

Il n’est point de méprisable succès, lorsque les vues sont remplies. Prends donc la juste opinion que tu dois avoir de mon adresse et de ma capacité. J’échouais par les moyens ordinaires avec la sœur et avec le frère lui-même, auquel il n’était pas facile de faire entendre raison ; une confidence entière, quoiqu’à son avantage, nous brouillait à jamais : dans cette famille, on va au but désiré, sans regarder les entours ; ce but pour Edmond, est que sa sœur, qu’il a mandée à la ville, qui y a été violée, un peu par sa faute, et dont l’accident lui, a causé des larmes amères, peut-être des reproches de la part de ses parents, son but dis-je, est qu’elle soit marquise ; il s’immolerait lui-même, pour remplir cet objet ; et secondé comme il l’est par le marquis, surtout par l’ambition d’Ursule, il allait réussir ; le mariage se faisait ; le comte lui-même était ébranlé. Qu’ai-je imaginé, moi, dont le plan est de sacrifier la sœur au frère ? J’ai fait trouver sous la main de la sœur, un très joli garçon ; une brute d’ailleurs : mais ces drôles-là réussissent de préférence avec les femmes ; Edmond ne valait guère mieux, lorsqu’il a subjugué la belle Parangon. J’ai donc ensorcelé Ursule. À présent il me faut une chute, et je la tiens ; j’en ferai ensuite tout ce que je voudrai : mais j’en jure par l’amitié, je ne m’en servirai, ou je ne la ferai servir qu’à l’avantage de son frère ! J’aurai soin ensuite d’écarter le vil instrument que j’aurai employé, pour ne pas ruiner absolument la sœur. Si je puis, après le mariage du marquis avec la riche héritière, je ferai en sorte qu’Ursule, aguerrie, soit avec celui qu’elle aura refusé pour mari, sur le pied de maîtresse ; et c’est alors que je la ferai servir à mes projets, pour le frère : parce que n’ayant pas de famille à elle, il sera naturel qu’elle ne songe qu’à lui : les filles bien mariées sont la ruine des maisons ; les catins y seraient plus utiles. Mon but est de m’élever avec Edmond ; de m’attacher à sa fortune, de connaître, à l’aide de son caractère vif, sensible, et de mon intrépidité, toute l’étendue des ressources humaines ; jusqu’à quel point cet animal, qu’on appelle l’homme, peut user de ses facultés pour tromper ses semblables, leur en imposer, S’en faire respecter, et les braver, sans craindre leurs lois. J’aurai par là le secret de la conduite et du succès de tant d’hommes qui m’ont étonné. La sœur, lorsqu’elle n’aura plus d’établissement en vue pour elle-même, qu’elle n’aura plus à prétendre à l’honneur de son sexe, sera toute à celui de son frère : j’aurai soin alors de lui montrer sa vraie situation, et de lui indiquer l’illustration d’Edmond comme le seul moyen d’en sortir. Je remplirai son esprit et son cœur du désir d’une gloire propre aux filles de son état, d’une Courtisane généreuse, d’une Marion Delorme, d’une Ninon de Lenclos ; je me servirai surtout d’une nouvelle, que je viens de voir dans le Mercure, où un certain de Terlieu trouve la plus vertueuse des femmes, ou du moins la plus généreuse, dans une fille galante. Je voudrais alors porter les choses encore plus loin, et quand il n’y aura plus qu’à la déterminer à servir absolument son frère, pouvoir l’intéresser à lui au point de faire tous ses efforts, pour monter où d’autres sont parvenues…

(Lacune de deux lignes environ.).

Ce serait le meilleur et le plus sûr moyen de remplir toutes mes vues. Après cela, je voudrais que le marquis, devenu veuf, et sans enfant, épousât Ursule, pour légitimer un fils unique : c’était mon premier but, en suggérant au marquis de l’enlever, en dirigeant comme je l’ai fait, toute la conduite qu’il a tenue avec elle.

Voilà de vastes projets ! J’ai résolu de les remplir par tous les moyens ; en un mot, de voir tout ce que l’on peut faire en bravant tout, et quel est le terme où l’on est arrêté. Seconde-moi : je ne suis pas fâché que tes petites passions de femme viennent à mon secours ; elles en font quelquefois davantage que toute l’adresse et toute la résolution d’un homme. Tu as raison de croire qu’Ursule serait fière dans la fortune, et de craindre qu’après avoir commencé comme toi elle ne finît par monter, à raison de son accident, jusqu’à un marquis ; tandis que par le tien, on ne t’a pas jugée digne d’un petit paysan. Considère néanmoins, pour t’adoucir, que sans ce petit malheur, tu ne serais pas adorée d’un homme qui vaut un peu mieux que tous les rustres de S** et d’Au** ; songe que tu es associée à mes desseins, et que si la fortune les seconde, tu marcheras dans peu au moins l’égale de la belle Ursule. C’est le but où je tends pour toi.

Lettre 72. Réponse.

[On voit ici, pourquoi Ursule a laissé emporter son fils à la mère du marquis de***.].

10 septembre.

Sans que tu paraisses, tout va le mieux du monde. On vient de persuader à Ursule que son fils est mort. Ç’a été un coup de partie, que la comtesse l’ait pris il y a trois semaines, et que tu aies fait en sorte qu’Ursule ne s’y refusât pas, sous prétexte que cet enfant serait plus aimé des parents de son père, s’ils l’élevaient eux-mêmes ! Il faut avouer que la conduite d’Ursule me donne du mépris pour mon sexe. Cette fille si raisonnable, si ambitieuse, qui voulait le marquis, pour avoir son rang ; qui aimait son fils ; qui croyait que son mariage serait utile à son frère ; qui sait de quelle joie et de quelle gloire elle aurait comblé son orgueilleuse famille (car les R** sont orgueilleux au-delà de l’imagination) ; la voilà qui sacrifie tout, parce qu’on a fait trouver sous ses yeux un joli polisson ! Car elle n’a laissé emporter son fils qu’à cause de Lagouache qu’elle aime. La comtesse l’a fait disparaître en un clin d’œil, tandis qu’elle amusait Ursule, qui ne cédait cependant qu’à regret : « Allez, allez donc ! » a dit la comtesse par deux fois à sa femme de chambre. Je te passerai désormais tout ce que tu diras des femmes ; elles le méritent ; en voilà une, des mieux en sentiments, qui sacrifie son père, sa mère, son fils, son frère, sa fortune, son honneur, un rang au-dessus de ce qu’elle pouvait jamais prétendre, à qui ? à un inconnu, sans mérite, vil, bas, qui n’a pour lui qu’une jolie et plate figure ; car il a les yeux et le menton bêtes… Je me repens de t’avoir secondé ; car je doute que sans moi, tu eusses réussi, toute subjuguée, qu’est Ursule : l’ambition parle quelquefois bien haut !… Il est vrai que le dernier coup frappé (je veux dire cette mort du fils) lui enlève absolument toute espérance de marquisat, et que nous la tenons ; mais il fallait ce coup-là, et tu m’en dois l’invention : c’est moi qui ai tout fait. Nous verrons ta reconnaissance.

P.-S. – Un autre avantage ; c’est que la belle dame part ces jours-ci : ne serait-ce pas, le moment d’écrire à Ursule cette lettre dont tu m’as parlé, sur la pudeur ? Les parties de spectacles que nous faisons faire, Edmond et moi, ont déjà préparé tout ce que tu diras là-dessus, particulièrement les comédies du grandissime Molière, qui sont bien les plus impudentes qu’on puisse voir, après celle de Nicolet ; l’École des Maris, George Dandin, École des Femmes montrent à notre sexe l’effronterie récompensée. Je ne dis rien des Folies amoureuses, et de ce tas de pièces des Comédiens-Auteurs : celles de Plaute (que je lis depuis huit jours), tant, accusées d’obscénité, sont bien moins indécentes !

Lettre 73. Gaudet, à Ursule.

[Il combat la pudeur, la chasteté, toutes les vertus.].

15 septembre.

Dans le trouble et la perplexité où vous êtes, charmante Ursule, prête à prendre un parti définitif, je pense que peut-être vous pourriez vous trouver arrêtée par des considérations qui, s’opposant à vos goûts, ne feraient que vous tourmenter, sans vous empêcher de les satisfaire enfin. Mais quelle satisfaction que celle empoisonnée par le remords !… Je me crois donc obligé, à tout événement, de vous aplanir les difficultés, et en véritable ami, de vous ôter les épines qui entourent la rose du plaisir, en quelque endroit qu’elle croisse. Si vous devenez marquise, mes leçons vous serviront, pour vous venger des immanquables infidélités de votre mari : si vous ne l’êtes pas, et que vos intentions vous portent, soit à mener une vie libre, soit à vous choisir un beau jeune homme pour mari, ce que je me propose de vous dire dans cette, lettre vous tranquillisera, en vous mettant d’accord avec vous-même ; ce qui de tous les avantages est le plus précieux.

La question que je vais examiner dans cette lettre est ce qu’on doit aux convenances, et même à ce qu’on nomme la pudeur, dans votre sexe.

Rien de si futile, dans le vrai, que la convenance, si importante aux yeux des sots. Définissons-la : on nomme convenance tout ce qui donne à nos actions un vernis qui les rend agréables aux autres, et fait qu’elles ne choquent en rien leurs idées, leurs préjugés, l’usage, etc. Ainsi votre mariage avec le marquis est très convenable pour vos parents et pour vos amis, qui ne voient dans cette alliance que les avantages qu’ils tireront de votre illustration : soyez heureuse ou malheureuse, c’est ce qui leur importe peu ; cela n’influe en rien sur la convenance de ce mariage à leurs yeux. Pour la famille du marquis, le même mariage n’est pas dans la convenance ; au contraire ! Et si on venait à le contracter, ce ne serait qu’à raison de la convenance de l’enfant ; mais s’il n’existait plus, toute convenance cesserait aux yeux de cette famille, et il n’y faudrait plus songer.

Après l’espoir que vous avez eu d’être marquise, toute autre alliance paraîtra hors de convenance à vos parents : et si par exemple, vous aimiez un beau jeune homme, peu fortuné, il est certain qu’ils s’opposeraient de tout leur pouvoir au dessein que vous formeriez de l’épouser ; vous essuieriez à cet égard tant de tracasseries, que le plus sûr pour votre repos serait d’y renoncer. J’abandonne donc ici également les deux hypothèses de votre mariage avec le marquis, et avec un jeune amant, que vous prendriez sans fortune par inclination. Un pareil mari, à qui sa femme a fait un sort, pour l’ordinaire, est un dissipateur, qui la réduit bientôt à la misère : ce qui a sa cause non seulement dans le moral, mais dans le physique même ; un homme regardant comme mal méritée la fortune, et comme mal acquis le bien qu’il tient de sa femme.

Mais j’ai une autre hypothèse favorite. C’est celle que vous resterez libre, comme vous avez commence ; que vous vivrez heureuse, et faisant des heureux, qui vous paieront leurs plaisirs, en satisfaisant tous vos caprices. Le sort d’une souveraine est moins agréable que celui d’une pareille femme ; elle est souveraine elle-même, et avec votre beauté, elle peut aller… à tout. En admettant cette hypothèse, que je désire qui soit la vôtre, tant pour votre avantage que pour celui de votre frère, il faut vous mettre à l’abri des préjugés de cette éducation mesquine si fatale à Edmond jusqu’à ce jour, et qui m’a donné tant de peine ! De toutes les chimères de vertus auxquelles vous m’avez paru le plus attachée, jusqu’à ce jour, les deux principales ont été la pudeur et la pudicité. Ce sont aussi ces deux fantômes que je veux chasser, et bannir si loin de vous, qu’ils ne reviennent, jamais.

La pudeur n’est pas plus naturelle aux femmes, qu’aux femelles des animaux. Qu’est-ce en effet, que ce sentiment vanté, qui fait fuir une femelle, pour exciter le mâle davantage ? C’est un sentiment factice, et qui l’était déjà, dès le temps d’Esacus fils de Priam, dès le temps où Daphné fuyait Apollon. Si la fuite a été naturelle, ç’a été uniquement lorsque le mâle était hideux ou d’une espèce monstrueuse et mélangée ; ou d’une couleur trop différente, encore entrait-il, pour ce dernier article, déjà un peu de factice, un peu de préjugé dans la pudeur. Que faisait d’impudent, ou de mal, une femelle, qui, attaquée par un mâle qui lui plaisait, se rendait sans combat ? Rien, je pense ; si ce n’est que le mâle remplissait son désir plus paisiblement ; qu’il n’outrait pas la jouissance, et qu’il se comportait plus physiquement. Qu’est-ce, que la pudeur de nos femmes d’aujourd’hui ? Sinon l’assaisonnement du vice, dans le cas où la jouissance avec ce qu’on aime, ce qui plaît, serait un crime : pensée absurde, blasphématoire, puisqu’elle est injurieuse à la Nature. La pudeur n’est donc, en physique, qu’un être de raison, et en morale, plutôt un vice qu’une vertu, sous quelque point de vue qu’on la considère. Elle n’est qu’un moyen d’aiguiser le désir, de le porter au-delà du ton naturel des organes, et sous ce point de vue, peut-être devez-vous conserver une pudeur coquette. La pudeur, qui dit-on, nous fait porter des habits, et couvrir votre nudité, n’est pas bien nommée ; c’est politique qu’il fallait dire : celle qui fait voiler le visage des vierges, n’est qu’un raffinement de luxure dans ceux qui en ont établi la loi, afin que la vierge tentât davantage ou, afin que l’homme, qui ne la peut voir qu’en l’épousant, comme à la Chine, se déterminé plus facilement à contracter le lien du mariage. La coquetterie, parmi nous, tire ses plus grands avantages de ce qui fut d’abord annexé à la pudeur : c’est par les habits qu’on embellit les formes, qu’on en crée même d’agréables ; par les habits, une maigre qui blesserait nos regards et nous repousserait, paraît avoir la taille fine ; au lieu d’un squelette décharné, elle ne nous fait voir, par une illusion heureuse, qu’un corps délicat, recouvert par les étoffes les plus élégantes. La coiffure, corset rassemblant, une robe bien faite, une jupe agréablement flottante, une chaussure mignonne se variant tous les jours, cela renouvelle la même femme, et la change, sans cesse (avantage infini ! le changement étant dans les mets et dans les plaisirs de l’amour, le ressort le plus efficace de la nature). Ajoutez que la parure devenant l’effet des goûts factices, il arrive que lorsque les derniers sont satisfaits à un certain point, la parure excite plus que les appâts naturels. Ainsi quand la mode sera qu’on ait des hanches factices qui fassent danser la jupe en marchant qui donnent au mouvement du corps un branle lascif, alors, un homme qui aura pris vivement ce goût, en voyant une femme avec ce costume porté jusqu’au ridicule, éprouvera des désirs ardents, beaucoup plus vifs que ceux inspirés par la nature ; il brûlera de les satisfaire avec celle qui sera mise ainsi. Il arrivera même de là que les laiderons qui auront ce genre de parure, l’enflammeront plus que la beauté. Un autre aime-t-il la forme moderne des chaussures de nos femmes ? plus une d’entre elles aura un soulier bien pointu, un talon bien haut et bien mince, plus cet homme se passionnera ; il ira jusqu’au délire, comme on en a vu… Par tout cela, vous voyez, belle Ursule, que la prétendue pudeur est une politique, ou un vice, et que sa plus grande utilité est en faveur des catins. Elle peut aussi être utile aux femmes, qui veulent conserver le goût qu’elles ont inspiré filles à leurs maris ; sous ce dernier point de vue, vous en ferez usage, pour plaire davantage : mais vous n’y serez pas astreinte en esclave, comme si elle était un devoir, ou seulement une vertu.

Je passe à présent à un autre article plus important, la pudicité.

D’abord, on ne saurait disconvenir que ce que les moralistes nomment impudicité, ne soit un acte non seulement légitime, mais nécessaire. Cependant, avant d’aller plus loin, distinguons. Il y a une pudicité, qui est vertu ; c’est la pudicité naturelle, qui consiste à ne pas outrer la faculté de jouir : la détruire, par un usage immodéré, c’est un crime, comme tous les autres excès, comme l’ivrognerie, la gourmandise, (vices infâmes, qui ravalent celui qui les a fort au-dessous des animaux). Mais la jouissance modérée est le plus bel apanage que la nature nous ait donné c’est le baume de la vie. Ainsi, belle Ursule, n’ayez aucun scrupule de vous y livrer en créature raisonnable, de faire un, ou même des heureux ; loin d’être vile et coupable, vous serez alors une image plus parfaite de la divinité même. C’est sous ce point de vue que, la Grèce considéra Phryné, Laïs, et les autres grandes courtisanes qui se sont illustrées par le plaisir, autant que les héros par la vertu. Mais remarquez qu’elles ne s’avilissaient pas comme une Cléopâtre, comme une Messaline, en portant à l’excès, et au-delà des bornes le don de leurs faveurs. Nos prostituées de Paris, sont pour la plupart, de viles, d’exécrables créatures, non par leur état, mais par la manière infâme, dont elles en remplissent les fonctions. Soyez Laïs, soyez Phryné, Ursule, ou cette Flora des Romains, autrement Acca-Laurentia, à laquelle ils élevèrent des autels, tandis que Lucrèce n’en a jamais obtenus. Mais ne soyez pas Messaline, ne faites pas du plus beau des états, un vil, un infâme métier ; n’y outragez pas la nature, mais prêtresse fidèle, embellissez-la par la volupté ; c’est tout ce qui vous est permis. Votre honneur et la conservation de vos charmes y sont intéressés vous devez être avare de vos faveurs comme une prude, à proportion de ce qu’elles valent et de ce que vous perdriez, en fanant trop tôt vos appâts.

C’est en prenant des idées saines sur la pudicité, que vous vous garantirez de ce triste sentiment qui met souvent aux abois votre pauvre cher frère, et qui empoisonne tous ses plaisirs par le remords ; tâchons que les vôtres soient purs, et pour cela mettez-vous bien dans l’esprit que la vraie chasteté n’est pas le célibat, mais cette jouissance modérée, que les femmes grecques demandent à Vénus, dans l’Iphigénie d’Euripide. Par exemple, pour ce qui me regarde, je suis sûr que vous avez quelquefois eu de monstrueuses idées à mon sujet. Mais examinons les choses en elles-mêmes : j’aime Laure ; elle m’est attachée, sinon fidèle. La loi par laquelle je l’aime, est la loi éternelle de la nature, qui m’a fait homme ; celle qui me l’interdit, est une loi humaine, folle, injurieuse à la divinité : voilà pourquoi je la brave ; sans cela, ayez assez bonne opinion de moi, pour croire que je l’observerais. Je ne fais donc qu’une action légitime ; je remplis même un devoir, par des raisons secrètes, en aimant Laure ; ce devoir m’obligera peut-être un jour à faire à une autre personne certaines propositions…

Il y a un peuple sur la terre, ce sont les nègres de Guinée, ce même pays qui vend tant d’infortunés aux Européens, pour les envoyer crever de travail en Amérique : chez ce peuple, le premier, le plus autorisé des plaisirs, c’est cette même jouissance, dont les Européens, je crois par impuissance, ont fait le plus grand des crimes (du moins leurs moralistes, si ce ne sont pas leurs législateurs). En Guinée, tout se rapporte à ce plaisir, les institutions religieuses, les divertissements publiques et jusqu’aux fondations pieuses des mourants : l’acte reproductif est regardé comme le plus beau, et comme le plus agréable à la divinité. Non contents de s’y livrer, pour aiguiser encore ce goût, dans leurs danses, ils retracent tous les gestes de la lubricité : l’homme et la femme qui figurent ensemble paraissent se provoquer, pour, se leurrer mutuellement, jusqu’à ce qu’enfin les désirs portés à l’excès, chacun soit obligé de se dérober, et d’aller à l’écart, goûter des délices au-dessus de l’imagination. Qu’un missionnaire européen arrive sur le lieu de la danse, il se signe, et la regarde comme une invention du Démon, pour corrompre ces pauvres peuples. Si je me trouvais auprès de cet homme, je lui ferais une question : « Pourquoi cette danse, le seul plaisir de ces pauvres nègres (y compris ce qui la suit) est-elle une chose horrible ? – Parce qu’elle est impudique. – Pourquoi une danse impudique est-elle une chose horrible ? – Parce que la loi de Dieu la défend. – Pourquoi la loi de Dieu la défend-elle ? (Ici mon homme commence à être embarrassé ; mais je veux bien l’aider.) Vous me direz : parce qu’elle est capable d’allumer les passions, de les porter à l’excès, et d’égarer l’homme, s’il entre en frénésie, il va s’armer d’un poignard, pour écarter les rivaux, il va tuer, massacrer, ou l’être. – Très bien ! – Vous parlez là pour les peuples chez qui ces inconvénients peuvent arriver. Mais avec ces pauvres nègres, chez lesquels jamais ils n’arrivent, pourquoi leur danse est-elle une abomination ? » (Ici mon homme fait un cercle vicieux, et dit) : « Parce que c’est mal. – Pourquoi cela est-il mal ? – Parce que c’est impudique, et que Dieu le défend. » Il ne peut sortir de là ; des raisons, il n’en a plus : parce qu’en effet, il n’y en a pas. C’est que la danse des nègres, qui fait leur plaisir et leur bonheur est très légitime, ainsi que ce qui la suit. De même, lorsque la femme de quelqu’un de leurs petits chefs vient à mourir, et qu’elle fonde deux, quatre, ou douze Abélérés (filles de plaisir), pour le repos de son âme, cette action est traitée d’infâme par nos Prêtres ; et de sainte par les luxurieux marabouts, des nègres. Je suis cependant ici de l’avis de nos prêtres : il en coûte ordinairement la vie à ces Abélérés, parce qu’étant vouées, elles ne peuvent refuser personne ; on les épuise en peu de temps, et elles périssent.

La loi des peuples policés contre la luxure ne fut originairement qu’une loi de police, une loi contre la publicité de l’acte ; la religion en porta une autre contre son excès. Tout allait bien jusque-là : car la publicité a des inconvénients, tant pour la jeunesse, non encore formée, que pour les personnes de tous les âges. L’excès réprimé par la religion, est toujours condamnable : mais quand ensuite, outrant ces deux lois, ces fous de l’Indoustan sont venus faire une vertu du crime, du célibat ; quand ils ont, en véritables enthousiastes, fait regarder l’acte comme un crime, on les aurait fort embarrassés, si on les avait obligés d’en déduire les raisons ! Du respect pour cet acte saint, je sens qu’il en faut : c’est pourquoi j’abhorre la prostitution qui l’avilit, le profane ; mais j’abhorre presque autant la pruderie et le purisme prétendu, qui refusent absolument. La pudeur, la pudicité, ne sont au fond que des vertus passives, de véritables abstractions, toujours au-dessous des vertus actives ; ne les estimons donc que ce qu’elles valent.

Concluons ensemble, belle Ursule, de ces principes que je viens de poser, quelle est la conduite que vous avez à tenir. Ne vous méprisez pas vous-même lorsque vous aurez cédé, en créature raisonnable ; au contraire estimez-vous, comme ayant fait une action louable, naturelle, comme ayant dispensé le plus grand des bienfaits : car s’il l’est en lui-même, il le sera beaucoup plus de votre part, à vous, qui êtes si belle, que les délices que vous procurez, doivent être centuples. Donnez-vous des vertus, qui étayent, aux yeux des préjugistes, votre conduite libre de préjugés : on a toujours des, vertus, quand on s’estime soi-même, et qu’on est fondée à se croire estimable. Je ne prétends pas, charmante fille, que vous descendiez au-dessous de votre grade, de perfection du sexe ; au contraire, je veux vous y maintenir, en vous écartant de la route tortueuse et pleine d’épines qu’a prise la prude Parangon. Elle est vertueuse sans être heureuse : c’est une duperie. Mon but, à votre égard, c’est que vous soyez vertueuse et heureuse, heureuse par le plaisir, vertueuse en ne faisant que des actions louables en, elles-mêmes, estimables, obligeantes. Acquérez du crédit pour porter votre frère aussi loin que son mérite peut aller, …, et pour obliger tous ceux qui vous approcheront. Déterrez des malheureux pour les secourir… Mais je traiterai ailleurs cette importante matière. Si mon plan réussissait, et qu’à force de connaissances illustres, vous montassiez… Jusqu’à la Cour… (lacune) quel champ vaste ! Quelle fortune pour Edmond ! Voyez-le… (lacune) Ce doit être là, je crois, le but de tous vos désirs : c’est le terme des miens. Il vous faut, pour cela, belle fille, acquérir le plus qu’il vous sera possible l’usage du grand monde ; aussitôt après l’extinction du préjugé, vous aurez d’autres choses à détruire, des qualités à prendre. Quittez votre franchise naturelle, mais gardez-en l’air, qui va si bien à votre genre de beauté, qui la rend si séduisante ! Accoutumez-vous à contraindre vos désirs, et si vous en avez à présent de trop vifs, satisfaites-les, pour connaître combien c’est peu de chose que certains caprices quand on peut les suivre jusqu’au bout. Quand il n’y a plus rien à attendre d’une femme, on la trouve dix fois moins belle, parce que l’imagination n’a plus rien à faire : pourquoi n’en serait-il pas autant d’un homme ?

En voilà beaucoup, charmante Ursule ! Mais j’ai tant de zèle pour votre véritable bonheur, que le vous parle, comme je ne ferais pas encore à votre frère.

Tout à vous.

P.-S. – Un jour, je pourrai bien vous donner du respect. Que n’y suis-je déjà !

Lettre 74. Ursule, à Mme Parangon.

[Derniers bons sentiments d’une pauvre abandonnée ; encore la passion en est-elle le motif.].

19 octobre.

Ma très chère amie. La situation où je me trouve enfin parvenue, m’étonne ! Mon fils est mort !… Quoi ! de toutes ces brillantes espérances que j’avais conçues, il ne me reste plus rien ! rien !… Mon frère désolé me reproche le tort que je me suis fait, comme si je le lui avais fait à lui-même : quelque ennuyeux, quelque fatigant qu’il soit sur cet éternel chapitre de ses remontrances, je ne puis m’empêcher d’en aimer le motif… En vérité, je me crois la dupe de quelque menée secrète ! Mais quels en sont les auteurs ? Qui soupçonner, à moins que ce ne soient mes meilleurs amis, dont les vues ont toujours été si pures ?… Il est des instants où je suis tentée de renoncer à toute ambition, et de me jeter dans les bras d’un époux, qui me doive la fortune que je puis lui faire : tranquille, sinon heureuse, dans la médiocrité, je partagerais mes instants entre mon mari, mon frère, et vous. Mais je crains Edmond ! Il ne veut pas entendre parler de médiocrité pour moi. Cependant, qu’ai-je à espérer, après la mort de mon fils ?… Vous avez vu ma douleur : elle n’avait d’abord qu’un objet, ce cher enfant, mais depuis, combien d’autres s’y sont joints, sans que celui-là soit affaibli !…

Je n’ai plus ici que Laure, à qui je puisse parler de ce qui m’afflige, encore suis-je obligée de lui déguiser la plupart de mes sentiments : la façon de penser de cette parente me paraît absolument différente de la mienne. Je dissimule, et souvent le parais approuver des choses que je suis très fâchée qui soient arrivées. Je n’ai de véritable conseil à prendre que de vous ; ceux de mon frère sont impossibles à suivre à présent.

Votre aimable Fanchette commence à s’ennuyer fort de votre absence : elle est ici la seule personne dont la compagnie me plaise toujours. Edmond nous donne tous ses moments de liberté : mais s’il faut vous parler vrai, je vois plus de complaisance et d’amitié que d’amour, dans les soins qu’il rend à la charmante Fanchette. Je lui en ai touché un mot l’autre jour. Il ne m’a d’abord répondu que par un soupir. Ensuite, il m’a dit à l’oreille, quoique nous fussions seuls : « Mes inclinations sont engagées ailleurs. » Je l’ai regardé avec étonnement ! Un instant après, je lui ai dit : « Vous qui prétendez que dans tous mes désirs, dans tous mes goûts, je ne dois avoir que la raison pour guide, il me semble que vous ne feriez pas mal de garder le conseil pour vous. – Oh ! moi ! c’est autre chose, ma sœur ! j’éprouve un sentiment invétéré, profond ; dès que je l’ai eu parfaitement connu, je me suis dit à moi-même : « Voilà un amour qui sera le destin de ma vie. » Il l’a fait et le fera. Gaudet s’agitera, se tourmentera, intriguera ; un regard de cette femme détruira son ouvrage, s’il est contraire à ce que ce regard m’ordonnera. Je puis lui tout sacrifier, hors mon amour. Voilà mon dernier mot. Quant à Mlle Fanchette, de toutes les jeunes personnes qui sont au monde, et à marier, elle est celle que je préférerais : c’est encore là une vérité, aussi certaine, que le Soleil est père du jour. »Mais que n’épousez-vous cette personne, qui vous est si chère ? – Elle est engagée. – Et vous l’aimez… Je veux dire, et vous refusez un établissement, qui la satisferait peut-être ? – Non il ne la satisferait pas. L’amour est clairvoyant : le mien a vu que sa vertu s’indignait de mes sentiments, mais que son cœur était pour moi ; oui, j’en suis sûr, elle ressentirait une peine secrète, si j’en épousais une autre, quelle qu’elle fût. » Voilà sa réponse que j’ai combattue comme j’ai pu.

Ces sentiments n’empêchent pas qu’il n’ait fait le portrait de Mlle Fanchette et le mien, en véritable amant, c’est-à-dire très flatté. Il me jure que c’est comme il nous voit. Il a réellement un talent décidé : les dernières preuves qu’il nous en a données sont encore plus frappantes que celles que vous avez vues. Mais dois-je vous faire cette confidence-là ? Si ce n’était pas celle d’un peintre, la conduite d’Edmond serait inexcusable… Il a profité de certaines circonstances, pour nous voir sous l’habit des Grâces, Mlle Fanchette et moi, et c’est en cet état qu’il nous a rendues sur la toile. Mlle Fanchette m’a paru un chef-d’œuvre. Il ne nous a pas montré ces tableaux ; nous les avons vus chez lui par hasard, en fouillant, partout, pour chercher quelque lettre qui m’éclairât sur ses dispositions. J’en ai effectivement trouvé une, où il était question de nous : j’y ai vu son secret, et j’ai découvert les tableaux ; Fanchette est en Hébé ; il doit vous l’envoyer, à ce que j’ai vu écrit derrière la toile. Pour le mien, j’ignore ce qu’il veut en faire. J’avais bien envie de m’en emparer : mais comme mon nom n’y est pas, qu’est-ce que cela me fait ?… On dirait que je n’ai pas de chagrin, à la manière dont je traite cette bagatelle. Hélas ! faibles mortels ! une mouche nous distrait, et c’est un grand avantage sans doute !

Comme j’ai formé le dessein d’envoyer à ma belle-sœur Fanchon le récit de tout ce qui m’est arrivé depuis ma dernière qu’elle ait reçue, je vous l’adresse afin que vous le voyiez avant de le lui faire parvenir ; je suis bien aise qu’elle connaisse les motifs de toute ma conduite.

À ma sœur Fanchon.

[Elle lui donne des nouvelles de son fils, etc.].

Il y a un temps si considérable que je ne t’ai écrit, chère sœur, que je crains de passer dans ton esprit pour t’avoir oubliée ! mais il n’en sera jamais rien, je t’assure. J’ai eu tant d’inquiétudes et de soins différents, depuis que je suis ici, qu’à peine ai-je trouvé le temps d’être à moi-même. Je suis un peu plus tranquille enfin : mais est-ce Un avantage, lorsque je vois échouer tous les projets qu’on ait formés, pour me procurer un établissement avantageux, et que toutes les circonstances paraissent se réunir contre moi ? C’est ce que tu vas voir par le récit que je me propose de te faire ici de tout ce qui s’est passé. En arrivant à Paris, ma situation exigeait que je vécusse dans la retraite : mais pressée par mon frère, je consentis à recevoir les visites du marquis. C’était indiquer clairement mes intentions à son sujet. Cependant je ne lui trouvai pas d’abord un certain empressement pour le mariage.

Mes amis, me conseillèrent de marquer de la fierté ; j’en marquai beaucoup et je m’en trouvai bien : le marquis parla. Ayant eu un fils, je regardai moi-même mon mariage comme assuré. Mais il y eut alors de grandes difficultés de la part de la famille du marquis : j’en fus piquée, au point que dans un moment de dépit, j’allai jusqu’à leur dire que j’avais de là répugnance pour le père de mon fils, et que je ne l’épouserais qu’à des conditions très dures, comme d’entrer dans un couvent, après que j’aurais donné. un état à l’enfant, auquel seul je me sacrifiais. Cette conduite fut approuvée ici de tout le monde, à l’exception de Mme Parangon, qui la trouva outrée, et de mon frère qui aurait voulu que j’eusse dit oui, tout d’un coup. Mais je croyais devoir suivre les conseils d’un homme plus prudent et plus expérimenté que lui. On me demandait en mariage mais on s’arrêtait aux moindres objections et la vérité est que jamais la famille du marquis n’a eu l’intention que ce mariage se fît. La preuve, en va paraître par la suite de mon récit.

Un jour Mme la comtesse sa mère vint voir mon fils. Elle me le demanda. Je lui dis mes raisons pour le garder, et elle s’y rendit. Mais quelque temps après, elle revint à la charge : malheureusement mes amis avaient agité devant moi l’importante question, si je devais confier mon fils à cette dame ? Et ils s’étaient décidés pour l’affirmative. Je le confiai donc. Il se portait à merveille, et trois semaines après on vint m’annoncer sa mort. Edmond doute que cette mort soit vraie, moi, je désire qu’elle soit fausse : mais dans les deux cas, il est bien dur pour moi d’être privée de mon fils, et de perdre par sa mort, ou par sa soustraction l’espérance ! d’un mariage qui aurait porté la joie dans ma famille… Il est une chose que j’attends encore, pour, être entièrement convaincue de la mort de l’enfant : c’est le mariage du marquis, que Laure vient de m’annoncer. Si ce mariage s’accomplit, je n’aurai plus à douter de mon double malheur ; et comme il ne faut pas s’abandonner au désespoir, je saisirai les moyens de consolation que le sort, ou mes amis me présenteront.

Quant au conseiller, je n’y ai jamais sérieusement compté, depuis, qu’il connaît mon accident. Ainsi, je ne le regrette pas : on me marque aussi qu’il va se marier. Je lui souhaite bien du bonheur !

Edmond me tourmente beaucoup ! Ce pauvre frère, plus occupé de mes intérêts que des siens, est désolé de ce que mes deux mariages échouent. Mais je veux tâcher de le rendre plus raisonnable et moins ambitieux pour moi.

Il continue d’être fort lié avec le marquis, et je ne sais trop ce qu’il en résultera. Je me déguise un peu avec lui ; c’est-à-dire que je donne à mes chagrins bien réels, des causes. conformes aux idées qu’il a de la situation de mon cœur ; mais je me lasse de cette fausseté, toute obligeante qu’elle est, et je veux un de ces jours, le faire lire au fond de mon âme…

Il vient de me dire que le marquis est marié !… C’est avec une jeune personne de la première qualité, belle, riche… Tout est fini de ce côté-là ! mon cœur se gonfle… Ah ! j’ai perdu mon fils… Edmond va vous écrire. Il doit me montrer sa lettre…

Deux heures après.

La voilà. Je viens de la lire… Le marquis est marié ?... on l’a trompé, en lui faisant croire la mort de mon fils… je ne me trouve sensible, en ce moment, qu’à cette heureuse nouvelle ! je suis encore mère… mais je ne dois plus rien au marquis… il m’aime cependant… il fulmine de la tromperie, qu’on lui a faite !… il le feint peut-être… il ferait casser son mariage… s’il n’avait pas d’héritier… ce cruel homme veut me tenir toute ma vie en suspens !… Enfin la lettre d’Edmond vous apprendra des choses bien étranges, et m’apprend à moi-même que mon frère a pénétré mon secret. Mais je, ne l’avouerai que pour me venger du faible marquis, s’il m’aime, ou du perfide, s’il me trompe. Quant au conseiller, son mariage m’est absolument indifférent, surtout après l’heureuse assurance que je suis encore mère. Adieu, chère sœur. Je comptais faire ma lettré plus longue : mais je suis trop troublée.

P.-S. à Mme PARANGON. – Voilà bien des choses, ma généreuse et tendre amie, que j’ignorais au commencement de ma lettre ! Vous les voyez par celle qui est incluse dans la vôtre, Cependant, je ne vous copierai pas celle d’Edmond qui m’instruit : elle est en vérité singulière, mais lorsque je vous reverrai, je vous parlerai d’une visite que j’ai reçue d’un oncle du marquis. Il s’est presque mis à mes genoux, pour me prier d’engager son neveu à bien vivre avec sa femme ; il m’a dit aussi que sa passion pour moi avait des titres si respectables, qu’il n’avait osé la condamner, lorsqu’il lui en avait parlé, et qu’il avait feint, pour ne le pas heurter, de donner dans des maximes très criminelles, devant mon frère, mais qu’il les désavouait devant moi. Une réflexion me vient : si le marquis m’aime, comme il me le paraît, d’après la visite de son oncle, pourquoi n’a-t-il pas tenu plus ferme ! je crois qu’on m’a fait commettre une grande faute, en m’obligeant de lui marquer de la répugnance ! Si je lui avais parlé d’après mon cœur, il aurait été comblé ; jamais il n’eût épousé une autre femme ; il aurait décidé sa famille… Je suis trahie ! mais est-ce par le sort, ou par les hommes ?

Adieu, chère bonne amie ! mon fils existe, et j’ai encore un cœur.

Lettre 75. Gaudet, à Laure.

[Cet esprit tentateur conduit tout à la perdition.].

24 octobre.

Je viens d’ôter le dernier asile à la mariageomanie d’Ursule : j’ai parlé de façon au conseiller, sans paraître moins zélé pour Ursule et pour sa famille, que je l’en ai dégoûté. C’est à un souper chez M. de Ch*** : j’ai feint de boire un peu au-delà de la mesure de l’homme prudent ; et dans cette ivresse simulée j’ai divulgué, preuve en main, au moyen d’une certaine lettre qu’Ursule a écrite, certains secrets de cette belle. J’ai retiré adroitement ma lettre, après qu’on en a eu lu ce que je voulais. Le voilà marié de ce matin. Il épouse une coquette fieffée : cet homme a une étoile qui le domine furieusement !… Le pauvre homme aime encore Ursule, tout en fulminant contre elle ; et réellement il m’a fait pitié. Mais s’il m’avait importé que la sœur de mon amie se mariât, ç’aurait été au marquis, et non à ce petit robineau provincial. J’écrirai demain à Edmond, et je le renverrai aux détails que je te fais. Tu sais comme il faudra les rendre : ma lettre sera égarée, ou tout ce que tu voudras. Il était essentiel que je partisse ! La belle dame nouait l’intrigue, et le mariage s’accomplissait. Que de peines ! Le sort me doit un succès glorieux ; il ne me le donnera pas, je l’achète. Dès que je pourrai m’échapper d’ici, je retournerai où mon cœur et mes affaires m’appellent. Je ne crains pas grand-chose à présent du marquis. Que fera-t-il ? Il n’enlèvera plus ; et quand il le ferait ? Séduira-t-il ? je le voudrais. Entretiendra-t-il ? À la bonne heure. Il faut donner de la (…) à ce faquin de Lagouache, nous n’avons plus besoin de ce drôle-là. Commence à le détruire dans l’esprit de ta cousine. Les (…) ne sont bons à rien dans aucun cas ; à moins qu’il n’y ait encore une vertu bien raboteuse à aplanir.

P.-S. – Crois-tu que nous soyons soupçonnés ? Examine cela ; je t’envoie un brouillon de lettre que tu mettras au net, pour URSULE je le crois nécessaire, pour parer à tout.

Lettre 76. Laure, à Ursule.

[Elle lui fait des remontrances trompeuses.].

19 octobre.

Il y a de par le monde, cousine, des êtres singuliers, surtout parmi les jolies femmes, lorsqu’elles sont filles à marier ! J’en connais une qui est charmante ! C’est une grâce, une Hébé ; tu ne pourrais t’empêcher d’en convenir, si je la nommais : mais c’est bien la plus singulière petite créature qu’on puisse imaginer ! Oubliant qu’elle est faite pour être adorée, de divinité, elle vient de descendre au rang de simple mortelle, et c’est elle qui adore humblement une espèce de beau qui n’a pour lui que le suffrage de sa propre fatuité, joint à celui de sa très humble servante (car il serait peu exact de dire sa maîtresse). Tu ne serais pas capable d’une pareille inconséquence, toi, cousine ? tu sais trop ce que tu vaux pour cela. Mais je voudrais bien que tu connusses celle dont je parle ; tu lui dirais ton sentiments et je suis sûre qu’il aurait du poids sur son esprit ; il faut que je vous fasse faire connaissance ; j’aime beaucoup cette jolie personne, quoique très assurée que j’ai peu de crédit sur son esprit, car elle est passablement orgueilleuse, ou entêtée (ce qui, je crois, est synonyme) ; avec cela, elle me fait l’honneur de me croire fort inférieure à elle en esprit, en manières, en usage du monde, en capacité pour les bons conseils, autant qu’en charmes ; pour ce dernier point, je le lui passe, elle a raison. Je ne lui dispute qu’un article, parce que je le puis, sans mortifier sa vanité : c’est l’expérience ; je m’en crois beaucoup plus qu’elle ! Mais elle s’en consolera facilement, l’expérience ne va pas aux jolies femmes ; c’est quelquefois à leur égard un si vilain mot ! J’ai vu des filles qui s’en tenaient pour offensées comme de la plus grosse injure… Mais je reviens à l’Adonis. Je ne lui dispute pas non plus les grâces ; peut-être même lui supposerais-je de l’amour : car la jolie personne est faite pour en inspirer, fut-on homme-plante, homme-pierre ; je lui en supposerais, dis-je, si je ne croyais pas le cœur de ce beau garçon, si rempli de lui-même, que je regarde comme impossible qu’il puisse y loger des sentiments pour un autre objet, quelque aimable et quelque méritant qu’il fût. Il serait malheureux pour ma jeune amie, avec tous ses attraits et vingt ans, d’aller aimer sans l’être, elle qui a été si souvent adorée sans y répondre ! passe encore si elle avait la cinquantaine, et qu’elle eût mérité la colère de Vénus par une longue suite de cruautés, ou de perfidies ! Mais hélas ! elle est neuve la belle enfant, à un petit échec près que lui a fait éprouver un trait perfide décoché par, l’Amour. Car le petit Traître voyant bien qu’elle serait invulnérable, s’il l’attaquait de franc-jeu, s’est avisé de substituer la force à ses armes ordinaires, et ce Dieu si faible, à en juger par sa stature, qui n’emploie avec les victimes de sa déloyauté que la séduction du plaisir, s’est avisé d’en user avec elle comme un Hercule, ou comme un Grenadier, entré par la brèche, dans une ville prise d’assaut. Ah ! cela est fort mal de sa part !… Il paraît qu’il s’en repent aujourd’hui : mais qu’elle prenne garde ! ses douceurs sont plus dangereuses que ses violences, et je crains ici, pour elle, les premières bien davantage !

Je suis très parfaitement,

la simple et bonne LAURE.

Lettre 77. Réponse.

[URSULE avoue sa folle passion pour un vaurien.].

10 novembre.

C’en est trop cousine, et je me lasse d’être contrariée dans tous mes goûts. Je ne sais en vérité ce que tu as voulu dire ! Il est certain que M. Gaudet estime M. Lagouache, et que cet aimable jeune homme lui a paru digne des sentiments que j’ai pris pour lui. Ce n’est pas à moi, d’ailleurs, déshonorée par une violence, abandonnée ensuite de sang-froid, rejetée par une famille, à faire tant la renchérie. Je l’aime ; le bonheur m’attend avec lui : voilà mon dernier mot ; et si vous me contrariez, je suis ici ma maîtresse, je sais le parti qu’il me conviendra de prendre. Je suis réellement piquée ; et si je ne repoussais la pensée qui s’est déjà présentée deux fois, je te soupçonnerais de… ce que je ne veux pas écrire, mais que je te dirais fort bien.

Lettre 78. Réplique.

[Laure est parvenue à son but, d’entêter URSULE pour Lagouache.].

10 novembre.

Doucement ! Comme tu t’échauffes, avant d’être sûre qu’il est question de toi ! Mais supposons-le pour un instant. Eh mon Dieu ! aime ton, automate ! qui t’en empêche ? je t’ai dit mon avis : tu gardes le silence ; un quart d’heure après, tu parais furieuse !… Je t’écris en plaisantant : tu réponds par des soupçons… Je vous aime trop, pour me brouiller avec vous pour si peu de chose ! M. Lagouache ! ah ! c’est un parti, ça ! qu’Edmond sera content ! comme il s’honorera d’avoir pour beau-frère M. Lagouache ! Il le présentera partout, mais en lui recommandant de garder le silence : car entre nous, M. Lagouache est un sot, une vraie mâchoire. J’ai en vérité la plus mince opinion de ton goût depuis que tu t’es coiffée de ce faraud-là : car c’est un vrai faraud de faubourg. Tu étais en colère tout à l’heure : eh bien, moi, à présent, j’y suis dix fois plus que toi, et si M. Lagouache était là, je lui dirais ce que je t’écris à son sujet ; et s’il osait répliquer, un bon soufflet sur son stupide museau lui marquerait le cas que je fais de lui. Tu peux lui montrer ma lettre ! Mon Dieu montre-la-lui : tu m’obligeras. Va, si ton mariage a manqué, M. Gaudet s’en console : il a d’autres vues pour toi qu’il saura faire réussir, et qui seraient déjà remplies, si tu n’étais pas d’un bégueulisme provincial, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la bêtise. Je te parle franc – c’est que je suis franche, et que j’enrage de voir faire des sottises à une grande fille, qu’on mène comme une enfant, à qui l’on fait accroire tout ce qu’on veut, et qui ne voit que ce qu’on lui montre, en lui disant regarde ! oh ! que j’aurais honte de m’être enmourachée comme ça d’un nigaud, d’un balourd, d’un pleutre, d’un butor, d’un imbécile sans talent, sans fortune, d’un crâne sans cœur, sans âme, incapable de tout, hors du mal ! Si c’était Edmond, encore, encore ! mais un Lagouache ! fi, fi, donc !… Montre-lui ma lettre, je te le répète, et crois-moi jalouse après, si tu veux. Je te déclare que je préférerais cent fois N’èg’ret : juge d’après cela de mes tendres sentiments pour ta brute !… Je t’aime pourtant, puisque je t’écris ainsi.

Ta cousine Laurette.

Lettre 79. Ursule, à Lagouache.

[La voilà qui se montre folle et sans retenue.].

15 novembre.

Tout le monde est ici contre vous ; je vous reste seule ; mais je tiendrai bon contre tout le monde et surtout contre mon frère, quoique je l’aime tendrement. Je viens d’avoir avec lui une prise très violente à votre sujet. Tâchez de le gagner par les moyens les plus convenables : il est bon, et si vous lui montrez les bonnes qualités que je vous crois, vous vous en ferez un ami. Quant à mon cœur, soyez-en sûr ; il est à vous pour jamais ; et je ne vous en aurais pas accordé la plus forte preuve, si je n’avais une ferme résolution de devenir votre femme. C’est ma première faiblesse ; mais je ne m’en repentirai jamais puisqu’elle est une faveur de l’amour le plus tendre. Je dois écrire à mes parents, non pour avoir leur aveu, que peut-être ils refuseraient, mais je leur parlerai, dans ma lettre d’un établissement qui se présente pour moi. Nous nous servirons de leur consentement déjà donné dès qu’ils m’auront fait une réponse à peu près selon mes vues. Si tout s’oppose à mes désirs, vous savez ce que je vous ai promis ; je le tiendrai. Adieu, mon cher amour ; je n’aimerai jamais que toi.

P.-S. – Viens ce soir à minuit.

Lettre 80. Ursule, à Fanchon.

[Elle tâche de gagner ma femme par des discours trompeurs.].

20 novembre.

Grâces au ciel, ma chère sœur, après toutes mes peines, je respire enfin, puisque le marquis et le conseiller sont mariés tous deux ! je n’y pense plus. Il n’y avait pas que ces partis-là dans le monde ; peut-être n’est-ce pas en épousant des gens qui se croient au-dessus de nous qu’on peut espérer vivre heureux en ménage ; j’ai toujours ouï-dire que la douce égalité assortissait bien mieux. C’est le cas où je me trouve, et je t’avouerai que je préfère un mari auprès duquel je n’aurai pas toujours le rôle d’une obligée : il me semble qu’il n’y a rien de si fatigant, à la longue, que ce rôle-là, et, qu’il suffit seul pour rendre une femme très malheureuse. Je trouve ici un jeune peintre, ami de mon frère, estimable, rempli de belles qualités et de talents, auquel je désirerais de m’unir, si c’est, comme je le pense, le bon plaisir de nos chers père et mère. Il se nomme M. Lagouache, et il est de très bonne famille. Je te dirai que ma rupture avec le marquis ne les a pas brouillés, mon frère et lui ; loin de là, ils se voient tous les jours ; et comme mon frère demeure à l’étage au-dessus de moi, il ne s’en passe guère que je n’aie leur visite. Je me conforme à l’usage du grand monde, avec le marquis, et je lui parle comme s’il n’était rien arrivé entre nous. De son côté, il me débite des galanteries d’usage, et qui ne signifient rien ; je les reçois avec des expressions de la même valeur : mais comme il est le plus riche et le plus puissant, il s’avance quelquefois davantage, et il me disait un de ces jours : « Croyez, mademoiselle, que s’il avait dépendu de moi, vous seriez mon épouse, et que sans la tromperie qu’on m’a faite, en me persuadant la mort de mon fils, jamais je n’aurais eu la complaisance de me conformer aux vues de ma famille. Dans le fond, je sais tout ce que je vous dois : la moitié de ma fortune ne m’acquitterait pas avec vous, aussi, brûlé-je d’envie de faire pour vous tout ce qui dépendra de moi. Je voudrais que vous eussiez un carrosse, un domestique, une maison. Je puis, sans déranger mes, affaires, mettre à cet objet soixante mille francs par an, et vous m’obligeriez de prendre ce train de vie, qui vous convient, comme à la mère de mon fils. Car certainement, si je n’en ai pas d’autre, ou que mon épouse ne me donne que, des filles, il sera mon héritier, et j’aurai pour cet effet recours à la bonté, du prince. Il n’y aura aucun obstacle à craindre du côté de ma famille ; car mon père et mes deux oncles sont dans les mêmes sentiments ; je suis le dernier mâle de ma maison. Ainsi, je voudrais que vous prissiez dès à présent un ton, qui indiquât que la mère de mon fils est une femme du premier mérite. Votre beauté ne vous donnera que des admirateurs, et aucun détracteur, après vous avoir vue, n’osera ouvrir la bouche ; vous êtes si parfaite en appas et en grâces, que sans avoir les puissantes raisons que j’allègue, sans amour pour vous, sans désirer de retour de votre part, je vous offrirais encore les mêmes choses, pour mettre dans un jour digne d’elle une femme propre à faire l’ornement de la société, lorsqu’elle voudra s’y montrer. » Il fait plus : il me presse, il presse mon frère d’accepter ces propositions. Mais je ne vois pas que je doive le faire ; du moins jusqu’à ce qu’il y ait, lieu, de croire que le marquis n’aura pas d’autre fils. Car pour lors, comme il le dit, ce ne serait pas de lui que je ni pour lui que je brillerais tout, cela n’aurait, que mon fils pour objet. Un enfant de ce rang-là, s’il obtenait celui de son père, mériterait, exigerait même que sa mère eût un train convenable, et qu’elle ne demeurât pas dans une obscurité dont il aurait à rougir. Tout cela me met dans un furieux embarras ! D’un côté mon cœur me sollicite pour un établissement où je serai tranquille, mais privée de mon fils ; de l’autre, je vois l’aisance, une vie dissipée, bruyante même, qui n’est pas sans attrait, mais qui pourrait offrir un côté désavantageux aux yeux des critiques sévères. Je crois que pour éviter les dangers de toute espèce que je prévois, il vaudrait mieux me marier. Je te prie, chère sœur, d’en toucher un mot à nos bons père et mère, et de les engager à m’envoyer leur aveu, pour m’en servir, en cas d’un avantage réel à mon égard, et de l’avis de mes amis.

Lettre 81. Réponse.

[Ma femme expose les pressentiments de nos parents sur les malheurs qui menacent Ursule et Edmond.].

1er décembre.

Vos deux dernières lettres, chère sœur dont une m’est venue par renvoi de Mme Parangon, ont été vues de mon mari quoique ce ne fût pas mon intention. Je ne saurais que vous témoigner le plus grand chagrin de tout ce qui vous arrive ma très chère sœur, et de la tournure de vos affaires ; et il est certain que si ça venait à la connaissance de nos chers père et mère, ils en seraient bien marris ! mais nous comptons bien de le leur cacher, en leur lisant nous-mêmes les lettres, et passant tout ce qu’il y aurait de plus chagrinant : espérant qu’avant que tout ça se découvre à leurs yeux, il y aura quelque bonne nouvelle températive du mal par le bien. Et d’abord ils n’approuvent pas. votre inclination pour M. Lagouache, et ils en chargent mon mari de le marquer au cher frère Edmond, auquel ils enjoignent de s’y opposer en leur nom. Par ainsi, ma très chère bonne amie sœur, c’est une chose à quoi vous ne pouvez plus bonnement penser. Quant à l’égard de ce que vous me marquez de M. le marquis, ce sont là choses à quoi nous ne nous entendons aucunement mon mari ni moi ; si ce n’est que ça ne nous paraît pas bon ; et votre frère aîné a là-dessus des doutes qui le tourmentent jour et nuit, sans pourtant oser juger que ça soit mal. C’est ce qui fait qu’il écrit en grand attendrissement de cœur au cher frère Edmond ; car il l’a serré, et moi aussi, chère sœur ; et nous sommes comme en crainte tous deux de quelque grand malheur qui vous pourrait bien arriver à l’un ou à l’autre, ou à tous deux. Et je vous prie donc, chère bonne amie sœur, ainsi que le très cher frère Edmond, par la révérence que tous tant que nous sommes devons à la vieillesse de nos bons père et mère, de prendre bien garde à ne pas leur donner des chagrins qui deviendraient mortels à leur âge ; et tout au contraire, de ne chercher que ce qui peut les flatter et leur faire plaisir. Hier, chère sœur, notre bon père était debout sur la porte du jardin, rêveur et pensif ; et notre bonne mère le regardait. Et elle me dit : « Fanchon, votre père me paraît rêveur et pensif ; et si crois-je que je viens de voir une larme couler de ses yeux ? » Mon mari était là. À ce mot, il se lève et court à son père ; et le voyant ne se pas remuer, quoiqu’il s’approchât tout près, et que la larme coulait, il s’est tenu arrêté, attendant que son père lui parlât, allant, revenant et rôdant autour de lui. À la fin, il l’a vu, et il lui a dit : « Mon fils, en cette même place, je viens d’avoir en pensée qu’un malheur menaçait mes enfants qui sont à Paris. C’est un mot des lettres d’Ursule qui me l’a fait venir. Tu m’as lu qu’on lui offre soixante mille livres par année !… Ô mon fils ! il y a un nuage entre ces deux enfants-là et moi, qui me cache leur malheur arrivé, ou prêt à arriver. – Non, non, mon père, a dit Pierre, il n’y a que ce que je vous ai lu de vrai. Mais tu ne le saurais pas, mon Pierre ! – Si fait, mon père ; ou l’un ou l’autre écrivent, tantôt à ma femme, tantôt à moi. – Mon fils, vois cette place, elle me tire souvent des larmes ! c’est là où j’ai, il y a cinq ans, donné des instructions à ton frère, avant que de l’envoyer à la ville ; et c’est en la même place, que j’ai parlé à Ursule, un an après, lui recommandant la sagesse et l’honneur, avec la sainte crainte de Dieu. 0 mon fils ! ton frère et ta sœur ont-ils conservé l’honneur et la sagesse, avec la sainte crainte de Dieu !… Hélas ! hélas ! que je crains qu’en les voulant avancer, je ne les aie envoyés à leur perdition !… » Et ses larmes ont coulé. Mon mari l’a embrassé au milieu du corps, en lui disant : « Mon très honoré père, calmez vos paternelles douleurs ! Edmond est bon fils et bon frère, et il conduira la jeunesse d’Ursule ; et moi, de ma part, je vous promets de leur écrire tendrement, pour encore les y exhorter. Car vous savez, très cher père, que s’ils vous honorent, respectent et chérissent, comme auteur de leur vie, après Dieu, dont vous êtes le lieutenant à notre égard, ils m’aiment, moi, comme leur aîné, et votre lieutenant ; et jamais ni l’un ni l’autre ne m’a volontairement contristé ; car ils savent qu’ainsi que je respecte père et mère dans leurs saintes et respectables personnes, ainsi les aimé-je plus familièrement dans chacun et chacune de mes frères et sœurs, et surtout en eux deux, la paternelle et maternelle ressemblance. Par ainsi, très cher père ! accoisez-vous, et vivez en liesse au milieu de vos respectueux enfants. Pierre, a dit le vieillard, mes jours s’avancent, et je suis déjà au nombre des anciens : je ne demande qu’à descendre en paix dans le tombeau de mes pères, mais il m’était avis tout à l’heure que j’y descendrais avec amertume ! Dieu le détourne, mon père ! a crié votre frère aîné ; et ça ne sera ni par Edmond, ni par Ursule, ni par aucun de nous, très cher père ! » Et ils n’ont plus rien dit ; mais ils s’en sont venus à la maison, le fils soutenant son père, qui paraissait plus calme. Vous voyez par ce petit récit, ma très chère sœur, tout ce que vous pourriez donner de joie et de contentement à ce bon père, ainsi qu’à notre si bonne mère ! qui, tous les jours parle de vous, comme si elle n’avait que vous de fille. C’est, dit-elle, qu’elle voit les autres, et que ses yeux nous parlent ; mais qu’elle ne vous voit pas, et qu’il faut bien que sa langue fasse mention de vous, puisqu’elle ne vous voit, ni ne vous entend. Consultez-vous donc avec le cher frère Edmond, pour voir ce qui pourra être le mieux, afin de complaire aux chères personnes.

Lettre 82. Ursule, à Lagouache.

[Elle lui annonce qu’il n’est pas accepté de nos parents, et, qu’il peut l’enlever.].

12 décembre.

Le refus de mes parents est absolu, mon cher amour il faudra en venir à ce que nous avons projeté. Je ne suis inquiète que du chagrin que je vais causer à mon frère. Il faudra que je disparaisse seule, afin qu’on n’ait aucun soupçon à ton sujet : car mon frère est terrible dans ses premiers moments. Si je n’étais pas brouillée avec Laure, à cause de toi, j’aurais recours à elle : mais il n’y faut pas songer… J’aurais pourtant envie de la sonder adroitement, sans me découvrir. Je vais lui écrire. Il faudrait nous tenir à portée de donner de mes nouvelles à mon frère, si l’on voyait que cela fût nécessaire : car je le connais. Prépare tout : l’argent ne te manquera pas. Il n’y a qu’à louer dans la cité, chez cette femme de la rue du Haut-Moulin : c’est un quartier perdu, dont les rues sont un labyrinthe, où rien n’est de si aisé que de se dérober aux yeux des curieux, et des espions, si l’on est suivi. Tu vois, bon ami, combien tu m’es cher, puisque rien ne m’arrête : père, mère, frère (et tu sais ce que c’est qu’un frère comme Edmond !) je te sacrifie tout. On n’est pas digne d’aimer et de l’être s’il est quelque chose dans le cœur qui balance l’objet aimé. Il faut être tout à lui, et que notre vie, notre honneur ne nous soient pas plus chers, que son honneur et sa vie. C’est dans ces sentiments que je t’embrasse.

Adieu.

Lettre 83. La même, à Laure.

[Elle feint de lui demander conseil.].

Même jour.

Ma chère cousine j’ai si peu de rancune, surtout avec les personnes dont je sais que je suis aimée, autant que je les aime, que tu vas être mon conseil, en une circonstance bien scabreuse ! Il s’agit de mon mariage, avec ce M. Lagouache que tu n’aimes pas, et que j’aime beaucoup. Je pourrais profiter du consentement que j’ai ici, et c’est ce que je me propose : on fera casser le mariage après si l’on veut ; mais alors je n’en aurai pas moins le droit de vivre avec lui, et de le regarder comme mon véritable époux : tu sais que dans ces occasions, nous sommes aussi autorisées à marquer de l’attachement pour l’homme auquel nous nous sommes déjà données, qu’il nous est indécent de le faire dans une autre position. Parle-moi vrai, et sans aucune prévention : que me conseilles-tu ? Pèse, je t’en prie, les choses avec impartialité : j’aime, je suis aimée, les conditions sont égales. Je serai la bienfaitrice de mon mari. Or tu sais que dans ces occasions, l’autorité nous est entièrement dévolue ; et laisse-moi faire, je suis femme, et je ne céderai pas mes droits. Il y a trois mille ans, de compte fait, que les femmes plus riches que leurs maris, les font trembler ; je le lisais l’autre jour dans les Comédies de Plaute, qu’a si maussadement défigurées ce faquin de Gueudeville. Or, la comédie est la peinture des mœurs. Tu vois que je serai heureuse, beaucoup plus que si j’eusse épousé le marquis, le conseiller ?… J’attends bien sérieusement ton avis pour me décider.

Ta tendre amie cousine, URSULE R**.

Lettre 84. Réponse.

[Elle lui répond d’après les vues de Gaudet, qu’elle savait.].

Même jour.

J’irais t’embrasser, chère amie, au lieu de te répondre par écrit, si je n’étais pas retenue chez moi pour la maladie de ma mère : mais je ne veux pas que ma réponse en soit différée. Le parti de te marier, avec le consentement donné pour un autre est mauvais, absolument mauvais ; et pour te marquer qu’il n’y a aucune animosité dans ma façon de voir, je vais te donner un autre conseil, qui ne te flattera pas moins. Disparais avec Lagouache, et force ton frère à faire ton mariage, par cette démarche hardie ! surtout aie soin qu’il ne puisse pas douter que tu es avec lui, et que as tout accordé. Voilà mon avis. Je t’aime de tout mon cœur.

LAURE.

Lettre 85. Laure, à Gaudet.

[Cette lettre, par son langage, découvre la trame de Gaudet.].

13 décembre.

URSULE sort de chez moi. D’après un conseil que je lui avais donné par écrit, elle est venue me voir : elle va disparaître avec Lagouache ; n’est-ce pas ton avis ! Mais il me semble que cela pourrait nuire aux vues sur le marquis, et aux projets que tu formes ? Il est nécessaire que tu sois bientôt ici : car, à parler vrai, je ne vois pas la fin de tout cela. Elle en est folle, et je crois que tout est dit entre eux. N’était-ce pas là tout ce que tu prétendais ! Va, je te réponds qu’elle est aguerrie à présent, pour recevoir tes insinuations ! il ne s’agit plus que d’éteindre cette passion, ce qui, je crois, ne sera pas difficile. J’ai vu son automate ; il y travaille lui-même : car il la traite fort lestement ; mais l’expression est impropre, c’est grossièrement qu’il fallait dire. Elle en rit, et regarde cela comme des naïvetés charmantes. Il est avantageux qu’elle en rie ; car si elle les prenait sérieusement bien, elle serait plus éloignée de sa guérison ; mais elle les sent, puisqu’elle en rit, autant peut-être pour les excuser aux autres qu’à elle-même. Je deviens profonde, comme tu vois, depuis que tu m’as appris à chercher les causes de tout. Maman va mieux, sans être bien. Moi, je m’ennuie : les amis d’ici ne sont pas récréatifs, avec tout ce qu’il faudrait pour l’être. Edmond, par exemple, sera charmant, quand il n’aura plus d’inquiétudes pour sa sœur. Tire-le de ce mauvais pas. Réponse, et viens ; à moins que tu ne fusses aussitôt arrivé qu’une réponse.

Lettre 86. Réponse.

[Gaudet n’est pas toujours le maître d’arrêter, où il veut, le mal qu’il fait.].

20 décembre.

Je réponds, et j’arriverai dans peu. Il ne faut pas que l’escapade d’Ursule avec Lagouache s’effectue, mais qu’elle soit prête à s’effectuer, et qu’Edmond averti par toi, en empêche. Instruis-le par un mot d’écrit, à l’instant où Ursule sera sur le point de s’évader. Si c’était un enlèvement qui n’eût pas son aveu, à la bonne heure, cela ferait notre affaire dans un sens. Jusqu’à ce moment, tout va selon mes désirs ; mais voici la crise ! J’espère que tout ira bien. J’écris au marquis : cela vaut peut-être mieux que de lui parler, et je tâcherai de tirer parti de mon absence. Du côté de ce seigneur, à présent qu’il n’est plus question de mariage, un peu plus ou moins d’honnêteté, ou de vertu, comme tu voudras, n’est pas une chose à laquelle il regardera : pourvu que Lagouache soit expulsé, et qu’Ursule lui reste, il sera content. Or je connais Lagouache, et je suis sûr qu’il donnera dans le piège que je lui fais tendre par le marquis. J’écris aussi à Edmond, et tu feras rendre ces deux lettres, après les avoir lues.

P.-S. – Je travaille beaucoup ! j’ai de grands desseins, et je suis ici avec des hommes qui peuvent les faire réussir. Que de choses sur le tapis ! je souffre loin de vous tous, mais à peine ai-je le temps de sentir que je souffre.

Lettre 87. Gaudet, au Marquis de***.

[Il veut perdre Ursule tout à fait.].

Même jour.

Monsieur,

À l’instant où vous recevrez ma lettre, vous serez fort agité, sans doute, et vous croirez qu’Ursule est perdue ? C’est tout le contraire. Il n’est pas possible qu’une fille d’esprit comme elle supporte deux jours de suite le tête-à-tête d’un Lagouache, faraud du dernier ordre, brutal, et capable, au bout de vingt-quatre heures de la traiter en fille. Ursule est à vous, après cette escapade, si vous savez vous y prendre. Mon conseil serait qu’après avoir découvert la fugitive (ce qui ne sera pas difficile), vous la fissiez cacher avec son frère dans une pièce, d’où elle pourrait entendre la proposition suivante, faite par vous à Lagouache : « Ah ça, mon ami, tu sais que j’aime Ursule : il s’agit de me la céder, que ce soit entre nous une affaire de finances ? » Le sot vous répondra quelque bêtise, mais sûrement désagréable à Ursule que la bassesse révolte, parce qu’elle a l’âme haute et fière. S’il se fait ; valoir, et qu’il vous dise l’équivalent du mot de Pécour, serrez-lui le bouton, et vous verrez bientôt le plat personnage. en venir à tout ce que vous exigerez. Il faudra que la manière dont il vous cédera Ursule soit bien insultante pour elle. Quand tout cela sera fait, montrez les plus belles, les plus ; généreuses dispositions ; et vous aurez enfin à souhait une fille parfaite, autant que femme peut l’être. Vous savez nos conventions pour le frère ; c’est un jeune homme capable de tout : il faut le pousser. J’ai changé d’avis pour le militaire : cela aurait été bon, si vous eussiez fait la folie du mariage avec sa sœur ! il aurait bien fallu illustrer votre paysanne par ce brillant jeune homme ; car il aurait fait son chemin, je vous le jure ; mais le frère de votre maîtresse serait déplacé, où votre beau-frère aurait été vu de bon œil. Je pense à la robe. C’est une autre carrière qui a ses illustres, et surtout un pouvoir, qui m’a souvent tenté : cela est sans prétention, et il n’y aura pas de déboire à craindre.

Pour revenir à Lagouache, je lui écris, ainsi qu’à Edmond. Je ne veux rien laisser à faire au hasard, et j’ai pour maxime ce beau vers de Lucain, cité par Voltaire, comme valant seul un poème épique :

Nil actum reputans, si quid superesset agendum.

Nous voilà dans la crise : ne perdons pas courage ; quelques égratignures de plus que recevra la belle ne la déchireront pas.

je suis avec une respectueuse considération, monsieur le marquis,

Votre, etc.

P.-S. – Je ferai en sorte, au moyen de mes intelligences avec Marie, la nourrice, de prévenir tout ce qui pourrait blesser en rien votre délicatesse. Comptez là-dessus.

Lettre 88. Le même, à Edmond.

[Le corrupteur fait servir tout le monde à ses méchantes vues.].

Même jour.

Il est certain, mon ami, par ce que j’apprends ici, que ta sœur aime Lagouache : mais il ne l’est pas moins que tu dois être inébranlable dans ton opposition. Je sais que tes parents t’ont donné plein pouvoir à ce sujet, et que loin d’envoyer leur consentement, ils ont écrit tout le contraire : j’ai fait prendre des informations auprès de ton frère aîné. Pour que la défense soit plus efficace, notifie-la un peu plus fermement qu’à l’ordinaire : on dirait, quand tu parles à Ursule, que tu es un de ses adorateurs ! Si malgré tout cela, elle s’obstinait, et qu’il arrivât quelque chose de décisif, il faudrait employer le marquis pour avoir raison de ce Lagouache. Mon avis serait qu’on le tentât, Pour lui faire abandonner Ursule, et qu’elle fût témoin secret de cette lâcheté. Tu sens qu’après cela notre plan doit s’exécuter, afin d’ôter à ta sœur cette fureur du mariage, que vous avez tour à tour ; à moins que ce ne fût ton avis, qu’elle se mariât au premier venu.

La belle dame vit à Au** dans une retraite absolue : elle ne voit personne, pas même son mari (dit-on). Quant à lui, je le trouve très changé. On le dit atteint d’une maladie dangereuse. J’ai vu la petite Edmée-Colette à l’insu de sa mère : c’est une charmante enfant ! Si elle a le cœur fait comme tous les enfants d’amour, que de félicité elle promet à ses adorateurs futurs !… On ignore parfaitement le mystère de cette maternité, comme tu penses ! c’est la fille d’une amie de Paris, qu’on nomme Mme Monded ! ne connaîtrais-tu pas cette dame-là ? J’admire comment la prudente Parangon a risqué cet anagramme ! Mais voilà ce qu’on gagne à bien établir sa réputation d’abord : quelque méchant que soit le monde, il ne soupçonne jamais le mal, quand notre conduite, notre caractère ou nos discours n’en ont jamais donné l’idée. C’est une petite observation que j’ai faite quelquefois à nos belles calomniées, qui vont partout étalant leurs grandes douleurs. Je demandais un jour à la jolie Vill, avant sa petite vérole : « Mais d’où vient donc cet acharnement contre vous ! Car enfin, la beauté concilie les cœurs et ne les aliène pas ? – Vous vous trompez, me répondit-elle ; les femmes la jalousent, les hommes cherchent à l’humilier, parce qu’elle nous met trop au-dessus d’eux. J’ai même observé plus de joie sur le visage de certains hommes, lorsqu’on dénigrait devant eux une jolie femme, que sur celui des femmes elles-mêmes. – Cela est très bien vu, madame. Mais dites-moi, l’aventure avec M. D** est-elle vraie ? – Non certainement ! – Je le crois : mais n’avez-vous jamais été en tête à tête avec lui ? – Si, plusieurs fois. – Est-il vrai qu’un jour votre mari ait écouté à la porte, et qu’il soit rentré furieux ? – Oui : mais il avait tort. Un homme dit toujours des douceurs à une femme, et je ne pouvais en empêcher. – Est-il vrai qu’une autre fois, il vous pressait du genou en jouant, au point que la table fût prête à se renverser, et qu’une dame ayant levé le tapis… – Oui, mais tout cela prouve qu’il m’aime, et non que je l’écoute ? – Votre main était sous la table ? – Elle était sur mes genoux. – Ce n’est pas ce que dit la dame : mais qu’y faisait-elle, sur vos genoux ? les deux mains ont affaire sur la table quand on joue aux cartes ? Oh ! vous épiloguez sur tout ! – Vous voyez, madame, qu’on n’a point parlé sans en avoir sujet ; le sujet est faux, je le veux ; mais il a quelque apparence. Ne savez-vous pas, que Mme P****, qui est aujourd’hui déshonorée, n’en a pas fait davantage ? Son mari sortait, la laissant avec M. D-Mej ; il s’arrêta sur l’escalier ; il entendit au bout de trois minutes tomber la mule de sa femme, sur le parquet, comme si quelqu’un avait enlevé le corps à une certaine hauteur : il rentra, et avec la modération d’un mari indigné de se voir préférer un magot, il se contenta d’empêcher la conclusion. « Remettez-vous, monsieur, dit-il au galant : et vous, madame, soyez prudente. » Il fit ensuite sortir le galant, et ne dit pas un mot de plus à son épouse. Mais une malheureuse femme de chambre était témoin de la scène ; toute la ville l’a sue, et Mme P**** passe pour une (…). » Je reviens à la belle prude Mme Parangon : elle a eu la plus grande attention à ne jamais donner prise sur elle ; voilà pourquoi il n’y en a aucune. Contente, lorsqu’elle a eu dans sa maison son obscur Adonis, elle se livrait à la douceur de l’aimer, sans que personne en jasât, s’en doutât : eh ! qui se fût allé imaginer qu’un jeune paysan, sans usage du monde, dont le mérite, tout réel qu’il était, se cachait sous une grossière enveloppe, captivait la plus belle femme de la ville ? Celle qui fuyait tous les hommages, et même tous les hommes ? Une véritable passion, comme la sienne, est la sauvegarde la plus sûre de l’honneur, quand une femme a le bonheur d’avoir affaire à un jeune homme modeste… Je te sers à ton goût, en te parlant de la belle dame. Mais c’en est assez. Revenons à Ursule.

Tout ce qui se passe ne m’ôte aucune de mes idées pour l’avenir ; au contraire ; et s’il faut te parler vrai, je ne suis pas fâché que ta sœur use un peu son cœur c’est un état que celui de l’amour, par lequel il faut passer tôt ou tard c’est une douce erreur à vingt ans ; c’est une impardonnable folie à quarante. J’ai connu de ces dragons de vertu, qui tant qu’elles ont été aimables et jeunes, rebutaient tous les adorateurs : c’est qu’elles voyaient bien qu’il leur en reviendrait deux, pour un quelles renvoyaient, et elles se réservaient tout bas la liberté de choisir : mais quarante ans sont venus avec cette coquetterie ; les amants ont disparu ; il n’y a plus eu de choix à faire : alors, mes folles se sont éprises d’un jouvenceau, qui brûlait d’un feu de paille, qu’elles ont payé pour les tromper, et qui les a trompées. Si donc ta sœur n’a pas encore eu la petite vérole de l’amour, qu’elle l’aie : c’est mon avis.

P.-S. – Il reste entre les mains d’Ursule un certain consentement de tes parents, dont il faut te saisir par précaution.

Lettre 89. Le même, à Lagouache.

[Gaudet se sert aussi du fat qu’il méprise.].

Même jour.

Puisque vous avez le bonheur d’être aimé d’Ursule, monsieur, c’est la servir sans doute que d’entrer dans vos intérêts. Vous savez que j’y suis depuis longtemps : mais en cette occasion surtout, je dois vous en donner des preuves. Il s’agit de rendre heureuse la sœur de mon ami. Pour cela, il faut que vous la connaissiez parfaitement. Mlle Ursule est une fille haute, capricieuse, inconstante, et plus inconséquente encore. Il faut la mater pour son propre avantage, autant que pour le vôtre, et lui montrer ce que vous êtes, dès avant le mariage : car si vous attendiez après, et qu’elle se crût trompée, elle ne manquerait pas de moyens, pour secouer le joug, et de protections pour vous faire punir ; outre que moi-même je prendrais alors son parti contre vous. Songez donc à vous conformer à ce que je vous prescris. Si vous l’avez réellement subjuguée, elle ne vous en sera que plus acquise ; si vous n’avez fait sur elle qu’une impression légère, vous éviterez le malheur d’être un jour renfermé, dans le cas où vous viendriez à lui déplaire. L’intérêt que je prends à vous, m’engage à vous présenter les choses sous leur vrai point de vue. Je vous conseillerais de lui faire faire quelque démarche décisive, comme de quitter la maison de Mme Canon, pour aller avec vous : surtout disparaissez avec elle, pour qu’il n’y ait pas de doute ; ces démarches inconsidérées de sa part seront un jour des armes contre elle entre vos mains. Marquez-moi, et sur-le-champ, à quel point vous en êtes avec elle. Il ne serait pas mal non plus que vous écrivissiez une lettre adressée à elle, mais qui tombât en d’autres mains, comme dans celles de Mlle Laure, par laquelle vous paraîtriez vous faire presser au sujet de l’enlèvement, ou de la fuite, comme vous voudrez. J’espère que vous vous conformerez en tout aux avis de.

Votre affectionné.

P.-S. – Renvoyez-moi ma lettre. Le conseil que je vous donne est de la plus grande conséquence : soit de ma part, soit de celle d’Ursule. Vous connaissez ma prudence, et mon pouvoir.

Lettre 90. Ursule, à Lagouache.

[Elle lui donne rendez-vous pour l’enlever.].

Trouve-toi ce soir avec un carrosse à la porte, de la maison : je descendrai sans bruit, entre dix, onze heures, ou minuit ; mais sois prêt dès les dix heures. Mon frère s’est emparé, il n’y a qu’une heure, du consentement de mes parents, et il n’y a pas espérance de le ravoir de ses mains. Il y a toute apparence qu’il venait de recevoir une lettre, que je soupçonne de chez nous, de M. Gaudet, ou de Mme Parangon. Peut-être que demain il ne serait plus temps. J’emporterai avec moi ce que j’ai de plus précieux. Surtout ne manque pas !

À ce soir, mon ami.

Lettre 91. Réponse.

[Il répond d’après la lettre qu’il a reçue de Gaudet.].

Même jour.

Foin des fames depui que je te connes jé plu de cassetete qu’an toute ma vie vla quinz jour que tu me tourmente pour tanlevé ma foi anleve toi toi maime jé bel afaire dalé me faire des affaires acose de toi i lais vrai que je teme mes on a bo emer les jans cant ilia du risque serviteur inci giré si je peu ou sinon je niré pa ces bin drol qui falle faire tout ce que tu veu i fot faire oci un peu ce que je veu moi é jespaire que tu le fera cant nou ceron marié mes tais si joli qui fo bien te pardoné inci giré a leure dite mes ne me fet pas croqué le marmo pandan deuz heures o moins je t’embrasse.

LAGOUACHE.

P.-S. – De Laure, à laquelle cette lettre fut remise :

Je viens à l’instant de recevoir une lettre de M. Lagouache, qui m’est adressée, sous enveloppe, pour que je te la fasse parvenir, chère cousine : je l’ai copiée exactement dans sa belle orthographe, car je garde l’original, pour le montrer à M. Gaudet, et le faire rougir de son protégé. Je te demande pardon de cette petite liberté : mais il y a en vérité pour rire de ton choix ! ton goût pour les beaux esprits, est décidé ; te voilà Ninon ! Adieu. Tu me feras savoir de tes nouvelles, j’espère ? Je garde tous les secrets qu’on me confie ; je divulgue tous ceux que j’attrape.

Lettre 92. Lagouache, à Pastourel, son ami.

[Il montre sa bassesse et sa poltronnerie.].

Même jour.

Ma foi cet a se soir que je la quiens com sa sera la nuit é con ne set pas se qui peut arriver trouve toi pas loin de sa porte pour que cil arivet queq chose jus quecun pour me secouri car voi tu ge ne me fi o fames que de la bonne sorte é puis son frere qui ais une lame dame i fot prande garde un peu a soi dan les cas com celui ou me voila i fodra avoir ave toi cin ou si de nos camarade je vous dedommageré de tout sa un queq jour je sui ben faché que tu naye pas été che toi je tores dit ben dote chose car je ne suis pas san zavoir de linquiétud o sujet de ce que tu me marquede Mr Godai qui ais un hom qui a lais bras lon gai peur qui gniait queq finece caché ladsous il y a oci le marqui de *** par tout sa i fo que mais bons zamis se trouve a porté de me secouri can ca cera fai ma foi vog la galair tan quel tan quel e vog la galair tan quel pourra voger la fill est riche queq j risque don.

LAGOUACHE.

Lettre 93. Laure, à Gaudet.

[On voit qu’elle ne sait pas tous les desseins du corrupteur.].

20 décembre.

C’est fait ; ils sont ensemble d’hier : je le tiens de Lagouache ; ils ont pris un appartement dans une maison borgne d’une très vilaine rue de la Cité. La cachette est excellente ! on n’irait jamais les chercher là : mais j’y pourvoirai. Pars, ou dirige ma conduite. Ton silence me laissera maîtresse d’agir à ma tête ; et tu vois d’ici, que je ne tarderai pas à les découvrir à Edmond. Il est furieux. C’est un excès de colère, d’emportement !… Je crains fort pour Lagouache. Le marquis est dans une inquiétude !… Il ne sait que penser de cette démarche. Je lui ai dit que je ne croyais pas que les deux fugitifs fussent ensemble qu’Ursule n’ayant pour but que de forcer ses parents à consentir à son mariage, elle prenait sûrement toutes les précautions possibles, pour n’avoir rien à se reprocher du côté de la conduite. J’ai dit ce que la folle aurait dû faire. Voilà donc comme sont les filles, quand la passion les aveugle, et qu’elles ne peuvent plus se dire : « Jamais un homme ne m’a touchée ! » C’est comme moi (car on peut se citer) ; aurais-je pu me résoudre jamais à écouter les vœux d’un certain homme, tout aimable qu’il est, sans… À propos, cet accident me délivre d’une grande attaque, et l’homme dont je parlais, d’un rival dangereux ! Ces jours passés, Edmond m’en contait, mais très vivement, et en vérité il faut être fidèle, comme je la suis, n’ayant, plus rien qui me retienne d’un autre côté, pour être demeurée cruelle !… Je crois qu’un homme prudent ne doit jamais faire un esprit fort de sa femme ou de sa maîtresse, s’il veut qu’elle ne le trompe pas : c’est un avis que je donne à l’homme en question. S’il faut un frein aux hommes, il en faudrait dix aux femmes ; je l’ai déjà senti, et Ursule me le prouve.

Lettre 94. Ursule, à Laure.

[La pauvre infortunée s’en étant allée avec Lagouache, elle en est punie par ce fat lui-même, d’après les conseils de Gaudet.].

25 décembre.

On ne m’a remis ton apostille, et ta copie de lettre, qu’à l’instant où je sortais de chez Mme Canon pour n’y plus rentrer. J’ai serré ta lettre, ne pouvant la lire, et je ne l’ai ouverte qu’ici. Je l’ai d’abord regardée comme un jeu de ton esprit, et je n’y ai pas fait grande attention. C’était à tort : quelques jours passés avec Lagouache, m’ont fait voir que tu m’écrivais ce que tu penses, et par malheur, la vérité. Mon dessein est de mettre fin à l’inquiétude cruelle où je sais qu’est mon frère ; tâche de le prévenir, et de l’engager à me recevoir avec douceur : c’est tout ce que je lui demande. Mais ne lui montre pas cette lettre ; je l’exige absolument de ton amitié.

Samedi (19), je partis comme tu le sais vers les onze heures, à l’instant où je savais que Mme Canon et Fanchette devaient être au lit. Je m’en assurai cependant, et je vis la chambre de la bonne dame sans lumière. Pour Fanchette, elle dormait, et je la baisai sans l’éveiller. Je descendis en tâtonnant, et je toussai, quand je fus à la porte de la rue. M. Lagouache m’attendait en fiacre, à vingt pas, avec Marie, la nourrice de mon fils, qu’on m’avait rendue à la prétendus mort de l’enfant, et que j’ai retenue pour me servir. Il était fort maussade. Je l’avais fait geler, disait-il, pendant une heure. Ses plaintes étaient si grossières, son action, en m’aidant à monter, me parut si brutale, que j’étais presque tentée de rentrer. Eh ! plût à Dieu ! Je ne sais quoi m’a retenue. Nous arrivâmes dans notre logement. Le souper était prêt : mais comme j’avais été obligée de me mettre à table avec Mme Canon, et Mlle Fanchette, je ne pus manger. Il voulait m’y forcer, et me fit cent contes, tous plus sots les uns que les autres. Il alla jusqu’à me dire en ricanant, que c’était… l’envie d’être au lit. Ce mot me fit lui lancer un regard… qui l’interdit. Il se mit à ricaner encore, en me demandant si l’on ne pouvait pas badiner avec sa petite femme ? je me calmai, bien résolue de me venger de ses propos. Je quittai la table avant lui, et m’enfermai dans ma chambre. Il eût l’indécence de rester jusqu’à trois heures, à me prier, à me presser, je crois même qu’il lui échappa quelques menaces. Je tins bon. Le lendemain monsieur me bouda. Je le laissai faire. Le soir, je m’enfermai comme la veille. Il jura très fort, s’emporta, et me cria qu’il allait mettre la porte en dedans. Il y frappa en effet, avec une espèce de gros marteau, si longtemps, et si fort, que les voisins sont accourus. Il leur a dit que sa femme ne voulait pas le recevoir auprès d’elle depuis plusieurs jours, et qu’il voulait enfoncer la porte, non pour la maltraiter, mais pour la caresser. Voyant qu’il y avait là du monde, et tous des inconnus, je suis sortie. Il est veau m’embrasser : tout le monde s’est mis à rire, et s’est retiré en riant ; on nous a souhaité le bonsoir, en nous disant qu’un aussi beau couple que nous le faisions, ne devait pas avoir de différend. Il s’est donc trouvé dans ma chambre malgré moi. Je lui ai signifié que je voulais être seule. Alors M. Lagouache a changé de ton, et m’a signifié à son tour qu’il prétendait rester, que j’étais à lui, que je m’étais donnée, et qu’il n’y avait rien de si beau que le don. En même temps il est venu pour se familiariser au dernier point : car il a voulu mettre une main sur ma gorge. Je lui ai appliqué un soufflet. Il a porté sa main sur sa joue, en lâchant ce mot grossier, dont les ss sifflantes écorchent les oreilles d’une femme honnête. Il s’est tenu tranquille un moment. Mais à l’instant où je ne m’y attendais pas, il s’est jeté sur moi. Je me suis défendue de toutes mes forces, et j’ai appelé ma domestique à mon secours. Il lui a déclaré que si elle approchait, il lui… du pied dans le… Ces brutales expressions ont achevé de me mettre en fureur : je ne l’ai plus ménagé. Il a été obligé de me laisser. Je lui ai ordonné de sortir. « Ordonne ! – Oui, je vous ordonne dé sortir de ma chambre. – Non pardieu ! que je ne t’aie eue à mon plaisir. – Vous ! jamais. – Ah ! si, mignonne, si ; tu mettras de l’eau dans ton vin : car je te jure que je ne quitte pas d’ici que ça ne soit. – Tu sortiras, à l’instant, lui ai-je dit… Marie, allez chercher mon frère, rue …, et dites-lui de venir sur-le-champ à mon secours. – Si tu sors, Marie (a-t-il dit en la retenant par la jupe) je t’écrase. – Allez, obéissez-moi ; je suis votre maîtresse. – Et moi ton maître… – Ma chère Marie, partez, je vous en prie ! je reconnaîtrai ce service. – Et moi aussi : car si tu bouges, au premier pas, un de ces chenets t’arrêtera court, en te fendant la cervelle. – Sortez de ma chambre, monsieur ! – Je suis chez moi, en étant chez vous, et j’y resterai. – Mais vous n’êtes pas encore mon mari. – Si je ne suis pas chez ma femme, je suis chez ma … (le plus vilain mot est sorti de sa bouche), et mes droits sont les mêmes. » Je me suis mise à pleurer. Il est resté tranquille, étendu dans un fauteuil, feignant de s’endormir. J’étais au désespoir. J’ai été auprès de Marie, et je lui ai parlé fort bas, pour l’engager à se réunir à moi. « Ô madame ! il me tuerait : il a des yeux qui m’ont fait peur ! Oh ! le vilain ogre ! si vous n’êtes pas sa femme encore, ne la devenez jamais, je vous en prie ! – Il faut absolument ma chère Marie, que tu m’aides à le mettre hors de ma chambre ; tu n’en seras pas fâchée ; je te garderai avec moi. » Et je l’ai embrassée, pour l’y engager. Nous sommes venues tout doucement derrière l’ogre (comme l’appelait Marie), nous nous sommes jetées sur lui ensemble et quoiqu’il ne dormît pas, nous l’avons si bien contenu, que nous l’avons mis dehors. Nous avons fermé la porte sur nous, et nous nous sommes mises au lit ensemble, malgré le vacarme qu’il a fait à la porte, le reste de la nuit. Au jour, il s’est couché. Et comme ma chambre a une sortie sur l’escalier, nous avons fait notre déjeuner et nous avons passé la moitié de la journée fort tranquillement. À dîner, Marie lui a été mettre le couvert pour lui seul dans sa chambre. Il a voulu la maltraiter ; mais cette fille, que j’avais aguerrie, lui a tenu tête, et lui a déclaré, que s’il osait la frapper, elle lui fendrait le crâne avec une bouteille. Elle l’a contenu par là, et il a été forcé de dîner seul.

C’était lundi. Le reste du jour et la nuit suivante, il est resté tranquille. Le mardi matin, je l’ai entendu soupirer et gémir dans sa chambre, jusqu’à l’heure du déjeuner. Il m’a fait demander humblement par Marie, la permission de déjeuner avec moi. J’ai cru devoir y consentir. Il s’est fort bien comporté jusqu’à dîner. Nous nous sommes mis à table ensemble. En finissant, il m’a proposé une partie de trictrac, que j’ai acceptée. Nous avons causé ensuite. Il m’a demandé pardon de ses torts, et j’ai pensé que je pouvais l’accorder. Comme nous allions nous mettre à table pour souper, il est entré chez nous une voisine fort aimable avec son mari. Je les ai reçus poliment.

Lagouache, sans m’en demander avis, les a priés de souper avec nous. Ils ont accepté, en disant qu’ils brûlaient d’envie de faire notre connaissance. La gaieté a régné à table : les propos ont été fort libres, de la part des convives, et de Lagouache qui les aime. J’étais surprise par intervalles, d’entendre sortir certains mots des halles de la bouche d’une femme jeune, jolie, et qui paraissait assez bien élevée. En quittant la table, on s’est mis à faire des folies : la voisine a embrassé fort librement son mari ; elle voulait que j’en agisse de même avec le mien : « Ah ça, madame la prude (m’a-t-elle dit), je vous avertis que je ne sors pas de chez vous, que je ne vous voie au lit avec ce cher époux ; et je vous avoue tout uniment que c’est à sa prière, que nous sommes venus souper ici ce soir pour cimenter votre réconciliation. Allons, point de bégueulerie ; je le veux et ça sera. » J’ai voulu parler. Elle m’a fermé la bouche. J’ai compris alors la raison de l’apparente tranquillité de Lagouache : il avait agi par les conseils de cette femme, à laquelle sans doute il avait fait une demi-confidence, en nous donnant pour mariés ; j’ai cru qu’il fallait cesser de rire : j’ai pris un ton sérieux, en disant à la dame voisine que j’avais des raisons importantes. « Comment ! comment ! est-ce qu’il aurait… (je n’ose écrire une expression aussi libre et aussi grossière.) Ah ! dans ce cas-là, c’est autre chose, et je ne dis plus rien ! – Eh non, madame, a dit Lagouache en riant d’une manière qui, pour la première fois, me l’a fait paraître sot, je me porte aussi bien que vous. – Mais que veut donc dire madame ? Elle m’en veut, pour un badinage qui m’est échappé le soir de notre arrivée ici ; elle ne saurait me le pardonner. Je vais vous le dire à l’oreille. » Et il le lui a dit sans doute. « Quoi ! ce n’est que ça ! Ah ! tu es une franche bégueule, madame Lagouache ! si je me fâchais pour ça ! – Chacun a son humeur, madame, ai-je dit fort sèchement : moi cela me fâche beaucoup ! Et il faut que monsieur ait la bonté de laisser calmer mon ressentiment, avant qu’il soit question de réconciliation entre nous. » Le mari n’avait encore rien dit que de général. Il a pris mon parti, et soutenu vivement à sa femme, qu’elle serait fâchée, s’il lui avait tenu un pareil propos. Elle a assuré d’abord le contraire ; mais à la elle s’est rendue, en disant que cela était vrai : mais qu’il ne fallait pas en convenir devant moi, parce que cela m’autorisait dans ma bouderie. Et elle a continué de protester qu’elle ne sortirait pas que nous ne fussions ensemble au lit, M. Lagouache et moi. Son mari, qui me parait un homme de bon sens, a voulu l’emmener elle s’est fâchée très sérieusement contre lui, et a continué de me ; persécuter, jusqu’à ce que, je me sois fâchée à mon tour, et que je l’aie renvoyée très mécontente de moi. Lagouache a été obligé de sortir avec elle, et il l’a fait pour montrer sa douceur à nos voisins. Lorsqu’il a été parti, j’ai dit à Marie que je voyais, bien que cette femme était gagnée par monsieur ; que je la priais d’aller aux écoutes, pour savoir s’il n’y avait pas quelque dessous de carte qu’il m’importait de connaître. Elle est montée doucement, et elle a entendu le mari et la femme qui se querellaient. « Que savez-vous, des, raisons de cette jeune dame, disait le mari : peut-être est-ce une fille de famille, car elle en a l’air, qui ne s’est laissée enlever qu’à condition d’un prompt mariage, ou d’être respectée jusqu’à ce qu’il se fasse, et que ce jeune homme-ci veut abuser de sa situation ? – Ah ! si je le savais, a dit la femme, je serais la première à la soutenir ! – Sois-en sûre, ma femme : je sais que malgré certaines expressions libres, que tu tiens de ta mère, tu as l’âme honnête et le cœur excellent ; étudie un peu ces jeunes gens-ci, avant de te décider pour ou contre lorsque tu seras sûre, je trouverai bon tout ce que tu feras, et tout ce que tu diras. » La femme a répondu à son mari qu’il avait raison, et ils se sont réconciliés.

Mercredi matin, Lagouache était furieux contre moi. Il a demandé à déjeuner ensemble. Je m’y suis prêtée. Il a gardé un morne silence, qui m’effrayait, et j’ai commencé à me repentir sérieusement de m’être mise à la merci d’un tel homme… Ma chère Laure, je te l’avoue, j’ai eu une faiblesse avec lui, mais dans ma position actuelle, j’aimerais mieux mourir… Il s’en est allé après le déjeuner. Nous avons dîné et soupé à la même table. Le lendemain jeudi, même conduite, si ce n’est que nous avons dîné chez nos voisins. On est veau jouer, chez nous jusqu’au souper. On a repris le jeu après avoir quitté la table, jusqu’à la messe de minuit, où j’avais des raisons de ne pas aller. Lagouache a feint de se trouver incommodé ; sans doute pour se donner un prétexte de ne pas accompagner nos voisins : je n’ai eu aucun soupçon, croyant sentir ses motifs ; il a demandé la permission de se retirer dans sa chambre, pour aller se mettre au lit. J’ai voulu aussitôt quitter le jeu. Il m’a priée instamment de n’en rien faire, et de continuer à m’amuser, Nos voisins ont eu la discrétion de se retirer dès que le tour a été achevée je suis rentrée dans ma chambre, et je me suis mise au lit avec, Marie. J’étais à peine endormie, que j’ai entendu quelque mouvement, qui m’a éveillée, c’était Marie, qui se remuait, se retournait. Je lui ai demandé ce qu’elle avait, et pourquoi elle m’empêchait de dormir ! « Vous dormiez donc, madame ? – Belle demande ! Allons, tâchez de vous tenir tranquille. – Mais c’est vous qui avez commencé. » Je n’ai rien compris à cela, et nous avons tâché toutes deux de retrouver le sommeil : je n’ai pu y parvenir ; et Marie, de son côté, n’y ayant pas plus réussi que moi, ou peut-être voulant s’assurer de quelque chose, elle a feint de dormir profondément : ce qu’on entendait à sa respiration forte. Au bout d’une heure environ, j’ai senti Marie, qui cherchait mes mains : elle a les trouvées toutes deux, dans une position qui lui a fait voir que je ne l’avais pas touchée. Elle s’en est assurée encore ; et ne pouvant plus douter, elle m’a donné de petits coups pour m’éveiller. »Que voulez-vous, lui ai-je dit ? – Madame, a-t-elle répondu fort bas, monsieur est ici : voyez ce que vous voulez faire ? – Restez à côté de moi, quelque chose qui arrive. – Mais c’est, madame, qu’il me fait des choses…, J’ai compris ce qu’elle voulait dire, et je lui ai fait prendre certaines précautions, que j’ai aussi employées pour moi-même. Nous sommes restées ainsi tranquilles, sans oser nous endormir : causant ensemble, de choses indifférentes. À minuit, à l’instant, où l’on a entendu tout le monde partir pour aller à la messe, Lagouache, qui se tenait caché dans la ruelle de mon lit, est venu se jeter sur moi, repoussant Marie si rudement, qu’il l’a fait tomber à terre : surprise et sans défense, j’allais être la victime de sa brutalité, car il était parvenu à me couvrir la bouche. Marie n’osait crier ; cependant, je tâchais de l’encourager à ma défense par des mots inarticulés. Elle m’a comprise, et par ses efforts, elle est parvenue à me dégager. J’ai sauté hors du lit, et prenant mes habits avec moi, je me suis enfermée dans mon cabinet, où ma première pensée a été de m’habiller promptement. Je l’étais à demi, lorsque j’ai fait attention aux cris étouffés de Marie, car auparavant, je pensais que c’était une querelle entre elle et Lagouache ; cette pauvre fille était nue ; elle est jeune, et assez jolie : le malheureux, qu’elle tenait embrassé, pour me donner le moyen de m’échapper, la trouvant à sa portée, parce qu’elle ne soupçonnait pas son dessein, a tourné sa rage contre elle… et elle a été la victime de son zèle pour sa maîtresse… Je suis accourue à son secours. Mais… il n’était plus temps. J’ai vu M. Lagouache, fier de son indignité, se retirer, en disant qu’elle venait de payer pour moi. Ce trait est infâme, et je ne saurais dire combien je suis peinée d’avoir pris à mon service cette pauvre fille, déjà trompée par les hommes, pour lui causer un second embarras, qui achèvera peut-être de la perdre. Car ne nous flattons pas, ma cousine ; quand les filles ont éprouvé ce cruel affront, elles n’ont plus la même délicatesse, ni la même vertu, si elles en conservent encore. J’ai tâché de, consoler Marie. Mais, elle est au désespoir, et depuis ce moment je ne puis parvenir à la calmer. Lagouache a osé paraître devant moi. Je l’ai traité comme il le méritait. Il s’est mis à ricaner. Je l’aurais souffleté, s’il avait été à portée de ma main, ou que je n’eusse pas craint de me donner l’air d’être sa femme, en lui sautant au visage. J’ai pris ma résolution de le quitter ce soir : il est moins sur nos pas depuis son infamie ; je prépare nos paquets, et je n’attends que ta réponse. Je t’envoie Marie, tandis qu’il est sorti, à la brune, enveloppé dans son manteau. Tâche qu’il ne me retrouve pas ici.

À ce soir, chère Laure.

Lettre 95. Laure, à Gaudet.

[Comme elle emporte tout, et laisse Lagouache avec les quatre murs.].

Ursule est chez moi. La voilà quitte de son enlèvement dont je t’envoie la relation, et de son Lagouache. Elle s’est comportée en Lucrèce ! Nous sommes dans l’incertitude sur la manière dont elle doit se remontrer à son frère. Marque-nous ton avis.

Je ne doute pas qu’Edmond ne t’ait instruit de son malheur (car c’est ainsi qu’il appelle l’escapade d’Ursule) ; si tu ne lui as pas encore fait réponse, mon sentiment serait que tu le badinasses un peu : tu te justifieras toujours bien, en lui montrant ma lettre, à ton retour ici. Je vais à présent reprendre la suite du récit, où Ursule l’a laissé, dans sa relation.

Au lieu de lui répondre, et pour ne rien donner au hasard, pensant qu’elle avait assez souffert pour être dégoûtée de son Lagouache, j’accompagnai la pauvre Marie, qui de son côté me priait à mains jointes de venir délivrer sa maîtresse. Cette fille joue fort bien son personnage, et elle ne commet en rien les secrets que tu lui as confiés. Tu fais des héroïnes de toutes tes élèves !… J’aurais bien laissé Ursule quelques jours de plus avec son automate, qui en agit si bien ; mais je craignais une réconciliation, si j’avais fait la difficile pour la recevoir. Je suis arrivée avant le retour de Lagouache. Et vite j’ai fait monter Ursule en voiture, avec les effets transportables ; elle n’en avait pas beaucoup ; et je l’ai fait partir. Je suis demeurée pour le reste, avec Marie, que j’ai envoyée me chercher une autre voiture et un tapissier. Nous avons tout ôté. Ceci n’était pas de concert avec Ursule ; elle comptait que je laisserais les meubles à Lagouache ; d’autant que cela est de peu de valeur : mais je voulais me donner le plaisir, s’il revenait tard, de ne rien trouver. J’ai été secondée par son mauvais génie : tout était chez le tapissier, qui demeure dans la même maison, quand mon rustre est arrivé. Nous étions déjà dans la voiture, Marie et moi. Il est rentré. Nous avons levé les portières, nous avons fait éloigner notre fiacre de quelque cinquante pas ; ensuite, je suis descendue, et j’ai été dans la maison. Lagouache essayait ses clefs, qui n’ouvraient pas ; j’avais fait ôter les serrures de sûreté ; il n’y avait plus que celles de la maison. Enfin, il en a trouvé les clefs apparemment ; car il a ouvert. Il jurait comme un charretier, et se servait d’expressions fort malhonnêtes contre Ursule et contre sa domestique. En entrant, il n’y voyait pas : les chambres vides rendaient sa voix plus sonore, et ses cris étaient divertissants. Enfin il est monté chez ses voisins. Je riais comme une folle, en retenant les éclats de mon mieux. Il est revenu avec de la lumière ; son entrée, en ne voyant que les quatre murs, a été un coup de théâtre. Il a appelé ses voisins. Ils sont accourus : « – Voyez ?… tout est nu !… Elle a tout enlevé !… – Nous n’avons rien entendu ! » je crois bien ! je les avais prévenus de tout, en leur racontant au vrai l’histoire d’Ursule, qu’ils ne doivent plus revoir : ma mise, mon air… distingué, j’hésitais à l’écrire, leur ont imposé ; ils m’ont crue (comme c’est la vérité), une parente sensée qui venait au secours d’une étourdie, et m’ont promis le secret. Oh ! comme ce vilain Lagouache a juré !… J’écoutais tout cela. Il a visité l’appartement, où je n’avais pas laissé une chaise. Il s’embrasait ; il marchait ; il jetait au Ciel des regards de joueur qui perd ; il tapait du pied ; enfin, il faisait tant de grimaces et de contorsions, que j’ai éclaté de rire, en m’enfuyant. Il m’a entendue, et a voulu courir après moi. Mais j’ai regagné mon fiacre, qui est parti sur-le-champ. Je suis venue rendre tout cela fidèlement à Ursule, qui a plié les épaules. Nous sommes ensuite convenues qu’elle paraîtrait n’avoir quitté sa retraite que pour calmer l’inquiétude de son frère. Ce ne sera pas tout à fait mentir ; elle est très affectée de la peine qu’elle lui cause ; et je crois qu’il est bon qu’il ait d’elle cette idée.

Prompte réponse ; sinon je fais à ma tête, et je rends Ursule à son frère après-demain, dès que l’heure des lettres sera passée.

Lettre 96. Réponse.

[Tortueux serpent ! que de ruses pour perdre celle qui l’est déjà !].

Le projet d’Ursule de revenir à son frère, comme par inquiétude, et par amitié pour lui, me paraît bon ! Ce que tu me marques sur la façon de lui écrire, est excellent, et je m’y conforme. La relation d’Ursule est singulière, et absolument différente de ce que j’aurais imaginé ! c’est une pièce curieuse, et qui pourra nous servir, en retranchant l’aveu qu’elle t’y fait. Permets cependant que je révoque en doute sa sincérité : si j’avais ici Marie, il se pourrait qu’elle me dit que la nouvelle Lucrèce n’a pas été traitée différemment de l’ancienne. C’est ce qu’il est important d’approfondir, et tu peux y travailler en m’attendant, car je partirai sous peu de jours. D’après tes découvertes affirmatives de mes soupçons, tu pourras parler librement du marquis, et conseiller adroitement d’accepter ses offres. Si au contraire la conduite a été conforme à la relation, il faudra m’attendre.

J’ai vu la belle Parangon, après l’escapade d’Ursule : son étonnement, à cette nouvelle, m’a infiniment amusé. Il aurait fallu la voir chercher à lire dans mes yeux, si je disais la vérité. Je lui ai laissé la petite satisfaction de douter ; j’ai feint d’être interdit, de n’être pas bien sûr ; et quand je l’ai vue demi-rassurée, je suis sorti, comme pour aller chercher la lettre. Je n’avais pas dit que c’était d’Edmond. Je l’ai présentée ouverte. Elle a rougi, en voyant l’écriture. « C’est de mon cousin ! – De lui-même. – Et fait-il ?… – Lisez, belle dame. » Elle a lu. Dès le premier mot elle a rougi ; elle a chancelé, après avoir lu quelques lignes, lorsqu’il a été question du marquis sans doute. Elle s’est assise tremblante. La suite la remettait un peu, quand un mot de la marquise de***, qu’Edmond a placé à la fin de sa lettre, lui a rendu toute sa couleur. Elle s’est levée, et me l’a rendue assez majestueusement, en me disant Vous, devez triompher ! – Moi ! madame ! des malheurs de mon ami ! – Ils sont l’effet de vos conseils. – À moi, qui suis ici ! – Ah Dieu ! s’est-elle écriée, est-il possible ! et le frère et la sœur !… J’irai à Paris, monsieur ; j’irai au secours de mon amie, et je l’arracherai à sa perte. » Elle s’est retirée dans son cabinet, en achevant ces mots, et m’a laissé. Je n’aime pas à faire autant de peine que je lui en ai causé ; je ne voulais qu’humilier sa pruderie, et lui montrer que le néant de la vertu ressemble assez au néant des grandeurs ; mais je l’ai profondément blessée : on m’apprend ce matin qu’elle a la fièvre ; et qu’elle garde le lit. C’est une femme que j’estime et que je plains ! Elle a tout pour être heureuse, et c’est peut-être la plus infortunée des femmes par sa vertu. Adieu, ma Laure ; tu vois bien que la route que tu suis est la meilleure ?

Lettre 97. Ursule, à Gaudet.

[La pauvre infortunée avoue sa turpitude, et découvre celle de son Lagouache, qui est horrible.].

15 janvier 1753.

Mon frère vous a tranquillisé à mon sujet, l’ami ; je sais qu’il vous a écrit le 31 du mois dernier. L’amitié, la reconnaissance et mon goût me mettent la plume à la main pour vous rendre compte de tout ce qui s’est passé depuis notre réunion. Vous serez content de moi j’espère : car je connais vos dispositions à mon sujet ; Laure m’a parlé clairement, et je vais faire de même.

Vous savez que j’avais quitté la maison de Mme Canon, et que j’étais allée demeurer dans la rue du Haut-Moulin, avec Lagouache. J’aimais réellement ce jeune homme, et sa bassesse m’était absolument inconnue. Le premier soir, nous étions fort bons amis, et je vais vous avouer ce que je cache à Laure elle-même ; ainsi le secret ! je vous connais, et j’y compte ; je vous avouerai donc que nous n’avons eu qu’un lit : c’était mon but, et je voulais forcer par là mon frère à faire mon mariage. Le lendemain, est arrivée la scène que je place au premier soir, dans mon récit à Laure, mais avec des circonstances encore plus humiliantes pour moi ; car il me reprocha ma … ; vous devinez ce mot, et me traita comme une malheureuse. Vous savez que j’ai du cœur ; je fus piquée au vif, et je me conduisis comme je le marque à Laure. Le lendemain, il vint pour me demander pardon. J’étais tentée de l’accorder : mais un reste de décore à garder m’en empêcha pour l’heure. Cependant je m’adoucis beaucoup. Il sortit, et rentra dans sa chambre. Une heure après, Marie vint me dire qu’il était sorti. J’avais des doubles clefs à son insu : c’était une précaution que j’avais prise en faisant préparer l’appartement ; j’entrai dans sa chambre, en faisant tenir Marie à une croisée de la mienne pour m’avertir, s’il revenait. J’ouvris son secrétaire avec ma double clef, et j’y trouvai un brouillon de lettre, conçu en ces termes.

Lettre de Lagouache, à Pastourel.

Je suis ici avec ma drôlesse come je ne conte pas de pouvoir lépouzer a coze de son frair e dune Dle Lore file entretenu e peu taite pis je la trete come une vile prize dassot e je ne la ménage pas je lé traitez hiair au soir comme une G-use pour que la reconsiliation me vaille ancor queque chose. Je la done pour ma Fame dans le voizinage et lé fai accroir a un voizin e une voisine for honêtejans pour quil ne foure pas leurs né dans mais affeir sil entendent du brui car cil fot la rocer je la roceré je lé traitez an marié la premiair nuit mes sa ete la plus belle ge né pas envie a presant de me genez tien mai une chanbe prete acote de toi je tanvoi di loui pour la meubler en chanbe de pentre cait la que nous riboteron aveque larjant de la donzelle ge la ferez chantez sur le bon ton e ge la travallerez de maniair que ci on man done le tantje la razerai au plus prais possibe come je ne pourai pas lepouzer et que je ses quelle te plet je te la cederé une de ses nuits san quelle le sache il fot bien fere queque choze poure ces amis elle le sora par aprais si. tu vœu quan cela cera pacez quaisse que sa me fera a moi voila une bonne obeine e cela oret été bien melleur cil i avet pu avoir un mariage car je noret pas fet le difficile o sujet d’un cairten marqui vu quil lui a degea fet un anfan tu voi que sa net pas a menager je tiré voir le pluto que je pouré car je ne vœu pas tro mabcenté que je naye fait mon cou de peur de manquez une bone ocasion je pille tou ce que je peus attrapé arjan bigeou mon cecretaire dont gé la clé ait degea bien garni.

Adieu, mon cher Pastourel.

ton ami LAGOUACHE.

Je te diré qu’elle me croi amoureu amoureu moi je meprise tro, les fame pour sa elle est joli mais je nanvizajeret sa ci elle etet ma fame que du cote de linteret tu mantans.

Comme j’achevais de lire cette lettre importante pour moi, Marie m’a fait le signal que Lagouache paraissait. J’ai refermé bien vite, sans avoir le temps de reprendre ce qu’il m’avait volé : mais je me suis promis de profiter de la première occasion ; et pour qu’il ne se doutât de rien, j’ai laissé la lettre. Il est rentré. Mon parti était pris, et depuis ce moment, jusqu’à la fin, le relation de Laure est exacte. J’y ajoute que la journée même de mon départ, j’avais repris tous mes bijoux, et jusqu’aux dix louis envoyés pour meubler la chambre ; apparemment qu’il avait cette somme à lui, en venant avec moi. Laure vous a marqué quel avait été son étonnement à son retour. Il n’a profité de rien, pas même de ce que je voulais lui laisser Laure est impitoyable pour les mauvais sujets. Je vais à présent parler de ma réconciliation avec mon frère. J’étais chez Laure depuis le 25 au soir, et il y avait déjà cinq jours d’écoulés que j’avais quitté Lagouache. Je priai Laure de sonder Edmond par lettre. Elle préféra d’y aller, et de pénétrer ses dispositions. Elle les trouva assez favorables pour me dire qu’il fallait me montrer. Elle l’envoya chercher par Marie, que je veux garder avec moi, quoiqu’elle ne sache pas coiffer ; je prendrai une femme de chambre. Edmond en voyant cette fille a paru transporté de joie, « Des nouvelles de ma sœur ! – Oui, monsieur ; Mme Laure vient d’en recevoir ; elle vous attend. » Il a tout quitté. Marie, qu’on avait envoyée en voiture, a tâché de le devancer, pour nous prévenir. Laure l’a attendu ; moi, j’ai passé dans une autre pièce.

« Eh bien, chère cousine, a dit Edmond, en entrant, URSULE met-elle fin à mon tourment ! – Oui, mon ami. cette pauvre fille ne songe qu’à toi, et ta peine l’occupe bien plus à présent, que l’envie de faire son mariage. – Serait-il possible ? Où est-elle ? m’est-il permis de la voir ? – je ne sais. – Ah Dieu ! Vous me flattez, Laure ! » À ce mot, je n’ai pu me retenir, je suis venue par-derrière sur la pointe du pied, et je l’ai embrassé. Il m’a reconnue à ma main. « C’est ma sœur ! » et il a porté cette main à sa bouche. J’ai été touchée au-delà de toute expression ; je me suis jetée dans ses bras, fondante en larmes : « Jamais, jamais, me suis-je écriée, je ne donnerai le moindre chagrin à un si bon frère ! qu’il parle ; ses volontés seront des lois pour moi. » Edmond m’a serrée contre son cœur, sans pouvoir me répondre en ce premier moment ; et lorsqu’il allait parler, le marquis est entré. Ça été une autre scène : mais comme elle m’intéresse moins, je ne la décrirai pas.

Depuis ce moment, je les ai vus tous deux à chaque instant, ou ensemble, ou au moins l’un d’entre eux. J’ai cru devoir prêter l’oreille aux propositions du marquis appuyé par mon frère… Ce n’est pas que je ne voie fort bien que l’honnêteté d’Edmond est la dupe du projet du marquis ; mais je dois tant à ce cher frère, je vous dois tant à vous-même, que je me crois obligée de vous sacrifier une vaine délicatesse : les restes d’un Lagouache valent-ils la peine que je vous mécontente ?

Il faut à présent vous dire un mot de la manière dont ce malheureux a cédé au marquis ce qui ne lui appartenait plus. De concert avec Laure, j’ai soigneusement caché les torts de ce vaurien afin de me donner un certain prix. Edmond m’en croyait encore amoureuse : cependant à la manière prompte avec laquelle j’ai consenti à l’épreuve proposée par le marquis, un Gaudet m’aurait devinée ; mais mon frère est encore bonasse. Le marquis l’a fait venir chez Laure : nous nous sommes cachés, Edmond et moi. M. de*** lui a fait la proposition de m’épouser, pour me céder ensuite. Lagouache a consenti, sans la moindre difficulté, d’une manière si vile, si basse, que l’eussé-je encore adoré, je l’aurais pris en horreur. J’étais humiliée du peu de valeur qu’il me donnait. Ah Dieu ! que j’ai méprisé toute cette espèce mercenaire ! Les grands ont leurs défauts, mais que ces défauts sont aimables, en comparaison de ceux des gens sans éducation ! J’ai fait à cette occasion la comparaison du marquis voulant m’enlever, employant la violence… Il était encore poli dans ses plus grands écarts ; rien de mortifiant pour moi ; ce n’étaient que des hommages ; ses outrages marquaient l’excès de sa passion : du reste, que n’eût-il pas fait pour moi ! quel bonheur à ses yeux, si j’avais daigné exprimer un désir ! Que c’est avec justice qu’on méprise le peuple, et que vous avez raison quand vous dites qu’on pourrait justifier tous les préjugés, même ceux qui paraissent les plus odieux et les plus cruels !… Cédée, humiliée, je pleurais de rage, et j’ai laissé croire que c’était d’amour. Le marquis a envoyé Lagouache l’attendre à son hôtel, pour conclure, et il est venu essuyer mes larmes, auxquelles il supposait une source plus douce. Je ne l’ai pas détrompé : eh ! le pouvais-je ? mais je l’ai assuré que c’étaient les dernières. On dit que le vil Lagouache a été fort maltraité chez le marquis. Je sens que la pitié me parle encore pour lui ; car j’en suis fâchée.

Pour terminer mon récit, je n’ai plus qu’à vous ajouter que j’ai accepté les propositions du marquis. Aux yeux d’Edmond, c’est un dédommagement qu’il me doit, et dont il s’acquitte ; entre le marquis et moi, c’est une liaison, et il m’entretient. J’aurai soixante mille livres par an. Ce qui me flatte davantage, dans ce revenu considérable, c’est l’emploi que je me propose d’en faire. Venez bien vite ici ; car Edmond est riche dès que je la suis, et donnez carrière à vos brillants projets.

Adieu, l’ami.

Toute à vous.

Lettre 98. Réponse.

[Le méchant ne veut pas le libertinage, mais une perversion raisonnée, pour procurer un avantage temporel à Edmond.].

20 janvier.

C’est à présent, belle Ursule, que vous avez besoin de conseils, et surtout de prudence pour vous conduire ! Vous voilà au-dessus des préjugés : mais le pas est glissant ! pour peu que vous incliniez à droite ou à gauche, vous tombez, ou dans le remords, ou dans le libertinage. Je vous demande pardon de l’expression je l’emploie dure, parce que vous ne la méritez pas, et qu’il est bon de vous parler net. Il faut donc, très chère fille, commencer à vous rendre compte à vous-même de vos principes, si vous voulez éviter le malheur, et jouir au sein de la volupté, de toutes les douceurs de la vertu, unies à tous les avantages du vice (que ce mot ne vous effraie pas ; ce n’est qu’un mot). Vous êtes fille entretenue : je tranche au vif, et je parle vrai, vous vous donnez au marquis, qui vous adore. Cette action en elle-même est indifférente : elle peut être louable, ou digne de mépris, d’après les motifs. Quels sont les vôtres ? je les connais, et je crois qu’ils sont les seuls. Vous avez un frère qui vous aime, qui est digne de toute votre affection, à qui vous devez une seconde existence, car sans lui que seriez-vous ? Sûrement la femme d’un rustre, qui vous ferait des enfants, vous forcerait à les nourrir, à le servir, et à travailler par-dessus tout cela comme une négresse. Qu’êtes-vous aujourd’hui ? Une femme charmante, adorée, fêtée, riche, qui pouvez, avec le temps, faire la fortune de votre frère et celle de toute votre famille. Vos motifs sont uniquement de servir Edmond. Cette disposition est noble, elle fait une vertu sociale d’une action indifférente. Mais, direz-vous, je suis au mari d’une autre ! Vous savez que cette autre a un dédommagement, et qu’ainsi personne n’est lésé : car si quelqu’un l’était, votre conduite serait criminelle, et celle de votre frère aussi, qui aime la marquise, et qui en est aimé. C’est un échange : ils sont permis, dans la société, pour tous les autres biens ; une sorte de décence l’interdit pour les femmes, chez les nations policées (car il en est parmi les sauvages, et même chez les Tartares où cet échange est autorisé), à l’exception de Sparte, dont les lois sont exaltées par tout le monde, comme les plus sages qui aient jamais été données aux hommes. Eh bien, prenez que vous vivez à Sparte, et pour ne pas être contrariée, gardez une réserve modeste devant le monde ; qu’on ignore quelle loi vous suivez, et contentez-vous de jouir du repos d’une conscience pure, unie à l’estime de vos concitoyens les plus scrupuleux.

Pour cela, chère fille, vous voyez qu’il faut éviter tout ce qui serait capable de faire connaître votre conduite ; que vous devez, sinon vous attacher au marquis, du moins le bien traiter, ne le tromper jamais ; et si cela vous arrivait par hasard, ou par accident, faire en sorte qu’il ne s’en aperçût pas. À qui ne connaît pas un tort, ce tort devient nul. Je vous conseille de vous unir s’il est possible d’amitié avec la marquise : cela se pourra, si elle aime votre frère. Il en est des moyens : celui qui me rirait davantage, et que je regarderais comme le plus digne de vous, serait d’attirer quelques présents du marquis, pour les rendre à sa femme : mais il faudrait être bien sûre auparavant qu’elle ne s’en trouverait pas humiliée ! C’est ce que l’étude de son caractère vous apprendra, soit par vous-même, soit par Edmond. Une chose que vous ne devez jamais perdre de vue, c’est que vous n’êtes qu’un, votre frère et vous ; vos intérêts sont les mêmes ; tout le bien qui arrive à l’un, rejaillit sur l’autre ; tout le monde peut être étranger à votre égard, mais Edmond et vous ne pouvez jamais être séparés d’intérêts. Il faut penser tout haut ensemble, n’avoir qu’une même âme, les mêmes vues, les mêmes desseins ; de l’instant où vous serez désunis, vous êtes perdus l’un ou l’autre, et peut-être tous les deux. Je vous donnerai de bouche un autre conseil, que je n’ose confier au papier.

Quant à votre morale et à votre philosophie, suivez celles de la nature, ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit ; faites du bien, pour qu’on vous en fasse ; ne faites jamais à personne un mal inutile, c’est-à-dire, qui n’ait pas pour vous un avantage assez grand pour que vous puissiez un jour réparer le mal que vous auriez fait, s’il était nécessaire. Ne ruinez pas votre amant : parce qu’il faut être au-dessous des bêtes féroces, pour réduire à la misère et au désespoir un galant homme qui a de la faiblesse pour nous. Enrichissez-vous cependant : mais par une sage économie ; en bannissant toutes les fantaisies ruineuses, toutes les dépenses sans but. Aimez l’argent, c’est une vertu dans une fille de votre classe, pourvu qu’elle ne la pousse pas jusqu’à l’avarice sordide : c’est que ce vice ôterait quelque chose aux grâces, il donnerait à la beauté un air mesquin ; la prodigalité lui en donne un autre, qui ne me revient pas davantage ; c’est un air délabré, avide, corsaire ; tout cela gâte les traits d’un joli visage, parce que jamais ceux de l’avare ni ceux de la prodigue ne portent l’empreinte du contentement, de la tranquillité, de la paix de l’âme, le plus précieux des biens. Évitez le jeu ; c’est un vice, et l’un des plus odieux. Fuyez le libertinage ; et si vous aviez du tempérament, comportez-vous avec prudence, et comme je vous le dirai, lors de mon séjour à Paris.

Le train de vie que vous prenez n’est peut-être pas sans une sorte de scandale ; mais qu’importe, si l’on s’y fait un nom qui distingue, et que la réputation qu’on acquiert soit honorable à certains égards : on se met alors au niveau de tous les hommes illustres qui ne sont pas loués entièrement et dans toutes leurs actions. Le plus grand mal, quoi qu’en disent les moralistes, c’est l’obscurité, la bassesse ; c’est la vie de ces plantes mouvantes, qui végètent autour de vous, qui vivent et qui meurent sans que personne se soit aperçu de leur existence. C’est ce malheur que je veux faire éviter à Edmond, et par occasion à vous-même ; car c’est lui que j’avais seul en vue autrefois, ne vous connaissant pas encore ; c’est ce malheur que je redoute pour moi-même bien plus que la mort ; jusque-là, que je préfère le sort d’Érostrate, de Cartouche, ou de Mandrin, à celui de quelque honnête homme obscur, mort avant d’avoir cessé de vivre, et parfaitement nul aujourd’hui. Cette assertion paraît forte ! mais je me suis donné le plaisir, à Saint-Bris, de faire lire la vie de Cartouche à de petits paysans, encore dans l’innocence, et je n’en ai pas vu un seul qui ne s’intéressât à lui, qui ne sautât de joie, lorsqu’il échappait à quelque danger. Qu’en aurait obtenu de plus Turenne ou de Saxe ? Mais il faut ici considérer, ma chère fille, que ce n’est pas le crime ou le vice qui intéresse ; c’est une certaine hardiesse, une certaine grandeur : un scélérat bas, un vil empoisonneur, n’excite que le frissonnement et l’indignation. Il faut donc, dans un état scabreux, et, qui nous expose au grand jour, montrer un côté brillant ; il faut compenser les petits défauts par de belles qualités ; ce que le monde nomme machinalement inconduite, par des vertus, l’humanité, par exemple, la bienfaisance. J’ai fait une observation : c’est que les comédiennes, presque toutes des libertines, et les plus viles des créatures, par leur vilaine âme (Mlle Lecouvreur exceptée), trouvent néanmoins la gloire dans le chemin du libertinage. Pourquoi ? C’est que ce dernier n’est qu’un accessoire ; les qualités brillantes des grandes actrices l’effacent, et le font regarder comme un badinage, un délassement de ces femmes à talents sublimes : que ce soit une doublante qui donne dans les mêmes travers, elle n est pas également excusée, à moins que sa beauté ne lui tienne lieu de mérite ; car ce don naturel dans les femmes compense tout, au lieu que ce n’est qu’une misère dans les hommes, qui souvent même les a rendus ridicules ; et la mode en cela, est conforme au bon sens. J’ai connu d’autres actrices qui n’ayant ni grand mérite, ni grande beauté, ont eu recours au moyen le plus efficace, pour se faire honorer dans leur état ; elles ont été charitables. Il ne faut qu’une bagatelle pour cela ; telle de ces filles qui reçoit de son amant en titre quarante mille francs par an, se fait la plus brillante réputation, avec moins de mille écus, distribués durant un rude hiver ; elle est prônée, louée par nos poètes, et bénie par tous les bonnes gens ; la dévote, qui en enrage, cite aux cœurs durs, à son sujet, ce passage adressé aux Pharisiens Les prostituées mêmes seront mieux traitées que vous.

Mais, ma chère fille, la gloire qui vous attend est bien au-dessus de tout cela. Votre figure est parfaite, vous avez des sentiments nobles, élevés, le marquis est puissamment riche, et il vous met à la tête d’une maison, dont vous êtes réellement la maîtresse, où vous recevrez du monde, où vous jouerez le rôle de Ninon : car voilà votre modèle, ou la charmante Marion de Lorme, que le chevalier de Grammont élève si haut, tout en parlant de ses galanteries. Placez-vous, s’il se peut, au-dessus de ces deux femmes qui font honneur à leur siècle : devenez comme elles, fameuse, courue, fêtée ; mais ne vous contentez pas d’établir votre réputation sur les charmes de votre commerce, sur votre beauté, sur votre façon de penser libre, hardie : joignez-y la bienfaisance. Il faut cela dans ce siècle ! le moins aumônier de tous, et où tout le monde est si pauvre, au sein des richesses, à cause du luxe, qu’on y prêche la bienfaisance, plutôt pour en être l’objet, que par goût pour elle. Tel est l’effet de nos besoins factices trop multipliés !… D’après cela, soyez généreuse ; ayez quelques familles pauvres, auxquelles vous ferez du bien, et qui en diront de vous ; choisissez-les bien, ou plutôt, je vous les choisirai – ce seront des gens un peu relevés au-dessus du commun, obérés par des malheurs, des faillites, et obligés à garder dans le monde un certain décore. Ces gens-là, qui verront la bonne bourgeoisie, ne diront pas qu’ils sont vos obligés, mais ils exalteront votre bienfaisance, ils en parleront la larme à l’œil, et feront aller votre réputation partout. Pour leur donner des sujets à citer, vous aurez aussi deux ou trois pauvres manœuvres, bien chargés d’enfants, à qui vous donnerez le nécessaire, que vous leur porterez de temps en temps vous-même, mise avec modestie, et presque en grisette, mais ayant de belles dentelles, des odeurs et tout ce qui peut annoncer une grande dame qui se cache. Voilà les traits que citeront vos obligés d’un ordre au-dessus du commun. Il ne sera pas mal que je vous déterre aussi quelque croix de Saint Louis, réellement brave homme, et dans le plus grand besoin : j’aurai soin que ce soit un homme modeste, plein de mérite, que sa timidité, sa fierté ou son manque d’intrigue auront seuls empêché de faire son chemin. Vous ferez à cet homme une pension de mille écus, et vous lui donnerez votre table. Vous l’y traiterez avec respect, et vous tâcherez qu’il y tienne le haut bout, en l’absence du marquis. Vous le reconduirez toutes les fois qu’il sortira, en un mot, vous lui marquerez la plus haute considération. Plus vous l’honorerez, plus vous vous honorerez vous-même. Quand on vous demandera qui il est ? Vous répondrez en citant ses belles actions, et vous laisserez entrevoir que votre respect pour lui, ne vous permet pas de lui offrir autre chose que votre table : mais que c’est bien malgré vous ! ces propos lui reviendront ; et soyez sûre que cet homme, tel qu’il soit, portera votre réputation jusqu’à la cour, et vous y fera voir en beau.

Il faudra éviter les faiblesses de tempérament, ou du moins tâcher qu’elles soient inconnues ; si pourtant il vous en arrivait, il y a une ère de les faire passer, je l’appelle à la Gaussin, parce que cette actrice savait faire excuser ses goûts, les plus bas, par la manière dont elle les satisfaisait. Mais le mieux est de ne pas avoir besoin de sa recette ; et que ni le coiffeur, ni le porteur d’eau n’aient rien de commun avec vous, hors de leur emploi. S’il se trouve des gens distingués par l’élévation de leur rang, par leur illustre naissance, qui viennent à vous plaire, cédez alors, et prenez toutes les grâces d’une aimable liberté. Faites-vous valoir cependant ; plus la personne sera élevée, plus vous devez paraître ne céder qu’au sentiment ; fût-ce un vieillard, il se croira adoré ; les hommes sont si présomptueux, qu’en dépit de l’évidence, ils imaginent être encore aimables, sous l’extérieur le plus révoltant. C’est à ce point, ma belle, où je vous attends pour établir solidement votre fortune ; car je m’offre à vous diriger, et tous mes talents sont à votre service : je serai votre intendant et votre conseil, également désintéressé dans les deux emplois. Vous sentez parfaitement qu’il faut beaucoup ménager le marquis d’abord, et tant que nous aurons besoin de lui. c’est l’homme qui vous donne un état, une maison, une existence ; il vous mettra en vogue, et vous fera remarquer. Mais un jour viendra que vous le quitterez. Alors, pour vous faire honneur, vous mettre au-dessus de Ninon elle-même, et sûrement au-dessus de toutes nos courtisanes actuelles, vous feindrez que c’est par générosité, pour ne pas achever de déranger ses affaires : car il faudra que nous les dérangions un peu, lorsque nous serons sûrs d’avoir pour le remplacer ; et cela, par un motif que vous devinerez, j’en suis sûr, à la grandeur et à la beauté d’âme que je vous fais le marquis ruiné à demi, vous entre les mains d’un homme distingué, puissant, vous ferez un coup d’éclat ; sans revoir le marquis, vous vendrez vos diamants, et paierez ses dettes. Ce coup adroitement ménagé tout sera dit, et je vous vois au-dessus de la fortune.

C’est ainsi, belle Ursule, que vous irez à la gloire. Placée par le sort dans une condition obscure, vous étiez condamnée à y rester, si je n’avais pas découvert la passion du marquis, et si je ne l’avais pas déterminé à vous enlever Pour vous aguerrir. Il fallait ce coup décisif, pour vous tirer de chez les Canones et les Parangones ; il fallait encore plus, et c’est à quoi j’ai travaillé, en faisant échouer tous vos mariages ; (car ce sont ici des aveux que je vous dois ; vous êtes trop belle, pour qu’on vous eût plantée là, sans mes intrigues ; il n’est pas jusqu’à votre Lagouache, que j’ai dirigé ; cela vous prouve la vérité de ce que Laure vous a écrit de moi) ; vous sortez de votre obscurité par le moyen le plus efficace ; si ce moyen a quelques côtés défavorables, vous allez y suppléer par des correctifs ; de sorte que l’ensemble de votre conduite sera quelque jour cité avec admiration, Attachez-vous surtout à élever votre frère : qu’il porte aussi haut qu’elle pourra monter la gloire de votre nom : pour cela, il faut marcher sur le ventre à toutes les filles de votre classe ; et vous le pouvez, si vous êtes docile. Ne demandez jamais que pour lui ; on vous accordera toujours votre demande, sans que vous y perdiez rien.

je vais à présent poser les principes de morale, que je vous avais annoncés en commençant, et dont l’abondance de choses pressées à vous dire m’a écarté.


Ce qui regarde l’Être suprême ne doit pas vous arrêter. Tout est égal à ses yeux : non qu’il soit indolent, comme le dieu d’Épicure, mais parce que les lois qui règlent nos actions, surtout celles que vous ferez, sont toutes humaines : elles sont des conventions humaines, faites pour certaines raisons, valables pour certains esprits baroques, et dignes du mépris des gens sensés. Ainsi votre situation de fille entretenue est condamnée par certaines lois de décence ; tandis qu’au fond, c’est un véritable mariage à volonté ; vous êtes la seconde femme du marquis ; vous recevez de lui, parce qu’il le doit, vous ayant rendue mère, et que dans le vrai l’homme doit nourrir la femme, la protéger, etc. Ce qui regarde vos parents est autre chose. Vous leur devez du contentement, de la satisfaction ; c’est une dette. Vous leur en donnerez facilement : il faut qu’ils ne voient que vos richesses, et les services rendus, tant à Edmond, qu’au reste de votre famille. J’y veillerai.

Loin que les plaisirs dans lesquels vous allez vivre, soient contraires à quelques lois générales de la nature, c’est tout le contraire : plus un être est heureux, plus il remplit le but de sa formation ; car Dieu l’a fait principalement pour le bonheur : le bien-être épanouit l’âme, la pénètre, et la rend plus reconnaissante envers Être suprême. Le mal-être, la peine, la portent au contraire au murmure, à la haine de son principe. Jouissez donc.

La débauche est un crime contre la nature ; et quoique les femelles des animaux paraissent donner dans une sorte de débauche, lorsqu’elles sont en chaleur, cela ne convient point à la créature humaine qui est douée de raison. C’est pour avoir suivi la conduite des bêtes que les nègres, qui en approchent beaucoup, et quelques autres nations sauvages des pays chauds, ont donné lieu à la plus cruelle des maladies, à la plus incommode au moins, à la plus honteuse ; ces hommes brutes, en se livrant sans réserve à leurs appétits, ont corrompu en eux les sources de la vie. Les hommes des pays tempérés n’auraient jamais contracté cette infirmité d’eux-mêmes : parce que jamais ils ne se fussent livrés à l’excès qui est capable de la produire. Mais ce qui est bien singulier, pour cette maladie, et pour toutes les autres qui sont contagieuses, comme la petite sœur de celle dont je parle, la peste, la rage, les fièvres, la g…, c’est qu’elles n’existent pas en nous ; ce. sont des êtres moraux, Pour ainsi dire, qui une fois engendrés, s’étendent, se propagent, se conservent, comme des germes d’animaux, des années entières sans altération ! Cela est presque inconcevable ; à moins de considérer ces miasmes, ces germes, comme des animalcules imperceptibles, dont les semences ont la faculté de se conserver longtemps, et qui ne se développent que dans le corps humain, ou du moins dans les corps animés. Le venin des reptiles doit être regardé comme un peu différent, car il ne se conserve pas, etc. Mais je reviens à ce que je disais : il faut éviter l’excès des plaisirs, surtout de ceux de l’amour, et fut-on du tempérament de Cléopâtre, le contraindre, et le borner. Les autres plaisirs ne sont pas moins dangereux ; le vin, les liqueurs, la bonne chère, tout cela détruit les charmes ; et la belle de Berri en fit une triste expérience ! elle était née la plus délicate des nymphes ; elle mourut la plus grosse des tripières. Le jeu ne doit rien prendre sur votre sommeil ; jouez, pour vous amuser, un petit jeu ; il vaut mieux que le plaisir soit moins vif – car s’il l’est trop, il vous absorbera, il vous abrutira comme l’ivresse, il vous maîtrisera, et vous rendra une femme aussi rebutante qu’une plaideuse. Quant aux arts, effleurez-les : la peinture, où vous excellez, peut être conservée ; occupez-vous à faire de petits présents, pour les hommes que vous voudrez subjuguer : si c’est leur portrait, flattez-le, trouvez des grâces aux magots mêmes ; si c’est le vôtre, un beau nu ; vous serez encore longtemps assez belle pour cela, surtout en ne vous peignant qu’à la Staal, ainsi que le demande la miniature, c’est-à-dire, en buste. C’était une galante femme que celle-là, et qu’il est bon que vous imitiez. La musique et le chant doivent aussi vous prendre quelques moments : il vous faut une harpe, et même un clavecin ; apprenez à l’écart, et ne vous montrez au jour qu’aussi parfaite que vous voulez le paraître. Soyez douce, affable à vos domestiques, sans familiarité ; cela est plus important aujourd’hui que si vous étiez marquise, parce que vous serez plus exposée à leur critique ; ne leur parlez que pour vous louer d’eux ; et s’ils manquent, qu’un autre les reprenne ; le marquis par exemple ; que tout le bien qu’ils recevront passe par vos mains : ce sont des hommes, ce sont des femmes, cela parle, et cela est écouté, même des honnêtes gens. Devant eux, ayez de la religion : Gabrielle d’Estrées se faisait respecter par là. Vous devez absolument éviter les expressions libres, les jurements, etc. ; davantage encore les attitudes, les libertés, même avec le marquis : plus vous serez décente, plus vous donnerez de ressort au désir. À votre place, en étant maîtresse d’un homme, je me conduirais de façon, qu’en me voyant, en se rappelant ma conduite, il doutât si je ne suis pas l’épouse la plus décente, la plus chaste, la plus réservée.

Mais en même temps, que tout ce qu’il y a de plus coquet, de plus provocant fasse ressortir vos appas : la propreté, la coiffure, la chaussure, que rien de tout cela ne soit négligé. Évitez, dans votre parure, que rien n’approche de notre sexe : cela tribadise une femme, et la rend hommasse, ou mesquine. C’est une détestable mode qui prend depuis quelque temps ; les femmes baissent leur chaussure, les hommes haussent. la leur ; ils vont se ressembler : roidissez-vous contre cet abus, et conservez leur sexe à vos cheveux, à vos robes, à vos chaussures. Prenez garde à vos ouvrières. Celles pour femmes sont pour la plupart des machines, et ont moins de goût que les ouvriers pour hommes, ou que les hommes qui travaillent pour des femmes ; cela est tout simple : c’est que les femmes ne sentent rien pour leur sexe ; un homme au contraire, s’il n’est bûche, sent tout ce qui doit rendre une femme provocante, et il tâche de le donner. N’ayez rien sur vous, qui n’ait l’empreinte de votre génie ; faites défaire, tant qu’il faudra, et donnez à cette importante affaire tout le temps que vous pourrez. La raison de ce conseil est prise dans les mœurs et le goût de notre siècle : la façon de penser y est telle que souvent la mise l’emporte sur la beauté. Les goûts, même en amour, y sont tellement factices, qu’au bout d’un temps, ce qui avait d’abord déplu dans les modes, inspire au même homme les plus violents désirs. Ceci doit vous servir de règle, dans votre façon de vous mettre. Il faut suivre les modes, quelque extravagantes qu’elles paraissent : parce qu’elles donnent un certain prix à la laideur même, et qu’elles rendent la beauté extasiante. Mais en même temps, perfectionnez-les ; ayez toujours l’attention de ramener leurs formes au vrai beau : ce qui est très facile ; la mode la plus bizarre ayant sûrement été à quelque belle. Ne l’adoptez pas en automate, et quoique tout aille aux jolies femmes, ayez soin de vous adapter la mode nouvelle de la manière qui vous aille le mieux. C’est par ce moyen que vous serez toujours neuve, toujours piquante, toujours originale, c’est-à-dire jamais imitatrice servile. Ne sacrifiez qu’aux grâces, même en vous conformant à la mode ; perfectionnez l’habillement français ; rendez-lui sa noblesse et sa légèreté ; sentez le but de tous ses accompagnements, et ramenez-les à leur institution, que d’ignorantes couturières ont fait oublier. Que deviendrait l’Univers, si l’on en bannissait les grâces ! Elles seules méritent des autels, parce qu’elles seules font le charme de la vie ; ne les offensez jamais : c’est un crime irrémissible, et le désagrément qu’il jette sur la coupable est une tache que rien ne saurait effacer.

je ne me lasse pas de vous écrire, belle Ninon, ou plutôt belle Aspasie : mais vous pourriez trouver que je pérore un peu trop longtemps. Je finis par la plus importante de mes maximes : peu de rouge, ou point s’il est possible, ne pas se mettre par des veilles, ou par des nuits trop occupées, dans le cas d’en avoir besoin, de fréquentes ablutions dans la zone torride ; c’est un pays chaud, qui doit être tenu comme les appartements d’Amsterdam, qu’on lave deux ou trois fois par jour. Adieu, charmante sœur de mon meilleur ami.

P.-S. – Que personne ne voie cette lettre, ni Edmond, ni même Laure. Gardez vous-même vos secrets, et ils ne seront pas trahis.

Lettre 99. Ursule, à Edmond.

[L’infortunée approuve le vice.].

27 février.

Voilà trois jours que tu n’es venu ! Cette absence me donne de l’inquiétude ! que fais-tu, cher ami ?… Si c’était ce que je pense, et que la marquise t’absorbât absolument, je m’en réjouirais ! une aventure aussi relevée avec la femme d’un homme, dont, au fond, je suis un peu dépendante, puisque je reçois de lui, rendrait au frère, ce que la sœur perd de sa dignité naturelle : et comme tout nous est commun, les choses seraient dans un juste équilibre. Viens me dire ce qui en est au juste, et surtout, réponds-moi vrai, sur ce que je t’ai déjà demandé dix fois, depuis le mois de janvier : quelle femme est-ce ? supposons, que je lui rendisse une visite, ou que je lui écrivisse, comment le prendrait-elle ? serait-elle d’humeur à badiner de l’inclination que son mari a pour moi, si j’en badinais la première ?… Il serait de la plus grande conséquence, pour ton avancement, que j’eusse quelque liaison avec cette femme, si cela était possible ; tant secrète qu’elle voudra tout ce qui nous importe, c’est que je lui parle, ou que. Je lui écrive, de son aveu… Ah ! si je pouvais en faire une Parangon !… Mon intention, cher ami, serait de la faire penser à ton avancement.

Ne diffère pas une heure à venir me tranquilliser. Trois jours !… Je sais que tu n’es pas malade ; que tu as passé les nuits dehors de chez toi – que tu es sorti paré, parfumé, charmant ? Hem ? où as-tu été ? le saurai-je ? Oh oui ; tu ne résisteras pas à ta sœur, qui ne veux que te servir…

On doit te remettre ces deux mots à ton réveil. Au plaisir vivement désiré de te voir, et de te voir heureux.

P.-S. – On m’assure qu’elle a été voir mon fils, et qu’elle lui a fait mille caresses. On prétend qu’elle a pleuré, en le voyant si joli. La personne qui me l’a dit en secret, m’assure que depuis ce moment, elle paraît te voir avec plus de plaisir, et qu’il lui est échappé un mot… Devine ?… Ces pauvres hommes ce sont leurs femmes qui leur donnent des héritiers… Je t’assure que j’aimerais bien mon neveu.

Lettre 100. Ursule, à la Marquise.

[Comme elle a déjà de l’aisance dans le vice !].

Ier mars.

Madame,

C’est une fille généreuse autant qu’honnête qui vous écrit ; une fille qui vous honore, excitée par, la reconnaissance. Je sais indirectement, par certains discours respectueux, échappés à mon frère, que vous faites quelque attention à lui. Soyez assurée, madame, que vos bontés ne pouvaient tomber sur un sujet qui en fût plus digne. Son respect et son dévouement pour votre personne, n’ont pas plus de bornes que vos perfections, et ne peuvent se comparer qu’à l’attachement que j’ai moi-même pour ce frère chéri. C’est d’après cet attachement, le plus tendre qui fût jamais, que vous devez juger la démarche que je fais aujourd’hui. Madame, M. le marquis m’a aimée ; et quoiqu’il ne m’aime plus, puisqu’il est votre mari, il a conservé des égards pour moi, auxquels je ne suis pas insensible : mais quelles que soient ma reconnaissance, et ses dispositions, je remettrais son sort entre vos mains, s’il le faisait dépendre de moi, et j’oserais vous demander comment vous voudriez que je le traitasse ? comment vous souhaiteriez que j’en agisse avec ses rivaux ? Il en avait quelques-uns, qui tous laissent mon cœur libre. Je me voue à vos ordres en tout, lorsqu’il vous plaira de me les intimer : commandez, madame, et si vous m’avez crue la maîtresse de votre mari, soyez mille fois plus assurée que vous êtes la mienne, et que je vous obéirai comme à ma souveraine.

Je suis avec respect, etc.

Lettre 101. Réponse.

[La marquise répond sur le même ton aux impudences de ma pauvre sœur.].

le lendemain.

Voilà, je vous assure, mademoiselle, la correspondance la plus extraordinaire qui se soit jamais ouverte entre deux femmes ! Je sais tout ce qui s’est passé entre vous et mon mari : mais je ne sais pourquoi je n’en suis pas jalouse. Peut-être qu’une aussi belle fille qu’on assure que vous l’êtes me force d’excuser le marquis. D’ailleurs il a des torts si grands avec vous, qu’il ne saurait les réparer. Cependant, s’il faut vous parler avec sincérité, je serais la première femme qui, pouvant tourmenter son mari infidèle, s’en abstiendrait par générosité : je ne veux pas de cette vertu, elle ressemble trop à la bêtise. Faites-moi donc le plaisir de le mettre aux abois soyez bien coquette ; et si ce n’est pas assez, allez plus loin, pour peu que cela vous amuse. Quant à votre frère, c’est un garçon du premier mérite, et dont je fais un cas infini. Je le prône partout, et cinq à six nouvelles mariées de mes amies en sont folles, mes récits. Ce qui me plaît davantage en lui, c’est sa modestie ; il est peu de jeunes gens de sa figure et de son mérite qui aient aussi peu de prétention : cette manière de penser noble et spirituelle fait davantage pour lui que ses rares talents, et que toutes les autres qualités ; je ne saurais vous dire à quel point il prend partout : ce qui est une preuve non équivoque de son mérite.

Adieu, mademoiselle : votre lettre augmente les sentiments distingués avec lesquels j’étais déjà.

Très affectionnée à vous servir.

(sans signature.).

P.-S. – Votre fils est un bijou ; il est tout R**, je vous jure.

Lettre 102. Ursule, à la Marquise.

[Elle travaille à ruiner le marquis, de concert avec sa femme.].

20 Mars.

Madame,

Votre charmante lettre a été baisée mille fois ; elle m’a honorée, flattée à tous les titres possibles. J’espère que M. le marquis vous dira de mes nouvelles ; cependant, s’il lui arrivait de se taire, je vais vous faire le tableau de ma conduite avec lui depuis vos instructions.

Dès le lendemain de votre lettre, il trouva chez moi un jeune capitaine de dragons, que j’ai connu page, un financier, un ambassadeur et un abbé. Je m’attachai à montrer des préférences au capitaine, à faire des signes d’intelligence au financier ; à marquer une haute considération à l’ambassadeur et à parler souvent à l’oreille de l’abbé ; au pauvre marquis, pas un mot ; il fut traité en mari, autant qu’il est d’usage. Il s’est prêté de bonne grâce le premier jour ; mais les choses ayant continué sur le même pied les jours suivants, et ma compagnie étant augmentée d’un colonel, d’un jeune robin et d’un seigneur de la cour, le marquis a réellement pris de l’humeur. Il s’est plaint, quoique avec discrétion. Je l’ai mal reçu. Il m’a traitée en femme intéressée, il m’a fait des présents ; mais avec tant de profusion, que j’en suis honteuse ; je me crois obligée à restitution. Je me ferais conscience de dissiper une fortune, dont la moitié vous appartient, madame. Oserai-je vous faire une proposition, et ne vous paraîtrai-je pas indiscrète, en vous priant d’accepter la plus forte portion de mes pirateries. ?

J’ai l’honneur d’être, etc.

P.-S. – J’attends vos ordres pour vous faire parvenir ce qui doit retourner à sa légitime propriétaire.

Lettre 103. Réponse.

[La marquise accepte la honteuse et ridicule proposition de partager les dépouilles de son mari.].

le lendemain.

Pour un pirate, ma belle fille, c’est avoir une probité que j’admire. J’accepte : envoyez-moi, quand il vous plaira, ma part des dépouilles ; et puisse notre accord, jusqu’à ce moment inouï, épouvantera les maris infidèles et dissipateurs !

Adieu.

(sans signature.).

M. de Crébillon fils ne pouvait croire que ces Réponses de la marquise fussent réelles. Je lui montrai les originaux, de la main d’une femme de qualité. Le vrai, me répondit-il, n’est souvent pas vraisemblable.

Lettre 104. Ursule, à la Marquise.

[Elle effectue ses promesses.].

le lendemain de la précédente.

Madame,

J’agis en conscience, et vous avez la meilleure part. Que dites-vous de la galanterie de M. le marquis ? Pour moi, je ne crois pas qu’il puisse y en avoir d’aussi bien entendue. Tout est parfait : les dentelles, les étoffes, les diamants, les bijoux ; c’est d’un choix exquis ! je serais tentée de croire qu’il connaissait là destination de toutes ces belles choses car en vérité, madame, d’après ce que dit mon frère de votre ravissante beauté, il n’y a que vous au monde qui soyez digne d’une parure aussi brillante qu’elle est riche. Je n’ai qu’un regret : c’est de ne pas avoir le bonheur de vous voir sous cette parure, que vous embellirez. Mais je n’ose ni le demander, ni l’espérer.

Je suis, etc.

Lettre 105. Réponse.

[La marquise lui donne un rendez-vous.].

le lendemain.

De tout mon cœur, je vous verrai, charmante fille. Nous irons au bois de Boulogne, sans domestiques, qu’une de mes femmes, et votre laquais ; nous prendrons une remise et nous ferons partie carrée, vous, mon mari, votre frère et moi. Tenez-vous prête pour demain. J’amènerai M. le marquis, et vous amènerez votre frère. Surtout le secret ! nous les surprendrons. Je serai parée ; vous aussi : mais sous un costume un peu coquet outré ; nous nous donnerons l’air d’être les maîtresses de ces messieurs, qui seront mis sans éclat, mais dont les dentelles et les bijoux indiqueront des gens distingués. Cette partie me promet la plus agréable journée de ma vie.

Adieu, ma belle fille ; au plaisir de vous voir.

P.-S. – je change d’avis ; j’amènerai votre frère, et vous, le marquis. Ma voiture me conduira chez lui : j’y descendrai, je la renverrai, et il nous aura une remise ; cela sera plus piquant à la rencontre au bois de Boulogne : ma voiture, outre les autres inconvénients, aurait celui d’ôter toute la surprise à M- le marquis ; puisqu’il fait, si bien les choses, n’est-il pas juste qu’il. ait un peu sa part du plaisir ?

Lettre 106. Ursule, à Gaudet.

[Elle lui fait confidence de toute sa coupable conduite.].

15 avril.

Il ne faut plus compter sur vous, l’ami ! Vous n’arrivez pas, et des mois entiers s’écoulent ! Vous mériteriez qu’on vous laissât tout ignorer. Mais non ; vous êtes un ami trop essentiel, et vos sages avis sont trop nécessaires, pour qu’on s’en passe volontiers. J’ai fait usage des vôtres à la lettre, au moins dans tout ce que j’ai pu, et je m’en suis très bien trouvée. Je vais vous donner à présent quelques détails sur ce qui se passe ici. Je pense que mon frère vous a écrit ; mais il ne saurait vous apprendre ce qu’il ignore.

Comme je vous le disais, en finissant ma dernière, j’ai accepté les propositions du marquis ; une première raison, c’est que j’en ai eu un fils, et qu’il est plus naturel que je sois à lui qu’à un autre. Il m’a logée somptueusement, et m’a mise à même de faire une très belle dépense : j’ai tous les jours du monde, et nous vivons assez bien ensemble. Mais je lui ai fait entendre qu’il ne fallait pas qu’aux yeux du monde, ni de mon frère, notre intimité fût si parfaite ; que le plus sûr était que j’affectasse des dégoûts, de l’ennui ; que je saurais l’en dédommager dans le particulier. Il a consenti à tout, et je lui ai tenu parole. Il s’est trouvé trop heureux. Je ne m’en suis pas tenue là ; je lui ai proposé de mettre son épouse dans mes intérêts par mes procédés à son égard. Il a paru surpris. Je lui ai détaillé mon projet, à peu près de la manière suivante :

« La marquise est votre femme ; elle appartient à une famille puissante ; vous la négligez : elle peut s’en plaindre avec justice, et troubler par là mon bonheur et le vôtre. Que vous alliez lui dire que vous m’aimez, et que vous la priez de le souffrir, c’est un rôle fou et plus que ridicule ; mais que moi, après ce qui s’est passé entre nous, avant votre mariage, je la recherche, que je lui offre de ménager ses droits, de modérer votre dépense, de vous préserver de la prodigalité, c’est une démarche qui pourra lui plaire, à ce que j’imagine, à juger d’après mon cœur ? » Le marquis m’a fort approuvée ; il m’a juré qu’une liaison avec son épouse serait ce qui le flatterait davantage ; que j’en étais absolument la maîtresse, et qu’il me seconderait à sa manière, en se plaignant de mes rigueurs. Je n’ai rien dit d’Edmond, sur qui je fonde le succès de ma démarche, et que je veux tâcher de servir auprès de la marquise. Ils sont du dernier mieux : mais je ne sais si la glace est brisée. En tout cas, j’y fais mes efforts, de toute manière ; et s’il le faut, je donnerai de la jalousie à la marquise. J’ignore si c’est discrétion de la part de mon frère, ou si elle lui tient encore rigueur, mais il me tait sa bonne fortune. Peut-être me croit-il capable de quelque indiscrétion ? je lui pardonne ; jamais je ne ferai un crime à un homme de manquer de confiance en pareille occasion ; c’est un si beau défaut, et si rare, d’être assez défiant, pour taire à ses plus intimes les faveurs d’une femme, que je ne m’en sentirais que plus attachée à Edmond. En conséquence des dispositions que je viens de vous montrer, j’ai écrit à la marquise, après avoir tâché de faire expliquer mon frère sur ce qu’elle pensait de moi. J’en ai été assez contente, pour risquer une lettre, où je lui donne mille témoignages de reconnaissance pour Edmond, et de mon respect personnel. Je mets ensuite à sa disposition la conduite qu’elle juge à propos que je tienne avec son mari, et je l’en fais l’arbitre absolue. Sa réponse (car, elle m’en a fait une dès le lendemain) a, été celle d’une femme d’esprit. Après s’être récriée sur le phénomène d’un commerce de lettres entre nous, qu’elle trouve une chose trop singulière et trop piquante pour s’y refuser, elle me dit que, quoiqu’elle ne soit pas jalouse, elle accepte mes offres ; elle m’engage avec beaucoup de gaieté à tourmenter son mari, à le mettre aux abois. Elle m’assure qu’il est jaloux de moi à la rage, et qu’ainsi, je dois le tourmenter par la coquetterie la plus décidée ; elle m’invite même à aller plus loin, s’il le faut. Quelques jours se sont écoulés, pendant lesquels j’ai appris, par une lettre qu’Edmond vous écrivait, et que j’ai surprise, en allant chez lui, tandis qu’il était chez moi, que la marquise l’avait favorisé, d’une manière aussi spirituelle que prudente. Cette découverte m’a encouragée ; dès que j’ai été de retour, j’ai remis la main à la plume, pour écrire à l’aimable marquise toute la conduite que j’avais tenue avec son mari. Ma lettre était assez libre : mais j’étais sûre qu’elle serait bien reçue. Je ne me suis pas trompée ; une réponse courte et décisive, en a été la suite. Je l’ai montrée au marquis : « Voyez ce que vous voulez faire ? C’est à vous de cimenter une secrète liaison entre la marquise et moi ? » Il a ri de mon idée, qu’il a trouvée charmante, et il a lui-même préparé le cadeau que je devais envoyer à sa femme, avec une lettre. « Le trait est unique, disait-il, et bien plus extraordinaire que ne le croit la marquise ! Oh ! j’en rirai quelque jour avec elle, supposé que les choses s’arrangent comme je l’espère… » Je ne sais ce qu’il entend par cet arrangement : peut-être le découvrirez-vous durant votre séjour ici ?

Nous avons fait hier une partie proposée par la belle marquise. Je m’y suis préparée dès le matin. Le marquis est arrivé : « Vous allez à la campagne ? – Oui, monsieur. – Peut-on savoir ?… – Non. – C’est un mystère ? – Oh ! très mystérieux, je vous assure. – Vous êtes la maîtresse madame, et je ne vous demande plus que l’instant où je vous reverrai ? – Mais vous ne me quittez pas, j’espère – Comment ! – Vous êtes de ma partie. » Il est venu m’embrasser dix ou vingt fois. « Vous êtes seul dans ma confidence : nous avons lié une partie carrée, une des mes amies et moi, et je vous ai choisi pour mon chevalier. – C’est charmant ! – Allez prendre un habit de, campagne et une remise. » Il est sorti avec une vivacité qui m’a plu. À son retour, nous sommes partis. J’ai nommé la porte Maillot au cocher. Le marquis était, tout en l’air : il cherchait à lire dans mes yeux ; mais il n’y voyait rien. Nous sommes arrivés, et, j’ai fait arrêter. « Descendons un moment ; il fait beau – je voudrais marcher un peu sous ces arbres. » je me suis appuyée sur le bras du marquis, d’un air assez tendre. Il était hors de lui-même. Ce que c’est que d’avoir un peu de rigueur ! … Enfin, j’ai aperçu l’autre remise qui venait au grand trot. J’ai dirigé notre marche de ce côté : à cinquante pas environ, voyant que nous étions reconnus, j’ai fait retourner le marquis. Je causais de manière à captiver toute son attention. Cependant Edmond et la marquise étaient descendus, en donnant ordre à leur voiture d’aller joindre la nôtre. lis nous ont surpris par-derrière, en nous disant – « Ah ! l’on vous y trouve ! » Le marquis a tressailli. Sa femme s’est emparée de son bras, et lui a dit : « C’est moi qui fais cette partie : j’ai voulu connaître mademoiselle, et causer avec elle, tant que je voudrai ; ainsi vous aurez la bonté de me la céder, et de vous amuser ensemble comme vous pourrez, M. Edmond et vous. » Et sans attendre sa réponse, elle est venue m’embrasser. Je l’avoue, sa beauté m’a éblouie ; je n’ai pu cacher mon admiration ; elle s’en est aperçue et m’a dit à l’oreille : « Nous éprouvons toutes deux le même sentiment. Vous êtes ce que j’ai vu de plus séduisant dans mon sexe, je ne sais quel charme accompagne vos moindres mouvements, surtout votre rire. Je n’en veux plus au marquis, ni pour ce qu’il vous a fait, ni pour sa conduite actuelle ; vous êtes la seule coupable ; ou plutôt, c’est Vénus elle seule qui vous a faite si belle, si jolie, si mignonne, en un mot tout ce qu’il faut être pour qu’on ne puisse vous résister. » Cinq ou six baisers ont suivi ce compliment, que j’ai rendu avec usure, mais pas si bien tourné. Nous avons voulu marcher. La marquise était en robe à l’anglaise verte, relevée de rose ; j’en avais une de taffetas blanc, garnie de rose et de vert. Ces habits nous allaient comme jamais rien n’a été à jolie femme ; nous étions charmantes ; car non seulement nos deux hommes nous le disaient, mais tous les passants s’arrêtaient avec une sorte d’admiration. Nos voitures suivaient : elles étaient propres, mais sans armoiries, puisque c’étaient des carrosses de louage. Nous n’avions à la mienne que mon laquais, et à celle de la marquise, que le valet d’Edmond ; ainsi, rien qui fît connaître les deux époux. Comme nous avancions sur la pelouse du côté de Passy, nous avons rencontré un brillant équipage, où étaient un homme décoré, un jeune homme, et deux dames. Le marquis en était connu ; il s’est éclipsé adroitement, et est rentré dans une des voitures dont il a baissé les stores. Le brillant équipage s’est arrêté, pour nous considérer. On nous regardait, on regardait Edmond, que je nommais mon frère. Il donnait le bras à la marquise, et je marchais seule. Tout l’équipage s’est mis aux portières ; et nous entendions derrière nous : « Voilà ce qu’il y a de plus beau. dans le monde ! les connaissez-vous ? – Non ! – Non ! » Tout le monde répondait non. Le jeune homme, qui paraissait fils de l’homme décoré, a dit : « Mais je crois avoir vu quelque part la dame en vert. – Elle est charmante ! a dit une des dames : quel air noble ! que de grâces ! Et l’autre ? a dit l’homme décoré : c’est une des grâces sans doute à sa mise ! c’est une enfant ; elle n’a pas quatorze ans ! – Il est vrai ! a répondu l’autre dame ; je l’examine depuis quelques instants : je ne sais en vérité si c’est une fée, ou une mortelle. – Voilà qui est singulier ! » répétaient-ils tous ensemble, « Le jeune homme est charmant ! quelle taille ! quel air distingué ! il est trop beau. – Oui, ont dit les deux hommes, il est trop beau, surtout s’il le sait. » Nous écoutions sans souffler, quoique nous parussions causer entre nous. La marquise était comblée, et j’ai vu que mon frère ne perdait pas à ces éloges. De son côté, il s’appliquait à prendre avec la marquise l’air le plus respectueux, et avec moi, le plus tendre : de sorte qu’il a enchanté tout ce monde. (Mais nous avions entrevu un autre cavalier ? ont dit les dames. – Oui, a répondu le jeune homme ; il s’est retiré avant que nous descendissions, et peut-être est-ce lui qu’on attend. » D’après ce mot, nous avons marché du côté des voitures, et nous y sommes montées, la marquise dans celle de son mari, et moi avec Edmond. Nous avons ainsi échappé à la curiosité.

Parvenus dans le bois, nous y sommes descendus : nous avons d’abord marché tous quatre, ensuite nous nous sommes séparées, la marquise et moi. La première chose qu’elle m’a dite a été un compliment flatteur, suivi d’un baiser, que je lui ai rendu : ce qui a paru lui plaire. Elle m’a proposé un plan de vie, dont je vous entretiendrai de bouche. Il paraît qu’elle a les mêmes vues que son mari, et qu’elle se propose de foire un joli Quatuor. Elle m’a ensuite parlé de mon portrait, qu’elle tient de la main d’Edmond ; du sien, que le mien lui a donné envie d’avoir sous un costume, où les draperies ne sont pas visibles. Elle m’a témoigné la plus tendre amitié ; je croyais être avec Mme Parangon, et la marquise, au lieu de l’effacer, n’a fait que me faire mieux sentir tout ce que vaut cette belle prude : en vérité Mme Parangon a tout ; et ce que la marquise m’a montré de mieux, elle l’a tout comme la première. C’est un hommage que je suis bien aise de rendre, en passant, à l’ancienne inclination de mon frère. Après un entretien particulier, assez long pour faire connaissance, et nous communiquer tous nos petits secrets tant au sujet d’Edmond que du marquis, nous les avons rejoints. La marquise a donné la main à mon frère, et j’ai présenté la mienne au marquis. L’heure du dîner approchait ; nous avions beaucoup marché ; nous, sommes revenus à La Muette, chez le Suisse. C’est à table que la gaieté a brillé ; j’ai vu là tout ce que vaut une femme bien élevée, mais au-dessus du préjugé comme la marquise : car ici, elle a surpassé Mme Parangon, sans néanmoins sortir de la décence. Le marquis paraissait enchanté, autant de son épouse que de moi. En effet, le charme que cette femme aimable répandait autour d’elle agissait avec tant de force sur moi-même, que j’étais tendre pour le marquis ; je l’enivrais, et je m’enivrais moi-même. Edmond, timide et modeste, était si bien ce qu’il fallait qu’il fût, que tous trois nous ne pouvions nous lasser de l’admirer ; et la marquise m’a dit vingt fois à l’oreille : « Il est réellement aimable ! Ce n’est pas une vaine apparence : regardez-le ! pas la moindre imprudence ; pas la moindre familiarité, même avec mon mari : il est modeste avec noblesse ; il se prête à tout, et ne s’avance jamais : cette partie-ci lui fait bien de l’honneur dans mon esprit, et s’il ne change pas… » Elle s’est arrêtée ; elle l’a regardé ; puis dans un mouvement très rapide, elle a embrassé son mari, qui en a été aussi surpris que moi. Cependant il s’est comporté de la manière la plus reconnaissante ; il a fait des compliments à sa femme ; il a vanté la bonté de son cœur, qui égale ses grâces et sa beauté. Il nous en a fait juges. Vous imaginez comme j’ai dû répondre : mais ici Edmond nous a surpassés. Obligé de dire son sentiment, il a su mêler les choses les plus fortes et les plus flatteuses pour, la marquise, à des marques de respect, assez touchantes, pour exciter deux larmes, que nous avons laissé couler, la marquise et moi, dans le même instant. Le marquis les a recueillies à toutes deux, et dans ce moment, j’ai vu, ou cru voir, que la marquise, a pressé imperceptiblement une main d’Edmond, qui était près d’elle. Voilà comme s’est terminé notre dîner, un des plus agréables que j’aie faits en ma vie. Nous avons aussitôt quitté la table, pour aller nous promener dans les jardins. Il y a eu beaucoup plus de liberté : le marquis m’a prise sans façon, et a laissé la marquise à mon frère. Nous avons d’abord marché à quelque distance ; mais ensuite nous nous sommes perdus de vue. L’envie de ménager un agréable tête-à-tête à Edmond m’a rendue très tendre : le marquis était comblé de me sentir m’appuyer mollement sur son bras ; ses discours étaient de feu ; il me montrait les sentiments les Plus Passionnés ; il me jurait qu’il n’était heureux que de ce moment, et qu’il devait son bonheur à la marquise ; qu’il voulait lui en conserver une éternelle reconnaissance. (Vous voyez que je ne brouille pas les ménages !) Quant à Edmond, il paraît que son entretien avec la marquise a été fort animé : nous les avons quelquefois entrevus, très attachés à ce qu’ils se disaient ; quelquefois nous les avons entendus, parlant avec une aimable vivacité. Du reste, nous n’y avons rien compris : le marquis, dès que nous les approchions, m’obligeait à les éviter, malgré la grande envie que j’aurais eue de découvrir quelque chose. J’ai cependant usé de finesse, sous un prétexte naturel, je me suis écartée seule : la voix de la marquise s’étant fait entendre, je me suis approchée : ils étaient assis sous un berceau de jasmins et de chèvrelle, et j’ai vu Edmond tenant fort tendrement une main de la dame, dans les yeux de laquelle je n’ai rien vu de cruel. Je ne sais où les choses, seront allées : mais un baiser donné m’ayant fait craindre un dénouement trop heureux, surtout quand Edmond l’a eu rendu, j’ai rejoint le marquis pour l’éloigner.

Nous sommes revenus le soir, comme nous étions partis, en changeant un peu l’ordre : au sortir des Tuileries, tout à la brune, le marquis est entré dans la même voiture avec sa femme, et Edmond m’a ramenée ; mais au bout d’une demi-heure, le marquis était chez moi ; et Edmond chez la marquise.

je vais maintenant passer à des choses d’un autre genre, Le marquis m’a trouvé des talents si marqués pour la danse, qu’il m’a engagée à les cultiver : j’y ai réussi au-delà de ses espérances, à l’aide des leçons du célèbre Dupré. Dans son premier enthousiasme, le marquis voulait que je débutasse à l’Opéra : j’y ai consenti assez légèrement, enivrée moi-même des talents qu’on me trouve. Il a obtenu un début, et vendredi dernier je devais doubler Mlle Lionnais, dans le ballet charmant qui termine l’intermède du Citoyen, de Genève. J’ai fait la répétition avec un applaudissement général. Quelle voluptueuse ivresse donne cet encens flatteur !… Mais le marquis, témoin des hommages qui m’ont été rendus, les a trouvés trop forts, sans doute : d’ailleurs, depuis la répétition, j’ai reçu au moins dix messages, entre autres de mon vieux Italien, qui s’est trouvé là comme, à point nommé : c’est l’ambassadeur, dont j’ai dit un mot dans une de mes lettres, à la marquise ; ma porte a été fermée à tous ces gens-là ; et vendredi dès le matin, le marquis a fait dire que de puissants motifs m’empêchaient de paraître sur la scène. Je sens qu’il a raison. Pour m’en dédommager, il a fait dresser un joli théâtre dans mon jardin, et j’y ai dansé avec l’applaudissement universel le rôle de Mlle Lanni, dans le ballet des Champs-Élysées de Castor et Pollux. Un autre rôle, qu’on a trouvé que je rendais supérieurement, tant pour la danse que pour la naïveté du chant, c’est celui de Mlle Dervieux, dans l’acte de Pygmalion : on dit que j’y surpassé Mlle Puvigné, qui le joua il y a dix ans. Vous voyez par tout cela que je ne manque pas d’amusements extérieurs.

Quant à mon cœur, il est parfaitement tranquille. Lagouache est guéri. Il a prié Marie de lui procurer un moment d’entretien particulier avec moi, avant son départ de Paris : j’y ai consenti ; mais j’en avais averti M. le marquis, et j’ai voulu qu’il en fût témoin secret. Lagouache est entré humblement. « Mademoiselle, j’ai bien des pardons à vous demander, des excuses à vous faire, d’avoir… – Rien du tout, monsieur : vous m’avez rendu service, par toutes ces choses-là que vous me priez d’oublier. Je ne m’en souviens, que pour vous en avoir obligation : et si vous voulez faire le voyage de Rome, je m’offre de vous recommander à M. le marquis ? – Ah ! mademoiselle ! le voyage de Rome !… – Il faut que vous quittiez Paris, et à votre place, je profiterais de cette nécessité, pour faire un voyage utile à mes progrès : j’aurai soin que M. le marquis fournisse à votre entretien. – Quoi ! vous m’abandonnez ! – Vous le mériteriez ; mais je ne vous abandonne pas. » J’étais convenue avec le marquis, qu’il paraîtrait à un signal : je l’ai fait, dans la crainte qu’il n’échappât quelque indiscrétion à Lagouache. Le marquis est entré sur-le-champ, comme s’il fût arrivé, et m’a demandé sèchement, ce que je voulais à ce garçon. « Je lui promettais que vous vous intéresserez, pour lui, et que vous lui donnerez les moyens de faire le voyage de Rome. – J’y consens, à votre considération, madame, pourvu qu’il parte demain. » Il l’a congédié, en achevant ces mots, et j’en suis débarrassée.

Voilà, je crois, toutes mes affaires jusqu’à présent, l’ami. Vous devez vous apercevoir que je suis assez fidèlement vos conseils, du moins, autant que me le permet l’humaine fragilité. Pardonnez les fautes ; et si vous trouvez que vos élèves ne vont pas aussi bien que vous le voudriez, venez nous mettre de bouche dans, la bonne voie.

P.-S. – Mme Canon ignore les arrangements actuels ; elle m’a fait témoigner son étonnement de ne pas me revoir. Je n’oublie pas Laure ; mais je ne voulais en parler qu’en hors-d’œuvre : je ne suis pas contente d’elle. Je désire beaucoup votre arrivée par cette seconde raison.

Lettre 107. Réponse.

[Il éteint la délicatesse de l’amour, et parle bien contre les spectacles, qu’il tourne en ridicule, l’inconcevable homme !].

25 avril.

Je n’oublie pas Laure…, je ne suis pas contente d’elle. Je désire beaucoup votre arrivée, par cette seconde raison. Ma belle, est-ce que vous me croyez jaloux ? Quoi ! l’homme qui sacrifierait à son ami, son bien, son honneur, tout l’agrément de sa vie (parce que l’amitié satisfaite le lui rendrait au centuple), cet homme ne lui céderait pas une femme !… Vous avez encore bien des préjugés, belle Ursule, même après être montée sur le théâtre, le moins scrupuleux de tous, l’Opéra ! Tranquillisez-vous, ma belle ! si c’est mon plaisir à moi qu’on me trompe, il ne faut pas disputer des goûts. L’égoïsme est un vice partout, même en amour ; C’est lui, lui seul qui traite de débauche l’aimable liberté de la nature, et qui, par la contrariété, le plus souvent la rend débauche, de liberté naturelle qu’elle était. Détichez-vous de ce malheureux égoïsme, belle Ursule, et sans donner dans la débauche, qui est toujours un mal, mettez à la mode une aimable communité. Quoi ! vous si parfaite, vous seriez le partage d’un seul ! mais par quel motif ? pour mettre tous les autres au désespoir sans doute, et jouir en despote féroce de leurs tourments. Non, non ; plus belle que Gaussin, vous serez en même temps plus humaine encore. Mais (et c’est ce que je ne cesserai de vous répéter), prêtresse du plaisir, de Vénus, ou de la beauté, de l’amour enfin, vous sentirez l’importance de votre ministère, vous ne l’avilirez, vous ne le profanerez pas. Mon avis serait que vous vous acquissiez le respect des hommes, par la manière dont vous les rendrez heureux ; que vous leur élevassiez l’âme, au lieu de l’abrutir en cela bien différente de la Circé de la mythologie, qui n’était autre chose qu’une belle Abéléré, dont l’amusement fut de dégrader par la plus crapuleuse débauche ceux qu’elle avait enivrés de ses faveurs. J’abhorre cette espèce de femmes. Je ne trouve pas même Ninon assez délicate : elle avait, dans l’exercice du sacerdoce amoureux, des légèretés choquantes. Je ne vous parlerai pas des actrices dont vous avez presque été la compagne : le trait des noyaux de cerise excite mon indignation à un point que je souffletterais la nymphe, si elle était là.

Par cette transition naturelle, je vais vous dire mon avis sur votre début.

Je méprise acteurs, actrices, danseurs, danseuses, figurants, figurantes, les chœurs masculins, les chœurs féminins, baladins, baladines, sauteurs, sauteuses, danseurs et danseuses de corde voltigeurs, voltigeuses, paradeurs, paradeuses ; je mets tout cela dans le même sac, en dépit de la morgue de nos demoiselles des Français et des Italiens. Je suis absolument du sentiment de M. le marquis : vous ne devez pas vous mêler dans cette tourbe ; vous êtes au-dessus de ces femmes-là. Songez donc à ce qu’est une actrice ! Pour vous en former une idée, je voudrais que vous eussiez, comme moi, entendu siffler la sainval pendant plus de cinq longues années, à dater de son début, et de l’Épître très bien rimée, que lui adressa M. du Rosoi. Vous auriez vu alors ce qu’est une actrice, même avec du mérite, lorsqu’elle n’est pas aimée ! je sais que votre charmante figure, et le genre où vous auriez donné, la danse voluptueuse, vous auraient mise à l’abri de ce revers. Mais encore vous presque marquise, ou approchant, quelque chose qui arrive, qu’auriez-vous été sur les planches ? La petite Ursule : on aurait applaudi la petite Ursule quand elle aurait bien sauté, bien minaudé et au bout d’un certain temps, dès qu’elle aurait paru. Trois faquins, six petits maîtres, quatre abbés et deux crapuleux du parterre auraient dit : « Elle est ma foi gentille ! je voudrais l’avoir ce soir ! – je l’ai eu, moi. – Touchez là, nous sommes frères. – C’est une pauvre jouissance. – Vous l’avez dit ! Voyez ?… » Et certaine partie de son ajustement arrangée d’une certaine manière, aurait peint hiéroglyphiquement contre vous la plus grosse injure qu’on puisse dire d’une femme. « A-t-elle quelqu’un ? – Non : depuis un temps, elle vit sur le commun. – On prétend qu’on est reçu à un louis. – Bon ! (dit alors un des crapuleux) ; pardieu, je suis charmé de le savoir. – Elle a sa sœur avec elle (on fera cet honneur à Laure, avec qui on vous aura vue quelquefois), qui est encore plus humaine ; elle est à douze francs. Oh ! j’aime mieux celle-ci à un louis ; c’est une fille à talents. – Elle est jolie ! Mais si libertine ! croiriez-vous qu’elle a presque tué six chanteurs des chœurs, douze figurants, et la. moitié de l’orchestre ? – C’est une Messaline ! – Autant vaut. – Oh ! parbleu ! je lui porterai mon louis ! » reprend le crapuleux… Et voilà ce que j’ai vingt fois entendu dire de nos actrices, de nos grandes actrices !

Depuis longtemps, je cherche dans ma tête quelle est la classe où je dois ranger ce métier ? Cela serait bientôt fait, si les comédiens ne jouaient que des Bourgeois gentilhomme, des Cocu imaginaire, des Médecin malgré lui, du Dancour, du Dufresnil, une fois ou deux du Regnard ; des Tuteur dupé, des Hommes dangereux, des Philosophes, des Sganarelle ; des Mariages Samnites, des Réduction de Paris, et des Comédies italiennes. Mais ils jouent les Horace, le Cid, la Mort de Pompée, Athalie, Phèdre, Britannicus, Mérope, Alzire, Mahomet, Inès, le Siège de Calais, la Veuve du Malabar, les Druides, le Père de famille, Eugénie, Nanine, le Duel, le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, les Précieuses ridicules, le Joueur, le Dissipateur, la Gouvernante, l’École des mères, le Préjugé à la mode, le Glorieux, Ésope à la cour, la Partie de chasse, etc. Ils représentent la Surprise de l’amour, l’Épreuve, la Mère confidente ; Arlequin sauvage, Rose et Colas, Lucile, Silvain, Zémire et Azor, l’Amoureux de quinze ans. Ils donnent à l’Opéra les Iphigénie, Alceste, Castor, le Devin, Electre. Et je m’arrête un moment à réfléchir : si les acteurs sont méprisables, de vils baladins dans les pièces d’abord citées, ils sont des rôles honorables dans les secondes, Par exemple, dans le Duel, Victorine, Antoine, les Vandeck, ont des rôles qui me charment. Dans Eugénie, le vieil Anglais son père, est un homme respectable, la fille, une jeune personne vertueuse et charmante. Il n’est rien là qui puisse avilir l’acteur ou l’actrice ; au contraire, ils sont dans ces occasions les prêtres de la bonne morale et de la vertu. Mais quand je vois un George Dandin et sa gaupe de femme ; un Pourceaugnac, et les friponnes qui le dupent un Sganarelle, un Moncade et son valet à bonnes fortunes ; une Agathe, dans les Folies amoureuses ; ces basses bouffonneries des Comédies italiennes ; quand je vois l’air platement comique que l’acteur donne à des héros dans Henri IV, dans la Réduction ; une Eliane trois fois ridicule le casque en tête. ; alors je ne puis m’empêcher de voir l’identité des acteurs, des actrices, avec les baladins, les baladines du boulevard ; et ce n’est pas une question si ces derniers sont méprisables : Taconet, en savetier, ne rend pas la nature, il la charge et la dégrade : or il est bien certain que Pourceaugnac, George Dandin, l’Avocat patelin, sa femme, le berger Agnelet, etc., ressemblent comme deux gouttes d’eau à Taconet. Donc il est honteux, dégradant d’être comédien, et surtout comédienne. Quelle que soit la morgue des femmes de cette classe, combien ne sont-elles pas au-dessous d’une fille telle que vous !

D’ailleurs, l’état d’actrice, de danseuse, me paraît contraire à mes projets à votre égard : et il faut vous avouer ici, que le marquis, emporté par une idée de jeune homme, aurait persisté dans sa première idée de vous faire actrice sans mes observations. En effet, vous êtes la mère de son fils, et ne fut-il jamais qu’un fils naturel, il n’en tiendra pas moins à la maison de *** ; il pourra être officier, etc., voudriez-vous que ses confrères lui disent un jour que sa mère était une excellente danseuse à l’Opéra ? Cette raison seule a fait changer le marquis d’idée.

Si nous considérons le théâtre quant au fond, c’est-à-dire philosophiquement par ses effets, il n’est pas plus honorable, que par son écorce : cet état, quelques plaisirs qu’il nous donne, est légalement flétri, et c’est toujours descendre que d’y entrer : sa flétrissure est juste, premièrement par ses effets sur les mœurs ; deuxièmement par le genre d’imitation auquel il assujettit les acteurs et les actrices, les danseurs et les danseuses. Examinons ces deux articles.

Premièrement, les effets du spectacle dramatique sur les mœurs sont toujours nuisibles, quelle que soit la pièce, au moins à une partie des spectateurs : car si la pièce est l’Ecole des maris, par exemple, tous les spectateurs y apprendront qu’il faut que les femmes soient telles que nous les voyons de nos jours, libres, folles, coureuses de bal et de promenades, coquettes pour la mise, insubordonnées. Qu’il faut tromper, vilipender les maris sensés, qui ne veulent pas que leurs épouses suivent cette conduite indécente, destructive de toute retenue, de toute économie, de tout bon gouvernement dans le ménage. Molière dans cette pièce, digne du feu, a été le plus dangereux des corrupteurs, le plus mauvais, des citoyens, le plus punissables des auteurs. On va cependant tous les jours sans scrupule à l’Ecole des maris ; on y va rire des bonnes mœurs, approuver les mauvaises ; les Maris de la capitale et des provinces y vont comme de vrais benêts, applaudir ce qui les fait journellement enrager chez eux ! Et la leçon ne sera pas infructueuse pour leurs dignes épouses ! Comment regarder les deux actrices principales, les deux sœurs, dans l’Ecole des maris ? Comme les prêtresses de l’impudence, de la perversité, de l’insubordination, de la coquetterie : rôle infâme, ministère abominable, détestable, digne des peines les plus sévères, et à leur défaut, de l’infamie justement jetée sur les comédiens. Vous voyez, belle Ursule, que pour démontrer l’infamie de la profession, je ne vais pas chercher des auteurs obscurs ; je prends Molière, le grand Molière, ce grand corrupteur, qui faisait sa cour aux dépens des mœurs, sous un roi aussi galant que glorieux : je prends Molière, dis-je, ce véritablement grand homme, qui aurait eu assez fait pour la gloire, et bien mérité de ses concitoyens, après le Misanthrope, le Tartuffe, les Précieuses ridicules, les Femmes savantes, ces éternels chefs-d’œuvre de bon goût et de bonne morale. Aussi remarquez que dans ces quatre drames sublimes, l’homme divin qui les a faits, y prêche directement une morale opposée à celle de l’Ecole des maris. La coquette est abandonnée par Alceste, parce qu’elle veut vivre comme la femme de l’Ariste de l’Ecole des maris. La femme du Tartuffe ne vit pas comme celle de l’Ecole des maris. Que fait-il dans les Précieuses ridicules, que de ramener les femmes à la noble simplicité de la nature ? Mais dans les Femmes savantes, ce grand homme prévoit les abus actuels ; il y fronde d’avance, et ces bibliothèques, qu’on prétend ouvrir aux femmes, et la manie de vouloir leur donner l’éducation des hommes, parce qu’elles sont la moitié du genre humain ; (notez ceci, belle URSULE elles sont la moitié du genre humain ; et la tourbe méprisable des Gynomanes prétend les élever comme si elles étaient le genre humain tout entier !) Il me semble, en voyant les efforts de nos Homoncioncules-femmelettes, pour faire des hommes de nos femmes, entendre encore ce vigneron grossier et bourru de Saint-Bris, qui, au milieu de ses concitoyens assemblés sous la Halle, se plaignait de ce que Dieu avait fait des femmes. Comme il était à demi instruit, il repassait les torts qu’elles avaient fait au genre humain, en commençant par Ève, descendant à Hélène, de celle-ci à la marquise de Brinvilliers, et de cette dernière à sa femme, ainsi qu’à toutes les méchantes femmes du bourg. »Eh ! pourquoi Dieu, qui est tout-puissant (s’écria ce nouveau Garot), n’a-t-il pas donné aux hommes la faculté de se reproduire ? pourquoi les a-t-il affligés de ces Etres détestables et maudits, qui ont amené l’Enfer sur la terre ? » etc. Nos Gynomanes en font autant que ce brutal. Ils veulent qu’il n’y ait plus qu’un sexe ; que tout soit homme. Mais la femme est la plus belle fleur de la nature. Cet Etre charmant, en le laissant ce que l’a fait cette bonne nature, est le puissant lénitif qui adoucit les hommes ; l’attrait qui les réunit, les attache les uns aux autres : d’où vient donc le détruire ? Car c’est le détruire que de lui donner l’éducation des hommes ; que de lui ôter son aimable ignorance, sa naïveté, enchanteresse, sa délicieuse timidité ; que d’empêcher qu’il ne soit le parfait opposé de l’homme courageux. Maudit soit celui qui ravira pour jamais à l’homme l’inexprimable plaisir d’être le protecteur, le défenseur, le rassureur de la femme contre ces craintes enfantines, qu’il est si ravissant de calmer !… Il faut donc laisser femmes les femmes ; comme il ne faut pas efféminer les hommes. Et c’est ce qu’a voulu nous enseigner Molière, par sa comédie des Femmes savantes. »Mais, me dira-t-on, ces bonnes pièces sont donc utiles aux mœurs ? – Oui et non ; comme répondrait le Sphynx : oui, à la lecture ; non, à la représentation. C’est le second membre de ma première proposition, que la représentation des pièces, quelles qu’elles soient, est contraire aux bonnes mœurs. J’en appelle à tous ceux qui vont au spectacle : les jeunes hommes y voient plus l’actrice que la morale : ils ne sont occupés, durant tout son jeu, qu’à la désirer, à la convoiter ; et comme il en est peu qui puissent parvenir jusqu’à elle, voici ce que j’ai vu cent fois : les femmes de plaisir abondent aux environs des spectacles ; le jeune homme ému, en sortant, aperçoit-il quelqu’une de ces malheureuses qui ait dans sa parure ou dans sa figure quelque rapport avec sa déesse de théâtre, il se livre à cette Céléno, perd avec elle un argent nécessaire et sa santé. Ce ne serait que demi-mal, si on réalisait le Projet que m’a montré l’autre jour un bonhomme, qu’au premier aspect je pris pour un sot. Mais la lecture de son manuscrit me détrompa. Il est intitulé Le Pornographe, ou la Prostitution réformée ; il y donne des moyens de rendre les prostituées moins pernicieuses pour les mœurs, sans danger pour la santé, etc. Je l’ai lu avec surprise, et j’ai senti le chagrin le plus vif, en prévoyant que le préjugé empêcherait que jamais on exécutât ce plan de réformation. La représentation de toute pièce, d’après ce point de vue, est dangereuse pour les jeunes hommes. Elle l’est également pour les jeunes filles et pour les femmes. Combien en est-il qui ont ensuite cédé à un amant, coiffé, costumé, parlant, se tenant comme tel acteur qui les avait enchantées ! Si j’ai vu cent jeunes gens se perdre, en trouvant à certaines prostituées de la ressemblance avec la (…) (parce que de nos jours les hommes et les femmes sont tous jetés dans le même moule ; qu’il n’y a plus d’allure ni de marche de caractère, mais seulement une façon d’exister générale imitative ; de sorte que par le dos, on ne saurait distinguer aujourd’hui les hommes et les femmes de même taille). Si j’ai vu cent jeunes gens se perdre, j’ai de même également vu des jeunes filles se donner à la ressemblance des (…), etc. Quelles que soient les pièces, les représentations théâtrales sont donc nuisibles aux mœurs du spectateur. Eh ! combien de fois la sage et touchante (…) n’a-t-elle pas excité la tempête dans de jeunes cœurs, qui venaient de la voir jouer soit Eugénie, soit Lindane, soit Angélique, ou tout autre rôle honnête ! Cette actrice, la décence même, qui est touchante, sans être belle, parce qu’elle a la forme de l’innocence, de la candeur, était encore plus, dangereuse que la (…), que la voluptueuse (…), que ces lubriques danseuses de l’Opéra, qui réunissent la figure la plus provocante à la mise rappelante, aux talents enchanteurs… » Mais c’en est assez là-dessus : je dirai tout à l’heure où je prétends en venir. Deuxièmement, le genre d’imitation auquel le drame, tel qu’il soit, assujettit les acteurs et les actrices, les dégrade, les avilit ; rend leur profession indigne du titre d’art libéral et libre. Rien de si aisé à prouver. – Qu’est-ce qu’un mime, un comédien, un acteur ? – C’est un imitateur. – Comment imite-t-il ? – Ce n’est pas, comme le peintre, en se servant de sa main, pour rendre sur un corps étranger l’image de la nature : le comédien, le danseur pantomime rend la nature vivante dans sa propre personnels comme le singe. S’il le fait pour s’amuser, se divertir, rire avec ses amis, c’est une singerie divertissante, c’est un jeu d’enfant. Pour sentir la vérité de ce que je dis là, il suffit de rentrer en soi-même ; la raison le dit. Mais s’il le fait pour divertir des gens qui le paient, c’est un bouffon, et ce mot emporte avec lui, chez toutes les nations, l’idée d’un homme vil ; on sent encore cela. Quelles en sont les raisons ? C’est que cet homme, ou cette femme, fait à l’égard des autres hommes un rôle d’infériorité ; qu’il les divertit comme ses maîtres ; un rôle de singe, en un mot, exercé à divertir en les imitant, des êtres au-dessus de lui. Et une fille comme URSULE R**, devant qui tout homme de bon sens, ou qui aura des sens ne pourra s’empêcher de fléchir le genou, descendrait au rôle de danseuse, de sauteuse, d’imitatrice ! elle qui est une souveraine adorée, deviendrait l’être soumis qui gambade pour divertir une assemblée de tous les ordres de citoyens, pour leur donner publiquement le plaisir d’admirer son petit pied, sa jambe jusqu’à la cuisse, sa gorge, ses beaux cheveux ? Elle se fatiguera, elle se mettra à nage, pour obtenir d’insultants bravo ! des battements de mains, des encouragements enfin comme on en donne aux dogues du Combat du Taureau ! Fil fi ! URSULE R**, la belle Ursule, plâtrée de rouge irait gâter son beau teint, sa peau délicate ! elle irait se donner en spectacle, comme un objet de curiosité, à tant par personne, comme la Géante prussienne, ou le Nain polonais ! fi !… Ce n’est pas tout ce que j’ai à dire contre l’imitation des comédiens. Vous conviendrez que toutes les pièces ne sont pas des chefs-d’œuvre ; qu’il s’y trouve des folies, des choses déraisonnables ; que de plats, de sots auteurs mettent bien des platitudes et des sottises dans la bouche des acteurs ; des paroles à double entente, des calembours, etc. ; qu’une actrice, une danseuse, sont obligées de se laisser baiser la main, le visage ; de répondre à des propos qui blessent l’honnêteté ; que la seconde, si le compositeur des ballets l’a voulu, est forcée de faire d’indécentes pirouettes, etc. Eh ! quelle honte, pour un être doué de raison, quelle humiliation, quelle dégradation de se voir nécessitée, par exemple, à se remplir la tête des fadaises d’un N***, d’un D***, d’un C***, etc. ? de s’identifier au personnage que ces sots ont créé ; de parler comme lui et comme eux, et d’être devant un public, confondu pendant trois heures avec leur sot personnage ! je ne sais comme on envisage cela dans le monde : mais pour moi, je soutiens que ce point seul est une flétrissure, dont jamais le comédien ne peut se laver : c’est pis que passer par la main du bourreau…

Il paraît que les comédiens Italiens l’ont senti, lorsqu’ils ont arrêté que les pièces seraient examinées deux fois. Je trouve qu’ils ont eu raison par rapport à eux ; puisqu’ils risquent tant à se charger de pièces nouvelles ! mais des gens qui ont avili deux fois le bon Henri sur leur théâtre, qui ont admis des Mariages…, un rôle d’Eliane, etc., mériteraient que les auteurs obtinssent contre eux un arrêt qui les déclarât indignes d’examiner les pièces, et qui les obligeât à recevoir avec respect tout ce que les auteurs leur présenteraient, avec la seule approbation du censeur de police. Les Français sont plus sensés ; ils ont le jugement plus sûr et s’avilissent moins mais auraient-ils dû jouer (…) ?

L’intérêt devrait-il les empêcher de rejeter à jamais certaines farces du grand Molière, telle que le Bourgeois gentilhomme, la plus méprisable de toutes ? l’Avocat patelin ? le Légataire ; l’Esprit follet ; la Femme juge et partie, et cent autres fadaises, que les prétendus partisans du bon goût loueront tant qu’ils voudront, mais qu’un profond examen m’a prouvé ne devoir plaire qu’aux sots, ou aux méchants ? je ne suis pas au bout des reproches à faire aux comédiens comme individus, et à leur métier, comme profession. Ils jouent les ridicules ! ils les étendent morbleu ! ils les propagent ! ils les font passer de la ville aux provinces. Grandval a plus fait de fats en France, que tous nos petits maîtres de la cour. Ceux-ci ont créé les ridicules prétendus aimables : Grandval en a été l’apôtre ; ils les a joués divinement, et ils ont plu, ils ont charmé, les femmes surtout. Les comédies de Regnard et les pièces de Nicolet ont plus conduit de valets et de filles domestiques à la Grève, que la potence n’en a effrayés. Je me souviens qu’un jour, un jeune homme de famille menait un notaire de Paris, qui est un officier public, dont l’état a réellement de l’importance, il le menait, dis-je, chez son avocat, pour une transaction. Ils étaient en fiacre. Ils descendirent ; le jeune homme payait. Il arriva que par hasard le notaire tira sa montre : « Monsieur, lui dit le jeune homme, en ricanant de ce ton persifleur si fort à la mode aujourd’hui est-ce que je vous ai aussi pris à l’heure ? » Le notaire, homme sensé, plia les épaules, et par une gravité bien placée, imposa au jeune étourdi. Je demandai à celui-ci, d’où vient-il s’était permis ce mauvais bon mot ? « Ma foi je n’avais pas envie de l’insulter : mais hier j’en entendis un pareil aux Italiens, et cela m’est revenu. » L’impudence des valets et des soubrettes est encore un autre inconvénient du théâtre ; cela passe dans la société, avec l’esprit d’intrigue, etc., etc., etc., mille fois.

Résumons : sous tous les points de vue, le comédien est un homme avili, et doit l’être. La comédienne est avilie en raison double ; parce que outre ce qui lui est commun avec l’acteur, elle a encore ce qui est particulier à son sexe ; une plus grande impudence à s’exposer sur le théâtre ; l’encan de ses charmes, et les mœurs particulières à ces sortes de filles, leur inconduite affectée, leur insolence, leur égoïsme, le sot orgueil, la puérile vanité, dont le plus affiché prostitutisme ne les garantit pas.

Tout ce que j’ai dit contre le théâtre est si vrai, belle Ursule, que lorsque vous étiez bégueule, c’est moi qui conseillais à Laure de vous conduire au spectacle ; je louai exprès une loge à l’année. Laure me demanda un choix de pièces, afin de savoir les jours, et elle me pria de les lui marquer sur le catalogue de l’Almanach des spectacles. Je lui répondis : « N’importe quelle pièce, toutes iront également au but, dès qu’elle en verra la représentation. » Dans la vérité, il n’y a pas de choix à faire, si ce n’est pour la lecture ; jamais pour la représentation ; le poison distille de la bouche des acteurs et des actrices. Pour séduire la belle Parangon, je ne demanderais que de pouvoir la faire conduire par votre frère trente fois de suite au Préjugé à la mode, ou à la Gouvernante, ces deux chefs d’œuvre de bonne morale : je garantis qu’à la trentième, si ce n’est avant, la belle dame serait la plus complaisante des maîtresses.

Je vous vois d’ici froncer ces deux beaux sourcils, qui se prêtent si bien à vous rendre majestueuse, quand vous le voulez : « Que me débite-t-il là, lui, dont les principes relâchés admettent tout ce qu’il dit qu’inspire la comédie représentée ? » Vous avez raison, charmante fille : mais j’ai raisonné d’après les idées communes, dont j’ai tiré des conséquences vraies. J’ai ôté aux comédiennes leur considération, d’après vos anciens principes, pour que vous ne soyez jamais tentée de croire vous donner du relief en entrant dans une troupe, fût-ce celle de l’Opéra, ou celle, plus honorée encore, de la comédie française. Pourquoi prendre un état qui ne nous élève pas, qui peut nous rabaisser, et qui a un caractère ? Or ce caractère est honteux dans la comédienne ; la preuve, c’est qu’un comédien ne sera reçu ni avocat, ni conseiller, ni président, ni capitaine, ni pourvu d’aucun grade civil ou militaire. Restez donc sans caractère ; vous serez capable de tout, voilà mon avis : et sans doute le vôtre, puisque vous avez déféré si docilement aux conseils du marquis, lors même que votre frère paraissait indifférent là-dessus ? je crois que c’est une grande inconséquence de la part d’Edmond ! puisqu’une sœur comédienne, fut-elle Melpomène ou Thalie, et la sagesse même, est toujours une tache. Et puis vos parents le sauraient tôt ou tard : d’où vient leur donner gratuitement un pareil chagrin ? car ce ne sont pas là de ces choses qui se puissent cacher : Edmond n’y a pas songé en vérité ! Au lieu que votre intimité honorable avec le marquis est une chose qui se cache d’elle-même, et à laquelle on donnera la couleur qu’on voudra.

Je sais par Laure que vous lisez beaucoup depuis quelque temps : j’aurais fort désiré d’être consulté sur vos lectures, que j’aurais dirigées comme j’ai fait celles de votre frère. Il s’est quelquefois écarté de mes conseils ; mais ce n’a pu être qu’à ses dépens. S’il a fait servir pour vous le choix fait pour lui, c’est mal ; son choix était masculin ; il vous en faut un féminin, et le sexe n’est pas plus différent de vous à lui, que le doit être le genre de vos lectures. Vous allez en juger, par le catalogue de sa bibliothèque.

Point de journaux : cette lecture rend paresseux, décideur et superficiel. L’histoire ancienne dans les sources ; le trop estimé Rollin l’a gâtée, c’est mon avis, que j’appuierai sur des preuves, quand on voudra. 1. Les historiens grecs, savoir Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe, Diodore de Sicile, Denys d’Halicarnasse, Joseph, Philon, Plutarque, Arrien, Arpien (qui est peu sûr, ainsi que) Dion Cassius, Hérodien, Zozime, Procope, Agathias, Socrate le Scholastique, Sozomène, Evagre, Nicéphore, Manassès, Cedrenus, Zonare, Nicéphore Caliste, Nicéphore Gregoras et Nicétas ; 2. Les historiens latins, Salluste, César, TiteLive, Patercule, Quinte-Curce, Cornelius Nepos, Valère Maxime, Tacite, Florus, Suétone, Justin, Spartien, Lampride, Végèce, Capitolin, Vopisque, Ammien et Eutrope ; 3. Les poètes grecs, Homère, Hésiode, Sapho, Anacréon, Pindare, Théocrite, Bion et Moschus ; les dramatiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane et Ménandre ; 4. Les poètes latins, Lucrèce, Virgile, Lucain, Stace, Silius Italicus ; les satiriques, Horace, Perse, Juvénal ; les élégiaque Ovide, Properce, Catulle, Tibulle ; les comiques, Plaute, Térence ; le tragique, Sénèque ; le fabuliste, Phèdre ; le caractériste, Théophraste.

Voilà les premières sources de toute bonne littérature, en y joignant les philosophes, Platon chez les Grecs, Cicéron, Sénèque, chez les Romains ; les économistes, tels que Columelle et Varron ; Celse le médecin ; Vitruve l’architecte ; Suidas.

Le choix des livres modernes a été le plus long et le plus difficultueux ; celui des anciens est tout fait les Siècles intermédiaires d’eux à nous, les ont jugés, pour ainsi dire à l’égyptienne, et n’ont laissé passer que ceux dignes d’être lus : mais les modernes, sont d’un triage difficile ! Voici, pour ces derniers, comme j’ai composé la bibliothèque de votre frère : 1. L’Esprit des lois : c’est un livre d’homme, que celui-là ! 2. La Bruyère. 3. Machiavel, dont je lui recommande de lire un chapitre tous les soirs en se couchant. 4. De l’esprit. 5. L’Émile, et tous les ouvrages de Rousseau de Genève. 6. Tous les ouvrages de Voltaire. 7. Les livres de Physique jusqu’à Nollet. 8. Buffon, avec des notes de ma façon. 9. L’Encyclopédie, première édition. 10. Bayle. 11. Spinoza. 12. L’abbé Raynal, de la Conquête et du Commerce des deux Indes. 13. Tous les ouvrages de nos Philosophes actuels. 14. Nos poètes dramatiques, tragiques, et comiques. 15. Prevôt, Mme Riccoboni, et tous nos bons romanciers. 16. L’Histoire de France. 17. Il n’a pas Don Quichotte, livre dont la réputation est mal méritée, mais il a Gil Blas. 18. Il n’a pas d’opéras-comiques, de comédies ariettes, ni d’opéras, mais il a Shakespeare. 19. Il a l’An deux mille quatre cent quarante, etc. ; mais il n’a ni la Dunciade, ni Clément, ni Gilbert, ni… etc. 20. Il a Moréri. 21. Les Lois romaines. 22. Les Lois françaises. 23. Les Projets de réformation, que je ne regarde pas comme des chimères, ainsi que le fait un certain auteur prétendu comique, dans une comédie sans intrigue et sans intérêt : je dis que les rois et les ministres n’étant que des hommes, les idées d’autres hommes peuvent les éclairer, et n’y eût-il dans un projet qu’une chose à prendre, il vaudrait mieux que la comédie sans comique de l’homme dont je parle. Je n’oublierai jamais ce mot d’un despote asiatique à ses ministres : « Vous ne sauriez tout penser ; ne rebutez point ceux qui pensent ; il y a souvent à profiter dans les projets qui paraissent les plus chimériques Que la jalousie ne vous fasse jamais rejeter ce que d autres ont pensé : discerner le bon, et l’exécuter, c’est plus que de l’avoir imaginé. » 24. Il apprend par cœur Corneille, Racine, Molière, La Chaussée, Crébillon.

25. Votre frère ne tient de moi aucun livre licencieux ; je les regarde comme des poisons ; et si vous en avez eu de lui, comme je l’apprends, il les a reçus d’ailleurs : je le désapprouve fort de les avoir lus ; je ne lui pardonne pas de vous les avoir prêtés : je crains même que le tort qu’ils vous ont fait ne soit irréparable ; mais jetez-les au feu, et pour préservatif, lisez, je vous en supplie, deux ouvrages que je lui envoie, le Traité de l’Onanisme, et le Livre d’Astruc.

Tous les livres de votre frère, à l’exception du Voltaire et des Théâtres, ne sont pas faits pour vous, belle Ursule ; et les deux derniers ne vous conviennent que par occasion. Voici comme je composerai votre bibliothèque particulière : 1. Les Opéras-comiques, dont vous ferez votre lecture favorite, et toutes les Comédies ariettes, dont vous vous étudierez à bien savoir les airs, pour briller en compagnie. Cela n’a pas le sens commun : mais une jolie femme, pour être à la mode, doit paraître ne pas l’avoir. 2. Tous les romans, exceptés ceux des Scudéry : ainsi vous aurez la Princesse de Clèves, Mme de Villedieu, Hippolyte Douglass, le Sofa et tout Crébillon fils, Angola, les Bijoux indiscrets, le Grelot, les Lettres d’un Singe, celles du Marquis de Rozelle, l’Héloïse ; en un mot tous les romans qui sont bien écrits. 3. Le Chansonnier français, l’Anthologie française. 4. les Contes des Fées. 5. Les Mille et Une Nuits, les Mille et Un Jours ; et si vous pouvez en trouver un exemplaire, les Mille et Une Faveurs, que vous lirez avec le marquis, en faisant bien la naïve ; car il ne faut pas imiter une jeune personne de dix-neuf ans, avec laquelle je les lisais un jour, qui trouvait toutes les anagrammes obscènes beaucoup mieux que moi.

Je crois que voilà tout pour votre bibliothèque ; les romans qui ont quelque mérite, garniront une pièce entière. Pour l’histoire, la philosophie, la physique, fuyez tout cela ; une femme savante, ou seulement pensante, est toujours laide, je vous en avertis sérieusement, et surtout une femme auteur…

À propos ! qu’est-ce donc que m’a dit Laure ? que vous vouliez écrire. Ah ciel ! une femme autrice ! mais c’est le comble du délire ! Examinons cela ensemble de sang-froid ; car à vous parler sincèrement, je n’en ai rien cru ; ainsi vous êtes désintéressée. Il me semble que si je voyais à la promenade une jolie femme qui me plût infiniment, dont je ne pourrais détourner la vue, il suffirait de me dire : – Elle est autrice : elle a fait tel et tel ouvrage, pour m’inspirer à son égard un dégoût si complet, qu’il irait jusqu’aux nausées. – Pourquoi cela, me direz-vous ? – Ah ! le voici, ma belle. Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe. La première femme auteur est, je crois, Sapho : elle écrivit en vers, comme quelques-unes de nos belles d’aujourd’hui. Je leur demande si elles souhaitent qu’on leur attribuent les mœurs de cette lesbienne ? Toute femme qui se produit en public, par sa plume, est prête à s’y produire comme actrice, j’oserais dire comme courtisane : si j’en étais cru, dès qu’une femme se serait fait imprimer, elle serait aussitôt mise dans la classe des comédiennes, et flétrie comme elles. Ainsi, je ne permettrais d’écrire qu’aux femmes entretenues et aux actrices. J’accorderais aux autrices le privilège flétrissant des filles de théâtre, qui les soustrait au pouvoir paternel : car c’est là surtout ce qui établit la bassesse des comédiennes, les tire du rang, de citoyennes, et les place dans la clam des prostituées. Si jamais vous en veniez à vous faire inscrire, il faudrait que les circonstances les plus malheureuses vous y eussent réduite ; ce que toute la prudence humaine ne peut quelquefois prévoir. Vous, pourriez écrire alors, si vous en aviez le talent : mais il faudrait faire des ouvrages utiles aux femmes seulement, en leur dévoilant tout ce qui les dégrade, sans jamais vous donner l’air d’instruire les hommes ! Si vous avez besoin d’un guide dans cette carrière, ne prenez jamais un savant de l’Acade ; ces messieurs ne sont pas propres à vous y diriger ; ils gâtent les ouvrages des femmes, par leur régularité pédantesque. J’en ai vu l’exemple le plus frappant au sujet des Lettres de Catesby, cet ouvrage charmant d’une femme que j’excepte de cette critique, ainsi qu’une autre non moins célèbre ? : le libraire de Catesby connaissait un philosophe ; il le consulta sur le manuscrit : celui-ci le jugea inférieur aux Lettres de Fanny, de la même auteur. Pour son honneur, il faut croire, qu’il ne l’avait pas lu, ou que la philosophie ne se connaît guère en élégance et en intérêt.

Il ne me reste plus à vous dires pour terminer cette longue lettre, premièrement qu’un mot sur les préjugés écoutez-les, toutes les, fois que leurs chimères peuvent avoir des effets réels sur l’esprit de ceux que vous aurez intérêt de ménager.

Deuxièmement que je vous crois beaucoup plus facile à conduire que votre frère, qui tient des bas-Bourguignons pour l’entêtement. C’est un vice des paysans de tous les pays, mais surtout des paysans français. Il en est peu d’aussi malheureux, non par le genre de notre gouvernement, qui est fort bon, mais par les charges, et par les seigneurs, qui ont trop d’autorité. Dans un village, comme le vôtre, où il n’y a pas de seigneur visible, parce que c’est un corps, où l’on a des bois communaux, où les habitants s’assemblent pour des affaires d’intérêt commun, pour des nominations de syndics, de collecteurs, de pâtres, on est républicain comme un Genevois, entêté, fier, ou du moins patriarcal, comme votre père. Au lieu que dans les autres villages, où séjournent les seigneurs, on est bas, rampant, souple ; mais sans énergie, sans capacité pour le bien. Tous ces villages policés ne valent pas le vôtre : on a beau y fêter les seigneurs, ils ont beau faire du bien, la manière dont ils le font, empêche qu’on ne les aime. Je m’applaudis de ce que vous n’êtes pas née dans ces derniers endroits ; vous en avez l’âme plus noble, vous en êtes plus capable des grandes choses. À la vérité, vous auriez été Rosière : mais où cela vous aurait-il menée ?… À propos des Rosières, c’est une épidémie depuis quelque temps. Je ne sais qu’en penser, et au fond de l’âme, j’ai senti que je désapprouvais ces. institutions, avant de pouvoir m’en rendre raison à moi-même. Ce n’est que cette répugnance machinale, qui m’a fait en chercher la cause. J’ai d’abord vu que la vertu de village est simple, naïve, sans prétention, et que le Rosiérat détruit ces trois qualités, pour y substituer une dangereuse émulation, l’envie, l’hypocrisie. J’ai ensuite vu que pour augmenter le mal, les seigneurs et les dames de paroisse venaient eux-mêmes donner le prix, en étalant leur magnificence aux yeux de simples paysans – ce qui fait tenir à ces bonnes gens, un propos que j’ai entendu : « Mais qu’avons-nous donc fait à Dieu, nous qui sortons d’Adam, comme ces gens-là, pour être pauvres, impuissants, méprisés, tandis… » J’ai ensuite observé, que des endroits voisins d’un rosiéra, il se faisait une émigration nombreuse de laquais, de femmes de chambre, de cuisinières, qui venaient en foule à Pans, éblouis par la magnificence du seigneur et de la dame ; que plusieurs de ces filles devenaient des catins, etc. J’en ai conclu, que si on institue des Rosières, il faut éviter de mettre de l’ostentation dans la cérémonie ; que ni les seigneurs ni les dames ne doivent y donner de l’éclat ; la vertu de village est une violette, que fane l’air de la ville, ou la présence de : ceux qui l’ont, l’or, les diamants l’éclipsent, au lieu de la faire briller… Mais je sors ici de mon sujet. Revenons-y, et je termine.

Il est nuisible pour nos intérêts bien entendus, surtout pour ceux d’Edmond, que vous soyez femme de théâtre : il faut éviter toute espèce d’avilissement, ou ce qui est tel aux yeux du monde. Si vous avez des galanteries, il faut qu’elles aient un air philosophique, et qu’au lieu de vous avilir, elles vous élèvent au contraire par-dessus tout ce qu’on nomme décence bourgeoise. Il faut être libre, et si vous sacrifiez jamais votre liberté, il faut que le personnage soit si grand, qu’il y ait de l’honneur à dépendre de lui. Il faut compenser par des vertus réelles tout ce que le vulgaire appelle vice ; il ne faut ni étourderies, ni folies, ni rien qui puisse faire dire au peuple : ces filles-là dépensent comme elles gagnent. Une jeune et jolie personne de ma connaissance avait reçu d’un magistrat son amant les fleurs les plus rares : il lui prit fantaisie, après qu’elles furent arrangées dans la corbeille de son parterre, de les fouler aux pieds, en dansant dessus. Ce trait la fit traiter de G… par son coiffeur, et par tout le village.

Adieu, belle Ursule. Vous voyez que je ne suis pas un si mauvais moraliste. Consultez-moi donc avec confiance, et soyez sûre, que je ne vous répondrai pas comme à tout le, monde mais conformément à ce qui vous sera utile, suivant les circonstances.

Lettre 108. Mme Canon, à Mme Parangon.

[Bon cœur de femme, sous une rude enveloppe !].

28 avril.

De bien mauvaises nouvelles à vous apprendre, ma chère nièce ! J’entends dire d’étranges choses d’Ursule et de son frère ! Ils vivent tous deux, ou tous trois, car le marquis est avec eux, dans une jolie maison, à ce faubourg Saint-Honoré. Je ne sais ce que tout ça veut dire ; et la manière dont URSULE m’a quittée ; et son frère qui la cherchait pour la frime, et qui l’a trouvée quand il a voulu ! je m’y perds ! Cet Edmond va devenir un vaurien, et je ne sais quoi me tient que je ne l’écrive à ses parents, qui sont de bonnes gens, et craignant Dieu. Je vois que cette petite URSULE va donner dans le travers ; ça est joli ; ça aura des hommes qui lui en conteront, la tête tournera à ça ; et puis la tête emportera le cul, comme dit le proverbe. Jamais de ma vie ! Si ça avait affaire à moi !… Je vous, en avertis, ma nièce, vu que vous avez quelque crédit sur l’esprit de ces gens-là ; et vous l’avez acheté assez chers Dieu merci ! afin que vous leur fassiez des remontrances un peu vertes. Et marquez-leur tout ce que je vous écris, si vous voulez ! je ne les crains pas ! je n’ai jamais craint les vauriens. Merci de ma vie ! je voudrais qu’ils me vinssent parler ! je les ferais rentrer cent pieds sous terre. Ah dame, c’est qu’on est bien forte, quand on a le bon droit de son, côté, et que des mal-vivants viennent vous reprocher ce que vous avez dit d’eux ! moi je tiendrais tête à une armée de méchants, et si je ne suis qu’une vieille femme !

Tenez, ma nièce, Ursule, a toujours été coquette ; j’ai vu ça dès le premier jour. Voyez à mettre fin à la conduite de cette petite fille-là : car je m’y intéresse malgré moi ; et à présent que ma colère vient de s’évaporer sur ce papier, tenez, les larmes me viennent aux yeux, et si vous savez bien que je ne suis pas pleureuse. – Mais avoir vu cette petite fille si aimable, si douce, si portée au bien, et la voir aujourd’hui là quasi perdue, avec une figure si angélique, c’est un crève-cœur pour moi ! je voudrais ne l’avoir jamais connue !… Oui, si elle était là, je la souffletterais, oui, oui, je la souffletterais ! m’avoir quittée, pour aller avec qui ?… Est-ce là la place d’une honnête fille ?… Je ne vous en dis pas davantage ; mais cette petite drôlesse-là nous met la mort au cœur, à moi, et à cette pauvre Fanchette, qui la pleure tous les jours. Hom ! si je tenais votre Gaudet !… Adieu ; car revoilà mes larmes.

Lettre 109. Mme Parangon, à Ursule.

[La bonne dame lui écrit, d’après la précédente, pour tâcher de la toucher : mais il n’était déjà plus temps !].

Ier mai.

Ton long silence avec moi, ma très chère bonne amie, me donne les plus vives inquiétudes, surtout sachant que tu n’es plus avec ma tante Canon, et que tu vis, je crois, avec ton frère. Ma chère fille, c’est un jeune homme, qui doit nécessairement mener une vie très dissipée ; je ne sais si tu as bien fait de t’abandonner à sa discrétion ; au reste, j’attendrai, pour porter un jugement, que tu veuilles bien m’instruire toi-même : je l’espère de l’amitié qui nous unit, et de la certitude où tu es que je ne veux que ton bonheur. Mon amitié, chère Ursule, est à toute épreuve : veuille le Ciel que tu n’aies pas besoin que je t’en convainque, et que des circonstances fâcheuses ne me mettent jamais dans le cas de t’en montrer toute la force et toute la vérité ! je ne connais rien, quand j’aime, qui puisse me détacher de mes amis ; ils seraient coupables, au pied de l’échafaud, que malgré ma timidité naturelle, je m’élancerais vers eux, je les reconnaîtrais, je les arroserais de mes larmes ; je plaindrais leurs erreurs ; je détesterais leurs crimes, mais j’aimerais encore leurs personnes. Je leur dirais : 0 mes chers amis ! que le vice a dupés, égarés, perdus ! mes chers amis reconnaissez du moins qu’il est votre ennemi, et que la vertu vous eût rendus, sinon heureux, du moins tranquilles ; haïssez le vice en ce moment suprême, et revenez à la vertu : que je reçoive vos derniers sentiments, dignes de notre ancienne amitié !… Je les embrasserais ; j’essuierais leurs larmes, s’ils en répandaient ; et si la source en était tarie par la douleur, ou par la dureté, je porterai dans leur âme un rayon de consolation, ou un mouvement de tendresse, pour les faire couler… Quelles tristes images je te présente là, ma chère URSULE ! mais elles me poursuivent depuis quelque temps. J’ai des songes affreux, et sans y croire, je sens que du moins ils marquent l’excès d’agitation où sont mes esprits.

J’espère, ma très chère bonne amie, que toi, ou ton frère, voudrez bien me tirer d’inquiétude : elle peut être dangereuse pour ma santé. Ah ! URSULE ! il faudrait avoir mon cœur pour connaître tout ce que je souffre de votre indifférence … Adieu, ma chère Fanfan. Ne m’aimes-tu donc plus du tout ? Que t’ai-je fait, URSULE ? Parle ? si j’ai des torts, je mettrai mon bonheur à les réparer.

Lettre 110. Ursule, à Laure.

[La voilà tout à fait corrompue ; car elle raisonne le vice.].

7 mai.

Réconcilions-nous, ma chère ; en vérité je ne saurais tenir rancune : pourquoi t’en voudrais-je de quelques infidélités faites, à un absent ? tant pis pour lui, et tant mieux pour d’autres : je ne vois rien là dont le genre humain doive souffrir. Je veux être infidèle aussi, et j’aurai besoin de ton secours. Ne va pourtant pas croire que l’intérêt seul nous réconcilie ! non, c’est un sentiment de justice. Je vais te ressembler ; je te ressemble même déjà, et j’aurais l’abominable hypocrisie de te bouder, pour les mêmes choses que je fais ! Non, cela n’est pas dans mon caractère. D’ailleurs que faisons-nous, que tout le monde ne fasse ? La marquise elle-même trompe son mari pour Edmond ; elle trompe Edmond lui-même, quoique le favori du cœur, pour… En vérité, il faut être femme de qualité pour se donner ces licences-là ! J’imagine que se trouvant fort au-dessus du commun des hommes, elle croit qu’en descendant à son laquais, elle a, encore assez d’honneur de reste en comparaison d’une grisette ! Ce qu’il y a de certain, c’est que je me croirais tout à fait déshonorée, si j’en avais fait autant ; et que la marquise, elle, voit à peu près sur la même ligne tout ce qui est au-dessous d’elle. Edmond a tout découvert : il s’est fâché ; mais je l’ai forcé à demander pardon de ses reproches indiscrets, et le pauvre battu a payé l’amende. Il faut soutenir son sexe, et à tout événement, accoutumer les hommes, quels qu’ils soient, à ne pas se formaliser de quelques misères qu’une femme se permet, pour se désennuyer, et éviter la… Je cherche le mot ; je crois que la marquise appelle cela, la monopée ; elle tient cette expression d’un savant. C’est une charmante femme ! Est-ce qu’Edmond ne comptait pas qu’elle lui serait fidèle !… J’en ris encore. Je viens de lui faire à ce sujet, un raisonnement sans réplique : « La marquise trompe son mari pour toi ; elle manque à son devoir, à la vertu ; elle a, pour en venir à ce point, secoué tous les préjugés ; tu en as été ravi ; tu y as peut-être contribué. Comment veux-tu qu’une femme au-dessus des préjugés se gêne au point de t’être fidèle ? » Il a répondu : « Par amour. – L’es-tu ? » Il a gardé le silence. J’ai été bien aise de lui faire ce raisonnement, qui doit me servir à moi-même, et qui doit également fermer la bouche à ton pédagogue, s’il vient à découvrir tes fredaines, ou qu’il s’avise d’être jaloux. Ils nous ont ôté toute espèce de frein, et ils veulent que nous soyons retenues ! Cela me paraît contradictoire, inconséquent au dernier point. Mais les hommes le sont tous singulièrement à notre égard. Il n’en est pas un qui, en séduisant une femme mariée, en lui faisant trahir son mari, ne prétende ensuite qu’elle lui soit fidèle, à lui, le corrupteur ; c’est-à-dire, qu’ils voudraient allier le froid et le chaud, le doux et l’amer, la vertu et le vice.

Ce matin (pour revenir à mes affaires), j’ai eu besoin, pour moi-même de toute la force de mes raisonnements. Ce pauvre Cuvilier soupirait toutes les fois qu’il venait me faire chanter ; il baisait le bas de ma robe ; il était toujours prêt à se mettre à mes genoux… Cela m’a touchée, au point que pour me débarrasser de ses soupirs qui le faisaient chanter faux, et moi aussi, je lui ai répondu par un autre soupir. Il m’a entendue, et il a brusqué l’aventure. Je n’ai pas trop fait la renchérie. Mais je lui ai bien signifié ensuite que je ne voulais plus qu’il détonnât, ni qu’il fût distrait durant mes leçons. D’un autre côté, ce pauvre Gallini, qui se tue à me montrer le rigodon, m’impatientait par sa manie de vouloir me parler des mains pour arranger mes jambes et mes pieds ; j’avais beau lui dire, que j’entendais son français et qu’il pouvait parler ; il ne me parlait que d’une voix syncopée. Je lui ai demandé tout bonnement ce qu’il voulait ? Il a soupiré. J’ai soupiré aussi. Il m’a montré un sofa ; je l’ai regardé, … et j’ai bien voulu m’y laisser conduire. Je ne sais pas si ces deux indiscrets ont parlé de leur bonne fortune à Grandval : mais ce maître de déclaration qui ne m’avait encore paru enthousiasmé que de son art, l’est devenu tout à coup de mes attraits. Hier, à l’instant que je m’y attendais le moins, je l’ai vu à mes genoux. Je lui ai répondu par ces vers du Méchant :

« Une autre vous ferait perdre ici votre temps,

« On vous amuserait par l’air des sentiments.

« Moi qui ne suis point fausse. […].

« CLEON. Et vous pouvez cruelle !…

« Allons, parlez-moi comme Cléon à la vieille Florise ?

« CLEON. M’en préservent les dieux !

D’honneur, je vous adore, je brûle, je suis consumé. » Il ne m’a pas laissée tranquille, et pour m’en débarrasser, je l’ai traité comme les autres.

Ce matin, je ne. sais pourquoi ces trois hommes m’ont tourmentée successivement… Que voulais-tu que je fisse ?… J’hésitais cependant, quand j’ai entendu : « Hâte-toi de jouir ! » Je ne sais d’où cela venait ; mais j’ai pris le hasard au mot.

Un instant après, le marquis est entré ; le financier le suivait, et l’italien s’est fait annoncer : me voyant cette cour, je me suis assise sur le trône du plaisir, et je leur ai ordonné à tous de me divertir. Ils ont obéi. Mais si tu avais vu le marquis ! quel regard !… Il n’a pu y tenir. Il a rencontré Edmond en sortant : il s’est plaint ; et mon frère, instruit de ce qui venait de précéder avec mes maîtres, m’a fait des remontrances, des reproches… Je cherchais à lui répondre que c’était mon plaisir, que je l’avais voulu : mais il avait l’air si bon, tout en me grondant que je n’ai pas osé le mortifier. Je lui ai répondu par un aveu, ajoutant qu’il me fallait bien quelque dédommagement pour mes sacrifices ; que je n’avais écouté le marquis que par complaisance ; que je pouvais aussi quelquefois suivre mon goût, et accorder des faveurs dont on n’eût obligation qu’à moi seule ; qu’au reste, si mes maîtres lui déplaisaient, il pouvait les empêcher de parvenir jusqu’à moi ; que de ce côté-là, je n’avais rien à lui refuser. J’ai encore donné quelques autres raisons, qu’il est inutile de rapporter. Edmond avait je ne sais quoi dans les yeux : mes défenses l’ont singulièrement affecté !

Je reçois à l’instant une lettre de Gaudet. Il paraît que mon frère lui a écrit ses sujets de plainte ! Il s’adresse bien, n’est-ce pas ? Voyons…

Ah ! je meurs d’envie de rire ! Comment ! comment ! tu fais de ces aveux-là ! et tu les fais à l’homme… Oh ! pour le coup, petite cousine, la tête t’a tourné !… Gage que tu m’as craint ?… Enfant ! je t’aurais trahie ! va, jamais pour un homme, quel qu’il soit, je ne trahirais ma plus grande ennemie. Je t’envoie la lettre ; mais tu me la rendras. Tout ouvert entre nous, et le cœur sur la main : pour les hommes… c’est bien assez de ce que nous leur donnons : d’ailleurs, c’est tout ce qu’ils demandent. Ah ! sont-ils dignes de notre cœur et de notre amitié ?

Ainsi, ma chère Laure, nous voilà au pair, et c’est le vrai motif de ma réconciliation, comme je te l’ai dit en commençant.

Lettre 111. Réponse.

[Comme les femmes courent vite dans la carrière du vice,

dès qu’elles y sont entrées !].

12 mai.

Gaudet vient d’arriver. Prépare tes oreilles, ton cœur, et ton corbillon ; les premières pour l’entendre, le second pour l’aimer, le troisième pour recevoir je ne sais combien des plus beaux fruits du jardin des (…). Je lui ai fait lire ta lettre. Il paraissait en extase, et en l’achevant, il s’est levé dans une sorte de transport, prononçant des mots que je n’ai pas trop bien entendus. Il brûle de te voir ; il n’est pas encore débotté, et il voulait t’écrire ; je lui en évite la peine. Marque-nous s’il peut t’aller voir sur-le-champ ? Il serait charmé de te parler en particulier, avant de voir ton frère.

Autre nouvelle : la belle dame voulait partir ; elle y était décidée. Un je ne sais quel sentiment de componction l’en a empêchée. C’est dommage ! elle est charmante ! nous l’aurions mise à l’unisson, ainsi que sa petite bégueule de Fanchette, que je hais de tout mon cœur. Parbleu ! Edmond qui sait si bien forcer les filles innocentes, est un grand sot, de n’avoir pas encore rangé celle-là ! Est-ce que je n’avais pas autant de défense qu’elle ? là, voyons ? Il est clair qu’Edmond est un imbécile. Je finis par là car je lui en veux horriblement.

Réponse par le porteur.

Réponse.

Oui.

Lettre 112. Ursule, à Laure.

[Écarts effroyables de la pauvre infortunée.].

Un mois après la précédente.

Une jolie vie, ma mignonne !… En vérité, nous sommes de vraies libertines !… Heureusement il est parti ! Mais ce pauvre marquis ! il ne savait en vérité comment prendre la chose ! Je lui rétorquais ses arguments d’autrefois ; puis je riais comme une folle : il ne savait si cela était sérieux, ou un simple badinage. Edmond était plus instruit ; mais il n’osait parler. Ton conseil a été excellent ! je lui ai fermé la bouche. Que j’aurais ici une belle Relation à te faire !… mais il est tant de petits mystères !… Il faut pourtant que je m’y amuse : je suis lasse des réalités, je veux un peu exercer mon imagination… Foin de moi ! la jouissance l’éteint ; il ne me vient rien du tout ! Que ce petit Magot de N’ègrèt était un grand sot, de me dire que ça donne de l’esprit ! C’était apparemment pour me tenter par quelque chose ! mais je ne le suis pas de me débarrasser de ses importunités à ce prix-là. Je l’ai proposé l’autre jour à Marie. Elle m’a répondu, par une grimace, qui t’aurait fait mourir de rire… Voyons donc si je me mettrai en train par ces misères… Je vais écrire ab hoc et ab hac ; si, quand j’aurai fini, je vois que cela soit trop décousu, ou que j’aie été trop sincère, je serrerai ma lettre dans mon secrétaire, et tu ne l’auras pas.

Il faut avouer que Gaudet est arrivé bien à propos ! Je commençais à mourir d’ennui avec le marquis l’ami a jeté de la variété dans l’assommante uniformité qui me donnait des vapeurs. J’aurais envie de te peindre son début, lorsqu’il m’aborda le jour de son arrivée. J’étais sous le déshabillé le plus voluptueux : une simple gaze me couvrait, sans presque rien cacher, si ce n’est dans quelques endroits, où elle formait des doubles. Je me suis levée pour le recevoir ; ma mule, dont le talon gros comme le petit doigt, était fort élevé, a fait tourner mon pied : l’ami m’a recueillie dans ses bras, et ce qu’il n’aurait osé qu’après me l’avoir demandé, il l’a pris, un baiser à la Colombe. Nous sommes revenus vers mon sofa : il s’est assis, auprès de moi sur une jaseuse. Je lui ai fait signe de se mettre à mes côtés. Il s’est précipité vers moi avec un empressement qui m’a fait deviner son dessein… En vérité j’en étais charmée ! aussi n’ai-je pas fait la difficile… J’étais bien aise d’ailleurs, de savoir quelle tournure prendraient ses sermons, après cela. Car il en fait aussi. J’ai observé qu’il les contredisait dans la pratique. Mais voilà les hommes !… Soyez sage, réservée, donnant peu… (aux autres) ; prodiguant tout, au sermonneur. Il était un peu étonné, après ; moi, j’ai conservé la même aisance, il m’en a fait compliment. J’ai voulu rougir, et j’ai rougi. Ensuite je l’ai agacé, avec une coquetterie, qu’il a nommée délicieuse. Il n’a pu y tenir… J’ai voulu mettre les principes de mon mentor à l’épreuve. Ô ma chère amie, quand le mets est assaisonné à leur goût, ces philosophes se gorgent tout comme les plus grossiers des mortels : je n’oserais te dire jusqu’où j’ai mené le nôtre !… Je lui en ai fait honte ; et il n’en a point eu ; car avant de me quitter, il m’a fait une nouvelle prière. J’ai refusé net : j’ai pris à mon tour l’air pédagogue, et j’ai parodié la prude Parangon d’une manière qui l’a encore plus enflammé, Rien ; j’ai été inexorable. Il est parti.

Une heure après, j’ai reçu un billet de mon prudhomme :

Gaudet, à Ursule.

Tu es une divinité : car tu rends trop heureux, pour n’être qu’une magicienne. Ah ! belle URSULE ! tu feras des hommes tout ce que tu voudras, par ce qui les rend infidèles aux autres femmes ! Non, je ne te ; dirai plus d’être réservée ; l’univers y perdrait trop de bonheur ! charmante fille ! je te rends grâces ; tu m’as aujourd’hui fait connaître la félicité, et tu m’as conservé la vie ; il ne tenait qu’à toi d’en épuiser la source. Adieu ; et sois plus sage que ton.

MENTOR.

Tu vois qu’il n’est pas mal enthousiaste, et pas mal injuste envers son ancienne bienfaitrice.

Le lendemain, nous n’avons pu nous parler en particulier : je n’en étais pas fâchée, et je fuyais les occasions. Mais j’ai voulu porter un peu de désordre dans son imagination : je lui ai donné un rendez-vous, que j’étais sûre de ne pas réaliser ; le marquis en a profité. Depuis quelque temps, je tiens ce dernier au régime : comme il est assez pressant ; je me suis attendrie, et je l’ai mené où notre ami m’attendait. Il a fallu que ce dernier se cachât. Le marquis m’a exprimé sa tendresse, et j’y ai répondu. J’avais eu l’attention de me placer de manière que mon pied allait justement toucher le prisonnier ; je l’avançais en dessous, comme pour lui faire signe de ne pas remuer. Je voulais voir s’il se fâcherait, et s’il ne m’en donnerait, pas quelques marques : mais au contraire, j’ai senti qu’il le pressait tendrement de ses lèvres. J’ai été touchée de la peine que le lui causais, et j’en étais si réellement, pénétrée que le marquis a dû les plus heureux moments qu’il ait encore passés avec moi aux sentiments que m’inspirait son rival. Nous sommes ensuite sortis ; et je n’ai eu garde de revenir dans le boudoir : j’ai envoyé Marie dire à l’ami que j’étais engagée pour le reste du jour ; qu’il fallait remettre la partie au lendemain.

Ce jour-là, je me suis encore amusée à ses dépens : il m’a semblé que par là j’aiguiserais ses désirs, et que je leur donnerais une énergie que la plus belle femme ne sait pas toujours procurer. Je l’ai rendu témoin d’une infidélité que je fais au marquis avec le duc de ** son ami. J’ai pris la même position que la veille, pour la conversation ; j’ai avancé le pied dans un moment où je riais de tout mon cœur. Mais ce n’a pas été tendresse ici : le prisonnier m’a fait un mal horrible, et j’ai poussé un cri aigu. Ce qui a produit un effet merveilleux pour le duc ; il a cru… les hommes sont bien avantageux !… Je l’ai laissé dans son erreur. J’ai fini, la conversation, et nous sommes rentrés chez moi. Le marquis est venu ; on a joué, et j’ai fait prier notre ami d’être notre quatrième au vingt un.

J’attendais avec curiosité l’effet de mon expérience le lendemain. Il a boudé ; il n’est pas venu. Je me suis tranquillisée. Enfin le quatrième jour il a paru. J’étais seule. »Madame est seule ! – Oui, je vous attends. – Avant-hier, hier, vous m’attendiez ? – Non ; ce que j’ai fait, c’est exprès. – Ah ! cruelle ! – Aveugle, bénissez-moi ; je n’ai que vous en vue. » Il m’a comprise, et j’ai eu peine à modérer ses transports. Que de remerciements il m’a faits ! Comme il m’a exaltée !…

Mais un malheur nous attendait ce jour-là : je dis un malheur, parce que je crois que cela doit avoir fait de la peine à mon frère. Nous sommes passés dans mon boudoir des rendez-vous. J’ai pris par hasard la même position que les jours précédents, et ce qui m’a surprise, dans la même circonstance que la veille, je me suis. senti serrer le pied. Un mouvement de frayeur m’a fait le retirer vivement, en même temps que je me suis à demi soulevée pour regarder. Je n’ai rien vu. Ensuite faisant réflexion que ce ne pouvait être que le marquis, ou mon frère, j’ai fait la prude ; j’ai montré des regrets de ma chute ; j’ai versé des larmes. L’ami était d’un étonnement stupide ; mais il s’est remis. Je suis rentrée dans mon cabinet de toilette, où il est venu se mettre à mes genoux, en me jurant que Mme Parangon ne s’en, acquitterait pas mieux. Il croyait que je le faisais pour me divertir, et lui montrer tous mes talents. Cependant j’avais de l’inquiétude. J’ai sonné Marie, et je lui ai dit tout bas de savoir adroitement qui s’était caché dans mon boudoir. Elle est revenue me dire à l’oreille que c’était Edmond. Comme j’ai mes desseins à son sujet, j’en ai été charmée, dans un sens, et nous sommes retournés l’ami et moi. Je ne me suis pas contrainte et je me suis abandonnée à tout ce que le sentiment a de plus recherché, de plus délicieux. Il en était si émerveillé, qu’il n’a pu s’empêcher de me demander de qui je tenais ces charmants… Je suis bien fâchée de ne lui avoir pas dit que c’était de la belle. bégueule : mais j’étais trop occupée en ce moment. J’ai reposé mon pied à l’endroit de la cachette ; mais on n’y a touché que pour faire quitter imperceptiblement ma mule, que je n’ai pu retrouver. Ce qui a été cause que l’ami m’a reportée dans ses bras jusque sur mon sofa dans le petit salon, où j’ai voulu aller. Là, j’ai avoué à l’ami qu’Edmond nous avait vus. Il en a paru surpris, et il est sorti quelques instants après.

J’attendais l’orage. En effet, dès que l’ami a été parti, j’ai vu paraître Edmond, ma mule à la main. Il l’a jetée à mes pieds de sa hauteur, sans me dire un mot, et s’est retiré en levant les yeux au ciel. Je l’ai rappelé : mais il n’a rien voulu entendre. J’ai achevé ma toilette, et je me disposais à sortir, quand mon frère est rentré. J’ai jeté un coup d’œil sur la glace ; j’étais… à croquer… je ne me suis pas remuée. Il est venu me prendre la main. « Est-il possible ! – Que veux-tu dire ! – N’as-tu pas, tout à l’heure… – Eh bien, sans doute ! ne lui devons-nous pas assez ? ne le mérite-t-il pas autant que le marquis ? Voilà toujours où tu en reviens ! – Mais, c’est vrai ! c’est que tu m’y forces. Laisse faire à ma prudence ; va, je me conduirai pour le mieux. Si j’étais encore belle, ce serait autre, chose ; mais puisque m’y voilà, ne désobligeons pas nos amis. » Il n’a su que me dire. Il a encore levé, les yeux au ciel, il m’a serré la main, l’a baisée, et m’a quittée précipitamment.

J’ai appris ensuite indirectement que la marquise lui donne des chagrins par ses infidélités : il paraît que son attendrissement avec moi venait d’une comparaison, qu’il faisait de son sort avec celui du marquis, et peut-être même l’ai-je un peu consolé, en lui prouvant, que les autres ne sont pas plus heureux que lui. Car c’est une consolation au moins et je t’avouerai que je serais enchantée, en suivant mes fantaisies, d’avoir diminué le chagrin de mon frère ! L’ami l’a évité, depuis le tête-à-tête où nous avons été vus, et je crois que son départ précipité a eu pour cause la honte… de quoi ? de m’avoir rendu hommage ? En vérité, je lui en aurais voulu, s’il m’avait froidement admirée, j’aurais été incrédule à tous ses éloges ! Tu me diras si son départ a eu d’autres raisons ?

Ne voyant plus l’ami, j’ai laissé revenir les connaissances ordinaires que j’avais écartées. Mais un bonheur rare, qui m’est arrivé ! j’ai revu mon page ! Il est colonel, et charmant. Je l’ai aperçu par la fenêtre. Et vite j’ai envoyé Marie après lui pour lui dire qu’une jeune dame de ses amies lui voulait parler. Il est venu sur-le-champ. J’étais en gaze, comme le jour de la première réception de notre dépréjugeur, assise sur mon sofa le plus voluptueux. En me voyant, il m’a reconnue dès la porte. Il a fait un cri de joie, et s’est élancé jusqu’à moi. Je lui ai tendu la main en souriant. « Quoi ! C’est vous !… c’est vous, ma divinité ! c’est vous que j’ai le bonheur de revoir, et de votre aveu !… Mais, comment êtes-vous ici ? – je suis chez moi. – Fille, femme ? – Tous deux. – J’entends : vous êtes à quelque Midas ? – Point du tout ! je suis à moi-même : mais M. le marquis de***, ami de mon frère, vient souvent ici ; je jouis d’une certaine fortune, que j’ai acquise par des moyens légitimes ; j’ai vu le monde, et je ne suis plus si prude qu’autrefois. – Parle vrai ; tu es entretenue ? » J’ai souri ; car je ne voulais pas le faire languir. Il m’a traitée en officier ; je me suis conduite en femme qui sait le monde, et le boudoir a été visité. J’y ai pris la même posture, et, à ma grande surprise, pour le coup, mon pied a encore payé les torts qu’il n’avait pas ! J’ai été réellement inquiète.

Mais le page ne me donnait pas de relâche : il me jurait qu’il était le plus heureux des hommes, et que je le mettais hors de lui ; il a fallu écouter tout ce qu’il avait à me dire, et il n’a pas eu sitôt fini. Enfin, je l’ai renvoyé, sous prétexte que mon frère allait rentrer. « Est-ce bien ton frère ? – Tu ne me feras pas cette question, lorsque tu me connaîtras mieux : tu juges de ma facilité, par celle qu’une ancienne inclination m’a fait avoir pour toi ; va, je ne veux pas te répondre aujourd’hui sur ta question impertinente. » Il est sorti, un peu incertain si je lui disais la vérité.

Bien heureusement, je t’assure ! Aussitôt est entré le vieux Italien, qui m’a fait les plus belles promesses. Mais néant à sa requête. Cependant, comme c’est un homme décoré, je le traite avec politesse ; d’ailleurs, cela donne un ton à ma maison, et le marquis n’étant pas jaloux de ce vieux satyre, je me plais à le voir quelquefois soupirer. Je l’ai reçu dans mon boudoir, et nous avons parlé. Je l’ai fait placer de façon qu’il tournât le dos à la cachette : j’y ai porté le pied, qu’on a touché encore, mais sans me faire mal. Je n’ai plus douté que ce ne fût Edmond.

Dès que j’ai été libre, je suis revenue seule, et je l’ai découvert. Sans me plaindre, je l’ai embrassé, je l’ai fait asseoir à côté de moi. « Pourquoi m’épies-tu ? Ne veux-tu pas mon bonheur ? – Oui, je le veux : mais… – Laisse-moi donc le faire à ma fantaisie ; si tu me gênes, même en me donnant des plaisirs, tu les empoisonnes. » Il n’a rien répondu ; il a soupiré. Enfin, il m’a serrée contre son cœur très fortement et il m’a dit : « Fais donc ce que tu veux ; mais ménage le marquis ; je l’exige. – Je le ferai. Et toi, comment es-tu avec la marquise ? – Raccommodés, depuis la bassesse que tu m’as fait faire… Mais en vérité, elle ne te vaut pas… » Il m’a baisé la main, tout, troublé. Il m’est venu du monde que j’ai été recevoir, c’était le financier : Edmond n’était pas sorti, j’ai amené tout uniment mon Montdor dans mon boudoir, comptant que mon frère resterait pour m’y tenir compagnie. Point du tout ! en entrant, je n’ai vu personne. Comme l’endroit où j’amenais Montdor est la marque de la dernière faveur, dès qu’il s’y est vu, il s’est jeté à mes genoux, en me remerciant de mes bontés, et en m’assurant qu’il saurait en marquer la plus vive reconnaissance. J’ai demandé de quelles bontés ? « Mais, mignonne, ne vois-je pas… Tu doutes peut-être ? » Il a ouvert un portefeuille garni en diamants, et en a tiré pour cinquante mille livres d’effets au porteur : « Voilà des arrhes de ma reconnaissance, dont tu ne parais douter, belle reine daigne les recevoir. » Je les ai regardés, en lui disant « Mais ce n’est pas de votre reconnaissance que je doute, monsieur ! je songe seulement, de quelles bontés vous me remerciez ? – je suis dans le temple, le sacrifice s’accomplira ; voilà mon ex-voto. » J’ai ri de l’expression ; mais l’ex-voto m’a tentée. Cinquante mille livres ! J’ai pris le portefeuille, en lui disant. »Vous êtes une de mes premières connaissances, il faut bien avoir quelque indulgence pour vous ! » En même temps j’ai jeté le portefeuille sur ma jaseuse, – de façon qu’il tombât à terre. Montdor s’est mis en devoir de me prouver qu’il m’adorait : j’éludais adroitement ; je faisais comme ces enfants qui jouent à la baie ; je l’ai tantalisé ; les femmes le sont si souvent, qu’elles peuvent bien prendre leur revenge ! Pendant ce petit jeu, mon pied a cherché la cachette ; Edmond m’a fait connaître qu’il y était. J’ai alors poussé le portefeuille insensiblement de son côté, jusqu’à ce qu’il l’ait eu pris. Dès que je me suis aperçue qu’il s’en était saisi, je n’ai pas cru qu’il me fût permis de leurrer davantage un honnête homme qui payait si cher. J’ai souffert que Tantale portât les lèvres aux mets qui le fuyaient auparavant. Il s’est comporté en véritable affamé je souffrais pour le pauvre Edmond…

Quand il a été parti, c’était l’heure du dîner. J’ai présenté la main à mon frère, en lui disant : « Je t’assure que si tu n’avais pas accepté ce présent, que je te faisais, le financier n’aurait rien obtenu ! » Il a rougi, et a jeté le présent avec indignation sur mon ottomane. Je l’ai été prendre. « Il faut le garder, si tu ne veux pas que je sois au désespoir d’avoir favorisé un singe, qui ne m’inspire que de la répugnance. » Il l’a enfin repris, et l’a serré, non sans de grands soupirs… Jamais je n’ai éprouvé, une joie plus vive et plus pure ! si cela m’était arrivé vertueuse, je ne pourrais me lasser d’exalter les douceurs que procure la vertu mais c’est le vice, et je sens que cela me le rend beaucoup moins laid. Le marquis est entré pour lors, et nous nous sommes mis à table. J’ai été le reste de la journée d’une gaieté bruyante, et si folle, que mon frère et le marquis m’ont demandé la raison ? J’ai dit tout bas à Edmond : « je n’en ai pas d’autre que le plaisir que tu m’as fait. » Il a été touché de ces sentiments ; il m’a baisé la main, en disant au marquis : « C’est un excellent cœur ! quel dommage que la tête soit si folle ! » Et comme le marquis sait qu’Edmond est absolument dans ses intérêts, il s’est tranquillisé… Il a quelquefois eu beaucoup moins de sujets d’inquiétude, que rien ne pouvait le calmer !… Mais les voilà, ces bonshommes ! Trompons-les bien ! car, fussions-nous des Lucrèces, ils n’en seraient pas plus heureux ; c’est une pure duperie que de leur être fidèles ; ils n’y gagnent rien, et nous y perdons.

Je serais la plus ingrate des femmes, si je ne rendais pas la gloire à qui elle appartient : mon bonheur actuel est l’ouvrage de l’ami ; sans lui, entre nous, que serais-je ? supposons la femme du marquis ? je serais bornée, contrainte ; sans doute réduite à garder mon appartement dans une triste solitude, à voir une maîtresse inspirer tous les sentiments qu’on me jure, et jouir de tous les plaisirs qu’on me prodigue : car il ne faut pas croire, que devenue femme du marquis, j’aurais eu la liberté dont il laisse jouir son égale, une femme qui a des parents qui prendraient sa défense, et une forte dot, qu’on pourrait lui faire restituer, j’aurais le sort de toutes les grisettes qui épousent des marquis, si ces derniers ne sont pas des benêts, comme un certain comte : je serais méprisée, réduite à la compagnie de mes femmes ; je n’aurais pas même, si ce n’est en cachette, la société de mes laquais. Oui, l’ami est un génie ; lui seul, véritablement au-dessus des préjugés, a su me rendre réellement heureuse, et je crois que mon frère le serait également, s’il s’était entièrement abandonné à ses conseils ; si, comme moi, il lui avait livré son corps et son âme. En effet, quelle mort elle fut jamais dans une situation plus agréable ! Tout me rit autour de moi : j’ai le plaisir, comme certaines princesses, de choisir les plus beaux hommes, et de leur jeter le mouchoir, qui est toujours ramassé avec des transports de reconnaissance. Aucune étiquette ne me gêne ; on sait que je fais ce que je puis, dans ma situation. mes gens eux mêmes, qui savent tout, ne me méprisent pas. Je suis fille, maîtresse de moi, et c’est mon état que de faire des heureux… Je n’ai. pas eu le bonheur d’avoir un père comme celui de Ninon, l’ami m’en a servi ; je lui dois plus qu’à mon père charnel… Tu vois que cela coule de source, et que je ne saurais m’arrêter, quand il s’agit de marquer ma reconnaissance pour l’ami.

À présent, ma chère Laure, auras-tu cette lettre ? Il faut que je me consulte… Oui, je vois que j’ai encore laissé un petit repli dans mon cœur à la discrétion. Remercie-moi ! Il faut être aussi bonne que je la suis, et aussi tendre amie envers toi, pour te donner… que sait-on ? des verges pour me fouetter un jour. Rends-moi la pareille, si tu es généreuse ; ou…

Lettre 113. Laure, à Ursule.

[Elle lui rend confidence pour confidence en turpitude.].

21 juin.

Quelle que soit ma répugnance pour les relations, cousine, la crainte que tu me croies disposée à l’indiscrétion, me fait surmonter ma paresse naturelle : je vais te donner un otage ; et s’il n’est pas aussi riche que le tien, il faudra t’en prendre, non à mes discrétions, mais à mes attraits qui ne sont pas aussi piquants ni aussi courus que les tiens. Sans préambule, j’entre en matière : car si je n’aime pas les relations, j’aime encore bien moins la morale et les préfaces.

Tu sais ma première aventure. J’étais innocente dans toute la valeur du terme, quand M. Edmond, qui n’était encore qu’un paltoquet, mais que je croyais un petit maître du premier ordre, m’en imposa par, son air demi civilisé. Il cueillit ma fleur : je n’en avais qu’une ; mais dix lui auraient également été sacrifiées, tant je me croyais honorée de ses attentions. J’étais si neuve, que je ne me doutais seulement pas de ce qui pouvait en résulter : je pensais que pour faire des enfants, il fallait absolument être mariée en face d’église. Je me croyais fort aimée : à présent que je me rappelle sa conduite, je vois clairement que monsieur s’amusait aux dépens d’une innocente. Mais il faut avouer qu’il avait déjà fait quelques progrès dans la philosophie, puisque notre parenté ne le retint pas. Je passe mes chagrins : je les ai oubliés. L’ami nous fit partir pour Paris, ma mère et moi : il nous y logea fort décemment, mais au-dessous de ce qu’il aurait désiré, afin de ne pas nous éblouir tout d’un coup, et de, laisser, quelque prix à ce qu’il devait faire ensuite. Cependant il n’attendit pas que je ne portasse plus les livrées d’un autre, pour me revêtir des siennes. Je cédai de bonne grâce à la reconnaissance. Je fis ma fille, et je me rétablis. Ce fut alors que l’ami nous logea plus somptueusement, et qu’il employa pour nous les ressources heureuses de son génie. Ma mère ne voyait rien de ce qui se passait : les chagrins qu’elle se forgeait à elle-même l’avaient déjà absorbée presque autant qu’elle l’est aujourd’hui ; la machine mangeait, dormait, parlait, voyait, entendait ; mais l’esprit ne discernait plus.

Je vécus fidèle, tant que je fus sans connaissance. Tu vins à Paris tes confidences, dans le temps même où tu étais bégueule, m’éclairèrent sur ce que je valais. Jusqu’à ce moment, je n’avais encore fait aucune attention aux propos qu’on me tenait, ni à certains gestes, qui sûrement annonçaient quelque papier : je devins plus observatrice, et je ne tardai guère à m’apercevoir que je n’étais pas sans adorateurs. Je t’imitai, dans ta conduite, et faute d’en connaître une meilleure, ce fut le modèle que je me proposai. Mais comme j’étais plus libre, j’allai aussi beaucoup plus vite, et dès avant que l’ami fît sa longue absence, j’avais déjà filé une intrigue, sauf le dénouement. Il partit enfin. Le temps de son absence fut fécond en événements. Tu fus enlevée, violée ; Edmond vint ; je le revis avec intérêt, et je couchai son cœur en joue dès le premier moment. Je ne sais si ce fut mon goût ou ma vanité qui me fit désirer sa conquête ; mais cette idée ne me laissait de repos ni jour ni nuit. Je savais par toi sa passion pour la belle Parangon, et qu’il l’avait traitée comme tu l’avais été par le marquis ; tout cela lui donnait à mes yeux un prix infini. Je pensais en moi-même quelle gloire j’aurais de le rendre infidèle à cette fière beauté : car mon but était qu’elle le sût, et qu’elle en fût jalouse.

Mais à travers tout cela, Edmond eut l’intrigue de la marquise ; moi, je me ressouvins de la mienne : on ne m’avait pas perdue de vue. J’accordai un rendez-vous chez moi. Tu étais alors avec Lagouache, et tu ne m’avais pas encore écrit ta relation ; de sorte que je te croyais au faîte du bonheur, et rassasiée de jouissances. J’en étais un peu jalouse, et je me dis : « Serai-je donc la seule qui me priverai, tandis que les vertus les plus sauvages se laissent enlever, violer, et qu’après ces malheurs cruels arrivés à leur pudeur, elles trouvent la chose assez ragoûtante pour en vouloir tâter encore ? Essayons-en aussi. » Je faisais ces réflexions, profondément recueillie sur mon sofa, lorsque mon galant se fit annoncer. Je le reçus d’un air ouvert, qu’il crut agaçant ; car il brusqua si vivement l’aventure que j’en fus un peu honteuse. Hélas ! j’ignorais encore que c’est le bon ton, et ta seconde relation (que j’ai vue) m’a ôté là-dessus tous mes scrupules. Il en agit assez bien, à sa brusquerie près, et me fit un joli présent. Il revint deux ou trois fois. Je m’en lassai ; je me ressouvins successivement des autres, j’allai aux endroits où je les avais rencontrés le plus souvent, et que je ne fréquentais plus ; ils reparurent sur mes pas ; et je donnai le mouchoir tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Voilà ce que t’a dit la femme de chambre que j’ai renvoyée, et ce qui t’avait refroidie avec moi.

J’abrège, parce que, je n’ai pas, comme, toi, le talent de relater : notre réconciliation s’est faite, et je t’avouerai que ton motif m’a si bien gagné le cœur, que je suis à toi pour jamais.

Il s’agissait de rendre Edmond infidèle à deux beautés ; la présente, dont il jouissait, et l’absente qu’il désirait. Après avoir passé par différentes mains, je sentis mon goût pour lui se ranimer plus vivement que jamais. L’ami allait revenir ; il fallait se dépêcher, quoique ce ne fût pas mon intention de lui en faire mystère (c’est-à-dire de cet article seulement). La marquise fut infidèle ; Edmond en fut piqué : il vint s’en plaindre à moi ; je le consolai, je le louai ; je lui pressais les mains dans les miennes ; je les ai douces et potelées ; cela fit sensation. Il me prit un baiser, que je rendis. C’était le coup de briquet ; le feu prit à l’amorce… Qu’Edmond mérite bien d’être la folie des femmes ! En vérité, sa prude cousine n’est pas de mauvais goût, et je crois que la commère ne serait pas fâchée d’avoir encore des pleurs à verser, un viol à souffrir, et une pénitence à faire. J’écrivis ma chute à l’ami, en ces termes :

Foudre éclate ! tonnerre tombe, écrase ! Terre tremble ! Soleil pâlis, recule ! Et toi Lune éclipse-toi ! que tous les éléments se déchaînent ; que la mortalité se mette sur les moutons et sur les poules ; que les puces naissent par fourmilières, et désolent les belles ; que tout en un mot se bouleverse dans la nature ! Laure, la perfide Laure, a… trahi l’orgueil de son amant ! Oui, la fidélité, qu’il croit qu’elle lui doit s’est éclipsée totalement, entre minuit et une heure : le premier contact à 1h30 minutes ; l’immersion totale à 1h30 minutes 2 secondes. Adieu je vais pleurer… c’est-à-dire, rire aux larmes.

LAURE.

Depuis ce temps-là, je reprends de temps en temps quelqu’un de mes anciens amants, suivant qu’ils sont généreux ; car je suis un peu intéressée ; c’est mon défaut ; j’ai observé que les vices dorés ressemblent comme deux gouttes d’eau aux vertus, et si j’étais médecin des mœurs, une Socrate, par exemple, qu’on m’amenât bien des scélérats à guérir, je dirais, Pour honneur ravi par trahison, bassesse, friponnerie, m-ge, concussion, V. de l’or. Item, pour honneur féminin, chasteté, modestie, perdus, R. de l’or, changeant seulement le V. en – R. [Allusion aux formules de pharmacie : V. versez ; R. récipé.].

Adieu.

P.-S. – Je te renvoie la terrible lettre que l’ami t’a écrite contre les spectacles, les acteurs, les actrices, etc. : elle m’a fait bien rire ; j’ai eu la pensée de l’adresser au semainier des Français, qui est de ma connaissance pour le prier de la faire imprimer, et d’en donner copie à ses camarades mâles et femelles. Quant à mon sentiment, je pense que l’auteur de la lettre doit se rétracter. Je te charge de l’exiger. Que savons-nous, hélas ! ce que nous serons un jour ? Il doit aussi des excuses à quelques auteurs… mais cet article, à son aise.

Lettre 114. Ursule, à Gaudet.

[Elle lui expose son art pour le libertinage. Hélas ! l’infortunée le paiera cher !].

30 juin.

Me voilà presque brouillée avec le marquis, et davantage encore avec Edmond. Ce dernier est, je crois, jaloux, mais beaucoup plus que le marquis lui-même. J’étais si heureuse ! jamais vie ne réunit tant de plaisirs que la mienne, pendant environ un mois, le temps de votre voyage compris ! mais à présent, ce ne sont que des plaintes, des soupirs, des brouilles. On me reproche surtout mes complaisances pour vous : c’est mon plus grand crime aux yeux d’Edmond. Il me dit hier soir des choses très dures, et appela ma maison par un très vilain mot. Cela me surprit, et les larmes m’en vinrent aux yeux. Il eut regret de sa brutalité ; il m’en demanda pardon, et me promit de se contenir, pourvu que je bannisse tous mes amants. J’ai promis ; mais bien résolue de ne pas tenir…

Où en serais-je, avec la dépense que je fais ! Voilà plus de cinquante mille écus que je dépense, depuis un an, et le marquis n’a guère fourni que quatre-vingt mille livres : encore commence-t-il à se plaindre. C’est que sa femme, de son côté, fait aussi une forte dépense : surtout depuis quelque temps, que nous nous sommes écrit. Il est inconcevable (c’est une réflexion que je faisais ce matin) combien une femme entretenue coûte ! c’est quelque chose d’effrayant ! Si elle veut plaire, exciter des désirs dans tous ceux qui l’approchent, il faut qu’elle se diversifie, au point de ne jamais se ressembler : pour être toujours appétissante, il faut du neuf tous les jours ; il lui est, impossible de mettre deux fois les mêmes choses, la plupart trop fragiles, à moi, par exemple, les gazes, les chaussures ne me servent qu’une fois : Marie et Trémoussée s’emparent de ma dépouille chaque soir. Je sais bien que les autres femmes entretenues n’en agissent pas avec autant de prodigalité ; mais qu’est-ce que cela, en comparaison de moi ? J’en ai vu que je n’aurais pas voulu toucher avec des pincettes : des souliers dont le talon était crotté ; des bas de trois jours au moins ; des bonnets presque salis ; une chemise de deux jours. J’en prends deux ou trois dans la belle saison, et une seulement en hiver, par paresse. J’ai déjà fait remonter dix fois mes diamants ; chaque mouchoir ne me sert qu’une fois. Aussi tous les, hommes m’adorent ; ils ne trouvent rien en moi qui ne soit la propreté même : car si je suis si attentive, pour ce qui me touche, et n’est pas moi, vous devez croire que je la suis davantage encore pour ce qui est moi-même.

Quant à mes meubles, on les croirait vivants, et ils ont leur coquetterie : c’est un talent dans lequel je me suis perfectionnée depuis votre, absence. Outre leur somptuosité, ils ont la volupté pour âme ; car j’ai voulu qu’ils en eussent une. Mes sofas sont d’une façon particulière : mes chaises pliantes, mes ottomanes, mes bergères, etc., me reçoivent dans leurs bras, et paraissent plutôt des êtres actifs qui m’étreignent, que des meubles passifs qui me portent. Tout cela coûte des sommes immenses. J’ai des tableaux : ce ne sont pas des chefs-d’œuvre, à l’exception de ceux de mon frère, qui ont beaucoup de mérite ; mais ils peignent la passion que je veux exciter, dans toutes les attitudes, graduées avec art par moi-même ; et chacun est en opposition avec une glace. qui le reflète : ils sont placés de manière qu’il y en a toujours un de vu, des trois qui accompagnent chez moi chaque trône du plaisir. Celui des préludes est libre et tendre, celui qu’on voit dans l’ivresse, est licencieux : et celui qu’on ne voit qu’ensuite, exprime la reconnaissance ; il est suivant les preuves que j’en attends, et il les indique. C’est moi dans le premier et le troisième tableau ; c’est une autre dans celui du milieu, parce que l’émotion, même celle du plaisir, quand elle est aussi fortement exprimée que je l’ai fait rendre, contracté les muscles, et enlaidit toujours un peu. Vous demanderez comment on voit ces trois différents tableaux, sans doute placés dans le même cadre ? C’est encore ici une de mes inventions – il y a un petit bouton d’ivoire au parquet, à la portée de mon pied ; ce bouton a un fil d’archal qui passe par-dessous le bois, et qui va faire glisser la toile de chaque tableau, dès que je l’ai poussé. Ce mécanisme est très prompt, et ne fait aucun bruit. J’ai joui quelquefois de l’étonnement de mes adorateurs. Il en est qui croient s’être trompés, et qui pensent avoir vu le premier et le second tableau dans une autre pièce. Un a voulu voir s’il n’avait pas été déplacé par quelqu’un : il a tout visité, et ayant trouvé un mur solide, il n’a su qu’imaginer. Il y a cent ans, que je lui aurais persuadé que j’étais une fée, ou une magicienne : mais aujourd’hui, il n’y a plus moyen ; il faut rester femme, sauf à se rendre la plus séduisante que l’on peut : cependant il y aurait beau jeu ! car on ne trouve pas même le fil d’archal du ressort ; c’est qu’au troisième, il quitte le tableau, et je remonte la machine à chaque fois. Les ressorts de mes sofas ont encore plus de perfection.

J’ai fait peindre quelques-unes de vos estampes, et j’espère qu’à votre dernier voyage, vous me fournirez de nouveaux sujets d’après nous… J’oubliais de vous dire que la vertu même ne pourrait être sage sur mes meubles. : j’aurais fort envie d’y voir la belle Parangon, Edmond à ses genoux : parbleu ! c’est un plaisir que je voudrais me donner ! Ce qui me fait penser à cette folie, c’est que Fanchette est venue me voir un de ces jours, mais bien accompagnée ; on me regarde comme une femme dangereuse. Je l’ai fait asseoir, exprès, sur le plus animé de mes sofas. Elle s’est aussitôt relevée avec une sorte de frayeur. J’en ai beaucoup ri. Cependant l’innocente ne s’y connaît pas si c’eût été sa pudique sœur, j’aurais pu donner à sa frayeur un motif plus éclairé.

J’ai bien des amants ! je les rends tous assez contents de moi : mais c’est un travail !… N’allez pas rire ! c’est un travail d’esprit, que je veux dire. Il me faut une adresse infinie pour concilier les rendez-vous, renvoyer les traîneurs, distribuer à tous ces gens-là, quand ils sont rassemblés, des attentions qui ne me commettent pas, de sorte que ce que je fais à chacun soit précisément dans ses idées, la marque distinctive de la préférence. Il faut préparer tout cela dans le tête-à-tête, sans avoir l’air d’en convenir avec eux. Cette étude m’occupe beaucoup ! et souvent, tandis qu’on me croit livrée au sommeil, je réfléchis aussi profondément qu’un ministre d’État. L’étude de ma toilette succède : vous savez quels détails elle exige ! quelle imagination il me faut chaque jour : car s’en rapporter aux ouvrières, ce sont des brutes, même à Paris. Rien de si galant, dans son origine, que la robe à la française : c’était un corsage élégamment fait, dont une étoffe en plis gracieux recouvrait le dos, plutôt pour masquer les épaules, ou leur rondeur, que pour ensevelir la taille : voyez où les maudites ouvrières l’ont amenée ? c’est à présent l’habillement le plus maussade ; il donne aux femmes, même aux plus sveltes, l’air de ruches à miel ambulantes. Mon goût, à moi, prescrit tout, imagine tout ; je fais défaire, refaire, je déchire, je coupe, je jette au feu tout ce qui me déplaît, et je le fais recommencer : j’ai dix ouvrières, car je manquerais à tout moment d’habits. Chacune de mes robes est faite de manière, qu’à les voir, fût-ce à la friperie, ceux qui me connaissent m’y retrouveraient : c’est un compliment que me fit l’autre jour l’ambassadeur de***. Ma chaussure ne m’exerce pas moins que mes robes : c’est la partie de la parure où l’âme d’une femme se montre davantage ; moins cet article tient à nous, plus il semble vil et bas, et plus il doit être soigné ; mes chaussures non seulement ont de la grâce, mais une grâce unique, qui n’est qu’à moi ; ni Laure, ni la marquise, ni… J’allais dire la Parangon, mais celle-là, sans avoir les grâces comme moi, elle les a d’une autre manière, que je préférerais, si j’étais elle sa beauté majestueuse est d’un autre genre que la mienne, et son goût est exquis pour son genre de beauté ; mon frère, qui n’est pas un automate en amour, l’a bien senti ! il me disait un jour : « Je connais deux personnes qui sont absolument espagnoles pour les pieds, et qui devraient, comme les belles ibériennes, ne les montrer, que pour annoncer la dernière faveur : car il est impossible de les voir, sans éprouver les plus violents désirs. » Je lui demandai qui ? Il me regarda : « Vous êtes la seconde pour moi. » Il me dit ensuite, qu’en voyant ma chaussure et celle de Mme Parangon, on ne pouvait s’empêcher de sentir que cela devait appartenir à une jolie femme… J’adopte le blanc de préférence ; mais j’emploie aussi les autres couleurs, surtout le noir, qui fait quelquefois à merveille ; le rose, le vert, mais il veut de la broderie ; l’orangé, le bleu céleste, le gris perle, les étoffes d’or et d’argent pour les mules, etc. La façon varie : la plus galante, celle qui fait plus d’impression, est une pointe aiguë, un talon mince et fort haut ; mais il faut que la forme soit aisée, qu’elle ne paraisse pas fatigante, et c’est à quoi je veille ce qui m’a donné le goût des talons élevés, auxquels je me suis si bien habituée, qu’ils ne me gênent pas, est d’abord la grâce que j’ai vu qu’ils donnaient à la belle Parangon, ensuite, un mot de mon frère, qui causait avec le marquis : « J’aime singulièrement les talons minces élevés pour les femmes : parce que ce genre de chaussure est plus éloigné du nôtre, et par conséquent a le sexe opposé ; cela donne en outre aux femmes une marche moins facile, plus molle, plus voluptueuse ; une marche qui semble nous demander notre appui. » Je goûtai beaucoup cela, et j’en fais mon profit. Enfin, malgré la mode des talons bas, je vis un jour au Palais-Royal une jolie femme en talons hauts et minces, dont je fis la comparaison avec une autre jolie femme à talons bas ; la première avait l’air d’une déesse, la seconde, d’une petite caillette. Le talon court d’ailleurs, grossit la jambe d’une femme, et lui ôte toute la grâce du bas : je trouve que celles qui adoptent cette mode, entendent bien mal leurs intérêts ! Cependant, je porte quelquefois des chaussures basses : mais alors le devant est fait de manière qu’on les croirait élevées, et les talons en sont toujours très minces. Mes bas sont du plus beau blanc, souvent à coins d’argent, surtout lorsque le costume que je dois prendre exige une jupe courte. Rien n’est à négliger. Mais mon chef-d’œuvre de goût, d’élégance, de coquetterie c’est la coiffure : les pieds et la tête sont le plus important de la parure ; le proverbe qui le dit, en est trivial ; c’est par ma coiffure, que je me donne tous les jours une physionomie nouvelle, et du caractère que je la veux, tantôt en cheveux, tantôt en bonnet ; mais surtout par mes bonnets. J’en change plusieurs fois le jour, si j’en ai le temps, suivant les personnes que j’ai à recevoir, et je deviens tour à tour agaçante, ou modeste, ou coquette, ou prude, ou folle, ou bacchante, ou naïve, ou effrontée, ou honteuse ma coiffure me donne l’âme que je veux, et en y joignant l’expression des yeux, je tromperais… Gaudet lui-même. Mes amants me possèdent sous tous ces caractères : il en est qui me reconnaissent difficilement, et qui me regardent à deux fois. Ce n’est pas tout, mes détails avec eux sont proportionnés au costume que j’ai choisi ; et je prends ce costume, ou d’après la façon dont je me trouve montée ; ou d’après la connaissance de ce qui plaît davantage à l’amant que je veux favoriser ; ou d’après l’idée que je veux lui donner de moi ; ou enfin d’après le genre de plaisir que je veux lui procurer. La coiffure en bacchante annonce une Cléopâtre ; celle en folle, une badine, qui leurre et couronne, tour à tour ; celle en naïve, une vierge, qui se défend avec maladresse ; celle en effrontée, que je veux prévenir, et faire un Encolpe de mon amant ; celle en honteuse, que je veux me défendre, par ces finissez donc charmants de la jolie G** ; celle en prude, que je veux ressembler à la Parangon, et qu’il faut employer la violence ; celle en coquette, que je veux jouir à la M***, et me servir du secours de mes meubles. Chacun voit ainsi, en m’abordant, le sort qui l’attend dans mon boudoir : et comme chacune de ces choses a ses détails agréables, je ne me suis pas encore aperçue que personne ait été mécontent du sort que je lui préparais.

Voilà ma philosophie, à moi, l’ami, et non pas les billevesées d’astronomie ou de physique dont vous remplissez la tête de mon frère, et que la Parangon paraît posséder tout aussi bien que vous. Ce n’est pas que je ne raisonne quelquefois : je me suis fait des principes, dont je vous entretiendrai peut-être quelque jour.

On me flatte que j’aurai un amant de la première distinction : c’est mon maître de danse qui se mêle de cela. Il m’a prévenue que cette affaire ne me gênerait pas ; que suivant toutes les apparences, j’en serai quitte pour une nuit ou deux ; attendu qu’il n’est guère possible que ce personnage m’ait en titre : vu que cela m’exposerait ; je ne passerai que pour une simple fantaisie du moment, et je n’aurai absolument rien à redouter. C’est précisément ce que je demande : je hais l’esclavage, et je ne suis pas encore blasée. J’espère que je ferai là un bon coup de filet ; je travaille aux préparatifs ; ma parure sera unique en son genre : il n’y entre que de la gaze brillantée la plus claire, tout en est, jupes, robe ; la chemise sera de mousseline transparente. Je garderai cette parure pour vous la montrer. Adieu, l’ami ; c’est assez causé, je crois car cette lettre est un vrai babillage de femme.

P.-S. – Les théâtres, les acteurs, les actrices, les auteurs, toute la séquelle vous en veut ; Laure a montré votre lettre que je lui avais confiée ; cela me fâche : car je crois qu’au premier jour, j’aurai besoin de m’affilier aux privilégiées des coulisses ; elle sent aujourd’hui qu’elle a fait une imprudence, et craint pour vous. Que faire à cela ?

Lettre 115. Réponse.

[Il montre ici d’autres sentiments sur le théâtre et les comédiens, et sur tout ce qu’il a frondé.].

4 juillet.

Que faire à cela ? En rire : la colère de messieurs les histrions ne doit produire que cet effet-là. Je voudrais qu’il se fût agi d’Edmond, et vous auriez vu, ma belle, ce que je lui aurais dit, pour le détourner de prendre le parti du théâtre !… Mais avec vous, je serai plus modéré, parce que vous êtes plus raisonnable que votre frère ; du moins, j’aime à me le persuader.

Vous ne voulez plus être actrice ; l’amitié, le zèle pour votre intérêt m’avaient fait outrer les choses ; à présent je vais découvrir mes véritables sentiments. Ce que j’ai dit des représentations est vrai : mais tout a ses abus, tout a ses inconvénients et ses avantages. Or les inconvénients du théâtre sont moindres que ses avantages. La représentation est un amusement légitime, qui nous donne le plaisir, et le plaisir est le baume de la vie. En effet, ma chère fille, les besoins sont bien tristes, bien uniformes ! qui n’a que les besoins, sans connaître les plaisirs, n’est ni heureux, ni malheureux, il végète. Celui qui n’a que les besoins, et qui connaît les plaisirs, est souverainement misérable. C’est l’état de l’homme social, en France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Russie, en Turquie, dans tout l’Univers policé. On ne me le disputera pas : dès lors l’amusement du théâtre est légitime, il est nécessaire, comme tous les autres agréments de la vie. Si les besoins sont uniformes, les plaisirs sont infiniment variés ; ils jettent dans la société une diversité, qui en fait le charme ; ils ne font pas le bonheur chacun en particulier ; mais ils le font tous ensemble : il est impossible à l’homme de les goûter tous ensemble, c’est pourquoi la jouissance complète du bonheur est une chimère ; mais celui qui fait succéder des plaisirs variés, purs, non sujets à être suivis du repentir, est le plus proche du bonheur. Le spectacle, à Paris surtout, est un des plaisirs qui constituent le bonheur. Eh ! je serais assez ennemi du genre humain, pour réprouver ce plaisir ! je regarderais comme vils ceux qui le procurent ? Moi, je serais assez méchant, assez dépravé, pour mépriser Doligni ! cette femme vertueuse, au théâtre, et le modèle de son sexe ! Je n’applaudirais pas aux grâces de la jolie Fannier ? au jeu fin de Luzi ? à l’intelligence de Mlle Dugazon ! je n’admirerais pas les brusques élans que Sainval a dérobés à la sublime Dumesnil ! Je ne reconnaîtrais pas que la belle Raucour remplacera, quand elle le voudra, cette actrice, dont le nom honore l’art, et dont l’art surpassa la nature, Clairon… À ce nom je m’enflamme, et si j’étais adoreur par goût, je lui dresserais des autels ! je ne reconnaîtrais pas que Vestris rend l’horreur de la scène de Gabrielle au-delà de ce que l’imagination osait se figurer ! Quoi ! je serais de mauvaise humeur, quand l’aimable Contat me retrace dans ses rôles d’amoureuse, et la sensibilité de la nature, et le jeu séduisant des Gaussin, des Hus, des Guéant, ces actrices charmantes à qui Vénus avait prêté sa ceinture ! Quoi ! Brizard ne m’inspirerait pas le respect, la vénération ! je ne verrais pas dans Larive, cet acteur que demandait Baron, élevé sur les genoux des reines, formé par les grâces, plus beau que Pâris, dont le jeu sage, un peu gâté par le parterre de Paris, eût tari les larmes que je donne à Lekain ! Ô sublime Roscius ! ô Lekain ! quand j’allais et t’entendre, et t’admirer, en te voyant paraître sur la scène, je te remettais mon âme, pour la mouvoir à ton gré ; et tu la mouvais toujours fortement, mais délicieusement, tant était profonde la connaissance que tu avais du cœur humain ! Incomparable acteur, tu n’es plus ; une des sources du bonheur est à jamais tarie pour moi… J’ai perdu Bellecour, cet acteur longtemps froid, plus longtemps naturel ; je ne verrai plus cette scène de rupture dans la Réconciliation normande, où Mlle Gauthier et lui me faisaient pousser le cri de l’admiration. Mais j’ai encore Molé ! Petits maîtres français, adorez-le ; en vous jouant, il vous a rendus aimables : nos danseurs ont été à Londres pendant la guerre qui désole la patrie : ah ! pourquoi Molé n’y a-t-il pas été aussi ! son talent enchanteur, en rendant aimables au farouche Anglais jusqu’à nos ridicules, nous en eût fait chérir ; il aurait adouci ce peuple magnanime, mais trop dur encore, et qui est à deux siècles de l’urbanité française. Si Brizard me pénètre de vénération, dans les vieillards tragiques, Préville, peut-être plus habile encore (car je n’ose prononcer entre ces deux hommes), Préville m’étonne par son double talent : mais où je l’adore, comme rival de Brizard, c’est dans ses rôles de bonhomie : il me fait respecter, par le sublime de son art, un Antoine, garde magasin ! Dans Eugénie, dans le Bourru bienfaisant, quelle vérité !… Si le drame est un mauvais genre, ô Fréron, ô Delaharpe, ô Cailhava, ô vous tous, auteurs et journalistes, qui le décriez, je vous indique le coupable : allez aux Français ; saisissez Préville ; liez-le, garrottez-le ; jetez-le dans un cachot. Revenez, avant qu’ils soient instruits du sort de leur confrère, mettez la main sur Molé, sur Brizard ; ne vous avisez pas d’épargner la sensible, la touchante Doligni ! qu’elle soit entraînée sans miséricorde, et traitée comme les Vestales, qu’elle n’imite qu’en beau ; enterrez-la vive, et le drame l’est avec elle : faites ensuite à votre aise étrangler Préville et son Épouse, Brizard et Molé. Je vous garantis que cela sera plus efficace que dix extraits de Fréron, de Grosier, de Royoux ; que cent Nouvelles salles de Delaharpe, et que toutes les déclamations des gens de goût. Quoi ! je serais assez dépourvu de sensibilité, de sens commun ; je serais assez brut, assez huître, pour ne pas être délicieusement ému, quand le Père de famille (Brizard), son Fils (Molé), la jeune Sophie (Doligni), me peignent avec la touche de la vérité, un de ces événements de la vie humaine, qui me remettent avec des hommes, qui m’instruisent, en me donnant un plaisir mille fois au-dessus du rire méchant, qu’excite notre Aristophane !… Ce n’est pas que je haïsse, ou que je méprise cet auteur : son mérite est rare, estimable à certains égards, mais si, dans sa comédie des Philosophes, la première en son genre depuis les Nuées du comique athénien, et aussi odieuse que cette pièce enragée, il s’est cru permis de désigner, dans une satire représentée, des hommes vivants, des hommes estimables, qui n’ont contre eux que les mauvais citoyens, et quelques dévots sans lumières, il doit être permis à tout homme de dire et d’imprimer son avis sur sa pièce. Elle est mauvaise dans son but ; funeste dans ses effets ; calomniatrice dans ses détails ; tout ce que le poète prête aux Philosophes pour les rendre odieux, est controuvé, exagéré, comme dans Aristophane. Eh ! pourquoi, pourquoi, ingrats que nous sommes, dire du mal de la philosophie, à laquelle nous devons les beaux jours, les jours à jamais mémorables qui luisent sur l’Europe ! Elle est notre bienfaitrice ; elle a brisé, elle brise encore les entraves des peuples. À la vérité, la religion le ferait ; mais elle ne le fait pas : ses maximes de fraternité sont oubliées, méconnues : la philosophie est venue au secours du genre humain ; et les égoïstes, les mauvais citoyens, ceux qui n’ayant aucune vertu dans le cœur, se trouvent, par leur position, dans le cas d’être servis par les autres, se sont couverts du masque de la religion, pour déclamer contre la philosophie. Elle n’avait qu’une seule réponse à faire ! (mais on lui impose silence) : « je suis plus amie de la religion que vous, hypocrites méprisables ! car je fais faire ce qu’elle recommande, ce qu’elle ordonne. Vous, mes vils calomniateurs, vous redoutez ma vertu ; vous craignez que les hommes ne m’écoutent, et qu’ils ne veuillent être heureux : eh bien, je vous laisse ; je me retire, à une condition : que sur les mêmes points que je recommande, vous écouterez la religion. » Si la philosophie s’était aussitôt retirée ; que de bons ministres de la religion se fussent levés ; qu’ils eussent, le code à la main, prêché la morale du législateur ; alors qu’aurait-on vu ? Ces mêmes hommes, qui par zèle pour la religion, avaient attaqué la philosophie, eussent attaqué la religion. Eh ! ne croyez pas, ma fille, que tous ces roquets qui aboient en faveur de la religion, aient de la religion ! Ils n’en ont aucune : mais ils ne veulent pas de la philosophie, et ils se servent de la religion pour la chasser !… Le nouvel Aristophane s’est rendu leur organe, sans doute faute de les connaître, et dans deux de ses pièces, celle que je viens de citer, et l’Homme dangereux, il a voulu rendre odieuse la philosophie. Je suis fâché de sentir trop bien ses motifs, et de ne pouvoir les approuver. Mais où il a mon approbation tout entière, c’est dans les Courtisanes ! je reconnais ici le poète dramatique que la passion n’aveugle pas ; qui ne prostitue pas son rare talent à servir des passions étrangères, à se venger de petits mécontentements particuliers ; j’y retrouve le diamatiste habile, qui joint la saine morale à l’élégance de la diction. Oui, cette pièce est supérieure à la Métromanie ; elle va au but, et la Métromanie n’y va pas ; un jeune métromane, après la pièce de Piron, est encore plus métromane. Mais quel est le jeune homme qui ne frémira pas, s’il est dans le cas du héros des Courtisanes, en sortant de la représentation de cette pièce ! Ne renoncera-t-il pas à la sirène qui l’enchante ? s’il est abusé, s’il lui croit des vertus, ne l’approfondira-t-il pas ? Qu’on décerne donc une couronne à l’auteur pour cette pièce, et que le jour de son triomphe, on brûle ses deux autres comédies, pour effacer à jamais la tache qu’elles font à son nom. Mais dans ces Courtisanes, quel rôle pour vous, jeune Contat ! Et si je voulais encore mépriser, avilir les comédiennes, quel puissant argument ce rôle ne me fournirait-il pas ? Vous avez souffert sans doute, actrice aimable, en jouant ce rôle ; mais tout le public aurait souffert, s’il eût été joué par Doligni ; peut-être même ce public indigné ne l’eût-il pas permis…

Ce ne sont pas les seuls acteurs du théâtre par excellence, qui ont droit à la reconnaissance des citoyens, dont ils font les délices. Ne dirai-je rien de Larrivée, cet acteur des grâces et de la belle expression ? ce Lekain de l’Opéra ? De Legros, qui réunit à l’expression heureuse, la plus belle voix de l’univers ! Que de doux moments ne m’a pas donnés cette belle actrice, la reine de la scène lyrique pendant plus de dix ans ! Arnoult, qui ne t’a pas adorée, n’avait ni âme, ni sensibilité ; il n’avait rien d’homme ; c’était une huître à figure humaine. Et toi, charmante Rosalie, dont j’ai deviné les talents avant que tu les eusses montrés, toi, digne de Gluck, Gluck seul et J. – J. sont dignes de toi. Où trouvera-t-on une femme qui fasse tes rôles, majestueuse Duplant ! Combien de fois Beauménil m’a-t-elle fait désirer d’être l’heureux berger qui sert d’écho à sa voix touchante !… Mais que dirai-je de ces nymphes enchanteresses, de ces magiciennes aimables, de ces fées qui réalisent les contes de Mme D’Aunoi ! Halard, tu chassais la mélancolie de mon cœur, et malgré le chagrin, qui en gardait l’entrée, tu introduisais la gaieté. Ainsi disposé par toi, ta douce et voluptueuse compagne, Guimard, y faisait glisser la volupté. D’Hauberval accourait alors, et repoussait la réflexion ; il m’amenait un chœur de jeunes nymphes, Théodore, Cécile, Dorival, Heinel… D’autres fois, il conduisait l’épouvante et l’horreur : suivi des furies, Peslin, Hidoux, il portait dans mon âme un effroi que j’aimais à sentir… Mais quittons les enfers, quittons ce gouffre immonde, et revoyons à la céleste lumière, l’élégant Vestris, le sage et savant Gardel étaler la majesté, les grâces et toute la magie de leur art…

Où es-tu, Philomèle ? qu’es-tu devenue, voix enchanteresse, qui eût désespéré le rossignol ? Laruette, actrice adorable, je n’entendrai plus tes divins accents ! je ne verrai plus ton jeu noble et vrai ? Mais Mandeville me reste encore ; et puisse-t-elle ne pas quitter la scène, tant que j’aurai des yeux pour la voir, et des oreilles pour l’entendre ! Où est Cailleau ? devait-il se montrer, pour me rendre insensible à jamais aux talents de ceux qui l’ont remplacé ? Aimable et sensible Clerval, tu me consoles de son absence : vous jouiez ensemble ; en te voyant, je crois vous voir tous deux… Mais qu’aperçois-je avec toi, au lieu de Laruette ? quelle est cette actrice maniérée, qui ne songe qu’à sa beauté, qui ne s’occupe qu’à la faire admirer, qui développe bien mieux ses mouvements que sa voix, qui ne songe qu’à se montrer avantageusement, sans s’occuper du personnage ? Et cette autre qui, le masque du comique sur le visage, vient grimacer la sensibilité ? Actrice charmante sur les tréteaux de la foire, pour y seconder Vadé, peut-être même y jouer le chef-d’œuvre de Favart, cette Chercheuse d’esprit toujours fraîche, et qui jamais ne vieillira ; mais incapable de doubler Laruette, ni Mandeville ! Ah ! fuyons ce théâtre ! il faut y renoncer ; il n’est plus que le spectacle des Cataugans… Cependant j’y vois encore Carlin ! Carlin, qui fit le charme de mes jeunes années te souviens-tu ! ô Carlin ! quand tu soufflais l’allumette que tenait Coraline, fraîche alors, brillante des fleurs de la jeunesse ? Eh bien, je vous admirais tous deux, et je sentais quelque chose de plus pour elle, où le talent n’entrait pour rien. Te souviens-tu, ô Carlin, quand, dans le Maître de musique, tu jouais avec la sémillante Favart ? et que tu vins à l’amphithéâtre nous chanter encore, Je suis sorti ? Il y a longtemps ! Rochart était parmi vous ; on n’a pas joué la Bohémienne depuis lui, depuis Favart ; votre Suin fait mal au cœur dans ce rôle : nous avions Champville ; mais il ne valait pas Trial…

Pardon belle URSULE ! je viens de m’oublier, en vérité ! mais je suis si enthousiaste du théâtre, qu’en me rappelant les plaisirs qu’il m’a donnés par ses grands, ses inimitables Colons, l’illusion m’a emporté ; j’ai cru les voir et converser avec eux. Cependant tout ne convient pas à tous ; et le théâtre n’est bon ni pour vous, ni pour Laure ; encore moins pour Edmond, si jamais le caprice lui en prenait. Ce que je ne crains guère cependant : c’est, à certains égards, un faible courage, il n’est pas de ces âmes dégagées qui, s’élançant au-delà des préjugés, bravent les erreurs communes : ainsi rien à redouter de ce côté-là, du moins quant à présent. Je me rappelle, à ce sujet, qu’un jour il lisait dans Suidas, historien moine grec et compilateur du XIème siècle, que les farceurs du triumvir Antoine, étaient les mêmes à qui le roi Attale avait donné la ville de Myonnèse : « Lorsqu’ils eurent cet établissement, ajoute l’historien, ils prétendirent s’y fortifier, et y former une république histrions : mais les habitants de Theïos (aujourd’hui Suzar), indignés d’un pareil voisinage, envoyèrent à Rome, pour se plaindre au Sénat, de ce que ces farceurs érigeaient une forteresse sous les yeux de leurs anciens maîtres ; et par un reste de justice, le Sénat de Rome corrompue, transporta la colonie comique à Lébédos, aujourd’hui Lacéréa », Edmond, dis-je, en achevant de lire ce trait, courut à moi l’indignation dans les yeux : « – Ah, ciel ! quelle République ! et quelles mœurs elle aurait eues ! » s’écria-t-il. Je souris. Mais il me regarda d’un air si grand, si majestueux, que je l’embrassai. « J’aime cette indignation, lui dis-je ; conserve-la, elle te sera nécessaire j’aime cet air surtout ; il montre la noblesse de ton âme je ne croyais pas ta figure efféminée susceptible de tant de dignité, quoique j’en eusse remarqué l’à-peu-près dans celle d’Ursule. Mais ne méprise personne ; les comédiens sont des hommes. ».

Ce n’est pas sérieusement non plus que j’ai dit du mal de la plupart des pièces dramatiques : cependant, je persiste à l’égard de l’École des maris : malgré son but moral, je n’aime pas George Dandin ; et comme quelqu’un l’observa au Parterre, le jour de la première représentation des Courtisanes, un étranger sachant notre langue, sans connaître nos mœurs, qui se fût trouvé à Paris, quand on y donna George Dandin avec cette nouvelle pièce, aurait pris de nous une singulière idée, s’il en avait jugé par notre comédie qui doit être la peinture des mœurs.

Restent les Femmes autrices, dont j’ai dit du mal, comme autrices seulement. Il y a trente ans que Clément écrivait : « Je hais l’esprit dans les femmes (à moins que ce ne soit celui de saillie, ou de naïveté), parce qu’il me semble qu’il prend quelque chose sur l’air de jeunesse : je le pardonne à celles qui ont le nez long, parce qu’elles ne peuvent jamais avoir l’air jeunes ; et à fée de S*, qui n’a plus de visage. » Moi, je suis plus indulgent, je leur pardonne tout l’esprit possible ; mais non la science : je voudrais qu’une femme autrice ne peignît que la nature, qu’elle n’eût de moyens que ceux de l’esprit naturel, sans aucun appui de lecture. Cependant il faut des exceptions : je permettrais la science à Mme Riccoboni ; parce qu’elle sait en faire un charmant usage : à Mme de Genlis, parce qu’elle sait la rendre utile ; mais je l’interdirais à Mlle Saint-Léger, parce que l’ignorance doit être adorable dans ses vives et sémillantes productions. Je voudrais que Mme Benoît ne peignît que des caricatures, parce qu’elle s’en acquitte bien ; sa Nouvelle Aspasie est un ouvrage prononcé, bien au-dessus de ses premières productions ; je vous en conseille la lecture. J’interdirais encore la science à nos femmes poètes ; l’érudition ne peut qu’appesantir leurs éruptions légères : d’ailleurs, que nous apprendront-elles ? Les femmes qui veulent régenter dans leurs écrits, ressemblent, pour la plupart, au compilateur ignorant qui a rassemblé les Anecdotes des beaux-arts ; elles nous apprennent faiblement, que ce que nous savons beaucoup mieux.

Quant aux rosières, aux prix de vertu, que j’ai paru désapprouver, au lieu de revenir à ce sujet depuis ma lettre du 25 avril, je me suis au contraire confirmé dans mon opinion. Il ne doit point y avoir de prix d’émulation pour les mœurs : je m’explique, de prix unique ; il faut autant de prix, qu’il y aurait d’individus : parce qu’il n’y aura jamais de mérite assez tranchant pour mériter un prix unique et que pour favoriser une fille, on humiliera toutes les autres. Au lieu qu’y ayant autant de prix que de filles, mais gradués par leur valeur, on verrait tout d’un coup ce qu’on estime la vertu de chacune d’elles. Il n’en est pas des mœurs, comme de l’excellence dans un art : les mœurs sont une chose délicate et sacrée, à laquelle on ne doit toucher que comme à l’œil, avec des précautions infinies : 1. Si vous mettez un prix unique pour les filles et qu’elles soient dix en âge égal, vous en découragez au moins six ou sept, qui n’y pourront aspirer durant la saison du mariage ; 2. le prix unique est fondamentalement vicieux, en ce qu’il donne à la vertu un motif étranger à la vertu, essentiellement modeste, aimant substantiellement le secret, le retirement ; 3. Les hommes ne sont pas infaillibles ; ils peuvent donner le prix à la plus adroite et la moins digne ; alors la véritable vertu est gratuitement humiliée ; ce point seul devrait faire réprouver la séduisante institution des rosières ; 4. une rosière élue éprouve un mouvement de vanité, d’orgueil ; l’appareil de la fête fait qu’elle s’occupe trop d’elle-même pendant un temps. Jeune homme à marier, je ne voudrais pas d’une rosière ; j’irais choisir dans l’obscurité celle à laquelle on aurait le moins pensé ; j’en ferais ma douce et modeste compagne ; et tout jeune homme de bon sens pensera de même. En voilà suffisamment pour justifier mon idée. Laissons nos poètes parisiens s’extasier ; mettre aux Italiens une rosière, qui n’a pas le sens commun, et ne peut être applaudie que par des badauds ; pour nous qui voyons en grand, qui savons approfondir, rions de la folie des hommes, qui croient créer la vertu. Oui, on peut la créer, mais il n’en est qu’un moyen, la liberté, l’égalité des fortunes, qui empêchera que le besoin ne porte la jeune fille à se vendre, et qu’il ne se trouve un corrompu assez riche pour l’acheter… Que de choses à dire encore ! mais une lettre doit finir, sans quoi jamais elle n’arriverait à sa destination. N’imitons pas le bon évêque instituteur des rosières de Salenci ; ses vues étaient pures ; mais indépendamment de son institution la plus parfaite de toutes, les filles de son village en seraient encore meilleures. Adieu, ma rosière. Puissé-je vous voir la rose d. l. C. et l’. o. d. l’. e. d. t. l. C I.

(Ces mots sont ainsi abrégés dans l’original, et ils sont relatifs à des vues secrètes de Gaudet.).

P.-S. – J’ai oublié de répondre à l’article des lectures ; je m’en aperçois ma lettre fermée. Mais il est trop important pour n’en rien dire : voici deux mots sur un papier séparé, que je glisse dans ma lettre.

Je ne vous ai conseillé que des lectures futiles et convenables à votre position. Aux femmes moins répandues que vous dans un certain monde, astreintes aux soins du ménage, il ne faut qu’un livre, la maison Rustique : si néanmoins elles sont des liseuses par goût, je leur accorderai la bibliothèque bleue, comme une très bonne lecture, à cause de la bonhomie qui y règne : surtout que leur Livre d’heures, soit en latin ! il n’est pas nécessaire que les femmes entendent ce qu’elles demandent à Dieu : et voici tout ce qu’il leur convient de lui dire avec connaissance Mon Dieu ! accordez-moi tout ce que désire mon mari !

Remarque. Que penser d’un pareil homme, qu’on va voir, dans la CXXIIIème lettre, élever des autels au saint législateur des chrétiens ! M. Gaudet, pour le peindre d’une manière bien sentie, nous a paru avoir naturellement un bon cœur, une âme excellente ; mais jeté malheureusement parmi des hommes sans mœurs, opprimé par un parent injuste, doué d’un tempérament ardent au plaisir, il a perdu de bonne heure toute estime pour les hommes, toute croyance ; il a cherché à secouer toute espèce de frein, pour satisfaire ses passions. Cependant son âme, lorsqu’elle n’est pas courbée par l’orage, se redresse ; elle se montre alors dans toute sa beauté ; elle étonne. Dans les deux ouvrages dont il est l’âme, on doit remarquer que ce n’est pas un scélérat, quoiqu’il soit un corrupteur, caractère unique peut-être dans tous les ouvrages du genre de celui-ci : Gaudet est un véritable ami, et il perd la sœur et le frère ; non par erreur, non par sottise, non par perfidie ; il leur veut du bien ; il veut les élever : mais n’étant pas retenu par la crainte salutaire d’un Dieu rémunérateur et vengeur, il vacille, il s’égare ; il égare les autres : son âme forte prolonge son erreur ; parce qu’il se croit toujours assez de moyens pour triompher des obstacles ; il espère jusqu’au dernier moment, où surpris par un malheur imprévu, il se voit sans ressource : il succombe alors en héros païen, et fait regretter que ses grandes et belles qualités n’aient pas eu l’appui de la religion divine, faite pour le bonheur des hommes. Preuve évidente, sans réplique, sublime, qu’elle est nécessaire : c’est le fruit que le bon Pierre R** a prétendu que sa famille retirât de la lecture des lettres qui composent LE PAYSAN et LA PAYSANNE PERVERTIS. Je puis le dire, en qualité d’éditeur, et d’après quelques journalistes, ce double ouvrage est le plus frappant, dans son genre, le plus vaste, le plus fortement pensé, le plus naturel, qui ait encore paru.

L’Éditeur.

Lettre 116. Ursule à Laure.

[Chez une libertine, tout est libertin, et fait horreur.].

20 juillet.

On n’y saurait tenir. Edmond me fait tourner la tête ! je crois qu’il se convertit, ou que désolé des infidélités de la marquise, il veut s’en venger sur moi ! Il faudra que j’en vienne au moyen que je t’ai dit. Il m’a surprise ce matin avec mon page ; tu sais bien ? Dans la pièce d’à côté, Marie était avec le cocher, dans la même situation que sa pauvre maîtresse ; et Trémoussée faisait le trio dans ma garde-robe avec le laquais. Il a vu tout cela, et il est venu m’en faire les plaintes les plus amères, dès que j’ai été libre. Il a pleuré : je me suis jetée à son cou ; j’ai encore le défaut d’être sensible ; et je l’ai adouci. Mais c’est toujours à recommencer. Je vais achever de secouer le scrupule.

Je désirerais que tu me prêtasses ton appartement pour une intrigue nouvelle, avec un homme qui n’est pas de mise dans ma société : c’est un gros Américain, bête, brutal, et fort laid ; mais qui doit me valoir une tonne d’or. Il ne faut pas laisser échapper cela. C’est mon maître de musique qui me le procure. Tu devrais avoir aussi des maîtres ? qu’en dis-tu ?

Je crois que la visite du*****, dont je t’ai parlé, est pour dans trois jours. Je l’attends avec impatience : t’ai-je dit que c’est mon maître à danser qui me procure cet honneur.

J’écrirai à l’ami l’un de ces jours. Il vient de me faire une lettre !… tu la verras. Réponse.

Adieu.

P.-S. – J’apprends que mon frère vient d’écrire à la Parangon. C’est quelque réminiscence.

Lettre 117. Réponse.

[Étonnée de son libertinage, Laure l’en raille, quoique aussi corrompue.].

21 juillet.

Tu n’es pas encore assez philosophe : à ta place, je ne me gênerais pas, et je recevrais tout mon monde sans déplacer. Au reste, il ne nous appartient pas, comme dit Rousseau, en parlant de Voltaire, de juger nos maîtres ; et tu peux disposer de mon appartement. Permets seulement que je te fasse une observation. Messaline prenait le boudoir de Lycisca, parce que cette courtisane valait mieux qu’elle tu fais tout le contraire : ne crains-tu pas de te décréditer ?

LAURE.

P.-S. – J’ai lu ta belle lettre. Il est au-dessous de toi et de moi d’être comédiennes : vois-tu que nous sommes quelque chose ?

Lettre 118. Ursule, à Laure.

[Elle fait des projets criminels de luxure, et d’ingratitude envers Mme Parangon.].

11 août matin.

Sauve qui peut ! La belle Parangon est arrivée. Elle vient d’écrire à Edmond : ce sont des plaintes, des jérémiades ! La Parangon écrit comme ma belle-sœur de S**, dont les lettres m’amusaient autrefois, et qui me donneraient à présent des vapeurs. Mais admire l’aveuglement de la pauvre prude jalouse ! Edmond lui avait apparemment demandé sa sœur pour éviter nos filets de Satan, et la bonne âme la refuse ! Elle nous sert ! elle entre dans nos vues ! Oh ! il faut qu’il y ait un peu de vice dans son vertueux cœur, puisqu’il sympathise avec le nôtre ! Il est sûr qu’elle veut garder Edmond pour elle… Ah pardi ! ceci me donne une idée. Edmond ne verra la missive qu’en temps et lieu ; et je vais profiter des lumières qu’elle me procure pour hâter le succès de mon projet ! Quoi ! belle Parangon ! vous venez à Paris chercher votre violeur ! Colombe gémissante, vous voulez donc encore tâter du péché ? Eh bien, vous en tâterez, je vous jure, ou je ne pourrai… Mais il faut commencer par l’exécution de mon grand dessein : j’ai dans l’idée que cela rendra Edmond plus docile à suivre l’impulsion que je voudrai lui donner… Il sera honteux du moins, et je n’aurai plus de reproches à essuyer… Ne m’abandonne pas d’un moment, ou tiens-toi à ma portée ; faisons défense commune : ma porte sera fermée ; Edmond seul pourra se faire ouvrir. Soyons deux, pour l’intimider, nous consulter et laisser plus sûrement seule la belle avec son amant, dès qu’il le faudra.

L’ami m’a fait réponse : il m’envoie une lettre de mon frère, qui répand un nouveau jour sur ses dispositions. Il a vu nos bonnes gens de S**, et il les a ensorcelés : mais comme il peut arriver un revers, je vais suivre le conseil qu’il m’a donné précédemment, de me faire encataloguer au magasin Saint-Nicaise : on dit que cela ôte tout pouvoir aux parents sur leurs filles… Eh bien ? ne m’y voilà-t-il pas ?… Oh ! il a bien fait de se rétracter ! les théâtres sont utiles… Car enfin, c’est une très belle invention, que ce catalogue-là ! je voudrais en connaître l’inventeur, et s’il n’est pas trop vieux, j’irais lui offrir… ce que tant d’autres me demandent avec mille instances, et paient si cher ! je ferai faire les démarches de mon enrôlement à Edmond, après mon coup de filet, comme le nomme l’ami.

P.-S. – J’écris à ce dernier, et je lui envoie la lettre que j’ai escamotée.

J’ai montré la dernière lettre de l’ami à Mlle*** de l’Opéra : elle en est enchantée !

Lettre 119. La même, à la même.

[L’infortunée URSULE raconte un mauvais tour qu’elle paiera cher !].

(Ceci est la suite de la CXXXVI, lettre du PAYSAN, dont elle parle en finissant le post-script. de la précédente.).

Le soir.

Voici une autre lettre, que je joins à celle qui est déjà cachetée.

Je viens de faire maison nette : j’ai banni d’un seul coup, et le marquis lui-même, qui s’est trouvé trop instruit, et qui l’a pris sur le ton du persiflage ; et Négret, qui me criait du bas de l’escalier : « Quand voulez-vous donc m’accorder quelque chose ? » et mon ancien page qui voulait paraître mon favori ; et le financier que ses dons maussades rendaient exigeant ; enfin l’italien, qui prétendait que je lui avais promis la dernière fois de le recevoir au détroit de l’île Bank (consulte la carte des terres australes, tu l’y trouveras). Mais celui-ci mérite quelques détails, et son aventure serait à mourir de rire, sans le dénouement, qui est du plus tragique.

On me fait beaucoup appréhender sa vengeance ! Je suis femme, que me fera-t-il ? Un coup de poignard ? Mais je tiens à quelqu’un, et je ne suis pas Zaïde. D’ailleurs, me voilà sur le catalogue de la liberté ; si ce catalogue a le pouvoir de nous soustraire à l’autorité de nos pères, je ne crois pas qu’il soit moins efficace contre les amants : il doit nous donner le droit de trompandi, dupandi, pillandi, ruinandi, substituendi et mocquandi per universam terram, comme aux médecins de Molière. Je n’ai plus que l’Américain que je reçois ici, et un nouveau soupirant qui s’est annoncé ce matin. Il vient fort à propos ! car il me propose de quitter cette maison, où je me déplais à présent, pour aller demeurer dans une autre très jolie à Saint-Mandé, quartier que je ne connais pas et absolument éloigné de toutes mes habitudes. Je verrai cela ; nous sommes en pourparlers : l’homme est assez agréable ; je lui trouve de l’air de Lagouache : la noblesse n’y domine pas comme tu vois. Je vais tout vendre, sans en parler à personne : cela me sera très facile. Edmond, depuis une espièglerie que je lui ai faite, est d’une soumission… Oh ! s’il savait que la Parangon est ici !… Mais le tour que j’ai joué à Fanchette, la dernière fois qu’elle est venue, en la faisant asseoir sur mon sofa, l’a bannie de chez moi. Car il faut ajouter, qu’étant sortie exprès, au signal que me fit Marie, qu’il me venait quelqu’un, je laissai la belle enfant seule ; c’était l’italien ; il n’y voit pas comme une jeunesse : de sorte qu’il alla droit à Fanchette, que le sofa faisait retomber à chaque fois qu’elle voulait se lever ; il se mit à ses genoux, et peut-être même alla-t-il jusqu’à… Je n’en sais rien mais elle s’écria, et j’envoyai à son secours Trémoussée, qui la ramena en riant comme une folle. Fanchette sortit sans me parler, et je ne l’ai pas revue depuis. Pour achever ce qui regarde l’italien, je ne pouvais m’en débarrasser, et la complaisance d’une ou deux fois, ne faisait que le rendre plus importun. Peut-être y aurais-je consenti, sans les horribles angoisses par où il fallait passer : car du moins il y avait un avantage, et j’étais délivrée d’un autre supplice… Je pris conseil de Trémoussée ; suivant ce vers de Boileau :

Molière quelquefois consultait sa servante.

« Parbleu, madame, vous êtes bien embarrassée ! laissez-moi faire. » Je crus qu’elle voulait prendre ma place, et j’admirais son héroïsme ; mais vu sa taille, je doutais du succès ; je lui témoignai mes craintes ? « Moi, madame ! oh que non ! je ne suis pas ainsi mon bourreau. Il est noir, il faut l’assortir… » Elle alla chercher la sœur de mon jeune nègre : cette fille est de ma taille, et d’environ vingt ans : Trémoussée l’instruisit de ce qu’elle avait à faire ; ensuite elle me l’amena, pour que je lui donnasse mes lazzis. La comédie commença de ce moment. Zaïde me copia de son mieux. Lorsque nous l’eûmes bien instruite, nous attendîmes le soir avec impatience. Il arriva, et avec lui l’italien. Je le reçus mieux que jamais : il était enchanté. On se mit à table, et s’étant approché de mon oreille, il me demanda si c’était l’heureux jour ? « Il faut bien vous céder ! car vous ne diminuez rien de vos prétentions, vous autres hommes ! » À ce mot, il donna un ordre à son valet de chambre, et avant de sortir de table, je vis entrer un magnifique présent, qu’on porta sur ma toilette. Il était fort impatient de me conduire dans ma chambre : je m’y laissai mener, moitié gré, moitié force. Trémoussée me mit au lit, et suivant mes ordres, emporta les flambeaux. Le vieux mulâtre vint auprès de moi : j’esquivai comme je pus son haleine empestée ; je lui dis de se contenter de mes promesses, et de me permettre la plainte, sans exiger que je lui parlasse. Il consentit à tout, et me pria même de me plaindre le plus que je pourrais. La Négresse, cachée dans mon alcôve, était prête, et surtout fort zélée pour m’obliger. Je me glissai adroitement, et fus me mettre dans son lit, tandis qu’elle prenait ma place. Elle y fut à peine, que le mulâtre la joignit… Il vanta beaucoup mes prétendus appas, et il jurait que quelque belle que je fusse, il ne leur avait pas encore trouvé tant de perfection. J’avais toutes les peines du monde à m’empêcher de rire. Enfin… tout se passa fort à son gré ; mais avec des peines infinies.

La faute que je commis, fut de ne pas faire sortir Zaïde, dès qu’il fût endormi. Je m’étais assoupie moi-même, et nous avions oublié ce point dans les instructions que nous avions données à cette pauvre fille. Je m’éveillai cependant la première : je quittai bien vite le lit, et j’allai pincer Zaïde de toute ma force. Mais en vain ; elle dormait comme si elle eût été morte : j’allai chercher Trémoussée, pour l’emporter ainsi toute endormie. Elle entra fort heureusement : il dormait encore ; elle prit la jeune Négresse, et la tira du lit : mais cette petite malheureuse retint machinalement les draps, de sorte qu’elle entraîna le vieux singe avec elle, et qu’il tomba ; ainsi que Trémoussée, dont les pieds s’embarrassèrent dans la couverture. Parfaitement éveillé par sa chute l’Italien vit Zaïde et Trémoussée. Ma femme de chambre ne trouva pas qu’il y eût grand mal à cela. Elle revint auprès de moi. Il n’y avait pas trois minutes qu’elle était rentrée, que nous entendîmes un cri aigu. Nous accourûmes : nous vîmes le vieux monstre qui sortait, et Zaïde poignardée, qui perdait son sang. Trémoussée s’empressa de la secourir ; moi, je donnais mes ordres pour faire chasser de chez moi l’infâme Italien mais ses gens l’entouraient ; il regagna lentement sa voiture. Je revins auprès de Zaïde ; elle était expirante. Elle avait dit à Trémoussée que le vieillard, après s’être assuré que c’était elle qu’il avait eue…, l’avait poignardée, en lui disant : « Voilà pour toi : mais ta maîtresse aura son tour. ».

P.-S. – Si Négret revient, car c’est un effronté sapajou ! il faut que je m’amuse à ses dépens, d’une manière qui marque tout le mépris que je fais de lui.

Lettre 120. Ursule, à Gaudet.

[Elle montre comment elle s’est corrompu le jugement, pour être sans remords.].

11 août.

Je t’écrivis hier ; je t’écris encore aujourd’hui. Qu’ai-je donc tant à te dire ? je ne sais, mais je me meurs d’envie de m’occuper, pour me tenir hors de moi-même ; et je crois sentir qu’en t’exposant mes sentiments et ma conduite, je me justifie les premiers et la dernière. Me voilà dans une situation qui m’aurait fait horreur, si on me l’avait prédite lorsque j’étais à mon village, ou bien à Au**, même à Paris, dans les premiers temps. Mais je ne tardai pas à entendre dans cette grande ville des propos, qui m’ouvrirent les yeux, Dès Au**, on en avait tenu quelques-uns devant moi ; mais je ne les comprenais pas. Il serait bien étonnant, que la façon de penser des gens de ville, presque tous éclairés, fût mauvaise et fausse, et qu’il n’y eût de vraie que celle des automates de village, telle que j’étais ; telle qu’est encore toute ma famille !

Dans les villes, les femmes ont des amants, tant qu’elles sont jeunes et jolies : je suis fille, je suis moins coupable qu’elles, si elles le sont ; je tiens une conduite louable, si elles ne le sont pas. Voilà ce que je me dis. J’observe tout le monde, même ceux qui croient la religion : ils la croient comme s’ils n’y croyaient pas ; même intérêt, même sensualité, même ambition, même jalousie, même dureté, même indifférence pour les devoirs et les pratiques de cette même religion, que s’ils n’y croyaient pas. Ils rient de la mort des autres, comme si le paradis ou l’enfer ne devaient pas suivre. C’est qu’ils n’y croient pas. Et c’est tout le monde qui agit ainsi : car les exceptions sont si rares ! Tout le monde se trompe-t-il ? Voilà ce que je me dis ? je crois que non, et cela me tranquillise sur le crime.

Reste l’honneur. Mes sentiments là-dessus ont encore cherché à s’appuyer sur ce qui existe dans le monde. J’y ai vu que l’honneur accompagnait toujours les richesses, bien ou mal acquises : j’ai bien examiné cela ; je ne me suis pas trompé. J’en ai conclu qu’il n’y avait qu’un véritable honneur, celui des richesses. En effet, les personnes de ma connaissance, en hommes et en femmes qui sont les plus honorées, sont les plus riches. Le marquis n’a pas de mœurs, mais il est riche et de plus il a la noblesse : il est respecté, pas un grain de mérite personnel ; il tient tout de ses aïeux, gloire et fortune. La marquise est une prostituée, depuis quelque temps : elle a commencé par aimer mon frère, parce qu’il est bel homme ; elle n’avait pas d’autre motif ; son cœur n’était intéressé par rien de louable, ensuite, elle l’a aimé pour le plaisir des sens. Malheureusement elle était insatiable, et Edmond n’était qu’un homme ; elle a voulu essayer des autres hommes : elle a trouvé que c’était la même chose que son amant ; et elle a fait des amants de tous les hommes. Enfin, considérant que j’étais entretenue ; que je nageais dans l’abondance et les plaisirs, elle a pensé qu’étant aussi belle que moi, elle pouvait être payée aussi cher : elle s’est affichée ; les richards libertins ont été enchantés de cette découverte ! mais elle n’a pas tardé à leur montrer qu’une femme de qualité entretenue, qui prostitue ses aïeules, les fait payer cher ! Elle les a traités avec une hauteur, une impudence !… Elle ne daignait pas cacher le rival au rival ; elle les croyait trop heureux de la partager. Le marquis, comme c’est l’ordinaire, n’a su tout cela que le dernier : il l’a souffert, parce qu’il m’aimait, et qu’il trouvait le plaisir dans ma maison : mais lorsqu’il a été rebuté de ma conduite, il a fait attention à celle de sa femme : il a voulu se plaindre, tout le monde lui a donné tort ; et la marquise l’emporte : d’où je conclus que tout le monde pense comme elle et comme nous sur l’honneur ; sans quoi, elle n’en aurait plus. Qui est plus honoré que mon vieux Italien ? Et cependant, qui est plus méprisable ? Le financier Montdor est reçu partout, on se l’arrache, on s’honore de sa société : c’est qu’il a le véritable honneur ; il est riche. Mme S***, après avoir été au public, a trouvé un mari qui l’adore ; elle a un nom, un titre, et de l’honneur : parce que ayant eu de l’économie, elle avait, en se mariant, soixante ou cent mille livres de rentes, avec quoi elle a fait la fortune d’un pauvre et bon gentilhomme : on l’élève aux nues ; on la regarde comme une femme généreuse, qui a relevé une ancienne maison ; elle a de l’honneur à revendre ; car elle en a cédé à un auteur qui lui a dédié un gros livre.

À l’appui de tout cela, viennent tes leçons : mais sans les exemples, je doute qu’elles m’eussent persuadée ; tu aurais perdu toute ta logique avec moi, si j’étais restée au village.

Je m’enfonce dans le raisonnement, je m’y plais aujourd’hui ; je ne sais pourquoi. C’est que mon serin est mort, et qu’une belle Angola blanche que j’aimais beaucoup, m’a été volée : cela me rend philosophe.

Il suit de ce que j’ai dit, de la façon de voir générale, que je suis revenue de mes préjugés : je n’ai plus les mêmes idées du vice, de la vertu, de l’honneur, de la religion. Le vice, je le regarde aujourd’hui comme un écart de la routine, une licence hardie, telle que celles que font les grands poètes. La vertu, je la compare à mon rouge ; cela donne de l’éclat, mais il faut que la couche soit superficielle ; je compte m’en parer quelquefois : par exemple, tu sais que j’ai réalisé ton conseil, pour le vieux militaire : j’en ai un très respectable dont je prends soin ; je ne me montre à ses yeux que sous le masque Parangon ; il me croit bonne, franche, et plus inconsidérée que coquette. L’honneur, ah ! il faut en avoir ! Mais selon les gens ! par exemple, avec le marquis, le financier, l’Italien, mon page, etc., quelle espèce d’honneur puis-je avoir ? pas d’autre, avec le premier, que celui de l’écouter seul : avec les autres, que celui d’exceller dans la volupté, de varier leurs plaisirs ; avec toi, quel sera mon honneur ? de fouler tout aux pieds ; mais assez adroitement pour ne pas me compromettre : d’être humaine, cependant, mais par égoïsme, ou plutôt par sensualité, pour me procurer le contentement intérieur, l’estime de moi-même, un certain orgueil très agréable à sentir. Quant à la religion, mes idées sont absolument changées sur cet article : c’est le frein du peuple ; mais les gens éclairés comme nous, en ont-ils besoin ? Au reste, je ne désapprouve pas que celles qui ne peuvent avoir mes plaisirs, tâchent de goûter ceux que procure la dévotion : l’amour est toujours l’amour ; car j’ai connu autrefois ce genre de jouissance-là. Voilà mes sentiments, d’après lesquels je règle toute ma conduite.

Celle-ci est absolument conforme à ceux-là. Et c’est ce qui me fait admirer ta philosophie, qui me met ainsi d’accord avec moi-même, quelque chose que je fasse ; au lieu que tout le monde que je vois et que j’ai vu, même chez nous, ne fait jamais ce qu’il trouve le mieux. Moi, par ton bienfait, je fais toujours ce que j’approuve davantage. En effet, rien ne m’arrête, d’après cette excellente règle que tu as donnée à mon frère, pour juger nos actions : Que doit-il en résulter ? Si c’est un bien pour tout le monde, quelle que soit l’action, elle est bonne : si c’est un petit mal pour les autres, et un grand bien pour nous, elle est bonne. Ne sont-ce pas là tes règles ? Et je les crois fondées dans la nature. D’après cela, je dépouille toutes les actions de leurs enveloppes préjugiennes, je les considère nues et je les fais, si elles me plaisent. Par exemple, j’ai ruiné le marquis, autant qu’il était ruinable. Cela paraît mal d’abord aux yeux des préjugistes, et même aux miens : c’est le père de mon fils. Mais d’abord, que me fait mon fils ? C’est un être hors de moi, dans lequel je ne sens pas, et qui ne sent pas en moi. Ensuite, j’ai considéré moralement le marquis riche, abusant de ses richesses : j’ai mis à sa solde une foule d’ouvriers, de pauvres gens, et je me suis occupée à leur partager le superflu de M. le marquis, les gaziers, les soyeurs de toute espèce ; les marchands de tous les genres possibles, les bouchers, les poissonnières, tout ce qui sert le luxe et la bouche, m’a bénie de ce que je ruinais le marquis : et j’aurais eu des remords, en faisant tant d’êtres heureux, aux dépens d’un seul ?… Je l’ai trahi : j’ai encore bien fait ; je suis belle, je suis désirée, dois-je, pour un seul homme, rendre souffrants tant d’autres individus ? Mais ensuite, je ne lui ôtais rien : il trouvait toujours les mêmes plaisirs, je satisfaisais les autres, sans le priver. À la vérité, j’avais des caprices ; mais je puis me rendre le témoignage que mon motif a été souvent d’empêcher son goût pour moi de s’émousser trop vite, et qu’une autre ne ruinât sa bourse et sa santé.

Je reviens à mon fils : est-il vrai que j’ai diminué son bien-être futur, en ruinant son père ? Rien de plus douteux ; j’ai fait dépenser au marquis ce qu’il aurait donné à des filles de l’Opéra. Me voilà donc tranquille de toute manière. Reste un point ; le grand point !

Je l’examine de sang-froid – à qui fait-il tort ? à personne : à moi, à lui, plaisir. Il brûlait, il était dévoré, il souffrait ; je l’ai rafraîchi, tranquillisé, guéri… J’ai bien eu quelques petits scrupules ; mais à l’aide de mes principes, ils se sont évanouis. Je suis fière depuis cet instant : mon action me met au-dessus de toutes les courtisanes de la Grèce et de Rome ; elle me reporte aux premiers temps de l’âge du monde, à ces temps heureux, où le désir n’avait point d’entraves : je ne vois plus rien qui m’étonne dans la conduite des anciens Persans et des Guèbres modernes, des rois d’Égypte et des sectateurs de Jatab, qui subsistent encore dans le même pays ; je me dis, j’ai fait tout cela ; je suis citoyenne du monde ; aucune loi ne m’asservit, que celle de la raison ; tout préjugé est foulé aux pieds par moi, jeune paysanne naguère, destinée par le sort à être la victime de tous les préjugés. Par exemple, que dirait-on chez nous, de ce que j’ai permis, lorsque je me suis fait mettre sur le catalogue des danseuses de l’Opéra ? J’allai chez un des vieux directeurs. Il prit ses lunettes, me regarda, les remit dans leur étui ; m’embrassa, et me dit… Enfin au bout d’une heure, il exigea que je revinsse à dix heures du soir. Je n’y manquai pas… Le lendemain, j’allai chez l’autre. Il me demanda si j’avais vu son confrère ? Je dis que non. « Vous êtes charmante !… » Ce mot fut suivi des mêmes libertés ; du même ordre de venir à dix heures du soir. Et le lendemain, je fus encataloguée. Que dirait-on, si l’on savait ce que j’ai fait pour l’italien ? moi, qui d’après tes sages principes, abhorre les modes qui rapprochent notre parure de celles des hommes, je me suis dix fois mise d’une manière qui me répugne, pour exciter les présents de ce vieux singe : trois fois je me suis habillée en jeune homme de la tête aux pieds, parce que je savais le subjuguer par là ! J’étais charmante. Il m’assurait que j’avais l’air du plus beau garçon… Si la religion était vraie, que je la crusse, pourrais-je faire cela, et tant d’autres choses, que tu sais et que tu ne sais pas, car je suis sans frein, absolument sans frein, et je déteste tout ce qui peut m’en servir ? aussi, je hais la religion, ceux qui la prêchent, et surtout ceux qui la pratiquent. Je hais la philosophie contraire aux passions, et ceux qui la pratiquent, autant que la hait l’auteur des P****.

Tu vois que je suis une excellente écolière… Mais !… Je m’oublie ! le plaisir de converser avec toi m’entraîne ; on m’attend… Qu’on m’attende. Je ne veux pas y aller moi ? Qui peut me contraindre ? Cependant, ce n’est pas tout, que de me justifier toutes mes actions par mes principes ; j’ai encore été plus loin : j’en suis venue à voir clairement que je n’ai pas besoin de les justifier.

En effet, si, comme tu m’en as convaincue, l’homme est un être souverain, qui ne rend de comptes à personne, si ce n’est quelquefois aux lois, quand il a manqué d’adresse ; il suit de là, que si un homme était assez sage pour savoir, comme l’Ange de Zadig tout ce qui est utile aux hommes, il pourrait en agir avec eux tout comme lui. Cependant on le condamnerait ; on crierait, au voleur, au meurtrier ! je t’avoue que je raisonne encore un peu, dans ce qui concerne les autres ; mais dans ce qui ne regarde que moi, je me décide sans examen : qu’importe ? ne suis-je pas ma maîtresse ? c’est de la peine et du temps perdu. Tu seras étonné de mes progrès, quand tu reviendras, et j’apprends que c’est dans peu. Rien ne m’arrête : je traite avec une indifférence qui t’enchantera, tout ce qui constitue ces crimes de mon village, si grands, qu’ils font dresser les cheveux de la tête des bonnes gens. À l’occasion de mon dernier triomphe sur les préjugés, que je dois à ta morale, j’ai approfondi le plus général de ces crimes. Pourquoi les hommes en ont-ils de tout temps fait un si grand de l’union des deux sexes ? Je cherche d’où vient cette idée, je me creuse l’imagination, et je ne trouve rien qui me satisfasse, à moins que ce ne soit la crainte de l’épuisement. Je me rappelle que tu as dit autrefois, dans une lettre à mon frère, que c’était de l’abus seulement que les hommes font un crime. Mais comme je n’ai pas cette lettre, j’ignore si tu examines la question à fond. Pour moi, je vois fort bien que ce n’est pas l’abus seulement qu’ils réprouvent, c’est la, chose même : il ne faut pour cela que des yeux et des oreilles, quand on est dans le monde, à la ville tout comme au village ? je voudrais bien avoir quelque chose de décisif sur cette manière ?… Ou plutôt, que m’importe ? Adieu : il m’a plu d’écrire jusqu’à ce moment ; il me plaît de cesser.

P.-S. – je vais envoyer cette lettre à Laure : car que sais-je si tu n’es pas en route, ou arrivé ? je n’ai fini d’écrire que ce matin 12. Tu dois avoir ma lettre du 10 ; à moins que Laure ne l’ait gardée. Je suis recluse d’hier, et ne sais plus rien de ce qui se passe : j’oublierai bientôt le monde entier, hors toi, et les présents ; tous les absents auront tort.

Lettre 121. Gaudet, à Laure.

[Son arrivée ne garantira pas la malheureuse Ursule du châtiment !].

10 août.

Des raisons m’ont obligé à ne pas descendre chez nous. S’il y a quelque chose, fais-moi-le savoir ; mon laquais, quoique nouveau, est un homme sûr : il est instruit. Parle-moi de ta cousine. La belle Parangon, que j’ai suivie, accompagnée, amusée, distraite malgré elle de son cher Edmond, est arrivée dans cette ville, pleine de charmes et de douleur : mais je saurai préserver le frère des premiers, la sœur de la dernière, et l’un et l’autre de reproches mérités, qui seraient inutiles à présent : je suis plus propre qu’elle à remédier au mal ; je ressemble à la lance d’Achille, je porte blessure et guérison.

Tout à ma Laure, en plus d’un sens.

Lettre 122. Réponse.

[Elle craint pour Ursule.].

Même jour.

Ton arrivée ne sera pas inutile à tes deux élèves : Ursule est dans un étrange embarras, et son frère paraît livré à la fureur du jeu, avec un emportement qui m’épouvante ! Voilà deux lettres de ma cousine qu’elle a fait remettre chez moi, et que j’ai gardées ; l’une du 10, l’autre d’hier. Je n’en veux pas confier davantage au papier. Ursule va bien loin ! et elle est menacée d’une cruelle vengeance ! mais j’espère plus de tes talents et de ton esprit que je ne crains le vindicatif Italien.

À notre entrevue désirée.

Lettre 123. Réplique.

[Il néglige un avis utile ! Dieu lui ôte sa prudence ordinaire, pour que le crime soit puni.].

Même jour.

Tu feras tenir cette lettre à Ursule, le plus tôt possible. J’ai fait réponse à la première, avant d’avoir lu la seconde je vais lire celle-ci, et j’y répondrai sur-le-champ. J’ai caché mon arrivée, parce que j’ai su que l’italien voulait faire un mauvais parti à Ursule : je me tenais où je suis pour l’observer. Mais il n’oserait, et je vais me montrer. Que fera-t-il ? dans notre siècle, les atrocités ne sont plus de mode, même parmi les descendants des proscripteurs et des proscrits. Il y a longtemps que les sentiments des Marius, des Sylla, des Antoine, des Octavien, des Tibère, des Caligula, des Néron, des Commode, etc., sont absolument éteints en Italie. L’avis m’avait étonné. Je suis revenu de cette crainte pusillanime. On m’avait offert de me vendre l’agent de l’italien, un malheureux tiré des cachots, qui s’est mis porteur d’eau, pour se dérober à la justice. Je l’aurais eu, en donnant cent louis de plus que l’Italien. C’est une duperie, ces gens-là ne voulaient que m’escroquer de l’argent : le silence a été ma réponse.

Tu feras tenir ma seconde lettre dès que je te l’aurai fait remettre.

P.-S. – Justement ! comme j’allais cacheter, j’apprends par un de mes affidés, que c’était de concert avec l’italien, qu’on m’offrait de corrompre son vil agent. Je me tiendrai coi, et ils en seront pour leurs démarches.

Lettre 124. Gaudet, à Ursule.

[Il répond à la CXXème, et paraît se rétracter de tous ses mauvais avis : mais fatalement cette lettre ne put être remise, et Laure la garda ; si bien qu’elle ne fut ouverte qu’après la captivité d’Ursule, et ce fut ce qui commença de la ramener. Il semble que Dieu ait voulu tirer le bien de la source même du mal.].

Même jour.

Vous n’avez pas oublié, ma charmante, ce que je vous écrivais le 7 mai dernier : qu’il ne faut rien outrer, que la nature et la société punissent tous les excès, et que dans notre situation présente, nous dépendons autant de la société que de la nature. J’ai détruit vos préjugés, parce que j’ai cru qu’ils nuiraient à votre bonheur : mais si j’avais pensé qu’ils eussent pu contribuer à votre félicité, je les aurais fortifiés, au lieu de les détruire. Vous avez été trop loin, ma chère Ursule ! beaucoup trop loin ! et je crains aujourd’hui ce que vous avez fait faire à votre frère ; si jamais ses lumières venaient à s’offusquer, sa philosophie à être moins sûre, cette action le réduirait à un désespoir féroce. Je n’ai jamais eu l’idée, en vous dépréjugeant l’un et l’autre, que vous en viendriez là. Ce n’est pas tout que de faire tout ce qui est permis ; il faut envisager toutes les suites possibles, et celles de cette action me font trembler. Au reste, peut-être ne sont-ce que de vaines craintes ; Edmond me paraît affermi… Cependant, quand je considère la violence qu’ont ses passions, je n’ose croire à sa philosophie ; je croirais plutôt à la vôtre.

Ma chère enfant ! arrête-toi ; tu as été trop loin : rétrograde un peu, pour être ce qu’il faut que tu sois. J’avais sur toi des vues importantes que tu as anéanties. On peut être sans préjugés, mais il ne faut pas détruire les facultés de la nature : tu te blases ; un honnête homme, qui t’aimera, ne pourra plus espérer de te rendre mère, si tu continues ; cette qualité est la plus belle des femmes : il ne faut pas l’oublier.

J’ai été mécontent de ce que tu dis au sujet de ton fils, en parlant du marquis ruiné. La tendresse maternelle est naturelle au moins, si la paternelle ne l’est pas ; évite d’être un monstre : on l’est de plusieurs manières, au moral, comme au physique, par la cruauté, par l’insensibilité, par des sentiments et des actions qui éteignent toute idée de société générale ou particulière. Si tu manques d’une faculté essentielle à la femme, quelle qu’elle soit, tu n’es plus une femme ; tu es un monstre ! Il est temps de s’arrêter. Il faut une réforme, et il la faut absolue, autant que prompte.

Si j’ai tâché d’anéantir la religion dans ton frère, dans toi-même, ce n’est pas que je haïsse la religion ; loin de là ! je suis un de ses amateurs, et il est des gens à qui je l’inculque journellement. Si j’avais existé du temps de son institution, j’aurais été un de ses apôtres. En effet, considère ce qu’était le genre humain, quand un héros, un Dieu la montra au monde ! Des monstres égorgeaient d’autres monstres ; les provinces étaient dévastées par des gouverneurs rapaces ; la capitale du monde, Rome, après d’horribles proscriptions, avoir gémis sous un Tibère, un Caligula, une Messaline, se voyait gouvernée par Néron ; des bêtes féroces qui s’entre-déchirent, sont plus douces que n’étaient ces hommes. Une voix s’élève du fond de la Judée ; un homme, un ange, un Dieu, s’écrie : « Aimez-vous les uns les autres ! Vous êtes tous frères : pardonnez les injures ; si l’on vous frappe, souffrez, bénissez, faites du bien : donnez, tolérez ; que la différence des sentiments ne vous empêche pas de vous entre-secourir. Ô Mortels infortunés ! je vous aime ! je vous chéris ! Je viens vous annoncer une religion nouvelle, qui fera que vous vous aimerez, que vous vous chérirez les uns les autres : je sais que les méchants vont s’opposer à ma doctrine ; la hardiesse que j’ai de la prêcher, me coûtera la vie, mais je donnerai mon sang avec joie pour cimenter ma doctrine : que je meure du plus cruel des supplices ; mais que je vous adoucisse ; que je vous rende heureux !… Opprimés, réjouissez-vous ! Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés. Vous serez heureux, lorsque les hommes vous persécuteront, qu’ils vous chargeront d’injures, qu’ils vous tueront, à cause de ma doctrine fraternelle. Prêchez-la sans crainte : si vous périssez ! qu’est-ce que la vie, auprès de la gloire immortelle qui vous attend ? Soyez les bienfaiteurs du genre humain ; allez partout inviter, presser les hommes de s’aimer, de vivre en frères ; vous trouverez au fond de votre cœur une satisfaction douce, qui vous rendra heureux, dès cette vie, comme je le suis ; un jour vous et moi, nous aurons des autels. » Il ne s’en tient pas là ; il exécute ce qu’il dit ; il prêche, il touche ; il recherche les pauvres qu’il a loués ; il les console ; il leur montre la gloire et le bonheur, dans la bonne vie, dans la confraternité : il fait des héros de douze pauvres pêcheurs, de soixante-douze pauvres manœuvres ; il les anime de son esprit sacré ; ils deviennent, par lui, plus que des hommes. Ce héros, ce Dieu (car quel autre nom lui donner ?) est arrêté, comme il l’avait pressenti : on le condamne ; et il meurt avec la douceur de l’agneau. Ses prosélytes effrayés, se croient perdus. Ils se dispersent ; ils se cachent, – mais bientôt, ils reprennent courage, ils reviennent, animés de l’esprit de leur divin maître, du bienfaiteur, du sauveur du genre humain, ils affrontent la mort, rien ne peut les arrêter ! ces, hommes généreux, ces héros, ces demi-dieux, ils viennent au milieu des pierres qui les lapident, des fouets qui les déchirent, des épées qui les mutilent, et qui leur donnent la mort, ils viennent crier à leurs bourreaux : « Vous êtes tous frères ; aimez-vous, chérissez-vous, faites-vous du bien : pourquoi vous haïr, vous tourmenter, vous persécuter ? imitez notre patience : vous nous déchirez, et nous vous pardonnons, nous vous bénissons, nous vous aimons, tous nos bourreaux que vous êtes. – Et Celui qui leur avait inspiré de pareils sentiments, qui leur avait donné l’exemple, dont l’âme aimante les animait encore, ne serait pas un Dieu ! Périsse le blasphémateur qui osera le dire !… Ô Fils de Marie ! si tu n’avais pas des autels, je t’en dresserais… Je t’en dresserais au moins dans mon cœur, si les lois de mon pays s’y opposaient. Sauveur du genre humain, divin législateur, qui es venu faire des hommes et des frères de bêtes féroces, prosterné devant l’image glorieuse de l’instrument de ton supplice, je t’adore avec une ardeur brûlante et le transport de la reconnaissance !…

Voilà mes sentiments, Ursule. Quoi ! vous vous êtes imaginé que je méprisais, que je haïssais la religion chrétienne !… Ô ma Fille ! que je suis malheureux de vous avoir crue plus éclairée que vous ne l’êtes ! et que je crains de m’être également trompé avec votre frère ! Sans doute cette religion sainte a des abus qui viennent des hommes : ces abus vivement sentis, ont produit les guerres des Huguenots, dont le souvenir est si vif encore dans votre village, et surtout dans votre famille, qu’ils ont ruinée : mais les abus viennent des hommes ; le divin législateur les avait tous prévenus ; c’est pourquoi les papes et les évêques sont inexcusables de ne pas les anéantir ; de ne rappeler pas à sa primitive pureté, cette divine religion, dont la beauté est si grande, que si elle existait sans abus, toutes les nations viendraient l’embrasser. Des incrédules ! ah ! il n’y en aurait plus ! Quel intérêt les rendrait athées ? la religion ferait leur bonheur dès ce monde…

Ce sujet m’a emporté ; je ne veux pas finir par une matière aussi sérieuse, et je me rappelle à propos que je dois une réparation aux auteurs dramatiques. Je veux la leur faire publique ou particulière, comme l’insulte : ainsi, dans le cas où vous auriez montré ma lettre à quelqu’un, montrez de même la réparation. Un auteur dramatique, tel que Corneille, est capable d’ennoblir une nation, de la rendre grande à ses propres yeux. Un auteur dramatique, tel que Racine, serait capable d’amollir, de civiliser… les Anglais, et même les sauvages qui sont à leur solde en Amérique. Un auteur dramatique, tel que Molière, où il est bon, donnerait de la gaieté à un spleenique, corrigerait une précieuse, convertirait un hypocrite, rendrait sociable un misanthrope. Un auteur dramatique tel que Regnard, amuse au moins, et fait rire les maîtres, que leurs domestiques volent. Un auteur dramatique tel que le grand Voltaire, instruit, touche, rend honnête homme, en un mot, réunit tout le mérite des Corneille, des Racine, des Crébillon. Ce dernier effraie le vice. Destouches par son Glorieux, a contribué au progrès de la vraie philosophie. Lachaussée et Marivaux font aimer le devoir aux époux, aux pères, aux enfants. Tous nos auteurs modernes sont estimables ; un Lemierre, un Ducis, un Blin de Saint-More, un de Marmontel, un de La Harpe, un Sedaine, un Dorat, un Palissot ont plu, et méritaient de plaire.

Mais si je loue les auteurs dramatiques, certainement je ne louerai pas le public spectateur ! Dieu ! quels automates les talents ont pour juges ! et qu’il est peu flatteur d’exciter leur applaudissement ! Comment les gens d’esprit que j’ai nommés en dernier lieu, peuvent-ils se résoudre à travailler pour cette hydre à mille tètes, dont pas une n’est d’accord ! J’ai été au parterre, au parquet, aux loges, jusqu’à l’amphithéâtre, qui est au spectacle, ce qu’est le Marais à la rue Saint-Honoré ; et là, j’ai entendu louer les sottises, autant que les beautés ; j’ai entendu blâmer les morceaux sublimes ; j’ai vu admirer les défauts de l’acteur, et honnir ses qualités, la sagesse, la finesse, la raison de son jeu senti. Mais, me direz-vous, ce public décide Juste cependant ! Oui : deux ou trois têtes au plus, quelquefois une, qui donnent le branle à cette grosse bête qu’on appelle le public. Il faut même absolument que ces trois, deux, un, aient lu auparavant la pièce ; car il est impossible d’entendre à la première représentation : ce gros Cheval poussif, le public tousse, crache, mouche, claque, hennit, braie, grogne, mugit, bêle continuellement, suivant l’espèce d’animal, dont est chacune de ses mille têtes. Il n’a pas seulement l’esprit d’avoir du plaisir, car il se l’ôte continuellement à lui-même, et vous voudriez que ce gros animal-là jugeât !… Il est si vrai qu’il ne sait pas juger, et que l’électricité communicative du mouvement qui fait applaudir aux beautés, a une cause qui peut manquer, cela est si vrai, qu’on lui a vu approuver des sottises palpables, parce que ce jour-là, l’immense ruche n’avait pas d’âme reine, c’est-à-dire, pas une de ses mille têtes qui eût le sens commun. Le lendemain, ou huit jours après, il se trouvait que la ruche avait une reine, et alors l’électricité avait lieu ; elle conspuait ce qu’elle avait adoré. Le contraire est arrivé plus d’une fois. La bête, le premier jour, étant absolument brute, ne sentait pas les beautés ; et comme les beautés non senties ont quelque chose de très plat pour ceux qui ne les peuvent entendre, les mille têtes ennuyées sifflaient, grognaient, brayaient, etc., etc. Ce fut ainsi que la bête était à la première représentation de l’Athalie de Racine ; à celle de plusieurs pièces de nos auteurs modernes, qui redonnées dix ans après ont réussi ; parce que la bête avait enfin une ou deux de ses mille têtes qui étaient humaines. Je suis persuadé, par exemple, que le Gustave de M. de La Harpe, redonné, réussirait aujourd’hui ; que plusieurs tragédies de M. de Marmontel seraient vues avec plaisir. J’ai entendu juger la Florinde de M. Lefèvre ; en vérité ce jour-là, il fallait que la bête fût de mauvaise humeur ; elle ne me permit pas d’entendre. Si au lieu d’écouter j’eusse applaudi, peut-être la décidais-je : mais je voulais donner à mes co-têtes l’exemple de la raison, et malheureusement celles qui étaient autour de moi, étaient, l’une de linote, l’autre de chien, une de serpent, deux de singe, trois de peccata, une d’éléphant, six de carpe, huit de merle, dix d’oison : je voulus changer de place, et je me trouvai entre deux dogues, ayant par-devant six taureaux, et par-derrière vingt cochons, quatre loups, et trois ours. Que dire à tous ces animaux-là ? pas un ne m’entendait, lorsque je leur voulais parler dans les entractes. Est-il étonnant, qu’avec un pareil composé, les têtes humaines, qui se trouvent par hasard sur le même tronc, avec cet assemblage d’animaux, ne puissent goûter le plaisir du spectacle ? Si on attendrit la bête, elle beugle, tousse et mouche ensuite, à vous faire perdre le reste de l’acte ou de la scène ; si on la fait rire, elle braie si fort et si longtemps, que vous n’entendez plus rien ; si on l’impatiente, elle frappe du pied, elle grogne, elle mugit, ensuite elle s’écrie : « Paix donc ! » Vous vous croyez au milieu de la foire où toutes ces différentes espèces devraient être à vendre. Pauvres auteurs, qui êtes jugés sur un mot par une linote, ou par un sansonnet, dont la plaisanterie fait quelquefois tomber votre pièce, sans être entendue ! Pauvre spectateur humain, qui crois aller te délasser du travail et des peines de la vie, et qui ne trouves, au lieu du plaisir, que l’impatience et de vains efforts pour voir et pour entendre ! Je ne saurais concevoir comment on va au spectacle à Paris ! On dirait que ceux qui s’y rassemblent, n’y vont que pour se gêner, s’étouffer, se brusquer, se montrer égoïstes, sans égards, sans politesse. C’est le rendez-vous de tous les enrhumés, de tous les cracheurs, de tous les moucheurs, de tous les rousseurs, de tous les polissons qui aiment à entendre et à faire du bruit ! Combien de clercs, de jeunes officiers, et même de plus graves spectateurs ne vont là que pour s’amuser entre eux, indépendamment des pièces ! je crois que le moindre bruit devrait être défendu à nos spectacles, qui sont absolument différents de ceux des anciens, où le peuple criait bravo ! mais il faut observer que ce n’était qu’aux combats des hommes comme les bêtes, ou des gladiateurs. Aux pièces dramatiques, on ne soufflait pas le mot, tant que l’acteur parlait ; aux entractes seulement, les plauditeurs donnaient le signal, en frappant des mains en cadence.

Adieu, ma chère fille.

Lettre 125. Ursule, à Laure.

[La malheureuse se livre, pour apprendre à escroquer au jeu.].

Même jour.

L’ami vient de m’écrire il est ici depuis trois jours, et tu ne me le disais pas !… Je pars malheureusement dès demain pour Saint-Mandé avec mon nouvel adorateur. Je garderai l’Américain, il ignore mes nouveaux arrangements, et je lui ai fait entendre qu’il fallait recommencer à nous revoir chez toi. Ainsi tu auras ma visite une ou deux fois par semaine, si je puis. Le charmant homme, que l’ami ! Dis-lui que je l’attends à l’instant, et que j’écarte tout le monde…

Je continue, en attendant mon petit nègre qui m’est allé chercher des joueurs : ainsi ce billet va devenir une lettre.

Il faut avouer que mon nouvel amant vient très à propos. Edmond et moi, nous avons horriblement dépensé ! Il a joué, moi aussi, et nous avons été la dupe d’escrocs. Edmond est furieux : il voudrait (et moi aussi), pour le double de la perte, savoir le secret de ces honnêtes messieurs, seulement pour qu’ils ne pussent s’applaudir de leur adresse à nos dépens. Pendant qu’il travaille à acquérir cette science vindicative, j’emploie de mon côté tous les moyens possibles pour y réussir. J’ai fait adroitement avertir ce matin le plus huppé de ces fripons de me venir trouver. Il n’a pas manqué d’accourir. Jamais je n’eus plus envie de plaire, et de ma vie je n’en multipliai autant les moyens. Mon homme est arrivé sur les une heure aujourd’hui. Je l’ai fait introduire dans mon boudoir, où Marie avait ordre de me l’amener. Je l’ai reçu comme un dieu. Je voyais dans ses yeux quelque mouvement de défiance. Je l’ai fait asseoir sur mon sofa, dont le ressort a parti, et je lui ai fait mes agaceries mignardes. Il ne savait où il en était ; j’ai vu les désirs étinceler. Je les ai irrités avec toute la coquetterie d’une femme qui a de l’usage. Il n’était plus maître de lui. C’est alors que j’ai fait ma demande. On m’a tout promis. Je me suis levée sur-le-champ, et je l’ai mené à une table. Il a commencé à me donner des leçons. Mais il n’a voulu me montrer le coup de maître qu’après… Il a fallu en passer par là. J’ai ensuite repris les cartes, et il m’a découvert ce fameux coup de maître. J’ai joué avec lui, et je l’ai facilement gagné. Je n’ai pas eu la sottise de m’en rapporter à sa discrétion avec ses camarades : ma fidèle et zélée Trémoussée avait mes ordres. Elle est venue lorsqu’il a été sur le point de sortir, plutôt affriandé, que rassasié de mes faveurs. Elle lui a fait entendre qu’il ne fallait pas me quitter ainsi ; qu’elle s’intéressait à son bonheur, et qu’elle voulait lui ménager un tête-à-tête charmant, après le dîner ; qu’elle défendrait la porte à tout le monde. Il a consenti à tout ; elle l’a placé dans mon cachot, en lui disant, qu’on lui servirait à dîner là ; que c’était l’endroit de faveur, où les heureux attendaient les bonnes fortunes de distinction. Elle a ajouté, que pour qu’il ne s’ennuyât pas, elle lui offrait un livre d’estampes… ou sa camarade, qui viendrait lui tenir compagnie. L’Escroc a regardé le livre et parcouru les estampes : mais ces sortes de gens n’aiment pas la lecture, quelle qu’elle soit. Il a demandé une compagnie vivante. Marie, que j’ai dressée le mieux du monde, et qui sera un jour une fine mouche, est venue auprès de lui ; Trémoussée les a laissés ensemble. J’avais un double but ; qu’il s’amusât assez pour que je ne fusse pas obligée de le retenir par force, et de lui ôter tout soupçon pour la suite. J’ai fait avertir mes joueurs de la veille, et nous allons avoir une séance lucrative, j’espère… Je souhaite que l’ami la devance… Mon nègre ne vient point ! je lui tirerai les oreilles d’importance…

Ne l’avais-je pas dit ! voilà Négret qui revient ! mais, cela est pourtant de conséquence pour moi ! si j’avais de secrètes raisons, pour qu’on ne se présentât pas, contre mes ordres, ce serait tout de même ! je pense que les filles de notre sorte doivent écarter ces espèces de mouches importunes, qu’attire le miel des faveurs… Je le ferai traiter comme il le mérite… Ah ! voici donc enfin Jacinthe !… Je vais le corriger, et lui faire porter ma lettre.

P.-S. – je lui pardonne : il est si caressant !… Je suis encore un peu préjugiste, je le vois, puisqu’il me reste de la compassion.

Lettre 126. La même, à la même.

[Commencement de ses peines. Ursule et Edmond escrocs, sont escroqués au jeu.].

18 août.

Envoie-moi l’ami. Je suis au désespoir, et nous sommes ruinés, Edmond et moi ! Ç’a été l’affaire d’une séance. Ah Dieu !… de tout ce que je possédais, il ne me reste plus que le fonds que l’ami m’a fait assurer par la famille du marquis. Il faut que je te fasse ce récit, en attendant encore Jacinthe, que ma bonté ne corrige pas.

Après avoir mis l’escroc en cage avec Marie, j’ai fait part à mon frère de la science que je venais d’acheter et je me suis disposée à recevoir l’ami, qui n’a pas tardé à paraître… Le souvenir de cette agréable entrevue, tempère un peu mon amertume ; mais je ne puis qu’y jeter un coup d’œil rapide ; je ne saurais détailler. Les joueurs sont arrivés pendant ce temps-là. L’ami ayant entendu Edmond, il n’a pas voulu se montrer ; il est sorti par l’escalier dérobé. J’aurais dû suivre ma première idée qui était de le faire rester comme spectateur ; il nous aurait sûrement été très utile ; mais on voit ce qu’il fallait faire, quand les malheurs sont arrivés… Nous nous sommes mis au jeu à sept heures. Edmond, que j’avais prévenu, avait apporté des fonds ; qu’il a fait briller aux yeux des escrocs. La séance a commencé. Nous n’avons pas voulu d’abord faire usage de notre adresse. Les escrocs en ont agi de même ; ils ont sondé le terrain. Après quelques tours, Edmond a hasardé un filé, qui lui a réussi. J’en ai fait autant. Les escrocs s’en sont aperçus ; mais ils n’en ont rien témoigné. Ils nous ont laissé aller. Enhardi par le succès, Edmond a mis en usage une botte secrète, qu’il avait apprise de son côté dans la journée. Ce coup, auquel les escrocs ne s’attendaient pas, et dans lequel j’ai secondé mon frère, avertie par un petit signal, nous a rendu la moitié de ce que nous avions perdu la veille. J’étais transportée de joie, et dans le fond de mon âme, je me promettais que notre perte rentrée, je quittais le jeu, pour ne le reprendre de ma vie, avec cette canaille. Nous avons continué ; le jeu a été franc de part et d’autre : petit gain de notre part. Le coup suivant, petite perte. Les joueurs ont voulu faire usage d’une supercherie ordinaire au troisième tour. Nous nous en sommes aperçus, et Edmond a dit froidement : « Refaites, monsieur, vous avez retourné une carte. » Ce n’était pas cela, mais ils l’ont compris. On a refait, et joué franc plusieurs tours, avec avantage égal. Enfin nous avons miné avec adresse, à ce que nous croyions. Sûrs de notre coup, nous y avons été de sommes considérables : on les a tenues. Brelan dans ma main, et d’as ! lorsque je vois abattre trois valets, le quatrième tournant. Ça été un coup de foudre ! Edmond avait vu un valet dans le talon : il y a couru. Rien ! nous avons bien vus que nous étions dupes, par un tour plus fin que tous les nôtres. Nous avons payé. Un reste d’espoir nous a fait continuer : nous comptions qu’en les intimidant, le tour suivant, où j’avais la main, ils n’oseraient pas recommencer leur escamotage. Edmond les observait d’un œil sévère. Je me suis donné le même jeu en rois : nous y avons été du double de l’autre fois ; on a tenu en hésitant. J’abats : tout est perdu ! les dix que j’avais crus écartés, se sont trouvés dans la même main, le quatrième tournant. L’opération de combiner ce qu’ils avaient chacun, de reprendre d’autres cartes qu’ils avaient dans un repli de doublure, sous les boutons de leur frac, et de n’avoir que celles de leurs trois jeux, cette opération si compliquée, n’a été que d’un clin d’œil, tandis qu’Edmond relevait ses cartes. Cette dextérité m’a surprise ! nous n’avions rien vu. Il fallait cesser le jeu, faute de fonds. On nous a proposé une revenge, sur ma maison, mes meubles, et… mes faveurs (ce dernier article à l’oreille). J’ai accepté, également furieuse et de jouer et de ma perte ; j’aurais joué ma vie, ou si l’on veut mes doigts les uns après les autres, comme les nègres. Nous avons gagné. Remis en fonds par ce coup-là, nous avons continué avec acharnement : petit gain, pendant cinq à six tours. Enfin le hasard, sans tricherie, nous a donné jeu sûr. J’espérais… un trésor de ce coup. Mais tout le monde a passé, à l’exception d’Edmond, qui a ramassé ce qui m’appartenait. Coup nul par conséquent. Nous avons ensuite usé d’adresse, avec des précautions infinies, nous relevant pour examiner nos joueurs. J’avais un vingt-un : Edmond rien du tout. Nous avons pris un air d’assurance, et nous avons poussé, tant qu’on a voulu. On a quitté. Gain complet de notre part. Il fallait lever le siège. J’en étais tentée. Edmond m’a fait signe de continuer. Après quelques tours sans effet, il s’est présenté un beau coup. Il nous a éblouis, et notre attention s’est ralentie. On en a profité. Nous avons perdu tout notre comptant, ma maison, mes meubles, mes diamants… J’étais au désespoir, et les larmes me sont venues aux yeux. Edmond en fureur s’est levé. Je l’ai retenu. Un insolent de la troupe m’a dit à l’oreille : Vous avez encore une ressource ? – Je la joue, ai-je repris. – Pour tous trois ? – Oui, tous trois. » Nous avons rejoué. C’était un forfait, contre une somme désignée très considérable. J’ai perdu !… Edmond était sorti au désespoir, pour aller prendre l’air un moment. On m’a sommée de payer. J’ai refusé avec indignation. Ils m’ont emportée dans mon cachot, où était encore leur ami, que j’ai trouvé… avec Marie, dans la plus grande familiarité. Les quatre se sont réunis contre moi, et l’infâme Marie, que le joueur avait mise dans ses intérêts, pendant le temps qu’il avait passé avec elle, a contribué à ma défaite. Heureusement qu’Edmond est venu après deux insultes. Il a fondu sur eux l’épée à la main, et les a chassés de la maison. C’est un héros. Ils tremblaient tous quatre devant lui ; sa gloire a diminué ma honte. Mais pendant le combat, Marie et son complice ont emporté ce que les autres avaient gagné : ma fidèle Trémoussée voyant agir Marie, n’y a fait aucune attention, croyant que c’était par mes ordres. Ainsi me voilà dépouillée absolument, et pour ce qui me reste, le billet qui était sur jeu contre l’argent, va me l’enlever, à moins que je ne réclame. Mais un avocat que je viens de consulter, et à qui je n’ai rien déguisé, me conseille de ne pas les attaquer, vu que nous serions tous également punis. Je me console un peu ; il me reste quelques ressources, et mon intrigue commençante. Quant à Edmond, il a tout perdu ; il n’a pas une obole des cinquante mille livres du financier ; il a joué jusqu’au portefeuille garni de diamants. Il est furieux : sa rage le porte à des excès… Il m’a proposé tout à l’heure de me poignarder, et lui ensuite. Je l’ai ramené à des sentiments plus doux, en lui exposant mes ressources, que j’ai même enflées à dessein.

J’attends Jacinthe. J’ai écrit si rapidement que cette lettre est l’ouvrage de dix minutes. Tu liras si tu peux. Fais partir l’ami.

À tantôt.

Lettre 127. Ursule, à Laure.

[Elle appelle à son secours, la pauvre infortunée ! mais il est trop tard ! l’horrible malheur est tombé sur elle, et il l’accable !].

19 octobre.

À mon secours ! mes bons amis ! s’il est possible, venez à mon secours !… Empare-toi de mon frère, ma chère Laure, plutôt pour le retenir, que pour l’exciter ; que l’ami seul agisse : sa prudence est ma dernière ressource, il n’y a qu’elle qui puisse me sauver !… Tu vas frémir, ma chère cousine, de tout ce qui m’est arrivé, de ce qui m’arrive encore, et de ce qui m’attend. Il faut l’écrire, pour que l’ami sache comme il doit s’y prendre, et trouve les moyens les plus sûrs de me secourir, sans exposer ma vie, peut-être la sienne.

Après avoir tout perdu, comme je te l’ai marqué avant mon malheur, et avoir été traitée par deux misérables comme la dernière des créatures, j’allais sans doute essuyer le même sort de la part du troisième, malgré ma résistance et mes cris, lorsque Edmond est venu me délivrer. Je l’ai laissé sortir, après l’avoir un peu calmé : mais il était au désespoir ; la honte, la rage (il me l’a dit en me quittant), déchiraient également son cœur ; je ne l’ai plus revu depuis ce funeste moment. Mais j’en étais presque bien aise d’abord, afin d’avoir plus de liberté dans les premiers temps de mon séjour à Saint-Mandé. Je suis partie le lendemain matin, avec un serrement de cœur, triste présage, ou triste ressouvenir ! Tous deux, sans doute !… J’ai été reçue comme une divinité par mon traître, qui m’a pour ainsi dire dévorée de caresses. Tout était brillant, et avait autant d’éclat et de commodité que chez moi avant mes pertes. J’ai nagé dans les plaisirs ; ce nouvel athlète valait l’Américain… Je ne te copierai pas ici la lettre que l’ami t’a sans doute montrée. Hélas ! tout était mis en jeu par ce maudit Italien. C’était lui qui avait envoyé chez moi les escrocs qui m’ont ruinée, ainsi que mon frère ; c’est lui qui a fait habiller un malheureux porteur d’eau en seigneur, et qui m’a réduite à assouvir la brutalité de ce misérable qui m’avait servie, et que j’étais loin de reconnaître. Voilà cet amant sur lequel je comptais, pour réparer mes pertes !… On ne s’en cache plus aujourd’hui… Tu sais que l’italien jouissait tous les jours de sa vengeance, caché dans la maison que je croyais à moi. Il me fit insulter par son laquais, que le porteur d’eau, par mes ordres, jeta par la fenêtre : mais c’était pour me duper mieux, qu’on me sacrifiait ce maraud, comme tu vas voir, ma chère cousine.

L’Italien, suivi de ses gens, était venu au secours de son laquais, étendu, brisé sur le pavé de la cour : les miens les attaquèrent, et au moyen du zèle de ma fidèle Trémoussée, qui frappait comme quatre, et à laquelle on n’osait le rendre, le vieux bouc eut le dessous, et fit retraite. Je me reposais sur mes trophées, me disposant à quitter la maison, après avoir payé la dépense qu’on m’y avait fait faire, et rendu les meubles au tapissier : quand le porteur d’eau, qui était sorti pour aller me chercher une voiture, est revenu avec deux fiacres. « Madame peut partir : où sont ses paquets ? où madame va-t-elle ? » je nommai votre maison… Je n’avais plus d’autre asile… Quant à mes paquets, je lui montrai un chausson. « Tout tient là-dedans… » Je montai dans une des voitures, et j’appelai Trémoussée. « Je vais prendre l’autre, madame (me répondit-elle), la larme à l’œil, afin d’être avec mes paquets, à moi, qui pourraient vous incommoder. » Nous sommes parties. J’ai dit au porteur d’eau escroc de monter auprès de moi. « Non, madame ! derrière le carrosse c’est assez pour votre ancien domestique. – Je le veux. – Il n’en sera rien ; je suis connu ; je veux être à ma place. » Et il a fait rouler, sans écouter les ordres que je lui donnais de venir occuper le devant. Nous avons pris le chemin de Paris. Au bout de quelque temps, je n’ai plus entendu rouler sur le pavé. J’ai fait arrêter, pour demander au misérable qui était derrière, où j’allais ? « À Paris, madame ; vous roulez sur la terre, pour que vous soyez plus tranquille. Où est Trémoussée ? – Les chevaux de son fiacre valent mieux que les nôtres, elle nous a devancés. » Cela ne m’a pas plu : mais qu’y faire ? Nous avons continué de rouler plus d’une heure, sans que j’entendisse le pavé. Au milieu d’une route, que je ne connais pas, nous avons arrêté ; on m’a dit de descendre, et de donner ma bourse ; on a mis le pistolet sur la gorge du cocher de fiacre, et on l’a forcé de s’éloigner. Je suis restée à la merci de six hommes, y compris le traître qui me suivait, et qui m’a dit : « Madame ! ce sont des voleurs ! nous sommes morts !… » On nous a bandé les yeux, du moins à moi, et le traître disait qu’on les lui bandait aussi ; on m’a portée dans une voiture, et nous avons roulé environ deux heures. On m’avait pris ma bourse, ma montre, et tout ce que j’avais de quelque valeur…

Nous nous sommes arrêtés, et l’on m’a descendue. Je me suis trouvée dans une chambre mesquine, puante, lorsqu’on m’a débandé les yeux ; et j’ai vu devant moi le malheureux Italien… Il m’a dit que tout ce qui m’était arrivé depuis quinze jours, venait de sa part. J’ai voulu le dévisager. Une grosse femme, qui avait l’air d’une bouchère, est sautée sur moi, m’a donné deux gourmades, et m’a terrassée. Elle m’a ensuite déshabillée nue, et m’a forcée à me vêtir d’habits dans le costume des femmes de porteurs d’eau. Je les ai pris avec fierté, voyant que je ne pouvais faire autrement. C’est avec cet habit que je vous écris. Pendant ce temps-là, mon traître reprenait les mêmes habits, avec lesquels je l’avais vu porter de l’eau, et il est venu auprès de moi me dire qu’il, était bien fâché, mais qu’il y allait de sa vie, s’il n’obéissait pas : qu’on l’avait tiré des cachots, où il était enfermé en attendant les preuves de ses crimes, et qu’on pouvait l’y renvoyer. « Tu vois bien, m’a-t-il dit ensuite, en levant le masque, qu’il n’y a pas ici à barguigner, et que je ne te ménagerai pas plus que les innocents que j’ai attendu à la corne d’un bois ? » J’ai bien vu que j’étais perdue : mais voulant essayer si la douceur me servirait à quelque chose, pour sauver au moins ma vie, j’ai cédé. Le porteur d’eau m’a traitée comme sa femme, ou comme sa servante ; il m’a fait faire sa soupe, j’ai été obligée de laver sa vaisselle, de nettoyer ses gros souliers, de faire son grabat, où cependant il ne s’est pas mis ; je l’ai occupé seule.

Le lendemain on m’a fait signer des bans, le bâton levé : c’était un nègre hideux qui le tenait suspendu. J’ai cédé encore. Huit jours se sont écoulés, sans qu’on m’ait fait autre chose, que de me tenir vêtue avec des haillons que les plus pauvres ne ramasseraient pas dans la rue, pleins de crasse et de vermine, en m’obligeant à servir M. le porteur d’eau, et à faire tout l’ouvrage de son ménage, même à porter de l’eau, pour arroser le jardin : le grand nègre, le bâton ou le nerf de bœuf levé, était mon inspecteur. Il me fit la galanterie de me dire le septième jour, qu’il ne garderait cet emploi que jusqu’à ce que j’eusse un mari, lequel en serait chargé : que pour lui, lorsque je serais femme, il me ferait l’honneur de prétendre auprès de moi à un emploi qui me serait plus agréable. Je n’osai lui répondre, ayant déjà senti deux fois la pesanteur de son bras.

Un chapelain, muni d’un pouvoir des deux curés, et du consentement de mes père et mère, est venu me fiancer au porteur d’eau le septième jour ; et le lendemain huitième, nous avons été mariés. C’est alors que ce malheureux m’a traitée en esclave ; il attendait qu’il eût pour lui les apparences du droit pour me maltraiter. L’Italien est venu me ricaner au nez, et me dire que j’étais à ma place. On m’a fait travailler plus fort que jamais, à porter de l’eau pour arroser, et des fardeaux, à récurer, à laver toute la vaisselle de la maison, dont les marmitons me jetaient l’eau grasse au visage. Je partageais le grabat du porteur d’eau, qui ne me laissait aucun repos la nuit, et dormait le jour, tandis que je travaillais. Enfin, le troisième au soir, harassée, je me suis assise, et je lui ai dit de me laisser respirer. Il m’a poché les yeux à coups de poing, et m’a rendue à faire peur. Toute la maison est venue m’insulter le lendemain. Quelqu’un m’a voulu plaindre. « Tais-toi donc ! une p…, c’est une fille de village comme nous, une paysanne ! Elle n’est pas plus que son mari ! Est-ce qu’il faut que le vice profite ? » Ce n’était pas tout : le quatrième jour le porteur d’eau m’a fait signer, à force de coups, et presque mourante, la vente de mon bien, déjà hypothéqué pour la moitié de sa valeur. En voyant le notaire, quoiqu’après avoir consenti, j’ai voulu réclamer ; l’infâme s’en est aperçu, et m’a foulée aux pieds. On est accouru à mes hurlements, car ma voix étouffée n’était plus autre chose. « Tu signeras ! » criait le misérable porteur d’eau. J’étais couverte de sang et méconnaissable. On m’a lavée, et mise au lit. J’ai signé. Depuis ce moment, je n’ai plus été battue. Mais d’autres abominations m’attendaient. On m’a laissé guérir. L’infâme porteur d’eau m’a montré l’argent de mon bien, et m’a donné douze francs, pour m’acheter une jupe de toile, un juste, et de gros bas de fil. Voilà mes habits des dimanches, avec des souliers ferrés. Lorsque j’ai eu cette parure pour la première fois, M. Antonini le nègre, est venu me faire sa cour. Je l’ai reçu comme il le méritait. Il m’a dit des infamies, s’est découvert… En ce moment, le porteur d’eau est arrivé. « Puisque vous êtes mon mari, lui ai-je dit, sachez que ce nègre… (Je lui ai dit ce que me demandait Antonini.) – C’est convenu entre nous, m’a dit l’infâme ; il m’a payé roquille pour cela ce matin, et c’est tout ce que tu vaux à présent. » Je me suis mise à pleurer, à crier. L’Italien, que je n’avais pas vu depuis les coups qui m’avaient défigurée, et dont il avait ri aux éclats, a reparu : il a donné ses ordres. Le porteur d’eau s’est jeté sur moi, et m’a tenu les mains avec une des siennes, en me montrant au nègre… Celui-ci s’est avancé le poignard à la main, en me disant, qu’il voulait me devoir à moi-même, ou que ma vie lui était abandonnée. Eh ! comment ne meurt-on pas de ce que j’ai souffert !… J’ai prié le porteur d’eau de me lâcher, je me suis jetée à ses genoux : je l’ai nommé mon cher mari ! je l’ai prié de m’épargner, de me sauver de cette horreur, et que je l’adorerais. « Obéis, p…, ou meurs. » Voilà toute sa réponse. Je l’avouerai ; j’ai craint la mort… Ô Dieu ! que j’ai souffert d’humiliations ! à quelles complaisances, le poignard à la main, le hideux nègre, dont le visage est tout balafré, ne m’a-t-il pas réduite !… Il m’a piquée trois fois, et j’ai vu la mort prête à s’emparer de moi, glacer mon sang, avant qu’il coulât. Enfin je me suis résignée : j’ai prodigué à l’infâme tout ce qu’il demandait…

Je suis obligée de cesser ici faute de papier. Tu vois celui que j’emploie : je tâcherai de m’en procurer de pareil ; tel qu’il est, il m’est précieux.

À demain, si j’existe encore !

Lettre 128. Ursule, à Laure.

[L’infortunée continue à décrire des horreurs qui font frémir.].

20 octobre.

Barbarie ! oh ! si je t’avais prévue !… Quoi ! il est des hommes qui s’abreuvent de sang et de larmes ! Mais c’est un récit, et non des plaintes, qu’il faut tracer sur cette seconde feuille, sac à poudre jeté ce matin par une fenêtre.

Après avoir subi l’horrible humiliation qui termine l’autre feuille, je fus parée comme dans les jours de ma gloire, mais en coureuse des rues, avec des mouches ridicules sur mes contusions, et en cet état, livrée à la dérision des valets. L’Italien, accosté de son nègre, commandait cette canaille, qui d’abord, à la vue de quelques restes de beauté, demeura interdite : « Point de pitié ! » s’écria le vieux monstre. Aussitôt les uns me dirent des infamies, ou m’en firent ; les autres tiraient les loques de mes falbalas déchirés ; ceux-là puisèrent de l’eau sale dans la mare, et m’inondèrent d’ordures ; ceux-ci poussaient la barbarie jusqu’à me frapper. On me lava ensuite, en me jetant dans un bassin ; puis je fus livrée au nègre, qui m’enferma avec lui. J’étais au désespoir : mais enfin, la soif de la vengeance a succédé à l’abattement. J’ai pris la résolution de poignarder l’abominable nègre, et d’attendre la mort de qui voudrait me la donner. J’ai donc dissimulé ; j’ai feint de tomber dans une sorte de stupidité. Avec quelle barbarie, dans cet état qu’ils croyaient réel, les infâmes valets m’ont tourmentée, outragée, jusqu’à me pousser dans la mare de la basse-cour, d’où je sortais couverte de fange et d’immondices ! Ô que la valetaille est une lâche espèce !… Il est vrai que pour vendre aux autres, son temps, son corps, sa volonté, il faut n’avoir plus d’âme !… On m’a enfin négligée dans cet état : la crasse dont j’étais couverte me rendait dégoûtante, et si quelque marmiton, sur le récit de ce que j’avais été, voulait encore m’outrager, je savais l’écarter par une apparence de fureur. Je commençais à être si abandonnée de tout le monde, qu’à peine me donnait-on de la nourriture : on me faisait coucher dans une loge, destinée au gros chien de garde, et où je ne pouvais me tenir qu’assise. Cependant je guettais le nègre, et surtout l’Italien. Mais ce dernier n’ayant plus de vengeance à prendre d’une imbécile, abandonne ma vie à la merci de ses valets ; il ne paraît plus.

J’oubliais un trait d’humiliation que j’essuyai ; c’est qu’un jour, il me fit servir de jouet à toute sa valetaille, devant deux filles du monde, qu’il avait fait venir à cette maison de campagne ; que ces deux malheureuses me firent des infamies détestables, et que ma plume refuse d’écrire… Je les gourmai de mon mieux : mais elles me le rendirent jusqu’à me laisser pour morte. Ces sortes de femmes sont des bêtes féroces, plus cruelles que le porteur d’eau, que le nègre lui-même.

C’est dans l’état d’abandon où je suis à présent, enfermée dans une cour intérieure entourée de hautes murailles, que je vous écris. Je vais tâcher de guetter par un œil-de-bœuf qui est dans le mur sur la campagne à plus de vingt pieds de haut, quelque laitière, à laquelle je ferai ramasser ma lettre. J’en entends une tous les jours ; mais je ne saurais lui parler ; je retombe toujours, quand je veux mettre mon corps dans l’embrasure : peut-être pourrai-je lui jeter ma lettre ; j’espère, ou que cette femme vous la portera et vous dira où je suis, ou tout au moins qu’elle la fera lire à quelqu’un, et que la police sera instruite. Le post-script. vous apprendra, si je suis vengée.

Lettre 129. La même, à la même.

[La pauvre infortunée raconte ce qu’elle a souffert depuis ; comment on l’a mise dans un lieu infâme, comment elle s’en est échappé, et ce qu’elle est devenue ensuite.].

20 décembre.

Si mes deux lettres, péniblement écrites avec un curedent trouvé par hasard, et taillé à l’aide d’un mauvais couteau, avaient pu vous être remises, je ne serais pas ici. Ah ! si vous m’aviez oubliée, apprenez que je me suis encore plus oubliée moi-même. On n’a pas de faibles passions dans notre fille ! elles nous portent au bien ou au mal avec excès : lisez et frémissez !

Je venais de passer ma lettre à la laitière : je la vis, ou crus la voir se baisser. Je m’en retournai à ma loge, agitée d’un commencement d’espérance, pour y prendre un peu de nourriture, reste des chats et des chiens, qu’on me donnait dans le même vase qu’à ces animaux… (que la vengeance est ingénieuse, longue et cruelle chez les Italiens !…) J’allais manger, lorsque le nègre a paru. Il était à demi ivre. Il m’a ordonné de venir à lui, du langage et du bon ton dont on parle aux chiens. J’ai souri pour la première fois, depuis mon malheur. Je suis sortie à reculons, suivant mon usage… Sa main brutale m’a saisie, et m’a fait pousser un cri. « Tu n’es pas grosse, m’a-t-il dit, en employant le terme dont on se sert pour les animaux, et mon maître ne te veut pas mettre à la porte, que tu n’aies un petit de moi ; viens… » (jurant des mots infâmes). Je l’ai prié de me lâcher. Il ne m’a répondu qu’en me faisant le plus de mal qu’il a pu. Je me suis jetée sur lui. Loin de s’effrayer, il m’attendait la poitrine découverte. J’ai enfoncé un vieux couteau dans son vilain cœur. L’Italien a raison : quelle volupté, qu’une juste vengeance ! Il a encore eu assez de force pour le retirer, et il l’a levé pour m’en frapper : mais son bras a perdu le mouvement, avant qu’il ait pu le ramener sur moi. J’ai poussé un cri de joie, en voyant l’infâme tombé, et son sang bouillonner. Je l’ai laissé mourir… Comme la vengeance endurcit ! une goutte de sang me faisait évanouir autrefois ! Je suis donc Italienne enfin ! Lorsqu’il a été expiré, je l’ai traîné dans la mare durant la nuit ; parce qu’en entrant dans ma prison, il avait laissé la porte de communication ouverte, et je l’ai fixé au fond par des cailloux, que la fange recouvrait. Après ce glorieux exploit, je suis venue laver son sang, pour qu’il n’en restât pas de trace, et je me suis renfermée moi-même dans ma cour. Le lendemain, on a cherché Antonini partout. On est venu dans ma prison. On a regardé dans tous les recoins. J’ai fait l’imbécile. On me laissait : j’aurais échappé sans doute, quand le porteur d’eau est entré ma lettre à la main. Ou il l’avait trouvée, ou la laitière l’avait donnée aux gens de la maison. « Ah, ah ! tu n’es donc pas imbécile ! Allons, allons, au travail ! » En parlant ainsi, le bourreau me fourgonnait dans ma loge avec un gros bâton qu’il tenait à la main. « Tu ferais la demoiselle, si on voulait te croire ! » Je suis sortie, mais je ne pleurais pas. Je cherchais seulement à frapper le scélérat. Je n’ai pu l’aborder. On m’a remise au travail, on m’a fait servir de jouet comme autrefois. Cependant on appelait le nègre : on le cherchait. On l’a cru à Paris. On m’excédait de travail, à porter de l’eau pour arroser le jardin, pour cueillir les fruits, sarcler, et le reste. Je supportais tout cela avec patience, espérant de trouver l’occasion de me venger, ou de me sauver. Mais le soir on m’a renfermée dans ma cour, comme une chienne. Le lendemain un cheval qui s’est échappé des mains du palefrenier, a été dans la mare ; il a dérangé les pierres, et le corps du nègre a paru. On l’a tiré. On m’a obligée de le laver, et l’on a vu sa plaie. On ne songeait pas à moi d’abord : mais le marmiton le plus insolent à mon égard, a dit qu’il l’avait vu entrer dans ma cour, vers les six heures du soir, et qu’il n’en était pas ressorti. On ne faisait pas attention à son discours ; mais il m’a fouillée ; il a trouvé le vieux couteau de cuisine, dont la gaine avait un peu de sang ; on a examiné ma poche : elle était ensanglantée dans un endroit que je n’avais pas vu. On a couru au maître. Il m’a fait venir devant lui, et m’a demandé : « As-tu tué mon nègre ? – Oui, et je t’aurais fait subir le même sort, si je t’avais trouvé sous ma main. – Je regrette mon nègre : mais ton action est courageuse, et ta réponse me plaît. Tu n’es pas aussi vile que je l’avais cru : ton sort actuel va cesser… Qu’on l’habille promptement, et qu’elle attende mes ordres. Défense à personne de lui rien dire : ce n’est plus ma volonté. » Deux femmes sont venues me prendre ; on m’a habillée en bourgeoise, après m’avoir mise au bain qui en enlevant ma crasse a fait reparaître ces faibles attraits, qui m’ont perdue. Ce petit succès m’a tirée de mon indifférence pour moi-même ; j’ai mis la main à ma toilette, et je me suis rendue comme je n’avais jamais été dans cette maison : je me suis ensuite promenée fièrement dans la maison. Tout le monde me regardait, et j’ai cru entrevoir des désirs des signes de repentir de n’avoir pas profité… À la vérité, j’attendais la mort : mais je faisais bonne contenance ; mon âme était exaltée depuis le meurtre, et je ne sentais plus d’autre émotion dans mon âme, que celle de la cruauté ; j’aurais voulu déchirer tout ce que je voyais… Ainsi les assassins ont du plaisir à massacrer sans doute ! ainsi les anciens soldats romains trouvaient. leurs délices dans le sang et dans le carnage des proscriptions… Au bout de deux heures environ, une voiture s’est trouvée prête ; les deux femmes y sont montées, on m’a bandé les yeux et mis un bâillon, on m’a portée auprès d’elles, et la voiture a parti. J’ai entendu le pavé au bout d’une heure de marche : une demi-heure après, on m’a descendue dans une maison sans cour, à ce que j’ai pensé, car je n’ai pas entendu ouvrir de porte, ni senti la voiture tourner, et je me suis trouvée dans une chambre assez propre. Une femme est venue m’y trouver qui m’a délié les mains, débandé les yeux, ôté le bâillon, et qui m’a dit : « Ah, ça, ma fille, je sais ce que tu es, ce que tu as fait ; la corde était ton lot, si on avait voulu : ne va donc pas faire la bégueule ! c’est ton plus court, pour ne me pas obliger à te maltraiter : car je suis payée pour ça ; c’est le témoignage que je rendrai de toi, qui pourra te faire avoir ta liberté. Tu recevras tout ce qui se présentera ; ou sinon, tu seras fustigée, tiens vois-tu, attachée à ces deux crampons, comme à la correction de Bicêtre. C’est à toi de voir, si tu veux être douce ; car moi, j’aime mieux la douceur que la rigueur, et être amie avec toi qu’ennemie : nous y gagnerons toutes deux ; dès que tu seras une bonne…, (elle trancha le mot), tu seras libre : mais il faut l’être, et volontairement. » Je ne répondis, qu’en priant cette femme de me ménager. Elle le promit, si j’étais bonne fille, après une petite épreuve. Quelle petite épreuve ! durant six semaines… J’ai cru que j’y succomberais. Je n’ai pas marqué la moindre répugnance : au contraire, je demandais à employer tous mes moments. J’ai gagné par ce moyen l’amitié de la G**, et j’ai commencé à jouir d’un peu de liberté… Oh ! si je pouvais m’échapper ! Mais il faut que je prenne bien garde ! l’effet de ma première lettre trouvée m’épouvante, et je n’écris celle-ci qu’en tremblant. Un jour que je différai un peu à ouvrir, parce que j’en faisais une page, j’ai été mise aux crampons, malgré mes excuses, et j’ai reçu, par l’ordre de l’italien, qui malheureusement venait d’arriver, vingt coups de nerf de bœuf, des mains du domestique de la G**, en présence de cette femme : elle a paru me plaindre ; mon bourreau lui-même détournait la vue : mais je n’en ai pas moins perdu la moitié d’une confiance acquise avec des peines qui font frémir… Je l’ai regagnée enfin : mes discours, mes actions, tout me fait passer pour ce qu’on veut que je sois. Car je sais que je ne dis pas un mot qui ne soit écouté. Si je ne puis faire porter cette lettre, je la garderai, jusqu’au moment d’une plus grande liberté…

30 décembre.

Infortunée que je suis ! que vais-je devenir, hélas !… Je suis sortie ; je me suis échappée ; la joie rentrait dans mon cœur ; je me croyais sauvée… et je n’ai pu trouver, ni vous, ni mon frère !… J’ai erré tout le reste du jour. Enfin, le soir, harassée, mourant de faim, j’ai été chez une femme comme celle que je quittais, mais qui du moins ne sera pas ma geôlière. Je lui ai fait croire que, j’étais une fille de famille maltraitée par une belle-mère, qui s’échappait. Elle m’a regardée. « Tu es trop sucée pour ça, ma fille ! » J’ai donné des raisons. « À la bonne heure ; car pour neuve, tu ne l’es pas. » Elle m’a admise chez elle, et j’ai recommencé mon train de vie de l’autre maison. Mais quelle différence ! je respire ici ! une partie du gain est pour moi… Quel sort pourtant, grand Dieu !… J’ai perdu cette fraîcheur appétissante qui m’attirait tant d’adorateurs et d’éloges ! je suis fanée, ternie, avant la vieillesse ! j’éprouve déjà le sort de ces ridées, que je trouvais si à plaindre !…

20 janvier 1754.

Voilà trois semaines que je suis dans ma nouvelle demeure. Je me suis faite amie de la P…, ma maîtresse, ou maman, et j’en suis assez bien traitée. Il me revient quelques charmes, par le soin que je prends de moi, et surtout par le repos durant la nuit, dont j’ai si longtemps été privée. Cet état est bien vil ! bien dégradant ! mais comment le quitter ! Écrirai-je à mes parents, moi déshonorée !… J’aimerais mieux mourir. Ah ! si je retrouvais mon frère !…

décembre 1756.

Je m’accoutume à ma situation : j’ai tout oublié, honneur, parents, vertu, fils, et moi-même ! Trois années, grand Dieu ! dans cet état ! sans entendre parler de personne ! Quoi ! je ne verrai pas un visage de connaissance ! je commence à sortir… J’ai été prête deux fois à être reconnue par un des gens de l’italien : je n’ai même échappé que par hasard ; mais c’était la première année : depuis deux, je ne vois plus personne que des inconnus. L’univers est devenu un désert pour l’infortunée Ursule R** !… Ursule ! R** ! Une fille de mon état a-t-elle un nom de famille ! Rayée du nombre des citoyennes, morte civilement, elle n’est plus rien ! elle n’a plus ni nom, ni parents, ni sexe ; elle est un monstre d’une nature au-dessous de l’humaine ; elle en est sortie, et si elle y rentre, ce n’est que pour être le jouet des brutaux qui la dégradent ! Quelles humiliations journalières ! et si je ne m’y étais. pas accoutumée par force chez la G**, aurais-je pu jamais m’y résoudre ! Bon Dieu ! descendre au-dessous de ce que j’étais dans ma loge, durant ma captivité !… Mais dissipons ces noires vapeurs ! N’ai-je pas quelquefois du plaisir avec un joli homme ?… Du plaisir ! Ah ! malheureuse ! si tu te fais illusion un instant ne vois-tu pas bientôt comme on te quitte ?… Le mépris, l’insolence, la crainte, le regret, le dédain… Il n’existe pas deux hommes comme Edmond, qui honore celle qui le favorise même au sein du libertinage…

24 février 1757.

Enfin je l’ai revu, cet Edmond… mon âme en est encore épanouie !… Que de peines il a essuyées ! Soldat, déserteur par désespoir, il a vu la mort ; il l’a presque sentie… Ainsi le frère et la sœur ont été malheureux également !… J’ai donc revu quelqu’un à qui je tiens au monde !… Mes larmes coulent ! je répands des larmes d’attendrissement ! Il y a si longtemps que je n’en versais que de rage !… Ah ! je sens mon cœur ! j’ai encore un cœur ! je l’ai retrouvé, en retrouvant Edmond !…

Lettre 130. Ursule, à Edmond.

[La malheureuse, au fond du bourbier, paraît s’y complaire ; mais elle est désespérée.].

10 mars.

Edmond ! félicite-moi ! ah ! me voilà contente ! Tu cherchais Laure, Laure disparue depuis si longtemps, que je croyais m’avoir oubliée, ou trahie ! il n’en est rien ! je la retrouve, je l’ai retrouvée digne de moi, incapable de me rien reprocher ; je l’ai retrouvée telle que je suis !… Oh ! la chère amie ! Nous voilà unies ; nous ne faisons plus qu’un… Moi ! me ménager ! non ! non !… Je provoque les libertins, les sacripants ! les soldats ! et j’ai un ami, qui me bat ! Je suis entièrement comme les filles de ma classe… Et cet ami… c’est le plus vil et le plus cher des hommes : car je ne saurais plus aimer, je ne saurais plus embrasser avec plaisir qu’un infâme, qui dégradé, flétri comme moi, n’a rien à me reprocher !… cet ami, c’est un espion, fouetté, marqué aux deux épaules ; c’est une âme basse, basse à l’excès… c’est un laquais de l’Italien, le même qui a été jeté dans la cour… À ce mot, tu frissonnes… Va ! si tu ne te complais pas dans mon avilissement, comme je m’y complais, tu n’es pas digne d’être mon frère ?… Mon frère ! est-ce que j’ai un frère, des parents ?… Non, non, je n’en ai plus… Avilis-toi, ne vois que des femmes de ma sorte ; soutiens-en une, comme le fait à mon égard le laquais, et bats-la, si tu veux que je te revoie !… Enfin, me voilà au plus bas degré des créatures humaines !… Ce n’est plus Ursule depuis longtemps, ç’a été Fatime chez la G** ; Zaïre chez la P**, aujourd’hui, c’est Trémoussée chez la M***, où je viens d’avoir l’honneur d’être admise, malgré mon âge (car je suis vieille ; j’ai vingt-deux ans !) j’ai pris le nom de ma fidèle femme de chambre, que je voudrais revoir ! Laure est avec moi ; nous nous faisons des défis, et lorsque nous ne trouvons pas à satisfaire nos goûts crapuleux où nous sommes, nous faisons des excursions ailleurs. Nous étions l’autre jour, les complaisantes d’un trucheur estropié, et d’un lâche déserteur des colonies qui vient d’être pris et condamné à être pendu : c’est Lagouache ; le vil Lagouache, ton dénonciateur, m’a trouvée, m’a vue dans la fange, en a ri, voulait m’insulter… Je l’ai fait rougir de n’être pas aussi vicieux que moi ; il m’a respectée à force d’infamie : ainsi, les Bédouins s’honorent du gibet… Il a été pris dans mes bras : on l’a renvoyé exécuter à l’île d’Aix.

Mon tempérament est devenu une fureur ; mon goût pour la crapule une rage ; je veux m’anéantir dans l’infamie… Ma main s’appesantit… Pourquoi t’écrire ? qu’ai-je à te dire ?… Ah !… que j’avais retrouvé Laure et un laquais, pour faire de l’une ma compagne chérie de débauche, et de l’autre mon tyran : je veux être esclave, moi ! je veux être par goût ce que l’Italien m’a fait être par force, et me mettre au-dessous du sort. Je veux qu’il enrage de ne m’avoir pas abaissée autant que je m’abaisse ; qu’il en crève de dépit… La tête me tourne !… C’est la joie d’avoir retrouvé Laure, et de venir d’être battue par le vil laquais du plus vil des hommes … Infortunée ! j’ai perdu les lumières de la raison ! mon imagination se dérègle, et force mes facultés ; je succombe à l’excès de mes caprices… Ursule ! Ursule !… quitte tes vils noms ! reprends celui d’Ursule… Mais reprendras-tu ton innocence !… Non ! non ! c’est l’impossible. Le plastron d’un porteur d’eau, d’un nègre, de la plus vile canaille, des scélérats, qui de ses bras ont passé à la roue, au gibet, à la rame, ne saurait plus recouvrer un seul sentiment d’estime d’elle-même !… Ah ! que ne puis-je effacer le passé ! Que n’est-ce un songe, grand Dieu ! quel plaisir j’aurais au réveil !… Mais c’est la réalité : me voilà… voilà ma chair ; la voilà ; je la touche, je la sens, je suis éveillée ; c’est moi, moi qui écris, et ne dors pas… c’est moi qui viens d’être battue, foulée aux pieds par un laquais souteneur, à qui je n’ai pas assez donné d’argent, pour aller le perdre au billard ; il m’a arraché mon bonnet, il l’a écrasé sous ses pieds… Voilà mon sein flétri… Voilà mon orgueilleuse beauté ternie… me voilà pâle, éraillée, couverte de rougeurs, de boutons, n’ayant plus dans mes veines qu’un sang ardent, échauffé, corrompu… Où est le temps de mon innocence !… Maudit sois-tu, chien d’Edmond ! je te maudis ! maudite soit ta Parangon, et sa passion langoureuse ; que l’enfer la confonde ! et sa Fanchette, et la Canon, qui ne m’a pas assez surveillée, assez retenue, et mes parents, qui m’ont envoyée à la ville, qui ne m’ont pas gardée chez eux, après mon viol !… Ah ! chien de vil marquis ! c’est toi ! c’est toi !… que je t’étrangle…

le lendemain.

J’ai cessé d’écrire hier, parce que j’avais écrasé ma plume, et répandu mon encre… Malheureuse ! il n’y a plus de pardon pour moi, j’ai maudit, et mon père, et ma mère, et mon frère !… La malédiction, je vais la vérifier.

P.-S. – J’apprends que tu aimes, et que tu es aimé de la jolie Zéphire : cela me ranime et me console ; c’est une fille de joie ; elle ne rougira pas de ta sœur !

Adieu. Je n’écrirai plus.

Lettre 131. Laure, à Edmond.

[Peinture du misérable état d’Ursule, et de celle qui écrit.].

15 mars.

Il est à craindre qu’Ursule ne se tue, ou qu’elle ne se fasse tuer. Depuis une lettre qu’elle t’a écrite, elle nous ôterait, si elle pouvait, tous les hommes qui viennent ici. Cependant, elle est absolument gâtée ; je le lui ai dit ; mais elle ne m’écoute pas. Plusieurs hommes incommodés par elle, sont furieux et l’auraient poignardée, ou jetée par la fenêtre, si on ne l’avait pas cachée : ils doivent faire enlever toute notre maison, à ce que m’a dit un ancien laquais de l’Italien, qui est espion. Nous allons nous mettre en sûreté. Tu sais que la M*** nous a renvoyées, comme trop libertines pour sa maison. Nous sommes à présent rue Beaurepaire, et nous allons aller rue Tiquetone, à un troisième, pour que Sofie (c’est le nouveau nom de ta sœur) soit moins exposée à être trouvée et reconnue. Nous nous mettons dans nos meubles. Si tu peux nous aider, tu nous obligeras ; car nous n’avons qu’un mauvais lit, composé d’une paillasse et d’un matelas dur comme une planche. J’ai trop manqué à Gaudet, pour avoir recours à lui. Tâche de faire entendre raison à ta sœur, s’il est possible ; ou plutôt envoie-lui Zéphire : elle s’est éprise de cette jeune fille, et je suis sûre qu’elle l’écoutera. Voilà un triste sort ! avec de si grandes richesses ! une si belle perspective !… Si ta sœur était comme une autre, nous aurions recours au marquis : mais comme elle est, je crois que tu en mourrais de honte, s’il la voyait… Adieu. Je t’attends ce soir à 11 heures, rue Tiquetone : envoie-moi six francs par le porteur, si tu les as.

Lettre 132. Réponse.

[L’infortuné Edmond n’est pas mieux que les deux malheureuses.].

Même jour.

Je suis malade, et pauvre mais je vous envoie par ma Zéphire tout ce que je possède. C’est une charmante et généreuse fille. Imitez-la ; je ne veux pas vous donner d’autre modèle : même au sein du libertinage, l’innocence, la candeur, sont aimables encore, Zéphire me le prouve ; et si je reviens un jour de mon profond avilissement, c’est à Zéphire que je le devrai.

P.-S. – Quant à Gaudet, tu le crains ; moi je le fuis ; Ursule le désire. Il ne sait pas encore toutes les horreurs qu’elle a souffertes. Il les saura : mais s’intéresse-t-on beaucoup à une fille comme est à présent Ursule ? Gaudet est comme tous les autres hommes ; il aime le plaisir, et celles qui peuvent le donner.

Lettre 133. Ursule, à Edmond.

[Petit commencement de retour : hélas ! que le vice nous abaisse !].

27 mai.

J’avais jeté mes plumes, brisé mon écritoire ; je ne voulais plus écrire : une véritable prost… n’écrit pas, elle a bien autre chose à faire !… Je récris aujourd’hui. J’ai vu un ange, j’ai vu Zéphire. Il y a deux mois que tu me l’envoyas, avec tout ton argent : elle y joignit tout le sien, et nous meubla. J’ai travaillé le plus que j’ai pu, et j’ai rendu aujourd’hui à cet ange céleste, qui refusait de recevoir, mais que j’ai forcée, en lui jurant que j’allais gourmer, si elle ne recevait pas… Je lui en ai demandé pardon ensuite, je me suis mise à ses genoux, j’ai baisé ses belles mains (comme je les ai eues !) mais avec modération, mon haleine et mes lèvres ne sont pas pures. Que j’avais de plaisir à adorer la vertu dans ma pareille ! dans une prostituée !… Mon cœur se dilate ; il bondit, je le sens bondir, en t’écrivant… Une prostituée m’offre l’image chérie, mais que je redoutais de voir dans toute autre, de la modestie dans la mise, dans les discours, dans les actions ! d’un cœur pur, pur comme son haleine : d’une âme belle, grande, généreuse (comme je l’eus, hélas !), d’un sourire aimable, enfantin, mignard (comme je l’eus), point défiguré par le tiraillement de la rage, tel qu’est aujourd’hui le mien et celui de mes compagnes… Ah ! deux sources de larmes… Je n’y vois… plus… mes yeux se fondent… Oh ! oh ! mon pauvre cœur ! mon pauvre cœur !… Ô mes parents !… Zéphire aime sa mère… Eh ! quelle mère ! Une mère comme moi, une infâme !… Zéphire, bonne, tendre fille, battue par elle, prostituée par elle, trompée, vendue par elle avant l’âge de onze ans, Zéphire dit : « C’est ma mère : je ne veux plus être ce qu’elle veut que je sois ; mais son chagrin me déchire le cœur : je donnerai ma vie pour elle, mais non ce qu’elle veut. » Et moi, qu’ai-je fait à la mienne ? à la mienne, si bonne, si tendre, qui s’ôtait le nécessaire, pour me donner le superflu ; qui me portait dans son vertueux cœur !… Ô ma mère !… ô mon père !… mon vénérable père !… Mon père !… Ah ! ces deux noms me déchirent le cœur !… Furies, laissez-moi du moins écrire à mon frère la douleur qui me déchire le cœur ! Furies, vous n’y perdrez rien !…

.............................

Viens me voir ; mon cœur s’attendrit ; je t’écouterai viens ; je péris – viens ; peut-être sera-ce pour recevoir mon dernier soupir.

(Il y a toute apparence qu’Edmond n’y alla pas : il la fuyait alors ; la vue de son infortunée sœur le déchirait de remords.).

Lettre 134. Edmond, à Laure.

[Le corrupteur, après les avoir tous abattus, est encore debout !].

5 juin.

Prépare ton cœur et ton courage, Laure ! arme-toi d’effronterie, si tu le peux : ou plutôt, viens modestement te mettre aux genoux de l’ami le plus digne, et le seul qui nous reste. Gaudet est arrivé.

1er P.-S. – Je n’ajoute rien à ce mot : c’est un coup de foudre. Préviens Ursule : encourage-la, si tu n’es pas toi même sans courage.

2ème P.-S. – Il sait tout : l’excès de sa fureur me prouve son amitié ! Dieu ! qu’elle était grande et belle ! elle m’a causé un mouvement d’honneur, le premier, depuis trois ans…

Lettre 135. Réponse.

[Laure apprécie enfin, et le corrupteur, et le vice ; mais il est trop tard ! Elle raconte ses folies.].

6 juin.

Mes torts avec l’ami sont-ils de nature à être pardonnés ? je t’en fais juge, Edmond ; et d’après ta réponse, j’irai le voir, ou je le recevrai ; dans les deux cas, je ne veux point paraître en coupable. Je ne la suis pas, d’après ses maximes, et c’est à lui seul qu’il doit s’en prendre, s’il a été trompé.

Quand je commençai d’être infidèle, du temps d’Ursule, l’ami, qui préférait sa possession à la mienne, ferma les yeux, et je m’accoutumai ainsi au vice ; car c’en est un que la prostitution : l’état de mon amie, et celui qui me menace chaque jour, le prouvent sans réplique. Lorsque Ursule fut disparue ; que tu fus parti pour l’Angleterre, à la poursuite du porteur d’eau, que l’Italien y avait envoyé, sur quelques menaces, que les doutes de l’ami lui avaient fait lâcher, de peur d’avoir ici ce témoin contre lui, toutes les scènes d’horreur qui se succédaient, me tinrent effrayée. Cependant nous ignorions les plus cruelles !… Le porteur d’eau poignardé, toi, sauvé comme par miracle, de retour en France, tu disparus, soit pour te cacher, soit par d’autres causes : mais tu n’avais rien à craindre de l’Italien ; il aurait lui-même fait poignarder le porteur d’eau, qu’il n’osait rendre aux fers, s’il n’avait craint que tant d’atrocités ne se découvrissent. Il nous fit dire qu’il ne poursuivrait pas Edmond, qu’il excusait un frère outragé, dont la sœur était avilie jusqu’à ce point. Le trouble causé Par toutes ces infamies se calma. L’ami fut obligé de faire un voyage à Au** ; je demeurai seule et ma maîtresse, ma mère étant dès lors comme morte. Je me livrai à tous les égarements, qui avaient perdu ta sœur, et moi, si bonne conseillère du temps de Lagouache, j’en trouvai un pareil, qui me ruina. Tout fut consumé en six mois. L’ami, à qui je n’osais écrire ma position, devait bientôt revenir ; je vendis le reste des meubles, et je suivis mon indigne amant dans un hôtel garni, rue Tirechappe. Il ne me fit pas languir : dès le lendemain matin de notre arrivée, tandis que je me livrais au sommeil, dont il m’avait exprès garantie durant la nuit, il disparut avec tout mon argent, tous mes bijoux, ne me laissant que mes hardes, et les choses dont le poids l’aurait embarrassé : mais il fit main basse sur mes dentelles ; il m’ôta jusqu’à des boucles d’oreilles que j’avais en ce moment, ainsi que celles de mes souliers. Je m’éveillai, tandis qu’il dégarnissait mes oreilles ; il m’embrassa, et me dit de dormir ; que cela me blessait. J’étais sans défiance, à demi assoupie, les rideaux tirés. Je me tins tranquille, et il sortit.

Cependant je réfléchissais machinalement aux boucles d’oreilles qu’il venait de m’ôter ; je ne me rendormis qu’assez mal, et au bout d’une heure, cette idée m’étant revenue fortement, je sautai hors du lit. Je m’habillais à la hâte, quand un commissionnaire m’apporta une lettre. Je cherchai ma bourse, pour le payer. Je ne la trouvai pas. J’allai à ma malle ; je l’ouvris : pas le sou ! je brisai enfin le cachet, et je lus :

Ma chère femme. Ne t’inquiète pas de mon absence d’une partie de la journée. Je suis au jeu : j’ai perdu hier ; mais j’espère me rattraper aujourd’hui. J’ai pris notre argent ; mais je t’en rendrai bon compte ce soir. Ne le cherche pas.

Comme je n’avais pas de monnaie, j’ai pris la tienne : tu n’as rien à dépenser aujourd’hui, sois tranquille. À ce soir.

Le commissionnaire est payé.

Je fus très en colère, tout en croyant que c’était une vérité ; je ne pensais qu’à la possibilité d’une perte au jeu de tout ce que nous avions. Je me tranquillisai : je dînai seule, et il fallut, dès ce premier repas, demander crédit, qu’on me fit d’assez mauvaise grâce. Dans l’après-dîner, je voulus mettre quelque chose en ordre de mes hardes : j’ouvris mes malles ; plus de dentelles, plus de bijoux ! il ne restait que mon linge et mes robes ! j’eus l’a bonhomie de croire qu’il avait craint les revers du jeu, et qu’il s’était muni : mais je me promettais bien, si je pouvais ravoir ce qui m’appartenait, qu’il n’y toucherait plus ! je l’attendis pour souper. Personne. le mangeai quelques tristes restes de mon dîner, je me mis à lire, en attendant, jusqu’à six heures du matin, que je m’assoupis. En m’éveillant, il me sembla qu’un voile se déchirait de devant mes yeux ; je sentis que j’étais dupée, volée, abandonnée, sans ressources ! Je fus au désespoir… Cependant je me calmai, songeant que souvent les joueurs passent le jour et la nuit, mais ce retard était pour moi d’un mauvais augure : j’imaginais qu’il avait perdu, et qu’il n’osait revenir. Je fus toute la journée dans un état cruel. Vers le soir, n’ayant rien pris, je fis vendre une de mes robes, qu’on donna pour une misère, quoiqu’elle fût très belle, et j’eus quelque argent.

La nuit vint : j’étais à chaque instant aux écoutes ; chaque passant me paraissait celui que j’attendais, et mon cœur battait à la marche de tous ceux que j’entendais sous mes fenêtres : ils s’éloignaient, et j’étais au désespoir. Enfin quatre jours s’écoulèrent. Je témoignai alors mes inquiétudes à mon hôtesse. Elle me dit qu’il fallait faire faire des recherches. « Mais il a emporté tout mon argent ! – Vous avez des effets, vendez. – On n’en donne rien. On fait ce qu’on peut dans votre passe. » Il fallut vendre, et en peu de temps, ruinée, accablée de chagrin et de honte, obligée d’avouer au commissaire, devant qui je portai plainte, que ce n’était pas mon mari, je me vis huée, et ne sachant où me cacher.

Dans cette situation, il fallait recourir à l’ami. Je m’en gardai bien ! c’était lui que je redoutais le plus. Mon hôtesse, qui me voyait à la fin de mes ressources, me dit que puisque j’étais déjà… Je n’avais qu’à l’être davantage, si je n’avais rien de mieux à faire. La honte, la colère, l’indignation contre moi-même, et contre les autres, me fit suivre ce conseil ; je la priai de me laisser ma chambre, et de m’adresser quelqu’un. Elle m’envoya effectivement un marchand de la rue du Roule, âgé de cinquante-cinq ans, un grand sec bourgeonné, qui m’offrit un louis par semaine. J’acceptai, ne pouvant faire autrement. Mais bientôt le dégoût que me causa cet homme me le rendit insupportable. Je vendis secrètement tout ce qu’il m’avait donné, je tirai de lui le plus qu’il me fut possible, je me mis de mon mieux, et j’allai me promener au Palais-Royal, dans les allées solitaires. J’y fus enfin abordée par un homme moins laid que le bourgeonné, mais environ du même âge, qui me parla honnêtement d’abord, pour me sonder. Le voyant à peu près ce qu’il me fallait pour l’instant, je ne fis pas la bégueule, je ris avec lui. Charmé de ma rencontre, il me fit des propositions, que je reçus mal, et dont il me demanda pardon. Il allait me quitter. Je le retins. « Vous êtes un galant homme, lui dis-je, et je ne veux pas vous tromper. Vous m’avez prise pour une fille : ce n’est pas mon sort, grâce au ciel : mais je puis me lier avec un honnête homme… » Le voyant interdit, j’ajoutai : « Je donnerai toutes les preuves possibles de mon honnêteté : voyez ? Je ne suis venue ici que pour faire une connaissance, dont j’ai besoin : je la veux honnête ; vous me convenez : ne laissez pas échapper une occasion que vous ne retrouverez peut-être jamais… » Ma beauté (à ce qu’il me dit) me rendait persuasive ; il me répondit que si j’étais effectivement une fille décente, et non une coureuse, que je lui convenais parfaitement, et qu’il s’estimerait heureux de m’être utile. Je lui fis alors mon histoire, à quelques déguisements près. J’avais eu trois amants successifs, auxquels j’avais été fidèle. Le premier était en Amérique pour ses affaires, et ne m’écrivait pas ; le second m’avait abandonnée, sans me rien laisser ; et je ne voulais pas du troisième, qui n’avait encore (disais-je) rien obtenu de moi. Je parlais avec la candeur et la naïveté que tu me connais ; je fus crue, et conduite dans la rue du Chantre, où l’homme me montra un petit appartement très joli, que venait de quitter une maîtresse qu’il avait depuis deux ans, laquelle était entrée à l’Opéra, où elle commençait à se distinguer. Je fus installée sur-le-champ, les clefs me furent remises : nos conventions furent trois louis par semaine, sans les robes et les autres présents. Contente de ce qui m’aurait paru bien mesquin avant mes malheurs, je retournai chez moi ; j’emportai dans un fiacre, qui m’attendait rue Béthisi, tout ce que je pus emporter, et je quittai chambre, hôtesse, et vieux bourgeonné, pour ne les plus revoir, si je pouvais.

Mon nouvel amant vint souper avec moi, et débuta par quelques présents. J’ai vécu avec lui assez tranquille, quoique je le trompasse presque tous les jours. Je me mis à faire des parties avec mes voisines, chez des abbesses célèbres, à un louis par soirée. J’amassai ainsi quelque argent, car je suis naturellement ménagère. Un jour (le plus malheureux de ma vie, après celui où j’ai quitté l’ami), j’allai chez la G** (où était alors enfermée Ursule à mon insu) : nous étions quatre femmes. J’y trouvai trois hommes ; on attendait le quatrième. Il arriva. Juge de ma confusion et de mon embarras, quand je vis paraître dans ce quatrième convive mon marchand bourgeonné de la rue du Roule ! je crois qu’il ne venait pas au hasard et qu’il m’avait aperçue dans cette maison. Il se félicita ironiquement du bonheur de me retrouver, et il vanta mes charmes à celui qui m’avait choisie. J’en fus quitte pour cela en ce moment. La joie régna ; on soupa ; on se divertit, et je ne fis pas la prude, moi qui l’avais toujours faite avec l’homme bourgeonné. On se sépara vers le matin, et je pris un fiacre, à qui je me gardai bien de nommer ma rue ; je le fis aller au Marais, et de là chez moi. Mais en descendant de ma voiture, je n’en aperçus pas moins le malheureux bourgeonné. Je me promis bien de demander à déménager dès le jour même, sous prétexte que j’avais été vue de quelqu’un de ma famille. Je n’en eus pas le temps. Le bourgeonné se tint aux environs de ma porte, sans la perdre de vue, et dès qu’on entrait, il venait voir si c’était chez moi. Il eut la patience d’attendre jusqu’à deux heures, que mon amant parut. Il le vit entrer. Un instant après, il sonna, et me demanda. Ma domestique répondit que j’étais en affaires. « Je le sais, reprit-il ; je suis l’intendant du monsieur qui est là, et je voudrais lui dire un mot. » La sotte vint avertir mon amant que son intendant le demandait. Il sortit, et alla parler au bourgeonné, qui l’entretint quelque temps à l’oreille, lui représentant sans doute combien il s’exposait avec moi, d’après les parties que je me permettais. Il offrit de me confondre, et de le convaincre par lui-même. Mon amant accepta le dernier parti, et rentra auprès de moi. J’aperçus quelque altération sur son visage. Je lui demandai s’il avait reçu quelque mauvaise nouvelle ? Il répondit que oui ; mais que c’était une bagatelle, et qu’il verrait si le mal était comme on le disait.

Le soir, la G** me fit encore demander. Je refusai. Plusieurs semaines de suite, je tins ferme. Enfin, au bout de plus d’un mois, j’oubliai peu à peu ma rencontre, et j’allai chez la G** ; mais j’exigeai pour condition que je verrais les hommes de la partie à faire avant que d’entrer. Elle y consentit, et à la première occasion, je me rendis à ses offres. J’arrivai bien voilée. Je descendis en faisant raser la porte par mon fiacre, et j’entrai. Mais avant de me montrer où j’étais attendue, je rappelai à la G** la convention. Elle me fit envisager les acteurs. Un des quatre était mon amant et un autre le bourgeonné. Je reculai vivement, et je dis à la G**, que j’allais lui envoyer à ma place une de mes bonnes amies. Je retournai promptement chez moi, et je me substituai une petite fille de modes, de chez la Dub, qui était très jolie.

Cependant on m’attendait avec impatience. Quand la petite Adelaïde entra, tous les yeux se portèrent vers la porte. On appela aussitôt la G**. « Mais ce n’est pas là ce que nous attendions ? Pardonnez ; c’est ce que je vous ai promis ; elle est charmante ; cela est neuf ; c’est du joli et du bon. – Mais nous attendions cette autre (dit le bourgeonné) qui a l’œil si fripon ; là, celle qui porte sa tête avec tant de grâces, et qui avait une robe de mousseline, lorsque je vins ici la dernière fois ? – je ne me rappelle pas cela. Voilà ce que j’ai de mieux, et je n’en connais pas d’autres. » Le bourgeonné fut confondu. Cependant la partie se fit.

Le lendemain, mon amant, qui m’avait toujours battu froid, depuis son entretien avec le bourgeonné, me parla d’un air plus ouvert ; il me proposa la promenade, et me fit descendre chez la G**. Il ne me fut pas difficile de comprendre son dessein. Je ne laissai voir aucune surprise ; je descendis avec lui, et j’eus la plus grande attention à ne pas faire un pas qu’il ne me guidât. Il me présenta à la G**. Je ne fis pas le moindre geste, le moindre coup d’œil ; je la saluai froidement et cérémonieusement : elle en fit de même, et pendant une visite de plus d’une heure, il ne nous échappa rien. Mon amant me ramena, et arrivé à la maison, il se jeta à mes genoux, me découvrit ses soupçons, et m’en demanda pardon. Je versai des larmes, et je lui pardonnai cependant de fort bonne grâce.

Me voilà donc un peu rassurée. Je m’observai soigneusement, et ayant découvert chez une de mes amies, un passage par sa maison d’une rue à l’autre, je profitai de cette découverte, pour aller chez elle, n’y rester qu’un instant, et me rendre de là voilée chez la G**, ou ailleurs. Cette vie dura trois mois. Mais le coup de foudre le plus funeste m’attendait. À force de m’observer, je m’oubliai une seule fois, et cette fois me perdit. J’allai voir la M***, chez qui je n’avais pas encore mis le pied : elle m’avait demandée sur ma réputation de mignardise. J’étais bien aise de faire sa connaissance ; je me rendis chez elle, en passant néanmoins par la maison de mon amie. Le hasard voulut que lorsque j’entrai dans ma brouette, parfaitement voilée, la finesse de ma taille frappât un homme bien mis, qui passait, et qui le dit à un autre ; cet autre était mon amant. Les deux hommes suivirent la brouette, jusque chez la M*** – Comme je n’étais pas sortie de chez moi, je n’étais pas soupçonnée. Je fis raser la porte, et je m’élançai dans la maison. Les deux hommes ne virent que peu de chose de ma taille. Mais leur curiosité était excitée. J’avais aux yeux du premier ce charme du premier objet qui nous plaît dans le jour, charme toujours si puissant, qu’il centuple la valeur d’une femme, et qu’un homme qui pourrait avoir ainsi toutes celles qui le frappent de cette manière, éprouverait une volupté, sinon absolument inconnue, du moins très rare. Ils entrèrent, et demandèrent à se choisir une compagne, pour passer agréablement une heure de temps. Je venais d’entrer dans le salon de la M***, et on me donnait une clef, pour aller me renfermer, lorsqu’en tournant la première marche, je me trouvais en face de mon amant. Je voulus fuir, et me hâter de monter. Il me retint par le bras : « Je vous y trouve ! » Il ne me dit que ce mot. Et appelant la M*** : « Vous pouvez garder mademoiselle ici, puisque votre maison lui plaît ; car elle n’en trouverait pas d’autre à son retour. » Il me salua ironiquement, et partit seul, en disant à son ami : « Tu peux t’amuser ; voilà une fille. » Je restai confondue, et mes larmes coulèrent. La M*** lui dit qu’elle ne voulait pas de moi, si j’étais honnête fille, et qu’elle allait me prier de sortir de chez elle sur-le-champ. L’ami me consola. Je tâchai de le toucher par une fausse confidence : je lui fis quelques aveux, que je motivai comme je pus, et je le priai de me prendre, lui jurant une fidélité à toute épreuve. Je lui avais trop plu, pour qu’il me refusât. Il m’emmena chez lui, car il était garçon ; et là, après m’avoir rassurée, et promis un sort comme celui que me faisait mon ami, il ajouta : « Mais prenez garde ! Je ne vous quitterais que pour vous faire mettre à l’hôpital ! ».

J’abrège ce récit. Je le trompai au bout d’un an, une seule fois, que je le croyais en campagne. Il le sut, et le même soir, je fus conduite à Saint-Martin. C’était un jeudi. Le lendemain, je subis la honte d’être jugée en public avec les autres malheureuses, et je fus conduite à la Salpêtrière. J’y restai trois mois. En en sortant, je retournai chez la M***, qui me fit guérir d’une maladie de la peau, et on me coupa les cheveux. Je n’avais absolument pas le sou : lorsque je fus guérie, elle ne me trouva plus digne de sa maison ; elle me renvoya. J’allai dans un endroit où je trouvai Ursule, avec laquelle je retournai chez la M***, qui nous reçut à cause de la réputation de ta sœur, et qui nous garda six mois.

Tu sais le reste, Edmond : voilà ma vie, en y ajoutant, que je… aujourd’hui les passants et que j’ai peut-être l’incommodité de ta sœur. Puis-je paraître devant l’ami ? Parle ? Ta réponse sera ma loi ; je m’interdirai le raisonnement.

Lettre 136. Gaudet, à Laure.

[Le séducteur profanait la sainte amitié, en la ressentant comme il ne méritait pas de le ressentir. Il donne trop tard des maximes de retenue.].

7 juin.

C’est moi qui vous réponds. J’ai lu votre lettre. Vous avez eu tort de me fuir, Laure ; et si ce tort n’était pas l’origine de tout ce que vous avez souffert, de tout le dommage que vous vous êtes causé à vous-même, je vous le pardonnerais aisément ! mais comment voulez-vous que je vous pardonne le mal que vous avez fait à mon amie, à ma compagne, à celle que je regardais comme une autre moi-même ? Insensée ! Comment veux-tu que je te pardonne !… à moins que je n’espère réparer tout le mal que tu t’es fait !… Va, ce n’est ni ta beauté, ni ta vertu, ni tes mœurs que j’ai aimées, c’est toi ; et tu me restes !… viens, non dans les bras d’un amant… jamais ! jamais !… viens renaître dans le sein d’un ami ! connais-moi, toi qui m’a quitté, qui m’a redouté, compare-moi aux autres hommes, et donne-moi un nom, si tu peux le trouver !

P.-S. – Lisez le papier ci inclus, Laure, et montrez-le à votre cousine.

(On voit que Gaudet ne sait comment s’y prendre, pour réparer le mal qu’a fait sa fausse doctrine ; et ceci est beaucoup plus en faveur des mœurs, que le plus beau traité de morale.).

Ce qu’on ne peut faire.

I. Il n’est pas d’actions défendues absolument ; celles qui paraissent les plus criminelles, sont quelquefois permises, d’après les circonstances : l’assassinat, le meurtre, le viol, l’incendie, le poison, le vol, la fraude, le pillage. Si vous ne distinguez pas, et que vous assassiniez, que vous tuiez, que vous forciez la pudicité, que vous mettiez le feu, que vous empoisonniez, que vous voliez, que vous fraudiez, que vous pilliez, vous serez puni par les lois, et en horreur au genre humain.

II. Chacun est maître de son corps : mais en abuser, au point de se perdre soi-même moralement et physiquement, est un crime contre la nature et contre la société. La nature nous punit par les maux physiques, tels que les maladies. La société, à laquelle nous nous sommes rendus inutiles, nous flétrit, nous rejette de son sein ; nous couvre d’opprobres, d’infamies. Je ne vois pas du tout qu’elle ait tort ; et c’est une très fausse philosophie, que de prétendre se mettre au-dessus du déshonneur social ; il est un mal réel, un mal qui a les conséquences les plus sérieuses : vous dites, dans une lettre que j’ai vue, que je vous ai ôté tout frein : je ne vous ai pas ôté celui-là ; tout au contraire ; je vous ai toujours dit, qu’Épicure ne violait pas les lois de son pays. J’ai pensé, en vous parlant, que je parlais à des êtres raisonnables, auxquels il suffisait de dire, la raison, la réciprocité ne veulent pas cela. La raison, c’est Dieu ; la réciprocité, c’est la société : tous les deux punissent l’un pour l’autre.

III. On n’est pas obligé de croire telle ou telle religion ; mais si on brave impudemment toute espèce de religion devant le monde, il en résulte de grands maux : 1. On scandalise, on blesse cruellement ceux qui croient une religion quelconque ; on les anime contre soi ; on leur inspire le désir de nous faire du mal. 2. Comme les gens non instruits, qui ont besoin du frein de la religion, sont en très grand nombre, il arrive de là qu’on contribue à les rendre nuisibles à la société : d’où il suit qu’on est réellement coupable, par cela seul. On ne peut donc, à cause du scandale et du danger, manquer à s’acquitter des devoirs publics de la religion.

IV. Rien ne nous force à faire du bien aux autres : la nature, à la vérité, nous a donné la compassion ; mais l’intérêt personnel que nous tenons d’elle, est beaucoup plus fort, et il nous est impossible de ne pas en suivre l’impulsion. Mais ne leur faisons jamais de mal, quoiqu’il se présente un grand bien personnel à notre égard, par une raison dictée par le bon sens et par l’équité – le bon sens nous enseigne que tout ce que nous faisons, peut nous être fait : l’équité nous dit qu’un mal fait à autrui blesse l’ordre éternel, qui est Dieu ; et cette voix, qui se fait entendre au fond de notre cœur, et qu’on nomme conscience, est celle de l’ordre éternel, dont elle atteste l’existence contre tous les beaux raisonnements des prétendus athées, qui ne le sont pas plus que moi en ce moment. Il faut écouter cette voix ; sans quoi la peine de la violation sera prompte, fut-on revêtu de la puissance souveraine.

Préjugés à respecter.

I. Les diables. Il est certain, quoi qu’on en dise, que c’est une fausseté que leur existence ; que leur croyance peut produire du mal ; qu’elle cause des frayeurs très douloureuses aux âmes honnêtes et timorées ; qu’elle a empoisonné les derniers moments d’une foule de malheureux moribonds.

II. Celle des anges n’est pas à beaucoup près aussi utile, ni aussi dangereuse.

III. Celle des revenants est moins effrayante que celle des diables ; mais elle l’est beaucoup ! Il faudrait la rectifier à la chinoise, en bannir ce qu’elle a d’effrayant, et la rendre un sujet de consolation.

IV. Les médecins guérissent de très peu de maladies, et tuent beaucoup de monde : il semble qu’il les faudrait anéantir, comme dangereux, comme nuisibles au genre humain ?

V. Les rêves. C’est une vraie superstition, et jamais les songes n’ont rien signifié. C’est un effet de ce qu’on a, ou vu, ou entendu, ou senti, ou pensé, ou une combinaison monstrueuse de tout cela, opérée par les organes matériels de la pensée durant le sommeil. Rarement les rêves ont pour objet ce qui nous arrive actuellement, quoi que cela nous affecte beaucoup ; ils ne nous retracent le plus ordinairement que les choses éloignées, et dont le souvenir commence à s’effacer. La manière de rêver n’est pas la même pour tous les hommes ; il en est dont les rêves sont agréables et sages, d’autres dont les rêves sont fous ; enfin le même homme a des songes tantôt sages, tantôt fous.

VI. Je ne mets pas la Religion au rang des préjugés, mais il y a des préjugés dans la religion, qui paraissent très préjudiciables au bonheur du genre humain, j’ai pensé quelquefois à en faire un plan de réformation, que dans ma jeunesse je croyais d’une sagesse consommée : heureusement que j’ai différé de le publier ! Les prêtres sont riches, au lieu d’être pauvres : ils ne présentent que de l’ostentation dans le culte, au lieu d’adorer en esprit et en vérité : ils sont acharitables, vindicatifs, impérieux ; ils négligent d’observer toutes les maximes du législateur, au point de faire précisément le contraire de ce qu’il prescrit, etc.

Nota. Ceci n’est pas la faute des prêtres, qui sont toujours ce que le gouvernement veut qu’ils soient ; mais celle des législateurs civils, qui ont envisagé la religion sous un point de vue différent du véritable. Ainsi, toutes les fois que les philosophes déclament contre les prêtres, c’est qu’il faut un mot pour se faire entendre : les prêtres ne sont pas plus coupables des abus de la religion, que les autres citoyens. Ils reçoivent, comme eux, de l’éducation, tous les préjugés dangereux sur leurs prérogatives, et ils les soutiennent par intérêt personnel : mais que la société règle une fois ces prérogatives, et le prêtre, qui est notre fils, notre frère, sera ce qu’on voudra qu’il soit.

VII. Les occupations basses, quoiqu’utiles, sont méprisées : qu’en résulte-t-il ?

VIII. Le préjugé de la différence des conditions est contraire à la raison, à la religion.

IX. Pourquoi une femme ne reçoit-elle pas tous les hommes ? Ce qui est permis avec l’un, ne peut être défendu avec l’autre : c’est un préjugé ?

Ce qu’on peut faire.

I. Il est permis d’assassiner à la guerre, c’est-à-dire, de guetter nommément un ennemi, et de le coucher par terre d’un coup de fusil, de pistolet, de sabre, d’épée, de poignard. On tue licitement, en se battant dans la mêlée. On peut violer, si le général qui met la ville au pillage, l’ordonne ; l’infamie retombe sur lui. On peut incendier à la guerre, on le doit quelquefois. On peut empoisonner les vivres d’une garnison opiniâtre. On vole, on pille, on trompe légitimement sur mer et sur terre, pendant cet horrible fléau, qui ne l’est que par le mal qu’il autorise.

II. Certainement il est permis à une femme, à un homme d’user de ses facultés, pour le plaisir, en se tenant dans les bornes de la raison. Les actions naturelles ne sauraient être un crime contre la nature, quoique les hommes aient pu convenir entre eux qu’il ne serait permis de s’y livrer qu’en telles et telles circonstances. C’est pourquoi, dans le cas où la convention sociale gênerait la liberté naturelle, je crois permis de se cacher pour se satisfaire, et pour éviter le déshonneur ; à condition qu’on n’outragera pas la nature. Car alors, si les peines physiques venaient à déceler la violation de la loi sociale, on souffrirait également et la peine que la société imposera, et celle de la nature : or c’est une folie que de s’y exposer. Si donc une fille fait un enfant, qu’elle se cache : mais si on vient à le savoir, qu’elle s’en fasse honneur, comme d’une action naturelle, et qu’elle en tire la preuve qu’elle n’est pas une libertine. Car l’estime publique nous est nécessaire, et quand elle nous échappera d’un côté, il faut tâcher de la rattraper de l’autre.

III. Il suffit de ne pas scandaliser, et de ne pas contribuer à ôter aux ignorants un frein nécessaire, notre croyance ne peut jamais être opposée à nos lumières : mais je soutiens que la croyance chrétienne est conforme aux lumières, et qu’il n’est rien de si aisé que de modeler sa conduite sur cette croyance, qui consiste à aimer ses semblables, à leur faire du bien, à rendre à l’être-principe l’hommage filial de notre existence, à regarder J.-C. comme la plus pure émanation de Dieu, eu égard au bien que sa doctrine a fait aux hommes.

IV. Nous ferons toujours du bien aux autres : parce qu’il en résultera pour nous une sûreté d’existence, qu’est le plus grand des plaisirs : ce bien nous sera rendu par les autres ; nous jouirons d’un sentiment délicieux, celui d’en être aimés, surtout, si nous faisons le bien désintéressement, et sans blesser l’orgueil de nos obligés : notre réputation de bienfaisance, ou de bienveillance (car l’une égale l’autre, lorsqu’on manque de pouvoir) n’en sera pas moins étendue, et elle en sera beaucoup plus pure : tout ce que l’ostentation ôte au secret, elle l’ôte à notre réputation, pour le donner à l’ingratitude. Celui qui fait du mal aux autres est un fou qui, de gaieté de cœur, s’expose sous une maison que des maçons démolissent.

Passons aux préjugés à respecter.

I. Mais combien n’a-t-elle pas retenu de scélérats ! Je me rappelle que dans ma jeunesse, aux veillées, on m’en faisait des contes, qui excitaient en moi un frissonnement salutaire, qui m’a éloigné de mille actions, non seulement injustes, mais préjudiciables à ma santé.

II. Cependant, combien de voyageurs effrayés elle a rassurés ; combien de soldats chrétiens elle a raffermis, lorsqu’ils étaient le plus exposés !

III. Par ce moyen, elle serait très utile ! elle entretiendrait les enfants dans la soumission à leurs parents, et ceux-ci dans la tendresse paternelle et maternelle.

IV. Non : combien de malades la confiance au médecin tranquillise sur leur état, et qui guérissent naturellement au moyen de cette précieuse tranquillité, que les animaux ont sans médecins !

V. Comme les songes sont très souvent relatifs aux choses qui nous ont fortement occupés, il peut arriver, et il est quelquefois arrivé, que l’homme endormi qui les a, peut fortuitement penser quelque chose de très utile, dont la sagesse l’étonne à son réveil : mais j’ai remarqué que les choses rêvées, crues faciles, étaient toujours réformables à l’exécution.

VI. Les prétendus abus de la religion sont devenus nécessaires avec le changement des circonstances. Par exemple, il n’est personne qui, l’Évangile à la main, ne condamne la représentation, le cérémonial introduit dans la religion, et surtout les richesses. Cependant, si l’on fait attention que la religion chrétienne, par exemple, simple, républicaine dans son origine, est devenue la religion des monarchies ; si l’on considère qu’elle est devenue loi et constitution des États, objet de la vénération publique, frein des méchants, espérance et consolation des bons, on sentira qu’il lui a fallu de l’appareil, de la majesté, au lieu de son humilité, de son obscurité premières. Il n’y a qu’un seul point de réforme à exécuter aujourd’hui, c’est le choix sévère des ministres, la pureté de leurs mœurs ; il faut augmenter leur considération, au lieu de la diminuer : mais il faut qu’ils soient toute humilité, douceur, charité, que jamais ils ne plaident. Il faut que celui qui, étant entré dans cet état saint, n’en pourra soutenir la pureté, ait la liberté d’en sortir, et de redevenir profane, etc. C’est le seul moyen de maintenir la pureté dans un État spécialement établi pour inspecter les mœurs.

VII. Que ces occupations étant faciles, elles ne sont exercées que par les incapables ; tous les autres citoyens s’en éloignent, et s’élèvent par l’émulation aux choses sublimes.

VIII. Mais il maintient l’ordre, dans la société civile, où il est impossible que les citoyens soient tous la même chose.

IX. Rien de plus sage que cette prohibition, dans tous ses effets. Elle a fait naître la pudeur, sentiment si utile, qu’il est le charme de l’amour. Elle a empêché que parmi les hommes, chez qui l’imagination est facile à dérégler, l’incontinence n’anéantît le genre humain. Elle a fortifié l’attachement des hommes pour les femmes, celui des femmes pour les hommes…

Je m’arrête ici. Tout ce que vous nommez préjugés, depuis que votre conduite vous a fait craindre le mépris de vos semblables, ma chère Laure, peut également se justifier : pour réformer les abus, il faudrait avoir moyens assurés d’empêcher que les nouveaux usages n’en fissent pas naître de plus dangereux.

Ursule et vous m’avez convaincu d’une grande vérité ! C’est qu’il faut des lumières peu communes, un esprit aussi rare que juste, pour ne pas avoir besoin de préjugés, de loi, de frein. Ursule s’est perdue ; je la regrette à proportion de ce qu’elle pouvait monter plus haut, avec ses charmes, ses grâces, ses talents. Je ne doute pas que je n’en fusse venu à bout, sans l’Italien. Je me suis déjà vengé des joueurs qui l’ont humiliée ; je les ai découverts, ils sont pris tous quatre, et vont partir pour les galères, auxquelles j’ai trouvé moyen de les faire condamner, en fouillant dans la sentine de leur vie passée. J’ai eu soin qu’ils fussent instruits de la cause de leur malheur. Edmond a puni faiblement le porteur d’eau, en s’exposant lui-même ; tandis que moi, je l’eusse fait rompre sans m’exposer. Je laisse la G** : parce que sans elle, Ursule n’existerait plus, elle avait des ordres pour cela, qu’elle n’a pas exécutés. D’ailleurs, je sais que c’est exprès qu’elle a laissé Ursule s’échapper : elle avait mis de l’argent à sa portée, que l’infortunée n’a pas pris ; grâce pour elle, en conséquence. Mais tout le reste sera puni ! La vengeance est ici un acte de justice ; et comme les hommes ne me la donneraient pas, je la prendrai. Je veux qu’elle fasse frémir Ursule elle-même. Je me suis emparé, à force d’argent, de toute la canaille qui l’a insultée : la lecture de sa relation m’a rendu furieux, et j’ai eu soin de faire prendre tous ces gens-là ; les uns pour vol domestique, que j’ai découvert, ont été pendus ; les autres, pour différents sujets, ont été soit aux galères, soit à Bicêtre, d’où j’aurai soin qu’ils ne sortent pas de sitôt. Tout cela fait que c’est Ursule qu’on venge : Reste le plus coupable !

Mais la vengeance est-elle légitime ? c’est une question que je me suis faite mille fois depuis que je l’exerce. Oui, en tant que passion naturelle, qui repousse l’outrage. Cependant le pardon est préférable, et si j’étais l’outragé, l’eussé-je été (ce qui est l’impossible), au même degré qu’Ursule, je pardonnerais. Mais mon amie ! la sœur d’Edmond ! la cousine de Laure ! une fille que j’ai pressée dans mes bras… Il faut qu’elle soit vengée : la générosité de ma part serait lâcheté, indifférence, insensibilité, bassesse, atrocité… Italien ! lâche et sot oppresseur, qui me connaissait, et qui as outragé à ce point une fille qui m’intéressait à tant de titres, quel nuage affreux de malheurs tu as formé sur ta tête !… Le plan de la vengeance est tracé, et il sera… digne de l’outrage.

Console Ursule, Laure : dis-lui qu’elle se relève de son abaissement, apprends-lui combien de victimes lui sont immolées déjà : dis-lui que je lui en réserve une digne d’elle. Elle est marquée ; depuis deux jours, je sais que son persécuteur a une fille, jeune, belle, innocente, restée chez lui sous la garde d’une duègne incorruptible. Mais en est-il, quand on les attaque avec assez d’argent ?… Je suis riche, et je n’épargnerai rien. Ursule vengée, l’ordre rétabli, sera content enfin,

Votre ami, à toutes deux,

GAUDET.

P.-S. – Je réfléchis quelquefois sur la conduite d’Edmond. Mon ami est, je crois, l’homme par excellence. Quel être, que ce garçon ! quel mélange de petitesse et de grandeur ! Rapenot, le libraire, vient de me montrer une de ses lettres ; elle est d’un héros. Huit jours après, il s’engage comme un polisson. Il déserte ; on le prend ; il se croit condamné. C’est ici où je l’admire, où je me mettrais à genoux devant lui ; je n’aurais pas défié la mort plus courageusement, moi qui la méprise, comme le fait tout homme doué de raison.

Les VII lettres suivantes montrent à quel point Gaudet était implacable, terrible, et ami d’Edmond.

Lettre 137. Gaudet, à Edmond.

[Dieu punit les scélérats les uns par les autres.].

30 juin.

Qui sème l’injure, moissonnera la vengeance. Ta sœur et toi, vous êtes vengés du vieillard italien : connais mon amitié par l’excès du mal que je lui ai fait.

Tandis que tu me croyais à Au**, j’étais en Italie ; j’étais à *** : on me renvoyait tes lettres. J’ai dépensé les trois quarts de mon bien, pour réussir ; mais j’ai réussi, et je ne regrette rien : le crime était trop odieux, pour ne pas être puni. J’ai su à Paris que le monstre avait dans sa ville une fille unique, charmante, âgée de seize ans. J’ai dirigé toute ma conduite sur cette connaissance. Je suis parti, je suis arrivé ; j’ai vu la duègne le même soir, comme si j’eusse été dépêché par son patron ; j’ai attaqué sa fidélité : elle m’a d’abord paru incorruptible ; j’ai prodigué l’or, l’or ouvrit la tour de Danaé ; la vieille a cédé enfin j’ai eu la preuve encore une fois du mot de Jugurtha « Ô Ville vénale, tu seras à qui pourra te payer. » La jeune personne m’a été livrée. Non content de lui ôter ce qu’on nomme l’honneur, j’ai cherché à porter le vice dans son âme, et j’y ai réussi : lorsqu’elle a été corrompue, je l’ai déterminée à fuir avec moi. Elle a fui, elle est ici ; elle va subir le sort d’Ursule, et le mauvais lieu est tout prêt : viens l’humilier, ensuite je la livre à l’horreur de son sort. Mais je mettrai des bornes à ma vengeance. J’avertirai son père, et je lui ferai trouver sa fille au centre du désordre, quand elle aura passé par toutes les épreuves que je lui destine. Je ne suis plus le même. La beauté ne me touche plus : le récit d’Ursule, lorsque mon cœur s’amollit, me remet en fureur, et me rend plus féroce qu’un tigre, qu’un Jagga. Je t’attends, rue… Viens : aie du moins le courage de la vengeance.

Lettre 138. Edmond, à Zéphire.

[Il a horreur de la vengeance, qu’il eût prise lui-même mais le vice vu dans les autres est toujours laid, quoiqu’on l’excuse en soi-même.].

31 juin.

Chère petite, trouve-toi ce soir rue… Gaudet y est ce n’est plus mon ami ; je ne le reconnais plus ; c’est un forcené. Il a fait une action infâme, abominable, que je déteste ; il faut avoir été…, pour porter la vengeance à cet excès. Dans ma fureur, je poignarderais encore le vieillard : mais sa fille ! l’innocence, la beauté, l’avoir mise au rang de ces infortunées… Viens, ma fille : empare-toi de la signora Filippa, sous prétexte de vouloir porter la vengeance encore plus loin que lui, et tâchons de la sauver…

La main me tremble, et je suis hors de moi ! Elle est charmante ! quelle rage pour le vieil infâme !

Lettre 139. Gaudet, à Zéphire.

[Il est forcené de fureur et de rage ; lui, ce corrupteur abominable, plus coupable encore que celui qu’il punit !].

8 juillet.

Charmante follette. Avertis-moi, quand la Filippa sera dans l’état que je désire : c’est-à-dire, telle qu’Ursule était, lorsqu’elle fut mise entre les mains des chirurgiens ; c’est ainsi que je veux la rendre à son père. Ne l’épargne pas surtout ! Si tu hésitais, lis cet écrit que je t’envoie ; il te mettra en fureur, comme j’y suis. Quelles indignités ce malheureux a fait éprouver à la sœur de mon ami ! qu’il sente à son tour la rage naturelle à l’homme, blessé dans ce sexe, dont toutes les injures nous sont bien plus sensibles que les nôtres : parce qu’on nous humilie dans ce que nous devons défendre. Deux choses sont essentielles aux femmes, Zéphire ; (ta mère ne m’entendra peut-être pas ?) l’honneur et la beauté : leur honneur blessé, ne se répare pas plus que leur beauté flétrie ; par cette raison, qui a déshonoré notre femme, notre fille, ou notre sœur, est voué à l’éternelle vengeance, à la plus cruelle qu’on puisse imaginer. Quelle honte n’a pas répandue sur Ursule l’infâme dont tu vas lire les forfaits, dans cet écrit, que j’ai copié sur celui tracé de la main d’Ursule elle-même ! Elle me les avait dits de bouche ; j’ai voulu qu’elle les écrivît pour les avoir toujours présents. Venge ton amie et la mienne ; venge Edmond ; point de pitié ; dis à ta mère la récompense que je lui destine : cent louis ; ils sont tout prêts, et j’épuiserais avec plaisir les restes de ma fortune pour une si belle action. Oui, oui, belle, noble, grande ! elle punit un crime affreux ?… On m’a peut-être cru indifférent pour l’honneur de la sœur de mon ami, la manière dont je lui ai quelquefois écrit, pourrait donner cette idée : qu’on en juge à présent par ma vengeance, il m’en coûte cinq cent mille francs ; j’en aurais fait autant pour ma sœur ; mais pas au-delà. Adieu, Zéphire. La pitié serait ici un vice dans ton excellent cœur. Quelle relation !… Ursule l’a écrite, et sans en être prévenue, comme si elle eût voulu donner à ma fureur toute l’activité qui lui est nécessaire, elle a mis cet écrit à la poste ; je l’ai reçu, comme s’il eût été d’hier ; je l’ai lu avec la même avidité, que s’il m’eût appris quelque chose de nouveau : j’ai frémis de même… Frémis aussi, sensible Zéphire, et deviens féroce.

Lettre 140. Zéphire, à Edmond.

[Elle montre son âme compatissante.].

9 juillet.

Viens, cher ami. Voilà une lettre de Gaudet : elle me fait horreur. L’infortunée a été mise malgré moi entre les mains de ma mère : elle est perdue, si tu ne la délivres. J’ai tâché de parler ce matin à Filippa : mais elle est si avide des plaisirs dangereux qu’on lui veut procurer, qu’elle ne m’écoute pas. Bon Dieu ! elle ne me ressemble guère ! ils sont nuls pour moi, si ce n’est… donnés par l’homme que j’adore… Cette fille m’intéresse : sa jeunesse, sa naissance, sa beauté, sa douceur naturelle, qui rend décent en elle jusqu’au libertinage effréné que Gaudet a soufflé dans son cœur… Ne me parle pas de ces bâtards ! ton ami l’est : ces gens-là ont tous une âme de fer, ou de boue. Laure vient d’arriver ; elle a vu l’Italienne, et elle pense comme moi. « D’ailleurs, dit-elle, n’y en a-t-il pas assez de fait, et en la rendant telle qu’elle est à son père, n’est-ce pas assez, pour faire mourir de rage le vieil infâme ? » Adieu, mon ami : tu es bon, et je compte sur ta bonté.

P.-S. – Ah, ciel ! j’entends du bruit chez Filippa !… Je vais à son secours…

1 heure après.

C’était un soldat qui la battait : elle est tout en sang. Je me suis jetée sur ce misérable, que ma mère et ma sœur regardaient faire, je l’ai culbuté, jeté dehors, par ma seule vivacité… Viens, mon bon ami !

Réponse sur une carte.

[Il a partagé la vengeance.].

Ne me tourmente pas, Zéphire : je le suis assez par mes remords !… Que deviendra tout ceci ! Moi ! moi ! j’ai pu faire servir à la vengeance, ce que la nature… Je n’ose achever.

Lettre 141. Anonyme au vieillard italien.

[Ô Dieu ! à quel point les méchants se punissent !].

2 août.

Infâme ! tu cherches ta fille ! elle est à Paris. Je l’ai déshonorée, avilie, fait passer par cent mains différentes ; les plus vils des hommes l’ont… humiliée. Reconnais la vengeance ! cette passion que tu chéris, que tu as si cruellement exercée sur un chef-d’œuvre de beauté, n’est jamais stérile ; chaque jouissance la féconde : la tienne a enfanté cent mille indignités qu’essuie ta fille… Je ne forme qu’un désir, c’est de voir ta rage, ton impuissante fureur. Je tiens à présent ta fille entre mes mains ; je l’ai séduite, corrompue ; j’ai gagné sa gouvernante, qui me l’a livrée chez toi : je l’ai ensuite enlevée… Je la tiens ; un lieu infâme est son palais ; elle y est soumise à tous les caprices de la plus vile espèce des hommes… Je te dévoue aux furies par cet écrit. Lis, lis-le, infâme ! lis, lis-le ! tu me venges de toi, en le lisant. Lis donc, infâme profanateur de la beauté, de la jeunesse, de la volupté, lis, lis, lis ! Enfonce toi-même, par tes yeux, le poignard d’Alecto dans ton mauvais cœur… Je te brave ; tu ne me découvriras pas. Et quand tu me découvrirais ? qu’en serait-il ? Que nous péririons ensemble. Tu sais ce que tu as fait à Ursule R** ? Eh bien, ta fille, ta chère fille, l’objet de ta tendresse, de tes complaisances, en a souffert autant… autant, jusqu’au nègre… et pis encore. Tu la verras, quand il en sera temps. Tes yeux paternels la verront fanée, flétrie, dégradée, malade… C’est ton sang : il est coupable ; mais si ce n’eût pas été ton sang, Filippa était une divinité.

Adieu.

(Cette lettre est de Gaudet.).

Lettre 142. Le même, à Edmond.

[Il lui détaille la cruelle vengeance qu’il a prise de l’italien.].

10 août.

Tu es vengé. Ce n’est pas à ton faible courage que j’ai laissé le soin de remettre les choses dans l’ordre : il faut une âme ferme comme la mienne, pour punir le crime par le crime, la scélératesse par la scélératesse, l’infamie par l’infamie, la rage par la rage, l’horreur par l’horreur, et tous les transports de l’affreux désespoir, par tous les transports de l’affreux désespoir. Comme un être invisible, je guidais le malheureux vieillard, et je le forçais à courir où l’attendait son supplice. Après vous avoir enlevé la signora Filippa, je l’ai mise entre des mains plus sûres, chez une de ces femmes sans âme, qui n’ont pas même le type de l’humanité sur leur basse et atroce figure. Là, je l’ai rendue le plastron des valets et des portefaix. Elle n’a pas tardé de se trouver comme je le désirais : alors j’ai été chercher Ursule, ta sœur. Sa situation m’a fait horreur : mais c’est ce que je voulais ; elle a redoublé ma rage : je l’ai amenée chez la P…, où était Filippa : « Ursule, vois-tu cette fille ? je l’ai corrompue et fait corrompre, je l’ai humiliée et fait humilier, comme on t’a humiliée ; elle est descendue aussi bas qu’on t’a fait descendre ; je l’ai avilie, prostituée, dégradée au-dessous des bêtes, comme son barbare père t’a avilie, prostituée, dégradée au-dessous des bêtes…

– Eh bien ? que veux-tu me dire, malheureux ? – C’est une victime, que j’ai immolée à ta beauté flétrie, à ta vengeance, à l’amitié outragée. Regarde, Ursule, cette misérable, vil plastron des laquais et des porteurs d’eau… – Malheureux ! tu n’es pas un homme, tu es le diable envoyé sur la terre pour faire le mal !… – Écoute, Ursule ! prends ta victime ; cette fille noble, riche, belle, honorée, fêtée, vertueuse, il y a six mois ; aujourd’hui la dernière des prostituées, qui a perdu toute vertu, toute beauté, toute pudeur, par moi, par mes soins, est la fille… devine, Ursule ? – Laisse-moi ! – De ton persécuteur, de l’Italien… Savoure ta vengeance, Ursule ! Vois sa fille ! la voilà ! Voilà où je l’ai réduite, et comme je vais la lui rendre. » Ton infortunée sœur a versé des larmes. « Ah ! misérable ! tu augmentes mes peines, au lieu de les soulager ! » Vous n’avez que des cœurs mols dans votre famille. Je l’ai renvoyée avec indignation. La pitié sied à Zéphire : mais dans Ursule… c’est une lâcheté !

Après le départ de ta faible sœur, j’ai fait nettoyer Filippa, je l’ai fait parer ; j’ai sacrifié des diamants qui ne devaient pas me revenir, et je l’ai fait loger vis-à-vis son père. Il l’a vue sans la connaître : elle avait des laquais, un carrosse. Un porteur d’eau habillé était son amant : je n’ai pas regardé à la dépense ; j’ai fait écrire au vieillard ce billet : Une belle dame voudrait vous dire un mot, monsieur : passez chez elle à six heures du soir ; elle sera libre, et vous attendra. Sa demeure est vis-à-vis votre hôtel, et vous l’avez honorée de votre attention.

Le vieillard n’a pas manqué, sans doute par inquiétude. Il est venu, suivi de tout son monde, de peur de surprise, et il a pénétré dans le boudoir de la belle. Ils ne se sont pas reconnus d’abord. Suivant les ordres qu’avait reçus Filippa, à qui l’on avait fait entendre que c’était un riche dupe, elle l’a reçu dans une attitude voluptueuse. Le vieillard s’est approché. Il paraissait chercher à se rappeler les traits de la fille : mais elle avait tant de rouge et de blanc, qu’il était bien difficile de la reconnaître, après six ans d’absence. Filippa l’a remis la première, et dans son trouble, elle s’est levée pour fuir. Mais les portes étaient fermées. « Que vois-je ! a dit le vieillard : serait-ce… Ha ! è la mia figlia Filippa ! – Ça ! ont dit deux femmes apostées, qui ont paru : c’est une fille de chez la P…, que nous cherchons depuis huit jours, et que nous allons remmener. » Filippa, qui ne demandait qu’à s’échapper, ne les a pas démenties, et elle les suivait : mais son père l’a retenue, en, lui serrant la main si fort, qu’il a fait crier l’infortunée. Le son de sa voix a achevé de la lui faire reconnaître. Cependant les femmes ont repoussé le vieillard, et ont emmené Filippa qui s’est échappée en courant. Elle est montée dans un fiacre avec les deux femmes, tandis que les gens de la maison retenaient le vieillard et son escorte. Dès que Filippa a été partie, tout ce monde a disparu ; je ne les avais loués et payés que pour deux jours. Le vieillard a obtenu des ordres pour découvrir sa fille. Comme, à sa parure, il la jugeait dans quelque endroit de marque, on n’a cherché que chez les fameuses : Filippa était dans un todion de la rue Maubué : on n’a pas été la déterrer là. Mais j’ai fait parvenir un avis au vieillard, pour qu’il y allât sans bruit, en lui donnant à entendre que tous les ordres qu’il obtenait étaient éventés, et qu’il fallait surprendre. Il y a donc été lui-même, bien suivi, mais n’ayant personne qui l’accompagnât, lorsqu’il est entré. C’est là que sous le costume le plus crapuleux, il a trouvé sa fille avec un soldat aux gardes qui la querellait. Il l’a aisément reconnue. Le soldat s’est retiré en jurant contre la malheureuse qui avait détruit sa santé. Le vieillard a saisi sa fille qui s’est débattue pour s’échapper : mais elle a été prise en descendant ; et son père l’a emmenée dans son carrosse. Je les laisse ensemble : ma vengeance est remplie.

Lettre 143. Zéphire, à Laure.

[Comment se termine l’horrible vengeance de Gaudet.].

1er septembre.

Le vieillard avait retrouvé sa fille : l’infortunée !… Il avait résolu de la poignarder. Un domestique, touché de compassion, a procuré à la signora le moyen de s’évader ! Elle a fui et est tombée entre les mains du secrétaire du prince de**, qui ayant su qui elle était, se proposait d’en prendre soin. Mais vers le soir du jour même de sa fuite, son père a découvert sa retraite. Il s’y est rendu, et a obtenu du Prince qu’on lui remît sa fille. Dès qu’il l’a eue en son pouvoir, il l’a empoisonnée dans la première chose qu’elle a prise. Comme elle ne cherchait qu’à fuir, elle en a trouvé l’occasion : elle est venue chez nous, où les douleurs l’ont prise. Elle n’a vécu que douze heures. Gaudet l’ayant su, il est accouru avec Ursule, et a cherché à lui sauver la vie : mais en vain, elle est morte entre nos bras. Il vient de renvoyer cette nuit son corps à son père. Quel homme ! C’est un tigre féroce. Je suis encore épouvantée de tant d’horreurs !…

2 heures après.

Ursule, instruite de tout, vient de se mettre en fureur contre Gaudet, qu’elle a nommé son corrupteur, l’auteur de sa perte : elle lui a reproché des lettres qu’il lui a écrites ; elle l’a maudit. « Je le mérite (a-t-il répondu) ; car la lettre où je me démens, a été écrite trop tard. Cependant vous l’avez lue ? » Ursule a dit qu’elle ne savait ce qu’il voulait dire. Laure en était chargée. Elle l’a peut-être encore. Ursule a pleuré. Elle doit vous demander cette lettre. Je serais charmée de la voir aussi : copiez-la-moi, je vous en prie.

Lettre 144. Ursule, à Zéphire.

[L’infortunée fait la peinture de son horrible état.].

11 septembre.

Petite chère amie ! toi, dont l’exemple m’a parlé plus efficacement que tous les philosophes, je n’implore pas ta pitié dans le triste état où je suis réduite ; non, je ne l’implore pas ! Un médecin, un Dieu me promet la vie… mais c’est tout… Qu’est-ce que la vie, hélas ! quand on n’a qu’elle !… Je suis dévorée d’ulcères ; mon cadavre infect me fait horreur à moi-même ; je me dégoûte de ce que j’ai touché : des os découverts, et non des doigts, tiennent ma plume, et ma main est appuyée sur un papier brouillard, afin que tu puisses toucher et lire ma lettre. Ma langue gonflée sort de ma bouche ulcérée ; mon sein flétri est disparu : deux plaies remplacent ma gorge… La main de Dieu s’est appesantie sur moi … La main de Dieu ! C’est la première fois depuis quatre ans que je prononce ce nom sacré… Le reste de mon corps fait horreur, et je souffre horriblement, quelque position qu’on me donne. J’envie le sort funeste de la malheureuse Filippa… Et tu veux me venir voir ! mon frère me l’a dit. Tout m’abandonne, jusqu’à Edmond, et tu veux me venir voir ! Ne viens pas, mon ange, je te ferais peur… Mais si, viens ! viens, Zéphire ; viens, ma fille, viens te pénétrer d’horreur pour le vice et pour les hommes qui l’ont créé ! viens frémir ! viens voir au plus bas degré de la douleur et de la pourriture un corps vivant, rongé, qui n’est plus que la moitié de lui-même. Viens, charmante enfant ! viens m’entendre gémir, pousser les cris lamentables que m’arrachent mes douleurs… Je les suspens en t’écrivant… Viens apprécier ton attachement pour Edmond lui-même… Tu veux me voir ! viens, viens donc… Ah ! Dieu ! je grince des dents… ce qui m’en reste… tant je souffre… Je cesse, je ne saurais me tenir… Zéphire ! ma chère… viens me voir… expirer.

1 heure après.

Je reprends la plume. Laure vient de me lire la lettre de Gaudet. Quoi ! le traître nous a trompées ! Il est chrétien dans le cœur, et il nous a empêché de l’être !… L’enfer est donc ouvert sous mes pas… Je le vois ! rien ne me rassure plus ! je suis perdue, à jamais perdue ! Ah ! ma Zéphire ! viens me voir ; viens m’encourager, et me relire cette lettre… fatale pour moi, mais qui peut être salutaire, consolante pour Zéphire !

Lettre 145. Zéphire, à Laure.

[Elle n’aspire qu’à l’honnêteté : quel reproche pour celles à qui elle écrit, et dont elle parle !].

Même jour.

On m’empêche d’aller à elle ! ma mère et ma sœur me retiennent, par le conseil d’Edmond. Consolez-la, ma chère Laure ! dites-lui, que je brûle de la voir, de la consoler : sa lettre à la main, je brave ma mère et ma sœur ; je la lis tout haut, et je les fais trembler !… Ma chère Laure ! que vous êtes heureuse ! vous voilà dans une maison honnête, avec un homme… que je nommerais bon et généreux, s’il n’était pas le bourreau de Filippa… mais il est bon pour vous… et vous voyez Edmond à toute heure ; au lieu que moi, je ne le vois presque plus… Ah ! puissé-je être comme vous, fussé-je accablée des maux que souffre Ursule !… Je finis. Ma mère est sortie. Je m’échappe, et je porte moi-même ma lettre à la petite poste.

Lettre 146. Gaudet, à Zéphire.

[Il loue la vertu !].

12 septembre.

Nous fondons en larmes ; vous venez de briser nos cœurs !… Enfant, qui m’étonnes, et de qui j’attends tout un jour pour mon ami, dis-moi, où as-tu pris ta vertu !… Elle est naturelle à l’homme, tu me l’as prouvé. Innocence, pureté, naïveté, candeur, générosité, charité, tu as toutes les vertus, et jusqu’à la prudence, si parfaite pour ton âge, qu’elle surpasse la nôtre à tous ! où les as-tu prises, ces vertus, dis-le-moi ! Ah ! c’est dans ton cœur ! c’est du saint auteur de ton être que tu les tiens ! Toi, toi, née d’une…, élevée pour la prostitution, nourrie au…, soumise dès ton enfance à la corruption, tu es pure ! ton âme céleste a toute son originelle beauté !… Chef-d’œuvre de la nature qui me montres enfin l’espèce humaine, dans toute sa bonté possible, tu forcerais à aimer la vertu le scélérat le plus endurci ; l’assassin prêt à tremper ses mains dans le sang, laisserait, à ta vue, tomber le poignard ; après t’avoir entendue, il serait le défenseur de sa victime… Tu as éteint dans Edmond la frénésie de la crapuleuse débauche ; tu l’as ramené, mieux que toute ma philosophie, à des sentiments d’estime de lui-même ; tu l’as changé. Ange céleste, aujourd’hui tu sais plus sur Ursule que nous tous ; tu la rends à la raison, à la nature : viens la voir ; viens la pénétrer, nous pénétrer tous de ta précieuse innocence… Je suis bon, sensible ; je me connais à ces vertus : j’approche quarante ans…, tu n’en as que quinze ; mais tu y es mon maître. Viens m’en donner des leçons : je les recevrai à genoux, loin de toi pourtant ; ces charmes que tu as arrachés au vice, ne doivent être vus qu’avec une respectueuse admiration.

À ce soir.

Le bourreau de Filippa, mais le vengeur d’Ursule.

Lettre 147. Gaudet, à Laure.

[Il dit de belles vérités, sur la fragilité de la beauté : Mon Dieu ! vous aviez mis en lui la connaissance et le goût de la vertu.].

18 septembre.

Je compte, chère amie, que la connaissance parfaite que vous avez de mon caractère, et les cruelles épreuves par lesquelles vous avez passé, vous garantiront à l’avenir de semblables malheurs. Je vous ai quittée sans inquiétude : mais il n’en est pas de même d’Ursule et d’Edmond ! J’écris à ce dernier, mais sur un ton peu approfondi, de peur d’effaroucher son imagination blessée ! Bon Dieu ! dans quels écarts, dans quel sublime et sombre avilissement il s’était plongé ! Son âme est forte : mais sa fougueuse imagination fait la loi à sa raison ; sa sœur lui ressemble, et vous en connaissez les effets sur tous deux… La voilà guérie ; mais elle est affreuse ; j’espère cependant qu’elle ne l’est pas à toujours, et que si son imagination se calme, elle pourra reprendre quelques grâces, et être supportable. Mais qu’est-ce que d’être supportable, après avoir tout charmé, tout enchanté, tout subjugué !… Je vous avouerai, que je ne vois plus aucune jolie femme, à présent, sans éprouver un sentiment profond de commisération. Je sens comme elle sera malheureuse, un jour, lorsque privée de ces frêles avantages, elle se verra dédaignée, abandonnée, méprisée ! La vieillesse d’une belle femme, si elle n’a pas fait provision de vertus, n’est pas une vieillesse, c’est une rage ; et c’est avec bien de la raison que les Anciens disaient que la vieille Hécube, devenue laide et malheureuse, fut changée en chienne !… Il faudra placer Ursule quelque part, en attendant que les chairs soient revenues ; elle serait mal avec vous, ou avec son frère, à cause des connaissances que vous avez tous deux ; elle serait d’ailleurs trop abandonnée. Que sa pension ne vous embarrasse pas. Mais c’est Edmond qui m’inquiète !… Veillez sur lui, toutes deux, vous et Zéphire. Ce n’est pas que je ne craigne cette dernière ! cette enfant a trop de mérite, et si Edmond s’exalte une fois, voilà un sot mariage qui se fera. Zéphire me fait trembler pour lui !… Ma chère Laure, quel beau naturel que cette Zéphire ! Il n’y a pas un défaut dans cette petite tête de quinze ans, pas un vice dans son cœur ; et l’on y voit mille vertus ! N’allez pas croire que j’en sois amoureux ! Non, non. Ursule m’a guéri de l’amour, je crois, pour la vie. Cette fille si belle, comme je l’ai vue ! comme elle est aujourd’hui ! Que je la plains ! que je la trouve malheureuse !… Le pis qui pourrait lui arriver, c’est qu’elle retournât chez ses parents dans l’état où elle est ; son bon père, imagination ardente ainsi qu’elle, commence à radoter ; ils se feraient, sécher mutuellement de douleur, de regret et d’impatience… J’ai observé qu’une belle pécheresse excite un tendre sentiment dans le plus zélé convertisseur ; dans l’âme de ceux mêmes qu’elle a le plus cruellement outragés, amants, amis, parents. Le premier, en la prêchant, sent malgré lui le pouvoir de la beauté ; quelle que soit sa vertu, la nature repoussée reprend par intervalles le dessus ; il tomberait à ses genoux, s’il ne se retenait ; au milieu de sa plus grande véhémence, son ton, son œil s’adoucissent…, et la friponne ne manque pas de le voir. Les amants sont encore plus lâches. Les amis biaisent. Les parents au plus fort de leur colère, éprouvent la céleste influence de la beauté. Mais une pauvre laide ! ah ! personne ne la ménage ; on lui parle avec aigreur, comme si on la voulait faire souffrir de l’impuissance où elle est de retomber.

Je crois que le plus sûr, pour préserver Edmond de Zéphire, c’est de l’engager à renouer avec la belle Parangon : cette femme, telle qu’une belle fleur que la grêle et l’orage ont seule respectée au milieu d’un parterre, a vu passer toutes ses égales en beauté ; elle seule demeure toujours la même ; c’est à cela qu’on distingue une belle d’une jolie : la belle Parangon le sera longtemps encore, après que les jolies seront déjà passées, fanées, ridées ! Je me propose de lui parler d’Ursule : cependant avec ménagement. Elle est sensible, je sais qu’elle l’aime, et qu’elle l’aimera, tant que son cœur battra… pour Edmond.

Je finis, ma chère Laure, par un trait de morale. Vous autres femmes, vous êtes toutes, ou des prudes, ou des… catins ;… à l’exception d’une catin, et d’une prude.

Lettre 148. Réponse.

[On met Ursule à l’hôpital.].

1er octobre.

Ursule est placée ; Edmond vous l’écrit. Notre séparation me serre le cœur. Quand elle a vu cette maison de honte, où le désordre emprisonné fermente et empire (ce sont les expressions d’Edmond), ses larmes ont coulé. Elle s’est penchée vers mon oreille, et elle m’a dit : « Je l’ai mérité ! » Ce mot m’a frappée comme un coup de foudre, et mon cœur a battu. Cependant, je l’ai consolée, en lui disant : « Vous n’êtes pas ici prisonnière ; vous êtes libre et pensionnaire ; vous avez votre chambre seule, propre ; vous sortirez quand il vous plaira, pour prendre l’air hors de la maison, et vous aurez une. femme pour vous servir : je l’ai vue, elle est fort adroite et fort douce. Votre nourriture sera celle des officières ; sans compter que vous aurez de nous tout ce qui vous fera plaisir. Enfin, vous vous rétablirez : cela sera long ; mais votre médecin espère tout du temps, et que ces difformités disparaîtront enfin tout à fait, ou du moins presque entièrement. » Elle m’a baisé la main, à ce discours, en me répondant : « Laure, je suis difforme ; mais ma maladie a changé mon cœur : je m’aime mieux comme je suis, qu’avec l’âme que, j’avais. Mais ne verrai-je pas Zéphire ? » je lui ai dit que nous nous étions cachés d’elle, parce qu’elle s’opposait à notre plan, sans avoir de bonne raison à nous donner ; puisqu’elle n’aurait pu la mettre que chez sa mère ; ce qui était son dessein. « Non, non ! a dit Ursule ; et vous avez bien fait de vous cacher d’elle. J’aime Zéphire : mais plutôt tout autre lieu, que d’être chez sa marâtre. Que ne peut-elle la quitter !… » Nos adieux ont été bien tristes ! Edmond surtout paraissait enseveli dans une rêverie profonde, dont rien n’a pu le tirer, que les larmes d’Ursule. Il l’a regardée, et se levant avec vivacité, il a fui, en se retournant avec effroi, comme s’il eût été poursuivi par un spectre ; nous l’avons entendu pousser de profonds soupirs, et le père gardien, qui remplit parfaitement vos intentions, s’étant avancé pour le découvrir, il nous a dit qu’il était appuyé contre le mur, les deux mains jointes et son front dessus. Ursule a voulu le voir. Elle l’a prié de modérer sa douleur. Il ne lui a pas répondu ; mais nous avons tous entendu sortir de sa bouche, à travers les sanglots, ces paroles « Ô misérable ! voilà donc où tu as réduit ta sœur ! » Il s’est ensuite tourné vers nous, le visage en pleurs ; il nous a considérés d’un air farouche ; puis il a descendu l’escalier précipitamment. Cette douleur, cet adieu sombre ont plus fait pour résigner Ursule, que tout ce que nous lui avions dit. Le père gardien a été parler aux supérieures ; il leur a fait l’éloge d’Ursule, et sans mentir, mais en joignant habilement deux époques, très décousues, il a parlé du viol d’Ursule, et de sa maladie, comme si la seconde eût été la suite du premier. Il ne s’en est pas tenu là ; il a, par vos ordres sans doute, augmenté la pension de tout ce qu’on a demandé, pour qu’Ursule fût aussi bien qu’il est possible. Il est ensuite revenu vers nous, et il l’a priée de ne faire ses confidences à qui que ce fût dans la maison. Je suis très contente de ce bon gardien ; il était animé de votre esprit, et vous n’auriez pas mieux fait ; outre que sa figure vénérable donnait beaucoup de poids à ses discours. Zéphire ne parle de lui qu’avec attendrissement, depuis qu’il a secouru Edmond dans sa maladie avec tant de zèle, et qu’il l’a comparée, elle, à la Samaritaine. Enfin, nous sommes sortis de cet endroit, qui m’a si fort déplu que je préférerais la mort à le choisir pour asile.

Je vois rarement Edmond depuis ce moment, et Zéphire elle-même se plaint qu’il la néglige. Peut-être voyez-vous plus clair que nous dans sa conduite !

Nota : Edmond, quoique Zéphire l’eût retiré de ses goûts crapuleux, qu’il respectât la vertu dans cette fille, ne travaillait point à épurer sa propre conduite, ni celle de sa maîtresse : non seulement il vivait avec elle ; mais il se livra pour lors au goût des aventures difficiles, compliquées, multipliées, qui exercent l’esprit et les sens, au lieu d’intéresser le cœur ; on le voit, dans le PAYSAN, mener jusqu’à trois intrigues à la fois : Gaudet le laissait se rassasier de jouissances, pour faire un jour succéder l’ambition, et la rendre plus puissante ; mais on a vu dans le PAYSAN, ce qui en est arrivé.

Lettre 149. Ursule, à Fanchon.

[Enfin, elle récrit à ma femme ! mais digne de lui écrire ; elle est changée ! je vous en remercie, ô mon Dieu !].

15 mars.

Ne cherche pas la signature, chère sœur ; c’est Ursule qui t’écrit… après six ans de silence !… Ai-je encore un père et une mère ? des frères ? des sœurs ?… S’il m’en reste, dis-leur que je respire, accablée de honte et de douleur, dis-leur que j’ai mérité mes maux ; mais ajoute que je me repens, et qu’humblement prosternée aux pieds des autels, j’offre au Dieu vivant les sanglots d’un cœur brisé… hélas ! il ne fut longtemps que le foyer impur d’où s’échappaient les exhalaisons du crime et de la débauche !… Dis-leur que le crime et la débauche m’ont punie avec un excès de peine et de tourment, capable de faire frémir : mais que la paix rentre peu à peu dans mon cœur, depuis que je sens que j’ai été assez punie. Dis-leur que je n’ai pas encore osé former un vœu pour eux au Ciel, de peur que la source ne fût pas assez purifiée ; mais que dès qu’elle le sera, je me tiendrai prête à m’immoler au Seigneur en holocauste, fût-ce sur un bûcher, pour obtenir de sa paternelle bonté qu’il verse dans leurs cœurs la joie que j’en ai bannie ; que je fus plus coupable que Madeleine, que Pélagie, que Marie d’Égypte ; mais que mes peines ont passé les leurs, et que, comme elles, je ne veux plus vivre que pénitente et gémissante, pour effacer, à force de larmes, les taches que le vice à imprimées sur moi. Dis-leur que leur malheureuse fille et sœur est au rang des plus viles créatures ; qu’elle s’est couverte de leur habit ; qu’elle se mêle avec elles, pour les servir, les exhorter, les consoler, se mettre au-dessous d’elles, par la confession publique de ses fautes, devant celles des sœurs de cette maison de honte, à qui, par une indulgence aveugle, on avait rendu, à son sujet, un bon témoignage non mérité ; eh ! puisse-t-elle en être humiliée autant que le méritent ses ordures ! puisse-t-elle être ainsi de quelque utilité à ses compagnes de séjour, de désordre et d’infamie !… Dis-leur que leur fille et leur sœur est à l’hôpital…, juste demeure pour elle, quoique les lois ne l’y aient pas condamnée. Dis-leur que j’attendrai toute ma vie la réponse foudroyante que je mérite de leur part, et que je la lirai prosternée dans la poussière, la montrant à Dieu même, en lui disant : « Punissez-moi seule, ô mon Dieu ! ils m’ont bien élevée ; ils ne sont pas mes complices ! *** **.

Je n’ai plus de nom dont je sois digne que LA PÉCHERESSE.

P.-S. Edmond vient me voir quelquefois.

Lettre 150. Réponse de Fanchon.


[Ma femme lui raconte tout ce qui s’est passé, à son sujet à la maison paternelle.].

15 mars, jour de la Vierge.

Ma très chère sœur. Votre lettre a été pour nous comme un phénomène du Ciel, et je l’ai longtemps tenue, connaissant votre écriture, après l’avoir tirée de la poste, que la main me tremblait, et que le cœur me battait, sans que j’eusse la force ni l’envie de la décacheter. Je la tenais dans mes mains, en venant de V***, courant presque malgré moi, comme pour la montrer à mon mari. Mais quand j’ai été au Moulinot, tout essoufflée, il m’est venu en pensée qu’il la fallait lire, et que peut-être vouliez-vous que certaines choses ne fussent vues que de moi. Je l’ai donc décachetée, assise sous le noyer de Thomas Dondaine, et j’ai cherché à voir quelque chose, toute tremblante, n’osant lire, ni le commencement, ni la fin, ni le milieu : la tenant loin de mes yeux, pour que quelque heureux mot parût, qui me donnât la force de lire. Et le premier que j’ai vu, c’est : « Je suis prête à m’immoler au Seigneur en holocauste, fut-ce sur un bûcher, pour obtenir de sa paternelle bonté qu’il verse dans leurs cœurs, la joie que j’en ai bannie !… » Et j’ai levé au Ciel mes yeux pleins de larmes, disant au Seigneur : « Béni soyez-vous, mon Dieu ! car voilà un bon mot !… » Et j’ai lu le commencement, qui m’a fait tressauter. Et je me suis récriée : « Oui, oui, elle a encore un père, et une mère, et des frères, et des sœurs, et une belle-sœur qui l’aiment… » Car je ne comprenais pas le sens de ces paroles, que je croyais un reproche. Et j’ai lu tout du long, dévorant les lignes et les paroles, et suffoquant à chaque mot. Et j’ai fini, toute hors de moi, et me levant ensuite, j’ai couru vers chez nous, jusqu’à ce que j’y sois arrivée. Et j’ai rencontré en chemin des femmes du pays, qui me voyant courir en pleurs, m’ont dit : « Vous courez bien vite, ô Fanchon ? est-ce qu’il serait arrivé quelque malheur ? » Et je ne leur ai rien répondu, que d’un signe de la main, leur faisant à entendre que j’avais hâte. Et j’ai trouvé à l’entrée de la maison, mon fils Edmond, et ma petite Barbe-Ursule, que nous n’appelons qu’Ursule, qui m’ont dit : « Ô maman ! comme vous avez bien chaud ! » Et je ne leur ai pas répondu ; mais les embrassant seulement, et surtout ma petite, j’ai couru chez nous, où arrivait votre frère, mon mari, de la charrue du matin ; car la lecture de la lettre m’avait retardée. « Il ne fallait pas si vite courir, ma pauvre femme, m’a-t-il dit, et risquer à te faire malade ! », Mais sans lui dire une parole, je me suis jetée à son cou. Et il a dit : « Qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que c’est, ma chère femme ? » Et je lui ai donné la lettre. Il l’a regardée ; et j’ai vu qu’il tremblait tout comme j’avais tremblé, n’osant lire : pourtant il s’est vite remis ; et il a lu tout bas jusqu’à la fin, cognant à tout moment ses larmes, qui coulaient et voulaient couler. Et quand il a eu fini, il a dit : « Dieu soit béni !… » Sans ajouter aucune autre parole. Et il s’est assis, rêvant, pendant que je préparais le dîner. Et à l’instant où le dîner allait être prêt, il m’a dit : « Ma femme, je vas monter avant dîner, chez mon père et ma mère, à celle fin de leur montrer cette lettre de repentance ; n’y venez-vous pas avec moi ? » Et j’y ai été avec lui. Et quand nous sommes entrés, notre bon père et notre chère mère allaient se mettre à table ; en nous voyant, ils ont dit : « Voici nos enfants qui viennent dîner avec nous : les bienvenus soient-ils ! » Et notre bonne mère s’est levée pour augmenter le dîner. Et mon mari a présenté la lettre à son père, qui l’a prise, et a regardé son fils, comme pour lui demander, de qui ? Et ayant mis ses lunettes, il a vu l’écriture, et ses mains vénérables ont défailli, comme si la lettre eût été un poids trop pesant pour elles ; et il la regardait silencieusement, les yeux baissés. Alors mon mari lui a dit : « Lisez, mon père ; car il y a un peu de consolation mêlée à la peine, et votre fille Ursule est encore votre fille ; et le Seigneur n’éconduisit pas la femme adultère, non plus que la Cananée. » Et notre père a lu bas, pendant que notre bonne mère, immobile comme une statue, pâle, tremblante, restait debout, sans presque respirer. Et quand il a eu lu, notre père a dit : « Sont-ils là tous les enfants du malheureux père et de la malheureuse mère ? » Et tous y étaient, car mon homme les avait fait avertir. Et ils ont répondu : « Nous voici tous, mon père. » Et le vénérable vieillard a recommencé de lire tout haut la lettre, s’arrêtant à chaque pose : et chacun de nous sanglotait, occupé de sa douleur, quand notre bonne mère, restée toujours debout, est tombée de sa hauteur comme morte. Heureusement son fils aîné s’est trouvé là, pour empêcher que sa tête ne portât à terre, et il l’a posée sur sa chaise, où elle a repris un peu ses sens. Et notre père l’a regardée, en lui disant : « Ma femme, le Seigneur nous a frappés par les objets de notre orgueil et de notre vanité folle ; résignez-vous à sa justice, comme à sa miséricorde, et bénissez son saint nom : car il ne faut ni découragement ni désespoir, mais confiance et soumission : il est le Dieu juste, qui punit et qui châtie, comme le Dieu bon, qui récompense et qui bienfait ; mais qui relève un jour l’humble et le repentant. Cette lettre est belle, et je la trouve contenant les sentiments qu’il faut, pour effacer de grandes fautes ! par ainsi, prenez plutôt part à la joie des anges dans le Ciel, pour une pécheresse qui fait pénitence, que de vous livrer à la douleur pour votre drachme perdue ; car elle se retrouve, Dieu merci ! – Ah ! Dieu le veuille ! a dit notre bonne mère : mais que ma fille, le fruit de mes entrailles, ait été ce qu’on dit ! c’est ma douleur éternelle ! » Et notre père a dit : « Ma femme, pleurez votre fille, car l’âme d’une mère tendre qui fut toujours en vous, se console avec des larmes ; mais mettez votre confiance dans le Seigneur : car le saint homme Job, pour chose qui lui soit arrivée, donc ne l’a maudit, comme le lui suggérait Satan, qui le tentait avec la permission de Dieu ; au contraire il l’a béni, à chaque malheur, même étant affligé en sa chair d’une honteuse et cruelle maladie, nettoyant ses plaies avec des têtes de pots cassés, assis qu’il était sur un fumier. Par ainsi, soumettez votre douleur et vos larmes au maître de tout. Car il y a de belles choses dans la lettre de votre fille, et le Seigneur a une grande miséricorde pour les grands pécheurs et les grandes pécheresses. Et il a relu la lettre, appuyant sur chaque parole, et sanglotant lui-même, comme jamais nous ne l’avons vu sangloter. « Mais c’est Edmond ! a-t-il dit enfin ! Mon Dieu ! rendez-nous Edmond ? » Et sa voix devenait si forte, et si déchirante, en disant, Mon Dieu ! rendez-nous Edmond ! qu’il nous semblait rebramer et mugir ; et nous étions quasi transis, aucun de nous n’osant lever la vue, et chacun pleurant les yeux baissés. Puis il s’est tu, et a rendu la lettre à son fils aîné, après avoir regardé l’adresse, lui disant de me la remettre. Et mon pauvre homme me l’a remise, disant : « Ma femme, notre père vous remet la lettre qui vous est adressée. » « Fanchon Berthier, a dit notre père (et c’est la première fois qu’il me nomme de mon nom de famille), serrez cette lettre, et qu’elle ne voie plus le jour ; mais conservez-la ; car elle est le cri et la lamentation d’une pauvre abandonnée, que le Seigneur regarde en sa pitié et miséricorde : partant, il ne faut pas qu’aucun étranger la voie pas même tous vos frères et sœurs, car il faut la taire à ceux d’Au** : et mettons-nous à table. » On s’y est mis ; mais à l’exception des plus jeunes, personne n’a presque rien mangé : et un chacun s’est bientôt levé de table, s’en allant mornement à son travail. Et quant à ce qui est de notre pauvre père, il y a été aussi, épierrer le champ de derrière le jardin : et comme il jetait les pierres dehors, on l’a entendu pousser des soupirs et des sanglots. Et tout un chacun disait dans le village : « C’est qu’Ursule ou Edmond sont morts ; car leur père est en grande douleur ! » Voilà, ma très chère sœur, pour la réception de votre lettre. Et il me reste à présent à vous dire ce qu’on m’a enchargée de vous répondre.

Et d’abord notre vénérable père lève de sur vous toutes les malédictions qu’il vous avait données, comme je compte de vous le dire par ci après ; et il me recommande de vous marquer qu’il est toujours votre père, et qu’on vous recevra ici comme l’enfant prodigue, en célébrant votre retour comme une fête, sans pas plus parler du passé, que s’il était non avenu. Et notre bonne mère m’en charge de vous écrire de sa part qu’elle vous porte dans son cœur, comme sa fille, tout ainsi qu’elle vous a portée dans son flanc, avant que vous vissiez le jour ; et qu’elle pleurera de joie en vous revoyant, comme elle a pleuré de douleur aux tristes nouvelles. Et notre bon père et notre bonne mère se réunissent en ce moment (car ils me regardent écrire), pour me dire et dicter ces propres paroles : « Et à qui donc pardonnerons-nous, si ce n’est à nos enfants ? » Et quant à ce qui est de mon mari, Pierre votre aîné, voici ses paroles : « Ma pauvre chère sœur, image de notre mère dans sa jeunesse, et par ce, si aimable et chère à nos yeux, revenez, je vous en prie, vers votre pauvre famille, qui verra en vous, non une coupable, puisque par votre belle pénitence et vos beaux sentiments, vous êtes plutôt une sainte à ce jourd’hui, mais le jouet du sort et de la méchanceté d’autrui… Quant à mon égard, ma chère Ursule (dit-il), je ne te reverrai qu’avec respect, contemplant en toi une fille malheureuse, illustrée par son malheur, et que Dieu a rappelée à lui, peut-être plus sûrement, que si, sans aucun écart, il t’eût fait marquise, et la protectrice de notre famille. Par ainsi, chère sœur, laisse entrer dans ton pauvre cœur le baume de la consolation. Et sur ce, je t’embrasse. » Pour à l’égard de nos autres frères et sœurs, un chacun d’eux et d’elles m’en chargent de vous dire qu’ils adoptent en tout le discours de leur aîné, comme exprimant leurs véritables sentiments. Et pour à mon égard à moi, ma chère Ursule, je ne saurais que je ne sente se fondre mon pauvre cœur, quand je me rappelle notre tendre amitié de jeunesse, toujours entretenue ; si bien que de toutes vos sœurs et belles-sœurs, toutes méritantes, c’est moi que vous avez choisie pour votre confidente et correspondante ici. Aussi tel est mon vœu, qu’il n’y a pas de minute dans le jour où je ne vous aie désirée depuis un si long temps : et quand j’entendais me parler de vous, je ne le pouvais croire, et bouchais mes oreilles, pour ne pas entendre le mal : et je ne crois aujourd’hui que votre lettre. Mais aussi, loin de vous honnir et mépriser, quand je viens à songer à toutes vos perfections, je me jette à genoux, et me récrie à Dieu : « Ô mon Seigneur ! grâces vous sont dues si je ne suis pas pire ; car je ne valais pas Ursule, et tout ce que je vaux, je le dois à la faveur que vous m’avez faite de me donner un bon mari, et de me garder au village ! à la ville, ô mon Dieu ! que serais-je devenue ! » Voilà pour la réponse, chère sœur : nous vous attendons ; et s’il vous plaît nous marquer vos besoins, et même que mon mari courre vous chercher, il y courra : veuillez seulement nous donner vos ordres, à tous tant que nous sommes de frères et sœurs, et mettre votre entière confiance dans le tendre et bon cœur de vos père et mère. Et pourtant vous faut-il faire le récit de tout ce qui s’est passé ici à votre sujet, depuis votre cessation de lettres, de tous les discours qui se sont tenus par des étrangers, ainsi que des lettres qui nous ont été écrites à votre encontre et du très cher Edmond : et ce que vous venez de lire, sera un bon préservatif.

D’abord, tout de suite que M. le marquis et M. le conseiller furent mariés, notre père dit : « Il faut qu’Ursule s’en revienne ; elle n’a plus que faire là. » Mais il ne dit pas qu’on vous l’écrivît. Bien du temps par après, on entendit comme un bruit, que vous étiez la maîtresse du marquis. Mais ce bruit tomba, par la vérité qui se sut, on ne sait comment, qu’il vous traitait avec considération à cause de votre fils, et nous n’en baissions pas la tête. Tout ça alla un peu de temps assez bien ; si ce n’est qu’il passa par V***, un monsieur qui dit qu’il y avait une jolie fille de S** bien pimpante à Paris, qui avait plus de diamants qu’une duchesse, et que tout le monde admirait. Il n’en dit pas davantage, et on ne savait ici si c’était louange ou blâme. Mais cependant notre père se mit fort en colère, disant que vous aviez donc les pompes de Satan, auxquelles vous aviez renoncé au baptême, et que bientôt vous auriez ses œuvres, si vous ne les aviez déjà. Et il en chargea mon mari de vous écrire de revenir aussitôt la lettre vue. Et mon mari vous écrivit à l’adresse de la bonne dame Canon, laquelle renvoya la lettre à mon mari, disant que vous étiez une fille perdue, et qu’elle ne savait où vous trouver ; que vous vous étiez fait mettre au Catalogue d’Opéra ; ce qui ôtait sur vous tout pouvoir à père et à mère. Cette nouvelle fit entrer notre père dans la colère la plus terrible, et il disait : « Qu’est-ce que c’est que le Catalogue d’Opéra qui ôte tout pouvoir à père et à mère ? Ça ne peut être en pays chrétien, et je me moque d’Opéra, à qui je répondrai comme il faut, quand il serait le diable : ce qu’il doit être, si ça est vrai. » Et ayant fait lui-même un voyage à Au**, pour y voir Mme Parangon, conduit pourtant par mon mari, cette dame ne sut bonnement que dire, si ce n’est que vous ne lui aviez pas fait réponse ; et deux larmes qu’elle tâchait de cacher, l’ayant trahie, notre père voulut s’en revenir tout de suite. Et arrivé qu’il fut à la maison, devant nous tous il prononça ces terribles paroles : « Maudite soit la fille qui fait baisser les yeux à sa mère, et fait montrer au doigt son père, en disant : – Voilà le père et la mère d’une catin. Je lui donne ma malédiction, et le Ciel la punisse comme elle le mérite. Exaucez, ô mon Dieu, un père dont le cœur est navré de douleur, par une fille dénaturée, et que le nom d’Ursule devienne une honte à jamais pour celle qui l’a profané ! » Et notre pauvre mère tremblante, est tombée à ses genoux, en lui disant : Mon mari et mon seigneur, est-il bien possible que vous maudissiez le fruit de mes entrailles, que j’ai porté dans mon flanc ! et suis-je donc maudite aussi ? – Non ! non ! Relevez-vous, femme ; je ne maudis pas ce que Dieu a béni, et nous l’avons été ensemble au jour de notre mariage, encore heureux, puisqu’il me reste de bons enfants ! » Et il a tendu les bras à ses autres enfants, en leur disant : « Consolez votre mère ; car la voilà navrée, et la malheureuse, qui m’a navré, la navre aussi, pour qu’elle soit doublement parricide… Ma femme, votre fille est perdue : voulez-vous que je soutienne le vice ? je la retranche de votre sein et de notre famille, afin qu’en la vouant à la céleste vengeance qu’elle a provoquée, je garantisse des têtes innocentes, nos bons enfants d’ici, nos petits-enfants, encore vêtus de la robe blanche… – Oh ! oh ! a dit notre pauvre mère, est-ce avec mon sang qu’il faut apaiser colère du Ciel, et devez-vous sacrifier ma pauvre fille !… Pauvre Ursule ! te voilà immolée à tes frères et sœurs ; mais pas un ne voudra de l’immolation !… » Et tous nous avons crié : « Non, non, ma mère, nous n’en voulons pas ! et s’il faut qu’elle soit punie, partageons entre nous sa peine, et que la malédiction paternelle s’amoindrisse, en nous frappant tous, nous et nos enfants ! » Et notre père, les larmes aux yeux a dit : « Elle vous frappera donc, car une voix secrète me le dit… Ô mes enfants ! mes chers enfants ! vous méritiez un meilleur sort ! Et c’est moi qui ai voulu mettre à la ville Edmond et Ursule : que je sois frappé seul, s’il se peut !… Frappe, mon Seigneur, frappe le père coupable mais épargne les enfants ! » Et tous à genoux, nous avons crié à la fois : « Eh ! non, non ! mon Dieu ! frappez-nous, frappez-nous ; mais épargnez votre image ! » Cette affection de ses enfants les uns pour les autres et pour lui calma un peu notre bon père, et les larmes lui ruisselèrent des yeux, en lisant le chapitre de la Bible, où les Israélites pleurent la tribu de Benjamin qu’ils avaient massacrée, disant : « Hélas ! hélas ! il y a une tribu de moins en Israël ! » et notre bon père s’arrêta là suffoqué, si bien qu’il interrompit la lecture, et ferma le saint livre. Et depuis ce moment, il parut toujours affligé. Mais ce fut bien pis quelque temps par après, quand nous reçûmes la malheureuse lettre, qui nous apprenait que vous étiez mariée à un porteur d’eau ! Notre pauvre père en fut à son tour immobile comme une pierre ; et il dit à notre bonne mère : Voilà que je l’ai maudite, et le Seigneur l’a ratifié. – Ô mon mari ! vous l’aviez démaudie ! » Notre père secoua la tête, et s’en alla se promener seul dans l’enclos soupirant ; et on le voyait de temps en temps, porter vers le Ciel ses regards et ses mains. Et notre pauvre bonne mère, elle, était à genoux pleurant, et récitant des prières. Et notre père étant revenu, il dit à notre mère : « Ma femme, appelez votre fils aîné. » Lequel vint aussitôt qu’il entendit la faible voix de sa mère. Et notre père lui dit : « Écris à Edmond : car par aventure nous donnera-t-il quelque consolation. » Et mon mari écrivit à notre frère. Et voilà qu’Edmond répondit par deux si terribles lettres, que mon pauvre homme ne les osa montrer : mais il dit que vous étiez perdue de fait, et que notre frère ne savait où vous étiez. Notre père supporta mieux ça que le déshonneur, et il dit : « Je la pleurerai morte du moins ! » Mais notre pauvre mère, pas si forte, tomba comme en langueur. Et mon mari, un jour, croyant que notre père pourrait soutenir la lecture des lettres d’Edmond, il la lui fit, avec sa réponse. Et notre père bondit (car vous savez qu’il est vif), en entendant le récit de la fureur d’Edmond ; et au lieu de colère contre lui, il dit : « Il a bien fait ! et j’aime son désespoir ; c’est moi, c’est moi qu’Edmond !… » Et ayant lu quelle lettre son fils-aîné écrivait à son frère, il ajouta : « Mais voilà mon sage et respectable père. Dieu te bénisse, mon fils ; car tu vaux mieux que moi, comme disait Saül à David, par lequel il avait été épargné dans la caverne. Et tu n’as pas été voir ton frère, comme tu le marquais ? – Pardonnez, mon père. Car j’ai fait mes informations à Mme Parangon, laquelle en a fait à son ami dangereux, lequel le pleurait lui-même, ne sachant ce qu’il était devenu. Et j’allai en deux jours jusqu’à Paris, où je ne trouvai personne, à qui m’informer. » Et depuis ce moment notre père nous demandait souvent, à mon mari et à moi, si nous avions des nouvelles ? Mais nous n’en avions pas à lui donner ; car Edmond a été jusqu’à présent sans nous écrire depuis ces deux lettres, et nous n’en avons eu de nouvelles que par vous. Aussi votre dernière ligne d’Edmond a-t-elle causé une joie universelle, au milieu même des larmes de douleur. Et voilà encore un article de ma lettre terminé, très chère sœur. Il ne m’en reste plus qu’un.

C’est que tout aussitôt que nous avons eu ces nouvelles, par votre lettre, mon mari, avec la permission de notre père, a bien vite été les porter à la chère dame Parangon ; car il était dit, entre cette bonne dame et nous, que le premier qui aurait des nouvelles, les ferait savoir à l’autre. Si bien que mon mari y a été. Et en entrant, il l’a trouvée avec une petite fille jolie comme la mère, à laquelle elle montrait à lire. Et en voyant mon mari, elle a dit à l’enfant : « Allez embrasser cet honnête et digne homme, car vous l’aimerez bien un jour. » Et la jolie enfant est venue embrasser et faire ses petites caresses à mon pauvre homme, avant qu’il ouvrît la bouche. Puis il a dit : « Madame, il y a des nouvelles. – Il y a des nouvelles ! ô bon Pierre ! – Mais je ne sais, madame, vu votre bonne et belle âme à notre égard, si je vous les dois montrer ? – Montrez, montrez, mon cher Pierre !… Et de qui sont-elles ? – De tous deux, madame. – De tous deux !… » Et la bonne dame, demi renversée sur sa chaise, et les yeux fermés, a semblé se trouver mal ; elle a pourtant dit : « Ils vivent ? – Ils vivent, chère madame. – Ce mot me rassure : donnez, je vous en prie ? » Et il lui a donné votre lettre. Et elle l’a lue, mais par pauses, fondante en larmes, et n’y pouvant quasi voir. Et quand elle a eu lu Edmond me vient voir quelquefois, elle s’est écriée : « Ô ! les cruels ! ils m’ont oubliée ! tous deux ! tous deux !… Mais cette infortunée Ursule !… Mon cher Pierre ! il ne faut pas montrer cet objet de douleur à vos pauvres père et mère : c’est moi qui l’irai chercher. Je sais donc où elle est enfin !… Allons, dînons, et je vais tout préparer pour mon départ. » Et c’est elle, très chère sœur, qui vous remettra cette lettre ; car mon mari retourne aujourd’hui lui porter le plein pouvoir de nos père et mère.

Je suis, etc.

FANCHON BERTHIER, femme PIERRE R**.

Lettre 151. Mme Parangon, à Fanchon.

[Mme Parangon raconte comment elle a repris Ursule.].

1er avril.

Nous sommes arrivées ici d’avant-hier, ma chère Fanchon, Ursule et moi : je l’ai ; je ne la quitterai plus. Elle est rétablie : sa difformité s’efface ; un sourire est déjà revenu, depuis que nous sommes ensemble. Elle a des sentiments qui me pénètrent d’estime, et j’ose dire de vénération pour elle. Je commence par le plus pressé, comme vous avez fait quelquefois, mais je ne me dispenserai pas des détails, dont vous et toute votre estimable famille devez être très avides.

Vous savez que dès que j’ai su où était Ursule, je me suis préparée au départ. Le lendemain avec le jour, j’étais en route, et je croyais que la chaise qui me conduisait était immobile, tant mon impatience la gagnait de vitesse. J’arrivai le soir même à dix heures. Je descendis à la porte de la maison : mais tout était fermé ; il aurait fallu des ordres du roi pour me faire ouvrir. Cependant je m’y obstinai, et l’on m’ouvrit. Sans m’expliquer, je demandai la Supérieure, une des plus respectables femmes que j’aie vues. Heureusement elle était encore debout, occupée à régler des comptes. Elle me reçut d’un air riant, et voyant mon air ardent et empressé, elle eut la bonté de me demander pour qui je m’intéressais ? je répondis : « Pour Ursule R**. Je m’en doutais madame. Vous lui tenez, apparemment ? – Ah ! si je lui tiens ! Oui, oui, madame !… Je vous en prie, donnez-la-moi ce soir ! – C’est bien prompt !… On va l’avertir. Vous permettez que je sois témoin de votre entrevue, afin de connaître parfaitement quels sentiments elle a pour vous par son abord ? C’est une fille que, nous estimons beaucoup ici ! (Elle avait envoyé chercher Ursule). Sa conduite que rien ne nécessite, puisqu’elle est libre, et qu’elle reste volontairement, est un si beau modèle, que c’est une perte irréparable pour la maison qu’elle en sorte. Je ne sais si elle a été bien coupable ; mais sa pénitence a été excessive je l’ai forcée à l’adoucir, tout en l’admirant, et elle m’a obéi, avec cette douceur et cette soumission qui caractérisent la vraie piété. Ces viles créatures, que nous avons ici, précieuses cependant, puisqu’elles ont une âme, ces créatures, qui ne respectent rien, honorent Ursule, et dans leur grossier vocabulaire, elles la louent, et lui donnent des marques de respect. La plus perdue de toutes, celle qui, renfermée ici pour la sixième fois, semblait pour les autres un levain de corruption et d’infamie, s’agenouille devant elle, et hier, lui demanda ses prières : de sorte que cette infortunée va peut-être devoir son salut à Ursule. Il en est sorti beaucoup de cette maison qui, instruites par elle, ont promis de quitter le vice ; j’en connais plus de douze qui l’ont quitté, et à qui je fais passer les secours et les encouragements au bien que des personnes pieuses me confient… Mais voici Ursule : elle porte ici le nom de sœur Marie. » Ursule est entrée modestement, et ses yeux s’étant d’abord portés vers la supérieure, elle l’a saluée : puis se retournant vivement de mon côté, elle a paru me considérer sous mon habit de deuil avec une méditation profonde, dont elle est sortie par un cri, en se précipitant à mes genoux. J’étais si émue que je ne pouvais parler.

Cependant Ursule était prosternée, sans articuler une parole. Je l’ai voulu soulever : « Ah ! Dieu ! s’est-elle écriée, est-ce vous, madame, qui venez à moi ! – Oui, ma chère fille. Je sus hier par ton frère aîné où tu étais, et me voilà ; je n’ai pas perdu un seul instant ! – Ô bonté !… que je ne mérite plus !… – Si, tu la mérites, puisque tu es nécessaire à mon cœur ; puisque je t’aime, et que tu vas faire couler dans la paix le reste de mes jours… – Infortunée… – Je t’emmène, à l’instant : viens avec moi chez ma tante ; ma sœur, ta tendre et constante amie, malgré ton oubli de tant d’années ! ma sœur va te revoir avec autant de plaisir que j’en ai moi-même. – Non, non ; je reste ici. – Et moi, je veux t’emmener ; je l’ai promis à ta famille, et de ne te jamais quitter qu’à la mort ; j’ai son aveu ; c’est l’ordre de ton respectable père… – Arrêtez, madame : à ce mot je n’ai rien à répliquer : que voulez-vous que le fasse ? Te préparer à sortir avec moi ; Mme la supérieure le veut bien. – L’obéissance, madame, dit-elle à la supérieure passe le sacrifice : mon père a parlé, j’obéis, et je vais suivre la plus digne et la plus parfaite des femmes qui vivent dans le monde. » Elle a fait une révérence, en disant : J’emmènerai ma compagne, madame ? – Vous le pouvez, a dit la supérieure : son temps de force est écoulé depuis longtemps ; elle est libre… » Et s’adressant à moi, quand Ursule a été partie, elle m’a dit : « Cette entrevue me décide à vous laisser emmener votre amie dès ce soir : je ne vous demande pas qui vous êtes ; la conversation que je viens d’entendre, m’en apprend assez. – Madame, je suis celle qui ai tiré cette infortunée du sein de sa famille et de sous les yeux de ses vertueux parents, pour lui faire trouver à la ville un sort plus doux. Et vous voyez à quoi j’ai réussi ! ».

Ursule est rentrée aussitôt avec une fille, qui a été sa femme de chambre et que l’abominable homme qui…, avait fait renfermer à l’hôpital pour trois ans. Nous sommes sorties toutes trois à onze heures, et nous nous sommes arrangées comme nous avons pu dans la chaise.

À notre arrivée chez Mme Canon, qui était au lit, et que j’ai défendu qu’on éveillât, j’ai mis Ursule dans la même chambre qu’elle avait autrefois occupée : elle n’a pu s’y revoir sans attendrissement, et elle est restée immobile, à repasser dans son esprit, à ce qu’il m’a paru, ce qui était arrivé depuis qu’elle avait quitté cet asile. Elle s’est mise à genoux, fondante en larmes, et priant, jusqu’au moment où ma sœur Fanchette, qui se levait pour nous recevoir, est entrée vers nous. Elle s’est jetée à mon cou sans voir Ursule, que je lui ai enfin montrée. « Ursule ! Elle vit !… Ah ! ma chère Ursule !… » Elle a voulu l’embrasser ; Ursule l’en a empêchée de la main, en lui disant : « Fille aimable et pure, ne vous souillez pas ! » Ma sœur interdite m’a regardée. Je lui ai dit qu’Ursule avait aussi refusé mon embrassement (j’avais oublié de vous le dire) ; mais Fanchette ayant voulu absolument l’embrasser, il a fallu qu’Ursule cédât ; et je l’ai aussi embrassée à mon tour.

Le lendemain, j’ai été dès le matin à la chambre de votre sœur, de peur qu’elle ne me prévînt, en se présentant à ma tante. Je l’ai trouvée habillée, et à genoux. « Enfin, je renais, m’a-t-elle dit, dans cette chère maison : mais je ne suis plus digne que d’y être la servante de tout le monde. – J’y consens, pourvu que tout le monde y soit aussi la vôtre. Il faut que je salue Mme Canon ; je l’ai entendue ; elle est levée, et j’allais passer chez elle quand vous êtes entrée. Je l’ai craint : je ne veux pas que vous la voyiez sans moi, je vais m’habiller, et nous la verrons ensemble. » Tandis que je parlais, ma tante, qui venait d’apprendre mon arrivée, est entrée dans ma chambre, et ma sœur est venue m’avertir qu’elle m’y cherchait. J’y ai couru. Mais je ne l’y ai plus trouvée. Je me suis mise à m’habiller très à la hâte, à l’aide de Fanchette et de l’ancienne femme de chambre d’Ursule, que sa maîtresse m’avait envoyée. Mais pendant ce temps-là, ma tante qui avait entendu ma voix, a été dans la chambre d’Ursule, qu’elle a retrouvée à genoux. Elle l’a regardée, sans parler, ne la connaissant pas : puis s’avançant et lui voyant à demi le visage, elle a poussé un cri de frayeur, qui a fait lever Ursule, pour venir à elle. « Qui est-ce, qui est-ce ? disait ma tante. – C’est la malheureuse Ursule, madame, qui vous demande le pardon, et des prières. » Ce dernier mot a confirmé ma pauvre tante dans sa première idée ; elle s’est mise à genoux, et a récité tout ce qui lui est venu à l’esprit, en disant à Ursule qu’elle lui ferait dire des messes. Votre sœur, qui enfin a compris son erreur, et qu’elle l’avait effrayée, est aussitôt venue me chercher, afin que je la rassurasse. Mais ma présence même ne la persuadait pas. Elle croyait Ursule morte, et que c’était son ombre. Nous l’avons remise au lit avec la fièvre. Vous imaginez que je me suis bien repentie de ne l’avoir pas été d’abord prévenir : mais je ne m’attendais pas à ce qui est arrivé. Ursule était au désespoir de cet accident, que le grand âge de ma tante pouvait rendre dangereux : mais nous sommes parvenues dans la journée à la calmer, et le soir même, elle a voulu parler à Ursule, qu’elle à grondée comme une mère gronde sa fille. Nous avons pris jour au lendemain, pour lui faire le récit de tout ce qu’a souffert l’infortunée. À ce récit, que nous n’avons fait que lire, parce qu’Ursule l’avait écrit de sa main, et l’avait conservé, ma bonne tante tantôt fondait en larmes, et tantôt se mettait dans une vive colère contre Ursule, de ce qu’elle n’avait pas eu recours à elle. Moi-même, je n’ai pu, sans frémir, entendre… de si horribles choses, et Fanchette s’est trouvée mal. Vous verrez ce récit : cela passe toute imagination. Je ne crains qu’une chose, c’est que venant à faire une impression trop vive sur vos père et mère, il ne leur soit funeste.

J’ai ensuite dit à ma tante que l’air de ce pays n’était pas bon pour Ursule, à laquelle il rappelait trop vivement ses malheurs, et que je partirais dès le lendemain ; mais que je lui laissais Fanchette. J’ai appris alors à Ursule que j’étais veuve, et que le deuil qu’elle voyait était celui de mon mari ; que nous vivrions absolument ensemble chez moi, comme deux sœurs ; que je la regarderais comme étant la mienne : et j’ai ajouté avec un sentiment cruel, et doux dans un autre sens, que c’était à plus d’un titre.

Le lendemain, je suis sortie avec ma sœur Fanchette, pour quelques achats que j’avais à faire ; et je vous avouerai que je vis Edmond. M’a-t-il aperçue ? c’est ce que j’ignore. Cela me fit penser, à mon retour, à lui écrire deux mots, pour lui annoncer que j’emmenais Ursule, et qu’il ne la cherchât plus où elle avait été. J’eus soins de ne lui faire tenir cette lettre qu’à l’instant de mon départ, et après m’être bien assurée de sa demeure, qui est rue Galande, près la place Maubert, chez un pâtissier, au quatrième : je vous la donne, pour que vous en fassiez usage, si vous le jugez à propos. Il me parut assez proprement vêtu ; mais pâle, l’air inquiet et triste, marchant par bonds, et jetant souvent les yeux de côté et d’autre, comme un homme qui cherche quelqu’un. Sa vue m’a fait tressaillir, et je l’aurais peut-être appelé, si j’en avais eu la force. Mais il est disparu, à l’instant où j’en formais la résolution. Depuis j’en ai changé.

Ursule se trouve mieux ici qu’à Paris. Elle a sa femme de chambre avec elle, et je veux qu’elle la garde ; cette pauvre fille avait un vilain nom ; Ursule le lui a changé, après l’avoir retrouvée : c’est une Frémi, d’une assez bonne famille d’Au**, c’est une bonne fille ; elle aime bien sa maîtresse. Pour moi, je ne saurais vous dire combien je remercie Dieu de me l’avoir rendue : tout ce que je possède est à nous deux. Je suis très fâchée de ne pas avoir eu des nouvelles de son fils, avant de quitter Paris ; mais j’ai prié ma sœur et ma tante de s’en procurer, soit par le moyen d’Edmond, soit directement par le marquis. Votre sœur n’est connue ici de personne, que du conseiller ; encore ignore-t-il absolument tous les tristes détails. Sa femme est attaquée de la poitrine, et traîne en langueur. La santé n’est pas toujours où elle devrait être ; souvent elle accompagne ceux que la douleur aurait dû moissonner ! Au plaisir de vous voir, ou ici, ou chez vous, ma chère Fanchon, suivant la santé d’Ursule, qui est fort dérangée.

P.-S. – Je viens de perdre ma chère tante Canon ; j’en reçois la nouvelle à l’instant : Ursule s’accuse de sa mort !… C’est à ce coup que je n’ai plus de mère !

Lettre 152. Edmée, à Fanchon.

[Elle nous parle en bien d’Ursule, demandant qu’elle tienne son enfant, et nous fait le tableau du bonheur de leur double ménage.].

12 mai.

Ma très chère sœur,

Je vous écris pour vous dire que la chère sœur Ursule, qui est arrivée ici avec Mme Parangon, comme vous le savez, me refuse de tenir l’enfant que je porte, et qui, s’il plaît à Dieu, et s’il est un garçon, portera le nom du cher frère absent, dont il y avait si longtemps que nous n’avions eu aucune nouvelle, personne ne nous en voulant donner. Vous savez pourtant que mon mari aime bien son frère Edmond : et quant à moi, je n’oublierai jamais que je lui dois le contentement que j’ai, d’avoir un bon mari, doux et honnête homme, et un bon beau-frère ; si bien que ma sœur et moi nous lui sommes redevables de tout ce que nous avons de bonheur. C’est par cette raison, et par rapport à elle-même, que je voudrais que la chère sœur Ursule tienne l’enfant que je vais mettre au monde, et qu’elle lui impose le nom du cher frère avec qui elle a été depuis si longtemps. Je ne sais pas ce qu’elle m’a été dire, qu’il lui fallait pour cela le commandement de nos chers père et mère, attendu qu’elle se croyait par elle-même indigne de nommer un de leurs petits-enfants. Je lui ai dit là-dessus que frères et sœurs étaient tous dignes les uns des autres. Et elle m’a répondu que cela n’était pas toujours vrai. Je vous écris donc, très chère sœur, et par l’amitié que je vous porte, et parce que vous êtes la femme de l’aîné, pour que vous ayez la bonté d’avoir le commandement de nos père et mère, au sujet de ma demande.

Je vous dirai que la chère sœur vit dans une grande réserve et modestie, ne sortant qu’avec Mme Parangon, et vêtue comme elle d’un deuil simple : elle n’est pas d’une bonne santé pour le présent, paraissant languissante, et cependant elle a quelque chose de joyeux dans les traits du visage ; comme se trouvant où elle se désire, qui est d’être avec Mme Parangon, car c’est une excellente dame, estimée ici de tout le monde. Mon mari et le frère Georget vont la voir de deux soirs l’un, et ma sœur et moi l’autre soir ; et son entretien n’est qu’édification : ce qui montre bien la fausseté de certains bruits sourds qui avaient couru ici. Elle va, autant qu’elle le peut, à l’Hôtel-Dieu, servir les pauvres, et je pense qu’elle aurait comme envie de se faire hospitalière. Je ne la trouve plus si changée de ce qu’elle était que les premiers jours ; car à peine ai-je pu la reconnaître, à la première fois : mais vous savez que je l’ai vue la moins de toutes nos sœurs. Mme Parangon m’a dit qu’elle contait de vous la mener, lorsqu’elle serait plus forte, et que je serai relevée ; espérant que je pourrai les accompagner ; ce qui est tout mon désir. Quant au très cher Edmond, notre sœur ne nous en parle qu’avec la plus grande réserve, disant qu’il est dans une grande ville bien dangereuse ! et qu’elle nous recommande de ne pas l’oublier dans nos prières. Ce qui nous fait bien raisonner tous quatre, quand nous sommes réunis les soirs. Car nous n’avons que ces moments-là. Nos maris sont laborieux, et ne perdent pas un instant : aussi les petites affaires vont-elles assez bien. Notre bon père vit heureux dans sa grande vieillesse, et nous sommes contents autant qu’on peut l’être, n’ayant rien à désirer pour le bonheur que de voir nos chers enfants grandir et prospérer. Je ne vous le cache pas, chère sœur, et j’en remercie Dieu, qui fait tout pour le mieux, combien ne suis-je pas plus heureuse, avec mon cher mari, que si j’avais épousé celui qui a plus de mérite (comme notre Bertrand le dit lui-même) ; mais qui est trop destiné aux grandes choses, pour rendre heureuse sa ménagère. J’en embrasse quelquefois mon mari les larmes aux yeux, en le remerciant de m’être venu demander. Et si Catherine se trouve là, il faut la voir se donner le mérite de tout, et s’applaudir toute seule ; mais si bonnement, qu’on ne saurait s’empêcher de l’en aimer mieux. C’est une bonne sœur, et plutôt mère que sœur à mon endroit. Que Dieu la bénisse ! Pour notre Georget, il ne songe qu’au travail ; à peine nous parlerait-il de lui-même : mais il n’est pas maussade, et répond bonnement quand on lui parle. Je ne sais pas si la chère Ursule et le très cher Edmond ont trouvé plus de bonheur que nous, tout partout où ils ont été dans le grand monde, et les grandes compagnies : mais ce que je sais, c’est que tous ceux qui nous connaissent nous trouvent heureux. Je me plais à vous écrire ces choses-là, très chère sœur, sachant combien vous nous aimez, et combien elles vous plairont, et combien elles plairont à nos chers père et mère que nous respectons et honorons comme l’image du Bon Dieu à notre égard, nos deux maris, ma sœur et moi. Car jamais on ne prononce le nom de mon père ou de ma mère R**, chez nous, que le frère Georget ne se découvre avec respect, et que mon Bertrand ne dise : « Dieu les bénisse. » Et ma sœur imite son mari, et fait une révérence : quant à moi, j’imite le mien, et je dis : « Dieu nous les conserve. » Et c’en est de même de notre père Servigné. Et il faut l’entendre lui, quand on nomme son frère et sa sœur de S**, comme il les appelle ; il marque sa joie à sa manière, et tout en disant : « Dieu les bénisse » comme mon mari, il se fait verser un verre de vin, et les salue tous deux comme s’ils étaient présents, disant : « Et que ne puis-je les saluer là ! Oh ! le bon homme ! oh ! la bonne femme, que m’a fait connaître Edmond ! Car c’est à lui que je dois leur connaissance, et mes deux gendres, qui sont tels, grâces à Dieu ! qu’en me les faisant faire exprès, je n’aurais pas si bien fait. Mais ils ont de qui tenir. On ne saurait être que bon, sortant de si bons père et mère. » Et la première fois qu’il dit ça, Georget se prit à pleurer de joie, en lui disant : « Et vous aussi donc, ainsi que votre femme, vous êtes bons, puisque vous nous avez donné de si bonnes femmes ! » Ce qui fit tressaillir mon père.

Voilà mon papier rempli, ma très chère sœur ; je me suis fait scrupule d’y laisser un peu de blanc en vous écrivant, à vous à qui j’ai toujours tant à dire. Je suis avec une tendresse de sœur et d’amie,

Votre, etc.

Lettre 153. Réponse de Fanchon.

[Elle envoie à Edmée le commandement de notre père pour la tenue de son enfant par Ursule.].

16 mai, jour de la Saint-Pèlerin.

Voici, ma très chère bonne amie sœur, les paroles que me dicte notre très honoré père : « Je commande et ordonne à ma fille Ursule, de tenir sur les fonts bénis et sacrés du baptême, l’enfant dont est accouchée sa sœur, ma chère fille et bru Edmée Servigné, épouse méritante de mon fils Bertrand, le quatrième de ceux que le Ciel m’a donnés (Dieu a béni les autres, qu’il daigne sauver le second !) reconnaissant que ma dite fille Ursule s’en est rendue digne par sa bonne vie et repentance actuelles. Ainsi la bénisse le Seigneur, comme de présent, moi son père, je la bénis, à celle fin que ma bénédiction repose sur elle, et se communique à l’enfant de la très chère Edmée ma fille, dont le nom m’attendrit, toutes fois et quand que je le prononce ; et parce qu’il est mon nom, et par la recordance qu’il me donne du fils éloigné de moi et de sa mère, qui som