MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR - Lecture en ligne - Partie 2

Note des utilisateurs: / 55
MauvaisTrès bien 
Index de l'article
MEMOIRES DE FANNY HILL, FEMME DE PLAISIR
Lecture en ligne - Partie 1
Lecture en ligne - Partie 2
Lecture en ligne - Partie 3
Lecture en ligne - Partie 4
Toutes les pages

« Bientôt après, le lord Champêtre forma cette correspondance avec Mme Armst…d ; il lui loua une petite maison de campagne près de Hampstead ; cette dame et Fanny passèrent la plus grande partie de l’été dernier dans cette retraite champêtre, allant dans la voiture du lord se promener dans les endroits voisins.

« Cette liaison est maintenant si bien établie et le lord garde si peu le moindre secret de son attachement pour ses deux dames qu’il y a raison de croire qu’elle durera longtemps ; il est successivement occupé à satisfaire ses passions amoureuses dans les bras de Fanny He…be…t et de Mme Armst.d. Fanny, outre les visites du lord Champêtre, est fréquemment favorisée de la compagnie du colonel B…, du baronnet Thomas L…, du lord B… et de plusieurs des membres de chez Arthur et de Bootle. Les dames qui fréquentaient ordinairement la maison de Mme Br…dsh…w étaient Charlotte Sp…r, qui prit ce nom de sa liaison avec le lord Sp…r, Miss G…lle, Miss Mas…n, Mme T…r et Mme L…ne.

« La première de ces dames a, pendant quelques années, figuré sur la liste des courtisanes du haut ton ; quoiqu’elle soit toujours dans son printemps et qu’elle soit de la figure la plus agréable, elle est très difficile dans le choix de ses amants, et, quoiqu’elle en ait plusieurs, elle préfère toujours ses anciennes connaissances aux nouvelles. Le lord B… est très amoureux de Charlotte, malgré qu’il la connaisse depuis six ans passés. Le lord n’est plus actuellement le gai, le beau garçon de vingt-deux ans, comme l’était Ned H… quand il fit la conquête d’une certaine duchesse à Tunbridge ; il trouve qu’il y a plus de peine à attacher un friand morceau que d’en venir à une action avec une dame d’expérience qui est libre d’accès et disposée à soutenir le siège, quoiqu’il ne soit peut-être pas aussi vigoureux que si c’était une attaque de jeunesse.

« Comme l’aventure du lord B… à Tunbridge fut à la fois heureuse et bizarre, nous pensons que le lecteur ne sera pas fâché d’en trouver ici le détail. À cette époque, les appartements, dans cet endroit, étaient loués par M. Toy, qui, sur le récit d’une hésitation dans sa voix et commençant tous ses mots par Tit Tit (n’importe l’interprétation que l’on donne à ce premier mot), fut surnommé Tit Tit . Mme la duchesse de M… était dans cette saison à prendre les eaux ; se promenant un jour dans les jardins, elle aperçut, à travers un buisson, une plante sensitive qui lui parut si extraordinaire qu’après l’avoir bien remarquée elle la reconnut pour être celle d’un Tit Tit. Elle fut si frappée de sa longueur et de sa grosseur qu’elle résolut d’en avoir la possession ; dans ce dessein, elle alla jusqu’à offrir sa main au Toy ; mais malheureusement il se trouvait engagé et ne pouvait pas accepter l’honneur qui lui était proposé ; cependant Toy s’intéressant au vif désir de Son Altesse et s’étant aperçu aussitôt qu’elle avait envisagé avec transport la plante sensitive, voulant en outre rendre service à son ami Ned, il informa Mme la duchesse de M… que ce gentilhomme possédait une plante encore plus belle et plus sensitive que lui. Son Altesse fut tellement enchantée de cet avis qu’en peu de temps Ned fut en pleine possession de sa… fortune.

« Miss G…lle, la seconde personne sur la liste des visiteurs femelles de Mme Br…dsh…w, est grande et d’une figure agréable ; elle a tout au plus dix-huit ans ; sa contenance douce et expressive indique la bonté naturelle de son caractère : elle est la fille d’un chapelain qui mourut pendant qu’elle était très jeune et qui ne lui laissa d’autre soutien qu’une fondation faite au profit, soulagement, entretien et éducation des fils et des filles des ecclésiastiques ; elle fut donc, par les fonds de cet établissement, placée apprentie chez une couturière ; elle demeura chez cette dame une partie de son apprentissage, mais le clerc d’un avocat lui fit la cour ; elle l’écouta favorablement, s’imaginant que ses desseins étaient honorables ; elle consentit de passer avec lui en Écosse. Lorsqu’ils furent en route, le clerc employa si bien la rhétorique amoureuse qu’il lui persuada d’antidater la cérémonie. Après deux nuits de pleine satisfaction, il la quitta ; elle se vit alors obligée de revenir comme elle put, se trouvant grandement mortifiée d’avoir été abusée. La nécessité où elle se trouvait la contraignit de gagner sa vie. Ayant donc cédé toutes ces prétentions à la chasteté et étant présentée chez Mme Nelson, on lui persuada aisément de suivre les avis de cette dame ; elle commença alors un nouvel apprentissage dans cette maison.

« Miss Mas…n descend d’une famille qui vivait au delà de ses revenus et qui s’imaginait qu’il n’était point nécessaire de lui amasser une dot, d’autant qu’elle avait, aux yeux de ses parents, des charmes suffisants pour se procurer un mari de rang et de fortune ; mais, hélas ! les hommes de ce siècle pensent que la beauté doit toujours être achetée quand elle est accompagnée de la pauvreté, et cette jeune personne est un exemple frappant de la vérité de cette observation.

« Mme Tur…r est la fille d’un gros marchand de drap qui, à sa. mort, lui laissa une fortune assez considérable ; elle vécut pendant quelque temps dans l’abondance, mais malheureusement elle fit la connaissance de M. Tur…r (qui était un des chasseurs les plus accrédités de fortune et qui avait déjà trompé plusieurs femmes crédules de la même manière qu’il en usa avec cette dame) qui lui offrit de l’épouser ; elle céda en peu de temps à ses tendres sollicitations : les noces se firent. À peine le premier mois de mariage était-il écoulé que M. Tur…r décampa, après s’être emparé de l’argent comptant, des billets de banque et effets précieux de sa femme, en un mot de tout ce qu’elle possédait ; elle apprit, mais trop tard, qu’avant de l’épouser il avait au moins une demi-douzaine de femmes existantes qu’il avait également traitées. Dans son désespoir, elle résolut d’user de représailles envers tout le sexe masculin et de lever des contributions sur toutes les personnes qui s’adresseraient à elle ; elle a si bien réussi à cet égard qu’après avoir travaillé dans sa vocation présente pendant dix-huit mois consécutifs elle a réalisé une somme de 1, 5oo livres sterling.

« Mme L…ne est une fort jolie femme, elle a des yeux noirs très expressifs et de superbes cheveux ; elle est âgée d’environ vingt-cinq ans ; elle a demeuré pendant quelque temps dans New-Compton-Street, n° 10. Nous avouons que nous n’avons pas eu de renseignements sur sa vie, mais nous croyons qu’elle a été pendant quelque temps chez une marchande de modes, près de Leicester-Fields. Elle n’a point l’âme mercenaire, mais elle est très voluptueuse et très agréable.

« Telles sont les principales personnes qui viennent chez Mme Bradshaw, de laquelle nous prenons congé, après lui avoir fait une aussi longue visite.

* * * *

« La maison de Mme Pendergast est située dans le centre de King’s-Place et a, jusqu’à présent, conservé sa dignité, d’après les règlements de cette abbesse judicieuse. La plupart des belles nymphes, sous la dénomination de filles de joie, ont figuré dans ce séminaire et ont contribué aux plaisirs de la première noblesse…

* * * *

« … Une ressemblance de nom entre Mme Windsor et une autre dame, qui ne demeure pas à un mille de Wardour-Street, Soho, a empêché plusieurs de ses amis, bien pensants, de venir dans son séminaire, d’après les bruits qui avaient couru de toutes parts que cette dernière dame était encline à un vice qui révolte la nature humaine et dont l’idée seule fait frémir. Mme Windsor ferait bien de changer de nom, afin que ses amis et ses visiteurs n’imputassent plus à sa maison un pareil genre d’amusements.

« Nous trouvons chez Mme Windsor plusieurs belles personnes, au nombre desquelles Betsy K…ng, une belle et rayonnante fille de dix-neuf ans, que l’on peut regarder comme la Laïs là plus attrayante qui soit dans les séminaires aux alentours de King’s-Place. On peut comparer sa personne à son caractère qui est complètement aimable ; et si l’on pouvait, pour un moment, oublier qu’elle est forcée par la nécessité de prostituer sa douce personne, on s’imaginerait voir en elle un ange. Betsy K…ng fut séduite, étant à l’école, par la négresse Harriot qui était dans ce temps dans toute sa gloire ; mais il faut avouer qu’elle n’employa pas envers elle les mêmes artifices dont Santa Charlotta se servit à l’égard de Miss M…e, de B…L…, ou Mme Nelson à l’égard de Miss W…ms et Miss J…nes. Il est vrai que la négresse Harriot fut la négociatrice du traité entre Betsy K…g et le lord B…e ; mais il faut convenir aussi que Betsy fit presque la moitié des avances, car elle déclara qu’elle était fatiguée d’être à moitié innocente, puisque d’après les pratiques de ses camarades d’école, elle avait acquis une telle connaissance dans l’art de la masturbation qu’elle satisfaisait ses passions presque à l’excès ; mais ce moyen, au lieu de lui faire négliger les pensées du bonheur réel, la portait au contraire à désirer avec plus d’empressement la véritable jouissance d’un bon compagnon. Le lord B…e lui fut présenté dans ce point de vue ; comme il possédait de toutes les manières tout ce qu’il faut pour rendre une femme complètement heureuse, elle céda à la première entrevue à ses embrassements. Sa fuite jeta l’alarme dans l’école. Lorsque son oncle, qui était son plus proche parent existant, découvrit qu’elle était débauchée et qu’elle résidait dans un des séminaires de King’s-Place (pour nous servir d’une phrase vulgaire), il se lava les mains et dit qu’elle ne lui était plus rien. La passion du lord B…e n’ayant pas duré longtemps, elle se trouva dans la nécessité de prostituer ses charmes et d’admettre en sa compagnie une variété d’amants.

« Miss N…w…m est une autre Laïs favorite du séminaire de Mme Windsor. Cette jeune dame est grande et gentille, ses yeux sont très expressifs ; elle a les plus beaux cheveux du monde qui n’exigent d’autres arts que de les arranger à son avantage. Un marchand dans Lothbury la visite fréquemment et lui donne un assez joli revenu qui peut lui procurer une aisance honnête ; mais l’ambition de briller et un goût insatiable pour la parure et les amusements à la mode la jettent dans une compagnie qu’elle méprise et qui. quelquefois, lui devient à charge : mais comme l’argent est pour Mme N…w…m un argument tout-puissant, elle ne peut pas résister aux charmes de sa tentation toutes les fois qu’il se trouve dans sa route un Soubise ou le petit Isaac de Saint-Mary Axe, elle se rend aussitôt à leur apparition et elle dit qu’elle ne voit pas plus de péché à céder à un maure ou à un juif qu’à un chrétien, ou à toute autre personne, n’importe sa croyance.

« Mme Windsor a fait dernièrement une très grande perte en la personne de Miss Mere…th, une jeune dame gauloise qui attirait chez elle le baronnet V…tk…ns, le baronnet W…w, le lord B…y et la plupart des gentilshommes gaulois qui venaient passer quelque temps à Londres ; elle était entièrement formée dans le genre des anciennes Bretonnes ; et il est généralement reconnu que les dames de ce pays sont modelées différemment des dames anglaises et qu’elles vous procurent un degré supérieur de jouissances auquel nos compatriotes femelles n’ont encore pu atteindre…

* * * *

« Nous croyons devoir entretenir nos lecteurs du séminaire de Mme R…ds…n, près de Bolton-Street, Piccadilly. Cette dame joue le bon ton au suprême degré ; elle n’admet point dans sa maison les femmes qui fréquentent les séminaires, ni celles que l’on peut se procurer à la minute par un messager de Bedford Arms ou de Maltby. Ses amies femelles sont des dames grandement entretenues ou des femmes mariées qui viennent, incognito, s’amuser avec un beau garçon et gagner, par leurs exploits multipliés, des couronnes de laurier pour en ceindre le front de leurs chers, doux et impotents maris…

« … Mme R…ds…n prend ordinairement soin de rassembler chez elle des parties suivant qu’elle les juge satisfaisantes aux deux sexes, mais elle a été quelquefois fautive d’erreur dans son jugement (comme il est arrivé à l’infortuné Byng) ; et quoiqu’elle ait reçu mille compliments avantageux du côté mâle et une multiplicité de réprimandes et d’abus de la part des dames, elle a toujours eu le bonheur de s’en tirer avec avantage, malgré les fréquentes et sévères mortifications que ses erreurs lui ont attirées et lui font essuyer journellement.

« Le duc de A… vint un soir avec plusieurs de ses amis dans ce séminaire ; ils pensèrent que les dames devaient être contraintes de capituler sur leurs conditions ; ils se trouvèrent tous trompés dans leur attente ; ils se retirèrent, à l’exception d’un seul qui crut qu’en leur absence il pourrait vaincre Miss L…n qui passait pour une prude et qui, au rapport de plusieurs personnes, n’avait jamais cédé à aucun homme, malgré qu’elle fréquentât la maison de Mme R…ds…n. Il commença d’abord par railler sa prétendue modestie et lui dit qu’il voulait la convaincre qu’il n’y avait rien de moins réel dans le monde femelle que la chasteté ; il assura qu’il avait scrupuleusement étudié le sexe pendant plusieurs années, ses artifices, ruses, stratagèmes, affectations, hypocrisie et dissimulation ; il ajouta qu’afin de raisonner avec précision sur ce sujet, il avait, avec beaucoup de travail et d’assiduité, formé une échelle des passions amoureuses du sexe femelle et de leur continence prétendue, laquelle il se proposait de présenter à la Société royale et pour laquelle il recevrait, comme il n’en doutait point, son approbation et ses remerciements ; en disant cela, il tira de sa poche un papier qui était intitulé :

« Échelle d’incontinence et de continence femelle.

« Nous supposerons le plus haut degré être un trente et un et lorsque le jeu est avec certitude porté à une ouverture, le calcul doit être ainsi trouvé :

1. Furor uterinus : 31 2 en 100 2. Un pouce au-dessous de Furor : 3o 4 en 100 3. Pour être complètement satisfaite : 29 6 en 40 4. Passions extravagantes. : 28 10 en 50 5. Désirs insurmontables : 27 12 en 60 6. Palpitations enchanteresses : 26 6 en 20 7. Chatouillement déréglé : 25 8 en 30 8. Frénésies d’occasion : 24 9 en 17 9. Langueurs perpétuelles : 23 5 en 18 10. Affections violentes : 22 3 en 12 11. Appétits incontestables : 21 6 en 25 12. Démangeaisons lubriques : 20 1 en 3 13. Désirs déréglés : 19 3 en 4 14. Sensations voluptueuses : 18 1 en 1 15. Caprices vicieux et opiniâtres : 17 4 en 11 16. Idées séduisantes : 16 4 en 5 17. Émissions involontaires et secrètes : 10 2 en 4 18. Jeunes filles frustrées et agitées des pâles couleurs : 14 1 en 100 19. Masturbation dans les écoles : 13 12 en 13 20. Jouissances en perspective : 12 12 toutes 21. Sur le bord de la consommation : 11 14 en 15 22. Lenteur fatale : 10 1 en 11 23. Espérances séduisantes : 9 1 en 2 24. Mûre pour la jouissance : 8 toutes au-dessus de 14 25. Penchant de jeunesse : 7 toute demoiselle à tout âge. 26. Plaisirs antidatés : 6 4 en 5 27. Espérances flatteuses et attentes agitées : 5 3 en 9 28. Lubricité temporaire : 4 3 en 4 29. Pruderie judicieuse : 3 1 en 20 30. Chasteté à contrôler : 2 4 en 1000 31 . Insensibilité glaciale et froide : 1 1 en 10000

« … Miss Fa…kl…d, une des plus belles personnes de Soho square, débuta dans la vie galante à l’âge de 15 ans. Elle fut remarquée à cette époque par un major des Black-guards qui l’enleva et la tint pendant quelque temps prisonnière dans son château du Somershire. Mais le tempérament de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa rupture avec son protecteur, qui, l’ayant un jour surprise dans les bras de son jardinier, s’empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. À Londres, elle mena joyeuse vie ; elle ne négligea aucun des plaisirs capables d’assouvir les différentes passions de son âme ; préférant donc les plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres avantageuses qu’on lui faisait journellement ; elle se forma une société de jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais enchanteur de la volupté ; elle traitait avec la plus grande magnificence les favoris de ses plaisirs ; elle récompensait le zèle de ceux qui n’étaient pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W…p…le contribuait beaucoup par la gaieté et la vivacité de son imagination, l’entraînait dans des dépenses considérables ; chaque jour elle voyait diminuer les dons du feu lord ; elle s’aperçut bientôt que toujours dépenser et ne rien recevoir était le vrai moyen de se ruiner ; elle résolut donc de réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncer à ses plaisirs ; elle forma alors le dessein d’établir un sérail dans un genre différent des autres séminaires ; elle fit part de son projet à Mme W…p…le, qui l’approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux.

Elle loua dans Saint-James’s-Street trois maisons qui se touchaient les unes aux autres ; elle les fit meubler dans le goût le plus élégant ; les appartements étaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés les objets ; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour passer d’une maison dans l’autre :, Elle appelle ces trois maisons les temples de l’Aurore, de Flore et du Mystère. L’entrée principale du sérail de Miss Fa…kl…d est par la maison du milieu, que l’on intitule le temple de Flore ; la maison à gauche est le temple de l’Aurore, et celle à droite se nomme le temple du Mystère.

« Le Temple de l’Aurore est composé de douze jeunes filles, depuis l’âge de onze ans jusqu’à seize ; lorsqu’elles entrent dans leur seizième année, elles passent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant cette époque ; celles qui sortent du temple de l’Aurore sont remplacées sur-le-champ par d’autres jeunes personnes, pas plus âgées de onze ans, afin de ne pas faire de passe-droit ; de. manière que cette maison, que Miss Fa…kl…d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours composée du même nombre de nonnes.

« Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et bien nourries ; elles ont deux gouvernantes qui ont soin d’elles et ne les quittent point. On leur enseigne à lire et à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu’à festonner et à broder au tambour ; elles ont un maître de danse pour donner à leur corps un maintien noble et aisé ; elles ont également à leur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombre desquels sont La Fille de joie et autres ouvrages de ce genre, qu’on leur fait lire principalement, afin d’enflammer de bonne heure leurs sens ; les gouvernantes sont même chargées de leur insinuer, avec une sorte de mystère, pour leur donner plus de désir, les sensations et les plaisirs qui résultent de l’union des deux sexes dans les divers amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur défend entre elles la masturbation ; les gouvernantes les surveillent strictement à cet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise habitude que l’on contracte malheureusement dans les écoles ; elles ne sortent jamais ; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans cette maison, si elles ne peuvent pas s’accoutumer à ce célibat, mais elles sont si bien fêtées et si bien choyées qu’elles ne songent pas à la privation de leur liberté.

« Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup coûté à Miss Fa…kl…d, lui est maintenant d’un grand rapport ; elle s’assure, par cet arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu’elles ont atteint l’âge prescrit pour être initiées dans le temple de Flore, lui produisent un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d’état de préjudicier à leurs vestalies. On ne peut être introduit dans ce noviciat que par Miss Fa…kl…d ; il faut avoir, pour y être admis, plus de soixante ans ou faire preuve d’impuissance. Le lord Cornw…is, le lord Buck…am, l’alderman B…net et M. Simp…n sont les paroissiens les plus fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître d’école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes ; pendant le cours des leçons, les gouvernantes ont seules le droit d’aller faire des visites dans les appartements qui servent de classe aux maîtres et aux écolières, afin d’observer si ces paroissiens paillards n’outrepassent pas les règles de l’ordre. Il est expressément défendu aux nonnes qui ne sont pas en exercice d’aller épier la conduite de leurs camarades. Ces jeunes personnes n’ont point de profits, les présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien et leur éducation.

« Le Temple de Flore est composé du même nombre de nonnes, qui sont toutes jeunes, jolies et fraîches comme la déesse dont cette maison porte le titre. Elles ont au premier abord un air de décence qui vous charme ; mais dans le tête-à-tête elles sont d’une vivacité, d’une gaieté, d’une complaisance et d’une volupté inconcevables ; elles sont également si affables, si spirituelles et si enjouées que les visiteurs sont souvent incertains sur leur choix ; elles vivent ensemble de bonne union et sans rivalité. Miss Fa…kl…d pour entretenir entre elles la meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des autres par le plus ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi fondamentale de leur ordre d’apporter en bourse commune les gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix convenu, lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur un registre, versées ensuite dans un coffre destiné à cet usage, et partagées entre elles, par portions égales, le premier de chaque mois ; si par hasard l’une d’entre elles (ce qui n’est pas encore arrivé) se trouvait convaincue d’avoir frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa…kl…d, et tous les bénéfices qu’elle a reçus depuis le moment où elle est entrée dans ce temple jusqu’à cette époque lui seraient confisqués par Miss Fa…kl…d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi rigoureuse qu’elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, de remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise la plus sincère et les exempte de reproches et explications de préférence qu’elles pourraient continuellement se faire.

« Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail lorsqu’il leur plaît. Miss Fa…kl…d ne suit point, à leur égard, la règle commune des autres abbesses des séminaires, qui leur font payer les frais de leur entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement, leurs habillements et le peu qu’elles possèdent, et les forcent même de demeurer malgré elles, jusqu’à ce qu’elles se soient acquittées de leur dépense. Miss Fa…kl…d les exempte de toute charge quelconque ; elle pousse le désintéressement jusqu’à faire don à celles qui ont été élevées dans le temple de l’Aurore de tous les ajustements dont elles sont parées dans le sérail ; mais toutes celles qui abandonnent la maison ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétexte quelconque. Elles sont si bien traitées par Miss Fa…kl…d qu’elles ne songent point à s’en aller ; d’ailleurs, les bénéfices de cette maison sont si considérables qu’elles sont assurées de s’amasser, en plusieurs années, une petite fortune.

« Miss Fa.kl.d est si généralement connue par ses égards, son attachement, son affabilité et son désintéressement envers ses nonnes qu’elle reçoit perpétuellement la visite de jeunes personnes de la plus grande beauté qui se présentent chez elle dans le dessein de se faire religieuses de son ordre ; mais, s’étant fait une loi inviolable d’avoir toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune, à moins qu’elle ne s’y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses nonnes ne s’en aillent d’elles-mêmes, elle n’accepte point leurs offres, mais elle les enregistre dans le cas de place vacante.

« Des douze nonnes destinées au service du temple de. Flore, six ont été élevées dans celui de l’Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce séminaire depuis l’âge de onze ans, nous n’en donnerons aucun détail ; les six autres s’appellent Miss Edw…d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss Jonhs…n, Miss Bur…et et Miss Bid…ph.

« Miss Edw…d est une brune piquante de vingt et un ans elle est la fille d’un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé, avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw…d représenta en vain la disproportion d’âge. Son père lui enjoignit expressément de se conformer à ses volontés, Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à l’intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme ; elle s’en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s’il apprenait qu’elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa…kl…d, à qui elle la recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l’établissement de son sérail ; elle la reçut avec affection et l’initia aussitôt dans les mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd’hui avec une ferveur surprenante.

« Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de dix-neuf ans : elle entra chez Miss Fa…kl…d le jour même que Miss Edw…d. Elle perdit son père dans l’âge le plus tendre ; sa mère est revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère achetait d’occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser, le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille. M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère. Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa chambre, qui n’était séparée de la sienne que par une cloison de planches couvertes en papier peint ; elle prenait le prétexte de chercher quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait ; elle retournait ensuite auprès de son compère ; elle jasait avec lui ; leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était tellement accompagnée d’exclamations divines que Miss Butler, curieuse d’entendre leur baragouinage, auquel son jeune cœur prenait déjà part, sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement, s’approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée, afin d’entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils se disputaient avec tant d’ardeur ; elle enrageait de ne rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l’agitation dont ils étaient animés ; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part et d’autre pendant l’intervalle de ces exclamations, portaient dans ses sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène se répétait, et Miss Butler n’était pas plus instruite. Ne pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou imperceptible à la muraille ; elle découvrit alors le motif de leurs ébats et de leurs vives agitations ;. elle soupira, elle envia la jouissance d’une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte (elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu’elle ne rentrerait que le soir et lui. recommanda d’avoir bien soin de la maison. M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère ; Miss Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée ; elle l’engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas naissants de sa filleule et qui cherchait l’occasion de les admirer de plus près, la complimenta d’abord sur ses charmes ; il la prit en badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il l’accabla de mille baisers qu’elle lui rendit avec la même ardeur et comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces caresses et brûlant d’avoir avec sa filleule la même conversation qu’il avait journellement avec sa commère, lui dit qu’il désirait s’entretenir avec elle d’un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion. Miss Butler, qui lisait d’avance dans ses yeux le préambule de son discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule avait l’air de prendre la plus vive attention et qu’elle se gardait bien d’interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d’une manière forte et vigoureuse ; Miss Butler soutint de même sa réplique ; elle alla même, dans la chaleur de l’action, jusqu’à lui pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallut répondre ; elle avait tant à cœur de prendre la défense d’un sujet aussi beau qu’elle voulut passer à un quatrième argument ; mais le parrain, n’ayant plus d’objections valables à lui présenter, s’avoua vaincu ; cependant on finit amicalement par un baiser de part et d’autre la dispute, que l’on se proposa de reprendre le lendemain, à l’insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille ; mais la bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait s’exprimer ; la parole lui manquait ; elle fut d’autant plus surprise de son silence, auquel elle ne s’attendait pas, qu’elle n’avait jamais eu tant envie de causer ; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement, d’abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se promit bien d’empêcher le lendemain son parrain d’avoir une grande conférence avec elle ; en effet, elle s’y prit si bien qu’elle le mit hors d’état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement sa mère qu’elle crut qu’il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son compère, commença à le soupçonner d’indifférence à son égard : elle remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait bien des courses à faire le lendemain ; ses questions réitérées et les prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu’il y avait de l’intelligence entre eux ; elle voulut donc s’en convaincre ; pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu’elle sortirait le lendemain de bonne heure et qu’ayant de grandes courses à faire, elle dînerait en route. À cette nouvelle, le parrain et la filleule se regardèrent d’un œil de satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons.

Mme Butler s’en alla donc de bon matin, comme elle l’avait annoncé la veille ; elle se plaça en sentinelle dans un café peu éloigné de sa maison, d’où elle pouvait tout épier ; elle vit bientôt M. James qui, d’un air joyeux, se rendait chez elle ; elle suivit peu de minutes après ses pas ; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de chaleur qu’ils n’avaient pas entendu rentrer cette dame. À cette vue, Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille ; elle l’accabla de malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu’elle rencontra Mme Walp…e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le sujet de son chagrin, la consola et l’amena chez Miss Fa…kl…d.

« Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus intéressante ; elle perdit ses père et mère dès l’âge le plus tendre ; elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d’elle. M. Roberts, non satisfait d’avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu’elle prenait pour les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l’attachement simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu’à ravir l’honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n’eut pas plus tôt consommé son crime qu’il vit l’abîme infernal ouvert sous ses pieds ; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d’infamie, accablé de dettes et de remords, il ne vit d’autre moyen d’échapper au glaive de la justice que d’anéantir lui-même son existence ; il se brûla donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans fortune, sans expérience, s’abandonna aux conseils d’une amie avec qui elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons donner la description, puisqu’elle figure dans ce séminaire, était liée avec la marchande de modes de Miss Fa…kl…d ; elle lui vanta, d’après les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame ; elle l’engagea d’y entrer avec elle ; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu’elle voulut : elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, qui les présenta à Miss Fa…kl…d.

« Miss Ben…et est justement cette amie de Miss Edw…d et qui entra avec elle dans le séminaire de Miss Fa…kl…d ; elle a vingt et un ans et elle est de bonne famille ; il n’est point de figure plus enchanteresse que la sienne ; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants du monde avaient plus de charmes que les agréments d’un ménage paisible, envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s’épargner l’embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La misère et les infirmités, suite ordinaire d’une pareille existence, les accablèrent de leur poids ; épuisés par les veilles, les plaisirs et les chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l’indigence, et ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la nature. Miss Ben…et venait à peine de retourner à la maison paternelle lorsqu’elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée de fortune, elle chercha à se placer ; elle s’adressa pour cet effet à la marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa…kl…d. Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que, portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea Miss Edw…d à y venir avec elle.

« Miss Jonhs…n, superbe brune âgée de vingt-deux ans ; toute sa personne est un assemblage de volupté ; elle est la fille d’une femme entretenue qui, dépensant d’un côté tout ce qu’elle gagnait de l’autre, se trouvait sans cesse dans le besoin : voyant qu’elle n’avait plus d’attraits pour captiver les cœurs, elle ne trouva d’autre ressource pour exister que de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à peine quatorze ans ; mais les recettes ne répondant point à ses désirs, elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss Jonhs…n se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison ; ayant entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa…kl…d, elle se présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu’à présent.

« Miss Bid…ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan et qui n’a point d’attachement pour elle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants : elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse d’école qu’ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle s’attacha particulièrement à l’instruction des jeunes gens, qui, suivant elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant d’embonpoint dans son travail qu’elle se vit obligée, à l’âge de quinze ans, de quitter son père qui la maltraitait ; elle se réfugia chez une sage-femme qui, après l’avoir débarrassée du gain de son école et voyant qu’elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda à Miss Fa…kl…d.

« Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Sh…ri…an, le lord Gr…y, le lord Hamil.on, le lord Bol…br…ke, MM. Sm…let, Vaub…gh, Sh…l…k, W…son, etc. » Le Temple du Mystère n’est consacré qu’aux intrigues secrètes. Les nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n’y sont point admises. Miss Fa…kl…d et son amie Mme Walp…e mettent tant d’adresse, d’honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations qu’elles retirent un produit considérable de ce genre d’affaires. Ne voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec affluence… »

Dans ces bagnios, dans ces seraglios, on n’ignorait pas la flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez eux. Le curieux ouvrage intitulé The Cries of London, dont il a été donné une réimpression accompagnée d’une traduction parfois insuffisante sous le titre : Les Cris de Londres au XVIII° siècle (Paris, 1893), nous montre un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant : « Come buy my little Tartars, my pretty little Jemmies ; no more than a half penny a piece. (Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites verges ; je ne les vends qu’un demi-penny pièce.) » Le mot Tartars est sans doute une allusion aux Russes, à cause du knout dont ils usent. Les Anglais ont toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l’on a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que l’on ne destinait pas toujours à corriger les méchants enfants, mais qui servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux mœurs corrompues.

Cependant, ce n’est que plus tard qu’il y eut des seraglios aménagés en vue de la flagellation. Le premier fut installé sous George IV, par Miss Collett, à Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans les environs de Portland-Place et finalement à Bedford-Street, Russel-Square, où elle mourut. Mais ce ne fut qu’en 1828 que la reine de cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à flagellation appelé Berkeley-Horse et, paraît-il, encore en usage.

* * * *

Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre acteur. Pendant sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées qui, un masque sur le visage, parcouraient les rues en voiture, à cheval, se montraient nues aux fenêtres. Mais il ne s’est pas donné la tâche de décrire cette époque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le début des Memoirs rappelle le premier tableau du Harlot’s Progress, de Hogarth ; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la campagne. Cette fille, arrivée à Londres pour être couturière, ou modiste, vient de descendre de la diligence d’York devant l’auberge de la Cloche, à Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre fille ne sait pas la vie misérable qui l’attend dans les Cavernes d’iniquité du quartier de Flesh-Market, où logent les prostituées…

Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans les rues populeuses, observant les mœurs, écoutant les refrains populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains de chansons connues :

« Gentle shepherd tell me where, where, where, where, etc. (Gentil berger, dites-moi où, où, où, où, etc.) »

Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant que pendant la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description de l’animation de la ville. C’est à peine s’il nous parle de l’impression que les belles boutiques produisent sur les campagnards. Il n’a pas fixé l’aspect pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient la capitale en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa meule en chantant : Knives to grind, razors or scissors to grind ! C’est-à-dire : Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux à repasser !

Le marchand de paillassons criait : Buy a mat ; a door mat or a bed mat ! (Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une descente de lit !)

Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait sans cesse : Buy a roasting Jack ! (Achetez un tourne-broche !)

Le chaudronnier chantait : Any pots, or pans, or kettles to mend ? Any work for the thinker ? (Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des bouilloires à raccommoder ? Avez-vous de l’ouvrage pour le chaudronnier ?)

La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appelés dumplings, les annonçait bizarrement : Diddle, diddle, diddle, dumplings, o ! hot ! hot ! et les petits garçons qui couraient après elle pour en acheter répétaient en l’imitant : Diddle, diddle, diddle dumplings ! tout chauds, tout chauds.

Des juifs sordides, marchands d’habits, passaient en poussant leur appel lamentable : Old clothes to sell ? Any shœs, hats or old clothes ? (Vieux habits à vendre ? Chaussures, chapeaux ou vieux habits ?)

Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait : Sand o ! sand o, any sand below, maids ? (Du sable, oh ! du sable, oh ! vous faut-il du sable, servantes ?)

Était-ce le vendredi saint ? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de brioches que l’on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix était dessinée, les annonçait : One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns (Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns !)

Avait-on un soufflet endommagé ? On attendait que le cri de celui qui les réparait retentît : Bellows to mend ; maids your bellows to mend ? (Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets à réparer ?)

L’été, c’était la marchande de groseilles à maquereau : Ready-pick’d green gooseberries, eight pence a gallon ! (Groseilles vertes, fraîches cueillies, huit pence le gallon.) Les ménagères en achetaient souvent pour préparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange de groseilles, de lait et de sucre recouvert d’une légère pâte.

Le charbonnier n’était pas le moins bruyant : Small coal ; maids, do you want, any small coal ? (Charbon de bois ! Servantes, ’vous faut-il da charbon de bois ?)

En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères ; Primroses, primroses ! Buy my spring flowers. (Primevères, primevères ? Achetez-moi des fleurs de printemps.)

Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était celui qui vendait les pigs ou cochons, gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il criait : A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce ? (Un cochon et de la compote de pruneaux, qui m’achète du cochon et de la compote de prunes ?)

Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l’on estimait surtout les rowley powlies. Les Anglais préparaient les pois en les faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on posait une tranche de lard fumé. Le cri du marchand de petits pois était long : Green Hastings, hastings. 0 ! come here’s your large rowley powlies, no more than six pence a peck ! (Pois verts nouveaux, pois verts ! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le peck !)

Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de nos jours. Déjà, sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. Lorsque les servantes entendaient : Hare skins, or rabbit skins ! (Peaux de lièvres, peaux de lapins à vendre !) elles se hâtaient de porter à la marchande les dépouilles des rongeurs qu’elles avaient soigneusement mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de lièvre huit pence.

Les marchandes de homards vivants disaient d’une voix de tête : Buy a lobster, a large live lobster. (Achetez-moi un homard, un gros, homard vivant.) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s’en faisait une grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnés d’huile, de vinaigre, de sel et de poivre.

Voici un cri particulièrement mélodieux : Ground ivy, ground ivy, come buy my ground ivy ; come buy my water cresses. (Lierre terrestre, lierre terrestre, venez m’acheter du lierre terrestre, venez m’acheter du cresson.)

La marchande d’allumettes chantonnait : Matches, maids ! my pickedpointed matches ! (Allumettes, servantes ! mes allumettes bien pointues !)

Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu’il annonçait ainsi : Buy a mouse trap, or a trap for you rats. (Achetez une trappe à souris ou une trappe pour prendre vos rats.)

En automne, on vendait des noisettes : Jaw-work, jaw-work, a whole pot for a half-penny, hazelnuts ! (Ouvrage pour mâchoires, ouvrage pour mâchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes !)

Les crabes s’annonçaient brièvement : Crab ! Crab ! Will you crab ? (Crabe ! crabe ! Voulez-vous des crabes ?)

Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les tessons de bouteilles, les demandait humblement : Any fluit glass or broken bottles for a poor man today ? (Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées pour un pauvre homme aujourd’hui ?)

C’étaient encore les fèves vantées allègrement : Windsor beans : a groat a peck, broad Windsors. (Fèves de Windsor, un groat le peck, les belles fèves de Windsor.)

D’autres marchands de fruits annonçaient : Nice peaches or nectarines ; rare ripe plums (Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et de qualité rare), ou encore : A groat a pound large Filberts, a groat a pound, full weight, a groat a pound. (Un groat la livre de belles avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre.) Ou bien : Wheh you will for a half-penny, golden rennets. (Choisissez celle que vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées.)

De Chelsea, d’Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient leurs légumes : Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys. (Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan extraordinaires !)

Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à une perche, en criant : Rabbits, o ! a fine Rabbit. (Lapins ! Oh ! un beau lapin !)

Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient très friands, et faisait le fond d’une sorte de pain d’épice que l’on vendait chaud dans les rues : Hot spice gingerbread, all hot ! (Du pain d’épice chaud, tout chaud !) Le plus renommé était débité par un marchand qui se tenait aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un petit four en fer-blanc.

Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en achetaient en se rendant à l’école : Hot bak’d Pippins, nice and hot ! (Pommes cuites et chaudes, belles et chaudes !)

Le marchand de volaille criait, d’une voix rauque : Buy a chicken, or a fine fat fowl ! (Achetez, un poulet ou une belle poule grasse !)

Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les bouilloires et les ustensiles de diverses sortes se précipitaient lorsque retentissait le cri bien connu : Any brickdust below, maids ? Maids, do you want any brickdust ? (Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les servantes ? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique ?)

Malgré qu’il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands et c’est pour eux que l’on criait : Nice green cucumbers ! 0 ! two for three halfpence ! (De beaux concombres verts ! Oh ! deux pour trois demi-pences !)

Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu’ils préfèrent : Buy my found liver or lights for your cat ! (Achetez-moi du foie bien frais ou du mou pour votre chat !)

Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise : Buy a jack-line or a clothesline ! (Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre le linge !)

Les mandarines, que l’on appelait oranges de Chine, étaient un fruit fort apprécié : China oranges ; one a penny, two a penny, nice China ! (Oranges de Chine ; une pour un penny, deux pour un penny, les belles oranges de Chine !)

La marchande d’éperlans allait en acheter à Billingsgate et toute la journée elle marchait, criant de rue en rue : Sprats, o ! Sprats, o ! Fresh live sprats ! (Les éperlans, oh ! Les éperlans frais vivants !)

Quand venait l’automne et jusqu’en hiver, les noix ornaient souvent la table. On les mangeait trempées dans un verre de vin ; aussi était-il prospère le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en criant : Walnuts, nice walnuts ; ten a penny, fine cracking walnuts ! (Les noix, les belles noix ; dix pour un penny, les belles noix croquantes !)

Le marchand de lacets les portait au bout d’une perche, en ventant la qualité de sa marchandise multicolore : Long and strong, long and strong ; come buy my garters and laces, long and strong ! (Longs et solides, longs et solides, venez m’acheter des jarretières et des lacets longs et solides !)

Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son gibier : Buy a wild duck, or a wild fowl ! (Achetez un canard sauvage ou une poule-sauvage !)

Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient à ce poisson une place privilégiée à côté du turbot, proclamé roi des poissons : New mackerel, nice mackerel ! (Le maquereau nouveau, le beau maquereau !)

Quand l’été ramenait les cerises et quand les premières apparaissaient, on entendait la voix de la marchande qui vendait des bâtonnets sur lesquels elle avait attaché une demi-douzaine de cerises : courte-queue, cerises de Kent ou bigarreaux : A half-penny a stick, Duke cherries ; round and found, no more than a half-penny a stick ! (Un demi-penny le bâton, les griotes ; rondes et saines, un demi-penny le bâton seulement !)

Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait : Old chairs to mend ; any old chairs to mend ? (Vieilles chaises à réparer, avez-vous des vieilles chaises à réparer ?)

Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes huîtres de Colchester, de Wainfleet, de Melton : Oysters, o ! Fine Wainfleet oysters ! (Des huîtres, oh ! de belles huîtres de Wainfleet !)

Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs : Nice strawberries, or hautboys ! (Les belles fraises, les grosses fraises !)

Les oiseaux chanteurs, le linot, l’alouette accompagnaient de leurs trilles leur marchand qui chantait : Buy my singing, singing birds ! (Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs !)

Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l’utilité de sa marchandise m’échappent), qui s’en allait par les rues en faisant des jeux de mots dans le genre du suivant : My old soul, will you buy a bowl, ? Cela rime en anglais, mais non plus en français : Ma vieille âme, voulez-vous m’acheter une boule ?

Le tonnelier criait : Any work for the cooper ? (Avez vous de l’ouvrage pour le tonnelier ?)

Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs était celui qui consistait à errer le jour et même le soir en criant : Buy a fire-stone, cheeks for you stoves ! (Achetez une pierre de foyer, des briques pour vos fourneaux.)

Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou carrelets dans un panier sur la tête en chantant : Buy my flounders, live flounders ! (Achetez-moi des flondes, des flondes vives !)

Le cireur se promenait, un petit panier à la main : Black your shœs, Your Honour ! Black, sir ! black, sir ! (Faites noircir vos souliers, Voire Honneur ! Noircir, monsieur ! noircir, monsieur !)

Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence les allées malpropres où les beaux ne s’aventuraient pas sans se salir.

À ce propos Casanova remarque :

« Un homme en costume de cour n’oserait aller à pied dans les rues de Londres sans s’exposer à être couvert de boue par une vile populace, et les gentlemen lui riraient au nez. »

Ajoutons que l’accent de la plupart des cireurs indiquait une origine irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trépied pour placer le pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage anglais qui n’est connu en France que depuis la moitié du XIX° siècle. Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore métier de surveiller les prostituées pour le compte des maquerelles ou des logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement l’adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme était celle de Mme Cole, dans le roman de Cleland.

La marchande d’anguilles portait sur la tête son baquet plein de sable où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell jusqu’au Strand en criant : Buy my eels ; a groat a pound live eels ! (Achetez-moi des anguilles ; un groat la livre d’anguilles vives !)

Rien d’étonnant à ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les poissonniers ont toujours été les plus nombreux des petits marchands qui parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des poissons chers et estimés : Buy my maids ; and fresh soles ! (Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches !)

De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de leurs vaches dans certaines rues de différents quartiers. King-Street surtout en était encombré et retentissait de leurs cris : Any milk below, maids ? (Vous faut-il du lait, là en bas, les servantes ?)

La marchande de riz au lait s’installait avec son attirail et sa chaise au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les décrotteurs, les ramoneurs se délectaient de la friandise qu’elle leur servait dans une tasse sale avec une cuillère plus sale encore : Hot rice milk ! (Du riz au lait tout chaud !)

La marchande d’almanachs en vendait de toutes sortes en criant : New almanacks, news ! Some lies, and some true. Buy a new almanack ! (Almanachs nouveaux, nouveaux ! Il y en a qui mentent, d’autres qui disent vrai. Achetez un almanach nouveau !)

L’almanach contenait les renseignements les plus utiles, des prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les changements de la lune, la table pour calculer l’intérêt, la liste des rois, l’époque où commencent et finissent les termes, etc.

Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la nourriture des pauvres gens ; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils dévoraient avec joie les pommes de terre et le lait caillé et se passaient le plus souvent de viande. À Londres même, les pommes de terre coûtaient bon marché. Potatoes ! o ! Two pound a penny ! fîve pound two pence ! (Les pommes de terre ! oh ! Deux livres pour un penny ! cinq livres pour deux pence !) Mais ce mets était réputé grossier et réservé aux gens du commun.

Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des chandelles. Elles vendaient ces résidus aux vieilles femmes qui criaient ; Any kitchenstuff ? (Avez-vous des restes de graisse à vendre ?) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies, la mégère avait toujours quelques bons conseils à leur donner, comme d’aller trouver telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant elle était bonne, des atours aux jeunes filles et s’occupait de leur fortune, pour peu qu’elles voulussent être aimables avec de vieux gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des noms de servantes devenues des grandes dames pour l’avoir écoutée, et elle se retirait se promettant de revenir bientôt afin de connaître l’effet de ses paroles habiles dans l’âme des jeunes filles innocentes et naïves.

Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le thé à la jolie et agréable colline de White-Conduit, le jeune homme de la Cité donnait à sa maîtresse l’illusion de cette promenade en achetant un pain de White-Conduit qu’on vendait dans les rues et qu’on allait manger dans une taverne. A hot loaf ! A White-Conduit loaf ! (Un pain tout chaud ! un pain de White-Conduit !) L’abus du thé était déjà un sujet de railleries de la part des écrivains de l’époque. White-Conduit était un de ces jardins publics, nommés tea-gardens, parce qu’on y prenait surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la débauche londonienne au XVIII° siècle furent ceux de Vauxhall et de Ranelagh, qui étaient situés hors des barrières de Londres.

Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était mêlée. La plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. Presque déserts pendant la semaine, ils étaient pleins le dimanche, et c’était surtout, ainsi que le dit une description du temps, « de petite bourgeoisie, d’ouvriers et d’ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles, toutes filles d’honneur comme il plaît à Dieu. »

On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se bornaient à prendre du thé, à boire de la bière ou encore du cidre dans des tonnelles aménagées autour du jardin. Faisait-il mauvais temps ? On allait dans les salles du café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les plus fréquentés était le Dog’ and Duck, situé dans Saint-George’s fields, à portée des trois ponts. On allait aussi à White-Conduit Hill, à Bagnigge Wels, au Belvédère, à Bermondsey Spas, au Cromwell, au New Tumbridge, à la Florida, au Rumbolo, à Hihgbury barn.

Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.

Voici la description du Ranelagh, d’après un ouvrage du temps : Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans cette partie de l’Angleterre… ouvrage fait à Londres par M. D. S. D. L.

« Ranelagh est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux milles de Londres ; c’est un des endroits d’amusements publics les plus à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu’on y trouve les soirées du printemps et partie de l’été. Afin que Ranelagh continue d’être le rendez-vous de la meilleure compagnie, on ne l’ouvre qu’au commencement d’avril et il finit en juillet, qui est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.

« On paie à la porte une demi-crown (un petit écu). En traversant le bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins ; mais, dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l’abri de l’inclémence des saisons.

« Ranelagh-House appartenait au comte de Ranelagh. À sa mort, il fut acheté par des particuliers dans l’intention d’en faire une place d’amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente rotonde ou amphithéâtre. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et sous l’inspection de M. Jones ; elle fut commencée et finie en 1740.

« Le bâtiment est circulaire et a quelque ressemblance avec le Panthéon de Rome. L’architecture du dedans est analogue à celle du dehors. Le diamètre extérieur est de cent quatre-vingt-cinq pieds et l’intérieur de cent cinquante. On y entre par quatre portiques opposés les uns aux autres ; ils sont de l’ordre dorique et le premier étage est rustique. Dans tout le tour, en dehors, règne une arcade et une galerie au-dessus, dont l’escalier aboutit aux portiques. La compagnie entre dans les premières loges par cette galerie, au-dessus de laquelle sont les croisées. »

À l’époque où parut Fanny Hill, l’orchestre était élevé au centre de la rotonde.

Les musiciens et les chanteurs étaient nombreux et bien choisis. Le concert commençait à sept heures et finissait à dix. Autour de la rotonde se trouvaient cinquante-deux loges ayant chacune une table sur laquelle on servait le thé et le café gratis. Les loges avaient chacune un escalier menant dans les jardins. Elles pouvaient contenir sept ou huit personnes. Au-dessus se trouvait une galerie à balustrade, qui contenait la même quantité de loges qu’en bas, ayant chacune son escalier dérobé. Une loge était réservée à la famille royale. Toute la pièce était bien éclairée. On y donnait des déjeuners publics, qui, plus tard, furent interdits par un acte du Parlement. La rotonde était plus élevée que les jardins. Reprenons la description de Londres et ses environs :

« La partie de derrière est entourée d’une allée sablée, éclairée avec des lampes, et l’extrémité de cette espèce de terrasse est plantée d’arbustes en massifs. De là, on descend sur un beau lapis de gazon, de forme octogone, terminé par une allée sablée, ombragée par des ormes et des ifs. On entre tout de suite dans des allées serpentantes, qui sont éclairées le soir par des lampes qui font un effet agréable vues au travers des arbres.

« Mais la promenade la plus généralement admirée est celle qui est au sud de Ranelagh-House et qui conduit au fond du jardin : c’est une allée sablée bordée de deux tapis de gazon, ombragée d’ormes et d’ifs et éclairée par vingt lampes.

« Sur une éminence, tout à fait au bout, est un temple circulaire du dieu Pan, et la statue d’un de ses faunes est sur le dôme ; il est peint en blanc et le dôme est supporté par huit piliers.

« À la droite de ces jardins est un beau canal où il y a une grotte. Des deux côtés sont des allées éclairées par douze lampes. À droite sont deux allées : la plus près de l’eau a douze lampes ; et l’autre, qui est très longue, en a trente-quatre. Les arbres y sont très grands. Au bout de cette allée sont vingt lampes, qui forment trois arches triomphales et offrent un charmant coup d’œil le soir.

« Les jardins hauts sont très aérés et bien plantés. Au bout est un édifice avec un fronton supporté par dix colonnes. Plusieurs personnes vont voir les jardins le matin. On voit aussi la rotonde ; il n’en coûte qu’un schelling. »

Casanova rapporte à propos du Ranelagh une histoire qui montre bien ce qu’était ce fameux jardin et nous fait juger de la liberté des mœurs des dames anglaises du bon ton, en ce temps-là :

« Le soir, étant allé me promener au parc Saint-James, je me rappelai que c’était jour de Ranelagh, et, voulant connaître cet endroit, je pris une voiture et, seul, sans domestique, je m’y rendis dans le dessein de m’y amuser jusqu’à minuit et d’y chercher quelque beauté qui me plût.

« La rotonde du Ranelagh me plut ; je m’y fis servir du thé, j’y dansai quelques minutes ; mais point de connaissances ; quoique j’y visse plusieurs filles et femmes fort polies, de but en blanc je n’osais en attaquer aucune. Ennuyé, je prends le parti de me retirer ; il était près de minuit ; j’allai à la porte, comptant y trouver mon fiacre que je n’avais point payé ; mais il n’y était plus et j’étais fort embarrassé. Une très jolie femme, qui était sur la porte en attendant sa voiture, s’apercevant de mon embarras, me dit en français que, si je ne demeurais pas loin de Vaux-Hall, elle pourrait me conduire à ma porte. Je la remercie et, lui ayant dit où je demeurais, j’accepte avec reconnaissance. Sa voiture arrive, un laquais ouvre la portière et, s’appuyant sur mon bras, elle monte, m’invite à me placer à côté d’elle et ordonne qu’on arrête devant chez moi.

« Dès que je fus dans la voiture, je m’évertuai en expressions de reconnaissance et, lui disant mon nom, je lui témoignai le regret que j’éprouvais de ne l’avoir point vue à. la dernière assemblée de Soho-Square.

« — Je n’étais pas à Londres, me dit-elle, je suis revenue de Bath aujourd’hui.

« Je me loue du bonheur que j’avais de l’avoir rencontrée, je couvre ses mains de baisers, j’ose lui en donner un sur la joue, et, ne trouvant, au lieu de résistance, que la douceur et le sourire de l’amour, je colle mes lèvres sur les siennes et, sentant la réciprocité, je m’enhardis et bientôt je lui ai donné la marque la plus évidente de l’ardeur qu’elle m’avait inspirée.

« Me flattant que je ne lui avais pas déplu, tant je l’avais trouvée douce et facile, je la suppliai de me dire où je pourrais aller pour lui. faire une cour assidue pendant tout le temps que je comptais passer à Londres ; mais elle me dit : « Nous nous reverrons encore et soyez discret. » Je le lui jurai et ne la pressai pas. L’instant d’après la voiture s’arrête, je lui baise la main et me voilà chez moi fort satisfait de cette bonne fortune.

« Je passai quinze jours sans la revoir, lorsqu’enfin je la retrouvai dans une maison où lady Harington m’avait dit d’aller me présenter à la maîtresse de sa part. C’était une lady Betty Germen, vieille femme illustre. Elle n’était pas au logis, mais elle devait rentrer en peu de temps et je fus introduit au salon pour l’attendre. Je fus agréablement surpris en y. apercevant ma belle conductrice du Ranelagh, occupée à lire, une gazette. Il me vint dans l’esprit de la prier de me présenter. Je m’avance vers elle et à la question que je lui fais, si elle voudrait bien être mon introductrice, elle répond d’un air poli qu’elle ne pouvait pas, n’ayant pas l’honneur de me connaître.

« — Je vous ai dit mon nom, madame, est-ce que vous ne me remettez pas ?

« — Je vous remets fort bien, mais une folie n’est pas un titre de connaissance.

« Les bras me tombèrent à cette singulière réponse. Elle se remit tranquillement à lire sa gazette et ne m’adressa plus la parole jusqu’à l’arrivée de lady Germen.

« Cette belle philosophe passa deux heures en conversation, sans faire le moindre semblant de me connaître, me parlant cependant avec beaucoup de politesse lorsque l’à-propos me permettait de lui adresser la parole. C’était une lady de haut parage et qui jouissait à Londres d’une belle réputation. »

On trouve aussi dans Londres et ses environs une description détaillée des jardins de Vaux-Hall qui avaient été rouverts en 1732.

« Ils sont situés sur la Tamise, dans la paroisse de Lambeth, à deux milles de Londres. On ouvre ces jardins tous les jours, à 6 h. 1/2 du soir, excepté le dimanche, depuis mai jusqu’à la fin d’août ; l’admission est d’un schelling.

« En entrant par la grande porte, le premier objet qui se présente est une allée de 900 pieds de longueur, plantée des deux côtés d’ormes qui forment une arche, à l’extrémité de laquelle on a le plus beau paysage, terminée par un obélisque gothique où on monte par un petit escalier. La base est décorée de festons de fleurs et aux coins sont peints des esclaves enchaînés. Au-dessus est cette inscription :

Spectator Fastidiosus Sibi Molestus

« En avançant quelques pas, on trouve, à droite, un quadrangle planté en bosquet. Au milieu est un orchestre de construction gothique, très orné de sculpture, niches, etc. Le dôme est surmonté de plumes blanches qui sont les armes des princes de Wales. Tout cet édifice est en bois peint en blanc et couleur de chêne. Les ornements sont en plaistic, composition particulière qui ressemble un peu au plâtre de Paris, mais qui n’est connue que de l’architecte. Les beaux jours, la musique se fait dans cet orchestre, dont les musiciens, tant pour la partie vocale qu’instrumentale, sont bien choisis. Le concert commence à huit heures et finit à onze.

« Sur une grande pièce de bois est un paysage qu’on appelle The Day-Scène. On l’ôte à la chute du jour pour découvrir une cataracte en transparent, dont l’effet est très brillant. Il est curieux de voir comment toute la compagnie court en foule, au son d’une cloche qui sonne à neuf heures pour avertir du moment où cette cascade est visible. On la recouvre au bout de dix minutes.

« Dans la partie du bosquet, en face de l’orchestre, sont placés quantité de tables et de bancs, et un grand pavillon de l’ordre composite, qui fut construit pour le dernier prince de Wales, dans lequel son petit-fils a soupé souvent les années dernières. On monte dans ce pavillon par un escalier double à balustrades. Le front est supporté par des pilastres de l’ordre dorique. Dans le plafond sont trois petits dômes, avec des ornements dorés d’où descendent trois lustres.

« Il y a dans cette pièce plusieurs tableaux, par M. Hay-man, tirés des pièces historiques de Shakespeare. Ils sont admirés généralement, tant pour le dessin que pour le coloris et l’expression.

« Le premier, en entrant dans les jardins, est une représentation de la tempête dans la tragédie de Lear.

« Le second est le moment de la tragédie d’Hamlet, où le roi, la reine de Danemark, au milieu de leur cour, donnent audience.

« Le troisième est la scène d’Henri V, qui précède la fameuse bataille d’Azincourt : elle se passe devant la tente du roi ; son armée est à quelque distance, et le héraut français, accompagné d’un trompette, vient lui demander s’il veut composer pour sa rançon.

« Le dernier est la scène de la Tempête où Miranda aperçoit, pour la première fois, Ferdinand : elle est à lire sous un arbre ; le livre lui tombe des mains ; Ferdinand est à ses genoux et exprime l’agréable surprise qu’il éprouve. Prospero, dans sa robe magique, affecte de la colère…

« … L’espace entre le pavillon et l’orchestre est le rendez-vous général de la compagnie qui s’y rassemble pour entendre le chant. Lorsqu’une ariette est finie, elle se disperse dans les jardins. Le bosquet est illuminé par 2, 000 lampes qui font un charmant effet au milieu des arbres. Sur la face de l’orchestre, elles forment trois arches triomphales ; le tout est allumé avec une rapidité surprenante.

« Lorsque le temps est mauvais, le concert se donne dans la grande salle ou rotonde qui a 70 pieds de diamètre…

« … La première allée du jardin, en sortant de la rotonde, est pavée de carreaux de Flandres, afin d’éviter l’humidité que contracte le sable quand il a plu. Le reste du bosquet est entouré d’allées sablées. Il y a une quantité de pavillons ou alcôves décorées de peintures, d’après les dessins de MM. Hayman et Hogarth. Chaque pavillon a une table et peut tenir huit personnes…

« … Les peintures des pavillons sont :

« 1° Deux Mahométants regardant avec étonnement toutes les beautés de ces lieux ;

« 2° Un berger qui joue du flageolet pour attirer une bergère dans le bois ;

« 3° La nouvelle rivière d’Islington avec une famille qui se promène ; une vache qu’on trait et des cornes fixées sur la tête du mari ;

« 4° Une partie de quadrille et un service de thé ;

« 5° Un concert ;

« 6° Des enfants faisant des châteaux de cartes ;

« 7° Une scène du Médecin malgré lui ;

« 8° Un paysage ;

« 9° Une contredanse de villageois autour d’un mai ;

« 1o° Enfilez mon aiguille ;

« 11° Un vol de cerf-volant ;

« 12° Le moment du roman de Paméla, où elle annonce à la femme de charge le désir qu’elle a de retourner chez ses parents ;

« 13° Une scène du Diable à payer entre Jobson Nell et le sorcier ;

« 14° Des enfants jouant à la cachette ;

« 15° Une chasse ;

« 16° Paméla sautant par la fenêtre pour s’échapper de chez lady Davers ;

« 17° La scène des Merry Wives de Windsor où Sir John Falstaff est mis dans la corbeille au linge sale ;

« 18° Un combat naval entre les Espagnols et les Maures ;

« Les peintures finissent ici ; mais les pavillons continuent et conduisent à une colonnade de 5oo pieds de longueur, dans la forme d’un demi-cercle…

« Après avoir traversé ce demi-cercle, on trouve d’autres pavillons qui mènent dans la grande allée.

« Dans le dernier de ces pavillons est peinte Suzanne aux yeux pochés, lorsqu’elle vient dire adieu à son doux William, qui est à bord de la flotte qui va partir…

« En retournant au bosquet, les pavillons derrière l’orchestre ont les peintures suivantes :

« 1° Difficile à plaire ;

« 2° Des glisseurs sur la glace ;

« 3 Des joueurs de musette et de hautbois ;

« 4° Un feu de joie à Charing-Cross et autres réjouissances. Le coche de Salisbury versé ;

« 5 Le jeu de Colin-Maillard ;

« 6° Le jeu des lèvres de grenouilles ;

« 7° Une hôtesse de Wapping, avec des matelots qui débarquent ;

« 8° Le jeu des épingles, et le mari grondé par sa femme qui lui enfonce des épingles dans le menton. »

La description continue, énumérant longuement les peintures, les allées, les statues, les cyprès, les ifs, les cèdres, les tulipiers et la belle « prairie défendue par un haha pour empêcher qu’on n’y entre ».

À la fin on donne :

« le prix des denrées qu’on peut avoir dans ces jardins.

Une bouteille de bourgogne : 7 Schelling 6 Pence Une de champagne : 10 Schelling 6 Pence De Frontignac : 7 Schelling De Claret  : 7 Schelling De vieux hock : 6 Schelling De madère : 5 Schelling Du Rhin : 3 Schelling De Sheres  : 3 Schelling 6 Pence De Montagne : 3 Schelling De Port  : 2 Schelling 6 Pence De Lisbonne : 2 Schelling 6 Pence Une bouteille de cidre : 1 Schelling Une d’arrack : 8 Schelling Deux livres de glace : 1 Schelling La petite bière : 0 Schelling 6 Pence Un poulet : 3 Schelling Un plat de jambon : 1 Schelling Un de bœuf : 1 Schelling Un de bœuf roulé : 1 Schelling Un pigeon préservé dans le beurre : 1 Schelling Une laitue : 0 Schelling 6 Pence Une petite mesure d’huile : 0 Schelling 5 Pence Un citron : 0 Schelling 3 Pence Une tranche de pain : 0 Schelling 1 Pence Un petit pain de beurre : 0 Schelling 2 Pence Un biscuit : 0 Schelling 1 Pence Une tranche de fromage : 0 Schelling 2 Pence Une tarte : 1 Schelling 0 Pence Une custard  : 0 Schelling 4 Pence Un gâteau de fromage : 0 Schelling 4 Pence Un plat d’anchois : 1 Schelling Un d’olives : 1 Schelling Un concombre : 0 Schelling 6 Pence Une gelée : : 0 Schelling 6 Pence Les bougies : 1 Schelling 4 Pence »

L’entrée au Vauxhall coûtait un schelling.

Casanova observe :

« Pour entrer au Vauxhall, on payait la moitié moins que pour l’entrée du Ranelagh, et malgré cela on pouvait s’y procurer les plaisirs les plus variés, tels que bonne chère, musique, promenades obscures et solitaires, allées garnies de mille lampions, et l’on y trouvait pêle-mêle les beautés les plus fameuses de Londres ; depuis le plus haut jusqu’au plus bas étage. »

Perdu de dettes, John Cleland fut mis en prison, et c’est pour se libérer que, sur la proposition d’un libraire, il écrivit les Memoirs of a woman of pleasure, autrement Fanny Hill, œuvre remarquable ; libre, mais délicate. Elle lui fut payée 20 guinées.

On ne sait pas bien si la première édition des Memoirs parut en 1 747, 1748, 1749 ou 1750. On pense que l’éditeur en fut le libraire Griffiths, qui publiait The Monthly Review. Cela paraît probable, car dès 1760 Griffith publia, sous le titre de Memoirs of Fanny Hill, une édition publique, mais très adoucie de l’ouvrage de Cleland, et le Monthly Review fit l’éloge d’un ouvrage dont la publication clandestine et le texte expurgé, mais publié ouvertement, lui rapportèrent.10, 000 guinées.

Poursuivi pour l’avoir écrit, Cleland allégua sa pauvreté comme excuse, et le Président qui le jugeait et qui était le comte Granville lui fit une pension de 100 livres sterling par an. La seule condition était de ne plus écrire d’ouvrages libres. Cleland observa cette condition et toucha sa pension jusqu’à la fin de sa vie. Il vécut dans l’étude, à l’écart de la société qui ne lui pardonnait pas d’avoir écrit les Memoirs. Cleland était un épicurien très doux, très cultivé. Il vivait dans la retraite, ne voyant que quelques amis, qu’il charmait par son érudition aimable et inépuisable. Il avait une bibliothèque pleine de livres rares et précieux.

Il mourut tranquillement le 23 janvier 1789.

Cleland écrivit, outre les Memoirs of a woman of pleasure. plusieurs romans qui ne manquent pas d’intérêt :

The Memoirs of a Coxcomb (1767, in-18)ou Mémoires d’un fat ; Surprises of Love ou Surprises d’amour (Londres, 1765, in-12) ; The Man of Honour ou l’Homme d’honneur (Londres, 3 vol. in-12).

Il composa des pièces : Titus Vespasian, 1755 (in-8°), drame ; Timbo Chiqui or the american Savage, 1758 (in-8°), drame en 3 actes.

On lui doit quelques essais de philologie celtomaniaque sans grande valeur : The way to thing by words, and to words. by thing, et en 1768, Specimen of an etimological vocabulary, or essay, by means of the analytic method, to retrieve the antient Celtic, ouvrage auquel il donna l’année suivante un supplément sous le titre d’Additionnal articles to the Specimen, etc.

Cleland donna aussi des articles dans des périodiques tels que le Public Advertiser, où il signa tantôt Modestus et tantôt A. Briton.

Gay, dans la Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à l’amour, etc., dit, en parlant du fameux pamphlet en vers (parodie de l’Essai sur l’homme, de Pope), intitulé Essay on woman ou Essai sur la femme, et qui est de John Wilkes : « D’après une note insérée dans un catalogue d’autographes vendus à Londres par Sotheby, en 1829, le véritable auteur de cet Essai serait Cleland, l’auteur de The woman of pleasure. »

Dans le Bulletin du Bouquiniste (mars 1861), M. Charles Nodier releva vivement cette assertion :

« Il ne faut pas, disait-il, laisser se propager cette erreur en France, et il est probable même qu’elle a dû être signalée depuis longtemps en Angleterre.

« Wilkes est bien le véritable auteur de l’Essai sur la femme ; il n’est permis à aucun égard de le révoquer en doute… »

Le seul ouvrage qui garde de l’oubli le nom de John Cleland, c’est le roman de Fanny Hill, la sœur anglaise de Manon Lescaut, mais moins malheureuse, et le livre où elle paraît a la saveur voluptueuse des récits que faisait Chéhérazade.

LETTRE PREMIÈRE

MADAME,

Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance à satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que puisse être la tâche que vous m’imposez, je me ferai un devoir de détailler avec fidélité les périodes scandaleuses d’une vie débordée, dont je me suis enfin tirée heureusement, pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer l’amour, la santé et une fortune honnête ; étant d’ailleurs encore assez jeune pour en goûter le prix et pour cultiver, un esprit qui naturellement n’était pas dépravé, qui, même parmi les dissipations où je me vis entraînée, ne laissa point de former des observations sur les mœurs et sur les caractères des hommes, observations peu communes aux, personnes de l’état où j’ai vécu, lesquelles, ennemies de toute réflexion, les bannissent pour jamais, afin d’éviter les remords qu’un retour sur elles-mêmes ferait naître dans leurs cœurs.

Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface inutile, je ne vous ferai point languir par un exorde ennuyeux ; je dois seulement vous avertir que je retracerai toutes mes actions avec la même liberté que je les ai commises.

La vérité, là vérité toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai même pas la peine de couvrir de la plus légère gaze mes crayons ; je peindrai les choses d’après nature, sans crainte de violer les lois de la décence, qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que nous. D’ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des plaisirs réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n’ignorez pas que les gens d’esprit et de goût ne se font nul scrupule de décorer leurs cabinets de nudités de toute espèce, quoique, par la crainte qu’ils ont de blesser l’œil et les préjugés du vulgaire, ils n’aient garde de les exposer dans leurs salons.

Passons à mon histoire. On m’appelait, étant enfant, Frances Hill . Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool, dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois pieusement, très honnêtes.

Mon père, qu’une infirmité empêchait de travailler aux gros ouvrages de la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance, que ma mère n’augmentait guère en tenant une petite école de filles dans le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j’étais restée seule en vie.

Mon éducation, jusqu’à l’âge de quatorze ans passés, avait été des plus communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait tout mon savoir. À l’égard de mes principes de vertu, ils consistaient dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté ; mais alors nous ne guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence, lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l’homme, une bête féroce prête à nous dévorer.

Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son école et des petits embarras du ménage qu’elle n’avait employé que bien peu de temps à m’instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en état de me donner des leçons qui pussent m’en garantir.

J’étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques jours l’un de l’autre, Mon père mourut le premier, entraînant ma mère dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent, s’était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de cette contagieuse maladie, mais fort légèrement ; je fus bientôt hors de danger et (avantage dont j’ignorais alors la valeur) sans qu’il m’en restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction où cette perte me plongea. Le temps et l’humeur volage de la jeunesse n’en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut l’idée, qu’on me mit tout à coup dans la tête, d’aller à Londres chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en service ; elle me proposa de l’y suivre, m’assurant de m’aider de ses avis et de son crédit pour me faire placer.

Comme il n’y avait personne au monde qui se mît en peine de ce que je deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de mes parents m’encourageait plutôt dans, mon nouveau dessein, j’acceptai sans hésiter l’offre qu’on me faisait, résolue d’aller à Londres et d’y tenter fortune ; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste qu’avantageuse aux aventuriers de l’un et l’autre sexe, émigrés de leur province.

J’étais enchantée des merveilles qu’Esther Davis me contait de Londres ; il me tardait d’y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l’Opéra, enfin toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la tête.

Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration, mêlée d’une pointe d’envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et des robes d’indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin luisant, ses chapeaux bordés d’un pouce de dentelle, ses rubans aux vives couleurs brochés d’argent ; toutes choses qui, pensions-nous, poussaient, naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans ma détermination d’y aller afin d’en prendre ma part.

Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi pendant le voyage était d’avoir en route la société d’une compatriote. Nous allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec ses gestes :

« Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur bonne conduite, de s’enrichir elles et les leurs. Bien des filles vertueuses ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd’hui rouler en carrosse. On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance fait tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres. »

Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d’envie d’entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d’ailleurs ? un village où j’étais née, il est vrai, mais où je n’avais personne à regretter ; un endroit qui m’était devenu insupportable, depuis qu’à des témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité, dans la maison même de l’unique amie dont je pouvais attendre soins et protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et les frais d’enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir : huit guinées et dix-sept schellings. J’empaquetai ma modeste garde-robe dans une boîte à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je n’avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir, qu’il fût possible de la dépenser ; ma joie de posséder un tel trésor était si réelle que je fis très peu d’attention à une infinité de bons avis qui me furent donnés, par surcroît.

Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la petite scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu’à Londres. Elle fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si c’eût été la sienne. Je ne m’arrêterai pas au détail insignifiant de ce qui m’arriva en route, comme, par exemple, les regards que d’un œil humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice Esther.

Ce ne fut qu’assez tard, un soir d’été, que nous arrivâmes à la ville, dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux. Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge, le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m’étonnait à la fois.

Lorsque nous fûmes arrivées à l’auberge et que nos bagages furent descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance :

« Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m’en vais vite dans ma place ; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous pourrez ; n’appréhendez pas que les places vous manquent ; il y en a ici plus que de paroisses. Je vous conseille d’aller au bureau de placement. Pour moi, si j’entends parler de quelque chose, je vous en donnerai avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous souhaite beaucoup de bonheur… J’espère que vous serez toujours brave fille et ne ferez point tort à vos parents. »

Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et prit congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi légèrement que je lui avais été confiée.

Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son procédé. Elle n’eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea un peu, mais point assez pour me tranquilliser l’esprit sur l’embarras où je me trouvais. Un des garçons de l’hôtellerie vint mettre le comble à mes inquiétudes en me demandant si je n’avais besoin de rien. Je lui répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un logement pour cette nuit. L’hôtesse parut et me dit sèchement, sans être touchée de l’état où elle me voyait, que j’aurais un lit pour un schelling, et que ne doutant pas que je n’eusse des amis dans la ville (ce qui me fit, hélas ! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir le lendemain matin.

Dès que je me vis assurée d’un lit, je repris courage et résolus d’aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m’avait donné l’adresse sur le revers d’une chanson.

J’espérais trouver dans ce bureau l’indication d’une place convenable pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d’épargner le peu que je possédais. Quant à un certificat de bonne conduite, Esther m’avait souvent répété qu’elle se chargeait de m’en procurer un ; or, si affectée que je fusse de son abandon, je n’avais pas cessé de compter sur elle. En bonne fille que j’étais, je commençais à croire qu’elle avait agi tout naturellement et que si j’en avais mal jugé d’abord, c’était par ignorance de la vie.

L’impatience où j’étais de mettre mon projet à exécution me rendit matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours de village, et laissant l’hôtesse dépositaire de ma petite malle, je m’en fus droit au bureau qui me fut indiqué.

Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise devant une table avec un gros registre, où paraissait griffonné par ordre alphabétique un nombre infini d’adresses.

J’approchai de cette vénérable personne les yeux respectueusement baissés, passant à travers une foule prodigieuse de peuple, tous rassemblés pour la même cause. Je lui lis une demi-douzaine de révérences niaises, en lui bégayant ma très humble requête.

Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux d’un petit ministre d’État, et m’ayant toisée de l’œil, elle me répondit, après m’avoir fait au préalable lâcher un schelling, que les conditions pour femmes étaient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais guère propre aux ouvrages de fatigue ; mais qu’elle verrait pourtant sur son livre s’il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle aurait expédié quelques-unes de ses pratiques.

Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de la réponse de cette vieille médaille. Néanmoins, pour me distraire, je hasardai de promener mes regards sur l’honorable cohue dont je faisais partie, et parmi laquelle j’aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je la crus telle) : c’était une grosse dame à trogne bourgeonnée, d’environ cinquante ans, vêtue d’un manteau de velours au cœur de l’été, tête nue. Elle avait les yeux fixés avidement sur moi, comme si elle eût voulu me dévorer. Je me trouvai d’abord un peu déconcertée et je rougis, mais un sentiment secret d’amour-propre me faisait interpréter la chose en ma faveur ; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de paraître le plus à mon avantage qu’il me fût possible. Enfin, après m’avoir bien examinée tout son saoul, elle s’approcha d’un air extrêmement composé et me demanda si je voulais entrer en service. À quoi je répondis que oui, avec une profonde révérence.

« Vraiment, dit-elle, j’étais venue ici à dessein de chercher une fille… Je crois que vous pourrez faire mon affaire, votre physionomie n’a pas besoin de répondant… Au moins, ma chère enfant, il faut bien prendre garde ; Londres est un abominable séjour… Ce que je vous recommande, c’est de la soumission à mes avis et d’éviter surtout la mauvaise compagnie. » Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir affaire à une dame fort respectable.

Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre accord s’était passé, me souriait de façon que je m’imaginai sottement qu’elle me congratulait sur ma bonne chance : mais j’ai découvert depuis que les deux gueuses s’entendaient comme larrons en foire et que cette honnête maison était un magasin d’où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon auberge, nous fûmes à une boutique dans Saint-Paul’s-Churchyard, où elle acheta une paire de gants qu’elle me donna ; puis elle nous fit conduire et descendre droit à son logis, dans …Street !

Elle m’avait, durant la route, amusée par toutes sortes d’histoires plus croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe d’où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards, j’étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas dire la meilleure amie, qu’il me fût possible de trouver en ce bas monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse, me promettant, aussitôt installée, d’informer Esther Davis de ma rare bonne fortune.

L’apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne diminuèrent rien de la bonne opinion que j’avais conçue de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement meublé ; car, en fait de salon, je ne connaissais encore que les salles d’auberge où j’avais passé sur ma route. il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques pièces d’argent bien en évidence qui m’éblouirent. Je ne doutai pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.

Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire que son dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu’elle m’avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu’une véritable mère. À quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules révérences :

« Oui, oh ! que si, bien obligée, votre servante. »

Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille parut :

« Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d’arrêter cette jeune personne pour prendre soin de mon linge ; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même ; car je vous avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais capable de faire pour elle. »

Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier, me salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu’elle m’apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère maîtresse, m’assurant que j’étais fort heureuse d’être si bien tombée ; qu’il n’était pas possible de mieux rencontrer ; qu’il fallait que je fusse née coiffée ; que je pouvais me vanter d’avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir les yeux si j’avais eu la moindre expérience.

On sonna une seconde fois ; nous descendîmes et je fus introduite dans une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.

Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phœbe Ayres, ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J’eus l’honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les empressements alternatifs me ravissaient l’âme, et, simple que j’étais, je ne cessais d’appeler Mistress Brown Sa Seigneurie.

Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu’on me ferait des habits convenables à l’état que je devais tenir auprès de ma maîtresse ; mais ce n’était qu’un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vît jusqu’à ce qu’elle eût trouvé acheteur, pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j’avais apporté au service de Sa Seigneurie.

Depuis le dîner jusqu’au soir, il ne se passa rien qui mérite d’être rapporté. Après souper, l’heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phœbe, qui s’aperçut que j’avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m’enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats.

Phœbe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l’usage des eaux chaudes ; ce qui l’avait réduite au métier d’appareilleuse avant le temps.

L’égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu’elle m’embrassa avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre ; mais l’imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements m’émurent et me surprirent davantage qu’ils me scandalisèrent.

Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses contribuèrent à me gagner ; ne connaissant point le mal, je n’en craignais aucun, d’autant plus qu’elle m’avait démontré qu’elle était femme en portant mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout pour moi qui n’en connaissais point d’autre.

Je demeurai donc aussi docile qu’elle put le désirer, ses privautés ne faisant naître dans mon cœur que l’émotion d’un plaisir, d’autant plus vif et plus pénétrant que je l’avais ignoré jusqu’alors. Un feu subtil se glissa dans mes veines et m’embrasa pour ainsi dire jusqu’à l’âme. Ma gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, l’amusèrent un moment, puis Phœbe porta la main sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui promettait d’ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu’alors avait été le séjour de la plus insensible innocence. Ses doigts en se jouant s’exerçaient à tresser les tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître autant pour l’ornement que pour l’utilité.

Mais, non contente de ces préludes, Phœbe tenta le point principal, en insinuant par gradations son index jusqu’au vif, ce qui m’aurait sans doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s’y était pas prise aussi doucement qu’elle le fit.

Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu nouveau, qui s’était principalement concentré dans le point central, où des mains étrangères s’égarèrent pour, la première. fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, jusqu’à ce qu’un hélas ! profond eût fait connaître à Phœbe qu’elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait une entrée plus libre.

Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une espèce d’anéantissement si délectable que j’aurais souhaité qu’il ne cessât jamais.

« Ah ! s’écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une aimable enfant !… quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme !… Dieu ! que ne suis-je homme !… » Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers les plus brûlants et les plus lascifs que j’aie reçus de ma vie…

J’étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m’échappèrent dans la vivacité du plaisir, n’eussent en quelque manière calmé le feu dont je me sentais dévorée.

Phœbe, l’impudique Phœbe, à qui tous les genres et toutes les formes de plaisirs étaient connus, avaient pris, selon toute apparence ce goût bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce, n’était pas néanmoins qu’elle eût de l’aversion pour les hommes, qu’elle ne les préférât à notre sexe, mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre indistinctement, de quelque façon qu’ils se présentassent. Rien, en un mot, n’étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que j’eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa pleine lumière sur tout mon corps.

« Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien que le toucher… je veux dévorer des yeux cette gorge naissante… Laisse-la-moi baiser… Je ne l’ai point assez considérée… Que je la baise encore une fois !… Ciel ! quelle chair douce et ferme ! quelle blancheur !… Quels contours délicats !… Oh ! le charmant duvet !… De grâce, souffre que je voie tout. C’en est trop… je n’en puis plus… Il faut, il faut… »

Ici elle se saisit de ma main et l’a porta à l’endroit que l’on sait. Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes ! Une épaisse et forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je m’y perdrais tout entière. Cependant, après s’être bien démenée, son ardeur se ralentit : elle soupira profondément, et, me tenant toujours étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.

J’ignore le plaisir dont elle jouit ; mais je sais bien que je goûtai cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature ; que les premières idées de la corruption s’emparèrent de mon cœur et que j’éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d’une femme n’est pas moins fatale à l’innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons… Lorsque la passion de Phœbe fut assouvie et qu’elle goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda artificieusement sur tous les points qu’elle crut de l’intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.

Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à moi-même ; si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j’avais souffertes, je m’endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs pour la jouissance à ceux de l’acte réel dans l’état de veille. Je m’éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement reposée. Phœbe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux scènes de la nuit. À ce moment, la servante apporta le thé et je m’empressai de m’habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais qu’elle ne me grondât de m’être levée si tard ; mais tout au contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit à m’équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez combien mon cœur dut s’enfler de joie à la vue d’un taffetas blanc broché d’argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d’un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à l’avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l’on prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J’étais d’une taille, avantageuse et faite au tour ; j’avais les cheveux blonds cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles ; la peau était d’un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la régularité ; j’avais de grands yeux noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n’est en de certaines occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J’avais au menton une fossette qui était loin de produire un effet désagréable ; mes dents, desquelles j’avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et blanches ; ma poitrine était haute et. bien attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, du moins, ma vanité m’empêchait de contredire la décision de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d’un caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d’autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m’enlever ce que j’avais de mieux dans ma personne et sur mon visage… En voilà trop, je l’avoue, beaucoup trop, en fait d’éloge de moi-même ; mais je serais ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j’omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.

Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui, après m’avoir saluée, m’appuya sur la bouche un baiser dont je l’aurais volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable figure. Que l’on se représente un homme de soixante ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de bœuf, une bouche fendue jusqu’aux oreilles, garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect faisait horreur.

C’était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d’une façon, tantôt de l’autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma gorge.

Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon de mes charmes, Phœbe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d’avoir un aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu’on lui donnait le titre de beau parce qu’il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j’avais un choix à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les beaux gentlemen étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.

Tandis que Phœbe employait sa rhétorique à me persuader en sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j’ai ouï dire depuis, l’avait taxé à cinquante guinées pour la seule permission d’avoir un entretien préliminaire avec moi, et à cent de plus au cas qu’il obtînt l’accomplissement de ses désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu’il prétendit qu’on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n’étais pas encore préparée à une pareille attaque, qu’il, fallait tâcher de m’apprivoiser avant de brusquer les choses ; que, timide et jeune comme je l’étais, on risquerait de m’effaroucher et de me rebuter par trop de précipitation. Discours inutiles ; tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il patienterait jusqu’au soir.

Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent d’exalter le merveilleux cousin : « J’avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première vue… il me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter mes caprices, … que je pouvais compter sur son honneur… que je serais au niveau des plus grandes dames… j’aurais un carrosse pour me promener… »

Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises capables de tourner la tête d’une pauvre innocente telle que moi, si l’aversion insurmontable que j’avais pour lui n’eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l’assaut qui se préparait.

La séance fut si longue qu’il était environ sept heures quand nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre ; le thé fut bientôt servi ; notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre. L’introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu’il fut desservi elle me dit qu’une affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter, que je l’obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie à son cher cousin jusqu’à son retour.

« Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et vos bonnes manières, à vous rendre digne de l’affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez point. »

En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au bas de l’escalier. Je m’attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut m’embrasser ; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, profitant de l’état où j’étais, il me découvrit brusquement la gorge, qu’il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé par cet heureux début, l’infâme m’étendit de mon long et eut l’audace de glisser une de ses mains sous mes jupes ;. cette outrageante tentative me rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte. « — Qui, moi, ma chère ? dit-il, vous faire insulte ! Ce n’est pas mon intention ; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous aime ? que je suis dans le dessein de… »

« — Je sais cela, monsieur, interrompis-je ; mais je ne saurais vous aimer, sincèrement je ne le puis… De grâce, laissez-moi… Oui, je vous aimerai de tout mon cœur si vous voulez me laisser et vous en aller. »

C’était parler en l’air. Mes pleurs ne servirent qu’à l’enflammer davantage ; il m’étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation involontaire. Ce bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs imaginables, disant « qu’il ne me ferait pas l’honneur de s’occuper davantage de moi ; que la vieille maquerelle pouvait chercher un autre pigeon…, qu’il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde… ; qu’il pensait bien que j’avais donné mon pucelage à quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la ville ». J’écoutai toutes ces insultes avec d’autant plus d’indifférence que je me flattais de n’avoir rien à redouter de ses brutales entreprises.

Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j’étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revînt, il me rendrait son affection ; en même temps il se mit en devoir de m’embrasser et de porter la main à mon sein ; mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence extrême, et m’étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce qu’il y avait, si le gentleman demandait quelque chose.

Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l’étais sans émotion. De sorte qu’elle le pria immédiatement de descendre et de me laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phœbe rajusteraient les choses à leur retour… qu’il n’y aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre petite… qu’en son particulier elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu’elle ne me quitterait pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu’il serait inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra de son abominable figure.

Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j’étais, que j’avais besoin de repos et m’offrit en conséquence quelques gouttes d’ammoniaque et de me mettre au lit ; ce que je refusai par la crainte que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d’avoir déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie n’avaient eu aucune part dans la défense que j’avais faite : elle provenait uniquement de l’aversion que m’avait inspirée la brutalité de l’horrible séducteur de mon innocence.

Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur le récit que ma libératrice leur fît des procédés brutaux du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser l’esprit. Cependant elles se flattaient que ce n’était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le restant du marché ; mais heureusement je n’eus que la peur. Le lendemain au soir j’appris, avec une joie extrême, que l’homme en question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus considérables, venait d’être arrêté par ordre du roi, sous l’inculpation de s’être indûment approprié près de quarante mille livres par des opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées que, en eût-il encore le goût, il n’avait plus le moyen. de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il n’était pas probable qu’il en sortirait de sitôt. Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu’il fallait, avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d’adoucir mon humeur sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions d’une troupe de filles qu’elle entretenait à la maison. Conformément à ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir.

En effet, l’air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur étourderie, me gagnèrent tellement le cœur, qu’il me tardait d’être agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de mœurs que j’avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil.

Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux jusqu’à l’arrivée de lord B… de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce joyau frivole qu’on prise tant et que j’aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait voulu m’en débarrasser ; car dans le court espace que j’avais été livrée à mes compagnes, j’étais devenue si bonne théoricienne qu’il ne me manquait plus que l’occasion pour mettre leurs leçons en pratique. Jusque-là je n’avais encore entendu que des discours ; je brûlais, de voir des choses ; le hasard me satisfit sur cet article lorsque je m’y attendais le moins.

Un jour, vers midi, que j’étais dans une petite garde-robe obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j’entendis je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je, me glissai doucement et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue. C’était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d’un jeune grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un héros dans les joyeux ébats.

Je n’osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de manquer, par mon imprudence, l’occasion d’un spectacle fort intéressant ; mais la paillarde avait l’imagination trop pleine de son objet présent pour que toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s’était assise sur le pied du lit, vis-à-vis delà garde-robe, d’où je ne perdis pas un coup d’œil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait l’air d’un vivant de bon appétit ; et expéditif. En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains, sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques instants avec autant d’ardeur que si elles en avaient valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus énormes choses qu’il soit possible de voir et qu’il n’est pas aisé de définir. Qu’on se représente une paire de cuisses courtes et grosses, d’un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure, hérissée d’un buisson épais de crin noir et blanc, on n’en aura encore qu’une idée imparfaite,

Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit au grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m’avait été inconnue jusqu’alors et dont le coup d’œil sympathique me fit sentir des chatouillements presque aussi délectables que si j’eusse dû réellement en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels m’annoncèrent qu’il avait donné dans le but.

La vue d’une scène si touchante porta le coup de mort à mon innocence.

Pendant la chaleur de l’action, glissant ma main sous ma chemise, j’enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble se confondre et s’anéantir.

Quand j’eus assez repris mes sens pour être attentive au reste de la fête, j’aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses caresses. Mais une rasade d’un cordial qu’elle lui fit avaler et certain mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j’eus tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie essentielle de l’homme. Le sommet écarlate de l’instrument, ses dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste gousset qui l’accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes transports, qui ne firent que s’accroître par l’aspect des plaisirs d’un second combat, que ma position me fit voir distinctement.

Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou quatre pièces de monnaie dans la main.

Le drôle était non seulement son favori, mais celui de toute la maison.

Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte qu’il n’eût pas la patience d’attendre l’arrivée du lord à qui mes prémices étaient destinées, car on ne se serait point avisé de lui disputer son droit d’aubaine.