MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR - Lecture en ligne - Partie 4

Note des utilisateurs: / 55
MauvaisTrès bien 
Index de l'article
MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR
Lecture en ligne - Partie 1
Lecture en ligne - Partie 2
Lecture en ligne - Partie 3
Lecture en ligne - Partie 4
Toutes les pages

« Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l’amour, je perdis, plus tôt qu’on ne devait s’y attendre, ce joyau si difficile à garder, et voici comment : j’étais accoutumée, lorsque ma bonne tante faisait sa méridienne, de m’aller récréer en travaillant sous un berceau que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable pendant les chaleurs de l’été. Une après-midi que, suivant mon habitude, je m’étais placée sur une couche de roseau, que j’avais fait mettre à ce dessein dans le cabinet, la tranquillité de l’air, l’ardeur assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui m’attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil ; un panier sous ma tête me servait d’oreiller ; la jeunesse et le besoin méprisent les commodités du luxe.

Il y avait au plus un quart d’heure que je dormais, quand un bruit assez fort, qui se faisait dans la rivière dont j’ai parlé plus haut, dérangea mon sommeil et m’éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque j’aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans l’onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l’ai su depuis, le fils d’un gentleman du voisinage, qui m’était inconnu jusqu’alors.

« Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune homme tout nu furent la crainte et la surprise ; et je vous assure que je me serais esquivée, si une modestie fatale n’eût retenu mes pas ; car je ne pouvais gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me trouvais étant fermée, je n’avais nulle insulte à appréhender. La curiosité anima cependant à la fin mes regards ; je me mis à contempler par un trou de la cloison le ; beau garçon qui s’ébattait dans l’onde. La blancheur de sa peau frappa d’abord mes yeux, et parcourant insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place couverte d’une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais un objet rond et souple, qui m’était inconnu et se jouait en tous sens au moindre mouvement de l’eau ; mais malgré ma modestie je ne pus détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son germe ; et je connus pour la première fois que j’étais fille.

« Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait maintenant sur le ventre, fendant l’eau de ses jambes et de ses bras, du modelé le plus parfait qui se pût imaginer ; ses cheveux noirs et flottants se jouaient sur son cou et ses. épaules, dont ils rehaussaient délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de la chute des reins, s’étendait en double coupole jusqu’à l’endroit où les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l’eau ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant.

« Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui agitaient mon jeune cœur, la vue toujours fixée sur l’aimable baigneur, je le vis se plonger au fond de l’eau aussi rapidement qu’une pierre. Comme j’avais souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les nageurs ont à craindre, je m’imaginai qu’une telle cause avait occasionné sa chute. Pleine de cette idée et l’âme remplie de l’amour le plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche, vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m’éveilla que pour me voir, non seulement entre les bras de l’objet de mes craintes, mais tellement prise, qu’il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien que je n’eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et prête à m’évanouir de nouveau, par l’idée de ce qui venait de m’arriver, le jeune gentleman voyant l’état pitoyable où il m’avait réduite, se jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu’il serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces l’avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait récompensé mon ardeur à le sauver ; quoique à la vérité il ignorât ma bonne volonté à cet égard. « Mais avec quelle rapidité l’homme ne passe-t-il point d’un sentiment à un autre ? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et qu’il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la contemplation du plus beau corps qu’on puisse voir, et ma colère s’était tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. Cependant je ne pus m’empêcher de lui faire des reproches ; mais ils étaient si doux ! J’avais tant de soin de lui épargner l’amertume et mes yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l’amour qu’il ne put douter longtemps de son pardon ; cependant il ne voulut jamais se lever que je ne lui eus promis d’oublier son forfait ; il obtint facilement sa demande et scella son pardon d’un baiser qu’il prit sur mes lèvres et que je n’eus pas la force de lui refuser.

« Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère de mon désastre. M’ayant trouvée, lorsqu’il ressortait de l’eau, couchée sur le gazon, il crut que je pouvais m’être endormie là, sans quelque dessein prémédité. S’étant donc approché de moi et restant en suspens de ce qu’il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout hasard entre ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le cabinet, dont la porte était entr’ouverte. Là, il essaya, selon qu’il me le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l’attouchement de tous mes charmes, il ne put retenir l’ardeur dont il brûlait, et les tentations plus qu’humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient qu’accroître l’animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré et disposa de moi à sa fantaisie jusqu’à ce que, tirée de mon assoupissement par la douleur qu’il me causait, je vis moi-même le reste de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les plus flatteuses et l’espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant ce temps, mes yeux ne manquaient pas d’entrevoir l’instrument du forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il procéda d’une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se ranimèrent dans mon cœur ; une seconde fois, je goûtai pleinement les délices de cet instant fortuné. « Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon discours, je ne puis cependant m’empêcher d’ajouter que je jouis encore quelque temps des transports de mon amant, jusqu’à ce que des raisons de famille l’éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie publique. J’ai donc fini. »

Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie :

« Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point la noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu’à l’amour le plus tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d’essai d’un garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu’à ce que ma mère, qui s’était retirée à Londres, s’y mariât à un pâtissier et me fît venir comme l’enfant d’un premier époux qu’elle disait avoir perdu quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la maison et n’eus pas atteint l’âge de six ans que je perdis ce père adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de s’embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s’étant engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu’elle avait fait, tant elle avait soin de m’éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu. Mais je crois qu’il est aussi impossible de changer les passions de son cœur que les traits de son visage.

« Quant à moi, l’attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur mes sens qu’il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature. Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J’avais à peine douze ans que cette partie dont elle s’étudiait tant à me faire ignorer l’usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la pousse d’un tendre duvet, qui, si j’ose le dire, avait pris sa croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et les chatouillements que je sentais souvent m’avaient fait assez comprendre que c’était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l’objet de mes vœux, pour m’enfermer dans ma chambre, afin d’y goûter, du moins en idées, les délices après lesquelles je soupirais.

« Mais toutes ces méditations ne, faisaient qu’accroître mon tourment et augmenter le feu qui me consumait. C’était bien pis encore lorsque, cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu’à ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs, par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup gagné lorsque, me figurant qu’un de mes doigts ressemblait à mon souhait, je m’en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de douleur, car je me déflorais autant qu’il était en mon pouvoir, et j’y allais de si bon cœur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit, dans une véritable pâmoison amoureuse.

« Mais l’homme, comme je l’avais bien conçu, possédait seul ce qui pouvait me guérir de cette maladie ; cependant, gardée à vue de la manière que je l’étais, comment tromper la vigilance de ma mère et comment me procurer, le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter une volupté délicieuse et inconnue jusqu’alors à mes sens ?

« À la fin, un accident singulier me procura ce que j’avais désiré si longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d’aller à Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal de tête que je n’avais pas ; ce qui fit que ma mère me confia à une vieille servante de boutique, car nous n’avions aucun homme dans la maison.

«. Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que j’allais me reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n’étant pas dressé, et que, n’ayant besoin que d’un peu de repos pour me remettre, je la priais de ne point venir m’interrompre. Lorsque je fus dans la chambre, je me délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me livrai de nouveau à mes vieilles et insipides coutumes ; la force de mon tempérament m’excitant, je cherchai partout des secours que je ne pouvais trouver ; j’aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu’ils représentaient si mal la seule chose qui pût me satisfaire, jusqu’à ce que, assoupie par mes agitations, je m’endormis légèrement pour jouir d’un rêve qui, sans doute, devait m’avoir fait prendre les positions les plus séduisantes.

« À mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d’un jeune homme qui se tenait à genoux devant mon lit et qui me demandait pardon de sa hardiesse. Il me dit qu’il était le fils de la dame qui occupait la chambre ; qu’il était monté sans avoir été aperçu par la servante, et que, m’ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été de retourner sur ses pas, mais qu’il avait été retenu par un pouvoir irrésistible.

« Que vous dirai-je ? Les émotions, la surprise et la crainte furent d’abord chassées par les idées du plaisir que j’attendais de cette aventure. Il me sembla qu’un ange était descendu du ciel à dessein ; car il était jeune et bien tourné, ce qui était plus que je n’en demandais ; l’homme était ce que mon cœur désirait de connaître. Je crus ne devoir ménager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l’encourager à répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui dire que sa mère ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa part ; mais je vis bientôt que je n’avais pas besoin de l’encourager et qu’il n’était pas si novice que je le croyais, car il me dit que si j’avais connu ses dispositions, j’aurais eu plus à espérer de sa violence qu’à craindre de son respect.

« Voyant que les baisers qu’il imprimait sur ma main n’étaient pas dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur mes lèvres brûlantes, il me remplit d’un feu si vif que je tombai doucement à la renverse et lui avec moi. Les moments étaient trop précieux pour les perdre en vaines simagrées ; mon jeune garçon procéda d’abord à l’affaire principale, pendant qu’étendue sur mon lit je désirais l’instant de l’attaque, avec une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes jupes et ma chemise. Cependant, mes désirs augmentant à mesure que je voyais les obstacles s’évanouir, je n’écoutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance ; une rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la honte, je ne connaissais que l’impatience de voir combler mes désirs.

« Jusqu’alors je m’étais servie de tous les moyens qui m’avaient paru propres à soulager mes tourments ; mais quelle différence de ces attouchements à mon insipide manuélisation !

« Enfin, après s’être amusé quelque temps avec ma petite fente, qui palpitait d’impatience, il déboutonne son gilet et son haut-de-chausse, et montre à mes regards avides l’objet de tous mes soupirs, de tous mes rêves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec délices… mais bientôt je l’accueillis avec ravissement.

« Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que j’allais goûter, de sorte que, craignant que la douleur n’empêchât le plaisir, je joignis mes secousses à celles de mon athlète. À peine poussai-je quelques tendres plaintes.

« Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis je restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.

« C’est ainsi que je vis s’accomplir mes plus violents désirs et que je perdis cette babiole dont la garde est semée de tant d’épines ; un accident heureux et inopiné me procura cette occasion, car ce jeune gentleman arrivait à l’instant du collège et venait familièrement dans la chambre de sa mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été souvent autrefois, quoique je ne l’eusse jamais vu et que nous ne nous connussions que d’ouï-dire.

« Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs autres, que j’eus le plaisir de le voir, m’épargnèrent le désagrément d’être surprise dans mes fréquents exercices. Mais la force d’un tempérament que je ne pouvais réprimer, et qui me rendait les plaisirs de la jouissance préférables à ceux d’exister, m’ayant souvent trahie par des indiscrétions fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité d’être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma perte, si la fortune ne m’eût fait rencontré ce tranquille et agréable refuge. »

À peine Louisa avait-elle cessé de parler qu’on nous avertit que la compagnie était réunie et nous attendait.

Là-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire d’encouragement, me conduisit en haut précédée de Louisa qui nous éclairait avec deux bougies, une dans chaque main.

Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un jeune gentleman, extrêmement bien mis et d’une jolie figure : c’était lui qui devait le premier m’initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup de courtoisie et, me prenant par la main, m’introduisit dans le salon, dont le parquet était couvert d’un tapis de Turquie et le mobilier voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure la plus raffinée ; de nombreuses lumières l’emplissaient d’une clarté à peine inférieure, mais peut-être plus favorable au plaisir que celle du grand jour.

À mon entrée dans la salle, j’eus le plaisir d’entendre un murmure d’approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait maintenant de quatre gentlemen, y compris mon particulier (c’était le terme usité dans la maison pour désigner le galant temporaire de telle ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple déshabillé, la maîtresse de l’académie et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des baisers tout à la ronde ; mais je n’avais pas de peine à sentir, dans la chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes.

Émue et confuse comme je l’étais à me voir entourée, caressée et courtisée par. tant d’étrangers, je ne pus sur-le-champ m’approprier cet air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait leurs caresses. Ils m’assurèrent que j’étais parfaitement de leur goût, si ce n’est que j’avais un défaut, facile d’ailleurs à corriger : ma modestie. Cela pouvait passer pour un attrait de plus, si l’on avait besoin de ce piment ; mais pour eux, c’était une impertinente mixture qui empoisonnait la coupe du plaisir. En conséquence, ils considéraient la pudeur comme leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu’ils la rencontraient. Ce prologue n’était pas indigne des débats qui suivirent.

Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande, on servit un élégant souper ; mon galant du jour s’assit à côté de moi, et les autres couples se placèrent sans ordre ni cérémonie. La bonne chère et les vins généreux ayant bientôt banni toute réserve, la conversation devint aussi libre qu’on pouvait le désirer, sans tomber toutefois dans la grossièreté : ces professeurs de plaisir étaient trop avisés pour en compromettre l’impression et la laisser évaporer avec des mots, avant d’en venir à l’action. Des baisers toutefois, étaient pris de temps en temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrière, il n’était pas scrupuleusement respecté ; les mains des hommes se mettaient à l’œuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les provocations des, deux côtés en vinrent à ce point que mon particulier ayant proposé de commencer les danses villageoises, l’assentiment fut immédiat et unanime : il présumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient bien au ton. C’était le signal de se préparer : sur quoi la complaisante Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître ; n’étant plus apte au service personnel et satisfaite d’avoir réglé l’ordre de bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre à discrétion.

Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de la salle sur l’un des côtés et l’on mit à sa place un sopha. Mon particulier, à qui j’en demandai le motif, m’expliqua que, « cette soirée étant spécialement donnée en mon honneur, les associés se proposaient à la fois de satisfaire leur goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin de leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et de modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté ; bien qu’à l’occasion ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément à leurs principes, ils ne voulaient pas se poser systématiquement en missionnaires : et il leur suffisait d’entreprendre l’instruction pratique de toutes les jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui montraient du goût pour cette instruction. Mais comme une telle ouverture pouvait être violente, trop choquante pour une jeune novice, les anciens devaient donner l’exemple, et il espérait que je le suivrais volontiers, puisque c’était à lui que j’étais dévolue pour la première expérience. Toutefois, j’étais parfaitement libre de refuser : c’était, dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l’exclusion de toute violence et de toute contrainte ».

Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence mon acquiescement. J’étais embarquée désormais et parfaitement décidée à suivre la compagnie dans n’importe quelle aventure :

Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des gardes à cheval et cette perle des beautés olivâtres, la voluptueuse Louisa. Notre cavalier la poussa sur le sopha, où il la fit tomber à la renverse et s’y étendit avec un air de vigueur qui annonçait une amoureuse impatience. Louisa s’était placée le plus avantageusement possible ; sa tête, mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de son amant et notre présence paraissait être le moindre de ses soucis. Ses jupes et sa chemise levées nous découvrirent les jambes les mieux tournées qu’on pût voir et nous pouvions contempler à notre aise l’avenue la plus engageante bordée et surmontée d’une agréable toison qui se séparait sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits de dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de puissance et prête à combattre ; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette agréable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reçut en véritable héroïne. Il est vrai que jamais fille n’eut comme elle une constitution plus heureuse pour l’amour et une vérité plus grande dans l’expression de ce qu’elle ressentait. Nous remarquâmes alors le feu du plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu’elle fut aiguillonnée par l’instrument plénipotentiaire. Enfin, les irritations redoublèrent avec tant d’effervescence qu’elle perdit toute autre connaissance que celle de la jouissance qu’elle éprouvait. Alors elle s’agita avec une fureur si étrange qu’elle remuait avec une violence extraordinaire, entremêlant des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements et aux baisers de tourterelles, aux pénétrantes et inoffensives morsures qu’elle échangeait avec son amant, dans une frénésie de délices. Enfin, ils arrivèrent l’un et l’autre à la période délectable. Louisa, tremblante et hors d’haleine, criait par mots entrecoupés :

« Ah ! monsieur, mon cher monsieur…, je vous… je vous prie… ne m’épar… gnez… ne m’épargnez pas… ah !… ah !…»

Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce monologue et l’ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt sans doute qu’elle n’aurait voulu.

Lorsqu’il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi, me donna un baiser et me tira près de la table, où l’on me fit boire un verre de vin, accompagné d’un toast honnêtement facétieux de l’invention de Louisa.

Cependant, le second couple s’apprêtait à entrer en lice ; c’étaient un jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil écuyer vint m’en avertir et me conduisit vers le lieu de la scène.

Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant lorsqu’elle me vit, elle semblait vouloir se justifier de l’action qu’elle allait commettre et qu’elle ne pouvait éviter… Son amant (car il l’était véritablement) la mit sur le pied du sopha et, passant ses bras autour de son cou, préluda par lui donner des baisers savoureusement appliqués sur ses belles lèvres, jusqu’à ce qu’il la fît tomber doucement sur un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha sur elle. Mais, comme s’il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion amoureuse ! Quel fin et inimitable modelé ! petits, ronds, fermes et d’une éclatante blancheur, le grain de la peau si doux, si agréable au toucher et leurs tétins, qui les couronnaient, de véritables boutons de rose ! Après avoir régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux jumeaux, il se mit en devoir de descendre plus bas.

Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus belle parade que l’indulgente nature ait accordée à notre sexe. Toute la compagnie qui, moi seule exceptée, avait eu souvent le spectacle de ces charmes, ne put s’empêcher d’applaudir à la ravissante symétrie de cette partie, de l’aimable Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables, étaient dignes de jouir d’une éternelle nouveauté. Ses jambes étaient si délicieusement façonnées qu’avec un peu plus ou un peu moins de chair, elles eussent dévié de ce point de perfection qu’on leur voyait. Et le gentil sillon central était chez cette fille en égale symétrie de délicatesse et de miniature avec le reste de son corps. Non, la nature ne pouvait rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage épais répandait sur ce point du paysage un air de fini que les mots seraient impuissants à rendre et la pensée même à se figurer.

Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces beautés, s’adressa enfin au maître de ces ébats et nous le montra qui par sa taille méritait le titre de héros aux yeux d’une femme. Il se plaça et nous aperçûmes toutes les gradations du plaisir ; les yeux humides et perlés de la belle Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur auquel elle était près d’atteindre. Elle resta quelque temps immobile, jusqu’à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant vers le point central, elle ne pût retenir davantage ses transports ; ses mouvements, d’accord avec ceux de son vainqueur, ne faisaient que s’accroître ; les clignotements de leurs yeux, l’ouverture involontaire de leurs bouches et la molle extension de tous les membres firent enfin connaître à l’assemblée contemplative l’extase suprême.

L’aimable couple garda dans le silence cette dernière situation, jusqu’à ce qu’enfin un baiser langoureux donné et repris marqua le triomphe et la joie du héros qui venait de vaincre.

Dès qu’Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai à son côté, lui soulevant la tête, ce qu’elle refusa en reposant son visage sur mon sein, pour cacher la honte que lui donnait la scène passée, jusqu’à ce qu’elle eût repris peu à peu sa hardiesse et qu’elle se fût restaurée par un verre de vin, que mon galant lui présenta pendant que le sien rajustait ses affaires.

Cependant le partenaire d’Emily l’avait invitée à prendre part à la danse ; la toute blonde et accommodante créature se leva aussitôt. Si une complexion à faire honte aux lis et aux roses, des traits d’une extrême finesse et cette fleur de santé qui donne tant de charme aux villageoises pouvaient la faire passer pour une beauté, elle l’était assurément et l’une des plus éclatantes parmi les blondes.

Son galant s’occupa d’abord, tandis qu’elle était debout, de dégager ses seins et de leur rendre la liberté, ce qui n’était pas difficile, car ils n’étaient retenus que par le corsage. À peine se montrèrent-ils que la salle nous parut éclairée d’une nouvelle lumière, tant leur blancheur avait d’éclat. Leur rondeur était si parfaite, si bien remplie qu’on eût dit de la chair solidifiée en marbre ; ils en avaient le poli et le lustré, mais le marbre le plus blanc n’eût pas égalé les teintes vives et claires de leur peau, nuancée dans sa blancheur de veines bleuâtres. Comment se défendre de séductions aussi pressantes ? Il toucha légèrement ces deux globes, et la peau brillante et lisse éluda sa main qui glissa sur la surface ; il les comprima, et la chair élastique qui, les remplissait, ainsi creusée de force, rebondit sous sa main, effaçant aussitôt la trace de la pression. Telle était, du reste, la consistance de tout son corps, dans ces parties principalement où la plénitude de la chair constitue cette belle fermeté qui est si attrayante au toucher.

Après quelque temps employé à ces caresses, il lui releva la jupe et la chemise, qu’il enroula sur la ceinture, de sorte qu’ainsi troussée elle était nue de toute part. Son charmant visage se couvrit alors de rougeur, et ses yeux, baissés vers le sol, semblaient demander grâce quand elle avait, au contraire, tant de raisons de s’enorgueillir de tous les trésors de jeunesse et de beauté qu’elle étalait si victorieusement. Ses jambes étaient bien faites, et ses cuisses, qu’elle tenait serrées, si blanches, si rondes, si substantielles et si riches en chair, que rien n’était plus capable de provoquer l’attouchement. Aussi ne s’en priva-t-il point. Ensuite, écartant doucement sa main, qui dans le premier mouvement d’une modestie naturelle s’était portée là, il nous fit entrevoir ce mignon défilé qui descendait et se perdait entre ses cuisses. Mais ce que nous pouvions pleinement contempler, c’était au-dessus la luxuriante crépine de boucles d’un brun clair, dont la teinte soyeuse tranchait sur la blancheur des environs et s’en trouvait elle-même rehaussée. Il la conduisit au pied du sopha, et là, approchant un oreiller, il lui inclina doucement la tête qu’elle y appuya sur ses mains croisées, si bien que, le corps en saillie, elle présentait une pleine vue d’arrière de sa personne nue jusqu’à la ceinture. Son postérieur charnu, lisse et proéminent formait une double et luxuriante nappe de neige animée qui remplissait glorieusement l’œil et suivant la pente de ses blanches collines, dans l’étroite vallée qui les séparait, s’arrêtait et s’absorbait dans la cavité inférieure ; celle-ci, qui terminait ce délicieux tableau, s’entr’ouvrait légèrement, grâce à la posture penchée, de sorte que l’agréable vermillon de l’intérieur se laissait apercevoir et, rapproché du blanc qui éclatait tout autour, donnait en quelque sorte l’idée d’un œillet rose découpé dans un satin blanc et lustré.

Le galant, qui était un gentleman d’environ trente ans et quelque peu affecté d’un embonpoint qui n’avait rien de désagréable, choisit cette situation pour exécuter son projet. Il la plaça donc à son gré, et l’encourageant par des baisers et des caresses, il choisit une direction convenable, et tenant ses mains autour du corps de la jeune fille, il en jouait avec ses seins enchanteurs. Lorsqu’elle le sentit chez elle, levant la tête et tournant un peu le cou, elle nous fit voir ses belles joues, teintes d’un écarlate foncé, et sa bouche, exprimant le sourire du bonheur, sur laquelle il appliqua un baiser de feu. Se retournant alors, elle s’enfonça de nouveau dans son coussin, et resta dans une situation passive, aussi favorable que son amant pouvait le désirer. Puis ils se laissèrent aller sur la couche, et ils y restèrent encore quelque temps, et dans la plus pure extase de la volupté.

Aussitôt qu’Emily fut libre, nous l’entourâmes pour la féliciter sur sa victoire ; car il est à remarquer que, quoique toute modestie fût bannie de notre société, l’on y observait néanmoins les bonnes manières et la politesse ; il n’était pas permis ni de montrer de la hauteur, ni de faire aucuns reproches désobligeants sur la condescendance des filles pour les caprices des. hommes, lesquels ignorent souvent le tort qu’ils se font en ne respectant pas assez les personnes qui cherchent à leur plaire.

La compagnie s’approcha ensuite de moi, et mon tour étant venu de me soumettre à la discrétion de mon amant et à celle de l’assemblée, le premier m’aborda et me dit, en me saluant avec tendresse, qu’il espérait que je voudrais bien favoriser ses vœux ; mais que si les exemples que je venais de voir n’avaient pas encore disposé mon cœur en sa faveur, il aimerait mieux se priver de ma possession que d’être en aucune façon l’instrument de mon chagrin.

Je lui répondis sans hésiter ou sans faire la moindre grimace que si même je n’avais pas contracté un engagement formel avec lui, l’exemple d’aussi aimables compagnes suffirait pour me déterminer ; que la seule chose que je craignais était le désavantage que j’aurais après la vue des beautés que j’avais admirées, et qu’il pouvait compter que je le pensais comme je venais de le dire.

La franchise de ma réponse plut beaucoup et mon galant reçut les compliments de félicitations de toute la compagnie.

Mme Cole n’aurait pu me choisir un cavalier plus estimable que le jeune gentleman qu’elle m’avait procuré ; car indépendamment de sa naissance et de ses grands biens, il était d’une figure des plus agréables et de la taille la mieux prise ; enfin il était ce que les femmes nomment un fort joli garçon.

Il me mena vers l’autel où devait se consommer notre mariage de conscience et, comme je n’avais qu’un petit négligé blanc, je fus bientôt mise en jupon et en chemise qui, d’accord aux, vœux de toute la compagnie, me furent encore ôtés par mon amant ; il défit de même ma coiffure et dénoua mes cheveux, que j’avais, sans vanité, fort beaux. Je restai donc devant mes juges ; dans l’état de pure nature et je dois sans doute leur avoir offert un spectacle assez agréable, n’ayant alors qu’environ dix-huit ans. Mes seins, ce qui dans l’état de nudité est une chose essentielle, n’avaient alors rien de plus qu’une gracieuse plénitude, ils conservaient une fermeté, une indépendance du corset ou de tout autre support qui incitait à les palper. J’étais d’une taille grande et déliée, sans être dépourvue d’une chair nécessaire. Je n’avais point abandonné tellement la pudeur naturelle, que je ne souffrisse une horrible confusion de me voir dans cet état ; mais la bande joyeuse m’entoura et, me comblant de mille politesses et de témoignages d’admiration, ne me donna pas le temps d’y réfléchir beaucoup ; j’étais trop orgueilleuse, d’ailleurs, d’avoir été honorée de l’approbation des connaisseurs.

Après que mon galant eut satisfait sa curiosité et celle de la compagnie, en me plaçant de mille manières, la petitesse du point capital me faisant passer pour une vierge, mes précédentes aventures n’avaient fait là qu’une brèche insignifiante. Les traces d’une trop grande distension étaient vite disparues à mon âge et puis la nature m’avait faite étroite. Mon antagoniste, animé d’une noble fureur, défit tout à coup ses habits, jeta bas sa chemise et resta nu, exposant au grand jour mon ennemi. Il était d’une grandeur médiocre, préférable à cette taille gigantesque qui dénote ordinairement une défaillance prématurée. Collé contre mon sein, il fit entrer son idole dans la niche. Alors, fixé sur le pivot je jetai mes bras autour de son cou et nous fîmes trois fois le tour du sopha sans nous quitter. M’y ayant déposée, il commença à moudre du blé et nous atteignîmes bientôt la période délicieuse, mais comme mon feu n’était éteint qu’à demi, je tâchai de recommencer ; mon antagoniste me seconda si bien que nous nous plongeâmes dans une mer de délices. Me rappelant alors les scènes dont j’avais été spectatrice et celle que je représentais moi-même en ce moment, je ne pus retenir mes irritations et je fus prête à le désarçonner par les mouvements violents que je me donnai. Après être resté quelque temps dans une langueur, délectable, jusqu’à ce que la force du plaisir fût un peu modérée, mon amant se dégagea doucement, non sans m’avoir témoigné auparavant sa satisfaction par mille baisers et mille protestations d’un amour éternel.

La compagnie, qui pendant notre sacrifice avait gardé un profond silence, m’aida à remettre mes habits et me complimenta de l’hommage que mes charmes avaient reçu, comme elle le disait, par la double décharge que j’avais subie dans une seule conjonction. Mon galant me témoigna tout son contentement et les filles me félicitèrent d’avoir été initiée dans les tendres mystères de leur société.

C’était une loi inviolable, dans cette société, de s’en tenir chacun à la sienne, surtout la nuit, à moins que ce ne fût du consentement des parties, afin d’éviter le dégoût que ce changement pouvait causer.

Il était nécessaire de se rafraîchir ; on prit une collation de biscuits et de vin, de thé, de chocolat ; ensuite la compagnie se sépara à une heure après minuit et descendit deux à deux. Mme Cole avait fait préparer pour mon galant et pour moi un lit de campagne, où nous passâmes la nuit dans des plaisirs répétés de mille manières différentes. Le matin, après que mon cavalier fût parti, je me levai et comme je m’habillais, je trouvai dans une de mes poches une bonne bourse de guinées, que j’étais occupée à compter quand Mme Cole entra. Je lui fis part de cette aubaine et lui offris de la partager entre nous ; mais elle me pressa de garder le tout, m’assurant que ce gentleman l’avait payée fort généreusement. Après quoi elle me rappela les scènes de la veille et me fit connaître qu’elle avait tout vu par une cloison, faite exprès, qu’elle me montra.

À peine Mme Cole eut-elle fini que la troupe folâtre des filles entra et renouvela ses caresses a mon égard ; j’observai avec plaisir que les fatigues de la nuit précédente n’avaient en aucune façon altéré la fraîcheur de leur teint ; ce qui venait, à ce qu’elles me dirent, des soins et des conseils que notre bonne mère abbesse leur donnait. Elles descendirent dans la boutique, tandis que je restai dans ma chambre à me dorloter jusqu’à l’heure du dîner.

Le repas fini, il me prit un léger mal de tête, qui me fit résoudre à me mettre quelques moments sur mon lit. M’étant couchée avec mes habits et ayant goûté environ une heure les douceurs du sommeil, mon galant vint, et me voyant seule, la tête tournée du côté de la muraille et le derrière hors du lit, il défit incontinent ses habits, puis levant mes vêtements, il mit au jour l’arrière-avenue de l’agréable recoin des délices. Il m’investit ainsi derrière et je sentis sa chaleur naturelle, qui m’éveilla en sursaut ; mais ayant vu qui c’était, je voulus me tourner vers lui, lorsqu’il me pria de garder la posture que je tenais. Après que j’eus resté quelque temps dans cette position, je commençai à m’impatienter et à me démener, à quoi mon ami m’aida de si bon cœur que nous finîmes bientôt.

Je fus assez heureuse pour conserver mon amant jusqu’à ce que des intérêts de famille et une riche héritière qu’il épousa, en Irlande, l’obligèrent à me quitter. Nous avions vécu à peu près quatre mois ensemble, pendant lesquels notre petit conclave s’était insensiblement séparé. Néanmoins Mme Cole avait un si grand nombre de bonnes pratiques que cette désertion ne nuisit en nulle manière à son négoce. Pour me consoler de mon veuvage, Mme Cole imagina de me faire passer pour vierge ; mais je fus destinée, comme il le semble, à être ma propre pourvoyeuse sur ce point.

J’avais passé un mois dans l’inaction, aimée de mes compagnes et chérie de leurs galants, dont j’éludais toujours les poursuites (je dois dire ici que ceci ne s’applique pas au baronnet qui était bientôt parti emmenant Harriett), lorsque, passant un jour, à cinq heures du soir, chez une fruitière dans Covent-Garden, j’eus l’aventure suivante.

Tandis que je choisissais quelques fruits dont j’avais besoin, je remarquai que j’étais suivie par un jeune gentleman habillé très richement, mais qui, au reste, n’avait rien de remarquable, étant d’une figure fort exténuée et fort pâle de visage. Après m’avoir contemplée quelque temps, il s’approcha du panier où j’étais et fit semblant de marchander quelques fruits. Comme j’avais un air modeste et que je gardais le décorum le plus honnête, il ne put soupçonner la condition dont j’étais. Il me parla enfin, ce qui jeta un rouge apparent de pudeur sur mes joues, et je répondis si sottement à ses demandes qu’il lui fut plus que jamais impossible de juger de la vérité ; ce qui fait bien voir qu’il y a une sorte de prévention dans l’homme, qui, lorsqu’il ne juge que par les premières idées, le mène souvent d’erreur en erreur, sans que sa grande sagesse s’en aperçoive. Parmi les questions qu’il me fit, il me demanda si j’étais mariée. Je répondis que j’étais trop jeune pour y penser encore. Quant à mon âge, je jugeai ne devoir me donner que dix-sept ans. Pour ce qui regardait ma condition, je lui dis que j’avais été à Preston, dans une boutique de modes, et que présentement j’exerçais le même métier à Londres. Après qu’il eut satisfait avec adresse, comme il le pensait, à sa curiosité et qu’il eut appris mon nom et ma demeure, il me chargea des fruits les plus rares qu’il put trouver et partit fort content, sans doute, de cette heureuse rencontre.

Dès que je fus arrivée à la maison, je fis part à Mme Cole de l’aventure que j’avais eue ; d’où elle conclut sagement que s’il ne venait point me trouver il n’y avait aucun mal ; mais que s’il passait chez elle, il faudrait examiner si l’oiseau valait bien les filets.

Notre gentleman vint le lendemain matin dans sa voiture et fut reçu par Mme Cole, qui s’aperçut bientôt que j’avais fait une trop vive impression sur ses sens pour craindre de le perdre, car, pour moi, j’affectais de tenir la tête baissée et semblais redouter sa vue. Après qu’il eut donné son adresse à Mme Cole et payé fort libéralement ce qu’il venait d’acheter, il retourna dans son carrosse.

J’appris bientôt que ce gentleman n’était autre chose que Mr. Norbert, d’une fortune considérable, mais d’une constitution très faible, et lequel, après avoir épuisé toutes les débauches possibles, s’était mis à courir les petites filles. Mme Cole conclut de ces prémisses qu’un tel caractère était une juste proie pour elle ; que ce serait un péché de n’en point tirer la quintessence, et qu’une fille comme moi n’était que trop bonne pour lui.

Elle fut donc chez lui à l’heure indiquée. C’était un hôtel du quartier de la Cour de justice. Après avoir admiré l’ameublement riche et luxurieux de ses appartements et s’être plainte de l’ingratitude de son métier, elle fit que la conversation tomba insensiblement sur moi. Alors, s’armant de toutes les apparences d’une vertu rigide, louant surtout mes charmes et ma modestie, elle finit par lui donner l’espérance de quelques rendez-vous, qui ne devaient cependant pas, disait-elle, tirer à conséquence.

Comme elle craignait que de trop grandes difficultés ne le dégoûtassent, ou que quelque accident imprévu ne fît éventer notre mèche, elle fit semblant de se laisser gagner par ses promesses, ses bonnes manières, mais surtout par la somme considérable que cela lui vaudrait.

Ayant donc mené ce gentleman par les différentes gradations des difficultés nécessaires pour l’enflammer davantage, elle acquiesça enfin à sa demande, à condition qu’elle ne parût entrer pour rien dans l’affaire qu’on tramait contre moi. Mr. Norbert était naturellement assez clairvoyant et connaissait parfaitement les intrigues de la ville, mais sa passion, qui l’aveuglait, nous aida à le tromper. Tout étant au point désiré, Mme Cole lui demanda trois cents guinées pour ma part et cent pour récompenser ses peines et ses scrupules de conscience qu’elle avait dû vaincre avec bien de la répugnance. Cette somme devait être comptée claire et nette à la réception qu’il ferait de ma personne, qui lui avait paru plus modeste et plus charmante encore pendant quelques moments que nous nous vîmes chez notre ambassadrice, que lorsque nous parlâmes chez la fruitière, du moins l’assurait-il. Je dois dire qu’il est singulier combien peu j’avais eu à forcer mon air de modestie naturelle pour avoir l’air d’une véritable vierge.

Lorsque tous les articles de notre traité furent pleinement conclus et ratifiés et que la somme eût été payée, il ne resta plus qu’à livrer ma personne à sa disposition. Mais Mme Cole fit difficulté de me laisser sortir de la maison et prétendit que la scène se passât chez nous, quoiqu’elle n’aurait point voulu, pour tout au monde, comme elle le disait, que ses gens en sussent quelque chose — sa bonne renommée serait perdue pour jamais et sa maison diffamée.

La nuit fixée, avec tout le respect dû à l’impatience de notre héros, Mme Cole ne négligea ni soins ni conseils pour que je me tirasse avec honneur de ce pas, et que ma prétendue virginité ne tombât point à faux. La nature m’avait formé cette partie si étroite que je pouvais me passer de tous ces remèdes vulgaires, dont l’imposture se découvre si aisément par un bain chaud ; et notre abbesse m’avait encore fourni pour le besoin un spécifique qu’elle avait toujours trouvé infaillible.

Toutes choses préparées, Mr. Norbert entra dans ma chambre à onze heures de la nuit, avec tout le secret et tout le mystère nécessaires. J’étais couchée sur le lit de Mme Cole, dans un déshabillé moderne, et avec toute la crainte que mon rôle devait m’inspirer ; ce qui me remplit d’une confusion si grande qu’elle n’aida pas peu à tromper mon galant. Je dis galant, car je crois que le mot dupe est trop cruel envers l’homme dont la faiblesse fait souvent notre gloire.

Aussitôt que Mme Cole, après les singeries que cette scène demandait, eut quitté la chambre, qui était bien éclairée à la réquisition de Mr. Norbert, il vint sautiller vers le lit, où je m’étais cachée sous les draps et où je me défendis quelque temps avant qu’il pût parvenir à me donner un baiser, tant il est vrai qu’une fausse vertu est plus capable de résistance qu’une modestie réelle ; mais ce fut pis lorsqu’il voulut venir à mes seins ; car j’employai pieds et poings pour le repousser ; si bien que, fatigué du combat, il défit ses habits et se mit à mes côtés.

Au premier coup d’œil que je jetai sur sa personne, je m’aperçus bientôt qu’il n’était point de la figure ni de la vigueur que l’assaut d’un pucelage exige.

Quoiqu’il eût à peine trente ans, il étalait cependant déjà sa précoce vieillesse et se voyait réduit à des stimulants que la nature secondait très peu. Son corps était usé par les excès répétés du plaisir charnel, excès qui avaient imprimé sur son front les marques du temps et qui ne lui laissaient au printemps de l’âge que le feu et l’imagination de la jeunesse, ce qui le rendait malheureux et le précipitait vers une mort prématurée.

Lorsqu’il fut au lit, il jeta bas les couvertures et je restai exposée à sa vue. Ma chemise lui cachant mon sein et l’antre secret des voluptés, il la déchira du haut en bas, mais en usa du reste avec toute la tendresse et tous les égards possibles, tandis que de mon côté je ne lui montrai que de la crainte et de la retenue, affectant toute l’appréhension et tout l’étonnement qu’on peut supposer à une fille parfaitement innocente et qui se trouve pour la première fois au lit avec un homme nu. Vingt fois je repoussai ses mains de mes seins qu’il trouva aussi polis et aussi fermes qu’il pouvait le désirer, mais lorsqu’il se jeta sur moi et qu’il voulut me sonder avec son doigt, je me plaignis de sa façon d’agir :

« J’étais perdue. — J’avais ignoré ce que j’avais fait. — Je me lèverais, je crierais au secours. »

Au même moment, je serrai tellement les jambes qu’il lui fut impossible de les séparer. Trouvant ainsi mes avantages et maîtresse de sa passion comme de la mienne, je le menai par gradations où je voulus. Voyant enfin qu’il ne pouvait vaincre ma résistance, il commença par m’argumenter, à quoi je répondis avec un ton de modestie « que j’avais peur qu’il ne me tuât, — que je ne voulais pas cela, que de mes jours je n’avais été traitée de la sorte, — que je m’étonnais de ce qu’il ne rougissait pas pour lui et pour moi ».

C’est ainsi que je l’amusai quelques moments, mais peu à peu je séparai enfin mes jambes. Cependant, comme il se fatiguait vainement pour faire entrer, je donnai un coup de reins et je jetai en même temps un cri, disant qu’il m’avait percée jusqu’au cœur, si bien qu’il se trouva désarçonné par le contre-coup qu’il avait reçu de ma douleur simulée et avant d’être entré. Touché du mal qu’il crut m’avoir fait, il tâcha de me calmer par de bonnes paroles et me pria d’avoir patience. Étant donc remonté en selle, il recommença ses manœuvres, mais il n’eut pas plus tôt touché l’orifice que mes feintes douleurs eurent de nouveau lieu.

« — Il me blessait, — il me tuait, —j’en devais mourir. »

Telles étaient mes fréquentes interjections. Mais après plusieurs tentatives réitérées, qui ne l’avançaient en rien, le plaisir gagna tellement, le dessus qu’il fît un dernier effort qui lui donna assez d’entrée pour que je sentisse qu’il avait connu le bonheur à la porte du paradis et j’eus la cruauté de ne pas lui laisser achever en cet endroit, le jetant de nouveau bas, non sans pousser un grand cri, comme si j’étais transportée par le mal qu’il me causait ! C’est de la sorte que je lui procurai un plaisir qu’il n’aurait certainement pas goûté si j’avais été réellement vierge. Calmé par cette première détente, il m’encouragea à soutenir une seconde tentative et tâcha, pour cet effet, de rassembler toutes ses forces en examinant avec soin toutes les parties de mon corps. Sa satisfaction fut complète, ses baisers et ses caresses me l’annoncèrent. Sa vigueur ne revint néanmoins pas sitôt, et je ne le sentis qu’une fois frapper au but, encore si faiblement que quand je l’aurais ouvert de mes doigts, il n’y serait pas entré ; mais il me crut si peu instruite des choses qu’il n’en eut aucune honte. Je le tins le reste de la nuit si bien en haleine qu’il était déjà jour lorsqu’il se liquéfia pour la seconde fois à moitié chemin, tandis que je criais toujours qu’il m’écorchait et que sa vigueur m’était insupportable. Harassé et fatigué, mon champion me donna un baiser, me recommanda le repos et s’endormit profondément. Alors je suivis le conseil de la bonne Mme Cole et donnai aux draps les prétendus signes de ma virginité.

Dans chaque pilier du lit, il y avait un petit tiroir, si artificieusement construit qu’il était impossible de le discerner et qui s’ouvrait par un ressort caché. C’était là que se trouvaient des fioles remplies d’un sang liquide et des éponges, qui fournissaient plus de liquide coloré qu’il n’en fallait pour sauver l’honneur d’une fille. J’usai donc avec dextérité de ce remède et je fus assez heureuse pour ne pas être surprise dans mon opération, ce qui certainement m’aurait couverte de honte et de confusion.

Étant à l’aise et hors de tout soupçon de ce côté-là, je tâchai de m’endormir, mais il me fut impossible d’y parvenir. Mon gentleman s’éveilla une demi-heure après, et, ne respectant pas longtemps le sommeil que j’affectais, il voulut me préparer à l’entière consommation de notre affaire. Je lui répondis en soupirant « que j’étais certaine qu’il m’avait blessée et fendue, — qu’il était si méchant ! »

En même temps je me découvris et, lui montrant le champ de bataille, il vit les draps, mon corps et ma chemise teints de la prétendue marque de virginité ravie ; il en fut transporté à un point que rien ne pouvait égaler sa joie. L’illusion était complète ; il ne put se former d’autre idée que celle d’avoir triomphé le premier de ma personne. Me baisant donc avec transport, il me demanda pardon de la douleur qu’il m’avait causée, me disant que le pire était passé, je n’aurais plus que des voluptés à goûter. Peu à peu je le souffris, ce qui lui donna l’aisance de pénétrer plus avant. De nouvelles contorsions furent mises en jeu et je ménageai si bien l’introduction qu’elle ne se fit que pouce à pouce. Enfin, par un coup de reins à propos, je le fis entrer jusqu’à la garde, et donnant, comme il le disait, le coup de grâce à ma virginité, je poussai un soupir douloureux, tandis que lui, triomphant comme un coq qui bat de l’aile sur la poule qu’il vient de fouler, poursuivit faiblement sa carrière, et j’affectai d’être plongée dans une langoureuse ivresse en me plaignant de ne plus être fille.

Vous me demanderez peut-être si je goûtai quelque plaisir. Je vous assure que ce fut peu ou point, si ce n’est dans les derniers moments où j’étais échauffée par une passion mécanique que m’avait causée ma longue résistance, car au commencement j’eus de l’aversion pour sa personne et ne consentis à ses embrassements que dans la vue du gain qui y était attaché, ce qui ne laissait pas de me faire de la peine et de m’humilier, me voyant obligée à de telles charlataneries qui n’étaient point de mon goût.

À la fin, je fis semblant de me calmer un peu par les caresses continuelles qu’il me prodiguait et je lui reprochai alors sa cruauté, dans des termes qui flattaient son orgueil, disant qu’il m’était impossible de souffrir une nouvelle attaque, qu’il m’avait accablée de douleur et déplaisir. Il m’accorda donc généreusement une suspension d’armes et, comme la matinée était fort avancée, il demanda. Mme Cole, à qui il fit connaître son triomphe et conta les prouesses de la nuit, ajoutant qu’elle en verrait les marques sanglantes sur les draps du lit où le combat s’était donné.

Vous pouvez aisément vous imaginer les singeries qu’une femme de la trempe de notre vénérable abbesse mit en jeu dans ce moment. Ses exclamations de honte, de regret, de compassion ne finirent point : elle me félicitait surtout de ce que l’affaire se fût passée si heureusement ; et c’est en quoi je m’imagine qu’elle fut bien sincère. Alors elle fit aussi comprendre que, comme ma première peur de me trouver seule avec un homme était passée, il valait mieux que j’allasse chez notre ami pour ne point causer de scandale à sa maison ; mais ce n’était réellement que parce. qu’elle craignait que notre train de vie ordinaire ne se découvrît aux yeux de Mr. Norbert ; qui acquiesça volontiers. à sa proposition, puisqu’elle lui procurait plus d’aisance et de liberté sur moi.

Me laissant alors à moi-même pour goûter un repos dont j’avais besoin, Mr. Norbert sortit de la maison sans être aperçu. Après que je me fus éveillée, Mme Cole vint me louer de ma bonne manière d’agir, et refusa généreusement la part que je lui offris de mes trois cents guinées, qui, jointes à ce que j’avais déjà épargné, ne laissaient pas que de me faire une petite fortune honnête.

J’étais donc de nouveau sur le ton d’une fille entretenue et j’allais ponctuellement voir Mr. Norbert dans sa chambre, toutes les fois qu’il me le faisait dire par son laquais, que nous eûmes toujours soin de recevoir à la porte pour qu’il ne vît jamais ce qui pouvait se passer dans l’intérieur de la maison.

Si j’ose juger de ma propre expérience, il n’y a point de filles mieux payées, ni mieux traitées que celles qui sont entretenues par des hommes vieux ou par de jeunes énervés qui sont le moins en état d’user de l’amour, assurés qu’une femme doit être satisfaite d’un côté ou de l’autre ; ils ont mille petits soins et n’épargnent ni caresses, ni présents pour remédier autant qu’il est possible au point capital. Mais le malheur de ces bonnes gens est qu’après avoir essayé les raffinements, les tracasseries, pour se mettre en train, sans pouvoir accomplir l’affaire, ils ont tellement échauffé l’objet de leur passion qu’il se voit obligé de chercher dans des bras plus vigoureux un remède satisfaisant au feu qu’ils ont allumé dans ses veines et de planter sur ces chefs usés un ornement dont ils sont fort peu curieux ; car, quoi que l’on en dise, nous avons en nous une passion contrariante, qui ne nous permet pas de nous contenter de paroles et de prendre la volonté pour le fait.

Mr. Norbert se trouvait dans ce cas malheureux ; car quoiqu’il cherchât tous les moyens de réussir, il ne pouvait cependant parvenir à son but, sans avoir épuisé toutes les préparations nécessaires, qui m’étaient aussi désagréables qu’inflammatoires. Quelquefois il me plaçait sur un tapis, près du feu, où il me contemplait des heures entières et me faisait tenir toutes les postures imaginables. D’autres fois même ses attouchements étaient si particulièrement lascifs qu’ils me remplissaient souvent d’une rage, qu’il ne pouvait jamais calmer, car même quand sa pauvre machine avait atteint une certaine érection, elle s’anéantissait d’abord par lente distillation, ou une effusion prématurée qui ne faisaient qu’accroître mon tourment.

Un soir (je ne puis m’empêcher de le rappeler à ma mémoire), un soir que je retournais de chez lui, remplie du désir de la chair, je rencontrai, en tournant la rue, un jeune matelot. J’étais mise de manière à ne point être accrochée par des gens de la sorte ; il me parla néanmoins et me jetant les bras autour du cou, il me baisa avec transport. Je fus fâchée au commencement de sa façon d’agir ; mais l’ayant regardé et voyant qu’il était d’une figure qui promettait quelque vigueur, d’ailleurs bien fait et fort proprement mis, je finis par lui demander avec douceur ce qu’il voulait. Il me répondit franchement qu’il voulait me régaler d’un verre de vin. Il est certain que si j’avais été dans une situation plus tranquille, je l’aurais refusé avec hauteur ; mais la chair parlait, et la curiosité d’éprouver sa force et de me voir traitée comme une coureuse de rue me fit résoudre à le suivre. Il me prit donc sous le bras et me conduisit familièrement dans la première taverne où l’on nous donna une petite chambre avec un bon feu. Là, sans attendre qu’on nous eût apporté le vin, il défit mon mouchoir et mit à l’air mes seins qu’il baisa et mania avec ardeur ; puis, ne trouvant que les trois vieilles chaises, qui ne pouvaient supporter les chocs du combat, il me planta contre le mur et, levant mes jupes, agit avec toute l’impétuosité qu’un long jeûne de mer pouvait lui fournir. Puis changeant d’attitude et me courbant sur la table, il allait passer à côte de la bonne porte et frappait désespérément à la mauvaise, je me récrie :

« Peuh ! dit-il, ma chère, tout port est bon dans la tempête. »

Cependant il changea de direction et prit celle qu’il fallait avec un entrain et un feu que, dans la belle disposition où je me trouvais, j’appréciai au point de prendre l’avance sur lui.

Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt possible. Mais mon inconnu n’en jugea pas ainsi ; il me proposa d’un air si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que j’aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m’attendit sans doute au souper qu’il avait commandé pour nous deux.

Lorsque j’eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu’elle pourrait me valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées ; je suspectais à tort mon joli matelot : c’est pourquoi je suis heureuse de lui faire ici réparation.

J’avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j’avais pour lui et qui fut si satisfait de moi qu’il ne voulut jamais chercher d’autre amusement. J’avais su lui inspirer une telle économie dans ses plaisirs et modérer ses passions, de façon qu’il commençait à devenir plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé qu’il semblait avoir perdues pour jamais ; ce qui lui avait rempli le cœur d’une si vive reconnaissance, qu’il était près de faire ma fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m’attendait.

La sœur de Mr. Norbert, Lady…, pour laquelle il avait une grande affection, le pria de l’accompagner à Bath, où elle comptait passer quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit congé de moi, le cœur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse considérable, quoiqu’il crût ne rester que huit jours hors de ville. Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient. Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si copieusement qu’il en mourut au bout de quatre jours. J’éprouvai donc de nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté de Mme Cole.

Je restai vacante quelque temps et me contentai d’être la confidente de ma chère Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur suivi qu’elle goûtait avec son baronnet, qui l’aimait tendrement, lorsqu’un jour Mme Cole me dit qu’elle attendait dans peu, en ville, un de ses clients, nommé Mr. Barville, et qu’elle craignait ne pouvoir lui procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contracté un goût fort bizarre, qui consistait à se faire fouetter et à fouetter les autres jusqu’au sang ; ce qui faisait qu’il y avait très peu de filles qui voulussent soumettre leur postérieur à ses fantaisies et acheter, aux dépens de leur peau, les présents considérables qu’il faisait. Mais le plus étrange de l’affaire, c’est que le gentleman était jeune ; car passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se mettre en train que par les dures titillations que le manège, excite.

Quoique je n’eusse en aucune façon besoin de gagner à tel prix de quoi subsister et que ce procédé me parût aussi déplacé que déplorable dans ce jeune homme, je consentis et proposai même de me soumettre à l’expérience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de courage. Mme Cole, surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une proposition qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.

Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par Mme Cole, dans un simple déshabillé convenable à la scène que j’allais jouer : tout en linge fin et d’une blancheur éblouissante, robe, jupon, bas et pantoufles de satin, comme une victime qu’on mène au sacrifice. Ma chevelure, d’un blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles flottantes sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur avec celle du reste de la toilette.

Dès que Mr. Barville m’eut vue, il me salua avec respect et étonnement, et demanda à mon interlocutrice si une créature aussi belle et aussi délicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux souffrances qu’il était, accoutumé d’exercer. Elle lui répondit ce qu’il fallait, et lisant dans ses yeux qu’elle ne pouvait se retirer assez tôt, elle sortit, après lui avoir recommandé d’en user modérément avec une jeune novice.

Tandis que Mr. Barville m’examinait, je parcourus avec curiosité la figure d’un homme qui, au printemps de l’âge, s’amusait d’un exercice qu’on ne connaît que dans les écoles.

C’était un garçon joufflu et frais, excessivement blond, taille courte et replète, avec un air d’austérité. Il avait vingt-trois ans, quoiqu’on ne lui en eût donné que vingt, à cause de la blancheur de sa peau et de l’incarnat de son teint qui, joints à sa rondeur, l’auraient fait prendre pour un Bacchus, si un air d’austérité ou de rudesse ne se fût opposé à la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais fort au-dessous de sa fortune ; ce qui venait plutôt d’un goût bizarre que d’une sordide avarice.

Dès que Mme Cole fut sortie, il se plaça près de moi et son visage commença à se dérider. J’appris par la suite, lorsque je connus mieux son caractère, qu’il était réduit, par sa constitution naturelle, à ne pouvoir goûter les plaisirs de l’amour avant que de s’être préparé par des moyens extraordinaires et douloureux.

Après m’avoir disposée à la constance par des apologies et des promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis que j’allais prendre dans une armoire voisine les instruments de discipline, composés de petites verges de bouleau liées ensemble, qu’il mania avec autant de plaisir qu’elles me causaient de terreur.

Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta ses habits, et me pria de déboutonner sa culotte et de rouler sa chemise par-dessus ses hanches ; ce que je fis en jetant un regard sur l’instrument pour lequel cette préparation se faisait. Je vis le pauvre diable qui s’était, pour ainsi dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de sa tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui élève le bec hors de l’herbe.

Il s’arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu’il me donna, afin que je le liasse par ses jambes sur le banc ; circonstance qui n’était nécessaire, comme je le suppose, que pour augmenter la farce qu’il s’était prescrite. Je le plaçai alors sur son ventre, le long du banc avec un oreiller sous lui, je lui liai pieds et poings et j’abattis sa culotte jusque sur ses talons ; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues et fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les hanches.

Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient et lui donnai, suivant ses ordres, dix coups appliqués de toute la force que mon bras put fournir ; ce qui ne fit pas plus d’effet sur lui que la piqûre d’une mouche n’en fait sur les écailles d’une écrevisse. Je vis avec étonnement sa dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le sang était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois sans qu’il se plaignît du mal qu’il devait souffrir.

Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me repentais déjà de mon entreprise et que je me serais volontiers dispensée de faire le reste ; mais il me pria de continuer mon office, ce que je fis jusqu’à ce que, le voyant se démener contre le coussin, d’une manière qui ne dénotait aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai les choses bien changées à mon grand étonnement ; ce que je croyais impalpable avait pris une consistance surprenante et des dimensions démesurées quant à la grosseur, car pour la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de continuer vivement ma correction, si je voulais qu’il atteignît le dernier stage du plaisir.

Reprenant donc les verges, je commençai d’en jouer de plus belle, quand après quelques violentes émotions et deux ou trois soupirs, je vis qu’il restait sans mouvement. Il me pria alors de le délier, ce que je fis au plus vite, surprise de la force passive dont il venait de jouir et de la manière cruelle dont il se la procurait ; car lorsqu’il se leva, à peine pouvait-il marcher, tant j’y avais été de bon cœur.

J’aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je vis que son paresseux s’était déjà de nouveau caché, comme s’il avait été honteux de montrer sa tête, ne voulant céder qu’à la fustigation de ses voisines postérieures, qui ainsi souffraient seules de son caprice.

Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement près de moi, en tenant hors du coussin une de ses fesses trop meurtrie pour qu’il pût s’y appuyer même légèrement.

Il me remercia alors de l’extrême plaisir que je venais de lui donner, et voyant quelques marques de terreur sur mon visage, il me dit que si je craignais de me soumettre à sa discipline, il se passerait de cette satisfaction ; mais que si j’étais assez complaisante pour cela, il ne manquerait pas de considérer la différence du sexe et la délicatesse de ma peau. Encouragée ou plutôt piquée d’honneur de tenir la promesse que j’avais faite à Mme Cole, qui, comme je ne l’ignorais point, voyait tout par le trou pratiqué pour cet effet, je ne pus me défendre de subir la fustigation.

J’acceptai donc sa demande avec un courage qui partait de mon imagination plutôt que de mon cœur ; je le priai même de ne point tarder, craignant que la réflexion ne me fît changer d’idée.

Il n’eut qu’à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce qu’il fit ; lorsqu’il me vit à nu, il me contempla avec ravissement, puis me coucha sur la banquette, posa ma tête sur le coussin. J’attendais qu’il me liât, et j’étendais même déjà en tremblant les mains pour cet effet ; il me dit qu’il ne voulait pas pousser ma constance jusqu’à ce point, mais me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait.

Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa merci ; il se plaça au commencement à une petite distance de ma personne et se délecta à parcourir des yeux les secrètes richesses que je lui avais abandonnées ; puis, s’élançant vers moi, il les couvrit de mille tendres baisers ; prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement sur ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me fustigea si durement que le sang perla en plus d’un endroit. À cette vue, se précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, en les suçant, ce qui soulagea un peu ma douleur. Il me fit poser ensuite sur mes genoux, de façon à montrer cette tendre partie, région du plaisir et de la souffrance, sur laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire mille contorsions variées, dont la vue le ravissait.

Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune marque de mécontentement, bien résolue néanmoins à ne plus m’exposer à des caprices aussi étranges.

Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes pauvres coussins de chair furent réduits : écorchés, meurtris et sanglants, sans d’ailleurs que je sentisse la moindre idée de plaisir, quoique l’auteur de mes peines me fît mille compliments et mille caresses.

Dès que j’eus repris mes habits, Mme Cole apporta elle-même un souper qui aurait satisfait la sensualité d’un cardinal, sans compter les vins généreux qui l’accompagnèrent. Après nous avoir servi, notre discrète abbesse sortit sans dire un mot ni sans avoir souri, précaution nécessaire pour ne point me remplir d’une confusion qui aurait nui à la bonne chère.

Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible de regarder d’un autre œil un homme qui venait de me traiter si rudement, et mangeai quelque temps en silence, fort piquée des sourires qu’il me lançait de temps en temps.

Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée d’une si terrible démangeaison et de titillations si fortes qu’il me fut pour ainsi dire impossible de me contenir ; la douleur des coups de verges s’était changée en un feu qui me dévorait et qui me remuait et me tortillait sur ma chaise, sans pouvoir, dissiper l’ardeur de l’endroit où s’étaient concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon corps.

Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j’étais et qui, par expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il tira la table, essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent pas céder à ses instances : sa machine était comme ces toupies qui ne tiennent debout qu’à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges, dont j’usai de bon cœur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta de m’en donner les bénéfices.

Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc sur lequel Mr. Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tête sur une chaise ; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors ? Nous haletions tous deux, tous deux nous étions en furie, mais le plaisir est inventif : il me prit tout d’un coup, me mit nue, plaça un coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaça mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais à terre que par la tête et les mains. Quoique cette posture ne fût point du tout agréable, notre imagination était si échauffée et il y allait de si bon cœur qu’il me fit oublier ma douleur et ma position forcée. Je fus ainsi délivrée de ces insupportables aiguillons qui m’avaient presque rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.

J’avais donc achevé cette scène plus agréablement que je n’avais osé l’espérer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville donna à ma constance et du présent magnifique qu’il me fit, sans compter la généreuse récompense que Mme Cole en obtint.

Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt ces expédients pour surexciter la nature ; leur action, je le conçois, se rapproche de celle des mouches cantharides ; mais j’avais plutôt besoin d’une bride pour retenir mon tempérament que d’un éperon pour lui donner plus de feu.

Mme Cole, à qui cette aventure m’avait rendue plus chère que jamais, redoubla d’attention à mon égard et se fit un plaisir de me procurer bientôt une bonne pratique.

C’était un gentleman d’un certain âge, fort grave et très solennel, dont le plaisir consistait à peigner de belles tresses de cheveux. Comme j’avais une tête bien garnie de ce côté-là, il venait régulièrement tous les matins à ma toilette, pour satisfaire son goût. Il passait souvent plus d’une heure à cet exercice, sans se permettre jamais d’autres droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie : c’était de me faire cadeau d’une douzaine de paire de gants de chevreau blanc, à la fois ; il s’amusait à les tirer de mes mains et à en mordre les bouts des doigts. Cela dura jusqu’à ce qu’un rhume, le forçant à garder la chambre, m’enleva cet insipide baguenaudier, et je n’entendis plus parler de lui.

Je vécus depuis dans la retraite, et j’avais toujours si bien su me tirer d’affaire que ma santé ni mon teint n’avaient encore souffert aucune altération. Louisa et Emily n’en usaient pas si modérément ; et quoiqu’elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille s’est une fois écartée de la modestie, il n’y a point de licence où elle ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux aventures pleines de singularité, et je commencerai par l’une dont Emily fut l’héroïne.

Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de bergère, Emily en berger ; je les vis ainsi costumées avant leur départ, et l’on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu’Emily, blonde et bien faite comme elle était.

Elles étaient restées ensemble quelque temps, lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de son habit de garçon, ce qui n’était guère, et de sa propre discrétion, ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l’air et de la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant domino, qui l’accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité plus que d’esprit, parut tout enflammé pour elle ; il la tira peu à peu vers des banquettes à l’extrémité de la salle, la fit asseoir près de lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit compliment et s’amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion : le tout avec un certain air d’étrangeté que la pauvre Emily, n’en comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son déguisement. Comme elle n’était pas des plus cruelles de sa profession, elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l’essentiel ; mais c’est ici que le jeu devint piquant : il la prenait en réalité pour ce qu’elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant, s’imaginait que tous ces hommages s’adressaient à elle en sa qualité de femme ; tandis qu’elle les devait précisément à ce qu’il ne la croyait pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point qu’Emily, ne voyant en lui autre chose qu’un gentleman de distinction, d’après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas, échauffée aussi par le vin qu’il lui avait fait boire et par les caresses qu’il lui avait prodiguées, se laissa persuader d’aller au bain avec lui ; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre n’importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé par l’excessive, simplicité d’Emily qu’il ne l’eût été par les ruses les plus adroites, il supposait sans doute qu’il avait fait la conquête d’un petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et entrait dans ses vues. Quoi qu’il en soit, il la mit dans une voiture, y monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait un lit ; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le dire, n’ayant parlé à personne qu’à lui-même. Lorsqu’ils furent seuls et que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de découvrir le sexe, elle remarqua ce qu’aucune description ne pourrait peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation : « Ciel ! une femme ! » Il n’en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s’il voulait revenir sur son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser ; mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien fait place à une civilité froide et forcée qu’Emily elle-même dut s’en apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger ; un excès de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait tellement à sa merci et à sa discrétion qu’elle resta passive tout le temps de son prélude. Car à présent, soit que l’impression d’une si grande beauté lui fit pardonner son sexe, soit que le costume où elle était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une bonne part de sa chaleur ; s’emparant des chausses d’Emily, qui n’étaient pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu’aux genoux, et la faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures lui offrait l’embarras du choix, il s’engageait même dans la mauvaise direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage auquel elle n’avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance douce, mais ferme, l’arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la réalité : il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit lui-même, et après avoir marché avec elle l’espace de deux ou trois rues, il la mit dans une chaise ; puis, lui faisant un cadeau nullement inférieur à ce qu’elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle.

Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la crainte et de la confusion qu’elle avait ressenties. Mme Cole fit remarquer que cette indiscrétion procédant d’une facilité constitutionnelle, il y avait peu d’espoir qu’elle s’en guérît, si ce n’est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j’étais en peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à satisfaire, puisque, suivant les notions et l’expérience que j’avais des choses, il n’était pas dans la nature de concilier de si énormes disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne dit rien pour me détromper : il me fallut pour cela une, démonstration oculaire qu’un très singulier accident me fournit quelques mois après. Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable sujet.

Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à Hampton-Court, j’avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de m’accompagner ; mais une affaire urgente l’ayant retenue, je fus obligée de partir seule. J’étais à peine au tiers de ma route que l’essieu se rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une auberge d’assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la diligence passerait dans une couple d’heures ; sur quoi, décidée à l’attendre plutôt que de perdre la course que j’avais déjà faite, je me fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier étage, dont je pris possession pour le temps que j’avais à rester, avec toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la maison.

Une fois là, comme je m’amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury s’arrêta devant la porte et j’en vis descendre deux jeunes gentlemen, à ce qu’il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt pour leur départ. Bientôt, j’entendis ouvrir la porte de la chambre voisine où ils furent introduits et promptement servis ; aussitôt après, j’entendis qu’ils fermaient la porte et la verrouillaient à l’intérieur.

Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l’improviste, car je ne sais s’il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j’eusse aucun soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu’ils étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s’enlèvent à l’occasion pour, de deux pièces, n’en faire qu’une seule et accommoder ainsi une nombreuse société ; et, si attentives que fussent mes recherches, je ne trouvais pas l’ombre d’un trou par où je puisse regarder, circonstance qui n’avait sans doute pas échappé à mes voisins, car il leur importait fort d’être en sûreté. À la fin, pourtant, je découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je soupçonnais devoir cacher quelque fissure ; mais alors elle était si haut que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d’une épingle de tête je perçai le papier d’un trou suffisant pour bien voir ; alors, y collant un œil, j’embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l’un l’autre en des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents.

Le plus âgé pouvait avoir, autant que j’en pus juger, environ dix-neuf ans ; c’était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à nœuds.

Le plus jeune n’avait guère que dix-sept ans ; il était blond, coloré, parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent ; à sa mise aussi on voyait qu’il était de la campagne : c’était un frac de peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et flottants en boucles naturelles.

Le plus âgé promena d’abord tout autour de la chambre un regard de circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu’il pût apercevoir la petite ouverture où j’étais postée, d’autant plus qu’elle était haute et que mon œil, en s’y collant, interceptait le jour qui aurait pu la trahir ; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la face des choses changea aussitôt.

En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l’étreindre et à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin des signes si manifestes d’amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait être, – selon moi, qu’une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet masculin.

Avec la témérité de leur, âge et impatients comme ils étaient d’accomplir leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences, car il n’y avait rien d’improbable à ce qu’ils fussent découverts, ils en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce qu’ils étaient .

La scène criminelle qu’ils exécutèrent, j’eus la patience de l’observer jusqu’au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En conséquence, lorsqu’ils se furent rajustés et qu’ils se préparaient à partir, enflammée comme je l’étais de colère et d’indignation, je sautai à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison ; mais, dans ma précipitation, j’eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu’on ne vînt à mon secours ; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie. Ils le firent, comme je l’appris ensuite, avec une hâte que personne ne pouvait s’expliquer ; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis connaître aux gens de, l’auberge toute la scène dont j’avais été témoin.

De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit, avec beaucoup de sens, « que ces mécréants seraient un jour ou l’autre, sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu’ils échappassent pour le moment ; que si j’avais été l’instrument temporel de cette punition, j’aurais eu à souffrir beaucoup plus d’ennuis et de confusion que je m’imaginais ; quant à la chose elle-même, le mieux était de n’en rien dire. Mais au risque d’être suspecte de partialité, attendu que cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la déclaration que lui inspirait la simple vérité : « Quelque effet qu’eût pu avoir cette infâme passion en d’autres âges et dans d’autres contrées, c’était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre atmosphère et notre climat, qu’il y avait une tache, une flétrissure imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du moins universellement soupçonnés de ce vice, qu’elle avait connus, à peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous les rapports, absolument vil et méprisable ; privés de toutes les vertus de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre ; enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu’à ces demoiselles mâles ou plutôt sans sexe. »

Mais ici je m’en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa, car j’y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d’ailleurs à la relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime : que lorsqu’une femme s’émancipe, il n’y a point de degrés dans la licence qu’elle ne soit capable de franchir.

Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre garçon était insensé et si bègue qu’à peine pouvait-on l’entendre. On l’appelait dans le quartier « Dick le Bon », parce qu’il n’avait pas l’esprit d’être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en faisaient ce qu’ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa personne, jeune, fort comme un cheval et d’une figure assez avenante pour tenter quiconque n’aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et les guenilles.

Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion ; mais Louisa, qu’un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick, qui n’avait pas le premier sou, se grattait l’oreille et donnait à entendre, par son embarras, qu’il ne pouvait fournir la monnaie d’une si grosse pièce. « Eh bien ! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je te paierai. » En même temps elle me fit signe de la suivre et m’avoua, chemin faisant, qu’elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la nature ne l’avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps, de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La scrupuleuse modestie n’ayant jamais été mon vice, loin de m’opposer à une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas moins empressée qu’elle à m’éclaircir sur ce point. J’eus même la vanité de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l’attaque en lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables de l’émouvoir. Il parut d’abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas ; mais je fis tant par mes caresses que je l’apprivoisai et le mis insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où il était, l’avait rendu si docile et si traitable qu’il me laissa faire tout ce que je voulus. J’avais déjà senti la douceur de sa peau à travers maintes déchirures de sa culotte et m’étais, par gradation, saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue et toute sa pompe. J’avoue qu’il n’était guère possible de rien voir de plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d’ailleurs malheureuse de l’idiot et qui a donné lieu au dicton populaire : « Marotte de fou, amusement de femme. » Aussi ma lascive compagne, ravie en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l’ôta brusquement ; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers le lit, elle s’y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le guida où elle voulait. L’innocent y fut à peine introduit que l’instinct lui apprit le reste. L’homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux qu’il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu, ses yeux étincelaient, il grinçait des dents ; tout son corps, agité par une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l’on a poussé à bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu’il rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s’oppose à son passage. Louisa se débat, m’appelle à son secours et fait mille efforts pour, se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement ; son haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu’elle aurait pu l’arrêter dans sa course. Au contraire, plus elle s’agite et se démène, plus elle accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu’il y ait sur terre , le sentiment de la douleur faisant place à celui du plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l’un et l’autre d’une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d’efforts si la crise délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n’eût arrêté le combat.

C’était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu’auparavant. Tantôt, d’un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant sur sa flasque virilité ; tantôt il fixait d’un œil triste et hagard Louisa et semblait lui demander l’explication d’un pareil phénomène. Enfin, l’idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n’osant pas le récompenser de sa peine, de peur qu’on ne vînt à découvrir les motifs de notre générosité.

Louisa s’esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune homme qu’elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n’ai plus reçu de ses nouvelles.

Peu après qu’elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le comté de Surrey et qui leur appartenait.

Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi pour le rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre heures. Nous mîmes pied à terre près d’un pavillon propre et galant, où nous fûmes introduites par nos cavaliers et rafraîchies d’une collation délicate, dont la joie, la fraîcheur de l’onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient le prix.

Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l’air étant fort chaud mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble un bain, dans une petite baie de la rivière, auprès du pavillon, où personne ne pouvait nous voir ni nous distraire.

Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain à la folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous retournâmes donc d’abord au pavillon qui, par une porte, répondait à une tente dressée sur l’eau, de façon qu’elle nous garantissait de l’ardeur du soleil et des regards des indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un fourré de bois sauvage, depuis le haut jusqu’aux bas côtés, lesquels, de la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés avec leurs espaces remplis de vases de fleurs, le tout faisant à l’œil un charmant effet de quelque côté qu’on se tournât.

Il y avait autant d’eau qu’il en fallait pour se baigner à l’aise ; mais autour, de la tente on avait pratiqué des endroits secs pour s’habiller ou enfin pour d’autres usages que le bain n’exige pas. Là se trouvait une table chargée de confitures, de rafraîchissements et de bouteilles de vins et des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de l’eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d’être l’intendant des menus plaisirs d’un empereur romain, n’avait rien oublié de tout ce qui peut servir au goût et au besoin.

Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les préliminaires de la liberté eurent été réglés de part et d’autre, l’on cria : « Bas les habits ! » Aussitôt nos deux amants sautèrent sur nous et nous mirent dans l’état de pure nature. Nos mains se portèrent d’abord vers l’ombrage de la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans : cette posture, nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir d’eux, ce que nous fîmes de bon cœur.

Mon « particulier » fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ me faire éprouver sa force ; mais, plutôt pressée du désir de me baigner, je le priai de suspendre l’affaire et donnant ainsi à nos amis l’exemple d’une continence qu’ils étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à main dans l’onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de l’air et me remplit d’une volupté amoureuse.

Je m’occupai quelque temps à me laver et à faire mille niches à mon compagnon, laissant à Emily le soin d’en agir avec le sien à sa discrétion. Mon cavalier, peu content à la fin de me plonger dans l’eau jusqu’aux oreilles et de me mettre en différentes postures, commença à jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les et cœtera si chers à l’imagination, sous prétexte de les laver. Comme nous n’avions de l’eau que jusqu’à l’estomac, il put manier à son aise cette, partie si prodigieusement étanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda pas à vouloir que je me prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas, parce que nous étions dans une posture trop gênante pour que j’y goûtasse du plaisir ; aussi je le priai de différer un instant afin de voir à notre commodité les débats d’Emily et de son galant, qui en étaient au plus fort de l’opération. Ce jeune homme, ennuyé de jouer à l’épinette, avait couché sa patiente sur un banc où il lui faisait sentir la différence qu’il y a du badinage au sérieux.

Il l’avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, lui montrant une belle pièce de mécanique prête à se mettre en mouvement, afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants.

Comme l’eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, dont la peau était à peu près d’une même blancheur, on pouvait à peine distinguer leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion s’était pourtant, à la fin, mis à l’ouvrage. Alors, plus de tous ces raffinements et de ces tendres ménagements. Emily se trouva incapable d’user d’aucun art, et de quel art en effet aurait-elle usé tandis qu’emportée par les secousses qu’elle éprouvait elle devait céder à son fier conquérant, qui avait fait pleinement son entrée triomphale ? Bientôt, cependant, il fut soumis à son tour, car l’engagement étant devenu plus vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu’elle n’eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste qui meurt en tuant son ennemi, la belle Emily, de son côté, nous donna à connaître, par un profond soupir, par l’extension de ses membres et par le trouble de ses yeux ; qu’elle avait atteint la volupté suprême.

Pour ma part, je n’avais point vu toute cette scène avec une patience bien calme ; je me reposais avec langueur sur mon galant, à qui mes yeux annonçaient la situation de mon cœur. Il m’entendit et me montra son membre de telle raideur que, quand même je n’aurais pas désiré de le recevoir, c’eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon dans son jus, tandis que le remède était si près.

Nous prîmes donc un banc, pendant qu’Emily et son ami buvaient à notre bon voyage, car, comme ils l’observaient, nous étions favorisés d’un vent admirable. À la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de Cythère. Mais comme l’opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je vous en épargnerai la description.

Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis servie, quoiqu’il ne puisse être, mieux employé que pour un sujet qui est si propre à la poésie qu’il semble être la poésie même, tant par les imaginations pittoresques qu’il enfante que par les plaisirs divins qu’il procure.

Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l’agréable compagnie que nous leur avions faite.

Ce fut ici la dernière aventure que j’eus avec Emily, qui, huit jours après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu’ils n’examinèrent seulement pas la conduite qu’elle avait tenue pendant une si longue absence.

Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de sa beauté, elle était d’un caractère si liant et si aimable que si on ne l’estimait pas on ne pouvait se passer de l’aimer. Elle ne devait sa faiblesse qu’à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la rendait l’esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu’elle avait le bonheur d’en recevoir, comme elle le montra dans l’état de mariage qu’elle contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n’eût jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme.

Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole qu’elle se trouvait seule avec moi, telle qu’une poule à qui il ne reste plus qu’une poulette ; mais quoiqu’on la priât sérieusement de recruter son corps, ses infirmités et son âge l’engagèrent à se retirer à temps à la campagne pour y vivre du bien qu’elle avait amassé ; résolue de mon côté d’aller la joindre dès que j’aurais goûté un peu plus du monde et de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête.

Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini ; car, outre qu’elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes, se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier, dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui convenir et qu’elle préservait soigneusement de la misère et des maladies où la vie publique mène pour l’ordinaire.

À la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à Marylebone , que je meublai modestement, mais avec propreté, où je vivotais à mon aise des huit cents livres que j’avais épargnées.

Là, je vécus sous le nom d’une jeune femme dont le mari était en mer. Je m’étais d’ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me permettait de jouir ou d’épargner selon que mes idées en disposeraient, manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme Cole.

À peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d’une toux violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d’un certain âge, très bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant le visage aussi noir qu’un nègre. Suivant les observations que j’avais faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos, ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec, emphase du service que je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit naturellement naître une conversation, dans laquelle il m’apprit sa demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne.

Quoiqu’il semblait n’avoir que quarante-cinq ans, il en avait néanmoins plus de soixante, ce qui venait d’une couleur fraîche et d’une excellente complexion. Quant à sa naissance et à sa condition, son père, qui était mécanicien, mourut fort pauvre et le laissa aux soins delà paroisse, d’où il s’était mis dans un comptoir à Cadix, où, par son active intelligence, il avait non seulement fait sa fortune, mais acquis des biens immenses, avec lesquels il retourna dans sa patrie, où il ne put jamais découvrir aucun de ses parents, tant son extraction avait été obscure. Il prit donc le parti de la retraite et vivait dans une opulence honnête et sans faste, regardant avec dédain un monde dont il connaissait parfaitement les détours.

Comme je veux vous écrire une lettre particulière touchant la connaissance que je fis avec cet ami estimable, je ne vous en dirai ici qu’autant qu’il en faut pour servir de connexion à mon histoire et pour obvier à la surprise que cette aventure vous causera.

Notre commerce fut fort innocent au commencement, mais il se familiarisa peu à peu et changea enfin de nature. Mon ami possédait non seulement un air de fraîcheur, mais il avait aussi tout l’enjouement et toute la complaisance de la jeunesse. Il était outre cela excellent connaisseur du vrai plaisir et m’aimait avec dignité ; ce qui faisait oublier toutes ces idées dégoûtantes que la vue d’un vieux galant fait naître ordinairement.

Pour couper court, ce gentleman me prit chez lui, et je vécus pendant huit mois fort contente, lui donnant de mon côté toutes les marques d’amour et de respect qu’il pouvait prétendre ; ce qui me l’attacha de telle sorte que, mourant peu de temps après d’un froid qu’il gagna en courant de nuit à un incendie du voisinage, il me nomma son héritière et exécutrice de ses dernières volontés.

Après lui avoir rendu les derniers devoirs de la sépulture, je regrettai sincèrement mon bienfaiteur, dont le tendre souvenir ne sortira jamais de ma mémoire et dont je louerai toujours le bon cœur.

Je n’avais pas encore dix-neuf ans, j’étais belle, j’étais riche. De tels avantages devraient être plus que suffisants pour satisfaire quiconque les possède ; néanmoins, semblable au malheureux Tantale, je voyais mon bonheur sans pouvoir, y goûter. Tandis que je vivais chez Mme Cole, le délire de la débauche avait en quelque sorte suspendu mes regrets et banni de mon cœur le souvenir de ma première passion. Mais dès que je me vis rendue à moi-même, affranchie de la nécessité de me prostituer pour vivre, Charles reprit son empire sur mon âme ; son image adorable me suivit partout, et je sentis que s’il n’était témoin de ma félicité, s’il ne la partageait pas, je ne pourrais jamais être heureuse. J’avais appris, pendant mon séjour, à Marylebone, que son père était mort et que ce précieux objet de ma. tendre affection devait revenir incessamment en Angleterre. Je vous laisse à penser, ma chère amie, vous qui connaissez ce que c’est que le véritable amour, avec quel excès de joie, je reçus cette nouvelle, et avec quelle impatience j’attendis le fortuné moment où nous devions nous revoir. Agitée comme je l’étais, il n’était pas possible que je demeurasse tranquille ; aussi, pour me distraire et charmer mes inquiétudes, je résolus de faire un voyage dans mon pays natal, où je me proposais de démentir Esther Davis, qui avait fait courir le bruit qu’on m’avait envoyée aux colonies. Je partis, accompagnée d’une femme convenable et discrète, avec tout l’attirail d’une dame de distinction. Un orage affreux m’ayant surprise à douze milles de Londres, je jugeai à propos de m’arrêter dans l’hôtellerie la plus voisine que je trouvai sur ma route. J’étais à peine descendue de carrosse qu’un cavalier, contraint comme moi de chercher un abri, arriva au galop. Il était mouillé jusqu’à la peau. En mettant pied à terre, il pria le maître de la maison de lui prêter de quoi changer, pendant qu’on ferait sécher ses habits. Mais, ô ! destin trop heureux, quel son enchanteur frappa tout à coup mon oreille, et de quel ravissement ne fus-je point saisie lorsque je l’envisageai ! Une large redingote dont le capuchon lui enveloppait la tête, un grand chapeau par-dessus, dont les bords étaient baissés, en un mot, plusieurs années d’absence ne m’empêchèrent pas de le reconnaître. Eh ! comment aurais-je pu m’y méprendre ? Est-il rien qui puisse échapper aux regards pénétrants de l’amour ? L’émotion où j’étais me faisant oublier toute retenue, je m’élançai comme un trait entre ses bras, lui passant les miens au cou, et l’excès de la joie m’ôtant la liberté de la parole, je m’évanouis en prononçant confusément deux ou trois mots, tels que : « Mon âme… ma vie… mon Charles… » Quand je fus revenue à moi-même, je me trouvai dans une chambre, entourée de tout le monde du logis, que cet événement avait rassemblé, et mon adorable à mes pieds, qui, me tenant les mains serrées dans les siennes, me regardait avec des yeux où régnaient à la fois la surprise, la tendresse et la crainte. Il resta quelques moments sans pouvoir proférer une syllabe. Enfin, ces douces expressions sortirent de sa divine bouche : « Est-ce bien vous, mon aimable, ma chère Fanny ? après un si long espace de temps !… après une si longue absence ! M’est-il permis de vous revoir encore ?… N’est-ce point une illusion ?… » Et dans la vivacité de ses transports, il me dévorait de caresses et m’empêchait de lui répondre par les baisers qu’il imprimait sur mes lèvres. Je me trouvais de mon côté dans un état si ravissant, que j’étais effrayée de mon bonheur, et je tremblais que ce ne fût un songe. Cependant, je l’embrassais avec une fureur extrême, je le serrais de toutes mes forces, comme pour l’empêcher de m’échapper de nouveau. « Où avez-vous été ? m’écriai-je… Comment… comment pûtes-vous m’abandonner ? Êtes-vous toujours mon amant ?… M’aimez-vous toujours ?… Oui, cruel, je vous pardonne toutes les peines que j’ai souffertes en faveur de votre retour. » Le désordre de nos questions et de nos réponses, le trouble, la confusion de nos discours étaient d’autant plus éloquents qu’ils parlaient du cœur et que le seul sentiment nous les dictait.

Tandis que nous étions plongés dans cette délicieuse ivresse, que nos âmes étaient absorbées dans la joie, l’hôtesse apporta des hardes à Charles ; je voulus avoir la satisfaction de le servir et de l’aider de mes mains, et je pus observer la vigueur et la complexion toujours vivace de son corps.

Après avoir calmé nos transports, mon amant m’apprit qu’il avait fait naufrage sur les côtes d’Irlande et que ce qui causait son désespoir c’était l’impossibilité où ce désastre le mettait de pouvoir désormais me faire aucun bien. L’aveu naïf de son infortune m’attendrit et m’arracha des larmes. Néanmoins je ne pus m’empêcher de m’applaudir secrètement de me trouver dans la situation de réparer ses malheurs.

Il serait inutile de vous retracer ce qui se passa entre nous cette nuit-là, vous le devinez aisément. Le voyage que j’avais projeté dans la province était désormais hors de question. Le lendemain nous revînmes à Londres.

Pendant la route, le tumulte de mes sens étant suffisamment calmé, je me sentis la tête assez froide pour lui raconter avec mesure le genre de vie où j’avais été engagée après notre séparation. Si tendrement peiné qu’il en fût comme moi-même, il n’en était que peu surpris, eu égard aux circonstances dans lesquelles il m’avait laissée.

Je lui fis ensuite connaître l’état de ma fortune, avec cette sincérité qui, dans mes rapports avec lui, m’était si naturelle et en le priant de l’accepter aux conditions qu’il fixerait lui-même. Je vous semblerais peut-être trop partiale envers ma passion si j’essayais de vous vanter sa délicatesse. Je me contenterai donc de vous assurer qu’il refusa catégoriquement la donation sans réserve, sans conditions que je lui offrais avec instance ; enfin, je dus céder à sa volonté, et il ne fallut pour cela rien de moins que l’absolue autorité dont l’amour l’investissait sur moi. Je cessai donc d’insister sur la remontrance que je lui avais très sérieusement faite : à savoir qu’il se dégraderait et encourrait le reproche, si injuste fût-il, d’avoir, pour un intérêt d’argent, sali son honneur dans l’infamie et la prostitution, en faisant sa femme légitime d’une créature qui devait se trouver trop honorée d’être simplement sa maîtresse.

L’amour triomphait ainsi de toute objection et Charles, entièrement gagné par la tendresse de mes sentiments dont il pouvait lire la sincérité dans mon cœur toujours ouvert pour lui, m’obligea à recevoir sa main. J’avais, de la sorte, parmi tant d’autres, bonheurs, celui d’assurer une filiation légitime à ces beaux enfants que vous avez vus, fruits de la plus heureuse des unions.

C’est ainsi qu’enfin j’étais arrivée au port. Là, dans le sein de la vertu, je savourais les seules incorruptibles délices ; regardant derrière moi la carrière du vice que j’avais parcourue, je comparais ses infâmes plaisirs avec les joies infiniment supérieures de l’innocence ; et je ne pouvais me retenir d’un sentiment de pitié, même au point de vue du goût, pour ces esclaves d’une sensualité grossière, insensibles aux charmes si délicats de la VERTU, cette grande ennemie du VICE, mais qui n’en est pas moins la plus grande amie du PLAISIR. La tempérance élève les hommes au-dessus des passions, l’intempérance les y asservit ; l’une produit santé, vigueur, fécondité, gaieté, tous les biens de la vie ; l’autre n’enfante que maladies, débilité, stérilité, dégoût de soi-même, tous les maux qui peuvent affliger l’humaine nature.

Vous riez, peut être, de cet épilogue moral que me dicte la vérité, après des expériences comparées ; vous le trouvez sans doute en désaccord avec mon caractère ; peut-être aussi le considérez-vous comme une misérable finasserie destinée à masquer la dévotion au vice sous un lambeau de voile impunément arraché de l’autel de la Vertu ; je ressemblerais alors à une femme qui, dans une mascarade, se croirait complètement déguisée, parce qu’elle aurait, sans plus changer de costume, simplement transformé ses souliers en pantoufles ou à un écrivain qui prétendrait excuser un libelle du crime de lèse-majesté, parce qu’il y aurait inséré, en terminant, une prière pour le roi. Mais, outre que vous avez, je m’en flatte, une meilleure opinion de mon bon sens et de ma sincérité, permettez-moi de vous faire observer qu’une telle supposition serait plus injurieuse pour la vertu que pour moi-même ; en effet, en toute candeur et bonne foi, elle ne peut reposer que sur la plus fausse des craintes, à savoir que les plaisirs de la vertu ne sauraient soutenir la comparaison avec ceux du vice. Eh bien ! qu’on ose montrer le vice sous son jour le plus attrayant, et vous verrez alors combien ses jouissances sont vaines, combien grossières, combien inférieures à celles que la vertu sanctionne. Et celle-ci non seulement ne dédaigne pas d’assaisonner le plaisir des sens, mais elle l’assaisonne délicieusement, tandis que les vices sont des harpies qui infectent et souillent le festin. Les sentiers du vice sont parfois semés de roses, mais toujours aussi infestés d’épines et de vers rongeurs ; ceux de la vertu sont uniquement semés de roses, et ces roses ne se fanent jamais.

Donc, si vous me rendez justice, vous me trouverez parfaitement en droit de brûler de l’encens pour la vertu. Si j’ai peint le vice sous ses couleurs les plus gaies, si je l’ai enguirlandé de fleurs, ce n’a été que pour en faire un sacrifice plus digne et plus solennel à la vertu.

Vous connaissez Mr. C… O…, vous connaissez sa fortune, son mérite, son bon sens : pouvez-vous, oserez-vous prononcer que lui, du moins, avait tort lorsque, préoccupé de l’éducation morale de son fils et voulant le former à la vertu, lui inspirer un mépris durable et raisonné du vice, il consentait à se faire son maître de cérémonies et à le conduire par la main dans les maisons les plus mal famées de la ville, pour le familiariser avec toutes ces scènes de débauche si propres à révolter le bon goût ? L’expérience, direz-vous, est dangereuse. Oui, sur un fou ; mais les fous sont-ils dignes de tant d’attention ?

Je vous verrai bientôt ; en attendant, veuillez-moi du bien et croyez-moi pour toujours,

Madame,

Votre, etc., etc. XXX.

FIN